Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

vendredi 31 janvier 2020

Down The Hill avec Alexandra Grimal et Giovanni di Domenico


L'album Nāga d'Alexandra Grimal m'avait enchanté. Exactement un an plus tard, je reçois Down The Hill, duo de la saxophoniste-chanteuse avec le pianiste Giovanni di Domenico, et la magie est intacte. Selon les pièces, la soprano oscille entre le saxophone et ses cordes vocales. Tout est limpide, coule de source, tendresse, tranquillité. Le duo se partage les compositions, échappe aux étiquettes, ils planent. N'y cherchez pas le jazz, c'est juste la beauté de la musique, sans chichis, sans fioritures, sans démonstration lourdingue. L'image de la pochette est bien choisie. J'ai pensé au champ de fleurs repiquées une à une dans la scène sublime entre Jean Gabin et Danielle Darrieux dans Le plaisir de Max Ophüls. Un disque à écouter pour méditer ou se reposer. En réalité, ça me la coupe, je n'ai rien à dire.

→ Alexandra Grimal et Giovanni di Domenico, Down The Hill, édition limitée à 200 exemplaires, sans label ! Je ne comprendrai jamais rien aux lois du marché, au goût des gens, à la banalité recherchée, mais c'est peut-être simplement la rançon de la liberté... Heureusement Down The Hill est sur Bandcamp !

jeudi 30 janvier 2020

Perspectives du XXIIe siècle (5)


La dernière pièce de l'édifice m'empêche de dormir. Des ruines on est passés à la reconstruction, mais l'issue est encore incertaine. J'ai créé des pauses au milieu d'accumulations ivesiennes, par exemple notre déambulation enregistrée au second sous-sol du Musée d'Ethnographie de Genève. Il n'y a presque pas de musique proprement dite, mais deux petites minutes de field recording où se sont inopinément glissés d'étranges cris dont on peut imaginer la souffrance. Les Hibakushis sont les rescapés d'une catastrophe nucléaire. Les idiophones que j'ai enregistrés la veille n'avaient jamais été joués depuis leur entrée au Musée en 1952, deux cents ans avant mon histoire.
De retour à Paris, j'avais rendez-vous avec le percussionniste Sylvain Lemêtre dont j'adore la variété de timbres en plus de son style rythmique qui tire vers une danse tribale envoûtante. Chez les musiciens avec qui je travaille, je recherche toujours la richesse de leur palette. Ce ne sont pas forcément des couleurs. Ce peut être la manière de prendre les choses, un angle de vue qui varie sans cesse, comme chez le souffleur Antonin-Tri Hoang qui sera le prochain à investir le studio GRRR ou le violoniste Jean-François Vrod qui fermera le ban. L'ouverture est le moteur de l'aventure.
Sylvain a commencé par installer son incroyable set de peaux, de cymbales et de gongs. Il ne restait plus qu'à enchaîner les six pièces où il frappe, frotte ou caresse, en préservant paradoxalement l'unité de l'ensemble. Depuis le début de mon entreprise il s'agit de noyer le poisson. Oublier l'âge des archives du fantastique Fonds Constantin Brăiloiu que m'a confié Madeleine Leclair, ainsi que la virtualité d'une partie de mon instrumentation. La forme, le style, naissent de la méthode. Nous avons enregistré les morceaux dans l'ordre pour préserver la continuité dramatique. Je faisais aussi écouter à mon invité les pièces où il ne me semblait pas nécessaire qu'il intervienne. Après son départ j'ai seulement ajouté ici ou là quelques effets de réverbération pour le fondre dans l'atmosphère dramatique, en particulier pour les scènes qui se passent en extérieur.


Les pistes de percussion sur le chœur d’hommes au Congo avec harpe fourchue dyulu et bouteille frappée, et le zarb sur les deux bourrées simultanées, intitulées humoristiquement Ensemble Ratatam, m'ont permis de m'affranchir de cette pièce, la dernière qui me résistait. En propulsant la coda dans le cosmos j'ai malheureusement renvoyé l'humanité à son échec constitutionnel. Je pense donc réintégrer l'électronique lors de cette ultime tentative de s'en sortir. À l'heure qu'il est, j'ignore encore comment, mais je peux aller me recoucher, maintenant que je tiens le fil...

