Jean-Jacques Birgé

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mardi 6 avril 2021

Premier acte


Enfant, je craignais de ne pas reconnaître mes parents au retour de la colonie de vacances. Je me souvenais de leurs silhouettes, mais les visages s'estompaient jour après jour. Nous n'avions pas de photo. Nous n'avions pas de téléphone. Les cartes postales étaient le seul moyen de correspondre. Mais nos lettres se croisaient et ne se rencontraient jamais. Les dortoirs de garçons ne m'ont pas appris la solitude, je l'avais emportée dans mes bagages. Le sentiment d'être différent était douloureux. D'origine juive et athée dans une France encore très catholique, rêveur au milieu des bagarreurs, trop responsable pour adhérer à leurs enfantillages, et même positif face à la cuti du BCG à laquelle j'étais le seul à échapper, je n'avais que le dernier de la classe avec qui fraterniser et je ne sus jamais bien jouer au ping-pong dont la table était au catéchisme. On m'avait expliqué que les Juifs s'en étaient toujours sortis par leur intelligence, sans manier le bâton. Alors, pour ne pas finir comme mon grand-père, je n'avais pas le choix que de briller à l'école. J'y gagnais la tendresse de ma mère et de ma grand-mère qui en manquaient cruellement, du moins dans son expression corporelle. Être second me mettait déjà en danger. J'ai compris aussi récemment pourquoi je préférais les bains aux douches ! À 14 ans, lors de la guerre des six jours, je prendrai le parti des opprimés, comme je l'avais fait pour l'indépendance de l'Algérie. Les kibboutzim se révélaient des colonies en territoires occupés et, beaucoup plus tard, je découvris que la Palestine n'avait jamais été un désert. Cette prise de conscience isole indubitablement. On est seul sur sa bicyclette. Mon voyage initiatique aux États Unis l'année suivante, juste après les évènements de mai auxquels j'avais participé, me fit passer prématurément à l'âge adulte, même si le nouveau panorama était vêtu de couleurs psychédéliques et hallucinogènes. Oui, la vraie vie était ailleurs. La poésie du quotidien ne me quitta plus jamais. L'arrivée de la mixité fut pourtant très lente. Les classes sociales étaient mélangées, mais les sexes restaient parqués chacun de leur côté. Lorsque je suis entré à l'Idhec, il n'y avait que trois filles parmi les vingt-six reçus. Comme j'étais particulièrement timide, complexé par mon père qui se vantait de ses succès féminins, je n'avais d'autre choix que de tomber amoureux de femmes sublimes, souvent très convoitées, et ma sensibilité savait parfois les toucher. C'est de là que vient le mythe que je me suis inventé du petit Jean-Jacques. J'ai souvent été maladroit, ma logorrhée verbale en fit fuir quelques unes ! Pour être sexy, il paraît qu'il faut (donner l'illusion d') écouter. J'ai mis des parenthèses parce que c'est une technique enseignée dont je doute conséquemment de la sincérité. Je parle trop, mais j'écoute avec mes yeux, avec mon cœur, avec ma peau, avec mes oreilles aussi puisque l'improvisation musicale collective m'a formé à émettre tout en recevant. Comme dans les musées où mon attention extrême m'épuise, mes yeux rougis par tant d'informations palpitantes, j'absorbe sans laisser à l'autre le temps d'assimiler ce qui se joue là. Là dans la relation. Dans l'instant déterminant qui nous fait basculer dans une nouvelle époque, avec la soif de l'inconnu, la peur qu'elle suscite, vertige révolutionnaire qui nous ramène au point zéro, la naissance d'un amour, parfois d'une amitié. J'ai de la chance. Les femmes ont souvent été assez malines pour me rattraper au vol alors que j'avais sauté du haut de la falaise sans savoir nager. À cet instant fatal, j'étais seul alors dans le vide, noyé dans mes paroles qui faisaient masque à mes sentiments, aux promesses folles que je craignais invisibles, impalpables, et pourtant si réelles. Aujourd'hui il me reste quelques vieilles photos que je ne regarde plus. Je ne sais plus où j'en suis. Ce n'est pas raisonnable. Je cherche le visage de l'actualité. Même si j'en trouvais quatre étalées côte à côte, les traits que seuls mes yeux pouvaient dessiner s'évanouiraient. À vouloir donner le change, je laisse filer le futur sans savoir comment rattraper la maille. Je panique comme lorsque j'étais enfant. Je ne me souviens plus que d'une silhouette qui enfourche une bicyclette. C'est une image, qui bouge. De la danse. Un drapé. Comme un rideau de théâtre qui tombe à la fin du premier acte...

samedi 3 avril 2021

Il n'y a pas d'amour heureux


Un mot malheureux émis par un proche m'a fait flirter avec la dépression. J'ai failli écrire que j'étais entré dans une sévère, mais mon système de repères me protège des gouffres. Tout au long de ma vie, la fréquentation des miracles m'a permis de flotter, même lorsque j'étais aspiré par les sables mouvants. Il n'empêche que des larmes, ces derniers jours, sont venues arroser mes vaisseaux. Mon cœur d'artichaut se fend face au désert du réel, la solitude du coureur de fond, un oiseau trucidé par le chat, une comédie sentimentale sur l'écran noir de mes nuits blanches, l'absence de perspectives rimant avec ma propre désolation, ce monde à venir qui me révolte. Comme si on pouvait être heureux dans les conditions actuelles ! C'est ce que racontait Aragon lorsqu'il écrivit Il n'y a pas d'amour heureux en janvier 1943. En mettant ce poème en musique dix ans plus tard, Brassens coupa maladroitement la dernière strophe, pourtant capitale puisqu'elle en fait un chant de résistance au delà du drame amoureux. Catherine Sauvage en rétablit l'original intégral.


Ma situation est "heureusement" conjoncturelle. J'ai aimé comme j'ai été aimé, souvent, longtemps. Il n'est pas intéressant de se souvenir des passages tristes, autant les oublier. Pourtant, ces temps-ci, je rabâche mes histoires de cœur qui n'en finissent pas de ne pas commencer. J'en arrive à douter de mon sexe à piles alors que ce n'est qu'affaire de phéromones et que l'exigence ne souffre pas d'à-peu-près. Mystère et gomme de boules. Le désir et son obscur objet ne s'expliquent pas. Je décline autant d'invitations que j'ai pris de râteaux. Le confinement ouvre la porte aux sites de rencontres où l'on marche à l'envers. Dans la vie, on est d'abord attiré par une personne avec qui, par exemple, l'on est amené à discuter. Si cela ne prend pas, on peut prétexter qu'on a faim ou soif et se diriger vers le buffet pour écourter un dialogue superficiel. Ou bien on passe la soirée à converser, des étoiles dans les yeux dansant jusqu'au vertige. In vitro, dans le virtuel, on fantasme l'interlocutrice/teur avec qui l'on partage des vues intellectuelles, mais la rencontre in vivo déçoit souvent, même si elle se transforme parfois en amitié, le désir manquant à sa place. C'est tout de même formidable de se faire de nouveaux amis à une époque qui empêche les rencontres ! Discuter avec des écrivaines, psychanalystes, graphistes, scénographes, chorégraphes, chargées de communication valait le coup de s'accrocher malgré tout... Mais les désillusions affaiblissent mon volontarisme. Lors de ma dernière grande séparation, j'imaginais naïvement qu'un type aussi charmant et passionnant comme moi n'aurait pas de mal à trouver l'âme sœur, or les faits ont eu raison de ma prétention. Il n'est pas certain que je m'en serais mieux sorti sans la gestion épouvantable de la crise sanitaire. Redevenu célibataire, j'avais fréquenté salles de concerts et théâtres pour rencontrer finalement une belle personne lors d'une soirée entre amis. Incapables de résoudre nos incompatibilités de la vie quotidienne, comme cela arrive parfois, nous nous séparâmes seize mois plus tard. J'ai rempilé sur les sites sans que l'indispensable alchimie aboutisse à la transmutation. L'aspect supermarché consumériste, particulièrement déprimant, n'arrange rien à la chose. Sur un site réputé, 75% des femmes inscrivent "shopping" comme l'un de leurs hobbies ! Comme je ne vois que les profils féminins, les muscles, les bagnoles, la vulgarité et la panoplie machiste me demeurent invisibles. Il existe des sites spécialisés pour personnes atypiques, mais ils sont évidemment beaucoup moins fréquentés. Lorsque l'appel consiste en une photo d'identité et l'âge du capitaine, on se retrouve à des kilomètres de la réalité. Mes photographies jouent peut-être en ma faveur, mais si j'écris "68 ans", le robot ne me suggère que des mamies à sac à main, promesse de vie loin de celle à laquelle j'aspire ! Dans la vraie, on ne compte pas sur ses doigts. On regarde les yeux, la manière de bouger, de parler, de s'enthousiasmer. L'écart entre le fantasme et la pulsion vole en éclats. Le passage à l'acte exige que l'on se débarrasse des images et des poncifs que chacun véhicule depuis l'adolescence.


