Jean-Jacques Birgé

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samedi 20 juin 2020

Sans sommeil [archive]


Article du 31 janvier 2007

Pourquoi est-ce que je ne dors pas ? J'ai pourtant réglé son compte à ma peur de la mort à Sarajevo pendant le Siège. Je me réveille avec une soif de vie intarissable, la pépie ! J'ai le sourire aux lèvres dès la station debout. Le monde nous appartient. Dès que j'ouvre l'œil je suis opérationnel. Il me faut une petite minute d'adaptation, le temps de claquer dans mes doigts, je suis sur le pont. Mais j'ai du mal à me rendormir si le jour s'est levé. Je fus la nuit au point de lui donner le titre de mon premier film : en 1974, dans La nuit du phoque, j'étais la nuit, Bernard Mollerat faisait le phoque. Je suis devenu le jour. La nuit je ne travaille plus, du moins je feins de le croire. Le soir, je regarde un film sur grand écran, ça me déconnecte, trop d'énergie de la journée passée, il faut une prise en mains forte pour m'arracher à la veille. Il m'arrive de plus en plus de m'endormir devant le film, pas vraiment, quelques instants, un sommeil qui n'a rien de réparateur, une frustration. Plus tard, j'attendrai d'être fatigué pour aller me coucher, je m'éteins facilement. S'il m'arrive d'avoir des insomnies, je marche trois minutes, les yeux à moitié fermés, sur mon tapis à pointes, réflexologie, je me recouche et m'endors illico. Je ne suis plus pour autant capable de passer des nuits blanches. Il paraît aussi que la nuit j'ai des soubresauts, des impatiences dit-on.
J'avais vingt-cinq ans, je dormais un peu plus de quatre heures par nuit et j'étais crevé. Ma mère me donne à lire un dossier sur le sommeil dans le Nouvel Observateur. Nombreux exemples atypiques de dormeurs me montrent que mon sommeil est nettement supérieur à de nombreux personnages célèbres. Je ne suis plus du tout fatigué. Je continue à dormir quatre heures et quart. En vacances, je dors plus longtemps, mais je n'ai jamais retrouvé le sommeil de mon enfance lorsque, le dimanche, je faisais la grasse matinée, ou celui de mon adolescence, où je me couchais tard et me levais vers midi. Tout a changé à la naissance de ma fille. Voilà donc plus de vingt ans (P.S.: 35 à l'heure qu'il est) que je ne dors presque plus. Il m'est parfois arrivé d'avoir un petit coup de barre vers dix-sept heures si je descends en dessous de quatre heures de sommeil, mais c'est heureusement rare. Je suis incapable de faire la sieste, du moins à Paris. L'été (...) je réussis à m'endormir après le déjeuner, mais je déteste la sensation au réveil, ça me crève, je me sens pâteux. J'aime fermer les yeux pour écouter la musique du temps qui passe.
(P.S.: récemment j'ai lu que "nos ancêtres - du moins, avant la révolution industrielle - avaient pour habitude de dormir en deux fois. Ils se couchaient à la tombée de la nuit, se réveillaient vers minuit, restaient éveillés environ une heure, puis se recouchaient jusqu’à l’aube. Un rythme naturel, finalement mieux adapté à notre corps, qui a été modifié au cours des dernières décennies en raison des évolutions du quotidien, notamment du fait de l'apparition de l'électricité." L'historien américain Roger Ekirch l'appelle le sommeil fractionné ou biphasé. Il m'arrive de plus en plus souvent de travailler à mes articles entre trois et quatre heures du matin avant de me rendormir avec la même facilité qu'au début de la nuit).
Si je vis vieux, ma vie aura été intense. Dans le cas contraire, j'aurai simplement condensé mon activité dans un temps plus limité. À quarante ans, j'ai pensé que j'en avais assez fait, que je pourrais m'arrêter. J'ai continué. Plus qu'une vie bien remplie, j'ai l'impression d'en avoir eu plusieurs. Alors je me demande si j'ai vraiment réglé son compte à la mort. Pourquoi est-ce que je ne dors pas ?

mercredi 13 mai 2020

Pas d'histoire, juste de la géographie [archive]


Article du 20 mai 2006

Pourquoi certaines images représentent-elles pour chacun d'entre nous certaines valeurs symboliques qui nous les font associer à telle ou telle émotion récurrente ? Pourquoi ce morceau de musique nous calme-t-il ? Ne s'imposent-ils pas seulement lorsque nous perdons pieds ? Incapables de percer l'obscurité intime qui nous encercle, nous recherchons des cordes qui puissent vibrer en sympathie avec notre état, des lignes auxquelles s'accrocher pour ne pas sombrer. Ça n'est que le rythme de la respiration, un second souffle, une main tendue. Nous nageons en plein virtuel, bien entendu.
En période de crise, quand le désespoir m'envahit, j'ai pris l'habitude d'écouter le premier mouvement de la première symphonie de Charles Ives. Heureusement cela n'arrive pas souvent. Aussi triste que du Mahler, cet allegro jouerait-il le rôle pavlovien d'une résurrection, dont le premier mouvement, toujours le premier, jadis m'inspira, titre de la seconde symphonie du sieur Gustav, comme les Métamorphoses de Strauss ? Mes choix sont-ils dictés par quelque raccourci freudien, ré mineur, le dragon renaissant de ses cendres, histoire de se rassurer, qu'il y aura bien encore cette fois une rémission, une remise de peine ?
Alors pourquoi cette photo ? Elle ne porte aucun titre. Est-ce le nuage qui remonte de la vallée au lieu de planer menaçant ou la perspective d'un ailleurs au-delà des cimes, de l'autre côté des cols ? Le souvenir de sa vitesse fulgurante ? C'est le matin. Le soleil se lève en haut à droite. Pourtant émane la même tristesse qui suit les premières mesures du chant du merle. Jour après jour. Les neiges éternelles apparaissent comme des petites cicatrices laissées par les saisons. Les arbres répondent aux roches. L'unité. Tous les temps se confondent. Pas d'histoire, juste de la géographie.

