Jean-Jacques Birgé

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mardi 29 septembre 2020

Reprise


Presque deux ans après avoir rédigé l'article La musique classique en guise de bouée, j'ai failli réécrire à peu près la même chose avant de vérifier par un mot-clé que je n'allais pas radoter. Le mot était Marlboro, comme les cigarettes. Plus tard, je passerai aux Camel lorsqu'il s'agira de rouler des joints, mais ce terme ne mène étonnamment nulle part dans le champ de recherche. Répéter les mêmes phrases, les mêmes erreurs, les mêmes gestes est terrifiant si l'on est à même de le constater. Ce n'est pas l'effet Glapion, mais je me retrouve dans une situation déjà vécue et qui ne me plaît guère. Elle est néanmoins beaucoup moins brutale et plus simple que la fois précédente, les décisions ayant été prises d'un commun accord, sans heurts ni trompettes. Par contre, l'époque est beaucoup plus complexe pour les célibataires sommés de porter le masque et de ne fréquenter aucun espace social, sans parler de la météo peu propice aux sorties en plein air. Les sites de rencontre ont l'avantage d'exposer nos minois sans risque de verbalisation, de contagion ou de saucée. Malgré cela, je doute que leur fréquentation me permette de rencontrer l'âme sœur si je me souviens du délicat équilibre de sensations procurées par la proximité. En attendant des jours meilleurs, je peux réécouter de la musique à fond la caisse quand elle l'exige. Et dans tous les cas, j'avance doucement, à pas feutrés, laissant les évènements apporter leur lot de surprises. Il tempo lo dirà.
En attendant, je fais une ratatouille pour la semaine avec tous les légumes de l'AMAP !


LA MUSIQUE CLASSIQUE EN GUISE DE BOUÉE
Article du 8 janvier 2019

Je n'étais pas vraiment timide, sauf sur certains terrains, comme lorsque je faisais semblant de chanter aux Louveteaux. Passé le premier vers, j'articulais sans qu'aucun son ne sorte de ma bouche. On m'avait dit que je chantais faux et je l'avais cru. C'était certainement vrai, mais plus tard Bernard m'apprendra que c'est une question de concentration et que l'on peut régler son compte à cette assertion. Adolescent, je n'arrivais pas à aborder les filles. J'achetais un paquet de Marlboro pour entamer la conversation en leur offrant une cigarette. Comme je ne fumais pas, le paquet me durait trois mois ! Philippe m'expliqua qu'il vaut mieux ouvrir son cœur et que les filles seront flattées, même si elles me rembarrent. Je me suis jeté à l'eau, souvent planté, et puis parfois je ne m'étais pas trompé et j'ai été heureux, au point de les aimer toujours. J'avais écrit 'Cause I've got time only for love que ma fille Elsa chanta lorsqu'elle avait six ans. Elle était accompagnée par Bernard Vitet au bugle, le guitariste Hervé Legeay et l'accordéon samplé de sa mère, Michèle Buirette. Le texte dit "I shall always love the ones I've ever loved before..."



J'ai toujours douté de mon pouvoir de séduction. Devenu père, les compliments sur la beauté de ma fille me laissèrent espérer que j'y étais un petit peu pour quelque chose. J'ai appris à me sourire. J'avais beau avoir eu la chance d'aimer et d'être aimé par de très jolies femmes, j'imaginais que mon esprit contrebalançait la banalité de mon physique. Nous sommes tous pareils, probablement. Peut-être pas "bourré de complexes" comme le chante Boris Vian, mais bien débiles tout de même. Il fallait donc que je sois avec de très jolies femmes pour me rassurer. Les canons de la mode et le regard des autres façonnent nos désirs. J'ai évidemment appris que les yeux de l'amour rendent belle celle que l'on aime. Manquant de confiance en moi sur cet épineux sujet, j'ai pris quelques râteaux, mais j'ai surtout eu beaucoup de chance de rencontrer au cours de ma vie des femmes formidables avec qui j'ai partagé un bon bout de chemin.
Lorsque je me suis trouvé seul et désemparé, la musique m'a aidé à surmonter les passages difficiles. En jouant d'abord, dans les moments les plus critiques. Cet investissement libidinal, comme l'appelait Bernard, nous fait oublier la réalité du monde pour entrer dans celui du rêve, une saine utopie où l'abstraction a raison des trivialités que l'on imagine être la réalité. Ensuite en réécoutant des disques laissés de côté, mais qui me renvoient à une époque où je traversais le même genre de sentiment. C'est une manière d'apprivoiser le vague à l'âme, parce que l'on sait que ce fut déjà ainsi et qu'on en est sorti un jour. Le fruit de l'expérience ou la conscience des cycles.
Je pratique cette technique lorsque la mort vient cogner à ma porte, heureusement de moins en moins souvent, et pour cause. Si cette peur qui m'habitait plus jeune semble vouloir refaire surface, je me replonge illico dans l'ambiance où j'étais pendant le Siège de Sarajevo. Sous pression continuelle, j'y avais réglé son compte à cette angoisse, la mort pouvant frapper à n'importe quel instant. Ce changement de repère temporel me calme instantanément en étouffant la mèche avant qu'elle ne s'enflamme. Ce processus chronoprojectif fonctionne pour d'autres sentiments, certes moins dramatiques, où les questions semblent sans réponse. Ainsi ces jours-ci je replonge dans ma discothèque classique que j'avais délaissée depuis si longtemps. L'écoute des compositeurs romantiques me propulsent dans une préhistoire qui trouva sa résolution en avançant dans le temps. Il faut aussi de la patience, une qualité que je n'ai jamais eue, mais que je travaille quotidiennement. J'ai dégagé l'accès vers ma collection de vinyles, puisqu'il me faut remonter aux années 70 pour retrouver l'état d'âme recherché. J'enchaîne Mahler, Schönberg (La nuit transfigurée et la Suite lyrique), Brahms, Fauré, Schubert, mais d'autres suivront. J'évite le premier mouvement de la première symphonie de Charles Ives qui correspond à ma plus profonde tristesse, un quasi désespoir qui n'est nullement d'actualité, ou les Métamorphoses de Richard Strauss, mais je vais probablement reprendre certaines ouvertures de Wagner, et finir par poser sur la platine des disques tirés au hasard ou choisir les interprètes plutôt que les œuvres avec une préférence pour les versions historiques. Il y a des centaines de vinyles cachés derrière le canapé. En faisant fi des derniers quarante ans, ma sélection saura coller à l'humeur de chaque instant. Je voguerai entre la musique française, la seconde école de Vienne, l'opéra italien, les Américains héroïques, les exotismes nationaux, ou bien je m'arrêterai en route pour assumer le présent que je connais mieux que n'importe quoi, mais que j'ai parfois du mal à mettre en perspective. Comme disait encore mon ami Bernard, c'est fou ce qu'on est fragile ! La musique me rend solide, parce que je ne lutte plus contre le courant et que je me laisse porter par le flot comme les bateaux en papier que nous faisions voguer dans le ruisseau lorsque j'étais enfant.

lundi 28 septembre 2020

Ce sera arrivé hier


Mes yeux se ferment. Je n'avais presque pas dormi. Les mots s'allumaient : haie, haie qu'il faut sauter, change ou chance, étage, dégringoler, lève, lève, j'ai mis ma gaine, c'était prudent, recule, reculer me semblait une mauvaise idée, plante, plutôt planté, mais la machine ignore les accents. C'est ainsi que je reconnais les importuns qui me sonnent. J'avais pesé le pour et le contre. Après la rupture cela ne s'est pas arrangé. Comment voulez-vous ? J'aurais voulu mettre le volume à fond, mais j'ai perdu l'habitude de poser un disque sur la platine. Pour qui écrire ? Pour celles et ceux qui me liraient, évidemment ! Alors je fouillais dans les archives. J'avais remarqué qu'il y avait plus de "like" sur les vieux articles que sur les nouvelles fringues. Pareil pour les rééditions. Où est passée la curiosité pour les choses qui n'existent pas encore ? Ce sera arrivé hier. Voilà un moment que je faisais tout ce que je pouvais pour trouver une issue heureuse. Mais rien rien ne bougeait. Ni haut ni bas. Calme plat. Alors j'ai posé les mêmes questions. Une fois. Deux fois. Trois fois. Jusqu'à ce que ça pète. Enfin, c'est un bien grand mot. Même si ça fait mal. Pas mâle en tout cas. Pour finir. Hé, pas pour en finir ! Vous avez raté le début ? Pas un cil ne bougeait. Dehors les bambous couchés. Dedans les chats mouillés. C'est dans l'ordre des choses. L'ordre est un leurre. Il faisait froid. J'ai lancé le chauffage. Brûlé des bûches. Séché mes larmes près du radiateur. Et puis, agité les bras pour combler le vide. On avait eu le calme sans le luxe ni la volupté. Pas moyen de voyager. Même invité. J'aurais bien pris la tangente. Hélas la police vieille au grain. Il pleut. C'est tout ce qu'il sait faire. Tout va très vite, mais ça ne passe pas. Dormir éteint l'heure. Peut-être que demain il n'y paraîtra plus. Recommencer. Sans cesse. Sans répétition. Sans se répéter. Remettre son titre en jeu. Il nous a fallu un peu de courage pour braver l'embouteillage. Reparti à vide, il restait à tenter le goutte à goutte. J'ai peur d'aller me coucher. De l'autre côté du pont. Mes fantômes. Les yeux me brûlent.

