Jean-Jacques Birgé

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vendredi 23 juin 2017

Illusions caniculaires


Il faisait si chaud que je confondais les effets d'optique intentionnels avec des hallucinations. Un balayage de gauche à droite offre une lecture de l'image que le jardin renvoie. Si la maison se construit derrière chez nous en fond de parcelle nous aurons d'autant plus besoin de miroirs pour renvoyer la lumière. Dans la rue nous récupérons les portes d'armoires à glace abandonnées. Le charme, qui se porte comme tel, camoufle le début du mur cassé offrant une vue sur la mer inattendue. Le revêtement jaune du studio se réfléchit dans la porte vitrée du sauna. La semaine dernière nous avons coupé tous les bambous morts, ajourant ainsi notre petite bambouseraie dont les tiges poussent chaque année plus épaisses. Repartons dans l'autre sens. Il faudrait bien tous les satisfaire. Aucun serpent charmé ne sortira de la jarre, mais Oulala et l'un de ses petits passent comme si de rien n'était. En attendant leur départ pour de nouvelles demeures nous avons appelé les chatons du nom de leurs futurs serviteurs. Marie-Christine, aventurière et casse-cou, est beaucoup plus chétive que les deux autres. Sonia, câline et couineuse, ressemble comme deux gouttes d'eau à Pascal, le plus costaud, souvent fourré dans les jupes de sa mère ! Ils sont aussi choux les uns que les autres, Django faisant office de père ou de grand frère. Il n'y a rien de tel que le son des petites pattes des bestioles jouant à chat sur les planches pour nous ravir. Zig zag. Et je n'ai rien dit des canards. Les troncs auxquels ils grimpent sont ceux d'un vrai palmier et du bouleau pleureur. Le caillebotis nous permet de nous doucher avec le tuyau d'arrosage sans gâcher d'eau. Le reste est hors-champ. On ne peut qu'imaginer la terrasse construite à partir du remblais des parties pleine terre creusées dans le ciment. La maison dont nous jouons des courants d'air, le studio dont la double paroi conserve la fraîcheur et le garage sur lequel les minous grillent au soleil sont hors-champ. L'illusion consiste à les évoquer sans les montrer. Tout en retardant les articles de la semaine prochaine, ne publiant plus le week-end depuis déjà sept ans, m'étant aperçu que les lecteurs étaient plus rares en fin de semaine et que cela me permettait de souffler... J'attaquerai probablement avec le prochain disque de Vinicio Capossela et les deux nouvelles expositions de la Maison Rouge.

mardi 16 mai 2017

Le voile de glace


Deuxième étape après la greffe osseuse il y a six mois jour pour jour, la pose du pivot de l'implant. À part les deux premières piqûres un peu désagréables dans la lèvre supérieure, l'opération est tranquille. Le réveil est sensible, mais rien de terrible. La glace calme la douleur. Je mange froid et liquide. Je ne mets mon appareil que pour sourire, un palais rose avec une fausse dent tenu par deux crochets. Parler sans est très fatigant. La fuite d'air large comme une incisive épuise rapidement. Mais j'arrive à jouer de tous mes instruments, même mes guimbardes. Pourtant au dernier concert avec Sophie Bernado et Linda Edsjö je suis resté essentiellement au clavier. Ce n'est pas très spectaculaire, mais l'image doit-elle primer sur la musique ? Paradoxalement elle aide souvent à comprendre ce qui se passe, tant dans la tête des interprètes que pour les structures de l'œuvre. Je recopie les rushes que Françoise a tournés au Triton vendredi soir et le multipistes audio qu'il me faudra mixer pour retrouver l'équilibre exact avec les voix, le basson et la percussion. C'est seulement alors que je pourrai évaluer ce que nous avons produit. En attendant ce ne sont que spéculations, même si le public semble avoir beaucoup apprécié nos Défauts de pronciation, sujet induit directement par mes aventures chirurgicales chez le dentiste et extrapolées aux accents du nord et du sud de mes deux comparses, Linda étant suédoise et Sophie gersoise... Lorsque je n'arrive pas à penser à autre chose, je fais fondre Berthillon sur ma gencive, puisque la glace est recommandée !

mardi 25 avril 2017

Une toux du Turner


Elle m'arrache la cage thoracique comme si mes côtes explosaient. Elle me donne des coups de butoir dans les reins à me plier en deux, mauvais sens du pliage, comme si ma nuque allait frôler mes fesses. Elle creuse mes omoplates jusqu'à ce qu'elles se touchent. La suroxygénation manque de me faire m'évanouir alors que j'emprunte un passage clouté. Je récupère mon souffle en arrivant sur le trottoir d'en face. J'ai traversé la Manche. Il y a longtemps qu'il n'y a plus de clous argentés, juste la trace de la guillotine en face du jardin de la Roquette et des barbelés jusqu'au tunnel. Respirer doucement. Le moment le plus terrifiant est au bord du sommeil, lorsque je vais me coucher. Souvent je me relève pour une heure, le temps d'une Ventoline, d'une cuillérée de miel, d'un pschit nasal, d'une propolette, d'un sirop pour l'atout, que sais-je ? J'ai repensé à cette femme endormie devant les Turner. En stéréo, Sunrise with sea monsters et A wreck, with fishing boats. Soignait-elle elle-même un mal de Tate ? Le vent du large me donnerait-il un répit ? Les vagues diffusant leur sérum physiologique gifleraient mon visage à grands seaux. Des monstres dans les embruns. Une épave. J'inventerais n'importe quoi pour que ma toux cesse. Matous ? Petits matous ? Serait-ce l'inquiétude de ces trois nouvelles naissances ? J'ai tout essayé, de la pharmacopée chinoise aux pilules bleues, du shiatsu à la méthode Coué, ma terre de Golem tremble magnitude 7. C'est comme tout, bien sûr, on sait que ça passe, un jour, mais quand ? Je suis sur les genoux et Elsa qui me reprochait de trop me plaindre, me voilà bien !

