Jean-Jacques Birgé

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lundi 23 février 2015

Valérie s'est éteinte


Sentiment de profonde injustice. La petite flamme des Allumés s'est éteinte cette nuit. Valérie Crinière avait un cœur d'or, il a cessé de battre. Se battre, elle en avait l'habitude, trop probablement et sur tous les fronts. C'était aussi sa force. La période de rémission de cinq ans était écoulée, mais le crabe n'a pas respecté le planning. Elle l'avait chassé, il est revenu par la fenêtre. C'est pourtant le sourire de Valérie que je préfère évoquer. Et les rires que nous piquions lorsque nous militions tous ensemble aux Allumés du Jazz. La photo a été prise lors d'un bouclage marathon du journal de l'association en 2007 avant que Val tombe malade. Elle tenait le secrétariat, mettait en page le Journal, s'occupait du site Internet, coordonnait les relations avec les labels, tenait le stand de disques dans les festivals avec Cécile... À cette époque je passais au moins une heure tous les matins à discuter des affaires courantes et à refaire le monde. Paris-Le Mans. Elle y avait sa famille, mais ses amis étaient partout. Nous sommes nombreux à qui elle va cruellement manquer. Ce n'est pas juste, c'est le cri que j'ai poussé lorsque j'ai appris son départ précipité pour l'hôpital la première fois. C'est le même qui m'étrangle aujourd'hui. Ce n'est pas juste. Mais on ne choisit pas. Il faudrait tout reprendre depuis le début. Mais on ne sait pas. On ne sait jamais rien.

mardi 17 février 2015

P comme Papa


De temps en temps on me demande qui était mon père et chaque fois je ne sais plus où j'ai rangé le texte que j'avais écrit en 1994 pour la revue ABC comme. Déjà 20 ans et 27 après sa mort. Il en aurait 97 aujourd'hui et je me demande souvent comment il réagirait à tel ou tel évènement. Dès que je pense à lui je le sens voleté au-dessus de mon épaule, près de mon oreille droite, comme une sorte de Jiminy le criquet garant de ma bonne conduite. Voici le texte.