samedi 9 mai 2020

Actualisation des archives


Vous aurez probablement remarqué que depuis le début de la semaine, je n'ai publié que des archives de mon blog, commençant par les plus anciennes datant de 2005. J'ai choisi d'y adjoindre des articles plus récents en remontant le cours du temps lorsque j'avais écrit plus tard sur le même sujet. J'ai également ajouté des liens hypertexte absents à mes débuts de blogueur, ainsi que des films et des mises à jour. Ma sélection dépend de ce qui me semble toujours d'actualité, évitant ce qui peut être considéré anecdotique. Quoi qu'il en soit, je ne vais pas republier les 4400 articles qui sont toujours accessibles grâce aux divers champs de recherche de drame.org/blog. Il faudrait quinze nouvelles années à raison d'un article par jour et je n'en vois évidemment pas l'intérêt !
Deux raisons m'ont poussé à plonger dans le passé plutôt qu'à évoquer l'actualité du jour. La première provient d'une demande de nombreux lecteurs et lectrices de publier d'anciens articles importants à mes yeux. Il est certain que l'aspect encyclopédique, acquis au fil du temps par l'accumulation, risque de donner l'impression que l'on pourrait s'y noyer. La seconde est liée à la monotonie du confinement. Je ne reçois pratiquement plus de films, de disques ni de livres, et, en l'absence d'évasions corporelles, mon quotidien se résume à travailler au studio et faire la vaisselle. J'appelle "faire la vaisselle" tout ce qui a trait à l'intendance, rangement, bricolage, nettoyage, plus toutes les tracasseries administratives. Je pourrais néanmoins chroniquer les livres que je lis, les films que je regarde, les plats que je cuisine, mais je ne veux pas me forcer. Je n'écris que guidé par l'inspiration, et je ne tiens pas à me polariser sur la crise politico-sanitaire.
Ce travail de réactualisation me prend autant de temps qu'habituellement mes articles quotidiens. Au départ, l'un des aspects qui m'avait séduit à tenir un blog était de ne pas ressasser face à mes divers interlocuteurs. Une fois que c'est dans le marbre virtuel, j'en suis débarrassé. J'ignore si je vais trier l'intégralité des quinze ans passés jusqu'à aujourd'hui ou si c'est une passade. Ce pourrait être une série diffusée par saisons, ou alterner les billets que mon humeur et l'actualité me dicteront. C'est probablement cette dernière option qui m'arrangera. C'est ainsi que Jonathan Rosenbaum pratique, l'un des rares blogueurs que je suis régulièrement. Sur son site il mêle des articles actuels à ses écrits journalistiques lorsqu'il était au Chicago Reader. En l'absence d'inspiration fondamentale, je pourrai assurer tout de même ma livraison quotidienne, peut-être même recommencer à publier 7 jours sur 7 comme jadis. J'avais utilisé ce procédé par exemple en publiant l'ouvrage "Le son sur l'image" chapitre par chapitre. Cela m'avait fait des vacances ! La gestion de la crise m'en ayant privé alors que j'avais prévu un break à partir du 19 mai, je suis soulagé. Pourtant, en général je préfère créer que gérer. Lorsque je sais faire je gère, lorsque je l'ignore je crée. Mais ces révisions à quinze ans d'intervalle me permettent de réfléchir à l'avenir en analysant le passé, passé que j'avais oublié. Je suis surtout bien organisé. Ce blog me tient lieu de mémoire...

jeudi 30 avril 2020

Glissade


J'adore les palmiers à condition qu'ils soient épais, croustillants, mais surtout moelleux à l'intérieur. Depuis que le boulanger de la Place du Vel d'Hiv a déménagé il y a une dizaine d'années vers la rue des Martyrs, je ne m'y retrouve pas, symboliquement pas plus que gastronomiquement. J'en ai encore le goût et la texture sur le bout de la langue et son évocation inonde mon palais.
Question palais, j'ai de la chance d'être confiné dans ma maison. Il n'aurait pas fallu que cette crise sanitaire, politiquement sanitaire, se soit présentée plus tôt, lorsque je n'avais pas de quoi acheter le croissant au beurre dont je rêvais ou pendant un de mes célibats forcés. Ma génération a profité des années glorieuses de l'après-guerre, même si mes parents clamaient qu'ils n'auraient pas dû faire d'enfants à l'époque de la bombe atomique. Personne qui ne l'a vécue ne peut imaginer la France d'avant 1968. On est passé du gris à la couleur. De la blouse et la cravate au psychédélisme, tunique à fleurs pour les garçons et pantalon pour les filles. Nos utopies s'appelaient Révolution ou Peace & Love, comme si l'on allait changer le monde, avancer vers la civilisation des loisirs en réduisant les inégalités. C'était très différent des menaces de l'anthropocène. Si nous pratiquions l'amour libre, nous n'étions pas plus heureux pour autant, mais les maladies vénériennes n'étaient plus une menace vitale et le Sida n'était pas encore apparu. Jusqu'au milieu des années 70 nous avions aussi mangé sainement...
C'est peut-être au moment du choc pétrolier, en 1974, que tout a basculé. On ne s'est pas rendu compte tout de suite que le vent avait tourné. Les bidonvilles disparaissaient progressivement, du moins en Europe. La vie semblait clémente, même en tirant le diable par la queue. Pourtant la Terre ne tournait toujours pas rond. L'exploitation de l'homme par l'homme, la néo-colonisation, la guerre continuaient à engraisser les riches. Une sorte d'éthique héritée de la culpabilité de n'avoir pas empêché les crimes de masse du nazisme semblait nous prémunir du retour de la Bête. Le second virement catastrophique eut lieu au début des années 90, lorsque nous avons laissé faire, voire enclencher et favoriser, la guerre des Balkans. En revenant du Siège de Sarajavo, j'ai raconté que nous avions ouvert la porte à une nouvelle ère de violence criminelle sans que personne s'en émeuve. Si nous étions intervenus en Bosnie, le Rwanda ou la Tchétchénie auraient été impensables, des tyrans comme Orban ou Erdoğan n'auraient pas pu exercer leur morgue. Il faut se souvenir de la levée de boucliers mondiale contre la guerre du Vietnam. Naïfs, pensions-nous qu'elle puisse être la dernière ? Les États Unis ont ravagé l'Afghanistan, le Moyen-Orient, reprenant le pouvoir en Amérique du Sud... L'Europe était déjà sous leur joug, soft power de l'économie, rançon d'une gloire maintes fois usurpée. La puissance soviétique eut-elle été un leurre, la disparition de l'URSS leur laissera les mains libres. Les Américains ne sont pas les seuls, mais ils détiennent tout de même le pompon. En stigmatisant la religion, nous avons renforcé les replis communautaires. La société de consommation a fleuri au delà de ce que la planète peut supporter. La pollution semble irréversible. Le permafrost fond. L'avenir est incertain.
Et voilà, j'ai doucement glissé d'une incroyable utopie à une dystopie suscitant une décroissance vitale. Ma génération morfle peut-être plus qu'une autre de cette dégringolade, politique, économique, sociale. Ceux qui ont connu 1936 ont pratiquement disparu, mais ceux qui n'ont perdu, des années 60, ni la mémoire ni le sens du combat, sentent le poids terrible de la réaction. Pour nos enfants qui ont grandi avec le Sida, le chômage, la guerre omniprésente, même si pratiquée hors-sol national, la pollution, tout cela est presque banal. J'ai beau apprécié l'absurde, j'ai du mal à avaler le saccage systématique de la mafia financière qui a pris le pouvoir un peu partout sur la planète.
En l'absence d'un sucré palmier moelleux, je me remonte le moral en me disant que j'ai la chance de faire le métier que j'ai choisi, dans une magnifique demeure acquise grâce à mes droits d'auteur, entouré d'amis et d'amour, protégé par un régime de retraite que les plus jeunes doivent défendre coûte que coûte, tant et si bien que les aliens du jardin qui se font passer pour les fleurs du palmier me semblent resplendir cette année. Confinés, surveillés, contrôlés, évalués, matraqués, nous n'avons d'autre choix que de nous contenter de ce que nous avons aujourd'hui avant de nous soulever demain contre la clique bête et méchante qui dirige le pays, incapable de gérer quoi que ce soit d'autre que la vente de l'État (c'est nous) au privé (quelques ultra-riches dont les avoirs sont soigneusement planqués off-shore) en se servant de la force brutale d'une police en roue libre.
Il m'a toujours semblé que tout, absolument tout, était affaire de cycles. Le son, la lumière, la vie. Aux mauvaises nouvelles succèdent les bonnes, et ainsi de suite. On n'est jamais tranquilles ! En y travaillant, on peut réduire l'intensité des mauvaises, allonger le temps des bonnes. À condition de ne pas détruire les abscisses et les ordonnées de cette fragile équation de toute vie sur Terre... En conclusion sommaire, les beaux jours sont devant nous, mais ils ne naîtront pas sans nous, sans que nous abandonnions notre pseudo confort !
Je voudrais tout de même un jour retrouver un palmier croustillant en surface et moelleux à l'intérieur... Un peu comme ma vie !

