Jean-Jacques Birgé

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vendredi 17 septembre 2021

Prix de Camaraderie


Lorsque j'étais enfant, l'école communale distribuait des Prix en fin d'année à tous les bons élèves. S'il en est un que je n'ai jamais eu et ne pourrais jamais obtenir, malgré tout l'amour du monde que j'aurais pu offrir, c'était celui de camaraderie pour lequel mes condisciples votaient "démocratiquement". Pour y avoir droit, j'avais déjà remarqué qu'il ne fallait pas trop se faire remarquer. Le premier ou le dernier de la classe n'avaient donc aucune chance de se le voir attribuer, trop jalousés par le reste des petits garçons, que ce soit à cause du succès scolaire de l'un ou du vent de liberté insouciante qui soufflait sur l'autre. Cela peut paraître invraisemblable, comme venu d'un autre âge, mais toute ma scolarité, de l'école maternelle à la terminale, s'est exercée sans aucune mixité. École de garçons, en blouse grise et porte-plume, et lycée de garçons, t'ar ta gueule à la récré ! À l'école Théodore Deck rue Saint Lambert, ils avaient tous des noms assez marrants, je me souviens de Brisebras, Condevaux, Greilsamer, Fructus, Tempez... Sur toutes les photos de classe que j'ai pieusement conservées, je constate un truc étrange, Paul était absent.
En 9ème (l'équivalent du CE2), isolés par nos résultats extrêmes, Paul et moi devinrent amis. Sa maman était concierge et son père d'origine antillaise le faisait assimiler à un "sale bougnoule". Issu d'une famille où la politique était l'une des principales préoccupations, je pris illico sa défense tant sur le plan social que racial. De son côté, Paul (photo ci-dessus), qui était haut comme trois pommes, était nettement plus costaud que moi et, ne tolérant aucune agression verbale ou physique à mon égard, assumait le rôle de garde du corps. Ensemble, nous avons rêver de chasse au trésor, d'histoires de détectives et nous sommes allés aux louveteaux, dépendant des Éclaireurs de France, organisation scout laïque, où nous avons appris des milliards de choses pendant trois ans et bien rigolé. C'était mon meilleur copain. Lorsque je suis entré au lycée, je l'ai perdu de vue. Paul s'était engagé pour cinq ans dans l'armée, il avait ensuite été gardien de prison, vigile, légionnaire, pompier, il avait changé de nom, l'avait retrouvé, et lorsque j'entends sa voix au téléphone je nous revois faisant voguer des bateaux en papier dans le caniveau de la rue de la Croix Nivert. Aujourd'hui il est gardien dans un grand ensemble en province. Je ne l'ai pas revu depuis des décennies, mais je sais que j'aurai encore de ses nouvelles lorsqu'arrivera le mois de nos anniversaires, cette année ou une autre...
Si je devais voter un jour pour le meilleur camarade, Paul est certainement celui qui le mériterait.

P.S.: Paul Makloufi est décédé un mois après cet article rédigé le 21 octobre 2008, d'une chute dans un escalier. Il allait avoir 56 ans.

mercredi 8 septembre 2021

Déconstruction


Les cicatrices sont nombreuses, mais l'ouverture sur le monde tient debout, rideaux ouverts ou tirés. Il existe tant de manières de comprendre comment on en est arrivé là. Là, où cela ? "Ça" ou las, évidemment ! Cocktail d'émotions liées à l'enfance, déficit des années antérieures, révélations analytiques, prise de conscience politique, rencontres déterminantes, situation historique, mise en perspectives, libido et j'en oublie certainement dans ce dédale où l'inconscient fait le bras de fer avec le fier à bras.
Je fus longtemps handicapé par des passages colériques qui me faisaient grimper au plafond et m'écraser ensuite par terre dans une flaque de larmes. Le modèle parental était certainement responsable, mais le déclic m'était propre. Je m'empêchai d'abord d'alimenter la spirale mortifère. Il fallait remonter le temps. Lorsque j'eus identifié l'étincelle, un fort sentiment d'injustice, j'enrayai le pitoyable processus. Une lumière rouge clignotait dans mon ciboulot pour annoncer le danger. Voilà bien des années que je n'ai même plus besoin d'y faire attention. Un automatisme chasse l'autre. Mais quelles épreuves ai-je fait subir à mes proches ! La maturité permet parfois de régler son compte à ce qui ne nous appartient pas vraiment. Nos faiblesses peuvent aussi nous faire tomber entre les serres de manipulateurs, provocateurs malins qui se jouent de nous. Le travail que j'évoque permet éventuellement de s'en affranchir. De toutes les façons, on ne peut pas changer l'autre, mais seulement l'accepter, ou pas. C'est à soi de faire le boulot au lieu de l'exiger de son, sa ou ses partenaires... Passer son chemin reste une option. Aucun n'est jamais tracé pour toujours. Il est à choisir chaque matin sur la Carte du Tendre.
Ce n'est hélas pas l'unique écueil de mon équilibre, heureusement pas si précaire, mais il y a encore beaucoup de travail. Par exemple, face à un enjeu où je me sens incompétent, ou du moins fragile, je fonce tête baissée, escaladant la colline au delà de mes forces, mais incapable de m'arrêter avant d'avoir atteint le sommet a priori inaccessible. Les risques peuvent être physiquement considérables. Je n'entends plus les voix de la raison et j'avance, peut-être fier d'avoir bravé ce qui me semblait à moi impossible. Ce volontarisme est probablement l'histoire de ma vie. J'ai sans cesse cherché à contourner l'obstacle. Que ce soit au cinéma ou en musique, mes incompétences m'ont forcé à inventer des routes inédites. Longtemps j'ai caché mes agissements d'usurpateur, avant de comprendre qu'ils m'avaient ouvert une voie royale. Les autodidactes connaissent bien ce sentiment. Ce n'est pas si simple. Quelle différence y a-t-il entre l'état somnambulique de la création et l'aveuglement de l'excitation du forcené ? Quand est-on véritablement soi-même ? Est-ce même souhaitable ? On n'est jamais seul. Nous devons composer avec d'autres systèmes, d'autres personnalités, pas moins complexes.
Je m'étale dans ces billets intimes, devenus extimes par le biais de la publication quotidienne du blog. Au quotidien j'interromps trop souvent, parce que j'anticipe, à tort ou à raison, la pensée de mes interlocuteurs. Ce sentiment de prescience me joue des tours. D'où vient cette impatience à avaler le monde, accumulant un savoir encyclopédique, tant dans sa superficialité que sa profondeur ? L'impression que tout ce que l'on apprend à connaître permet d'accoucher du bon raisonnement, d'une œuvre juste. Il n'y a jamais qu'une solution, celle que chacun choisit, pas moyen de revenir en arrière. On avance, coûte que coûte. C'est pourtant dans l'écoute que réside le secret. Respectivement les interruptions ne me causent aucun dommage. Je pratique le montage, favorisant la dialectique dans tous les aspects de ma vie. Je me plante si j'oublie que ce n'est pas applicable à celles et ceux qui me font face. Chacun possède son art et sa manière.

mercredi 1 septembre 2021

Grandeur et décadence


Je me suis donc octroyé l'équivalent d'un arrêt maladie jusqu'à fin septembre, histoire de bien vivre ma convalescence. Cela me laisse le temps de laisser venir les idées sans rien forcer. J'ai une telle soif de changement, de ce côté-là je tiens le bon bout ! Tous les dix, vingt ou vingt-cinq ans je sens le besoin irrépressible de faire ma mue, inventer quelque chose de totalement inédit. L'étincelle peut surgir à n'importe quel moment. Je me souviens de la fois où j'ai mis la main sur la poignée de la porte de la cuisine de l'Ile Tudy en venant du jardin. Flash. C'est ainsi qu'étaient nés Urgent Meeting et Opération Blow Up qui renaîtront plus tard sous la forme des sessions d'improvisation rassemblées sous le titre Pique-nique au labo. Je ne sais pas pourquoi ces maigres réflexions m'ont été dictées par l'article du 30 septembre 2008 que je reproduis ci-dessous...