mercredi 19 avril 2017

Trois billes de clown


Impossible de les distinguer les uns des autres pour l'instant. Les trois chatons d'Oulala, un jour sur la photo, n'ont pas une semaine. La loterie de l'hérédité est surprenante. Ils sont tous tigrés, comme les trois autres qu'elle a perdus, alors qu'elle ressemble à une Balinese (crème à poils mi-longs) et que ses principaux amants étaient un beau noir et Raymond, un Chartreux qui passe la voir deux fois par jour, mais que nous ne laissons plus l'approcher. Après la césarienne qui l'a sauvée alors que les six chatons lui appuyaient sur le foie et les reins, Oulala était évidemment groggy. Nous nous préoccupons maintenant qu'elle mange suffisamment pour se remplumer et qu'elle ait assez de lait pour les trois téteurs. Nous tentons aussi de la parquer dans un endroit accessible pour surveiller la marmaille. Deux fois déjà, elle avait embarqué deux des petits, probablement les femelles, dans une cachette retorse, en en laissant un, seul dans sa caisse que nous avons placée dans notre chambre. Mais la maman a fait glisser au chaud tout le monde sous le radiateur. C'est mieux que sous le divan du studio de musique qu'il a fallu que je bascule pour les dénicher. Je n'aurais jamais eu l'idée d'aller voir là si elle n'avait pas choisi cet endroit pour se planquer les quarante huit premières heures de son arrivée ici lorsqu'elle était petite. Il paraît que les chattes changent parfois de berceau pour tromper l'ennemi. Mais notre petit Django ne s'approche pas, comme s'il avait peur des bébés.


Par contre, nous retrouvons systématiquement Raymond dans les étages (il ressemble comme deux gouttes d'eau à Django, sauf qu'il a deux grosses couilles noires et un collier bleu). Le coquin connaît toutes les entrées félines de la maison, les chatières n'ont plus de secret pour lui. Il trahit heureusement sa présence par un miaulement inimitable, très différent de ceux de Django, Oulala et des couinements du trio de billes de clown qui scandent "miaolenchon".
Voilà, une histoire féline, une pause dans le débat politique qui polarise toutes les conversations, avec raison. Soit nous glissons dans un déclin bien entamé, soit nous retrouvons les jours heureux, mais il y aura du boulot quel que soit le verdict.

mercredi 5 avril 2017

Totale grippe


J'ai perdu mes pétales. La grippe me terrasse. Facile de comprendre que les vieux puissent y succomber. Heureusement que l'on sait qu'à mon âge cela passe. La fatigue est si plombante que je préfère ne pas bouger plutôt qu'attraper ma tasse citron-miel qui est à portée de main. Pas moyen de lire, a fortiori d'écrire. Je profite d'une petite rémission pour taper ces mots. Mes symptômes ressemblent à un sandwich tunisien, un nuage de rhume, une toux à déchirer la cage thoracique, la gorge au papier de verre, 39°C, saupoudrer de frissons, courbatures, aphtes, et même quelques hallucinations ! Je sais que cela va vraiment mal lorsque je n'ai pas faim.
Dimanche après-midi je suis passé voir ma mère à l'hôpital avant son transfert en maison de repos. J'étais déjà patraque. Ce n'est pas tant l'antichambre de la mort qui me rebute en milieu hospitalier que l'uniformité dépersonnalisée des lieux qui me terrifie. En 1979, après que l'Idhec ait déménagé à Bry-sur-Marne dans les locaux de l'INA, j'avais suggéré que l'on repeigne les couloirs, mais la direction m'avait aussitôt convoqué pour m'expliquer que nous n'étions que locataires ! Les bureaux, guichets, les portes aux couleurs maussades, me font le même effet. Qu'y a-t-il de plus déprimant qu'une banque ? Un hôpital, peut-être. J'ai besoin de m'approprier les lieux où je travaille, raison pour laquelle j'ai choisi de bosser chez moi. Le studio de musique est une pièce comme une autre et ses fenêtres donnent sur un jardin quasi tropical avec bambous et palmier. Les chats font vivre les lieux même en notre absence.
Maman s'est cassée la figure en allant chercher du papier hygiénique, dont elle n'avait pas besoin, sans son déambulateur. Ces dernières semaines elle s'est retrouvée plusieurs fois par terre sans pouvoir se relever. Rester seule chez elle semble de plus en plus compliqué. Elle perd aussi la mémoire, après avoir fait de multiples mini-AVC. Pour la tester, un médecin lui a posé quantité de questions où, paraît-il, elle a eu "tout bon", mais quand ma sœur lui a demandé lesquelles, elle a répondu qu'elle ne se souvenait plus, et elle a ri. Maman paie surtout le déficit des années antérieures. Elle n'a jamais aimé marcher. Mon père la déposait devant le restaurant avant d'aller se garer. Elle n'a plus jamais voulu évoquer le passé. Pas du genre à radoter, non, mais comme l'avenir est bouché et le présent en boucle, chaque jour ressemble au précédent sans qu'elle puisse y laisser de traces. Le temps zéro. Chez elle ou à l'hosto, elle "s'emmerde", laissant la télévision allumée toute la journée, de préférence les informations. S'il n'y a pas un tremblement de terre quelque part, elle dit qu'il ne se passe rien. Sinon elle irait bien. L'endroit où elle est maintenant est censé la remettre sur pieds, mais sa paresse légendaire risque de la rendre réfractaire à toute amélioration. Il y a ma mère d'avant, et celle d'après. Avant, elle m'a permis de devenir ce que je suis, très attentive pendant mon enfance et mon adolescence. Après la mort de mon père il y a trente ans, elle n'a fait que décliner, sa misanthropie agressive se transformant en égocentrisme amorphe. J'ai cherché vainement le secret de famille qui handicape les trois sœurs dont ma mère est la seconde. Dans "leur" famille, le passé semble tabou.

