Jean-Jacques Birgé

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vendredi 17 avril 2015

Charade


Après avoir longuement surveillé la mésange, le geai finit par comprendre (à) quelle image le miroir renvoie. Plutôt qu'imiter les sauts de zébulon du petit passereau le geai agite ses ailes en se regardant du coin de l'œil. Ses mimiques schizophréniques renversent la célèbre scène de Duck Soup où Pinky (Harpo Marx) qui a cassé le miroir singe les gestes de Firefly (Groucho Marx) dont il a pris l'apparence, gag inventé par Max Linder douze ans plus tôt en 1922 pour Sept ans de malheur. Superstitions et maladresses peuvent accoucher de merveilleux scénarios ! Ici le geai se dédouble, son reflet prenant son indépendance pour jouer d'un effet de distanciation que B.B. aurait adoré.


Le geai résonne en moi comme un suffixe, rime riche que mon père avait noté dans sa charade nominale : "Mon premier est un apéritif, mon second est un oiseau et mon tout est un homme délicieux". Mon souvenir avait laissé la marque d'un "oiseau des cieux", pléonasme que j'attribue seulement à la démarcation grivoise du terme "petit oiseau" auquel mon père avait donné des ailes. Le qualificatif délicieux rend mon interprétation d'autant plus crédible. Pendant ce temps le geai des chênes se déchaîne en battant des ailes sur ses échasses.

jeudi 16 avril 2015

À plat


Erreur de perspective. L'homme porte les branches, l'arbre une perruque. L'image se lit comme un oracle. Quelle précision ! Je dors debout. Dans la boîte : le miaulement d'un gros chat, une aspiration, l'ampoule flash d'un appareil argentique, toute une jungle, des percussions, un orchestre, une guitare préparée avec des grains de riz et la clarinette d'Antonin. Autant de notes, autant de phrases à découper ensuite. Pour la seconde vinaigrette j'ai mélangé de l'huile d'olive, de l'huile de sésame, du vinaigre turc à l'ail, de la moutarde, de la pâte de curry, du poivre de Tasmanie. Après cinq heures de cuisson les souris fondaient dans la bouche. Terminus au mastica.

jeudi 9 avril 2015

La nuit Scat était gris, mais le jour aussi, était gris


En épluchant les annonces de chatons à donner je suis tombé sur une fratrie de chartreux gris souris à croquer. Pas question d'acheter un animal évidemment. Nous souhaitons adopter un petit de deux ou trois mois élevé sous la mère, espérant éviter ainsi les conséquences des traumatismes des pauvres bestioles abandonnées. C'est aussi une question de coup de foudre car l'aventure commune peut durer vingt ans (si je tiens le coup jusque là !). Il est donc indispensable de voir les chatons avant de nous décider. Nous connaissions ainsi les pédigrées de chats de gouttières de Lupin, Scat, Snow et Scotch pour avoir rencontré leurs mamans.
Les donateurs hypothétiques des chartreux répondirent par une série de questions: "Êtes vous éleveur ? Où vous situez vous ? Êtes-vous sûr que votre temps et votre revenu vous permettent de bien prendre soin de nos chatons ? Surtout ne pas les vendre." Suivies de conditions : "Me permettre de visiter les chatons disons deux fois par an, me donner les nouvelles des chatons avec les photos aussi, leur donner tout l'amour dont ils auront besoin, prendre bien soin d'eux, il faudra que les bébés restent avec vous toute leur vie." Enfin la description des caractères de chacun donnait envie d'adopter aussitôt les deux. Je répondis comme il se doit à chaque question avant de m'apercevoir que les chatons ne vivaient pas à Paris comme stipulé sur l'annonce, mais à Londres ! Il fallait donc aller les chercher ou payer les frais de transport de 200 € par chaton par une agence spécialisée dans la livraison animalière. J'avoue avoir fait machine arrière alors que nous aurions pu passer le week-end en Angleterre (pour moins de 400€!) et ramener la marmaille avec nous dans l'EuroStar, mais les formalités douanières se sont un peu durcies depuis peu...
La photo des chartreux m'a évidemment fait penser à Scat, mort à quatre ans, empoisonné par un voisin maladroit ou mal intentionné. Guy Le Querrec l'a immortalisé sur un fameux cliché paru dans son recueil Jazz, un petit format italien de 400 pages où notre héros m'épaulait au Theremin pendant que Bernard Vitet jouait du cornet dans le jardin de Clamart (Federico Motta Editore, 2001). Sa photo est également parue quatre ans plus tard dans Le Chronatoscaphe, album exceptionnel commémorant le 25e anniversaire du label nato (3 CD, illustré par une douzaine de dessinateurs de BD et une soixantaine de photos de Le Querrec, avec des textes d'une vingtaine de journalistes) ; j'en avais écrit et composé les 53 intermèdes sonores avec la participation des comédiens Nathalie Richard et Laurent Poitrenaux à la demande de son producteur Jean Rochard, grand serviteur de la gente féline...