Après une journée à passer des coups de fil sur trois lignes en même temps, régler des détails de régie pour le spectacle de samedi et découvrir que mes problèmes de mail venaient une fois de plus de mon fournisseur d'accès Online, je ne trouvais rien à raconter de passionnant. En désespoir de cause, j'ouvre un tiroir dans lequel j'ai rangé des babioles lors de mon emménagement, des trucs qui ne servent à rien mais dont je n'arriverai probablement jamais à me défaire. Les souvenirs portent bien leur nom. Ils font remonter à la surface des histoires oubliées, des pans entiers de nos vies, anecdotes tragiques ou amusantes, petits cadeaux attendrissants, rencontres sans suite... Côte à côte, je tombe sur des reproductions des premiers dollars américains rapportés de mon premier voyage en 1965 et des paquets de cigarettes bosniaques vides, fabriqués avec des pages de livre, des emballages de savonnettes et de bas de femme recyclés. Le contraste me saute aux yeux. La misère et l'opulence. Un nouveau monde et la fin d'un autre.
Les assignats ont gardé le parfum sucré du faux parchemin, 4 dollars "espagnols" de 1778 de Caroline du Nord, trois de Rhode Island portant le numéro 2298 avec le taux des intérêts, 8 de la Baie du Massachusetts, le tout échangeable contre des pièces d'or ou d'argent... Dans la même boutique, j'avais acheté des facsimilés de la Déclaration d'Indépendance du 4 juillet 1776 et de la Constitution de 1787. Leur texture me faisait rêver, comme la carte de l'île au trésor du Capitaine Flint. Le texte ouvrait des perspectives qui se refermeraient trois ans plus tard.
Les paquets de clopes raplaplas, fabriqués avec des papiers de récupération, sont moins glamour. Il n'y avait plus grand chose à manger, mais les Sarajéviens continuaient à fumer. Allez savoir de quoi étaient faites leurs cigarettes ! Ça esquintait moins les bronches que les obus des monstres ne vous arrachaient la tête. C'est tout ce que j'avais réussi à rapporter, un billet de 5000 dinars sans valeur, un timbre-poste sans utilité puisqu'aucune lettre ne pouvait sortir de la ville assiégée et deux paires de privglovke (orthographe approximative), soit les dernières chaussettes à semelles d'une vitrine vide qui n'aurait plus de raison d'être le lendemain matin. J'ai aimé vivre avec ces gens qui n'avaient rien, partageaient tout.
Je jette tout cela en vrac sur le scanner. Le blason des États Unis s'est bien terni. À défaut d'être craints, ils ont réussi à se faire haïr par le reste de la planète. La fin d'un nouveau monde. La boucle est bouclée. Les dollars d'aujourd'hui n'auront bientôt pas plus de valeur que ces bouts de papier jaunis. Souvenirs. On gardera les meilleurs. Sans tabac, les emballages de fortune ne signifieront plus rien à celle qui les découvrira un jour dans ce capharnaüm. Heureusement, j'ai conservé trois paquets pleins, plus explicites, évidemment infumables. L'ont-ils jamais été ? Une autre fois, je vous raconterai ce qu'il y a de chimères entassées dans ce tiroir du bas.
Plus le temps avance, plus le tri devient nécessaire. Les souvenirs n'ont pas tous la même valeur. L'accumulation est étouffante. Je dois me replonger dans les archives sonores exhumées pour mon disque et que j'avais laissées de côté ces derniers jours. Là, je me laisse aller...

vendredi 27 août 2021

Atmosphère, atmosphère


Changer d'atmosphère me fait un bien fou. Pourtant rien ne me poussait à quitter mon hôtel du nord, si ce n'est le désir d'embrasser ma fille et son fils. Les attentions délicates participent à ma convalescence qui se déroule on ne peut mieux. À Paris j'étais tout autant dorloté et j'y flottais sur un petit nuage, mais mon cœur est en voyage, sur fond de ciel bleu. La cicatrice est à peine visible, comme une ride, un cou devant en surface. Hélas j'ai encore la nuque raide, m'obligeant à porter de temps en temps une minerve souple pour soulager la douleur et le poids lourd de mes pensées légères ! Je vogue ailleurs. Lis. Ris. Je regarde le passeur qui va et vient d'une rive à l'autre tandis qu'Eliott joue au ballon avec d'autres de son âge dans la pataugeoire le long de la Loire. J'ai une tendresse particulière pour les passeurs. Mon père, Jean-André Fieschi, Bernard Vitet, les femmes avec qui j'ai vécu, tous les enfants du monde, mes lectures, Cocteau, Ramuz, Schnitzler, Vercors, Michaux...
J'habitue surtout mon cerveau à la nouvelle vie qui me sourit, résurrection vivifiante, mouvement contraire à l'effondrement qui nous pend au nez. Je ne prendrai donc plus l'avion. Le moins possible, me dis-je, pour me rassurer. De même, la viande s'est raréfiée sur ma table. Plenty, More plenty et Flavour, les trois volumes d'Ottolenghi consacrés à la cuisine végétarienne, fourmillent d'idées. Je me suis donné jusqu'à fin septembre pour terminer ma mue. Imaginer une nouvelle musique est / sera si excitant. J'ignore d'où viendra l'inspiration, mais c'est une évidence. J'ai traversé ainsi plusieurs révolutions, des cercles qui passent par le même point en changeant chaque fois de couleur. Serait-ce l'orbite de la musique des sphères ?
Dragon, je renais une fois de plus de mes cendres. Pas l'impression pourtant d'avoir eu un cancer. J'étais trop calme, résigné à traverser tranquillement l'épreuve. À Saint-Louis, pendant les attentes, je méditais. Pas vraiment en salle de réveil où je suis resté six heures. C'est beaucoup. Dans ma perception diffuse et morphinée, le plafond réfléchissait un hôpital de campagne (Mash ?), dizaines de lits à roulettes les uns à côté des autres qu'on évacuait les uns après les autres, jusqu'à me laisser seul. On éteignit les lumières derrière moi au fur et à mesure que je m'enfonçais dans les couloirs et les ascenseurs. Dans l'obscurité de ma chambre je respirai enfin. Derrière le paravent Jérôme m'a parlé musique jusqu'à une heure du matin, réduisant le stress qu'avait subi mon corps pendant près de deux heures, l'égorgement. Le lendemain matin, tournez manège, nous avons fait plus ample connaissance. J'ai eu de la chance d'avoir un si bon compagnon de chambrée. C'est passé vite. Je m'étais inquiété de ne pouvoir prévenir que tout allait bien, mais les filles s'étaient connectées après avoir appelé le service chirurgical. Elles savaient. Une infirmière m'avait prêté un téléphone. Je ne me souvenais que de quatre chiffres sur les dix du numéro d'Elsa. L'infirmière a regardé le dossier.
Deux jours plus tard, c'était bon de rentrer à la maison, de serrer dans mes bras celles que j'aime. Doucement, d'abord. Depuis, je vis normalement, avec encore des petit coups de fatigue.
J'ai pris le train pour Nantes. À la gare je me suis arrêté chez Guerlais. Le Grand Beurre. Tout va bien si le cœur y est et que ma gourmandise est comblée. Mais je rentre déjà. Oh, que la vie est belle ! Qu'on ne s'y trompe pas, j'ai toujours mal à l'homme... Je ne comprendrai jamais. Sa violence, criminelle et suicidaire. Ce ne sera pas faute d'avoir essayé. Absurde. Des animaux dénaturés. Nous sommes. Je pense. Comme une bête.