L'enquête sociologique finit par me lasser. Le jeu n'est pas non plus mon fort. Incapable de faire le deuil de mes aspirations, j'essaie de penser à autre chose, choisissant des activités mécaniques, des tours de force, ce que j'appelle "faire la vaisselle". Remplacer les fils électriques alimentant mes enceintes par du câble épais en le faisant passer derrière les centaines de vinyles qu'il m'a fallu déplacer tout en rampant sous la cheminée, déplacer seul une armoire de plus de cent kilos pour reclouer le fond avant qu'elle ne s'écroule, tailler les plantes du jardin, déclarer ma TVA, écrire des articles impudiques où mes doigts bougent comme les mains d'Orlac... Je m'installe souvent au piano lorsque je perds les pédales, tout en abusant de celle du sustain. Mon expressionnisme s'y exp(l)ose de manière flamboyante. J'ai l'impression de n'en avoir jamais aussi bien joué depuis trois ans. Le célibat ne convient pas à ma soif de partage, qu'elle s'exprime dans l'amour, l'amitié ou le travail. Je gère pourtant le quotidien avec une rigueur domestique m'obligeant à une inaltérable dignité, rédigeant mes articles en bon élève ou en somnambule, confectionnant des recettes culinaires sophistiquées, entretenant la maison en fourmi, accueillant chaque jour des amis de passage. Est-ce que je n'atteins pas mes limites, ma tristesse frisant la dépression, sans que je me l'avoue franchement ?
Ironie du sort, conséquences de mes efforts physiques débiles, contrariétés récentes, météo changeante, alors que je viens de taper le point d'interrogation qui termine mon article, là, trois lignes plus haut, je me fais un tour de rein costaud en me relevant de ma chaise. Il y avait longtemps... Ce lumbago tombe à pic. J'en oublie mes états d'âme...

mercredi 31 mars 2021

Nuit noire, nuit blanche


Il m'arrive heureusement parfois d'avoir un article déjà rédigé sous le coude. Parce que ce jour-là je n'ai pas la force d'écrire. Comme de manger, ou de dormir. Être toujours au faîte de ses possibilités n'est pas une sinécure. Si je peux donner l'illusion de la maîtrise, j'ai toujours été un rêveur. L'intuition guide mes pas, même lorsque je ne l'écoute pas. C'est un tort. Je me laisse séduire. Sur le clavier, sur tous les claviers, mes doigts obéissent à une force qui me dépasse. Rien ne permet jamais d'aller plus vite que la musique. Or, m'employant régulièrement dans cette vie fulgurante à tenter d'égaler sa vitesse, je fais de temps en temps des sorties de route dont je me serais volontiers passé. Ayant l'habitude de penser longuement et d'agir vite, j'imagine que tout le monde peut me suivre dans mes élucubrations que j'assimile à des visions. Erreur, fatale erreur. Je n'y lis pas l'avenir, mais les possibilités qu'il offre. Sensibilité ou intuition, j'ignore sa nature, mais je pressens les catastrophes. Je ne vois rien de péjoratif dans ce terme, mais simplement un dénouement. Il me semble plus amusant de défaire les nœuds qu'en ajouter de nouveaux au tableau des trophées cloués sur une planche. La vie n'est qu'une course d'obstacles que nous sautons avant d'attaquer le suivant. Ma théorie des cycles se vérifie chaque jour, mais parfois hélas la machine se grippe et je me retrouve en boucle, situation douloureuse exigeant de prendre la tangente aussi tôt que possible. À cette minute embuée qui peut paraître inextricable suit une période de vide intersidéral où le temps s'arrête. Le passé refait surface et la nuit envahit le cosmos. Je ne dors pas. Hébété, je contemple le ciel où s'écrivent nos histoires. On dessine des lignes entre les points, espérant découvrir l'animal qui se dérobe à nos yeux. Ce que sont les nuages. Lorsque les fantômes font tomber leurs suaires, se dévoile l'enfance, mais on n'y voit goutte. Le corps ne suit pas. Savoir ne suffit pas à tourner la page. Certaines sont collées entre elles, formant de secrètes ellipses, nœuds évoqués plus haut les nuits justement sans nuage ni éclairage public. Le matin, j'espère le maelström calmé, mais des épaves sont échouées sur la plage. Je gis parmi ces morceaux de bois, chiffons trempés, rêves déchiquetés. Personne n'a rien entendu. Le silence faisait masque au vacarme. Alors on regarde le soleil. Pas trop longtemps. Il s'agit de retrouver la vue, pas de la perdre. On s'arme de patience comme si on avait le temps pour soi. Mais chaque jour qui passe ne se rattrape jamais. On avance à cloche-pied sur la marelle qui affiche des cases vides. Il faut une bonne chaussure. On se relit. Le sens de la vie est cacheté dans la lettre volée. S'ils ne voient pas, vos yeux ne trompent pas. Et l'on avance d'une case. C'est toujours cela de pris. Ça n'a pas de prix. Ça.

jeudi 18 mars 2021

Mercedes


Article du 9 mai 2008

Sa progression sur les planches de la terrasse attire mon regard. Elle rapproche ses pattes arrière de ses pattes avant en dessinant un arc en Ω pour relancer ensuite sa tête vers où elle se dirige et ainsi de suite. Comme je m'approche pour filmer ce mouvement remarquable elle se fige. Je m'éloigne, elle repart. Je reviens, elle s'arrête. Je n'arriverai donc qu'à prendre une photo, réduit à effacer toutes mes tentatives cinématographiques. J'ignore son nom et ce qu'elle deviendra plus tard, mais je compte surveiller tout ce qui vole dans le jardin en espérant que j'arriverai à l'identifier après sa mue.
Je sortais du cinéma L'Olympic Entrepôt lorsque je croise Mercedes avec qui j'avais partagé une liaison de quelques semaines lorsque nous avions une vingtaine d'années. Je l'appelle par son prénom. Comme je sens son regard de myope qui se perd dans le mien, j'insiste, amusé : "tu ne me reconnais pas ?" Non, elle ne voit pas. Six ou sept ans s'étaient écoulés. J'avais coupé mes cheveux longs et rasé ma barbe. Nous avons entamé une nouvelle liaison et nous nous sommes quittés après le même délai de trois semaines pour les mêmes raisons que la première fois. Je ne l'ai plus jamais revue...
P.S.: 40 ans plus tard, 13 ans après ces mots, j'ai appris ce qu'elle était devenue, grâce à l'incontournable googlisation, et je suis heureux qu'elle ait trouvé sa voie... J'ai perdu la trace d'autres chenilles, d'autant que certaines ne sont hélas jamais devenues papillons...