mercredi 1 avril 2015

Changement de régime


Non, ce n'est pas un poisson d'avril, mais aujourd'hui je change de régime. Ce n'est pas un régime politique, mais social. Oui, aujourd'hui je passe du régime des intermittents du spectacle, jamais quitté depuis 42 ans, pour celui de la retraite, qui ne durera très probablement pas aussi longtemps ! Je n'ai pas écrit que j'étais à la retraite, car je vais devoir continuer à travailler quoi qu'il en soit. J'ignore encore dans quelles mesures, car la CNAV ne m'a pas envoyé son évaluation ni la "notification de pension vieillesse du régime de base", bloquant ainsi ma "demande de retraite complémentaire et Agirc" auprès d'Audiens. S'il est conseillé d'envoyer sa demande quatre mois avant, je comprends maintenant pourquoi : la CNAV n'étudie votre dossier que quatre mois plus tard. Ah, les rouages administratifs français, quel poème ! On m'a trimbalé de fausses adresses en faux horaires, mais, comme tout le monde, j'ai fini par y arriver, en perdant du temps et en en faisant perdre à tous les préposés aux fausses pistes.
Quel gâchis économique et humain que ces courses d'obstacles auxquelles se livrent les intéressés, traiteurs incompétents et traités circulant d'impasse en impasse. Notre système est entièrement à revoir. C'est sans compter l'absurdité kafkaïenne des habitudes. C'est sans compter les lobbys industriels qui en croquent. Je passe du coq à l'âne. Changement de régime. Dans tous les secteurs. Simplifier les démarches ferait-il perdre tant d'argent à l'État ? C'est probablement le contraire. Tant d'énergie dépensée de chaque côté du guichet pour rien. Ailleurs et dans le désordre, développer les transports en commun pour limiter les véhicules individuels, les rendre gratuits pour économiser les portillons automatiques et leur entretien, les contrôles et les sanctions. Faire pousser des légumes en créant des espaces verts au lieu des terrains vagues en bas des immeubles. Dépénaliser les drogues pour détruire le marché parallèle dont le banditisme et les banques font leurs choux gras. Arrêter la fabrication et la vente d'armes. Transformer les médias pour qu'ils deviennent formateurs au sens de formation plutôt que de formatage. Etc.
La société est malade. Nous sommes en présence d'un malaise social beaucoup plus profond que la crise politique. J'évite ici d'évoquer les grands profiteurs dont il faudra bien couper les têtes. Le cynisme des dirigeants de la planète, ivres de profit indu, se répercute sur toutes les couches de la société, si bien que le manque de conscience professionnelle, de passion au travail, et par conséquent de compétence, touche tous les secteurs. Françoise a raison : le revenu de base pourrait résoudre bien des problèmes. L'argent ne serait plus lié au travail, mais à la personne. Mon métier m'y a évidemment habitué : mes revenus n'ont jamais été cohérents avec la quantité et la qualité de mon travail. Quelques jours peuvent générer un fric considérable tandis qu'un an de boulot peut accoucher d'une souris. Seul l'amour de mon métier m'a permis de tenir. Mais est-ce un métier ? Lorsqu'on lui demanda sa profession, Cocteau écrivit : "sans (toutes)". Je l'ai depuis longtemps adopté. Mon père m'avait expliqué que même si je devais balayer la rue, le faire bien est moins ennuyeux que de le bâcler. Les machines sont stériles et polluantes. À qui rapportent-elles ? Bien entendu, je n'ai jamais balayé que devant chez moi, mais je partage régulièrement le fruit de mes réflexions et toutes les informations dont j'ai pu hériter grâce à la générosité des anciens ou de mes camarades.
Le régime de la retraite va me permettre de sortir de l'humiliation que Pôle-Emploi distille à ses bénéficiaires. Je saurai où je vais. I know where I'm going est un film sublime de Michael Powell. À 60 ans et 9 mois, sans devoir justifier des 43 cachets j'ai touché mes indemnités de chômage d'intermittent, une sorte de pré-retraite ? Puis ayant atteint le total de trimestres travaillés requis je prends ma retraite à taux plein. Déjà la Sacem me gratifiait d'une somme trimestrielle, mes points comptant pour de vrai parce que j'y étais monté en grade. Pour les petits ils sont simplement perdus. Pourquoi notre société aide-t-elle toujours ceux qui ont le moins besoin d'être secourus ? Les autres ont le droit à une misère programmée.
En France, la gauche a failli. Je ne parle pas de la droite bien pensante du PS, mais du PCF par exemple. En 1972 le Parti Communiste a abandonné l'idéologie au profit de la stratégie. Cela aurait pu éventuellement se comprendre si cela avait marché, mais ce fut une catastrophe et le Parti a persisté à s'associer aux sociaux-démocrates jusqu'à pratiquement disparaître. L'extrême-gauche semble incapable d'incarner le vote contestataire que l'extrême-droite récupère chez les déshérités. Dans notre ville c'est un noir et une arabe qui représentaient le FN aux élections ! Il y aura des lendemains qui déchantent. Créer de nouvelles utopies est absolument indispensable, et, pour ce, il faut revoir tout le système, bouleverser nos manières de penser, réapprendre à respirer, savoir pour quoi nous combattons. On n'a qu'une vie.

mardi 31 mars 2015

Du pipeau


©@ y est. Je c®@que. Je ©ède @ l@ mode féline su® www. Le ©ompteu® v@ ®este® bloqué dans le ®ouge. Soni@ me "®@t ©onte" que le jeu de ©@®tes Exploding Kittens est le p®ojet Ki©kst@®te® qui @ b@ttu tous les ®e©ords : plus de 219 000 ©ont®ibuteu®s, il espé®@it 10 000 doll@®s et en @ obtenu plus de 8,7 millions. Pou® un jeu de ©@®tes !
Nous nous ©ontentons de quelques ©@lins @vec les ©h@ts des ©op@ins pour @tténue® l@ pe®te de S©otch. ©e week-end nous g@®dions Pipe@u. J'igno®e ©omment s'é©®it son nom de ©h@t, m@is ©'est ©omme ©el@ qu'on en joue. En tout c@s lui f@is@it le ©h@®meu® de se®pents en s'@pp®o©h@nt de l@ més@nge n@®©issique qui p@sse des heu®es @ d@nse® dev@nt le mi®oi® posé @u fond du j@®din. Lorsqu'il se lè©he les b@bines je ne s@is p@s s'il @ ®éussi son ©oup pend@ble ou s'il ®êve de l'@veni®. D@ns quelque temps nous @dopte®ons deux ©h@tons pou® qu'ils puissent p@®le® ©h@t ent®e eux. Je me déb®ouille p@s m@l, m@is j'@i un @©©ent épouv@nt@ble...

mardi 24 mars 2015

Nouvelle cuisine


On voit le bout. Il reste quelques retouches et pas mal de rangement, mais c'est terminé. Sacha a fait une photo de la cuisine pour montrer à sa femme. J'étais dans le chant, la bouche ouverte, glissant chaussettes en clef de sol comme si c'était la mer qu'on voit danser. Couleurs chaudes éclairées plein sud. Au fur et à mesure nous prenons de la distance. Je m'efface devant l'espace retrouvé...


