Jean-Jacques Birgé

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mardi 15 avril 2014

36 rue Vivienne


Je revenais de la Médecine du Travail rue Notre-Dame-des-Victoires. Apte. Déclaré apte. Apte à quoi ? Au travail. Quelle farce ! Je ne m'arrête jamais, j'y carbure. Même mon audiogramme est nickel chrome, comme si mes oreilles étaient toutes neuves. Encore une illusion. Comme le quartier. Centre lifté, débarrassé de son passé populaire. Les grands boulevards n'ont pourtant pas tant changé, si ce n'est les baraques installées coude à coude comme un jour de marché. On y vendait des pralines, on tirait sur des ours animés, ça faisait peur, les boniments des camelots se succédaient comme des pièces de musique... On contournait soigneusement les vespasiennes à cause de l'odeur acre et des mouillettes dégueulasses qui y trempaient... Durant mes premières cinq années j'habitais au 36 rue Vivienne. Sur chaque bout de trottoir s'inscrit un souvenir comme des empreintes de stars sur le Walk of Fame de mon enfance. La boutique à la vitrine entièrement fluo. Le cinéma d'en face. Passage du Panorama, un faux chien terrorisait ma sœur Agnès. À l'autre bout j'ai acheté ma première Dinky Toys, un camion porteur pour quatre voitures. Je recevais dix centimes en revenant du boulanger, "s'il-vous-plaît un pain moulé pas trop cuit !"


Tout est remonté lorsque j'ai vu le panneau de la rue Vivienne accroché à la façade de la BNP flambant neuve. Pas un, mais deux panneaux, l'un au-dessus de l'autre, deux styles, deux époques, le plus récent au look rétro, l'autre en métal ou plastique reproduisant la plaque émaillée originale disparue. Vendue à Drouot qui est deux pas ? Volée par des collectionneurs ? Remplacée pour raison d'État, entendre au profit d'un cousin qui aurait monté sa petite usine pour couvrir l'arrondissement ?


J'allais seul à l'école de l'autre côté de la Place de la Bourse. Il fallait la traverser. Aller. Retour. Je n'avais que cinq ans. Je prenais la main d'un monsieur pour traverser. Je la lui lâchais sur l'autre trottoir. Au-dessus de la porte de mon école maternelle flottait un drapeau bleu blanc rouge. Plus tard je renverrai le bleu au ciel et le blanc à l'absence, lui substituant le noir en ne conservant que le rouge. En 1958 les cars de CRS avaient envahi la Place devant le Palais Brongniart, mais c'était la guerre d'Algérie. Leur présence militaire affichait le racisme ambiant. Trente ans plus tard j'enregistrerai dans la corbeille pour sonoriser le film L'argent de Marcel L'Herbier avec Un drame musical instantané. Je l'ai retrouvé. Trois heures et quart en trio ! L'arnaque décrite par Zola se perpétue aujourd'hui. Ce n'est plus là que cela se passe, mais la Bourse reste l'art de voler aux petits porteurs. Je reprends la route vers l'Opéra, mais cette fois je trace vers Ace faire mes emplettes coréennes.