mercredi 18 août 2021

Minerve


Recevoir un message d'amis qu'on ne connaît pas ou si peu, d'amis qu'on n'a pas vus depuis trop longtemps, mais d'amis qu'on aime tant qu'ils nous aident à vivre, par leurs œuvres ou leur vie, est le plus beau des cadeaux. Décrocher le combiné et entendre la voix de Robert Wyatt qui me parle soudain dans un français quasi parfait, être confronté à l'émotion de Catherine Ribeiro découvrant un article que j'ai écrit sur ses rééditions, lire une lettre de Jean Marais à qui je demandais son aide pour un texte de Cocteau ou de Vercors à qui je quémandais les droits d'une illustration sublime réalisée avant la guerre lorsqu'il s'appelait encore Jean Bruller, recevoir un Gaston époque Idées noires de Franquin dont j'espérais une pochette pour un disque du Drame, être impressionné jusqu'à liquéfaction par les voix de Hanna Schygulla ou Michel Piccoli dans le combiné du téléphone, retrouver la correspondance entretenue avec Colette Magny, Dominique Meens ou simplement mes ex, que j'ai ou non gardé le contact, réentendre sur mon répondeur les messages des êtres chers qui ont disparu, voilà qui me fait vibrer le cœur et justifie l'amour offert en partage sur cette page et ailleurs.
Aujourd'hui c'est le mail de Michael Mantler qui éclaire cette fin de journée où l'été ressemble à octobre.
Mon opération récente m'a fatigué, mais je vais beaucoup beaucoup mieux. Seul un torticolis féroce me fait encore souffrir. Depuis ce matin, sur les conseils d'un ami, excellent ostéopathe, j'enfile de temps en temps une minerve souple pour soulager la douleur que je pense bientôt envolée, renvoyer, comme le reste, au passé, longue litanie des expériences vécues dont on ne se souvient que des bons moments. C'est du moins ainsi que je vis, en scope couleurs surround. Libre à celles et ceux qui préfèrent ne se rappeler que de l'obscurité. Je comprends Aragon lorsqu'il explique qu'il aurait été un salaud s'il avait écrit autre chose que Il n'y a pas d'amour heureux en janvier 1943. Paradoxalement, le monde a beau s'effondrer, toujours, à jamais, « (...) qu'allons-nous faire, de tant de bonheur. Le montrer ou bien le taire...». L'important est que la chirurgienne ait préservé mes cordes vocales ! Lui en savoir gré. Je retirerai les strips de mon cou vendredi et entrerai dans une nouvelle phase de convalescence douce, renaissance programmée à n inconnues... Minerve donc, que je porte ce soir à mon cou, est la déesse de la sagesse, de la stratégie, de l'intelligence, de la pensée élevée, des lettres, des arts, de la musique et de l'industrie. À part l'amour, personnel, universel, franchement que souhaiter de mieux ?

vendredi 13 août 2021

Home sweet home


Fatigué mais en forme
L’intubation laisse des douleurs
et l’élégante cicatrice tire sur mon cou
L’impression d’être Boris Karloff
Fire no good
Le droit de tout faire, tout manger, tout boire
Mais pas forcément envie
J’y vais doucement

Oulala et Django n’ont presque rien croquetté en mon absence
Surtout je suis bien entouré, cajolé
vos messages y participant grandement

mercredi 11 août 2021

À l'inverse d'une anesthésie


Vous êtes tous et toutes adorables
Merci pour vos tendres messages
Je m’endormirai en pensant à vous
Et je vous saluerai au réveil…

De haut en bas, œuvres de mcgayffier, Sun Sun Yip, Arlette Martin.
D'autres métaphores en bords cadre.

mardi 10 août 2021

Post pré-opératoire


Le post qui suit est déconseillé aux personnes sensibles ne supportant pas qu'on évoque les "maladies" dont on est affligé.
Que mes ami/e/s ne s'inquiètent pas, je suis en de bonnes mains à l'Hôpital Saint-Louis où j'entre demain pour la biopsie d'un carcinome papillaire, en d'autres termes, jamais écrits nulle part pour ne pas effrayer les patients, un cancer de la thyroïde réclamant l'ablation totale de la glande sécrétant les hormones T4 (thyroxine) et T3 (triiodothyronine) régulant le rythme cardiaque, la température du corps, le poids, le transit intestinal et les humeurs (ça c'est dans le ciboulot). Lorsqu'on en sécrète trop on maigrit et on est excité, pas assez et l'on prend du poids en devenant amorphe. Passé l'égorgement, on est lié ad vitam aeternam à Big Pharma en devant s'avaler quotidiennement un comprimé de lévothyrox, dose qu'il est parfois long à évaluer pour retrouver son équilibre légendaire. J'espère donc ne pas devenir désagréable ! Ma tumeur de plus de trois centimètres, qui fut décelée chez moi par hasard (je n'ai aucun symptôme) lors d'un scanner des poumons, n'exige ni chimio ni radiothérapie. On l'appelle "le gentil cancer". Plus de 80% des personnes autopsiées pour d'autres raisons s'avèrent affligées de la sorte ! J'aurais pu vivre avec jusqu'à la fin de mes jours (ou pas en cas de métastases inopinées), mais maintenant qu'on le sait, je n'y coupe pas. La chirurgienne qui m'opérera demain matin, elle, coupe. Elle fut néanmoins incapable de me dire si je pouvais continuer à aller au sauna, alors que la chaleur (comme les bains) est néfaste à la cicatrisation. À chacun son métier, et je vois donc d'autres spécialistes qui me font prendre des remèdes de sorcière pour m'aider à lutter contre le stress. Ce stress n'est pas forcément psychologique, mais le corps reçoit tout de même une sacrée agression qui risque de me fatiguer pendant quelques jours. L'anesthésie générale ne comportant a priori aucun risque, le seul souci est de ne pas entamer les cordes vocales ou le petit nerf pharyngé à proximité (voix rauque, perte de puissance vocale, changement de tonalité !). En cas de tuile, je pourrais toujours devenir chanteur de blues.
Cette nouvelle désagréable est tempérée par d'autres évènements qui me donnent furieusement envie de me réveiller et de me remettre sur pattes aussi tôt que possible. Ma théorie des cycles se vérifie chaque fois. Les bonnes et les mauvaises nouvelles alternant sans cesse, j'ai trouvé un moyen de profiter au mieux de la vie qui m'a été offerte : je fais durer les bonnes au maximum (effet de plateau au dessus de l'axe des abscisses) et réduis les agressions (effet de gouffre pointu en bas sur celui des ordonnées), sachant qu'on est en général soi-même celle ou celui qui entretient la douleur. Tout cela s'entend d'un point de vue strictement personnel, car le rapport du GIEC confirme l'effondrement planétaire et, là, on peut toujours faire le maximum à son niveau, c'est ensemble seulement que les solutions sont envisageables.
Pendant ma convalescence, je serais heureux d'avoir la visite des ami/e/s qui prendront rendez-vous avec mon secrétariat (Marcel Carné se faisait passer pour son majordome en changeant de voix lorsqu'il répondait au téléphone). De toute manière, je suis bien entouré, malgré la période aoûtienne. Sur la photo je m'entraîne à dissimuler la future cicatrice dans les plis du cou !

Je précise que pour moi c'est une première très intéressante car j'ai eu la chance de n'avoir encore jamais subi d'anesthésie générale ni d'opération chirurgicale. À mon niveau, c'est donc très expérimental 😉
Je remercie aussi celles et ceux qui sont passé/e/s par là et m'ont permis d'en savoir plus que ce que les médecins vous expliquent !

vendredi 25 juin 2021

Dernier message avant l'autoroute


Pause estivale. Je suspends la publication de mes articles pendant un mois. Question de santé. Le confinement ne m'a pas permis de le faire comme chaque année ! Lever le pied, lever le coude, lever un lièvre, lever le camp. Je m'arrête là, pour celles et ceux qui y ont (mal) pensé. Je reprendrai vers la fin du mois de juillet. Il est possible aussi que j'apparaisse exceptionnellement si le cœur m'en dit. Mais mendier n'est pas dans mes habitudes. Au programme Saint-Étienne, la Drôme, l'Ardèche, Nîmes, Toulouse, le pays basque, Brive, c'est de l'à peu près, rien de certain. Je me laisserai porter par mes roues. La fatigue de conduire. Mes devoirs aoûtiens m'empêcheront probablement d'être aussi assidu et tout devrait redevenir normal, si publier quotidiennement depuis 16 ans ressemble un tant soit peu à la normalité, début septembre.
Entre temps j'aurai mixé la dernière séance enregistrée mardi dernier avec la harpiste-vocaliste Hélène Breschand et le batteur-électronicien Uriel Barthélémi. L'album s'intitulera Only Once avec la lune en couverture. La photo ci-dessus a été prise par Hélène à l'occasion de cette vingt-cinquième rencontre dont une des pièces figurera probablement sur le prochain disque, Keep Lab au Kino, suite et anagramme de Pique-nique au labo, à paraître début 2022. Comme chaque fois, la journée fut splendide, drôle et fructueuse. Le déjeuner était composé de saumon aux épices et flocons d'érable, potée de légumes et pâtes à la quinoa. Nous nous sommes installés le matin et avons œuvré tout l'après-midi.
À celles et ceux qui seront parti/e/s avant que je revienne, je souhaite de bonnes vacances. Prenez-en si vous le pouvez, la rentrée sera rude pour la plupart !

jeudi 24 juin 2021

Remember My Forgotten Man (1975)


Auto-portrait JJB extrait du film

Avant-dernier article avant l'autoroute !