Précédents articles : 1 2 3 4

mercredi 29 janvier 2020

Jean Morières sur site


Jean Morières s'est envolé il y a 6 ans déjà. Mathilde, l'une de ses filles, signale que sa sœur Fani a conçu un nouveau site pour lui rendre hommage et rappeler son singulier travail. Les onglets en haut de page sont des sauts dans l'espace d'un long déroulant qui égrène son portrait, la flûte zavrila de son invention, sa discographie avec un lien vers les disques du label Nûba, quatre films de Mathilde sur leur père, six textes dont un poème que lui a adressé sa compagne Pascale Labbé, dix photographies où elle est évidemment très présente, et le chapitre Eddy Bitoire, "avatar délirant et navrant" de Jean avec cinq chansons que je ne connaissais pas ou que j'avais oubliées. J'avais évoqué deux clips vidéo hilarants que j'adore, mais les "nouvelles" sont du même acabit, avec son fils Antoine à la guitare et à la batterie ! En 2014 sa famille, ses ami/e/s s'étaient réunis pour un concert qui rappelait la belle personne et l'artiste passionnant qui nous avait quittés prématurément.

mardi 28 janvier 2020

Première édition CD de L'homme à la caméra


Lors d'une réédition de disque il est d'usage de reproduire la pochette originale, concession aux collectionneurs fétichistes, m'avait-on expliqué. Nous nous y sommes conformés avec joie pour les précédents albums d'Un Drame Musical Instantané, Trop d'adrénaline nuit, Rideau !, À travail égal salaire égal ou pour le cultissime Défense de. Le passage du vinyle au CD n'est pas toujours des plus heureux, car passer de 30 à 12 centimètres fait perdre les détails et la beauté de l'objet. Nous avons chaque fois décidé d'équilibrer cette perte par un nouveau mastering accentuant les nuances et, surtout, en ajoutant des pièces inédites en bonus. Or pour la réédition, la première en CD, de L'homme à la caméra d'Un Drame Musical instantané nous avons préféré demander au graphiste Étienne Mineur de concevoir une nouvelle pochette qui soit d'actualité tout en se référant au constructivisme, époque où Dziga Vertov tourna son film. Comme pour les albums du trio El Strøm et de mon Centenaire sa création graphique nous enchante...


