Jean-Jacques Birgé

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mardi 23 juin 2015

Trop loin, trop proche


Pas la moindre idée de vacances. Cela me semble très loin. Changer d'air est pourtant nécessaire à la réinitialisation de mon système interne. De son côté, Françoise part quelques jours à La Ciotat où seront projetés jeudi et samedi ses deux longs métrages de fiction, la comédie Vice Vertu et Vice Versa et le polar Passé Composé, première partie de sa rétrospective qui se tiendra dans le plus vieux cinéma du monde, le mythique Eden des Frères Lumière. Son opération à l'œil gauche lui interdit de prendre l'avion ou d'aller à la montagne pour l'instant. Nous déciderons donc plus tard si et où nous bougeons pendant l'été...
Je travaille d'arrache-pied sur plusieurs projets dont certains doivent être bouclés avant mon départ pour Arles où j'accompagne le Prix Découverte le 8 juillet. Sous le grand écran du Théâtre Antique je jonglerai avec les sons sur mon clavier, ajoutant la trompette à anche, l'harmonica et un peu de percussion à mon incroyable panoplie.
Entre temps je sonorise un jeu de donjons et dragons avec des pions sur iPad selon le modèle de Spellshot et je termine le design sonore du Monde de Yo-Ho des Éditions Volumiques. La même fine équipe est également susceptible de terminer le jeu de la Famille Fantôme pour lequel Sacha Gattino et moi avons livré la musique il y a trois ans ! Tous les deux ayant récemment gagné l'appel d'offre de l'exposition Darwin qui se tiendra à l'automne à la Cité des Sciences et de l'Industrie, nous démarrons la production de la dizaine d'attractions que nous devons sonorisées. Au jour le jour je choisis aussi des musiques pour certaines projections des Rencontres d'Arles, et cet été l'étude du métro du Grand Paris sera enfin bouclée.
Beaucoup de travail, et pourtant j'ignore totalement quoi fabriquer à la rentrée. Aucun projet personnel d'envergure n'est encore défini. C'est à cela que servent les vacances. Prendre le recul nécessaire pour sortir des habitudes qui vous plaquent le nez contre la vitre.

vendredi 19 juin 2015

Comme dans un rêve


Il fait nuit. Les lampadaires éclairent le parvis d'une lumière orange. Partis assister à un spectacle dont je suis censé avoir composé la musique nous traversons l'immense parking qui longe le bâtiment moderne qui abrite la scène nationale. Ma fille et moi grimpons les escaliers roulants qui rappellent ceux de l'Opéra de Saint-Étienne. La salle est pleine à craquer. Je rejoins donc la cabine du projectionniste où notre client est dans tous ses états. Il m'explique que la musique du spectacle que Sacha a enregistrée en mon absence est parfaite, mais qu'il y a un problème avec celle qui accompagne le livre, c'est un CD glissé sous un revers de la couverture. Je n'ai pu réellement travailler au projet, accaparé par la fin de celui pour Orange. Je descends dans la salle discuter avec Sacha qui a raisonnablement fait sa part. Notre client tente de m'expliquer ce qu'il veut, une musique printanière, légère, charmante. Je comprends qu'il cherche tout simplement quelque chose du genre des Quatre Saisons de Vivaldi, c'est une tarte à la crème mille fois utilisée. En prononçant ces mots j'entends soudain dans ma tête une musique inouïe qui s'en inspire. Tout y est, la structure et l'instrumentation, les mélodies et l'harmonie renversante qui leur sied. Rien n'a jamais été aussi précis au commencement d'un travail. Je me réveille et je me souviens de tout, même de la musique dans ses moindres détails. Seul bémol, mon client est virtuel et je ne vois aucune raison de l'enregistrer sans une commande réelle ! Tout est si présent que j'ai du mal à me persuader que je rêve. Tout se dissipe d'habitude au réveil. C'était il y a trois jours, mais je continue d'entendre cette musique dont le processus compositionnel ressemble fort à une partition que j'ai écrite il y a quelques années pour un théâtre de marionnettes conçu par Raymond pour La Cité des Sciences. Faut-il considérer ce rêve comme un signe et m'y coller ? Ou renvoyer ces élucubrations dans les limbes, en attendant une opportunité, maintenant que la méthode est validée par les fantômes de la nuit.
Au fur et à mesure que je décris cette aventure se dévoilent des éléments de la veille. Cette fois le sens caché m'importe peu. Du moins dans un premier temps. La méthode de composition évoquée me poursuit et je sens que je vais devoir m'y plonger pour m'en débarrasser ! D'autant que, depuis, je commence à entendre des voix...
Là-dessus Étienne m'annonce qu'il finalise les Petits Fantômes, Tiemo émerge des profondeurs d'un métro qui n'existe pas encore, Olivier et Gila convoquent l'Arlésienne et Claire m'entraîne dans un nouveau donjon... La même journée ! On dit que la nuit porte conseil. Alors, je me rendors.