mardi 18 mars 2014

J'ai vu le squelette de mon crâne


Pourquoi la mort s'invite-t-elle dans mes rêves ces dernières nuits ? Depuis mon adolescence mon besoin de dormir est limité. Quatre ou cinq heures me suffisent généralement pour déployer ensuite une suractivité sans fatigue. Je m'endors comme un bébé et je me réveille excité par le jour qui s'annonce. Entre temps j'avais l'habitude de me reposer, or depuis quelque jours j'ai l'impression que mes nuits sont perturbées. Je me demande si je n'ai pas toujours assimilé inconsciemment le sommeil à la mort. Si le soir je ne crains pas de sombrer dans les bras de Morphée aurais-je peur de ne pas me réveiller le lendemain matin ? C'est idiot, car ce serait la manière la plus douce de m'en aller. L'idée ne me plaît pourtant pas tant que cela, ma curiosité me poussant à souhaiter ardemment la vieillesse. J'en prendrais bien encore pour quarante ans, avec tous les inconvénients qui accompagneraient ce voyage. On verra bien en route s'il est préférable d'abréger mes souffrances ou ma lassitude, mais j'en suis encore loin. On me dit que les petits dormeurs vivent souvent vieux. Ce serait double bénef ! Il n'empêche que je ne pense pas assez craindre la mort pour qu'elle m'empêche de dormir. Je n'irais pas non plus jusqu'à affirmer que je l'attends de pied ferme. Un temps pour tout. Mais pourquoi donc mes rêves la convoquent elle, sous des formes plutôt lointaines, touchant des êtres qui ne me sont pas particulièrement proches ? L'apprivoiser ? J'y travaille. Encore une raison de ne pas m'assoupir...
Il y a quelques jours j'ai subi une opération dentaire particulièrement intéressante. Deux heures sur le fauteuil pour des implants dont un réclame de relever mon sinus. Le praticien m'a prévenu de l'effet impressionnant lorsqu'il taperait avec une sorte de marteau sur mon maxillaire supérieur. Je suis servi. Chaque coup remonte dans mon arcade sourcilière pour se propager ensuite dans tout mon crâne. La résonance me permet de percevoir son squelette intégral comme dans une vanité. Ma connaissance des instruments de percussion offre à mon esprit le soin de vagabonder sur le sujet plutôt que de me polariser sur l'aspect médiéval de l'opération. Je dois préciser que j'ai toute confiance en mon jeune dentiste qui a déployé plus de précautions o(pé)ratoires que je n'en reçus jamais dans ce domaine : explications scientifiques précises, scanner hyper-net, champ opératoire désinfecté au-delà de ce qui peut sembler nécessaire, blouse et chaussures en papier, préparation médicamenteuse, recommandations de ses collègues, etc. Il n'empêche que les vertiges potentiels annoncés, l'impossibilité de mâcher des deux côtés pendant plusieurs semaines, et surtout la méconnaissance des troubles ostéopathiques que les coups de marteau n'auront pas manquer de générer sollicitent ma vigilance. D'où le rendez-vous indispensable avec un ostéopathe crânien qui vérifie que mes os sont bien en place après avoir joué des castagnettes.
Vanitas vanitatis, me voilà à chercher une photographie de crâne qui ressemble au mien tel que je l'ai perçu pendant le solo de percussion préhistorique de mon dentiste. Aucune ne faisant l'affaire, je me tourne vers les vanités que tant de peintres immortalisèrent (ici un Edward Collier de 1663). Devant leur accumulation je suis surpris d'y voir autant d'instruments de musique. Parmi les biens terrestres ils feraient partie des plaisirs avec pipes, vin, patates, fromage, jambon, et jeux quand d'autres objets évoquent le caractère transitoire de la vie humaine ou les symboles de la résurrection et de la vie éternelle. Mon crâne appartient évidemment à la seconde catégorie et je ne suis guère convaincu par les images de la troisième. Sonnez hautbois, résonnez musettes ! Il serait temps que ce qui se cache sous mon crâne me laisse roupiller pour continuer à jouir des plaisirs de la chair et de la musique aussitôt le réveil sonné. Ce n'est qu'une image, je n'ai jamais digéré celui que j'ai avalé, cause gastrique, cette fois plus probable, de mes agitations insomniaques...

vendredi 7 mars 2014

Freaks


Oyez, oyez, bonnes gens ! Que dis-je "oyez" du verbe ouïr lorsqu'il s'agit de voir ? De voir le monstre simiesque écartelé... Entrez dans le palais des miracles, exostoses les plus extraordinaires qu'admirèrent maints orthodontistes depuis que je les découvris moi-même un matin ! Les véritables couleurs étaient si gore que j'ai fait passer la tirette de Photoshop du rouge au cyan. Mais il est déjà trop tard. Combien de temps le rouge cyan de cette vision cauchemardesque vous hantera-t-il ? Combien de dents dans cette bouche sanguine de bavard invétéré compterez-vous ? Car j'ai les mêmes en bas. Approchez, approchez ! Comme deux rangées de dents supplémentaires cachant tout ce qu'on voudra à la frontière. Valise à double-fond. Passez muscade. La mue du vampire, insatiable sybarite avide de goûter toutes les saveurs d'un arc-en-bouche créé par la rencontre de la lumière et d'une inondation de salive. Quiconque d'autre dans la famille disparaîtrait face au miroir. Mais ici on voit tout. Mon père avait probablement les mêmes, car je suis le seul à savoir reproduire sa grimace de lapin féroce. Je fais de l'os, en, veux-tu en voilà, quand ma sœur en manque cruellement. Cela fait peur. J'en ris. C'est sans danger ! répétait Laurence Olivier.