vendredi 24 avril 2020

Miroir, miroir


En cherchant à la cave des gélatines de couleur dans la cantine métallique qui contient les projecteurs du spectacle Crasse-Tignasse, j'ai retrouvé un rouleau d'adhésif miroir acheté il y a trente-cinq ans. J'en ai recouvert le lave-vaisselle blanc qui lui-même en a vingt. J'ai dû m'agenouiller pour qu'il réfléchisse autre chose que le sol bleu. Composée de petits carrés de plastique de 5mm de côté, la surface argentée a pixellisé cette perspective sur la salle à manger et la bibliothèque. J'ai toujours installé quantité de miroirs, non pour s'y voir, mais pour ajouter de la lumière, agrandir les espaces ou créer des effets d'illusion. J'aime transformer les endroits où je vis en décor de théâtre, en palais des 1001 nuits ou en boîte d'une seule, en jardin extraordinaire ou en jungle, toutes proportions gardées. À mes débuts dans le cinéma, je commençais par décorer la salle de montage dans le style du film sur lequel nous travaillions. J'ai beau être spécialiste du son, les images ont une importance capitale dans ma vie. Il n'y a qu'à constater le soin que j'apporte à illustrer mes articles, la plupart du temps avec mes propres photos. Mais la cuisine doit être avant tout fonctionnelle, avec des plans de travail suffisamment spacieux et dégagés pour y œuvrer au moins à deux. Le problème majeur est mon inaptitude impatiente au bricolage. En gros, c'est fait comme un cochon, mais je suis si fier d'avoir surmonté mes appréhensions et d'être arrivé au bout de l'opération que j'ai pris une photo pour vous montrer que je ne suis pas aussi manche que je le crois.

mardi 21 avril 2020

Je ne suis plus malade


Il n'y a pas que le Covid-19. On meurt aussi d'autres causes, mais faute de tests on impute au virus maints départs précipités. Il y a plein d'autres petits bobos, mais les patients évitent les visites chez le médecin par crainte d'une éventuelle contagion dans la salle d'attente. Les hypocondriaques guérissent étonnamment vite ces temps-ci...
Mes amis le savent. Ma principale faiblesse est mon dos qui me rappelle à lui de temps en temps, au point que je suis obligé de le cajoler sans attendre les crises. Lorsque j'avais 18 ans, portant régulièrement les enceintes de 60 kg de ma sono pour jouer en concert, je me collais un tour de rein qui passait en trois jours. À 31 ans, dans ma cave, à la fin d'une séance d'enregistrement d'Un Drame Musical Instantané, j'ai voulu débrancher un câble en torsion et je me suis retrouvé à genoux avec un grand cri japonais dont je ne me suis jamais relevé complètement ! Depuis, j'ai vu trente-six praticiens (kinés, magnétiseurs, rebouteux, masseurs, ostéopathes, etc.) qui m'ont chaque fois sorti de là, mais je reste fragile. Ces derniers quinze ans je me reposais sur une masseuse chinoise pratiquant le tuin anmo, un ostéopathe virtuose et des gélules d'X-Prim. Bonne nouvelle pour les jeunes qui souffrent de ce genre de mal, je vais beaucoup mieux qu'il y a 36 ans ! Grâce aux exercices quotidiens suggérés par un étonnant médecin il y a belles lurettes, j'ai résorbé mon hernie discale, et grâce à la Sainte Trinité évoquée plus haut les lumbagos sont devenus très rares. Or, en cas de blocage pouvant arriver n'importe quand et n'importe comment, le confinement m'empêche de rencontrer mes deux sauveurs ou de prendre le médicament déconseillé dans l'éventualité où le virus frapperait à ma porte. Et bien voilà plus d'un mois que je me porte comme un charme. Évidemment je continue à pratiquer le sauna chaque matin, infrarouges qui chauffent mon corps à 67° ; je ne me suis jamais coincé après cette séance, toujours avant, ou parce que j'avais été extrêmement imprudent, c'est-à-dire totalement imbécile. Il n'empêche que depuis que je n'ai aucun moyen d'être soulagé en cas de coincette, je n'ai pas eu l'ombre d'une alerte. Bon d'accord, mon asthme s'est réveillé avec le printemps, mais je n'ai (hélas) besoin de personne pour le soigner !
Cela me rappelle une autre histoire. Je vivais dans le même immeuble qu'un ami docteur, qui est toujours mon ami et mon médecin traitant, mais j'ai déménagé. Du jour ou lendemain je n'étais plus malade. Cela m'aurait probablement trop ennuyé de traverser Paris pour le consulter alors que jusque là je n'avais qu'à grimper deux étages, et même en ascenseur, que mon inconscient hypocondriaque préférait m'épargner la moindre contrariété physique. À l'époque je n'étais hélas pas à l'abri de celles de l'âme, mais pour guérir je n'aurai à compter que sur moi, ce à quoi je m'emploierai ardemment.
Comme je partageais cette histoire avec d'autres proches, loin de leurs praticiens chéris, l'une me raconte qu'elle n'a plus mal au ventre, l'autre que sa poitrine ne l'oppresse plus depuis le début du confinement, etc. Ces améliorations considérables ne concernent hélas que notre condition physique, entretenue par la gymnastique et la marche à pied, mais n'empêchent pas les inquiétudes légitimes qui assaillent les uns et les autres sur l'avenir social et politique...

Illustration : ophtalmotrope de Ruette photographié lors de la création de La chambre de Swedenborg au MAMC de Strasbourg pendant l'exposition L'Europe des esprits avec Birgitte Lyregaard et Linda Edsjö

lundi 20 avril 2020

La conférence des oiseaux


Comme beaucoup de monde ces temps-ci, nous pratiquons de temps en temps des apéros-vidéo, localement ou plus loin sur le globe. Ces fenêtres virtuelles sont plus réconfortantes que je ne l'aurais imaginé. J'installe l'écran de mon ordinateur sur la table de la salle à manger pour profiter d'une grande image et je concocte quelque cocktail "américain" dont j'avais négligé la pratique malgré la qualité de mon bar qui comprend tout ce qui est nécessaire, tant les outils que les ingrédients ! Je tiens de mon père, qui, parmi ses nombreux emplois, avait été barman au Ritz, quelques recettes originales complétant mon vieux Larousse des cocktails. Ces agapes n'aident pas mon régime minceur, car j'ai tendance à grignoter compulsivement pendant l'échange verbal...
Samedi dernier, tandis que nous partagions un délicieux moment avec Dana, confinée rue des Pyrénées, soit à quelques coups d'ailes de chez nous, nous avons donné involontairement à d'autres l'opportunité de converser derrière notre dos. La chose nous a totalement coupé le sifflet. Dans la cour de notre amie, un merle entamait des phrases mélodiques dont ces coquins ont le secret, tandis qu'un autre, perché sur le cèdre des voisins, les finissait. Nous nous sommes tus pour nous assurer de l'effet. C'était très net. Ils ne sifflaient jamais en même temps, mais enchaînaient chacun à son tour, sans aucun temps mort, comme si l'un complétait les phrases de l'autre, et réciproquement, cela va sans dire. J'ai souvent tenté de converser avec ces grands bavards, flûtistes virtuoses dont j'imitais le chant sans comprendre ce que je leur susurrai. J'imagine que pour eux c'était du charabia, car je ne suivais que les notes sans en saisir le sens. Mais samedi soir, c'était très net. Les deux oiseaux étaient sur la même longueur d'onde et nous assistions bouche bée à un chapitre de La conférence des oiseaux, dans laquelle le perroquet est à la recherche de la fontaine de l'immortalité, quête absurde à l'origine du plus grand désordre ! Toute ressemblance avec des évènements actuels est purement fortuite.