mercredi 17 juin 2015

Du secret de l'accord imparfait


Aujourd'hui pas question d'écrire. Des piles de livres me tendent les bras. Je m'approche. Il y a de tout. Romans, pièces de théâtre, poésie, encyclopédies, journaux, magazines, lettres, courriels, tracts débordent de mes boîtes aux lettres et de mes étagères. Le survol des commentaires de mes récents billets polémiques me consterne. Rapidement ils ne se réfèrent plus à mes interrogations et tournent à une empoignade d'egos qui n'a plus grand chose à voir avec ce que je tentais d'approcher. Chacun et chacune lancent des affirmations péremptoires ou comminatoires après avoir lu en diagonale des phrases tapées à la va-vite, sans se relire. Le dialogue de sourds n'accouche que d'insultes et de sous-entendus pernicieux. Les commentaires sont jetés à la figure sans prendre le temps de la réflexion qu'impose la rédaction d'un billet.
Osons une comparaison. Dans un couple tenter de changer l'autre est peine perdue. Le travail consiste au contraire à l'accepter. Dans le premier cas on demande à l'autre un travail impossible, l'épreuve faisant fi de la névrose de chacun ; dans le second c'est à soi de bosser puisque que c'est soi qui exprime ce désir, parfois une souffrance, toujours une incompatibilité... Du moins à première vue. Dans les joutes oratoires la mauvaise foi est de mise, mais seulement à condition qu'elle porte ses effets. Lors d'un conflit on peut choisir de mentir : admettre que l'on a tort en sachant paradoxalement que la raison est avec soi. On évite ainsi quelques jours de tristesse qui de toute façon aboutiront au même résultat. Jouissez donc des différents au lieu d'encenser la sympathie. On n'obtient jamais d'accord dans le conflit, mais dans son dépassement.
Mieux vaut aller se promener, laisser reposer la colère, oublier ses rancœurs. On sait très bien qui sont ses amis, où l'amour fleurit. Ne vous inquiétez pas pour nous, ce n'est pas de circonstance. Il fait beau. Tout le monde se repose à la maison. Le chat a fini par s'enrouler sur lui-même, les pattes lui servant de volets. Il règne un doux parfum de vacances. Je ne voulais rien écrire. La rue du liseur m'a inspiré ces mots d'apaisement. Je m'étends sur le divan. Pour lire. Et je respire. Et le meilleur.

P.S. : on me demande de quelles polémiques il s'agit... Un exemple récent !

vendredi 12 juin 2015

Décollement de la rétine


Commençons par les bonnes nouvelles ! Françoise se remet doucement, mais sûrement, de l'opération après son décollement de la rétine. C'est arrivé après des années d'embêtements suite à des négligences avec ses lentilles de contact, quantité de cicatrisations au laser et deux implants pour ses cataractes. Les céphalées auraient dû la pousser à aller plus tôt consulter, mais elle a attendu de ne plus voir que la moitié de l'image de l'œil gauche pour foncer aux urgences de la Fondation Rothschild, service public impeccable, équipe chirurgicale irréprochable du Dr Le Mer. Il avait même eu la curiosité d'aller voir son site romand.org. C'est au réveil que les choses se sont corsées...
Contrairement au reste de l'équipe, une caricature d'infirmière désagréable vire Françoise de son lit dès son réveil de l'anesthésie locale. Mais une douleur pharamineuse la pousse à nouveau vers les urgences deux jours plus tard, cette fois ambulance et brancard. Heureusement la dernière visite est rassurante, l'œil est stabilisé, même si une bulle de gaz a glissé sur la rétine. Interdiction de prendre l'avion ou d'aller en montagne. Sur son bracelet est écrit : "Risque de cécité, patient porteur de gaz ophtalmique, etc." Mais ce n'est pas tout...
Revenons en arrière. Au moment de se faire opérer, la carte vitale semble périmée et l'administration annonce qu'elle doit donc surseoir à l'opération. Françoise n'a jamais reçu d'avis de fin de prise en charge de la Sécurité Sociale. Une solution est trouvée avec un chèque de caution de 888,44 € que j'apporte à sa sortie. J'appelle la Sécu qui me confirme la non couverture depuis le 31 décembre dernier. J'inscris donc ma compagne sur ma carte illico, la prise en charge devant être rétroactive. Quelle angoisse pour les personnes qui ne sont plus prises en charge ! En gros, elles peuvent crever, même s'il existe la CMU, cela ne règle pas les questions d'urgence !