lundi 1 mars 2021

Le toboggan de Monsieur Plus


C’est la nuit. Je me retourne dans mon lit, taraudé par une question qui me fait parfois doubler sur la bande d’arrêt d’urgence alors que je connais le danger que j’encours. Les autres véhicules qui roulent à leur rythme n’en ont rien à cirer, parce que je suis seul à cette heure sur l’autoroute des remords. La vitesse et la quantité procèdent de la même névrose. Les alibis de la sincérité et de l’efficacité cachent une angoisse qui remonte aux calendes grecques, comme si j’étais né à Athènes. Pas nécessaire d’aller si loin. J’avais trois semaines lorsque mes parents me laissaient seul et à trois ans je gardais ma petite sœur. L’écriture automatique et les compositions instantanées participent à cette ivresse des succès. Dans le placard un cadavre exquis revendique l’origine de mes accumulations. J’aligne les livres, les disques, les films, les instruments de musique comme les mots. Je leur offre une syntaxe en or massif, mais le doute m’assaille. Ne serait-elle pas cousue de fils blancs ? Le palladium n’est pas un paradis pour l’homme. Les étagères ploient sous le poids. Le vertige m’enferre dans une course sans fin que tentent d’enrayer les êtres qui me veulent du bien. Mes phrases à tiroirs finissent par saouler. On en perd le fil de l’histoire, le seul qui conte. Ariane, ma sœur art, ma liane, ne voyais-tu rien venir ? Le petit gars eut besoin de se hisser à la taille adulte. La culture générale était la garante de mon universalité. À l’époque dictionnaires et encyclopédies étaient trop lourds pour qu’on les mette dans sa poche. Dois-je me prouver quoi que ce soit ou pallier mes incompétences ? Le sentiment d’usurpation est commun chez les autodidactes. Le souci d’honnêteté cacherait-il un mensonge de l’ordre de celui qui dit toujours la vérité ? Très tôt le mythe communautaire de la survie grâce à l’intelligence a forgé ma vie. Ficelé à une tendresse qui faisait défaut, les deux ont constitué un alliage qui résiste au temps. Mais l'or était empoisonné. La maîtrise camoufle un cœur d’artichaut alors que c’est bon pour la foi. Apprendre à mâcher. Je mange trop vite. Tout aurait commencé un soir de 1957 lorsque j’ai demandé à mon père pourquoi je n’avais ni grand-père, ni grand-mère. Pensées d’auto-défense pulvérisées dix ans plus tard par une guerre qui n’était pas la mienne. J’ai travaillé au delà de mon désir pour attirer les câlins de ma mère, repeint la façade pour éviter les échecs de mon père. Cela n’explique pas la logorrhée. J’étais paresseux, timide, incompétent. Je suis devenu workaholic, extraverti, et j’ai développé des aptitudes qui ne se prêtent pas à la concurrence. Me retrouver à faire l’article comme dans un entretien d’embauche m’afflige. Devrais-je apprendre les moulinets à ma langue ? Le prétexte de franchise et de maturité m’entraîne à brusquer les choses. Panique à bord. Accélération folle. Droit dans le décor. Nous ne sommes pas dans un film de Cocteau où l’on peut remonter le temps. Le vase brisé gît sur le sol. Impossible de rembobiner. J’écris pour ne pas recommencer toujours les mêmes bêtises alors que de nouvelles seraient plus instructives. Choisir désormais des fleurs en pot, avec leurs racines. Heureusement il y a plus fort que soi. Les plus attentionnées agitent des fanions rouges pour m’avertir du danger. Le toboggan est glissant. Je leur dois une fière chandelle.

vendredi 26 février 2021

Un homme aborde une femme


J'en ai un peu marre de transformer mon blog en chroniques de disques et de films. Sans voyages, sans expos, sans spectacles vivants, l'espace vital s'est considérablement réduit. Rubriques désertées. J'ose à peine parler de ma peine à me retrouver seul et je saoule mes copains avec mes histoires qui ne mènent nulle part. Heureusement le printemps approche, et même encore heureux qu'on va vers l'été ! J'ai repris mes notes, des noires, des blanches, des croches et des soupirs. En cette matière j'évite les triolets, mais reprendre les liaisons m'apparaît salutaire. J'écrirais bien une chanson en m'inspirant de cette forme, développant les sous-entendus, dessinant un rythme inédit dont je ne soupçonnais rien encore il y a deux lignes. J'aime improviser sur mon clavier de lettres comme sur celui des sons. Rattraper la phrase précédente par une nouvelle pirouette. Imaginant mon lecteur, ma lectrice.