vendredi 18 septembre 2020

Les caramels


Article du 21 juin 2007

C'est la seule sculpture que j'ai gardée. Ma mère n'avait rien le droit de jeter sans mon accord. Je fabriquais des "machines qui ne servent à rien". Cinq déménagements ont englouti les autres spécimen. La seule à y survivre y a laissé quelques plumes. Par exemple, il y avait trois boules de machine IBM au lieu de deux. Les caramels semble dater du 11 septembre 1966, mais l'encre vermillon sur le bois rouge n'est plus très lisible. Je crois me souvenir qu'il y avait une idée d'échelle sociale sous-jacente. Matériel : des boules de cotillon et un serpentin, trois têtes de distributeurs de bonbons Pez (Pluto, Donald et Popeye), des échantillons de matière plastique rapportées des années plus tôt du Salon de l'Enfance Porte de Versailles, un bouton de vareuse de la guerre de 14 que je tenais de mon grand-père, des ressorts, un potentiomètre, des transistors, un jouet fondu, une bobine électrique, un porte-clefs, un cochon, des rails, un fil de téléphone, des petits bouts de bois et de daim, de la bande magnétique, des pions, un jeton de la Compagnie Le Taxiphone, une petite échelle rouge. Plus le moule, un peu de poussière et l'ombre.

jeudi 17 septembre 2020

Newsletter de septembre 2020

Le déroulant qui défile ci-dessous est une capture-écran de ma copieuse newsletter envoyée hier soir. Pour bénéficier de tous les liens, voir les films, lire correctement les textes, etc., il faut cliquer ICI !!!












Et encore, on ne vous dit pas tout !
Par exemple, que je suis fier d'avoir composé la musique de 4 des 6 DVD (et pas mal de petits machins) de Françoise Romand qui reçoit le Prix de la SCAM pour l'ensemble de son œuvre pour laquelle je me suis battu pendant quinze ans.
Ou qu'il y a deux autres albums sur le feu et des projets incroyables de performances live ou d'ateliers hirsutes...

lundi 7 septembre 2020

Mon Paris des années 50


Article du 11 avril 2007

Longeant le Lego du Front de Seine, mon train électrique passe sous les jambes d'une Tour Eiffel en Meccano... Dans mon travail comme dans ma vie, j'ai tenté de préserver la ludicité du Paris de mon enfance. En face de la Galerie Vivienne où un bouledogue effrayant gardait l'entrée du magasin de jouets en aboyant avec sauvagerie lorsqu'on tirait sur sa chaîne, brillait la lumière noire d'une boutique phosphorescente. J'ignore ce qu'on y vendait, mais c'est la première illusion d'optique dont je me souvienne. Les rayons verts transperçaient l'obscurité violette seulement éclairée par des formes orange vif et jaune acide. L'attraction permanente tenait du cirque de Calder et du voyage dans la lune. Sur les grands boulevards embaumait l'écœurante et délicieuse odeur des pralines ; la promenade était rythmée par les tirs à l'ours qui se cabrait chaque fois qu'on le touchait, coups de feu plus mécaniques qu'artificiers. Avec les dix centimes que je recevais chaque fois que j'allais "au pain" ("une baguette moulée pas trop cuite, s'il-vous-plaît"), j'achetai ma première Dinky Toy, un camion à deux étages avec pont inclinable pouvant transporter quatre petites automobiles. Aux Halles, Jeannot sifflait ma mère depuis une porte cochère pour lui vendre dix soles pour cent balles, l'équivalent d'un franc, quinze centimes d'euro. Les marchands à la sauvette fuyaient les képis à toutes jambes en poussant devant eux leurs charrettes des quat' saisons. La bouchère de la rue Montorgueil, Madame Chanois, servait la bidoche en vison avec des diams pleins les doigts. Comme je rentrais seul de l'École maternelle et que je voyais les CRS qui campaient Place de la Bourse, je demandai "pourquoi on les embête les bougnoules ?". C'était la guerre en Algérie. Déjà sensible à l'oppression, je répétais ce terme probablement entendu dans la cour de récréation et certainement pas employé à la maison. Il m'arrivait de saisir la main d'un monsieur pour traverser au feu. La maîtresse s'inquiéta auprès de mes parents que je regarde trop la télé parce que je n'arrêtais pas de raconter des histoires à dormir debout. Pourtant nous n'avons loué un poste que dix ans plus tard. Je ne connaissais pas le Lego, nous empilions des cubes. Le Meccano était constitué de pièces métalliques. Le RER ni le Front de Seine n'avaient été construits. Les Dinky Toys étaient assez solides pour tomber d'un balcon du sixième étage et ne s'en relever qu'avec quelques éclats de peinture, ce qui n'aurait pas été le cas du monsieur au chapeau s'il l'avait prise sur le tête. J'ai appris à lire à ma petite sœur avec des lettres en plastique bleu clair qui avaient appartenu à mon père. En 1958, nous avons déménagé dans le XVème, j'avais cinq ans.
Par un bel après-midi de printemps comme hier, j'ai poussé la porte du 36 entraînant Elsa dans les étages de cet ancien hôtel de chasse de Richelieu, mais je n'ai pas osé sonner. J'ai laissé mes rares souvenirs sur le palier. C'était il y a dix ans. Le célèbre film d'Albert Lamorisse, Le ballon rouge, rend parfaitement le climat d'enfance de cette époque qui me semble aussi lointaine que le moyen âge de mes livres d'écolier.


LE RETOUR DU BALLON ROUGE
Article du 27 novembe 2008

Mes souvenirs m'appartiennent-ils en propre ou sont-ils la reconstitution d'une mémoire induite par les traces graphiques ? Rue Vivienne dans les années 50. Je marche seul sur les trottoirs. L'été je porte une culotte courte, l'hiver un pantalon. Pour traverser, j'attends que le feu passe au rouge. Parfois j'attrape la main d'un monsieur et je reprends mon indépendance de l'autre côté de la voie. J'ai cinq ans lorsque nous quittons le IIème arrondissement pour le XVème.
Rue Léon Morane dans les années 60, devenue depuis rue des frères Morane. Après l'école communale Lacordaire, je fais mes trois dernières années à Saint Lambert, de la neuvième à la septième. Le matin, j'emprunte la rue de la Croix Nivert, croise la rue de la Convention, passe devant la station Shell du père de Chrétien, bifurque un bout de Lecourbe et rejoint la cour de l'école. Au retour, je préfère passer par la rue de Javel où habite mon copain Paul Makloufi. Au bout de la rue, Fructus tourne à droite, moi je rentre tout droit. Nous habitons au rez-de-chaussée du numéro 15. Mais la ville a changé. Nous sommes entrés dans l'ère moderne. Avant, c'est l'ancien temps.
Dans Le ballon rouge tout ressemble à mes premières années, Paris, les rues vides, l'autobus à plate-forme, les automobiles, les vêtements que nous portions... Tous les enfants de cette époque semblent se reconnaître dans Pascal, le fils du réalisateur Albert Lamorisse, qui partage la vedette avec le ballon. Le film "restauré numériquement en haute définition" est superbe (Malavida). Voilà qui me change de l'à-peu-près en ligne sur Google Video ou de la copie 16mm que j'ai rangée à la cave aux côtés de Bim le petit âne. Chaque fois que je le vois, j'ai l'impression d'assister à la projection d'un film de famille. Mon père tournait chaque année quelques mètres de pellicule avec sa caméra. Mes huit premières années tiennent sur une bobine d'une cinquantaine de minutes. Après il faudra attendre la naissance d'Elsa pour qu'à mon tour je me mette à filmer. Le ballon rouge est remarquablement mis en scène, comme si tous les nôtres en constituaient les rushes, des bouts d'essai. Le DVD propose également Crin Blanc, son précédent petit chef d'œuvre, mais les sympathiques compléments de programme ne sont hélas pas à la hauteur, documentaire sur le héros de Crin Blanc d'un côté, souvenirs de Pascal Lamorisse de l'autre, chacun tentant de transmettre son expérience à sa propre fille. Peu importe si ces deux documentaires n'en finissent pas, le second a le mérite d'évoquer les autres films du cinéaste, en particulier Le vent des amoureux pendant lequel il périt dans un accident d'hélicoptère. Les deux moyens-métrages, et particulièrement Le ballon rouge, restent des merveilles indémodables.
Si pour être de partout il faut être de quelque part, pour être de son temps il faut apprendre à se conjuguer à tous.