vendredi 21 février 2014

Ceinture à Paris


La nuit tombe sur la banlieue qui n'en a plus pour longtemps à s'appeler la banlieue. Le périphérique recouvert, il n'y a plus aucune trace des fortifications. La Métropole n'a plus d'octroi à franchir pour avaler ses nouveaux arrondissements qui conserveront leurs noms communaux, mais quantité de lois se décideront au Centre. Paris nous serra la ceinture. La Métropole est une métaphore de l'Europe. D'un côté des économies substantielles pour les dépenses à cheval sur plusieurs villes, de l'autre une mainmise totale de la riche capitale sur divers secteurs comme l'urbanisme. 90 élus pour Paris, 2 pour Bagnolet, tout est à l'encan. On ne sait pas grand chose, mais c'est pour 2016, autant dire demain...
La nuit tombe au large de La Ciotat où j'aurais pu flotter sans ce maudit lumbago qui me cloître à la maison. Heureusement Scotch et Gezi m'accompagnent de leurs cabrioles lorsqu'ils daignent ouvrir un œil. Le vieux matou retrouve une nouvelle jeunesse devant les facéties de la minette que je garde en l'absence des amis qui se sont envolés pour Istanbul. Technique éprouvée, en fréquenter qui ne sont pas de son âge. Cela fonctionne dans tous les sens. En attendant de me redresser, mon planning est vide. Je peux tout faire. Sauf que c'est rien du tout.

vendredi 14 février 2014

Trop de lumière


J'ai posé ma patte sur mes yeux. J'attends une visite. Sans savoir qui c'est. Il fait jour. Il fera nuit. Trop de lumière pour la sieste. Si personne ne passe j'attendrai le dîner. J'adore rencontrer de nouvelles personnes. D'abord je regarde. Dans le passage. Au centre du cercle. Les filles me plaisent mieux que les gars. Je me case. Il ne faut pas que ça bouge. C'est pour moi. Exclusif. En attendant j'ai posé ma patte sur mes yeux. Le ciel s'est obscurci. Le vent fait voler les allitérations. Il joue avec les mots. Déroulant. Comme une pelote de laine. Il miaule. Je ronronne. Jean-Jacques lit S. en français. Chapitre après chapitre, il s'y prend en deux fois. D'abord le roman, puis les échanges manuscrits dans les marges. Mauvaise méthode. Il se retourne vers moi. Le bruit de ma langue. Pédicure, manucure. Je lui fiche la paix. Son dos le handicape. Il marche penché. J'essaie d'être discret. Toilette. Contorsions. Et je replonge dans mes rêves. J'attends la visite de Guézi. C'est pour dimanche.

mercredi 12 février 2014

Équilibre précaire


La douleur lancinante fait vaciller ma bougie. Elle penche dangereusement. Pas une goutte de cire ne vient tâcher le parquet. Ma bougie est aussi fausse que celle de Jason Shulman décrivant une sphère. Pas moyen de me concentrer sur un texte long. Je passe du coq à l'âne en dansant d'un pied sur l'autre. Les cubes en équilibre sur un fil se décalent les uns derrière les autres. Castagnettes. Même le balancier est trop lourd pour que je m'en charge. À plat. Je délègue. À force de répétitions on sait bien que ça passe. Maigrir. J'envoie des messages dans une bouteille. Les mails se perdent dans la foule. Appels à l'aide. Des pigeons reviennent de voyage, porteurs de bonnes nouvelles. Je les cueille lorsqu'ils passent à proximité du divan. Le vent fait plier les bambous. Je reste stoïque. Aucun mérite. Pas question de dégainer. Les jambes se dérobent. Au voleur ! Des pièges les attendent. Yuccas pointus, herbes coupantes. J'oscille. Main chaude ou pigeon-vole ? L'objet perdu est toujours là où il devrait être. Question d'organisation. Je m'installe. Incapable. Il faut que je bouge.

lundi 10 février 2014

Lumbago


Faut-il être idiot pour me coincer le dos une fois de plus ! Rien de nouveau sous le soleil, je me suis abîmé à 18 ans, la hernie discale et les trois disques écrabouillés j'en avais 31, voilà donc trente ans que je suis (ir)régulièrement handicapé. J'en prends chaque fois pour trente ans, mais quelques jours plus tard j'obtiens une remise de peine. Les ostéos ont remplacé les kinés, et depuis quelques années je ne pousse plus jamais de grand cri japonais en m'écroulant par terre, en particulier grâce au vigoureux massage chinois. La gymnastique matin et soir devrait m'empêcher de me mettre en baïonnette, avec les jambes décalées du tronc, position antalgique qui n'amuse que les camarades devant qui je me désape. Mais voilà, il arrive que j'exagère en faisant des folies de mon corps. Si certaines sont trop agréables pour les éviter, d'autres relèvent de la plus grande stupidité. Il faut pour cela un concours de circonstances, fatal, comme de porter un arbre en torsion après avoir scanné trois cents photographies du Drame toute la journée. C'était à prévoir, surtout après une légère prise de poids. Donc voilà, il ne suffit plus que d'enfiler ses chaussettes pour se retrouver avec un lumbago pas piqué des hannetons. Je l'écris comme un pense-bête, mais tout effort prévisible devrait automatiquement m'inciter à me gainer. Dans le cas contraire je n'arrive pas à penser à grand chose d'autre, d'autant que j'ai avalé analgésique et anti-inflammatoire, aussi ressasse-je dans cette colonne le spleen du bonzaï humain qui prend son mal à patience.