La nouvelle cuisine est affaire d'invention, de rencontres inattendues, mais il nous restait encore à rentrer les meubles, accrocher les tableaux, découvrir de nouveaux gestes parce que rien n'est à sa place d'avant. Il faudra du temps pour s'approcher d'après. Maintenant est composé de va-et-vient, d'escalier monté et descendu, remonté, redescendu, de charges lourdes, fragiles ou encombrantes, de poussière aspirée et des mains cent fois relavées. La peau s'est crevassée au coin des ongles et je me suis collé les doigts avec la super-glu faute d'avoir enfilé mes lunettes. Ma sensibilité aux touches noires et blanches est un souvenir. Après, nous nous assiérons sur les chaises du Bon Coin autour du guéridon de bistro en métal brossé trouvé chez Bravo et nous goûterons enfin la nouvelle cuisine. J'ai bourré les tiroirs d'épices rapportées de tous les coins du monde en prévision du moment où j'aurai retrouvé mes sens. Après, je ferai courir mes dix doigts sur le clavier et je me remettrai à penser.

vendredi 20 mars 2015

Le bureau des pleurs


Les travaux à la maison équivalent à un décervelage complet. Pas moyen de réfléchir à quoi que ce soit d'autre. Mon blog est devenu un compte-rendu de chantier où les avancées entament ma santé chaque jour un peu plus. Une douloureuse sciatique a pris le relais d'une cruralgie handicapante. Le kiné dit qu'elle va passer rapidement, mais je ne sens rien, rien d'autre qu'une rage de dents localisée dans la cuisse. Je dormais peu, mais là mes nuits ressemblent à une histoire de zombies. Je fais des rêves abracadabrants qui mêlent quantité de personnages de ma vie à différentes époques sans que cela ressemble à un véritable cauchemar. Simplement le chaos. Je m'accroche aux rangements, espérant rééquilibrer la confusion. La poussière m'a toujours fait cet effet, allergie à la clef. J'en ai profité pour construire de nouvelles étagères pour les disques alors que je m'étais juré de n'en rien faire, ayant décidé qu'un disque ou un livre devait sortir lorsqu'un nouveau faisait son apparition. C'était sans compter les fantômes que le remue-ménage fait apparaître ou disparaître. Il n'empêche qu'il faut absolument que je donne des livres que je pense ne plus jamais relire et des disques qui me barbent. J'ai conservé trop de choses pensant qu'un jour, etc., mais les années s'accumulant il devient évident que je n'aurai plus le temps d'y revenir. Le tri est un exercice impensable, mais je dois m'y résoudre. De toute manière il va être temps pour de nouvelles résolutions, comme après chaque nouvelle œuvre d'importance. Après un mois le nez dans le guidon je me demande ce qui nous attend. Certains potes prétendent que j'ai toujours quelque chose lorsqu'on me demande comment ça va. Ma blague juive préférée : une mère demande à son fils au téléphone comment il va, le fiston répond que ça va bien ; alors la mère : "ah, tu n'es pas tout seul, je te rappelle plus tard..."

jeudi 19 mars 2015

Des vestes


Depuis un mois les travaux nous ont refoulés à la cave ou dans les étages. Cette fois la peinture du sol nous chasse carrément puisqu'elle s'étend de haut en bas dans l'escalier en s'étalant sur toute la surface du rez-de-chaussée. Nous avons tout de même accès au studio en traversant le garage et le jardin, voie bis recommandée en cas d'encombrement. J'ai accroché quelques vestes de scène devant les dossiers qui ont migré vers mon espace de travail et qui risquent d'y rester quand nous aurons repris possession de la maison. De gauche à droite deux créations de Raymond Sarti, la première pour Crasse-Tignasse, la seconde pour une soirée romaine. Suivent un puzzle de matière plastique années 80 acheté dans une friperie de New York et une sorte de bibendum rouge satiné importable sauf en plein air par -15°C. Lorsque j'ouvre les placards les couleurs vives m'éclaboussent, Issey Miyake pour plus de la moitié, pour le reste braderies de jeunes créateurs, vêtements de travail, souvenirs exotiques... Mais ces jours-ci la mode bagnoletaise est au jean blanchi aux genoux, aux codes troués du gilet et aux Crocs poudreuses avec ou sans moumoute.

mercredi 18 mars 2015

Les souris dansent


Scotch est parti. Grande tristesse. Son cancer du nez s'était propagé. Responsabilité : croquettes or not croquettes ? Que de questions laissées en suspens. Le croquemort connait-il vraiment la nature des produits fourgués par les lobbys alimentaires ? On ne sait plus à quel saint se vouer. Veto and not véto ? Donner à manger la même nourriture qu'à leurs serviteurs humains est-il préférable que ce que les vétérinaires conseillent comme repas équilibrés ? Scotch avait treize ans et demi. Sa truffe a poussé comme s'il nous avait menti sur sa santé, continuant sa vie de chat collant, sans rien dire. Pas un mot, à peine un miaulement. C'était le plus gentil des chats, jamais une bêtise, une crème ! Il jouait encore comme un chaton, mais ne pouvait plus respirer. La maison a perdu son âme, mon violon ne sonne plus. La mort des proches nous renvoie à notre éphémérité. On raconte aussi que les chats ont sept vies, mais peut-être est-ce nous qui avons sept chats dans notre vie ?

lundi 16 mars 2015

Bientôt la quille !