mardi 28 février 2017

La grande échelle pour Oulala


Ulysse avait disparu un samedi soir et nous l'avions retrouvé mort le lendemain matin. Aussi lorsque Oulala n'est pas rentrée dimanche, nous nous sommes forcément inquiétés, un peu traumatisés par la fin de son frère, de la portée précédente. Les chats sortent la nuit, mais que le matin soit venu, les voilà réclamer leur pitance. Or Oulala disparut samedi soir sans laisser d'adresse. Le petit Django la cherchait en vain. Je faisais le tour du quartier, mais le chantier labyrinthique un peu plus bas, fermé le dimanche, recèle quantité de fosses dont un matou ne pourrait ressortir s'il s'y aventurait. Avouons que Françoise et moi avons mal dormi et qu'il faisait encore nuit quand nous nous sommes levés pour aller voir les ouvriers dès potron-minet. J'ai sifflé dans le jardin comme j'en ai l'habitude pour rappeler les chatons au bercail. J'entends bien miauler, mais où ? Le son vient d'en haut ! Levant la tête je découvre la chatte au bord du toit des voisins, à plus de dix mètres du sol. La seule manière d'y accéder pour elle fut de grimper le long du lierre sur toute la hauteur du bâtiment depuis le chantier mitoyen. On ne dira pas un exploit surhumain, mais surfélin ! J'attends que l'heure soit plus décente pour sonner chez nos voisins, qui, manque de chance, sont exceptionnellement absents ce lundi. Il ne reste qu'une solution, aller la chercher nous-mêmes. Le grand escabeau nous permet d'accéder au toit incurvé du garage en métal, puis je pose notre plus grande échelle dessus le long du mur, mais il est impossible de la stabiliser à cause de la courbe. Je coince un pied de chaque côté d'un des renforts, l'épaule tenant en force l'échelle qui repose que sur un point pendant que Françoise joue les acrobates car elle est nettement plus légère que moi. Oulala râle lorsqu'elle l'attrape par le cou, pendant que Django galope dans tous les sens sur le garage. Il eusse fallu un troisième larron pour photographier ce numéro d'équilibristes improbable. En croisant Raymond, l'amant le plus assidu d'Oulala, qui ressemble comme deux gouttes d'eau à Django sauf qu'il a les yeux verts au lieu de jaunes et qu'il est entier, je comprends que le soupirant entrevu hier au travers des grilles du chantier a entraîné sa copine qui s'est laissée prendre.


J'arrache les trois affichettes que j'avais collées devant chez nous et sur la palissade des travaux. La journée s'annonce plus sereine que la veille. Je profite insidieusement du succès des billets félins pour vous suggérer de regarder le discours sur l'écologie de Jean-Luc Mélenchon, une remarquable leçon de choses comme on appelait cela au cours d'histoire naturelle. Ceux qui refusent le cynisme ambiant sont déjà convaincus, les autres pourraient changer d'avis sur celui auquel les médias dressent un costard injuste qui ne lui sied pas du tout. Si vous préférez la bande dessinée, le programme est décliné avec humour par Melaka, Reno Pixellu et Olivier Tonneau.

mardi 7 février 2017

Vagues de chats


Oulala et Django sont nos chats météo. Voyez-les rejouer la tempête qui s'est abattue sur la côte atlantique. Juste sous eux, sans qu'ils le sachent, à moins qu'ils ne feignent de l'ignorer, la petite Bagheera, que nous gardons en l'absence de nos voisins, dort au fond de la cale, sous le tatamis qui nous tient lieu de sommier. La couette est l'écume de ce faux désordre. Écaille de tortue dans l'obscurité, je ne l'aperçois qu'à plat ventre avec une lampe sortie de ma poche. Noir sur noir, je ne vois que ses deux billes rondes de mini panthère. Pas moyen de l'attraper sans déplacer tous les meubles. Il aura suffi que nous sortions un soir pour la retrouver siégeant sur l'un des fauteuils orange face au loulou gris du 93 (un poil chartreux, 7 mois) et à la châtelaine de Cognac (un poil balinais, 11 mois).