Avec tout cela Françoise rate le festival des Bobines Rebelles, en Limousin, dont son film Appelez-moi Madame a fait l'ouverture ce soir sous l'égide de Federico Rossin au Magasin Général de Tarnac !

vendredi 1 mai 2015

Défilé du 1er mai


Comme j'ouvre la fenêtre un vague à l'âme m'éclabousse de ses embruns de jour férié. Le silence de la rue est gris comme un trottoir glissant. Le yucca, la tamaris et la glycine se détachent sur le mur orange. Cette année le muguet ne porte pas de fleur. Pensant avoir terminé mon travail, j'écris. C'est un leurre. Il faudrait marcher. L'entorse du mois d'août n'est pas totalement guérie. La semaine prochaine déborderait de nouvelles épatantes, est-ce pour cette raison que j'attends ? Du passé faisons table rase. Le chat des voisins dort sur le fauteuil orange. J'oublie systématiquement les créations au fur et à mesure qu'elles s'achèvent. Je fais rimer chacune de mes phrases. Les rendre publiques les range du côté du rêve.

vendredi 17 avril 2015

Charade


Après avoir longuement surveillé la mésange, le geai finit par comprendre (à) quelle image le miroir renvoie. Plutôt qu'imiter les sauts de zébulon du petit passereau le geai agite ses ailes en se regardant du coin de l'œil. Ses mimiques schizophréniques renversent la célèbre scène de Duck Soup où Pinky (Harpo Marx) qui a cassé le miroir singe les gestes de Firefly (Groucho Marx) dont il a pris l'apparence, gag inventé par Max Linder douze ans plus tôt en 1922 pour Sept ans de malheur. Superstitions et maladresses peuvent accoucher de merveilleux scénarios ! Ici le geai se dédouble, son reflet prenant son indépendance pour jouer d'un effet de distanciation que B.B. aurait adoré.


Le geai résonne en moi comme un suffixe, rime riche que mon père avait noté dans sa charade nominale : "Mon premier est un apéritif, mon second est un oiseau et mon tout est un homme délicieux". Mon souvenir avait laissé la marque d'un "oiseau des cieux", pléonasme que j'attribue seulement à la démarcation grivoise du terme "petit oiseau" auquel mon père avait donné des ailes. Le qualificatif délicieux rend mon interprétation d'autant plus crédible. Pendant ce temps le geai des chênes se déchaîne en battant des ailes sur ses échasses.

jeudi 16 avril 2015

À plat


Erreur de perspective. L'homme porte les branches, l'arbre une perruque. L'image se lit comme un oracle. Quelle précision ! Je dors debout. Dans la boîte : le miaulement d'un gros chat, une aspiration, l'ampoule flash d'un appareil argentique, toute une jungle, des percussions, un orchestre, une guitare préparée avec des grains de riz et la clarinette d'Antonin. Autant de notes, autant de phrases à découper ensuite. Pour la seconde vinaigrette j'ai mélangé de l'huile d'olive, de l'huile de sésame, du vinaigre turc à l'ail, de la moutarde, de la pâte de curry, du poivre de Tasmanie. Après cinq heures de cuisson les souris fondaient dans la bouche. Terminus au mastica.