Nous entamons notre quatrième semaine. J'ignore si cela tient du pari stupide ou d'un sport de l'extrême, mais nous sommes sur les genoux. Je combats la fatigue en redoublant d'effort. Ne jamais faire un pas les mains vides. Je vis gainé. Effectuer des travaux dans une maison pendant qu'on y habite est une épreuve que j'avais jusqu'ici évitée. Déménager avait été chaque fois préférable ! En l'état il ne devrait plus y avoir de nouvelle poussière, mais l'ancienne refait surface dès que l'on déplace le moindre objet. J'ai rangé la bibliothèque et nous avons rempli les placards de la nouvelle cuisine. Il faut encore changer les brûleurs pour du gaz Butane, faire les joints de l'évier et de la plaque cinq feux, couper quelques planches et poncer le plan de travail. Après quantité de petites retouches, seconde couche et finitions qui n'en finiront probablement pas, il restera à ragréer et peindre le sol avec de la résine conçue pour les parkings. On couchera dehors. Je fais semblant de savoir où nous allons, mais chaque jour réserve ses surprises. Ma To-Do List est en perpétuelle mutation, c'est son propos, mais je suis trop fatigué pour m'en apercevoir. Je m'endors sur le clavier, incapable de faire autre chose que de m'occuper du chantier.
Ce soir nous irons fêter le septième anniversaire de Mediapart, histoire de rompre le rythme infernal et hypnotique qui nous aspire... Samedi, nous sommes allés au Triton voir Ma grande histoire du rock'n'roll de Evelyne Pieiller avec les comédiens Jacques Pieiller, Jean-Marc Hérouin et le groupe Rise People, Rise! composé de Lucas de Geyter qui chante en jouant de la batterie, Frédéric Talbot à la basse, Johan Toulgoat à la guitare. C'est aussi une histoire de famille, un passage de témoin, le refus de rendre les armes. Très beau texte tranchant comme un coupe-papier, démarquage musical électrisant qui sait jouer discrètement des références en mettant la gomme, inextinguible allumage des comédiens refusant de jeter l'ancre, une rage de jouer communicative...
De temps en temps des amis nous invitent à manger pour nous éviter le catering au fond du garage ou le pique-nique sur le divan du salon. Mais à cette heure-ci je rêve d'un brancard qui me porte jusqu'à mon lit.

jeudi 12 mars 2015

Reprise de couleurs


Le ponçage terminé, nous conservons la poussière récente sans en rajouter. La maison reprend des couleurs, mais nous ne sommes pas sortis du trou. Nous en sommes à l'étape peinture et montage de meubles. Autant dire que nous en avons encore pour un bout de temps. Pour la cuisine les conseillers d'Ikéa ne nous ont pas facilité le travail. Le premier, désagréable et omnubilé par la symétrie et les nuances de gris, nous a raconté n'importe quoi. Le lendemain, le second, plus aimable, nous a vendu des éléments indisponibles. Il a fallu courir dans une autre succursale, se faire rembourser de ce qui ne convenait pas, etc. Le troisième, très affable, a complété par ce qui semblait manquer, mais, partis sur de fausses bases, nous nous sommes retrouvés avec des tas de trucs inutiles qu'il faut maintenant rapporter et d'autres qui évidemment manquent pour terminer la cuisine. Nous en sommes à la cinquième visite, ce qui, paraît-il, est un exploit !
L'incompétence est forcément liée aux conditions de travail. Elle gagne progressivement tous les secteurs de notre société. Manque de formation, exploitation salariale, flicage sur la rentabilité, etc. Jeu de cubes pyramidal, la direction impose ses tares à tous les niveaux de l'entreprise. L'enseigne suédoise n'échappe pas à cette règle imbécile, malgré les astuces de ses ingénieurs en matière de conception et de réalisation. Les concurrents ne valent guère mieux, plus chers pour une qualité moindre ou égale, et l'artisanat en la matière est devenu inabordable financièrement.
La bonne nouvelle, c'est que chaque jour nous approchons du but.

mardi 10 mars 2015

Françoise


Voilà plus de treize ans que nous vivons ensemble pour mon plus grand bonheur. Notre rencontre représente ma quatrième naissance après ma venue au monde, mai 68 et le siège de Sarajevo. Je n'avais jamais vécu telle complicité, confiance réciproque qui nous fait grandir à en toucher le plafond. Nos araignées qui y ont pris leurs quartiers chantent et dansent jour et nuit. Nous avons appris à trier nos petits grains de l'ivraie, et cela ne se fait jamais sans mal. Tu es à l'image de tes films, pleine de fantaisie et d'invention. Tu es aussi à l'image du travail qu'ils te donnent pour correspondre à tes désirs, remettant sans cesse l'ouvrage sur le métier, repoussant l'échéance tant que tu n'es pas satisfaite. J'admire ton infatigable engagement politique qui se manifeste au quotidien, compassion pour les personnages de tes documentaires et de tes fictions, soutien des plus fragiles et utopies insatiables pour lesquelles tu te bats comme une diablesse. J'adore ton petit minois rieur et la douceur de ta peau. Joyeux anniversaire, mon amour !