Quant à la miss de Chinon (un poil persan, 5 mois), elle a passé son lundi et repassé la moquette noire dans son trou à chrat. Mon traducteur Google n'a pas encore implémenté les miaous que j'essaie de décoder tant bien que mal. On y passe du temps et le temps passe. Nous ne désespérons pas de les prendre en photo tous les trois ensemble d'ici la fin de la semaine.

jeudi 2 février 2017

Dehors, dedans


Le soleil se lève. Illusion des reflets. La porte fenêtre est plus loin de l'objectif que la fenêtre à laquelle Françoise tourne le dos. À bien y regarder on pourrait n'y voir que du feu. Juste à côté d'elle, je suis déjà au travail, vêtu de mon peignoir de bain. De toute manière à cette saison il faut plus de trente minutes pour que le sauna monte à la bonne température. Dehors, dedans, les chats font les fous, alignant les aller et retours en traversant le mur du jardin comme des passe-muraille. L'antilope porte un crocodile sur son dos. Le Tanzanien Hashim Mruta Bushier (1942-1998), membre fondateur de l'école Tingatinga devenue en 1990 la Tingatinga Arts Co-operative (TACS), l'a peinte au début des années 70. Anny, qui a offert le tableau à sa sœur, en avait acheté plusieurs dans une brocante qui a brûlé le lendemain. Ils auraient fini dans les flammes. Dans la pénombre tout est un peu flou. Le fond est du même orange que les fauteuils autour de la table en verre, du même orange que la cuisine, du même orange que le mur d'enceinte, du même orange que les flammes. La couleur se déplace, dehors, dedans.

mardi 31 janvier 2017

Rorschach glacé


Batman ? Incontinence ? Feuille morte ? Si c'est celui qui pisse le plus loin, rira bien qui rira le dernier. Donc un garçon. Pris dans la toile. La journée, c'est sûr. Probablement gris. Du gris. Le ciel. De la bière. Rentrer à pied. C'était peu profond. Soudain. On me regarde. Heureusement on ne me voit pas. Du moins je le crois. Ou je feins de le croire. Je ne sais plus. Dépassé. Encore envie. Je suis pris. Contrechamp. Une autre histoire. Ailleurs.

vendredi 20 janvier 2017

Qui suis-je ?


Qui suis-je ? Ce n'est pas un portrait chinois, mais une interrogation légitime que chacun, chacune se pose de temps en temps en se regardant dans la glace. En vieillissant on reconnaît parfois l'un de ses parents. Certains soirs on croit voir le jeune homme ou la jeune femme que nous avions été ou que nous avions rêvé d'être. D'autres matins on voit, comme disait Cocteau, "la mort travailler comme les abeilles dans une ruche de verre". On peut aussi s'y atteler chaque jour, comme je le fais dans cette colonne, sachant bien que j'aurais beau écrire sur tous ceux et celles dont les œuvres suscitent ma solidarité je ne fais que dessiner mon portrait en creux.

" Au bout de quelques jours où le téléphone ne sonne pas je me demande pourquoi tant de musiciens que j'ai invités me renvoient rarement l'ascenseur. J'ai rêvé qu'ils ou elles m'invitent sur scène ou en studio. Mais savent-ils ce qu'ils pourraient me demander ? Peut-être mon instrumentation est-elle trop étrange ? A-t-on jamais vu un pupitre de guimbarde ? Les sons électroniques sont-ils trop abstraits pour être imaginés ? Les bruitages qui font sens effraient-ils celles et ceux qui préfèrent rester dans le flou ? Il existe si peu de camarades à pratiquer les machines que j'ai appris à apprivoiser. Mon ancienneté est-elle encore trop récente ou fais-je déjà figure de dinosaure ? Dois-je continuer à souffrir de cet avant-gardisme systématique qui me tient éveillé ? Un ami producteur me confia un jour qu'à la vue de ma réussite matérielle personne ne pensait que je ressente le besoin d'être sollicité. Est-ce le lot des meneurs de se voir laissés à leurs œuvres ? Être un agitateur ou un indépendant isolerait forcément ? Combien d'artistes au profil proche du mien se trouvent confrontés à la même alternative : il leur faut être à l'initiative des choses s'ils veulent continuer à exister.
Ce n'est pas parce que je m'intéresse aux autres et que je défends leur travail que j'endosse la veste du journaliste. J'ai toujours rappelé que les qualités qui permettent de continuer sont la persévérance et la solidarité. La persévérance se comprend d'elle-même. La solidarité est une démarche essentielle pour ne pas s'enfermer dans une tour d'ivoire ou une cabane au fond des bois ! Face aux mauvaises nouvelles qui ne peuvent manquer de se produire, les amis sont les seuls à vous empêcher de sombrer. Je leur dois tant. C'est aussi une valeur morale qui tient à mes jeunes années, lorsque l'imagination était au pouvoir et que les anciens ne craignaient pas de nous transmettre leur savoir. En partageant avec les plus jeunes j'apprends autant d'eux que je leur ouvre de portes. "