jeudi 16 janvier 2014

Je fais l'ours


Il y a des jours comme ça...

mercredi 8 janvier 2014

Nous sommes tous des bipolaires


Une amie psychiatre m'expliquait que nous sommes tous bipolaires. Les pressions sociales exacerberaient la manifestation de symptômes entraînant une vente excessive de médicaments pour le plus grand profit des laboratoires. La pharmacopée qui y est associée orienterait même les souffrants. Avant cette mode dont les termes ne sont pas innocents on les appelait cyclothymiques ou maniaco-dépressifs. Je résume évidemment à gros traits maladroits une situation complexe.
D'un naturel enthousiaste et volontaire, je ne m'octroie qu'une ou deux crises existentielles par an, soit une journée de dépression molle où tout me semble vain. Le reste du temps je ne suis pas certain de remettre cette analyse en question, mais je m'y adapte en privilégiant ce qui est agréable ou confortable et en travaillant d'arrache-pied. Produire est une alternative enchantée au jeu d'échec dont nous sommes les pions. Dans ce panorama formateur, entendre formatage de la manière d'apprendre, j'évite surtout le concept de victime.
Aucun artiste ne se dévoile sans qu'une fêlure n'en soit à l'origine. La souffrance est le moteur de l'action, quitte à opérer quelque alchimie transmuant le plomb en or. Il existe d'autres répliques, mais elles sont beaucoup moins productives ou épanouissantes. Le monde, que l'on tente de nous faire accepter comme "notre" monde, est ressenti comme inenvisageable, nous poussant à en créer de nouveaux qui soient à la mesure de nos rêves. Cela fonctionne plutôt pas mal, mais certains jours le masque tombe et la mort réfléchit notre image.
Dans ces moments de doute ou d'incompréhension l'entourage peut être d'un grand secours. Au lieu de nous affubler des oripeaux de la maladie considérons la crise comme une lucidité complémentaire aux arrangements auxquels la société ou la famille nous poussent. Elsa m'explique que l'on propose rarement aux moteurs un poste de suiveur. Je souffre en effet d'être trop souvent à l'origine des faits et de ne pas être suffisamment sollicité. Ce déséquilibre récurrent me force à toujours plus d'initiatives, m'éloignant par là-même de mon fantasme du renvoi d'ascenseur. Si le serpent se mord la queue le dragon ne sait plus à quelle tête se vouer ! Heureusement ma bipolarité se satisfait de sa fréquence rare et de sa faible amplitude où les failles sont beaucoup plus rares que les pics ou les plateaux.

mercredi 1 janvier 2014

L'écrivient


Armagan m'envoie la reproduction d'une affiche des Project Twins, James and Michael Fitzgerald, deux graphistes irlandais qui ont dessiné un savoureux abécédaire de mots inhabituels. Si leur Scripturient est "animé d'un violent désir d'écrire", je me reconnais mieux dans l'image que dans le néologisme.
Enfants, nous apprenions à écrire avec des plumes Sergent Major. Notre pupitre d'écolier en bois possédait un trou rond où placer l'encrier en verre. Nous le remplissions avec une petite bouteille que nous devions trimballer dans notre cartable. Il arrivait évidemment qu'il se renverse lorsque le bouchon était mal vissé, produisant des drames. Si j'ai simulé une main en sang sur les pochettes customisées du vinyle 18 surprises pour Noël je n'ai jamais écrit avec le mien. Aurais-je signé Faust si le Diable s'était présenté à ma porte ? En regard de ce que Dieu a produit sur cette Terre, ou du moins comme les hommes ont agi en son nom, je n'aurais probablement ressenti aucune hésitation. La curiosité et mon insatiabilité créative eurent été trop fortes. Et si j'écris justement autant n'est-ce pas parce que mon cœur saigne ? Drôle de manière de commencer l'année, mais comme j'approche des 2800 articles sur ce blog j'imagine qu'Armagan a vu juste !
Les affiches des Project Twins me rappellent la façon de penser d'un autre graphiste, Michal Batory, avec qui j'avais travaillé pour l'exposition Le Siècle Métro dont il était le commissaire. J'aime la poésie dialectique produite par ces rencontres graphiques où les éléments se fondent les uns dans les autres pour inventer des objets improbables qui font sens en sollicitant notre réflexion critique.