jeudi 9 avril 2015

La nuit Scat était gris, mais le jour aussi, était gris


En épluchant les annonces de chatons à donner je suis tombé sur une fratrie de chartreux gris souris à croquer. Pas question d'acheter un animal évidemment. Nous souhaitons adopter un petit de deux ou trois mois élevé sous la mère, espérant éviter ainsi les conséquences des traumatismes des pauvres bestioles abandonnées. C'est aussi une question de coup de foudre car l'aventure commune peut durer vingt ans (si je tiens le coup jusque là !). Il est donc indispensable de voir les chatons avant de nous décider. Nous connaissions ainsi les pédigrées de chats de gouttières de Lupin, Scat, Snow et Scotch pour avoir rencontré leurs mamans.
Les donateurs hypothétiques des chartreux répondirent par une série de questions: "Êtes vous éleveur ? Où vous situez vous ? Êtes-vous sûr que votre temps et votre revenu vous permettent de bien prendre soin de nos chatons ? Surtout ne pas les vendre." Suivies de conditions : "Me permettre de visiter les chatons disons deux fois par an, me donner les nouvelles des chatons avec les photos aussi, leur donner tout l'amour dont ils auront besoin, prendre bien soin d'eux, il faudra que les bébés restent avec vous toute leur vie." Enfin la description des caractères de chacun donnait envie d'adopter aussitôt les deux. Je répondis comme il se doit à chaque question avant de m'apercevoir que les chatons ne vivaient pas à Paris comme stipulé sur l'annonce, mais à Londres ! Il fallait donc aller les chercher ou payer les frais de transport de 200 € par chaton par une agence spécialisée dans la livraison animalière. J'avoue avoir fait machine arrière alors que nous aurions pu passer le week-end en Angleterre (pour moins de 400€!) et ramener la marmaille avec nous dans l'EuroStar, mais les formalités douanières se sont un peu durcies depuis peu...
La photo des chartreux m'a évidemment fait penser à Scat, mort à quatre ans, empoisonné par un voisin maladroit ou mal intentionné. Guy Le Querrec l'a immortalisé sur un fameux cliché paru dans son recueil Jazz, un petit format italien de 400 pages où notre héros m'épaulait au Theremin pendant que Bernard Vitet jouait du cornet dans le jardin de Clamart (Federico Motta Editore, 2001). Sa photo est également parue quatre ans plus tard dans Le Chronatoscaphe, album exceptionnel commémorant le 25e anniversaire du label nato (3 CD, illustré par une douzaine de dessinateurs de BD et une soixantaine de photos de Le Querrec, avec des textes d'une vingtaine de journalistes) ; j'en avais écrit et composé les 53 intermèdes sonores avec la participation des comédiens Nathalie Richard et Laurent Poitrenaux à la demande de son producteur Jean Rochard, grand serviteur de la gente féline...

P.S. : lire "Arnaque aux chatons"

mercredi 1 avril 2015

Changement de régime


Non, ce n'est pas un poisson d'avril, mais aujourd'hui je change de régime. Ce n'est pas un régime politique, mais social. Oui, aujourd'hui je passe du régime des intermittents du spectacle, jamais quitté depuis 42 ans, pour celui de la retraite, qui ne durera très probablement pas aussi longtemps ! Je n'ai pas écrit que j'étais à la retraite, car je vais devoir continuer à travailler quoi qu'il en soit. J'ignore encore dans quelles mesures, car la CNAV ne m'a pas envoyé son évaluation ni la "notification de pension vieillesse du régime de base", bloquant ainsi ma "demande de retraite complémentaire et Agirc" auprès d'Audiens. S'il est conseillé d'envoyer sa demande quatre mois avant, je comprends maintenant pourquoi : la CNAV n'étudie votre dossier que quatre mois plus tard. Ah, les rouages administratifs français, quel poème ! On m'a trimbalé de fausses adresses en faux horaires, mais, comme tout le monde, j'ai fini par y arriver, en perdant du temps et en en faisant perdre à tous les préposés aux fausses pistes.
Quel gâchis économique et humain que ces courses d'obstacles auxquelles se livrent les intéressés, traiteurs incompétents et traités circulant d'impasse en impasse. Notre système est entièrement à revoir. C'est sans compter l'absurdité kafkaïenne des habitudes. C'est sans compter les lobbys industriels qui en croquent. Je passe du coq à l'âne. Changement de régime. Dans tous les secteurs. Simplifier les démarches ferait-il perdre tant d'argent à l'État ? C'est probablement le contraire. Tant d'énergie dépensée de chaque côté du guichet pour rien. Ailleurs et dans le désordre, développer les transports en commun pour limiter les véhicules individuels, les rendre gratuits pour économiser les portillons automatiques et leur entretien, les contrôles et les sanctions. Faire pousser des légumes en créant des espaces verts au lieu des terrains vagues en bas des immeubles. Dépénaliser les drogues pour détruire le marché parallèle dont le banditisme et les banques font leurs choux gras. Arrêter la fabrication et la vente d'armes. Transformer les médias pour qu'ils deviennent formateurs au sens de formation plutôt que de formatage. Etc.
La société est malade. Nous sommes en présence d'un malaise social beaucoup plus profond que la crise politique. J'évite ici d'évoquer les grands profiteurs dont il faudra bien couper les têtes. Le cynisme des dirigeants de la planète, ivres de profit indu, se répercute sur toutes les couches de la société, si bien que le manque de conscience professionnelle, de passion au travail, et par conséquent de compétence, touche tous les secteurs. Françoise a raison : le revenu de base pourrait résoudre bien des problèmes. L'argent ne serait plus lié au travail, mais à la personne. Mon métier m'y a évidemment habitué : mes revenus n'ont jamais été cohérents avec la quantité et la qualité de mon travail. Quelques jours peuvent générer un fric considérable tandis qu'un an de boulot peut accoucher d'une souris. Seul l'amour de mon métier m'a permis de tenir. Mais est-ce un métier ? Lorsqu'on lui demanda sa profession, Cocteau écrivit : "sans (toutes)". Je l'ai depuis longtemps adopté. Mon père m'avait expliqué que même si je devais balayer la rue, le faire bien est moins ennuyeux que de le bâcler. Les machines sont stériles et polluantes. À qui rapportent-elles ? Bien entendu, je n'ai jamais balayé que devant chez moi, mais je partage régulièrement le fruit de mes réflexions et toutes les informations dont j'ai pu hériter grâce à la générosité des anciens ou de mes camarades.
Le régime de la retraite va me permettre de sortir de l'humiliation que Pôle-Emploi distille à ses bénéficiaires. Je saurai où je vais. I know where I'm going est un film sublime de Michael Powell. À 60 ans et 9 mois, sans devoir justifier des 43 cachets j'ai touché mes indemnités de chômage d'intermittent, une sorte de pré-retraite ? Puis ayant atteint le total de trimestres travaillés requis je prends ma retraite à taux plein. Déjà la Sacem me gratifiait d'une somme trimestrielle, mes points comptant pour de vrai parce que j'y étais monté en grade. Pour les petits ils sont simplement perdus. Pourquoi notre société aide-t-elle toujours ceux qui ont le moins besoin d'être secourus ? Les autres ont le droit à une misère programmée.
En France, la gauche a failli. Je ne parle pas de la droite bien pensante du PS, mais du PCF par exemple. En 1972 le Parti Communiste a abandonné l'idéologie au profit de la stratégie. Cela aurait pu éventuellement se comprendre si cela avait marché, mais ce fut une catastrophe et le Parti a persisté à s'associer aux sociaux-démocrates jusqu'à pratiquement disparaître. L'extrême-gauche semble incapable d'incarner le vote contestataire que l'extrême-droite récupère chez les déshérités. Dans notre ville c'est un noir et une arabe qui représentaient le FN aux élections ! Il y aura des lendemains qui déchantent. Créer de nouvelles utopies est absolument indispensable, et, pour ce, il faut revoir tout le système, bouleverser nos manières de penser, réapprendre à respirer, savoir pour quoi nous combattons. On n'a qu'une vie.