De 1975 à 1979, je collaborai presque quotidiennement avec Jean-André Fieschi qui avait été responsable de l'analyse de films pendant mes trois ans d'études à l'Idhec (l'Institut des Hautes Études Cinématographiques devenu depuis la Femis). Je devins son assistant, en particulier pour Les Nouveaux Mystères de New York dont je tournai d'ailleurs quelques scènes et participai au montage avec Brigitte Dornès. Le film, magnifique, entièrement réalisé à la paluche, est réputé comme perdu, effacé par le temps.
La paluche était une caméra construite par Aäton, préfigurant les petites caméras que l'on tient aujourd'hui au bout des doigts, mais à l'époque des débuts de la vidéo portable, c'était révolutionnaire. Je me souviens que Jean-André était obligé de mettre le lourd magnétoscope (en quart de pouce) dans un sac à dos pour pouvoir tourner dans la rue. Cette caméra-stylo ressemblant à un gros microphone était l'instrument dont il avait rêvé, il l'avait payé à Jean-Pierre Beauviala en jetant un sac de pièces d'or sur son bureau de Grenoble.
Jean-André adorait les coups de théâtre. Cela lui portait parfois préjudice comme le jour où sa compagne d'alors, la philosophe et écrivaine C. le fit interner pour l'avoir menacée avec un coupe-papier sorti de son fourreau, comme dans un film de Feuillade. Arrivé au moment où deux malabars en blouses blanches venaient le chercher, je passai la nuit à ameuter ses amis pour le sortir de là, mais JAF s'en tira très bien tout seul. Quelques années plus tard, il me raconta l'épisode de la dague dont je n'avais pas été témoin, ajoutant que "c'était la preuve qu'elle n'aimait pas l'opéra". Ce n'était pas toujours facile de vivre avec lui, mais j'étais le protégé de la famille et partageais leur vie pendant quatre ans de bonheur où mon "maître" m'apprit le cinéma (suite de mes études), la littérature (je commençai à lire), la musique (me faisant connaître les musiques classique et contemporaine, l'opéra, le jazz et le free, etc.) et surtout la méthode qui me permettrait d'avancer seul dans la vie et dans mes métiers. De C., j'appris ce qu'était la psychanalyse. Grâce à eux, je rencontrai un nombre impressionnant de sommités et de célébrités. À leur séparation, C. coupa tous les ponts, m'accusant d'avoir fourni à son compagnon les champignons hallucinogènes qui brisèrent leur couple. Comme s'ils avaient besoin de cela ! JAF était un forcené, capable d'abattre un travail phénoménal en une seule nuit comme de rester muet pendant des jours.
J'avais le privilège de partager tous ces instants et je me suis demandé longtemps ce qu'il trouvait dans ce petit jeune homme de dix ans son cadet. Je faisais. Comme un passage à l'acte. Malgré mon jeune âge, je produisais, sans répit, et je me produisais, avec enthousiasme et en toute indépendance. La musique le permettait mieux que le cinéma. Question de budget. La vidéo domestique n'existait pas encore. Il y passa lorsque les petites caméras apparurent sur le marché et devint enfin réalisateur, après avoir travaillé comme journaliste aux Cahiers du Cinéma, au Monde, au Nouvel Obs, etc. Il avait également été chargé de la production à Unicité, la boîte audiovisuelle du Parti Communiste. Il me mit là aussi le pied à l'étrier en me commandant des musiques et des partitions sonores pour des audiovisuels de Michel Séméniako, Claude Thiébaut, Noël Burch, Marie-Jésus Diaz, Daniel Verdier, etc. Mon premier travail de "collaboration" (mi-anar mi Trotsk, je n'étais que "compagnon de route") sera le disque 33 tours 1975, l'Année de la femme réalisé par Charles Bitsch. Pour les arrangements j'avais engagé Bernard Lubat qui me fit ensuite rencontrer Michel Portal, mais ça c'est une autre histoire. J'avais déjà produit Défense de et fondé GRRR. Jean-André avait réalisé plusieurs Cinéastes de notre Temps sur la Première Nouvelle Vague (avec Burch), le jeune cinéma italien et le meilleur film jamais tourné sur Pasolini, Pasolini l'enragé... On l'aperçoit dans Alphaville dans le rôle du Professor Heckell (Comolli était Jeckell).
Ma dette envers Fieschi est inextinguible. Initié lui-même par l'écrivain Claude Ollier, il me transmit à son tour tout ce qui lui était possible. D'autres avaient probablement précédé, d'autres suivront. C'était un passeur. Pourtant il était incapable de parler à plusieurs personnes à la fois. Amateur du secret, il avait besoin d'une complicité exclusive. En vieillissant, il semblait avoir limité ses attitudes suicidaires : plus d'une fois il détruisit, la veille d'une présentation, ce qu'il avait patiemment et majestueusement élaboré. J'étais le pare-feu, dévoué au point de traverser Paris au milieu de la nuit. Notre collaboration prit fin à Venise qu'il me fit découvrir comme cadeau d'adieu. La grande classe. [Il mourut hélas le 1er juillet 2009 à São Paulo lors d'une conférence sur Jean Rouch. Disparus aussi Brigitte Dornès, Claude Thiébaut, Daniel Verdier, Claude Ollier, Jean-Pierre Beauviala...].


Toute cette histoire pour en arriver là, à ces bribes filmées en 1975 dans mon appartement du 88 rue du Château à Boulogne-Billancourt. Remember My Forgotten Man est un film expérimental tourné à la paluche, sans montage. Des rushes d'aucun projet. Brigitte a sauvé la bande 1/4 de pouce en faisant un report sur VHS avant qu'elle ne s'efface. Je l'ai plus tard transcodé numériquement. D'une durée de 26 minutes, il est en deux parties pour des questions purement techniques liées [à l'époque] à DailyMotion.


Au début, on entend Jean-André, qui m'a exceptionnellement prêté la Paluche pour le week-end. Les amis qui figurent sur Remember My Forgotten Man sont Philippe Labat, mon colocataire d'alors et grand ami, disparu pour avoir sombré dans l'héroïne, Thierry Dehesdin, qui est toujours photographe et avec qui j'ai partagé l'aventure du light-show, Sylvie Sauvion, que j'espère revoir un de ces jours, le chien Zappa, et d'autres dont j'ai oublié le nom ou que je n'ai jamais rencontrés. La partition sonore est celle de l'époque, musiques que nous écoutions à la maison, références de notre éclectisme.

Article du 29 août 2008

La chanson Remember My Forgotten Man interprétée par Joan Blondell est extraite du film Goldiggers of 1933 réalisé par Mervyn LeRoy. À la fin, la chanteuse Etta Moten reprend le flambeau...

vendredi 11 juin 2021

Réapprendre à marcher


on dit qu'un artiste raconte toujours la même histoire
elle prend diverses formes selon l'humeur du moment
selon les époques
secrète, pour tous, même à celui qui la transmet
avant que les répétitions ne la figent

il cherchera les fausses coïncidences
et feindra de s'en échapper
lignes ajoutées, effacées, raturées
son double projeté sur le blanc de la page
mais rien ne se voit ni ne s'entend
cent ans, ça c'est fait
petite introduction en préambule à mon prochain disque d'alors

sans savoir par où commencer
au su de la densité du passé
recommencer
pour quoi
pour ne pas me répéter
et ne pas répéter
improviser
ajuster les mots écrits treize ans plus tôt

c'est là que l'histoire commence
qu'elle recommence
parce que les temps ont changé
et que l'on a enfin identifié sa latitude
j'ai fouillé les paysages, récupéré quelques rythmes
sans savoir quand ni combien de temps cela prendrait
je venais de rentrer dans la baignoire
c'est ici que mon histoire a commencé
je l'ai reconnue

déjà pourtant ça ne se fait plus
chauffé je me termine à l'eau glacée
l'histoire, toujours la même
souvent rêvée, bien vécue
elle s'améliore
même s'il y a tout à faire
défaire, refaire l'histoire d'un petit bonhomme
c'est ainsi que je me vois
mais ce n'est qu'une histoire