mardi 4 août 2020

Le transport qui a ma faveur, c'est celui de mon cœur... [archive]


Article du 15 février 2007

La photo de Brassaï fait remonter d'étranges souvenirs. Pendant trois ans, une fois par semaine, j'ai pris le métro de la Porte de Saint-Cloud à la Bourse pour faire régler mon appareil dentaire passage des Victoires. J'achetais des petits fascicules de bande dessinée dans la station pour lire pendant le voyage. Dedans, il y avait de la publicité pour les lunettes à rayons X qui permettaient de voir à travers les vêtements. J'étais abonné à Tout l'Univers depuis que je ne recevais plus Tintin. C'étaient les années 60.
J'avais commencé tôt à voyager seul. Ma grand-mère venait me chercher à l'arrêt d'autobus devant l'Hôpital des Enfants Malades. Je n'avais que cinq ans et nous venions de déménager de la rue Vivienne à la rue Léon Morane dans le XVième. J'adorais rester dehors sur la plate-forme arrière avec le contrôleur qui faisait cricric en passant les petits tickets étroits dans la boîte qu'il portait sur le ventre à la ceinture et en tournant sa manivelle. J'entends encore le diling de la chaîne qu'il tirait pour signaler le départ au conducteur. Nous adorions monter ou descendre en marche même si c'était interdit.
À la même époque, mes parents ont confié ma sœur et moi aux passagers du compartiment pour que nous n'oublions pas de descendre du train à Grenoble. Agnès avait trois ans et je m'en occupais avec le plus grand sérieux. J'ai continué jusqu'à ce que nous ayons dix-huit et quinze ans. Mon tempérament inquiet est le fruit de cette responsabilité.
Lorsque j'eus onze ans, mes parents m'envoyèrent à Greenways School, dans le Wiltshire, pour apprendre l'anglais. J'y ai tenu mon premier Journal. Il commence le vendredi 24 juillet 1964. This morning, at a quarter to 9, I went by coach to Beauvais. At a quarter past ten, I took the plane. At eleven o'clock, I took the coach. At a quarter to 2, I arrived at London. A lady was waiting for me. This afternoon, I took the train to Salisbury ; Mrs Clarke's son brought me to Greenways. I unpacked my clothes and put them in the drawer. And I had dinner at 10 to 10. Then I went to sleep in my bed. Good night! C'est précis. Mes grands-parents avaient coutume de nous offrir une montre à nos six ans, à condition que nous sachions lire l'heure. Je remontais la montre à aiguilles chaque soir avant d'aller me coucher. Mon diary est illustré avec des cartes postales, des papiers de bonbons anglais, photos de mes copains (c'était un collège international), tickets, plumes de perdrix... Le 6 août, je suis resté médusé par les cris hystériques des fans des Beatles pendant la projection d'A Hard Day's Night dans une salle de Salisbury. Il y avait toujours deux films par séance. Quelques jours plus tard, perché sur la branche d'un grand arbre du parc, j'ai réussi à embrasser Valérie, qui venait de Suisse. C'était la première fois que je tombais amoureux. Nous avons visité Stonehenge et la fabrique de chocolats Fry à Somerdale. J'en ai gardé un souvenir terrible du travail à la chaîne.
Les feuilles volantes se perdent. J'ai continué à écrire dans des petits cahiers. Pas loin de quatre-vingt. En regardant la photo de Brassaï, je repense au poinçonneur des Lilas, maintenant que j'habite à côté.



Le titre de l'article est extrait d'une chanson écrite pour Elsa lorsqu'elle avait neuf ans...

lundi 27 juillet 2020

L'invitation au voyage [archive]


Article du 5 novembre 2006

Le premier livre que je me souviens avoir lu de la première à la dernière page est le Petit Larousse illustré. Mon édition datant de 1961, j'avais donc neuf ans. C'est, avec le Grand Atlas Mondial du Reader's Digest, l'un des plus beaux cadeaux que je reçus enfant. D'autres dictionnaires suivront, et le Robert supplanta le Larousse.
Cette semaine (P.S.: c'était donc en 2006), Elsa a eu la gentillesse de retrouver mon exemplaire dans la maison de l'Île Tudy où il a continué à subir les attaques du temps sans faillir. Seule la planche en couleurs sur les avions s'est détachée et la couverture effacée, plus de jaune ni de noir, juste le fond gris et les bords élimés comme les manchettes d'une vieille chemise qu'on continue à porter jusqu'à ce qu'elle craque.
Je reproduis ici la seule iconographie sur la peinture dite moderne à laquelle j'eus accès en dehors des tableaux abstraits de ma tante Arlette qui pendaient dans notre appartement. Les douze reproductions serrées sur un recto verso figurent les fondations de mon histoire de l'art. Il y a quelques mois je fus très ému de découvrir l'original de L'odalisque de Matisse à la Fondation Beyeler à Bâle. Mes émois pubères ont probablement commencé devant cette femme torse nu les jambes écartées dans son pantalon saharien.
Et puis au milieu, entre les noms communs et les noms propres, il y a les pages roses qui listent les locutions latines et étrangères, mais le latin s'est perdu et on ne les utilise plus beaucoup. Dommage, encore une chose qui faisait rêver. Tempus edax rerum. Je n'ai pas fait de grec. Les racines se dissolvent dans la terre.
C'est (c'était) mon anniversaire. Ma maman m'a offert le dictionnaire visuel. Je suis heureux comme le gamin que je ne cesserai jamais d'être.


En P.S. ce petit extrait du 13 novembre 2007 :
Le Petit Robert est certainement la plus utile des applications, par sa simplicité, son intelligence et l'aide incomparable qu'elle procure. Installée à demeure sur le disque dur, elle réclame le disque d'origine tous les 45 jours, ce qui oblige à l'emporter avec soi lors des déplacements, mais qu'importe ! Outre ses 60 000 mots, les recherches phonétique ou par étymologie multi-critères sont absolument époustouflantes. On peut ainsi trouver les mots arabes entrés dans la langue française entre telle et telle date, s'en servir comme dictionnaire de rimes et même trouver un mot qui aurait tel son en son milieu ! Chaque verbe se décline individuellement à tous les temps, avec être ou avoir, actif, passif ou pronominal. Les mots difficiles sont prononcés oralement. C'est bourré de citations, d'exemples, de synonymes, d'homonymes, de liens hypertextes et de bien d'autres ressources toujours claires et faciles à utiliser. Après un tel éloge, j'apprécierais que l'éditeur m'envoie la nouvelle version ou carrément Le Grand Robert qui excitent tant ma curiosité ! Et je m'en sers toujours sur mon MacBook Pro :-)

samedi 20 juin 2020

Sans sommeil [archive]