mardi 31 mars 2015

Du pipeau


©@ y est. Je c®@que. Je ©ède @ l@ mode féline su® www. Le ©ompteu® v@ ®este® bloqué dans le ®ouge. Soni@ me "®@t ©onte" que le jeu de ©@®tes Exploding Kittens est le p®ojet Ki©kst@®te® qui @ b@ttu tous les ®e©ords : plus de 219 000 ©ont®ibuteu®s, il espé®@it 10 000 doll@®s et en @ obtenu plus de 8,7 millions. Pou® un jeu de ©@®tes !
Nous nous ©ontentons de quelques ©@lins @vec les ©h@ts des ©op@ins pour @tténue® l@ pe®te de S©otch. ©e week-end nous g@®dions Pipe@u. J'igno®e ©omment s'é©®it son nom de ©h@t, m@is ©'est ©omme ©el@ qu'on en joue. En tout c@s lui f@is@it le ©h@®meu® de se®pents en s'@pp®o©h@nt de l@ més@nge n@®©issique qui p@sse des heu®es @ d@nse® dev@nt le mi®oi® posé @u fond du j@®din. Lorsqu'il se lè©he les b@bines je ne s@is p@s s'il @ ®éussi son ©oup pend@ble ou s'il ®êve de l'@veni®. D@ns quelque temps nous @dopte®ons deux ©h@tons pou® qu'ils puissent p@®le® ©h@t ent®e eux. Je me déb®ouille p@s m@l, m@is j'@i un @©©ent épouv@nt@ble...

mardi 24 mars 2015

Nouvelle cuisine


On voit le bout. Il reste quelques retouches et pas mal de rangement, mais c'est terminé. Sacha a fait une photo de la cuisine pour montrer à sa femme. J'étais dans le chant, la bouche ouverte, glissant chaussettes en clef de sol comme si c'était la mer qu'on voit danser. Couleurs chaudes éclairées plein sud. Au fur et à mesure nous prenons de la distance. Je m'efface devant l'espace retrouvé...