mercredi 15 avril 2020

Pause parfumée


Narguer les oiseaux en tentant de les imiter. Ramasser les feuilles mortes sur un air de Kosma. Regarder le soleil se coucher. Après mes articles longs comme le bras sur la gestion imbécile de la crise sanitaire, une pause végétale s'impose. La glycine embaume à m'en faire tourner la tête et le tamaris ressemble à des branches de givre rose. Pourtant je suis contrarié par ma photo. Le porte-vélos en bas à gauche semble tombé alors qu'il est toujours sur ses pieds. Je suis sorti vérifier et je ne comprends toujours pas cette illusion d'optique. Et puis c'est tout. J'avais promis.

mardi 31 mars 2020

D'en face


Un enfant passe, me demandant si je joue de la trompette. Échanger quelques mots sur le trottoir avec nos voisins nous sort du cadre virtuel. Ils ont pris l'habitude de boire leur café ou fumer une cigarette sur leur pas de porte. Nos arbres les abritent. Éric et Juliette sont les mieux placés pour profiter de la couleur irradiant la rue de lumière. Peut-être que les murs transpirent, nous éclairant à notre tour de ses rayons bénéfiques. On croit bien gérer la crise à son niveau, comme un passage, mais l'inconscient travaille. Un train peut en cacher un autre. Il peut arriver qu'on soit pris par surprise. Les questions sans réponses se bousculent. La trompette joue solo tandis que l'orchestre reste en coulisses, tapi, pianissimo. Deux semaines déjà. Dans quel état serons-nous dans deux mois ? Probable échéance malgré les annonces bidon du gouvernement. Pensent-ils éviter la panique d'une élastique éternité ? Pas question de revenir à avant, ni d'avaler leur gestion criminelle, encore moins leurs ordonnances cyniques et arrogantes. Ces profiteurs de guerre, puisque c'est ainsi qu'ils l'entendent, devront répondre de leurs actes. Pas question d'oublier. Face à cette gabegie chacun/e fait pour le mieux. On trouve des parades. Les fenêtres de nos smartphones s'ouvrent sur les sourires de nos êtres chers. Nous nous débrouillons tant bien que mal, mais la perspective des plus fragiles nous hante. Les vieux qu'on laisse mourir seuls, ceux qui vivent entassés, les prisonniers, le monde hospitalier, les SDF, les gens du voyage, les oubliés... Quelles que soient nos facultés de résistance, nous sommes déstabilisés par la virtualité. L'humanité expose ses limites.
On en revient à l'essentiel. Un geste. Un coup de fil. Un dessin. Le croquis de Juliette Dupuy montre bien le trompettiste peint par Ella & Pitr en costume domestique. Mais où ai-je la tête ? Ni d'autruche, ni décapitée, elle sort du cadre contraignant qui nous étouffe. Réapparaîtra-t-elle dans l'envers du décor ? S'est-elle glissée sous le toit pour découvrir des secrets de mansarde ? Ou plus loin dans les étoiles, subitement réapparues dans le ciel nocturne des villes ? La conscience vacille. Un rien déstabilise. La distanciation ouvre des champs inexplorés. Plaisir inégalé du verfremdungseffekt. On peut chercher. Encore. Nous avons le temps. Pour l'instant.

mardi 3 mars 2020

Reconstitution de ligue dissoute


En 2007, dans mon article 36 ans après notre premier concert, je racontais comment nous avions formé Epimanondas au Lycée Claude Bernard et ce que nous étions devenus. Plus de 50 ans après nos débuts, nous voici à nouveau réunis, forcément émus de nous rappeler la première fois que nous sommes montés sur scène. Sous l'index 20 d'un album virtuel en ligne, j'avais griffonné :
Edgard (basse) et Pierre (batterie) avaient 17 ans, Francis (guitare) et moi (sur ce morceau, manipulations de bandes magnétiques et oscillateur) venions d'en avoir 18. Le préau du lycée était plein à craquer ; Depain, le proviseur, un type bien, était présent. Nous étions tout excités par ce premier concert. L'enregistrement est saturé, mais notre enthousiasme est perceptible. Le Silver Surfer traversait l'écran tendu derrière nous. Les bulles de couleur explosaient à la chaleur des lampes de nos projecteurs. Je crois que c'est Pierre qui avait appelé le groupe Epaminondas la Piquouse d'après un personnage de Vian, on avait laissé tomber le suffixe et une erreur de copie nous avait finalement transformés en Epimanondas. Edgard raconte que j'avais un avantage sur tous mes camarades : j'étais le seul à être allé aux États-Unis (en 65 et 68). J'en avais rapporté une cargaison de disques, Zappa et ses Mothers of Invention, les Siver Apples, Jefferson Airplane, Iron Butterfly, David Peel and the Lower East Side... Et la passion de la musique. J'avais vu le Grateful Dead, Kaleidoscope, It's a Beautiful Day au Fillmore West, je faisais pousser des graines sur mon balcon et des cheveux sur mes épaules... Cinq ans auparavant, j'avais commencé à faire des expériences de chimie sur des diapositives (...).
Edgard Vincensini est devenu un célèbre avocat pénaliste. J'ai joué avec Francis Gorgé jusqu'en 1992, d'abord pour Birgé Gorgé Shiroc, ensuite au sein d'Un Drame Musical Instantané. Pierre Bensard est mort en tentant d'accrocher un tableau dans la chambre de sa fille.
Par contre, la semaine dernière, est réapparu Jean-Pierre Laplanche alors que je le pensais définitivement disparu. Il avait été mon camarade dans les petites classes avant de participer à notre groupe de light-show H Lights. Nous avions, entre autres, commis ensemble nos premières expériences vinicoles et lysergiques. Absent de la Toile, il avait simplement émigré aux USA, comme avant lui Michel Polizzi. Mais Michel est rentré depuis longtemps et il anime chaque dimanche Le mélange sur Radio Libertaire. Quant aux autres copains avec qui nous avons fait nos premiers spectacles, Thierry Dehesdin est toujours photographe, Antoine Guerreiro serait devenu anthropologue en Nouvelle Guinée Papouasie, Luc Barnier est mort d'un cancer après une brillante carrière de monteur au cinéma, Michaëla Watteaux écrit des polars après avoir réalisé quantité de fictions pour la télévision, Bernard Mollerat s'est suicidé à 24 ans il y a déjà longtemps. Ce matin, justement en écoutant Radio Libertaire, je fredonnais Les copains d'abord de Brassens...


Marie-Pierre a pris la photo de Francis, Edgard et moi dimanche soir, après un concert en appartement, réunion entre amis, de Francis et Geneviève Cabannes chez Michèle Buirette qui s'est produite ensuite avec Jean-François Vrod. Le premier duo, Et voilà !, pour guitare et contrebasse, était très tendre, le second, Sonic Tandem, pour violon et accordéon, très drôle, théâtre musical qui joue sur les mots en faisant jongler les syllabes. Sur la photo tout en haut, on aperçoit derrière nous la chanteuse Dominique Fonfrède qui formait jadis le trio Pied de Poule avec Michèle et Geneviève, mais il faut trois images pour les réunir !