Photo de Françoise Romand par Steve Ujlaki, Los Angeles, 2014

En travaux


Le journal extime est un exercice périlleux et difficile.

lundi 9 mars 2015

Monomaniaque


Je le savais. J'avais annoncé la couleur. Les travaux à la maison m'empêchent de travailler. Il m'est impossible de penser à quoi que ce soit d'autre. Nous vivons depuis quinze jours dans la poussière, repliés dans les étages pour nous reposer (bien que je sois levé dès 6 heures) et dans le garage qui sert de catring où nous n'avons nulle part où nous asseoir. Nous y avons installé le micro-ondes, la bouilloire électrique et le grill-pain. Lorsque nous ne prenons pas des mesures avec le mètre nous courons les magasins pour acheter du carrelage, des luminaires et, le plus douloureux financièrement, les meubles de cuisine. L'addition est évidemment beaucoup plus salée que prévue, mais ce sera beau et probablement plus pratique.
Il a fallu des jours pour trouver une solution qui nous satisfasse tous les deux pour dessiner le plan de la cuisine. Elle sera donc en U, agrandissant l'espace du salon, sur toute la hauteur sur un seul des trois murs. Même chose avec les couleurs qui ne seront pas très différentes des choix d'il y a quinze ans. La cuisine reste dans les tons chauds du jaune à l'orange avec une remontée saignante du rouge, les toilettes seront encore plus vertes qu'avant puisqu'à l'extérieur autant qu'à l'intérieur, mais nous conservons quasiment les mêmes nuances comme pour le sol bleu canard et les marches de l'escalier bleu ciel avec la rampe et les plinthes noires. Le volume nous impose la direction scénaristique. On marche sur l'eau et s'envole vers les nuages, nous chions dans l'herbe et mangeons au soleil ! Même si je devrais conjuguer tous ces verbes au futur, car il nous reste bien encore quinze jours avant de regagner nos pénates.

mercredi 4 mars 2015

"C'est Beyrouth !?"


Les analogies fleurissent sur les gravats de la cuisine. La comparer à Beyrouth est exagéré, d'abord parce que c'est censé durer seulement quelques jours, ensuite c'est ignorer les éclats d'obus qui vérolaient les façades comme un gruyère rassis. De plus, il pleuvait lorsque je suis arrivé dans la capitale libanaise et la boue qui colle aux semelles est très différente de la poussière sèche du ponçage. Depuis quinze ans j'avais réussi à repousser les tranchées et les coups de masse. C'était sans compter l'opiniâtreté de Françoise qui me travaille au corps depuis une décennie pour que nous aménagions différemment la cuisine. Tout a commencé par un passage au blanc du premier étage. J'espérais que ce traitement appliqué au rez-de-chaussée suffirait à calmer ma compagne. Que nenni ! Les toilettes martiennes où vivaient des Lilliputiens vert pomme sont transférées dans les archives pour bénéficier d'une fenêtre donnant sur l'allée des sorcières et le bar a sauté, agrandissant considérablement le séjour. Notre espace de création culinaire prend ses aises tout en accrochant la lumière. Nous ne sommes pas au bout de nos peines. Le plan de bataille du mobilier cuisine reste à établir. En attendant, nous nous sommes repliés vers les étages et le garage où nous avons installé un four micro-ondes. J'envoie ces notes depuis le camp retranché du studio de musique où Scotch a pris ses quartiers.

lundi 23 février 2015

Valérie s'est éteinte


Sentiment de profonde injustice. La petite flamme des Allumés s'est éteinte cette nuit. Valérie Crinière avait un cœur d'or, il a cessé de battre. Se battre, elle en avait l'habitude, trop probablement et sur tous les fronts. C'était aussi sa force. La période de rémission de cinq ans était écoulée, mais le crabe n'a pas respecté le planning. Elle l'avait chassé, il est revenu par la fenêtre. C'est pourtant le sourire de Valérie que je préfère évoquer. Et les rires que nous piquions lorsque nous militions tous ensemble aux Allumés du Jazz. La photo a été prise lors d'un bouclage marathon du journal de l'association en 2007 avant que Val tombe malade. Elle tenait le secrétariat, mettait en page le Journal, s'occupait du site Internet, coordonnait les relations avec les labels, tenait le stand de disques dans les festivals avec Cécile... À cette époque je passais au moins une heure tous les matins à discuter des affaires courantes et à refaire le monde. Paris-Le Mans. Elle y avait sa famille, mais ses amis étaient partout. Nous sommes nombreux à qui elle va cruellement manquer. Ce n'est pas juste, c'est le cri que j'ai poussé lorsque j'ai appris son départ précipité pour l'hôpital la première fois. C'est le même qui m'étrangle aujourd'hui. Ce n'est pas juste. Mais on ne choisit pas. Il faudrait tout reprendre depuis le début. Mais on ne sait pas. On ne sait jamais rien.

mardi 17 février 2015

P comme Papa


De temps en temps on me demande qui était mon père et chaque fois je ne sais plus où j'ai rangé le texte que j'avais écrit en 1994 pour la revue ABC comme. Déjà 20 ans et 27 après sa mort. Il en aurait 97 aujourd'hui et je me demande souvent comment il réagirait à tel ou tel évènement. Dès que je pense à lui je le sens voleté au-dessus de mon épaule, près de mon oreille droite, comme une sorte de Jiminy le criquet garant de ma bonne conduite. Voici le texte.