Ces propos avaient été probablement motivés par des projets annulés, faute de subsides. Je tournais en rond, pestant de ne pouvoir me rendre utile, pensée déplacée au vu de mon incessante suractivité ! Se sentir désiré aide à avancer. Mes articles quotidiens me donnent néanmoins la satisfaction d'avoir fait quelque chose, même les jours de vache maigre. Quelle impatience ! Aussitôt ces lignes ressassées le téléphone sonne et de nouvelles perspectives me sourient. J'ajoute que, parti transmettre (la bonne parole) à Strasbourg où les étudiantes sont pleines d'une énergie qu'elles me renvoient à leur tour, le doute se dissipe. Il n'empêche...

jeudi 1 décembre 2016

Vertiges


J'ignore à quoi cela tient, mais lorsque je me suis réveillé au milieu de la nuit la chambre tournait sur elle-même. J'avais pourtant les yeux fermés. C'était l'obscurité qui chavirait. En les ouvrant c'était pire, rien n'était stable, tout filait sur les côtés. C'est passé en me levant, mais chaque fois que je m'allongeais les vertiges reprenaient de plus belle. Je suis descendu consulter Internet au rez-de-chaussée. Certains sites sont plus rassurants que d'autres. Comme je n'ai ni migraine ni acouphènes ni rien d'autre que la Terre qui chavire lorsque je me baisse je ne m'inquiète pas trop. L'ostéopathe pense que c'est une artère qui a été comprimée sous l'occiput, soit lors de mon opération dentaire avec greffe osseuse, soit lors de ma dernière séance de kiné Mézières. Il me manque tout de même une incisive supérieure au milieu du sourire. Je sens bien le déséquilibre afférent, que j'enfile ou pas la prothèse, une dent collée sur un palais en plastique accroché aux canines. Les vertiges ne sont pas permanents. Je croyais même en être débarrassé. C'est revenu, mais cette fois le sol tanguait comme si j'étais sur le pont d'un navire. Je m'en fiche, je n'ai jamais eu le mal de mer. Et puis cela ne m'empêche pas de lire, alors je me plonge dans La mort nomade, troisième volume d'Yruldegger de l'écrivain Ian Manook.

mercredi 16 novembre 2016

Moins incisif


Je déprime très rarement, mais parfois un réseau d'émotions me pousse à une tristesse qui m'envahit sans désir de la vaincre. Pour en arriver à cet état il faut que les attaques se portent sur plusieurs fronts, sans que j'en sois forcément la cible. Quantité d'évènements sont susceptibles de m'affecter, de la compassion individuelle jusqu'à l'état du monde. Les défenses immunitaires affaiblies, le risque est de tomber malade.
Moment mal choisi, car je dois subir une grosse opération dentaire en fin d'après-midi. Cette intervention qui s'étalera sur plusieurs mois n'est peut-être pas étrangère au blues qui m'envahit. La perte d'une incisive est certainement symbolique. Comment mordre sans ? Grrr ! Lorsque j'étais en neuvième, l'équivalent du CE2, trois garçons plus âgés m'avaient renversé accidentellement dans la cour de récréation. La dent cassée que le Docteur Lessault avait remplacée lorsque j'atteins 22 ans avait tenu une trentaine d'années, mais le dentiste suivant avait mal rebouché le conduit et une infection récurrente m'oblige à ajouter un nouvel implant au centre de ma mâchoire supérieure. L'opération est compliquée. La perspective de la greffe osseuse ne m'enchante guère, mais je n'ai pas le choix et je vais devoir porter un appareil en attendant la cicatrisation. J'ai la chance de posséder de magnifiques exostoses où la chirurgienne va pouvoir puiser la matière première.
Cela n'explique pas tout. Demain j'aurai probablement déjà évacué ma peine. Pessimiste gai, je brûle d'un soleil intérieur qu'il faut tout de même ranimer de temps en temps. J'ai ajouté cette phrase pour n'inquiéter personne, surtout après avoir choisi ce Saint Jérôme du Caravagge photographié Galerie Borghese pour illustrer mon article, icône d'ailleurs très positive...

jeudi 10 novembre 2016

Envol


Prendre de la hauteur. Changer d'angle. Renverser les apparences. Nous en avons bien besoin lorsque le monde marche sur la tête. Je me souviens de mon baptême de l'air, j'étais enfant, toute la famille était montée dans un petit coucou, à l'époque les voyages en avion étaient rares. Plus tard j'ai fait la même chose en parapente, mais cette fois je suis parti en duo avec un pilote.