La nouvelle cuisine est affaire d'invention, de rencontres inattendues, mais il nous restait encore à rentrer les meubles, accrocher les tableaux, découvrir de nouveaux gestes parce que rien n'est à sa place d'avant. Il faudra du temps pour s'approcher d'après. Maintenant est composé de va-et-vient, d'escalier monté et descendu, remonté, redescendu, de charges lourdes, fragiles ou encombrantes, de poussière aspirée et des mains cent fois relavées. La peau s'est crevassée au coin des ongles et je me suis collé les doigts avec la super-glu faute d'avoir enfilé mes lunettes. Ma sensibilité aux touches noires et blanches est un souvenir. Après, nous nous assiérons sur les chaises du Bon Coin autour du guéridon de bistro en métal brossé trouvé chez Bravo et nous goûterons enfin la nouvelle cuisine. J'ai bourré les tiroirs d'épices rapportées de tous les coins du monde en prévision du moment où j'aurai retrouvé mes sens. Après, je ferai courir mes dix doigts sur le clavier et je me remettrai à penser.

vendredi 20 mars 2015

Le bureau des pleurs


Les travaux à la maison équivalent à un décervelage complet. Pas moyen de réfléchir à quoi que ce soit d'autre. Mon blog est devenu un compte-rendu de chantier où les avancées entament ma santé chaque jour un peu plus. Une douloureuse sciatique a pris le relais d'une cruralgie handicapante. Le kiné dit qu'elle va passer rapidement, mais je ne sens rien, rien d'autre qu'une rage de dents localisée dans la cuisse. Je dormais peu, mais là mes nuits ressemblent à une histoire de zombies. Je fais des rêves abracadabrants qui mêlent quantité de personnages de ma vie à différentes époques sans que cela ressemble à un véritable cauchemar. Simplement le chaos. Je m'accroche aux rangements, espérant rééquilibrer la confusion. La poussière m'a toujours fait cet effet, allergie à la clef. J'en ai profité pour construire de nouvelles étagères pour les disques alors que je m'étais juré de n'en rien faire, ayant décidé qu'un disque ou un livre devait sortir lorsqu'un nouveau faisait son apparition. C'était sans compter les fantômes que le remue-ménage fait apparaître ou disparaître. Il n'empêche qu'il faut absolument que je donne des livres que je pense ne plus jamais relire et des disques qui me barbent. J'ai conservé trop de choses pensant qu'un jour, etc., mais les années s'accumulant il devient évident que je n'aurai plus le temps d'y revenir. Le tri est un exercice impensable, mais je dois m'y résoudre. De toute manière il va être temps pour de nouvelles résolutions, comme après chaque nouvelle œuvre d'importance. Après un mois le nez dans le guidon je me demande ce qui nous attend. Certains potes prétendent que j'ai toujours quelque chose lorsqu'on me demande comment ça va. Ma blague juive préférée : une mère demande à son fils au téléphone comment il va, le fiston répond que ça va bien ; alors la mère : "ah, tu n'es pas tout seul, je te rappelle plus tard..."

jeudi 19 mars 2015

Des vestes


Depuis un mois les travaux nous ont refoulés à la cave ou dans les étages. Cette fois la peinture du sol nous chasse carrément puisqu'elle s'étend de haut en bas dans l'escalier en s'étalant sur toute la surface du rez-de-chaussée. Nous avons tout de même accès au studio en traversant le garage et le jardin, voie bis recommandée en cas d'encombrement. J'ai accroché quelques vestes de scène devant les dossiers qui ont migré vers mon espace de travail et qui risquent d'y rester quand nous aurons repris possession de la maison. De gauche à droite deux créations de Raymond Sarti, la première pour Crasse-Tignasse, la seconde pour une soirée romaine. Suivent un puzzle de matière plastique années 80 acheté dans une friperie de New York et une sorte de bibendum rouge satiné importable sauf en plein air par -15°C. Lorsque j'ouvre les placards les couleurs vives m'éclaboussent, Issey Miyake pour plus de la moitié, pour le reste braderies de jeunes créateurs, vêtements de travail, souvenirs exotiques... Mais ces jours-ci la mode bagnoletaise est au jean blanchi aux genoux, aux codes troués du gilet et aux Crocs poudreuses avec ou sans moumoute.

mercredi 18 mars 2015

Les souris dansent


Scotch est parti. Grande tristesse. Son cancer du nez s'était propagé. Responsabilité : croquettes or not croquettes ? Que de questions laissées en suspens. Le croquemort connait-il vraiment la nature des produits fourgués par les lobbys alimentaires ? On ne sait plus à quel saint se vouer. Veto and not véto ? Donner à manger la même nourriture qu'à leurs serviteurs humains est-il préférable que ce que les vétérinaires conseillent comme repas équilibrés ? Scotch avait treize ans et demi. Sa truffe a poussé comme s'il nous avait menti sur sa santé, continuant sa vie de chat collant, sans rien dire. Pas un mot, à peine un miaulement. C'était le plus gentil des chats, jamais une bêtise, une crème ! Il jouait encore comme un chaton, mais ne pouvait plus respirer. La maison a perdu son âme, mon violon ne sonne plus. La mort des proches nous renvoie à notre éphémérité. On raconte aussi que les chats ont sept vies, mais peut-être est-ce nous qui avons sept chats dans notre vie ?

lundi 16 mars 2015

Bientôt la quille !