J'ai raconté ici comment, avec Francis Gorgé et Bernard Vitet, nous avions composé la musique du film de Vertov pour notre orchestre de 15 musiciens et musiciennes. Le 14 janvier 1984, le concert au Théâtre Déjazet, qui rencontra un beau succès ainsi que les trois jours précédents, fut enregistré en public (je me souviens qu'il occupe une page d'un roman du sulfureux Marc-Édouard Nabe, mais je ne l'ai pas retrouvée). Il faisait suite à sa création à Strasbourg en octobre 83 lors du Festival Musica. Il constitue la première partie du CD qui sort sur le label autrichien de Walter Robotka, Klanggalerie. Je suis ravi d'avoir retrouvé la partition d'un autre film muet, La glace à trois faces de Jean Epstein, enregistré dans les mêmes conditions à Corbeil-Essonnes le 11 janvier 1983. C'est donc trente minutes de plus que cette réédition, la première en CD, offre aujourd'hui. Si vous connaissez les musiciennes et musiciens qui participaient à ces deux projets, vous constaterez notre éclectisme, pas seulement musical (!) :
Jean-Jacques Birgé (direction, synthétiseur, piano, flûtes, trombone, guimbarde, voix, bandes magnétiques), Bernard Vitet (direction, trompette, bugle, flûte, trompette à anche, voix), Francis Gorgé (direction, guitare, basse à tension variable), Hélène Sage (voix, flûtes, clarinette basse, sax ténor, appeaux, instruments originaux), Magali Viallefond (hautbois, cor anglais, flûte, tôle à voix, orgue de cristal), Jean Querlier (hautbois, cor anglais, sax alto, flûte), Youenn Le Berre (flûtes, flûte électrique, sax ténor, basson), Denis Colin (clarinette basse), Patrice Petitdidier (cor), Philippe Legris (tuba), Jacques Marugg (vibraphone, marimba, timbales, percussion), Gérard Siracusa (percussion, marimba, cloches), Bruno Barré (violon), Bruno Girard (violon), Nathalie Baudoin (alto), Marie-Noëlle Sabatelli (violoncelle), Didier Petit (violoncelle, voix), Hélène Bass (violoncelle), Geneviève Cabannes (contrebasse, clavier, voix).
Il existe une version de L'homme à la caméra en ciné-concert avec le film de Vertov sur Daily Motion et un extrait d'une répétition sur YouTube, mais le nouveau master audio vaut vraiment le détour. Quant à La glace à trois faces, j'ai encore plus de plaisir à redécouvrir notre travail en grand orchestre puisqu'il était resté inédit.
Avec La Chute de la Maison Usher du même génial Epstein et Le cabinet du Docteur Caligari, c'est l'un des 26 films que nous avons le plus joué de par le monde. Un Drame Musical Instantané fut à l'origine du retour du ciné-concert sur films muets dès 1976. Imaginer des partitions originales et contemporaines ne se pratiquait absolument pas à cette époque. C'est devenu chose courante et j'ai préféré arrêter lorsque c'est devenu une mode. Pour le Vertov nous nous étions inspirés du son Laboratoire de l'Ouïe, pour La glace nous avions dessiné le portrait de chacune des trois femmes jusqu'à l'accident automobile qui coûte la vie au héros, une hirondelle en plein front. Détachées des images, écouter ces musiques de films sur disque leur donne un sens nouveau et l'incomparable avantage de se faire chacun, chacune, son propre cinéma, démarche commune à toutes mes œuvres.

→ Un Drame Musical Instantané, L'homme à la caméra / La glace à trois faces, CD Klanggalerie gg277, 17€ frais d'envoi compris

lundi 27 janvier 2020

Terre Neuve de Brigitte Fontaine


En 1992 Brigitte Fontaine n’enregistra qu’une seule chanson. Ce no woman’s land charnière allait inaugurer un nouveau cycle après une traversée du désert médiatique. Le nougat était passé inaperçu avant que EMI ne décide de rééditer le disque French Corazon comme une nouveauté l’année suivante. Abandonnant une apparente fragilité légendaire, elle se laissait porter par un dévorant désir de rock. C’est ce qu’elle nous annonça alors que j’avais programmé mes machines d’une délicate mélopée. J’envoyai Bernard Vitet lui faire un thé à la cuisine pendant que je changeais mon fusil d’épaule.
En découvrant Terre Neuve, son nouvel album, il me semble reconnaître l’ambiance de notre Amore 529 enregistré ensemble ce jour-là. Comme si Brigitte bouclait le cycle entamé il y a vingt-huit ans. La guitare électrique saturée de Yan Péchin et les programmations de Jean Lamoot, qui ont réalisé ensemble Terre Neuve, renvoient à Alain Bashung avec qui l'un et l'autre travaillèrent pendant de longues années. Depuis sa disparition et le naufrage de Noir Désir, il y a bien une place à prendre dans le rock français et la jeune octogénaire relève le défi avec panache et sans mâcher ses mots. Elle n’a pour autant jamais quitté l’expérimental, même à faire un temps la clown sur le petit écran de la décadence. Voilà plus de 50 ans qu'elle m'enchante !


Avec ses textes en parlé-chanté, poésie romantique d’un quotidien d’ivresse, Terre Neuve est un disque testament, même si l’on peut espérer d’autres surprises de cette immortelle. Dans Parlons d’autre chose, parmi ses citations elle reprend les derniers mots de Goethe que Bernard, qui l’a souvent accompagnée, avait choisis comme titre pour son disque solo en 1979, Mehr Licht !. La mort est très présente dans cette fontaine de jouvence, mais Terre Neuve annonce bien autre chose. Un après s’inscrit dans la lentille ronde d'une longue-vue. Les poètes ont le pouvoir de rendre le rêve à la réalité. Brigitte Fontaine est une fée électrique qui rue dans les brancards, rock jusqu'au bout des ongles. Les concerts suivent...