Je croyais m’entendre. Pas seulement le rythme, mais la petite musique. Les raisons d’écrire, la question de l’âge, la liberté d’être soi. En y repensant, je me suis trompé. Les berceaux familiaux sont Vaucouleurs en Lorraine et Marmoutier en Alsace. Je n’y ai jamais mis les pieds. Je suis né à Paris, dans la rue des martyrs. Ma mère est née boulevard de Strasbourg et ma grand-mère rue du Faubourg Saint-Denis. Un vrai petit Parisien. Mon père était angevin, parce que le sien avait été muté à la direction de l’usine d’électricité d’Angers. Cela peut sembler des détails. Anges. Danger. Le vin. Chabrot. Levain. Strasbourg. Faux bourg. Électricité. J’ai l’impression de ne jamais travailler et d’être sur le pont du matin au soir. Je dors très peu. Je vis beaucoup. Enfant, j’étais très timide. Je suis devenu extraverti. Comment expliquer autrement la scène et mon journal extime ? Pour aborder les femmes, j’ai toujours écrit, incapable d’exprimer oralement mon attirance. L’avantage des sites de rencontres, c’est que le premier pas est fait, on sait pourquoi on est là, du moins on croit le savoir, je me sens délivré d’un fardeau, complexes toujours liés à l’enfance, de ne pas se trouver beau, de se penser intelligent, une histoire des origines… Mes doigts dansent sur le clavier, deux doigts, sans jamais me relire pour garder l’élan intact. À force de taper, j’entends mon cœur qui bat la mesure. Boum, boum, boum, la basse. Le texte porte la mélodie. Les bruits de la rue qui s’éveille dessinent les accords. Je ne sais plus où j’en suis. Mon célibat, la crise dite sanitaire, m’ont déstabilisé, comme tout le monde. Je m’en sors plutôt bien. Volontarisme. Je suis pourtant très entouré. Les voisins, mes amis, ma fille, il n’est pas un jour sans que je ne reçoive une visite. Je suis un homme de partage, un goût immodéré pour le collectif. La musique, le cinéma. Mais là je suis seul. Ce n’est pas ça la solitude. Quel coquin ! Vilma me faisait remarquer que la maison est si propre et bien rangée qu’on dirait qu’une femme y vit avec moi. Je lui ai répondu que j’avais donc réussi à me le faire croire. La maison est très grande. Elle a envie que je trouve chaussure à mon pied. Chose sûre, le pied. Mes jeux de mots sont-ils des pauses ou des poses ? Je ne suis jamais seul. J’ai deux chats qui entrent et sortent comme ça leur chante, même s’ils préfèrent miauler pour que je leur ouvre. Ils n’ont jamais été aussi câlins depuis que je vis seul. Enfin... Seul ? Enfin seul ! C’est ce que j'ai prononcé à haute-voix un jour, il y a vingt ans après une vilaine histoire, je n’avais plus que mes propres problèmes. Pourtant j’aime soulager mes congénères de leur fardeau. Lorsqu’on me demande de l’aide, j’arrête ce que je fais, toutes affaires cessantes, et je ne remets jamais au lendemain ce que je peux faire le jour même. Sinon ça reste en plan. Je n’ai jamais non plus rendu un projet en retard. Enfant, je courrais pour aller à l’école, jusqu’à ce que j’enfourche ma mobylette grise qui changea ma vie. Maintenant je marche. Même le vélo m’empêche d’admirer les cariatides ou d'échanger un sourire. Il paraît que c’est bon pour la santé. Je n’aimais pas marcher. Je m’y suis mis. Aujourd’hui on me fait un scanner des poumons. En cas de très gros effort j’ai un étau dans la poitrine et ce n’est pas le cœur, je suis passé sur le billard pour la première fois de ma vie, coronarographie, le chirurgien n’a rien trouvé. Si, le cœur, mon cœur qui bat, certes comme à son premier rendez-vous un jeune homme qui me ressemble. On ne se refait pas. C’est tout l’effet que me fait une rencontre. Je pourrais parler comme ça jusqu’à demain, de vos yeux, de vos mains, que m’importe le sang puisque je suis artiste et que l’amour dicte sa loi. C’est fleur bleue. Je mélange les chansons. Je n’ai vraiment lu qu’à partir de vingt ans. J’eus pourtant de bons maîtres comme Julien Gracq au lycée, mais il était prof d’histoire-géo. Des milliers de livres à la maison, combien en ai-je ouverts ? Si j'ai dévoré Cocteau, Ramuz, Cendrars, Schnitzler, Céline, c’est Michaux qui m’a fait sauter le pas. Un soir de panaris, mon maître, un passeur, m’a fait lire Le bras cassé. En donnant des adjectifs à la douleur je l’ai apprivoisée et je me suis endormi. Je ne remercierai jamais assez Jean-André Fieschi. J’ai eu tellement de chance dans ma vie. Je sais, la chance ça se travaille, facile pour un workaholic. J’ai tant aimé, été tant aimé, je reste ami avec toutes mes ex, du moins celles qui ont vraiment compté. Chaque fois que j’écris ce verbe, je me dis que je devrais l’épeler comme un conte. Comme conter sur ses doigts, au bout de ses doigts. Les yeux, les mains, la silhouette, les intentions, le vecteur qui nous pousse et nous attire. Si l’on dit le cœur, c’est parce qu’on n’est rien sans lui ? Le mien joue du tam tam. Est-ce parce que j’aime le bruit ? Tous les bruits du monde. Je les organise. C'est la musique. Même le silence. Ce matin il est assourdissant. À me demander si je n’ai pas des acouphènes. Je vais finir mon petit-déjeuner, mettre en chauffe le sauna que j’ai installé au fond du jardin, j’y passe une vingtaine de minutes chaque matin. Depuis, je ne me coince plus jamais le dos et j’ai fait baisser le sucre et le gras dans mon sang, ce qui ne change pas l’appétit des moustiques qui m’adorent, mais là ils dorment encore. Quelle mouche me pique ? Est-ce une flèche ou son évocation ? Je ne cherche plus mes mots. Je me relis rarement, sauf aujourd'hui puisqu'il s'agit de réécriture. Si vous voyiez ma collection de dictionnaires... À six ans j’ai épuisé le Petit Larousse de A à Z. Hélas j'ai peu de mémoire, je suis seulement bien organisé. Savoir qui on est n’a pas beaucoup d’importance, savoir ce qu’on veut et s’en donner les moyens c’est autre chose. Je suis comme l’héroïne de Michael Powell, I know where I’m going !

La liseuse était restée sur la table du jardin. Seule. Devant le fauteuil vide. J’aurais pu la chercher longtemps. Oulala, cachée sous la table, surveillait le moment où je m'en apercevrais. La nuit était tombée, de haut. Le temps s’était machinalement arrêté lorsque j’eus compris que j’avais raté tous les messages d’une de mes boîtes. J’aurais préféré parler de choses plus amusantes, mais vous m’avez demandé comment s’était passée ma journée et, comme lorsqu’on me donne du « comment ça va ? », j’ai l’habitude de répondre bêtement sincèrement, sans pour autant rappeler son origine scatologique, il ne faut pas exagérer, alors que pour beaucoup ce n’est qu’une formule de politesse. Je les ennuie probablement. Rater ces messages, quel mauvais tour ! Enfant, j’ai passé beaucoup d’après-midis devant le miroir du salon à faire et refaire des tours de magie. Je n’étais pas si habile de mes mains. Je palliais cette gaucherie par le langage, embobinant mes spectateurs pour qu’ils n’aperçoivent pas mes sauts de coupe. Qu’est-ce donc que l’art sinon un tour de passe-passe, une manière de cacher son jeu en inventant des histoires, des histoires à soi ? Lorsqu’on n’aime pas le monde où l’on vit, on s’en invente de nouveaux. Il ne reste plus qu’à les rendre séduisants pour partager les agapes. Hier soir, j’ai lu un petit ouvrage intitulé Un homme aborde une femme. C’est dense. Les digressions sont sensuelles, elles dansent, c’est vrai. J’avais presqu’envie de finir les phrases de Fabienne Jacob ou plutôt de m’y glisser comme un conspirateur. Pas de masque en papier. Un loup. Comme dans les films de Feuillade. Les miennes aussi restent ouvertes, sur le ciel, la voûte étoilée en montagne quand il y a beaucoup plus de lumière que d’obscurité à force de trous d’épingles si rapprochés. J’aime les paysages nus, la forêt vierge, le désert de sable, l’horizon maritime, ils n’ont pas d’histoire, juste la géographie. Les hommes et les femmes d’avant l’Histoire admiraient le même panorama. Ils et elles vivaient les mêmes histoires. Moi aussi, j’ai été plaqué après quinze ans de complicité absolue, pas plaquée, on dit ghostée. Elle est partie rejoindre son père avec un sourire jusqu’aux oreilles et n’a plus répondu à mes mails, à mes textos, à mes coups de téléphone, pendant deux mois, un supplice, et elle ne s’en est jamais expliquée. Personne ne sait pourquoi, aucune de ses amies les plus fidèles. Elle-même le sait-elle ? Tout le monde en doute. Deux mois plus tard nous divorcions, à l’amiable. La connaissant je ne cherche pas à comprendre, j’ai évidemment une petite idée, culpabilité de l'enfance, intrigue shakespearienne emprunte de vénalité, éloge de la fuite, mais ce n’est qu’une interprétation et cela n’a aucune importance, personne ne saura probablement jamais le mot de la fin. Quinze années de bonheur pour sombrer dans l'énigme. Une coda à la mesure de toute une vie de fantaisie. Je n’aurais pas raconté cela si je n’avais lu ce livre. Je m'y retrouve. S'inscrire en faux de la doxa. On peut ne pas adhérer à #metoo pour ne pas se penser victime. Je raconterai un jour comment ma fille mit en déroute six lascars agressifs alors que deux ailes d’ange lui avaient poussé sur le dos. Ce n’est pas une métaphore. Un ange s’était retourné, menaçant de mort leur chef. Les gamins prirent leurs jambes à leur cou. J’adore les digressions, comme un sandwich quantique. Un miroir, une glace sans tain, un miroir déformant, un selfie fake, parfum qui manque à Berthillon, j’aimerais m’y inscrire, m’y écrire, m’y lover, French lover, l’eau verte, la chemise à damier, ah dame hier déjà et j’ose me livrer ainsi, même si j’ai coupé les passages les plus intimes. Qu’est-ce que cela devait être alors, me direz-vous ? La liberté me manque. Fantaisie refoulée par les générations suivantes. Je n’ai jamais adressé la parole à une femme dans la rue, ou dans un café, sans la connaître auparavant. Je me demande même si cela m’est arrivé dans une fête, du moins sans m’immiscer dans une conversation. J’ai fui tout ce qui pouvait m’associer aux machos. Au point d'oublier mon plaisir au profit de celui des femmes, une autre forme de la phallocratie. J’ai souvent attendu qu'elles fassent le premier pas. Ou bien je leur écris. C’est ainsi que j’ai commencé, commencé à écrire, avant la musique, avant tout. Sans cette timidité qui m’asphyxiait je n’aurais probablement rien produit. La souffrance se transformait ainsi en jouissance, un jeu de construction. Taper sur les touches du piano à en décapiter un marteau. Cela me rassurait de constater que les garçons pleurent. J’ai écrit pour faire le joli cœur, écrit lorsque j’étais désespéré, maintenant je peux écrire pour le plaisir d’écrire, construire des cathédrales sonores, agencer des images en soignant les ruptures, me repaître du hors-champ, lieu de tous les possibles, le rêve. Alors bien sûr je rêve, quoi de plus doux, surtout si l’on se donne les moyens de les rendre réels. Parce qu’il n’y a pas de plus beau rêve que la réalité. Celle qui vous gicle au visage, vous aveugle avant de vous laver les mirettes, celle qui vous donne des ailes…