Bonne année à tous et à toutes !

lundi 9 décembre 2013

Dilution du réseau


Nombreuses questions sur l'usage et la fonction des réseaux informatiques me tarabustent. La nuit, après avoir mis en ligne mon article quotidien sur le blog drame.org et son miroir sur Mediapart, je noue un lien depuis Twitter, FaceBook et Google+. Ensuite, avant d'aller me coucher, je longe le Mur de FaceBook qui livre quantité d'informations en tous genres, détails intimes, scoops informatifs, bons plans, images, films, musiques à découvrir, spectacles à ne pas manquer, fais passer à ton voisin... Je m'interdis de répercuter ces brèves dans mes articles sans en proposer une interprétation personnelle... Les redirections ne peuvent constituer un blog et la brièveté de Twitter rend ses messages télégraphiques trop superficiels pour m'intéresser. Il existe tant de perfusions-minutes que la lecture du Monde Diplo fait figure de vacances au milieu de cet embouteillage. Certains jours, par exemple lors des décès de célébrités, la fréquentation des réseaux devient suffocante. Chacun y va de sa larme ou de sa sentence avant de retourner dans son isolement passif que le réseau rend illusoirement collectif et militant. Le virtuel ne donne que l'illusion de l'engagement. On se débarrasse de sa mauvaise conscience en signant de temps en temps une pétition. Bienvenue dans le désert du réel ! Une conversation est un chant choral où les voix s'entremêlent sans qu'on ait besoin de remonter à la ligne précédente pour comprendre à quelle phrase on vient de répondre. Sous la frappe du clavier chaque intervention exprime la solitude. Même la générosité du partage devient suspecte.
À chroniquer films méconnus, musiques rares, livres magiques, j'en viens à copier les professionnels et mon style se délite. D'autant que je fais attention de ne jamais déflorer l'intrigue. Je hais les spoilers qui ne me donnent plus envie d'aller y voir par moi-même. Donner des pistes, c'est ce que prétend faire le réseau. Pour gagner mon pain, je vais chaque matin au marché. On y vend des mensonges. Plein d'espérance, je prends place parmi les marchands. La conspiration du bruit est assourdissante. Le silence ne peut représenter qu'un passage, un recentrage indispensable pour ne pas se perdre dans la forêt des fausses certitudes. J'ai parfois honte d'en rajouter. Comment ne pas être qu'une voix de plus, une voie de garage où les locomotives viennent mourir, asphyxiées par les vapeurs du charbon ? Je ne peux pourtant pas garder pour moi seul les présents qui m'ont été offerts généreusement. La circulation est tellement plus importante que la propriété. Mais on a bitumé les routes et les baraques ont toutes la même couleur. Les gosses qui écrivent dessus ne savent que taguer leur nom. Comme les chiens que traînent leurs maîtres. Le moindre coup de pinceau créatif est une lueur d'espoir. Mon billet déborde de contradictions. J'oscille entre la mémoire et l'oubli. Il faut que je m'en aille.

vendredi 12 juillet 2013

Blog en deuil


Les obsèques de Bernard Vitet ont lieu cet après-midi vendredi à 15h30 au Père Lachaise. Le rendez-vous est au Mur des Fédérés, ce qui aurait évidemment plu à Bernard. Il rejoindra ses parents, son épouse et l'un de ses fils dans le caveau de famille, près des sépultures d'Édith Piaf et Henri Salvador. Vous trouverez ci-dessous une sélection de textes publiés à l'occasion de sa disparition...

Bernard Vitet ne souffle plus par Jean-Jacques Birgé

Bernard Vitet est mort par Francis Gorgé / (éclairs) par Dominique Meens

Mort de Bernard Vitet, compositeur, trompettiste et multi-instrumentsite par Francis Marmande (Le Monde)

Bernard Vitet : Surprise Partie par Jean Rochard

Sa voix me manque par JJB

Hélène Sage a publié une photo de Bernard à Yport, pèlerinage récurrent sur sa Normandie ancestrale !

For music lovers who do not speak English, Benoît Delbecq wrote: The great Bernard Vitet passed away at the age of 79. Parisian Bernard Vitet - his nickname was Babar - has been a major actor of improvised music in Europe since the early sixties, a pioneer in many ways, a marvelous trumpet player, composer, arranger and a marvelous person as well. I was honoured to know him and record with him and Drame Musical Instantané, just once, quite some years ago, an unforgettable session. So long, Bernard. RIP.
and Wikipedia in English

Vous pouvez également écouter des centaines de pièces composées et interprétées, entre autres, par Bernard sur drame.org, le site des disques GRRR et d'Un Drame Musical Instantané...