Nous entamons notre quatrième semaine. J'ignore si cela tient du pari stupide ou d'un sport de l'extrême, mais nous sommes sur les genoux. Je combats la fatigue en redoublant d'effort. Ne jamais faire un pas les mains vides. Je vis gainé. Effectuer des travaux dans une maison pendant qu'on y habite est une épreuve que j'avais jusqu'ici évitée. Déménager avait été chaque fois préférable ! En l'état il ne devrait plus y avoir de nouvelle poussière, mais l'ancienne refait surface dès que l'on déplace le moindre objet. J'ai rangé la bibliothèque et nous avons rempli les placards de la nouvelle cuisine. Il faut encore changer les brûleurs pour du gaz Butane, faire les joints de l'évier et de la plaque cinq feux, couper quelques planches et poncer le plan de travail. Après quantité de petites retouches, seconde couche et finitions qui n'en finiront probablement pas, il restera à ragréer et peindre le sol avec de la résine conçue pour les parkings. On couchera dehors. Je fais semblant de savoir où nous allons, mais chaque jour réserve ses surprises. Ma To-Do List est en perpétuelle mutation, c'est son propos, mais je suis trop fatigué pour m'en apercevoir. Je m'endors sur le clavier, incapable de faire autre chose que de m'occuper du chantier.
Ce soir nous irons fêter le septième anniversaire de Mediapart, histoire de rompre le rythme infernal et hypnotique qui nous aspire... Samedi, nous sommes allés au Triton voir Ma grande histoire du rock'n'roll de Evelyne Pieiller avec les comédiens Jacques Pieiller, Jean-Marc Hérouin et le groupe Rise People, Rise! composé de Lucas de Geyter qui chante en jouant de la batterie, Frédéric Talbot à la basse, Johan Toulgoat à la guitare. C'est aussi une histoire de famille, un passage de témoin, le refus de rendre les armes. Très beau texte tranchant comme un coupe-papier, démarquage musical électrisant qui sait jouer discrètement des références en mettant la gomme, inextinguible allumage des comédiens refusant de jeter l'ancre, une rage de jouer communicative...
De temps en temps des amis nous invitent à manger pour nous éviter le catering au fond du garage ou le pique-nique sur le divan du salon. Mais à cette heure-ci je rêve d'un brancard qui me porte jusqu'à mon lit.

jeudi 12 mars 2015

Reprise de couleurs


Le ponçage terminé, nous conservons la poussière récente sans en rajouter. La maison reprend des couleurs, mais nous ne sommes pas sortis du trou. Nous en sommes à l'étape peinture et montage de meubles. Autant dire que nous en avons encore pour un bout de temps. Pour la cuisine les conseillers d'Ikéa ne nous ont pas facilité le travail. Le premier, désagréable et omnubilé par la symétrie et les nuances de gris, nous a raconté n'importe quoi. Le lendemain, le second, plus aimable, nous a vendu des éléments indisponibles. Il a fallu courir dans une autre succursale, se faire rembourser de ce qui ne convenait pas, etc. Le troisième, très affable, a complété par ce qui semblait manquer, mais, partis sur de fausses bases, nous nous sommes retrouvés avec des tas de trucs inutiles qu'il faut maintenant rapporter et d'autres qui évidemment manquent pour terminer la cuisine. Nous en sommes à la cinquième visite, ce qui, paraît-il, est un exploit !
L'incompétence est forcément liée aux conditions de travail. Elle gagne progressivement tous les secteurs de notre société. Manque de formation, exploitation salariale, flicage sur la rentabilité, etc. Jeu de cubes pyramidal, la direction impose ses tares à tous les niveaux de l'entreprise. L'enseigne suédoise n'échappe pas à cette règle imbécile, malgré les astuces de ses ingénieurs en matière de conception et de réalisation. Les concurrents ne valent guère mieux, plus chers pour une qualité moindre ou égale, et l'artisanat en la matière est devenu inabordable financièrement.
La bonne nouvelle, c'est que chaque jour nous approchons du but.