Départ à skis ! La pente semblait si raide qu'elle était presque abrupte. Extrêmement impressionnant. Après avoir décollé, tout file, ça plane, la peur se dissipe, c'est merveilleux, la neige ne fond pas plus que mes ailes, Icare est vengé... En écoutant le son de ce que j'ai filmé, j'ai beau répéter que tout va bien, je ne trouve pas le ton de ma voix très rassuré. L'atterrissage se fera les pieds en l'air, sans douleur. Je n'ai jamais essayé le parachute ni le saut à l'élastique, mais j'ai ingurgité et fumé des trucs bizarres qui m'ont envoyé dans les airs. J'aime les voyages parce qu'ils pulvérisent souvent mes idées préconçues, des idées reçues. Certains n'étaient pas toujours agréables, loin s'en faut, surtout dans les zones de guerre, mais j'ai toujours appris du déplacement. Il ne faut jamais craindre ce que l'on ignore. Ces temps-ci nous ne serons certainement pas au bout de nos surprises !

vendredi 14 octobre 2016

Oulala a un nouveau copain


Xavier et Corinne sont venus dîner accompagnés du nouveau pote d'Oulala qu'ils ont laissé en partant. Pendant les premières semaines de sa vie nos amis l'ont appelé Jean-Jacques pour le différencier de ses trois frères et sœur ! Pour l'instant nous l'avons baptisé Django... Il est tout gris et tout doux avec deux yeux noirs et jaune, et l'air un peu ahuri. Mais ce peut être trompeur, car découvrir sa nouvelle maison est une épreuve à passer, surtout lorsque l'on est reçu par une jeune harpie qui dévoile un visage qu'on ne lui connaissait pas. Jusqu'ici, Oulala n'avait eu à faire qu'à des chats plus âgés qu'elle. Confronté à un petit minet elle l'a coursé sous les divans et dans le jardin en lui crachant quelques invectives qui ne semblaient pas être de bienvenue. Même impressionné, le petit ne s'est pas démonté, grondant et grimpant. Conclusion : comme tout le monde a plutôt une bonne nature, cela va se tasser probablement rapidement, mais tous les quatre nous avons eu une nuit très courte.


Comme nous n'avons plus l'âge de nous rouler par terre toute la journée, Oulala s'ennuyait. De temps en temps elle rendait visite à Pipo qui habite en face et qui lui retournait la politesse. Nous avons donc pensé que deux chats ne nous causeraient pas beaucoup plus de travail qu'un seul. Mais je ne pouvais m'empêcher de penser au film de Tex Avery de 1946 où Lonesome Lenny n'arrête pas de se lamenter en marmonnant "Gee, I wish I had a friend...", sous-titré "J'aimerais bien avoir un copain...".

mercredi 12 octobre 2016

Direct le platane


Souvent je prends des photos sans savoir à quoi elles serviront, mais j'ai toujours les illustrations du blog à l'esprit. Dans le passé, cela fait tout de même douze ans que je publie un article par jour, lorsque j'étais sec je regardais les images que j'avais mises de côté pour voir si l'une d'elles m'inspirait. Ces dernières années j'ai écrit de plus en plus de chroniques, disques, DVD, bouquins, comptes-rendus d'expositions... Lorsque je voyage il y a une évidence, mais, sédentaire, je risque de tourner en rond, du moins sur l'écran de mon ordinateur.
Il y a trente ans j'aurais écrit "sur le papier", mais les temps ont changé. J'ai rempli des cahiers entiers, de pensées intimes, d'ébauches de projets, de croquis, de choses à faire, près de quatre-vingt. C'est comme ma base de données. J'ai commencé par recopier les notes de pochette des disques que j'empruntais à des copains et que j'enregistrais sur bande magnétique, puis sur cassette. Pareil pour les émissions de radio que je cochais sur Télérama. J'ai fait des fiches par artiste, renvoyant aux numéros de bande. Et puis un jour il a fallu tout recopier sur FileMaker Pro, comme le carnet d'adresses. Aujourd'hui j'ai abandonné cette nomenclature, me fiant dangereusement au champ de recherche de Spotlight. Le problème, c'est que c'est réparti sur plusieurs disques durs externes de 3 To. Les anciens fichiers sauvegardés sur CDR, puis DVDR, sont indexés sur Tri-Back-Up, mais les plus récents ?
De toute manière j'ai emmagasiné beaucoup trop de choses. Il faut que je me débarrasse de quantité de livres que je ne relirai jamais et de disques que je n'écouterai plus, jeter les centaines de VHS qui encombrent mes étagères, donner mes collections de revues (Actuel, L'Art Vivant, Photo, Zoom, 40 ans de Cahiers du Cinéma...) si je n'arrive pas à les vendre. Je garde les livres d'images, la poésie, les auteurs qui m'ont façonné. Les vinyles ont déjà été expurgés, mais je conserve le classique et le contemporain, le rock et le jazz qui me bottent encore, la chanson française et la voix des auteurs, les disques de mon enfance et les trucs les plus bizarres. Cela constitue encore un sacré métrage et son poids lourd. Je vendrais bien ma collection de timbres, mais je ne sais pas à qui m'adresser sans me faire arnaquer. Il faut aussi grimper au grenier et faire de la place. Il y a là de vieux vêtements, des cartons vides, mais aussi toutes les archives d'Un Drame Musical Instantané, des kilos de partitions et de coupures de presse. Cela demande beaucoup de courage.
Je regarde le vieux platane de La Ciotat dont les feuilles d'automne envahissent la terrasse et le gravier. C'est peut-être avec cela que l'on faisait du papier ? Je regarde le vieux platane et je me dis que les arbres sont une des rares choses qu'il faudrait préserver. Le reste n'est que vanité.