Photo © Peter Gabor

mardi 2 février 2021

La mémoire et l'oubli


En 2005 je découvre chez ma mère les "Carnets d'écoute" publiés en 1959 dans la revue Satellite par mon père, Jean Birgé, à propos des disques La Marque Jaune, On a marché sur la lune, Cadmus le robot de l'espace, Les Planètes de Gustav Holst, un disque d'ondes Martenot, etc. Très émouvant, car je n'en sais rien, ou bien j'ai oublié, ce qui s'explique car cela date des années 50. Je retrouve également un manuscrit autographe de Georges Arnaud (écrit minuscule et même microscopique car il n'y avait pas de papier sur le navire qui le ramenait d'Amérique du Sud), des dédicaces de San Antonio et Michel Audiard, etc.
Or, treize ans plus tard, à la mort de ma mère, j'ai vendu 7000 livres qui leur appartenaient, sans me souvenir de cette découverte. Quatre mille d'entre eux étaient des ouvrages de science-fiction. N'ayant fait aucune copie des articles de Satellite, je n'ai donc plus trace du travail critique de mon père. C'est d'autant plus dommage que ces disques ont probablement été fondateurs de mon imaginaire sonore. Par contre, je les ai tous conservés passionnément. Ils sont devenus mon histoire, celle de mon père s'évanouissant avec le temps. Je connais l'adaptation radiophonique de Blake et Mortimer par cœur et mes premiers balbutiements de compositeur furent de musique électronique ! Si j'ajoute la musique tachiste de Michel Magne, Miss Téléphone et Buffalo Bill à cette collection de vinyles heureusement épargnée au cours des déménagements, j'y reconnais mes bases.
J'ai conservé pieusement le feuillet de Georges Arnaud du Voyage du Mauvais Larron et retrouvé la dédicace imprimée dans Les souris ont la peau tendre de Frédéric Dard (San Antonio), mais j'ignore où est passée celle de Michel Audiard, la reconnaissance de dettes de Jules Berry ou le livre porno que mon père écrivit à quatre mains avec Boris Vian sous pseudo ! À l'occasion j'éplucherai à nouveau les documents de mon père que j'ai récupérés il y a deux ans. Peut-être les avais-je seulement survolés à la mort de ma mère ! Affaibli par son cancer, mon père avait succombé à une crise cardiaque le 2 janvier 1988.
Chaque fois que je fouille le Net, je trouve des informations que j'ignorais. Par exemple, qu'il avait été l'agent de Jeanne Moreau, à laquelle il me présenta un soir à minuit devant Le Napoléon, un cinéma de l'avenue de la Grande Armée qui passait des films d'épouvante. Je savais qu'il avait lancé San Antonio et Robert Hossein, avait représenté Michel Audiard, Francis Carco (je me souviens seulement de son perroquet au 18 quai de Béthune sur l'île Saint-Louis et je me demande si mon père n'habitait pas chez lui, car j'ai retrouvé une de ses cartes de visite à cette adresse !), Astrid Lindgren (l'autrice de Fifi Brindacier !), Georges Arnaud, Pascal Bastia (compositeur d'opérettes dont Nouvelle-Orléans que mon père avait produite avec Sidney Bechet, Mattie Peters, Jacques Higelin...)... Je savais aussi qu'en 1954 il avait créé avec Jacques Bergier la collection Métal dont les couvertures étaient illustrées par mes oncle et tante, Gilbert et Arlette Martin sous le pseudonyme GAM, mais j'ignorais qu'il avait créé ensuite avec lui la revue Satellite, celle dont je n'ai même pas fait copie de ses articles...
Il me reste très peu de souvenirs de mon père, ce héros. Une bobine de fil magnétique probablement effacée, les films en 16 mm qu'il a tournés de ma naissance à mes huit ans, quelques photos, sa voix enregistrée sur mon répondeur... Ainsi le moindre objet, la moindre trace me touchent terriblement et je m'en veux un peu de ne pas avoir posé plus de questions, de ne pas avoir pris de notes, de m'être contenté de quelques épisodes fameux de ses aventures pendant la guerre où il avait été espion, ou plus tard contrebandier, journaliste ou comédien. Je ne comprends pas pourquoi ma mère, dans ses dernières années, refusait que nous parlions de lui, changeant de sujet de conversation, allant même jusqu'à nier tout ce dont je me souvenais. Cela n'avait pas toujours été ainsi. Mais on s'y prend souvent trop tard avec les anciens.

mercredi 27 janvier 2021

Mon blog m'épargnerait-il une bonne psychanalyse ?


La question se pose d'autant plus aujourd'hui que ma situation personnelle est, sous certains aspects, moins confortable, et surtout si l'on considère les effets secondaires catastrophiques qu'engendre la gestion épouvantable de la crise dite sanitaire. Autour de moi, des gosses de 14 ans font des tentatives de suicide, des étudiants ne mangent plus qu'un repas par jour, des camarades vacillent sur leur base à n'y comprendre plus rien. Comme d'habitude, seul/e/s les plus politisé/e/s perçoivent les enjeux sociaux, le capitalisme rebattant les cartes comme il le fit avec la guerre de 14, la crise de 29, etc., en se refaisant une santé sur le dos des plus petits et des plus pauvres. Même les costauds sont fragilisés par l'absurde et l'absence de perspectives identifiables alors que la majorité est anesthésiée. La manipulation est planétaire, et aussi vicieuse que viciée.
D'un autre côté, si je me retourne vers les treize années qui me séparent de cet article, il me semble aller beaucoup mieux, tant physiquement que moralement, et que mes proches profitent généralement de ces résolutions progressives. Il reste du travail, mais n'est-ce pas ce qu'on appelle vivre ?