mardi 10 mars 2015

Françoise


Voilà plus de treize ans que nous vivons ensemble pour mon plus grand bonheur. Notre rencontre représente ma quatrième naissance après ma venue au monde, mai 68 et le siège de Sarajevo. Je n'avais jamais vécu telle complicité, confiance réciproque qui nous fait grandir à en toucher le plafond. Nos araignées qui y ont pris leurs quartiers chantent et dansent jour et nuit. Nous avons appris à trier nos petits grains de l'ivraie, et cela ne se fait jamais sans mal. Tu es à l'image de tes films, pleine de fantaisie et d'invention. Tu es aussi à l'image du travail qu'ils te donnent pour correspondre à tes désirs, remettant sans cesse l'ouvrage sur le métier, repoussant l'échéance tant que tu n'es pas satisfaite. J'admire ton infatigable engagement politique qui se manifeste au quotidien, compassion pour les personnages de tes documentaires et de tes fictions, soutien des plus fragiles et utopies insatiables pour lesquelles tu te bats comme une diablesse. J'adore ton petit minois rieur et la douceur de ta peau. Joyeux anniversaire, mon amour !

Photo de Françoise Romand par Steve Ujlaki, Los Angeles, 2014

En travaux


Le journal extime est un exercice périlleux et difficile.

lundi 9 mars 2015

Monomaniaque


Je le savais. J'avais annoncé la couleur. Les travaux à la maison m'empêchent de travailler. Il m'est impossible de penser à quoi que ce soit d'autre. Nous vivons depuis quinze jours dans la poussière, repliés dans les étages pour nous reposer (bien que je sois levé dès 6 heures) et dans le garage qui sert de catring où nous n'avons nulle part où nous asseoir. Nous y avons installé le micro-ondes, la bouilloire électrique et le grill-pain. Lorsque nous ne prenons pas des mesures avec le mètre nous courons les magasins pour acheter du carrelage, des luminaires et, le plus douloureux financièrement, les meubles de cuisine. L'addition est évidemment beaucoup plus salée que prévue, mais ce sera beau et probablement plus pratique.
Il a fallu des jours pour trouver une solution qui nous satisfasse tous les deux pour dessiner le plan de la cuisine. Elle sera donc en U, agrandissant l'espace du salon, sur toute la hauteur sur un seul des trois murs. Même chose avec les couleurs qui ne seront pas très différentes des choix d'il y a quinze ans. La cuisine reste dans les tons chauds du jaune à l'orange avec une remontée saignante du rouge, les toilettes seront encore plus vertes qu'avant puisqu'à l'extérieur autant qu'à l'intérieur, mais nous conservons quasiment les mêmes nuances comme pour le sol bleu canard et les marches de l'escalier bleu ciel avec la rampe et les plinthes noires. Le volume nous impose la direction scénaristique. On marche sur l'eau et s'envole vers les nuages, nous chions dans l'herbe et mangeons au soleil ! Même si je devrais conjuguer tous ces verbes au futur, car il nous reste bien encore quinze jours avant de regagner nos pénates.

mercredi 4 mars 2015

"C'est Beyrouth !?"


Les analogies fleurissent sur les gravats de la cuisine. La comparer à Beyrouth est exagéré, d'abord parce que c'est censé durer seulement quelques jours, ensuite c'est ignorer les éclats d'obus qui vérolaient les façades comme un gruyère rassis. De plus, il pleuvait lorsque je suis arrivé dans la capitale libanaise et la boue qui colle aux semelles est très différente de la poussière sèche du ponçage. Depuis quinze ans j'avais réussi à repousser les tranchées et les coups de masse. C'était sans compter l'opiniâtreté de Françoise qui me travaille au corps depuis une décennie pour que nous aménagions différemment la cuisine. Tout a commencé par un passage au blanc du premier étage. J'espérais que ce traitement appliqué au rez-de-chaussée suffirait à calmer ma compagne. Que nenni ! Les toilettes martiennes où vivaient des Lilliputiens vert pomme sont transférées dans les archives pour bénéficier d'une fenêtre donnant sur l'allée des sorcières et le bar a sauté, agrandissant considérablement le séjour. Notre espace de création culinaire prend ses aises tout en accrochant la lumière. Nous ne sommes pas au bout de nos peines. Le plan de bataille du mobilier cuisine reste à établir. En attendant, nous nous sommes repliés vers les étages et le garage où nous avons installé un four micro-ondes. J'envoie ces notes depuis le camp retranché du studio de musique où Scotch a pris ses quartiers.