mercredi 5 octobre 2016

Cultiver son jardin


Lundi et mardi, après un puis deux articles sur des disques qui viennent de sortir, je n'avais pas envie que l'on me prenne par erreur pour un journaliste. D'autant que les semaines passées j'avais chroniqué ceux d'André Minvielle, Michèle Buirette, Daniel Erdmann, Ursus Minor, l'ONJ, plus l'exposition Hergé au Grand Palais et celle sur le rêve à Marseille, sans compter les DVD, etc. Mon actualité de compositeur étant plus calme depuis la rentrée de septembre, je ne m'activais pas moins en studio où je prépare plusieurs albums...
C'est donc au jardin que je me retrouvai face à moi-même, moment de détente que j'alterne avec la position allongée sur le dos, comme me le conseille mon kiné Mézières. Le matin et/ou le soir je profite du sauna que nous venons d'y installer et qui m'oblige à rester tranquille pendant une bonne vingtaine de minutes !


Car je ne tiens pas en place. Hyperactif, incapable de procrastination, je fais ce qui est à faire à l'instant où j'y pense ou si l'on me sollicite. Cela commence très tôt le matin alors que j'éteins bien tard le soir. L'automne m'occupe aussi à balayer les feuilles qui se ramassent à la pelle. Le charme perd ses fleurs, et persifleur, je dirais que le vent est tel qu'il en tombe autant derrière moi que j'en balaie devant. Elles ressemblent à de minuscules feuilles d'érable à trois folioles. Je lis que ce sont en réalité des fruits, akènes ligneux de 3 à 6 mm de long, attachés à une bractée en forme de feuille trilobée qui forme une aile favorisant leur dispersion... Je déverse tout cela dans le compost que Françoise a installé intelligemment et qu'alimentent gentiment deux ou trois voisins.


Je fuyais le journalisme et me voici botaniste (ou composteur de musique, comme le suggère ma cousine Susy), m'éreintant stupidement alors que Fiona m'a délivré une séance géniale de shiatsu le matin-même. En ce qui concerne mes articles, je tiens à préciser encore une fois qu'il s'agit pour moi d'un acte militant face à la faillite de la profession. J'adore découvrir de nouveaux talents, défendre des artistes méconnus victimes de l'injustice du système, donner un coup de pouce aux plus jeunes, en résumé transmettre avec la même énergie et la même foi ce que les aînés qui ne sont plus là ont eu la générosité de me léguer. Pensée récurrente à mon papa qui vit au dessus de mon épaule comme un Jiminy le criquet, à Frank Zappa qui m'a mis le pied à l'étrier, à Jean-André Fieschi qui m'a tant appris et donné le moyen de continuer à apprendre, à Bernard Vitet qui fut mon camarade et mon complice pendant plus de trente ans... Les autres se reconnaîtront dans la longue liste cachée sous les crédits de drame.org !


Je me réfugie donc dans la petite baraque au fond du jardin pour suer un bon coup avant douche glacée. La pseudo chromothérapie me suggère de choisir le rouge lorsque je souhaite doper mon métabolisme et le bleu pour me reposer. Voilà ainsi plusieurs nuits où je dors d'une traite pour avoir branché les infrarouges après le film, un peu avant d'aller me coucher... J'ignore si le sauna me fatigue ou me dynamise, ou peut-être les deux, mais je me sens incroyablement mieux depuis quelque temps, malgré les mauvaises nouvelles que l'actualité ne cesse d'apporter et qu'il est indispensable de combattre, même en pure perte.

mardi 13 septembre 2016

Ouh la la !