Papa

Un peu de poussière dans un ciboire, Elsa a voulu garder le caveau, les autres s'en foutaient, dans notre famille nous n'avons pas le culte des morts, il est en face, tout en bas des marches du columbarium, j'ai fait renouveler la concession pour dix ans, il y fait froid ou frais selon les saisons, Elsa aime bien y aller, c'est mignon.
Il a changé de vie à quarante ans, il est retourné à l'école, il est devenu représentant, et puis il a monté sa boîte, a remboursé ses dettes jusque trois ans avant sa mort, il était devenu président-directeur-général.
Il a changé de vie à trente quatre ans, quand il s'est marié. Il aimait bien les filles. Surtout les femmes de trente ans. Depuis l'âge de treize ans. A la fin c'était plus difficile. C'est probablement pour cela qu'il en a eu marre. Il ne supportait pas l'idée d'être diminué. Il avait toujours dit que ce jour-là il préférerait se flinguer. Il n'a pas eu à le faire. La veille, maman lui a fait remarquer qu'il avait du mal à grimper les huit marches, il a répondu qu'il y en avait neuf. Le lendemain matin, il a dû l'appeler pour s'extirper de la baignoire, il n'y arrivait plus tout seul. En début d'après-midi, Elsa et moi, nous lui avons apporté un concerto de Brahms qui lui faisait envie. Quand nous sommes partis il a mis le casque sur ses oreilles. Maman l'a retrouvé par terre en revenant des courses, c'était un samedi. À la fin, il écoutait la Callas comme ça et les larmes lui coulaient le long des joues, il s'offrait du caviar de chez Petrossian, il ne voulait pas savoir ce qu'il avait vraiment, nous ne disions pas le mot. Son cœur était fragile, cela lui a permis d'éviter le pire.
Il avait toujours raconté qu'il était sursitaire, que toute sa vie était du supplément. Condamné plusieurs fois à mort, la première à dix sept ans, il était toujours là à soixante dix. Il avait eu des rhumatismes articulaires aigus, et puis les poches d'eau s'étaient résorbées en une nuit, la veille de l'opération. Cela l'avait empêché de partir en Espagne avec les Brigades. Aucun de ses copains n'en est revenu. Il avait décidé que nous n'irions pas dans ce pays tant que Franco serait vivant. Il avait toujours milité. Il s'était battu à la canne contre les Camelots du Roi, avait été exclu du parti socialiste pour trotskisme-léninisme (!), parlait d'insurrection armée quand il était énervé, sinon il était au parti socialiste (était-ce le même ?) et il allait tous les jeudis soirs au Grand Orient. Pas toujours en fait, c'était souvent son alibi pour aller voir une copine.
Surtout il y avait eu la guerre. Je devrais dire le nazisme. Il a passé toutes ses vacances de 1933 à 1939 à Bielefeld en Allemagne. Son meilleur ami était le fils du commissaire de police. Les deux jeunes hommes piquaient la voiture officielle pour aller se balader, avec la sirène évidemment. Dans un cinéma ils furent les deux seuls à ne pas se lever aux images du Führer. Les Jeunes Hitlériens les poursuivirent dans la rue. Un autre jour, un vieil homme se fait abattre sur le trottoir par les chemises brunes. La foule s'amasse : " Es ist ein Jude (C'est un Juif) " dit l'un d'eux. Les badauds se dispersent. Le pote de papa est mort noyé dans un sous-marin. Gaston, celui du boulevard angevin, le papa de papa, croyait Pétain qui avait promis de protéger tous les enfants de France (P.S. : l'avenir montrera que mon grand-père était en fait dans la résistance, Papa est mort sans savoir que son père partageait secrètement la même conscience et était même probablement intervenu à un niveau supérieur). Un employé de son usine, il était directeur de l'usine d'électricité d'Angers, l'a dénoncé à la Gestapo. Il fut déporté à Büchenwald et gazé à Auschwitz. Mon père était à Paris, il était suffisamment politisé pour ne pas avoir été réclamer son étoile jaune. Décidé à retrouver son père, il s'engage dans un service allemand et prend contact avec Londres. Il est chargé d'envoyer des maisons préfabriquées en Allemagne. Malheureusement un jour il tombe malade et la femme qui le remplace s'aperçoit qu'aucun convoi n'est jamais arrivé à bon port, il est arrêté. Dix sept jours sans manger, il pèse trente quatre kilos, la moitié de son poids, lorsqu'il est à son tour déporté. Août 44. Sous les bandages qui entourent ses bras il a glissé des fourchettes et des cuillères qu'il a aiguisées. Dans le wagon à bestiaux qui l'emmène il est obligé de se battre contre ceux qui ont peur des représailles et contre ceux qui veulent sauter les premiers. Avec les fourchettes il arrache les barbelés de la minuscule fenêtre en hauteur. Il saute le septième. Le neuvième est coupé en deux par les balles des mitraillettes, cette image me hantera longtemps. Banlieue de Paris. Il sonne à la première maison. Un officier allemand, accompagné de son chien, vient lui ouvrir. Il court. Il se cache sous des clapiers. Il a plus peur que les lapins, le leur murmure doucement. Des cheminots le sauveront, mais il reste paralysé pendant six mois, entre la vie et la mort. Il dit devoir son salut aux deux litres de sang frais qu'il va boire chaque matin aux abattoirs, et à Suzon, une cousine de Sermaize qui l'y transporte dans une brouette. Il gardera le goût du beefteak bleu. À la Libération il est arrêté le temps que l'on vérifie ses connexions auprès de son chef à Londres. Il travaillait au Majestic ! Ces trois mois à Fresnes sont une partie de plaisir. Rien à voir avec les geôles allemandes. Le médecin-chef cherche un quatrième au bridge, mon père prétend avoir fait deux ans de médecine, il bluffe, il a l'habitude de frimer. Le premier jour il fait trois cents piqûres. Il devient chirurgien en l'absence des titulaires et il opère. Et il sauve Laval qui vient de s'empoisonner pour qu'on puisse le fusiller. Il se lie avec de vrais truands qu'il continuera de fréquenter quand il sera devenu journaliste. Ainsi il rencontrera Rirette MaitreJean, la seule femme de la Bande à Bonnot, et d'autres rigolos. Je me souviens d'une époque où il faisait sauter ses contraventions à la Préfecture.