Article du 24 décembre 2007

Rédiger un blog m'épargnerait-il une bonne psychanalyse ? C'est ce que semblent insinuer quelques amis narquois à la lecture de mes billets "perso". Si les découvertes de Sigmund Freud ont éclairé ma vie, si la voix de Jacques Lacan m'a laissé entrevoir des champs inespérés, j'ai toujours ressenti quelque méfiance vis à vis de la pratique analytique. Comme me le faisaient remarquer Jean-André Fieschi et Catherine Clément lorsque j'avais vingt ans, on n'y va pas par curiosité, mais lorsque la souffrance est trop grande. La sienne ou celle que l'on inflige aux autres ? Embrassant d'un vaste regard les usages, je cherche les directions qui nous permettraient de résorber nos angoisses et d'avancer sur le long chemin de l'existence.
Nos parents considéraient souvent la psychanalyse comme une vaste supercherie. Il est évident que jusqu'au début du XXème siècle comme encore aujourd'hui dans la majorité des coins du monde ou ailleurs que dans la bourgeoisie, il existe d'autres solutions. La confession, par exemple, avec son secret, ressemble bigrement au rituel psychanalytique, n'en déplaise aux spécialistes qui ont toujours vu d'un mauvais œil la comparaison ! Parler soulage les tourments de l'âme. L'option la plus douloureuse semble être de tout garder pour soi, refoulant les démons qui nous habitent. Accumulant les cadavres dans le placard, l'adage "pour être heureux vivons caché" fait des ravages. La rétention se repaît des doutes, des suppositions, des rancœurs et des regrets. Il faut que cela sorte.
Si la psychanalyse en a soulagé plus d'un et plus d'une, ses longs rituels durant des années à raison d'une ou deux séances par semaine me donnent l'image d'une nouvelle mystique. D'autant que ses adeptes ont le prosélytisme facile. Si la cure réussit à certain(e)s, d'autres rament ou la vivent de façon catastrophique. Lorsque je pose la question de l'échéance et qu'une amie me répond, amusée, qu'elle ne se terminera probablement jamais alors qu'elle en est déjà au moins à quinze ans, j'ai des frissons dans le dos. À une époque où j'aurais pu en ressentir le besoin, la dépendance qu'elle demande m'en a dissuadé. Je ne peux accepter d'être tributaire de contraintes extérieures dont je ne comprendrais pas les tenants et aboutissants. J'ai soigné mon hernie discale en faisant de la gymnastique matin et soir à la maison, mais je n'ai jamais réussi à tenir plus de six mois si la discipline m'était imposée par des tiers et n'était pas modulable. Les psychanalystes sont bien complaisants avec les différents rituels qu'ils installent, en particulier celui de l'argent. Je n'ai d'ailleurs hélas jamais constaté que cela règle les conflits économiques intérieurs chez les adeptes du divan. Il existe d'autres pratiques addictives et d'autres contraintes, mais je ne vais pas régler le sort de la psychanalyse en quelques lignes. Dommage.
Les artistes hésitent souvent à entrer en analyse par crainte de saccager le terreau sur lequel ils ont bâti leur œuvre. C'est probablement un prétexte, mais il est certain que l'acte de création est une manière habile et jouissive de tordre le cou à ses angoisses en les canalisant en une forme productive. Dans nombreux cercles analytiques, l'art fait même figure de panacée universelle, une sorte d'épanouissement de l'individu qui mettrait un terme à sa quête. Il incarne parfaitement la réponse à une souffrance. Lorsqu'il revêt la forme abstraite de la peinture ou de la musique, il permet la pirouette sans trop se mouiller. Les formes plus explicitement narratives sont plus violentes et demandent plus de courage. Mais celle ou celui qui s'y adonne a-t-il (atèle !) le choix ?
Rédiger son journal anthume et extime au jour le jour montre une impudeur dont le narrateur se moque. S'il peut s'y promener nu, le problème retombe sur ses proches qui n'ont certainement pas envie de retrouver leur intimité exhibée aux yeux de tous. La fiction a le privilège de l'anonymat de ses acteurs, mais le "point de vue documenté" révèle les protagonistes sous un angle qu'ils n'ont pas choisi et qu'ils ont même souvent évité. On verra ainsi fleurir les interdictions et les censures. Cela se comprend. Les points de vue divergent. Je fais un a-parte pour signaler aux adeptes des jeux de mots et labsus que le poète en fait ses choux gras et que c'est souvent en connaissance de cause qu'il glisse ici et là quelque mot d'esprit spécifique à son art. Le sexe, la mort et l'argent sont toujours aussi populaires ; ils font marcher le monde. D'aucuns me répondent que l'analyse s'exerce sous couvert de l'anonymat contrairement à l'autobiographie. À relire les écrits de maint psychanalyste, j'ai des doutes, à commencer par Freud lui-même...
Alors ? Peu importe la manière si chacune ou chacun trouve comment soulager sa peine sans trop emmerder ses congénères. Exhibitionnisme intellectuel, confession religieuse, démarche psychanalytique, création artistique, méditation transcendantale, rites animistes, introspection, aide des potes ou ce qu'on voudra, pourvu que cela sorte et que l'on se sente soulagé du poids qui nous étouffe et nous empêche d'avancer. L'épanouissement emprunte souvent des chemins originaux que les amis ne pourraient soupçonner. Êtes-vous heureux ?

dimanche 24 janvier 2021

Apparition


Incroyable, c'est la première fois que je me retrouve sur une photo du Festival d'Amougies en 1969. Sur la dernière de l'article de la Voix du Nord du 14 août 2019, je suis en train d'enregistrer Mouna à côté de mon pote Jean-Pierre Laplanche. Je porte un manteau de fourrure en crylor et un collier gnaoua, une main sur le micro, l'autre dans la poche ! Mes enregistrements ont fait le tour du monde (pourris parce que réalisés avec le petit magnéto Grundig de ma sœur en 4,75 cm/s, mais ces Amougies Tapes sont devenues culte) : Frank Zappa faisant le boeuf avec Pink Floyd, avec Captain Beefheart, avec Ainsley Dunbar Retaliation, avec les Blossom Toes, avec Caravan, avec Sam Apple Pie... Plus l'intégralité des concerts de Soft Machine, Ten Years After, Nice, Yes, etc.


Il y a deux ans, j'avais déjà retrouvé une photo de ma pomme quelques mois plus tard chez Maxim's avec George Harrison et les dévôts de Krishna (que j'avais accompagnés à l'harmonium) et un autre copain, Michel Polizzi ! C'est chaque fois une découverte, car j'ignorais que quelqu'un en avait prises. Peut-être un jour découvrirai-je celles de cette époque avec Frank Zappa, Soft Machine, Kevin Ayers, Eric Clapton, Sun Ra...
En réfléchissant à la photo d'Amougies, je suis ému parce que c'est la première où l'on me voit enregistrer. Et puis je constate à quoi je ressemblais alors que j'allais bientôt avoir 17 ans, la longueur encore "raisonnable" de mes cheveux, comment je m'habillais, la parka verte de Jean-Pierre...
Avec la conjoncture actuelle, on peut se demander parfois si l'on n'a pas rêvé !

lundi 11 janvier 2021

In my solitude


Pourquoi la solitude me rend-elle triste? Être seul de longues semaines ne me pose aucun problème lorsque c'est provisoire. Seule la durée sans échéance m'est insupportable. C'est un peu ce que vit plus ou moins tout le monde en ce moment avec la gestion calamiteuse de la crise dite sanitaire. Sans perspectives nous perdons pied. La date d'un retour à la vie est sans cesse repoussée. En ce qui me concerne, la situation pourrait se renverser d'un claquement de doigts, si nous avions le droit et la possibilité de faire des rencontres. Ce n'est qu'une question de patience. J'essaie de comprendre le vague à l'âme qui m'étreint lorsque vient la nuit ou avant l'aube, puisque je dors si peu. Serait-ce le souvenir des colonies de vacances où je m'ennuyais à mourir, me sentant différent des autres enfants, par mes origines culturelles et une maturité relative qui leur faisait cruellement défaut ? Volontariste, comme je le suis resté, je faisais avec, mais je comptais les jours où je retrouverais mes parents. J'ai l'impression d'être dans une colonie pénitentiaire sans date de retour à la normale, et mes parents, d'où ils sont, ne risquent pas de venir me chercher... Et comme ce serait les pieds devant, je n'y tiens pas ! Il faut bien l'humour de Kafka pour tenir le coup. Car l'état normal, pour moi, c'est partager. Je continue à faire une cuisine recherchée, à écouter de la musique, regarder des films le soir, mais c'est beaucoup moins drôle de le faire seulement pour soi. De nombreux amis passent en journée, j'ai de la chance, et puis les voisins sont adorables, mais ce ne sont que des fenêtres quand je voudrais vivre en plein air.