Article du 31 janvier 2007

Pourquoi est-ce que je ne dors pas ? J'ai pourtant réglé son compte à ma peur de la mort à Sarajevo pendant le Siège. Je me réveille avec une soif de vie intarissable, la pépie ! J'ai le sourire aux lèvres dès la station debout. Le monde nous appartient. Dès que j'ouvre l'œil je suis opérationnel. Il me faut une petite minute d'adaptation, le temps de claquer dans mes doigts, je suis sur le pont. Mais j'ai du mal à me rendormir si le jour s'est levé. Je fus la nuit au point de lui donner le titre de mon premier film : en 1974, dans La nuit du phoque, j'étais la nuit, Bernard Mollerat faisait le phoque. Je suis devenu le jour. La nuit je ne travaille plus, du moins je feins de le croire. Le soir, je regarde un film sur grand écran, ça me déconnecte, trop d'énergie de la journée passée, il faut une prise en mains forte pour m'arracher à la veille. Il m'arrive de plus en plus de m'endormir devant le film, pas vraiment, quelques instants, un sommeil qui n'a rien de réparateur, une frustration. Plus tard, j'attendrai d'être fatigué pour aller me coucher, je m'éteins facilement. S'il m'arrive d'avoir des insomnies, je marche trois minutes, les yeux à moitié fermés, sur mon tapis à pointes, réflexologie, je me recouche et m'endors illico. Je ne suis plus pour autant capable de passer des nuits blanches. Il paraît aussi que la nuit j'ai des soubresauts, des impatiences dit-on.
J'avais vingt-cinq ans, je dormais un peu plus de quatre heures par nuit et j'étais crevé. Ma mère me donne à lire un dossier sur le sommeil dans le Nouvel Observateur. Nombreux exemples atypiques de dormeurs me montrent que mon sommeil est nettement supérieur à de nombreux personnages célèbres. Je ne suis plus du tout fatigué. Je continue à dormir quatre heures et quart. En vacances, je dors plus longtemps, mais je n'ai jamais retrouvé le sommeil de mon enfance lorsque, le dimanche, je faisais la grasse matinée, ou celui de mon adolescence, où je me couchais tard et me levais vers midi. Tout a changé à la naissance de ma fille. Voilà donc plus de vingt ans (P.S.: 35 à l'heure qu'il est) que je ne dors presque plus. Il m'est parfois arrivé d'avoir un petit coup de barre vers dix-sept heures si je descends en dessous de quatre heures de sommeil, mais c'est heureusement rare. Je suis incapable de faire la sieste, du moins à Paris. L'été (...) je réussis à m'endormir après le déjeuner, mais je déteste la sensation au réveil, ça me crève, je me sens pâteux. J'aime fermer les yeux pour écouter la musique du temps qui passe.
(P.S.: récemment j'ai lu que "nos ancêtres - du moins, avant la révolution industrielle - avaient pour habitude de dormir en deux fois. Ils se couchaient à la tombée de la nuit, se réveillaient vers minuit, restaient éveillés environ une heure, puis se recouchaient jusqu’à l’aube. Un rythme naturel, finalement mieux adapté à notre corps, qui a été modifié au cours des dernières décennies en raison des évolutions du quotidien, notamment du fait de l'apparition de l'électricité." L'historien américain Roger Ekirch l'appelle le sommeil fractionné ou biphasé. Il m'arrive de plus en plus souvent de travailler à mes articles entre trois et quatre heures du matin avant de me rendormir avec la même facilité qu'au début de la nuit).
Si je vis vieux, ma vie aura été intense. Dans le cas contraire, j'aurai simplement condensé mon activité dans un temps plus limité. À quarante ans, j'ai pensé que j'en avais assez fait, que je pourrais m'arrêter. J'ai continué. Plus qu'une vie bien remplie, j'ai l'impression d'en avoir eu plusieurs. Alors je me demande si j'ai vraiment réglé son compte à la mort. Pourquoi est-ce que je ne dors pas ?

mercredi 13 mai 2020

Pas d'histoire, juste de la géographie [archive]


Article du 20 mai 2006

Pourquoi certaines images représentent-elles pour chacun d'entre nous certaines valeurs symboliques qui nous les font associer à telle ou telle émotion récurrente ? Pourquoi ce morceau de musique nous calme-t-il ? Ne s'imposent-ils pas seulement lorsque nous perdons pieds ? Incapables de percer l'obscurité intime qui nous encercle, nous recherchons des cordes qui puissent vibrer en sympathie avec notre état, des lignes auxquelles s'accrocher pour ne pas sombrer. Ça n'est que le rythme de la respiration, un second souffle, une main tendue. Nous nageons en plein virtuel, bien entendu.
En période de crise, quand le désespoir m'envahit, j'ai pris l'habitude d'écouter le premier mouvement de la première symphonie de Charles Ives. Heureusement cela n'arrive pas souvent. Aussi triste que du Mahler, cet allegro jouerait-il le rôle pavlovien d'une résurrection, dont le premier mouvement, toujours le premier, jadis m'inspira, titre de la seconde symphonie du sieur Gustav, comme les Métamorphoses de Strauss ? Mes choix sont-ils dictés par quelque raccourci freudien, ré mineur, le dragon renaissant de ses cendres, histoire de se rassurer, qu'il y aura bien encore cette fois une rémission, une remise de peine ?
Alors pourquoi cette photo ? Elle ne porte aucun titre. Est-ce le nuage qui remonte de la vallée au lieu de planer menaçant ou la perspective d'un ailleurs au-delà des cimes, de l'autre côté des cols ? Le souvenir de sa vitesse fulgurante ? C'est le matin. Le soleil se lève en haut à droite. Pourtant émane la même tristesse qui suit les premières mesures du chant du merle. Jour après jour. Les neiges éternelles apparaissent comme des petites cicatrices laissées par les saisons. Les arbres répondent aux roches. L'unité. Tous les temps se confondent. Pas d'histoire, juste de la géographie.

samedi 9 mai 2020

Actualisation des archives


Vous aurez probablement remarqué que depuis le début de la semaine, je n'ai publié que des archives de mon blog, commençant par les plus anciennes datant de 2005. J'ai choisi d'y adjoindre des articles plus récents en remontant le cours du temps lorsque j'avais écrit plus tard sur le même sujet. J'ai également ajouté des liens hypertexte absents à mes débuts de blogueur, ainsi que des films et des mises à jour. Ma sélection dépend de ce qui me semble toujours d'actualité, évitant ce qui peut être considéré anecdotique. Quoi qu'il en soit, je ne vais pas republier les 4400 articles qui sont toujours accessibles grâce aux divers champs de recherche de drame.org/blog. Il faudrait quinze nouvelles années à raison d'un article par jour et je n'en vois évidemment pas l'intérêt !
Deux raisons m'ont poussé à plonger dans le passé plutôt qu'à évoquer l'actualité du jour. La première provient d'une demande de nombreux lecteurs et lectrices de publier d'anciens articles importants à mes yeux. Il est certain que l'aspect encyclopédique, acquis au fil du temps par l'accumulation, risque de donner l'impression que l'on pourrait s'y noyer. La seconde est liée à la monotonie du confinement. Je ne reçois pratiquement plus de films, de disques ni de livres, et, en l'absence d'évasions corporelles, mon quotidien se résume à travailler au studio et faire la vaisselle. J'appelle "faire la vaisselle" tout ce qui a trait à l'intendance, rangement, bricolage, nettoyage, plus toutes les tracasseries administratives. Je pourrais néanmoins chroniquer les livres que je lis, les films que je regarde, les plats que je cuisine, mais je ne veux pas me forcer. Je n'écris que guidé par l'inspiration, et je ne tiens pas à me polariser sur la crise politico-sanitaire.
Ce travail de réactualisation me prend autant de temps qu'habituellement mes articles quotidiens. Au départ, l'un des aspects qui m'avait séduit à tenir un blog était de ne pas ressasser face à mes divers interlocuteurs. Une fois que c'est dans le marbre virtuel, j'en suis débarrassé. J'ignore si je vais trier l'intégralité des quinze ans passés jusqu'à aujourd'hui ou si c'est une passade. Ce pourrait être une série diffusée par saisons, ou alterner les billets que mon humeur et l'actualité me dicteront. C'est probablement cette dernière option qui m'arrangera. C'est ainsi que Jonathan Rosenbaum pratique, l'un des rares blogueurs que je suis régulièrement. Sur son site il mêle des articles actuels à ses écrits journalistiques lorsqu'il était au Chicago Reader. En l'absence d'inspiration fondamentale, je pourrai assurer tout de même ma livraison quotidienne, peut-être même recommencer à publier 7 jours sur 7 comme jadis. J'avais utilisé ce procédé par exemple en publiant l'ouvrage "Le son sur l'image" chapitre par chapitre. Cela m'avait fait des vacances ! La gestion de la crise m'en ayant privé alors que j'avais prévu un break à partir du 19 mai, je suis soulagé. Pourtant, en général je préfère créer que gérer. Lorsque je sais faire je gère, lorsque je l'ignore je crée. Mais ces révisions à quinze ans d'intervalle me permettent de réfléchir à l'avenir en analysant le passé, passé que j'avais oublié. Je suis surtout bien organisé. Ce blog me tient lieu de mémoire...