À cette occasion j'ai revu pas mal de camarades perdus de vue. Manquaient à l'appel Philippe Labat, Eric Longuet, Marc Lichtig, Claude Thiébaut, Jean-André Fieschi, Pere Fages, Brigitte Dornes... Et puis Bernard, Bernard Vitet, Babar comme l'appelaient les anciens ! "Au rendez-vous des bons copains, (...) Quand l'un d'entre eux manquait a bord, C'est qu'il était mort. Oui, mais jamais, au grand jamais, Son trou dans l'eau n'se refermait, Cent ans après, coquin de sort ! Il manquait encor."

mardi 18 février 2020

Écrire


J'avais onze ans en 1964 lorsque mes parents m'ont envoyé six semaines en Grande-Bretagne apprendre l'anglais. Pour rejoindre Greenways School, un collège international situé près de Warminster dans le Wiltshire, j'ai pris seul le car jusqu'à Beauvais, l'avion pour Douvres, un nouveau car pour Londres, puis le train m'a amené à Salisbury où j'étais attendu. Ces détails sont notifiés dans le dairy que nous devions tenir chaque matin, tandis que le reste de la journée était libre, mélange de football, cricket, équitation, piscine, volley-ball, athlétisme, billard, badminton, télévision, échecs et flirt (mon premier) ! Nous sommes aussi allés au cinéma où j'ai vu entre autres A Hard Day's Night avec une foule de filles hystériques comme si les Beatles étaient sur scène, nous avons visité la cathédrale de Salisbury (c'était la première fois que j'entrais dans un lieu de culte), l'usine de chocolats J. S. Fry & Sons qui m'a révélé ce qu'était le terrible travail à la chaîne, les grottes de Wookey Hole et le fantastique Stonehenge. Le compte-rendu de mes journées est illustré par mes photos noir et blanc, des cartes postales, des emballages de bonbons, des tickets d'entrée, une plume de perdrix et quelques dessins maladroits. L'été suivant j'ai rédigé de moi-même un second journal lors de mon nouveau séjour de six semaines dans le Connecticut, invité par des Américains qui portaient le même nom que nous et cherchaient leurs origines européennes.
Mon père écrivait bien, mais je n'ai aucune trace si ce n'est un cahier de comptes du temps où il était agent littéraire. Frédéric Dard dit San Antonio qu'il a lancé, Francis Carco, Georges Arnaud, Astrid Lindgren, Pascal Bastia... Je me souviens qu'il avait signé un ou plusieurs livres érotiques en duo avec Boris Vian, mais je les ai vendus sans connaître leur pseudo commun et n'en ai trouvé nulle trace dans la bibliographie de Vian. Il ne lisait plus que de la science-fiction, des romans d'anticipation. Ma mère était vendeuse en librairie quand ils se sont rencontrés.
Ce n'est qu'en 1971 que j'ai commencé à écrire réellement, si l'on ne tient pas compte des dissertations, d'abord rédigées par ma mère dont j'adoptai le style dès les premiers exercices en classe. En dehors d'essais de bandes dessinées et de quelques pages soixantehuitardes, mes premiers textes personnels sont des poèmes en français ou en anglais, paroles de chansons pour le groupe Epimanondas dont Francis Gorgé composait la musique et états d'âme amoureux ou révoltés souvent à l'origine des précédents ! Nous vivions en communauté et les camarades qui en faisaient partie ou la fréquentaient, plus doué/e/s que moi en dessin, apportaient de la couleur à ce premier volume d'une série qui en comptera 72. J'ai fini par abandonner le papier pour le numérique à la création de ce blog en 2004. Entre temps j'avais parfait mon style en rédigeant des demandes de subvention pour Un Drame Musical Instantané, des notes de pochettes, des textes théoriques sur le cinéma ou la musique, des chansons et toujours des poèmes, le plus souvent adressés aux filles dont je tombais amoureux. Extrêmement timide, je me révélais plus à mon aise et plus efficace à l'écrit qu'à l'oral ! Handicapé par ce complexe enfantin puis adolescent, j'avais néanmoins l'habitude de craquer pour des filles très courtisées, souvent avec succès, bien que cela ne m'ait pas toujours porté chance...
De 1992 à 1996 j'ai participé aux 26 numéros de la revue ABC comme qui tirait au nombre de ses auteurs. Je fus co-rédacteur en chef du Journal des Allumés du Jazz pendant 7 ans, écrivis des articles pour quantité de supports (Muziq, Jazz Magazine, Jazz@round, Jazzosphère, Citizen Jazz, Les Nouveaux Dossiers de l'Audiovisuel de l'INA, La Revue du Cube, L'Autre Quotidien, La Nuit, Les Cahiers de l'Herne, Le Monde Diplomatique, etc.), des notules pour des amis plasticiens ou cinéastes, plus deux romans, La corde à linge et USA 1968 deux enfants, rédigés sur le mode du feuilleton que m'inspire naturellement le blog...
Car c'est évidemment devenu mon œuvre "littéraire" maîtresse avec ce 4355e article ! Écrire quotidiennement est une gymnastique salutaire. C'est comme siphonner un réservoir. Les premiers mètres sont capitaux. Publiant à partir de minuit ou tôt le matin, je commence toutes mes journées en ayant déjà produit quelque chose. Amorcé, le reste suit sans effort ou j'ai la conscience tranquille si je flâne, ce qui m'arrive hélas trop rarement. Le blog est partagé entre des articles militants où j'essaie d'évoquer des sujets peu abordés par la presse professionnelle, par exemple œuvres et artistes méconnus, souvent des jeunes ou des très vieux à réhabiliter, et une sorte de work in progress sur "ma vie, mon œuvre", discours de la méthode à laquelle je suis très attaché, persuadé qu'il est sain de partager ses secrets de fabrication. Mon goût encyclopédique me fait presque toujours mélanger l'universel et le personnel, puisque le blogueur a droit à la première personne du singulier, contrairement au journaliste. De toute manière leurs articles, comme les miens, sont des portraits en creux, parlant le plus souvent du sujet plus que de l'objet. Je peux ainsi soliloquer sur le cinéma, de préférence DVD/Blu-Ray plutôt que les sorties en salles, ce qui m'affranchit de l'actualité, les disques plutôt que les concerts, les expositions, le multimédia, la politique, la gastronomie, les plantes, les chats et tout ce qui me passe par la tête. C'est suffisamment ouvert pour que j'arrive à écrire tous les jours sans faille. Alors quand ai-je commencé à écrire ? J'espère demain, après cette mise en jambes !

lundi 17 février 2020

Arlette Martin, plasticienne (1924-2020)


Ma tante Arlette Martin est décédée samedi matin dans l'Indre à l'âge de 95 ans.
En 2007, j'avais écrit Ma tante touche du bois, article qu'elle m'avait demandé d'adapter pour présenter l'un de ses catalogues de marqueterie. Le voici :


Dans les années 50, lorsque j'étais enfant, les murs de notre appartement étaient recouverts de tableaux abstraits peints par ma tante Arlette. Elle n'avait pas la place de les accrocher dans sa mansarde parisienne de la rue Rosa Bonheur, adresse prédestinée puisque cette peintre fut une figure marquante du féminisme au XIXe siècle. Si ma grand-mère, en jeune fille de bonne famille, avait chanté comme soprano dramatique sous la direction de Paul Paray, Arlette Martin, qui signait alors L'Arleton, incarnait l'artiste fauchée et créative.
Lorsque je demandai ce que représentaient ces tableaux, on me répondit évidemment qu'il ne fallait pas essayer d'y voir des ressemblances avec quoi que ce soit. Il n'était pas question de faire comme avec les nuages quand on s'étonne d'analogies avec des formes existantes ; la question de l'abstraction s'est donc très tôt posée à moi qui choisirai plus tard la voie du cinéma, puis de la musique, pour exprimer mes sentiments, ma révolte ou mes utopies. Les formes et les couleurs de ces huiles dont je garde un souvenir imagé produisirent chez le petit garçon un indispensable et délicieux déséquilibre que je reconnus plus tard dans mes propres œuvres. Sur le livre d'or de son exposition à la Mairie du XXe à Paris, j'avais gribouillé : "L'abstraction fondatrice. La rémanence. Du bois dont je ne ferai pas de flûte..."
En 1958, sur la suggestion de mon oncle Gilbert Martin, Arlette passa des pinceaux au travail du bois, abandonnant son surnom qui camouflait sa féminité et devenant une des rares marquetistes à ne pas faire dans le ringard. Ni figurative, ni géométrique. Abstraite !