La photo de Bernard, Francis et moi, prise dans la cave du 7 rue de l'Espérance à Paris, est due à Horace © 1979.

mardi 25 juin 2013

Elsa est Micaëla


En voyant Elsa sur la scène de Fourvière j'ai pensé très fort à Papa, à mon papa. Ça passait à travers moi, un courant de vie extraordinaire bravant la mort qui l'avait emporté trop tôt, trop tôt pour connaître Elsa qui avait deux ans lorsqu'il s'est éteint, un casque audio sur les oreilles avec la Callas qui lui faisait couler des larmes le long des joues sans qu'autour nous n'entendions rien. Dans cette nuit lyonnaise éclairée par une lune géante les étoiles me traversaient comme des neutrinos. Tandis que cette transfusion me réchauffait les veines Elsa entonnait : " Je dis que rien ne m’épouvante, Je dis que je réponds de moi ; Mais, j’ai beau faire la vaillante, Au fond du cœur, je meurs d’effroi. Toute seule, en ce lieu sauvage, J’ai peur… mais j’ai tort d’avoir peur…" Rien d'innocent. Il aurait sangloté d'émotion en voyant sa petite-fille dans sa robe blanche jouer cette gamine aux pieds nus qui les a bien sur terre. Papa pleurait facilement lorsqu'il écoutait de la musique. Il adorait l'opéra, mais n'y allait plus jamais, peut-être parce que Maman n'aimait que les marches militaires ? À Angers le père de mon père, l'arrière-grand-père d'Elsa, avait sa loge à l'opéra. Un jour où je rendais visite à mon père à l'hôpital il me présenta à l'infirmier en se vantant que j'étais compositeur ; comme le grand costaud ne mouftait pas il ajouta "... d'opéra." Je venais d'enregistrer La fosse avec le Drame et l'Itinéraire, Louis Hagen-William et Martine Viard. Coïncidence, Serge Valletti y jouait le rôle d'un des musiciens et c'est lui qui aujourd'hui a adapté le livret de Carmen et ajouté les dialogues comiques qui sortent du transistor comme d'un soap radiophonique. Il est encore d'autres coïncidences, plus intimes. Le temps finit par résoudre les dissonances en une suite d'accords qui nous mène inexorablement à la coda. Le vent qui soufflait sur la scène de l'amphithéâtre romain donnait encore plus de force à Micaëla bravant la tempête qui s'annonçait. Je pense toujours à Papa. Nous avons réalisé son rêve.

Photo © Ugo Nicolas

lundi 10 juin 2013

Pavot


On dirait un petit four à la violette avec cœur en pâte d'amande et corolle en paillettes de chocolat amer sur pétales de mangue. La fleur de pavot fait délirer si l'on en abuse. Il suffit de s'approcher des choses ou de s'en éloigner pour qu'elles prennent un autre sens. Certains tentent de théoriser l'unification de l'infiniment petit et de l'infiniment grand. Plus ou moins l'infini (±∞) me fascinait déjà au lycée, et plus tôt je retournais mes jouets pour les transformer en quelque chose que je ne possédais pas, mais qui me faisait rêver. Adolescent, je restais des heures le nez en l'air avec les pieds sur le bureau de ma chambre. Le monde défilait comme dans l'Atlas Mondial dont les pages palissaient à force d'en scruter les détails. Une abeille s'est approchée, elle s'est mise à table. Tandis que je la contemplais elle m'a susurré une autre histoire, un récit de voyage qui renvoyait Googlemaps à sa poésie de comptable. Ça sent les vacances, les nuits étoilées où aucun lampadaire ne vient gâcher l'écran d'épingles en 3D temps réel. Sur son chemin l'hyménoptère voit des milliers de détails qui m'échappent. J'imagine le pollen, des odeurs qui flottent, des phéromones dont on pourrait assimiler les ondes à des couleurs ou à des sons. Je quitte mon apnée pour m'ouvrir au monde qui s'offre à ceux et celles qui y veillent. Il était temps que la chaleur me fasse sortir de mon trou, que je me redresse et quitte le corset qui me permettait de tenir debout. Nous avançons, prêts à nous battre s'il le faut pour conquérir ce qu'on nous vole, mais c'est la douceur que nous visons, le festin partagé, le monde dont nous ne sommes chacun et chacune qu'un atome. Que c'est beau une fleur !