jeudi 30 avril 2020

Glissade


J'adore les palmiers à condition qu'ils soient épais, croustillants, mais surtout moelleux à l'intérieur. Depuis que le boulanger de la Place du Vel d'Hiv a déménagé il y a une dizaine d'années vers la rue des Martyrs, je ne m'y retrouve pas, symboliquement pas plus que gastronomiquement. J'en ai encore le goût et la texture sur le bout de la langue et son évocation inonde mon palais.
Question palais, j'ai de la chance d'être confiné dans ma maison. Il n'aurait pas fallu que cette crise sanitaire, politiquement sanitaire, se soit présentée plus tôt, lorsque je n'avais pas de quoi acheter le croissant au beurre dont je rêvais ou pendant un de mes célibats forcés. Ma génération a profité des années glorieuses de l'après-guerre, même si mes parents clamaient qu'ils n'auraient pas dû faire d'enfants à l'époque de la bombe atomique. Personne qui ne l'a vécue ne peut imaginer la France d'avant 1968. On est passé du gris à la couleur. De la blouse et la cravate au psychédélisme, tunique à fleurs pour les garçons et pantalon pour les filles. Nos utopies s'appelaient Révolution ou Peace & Love, comme si l'on allait changer le monde, avancer vers la civilisation des loisirs en réduisant les inégalités. C'était très différent des menaces de l'anthropocène. Si nous pratiquions l'amour libre, nous n'étions pas plus heureux pour autant, mais les maladies vénériennes n'étaient plus une menace vitale et le Sida n'était pas encore apparu. Jusqu'au milieu des années 70 nous avions aussi mangé sainement...
C'est peut-être au moment du choc pétrolier, en 1974, que tout a basculé. On ne s'est pas rendu compte tout de suite que le vent avait tourné. Les bidonvilles disparaissaient progressivement, du moins en Europe. La vie semblait clémente, même en tirant le diable par la queue. Pourtant la Terre ne tournait toujours pas rond. L'exploitation de l'homme par l'homme, la néo-colonisation, la guerre continuaient à engraisser les riches. Une sorte d'éthique héritée de la culpabilité de n'avoir pas empêché les crimes de masse du nazisme semblait nous prémunir du retour de la Bête. Le second virement catastrophique eut lieu au début des années 90, lorsque nous avons laissé faire, voire enclencher et favoriser, la guerre des Balkans. En revenant du Siège de Sarajavo, j'ai raconté que nous avions ouvert la porte à une nouvelle ère de violence criminelle sans que personne s'en émeuve. Si nous étions intervenus en Bosnie, le Rwanda ou la Tchétchénie auraient été impensables, des tyrans comme Orban ou Erdoğan n'auraient pas pu exercer leur morgue. Il faut se souvenir de la levée de boucliers mondiale contre la guerre du Vietnam. Naïfs, pensions-nous qu'elle puisse être la dernière ? Les États Unis ont ravagé l'Afghanistan, le Moyen-Orient, reprenant le pouvoir en Amérique du Sud... L'Europe était déjà sous leur joug, soft power de l'économie, rançon d'une gloire maintes fois usurpée. La puissance soviétique eut-elle été un leurre, la disparition de l'URSS leur laissera les mains libres. Les Américains ne sont pas les seuls, mais ils détiennent tout de même le pompon. En stigmatisant la religion, nous avons renforcé les replis communautaires. La société de consommation a fleuri au delà de ce que la planète peut supporter. La pollution semble irréversible. Le permafrost fond. L'avenir est incertain.
Et voilà, j'ai doucement glissé d'une incroyable utopie à une dystopie suscitant une décroissance vitale. Ma génération morfle peut-être plus qu'une autre de cette dégringolade, politique, économique, sociale. Ceux qui ont connu 1936 ont pratiquement disparu, mais ceux qui n'ont perdu, des années 60, ni la mémoire ni le sens du combat, sentent le poids terrible de la réaction. Pour nos enfants qui ont grandi avec le Sida, le chômage, la guerre omniprésente, même si pratiquée hors-sol national, la pollution, tout cela est presque banal. J'ai beau apprécié l'absurde, j'ai du mal à avaler le saccage systématique de la mafia financière qui a pris le pouvoir un peu partout sur la planète.
En l'absence d'un sucré palmier moelleux, je me remonte le moral en me disant que j'ai la chance de faire le métier que j'ai choisi, dans une magnifique demeure acquise grâce à mes droits d'auteur, entouré d'amis et d'amour, protégé par un régime de retraite que les plus jeunes doivent défendre coûte que coûte, tant et si bien que les aliens du jardin qui se font passer pour les fleurs du palmier me semblent resplendir cette année. Confinés, surveillés, contrôlés, évalués, matraqués, nous n'avons d'autre choix que de nous contenter de ce que nous avons aujourd'hui avant de nous soulever demain contre la clique bête et méchante qui dirige le pays, incapable de gérer quoi que ce soit d'autre que la vente de l'État (c'est nous) au privé (quelques ultra-riches dont les avoirs sont soigneusement planqués off-shore) en se servant de la force brutale d'une police en roue libre.
Il m'a toujours semblé que tout, absolument tout, était affaire de cycles. Le son, la lumière, la vie. Aux mauvaises nouvelles succèdent les bonnes, et ainsi de suite. On n'est jamais tranquilles ! En y travaillant, on peut réduire l'intensité des mauvaises, allonger le temps des bonnes. À condition de ne pas détruire les abscisses et les ordonnées de cette fragile équation de toute vie sur Terre... En conclusion sommaire, les beaux jours sont devant nous, mais ils ne naîtront pas sans nous, sans que nous abandonnions notre pseudo confort !
Je voudrais tout de même un jour retrouver un palmier croustillant en surface et moelleux à l'intérieur... Un peu comme ma vie !

vendredi 24 avril 2020

Miroir, miroir


En cherchant à la cave des gélatines de couleur dans la cantine métallique qui contient les projecteurs du spectacle Crasse-Tignasse, j'ai retrouvé un rouleau d'adhésif miroir acheté il y a trente-cinq ans. J'en ai recouvert le lave-vaisselle blanc qui lui-même en a vingt. J'ai dû m'agenouiller pour qu'il réfléchisse autre chose que le sol bleu. Composée de petits carrés de plastique de 5mm de côté, la surface argentée a pixellisé cette perspective sur la salle à manger et la bibliothèque. J'ai toujours installé quantité de miroirs, non pour s'y voir, mais pour ajouter de la lumière, agrandir les espaces ou créer des effets d'illusion. J'aime transformer les endroits où je vis en décor de théâtre, en palais des 1001 nuits ou en boîte d'une seule, en jardin extraordinaire ou en jungle, toutes proportions gardées. À mes débuts dans le cinéma, je commençais par décorer la salle de montage dans le style du film sur lequel nous travaillions. J'ai beau être spécialiste du son, les images ont une importance capitale dans ma vie. Il n'y a qu'à constater le soin que j'apporte à illustrer mes articles, la plupart du temps avec mes propres photos. Mais la cuisine doit être avant tout fonctionnelle, avec des plans de travail suffisamment spacieux et dégagés pour y œuvrer au moins à deux. Le problème majeur est mon inaptitude impatiente au bricolage. En gros, c'est fait comme un cochon, mais je suis si fier d'avoir surmonté mes appréhensions et d'être arrivé au bout de l'opération que j'ai pris une photo pour vous montrer que je ne suis pas aussi manche que je le crois.