Papa

Un peu de poussière dans un ciboire, Elsa a voulu garder le caveau, les autres s'en foutaient, dans notre famille nous n'avons pas le culte des morts, il est en face, tout en bas des marches du columbarium, j'ai fait renouveler la concession pour dix ans, il y fait froid ou frais selon les saisons, Elsa aime bien y aller, c'est mignon.
Il a changé de vie à quarante ans, il est retourné à l'école, il est devenu représentant, et puis il a monté sa boîte, a remboursé ses dettes jusque trois ans avant sa mort, il était devenu président-directeur-général.
Il a changé de vie à trente quatre ans, quand il s'est marié. Il aimait bien les filles. Surtout les femmes de trente ans. Depuis l'âge de treize ans. A la fin c'était plus difficile. C'est probablement pour cela qu'il en a eu marre. Il ne supportait pas l'idée d'être diminué. Il avait toujours dit que ce jour-là il préférerait se flinguer. Il n'a pas eu à le faire. La veille, maman lui a fait remarquer qu'il avait du mal à grimper les huit marches, il a répondu qu'il y en avait neuf. Le lendemain matin, il a dû l'appeler pour s'extirper de la baignoire, il n'y arrivait plus tout seul. En début d'après-midi, Elsa et moi, nous lui avons apporté un concerto de Brahms qui lui faisait envie. Quand nous sommes partis il a mis le casque sur ses oreilles. Maman l'a retrouvé par terre en revenant des courses, c'était un samedi. À la fin, il écoutait la Callas comme ça et les larmes lui coulaient le long des joues, il s'offrait du caviar de chez Petrossian, il ne voulait pas savoir ce qu'il avait vraiment, nous ne disions pas le mot. Son cœur était fragile, cela lui a permis d'éviter le pire.
Il avait toujours raconté qu'il était sursitaire, que toute sa vie était du supplément. Condamné plusieurs fois à mort, la première à dix sept ans, il était toujours là à soixante dix. Il avait eu des rhumatismes articulaires aigus, et puis les poches d'eau s'étaient résorbées en une nuit, la veille de l'opération. Cela l'avait empêché de partir en Espagne avec les Brigades. Aucun de ses copains n'en est revenu. Il avait décidé que nous n'irions pas dans ce pays tant que Franco serait vivant. Il avait toujours milité. Il s'était battu à la canne contre les Camelots du Roi, avait été exclu du parti socialiste pour trotskisme-léninisme (!), parlait d'insurrection armée quand il était énervé, sinon il était au parti socialiste (était-ce le même ?) et il allait tous les jeudis soirs au Grand Orient. Pas toujours en fait, c'était souvent son alibi pour aller voir une copine.
Surtout il y avait eu la guerre. Je devrais dire le nazisme. Il a passé toutes ses vacances de 1933 à 1939 à Bielefeld en Allemagne. Son meilleur ami était le fils du commissaire de police. Les deux jeunes hommes piquaient la voiture officielle pour aller se balader, avec la sirène évidemment. Dans un cinéma ils furent les deux seuls à ne pas se lever aux images du Führer. Les Jeunes Hitlériens les poursuivirent dans la rue. Un autre jour, un vieil homme se fait abattre sur le trottoir par les chemises brunes. La foule s'amasse : " Es ist ein Jude (C'est un Juif) " dit l'un d'eux. Les badauds se dispersent. Le pote de papa est mort noyé dans un sous-marin. Gaston, celui du boulevard angevin, le papa de papa, croyait Pétain qui avait promis de protéger tous les enfants de France (P.S. : l'avenir montrera que mon grand-père était en fait dans la résistance, Papa est mort sans savoir que son père partageait secrètement la même conscience et était même probablement intervenu à un niveau supérieur). Un employé de son usine, il était directeur de l'usine d'électricité d'Angers, l'a dénoncé à la Gestapo. Il fut déporté à Büchenwald et gazé à Auschwitz. Mon père était à Paris, il était suffisamment politisé pour ne pas avoir été réclamer son étoile jaune. Décidé à retrouver son père, il s'engage dans un service allemand et prend contact avec Londres. Il est chargé d'envoyer des maisons préfabriquées en Allemagne. Malheureusement un jour il tombe malade et la femme qui le remplace s'aperçoit qu'aucun convoi n'est jamais arrivé à bon port, il est arrêté. Dix sept jours sans manger, il pèse trente quatre kilos, la moitié de son poids, lorsqu'il est à son tour déporté. Août 44. Sous les bandages qui entourent ses bras il a glissé des fourchettes et des cuillères qu'il a aiguisées. Dans le wagon à bestiaux qui l'emmène il est obligé de se battre contre ceux qui ont peur des représailles et contre ceux qui veulent sauter les premiers. Avec les fourchettes il arrache les barbelés de la minuscule fenêtre en hauteur. Il saute le septième. Le neuvième est coupé en deux par les balles des mitraillettes, cette image me hantera longtemps. Banlieue de Paris. Il sonne à la première maison. Un officier allemand, accompagné de son chien, vient lui ouvrir. Il court. Il se cache sous des clapiers. Il a plus peur que les lapins, le leur murmure doucement. Des cheminots le sauveront, mais il reste paralysé pendant six mois, entre la vie et la mort. Il dit devoir son salut aux deux litres de sang frais qu'il va boire chaque matin aux abattoirs, et à Suzon, une cousine de Sermaize qui l'y transporte dans une brouette. Il gardera le goût du beefteak bleu. À la Libération il est arrêté le temps que l'on vérifie ses connexions auprès de son chef à Londres. Il travaillait au Majestic ! Ces trois mois à Fresnes sont une partie de plaisir. Rien à voir avec les geôles allemandes. Le médecin-chef cherche un quatrième au bridge, mon père prétend avoir fait deux ans de médecine, il bluffe, il a l'habitude de frimer. Le premier jour il fait trois cents piqûres. Il devient chirurgien en l'absence des titulaires et il opère. Et il sauve Laval qui vient de s'empoisonner pour qu'on puisse le fusiller. Il se lie avec de vrais truands qu'il continuera de fréquenter quand il sera devenu journaliste. Ainsi il rencontrera Rirette MaitreJean, la seule femme de la Bande à Bonnot, et d'autres rigolos. Je me souviens d'une époque où il faisait sauter ses contraventions à la Préfecture.
Espion, médecin, il fut aussi piqueteur pour lignes à haute tension, coiffeur pour dames, barman au Ritz, pêcheur sur un chalutier à La Rochelle, correcteur au Bottin, videur de boîte de nuit, acteur de cinéma, critique à l'ORTF, modiste, marin sur un pétrolier en route pour le Mexique mais sans passeport il ne peut débarquer... Journaliste à France Soir, il interviewe Churchill et Paulette Goddard alors mariée à Chaplin. Il est correspondant du Daily Mirror pendant quatre ans, il parle anglais avec l'accent d'Oxford, il fonde et dirige la Collection Métal (romans d'anticipation) avec Jacques Bergier*. Contrebandier, il passe des médicaments en Espagne et des livres pornos en Belgique ; son coéquipier est Eric Losfeld. Agent littéraire, il lance Frédéric Dard (San Antonio) et Robert Hossein, il a les droits du Salaire de la Peur et de Fifi Brindacier, il est l'agent de Michel Audiard, de Marcel Duhamel et de sa Série noire, de Francis Carco dont il produit les pièces, il fait tourner Pierre Dac avec qui il s'amuse beaucoup mais c'est le bide absolu, il fait faillite en produisant la comédie musicale Nouvelle Orléans avec Sidney Bechet, Mathy Peters, Pasquali et Jacques Higelin dont c'est le premier rôle au théâtre (il me terrorisait lorsqu'il rentrait sur scène déguisé en indien et hurlant). C'est là qu'il change de vie parce qu'il a deux enfants à charge et plus un rond, il est décidé à payer ses dettes. Il aura fait tous les métiers sauf ceux qui requièrent un uniforme. Il a fait de la boxe et de l'escrime. Secrétaire de rédaction à Cinévie, il est l'amant de France Roche. Quand il est au Hot Club de France Louis Armstrong vient tous les soirs jouer dans sa chambre, c'est la plus grande de l'hôtel. Vendeur de voitures d'occasion, chef de publicité, rédacteur en chef d'une revue d'électroménager, administrateur des Ballets de Janine Charrat, expert auprès des Tribunaux pour l'Opéra de Paris, directeur commercial d'une société d'adhésifs, il est le Visiteur du Soir dans une émission de Pierre Laforêt sur Europe 1, auteur d'un feuilleton policier pour la radio, candidat bidon pour lancer L'Homme du XX°Siècle avec Pierre Sabbagh à la Télévision Française, il aide Bruno Coquatrix à ouvrir l'Olympia en faisant de la cavalerie*, il est vendeur de bougies automobiles, il traduit mes versions latines sans dictionnaire, il fait des contresens, il est diplômé de l'École Supérieure de Commerce de Paris et de l'École Technique de Publicité, il est directeur de l'annuaire "Qui Représente Qui", et il regrettera toujours d'avoir abandonné le monde du spectacle.
Lorsqu'il rencontre ma mère, elle est vendeuse en librairie. Ils se sont rencontrés au Royal Lieu, un dancing des grands boulevards, où ni l'un ni l'autre n'avaient jamais mis les pieds.
C'était un marrant, un frimeur, un naïf qui se faisait arnaquer avec une facilité déconcertante. Une des rares autographes qu'il a conservées est une reconnaissance de dettes de Jules Berry. C'était un passionné pour tout ce qu'il faisait, il m'a appris à toujours faire les choses correctement, quoi qu'on fasse, sinon l'on s'emmerde. Il était fier de son fils qui faisait ce qu'il aurait aimé. J'étais sa revanche. C'est comme ça que je le prends. J'adorais partir en vacances avec lui, il nous arrivait toujours des aventures extraordinaires. Au Maroc il a fait un saut dans le vide au-dessus d'un pont cassé avec la voiture de location. En Sardaigne nous avons partagé les repas des bandits d'Orgosolo. En Sicile nous avons gravi l'Etna en éruption. Il n'était plus du tout sportif. Il était plutôt gros. Il adorait bouffer. Chaque été il se plantait des épines d'oursins dans les pieds.
Mes copains l'aimaient bien. On buvait du Coca en fumant des joints. Il goûtait et disait préférer son cigare. Cela détendait l'atmosphère. On s'est acheté ensemble un électrophone pour écouter Beethoven, il m'a refilé son vieux transistor, je m'en sers toujours, à sa mort j'ai récupéré le gros poste de radio à lampes qui était déjà à son père et sur lequel j'écoutais les sons et les voix du monde entier, et ce que j'ai pu rêver ! Lorsque j'avais treize ans il m'a interdit de toucher aux livres du rayon du haut, je n'en aurais jamais eu l'idée sans lui, c'était son Enfer. Sympa de sa part. Je ne comprenais pas bien ce que lui pouvait y trouver. À mes concerts il parlait fort pour que l'on sache qu'il était mon père, et ensuite il ronflait. Il avait un nombre invraisemblable d'expressions populaires à son vocabulaire, il faisait chabrot, il prétendait que la crème Chantilly ne faisait pas grossir, il se saoulait quand il avait une rage de dents, cela nous faisait hurler de rire. Je me souviens du soir où ma mère, ma sœur et moi n'avons jamais réussi à le relever ; il était coincé par terre entre le radiateur et l'armoire : " Un baby, juste un baby whisky ". Il riait facilement. Aux larmes. Il pleurait aussi lorsqu'il était ému. S'il pétait à table il me disait : " Si t'es gêné t'as qu'à dire que c'est moi ". Il se servait toujours plus que les autres et faisait remarquer à ma mère qu'il avait pris la plus petite part. Elle et lui s'engueulaient tout le temps. Ils s'aimaient.
Cela fait déjà un bout de temps qu'il est parti. À la fin il était moins marrant, lui qui avait toujours eu l'air si jeune avait vieilli d'un coup. J'aime bien penser à lui. Je fais ce que je peux pour me dire qu'il aurait été fier de son fiston. Il me disait : " Comment vas-tu, fils, tulle à l'anus ? ", je n'ai compris que très tard ; cela le faisait hurler de rire. J'ai aussi appris très tard qu'un poulet avait un croupion parce qu'il se le bouffait en douce en le découpant. J'anticipe sur les histoires de Q. Maman faisait la cuisine, mais lui était le roi de la mayonnaise et des sauces. Il m'a aussi appris à faire des cocktails. Par exemple il avait baptisé La Chose de Papa, 1/3 whisky, 1/3 gin, 1/3 vermouth extra dry, grenadine au goût. Demandez donc à notre rédac' chef ce qu'il en pense, il a crié à l'hérésie, mais c'était déjà trop tard !
Maintenant papa c'est moi.
Je n'ai pourtant pas quitté le Pays Imaginaire.