1964-2008-2021

lundi 24 mai 2021

Les mains d'un homme dans les épinards


Il n'y a pas que les mains d'une femme dans la farine. On peut rêver de celles d'un homme dans les épinards. J'ai fait des pieds et des mains pour prendre les miennes dans l'évier en train de laver les légumes de l'Amap, exquisement frais, sans aucun pesticide, ni même bio. Pied en équilibre instable et retardateur. Si ma chemise m'a donné l'idée du cliché, j'aime photographier mes mains plus que mon visage, même s'il n'y a pas que mes mains qui font des choses bien. Ce matin, je chante donc Nougaro et Lapointe ! Souvent dans mes portraits je fais rentrer mes mains dans le cadre. Je n'ai jamais été un fan des bustes manchots. Intellectuel par goût et nécessité, j'ai l'habitude de dire que je suis un compositeur qui met les mains dans le cambouis, alors que je déteste ce qui les salit, soit peu bricoleur pour un sou. L'évier est d'ailleurs source de gerçures nocives à mes précieux doigts de musicien, or ganté je perds ma sensibilité ! Je ne conçois la musique que dans le geste instrumental. Mon souffle ne me permet plus de mettre en valeur mes pieds de danseur électrique, alors j'associe souvent mes mains à mon sourire, m'interrogeant également sur l'expression de mes yeux et de ma bouche. Mes oreilles et mon nez sont moins malléables. J'arrive à faire bouger mes narines, mais mes oreilles ne sont sensibles qu'au son du corps. Bon, ce n'est pas tout ça, il faut que je passe en cuisine. L'Essentiel de Chartier me suggère ail noir, parmesan, curry, et surtout curcuma, parmi les ingrédients que je possède en magasin. Pour accompagner les épinards, il conseille bière brune ou vin blanc (Chardonnay, Riesling...). Je vais éviter. L'alcool au déjeuner me fait roupiller l'après-midi, et j'ai besoin de tous mes sens !

jeudi 20 mai 2021

Un bourgeon sur mon arbre


L'article date d'il y a déjà 13 ans. Elsa était alors contorsionniste sur trapèze. Probablement une manière de se démarquer de ses deux parents musiciens. Au Cabaret Sauvage elle était la cerise sur le gâteau du Vrai-Faux Mariage de La Caravane Passe. Avec le temps, elle est devenue chanteuse. En fait, elle chantait depuis toute petite. Lorsqu'elle avait 9 ans, Bernard Vitet et moi lui avions écrit tout un album qui n'est jamais sorti. À cet âge la notoriété est pernicieuse. À 11 ans elle avait enregistré Vivan las Utopias ! avec Un Drame Musical Instantané pour l'album Buenaventura Durruti chez nato. Juste une chanson.


Elle a donc cofondé le groupe Odeia avec Lucien Alfonso, Karsten Hochapfel et Pierre-Yves Lejeune (leur version d'Alifib est encensée par Robert Wyatt), tourné le spectacle Comment ça va sur la Terre ? près de 200 fois avec sa mère, Michèle Buirette, et la percussionniste Linda Edsjö, interprété Micaela dans Carmen de Bizet adapté par l'Orchestra di piazza Vittorio, incarné le premier rôle chanté du Dernier Livre de la Jungle avec l'Orchestre Philharmonique et le Chœur de Radio France, chanté les Chroniques de Résistance dirigées par Tony Hymas avec Frédéric Pierrot, Nathalie Richard, Desdemona, François Corneloup et le trio Journal Intime, enregistré Petite fleur avec Ursus Minor et Parenthèses pour Tim Le net, et plus récemment elle a participé au Spat'Sonore pour Des Madeleines dans la Galaxie, et a monté avec Linda le duo Söta Sälta pour les spectacles Comme c'est étrange, dont le CD vient de recevoir le Grand Prix de l'Académie Charles Cros, et J'ai tué l'amour, ces trois derniers se retrouvant fin juin au Théâtre Dunois (réservez, il reste encore quelques places).



SAGES PASSAGES
Article du 20 juillet 2008

Très jeune, j'aidais mon père à corriger l'annuaire Qui représente qui ? pendant la période des vacances. Comme son bureau était sis 1 rue Turbigo, nous nous promenions souvent dans les Halles Baltard et il m'emmenait déjeuner au Pied de cochon. Lorsque j'avais 14 ans, il me trouva des boulots d'assistant chez Tadié Cinéma dont les studios étaient rue des Peupliers à Boulogne-Billancourt, à quelques numéros d'où nous habitions. J'ai ainsi passé une semaine à souder des câbles XLR, me dégoûtant définitivement de ce genre d'activité et du bricolage en général. Plus tard, j'assumai le rôle de second assistant sur My Old man, un moyen métrage américain inspiré d'Hemingway. Je faisais le traducteur, tenais le clap et m'occupais de toutes les basses besognes. Le film se déroulait sur les champs de course d'Auteuil et Maison-Laffite... Lorsque j'obtins mon permis de conduire, j'accompagnai Philippe Arthuys pour une tournée où il présentait un mur d'écrans pour Renault. À Nantes, je me retrouvai au volant d'une Alpine, je crois ne pas avoir dépassé la seconde vitesse !
À ma sortie de l'Idhec, Papa voulait absolument m'aider dans mes recherches de travail. Il avait connu nombreux producteurs, réalisateurs et comédiens, mais je déclinai toutes ses offres, craignant que ses contacts datent beaucoup trop, et donc qu'il soit pris pour un ringard, et moi avec...
À son tour, ma fille Elsa Birgé n'a jamais voulu que je l'aide en quoi que ce soit dans ses démarches professionnelles. Elle ne veut devoir sa "réussite" qu'à elle-même. Cela ne nous empêche, ni sa mère ni moi, chacun de notre côté, de rêver réaliser quelque chose avec elle. [... Sur son site elle vient] de créer deux nouvelles pages de photos prises par Gérard Harten et de coller une nouvelle vidéo où elle évoque son travail. J'ai bien rigolé en l'entendant raconter : "Mes parents ne savaient pas trop quoi faire de moi. Ils se sont dits on va lui faire faire du sport, donc ils m'ont casé à l'École du cirque..." Ou à la fin lorsqu'elle rit en revendiquant "du caractère et pas qu'un peu !"

vendredi 30 avril 2021

Les parallèles se croisent à l'infini


Personne ne monte, personne ne descend, on ne voit pas le bout de la ligne, mais je frappe tout de même. Entrez ! Très bien, et maintenant, qu'est-ce que je fais ? C'est une question d'équilibre. On ne part plus ? Demi-tour. Pas (de) photo. Au pas. Comment faire autrement ? Sur un rail ou les traverses, mais pas sur le ballast, en aucun cas. Comment faire ailleurs ? Le chemin. Où, quand, comment ? C'est trop. Top. Top. Et le chat, c'est une colle ? (article du 12 août 2007)


Rien n'est jamais joué. Combien de fois l'ai-je écrit dans mes billets ? Avec en exergue la phrase de Cocteau qui sous-titre ma carte de visite, "le matin ne pas se raser les antennes", ou bien celle de Stravinsky citée par J.C., "trouver une place fraîche sur l'oreiller", que je pratique stricto sensu... Les moments où l'on ne sait pas où l'on va sont plus sûrs que les lignes toutes tracées, mais moins excitantes que les amorces. [Quel pistolet !]
Il en va de même avec les amis et les amours. On marche ensemble un bout de chemin, main dans la main, mais il arrive parfois que les choix divergent. Il peut être sage de se séparer sans pour autant renier le trajet parcouru, les paysages découverts ensemble, les émotions un temps partagées. À terme, l'immuabilité des habitudes exige la fuite. Il arrive aussi que deux parallèles se rencontrent à l'infini ; naît un nouvel ami, insoupçonné la veille. C'est ce que, décidément, les rails m'inspirent. Des routes parallèles. [...]
Chaque année je perds un(e) ami(e). C'est le drame. Je le vis mal. J'aurais tout tenté. Sans succès. Je suis triste, mais je me fais une raison. On n'a aucune influence sur qui que ce soit. Chacun reprend ses billes. Nous ne sommes plus les mêmes. Ou au contraire, la peur de la nouveauté nous empêche de bifurquer. L'un des deux doit prendre la tangente. Pas le choix. Question de vie ou de mort parfois. Mais les souvenirs restent, les meilleurs, à condition qu'il n'y ait pas eu crime. Le reste sombre dans l'oubli, à tort ou à raison. L'inconscient fait ses choix, son petit marché de dupe.
Chaque année je gagne un(e) ami(e). L'équilibre est maintenu. "Une de perdue, dix de retrouvées", me serinait ma maman. C'est faux, même si c'était gentil de l'exprimer ainsi. L'équation donne du "un pour un". Le compte ne dépasse jamais les doigts de la main. Certain(e)s sont loin, mais ils ou elles ne cessent d'exister. J'imagine leur regard posé sur moi. Ils me dictent ma conduite. Je les aime, je crois qu'ils m'aiment. On verra. J'en cherche de nouveaux. Je ne m'endors pas. Les alliances sont mon essence. (article du 8 juillet 2008)