→ Brigitte Fontaine, Terre Neuve, Verycords, CD 15,99€ / LP 19,99€

samedi 25 janvier 2020

Perspectives du XXIIe siècle (4)


Enregistrement de quelques idiophones du Musée d'Ethnographie de Genève avec Madeleine Leclair et Isabel Garcia Gomez pour mon album "Perspectives du XXIIe siècle" qui sortira officiellement le 15 mai !
Cymbales ching, châp lek et châp yai de Thaïlande, cymbales jota d’Inde, bol kin du Japon, bol de Chine, gong chinois des Philippines, tambour de bronze de Thaïlande, cloche de Côte d'Ivoire, sistre du Mali, tambour de bois à fente du Cameroun.

Précédents articles : 1 2 3

vendredi 24 janvier 2020

Château Perché 2020


C'est une nouvelle très attendue chez les fêtards férus de musique électro. Certains piétinent un an, dès la fin de l'édition précédente ! La billetterie vient d'ouvrir pour le Festival Château Perché 2020 qui se tiendra au Château d'Avrilly du 13 au 16 août. Le site du festival est choupinet, écoresponsable, à l'image de ces trois jours endiablés où une atmosphère psychédélique flotte sur la forêt qui entoure le château. Un petit quiz obligé donne la couleur pour accéder aux billets. En général 80% partent dès la première semaine. Cela vaudra le coup d'œil de lire leurs recommandations aux festivaliers lorsqu'ils seront mis en ligne. Si le festival change de château chaque année, il revient sur celui d'Avrilly dans l'Allier pour cette nouvelle édition. J'y avais fait un concert de trois heures en 2018, en duo avec la platiniste Amandine Casadamont.


Cette fois nous serons quatre sur la grande scène, chargés de réveiller en douceur les 10 000 festivaliers le matin du 16 août de 10h à 12h40. Pour ce troisième jour de musique festive, nous passerons de l'expérimentale ambient à la transe tribale ! Le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang s'amuse de devoir refaire Hendrix à Woodstock. Avec lui se joint à nous une rythmique féminine particulièrement inventive qui groove à mort, soit la bassiste Fanny Lasfargues et la batteuse Blanche Lafuente. Pendant que nous jouerons, le dirlo, Samy El Zobo, a prévu une cérémonie dans le public avec procession et un serpent de trente mètres de long. Ce n'est que le début. Lorsque je cherche à décrire l'ambiance de Château Perché, je parle d'un croisement entre Alice au Pays des Merveilles et Blade Runner. Selon un thème qui change chaque jour, le public se maquille et se déguise avec une fantaisie débridée. Je devais y rejouer l'an passé avec le percussionniste Sylvain Lemêtre, mais la Préfecture avait interdit la plupart des représentations pour cause de dangereuse tempête. Cette année il y aura douze scènes réparties dans le parc et la forêt avec 450 artistes. Mais à l'heure de notre intervention paradisiaque seule la grande scène sera ouverte. J'ai commencé à travailler sur l'immersion évolutive qui nous amènera à l'extase.
Le festival a une page FaceBook donnant quantité de renseignements.

mercredi 22 janvier 2020

Perspectives du XXIIe siècle (3)


Rien ne se perd, rien ne se crée. Nous avions feint de l’oublier. Les éléments se transforment et s’assemblent en de nouvelles combinaisons. Dans la région, nous étions quelques uns et quelques unes à avoir survécu. Nous n’avions d’autre choix que de nous reconstruire. Mais comment éviter de reproduire éternellement les mêmes erreurs ? Chaque cellule avait la responsabilité d’assumer sa façon, quitte à ce que nous les confrontions ensuite pour en tirer le meilleur. Écœurés par la prétendue démocratie qui avait toujours écrasé les plus faibles, nous fonctionnions à l’unanimité. Toute rivalité avait fait long feu. La propriété était de l’ordre du passé, du temps qu’il était coutume d’appeler L’Indésir.