mercredi 31 décembre 2014

Scotch comme une image


Je ne peux pas faire abstraction du quotidien et refaire le monde chaque matin comme si je regardais la Terre vue de la Lune.
Le vétérinaire a rarement vu un chat aussi sage. Scotch lui rendait visite pour une inquiétante protubérance de la truffe déjà dépigmentée depuis quelques mois. Il l'a mis au régime, lui a prescrit des antibios et une pommade en espérant que son nez dégonfle. Si cela ne marche pas, c'est beaucoup plus ennuyeux. On verra bien. Rien ne sert de s'alarmer trop tôt. Après non plus. Que peut-on faire ? Scotch ne bouge pas pendant la piqûre. Il a attendu tranquillement le résultat de l'analyse, debout sur la table bleue. Elle n'est hélas pas concluante. En attendant il faut tout de même lui faire avaler chaque jour un épais comprimé gros comme une pièce de cinq centimes et lui frotter le museau avec la pommade. L'été prochain il faudra le protéger avec de la crème solaire. Ce n'est pas une blague.
Le froid est tombé. Le prix du fuel aussi. Moins 35 pour cent. L'État en a profité aussitôt pour augmenter les taxes sur le pétrole. En réalité le prix du baril est descendu au delà de la moitié, mais les requins ont préféré accroître leurs profits. Nous avons rempli la cuve, acheté du gros sel en prévision du gel, sorti les couvre-oreilles. Il paraît que c'est la concurrence du gaz de schiste qui est à l'origine de la baisse. Les Américains bousillent leur sol et pour une fois nous profitons de leur connerie.
Pas de trêve de Noël. J'enregistre les sons et la musique des dernières applications pour iPad des Éditions Volumiques. Ambiance de steppe et musique interplanétaire. J'attaque bientôt Le Monde de Yoho, une aventure de pirates qui me pousse à regarder successivement Cutthroat Island de Renny Harlin, Anne of the Indies de Jacques Tourneur, Blackbeard the Pirate de Raoul Walsh. Wikipédia en relate quantité d'autres.
Entre temps je mixe le concert du Triton avec Médéric Collignon et Julien Desprez, poursuis mon enquête sur le quotidien des jeunes musiciens pour un grand mensuel, approfondis l'étude sur le design sonore du métro du Grand Paris, assiste Françoise pour le montage de son dernier petit film sur une musique enregistrée avec Alexandra Grimal, etc. Le quotidien habituel. Le soir on fait de gros câlins à Scotch pour le remettre de ses émotions...
Bonne fin d'année !

jeudi 18 décembre 2014

Numéro 3000


Et si je m'octroyais une pause (toute relative !), histoire de fêter le 3000ème billet de mon blog sur drame.org. Avec les machines connectées on se souvient plus facilement des anniversaires, même si c'est le lendemain. C'était donc hier et également le 1083ème depuis que le blog est en miroir sur Mediapart. En marge de la musique et de toutes mes activités artistiques, l'écriture quotidienne est une discipline prenante, d'autant que je dois composer avec ma famille et mes amis, mes loisirs, le sommeil, les tâches ménagères et le temps nécessaire à prendre connaissance des sujets que j'effleure. Ajoutez à cela les articles que j'écris pour diverses revues, je ne sais plus m'arrêter. Il faudrait pourtant que je parte en vacances, loin d'Internet, dans un pays où l'on ne parle pas ma langue, exotique de préférence. J'accepterais avec joie une mission sur la planète Mars. À bon entendeur, salut !

mercredi 12 novembre 2014

Peine d'oreillers


Pas de jour férié. Pas de dimanche non plus lorsque le travail se confond avec la passion. Après le concert d'hier soir où j'ai perdu un kilo sans m'en rendre compte et que je risque de reprendre de la même manière, j'ai testé les appareils qui m'avaient fait des misères. Tout était en ordre. Mystère. Je suis allé essayé mes prochaines lunettes, des Clic que je garderai presque tout le temps autour du cou. Le magasin longeant le marché de Romainville, j'ai acheté deux bars sauvages et un beau poulpe. C'est la première fois que j'en cuisine un. Après le massage tui na, le mien, pas celui du poulpe, j'étais définitivement lessivé, mais il fallait que j'envoie encore le mailing pour le concert de samedi prochain à l'Atelier du Plateau. Et ainsi de suite. Le 11 novembre m'apparaît aujourd'hui comme une journée honteuse. Comment peut-on fêter la victoire contre l'Allemagne près d'un siècle après, une guerre économique fondamentalement immorale qui permit de se débarrasser de la paysannerie en Europe, et en France en particulier, et de "mater les ambitions séditieuses de la classe ouvrière" (comme Hélène Collon me suggère de l'ajouter) ? Le Traité de Versailles fut de plus à l'origine de la montée de Hitler. Il n'y a même plus de survivant de 1918. Quand on pense à tous les pauvres gars qui sont allés au casse-pipe pour contenter les capitalistes d'alors... Ne pourrait-on pas remplacer cette commémoration par une autre, autrement plus juste ? Tout cela m'achève. Je devrais dormir, mais mon sommeil est découpé en tranches de saucisson et je ne sauve que ma peau. J'ai pensé aux oreillers de la plasticienne Safâa Erruas exposés à l'Institut du Monde Arabe pour Le Maroc contemporain, mais ils racontent quantité d'autres histoires, plus mouvementées que la mienne... Avant de monter nous coucher je m'aperçois que la chaudière s'est encore arrêtée, mais cette fois je suis incapable de la relancer. Plus d'autre choix que de me glisser sous la couette en espérant que le chauffagiste me réveillera aux aurores !