mardi 21 avril 2020

Je ne suis plus malade


Il n'y a pas que le Covid-19. On meurt aussi d'autres causes, mais faute de tests on impute au virus maints départs précipités. Il y a plein d'autres petits bobos, mais les patients évitent les visites chez le médecin par crainte d'une éventuelle contagion dans la salle d'attente. Les hypocondriaques guérissent étonnamment vite ces temps-ci...
Mes amis le savent. Ma principale faiblesse est mon dos qui me rappelle à lui de temps en temps, au point que je suis obligé de le cajoler sans attendre les crises. Lorsque j'avais 18 ans, portant régulièrement les enceintes de 60 kg de ma sono pour jouer en concert, je me collais un tour de rein qui passait en trois jours. À 31 ans, dans ma cave, à la fin d'une séance d'enregistrement d'Un Drame Musical Instantané, j'ai voulu débrancher un câble en torsion et je me suis retrouvé à genoux avec un grand cri japonais dont je ne me suis jamais relevé complètement ! Depuis, j'ai vu trente-six praticiens (kinés, magnétiseurs, rebouteux, masseurs, ostéopathes, etc.) qui m'ont chaque fois sorti de là, mais je reste fragile. Ces derniers quinze ans je me reposais sur une masseuse chinoise pratiquant le tuin anmo, un ostéopathe virtuose et des gélules d'X-Prim. Bonne nouvelle pour les jeunes qui souffrent de ce genre de mal, je vais beaucoup mieux qu'il y a 36 ans ! Grâce aux exercices quotidiens suggérés par un étonnant médecin il y a belles lurettes, j'ai résorbé mon hernie discale, et grâce à la Sainte Trinité évoquée plus haut les lumbagos sont devenus très rares. Or, en cas de blocage pouvant arriver n'importe quand et n'importe comment, le confinement m'empêche de rencontrer mes deux sauveurs ou de prendre le médicament déconseillé dans l'éventualité où le virus frapperait à ma porte. Et bien voilà plus d'un mois que je me porte comme un charme. Évidemment je continue à pratiquer le sauna chaque matin, infrarouges qui chauffent mon corps à 67° ; je ne me suis jamais coincé après cette séance, toujours avant, ou parce que j'avais été extrêmement imprudent, c'est-à-dire totalement imbécile. Il n'empêche que depuis que je n'ai aucun moyen d'être soulagé en cas de coincette, je n'ai pas eu l'ombre d'une alerte. Bon d'accord, mon asthme s'est réveillé avec le printemps, mais je n'ai (hélas) besoin de personne pour le soigner !
Cela me rappelle une autre histoire. Je vivais dans le même immeuble qu'un ami docteur, qui est toujours mon ami et mon médecin traitant, mais j'ai déménagé. Du jour ou lendemain je n'étais plus malade. Cela m'aurait probablement trop ennuyé de traverser Paris pour le consulter alors que jusque là je n'avais qu'à grimper deux étages, et même en ascenseur, que mon inconscient hypocondriaque préférait m'épargner la moindre contrariété physique. À l'époque je n'étais hélas pas à l'abri de celles de l'âme, mais pour guérir je n'aurai à compter que sur moi, ce à quoi je m'emploierai ardemment.
Comme je partageais cette histoire avec d'autres proches, loin de leurs praticiens chéris, l'une me raconte qu'elle n'a plus mal au ventre, l'autre que sa poitrine ne l'oppresse plus depuis le début du confinement, etc. Ces améliorations considérables ne concernent hélas que notre condition physique, entretenue par la gymnastique et la marche à pied, mais n'empêchent pas les inquiétudes légitimes qui assaillent les uns et les autres sur l'avenir social et politique...

Illustration : ophtalmotrope de Ruette photographié lors de la création de La chambre de Swedenborg au MAMC de Strasbourg pendant l'exposition L'Europe des esprits avec Birgitte Lyregaard et Linda Edsjö

lundi 20 avril 2020

La conférence des oiseaux


Comme beaucoup de monde ces temps-ci, nous pratiquons de temps en temps des apéros-vidéo, localement ou plus loin sur le globe. Ces fenêtres virtuelles sont plus réconfortantes que je ne l'aurais imaginé. J'installe l'écran de mon ordinateur sur la table de la salle à manger pour profiter d'une grande image et je concocte quelque cocktail "américain" dont j'avais négligé la pratique malgré la qualité de mon bar qui comprend tout ce qui est nécessaire, tant les outils que les ingrédients ! Je tiens de mon père, qui, parmi ses nombreux emplois, avait été barman au Ritz, quelques recettes originales complétant mon vieux Larousse des cocktails. Ces agapes n'aident pas mon régime minceur, car j'ai tendance à grignoter compulsivement pendant l'échange verbal...
Samedi dernier, tandis que nous partagions un délicieux moment avec Dana, confinée rue des Pyrénées, soit à quelques coups d'ailes de chez nous, nous avons donné involontairement à d'autres l'opportunité de converser derrière notre dos. La chose nous a totalement coupé le sifflet. Dans la cour de notre amie, un merle entamait des phrases mélodiques dont ces coquins ont le secret, tandis qu'un autre, perché sur le cèdre des voisins, les finissait. Nous nous sommes tus pour nous assurer de l'effet. C'était très net. Ils ne sifflaient jamais en même temps, mais enchaînaient chacun à son tour, sans aucun temps mort, comme si l'un complétait les phrases de l'autre, et réciproquement, cela va sans dire. J'ai souvent tenté de converser avec ces grands bavards, flûtistes virtuoses dont j'imitais le chant sans comprendre ce que je leur susurrai. J'imagine que pour eux c'était du charabia, car je ne suivais que les notes sans en saisir le sens. Mais samedi soir, c'était très net. Les deux oiseaux étaient sur la même longueur d'onde et nous assistions bouche bée à un chapitre de La conférence des oiseaux, dans laquelle le perroquet est à la recherche de la fontaine de l'immortalité, quête absurde à l'origine du plus grand désordre ! Toute ressemblance avec des évènements actuels est purement fortuite.

mercredi 15 avril 2020

Pause parfumée


Narguer les oiseaux en tentant de les imiter. Ramasser les feuilles mortes sur un air de Kosma. Regarder le soleil se coucher. Après mes articles longs comme le bras sur la gestion imbécile de la crise sanitaire, une pause végétale s'impose. La glycine embaume à m'en faire tourner la tête et le tamaris ressemble à des branches de givre rose. Pourtant je suis contrarié par ma photo. Le porte-vélos en bas à gauche semble tombé alors qu'il est toujours sur ses pieds. Je suis sorti vérifier et je ne comprends toujours pas cette illusion d'optique. Et puis c'est tout. J'avais promis.

mardi 31 mars 2020

D'en face


Un enfant passe, me demandant si je joue de la trompette. Échanger quelques mots sur le trottoir avec nos voisins nous sort du cadre virtuel. Ils ont pris l'habitude de boire leur café ou fumer une cigarette sur leur pas de porte. Nos arbres les abritent. Éric et Juliette sont les mieux placés pour profiter de la couleur irradiant la rue de lumière. Peut-être que les murs transpirent, nous éclairant à notre tour de ses rayons bénéfiques. On croit bien gérer la crise à son niveau, comme un passage, mais l'inconscient travaille. Un train peut en cacher un autre. Il peut arriver qu'on soit pris par surprise. Les questions sans réponses se bousculent. La trompette joue solo tandis que l'orchestre reste en coulisses, tapi, pianissimo. Deux semaines déjà. Dans quel état serons-nous dans deux mois ? Probable échéance malgré les annonces bidon du gouvernement. Pensent-ils éviter la panique d'une élastique éternité ? Pas question de revenir à avant, ni d'avaler leur gestion criminelle, encore moins leurs ordonnances cyniques et arrogantes. Ces profiteurs de guerre, puisque c'est ainsi qu'ils l'entendent, devront répondre de leurs actes. Pas question d'oublier. Face à cette gabegie chacun/e fait pour le mieux. On trouve des parades. Les fenêtres de nos smartphones s'ouvrent sur les sourires de nos êtres chers. Nous nous débrouillons tant bien que mal, mais la perspective des plus fragiles nous hante. Les vieux qu'on laisse mourir seuls, ceux qui vivent entassés, les prisonniers, le monde hospitalier, les SDF, les gens du voyage, les oubliés... Quelles que soient nos facultés de résistance, nous sommes déstabilisés par la virtualité. L'humanité expose ses limites.
On en revient à l'essentiel. Un geste. Un coup de fil. Un dessin. Le croquis de Juliette Dupuy montre bien le trompettiste peint par Ella & Pitr en costume domestique. Mais où ai-je la tête ? Ni d'autruche, ni décapitée, elle sort du cadre contraignant qui nous étouffe. Réapparaîtra-t-elle dans l'envers du décor ? S'est-elle glissée sous le toit pour découvrir des secrets de mansarde ? Ou plus loin dans les étoiles, subitement réapparues dans le ciel nocturne des villes ? La conscience vacille. Un rien déstabilise. La distanciation ouvre des champs inexplorés. Plaisir inégalé du verfremdungseffekt. On peut chercher. Encore. Nous avons le temps. Pour l'instant.