Arlette est la sœur aînée de ma maman. D'elle je possède une table basse, un tableau et une aquarelle, mais la pièce dont je suis le plus fier est la large porte coulissante avec une magnifique racine en guise de poignée qu'elle m'offrit pour le studio de musique à mon installation à Bagnolet. Arlette est étonnante de vitalité et cela se retrouve dans ses œuvres. Si elle participa à la Résistance pendant la seconde guerre mondiale, fut présidente de la S.A.D. en 1986-1987 au Grand Palais, elle accumule aujourd'hui les responsabilités de secrétaire générale honoraire au Syndicat National des Sculpteurs et Plasticiens, et de trésorière à la Maison des Artistes où elle s'occupe de ses confrères et consœurs en détresse. Jusqu'à peu, à 80 ans passés, elle était encore bénévole aux Restos du Cœur...
Dans ses tableaux où les essences de bois remplacent la palette de couleurs en tubes, la matière continue à vivre. Il lui arrive de mélanger les deux techniques et j'aime particulièrement ceux où le rouge contraste avec les veines des bois exotiques. Les sinuosités du bois obligent à les suivre, à dessiner avec l'aléatoire. Arlette a également réalisé des pièces monumentales, du mobilier, des vêtements tricotés, de grands éventails, d'où ressortent toujours l'homogénéité de l'œuvre et la variété de tons. En écrivant ces lignes, je me rends compte que toutes ses toiles comme ses marqueteries sont des coupes transversales. Comme son caractère, l'aubier sous l'écorce.

P.S.: à la mort de ma mère, il y a exactement un an, j'avais récupéré un tableau, un éventail et un pied de lampe. Il n'y a pas beaucoup de traces de ma tante sur Internet, essentiellement la vente aux enchères honteuse d'une partie de ses œuvres qui avait échappé à mes cousins comme au reste de la famille...
On aura compris que j'aimais beaucoup ma tante avec qui je discutais souvent, et que j'adorais, enfant, quand elle et Gilbert, Serge et Alexandre, restaient dîner le dimanche soir...

lundi 10 février 2020

Harcourt contre Kiki Smith


Probablement à cause des grèves de transport, nous avions plusieurs fois différé notre visite à l'exposition Kiki Smith à la Monnaie de Paris. Que ce soit clair, nous soutenons toutes les grèves en cours contre le gouvernement actuel dont la brutalité n'a d'égale que sa honteuse politique consistant essentiellement à vendre l'État au privé. Il me semble même que la seule grève qui puisse mettre un terme aux méfaits de cette mafia serait une grève générale. Nous nous sommes donc rendus de justesse quai de Conti, avant la clôture définitive de l'exposition hier dimanche et avant la tempête. Lorsqu'il fait aussi beau sur la capitale, traverser la Seine offre la même vision candide qu'à n'importe quel touriste...


Par contre l'exposition Kiki Smith nous a terriblement déçus. Il ne suffit pas d'être politiquement correct pour me plaire ! Bien au contraire. Son féminisme de surface est quasi racoleur tant il est gnangnan. Les œuvres abordent la sculpture, le dessin, la tapisserie, l'installation, la photographie, etc., mais mon constat est sévère. On est très loin de Louise Bourgeois ou Germaine Richier. Cette rapide critique ne vous empêchera pas d'y aller si ce n'est déjà fait, puisque c'est trop tard !


Comme j'en sortais dépité, je trouvai dans la cour de la Monnaie un photomaton du Studio Harcourt Paris. Vu le prix habituel d'une prestation portrait (entre 1000 et 2000€ environ), dix euros valaient bien que je m'y essaie et que je me la pète ! Bon d'accord, ce n'est pas aussi kitsch que Pierre et Gilles à Philharmonie de Paris. Le résultat n'est pas mal pour un Harcourt du pauvre. Je l'ai ajouté à la série de portraits au choix qui accompagnent mes biographies courte, moyenne et complète dont mes clients s'inspirent régulièrement sans que j'ai besoin d'envoyer quoi que ce soit...

mercredi 5 février 2020

De la main gauche


Billet rapide de la main gauche pour cause de tendinite douloureuse. J'aurais mieux fait de me croiser les bras dimanche au lieu de les croiser à jouer sur deux claviers à la fois, le musical et celui de l'ordinateur où je répertoriais les timbres des instruments idoines pour l'installation audiovisuelle que nous préparons avec Anne-Sarah Le Meur, exposée du 11 mars au 26 avril au ZKM à Karlsruhe. À la nuit tombée quatre projections de 6 mètres de base chacune s'allumeront au rez-de-chaussée du musée sur la Place des Droits de l'Homme, soit plus de cinquante minutes de programme évolutif de 19h à 23h, du moins pour les images génératives d'Anne-Sarah. De mon côté, je dois enregistrer quatorze pièces, soit sept parties et autant d'interludes. Les premières sont entièrement jouées sur les 88 notes de mon Komplete tandis que les seconds alternent quatre mouvements de cordes et électronique pervertissant notre Machine à rêves de Leonardo da Vinci, deux autres à la flûte ou à la trompette à anche passées à la moulinette d'un effet d'Eventide H3000 que j'ai programmé, et un enchaînement de tables d'ondes sure un vieux synthétiseur. Tout doit s'enchaîner sans heurt pour composer une œuvre qui sera perceptible depuis la rue, les images habillant l'immense vitrine du Centre d'Art et de Technologie des Médias allemand. Je n'y suis allé qu'une fois, comme intervenant d'un séminaire européen de la Femis.
J'ai donc abusé du trackpad et m'en voilà fort marri. Lorsque j'ai l'inspiration je suis incapable de m'arrêter, même si mon corps me le suggère. Or ces derniers temps mon esprit prend peu de repos. Lorsque je ne compose pas cet Omni-Vermille, je bichonne mes Perspectives du XXIIe siècle ou sonorise une web-série sur l'intelligence artificielle qui accompagne un MOOC. Sans parler de mon épanchement littéraire !
La vénérable acupunctrice chinoise m'a un peu soulagé, mais j'ai encore bien mal. Elle m'a aussi collé un cataplasme d'herbes dont j'ignore la composition et que je tiens difficilement de ma main pansée. Ce n'est pas ma première tendinite. J'en ai évoqué une en particulier sur cette page il y a sept ans. Mêmes circonstances. Comment et quand apprendrai-je à m'arrêter avant la catastrophe ? Je ne supporte pas de m'interrompre en chemin, même si je sens que j'ai franchi mes limites, menant chaque fois le travail à son terme, mais à quel prix ! Heureusement sur Mac il suffit de double-cliquer sur la touche fn (avec un nom pareil j'aurais dû dire "frapper") pour dicter mon texte. Je vais surtout en profiter pour lire au lieu de m'agiter dans tous les sens...