Voyant certains vieux se figer dans le temps, j'avais demandé à ma fille de me prévenir si elle me sentait glisser vers le gâtisme. Il faut dire que ma propre mère tourne en boucle depuis quelques années. Elle ne s'intéresse plus à grand chose, regarde les jeux télévisés et les infos, ne lis plus de livres et m'appelle tous les jours à la même heure en me posant les trois mêmes questions : "Quoi de neuf ? Tu as du travail ? As-tu des nouvelles de ta fille ?". Comment aurons-nous évolué dans vingt ans ? De quoi s'interroger, voire s'inquiéter de l'avenir !
Elsa lance donc une alerte qu'il me faut bien entendre et assimiler. Deux points la préoccupent particulièrement, le fait que je me plaigne systématiquement et notre surinvestissement pour notre jeune chatte Oulala. J'ai maladroitement pris l'habitude de répondre sincèrement à la question "comment ça va ?" sans pour autant entrer dans des détails scatologiques. Ma vie ayant globalement été jusqu'ici une partie de plaisir, j'en ai probablement honte vis à vis des camarades qui galèrent et je crois de bon ton de placer quelques bémols à ma partition en mode majeur. C'est stupide à plus d'un titre. Connaître mes petits bobos n'intéressent pas grand monde, personne n'a envie de savoir, c'est barbant, et les plus flippés ne sont pas dupes du grand écart avec ce qu'ils ont à subir. J'ai donc décidé de faire des efforts pour voir la vie en rose, de l'exprimer publiquement, sauf les jours les plus fastes qui s'écriront soit en rouge et noir, soit en se fondant dans l'arc-en-ciel. Je pourrais aussi apprendre la discrétion, mais je crains que ce ne soit incompatible avec le fait de tenir un journal extime, ceci en lien direct avec mon caractère public qui s'épanouit dans le partage et la transmission.
Deuxième point (dans ma gueule !), notre investissement disproportionné pour Oulala s'explique certainement par l'absence d'enfants à la maison. Je pense sincèrement que c'est un passage relatif aux récentes de Scotch et Ulysse et à la jeunesse de la demoiselle. Ça y est, je glisse illico vers un anthropomorphisme qui fait rigoler les amis ou qui s'inquiètent pour notre sénilité précoce. Il va donc falloir que je m'oblige à lâcher du mou et à laisser la chatte vivre sa vie sans que nous nous croyons obligés d'être sur le qui-vive à chacune de ses disparitions.
Rien de trop grave, les autres voyants d'alerte semblant éteints, pour l'instant. Nous continuons à nous exploser dans nos créations et nous apprenons à prendre le temps de vivre, ce qui, d'une certaine manière, est aussi un travail. Nous sommes aussi très entourés, partageant des moments merveilleux avec les amis. J'ai chaque jour l'impression de mieux profiter de la vie et de réduire les moments désagréables au strict minimum. Il paraît que cela ne suffit pas. Mais est-ce jamais suffisant ? Quant aux bonnes intentions, ce n'est pas gagné. L'analyse n'est qu'un premier pas qui ne préjuge en rien de la résolution des faits.

mardi 19 juillet 2016

L'enregistreur à fil


Je n'ai jamais entendu ce que mon père avait enregistré à la fin des années 40 sur un magnétophone à fil. Sans l'appareil il est évidemment impossible d'écouter ce qu'il y a sur la bobine de fil magnétique retrouvée à sa mort. Tout s'est probablement effacé avec le temps, mais je la garde précieusement et la regarde encore souvent, là où elle est posée, devant mes livres de musique. Les fils avaient été vite remplacés par des bandes qui à leur tour disparaitront à l'ère du numérique. Lorsque le fil cassait on faisait un nœud. J'en ai trouvé quelques uns en déroulant le fil de ma mémoire. Prennent alors forme les sons de mon enfance, bien que ceux-ci l'aient anticipée. La voix de papa et ses pleurs de rire, le bruit des automobiles de l'époque, le bulldog factice du passage des Panoramas qui terrorisait ma petite sœur, les jeux d'arcade à monnayeur des grands boulevards, en particulier un ours sur lequel il fallait tirer avec une carabine et qui s'animait en grondant. Sur les flancs de la pesante bobine de métal est inscrit en relief " Gilby Wire S.A. - Topphet M ", mais la machine que je découvre derrière les grilles de l'exposition sur la Beat Generation au Centre Pompidou est une Webster-Chicago "portable" de 1945. C'était donc à cela que ressemblait l'appareil susceptible de m'extraire du labyrinthe familial ou de faire revivre les disparus. Il ne me reste qu'une drôle de bobine. La mienne, béate, forte d'imaginer ce que l'aimant eut pu révéler.

→ Exposition Beat Generation, Centre Pompidou, jusqu'au 3 octobre 2016

mercredi 22 juin 2016

Trait d'union


Après le gag spamé d'hier je place une vraie photo de moi pour illustrer l'article du jour.
Y avais-je déjà pensé ou bien a-t-il fallu soixante ans pour que je comprenne mon trait d'union ?
Ma mère qui avait deux sœurs et une vingtaine de cousines était persuadée qu'elle accoucherait fatalement d'une fille. Elle avait donc choisi le prénom de Claire et aucun pour le petit garçon qui s'est présenté. Jacques leur paraissait acceptable, mais au dernier moment mes parents se sont souvenus qu'il y en avait déjà un en Lorraine du côté de mon père. Pris de court, ils ont accolé Jean, prénom de mon père, et le Jacques envisagé. Les prénoms composés ne sont plus à la mode, mais cela se faisait beaucoup dans les années 50. À douze ans, envoyé aux USA pour apprendre l'anglais, je découvre que pour les anglo-saxons Jack est le diminutif de John. Plutôt que devenir bègue ou schizophrène j'ai appris à danser d'un pied sur l'autre et mon trait d'union s'est transformé en articulation. N'ayant aucune culture religieuse, Sainte-Thèse et Anti-Thèse se sont incarnées dans une dialectique capable de produire un Discours de la Méthode qui me soit propre. Je le suis resté dans mes œuvres, même les plus hirsutes. De même ma quête fusionnelle ou mes aptitudes à partager avec d'autres le bonheur de faire marquent explicitement un trait d'union.
Quant à Gaston, mon second prénom que je dois à mon grand-père "mort pour la France" et que la douche à gaz m'empêcha de connaître, je le cachai soigneusement, car à l'époque il symbolisait les garçons de café. Aujourd'hui Jean-Jacques est d'un autre temps, anachronisme que j'assume de mieux en mieux avec l'âge, et Gaston serait du meilleur goût !

dimanche 12 juin 2016

Newsletter de juin (extrait)