mercredi 5 novembre 2014

62


Ces dernières années j'ai pris l'habitude de fêter les anniversaires de mes amis en leur rappelant que chaque année est une victoire. Car avec le temps les disparitions s'accélèrent, plus fréquentes que les apparitions. Après dix ans de blog quotidien, la rubrique nécrologique s'est allongée. Mais en attendant son tour, qu'il est doux de vieillir ! On n'est pas obligé de refaire les mêmes bêtises, on peut en choisir d'inédites. Évidemment il faut avoir bien vécu pour ne rien regretter. Donc jeunes gens, n'attendez pas demain pour vous épanouir ! Il faut apprendre à jouir de chaque jour qui passe. Même si la santé, sujet d'inquiétude des anciens, est toujours aussi fragile. Les vieux s'en plaignent souvent pour avoir oublié les douleurs passées. Ils associent machinalement la maladie ou les handicaps physiques à leur âge, comme si les accidents n'avaient jamais entravé leur route. Ce ne sont simplement pas les mêmes. Les emmerdements ont la faculté de se réinventer. Leur liste est infinie. La vie est pourtant une fabuleuse course d'obstacles. Il faut en sauter un pour affronter le suivant. Il y a déjà vingt ans j'avais remarqué que les bonnes et les mauvaises nouvelles alternent en suivant un cycle, heureusement irrégulier. Irrégulier, parce que si l'on ne peut intervenir sur leur fréquence on peut toujours en influencer l'amplitude. Soixante-deux anniversaires, ça commence à faire un bail. Les plus vieux souriront, les plus jeunes s'inclineront. Sur la photo photo j'ai 3½ ans. C'est loin, mais il ne me semble pas avoir beaucoup changé. Les anniversaires sont une des rares fêtes auxquelles je tiens. Si je crains les grandes commémorations universelles, j'apprécie ce jour dont chacun est le héros. Comme face à la mort tous et toutes sont égaux. Ce n'est pas le quart d'heure de célébrité cité par Andy Warhol, mais 24 heures de la vie d'un homme, ou d'une femme, un peu spéciales. Avec une pensée émue pour les mamans qui ont fait tout le boulot.

mardi 4 novembre 2014

Dans les cordes


Il pleut des cordes. Pizzicati des graines à l'intérieur d'un long cylindre en bois hérissé de chicanes tournées vers l'interieur façon vierge de fer. Cette analogie m'est soufflée par le souvenir d'une projection au Napoléon, avenue de la Grande Armée, lorsque j'avais 15 ans. C'était la première fois que mon père m'emmenait voir un film d'épouvante malgré l'interdiction aux mineurs. J'étais fasciné par la salle qui lançait des quolibets, faisait des bruits obscènes et riait à gorge déployée, et tout de même terrorisé par La chambre des tortures (The Pit and the Pendulum) de Roger Corman quand le sarcophage avec les pointes tournées vers l'intérieur se refermait sur la belle jeune fille. Nous y sommes souvent retournés le samedi à minuit. Accompagner mon père me faisait plus plaisir que les films eux-mêmes, même si j'étais parfois gêné lorsqu'il tenait à me présenter à Jeanne Moreau ou d'autres personnalités du monde du spectacle qu'il avait quitté depuis des années... Mon bâton de pluie n'en finit pas de pétiller. Comme si j'étais immergé dans la Salle des Reflets Infinis (emplie de l’Éclat de la Vie) de Yayoi Kusama. Un ring. Dehors ce sont des hallebardes. Coupez. Opération indispensable pour remplacer le tuyau dont la soudure à l'étain a lâché au plafond dans une maison à côté. Inondation. À cette collection de tubes j'ajouterais les chansons mixées hier pour et avec Elsa et Linda qui seront bientôt en ligne, promettent-elles.

lundi 3 novembre 2014

Un vieux chat indigne


Clin d'œil à René Allio pour son merveilleux film de 1965 où Sylvie jouait le rôle d'une "vieille dame indigne" qui réalisait ses rêves à la mort de son mari, mon titre évoque la récente fugue de notre chat âgé de plus de 13 ans. Tout est question d'habitudes. Scotch, casanier de naissance, dort toute la journée et ne sort que très peu dans la rue. Craignant la circulation il file plutôt la nuit, mais de là à en passer deux dehors il y a des limites. Je me suis évidemment inquiété. La disparition sans que l'on sache ce qui est arrivé à une personne aimée ou à un animal est une épreuve terrible qui fait marcher le ciboulot en roue libre. Le retour n'en est pas moins énigmatique. Les chats ont coutume de garder pour eux le secret de leurs escapades. J'ai beau l'interroger pour savoir ce qu'il a fait, comment il s'est sustenté, où il a dormi, Scotch ne pipe pas un mot, se contentant de miauler et ronronner, le regard perdu sur la ligne bleue de Bagnolet. Il n'empêche que j'étais rassuré qu'il me réveille à 5h45 du matin pour m'annoncer la bonne nouvelle de son retour. Crapule !
Mes autres chats étaient des voyageurs indépendants qui m'avaient habitué à leurs sorties prolongées. Lupin partait très loin, mais il m'entendait l'appeler à des distances incroyables. J'adorais le voir remonter à toutes pattes la rue de la Butte aux Cailles comme dans un documentaire animalier signé Walt Disney. Scat était systématiquement absent le samedi soir. Il partait en week-end le vendredi soir et ne revenait jamais avant le lundi matin. Nous n'avons jamais su si c'était l'absence ou la présence (mais de qui ?) qui justifiait ses villégiatures. J'avais tenté de le suivre, mais il m'avait semé en traversant des grilles humainement infranchissables. Tout cela ne nous empêchait pas de nous angoisser. Lupin est un jour revenu en sang après s'être fait écrasé par une automobile ; il avait réussi à grimper jusqu'à ma chambre par l'échelle de meunier escarpée et s'était posé exténué sur l'oreiller ; sauvé par les urgences de nuit, il conserva toute sa vie un nez de boxeur, s'éteignant à l`âge de 18 ans suite à des problèmes rénaux. La fin de Scat fut beaucoup plus douloureuse ; il revint mourir à la maison après avoir avalé quelque poison, anti-limaces ou je ne sais quoi ; il n'avait que 4 ans. Avec les animaux domestiques, domestiqués comme les chiens, domestiqueurs pour les chats, cela finit toujours par une crise de larmes. Notre rôle est de repousser au plus tard la triste nouvelle. Ce genre de question ne se pose pas avec les tortues terrestres censées vivre un peu plus longtemps que nous, mais à quel rythme ? L'hibernation du chat se passe en général au coin du feu, ce qui va devenir illégal en région parisienne, les cheminées à foyer ouvert étant devenues interdites pour cause de pollution. Cela laisse Scotch de marbre qui semble se satisfaire de toutes les situations.

mercredi 1 octobre 2014

En retard, en retard...


