Jean-Jacques Birgé

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vendredi 18 octobre 2019

WD-40 par Birgé Pontier Séry


De temps en temps j'invite des musiciens et musiciennes à participer à un laboratoire où nous enregistrons nos compositions instantanées avec pour seule perspective de passer un bon moment ensemble. Alors que nous avons l'habitude de nous rencontrer pour jouer, il s'agit ici de jouer pour se rencontrer, à l'image des albums Urgent Meeting et Opération Blow Up qu'Un Drame Musical Instantané avait réalisés avec 33 invités en 1991 et 1992. Comme le compositeur Jonathan Pontier m'avait proposé de faire ainsi ma connaissance, il m'a suggéré la guitariste Christelle Séry comme troisième partenaire. Le principe est, autant que possible, d'inviter des personnes avec qui je n'ai jamais collaboré et qui n'ont jamais joué ensemble. J'avais seulement eu l'occasion de discuter avec Christelle lors des concerts du Spat'Sonore...


Lundi matin, j'avais installé le studio pour qu'il soit le plus confortable, mais Christelle avait besoin de baisser le tabouret de piano pour s'y asseoir. Comme il était coincé, je suis allé chercher une bombe de WD-40 à la cave. À nous deux nous avons fini par y arriver et Christelle en a plus tard tiré le titre de l'album de ce qu'elle a appelé notre trio dégrippant ! De mon côté, j'ai choisi comme image un bouton électrique puisque nous sommes tous les trois branchés sur le courant. Je l'ai photographié cet été en Transylvanie, en zone interdite dans un bunker construit pendant la guerre froide.
J'ai placé un Neumann devant le Fender Hot Rod DeLuxe III prêté par Nicolas Chedmail pour sa Cherry du luthier d'Orléans, François Vendramini, tandis que Jonathan mixait sa collection de petits claviers (Arturia Microbute, Roland Ju-06 Boutique, Yamaha Reface CP, Moog model D). Pour ma part, j'utilisai Kontakt et Komplete sur le Mac, plus Ensoniq VFX-SD, Roland V-Synth, Lyra-8, The Pipe, Tenori-on et quelques instruments acoustiques (trompette à anche, flûtes, harmonica, guimbarde).
Peter Gabor, venu nous filmer en vue d'un portrait qu'il réalise sur ma pomme, a pris quelques photos dont celle ci-dessus. Jonathan a mis aussi quelques clichés noir et blanc sur FaceBook...


Quant à la musique, nous avons tiré au hasard et à tour de rôle les cartes d'Oblique Strategies de Brian Eno et Peter Schmidt. Elles nous ont servi de partitions pour chacune de nos improvisations. J'ai précédemment utilisé ce jeu pour les albums Game Bling avec Ève Risser et Joce Mienniel (2014), Un coup de dés jamais n'abolira le hasard avec Médéric Collignon et Julien Desprez (2014), Un coup de dés jamais n'abolira le hasard 2 avec Pascal Contet et Antonin-Tri Hoang (2015), Questions avec Élise Dabrowski et Mathias Lévy (2019) et le concert filmé À l'improviste avec Birgitte Lyregaard et Linda Edsjö (2014). Des films des concerts, où c'est au public de tirer les cartes, sont également en ligne sur YouTube (avec Collignon, Desprez, Contet, Hoang, Lyregaard, Edsjö)...
Christelle raconte que nos sons la poursuivirent pendant des heures (ainsi que les parfums de la glace savourée au dessert !) et sur FaceBook Jonathan écrit : On m'avait prévenu : aller chez Jean-Jacques Birgé pour faire de la musique et partager c'est mettre la main sur un coffre-fort d'instruments, d'objets, de sons, de sensations, de souvenirs d'art et d'artistes, à la croisée de tous les sentiers, pour les enfants et les initiés, les poètes, ceux qui "ont du talent et qu'ont pas la grosse tête" comme le chantait Vassiliu. C'est en plaisir total qu'aujourd'hui, avec lui et ma grande amie la guitariste Christelle Séry, nous avons ag-gravé quatorze moments musicaux de pure improvisation...
Voilà, cela ne nous appartient plus. Au plaisir !