mardi 3 mars 2020

Reconstitution de ligue dissoute


En 2007, dans mon article 36 ans après notre premier concert, je racontais comment nous avions formé Epimanondas au Lycée Claude Bernard et ce que nous étions devenus. Plus de 50 ans après nos débuts, nous voici à nouveau réunis, forcément émus de nous rappeler la première fois que nous sommes montés sur scène. Sous l'index 20 d'un album virtuel en ligne, j'avais griffonné :
Edgard (basse) et Pierre (batterie) avaient 17 ans, Francis (guitare) et moi (sur ce morceau, manipulations de bandes magnétiques et oscillateur) venions d'en avoir 18. Le préau du lycée était plein à craquer ; Depain, le proviseur, un type bien, était présent. Nous étions tout excités par ce premier concert. L'enregistrement est saturé, mais notre enthousiasme est perceptible. Le Silver Surfer traversait l'écran tendu derrière nous. Les bulles de couleur explosaient à la chaleur des lampes de nos projecteurs. Je crois que c'est Pierre qui avait appelé le groupe Epaminondas la Piquouse d'après un personnage de Vian, on avait laissé tomber le suffixe et une erreur de copie nous avait finalement transformés en Epimanondas. Edgard raconte que j'avais un avantage sur tous mes camarades : j'étais le seul à être allé aux États-Unis (en 65 et 68). J'en avais rapporté une cargaison de disques, Zappa et ses Mothers of Invention, les Siver Apples, Jefferson Airplane, Iron Butterfly, David Peel and the Lower East Side... Et la passion de la musique. J'avais vu le Grateful Dead, Kaleidoscope, It's a Beautiful Day au Fillmore West, je faisais pousser des graines sur mon balcon et des cheveux sur mes épaules... Cinq ans auparavant, j'avais commencé à faire des expériences de chimie sur des diapositives (...).
Edgard Vincensini est devenu un célèbre avocat pénaliste. J'ai joué avec Francis Gorgé jusqu'en 1992, d'abord pour Birgé Gorgé Shiroc, ensuite au sein d'Un Drame Musical Instantané. Pierre Bensard est mort en tentant d'accrocher un tableau dans la chambre de sa fille.
Par contre, la semaine dernière, est réapparu Jean-Pierre Laplanche alors que je le pensais définitivement disparu. Il avait été mon camarade dans les petites classes avant de participer à notre groupe de light-show H Lights. Nous avions, entre autres, commis ensemble nos premières expériences vinicoles et lysergiques. Absent de la Toile, il avait simplement émigré aux USA, comme avant lui Michel Polizzi. Mais Michel est rentré depuis longtemps et il anime chaque dimanche Le mélange sur Radio Libertaire. Quant aux autres copains avec qui nous avons fait nos premiers spectacles, Thierry Dehesdin est toujours photographe, Antoine Guerreiro serait devenu anthropologue en Nouvelle Guinée Papouasie, Luc Barnier est mort d'un cancer après une brillante carrière de monteur au cinéma, Michaëla Watteaux écrit des polars après avoir réalisé quantité de fictions pour la télévision, Bernard Mollerat s'est suicidé à 24 ans il y a déjà longtemps. Ce matin, justement en écoutant Radio Libertaire, je fredonnais Les copains d'abord de Brassens...


Marie-Pierre a pris la photo de Francis, Edgard et moi dimanche soir, après un concert en appartement, réunion entre amis, de Francis et Geneviève Cabannes chez Michèle Buirette qui s'est produite ensuite avec Jean-François Vrod. Le premier duo, Et voilà !, pour guitare et contrebasse, était très tendre, le second, Sonic Tandem, pour violon et accordéon, très drôle, théâtre musical qui joue sur les mots en faisant jongler les syllabes. Sur la photo tout en haut, on aperçoit derrière nous la chanteuse Dominique Fonfrède qui formait jadis le trio Pied de Poule avec Michèle et Geneviève, mais il faut trois images pour les réunir !


À cette occasion j'ai revu pas mal de camarades perdus de vue. Manquaient à l'appel Philippe Labat, Eric Longuet, Marc Lichtig, Claude Thiébaut, Jean-André Fieschi, Pere Fages, Brigitte Dornes... Et puis Bernard, Bernard Vitet, Babar comme l'appelaient les anciens ! "Au rendez-vous des bons copains, (...) Quand l'un d'entre eux manquait a bord, C'est qu'il était mort. Oui, mais jamais, au grand jamais, Son trou dans l'eau n'se refermait, Cent ans après, coquin de sort ! Il manquait encor."

mardi 18 février 2020

Écrire


J'avais onze ans en 1964 lorsque mes parents m'ont envoyé six semaines en Grande-Bretagne apprendre l'anglais. Pour rejoindre Greenways School, un collège international situé près de Warminster dans le Wiltshire, j'ai pris seul le car jusqu'à Beauvais, l'avion pour Douvres, un nouveau car pour Londres, puis le train m'a amené à Salisbury où j'étais attendu. Ces détails sont notifiés dans le dairy que nous devions tenir chaque matin, tandis que le reste de la journée était libre, mélange de football, cricket, équitation, piscine, volley-ball, athlétisme, billard, badminton, télévision, échecs et flirt (mon premier) ! Nous sommes aussi allés au cinéma où j'ai vu entre autres A Hard Day's Night avec une foule de filles hystériques comme si les Beatles étaient sur scène, nous avons visité la cathédrale de Salisbury (c'était la première fois que j'entrais dans un lieu de culte), l'usine de chocolats J. S. Fry & Sons qui m'a révélé ce qu'était le terrible travail à la chaîne, les grottes de Wookey Hole et le fantastique Stonehenge. Le compte-rendu de mes journées est illustré par mes photos noir et blanc, des cartes postales, des emballages de bonbons, des tickets d'entrée, une plume de perdrix et quelques dessins maladroits. L'été suivant j'ai rédigé de moi-même un second journal lors de mon nouveau séjour de six semaines dans le Connecticut, invité par des Américains qui portaient le même nom que nous et cherchaient leurs origines européennes.
Mon père écrivait bien, mais je n'ai aucune trace si ce n'est un cahier de comptes du temps où il était agent littéraire. Frédéric Dard dit San Antonio qu'il a lancé, Francis Carco, Georges Arnaud, Astrid Lindgren, Pascal Bastia... Je me souviens qu'il avait signé un ou plusieurs livres érotiques en duo avec Boris Vian, mais je les ai vendus sans connaître leur pseudo commun et n'en ai trouvé nulle trace dans la bibliographie de Vian. Il ne lisait plus que de la science-fiction, des romans d'anticipation. Ma mère était vendeuse en librairie quand ils se sont rencontrés.
Ce n'est qu'en 1971 que j'ai commencé à écrire réellement, si l'on ne tient pas compte des dissertations, d'abord rédigées par ma mère dont j'adoptai le style dès les premiers exercices en classe. En dehors d'essais de bandes dessinées et de quelques pages soixantehuitardes, mes premiers textes personnels sont des poèmes en français ou en anglais, paroles de chansons pour le groupe Epimanondas dont Francis Gorgé composait la musique et états d'âme amoureux ou révoltés souvent à l'origine des précédents ! Nous vivions en communauté et les camarades qui en faisaient partie ou la fréquentaient, plus doué/e/s que moi en dessin, apportaient de la couleur à ce premier volume d'une série qui en comptera 72. J'ai fini par abandonner le papier pour le numérique à la création de ce blog en 2004. Entre temps j'avais parfait mon style en rédigeant des demandes de subvention pour Un Drame Musical Instantané, des notes de pochettes, des textes théoriques sur le cinéma ou la musique, des chansons et toujours des poèmes, le plus souvent adressés aux filles dont je tombais amoureux. Extrêmement timide, je me révélais plus à mon aise et plus efficace à l'écrit qu'à l'oral ! Handicapé par ce complexe enfantin puis adolescent, j'avais néanmoins l'habitude de craquer pour des filles très courtisées, souvent avec succès, bien que cela ne m'ait pas toujours porté chance...
De 1992 à 1996 j'ai participé aux 26 numéros de la revue ABC comme qui tirait au nombre de ses auteurs. Je fus co-rédacteur en chef du Journal des Allumés du Jazz pendant 7 ans, écrivis des articles pour quantité de supports (Muziq, Jazz Magazine, Jazz@round, Jazzosphère, Citizen Jazz, Les Nouveaux Dossiers de l'Audiovisuel de l'INA, La Revue du Cube, L'Autre Quotidien, La Nuit, Les Cahiers de l'Herne, Le Monde Diplomatique, etc.), des notules pour des amis plasticiens ou cinéastes, plus deux romans, La corde à linge et USA 1968 deux enfants, rédigés sur le mode du feuilleton que m'inspire naturellement le blog...
Car c'est évidemment devenu mon œuvre "littéraire" maîtresse avec ce 4355e article ! Écrire quotidiennement est une gymnastique salutaire. C'est comme siphonner un réservoir. Les premiers mètres sont capitaux. Publiant à partir de minuit ou tôt le matin, je commence toutes mes journées en ayant déjà produit quelque chose. Amorcé, le reste suit sans effort ou j'ai la conscience tranquille si je flâne, ce qui m'arrive hélas trop rarement. Le blog est partagé entre des articles militants où j'essaie d'évoquer des sujets peu abordés par la presse professionnelle, par exemple œuvres et artistes méconnus, souvent des jeunes ou des très vieux à réhabiliter, et une sorte de work in progress sur "ma vie, mon œuvre", discours de la méthode à laquelle je suis très attaché, persuadé qu'il est sain de partager ses secrets de fabrication. Mon goût encyclopédique me fait presque toujours mélanger l'universel et le personnel, puisque le blogueur a droit à la première personne du singulier, contrairement au journaliste. De toute manière leurs articles, comme les miens, sont des portraits en creux, parlant le plus souvent du sujet plus que de l'objet. Je peux ainsi soliloquer sur le cinéma, de préférence DVD/Blu-Ray plutôt que les sorties en salles, ce qui m'affranchit de l'actualité, les disques plutôt que les concerts, les expositions, le multimédia, la politique, la gastronomie, les plantes, les chats et tout ce qui me passe par la tête. C'est suffisamment ouvert pour que j'arrive à écrire tous les jours sans faille. Alors quand ai-je commencé à écrire ? J'espère demain, après cette mise en jambes !