lundi 13 mai 2013

Lumbago blues


Une douloureuse hernie discale schielienne s'est glissée au milieu de la colonne vertébrale picturale filmée et régulièrement mise en ligne depuis quelques temps sur ce blog et sur la galerie des Médiap'artistes. N'ayant pas eu de lumbago depuis plus de trois ans grâce au massage tuin anmo de Madame Ji je me croyais à l'abri. C'était sans compter de coquins mouvements du bassin, les quatre kilos de l'hiver et le jardinage de printemps. Assis sur le divan, j'ai plongé stupidement vers mes lacets sans plier les genoux, et clac, merci Kodak ! L'impressionnante photo montre mon dos en baïonnette : le tronc n'est plus en face des jambes. Si je marche mon corps me semble suspendu en l'air avec mes guiboles comme des rubans de papier flottant au-dessus du sol. J'ai arrêté les anti-inflammatoires qui cette fois ne m'ont fait aucun effet, j'ai vu les praticiens les plus zélés, j'ai tenté l'EMDR en m'auto-hynotisant, je suis resté allongé des jours entiers à regarder des films dans le noir, mais après dix jours tourdepisiens je ne sens aucune amélioration et cela commence à bien faire. Je n'ai pas encore épuisé toutes les ressources des magiciens du corps et je ne m'avoue pas vaincu quant au travail intérieur que je continue à produire sereinement. Si pour l'avoir déjà vécu je ne savais pas qu'un jour je gambaderai comme un chevreuil je serais drôlement inquiet...

jeudi 21 février 2013

Ceux de chez nous


Avec son nouveau look Bernard Vitet ressemble à Ceux de chez nous. Je pense à Monet, à Degas, à Rodin, à Saint-Saëns, tous illustres barbus filmés par Sacha Guitry en 1915. Dommage que Bernard ne porte pas sa trompette à ses lèvres, mais une simple canette faite d'un autre métal ! Ses mains décharnées et son regard perçant rappellent surtout Pierre-Auguste Renoir...


Comme chaque fois que je viens le voir, là dans une clinique de convalescence, j'apporte mon iPad pour lui faire écouter de la musique, réminiscences du passé ou propositions à venir. Hier j'étais venu avec des images, L'homme à la caméra mis en ligne le matin-même, J'accuse...! avec Richard Bohringer, Sarajevo Suite où l'on peut le voir et l'entendre entre autres en trio avec Claude Piéplu et le contrebassiste Henri Texier. Ces documents feront bientôt l'objet de nouveaux articles, mais j'aimai lui en livrer la primeur. Si, alité, dans l'univers hospitalier, il oublie parfois les extraordinaires moments qu'il a vécus, son esprit est intact. J'ai pensé que son sourire rassurerait les camarades qui s'inquiètent hélas à juste titre sur sa santé. C'est à sa voix que l'on sait comment il va. Grave, tout va bien.

lundi 18 février 2013

Apprivoisé


Il faut parfois du temps pour se laisser apprivoiser par un chat. À la maison, Scotch m'enjambe tous les matins, sans aucune reconnaissance du ventre puisqu'il va s'allonger sur celui de Françoise après m'avoir marché dessus alors que c'est moi qui lui donne le plus souvent à manger. À Saint Clément de Rivière il nous aura fallu de nombreuses années avant que NaNob vienne me faire un gros câlin en ronronnant. Il est vrai qu'à remuer tout le temps je ne dois pas être très rassurant. Je me demande aussi si le fait que Scotch est un mâle et NaNob une femelle ne participe pas à ces jeux croisés. J'y mets pourtant du mien, persuadé de parler quelques rudiments de langage félin. Bernard m'avait appris à insulter dans leur langue et Lupin m'avait sauté ce jour-là à la figure, phénomène qui ne s'est jamais reproduit car j'évite désormais de regarder un chat dans les yeux en faisant mine de gratter le sol comme si j'enterrais mes crottes. Le reste est essentiellement question de ton, même si nos amis comprennent parfaitement certains phonèmes ou quelque enchaînement de syllabes, surtout s'il s'agit de leur nom. Sinon j'essaie de transposer comme je le fais lorsque je feins de parler une langue étrangère dont j'ignore presque tout. Mon intérêt pour les autres cultures que la mienne m'aident considérablement dans mes tentatives de dialogue. J'étais si content que NaNob vienne partager ma sieste que j'ai attrapé l'iPad et immortalisé ce délicieux moment. Le lendemain la chatte a passé sa journée sur Françoise, contrariant ma théorie.