→ Birgé Séry Pontier, WD-40, en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org
comme 78 autres albums (sans compter les publications vinyles et CD),
soit 2035 pièces pour la plupart inédites d'une durée totale de 154 heures !

jeudi 17 octobre 2019

Eve Risser après un rêve


J'ai souvent raconté comme j'apprécie particulièrement le piano préparé depuis que j'ai découvert les Sonates et Interludes de John Cage et le disque de François Tusques au Chant du Monde. Son 33 tours faisait partie d'un lot de la collection Spécial instrumental ainsi que des livres des Éditions Sociales, le tout correspondant à mon salaire pour avoir sonorisé la Fête du Livre Marxiste en 1975 ! Ces dernières années de plus en plus de pianistes ont transformé leur instrument en orchestre de gamelan en insérant toutes sortes d'objets dans les cordes, tous avec talent, mais il est rare que ce soit sur un piano droit. Eve Risser ne recule devant aucun obstacle pour que ses rêves deviennent réalité. J'ignore quelles préparations elle utilise, chacun, chacune a ses petits secrets, mais je me souviens qu'en 2014 elle avait fixé des petits aimants sur les cordes de mon U3 lorsque nous avions enregistré Game Bling en trio avec Joce Mienniel.
Si elle intitule Après un rêve sa pièce solo qui est aussi le titre de son nouvel album, l'a-t-elle composée encore allongée dans son lit, dans cet état semi-comateux où le rêve risque de s'évanouir si l'on bouge ne serait-ce qu'un petit peu ? Sur la scène du FGO Barbara où elle enregistré ces 24 minutes en public, ses bras et ses jambes sont forcément présentes, dans le rythme soutenu qu'elle communique à nos propres membres, mais sa tête semble encore dans les étoiles, emportée par le lyrisme d'un nouveau romantisme. Est-il inspiré par l'Afrique comme Cage à son époque ou/et peut-être par le souvenir d'un amour que l'action de jouer saurait dissiper, laissant croire aux musiciens que la musique sublime les peines et amplifie le bonheur ? J'ai rédigé ma petite chronique avant de découvrir le poème de Romain Bussine qu'avait mis en musique Gabriel Fauré et que la pianiste reproduit à l'intérieur de la pochette. C'est bien ça ! Ça ? Lorsque j'écris ça je pense toujours au pôle pulsionnel de l'inconscient régi par le seul principe du plaisir. Sinon je préfère taper cela et je réserve ça au langage parlé. C'est bien, ça !

→ Eve Risser, Après un rêve, CD clean feed, dist. Orkhêstra, 16,50€

mardi 15 octobre 2019

ASM tout en couleurs


Comme j'ai du mal à comprendre le flow des rappeurs anglophones, l'environnement musical est pour moi capital. J'avais ainsi adoré plusieurs albums du label Chinese Man Records, Racing With The Sun et Shikantaza de Chinese Man eux-mêmes, SA.Mod Hot Sauce EP de Youthstar et d'autres dont je n'ai pas parlé entre temps. Comme dans Opération Blow Up d'Un Drame Musical Instantané, je trouve très agréables les intermèdes parlés entre les morceaux qui unifient l'ensemble, sans les silences souvent utiles mais certainement pas obligatoires. Du trio ASM c'est probablement au beatmaker Fade alias Rhino que l'on doit les samples de sheng (orgue à bouche), de cuivres jazzy, de funk, les ambiances petits zozios ou urbaines qui s'intègrent parfaitement avec la voix des MCs FP & Green. Color Wheel n'usurpe pas son nom, leur palette explose de couleurs variées auxquelles les accents de langage participent. Le titre de chaque morceau y fait directement référence, Sesame, Grape, Burgondy, Champagne, Flamingo, Crimson, Azure, Pine, Honey, Soot, Gold, Tobacco, Apricot, Bamboo, suggérant une piste aux hip-hoppers. Il paraît que leur style organique est empreint de jazzy Boom-Bap plutôt "old school" mais j'avoue m'y perdre dans toutes les spécificités rythmiques. Comme souvent dans cette musique, on retrouve des chanteurs invités, ici le Jamaïcain Cutty Ranks, La Fine Équipe (dont Mr Gib) & la Danoise Astrid Engberg, le Sud-Africain Stogie T alias Tumi Molekane, Miscellaneous, les Américains Mattic et Charles X, les Anglais Youthstar et Mali Hayes... Rien d'étonnant, ASM est composé d'un Allemand, d'un Canadien et d'un Britannique. Je regrette chaque fois de ne pas mieux comprendre les paroles qui sont souvent beaucoup plus intelligentes que dans le rock ou le jazz.