Espion, médecin, il fut aussi piqueteur pour lignes à haute tension, coiffeur pour dames, barman au Ritz, pêcheur sur un chalutier à La Rochelle, correcteur au Bottin, videur de boîte de nuit, acteur de cinéma, critique à l'ORTF, modiste, marin sur un pétrolier en route pour le Mexique mais sans passeport il ne peut débarquer... Journaliste à France Soir, il interviewe Churchill et Paulette Goddard alors mariée à Chaplin. Il est correspondant du Daily Mirror pendant quatre ans, il parle anglais avec l'accent d'Oxford, il fonde et dirige la Collection Métal (romans d'anticipation) avec Jacques Bergier*. Contrebandier, il passe des médicaments en Espagne et des livres pornos en Belgique ; son coéquipier est Eric Losfeld. Agent littéraire, il lance Frédéric Dard (San Antonio) et Robert Hossein, il a les droits du Salaire de la Peur et de Fifi Brindacier, il est l'agent de Michel Audiard, de Marcel Duhamel et de sa Série noire, de Francis Carco dont il produit les pièces, il fait tourner Pierre Dac avec qui il s'amuse beaucoup mais c'est le bide absolu, il fait faillite en produisant la comédie musicale Nouvelle Orléans avec Sidney Bechet, Mathy Peters, Pasquali et Jacques Higelin dont c'est le premier rôle au théâtre (il me terrorisait lorsqu'il rentrait sur scène déguisé en indien et hurlant). C'est là qu'il change de vie parce qu'il a deux enfants à charge et plus un rond, il est décidé à payer ses dettes. Il aura fait tous les métiers sauf ceux qui requièrent un uniforme. Il a fait de la boxe et de l'escrime. Secrétaire de rédaction à Cinévie, il est l'amant de France Roche. Quand il est au Hot Club de France Louis Armstrong vient tous les soirs jouer dans sa chambre, c'est la plus grande de l'hôtel. Vendeur de voitures d'occasion, chef de publicité, rédacteur en chef d'une revue d'électroménager, administrateur des Ballets de Janine Charrat, expert auprès des Tribunaux pour l'Opéra de Paris, directeur commercial d'une société d'adhésifs, il est le Visiteur du Soir dans une émission de Pierre Laforêt sur Europe 1, auteur d'un feuilleton policier pour la radio, candidat bidon pour lancer L'Homme du XX°Siècle avec Pierre Sabbagh à la Télévision Française, il aide Bruno Coquatrix à ouvrir l'Olympia en faisant de la cavalerie*, il est vendeur de bougies automobiles, il traduit mes versions latines sans dictionnaire, il fait des contresens, il est diplômé de l'École Supérieure de Commerce de Paris et de l'École Technique de Publicité, il est directeur de l'annuaire "Qui Représente Qui", et il regrettera toujours d'avoir abandonné le monde du spectacle.
Lorsqu'il rencontre ma mère, elle est vendeuse en librairie. Ils se sont rencontrés au Royal Lieu, un dancing des grands boulevards, où ni l'un ni l'autre n'avaient jamais mis les pieds.
C'était un marrant, un frimeur, un naïf qui se faisait arnaquer avec une facilité déconcertante. Une des rares autographes qu'il a conservées est une reconnaissance de dettes de Jules Berry. C'était un passionné pour tout ce qu'il faisait, il m'a appris à toujours faire les choses correctement, quoi qu'on fasse, sinon l'on s'emmerde. Il était fier de son fils qui faisait ce qu'il aurait aimé. J'étais sa revanche. C'est comme ça que je le prends. J'adorais partir en vacances avec lui, il nous arrivait toujours des aventures extraordinaires. Au Maroc il a fait un saut dans le vide au-dessus d'un pont cassé avec la voiture de location. En Sardaigne nous avons partagé les repas des bandits d'Orgosolo. En Sicile nous avons gravi l'Etna en éruption. Il n'était plus du tout sportif. Il était plutôt gros. Il adorait bouffer. Chaque été il se plantait des épines d'oursins dans les pieds.
Mes copains l'aimaient bien. On buvait du Coca en fumant des joints. Il goûtait et disait préférer son cigare. Cela détendait l'atmosphère. On s'est acheté ensemble un électrophone pour écouter Beethoven, il m'a refilé son vieux transistor, je m'en sers toujours, à sa mort j'ai récupéré le gros poste de radio à lampes qui était déjà à son père et sur lequel j'écoutais les sons et les voix du monde entier, et ce que j'ai pu rêver ! Lorsque j'avais treize ans il m'a interdit de toucher aux livres du rayon du haut, je n'en aurais jamais eu l'idée sans lui, c'était son Enfer. Sympa de sa part. Je ne comprenais pas bien ce que lui pouvait y trouver. À mes concerts il parlait fort pour que l'on sache qu'il était mon père, et ensuite il ronflait. Il avait un nombre invraisemblable d'expressions populaires à son vocabulaire, il faisait chabrot, il prétendait que la crème Chantilly ne faisait pas grossir, il se saoulait quand il avait une rage de dents, cela nous faisait hurler de rire. Je me souviens du soir où ma mère, ma sœur et moi n'avons jamais réussi à le relever ; il était coincé par terre entre le radiateur et l'armoire : " Un baby, juste un baby whisky ". Il riait facilement. Aux larmes. Il pleurait aussi lorsqu'il était ému. S'il pétait à table il me disait : " Si t'es gêné t'as qu'à dire que c'est moi ". Il se servait toujours plus que les autres et faisait remarquer à ma mère qu'il avait pris la plus petite part. Elle et lui s'engueulaient tout le temps. Ils s'aimaient.
Cela fait déjà un bout de temps qu'il est parti. À la fin il était moins marrant, lui qui avait toujours eu l'air si jeune avait vieilli d'un coup. J'aime bien penser à lui. Je fais ce que je peux pour me dire qu'il aurait été fier de son fiston. Il me disait : " Comment vas-tu, fils, tulle à l'anus ? ", je n'ai compris que très tard ; cela le faisait hurler de rire. J'ai aussi appris très tard qu'un poulet avait un croupion parce qu'il se le bouffait en douce en le découpant. J'anticipe sur les histoires de Q. Maman faisait la cuisine, mais lui était le roi de la mayonnaise et des sauces. Il m'a aussi appris à faire des cocktails. Par exemple il avait baptisé La Chose de Papa, 1/3 whisky, 1/3 gin, 1/3 vermouth extra dry, grenadine au goût. Demandez donc à notre rédac' chef ce qu'il en pense, il a crié à l'hérésie, mais c'était déjà trop tard !
Maintenant papa c'est moi.
Je n'ai pourtant pas quitté le Pays Imaginaire.