jeudi 23 janvier 2020

Nuit et jour

...
Mes parents m'ont appelé à l'aide pour brancher tout un matériel audiovisuel compliqué. Je crois avoir compris qu'ils voulaient regarder un opéra à la télévision en diffusant simultanément la musique sur leur poste de radio. Si ce n'est pas cette configuration, la problématique, du moins, s'en rapproche, mais ils ont l'art de la rendre incompréhensible. J'ai fini par leur crier "Vous faites chier, vous êtes morts !" et je me suis réveillé. Étais-je en colère ou lassé de leur manque d'effort à s'adapter à la vie contemporaine ? J'étais tout de même rassuré, libéré par ce saut quantique. J'ignore si je suis insomniaque ou si j'ai besoin de peu dormir, mais ces temps-ci celui de sommeil en est réduit à la portion congrue. Je m'endors en quelques secondes, mais le réveil est aussi rapide. Pour ne pas me tourner dans tous les sens, je me lève au milieu de la nuit et je vais travailler. J'écris un article, je compose la musique et les sons de deux clips vidéo sur l'Intelligence Artificielle. C'est une commande, mais réalisée entre amis, on s'amuse.
Dans la journée je m'occupe de mon prochain album. D'abord, les voix du monde qui ont toutes le même texte. Je choisirai les phrases selon leur musicalité et l'intonation dramatique. J'ai déjà l'anglais, l'italien, l'allemand, l'espagnol, le bulgare, le brésilien, le persan, le suédois, le grec, l'arabe. Il m'en reste autant. Comme j'ai terminé tout ce que je pouvais faire seul, c'est au tour des musiciens invités. Le premier est le corniste Nicolas Chedmail qui double à la trompette et au saxhorn. Fanfares, cor inspiré par un tableau de Caspar David Friedrich, souffles dans l'embouchure, arabesques. Ma fille Elsa lui emboîte le pas. Timbre clair, intime, rapproché. Les rares chansons sont courtes et bilingues, français/anglais, alors que les voix parlées viennent d'une vingtaine de pays. Elsa en chante une, je me collerai à la seconde lorsque j'aurai enregistré le reste de l'orchestre. Percussion, violon, sax alto ou clarinette basse, retour du cor. On verra à la fin s'il manque quelque chose ou quelqu'un ; c'est déjà bien chargé. Gros travail de mixage, mais comme je l'ajuste au fur et à mesure, les corrections sont rapides. Je procède de la même manière pour le livret : j'ouvre un dossier dès le premier jour du projet pour ne rien oublier ni personne. Je donne des titres provisoires qui évoluent en fonction du résultat. Le disque sortira peut-être fin avril. Il a pour moi la même importance que le précédent qui fêtait mon Centenaire !
Cette semaine sort la version CD inédite de L'homme à la caméra avec le grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané, vinyle publié à l'origine en 1983, et augmenté d'un super bonus, La glace à trois faces, autre film mis en musique par nos soins. Je suis impatient de le recevoir. Il est produit en Autriche par le label Klang Galerie. En dehors de tout cela, il faut que je m'attèle à la composition d'Omni-Vermille, installation générative pour quatre écrans d'Anne-Sarah Le Meur qui sera exposée au ZKM à Karsruhe du 11 mars au 26 avril...

mardi 21 janvier 2020

Newsletter de janvier 2020

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vendredi 10 janvier 2020

Insomnie, fatigues et angoisse


C'est écrit en tout petit, mais L'intellectuel connaît... l'insomnie, les fatigues et l'angoisse ! J'avais photographié ces trois œuvres provenant d'un ouvrage des Éditions Paul Martial à l'exposition Coup de pub au M.A.M.C. de Saint-Étienne l'été dernier. Anonymes, elles datent probablement des années 1930.
J'aime les photomontages, qu'ils soient signés Rodtchenko, Hausmann, Heartfield, Ernst, Prévert ou je ne sais qui. Ma musique s'en inspire autant que du cinéma. J'ai toujours préféré les généralistes aux spécialistes, surtout lorsqu'ils se jouent des citations, comme Jean-Luc Godard par exemple. La technique des samples s'y apparente également, ou comment faire du neuf avec du vieux de manière créative. Toute œuvre peut être néanmoins considérée comme du recyclage, car il n'existe aucune génération spontanée et les inventions poétiques les plus originales héritent tout autant du passé que les autres. Le secret réside dans le point de vue, l'angle personnel adopté, et dans l'association des éléments. C'est dire si je suis passionné par le montage, qu'il soit cinématographique ou musical, prémédité ou instantané.


Pour exprimer les états d'âme des créateurs, l'artiste aura choisi de juxtaposer photos et dessins. Mon humeur du moment m'a donc poussé à exhumer ces trois œuvres. Même si je mets régulièrement les mains dans le cambouis, je reste un intellectuel. Mon travail se nourrit de l'équilibre entre contrôle et abandon, savoir et magie, incompétence et nécessité d'une solution adaptée.
Comment entrevoir les affiches en question ? Je me moque de mes insomnies en allant travailler au milieu de la nuit pour me rendormir tranquillement après une ou deux heures. Il est inutile de forcer lorsque je suis fatigué, il vaut mieux attendre le moment propice. Penser lentement, agir vite. Il y a toujours une ligne de ma liste virtuelle qui me sourit. L'angoisse est plus existentielle. Elle traite de l'humain d'abord, de son appartenance à la plus impérialiste des espèces, du mieux faire avec les autres plutôt que du bien et du mal, du temps qui file de plus en plus vite et de l'échéance qui se rapproche dans son inéluctabilité biologique. Penser par soi-même sans ne jamais rien considérer comme acquis est forcément facteur d'angoisse, mais la création devient alors une échappatoire vitale, une planche de salut révolutionnaire, une ouverture sur le rêve éveillé qui fait fi de tous les renoncements et de tous les cynismes. C'est miraculeusement salvateur en cette période aussi stupide que brutale, où personne n'est encore capable d'entrevoir la moindre issue. Elle existe, mais elle sera forcément douloureuse.

jeudi 9 janvier 2020

Comme un rat mort ?


Attention, âmes sensibles s'abstenir de lire cet article ! Pas question de s'ennuyer. On m'avait dit que les chattes étaient de meilleures chasseuses que les mâles, mais c'est chaque fois Django qui rapporte des trophées à la maison. Nous nous passerions bien de ses cadeaux, d'autant qu'il rentre en poussant des miaulements de victoire tonitruants pour nous avertir, même au milieu de la nuit. En général ce sont de petites souris dont il ne fait qu'une bouchée, mais hier matin j'ai dû ramasser un rat qui faisait bien 500 grammes. Django ayant la délicatesse de monter ses meilleures proies jusqu'au salon du premier étage, j'apprécie lorsqu'il ne souille pas la moquette berbère en laine crème. Avec les rongeurs cela peut encore aller, mais je craque lorsque ce sont des oiseaux. Trucider un merle ou un rouge-gorge n'est vraiment pas cool, déjà qu'il y en a de moins en moins dans le quartier, ce n'est pas la peine d'en rajouter à la stupidité des hommes. Le pire fut un égorgement de pigeon qui avait éclaboussé les murs et ruiné la moquette. On aurait dit une scène de crime. On pouvait les suivre à la trace de la cave au second étage. Imaginez le carnage si c'est une personne, il paraît qu'on est rempli d'environ cinq litres de sang, de quoi repeindre un appartement entier ! Nous félicitons le prédateur comme on nous l'a appris, en tentant de sauver les bestioles autant que possible. Une pie a réussi à échapper au monstre en faisant la morte. La tête pendait comme cassée et molle. Lorsque j'ai réussi à desserrer les mâchoires du félin elle s'est envolée en lui faisant un pied de nez, ou plutôt une patte de bec. Je vois les oiseaux sur les branches, mais où donc Django trouve-t-il rats et souris ? C'est pour moi une énigme. Il y aurait 3 millions de rats à Paris. Peut-être ne sortent-ils que la nuit, pendant que je tape ces lignes ?