→ ASM, Color Wheel, CD/LP/digital Chinese Man Records, dist. Believe Digital / Differ-Ant, 13€ ou 20€, sortie le 25 octobre 2019

jeudi 10 octobre 2019

Le Tsapis volant et le piano oriental


Le dossier de presse accompagnant les deux nouveaux disques de Stéphane Tsapis évoquent un piano oriental sans en préciser le fonctionnement. C'est pourtant ce qui m'intéresse au premier chef. J'ai, pour ma part, accès informatiquement à des pianos virtuels offrant quantité d'accords, dont celui des quarts de ton. Je connaissais les pièces de mon compositeur d'élection, l'Américain Charles Ives, mais ce sont deux pianos accordés séparément à distance d'un quart de ton. Idem pour celui à deux claviers d'August Förster. D'autres compositeurs ont écrit pour des instruments plus faciles à adapter aux gammes orientales. J'ai toujours autant de plaisir à jouer sur mon synthétiseur Ensoniq VFX-SD le programme que j'ai créé il y a 30 ans, soit une préparation de trois gammes simultanées : un clavier bien tempéré, une gamme d'octaves à neuf tons (dont l'idée m'avait été donnée par l'octave à 43 tons de Harry Partch) et la troisième composée de quarts de tons renversés (cela signifie que les graves sont à droite et les aigus à gauche). Tandis que j'écoute avec ravissement Le Tsapis volant et Le piano oriental, je trouve enfin sur le Net l'explication du piano sur lequel joue Stéphane Tsapis...


Une pédale permet de faire bouger tout le clavier de quelques millimètres. Les deux premières cordes de chaque note restent accordées selon le tempérament, mais la troisième est en quarts de ton ! Rappelons que les marteaux d'un piano frappent la plupart du temps trois cordes accordées de la même manière. Il existe aussi un piano avec une seule corde par note, l'Una Corda ! Celui qu'utilise Stéphane Tsapis a sa propre histoire...


Dans les années 50 Abdallah Chahine avait imaginé et réalisé un prototype, actuellement localisé à Beyrouth, permettant de jouer à la fois les musiques orientale et occidentale. Les usines Hoffman à Vienne avaient soutenu son projet. En 2015, son arrière-petite-fille, Zeina Abirached, publie chez Casterman une bande dessinée où elle en raconte l'épopée. L'année suivante elle l'adapte pour la scène et Tsapis y endosse le rôle de Chahine, puis en 2017, celui de Beyrouth étant trop compliqué à faire voyager, le facteur belge Luc-André Deplasse transforme un Yamaha quart de queue blanc en son frère jumeau.


Le CD du Piano oriental accompagnera ainsi l'édition de luxe de la BD, mais on pourra aussi le trouver séparément. Certaines pièces sonnent comme un piano préparé, d'autres sont plus jazz. D'une pièce à l'autre, ces extraits du spectacle font voyager les auditeurs, et, plus encore, celui que Stéphane Tsapis enregistre avec son trio et six chanteuses. Pour Le Tsapis volant, il est en effet accompagné par le contrebassiste Marc Buronfosse et le batteur Arnaud Biscay avec qui il avait déjà enregistré Border Lines, du percussionniste Neşet Kutas, du trio vocal formé par Lynn Adib, Cybèle Castoriadis, Gülay Hacer Toruk, ainsi que de trois autres chanteuses, Maki Nakano, Valentina et Juanita Añez. Le compositeur joue également du piano tempéré, d'un Fender Rhodes et d'un Philicorda électriques.


L'album est charmant. Il se réfère à un Orient magique, proche d'images d'Épinal. Le jeu de mots du titre n'est pas volé. Il me rappelle le film soviétique Starik Khottabych (Grand-père miracle, en anglais The Flying Carpet) que j'avais découvert enfant. La fumée est celle d'un narguilé. Les pâtisseries sont délicieusement sucrées au miel. C'est le genre de disque que l'on peut mettre sur sa platine lorsqu'on est fatigué et que l'on souhaite se détendre. Les mélodies s'insinuent, les rythmes vous massent, et l'écart de ton vous emporte...