lundi 26 avril 2021

Réflexions sous l'écorce


Pour donner une fausse image de soi, il faut déjà avoir une fausse image de soi-même. Cette lapalissade peut s'approcher, par exemple, de l'étape d'une cure analytique : il ne suffit pas de connaître ses démons pour s'en débarrasser. La caverne exacerbe les projections. L'angle de vue existentialiste est trop aigu, il se referme sur lui-même. Le manque de confiance en soi est souvent la clef de nos maladresses. Sous prétexte de nous protéger de nos angoisses, nous empilons les faux-semblants. Ces réflexions introspectives amuseront les professionnels qui les trouveront probablement bien naïves. Le roi est nu. Autant me vêtir des habits de lumière, couleurs choisies au gré de mes humeurs, confort d'une harmonie autorisant les dissonances. J'adore ça. Lorsqu'il me faut convaincre autrement que par les actes, j'empile hélas les couches sous le soleil à en risquer l'insolation. Panique à bord. La logorrhée étouffe les grands espaces. Pour éviter la dispersion je me suis fabriqué un cadre. Seul ce cadre m'octroie la liberté de rêver au delà du possible, de ce qui me semble possible, à moi, l'enfant timide qui vainc ses peurs dans une extraversion productive, la création. Je peins librement à l'intérieur du cadre, m'autorisant à déborder sur le châssis, mais hors de question de tâcher les murs où la toile est accrochée. On prend des habitudes, de bonnes et de mauvaises. L'auto-discipline canalise les devoirs, mais la répétition empêche de sortir des impasses. La révolution ne résout rien parce qu'elle n'est qu'affaire de cycles. Pourquoi reproduire sans cesse les mêmes erreurs lorsqu'il y en a tant d'inconnues à tester ? Are you experienced ? Larsens, burette d'essence, flammes, drugs, sex & rock 'n roll...
Je me souviens d'une histoire déterminante qui m'est arrivée il y a près de vingt ans. Suite à une douloureuse séparation amoureuse, j'avais pleuré toute la journée. À cette époque il n'y avait ni Wikipédia ni googlisation et j'en étais à chercher le mot bonheur dans mes dictionnaires et sur l'Encyclopédia Universalis. Comme je m'en ouvrais à une très chère amie philosophe de profession, je lui racontai que j'avais vécu avec des femmes extrêmement différentes, mais que je leur reprochais à toutes la même chose. En disant cela, la vérité m'explosa au visage. Étant l'unique point commun, je leur reprochais donc ce que j'étais. Cette révélation eut sur moi un effet cathartique. Je ne fus plus jamais le même. Puis-je espérer que mes aventures récentes sur la carte du Tendre aient un effet aussi bouleversant ?
Fondamentalement vectoriel (j'utilise la métaphore I Know Where I'm Going!, titre d'un film de Michael Powell), je ne peux pas m'empêcher de projeter mes rêves et mes craintes au plus loin qui existe. Envisageant le pire et le meilleur, je me prépare à ce qui jamais n'advient, mais crée un confort autorisant l'improvisation la plus débridée, voire une réactivité incroyable en cas d'accident. En matière de collaboration professionnelle ou d'union sentimentale, je ne peux contracter le mariage sans envisager le divorce. Cela facilite terriblement les choses quand advient la catastrophe. En attendant c'est une affaire qui roule ! Adolescent je regardais les filles dans le métro en me demandant si je pourrais vivre avec les unes ou les autres ! Cela peut encore m'arriver. Ce comportement hystérique explique parfaitement l'immense liberté dont je jouis lorsque j'improvise en musique. Et en compilant obsessionnellement mes sons et mes programmes je ne fais que lister le plus grand nombre de possibles (des centaines ou des milliers, question de mémoire ou révision systématique de mes notes). Or je n'en joue jamais aucun comme prévu. La sérendipité se déploie aussi bien dans la rencontre musicale que dans la vie quotidienne. Cette manière folle de me projeter dans l'avenir me fait hélas parfois passer pour un control freak, alors que ma réceptivité et ma facilité d'adaptation tiennent paradoxalement à ce qui les masque extérieurement. Mes amis le savent. Mais ce n'est pas évident du tout lorsque je veux séduire, que ce soit professionnellement ou sentimentalement. Confondant théorie et pratique, je suis alors pris de cette logorrhée évoquée plus haut et dont j'espère me débarrasser pour éviter de traverser la Bérézina. Comme s'il ne suffisait pas que l'écorce dissimule le cambrium, le liber, l'aubier et la moelle, faut-il encore que que l'arbre cache la forêt ! Dans les conditions appropriées, l'impatient workaholic se transforme heureusement en contemplatif, et la musique cède au silence. Le silence est évidemment une vue de l'esprit, puisqu'il est peuplé par le bruit de la nature, son observation, jusqu'au son de la sève qui coule dans nos veines.

mardi 6 avril 2021

Premier acte


Enfant, je craignais de ne pas reconnaître mes parents au retour de la colonie de vacances. Je me souvenais de leurs silhouettes, mais les visages s'estompaient jour après jour. Nous n'avions pas de photo. Nous n'avions pas de téléphone. Les cartes postales étaient le seul moyen de correspondre. Mais nos lettres se croisaient et ne se rencontraient jamais. Les dortoirs de garçons ne m'ont pas appris la solitude, je l'avais emportée dans mes bagages. Le sentiment d'être différent était douloureux. D'origine juive et athée dans une France encore très catholique, rêveur au milieu des bagarreurs, trop responsable pour adhérer à leurs enfantillages, et même positif face à la cuti du BCG à laquelle j'étais le seul à échapper, je n'avais que le dernier de la classe avec qui fraterniser et je ne sus jamais bien jouer au ping-pong dont la table était au catéchisme. On m'avait expliqué que les Juifs s'en étaient toujours sortis par leur intelligence, sans manier le bâton. Alors, pour ne pas finir comme mon grand-père, je n'avais pas le choix que de briller à l'école. J'y gagnais la tendresse de ma mère et de ma grand-mère qui en manquaient cruellement, du moins dans son expression corporelle. Être second me mettait déjà en danger. J'ai compris aussi récemment pourquoi je préférais les bains aux douches ! À 14 ans, lors de la guerre des six jours, je prendrai le parti des opprimés, comme je l'avais fait pour l'indépendance de l'Algérie. Les kibboutzim se révélaient des colonies en territoires occupés et, beaucoup plus tard, je découvris que la Palestine n'avait jamais été un désert. Cette prise de conscience isole indubitablement. On est seul sur sa bicyclette. Mon voyage initiatique aux États Unis l'année suivante, juste après les évènements de mai auxquels j'avais participé, me fit passer prématurément à l'âge adulte, même si le nouveau panorama était vêtu de couleurs psychédéliques et hallucinogènes. Oui, la vraie vie était ailleurs. La poésie du quotidien ne me quitta plus jamais. L'arrivée de la mixité fut pourtant très lente. Les classes sociales étaient mélangées, mais les sexes restaient parqués chacun de leur côté. Lorsque je suis entré à l'Idhec, il n'y avait que trois filles parmi les vingt-six reçus. Comme j'étais particulièrement timide, complexé par mon père qui se vantait de ses succès féminins, je n'avais d'autre choix que de tomber amoureux de femmes sublimes, souvent très convoitées, et ma sensibilité savait parfois les toucher. C'est de là que vient le mythe que je me suis inventé du petit Jean-Jacques. J'ai souvent été maladroit, ma logorrhée verbale en fit fuir quelques unes ! Pour être sexy, il paraît qu'il faut (donner l'illusion d') écouter. J'ai mis des parenthèses parce que c'est une technique enseignée dont je doute conséquemment de la sincérité. Je parle trop, mais j'écoute avec mes yeux, avec mon cœur, avec ma peau, avec mes oreilles aussi puisque l'improvisation musicale collective m'a formé à émettre tout en recevant. Comme dans les musées où mon attention extrême m'épuise, mes yeux rougis par tant d'informations palpitantes, j'absorbe sans laisser à l'autre le temps d'assimiler ce qui se joue là. Là dans la relation. Dans l'instant déterminant qui nous fait basculer dans une nouvelle époque, avec la soif de l'inconnu, la peur qu'elle suscite, vertige révolutionnaire qui nous ramène au point zéro, la naissance d'un amour, parfois d'une amitié. J'ai de la chance. Les femmes ont souvent été assez malines pour me rattraper au vol alors que j'avais sauté du haut de la falaise sans savoir nager. À cet instant fatal, j'étais seul alors dans le vide, noyé dans mes paroles qui faisaient masque à mes sentiments, aux promesses folles que je craignais invisibles, impalpables, et pourtant si réelles. Aujourd'hui il me reste quelques vieilles photos que je ne regarde plus. Je ne sais plus où j'en suis. Ce n'est pas raisonnable. Je cherche le visage de l'actualité. Même si j'en trouvais quatre étalées côte à côte, les traits que seuls mes yeux pouvaient dessiner s'évanouiraient. À vouloir donner le change, je laisse filer le futur sans savoir comment rattraper la maille. Je panique comme lorsque j'étais enfant. Je ne me souviens plus que d'une silhouette qui enfourche une bicyclette. C'est une image, qui bouge. De la danse. Un drapé. Comme un rideau de théâtre qui tombe à la fin du premier acte...