vendredi 27 décembre 2019

Aux petits maux les petits remèdes


À l'heure où je publie ces lignes, c'est déjà passé, mais je ne sais pas comment j'avais attrapé la crève. Peut-être en sortant la poubelle à roulettes dans la rue en bras de chemise ou en allant chercher dehors des bûches pour l'âtre. Je me suis mis à éternuer à 360 km/h. Je ne tenais plus sur mes jambes. Grosse fatigue. J'ai fini dans les vaps, incapable de lire, tout juste bon à m'affaler devant la série Watchmen dont on ne comprend rien avant le très beau sixième épisode où tout s'explique progressivement jusqu'à l'ultime neuvième. C'est une histoire dystopique de fin du monde évitée grâce à un super-héros tout bleu venu de je ne sais quelle planète, c'est dire que ça vole haut. Elle a le mérite de s'appuyer sur le massacre de Tulsa en 1921, où des milliers d'américains blancs attaquèrent les habitants et les entreprises de la communauté afro-américaine de Greenwood plutôt prospère au point d'être appelée le Wall Street noir. Il fallut attendre 1996 pour qu'une commission soit nommée et en révèle l'ampleur en 2001. Elle est surtout très distrayante dans mon état, proche de l'Oklahoma. Il y a des jours où nous n'avons pas le choix que de retomber en enfance. Je ne suis pas allé jusqu'à enfiler la robe de chambre élimée en laine des Pyrénées de ma grand-mère à laquelle nous avions le droit les jours de fièvre et que j'ai rangée à la cave. Une chose est certaine, je n'étais plus moi. J'avançais au ralenti, répondais évasivement aux questions de ma compagne, mangeais sans réel appétit, je me traînais.
J'avais pris de l'alium cepa, homéopathie très efficace si on laisse fondre sous la langue trois granules cinq fois par jour, à condition de le faire suffisamment tôt. Le soir j'ai consenti à introduire dans mes narines un médicament dont la date de péremption remontait à 2013. Une amie médecin m'avait assuré qu'il n'y a aucun danger à utiliser des médicaments dépassés, sauf les antibiotiques. Au pire les effets sont considérablement atténués. À mes souhaits ! J'ignore si des germes ont pu survivre comme l'indique le mode d'emploi, mais peut-on avoir la moindre confiance dans l'industrie pharmaceutique ? D'habitude je n'infiltre dans mon corps que le minimum de leur production, sauf les médicaments magiques qui ont probablement autant d'effets secondaires pernicieux que de qualités thérapeutiques. D'ailleurs lorsqu'on lit leurs modes d'emploi, les mises en garde qui les prémunissent contre toute attaque en justice énumèrent tant de catastrophes qu'il est étonnant que les usagers y aient recours. Leur liste rendrait hypocondriaque le plus zen d'entre nous. Nous sommes si désemparés devant la maladie que nous nous en remettons aux médicaments et aux praticiens de manière quasi mystique. Il n'y a pas loin avec la série télévisée que je regardais. Le lendemain matin, après avoir bien dormi, j'allais déjà beaucoup mieux, sans savoir si le vaporisateur y était pour quoi que ce soit. J'ai chauffé l'eau à 70° et je me suis fait un thé vert. J'ai étalé du miel sur mes tartines et je me suis mis à écrire.
Cette discipline quotidienne m'a rappelé le rêve angoissant qui m'avait réveillé. Ayant oublié mon téléphone portable à la maison alors que j'avais rendez-vous chez le dentiste, je ne me souvenais d'aucun numéro, pas même le mien. Cette perte de mémoire allait jusqu'à perturber mon sens de l'orientation. L'heure tournait. Impossible d'appeler qui que ce soit pour prévenir de mon retard. J'avais beau emprunter un appareil à une connaissance en haut de la rue du Chemin Vert, mes doigts n'arrivaient pas à taper dix chiffres de suite qui se tiennent. Mon réveil réussit à peine à réparer mes lacunes. Quand je pense que je pouvais retrouver des dizaines de numéros de téléphone avant d'en confier le soin à une machine ! J'ai donc décidé de recopier les principaux sur un petit carton que je glisserai dans mon porte-feuilles. Comme quoi, il aura fallu une petite fièvre, un justicier bleu électrique et une nuit réparatrice pour me montrer le toboggan sur lequel je glisse inexorablement. Et pour cela, il n'existe aucune pilule, aucun magicien tombé du ciel. Je ne peux m'en remettre qu'à la discipline de mes exercices quotidiens, en espérant que la mémoire que j'alimente régulièrement ici ne disparaisse pas un de ces jours sous les coups de ce qu'on nomme abusivement le progrès.

lundi 2 décembre 2019

Jachère


Toutes ces dernières années je partais au moins un mois dans un endroit où il n'y avait ni Internet ni téléphone. Cela me faisait des vacances de ne plus pouvoir écrire quotidiennement. Je mettrais bien le blog en jachère, mais les tentations sont nombreuses et les évènements se précipitent. Quand arrive l'hiver je rêve de l'autre hémisphère, soleil et mer turquoise. Au lieu de cela je travaille à mon nouvel album qui me donne du fil à retordre. Ce n'est pas tout à fait vrai. Je ne m'y mets que lorsque vient l'inspiration et j'ai déjà bien avancé. L'après-midi j'aurais plutôt tendance à m'allonger avec un bouquin. À la place du soleil je gobe deux gouttes de vitamines D3 chaque matin, suivies de quinze de pépins de pamplemousse pour éviter le rhume. Avec l'huile essentielle de gaulthérie couchée pour le dos (elle porte bien son adjectif), c'est à peu près tout ce que je consomme, si je ne compte pas les exactions gastronomiques. Je suis passé chez Izraël me réapprovisionner en poivre sanshô (plus effervescent que le séchouanais), du vadouvan et quelques autres condiments. De retour à la maison, j'admire le jardin en rêvant de tropiques. Je ferme les yeux en pensant à des îles. Ne s'entendent que le ronronnement des chats, le bruit des croquettes sous leurs quenottes, la turbine du réfrigérateur, les gouttes de pluie explosant sur les vitres, et la musique de temps en temps. Mais ces dernières semaines peu de nouveaux disques trouvent grâce à mes oreilles. J'ai envoyé quelques bouteilles à la mer, mais les réponses à mes propositions de performances audiovisuelles ne se bousculent pas au portillon. Rappeler les organisateurs est vraiment trop humiliant. J'attends que le téléphone sonne. De temps en temps j'inscris tout de même une date sur le calendrier et je recommence à rêver. On me qualifie le plus souvent d'hyperactif, moi qui ai l'impression de ne pas faire grand chose ! Enfant puis adolescent, ma mère me demandait ce que je fabriquais les coudes sur mon bureau. Je répondais : "je rêve". J'y retourne. Ce billet est une vacance. Demain je rempile !
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