Dans la journée je n'ai pas le temps de déprimer. D'ailleurs, la dépression n'est pas mon fort. Temps perdu à ignorer la loi des cycles, comme le font, par exemple, les suicidés. Il paraît que cette tendance grandit dramatiquement avec la durée du confinement et les lois assassines. Dès le début j'avais écrit que les effets de bord seraient bien plus meurtriers que le virus. Néanmoins, nous avons beau être costauds, nous sommes tous et toutes affectés par la bascule que nous impose le capitalisme, incapable de gérer correctement l'épidémie. Au contraire il s'en repaît. Les réactions de chacun, chacune, sont inattendues. Certains, pétrifiés par la peur prennent leurs distances et se renferment. D'autres ne veulent plus rien savoir et obéissent, ou n'en font qu'à leur tête. Les spéculations vont bon train. De quelle manipulation serions-nous les victimes ? Il n'y a que l'embarras du choix entre les Chinois, les vaccins, la destruction systématique de l'économie, l'eugénisme, etc. L'incompétence se marie avec l'utilisation odieuse de la crise par notre gouvernement qui en profite pour faire voter des lois iniques et liberticides que presque personne n'ose contrer en l'état. Cela se paiera plus tard...
Dans la journée je travaille avec Nicolas Chedmail sur un disque de rock déjanté qui m'emballe. Je range, je jette, je répare, je m'entraîne, musique, gymnastique, lecture, hospitalité, marche, courses, écriture, communication (ont tout de même été publiés mes CD Perspectives du XXIIe siècle pendant le premier confinement et Pique-nique au labo juste avant le second !), etc. Le premier est une dystopie prémonitoire, le second laisse espérer que la vie est possible, ensemble. Le projet de disque sur la ville de Victoria en Transylvanie est évidemment retardé, d'autant que j'ai besoin d'avoir une vue d'ensemble du livre de Dana Diminescu avant de m'attaquer à la partition symphonique. Je fourbis mes armes et prends des contacts avec des musiciens/ciennes...
Mais le fond de l'air est triste, dans ma solitude, vous me hantez avec des rêves d'autrefois, vous me narguez avec des souvenirs qui ne mourront jamais ; je m'assois sur ma chaise, sentiment de désespoir, la morosité partout, renvoyez-moi l'amour... Dans ma solitude, je fais des rêves d'avenir, des souvenirs qui n'existent pas encore, je m'allonge sur mon lit, sans jamais perdre l'espoir...

Illustration : Edward & Nancy Kienholz, Useful Art No. 3 (table & chairs), 1992

jeudi 17 décembre 2020

Caroline Cellier est morte 55 ans après...


Si j'avais toujours eu un faible pour Lauren Bacall, je me souviens parfaitement que mes premiers émois sexuels se révélèrent le 29 novembre 1965, lors de la première, au Théâtre Gramont, de la pièce de René de Obaldia, Du vent dans les branches de sassafras, mise en scène par René Dupuy. Mon père m'y avait emmené, probablement invités par son ami Francis Lemaire qui jouait le double rôle d'Œil-de-Perdrix, chef des Apaches, et Œil-de-Lynx, chef des Comanches. La pièce ne pouvait que m'emballer alors que je dévorais les romans de Johnny Sopper dans la collection Western du Fleuve Noir. Et puis voir Michel Simon jouer John-Emery Rockefeller est un souvenir inoubliable, son dernier rôle au théâtre. Si la distribution offrait Françoise Seigner, Bernard Murat, Jacques Hilling, Michel Roux et Rita Renoir, c'est Caroline Cellier, débutante de 20 ans, qui me renversa sur mon siège. Elle suggérait le coït en l'appelant quelque chose comme "xitelt xitelt". C'est gravé quelque part dans la mémoire approximative d'un enfant de 12 ans, mais chaque fois que j'ai vu la comédienne au cinéma, j'ai eu un pincement au cœur. Allez savoir ce que j'y décelai ! Nous étions allés rencontrer les comédiens dans les loges, mon cœur battant. J'éprouvais une petite déception de la savoir mariée à Jean Poiret, et cela me rassurait aussi autrement ! De temps en temps je cherchais ce qu'elle devenait, et l'annonce de sa mort, survenue il y a deux jours à l'âge de 75 ans, tourne une page décisive de ma propre vie.
De même, imaginer que la femme de 30 ans, que j'ai éperdument aimée lorsque j'en avais dix de moins qu'elle, aurait aujourd'hui 78 ans, me trouble terriblement. J'ai tout de même cherché sa trace sur la Toile, mais elle s'est perdue, soit disparue, soit pour avoir changé de nom une fois encore...
Caroline Cellier jouera ensuite pour Lelouch, Chabrol, Molinaro, Sagan, Verneuil, Vadim, Frank, Lauzier, Corsini, Marbœuf, Stora, Girod, Chabat, Boukhrief, et bien sûr dans Le zèbre, seul film réalisé par Poiret.
Ma journée commence tristement, mais je dois heureusement enregistrer ma fille pour sa participation vocale à une chanson de Tony Hymas, ce qui me fera probablement accepter ce rêve qui s'éteint. Nous devons tous et toutes nous habituer à perdre des objets, des amis, et puis la vie.