mercredi 31 décembre 2014

Scotch comme une image


Je ne peux pas faire abstraction du quotidien et refaire le monde chaque matin comme si je regardais la Terre vue de la Lune.
Le vétérinaire a rarement vu un chat aussi sage. Scotch lui rendait visite pour une inquiétante protubérance de la truffe déjà dépigmentée depuis quelques mois. Il l'a mis au régime, lui a prescrit des antibios et une pommade en espérant que son nez dégonfle. Si cela ne marche pas, c'est beaucoup plus ennuyeux. On verra bien. Rien ne sert de s'alarmer trop tôt. Après non plus. Que peut-on faire ? Scotch ne bouge pas pendant la piqûre. Il a attendu tranquillement le résultat de l'analyse, debout sur la table bleue. Elle n'est hélas pas concluante. En attendant il faut tout de même lui faire avaler chaque jour un épais comprimé gros comme une pièce de cinq centimes et lui frotter le museau avec la pommade. L'été prochain il faudra le protéger avec de la crème solaire. Ce n'est pas une blague.
Le froid est tombé. Le prix du fuel aussi. Moins 35 pour cent. L'État en a profité aussitôt pour augmenter les taxes sur le pétrole. En réalité le prix du baril est descendu au delà de la moitié, mais les requins ont préféré accroître leurs profits. Nous avons rempli la cuve, acheté du gros sel en prévision du gel, sorti les couvre-oreilles. Il paraît que c'est la concurrence du gaz de schiste qui est à l'origine de la baisse. Les Américains bousillent leur sol et pour une fois nous profitons de leur connerie.
Pas de trêve de Noël. J'enregistre les sons et la musique des dernières applications pour iPad des Éditions Volumiques. Ambiance de steppe et musique interplanétaire. J'attaque bientôt Le Monde de Yoho, une aventure de pirates qui me pousse à regarder successivement Cutthroat Island de Renny Harlin, Anne of the Indies de Jacques Tourneur, Blackbeard the Pirate de Raoul Walsh. Wikipédia en relate quantité d'autres.
Entre temps je mixe le concert du Triton avec Médéric Collignon et Julien Desprez, poursuis mon enquête sur le quotidien des jeunes musiciens pour un grand mensuel, approfondis l'étude sur le design sonore du métro du Grand Paris, assiste Françoise pour le montage de son dernier petit film sur une musique enregistrée avec Alexandra Grimal, etc. Le quotidien habituel. Le soir on fait de gros câlins à Scotch pour le remettre de ses émotions...
Bonne fin d'année !

jeudi 18 décembre 2014

Numéro 3000


Et si je m'octroyais une pause (toute relative !), histoire de fêter le 3000ème billet de mon blog sur drame.org. Avec les machines connectées on se souvient plus facilement des anniversaires, même si c'est le lendemain. C'était donc hier et également le 1083ème depuis que le blog est en miroir sur Mediapart. En marge de la musique et de toutes mes activités artistiques, l'écriture quotidienne est une discipline prenante, d'autant que je dois composer avec ma famille et mes amis, mes loisirs, le sommeil, les tâches ménagères et le temps nécessaire à prendre connaissance des sujets que j'effleure. Ajoutez à cela les articles que j'écris pour diverses revues, je ne sais plus m'arrêter. Il faudrait pourtant que je parte en vacances, loin d'Internet, dans un pays où l'on ne parle pas ma langue, exotique de préférence. J'accepterais avec joie une mission sur la planète Mars. À bon entendeur, salut !

mercredi 12 novembre 2014

Peine d'oreillers


Pas de jour férié. Pas de dimanche non plus lorsque le travail se confond avec la passion. Après le concert d'hier soir où j'ai perdu un kilo sans m'en rendre compte et que je risque de reprendre de la même manière, j'ai testé les appareils qui m'avaient fait des misères. Tout était en ordre. Mystère. Je suis allé essayé mes prochaines lunettes, des Clic que je garderai presque tout le temps autour du cou. Le magasin longeant le marché de Romainville, j'ai acheté deux bars sauvages et un beau poulpe. C'est la première fois que j'en cuisine un. Après le massage tui na, le mien, pas celui du poulpe, j'étais définitivement lessivé, mais il fallait que j'envoie encore le mailing pour le concert de samedi prochain à l'Atelier du Plateau. Et ainsi de suite. Le 11 novembre m'apparaît aujourd'hui comme une journée honteuse. Comment peut-on fêter la victoire contre l'Allemagne près d'un siècle après, une guerre économique fondamentalement immorale qui permit de se débarrasser de la paysannerie en Europe, et en France en particulier, et de "mater les ambitions séditieuses de la classe ouvrière" (comme Hélène Collon me suggère de l'ajouter) ? Le Traité de Versailles fut de plus à l'origine de la montée de Hitler. Il n'y a même plus de survivant de 1918. Quand on pense à tous les pauvres gars qui sont allés au casse-pipe pour contenter les capitalistes d'alors... Ne pourrait-on pas remplacer cette commémoration par une autre, autrement plus juste ? Tout cela m'achève. Je devrais dormir, mais mon sommeil est découpé en tranches de saucisson et je ne sauve que ma peau. J'ai pensé aux oreillers de la plasticienne Safâa Erruas exposés à l'Institut du Monde Arabe pour Le Maroc contemporain, mais ils racontent quantité d'autres histoires, plus mouvementées que la mienne... Avant de monter nous coucher je m'aperçois que la chaudière s'est encore arrêtée, mais cette fois je suis incapable de la relancer. Plus d'autre choix que de me glisser sous la couette en espérant que le chauffagiste me réveillera aux aurores !