samedi 3 avril 2021

Il n'y a pas d'amour heureux


Un mot malheureux émis par un proche m'a fait flirter avec la dépression. J'ai failli écrire que j'étais entré dans une sévère, mais mon système de repères me protège des gouffres. Tout au long de ma vie, la fréquentation des miracles m'a permis de flotter, même lorsque j'étais aspiré par les sables mouvants. Il n'empêche que des larmes, ces derniers jours, sont venues arroser mes vaisseaux. Mon cœur d'artichaut se fend face au désert du réel, la solitude du coureur de fond, un oiseau trucidé par le chat, une comédie sentimentale sur l'écran noir de mes nuits blanches, l'absence de perspectives rimant avec ma propre désolation, ce monde à venir qui me révolte. Comme si on pouvait être heureux dans les conditions actuelles ! C'est ce que racontait Aragon lorsqu'il écrivit Il n'y a pas d'amour heureux en janvier 1943. En mettant ce poème en musique dix ans plus tard, Brassens coupa maladroitement la dernière strophe, pourtant capitale puisqu'elle en fait un chant de résistance au delà du drame amoureux. Catherine Sauvage en rétablit l'original intégral.


Ma situation est "heureusement" conjoncturelle. J'ai aimé comme j'ai été aimé, souvent, longtemps. Il n'est pas intéressant de se souvenir des passages tristes, autant les oublier. Pourtant, ces temps-ci, je rabâche mes histoires de cœur qui n'en finissent pas de ne pas commencer. J'en arrive à douter de mon sexe à piles alors que ce n'est qu'affaire de phéromones et que l'exigence ne souffre pas d'à-peu-près. Mystère et gomme de boules. Le désir et son obscur objet ne s'expliquent pas. Je décline autant d'invitations que j'ai pris de râteaux. Le confinement ouvre la porte aux sites de rencontres où l'on marche à l'envers. Dans la vie, on est d'abord attiré par une personne avec qui, par exemple, l'on est amené à discuter. Si cela ne prend pas, on peut prétexter qu'on a faim ou soif et se diriger vers le buffet pour écourter un dialogue superficiel. Ou bien on passe la soirée à converser, des étoiles dans les yeux dansant jusqu'au vertige. In vitro, dans le virtuel, on fantasme l'interlocutrice/teur avec qui l'on partage des vues intellectuelles, mais la rencontre in vivo déçoit souvent, même si elle se transforme parfois en amitié, le désir manquant à sa place. C'est tout de même formidable de se faire de nouveaux amis à une époque qui empêche les rencontres ! Discuter avec des écrivaines, psychanalystes, graphistes, scénographes, chorégraphes, chargées de communication valait le coup de s'accrocher malgré tout... Mais les désillusions affaiblissent mon volontarisme. Lors de ma dernière grande séparation, j'imaginais naïvement qu'un type aussi charmant et passionnant comme moi n'aurait pas de mal à trouver l'âme sœur, or les faits ont eu raison de ma prétention. Il n'est pas certain que je m'en serais mieux sorti sans la gestion épouvantable de la crise sanitaire. Redevenu célibataire, j'avais fréquenté salles de concerts et théâtres pour rencontrer finalement une belle personne lors d'une soirée entre amis. Incapables de résoudre nos incompatibilités de la vie quotidienne, comme cela arrive parfois, nous nous séparâmes seize mois plus tard. J'ai rempilé sur les sites sans que l'indispensable alchimie aboutisse à la transmutation. L'aspect supermarché consumériste, particulièrement déprimant, n'arrange rien à la chose. Sur un site réputé, 75% des femmes inscrivent "shopping" comme l'un de leurs hobbies ! Comme je ne vois que les profils féminins, les muscles, les bagnoles, la vulgarité et la panoplie machiste me demeurent invisibles. Il existe des sites spécialisés pour personnes atypiques, mais ils sont évidemment beaucoup moins fréquentés. Lorsque l'appel consiste en une photo d'identité et l'âge du capitaine, on se retrouve à des kilomètres de la réalité. Mes photographies jouent peut-être en ma faveur, mais si j'écris "68 ans", le robot ne me suggère que des mamies à sac à main, promesse de vie loin de celle à laquelle j'aspire ! Dans la vraie, on ne compte pas sur ses doigts. On regarde les yeux, la manière de bouger, de parler, de s'enthousiasmer. L'écart entre le fantasme et la pulsion vole en éclats. Le passage à l'acte exige que l'on se débarrasse des images et des poncifs que chacun véhicule depuis l'adolescence.


L'enquête sociologique finit par me lasser. Le jeu n'est pas non plus mon fort. Incapable de faire le deuil de mes aspirations, j'essaie de penser à autre chose, choisissant des activités mécaniques, des tours de force, ce que j'appelle "faire la vaisselle". Remplacer les fils électriques alimentant mes enceintes par du câble épais en le faisant passer derrière les centaines de vinyles qu'il m'a fallu déplacer tout en rampant sous la cheminée, déplacer seul une armoire de plus de cent kilos pour reclouer le fond avant qu'elle ne s'écroule, tailler les plantes du jardin, déclarer ma TVA, écrire des articles impudiques où mes doigts bougent comme les mains d'Orlac... Je m'installe souvent au piano lorsque je perds les pédales, tout en abusant de celle du sustain. Mon expressionnisme s'y exp(l)ose de manière flamboyante. J'ai l'impression de n'en avoir jamais aussi bien joué depuis trois ans. Le célibat ne convient pas à ma soif de partage, qu'elle s'exprime dans l'amour, l'amitié ou le travail. Je gère pourtant le quotidien avec une rigueur domestique m'obligeant à une inaltérable dignité, rédigeant mes articles en bon élève ou en somnambule, confectionnant des recettes culinaires sophistiquées, entretenant la maison en fourmi, accueillant chaque jour des amis de passage. Est-ce que je n'atteins pas mes limites, ma tristesse frisant la dépression, sans que je me l'avoue franchement ?
Ironie du sort, conséquences de mes efforts physiques débiles, contrariétés récentes, météo changeante, alors que je viens de taper le point d'interrogation qui termine mon article, là, trois lignes plus haut, je me fais un tour de rein costaud en me relevant de ma chaise. Il y avait longtemps... Ce lumbago tombe à pic. J'en oublie mes états d'âme...