mercredi 2 janvier 2013

Déjà un quart de siècle


Papa est mort il y a 25 ans. Le 2 janvier 1988. Il avait 70 ans. Ces chiffres sont flous. Ils possèdent l'élasticité du cœur. Le sien lâcha en fin d'après-midi. Pour moi c'est à la fois hier et dans une autre vie. Difficile de se souvenir entre la réalité et l'histoire qu'on s'est inventée. À chaque moment important de ma vie j'ai senti sa présence au-dessus de mon épaule, légèrement en arrière, comme un spot éclairant mon coude et mon bras droit, un Jiminy le criquet muet mais qui n'en penserait pas moins. Je fais ce qu'il faut pour ne pas le contrarier. Il a l'air amusé, attendri ou ému selon les circonstances. C'est une image que j'ai construite inconsciemment. La photo que m'a envoyée ma sœur date probablement de son anniversaire de 65 ans. Je venais de me faire couper les cheveux que j'avais laissés pousser depuis 1968 et j'avais rasé ma barbe. C'est bizarre, j'étais réapparu frisé. Mon père me manque. Je voudrais pouvoir échanger avec lui sur l'avenir du monde à la lumière de celui qu'il a traversé. Le jour de sa naissance, le 23 octobre 1917, le comité central bolchevik vota qu'une « une insurrection armée était inévitable et que l'époque était mûre ». J'aimerais tant lui présenter celles et ceux que j'aime aujourd'hui.

vendredi 28 décembre 2012

Premier chat, premier feu


Il était une fois... Mais une seule fois. Le premier chat. Le premier feu. Le même jour. À la même minute. Antonin, quatre mois. Il découvre l'animal tout doux et les flammes. Ça va chercher loin. Le feu protègeait des fauves. Même si Antonin est très en avance pour son âge (il joue régulièrement avec la Machine à rêves inventée par son père, le grand Nicolas), Adelaide, sa maman, ne l'a pas laissé s'approcher de la cheminée ! Quant à Scotch, nous lui avons demandé d'éviter de se coucher dans le petit lit improvisé, nous avons également posé une grille devant l'âtre. Les trains descendent vers le sud. Ce soir, c'est nous qui devrions dormir chez eux... Le soleil nous réchauffera et la douceur sera celle des amis.

samedi 22 décembre 2012

Pere se prononçait Pèla


J'avais rencontré Pere Fages grâce à Brigitte Dornès qui me racontait leurs aventures de pirates du temps où Franco régnait sur l'Espagne, sa fuite en chemise de Barcelone, ma camarade au volant d'un camion rapatriant tous les meubles du Gros à Paris et le passage de la frontière où les douaniers découvrent sa bibliothèque marxiste. Mais le véritable conteur c'était lui. Il nous faisait rêver avec ses voyages au pays de l'Impératrice Yang Kwei Fei quand personne n'allait encore en Chine, les histoires de l'Alt Empordà ou n'importe quel sujet qui avait rapport à l'Histoire. La plus belle fiction copiait platement le réel. Il était toujours resté sceptique sur l'information et la manière dont elle nous est servie, réchauffée après avoir été vidée de son sens. Je me souviens du Noël 1989 où nous avions soulevé ensemble les incohérences de la mort du couple Ceaușescu. Après avoir été le bras droit de Santiago Carrillo qui lui rapportait de Cuba ses cigares préférés, des Cohibas, présents de Fidel, Pere continuait de penser par lui-même. Sans sombrer dans le nationalisme, il défendait sa Catalogne. Il n'est plus là pour me corriger si j'écris des bêtises. Il avait été le premier à distribuer les films de Renoir interdits sous le franquisme, de Fassbinder et tant d'autres. Il avait été ruiné par les incohérences et malversations de la cinématographie espagnole après l'échec du Christophe Colomb de Ridley Scott qu'il avait coproduit. Il avait dû vendre la maison d'Ordis où il avait fondé un festival mémorable. Les souvenirs sont si nombreux que je m'y perds, entre la pêche au lamparo et les excursions en montagne, mais il y a une chose que l'on ne peut pas oublier, c'est sa cuisine ! Pere était un maître en la matière. J'en salive en me rappelant son riz à la catalane, les petits oiseaux qu'il me prépara à manger sous une étoffe, ses fonds de sauce qui lui prenaient des journées entières à concocter. Les amis disaient qu'à n'importe quelle heure où ils se pointaient nous étions à table. On a bien ri. Nous nous sommes délectés. Nous buvions les meilleurs vins. Nous avons fait les quatre cents coups. Mais c'est fini. Notre ami s'est éteint mercredi. Saloperie de crabe ! Je pense à Bri, toujours aussi héroïque l'air de rien, à Pierrot devenu un homme grâce à lui, à toutes celles et ceux à qui il va manquer, et à celles et ceux qui l'ont précédé.
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