→ Stéphane Tsapis Trio & Friends, Le Tsapis volant, CD, Cristal Records, 13€, sortie le 8 novembre 2019
→ Stéphane Tsapis, Le piano oriental, CD, Cristal Records, 7,99€, sortie le 8 novembre 2019 / Avec la BD chez Casterman, 39€, en librairie le 6 novembre

lundi 7 octobre 2019

La crème de la batterie disparaît


Si Frank Zappa, Captain Beefheart et Jimi Hendrix étaient mes favoris, Cream fait partie des groupes qui m'ont particulièrement marqué lors de mes premiers pas en musique. C'était ce qu'on appelle un power trio et le premier "supergroupe" ! Guitare, basse, batterie, empruntant au blues pour improviser de longs morceaux sur scène comme les jazzmen. Wheels of Fire est un des premiers 33 tours que j'ai acheté à mon retour des États-Unis en 1968 et mon premier double, l'un en studio, l'autre en public. Un jour que nous jouions pour un rallye dans le 16e arrondissement, Francis Gorgé m'avait appris à interpréter Sunshine of Your Love au sax alto. Je me souviens comment il me montra le thème dans cette cuisine de La Muette avant que je me lance, bien lourd devant les danseurs endimanchés.


S'il m'est arrivé de bœufer accidentellement avec Eric Clapton chez Giorgio Gomelsky, Jack Bruce est le seul dont j'ai suivi le travail jusqu'au bout. C'était le plus expérimental du trio et j'adore sa voix "blanche" dans les disques de Michael Mantler. J'appréciais néanmoins le jeu de Ginger Baker, très influencé par la musique africaine, parce qu'il faisait chanter ses fûts comme tous les batteurs qui me plaisent. Blind Faith m'avait peu convaincu, mais le 29 mars 1970 j'avais assisté éberlué à un concert explosif de son Ginger Baker's Air Force au Lyceum de Londres, avec ses deux grosses caisses. Je recherchais ensuite des musiques plus bizarres jusqu'à monter mon propre groupe avec Francis cette même année. Baker était plutôt jazz. En 1994 il avait même fondé un trio avec Bill Frisell et Charlie Haden. Sa disparition hier m'attriste comme celle de Jack Bruce il y a cinq ans. Je doute que celle de Clapton me fasse le même effet...

mardi 1 octobre 2019

Sisters of Velveteen, un truc pas ordinaire


J'aime bien les trucs qui sortent de l'ordinaire. Ces derniers temps, lorsque je parle, j'emploie un peu trop souvent le mot "truc" parce que mon esprit syntaxique va plus vite que la recherche des mots justes. Il est possible que certains ou certaines aient du mal à me suivre. Je les comprends. Je les comprends justement mieux qu'elles ou eux en retour. Ça se comprend. Lorsque j'écris je fais des efforts pour choisir les termes exacts et éviter les répétitions. Cela ne m'empêche pas d'user de l'anaphore, figure de style typiquement musicale...
Comme mes oreilles n'ont pas de sens, entendre qu'elles sont orientées tous azimuts, mais qu'elles sont à l'affût du sens, le sens qu'on donne à sa vie, les raisons qui nous poussent à agir, à créer lorsqu'il s'agit d'artistes, je reste en état de veille permanente. De même qu'en général j'évite d'aborder les sujets rabâchés par les professionnels de l'information au profit de choses ou de personnes méconnues, par exemple des jeunes qui ont du mal à se faire une place dans l'encombrement des réseaux institués, ou des vieux laissés pour compte, à moins que je ne prenne tout simplement le contrepied de la doxa. Penser par soi-même exige de faire quotidiennement des exercices de souplesse parfois acrobatiques, quitte à en supporter les courbatures. Heureusement, on va beaucoup mieux après qu'avant ! Mais cela prend du temps...


C'est comme cela que je me suis retrouvé à écouter Sisters of Velveteen, trois filles qui vivent "au fin fond de la campagne tarnaise". Ruby (Katherine Pratt) chante et écrit les textes, Karmin (Loucine Harmel) joue de la flûte, chante et joue des percussions, Josepha (Christelle Carisetti) est à l'accordéon et à la clarinette, elle chante aussi... Holy Louis Boot, qui a produit, enregistré et mixé leur disque Secret Sacred Songs, ajoute quelques percussions, mais elles composent le plus souvent à trois. J'ai toujours bien aimé les trios féminins bizarres qui chantent en s'accompagnant, comme par exemple, dans le temps, Pied de Poule. Sisters of Velveteen sont plus rock, une sorte de folk incantatoire enraciné dans le quotidien, un chant de la nature porté par une Écossaise descendue vers le sud, une langue lyrique qui se parle parfois, le français faisant surface dans ces évocations anglophones, un groupe de filles écarlates qui font corps, un corps qui n'est pas de bois, mais qui flotte sur l'océan, paré pour les grandes traversées.

Sisters of Velveteen, Secret Sacred Songs, Slow Down People Records, sur Bandcamp