mercredi 31 mars 2021

Nuit noire, nuit blanche


Il m'arrive heureusement parfois d'avoir un article déjà rédigé sous le coude. Parce que ce jour-là je n'ai pas la force d'écrire. Comme de manger, ou de dormir. Être toujours au faîte de ses possibilités n'est pas une sinécure. Si je peux donner l'illusion de la maîtrise, j'ai toujours été un rêveur. L'intuition guide mes pas, même lorsque je ne l'écoute pas. C'est un tort. Je me laisse séduire. Sur le clavier, sur tous les claviers, mes doigts obéissent à une force qui me dépasse. Rien ne permet jamais d'aller plus vite que la musique. Or, m'employant régulièrement dans cette vie fulgurante à tenter d'égaler sa vitesse, je fais de temps en temps des sorties de route dont je me serais volontiers passé. Ayant l'habitude de penser longuement et d'agir vite, j'imagine que tout le monde peut me suivre dans mes élucubrations que j'assimile à des visions. Erreur, fatale erreur. Je n'y lis pas l'avenir, mais les possibilités qu'il offre. Sensibilité ou intuition, j'ignore sa nature, mais je pressens les catastrophes. Je ne vois rien de péjoratif dans ce terme, mais simplement un dénouement. Il me semble plus amusant de défaire les nœuds qu'en ajouter de nouveaux au tableau des trophées cloués sur une planche. La vie n'est qu'une course d'obstacles que nous sautons avant d'attaquer le suivant. Ma théorie des cycles se vérifie chaque jour, mais parfois hélas la machine se grippe et je me retrouve en boucle, situation douloureuse exigeant de prendre la tangente aussi tôt que possible. À cette minute embuée qui peut paraître inextricable suit une période de vide intersidéral où le temps s'arrête. Le passé refait surface et la nuit envahit le cosmos. Je ne dors pas. Hébété, je contemple le ciel où s'écrivent nos histoires. On dessine des lignes entre les points, espérant découvrir l'animal qui se dérobe à nos yeux. Ce que sont les nuages. Lorsque les fantômes font tomber leurs suaires, se dévoile l'enfance, mais on n'y voit goutte. Le corps ne suit pas. Savoir ne suffit pas à tourner la page. Certaines sont collées entre elles, formant de secrètes ellipses, nœuds évoqués plus haut les nuits justement sans nuage ni éclairage public. Le matin, j'espère le maelström calmé, mais des épaves sont échouées sur la plage. Je gis parmi ces morceaux de bois, chiffons trempés, rêves déchiquetés. Personne n'a rien entendu. Le silence faisait masque au vacarme. Alors on regarde le soleil. Pas trop longtemps. Il s'agit de retrouver la vue, pas de la perdre. On s'arme de patience comme si on avait le temps pour soi. Mais chaque jour qui passe ne se rattrape jamais. On avance à cloche-pied sur la marelle qui affiche des cases vides. Il faut une bonne chaussure. On se relit. Le sens de la vie est cacheté dans la lettre volée. S'ils ne voient pas, vos yeux ne trompent pas. Et l'on avance d'une case. C'est toujours cela de pris. Ça n'a pas de prix. Ça.

jeudi 18 mars 2021

Mercedes


Article du 9 mai 2008

Sa progression sur les planches de la terrasse attire mon regard. Elle rapproche ses pattes arrière de ses pattes avant en dessinant un arc en Ω pour relancer ensuite sa tête vers où elle se dirige et ainsi de suite. Comme je m'approche pour filmer ce mouvement remarquable elle se fige. Je m'éloigne, elle repart. Je reviens, elle s'arrête. Je n'arriverai donc qu'à prendre une photo, réduit à effacer toutes mes tentatives cinématographiques. J'ignore son nom et ce qu'elle deviendra plus tard, mais je compte surveiller tout ce qui vole dans le jardin en espérant que j'arriverai à l'identifier après sa mue.
Je sortais du cinéma L'Olympic Entrepôt lorsque je croise Mercedes avec qui j'avais partagé une liaison de quelques semaines lorsque nous avions une vingtaine d'années. Je l'appelle par son prénom. Comme je sens son regard de myope qui se perd dans le mien, j'insiste, amusé : "tu ne me reconnais pas ?" Non, elle ne voit pas. Six ou sept ans s'étaient écoulés. J'avais coupé mes cheveux longs et rasé ma barbe. Nous avons entamé une nouvelle liaison et nous nous sommes quittés après le même délai de trois semaines pour les mêmes raisons que la première fois. Je ne l'ai plus jamais revue...
P.S.: 40 ans plus tard, 13 ans après ces mots, j'ai appris ce qu'elle était devenue, grâce à l'incontournable googlisation, et je suis heureux qu'elle ait trouvé sa voie... J'ai perdu la trace d'autres chenilles, d'autant que certaines ne sont hélas jamais devenues papillons...

lundi 1 mars 2021

Le toboggan de Monsieur Plus


C’est la nuit. Je me retourne dans mon lit, taraudé par une question qui me fait parfois doubler sur la bande d’arrêt d’urgence alors que je connais le danger que j’encours. Les autres véhicules qui roulent à leur rythme n’en ont rien à cirer, parce que je suis seul à cette heure sur l’autoroute des remords. La vitesse et la quantité procèdent de la même névrose. Les alibis de la sincérité et de l’efficacité cachent une angoisse qui remonte aux calendes grecques, comme si j’étais né à Athènes. Pas nécessaire d’aller si loin. J’avais trois semaines lorsque mes parents me laissaient seul et à trois ans je gardais ma petite sœur. L’écriture automatique et les compositions instantanées participent à cette ivresse des succès. Dans le placard un cadavre exquis revendique l’origine de mes accumulations. J’aligne les livres, les disques, les films, les instruments de musique comme les mots. Je leur offre une syntaxe en or massif, mais le doute m’assaille. Ne serait-elle pas cousue de fils blancs ? Le palladium n’est pas un paradis pour l’homme. Les étagères ploient sous le poids. Le vertige m’enferre dans une course sans fin que tentent d’enrayer les êtres qui me veulent du bien. Mes phrases à tiroirs finissent par saouler. On en perd le fil de l’histoire, le seul qui conte. Ariane, ma sœur art, ma liane, ne voyais-tu rien venir ? Le petit gars eut besoin de se hisser à la taille adulte. La culture générale était la garante de mon universalité. À l’époque dictionnaires et encyclopédies étaient trop lourds pour qu’on les mette dans sa poche. Dois-je me prouver quoi que ce soit ou pallier mes incompétences ? Le sentiment d’usurpation est commun chez les autodidactes. Le souci d’honnêteté cacherait-il un mensonge de l’ordre de celui qui dit toujours la vérité ? Très tôt le mythe communautaire de la survie grâce à l’intelligence a forgé ma vie. Ficelé à une tendresse qui faisait défaut, les deux ont constitué un alliage qui résiste au temps. Mais l'or était empoisonné. La maîtrise camoufle un cœur d’artichaut alors que c’est bon pour la foi. Apprendre à mâcher. Je mange trop vite. Tout aurait commencé un soir de 1957 lorsque j’ai demandé à mon père pourquoi je n’avais ni grand-père, ni grand-mère. Pensées d’auto-défense pulvérisées dix ans plus tard par une guerre qui n’était pas la mienne. J’ai travaillé au delà de mon désir pour attirer les câlins de ma mère, repeint la façade pour éviter les échecs de mon père. Cela n’explique pas la logorrhée. J’étais paresseux, timide, incompétent. Je suis devenu workaholic, extraverti, et j’ai développé des aptitudes qui ne se prêtent pas à la concurrence. Me retrouver à faire l’article comme dans un entretien d’embauche m’afflige. Devrais-je apprendre les moulinets à ma langue ? Le prétexte de franchise et de maturité m’entraîne à brusquer les choses. Panique à bord. Accélération folle. Droit dans le décor. Nous ne sommes pas dans un film de Cocteau où l’on peut remonter le temps. Le vase brisé gît sur le sol. Impossible de rembobiner. J’écris pour ne pas recommencer toujours les mêmes bêtises alors que de nouvelles seraient plus instructives. Choisir désormais des fleurs en pot, avec leurs racines. Heureusement il y a plus fort que soi. Les plus attentionnées agitent des fanions rouges pour m’avertir du danger. Le toboggan est glissant. Je leur dois une fière chandelle.
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