Nous avons d’abord cherché à comprendre comment une telle catastrophe avait été rendue possible. Les humains avaient fini par se faire à eux-mêmes ce qu’ils avaient fait subir pendant des siècles aux autres espèces. Ils l’avaient ensuite expérimenté sur leurs semblables, sans se rendre compte qu’ils seraient finalement leur propre cible. Leur violence avait gagné la terre qui s’était déchaînée au delà de l’imaginable, sauf peut-être dans le cerveau des plus désespérés. Ceux-là avaient hélas disparu les premiers.

D’une vallée à l’autre, s’il restait âme qui vive, les Jambes rapatriaient les bonnes nouvelles. La musique était devenue la langue universelle, un espéranto sans paroles, capable de franchir les montagnes et peut-être un jour les océans. Comparer nos anciens dialectes alimentait néanmoins cette poésie sonore.

Notre cellule avait eu la chance inestimable de s’établir sur les ruines du Musée d’Ethnographie de Genève où avaient été conservées les Archives Internationales de Musique Populaire. Les fouilles exhumaient des rouleaux, des cires et les machines pour les écouter, des instruments aussi, des idiophones. Nous étions tombés sur une mine avec le Fonds Constantin Brăiloiu, un collecteur roumain qui avait été le premier à comprendre l’importance qu’elles pourraient un jour revêtir. Il classait les musiques selon leurs fonctions plutôt que leurs origines géographiques. Exactement comme nous. Nous venions de partout, mais nous avions le même projet.

Un camarade dit que pour être de partout il faut être de quelque part. Nous nous sommes appropriés les chants et les cris de tous et de toutes. Les sonorités étaient parfois étranges. Il suffit d’en partir et de se laisser aller à la rêverie. Chaque note de cette nouvelle Renaissance fait sens, comme à l’époque où les anciens disaient que tout est politique. La Nature qui se réveille avec nous participe aux agapes. On ne comprend pas toujours ce que les autres expriment, mais nous tombons toujours d’accord parce que nous partageons le même projet. Les sujets n’ont aucune valeur en face de l’objet.

Nous sommes donc arrivés à accepter la chaleur et les inondations. Nous avons seulement pris l’habitude de creuser. La manière de les honorer est encore plus excitante que les trésors que les fouilles laissent apparaître. Nous apprenons à nous exprimer en sons avec la même liberté que jadis la parole qui d’ailleurs ne s’est jamais tue. Il est si délicieux d’étonner et d’être étonné. Nous rions beaucoup. Nous avons enfin compris ce que signifie d’être ensemble.

Texte rédigé pour l'album à paraître au printemps en coproduction avec le MEG, les AIMP et GRRR

mardi 14 janvier 2020

Perspectives du XXIIe siècle (2)


La vieille neutralité de la Suisse y est-elle pour quoi que ce soit si des survivants du monde entier se retrouveront à Genève pour imaginer une société juste où les origines, le genre, les responsabilités, les compétences n'impliqueront aucune hiérarchie ni ségrégation ? Des mouvements identiques se créeront sur d'autres points du globe. Il n'y aura plus d'autochtones ni de migrants, mais des citoyens, des camarades partageant tout ce qui aura survécu à la catastrophe. Ils témoigneront. Ils inventeront.
Pour mon prochain disque qui sortira au printemps, une œuvre d'anticipation en coproduction avec le Musée Ethnographique de Genève (MEG) et les Archives Internationales de Musique Populaire (AIMP), j'ai besoin d'enregistrer quelques phrases parlées dans des langues très diverses. J'ai commencé par le chinois et l'anglais avec mes amis Sun Sun qui habite en face et Gary un peu plus loin dans le quartier. Anna, arrivant cette semaine de Cologne, sera mise à contribution pour l'allemand, et Valentina pour l'italien. J'ai prévu d'ajouter l'arabe, le persan, le russe, le roumain, le bulgare, le polonais, le danois, le suédois, le brésilien, le wolof... Il faudrait que je trouve quelques personnes qui parlent l'espagnol, le grec, le turc, le hongrois, le hollandais, le portugais, d'autres langues du continent africain, etc. Comme je pensais au mixage de ces voix avec la flûte et le piano préparé que j'ai déjà enregistrés, j'ai par hasard réentendu Laborintus 2 sur Radio Libertaire. J'ignore à quoi ressembleront mes deux pièces, mais j'y vois un vague cousinage avec l'œuvre sublime de Luciano Berio.
Lorsque je ne sais pas comment aborder une composition musicale dont je connais pourtant la raison ou la fonction, mais qui résiste, je prends le taureau par les cornes et je me lance. Simplement je réfléchis longtemps en amont, pour agir vite ensuite. Souvent j'avance par étapes, corrigeant ce qui me déplaît en ajoutant, retranchant, transformant des éléments. Il ne faut jamais perdre de vue l'intention initiale, mais prendre le chemin des écoliers n'est pas interdit. Pour un autodidacte il est même conseillé. Adepte du définitif provisoire, je donne des titres que je remplace au fur et à mesure. La méthode est la même avec la musique. Je suis impatient d'enregistrer les musiciens qui me rejoindront dans les deux mois qui viennent. Comme je suis en avance sur la planning, ce dont j'ai tout de même l'habitude, il est question d'avancer la sortie du CD à fin avril. On verra bien.