lundi 17 février 2020

Arlette Martin, plasticienne (1924-2020)


Ma tante Arlette Martin est décédée samedi matin dans l'Indre à l'âge de 95 ans.
En 2007, j'avais écrit Ma tante touche du bois, article qu'elle m'avait demandé d'adapter pour présenter l'un de ses catalogues de marqueterie. Le voici :


Dans les années 50, lorsque j'étais enfant, les murs de notre appartement étaient recouverts de tableaux abstraits peints par ma tante Arlette. Elle n'avait pas la place de les accrocher dans sa mansarde parisienne de la rue Rosa Bonheur, adresse prédestinée puisque cette peintre fut une figure marquante du féminisme au XIXe siècle. Si ma grand-mère, en jeune fille de bonne famille, avait chanté comme soprano dramatique sous la direction de Paul Paray, Arlette Martin, qui signait alors L'Arleton, incarnait l'artiste fauchée et créative.
Lorsque je demandai ce que représentaient ces tableaux, on me répondit évidemment qu'il ne fallait pas essayer d'y voir des ressemblances avec quoi que ce soit. Il n'était pas question de faire comme avec les nuages quand on s'étonne d'analogies avec des formes existantes ; la question de l'abstraction s'est donc très tôt posée à moi qui choisirai plus tard la voie du cinéma, puis de la musique, pour exprimer mes sentiments, ma révolte ou mes utopies. Les formes et les couleurs de ces huiles dont je garde un souvenir imagé produisirent chez le petit garçon un indispensable et délicieux déséquilibre que je reconnus plus tard dans mes propres œuvres. Sur le livre d'or de son exposition à la Mairie du XXe à Paris, j'avais gribouillé : "L'abstraction fondatrice. La rémanence. Du bois dont je ne ferai pas de flûte..."
En 1958, sur la suggestion de mon oncle Gilbert Martin, Arlette passa des pinceaux au travail du bois, abandonnant son surnom qui camouflait sa féminité et devenant une des rares marquetistes à ne pas faire dans le ringard. Ni figurative, ni géométrique. Abstraite !


Arlette est la sœur aînée de ma maman. D'elle je possède une table basse, un tableau et une aquarelle, mais la pièce dont je suis le plus fier est la large porte coulissante avec une magnifique racine en guise de poignée qu'elle m'offrit pour le studio de musique à mon installation à Bagnolet. Arlette est étonnante de vitalité et cela se retrouve dans ses œuvres. Si elle participa à la Résistance pendant la seconde guerre mondiale, fut présidente de la S.A.D. en 1986-1987 au Grand Palais, elle accumule aujourd'hui les responsabilités de secrétaire générale honoraire au Syndicat National des Sculpteurs et Plasticiens, et de trésorière à la Maison des Artistes où elle s'occupe de ses confrères et consœurs en détresse. Jusqu'à peu, à 80 ans passés, elle était encore bénévole aux Restos du Cœur...
Dans ses tableaux où les essences de bois remplacent la palette de couleurs en tubes, la matière continue à vivre. Il lui arrive de mélanger les deux techniques et j'aime particulièrement ceux où le rouge contraste avec les veines des bois exotiques. Les sinuosités du bois obligent à les suivre, à dessiner avec l'aléatoire. Arlette a également réalisé des pièces monumentales, du mobilier, des vêtements tricotés, de grands éventails, d'où ressortent toujours l'homogénéité de l'œuvre et la variété de tons. En écrivant ces lignes, je me rends compte que toutes ses toiles comme ses marqueteries sont des coupes transversales. Comme son caractère, l'aubier sous l'écorce.

P.S.: à la mort de ma mère, il y a exactement un an, j'avais récupéré un tableau, un éventail et un pied de lampe. Il n'y a pas beaucoup de traces de ma tante sur Internet, essentiellement la vente aux enchères honteuse d'une partie de ses œuvres qui avait échappé à mes cousins comme au reste de la famille...
On aura compris que j'aimais beaucoup ma tante avec qui je discutais souvent, et que j'adorais, enfant, quand elle et Gilbert, Serge et Alexandre, restaient dîner le dimanche soir...

lundi 10 février 2020

Harcourt contre Kiki Smith


Probablement à cause des grèves de transport, nous avions plusieurs fois différé notre visite à l'exposition Kiki Smith à la Monnaie de Paris. Que ce soit clair, nous soutenons toutes les grèves en cours contre le gouvernement actuel dont la brutalité n'a d'égale que sa honteuse politique consistant essentiellement à vendre l'État au privé. Il me semble même que la seule grève qui puisse mettre un terme aux méfaits de cette mafia serait une grève générale. Nous nous sommes donc rendus de justesse quai de Conti, avant la clôture définitive de l'exposition hier dimanche et avant la tempête. Lorsqu'il fait aussi beau sur la capitale, traverser la Seine offre la même vision candide qu'à n'importe quel touriste...


Par contre l'exposition Kiki Smith nous a terriblement déçus. Il ne suffit pas d'être politiquement correct pour me plaire ! Bien au contraire. Son féminisme de surface est quasi racoleur tant il est gnangnan. Les œuvres abordent la sculpture, le dessin, la tapisserie, l'installation, la photographie, etc., mais mon constat est sévère. On est très loin de Louise Bourgeois ou Germaine Richier. Cette rapide critique ne vous empêchera pas d'y aller si ce n'est déjà fait, puisque c'est trop tard !


Comme j'en sortais dépité, je trouvai dans la cour de la Monnaie un photomaton du Studio Harcourt Paris. Vu le prix habituel d'une prestation portrait (entre 1000 et 2000€ environ), dix euros valaient bien que je m'y essaie et que je me la pète ! Bon d'accord, ce n'est pas aussi kitsch que Pierre et Gilles à Philharmonie de Paris. Le résultat n'est pas mal pour un Harcourt du pauvre. Je l'ai ajouté à la série de portraits au choix qui accompagnent mes biographies courte, moyenne et complète dont mes clients s'inspirent régulièrement sans que j'ai besoin d'envoyer quoi que ce soit...
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