C'était couru d'avance. J'ai commencé en culottes courtes mon cartable à bout de bras. Arrivé vers 20-25, jamais raté le début d'un cours quitte à partir plus tôt pour passer à la boulangerie. Car en sac, Mistral gagnant, Pez ou quelque autre gâterie qui remplirent ma mâchoire de plombages. Combien de fois ai-je fait le tour d'un pâté de maisons pour ne pas arriver à un rendez-vous avant l'heure ? J'attends que l'aiguille ait dépassé l'instant fatal... Encore deux minutes et je sonne. Sauté dans le bus à Bastille après l'avoir manqué à Saint-Paul. Jusqu'à la voiture dès que j'ai dépassé le coin de la rue au Fort d'Issy le matin de ma réforme. Conduit pied au plancher tant que c'était autorisé. Grillé le joint de culasse sur l'autoroute. Repris mes jambes à mon cou. Sous le feu des snipers le premier jour. Me suis étalé devant des Sarajéviens hilares. Appris à marcher très tard. J'ai couru ainsi jusqu'à ce que l'asthme me rattrape. Fuite en avant pour éviter la faux du temps. Qu'on lui coupe la tête ! Les yeux fermés autour de la table de la salle à manger, quel âge avais-je ? Somnambule d'abord clinique puis poétique. Saute-moutons quantique de temps en temps. Le grand écart. J'ai longtemps été incapable de marcher normalement. Seul, je courais. De quoi avais-je peur ? Être le premier ? Ou le dernier à mourir ? Enfant, déjà conscience qu'il fallait préparer la fin. À vingt ans j'entrevoyais les perspectives. Le chemin serait rude. Apprendre la patience. Préparer le terrain. Je commence à en profiter. Entre temps, courir, penser longtemps, agir vite. Le matin encore, je saute du lit aussitôt les yeux ouverts et je cours travailler. Découvrant les formules magiques pour court-circuiter l'adversité, j'ai semé mes angoisses en chemin. Savoir les reconnaître à l'approche. Réflexes pavloviens. Identifications des démons, parades automatiques, équilibre précaire. Rien n'est jamais joué. Les dés suspendus en l'air. Coup de frein. Arrêt sur image. De l'autre côté du miroir le lapin et la tortue sont coude à coude. Échange de bons procédés. Respirer. L'éloge de la vitesse tient compte de la lenteur. Rétrograder. Cinquième, quatrième, troisième, seconde, première, point mort. Cela finit toujours ainsi. À chacun, chacune de trouver son allure de croisière en jouant des accélérations et des ralentis. J'aime les portes qui claquent, mais tout de même moins que les seuils sans porte. Passer au travers. Abattre les murs s'ils ne sont pas porteurs. Glisser. Filer. Grimper. Sauter. Plonger. Nager. S'allonger. Planer. Léviter. S'évanouir.

mardi 22 juillet 2014

Vol de chaises


Est-il normal que le portail de la maison soit resté ouvert toute la matinée ? C'est le sujet du message inquiet de Marie-Laure qui habite en face de chez nous. En notre absence personne n'a l'usage du garage et Jonathan me confirmera qu'il n'est jamais passé par là pour sortir les poubelles. Aucun signe d'effraction ni sur le garage ni sur la porte d'entrée. Sun Sun attache les deux battants avec de la ficelle en attendant le retour de notre ami américain. L'énigme persistera jusqu'au retour du soleil lui permettant de prendre enfin son petit déjeuner dehors. Il constate alors seulement que les quatre chaises et le fauteuil en bois exotique ravagés par le temps ont disparu. Les voleurs, certainement en camion et de nuit, ont enjambé le portail, enlevé la barre et poussé simplement la porte. La présence de Jonathan les aura dissuadés d'aller plus loin, sans compter caméra, alarme et tout l'attirail paranoïaque. Ils se sont donc rabattus sur cinq sièges pourris, rapine de la misère qui montre bien l'état de la pauvreté dans notre pays.

Photogramme Norman McLaren A Chairy Tale

mardi 24 juin 2014

Patatras


Le bruit venait de nulle part. Dans la rue des gamins faisaient éclater leurs pétards. C'eut pu être l'incivilité de quelque riverain passé ajouter ses gravats sur le dépôt sauvage qui encombre la rue. Ou simplement j'avais rêvé. Les musiciens entendent parfois des choses qui échappent au reste de la population. Mais le lendemain, comme nous nous mettons à table dans le jardin je découvre la cause du son. Un son grave accompagné de feuillages comme lorsqu'on jette un billot de bois en forêt. Les pavés de verre du voisin se sont détachés de son mur, s'écroulant chez nous. On peut constater le travail de sagouin des ouvriers qui les ont placés là il y a quinze ans : les cales de bois ont pourri avec le temps et le bloc a glissé, écrabouillant les plantations qui heureusement l'ont retenu. Ma voisine s'en fiche, affirmant que c'est chez nous que cela se passe. Dans sa façade le trou est béant, mais il y a deux rangées de pavés. Pas grave, l'assurance débroussaillera cette histoire de bloc qui pèse une tonne. Plus inquiétant, les autres pavés situés plus haut sur leur façade me font penser à la première minute d'un épisode de Six Feet Under (à propos d'Alan Ball, HBO a démarré la saison 7 de True Blood). Alors crime parfait ou accident débile ?

mardi 17 juin 2014

Tommy ne gambadera plus dans la montagne


L'accident fatal serait arrivé en décembre, mais nous ne l'avons appris que dimanche. Tommy vouait un culte à la montagne. Il y était heureux, loin des fureurs du monde qu'il avait arpenté plus jeune, de son Copenhague natal aux Alpes suisses en passant par les squats berlinois. Il gravissait les pentes abruptes comme si c'était du plat, arborant un communicatif sourire. Le meilleur des vachers, toujours sur le qui-vive avec ses chiens câlins qui lui obéissaient au doigt et à l'œil, il se méfiait des vaches qui peuvent parfois être méchantes, mais jamais autant que les hommes. Ce travail saisonnier lui permettait de vivre en montagne, le bonheur absolu. Il descendait dans la vallée voir sa compagne lorsqu'elle ne montait pas jusqu'à l'estive. Contrairement aux préjugés, Tommy (à droite sur la photo face à Michel, un ami, vacher comme lui) était un homme cultivé. Issu d'une famille extrêmement pauvre, il avait eu la chance d'être adopté par les parents d'un de ses copains de classe, une rencontre qui change un homme. Il avait appris à penser par lui-même, développant un bon sens rare par les temps qui courent. Il critiquait les subventions de l'Europe qui poussent à faire des dépenses inutiles et créent des effets pervers, suggérant de réaliser de ses mains les constructions des estives en harmonie avec la nature pour un moindre coût. Nous nous étions liés d'amitié, passant avec lui des moments merveilleux l'été dernier dans les Pyrénées. Indépendant, il ne se laissait pas faire, avait ses méthodes à lui, mais il n'osait pas clamer qu'il était du côté de l'ours. Combien de fois ensemble avons-nous refait le monde ! Lundi matin, me réveillant d'un cauchemar, son accent danois tinte à mes oreilles. Tommy était descendu dans la vallée. Sa vieille voiture aurait percuté un camion.