mercredi 8 janvier 2020

Musiques populaires japonaises 1920-1950


J'ignore ce qu'ils mettent dans les sandwiches vietnamiens au poulet, mais il y a un truc qui rend totalement accro. C'est pareil avec la musique japonaise populaire des années 1920-1950. Lorsque je commence à écouter du ryūkōka, je n'arrive plus à m'arrêter. Les plus bouleversantes ont été enregistrées pendant la Seconde Guerre Mondiale. À partir de 1945, le jazz s'immisce plus ostensiblement. Ce sont souvent des modèles musicaux occidentaux japonisés surtout vocalement. J'étais déjà dingue de Tony Tani dont ma fille Elsa a repris Antano onamae nanteeno avec le Spat'sonore, mais là je suis comblé, vu la profusion de la collection Vintage Japanese Music. Je n'ai pas réussi à acquérir les CD, mais j'ai acheté les albums en mp3. Les voix sont renversantes. Je note Kusunoki Shigeo, Kirishima Noboru, Tabata Yoshiro, Koume Akasaka, Watanabe Hamako, Kasagi Shizuko, Kouta Katsutaro, etc. Elles me rappellent le sublime Anatahan, dernier film de Josef von Sternberg, ou les Mizoguchi Kenji qui se passent pourtant généralement aux siècles précédents...



Après la défaite jamais explicitement admise par l'Empire du Soleil Levant, les chansons composées entre 1939 et 1945 sont quasiment tabou. Mais quelle que soit l'époque toutes distillent un blues nippon incroyable.

mardi 7 janvier 2020

Le choc des électrons libres


Il est toujours très agréable de recevoir un disque dans une belle pochette. Le vinyle est double, la couve trois volets est faite main, sérigraphie tirée au hasard parmi trois modèles, la mienne est celle de droite, la plus destructurée. Destructuré, c'est juste et faux à la fois. Le choc des électrons libres a beau faire dans le lourd, c'est le mélange des genres qui est la règle. Hard rock, free jazz, punk, électro, pop à la française et musique traditionnelle de Gascogne et de Bretagne. Les emprunts sont clairs, la fusion accouchant d'une musique qui sort résolument des clous, puissante et volontaire. Si le saxophoniste baryton et clarinettiste Francis Mounier est l'instigateur de l'association d'Artús et des Niou Bardophones, l'apport du sonneur Erwan Keravec, à la cornemuse écossaise et à la trompette préparée, met les poings sur les i pour nous envoyer au tapis.


Artús est formé des rockers Romain Colautti (guitare baryton, boha), Romain Baudoin (vielle alto), Matèu Baudoin (chant, violon, tambourin à corde, flûtes, percussions), Thomas Baudoin (chant, boha, guimbardes, flûtes, percussions) et Nicolas Godin (dispositif électronique, batterie). Avec Erwan Keravec les Niou Bardophones sont Guénolé Keravec (bombarde, trélombarde), Ronan Le Gourierec (saxophone baryton) et Jean-Marie Nivaigne (batterie). Autour de Francis Mounier, cela fait du monde, et du bruit. Tous ensemble, ils produisent Le choc des électrons libres. Pas une seule fille. C'est de la musique qui fait mâle.