jeudi 12 juin 2014

Pile de marathons


Nous n'avons même pas pris le temps de prendre une photo que Sacha Gattino était déjà reparti pour Rennes. Les images pieuses attendront les Rencontres d'Arles début juillet. D'ici là beaucoup d'eau aura coulé sur le pont de mon bateau lavoir. D'ici fin juin je fais le jury aux Arts Décos à Paris, participe au marathon Michel Houellebecq avec Sylvain Bourmeau en direct de Toulouse sur France Culture, peaufine les montages sonores pour les projections au Théâtre Antique, rêve d'une façade sonore rue du Renard, peaufine l'oracle de Sonia Cruchon pour les Inéditeurs, planche sur le design sonore d'un projet pharaonique pour le Grand Paris, prépare les concerts de la rentrée, sors le soir et pense à mes valises pour laisser enfin tout cela derrière moi.
Il faut donc se frayer un chemin à la machette parmi les mails et les coups de fil, les visites et les intempéries. Le studio était envahi de fils. Sacha parti, j'ai dénoué l'écheveau et libéré les ports midi. On ferme, me suis-je dit après 15 heures non-stop. Casse-tête chinois d'envoyer les pistes audio et midi réalisées sur Mac et Cubase à Sacha qui triture le son sur PC et Frutty Loops ! In, out, Y, remonter les fils d'un bout à l'autre de la chaîne, je repense au désopilant morceau de Michel Musseau intitulé Patch sur son album Sapiens Sapiens (extrait). Heureusement le studio a de la ressource, plus de 40 ans de trucs et machins obsolètes qui vous sauvent la vie quand tout est formaté, virtualisé, updaté, abandonné, compliqué. J'ai quelques poussées de sueur, mais l'on finit par trouver une solution. La bidouille cra-cra n'a pas l'élégance de la concentration informatique, mais celle de la réussite artisanale !

lundi 9 juin 2014

Réveillé par la grêle


J'avais fini par m'endormir quand un peu après une heure du matin j'ai été réveillé par un coup de tonnerre aussitôt suivi par une avalanche de grêlons gros comme des mandarines. De l'autre côté de la rue s'affichaient les figures ahuries de tous les voisins derrière leurs fenêtres. Le son plus impressionnant venait du velux sur lesquels la percussion était ininterrompue. Je cours chercher mon magnétophone pour enregistrer tandis qu'Olivia prend des photos et que Françoise filme. Les gouttières débordent de tous les côtés. Les feuilles charriées par l'averse de grêle fondant sous la chaleur ayant bouché les évacuations du jardin l'eau a débordé dans le garage. Les pieds nus dans l'eau glacée je dois retirer les amas de feuilles de bambou qui obstruent les grilles. Pour une fois je sors le flash. Les boules de glace agglomérée ressemblent à des spoutniks avec leurs picots grumeleux. Le jardin est dévasté, les plants de tomates cassés, les fleurs ratatinées. La marquise de l'entrée en verre armé est étoilée en trois impacts.


Demain les carrosseries de certaines voitures auront les séquelles de cette petite vérole. Sous les courants ascendants les cumulonimbus ont vomi leurs cailloux dans l'air humide de juin pendant une quinzaine de minutes. Si je ne pensais aux agriculteurs je trouverais le spectacle merveilleux. Je retourne me coucher en espérant que l'excitation ne m'empêchera pas de reprendre le film de mes rêves à l'endroit où je l'avais laissé.

mercredi 21 mai 2014

Trois petits chats, chats, chats...


Il y a des jours où l'on ne peut rien raconter parce que l'on ne peut rien dire. Projets en cours dont l'annonce est prématurée, la confiance interdit la confidence, la pluie donne envie de se lover sous la couette, la chaleur rejette le drap, l'impatience rompt le silence, et puis rien, un rien envahissant vous empêche d'écrire.
Il aura suffi d'un petit prout pour que la vie s'éveille. C'est ainsi que le travail a commencé. Soixante-dix jours après sa fugue, Gezi a accouché de trois jolis chatons. Le premier ressemble à Prince, un Félix réglisse menthe qui trônait sur le mur du jardin. Les deux autres seront tigrés comme le loubard insistant qui poussait de toutes ses forces sur la porte pour entrer chez la belle. L'accouchement réveille les questions de l'instinct. La poche que la mère ingère, le cordon coupé et les petits aussitôt en quête des tétons gorgés de colostrum. Gezi est incroyablement calme. Elle exige pourtant la présence d'Armagan qui joue les sage-femmes et Françoise filme aussi. Elle s'enquit de qui arrive et repart nourrir sa progéniture qui alterne manger et dormir. Tout comme nos vieux chats flemmards. On dirait trois petites souris, mais ce sont trois p'tits chats, trois p'tits chats, trois p'tits chats, chats, chats... Qui s'en iront déjà dans deux ou trois mois quand ils auront trouvé leurs nouveaux foyers d'accueil. Sur la photo ils n'ont que vingt-quatre heures. À raison de quinze grammes par jour ils vont se transformer à vue d'œil. Ils auront certainement la grâce et la finesse de leur maman, espiègles bestioles qui sauront rapidement apprivoiser leurs nouveaux serviteurs...

lundi 19 mai 2014

Réunion de famille


Maman a 85 ans aujourd'hui, cela ne me rajeunit pas. À part Philippe qui a épousé ma sœur il n'y a que des filles sur la photo. Toute sa vie ma mère s'est plainte de n'avoir que trente cousines et pas de garçon dans la famille. Elle nous enquiquine régulièrement avec ce sujet. Ma petite sœur a fait deux filles et moi une. Aucune n'a encore d'enfant. Ils étaient tellement certains que je serais une fille que mes parents n'avaient pas prévu de prénom de garçon. C'est ainsi que je me suis trouvé affublé d'un prénom composé, préfixe de mon père, suffixe d'un vague cousin qui m'avait devancé. Heureusement il y eut des pièces rapportées, mais j'ai pris l'habitude de vivre au milieu de gynécées. La compagnie des hommes ne m'a jamais autant plu que celle des femmes. Question de dignité. D'époque aussi. Le féminisme avait un parfum révolutionnaire, un attrait pour la nouveauté, une justice attendue. À partir de la génération précédente les femmes de la famille furent actives. J'aime voir Estelle, Chloé et Elsa réunies, fous rires des cousines face à l'étrangeté des anciennes. Mes deux tantes dînent une fois par semaine chez ma mère qui a beaucoup de mal à tenir sur ses jambes. L'aînée, Arlette, artiste plasticienne toujours en activité, marche avec une canne. La cadette, Catherine, est la seule à conduire. Avec Maman on évite les sujets qui fâchent ; elle est restée coincée sur une idée du socialisme qui tient plus des prérogatives de la bourgeoisie que de la tolérance qu'elle nous a enseignée.


Ma sœur Agnès fuit toute discussion profonde en ne racontant que des anecdotes sans aucune conséquence. Ma tante Catherine ne tient pas en place et oublie aussitôt les réponses à ses questions. Arlette ne dit pas un mot, mais elle s'amuse de l'absurdité des situations, me suggérant avec humour de prendre ma mère en photo, cigare au bec, avec Scotch qui s'est glissé derrière elle sur le canapé. Geneviève, c'est ma maman, déteste les animaux, en particulier l'espèce à laquelle elle appartient. Sa misanthropie est pesante, mais chacun, chacune compose avec. Françoise adore les vieilles dames, peut-être parce que leur histoire est une énigme de l'ordre de celles qui alimentent ses films. Les réunions de famille sont des creusets psychanalytiques qui en disent long sur les névroses de chacun/e.

jeudi 15 mai 2014

Diabolique


Diabolique, le sablier égrène son sable fin et c'est déjà le soir. Il m'a manqué les minutes nécessaires à penser mon billet. Discipliné, je m'exécute en refusant que l'on me bande les yeux. La salve me cloue sur mon siège. De toute manière je ne sais pas taper sans perdre de vue le champ du clavier. Toute la journée j'ai pédalé, marché, raviné, changé de fauteuil autant de fois que je me suis levé, le travail filait comme sur des roulettes. J'ai travaillé sur les Rencontres d'Arles avec Olivier pour les Monuments aux Morts aux Prêcheurs, enregistré et traité l'intégralité de l'interface sonore de Dig Deep, l'oracle que Sonia a imaginé pour Les Inéditeurs, j'ai cherché des musiciens pour différents spectacles en les appelant d'un continent à l'autre, résolu des problèmes informatiques, soutenu des camarades dans l'embarras quand la lumière dorée du soir m'a appris qu'il était déjà l'heure de m'arrêter. Bonnes nouvelles. Gros appel d'offre gagné pour un projet passionnant avec une équipe en or. Concerts à la rentrée avec Médéric Collignon d'un côté, la reformation du Drame d'un autre, et probablement Rêves et cauchemars. Et la vacance qui se profile pour l'été, loin du bruit et de la fureur. La photo d'un tableau, Le Faune d'Édouard Reynart, prise à La Piscine de Roubaix a simplement guidé mon bras. J'avais commencé la journée en récitant trois fois à voix haute le poème de Mallarmé qui me servira de caution. Un coup de dés jamais n'abolira le hasard. Et l'oracle de me livrer des réponses que je ne comprenais qu'à moitié. La moitié de la moitié c'est encore un quart. Continuons avec un huitième, la moitié de ce quart. Et un seizième s'y ajoutait encore alors que la solution réside probablement dans les derniers octets qui resteront à charger. Je suis suspendu en vol, papillon épinglé sur le ciel apaisé en attendant la lune, pleine, prête à accoucher, mais de qui, de quoi ? L'énigme est diabolique. Je passe. Alors j'ai fait revenir du céleri chinois dans le wok avec de l'ail, des oignons blancs et des piments verts, mélangé le tofu soyeux, arrosé de nuoc-mâm, sauce de soja, vinaigre de riz et huile de sésame, avant d'aller nous vautrer devant un Sidney Lumet de notre rétrospective domestique.

lundi 5 mai 2014

Hypocondriaque


Lorsqu'un ami me demande si je vais bien j'ai la naïveté de croire que ce n'est pas une formule de politesse et lui réponds honnêtement sur l'état de ma santé avant de m'enquérir de la sienne. Il n'en faut pas plus pour que certains me collent sur le dos le costume d'un hypocondriaque, glissement sémiologique qui a le don de m'attrister, mais pas jusqu'à me rendre malade ! J'aurais tout aussi bien pu répondre sur l'état de mes selles pour respecter l'étymologie de la question, mais je risquerais d'être aussi vite traité de scatologue. À noter que les hypocondres sont justement deux régions de l'abdomen situées "sous le diaphragme", toujours l'étymologie ! Les quiproquos de ce genre ne manquent pas dans les relations sociales. On est rapidement catalogué suite à une phrase ou un geste maladroits. Le pire est que ces qualificatifs vous collent illico à la peau, leur émission réductrice étant facilement reprise par l'ensemble d'une communauté. Cela devient alors un travail de titan de s'en défaire. Je me souviens pourtant d'une histoire amusante concernant ma santé : j'ai pratiquement arrêté d'être malade le jour où l'ami médecin qui habitait dans mon immeuble a déménagé. Si j'emporte une trousse de médicaments lorsque je voyage dans des pays lointains où les conditions sanitaires sont quasi inexistantes, je n'utilise que ceux qui sont magiques, à l'efficacité absolue, et n'ai jusqu'ici jamais eu recours à la moindre hospitalisation. En général seuls le rhume des foins, l'asthme et les douleurs lombaires justifient que j'ai recours à la pharmacopée, préférant prévenir que guérir en ayant la vie la plus saine possible. Mon anxiété n'a donc rien de typiquement médical, car mon inquiétude s'exprime sur tous les terrains. J'aurais en effet plus de mal à nier être un inquiet. Frère aîné responsable depuis mon plus jeune âge, j'ai perpétué ce sens du devoir et détestant être pris au dépourvu je préfère anticiper, évitant souvent ainsi les emmerdements. Du moins les miens, pas forcément ceux des autres, bien qu'en personne responsable je me crois devoir soulager leurs maux si j'en ai le pouvoir. Et si j'ai mal, j'ai mal à l'homme, mais cette considération qui concerne l'humanité tout entière est strictement philosophique !

mardi 15 avril 2014

36 rue Vivienne


Je revenais de la Médecine du Travail rue Notre-Dame-des-Victoires. Apte. Déclaré apte. Apte à quoi ? Au travail. Quelle farce ! Je ne m'arrête jamais, j'y carbure. Même mon audiogramme est nickel chrome, comme si mes oreilles étaient toutes neuves. Encore une illusion. Comme le quartier. Centre lifté, débarrassé de son passé populaire. Les grands boulevards n'ont pourtant pas tant changé, si ce n'est les baraques installées coude à coude comme un jour de marché. On y vendait des pralines, on tirait sur des ours animés, ça faisait peur, les boniments des camelots se succédaient comme des pièces de musique... On contournait soigneusement les vespasiennes à cause de l'odeur acre et des mouillettes dégueulasses qui y trempaient... Durant mes premières cinq années j'habitais au 36 rue Vivienne. Sur chaque bout de trottoir s'inscrit un souvenir comme des empreintes de stars sur le Walk of Fame de mon enfance. La boutique à la vitrine entièrement fluo. Le cinéma d'en face. Passage du Panorama, un faux chien terrorisait ma sœur Agnès. À l'autre bout j'ai acheté ma première Dinky Toys, un camion porteur pour quatre voitures. Je recevais dix centimes en revenant du boulanger, "s'il-vous-plaît un pain moulé pas trop cuit !"