La pochette cartonnée de Thomas Baudoin bénéficie de la création graphique de Jean-Marc Saint-Paul et de la sérigraphie d'Ivan Bléhaut & Benjamin Lahitte. C'est agréable à tenir en mains. Il y a du grain et de la colle, de la matière et de la découpe, c'est vrai pour la musique aussi...

→ Le choc des électrons libres, Le choc des électrons libres, 2 LP Pagans, 20€

jeudi 2 janvier 2020

Prévert par Minvielle et Papanosh


En 2020 Jacques Prévert est toujours d'actualité, fêté cette fois par la rencontre du voc'alchimiste André Minvielle et du quintet de jazz Papanosh. Les exemplaires de Paroles, Histoires et Spectacle qui appartenaient à ma mère sont usés jusqu'à la moëlle. Je remets régulièrement sur ma platine les 6 CD du coffret paru en 1992 avec Catherine Sauvage, Les Frères Jacques, Edith Piaf, Marianne Oswald, Mouloudji, Germaine Monteiro, Juliette Greco, Yves Montand, Jean Guidoni, Serge Reggiani, Cora Vaucaire, Renée Lebas, Zette, Catherine Ribeiro, Agnès Capri, Michel Simon, Tino Rossi, Jacques Jansen, Fabien Loris, Marie Laforet, PierreBrasseur, Gilles et Julien, Marlene Dietrich, Chanson Plus Bifluorée, RichardBohringer, Claude Nougaro, Florelle, Béatrice Arnac, Simone Signoret, etc., et Prévert lui-même évidemment pour contribuer à cet extraordinaire inventaire. Chez GRRR, Michèle Buirette interprète La chanson des sardinières, et avec Isabelle Fougère, Sonia Cruchon et Mikaël Cixous je suis très fier de nos 12 ultra-courts collages vidéo Prévert Exquis réalisés il y a deux ans et diffusés sur TV5Monde. Comme pour nous, le Parade de Minvielle & Papanosh n'aurait été possible sans le soutien d'Eugénie Bachelot-Prévert, la petite-fille du poète, qui réussit à sortir la succession d'un protectionnisme rendant impossible le moindre hommage.


André Minvielle, qui a publié en décembre avec BabX et Thomas de Pourquery un magnifique CD Nougaro dont j'avais salué la création à Toulouse en 2014, a trouvé de nouveaux partenaires de fête en Papanosh. Le trompettiste Quentin Ghomari, le saxophoniste Raphaël Quenehen, le pianiste-organiste Sébastien Palis, piano, le contrebassiste Thibault Cellier, le batteur-percussionniste Jérémie Piazza et le chanteur-percussionniste ont mis en musique une douzaine de poèmes qui swinguent, valsent, fanfarent et nous émeuvent. Ils ont mis Les petits plats dans les grands pour un Cortège contre La guerreLes belles familles autorisent L'amiral à avoir Quartier Libre à Alicante. Minvielle entonne Étranges étrangers d'une manière tendre et sautillante alors que j'haranguais le foule en tribun dans notre version vidéographique. On oublie trop souvent l'engagement politique de Prévert au profit de son imagination poétique. Il serait aujourd'hui avec les Gilets Jaunes et les grévistes. Avec encore La brouette et les grandes inventions, De vos jours, Un matin rue de la colombe, Le combat avec l'ange, Destiné et Chant Song, la Prévert Parade nous donne envie de danser et de ré-imaginer le monde qui ne tourne vraiment pas rond. Comment a-t-on pu le confier à des pitoyables employés de banque et à leurs maîtres assoiffés de sang et de pouvoir alors que musiciens et poètes lui donnent les couleurs de la vie en faisant lever le soleil chaque matin pour nous réchauffer le cœur. Disque salutaire dit que salue Terre.

→ Minvielle & Papanosh, Prévert Parade, La C.A.D /Label Vibrant, dist. L'autre distribution, 13,99€, sortie le 31 janvier