Tout est remonté lorsque j'ai vu le panneau de la rue Vivienne accroché à la façade de la BNP flambant neuve. Pas un, mais deux panneaux, l'un au-dessus de l'autre, deux styles, deux époques, le plus récent au look rétro, l'autre en métal ou plastique reproduisant la plaque émaillée originale disparue. Vendue à Drouot qui est deux pas ? Volée par des collectionneurs ? Remplacée pour raison d'État, entendre au profit d'un cousin qui aurait monté sa petite usine pour couvrir l'arrondissement ?


J'allais seul à l'école de l'autre côté de la Place de la Bourse. Il fallait la traverser. Aller. Retour. Je n'avais que cinq ans. Je prenais la main d'un monsieur pour traverser. Je la lui lâchais sur l'autre trottoir. Au-dessus de la porte de mon école maternelle flottait un drapeau bleu blanc rouge. Plus tard je renverrai le bleu au ciel et le blanc à l'absence, lui substituant le noir en ne conservant que le rouge. En 1958 les cars de CRS avaient envahi la Place devant le Palais Brongniart, mais c'était la guerre d'Algérie. Leur présence militaire affichait le racisme ambiant. Trente ans plus tard j'enregistrerai dans la corbeille pour sonoriser le film L'argent de Marcel L'Herbier avec Un drame musical instantané. Je l'ai retrouvé. Trois heures et quart en trio ! L'arnaque décrite par Zola se perpétue aujourd'hui. Ce n'est plus là que cela se passe, mais la Bourse reste l'art de voler aux petits porteurs. Je reprends la route vers l'Opéra, mais cette fois je trace vers Ace faire mes emplettes coréennes.

mardi 18 mars 2014

J'ai vu le squelette de mon crâne


Pourquoi la mort s'invite-t-elle dans mes rêves ces dernières nuits ? Depuis mon adolescence mon besoin de dormir est limité. Quatre ou cinq heures me suffisent généralement pour déployer ensuite une suractivité sans fatigue. Je m'endors comme un bébé et je me réveille excité par le jour qui s'annonce. Entre temps j'avais l'habitude de me reposer, or depuis quelque jours j'ai l'impression que mes nuits sont perturbées. Je me demande si je n'ai pas toujours assimilé inconsciemment le sommeil à la mort. Si le soir je ne crains pas de sombrer dans les bras de Morphée aurais-je peur de ne pas me réveiller le lendemain matin ? C'est idiot, car ce serait la manière la plus douce de m'en aller. L'idée ne me plaît pourtant pas tant que cela, ma curiosité me poussant à souhaiter ardemment la vieillesse. J'en prendrais bien encore pour quarante ans, avec tous les inconvénients qui accompagneraient ce voyage. On verra bien en route s'il est préférable d'abréger mes souffrances ou ma lassitude, mais j'en suis encore loin. On me dit que les petits dormeurs vivent souvent vieux. Ce serait double bénef ! Il n'empêche que je ne pense pas assez craindre la mort pour qu'elle m'empêche de dormir. Je n'irais pas non plus jusqu'à affirmer que je l'attends de pied ferme. Un temps pour tout. Mais pourquoi donc mes rêves la convoquent elle, sous des formes plutôt lointaines, touchant des êtres qui ne me sont pas particulièrement proches ? L'apprivoiser ? J'y travaille. Encore une raison de ne pas m'assoupir...
Il y a quelques jours j'ai subi une opération dentaire particulièrement intéressante. Deux heures sur le fauteuil pour des implants dont un réclame de relever mon sinus. Le praticien m'a prévenu de l'effet impressionnant lorsqu'il taperait avec une sorte de marteau sur mon maxillaire supérieur. Je suis servi. Chaque coup remonte dans mon arcade sourcilière pour se propager ensuite dans tout mon crâne. La résonance me permet de percevoir son squelette intégral comme dans une vanité. Ma connaissance des instruments de percussion offre à mon esprit le soin de vagabonder sur le sujet plutôt que de me polariser sur l'aspect médiéval de l'opération. Je dois préciser que j'ai toute confiance en mon jeune dentiste qui a déployé plus de précautions o(pé)ratoires que je n'en reçus jamais dans ce domaine : explications scientifiques précises, scanner hyper-net, champ opératoire désinfecté au-delà de ce qui peut sembler nécessaire, blouse et chaussures en papier, préparation médicamenteuse, recommandations de ses collègues, etc. Il n'empêche que les vertiges potentiels annoncés, l'impossibilité de mâcher des deux côtés pendant plusieurs semaines, et surtout la méconnaissance des troubles ostéopathiques que les coups de marteau n'auront pas manquer de générer sollicitent ma vigilance. D'où le rendez-vous indispensable avec un ostéopathe crânien qui vérifie que mes os sont bien en place après avoir joué des castagnettes.
Vanitas vanitatis, me voilà à chercher une photographie de crâne qui ressemble au mien tel que je l'ai perçu pendant le solo de percussion préhistorique de mon dentiste. Aucune ne faisant l'affaire, je me tourne vers les vanités que tant de peintres immortalisèrent (ici un Edward Collier de 1663). Devant leur accumulation je suis surpris d'y voir autant d'instruments de musique. Parmi les biens terrestres ils feraient partie des plaisirs avec pipes, vin, patates, fromage, jambon, et jeux quand d'autres objets évoquent le caractère transitoire de la vie humaine ou les symboles de la résurrection et de la vie éternelle. Mon crâne appartient évidemment à la seconde catégorie et je ne suis guère convaincu par les images de la troisième. Sonnez hautbois, résonnez musettes ! Il serait temps que ce qui se cache sous mon crâne me laisse roupiller pour continuer à jouir des plaisirs de la chair et de la musique aussitôt le réveil sonné. Ce n'est qu'une image, je n'ai jamais digéré celui que j'ai avalé, cause gastrique, cette fois plus probable, de mes agitations insomniaques...