Photo de Nicolas Treatt

jeudi 5 novembre 2020

Souffler n'est pas jouer


Hier, je suis tombé par hasard sur un très vieux message, il n'y en avait qu'un, laissé par ma mère sur la boîte vocale de mon répondeur. Je ne l'avais pas entendu depuis. Comment est-ce possible ? Je n'en ai pas la moindre idée. Elle avait sa voix d'avant, pleine d'entrain. Drôle de coïncidence que d'avoir composé le 3103 justement hier. Elle me souhaitait mon anniversaire, me rappelant que j'étais né à 15h15. Ses vœux datent probablement d'une dizaine d'années, mais ils me sont parvenus là, comme par enchantement.
68 briquets aujourd'hui, la bonne blague ! J'avais retrouvé des dizaines de pochettes d'allumettes chez ma maman lorsque nous avions vidé son appartement juste avant son décès. J'ai donné presque tous les cigares qu'elles servaient à allumer. Je n'ai jamais fumé de tabac, ce qui ne m'empêche pas d'avoir une légère insuffisance respiratoire, mais pas de quoi me transformer en gibier de virus. J'ai laissé tomber les pétards il y a quelques années. J'avais probablement enfoncé toutes les portes de la perception qu'ils ouvraient. Faudrait-il chercher autre chose ? En ces temps de manipulation médiatique maximale, c'est une question qui devrait tous nous animer. Si les fêtes à date fixe m'ennuient généralement, l'anniversaire est un des rares rituels auquel je reste attaché, le jour où chacun/e est à son tour le héros. Ce n'est jamais une répétition, mais une addition, un mille-feuilles quantique nous permettant de voyager dans le passé à notre gré. L'avenir, lui, reste incertain.
Célibataire en période de confinement n'est pas des plus excitants. Chaque remise à zéro est pourtant chargée de promesses. Dans mon building bleu ciel j'ai un peu l'impression d'être une bille dans un carton à chaussures sur une route accidentée. Il paraît que je devrais apprécier que, en plus de bien aller, je suis seul. Accepter le vide ? Je suis un homme de partage, en amour, en amitié, dans le travail. Je vais profiter du confinement pour ranger les archives du Drame et le grenier. Au printemps je m'étais attaqué à la cave, triant clous et vis... Cette année je vais avoir un peu de mal à profiter pleinement de cette fête. L'anesthésie générale me préoccupe. De là à me faire traiter de complotiste il n'y a qu'un pas.
Sur le site de rencontres où je me suis inscrit, j'ai triché sur mon âge pour déjouer ses robots orienteurs, mais j'avoue le subterfuge dès les premières lignes de mon profil. N'y aurait-il que dans le monde virtuel que nous tombons le masque ? La tristesse s'étale au gré des petites photos trompeuses avec, dessous, le nombre des années qui ne rime à rien. Dans la vie tout se passe dans les yeux, dans cette perspective colorée où se lisent les promesses. J'en connais qui font rêver. On a beau faire des pronostiques, combien de temps dure une histoire ? Un an, quatre ans, treize ans, quinze ans ? De très belles histoires. On aimerait chaque fois que ce soit pour toujours. Or c'est maintenant que ça se passe. Un maintenant qui en précède un autre. Après, on n'en sait jamais rien. Les routes se croisent et se séparent. Jusqu'au dernier soupir. Je ne dois pas oublier la chance qui me poursuit et finira par me rattraper une fois de plus. Pas de quoi se plaindre. J'ai vécu avec des femmes que j'aimais et que j'admire encore.
Pour un grand timide, le site de rencontres permet de sauter la première approche qui m'a toujours suffoqué (mon côté extraverti est évidemment une réaction salvatrice ; lorsque nous serons autorisés à sortir je devrai vaincre cette timidité qui cache un manque de confiance en moi, séquelle de l'enfance). Sur le site, on sait tous et toutes pourquoi on est là. C'est à prendre comme un jeu, une étude sociale, j'apprends, sur moi pour commencer. Quelques verres, deux dîners, et puis bonsoir, c'est tout ce que j'avais glané il y a deux ans. Pas vraiment concluant ! Une diversion à la réclusion. Rien ne remplace le contact direct. La tendresse. N'en déplaise aux autruches, je veux vivre, jusqu'à en mourir. La survie, prônée et vécue par la plupart en ces temps où règne la peur, ne m'intéresse absolument pas. D'ailleurs, l'absolu ment. Il va falloir rentrer dans le réel, cette poésie du quotidien où, encore cette fois, tout reste à inventer. Même si l'on préférerait en éviter certaines, les surprises constituent le plus excitant des moteurs.

Illustration: Ed & Nancy Kienholz, Useful Art No. 3 (table & chairs), 1992

mardi 29 septembre 2020

Reprise


Presque deux ans après avoir rédigé l'article La musique classique en guise de bouée, j'ai failli réécrire à peu près la même chose avant de vérifier par un mot-clé que je n'allais pas radoter. Le mot était Marlboro, comme les cigarettes. Plus tard, je passerai aux Camel lorsqu'il s'agira de rouler des joints, mais ce terme ne mène étonnamment nulle part dans le champ de recherche. Répéter les mêmes phrases, les mêmes erreurs, les mêmes gestes est terrifiant si l'on est à même de le constater. Ce n'est pas l'effet Glapion, mais je me retrouve dans une situation déjà vécue et qui ne me plaît guère. Elle est néanmoins beaucoup moins brutale et plus simple que la fois précédente, les décisions ayant été prises d'un commun accord, sans heurts ni trompettes. Par contre, l'époque est beaucoup plus complexe pour les célibataires sommés de porter le masque et de ne fréquenter aucun espace social, sans parler de la météo peu propice aux sorties en plein air. Les sites de rencontre ont l'avantage d'exposer nos minois sans risque de verbalisation, de contagion ou de saucée. Malgré cela, je doute que leur fréquentation me permette de rencontrer l'âme sœur si je me souviens du délicat équilibre de sensations procurées par la proximité. En attendant des jours meilleurs, je peux réécouter de la musique à fond la caisse quand elle l'exige. Et dans tous les cas, j'avance doucement, à pas feutrés, laissant les évènements apporter leur lot de surprises. Il tempo lo dirà.
En attendant, je fais une ratatouille pour la semaine avec tous les légumes de l'AMAP !


LA MUSIQUE CLASSIQUE EN GUISE DE BOUÉE
Article du 8 janvier 2019

Je n'étais pas vraiment timide, sauf sur certains terrains, comme lorsque je faisais semblant de chanter aux Louveteaux. Passé le premier vers, j'articulais sans qu'aucun son ne sorte de ma bouche. On m'avait dit que je chantais faux et je l'avais cru. C'était certainement vrai, mais plus tard Bernard m'apprendra que c'est une question de concentration et que l'on peut régler son compte à cette assertion. Adolescent, je n'arrivais pas à aborder les filles. J'achetais un paquet de Marlboro pour entamer la conversation en leur offrant une cigarette. Comme je ne fumais pas, le paquet me durait trois mois ! Philippe m'expliqua qu'il vaut mieux ouvrir son cœur et que les filles seront flattées, même si elles me rembarrent. Je me suis jeté à l'eau, souvent planté, et puis parfois je ne m'étais pas trompé et j'ai été heureux, au point de les aimer toujours. J'avais écrit 'Cause I've got time only for love que ma fille Elsa chanta lorsqu'elle avait six ans. Elle était accompagnée par Bernard Vitet au bugle, le guitariste Hervé Legeay et l'accordéon samplé de sa mère, Michèle Buirette. Le texte dit "I shall always love the ones I've ever loved before..."



J'ai toujours douté de mon pouvoir de séduction. Devenu père, les compliments sur la beauté de ma fille me laissèrent espérer que j'y étais un petit peu pour quelque chose. J'ai appris à me sourire. J'avais beau avoir eu la chance d'aimer et d'être aimé par de très jolies femmes, j'imaginais que mon esprit contrebalançait la banalité de mon physique. Nous sommes tous pareils, probablement. Peut-être pas "bourré de complexes" comme le chante Boris Vian, mais bien débiles tout de même. Il fallait donc que je sois avec de très jolies femmes pour me rassurer. Les canons de la mode et le regard des autres façonnent nos désirs. J'ai évidemment appris que les yeux de l'amour rendent belle celle que l'on aime. Manquant de confiance en moi sur cet épineux sujet, j'ai pris quelques râteaux, mais j'ai surtout eu beaucoup de chance de rencontrer au cours de ma vie des femmes formidables avec qui j'ai partagé un bon bout de chemin.
Lorsque je me suis trouvé seul et désemparé, la musique m'a aidé à surmonter les passages difficiles. En jouant d'abord, dans les moments les plus critiques. Cet investissement libidinal, comme l'appelait Bernard, nous fait oublier la réalité du monde pour entrer dans celui du rêve, une saine utopie où l'abstraction a raison des trivialités que l'on imagine être la réalité. Ensuite en réécoutant des disques laissés de côté, mais qui me renvoient à une époque où je traversais le même genre de sentiment. C'est une manière d'apprivoiser le vague à l'âme, parce que l'on sait que ce fut déjà ainsi et qu'on en est sorti un jour. Le fruit de l'expérience ou la conscience des cycles.
Je pratique cette technique lorsque la mort vient cogner à ma porte, heureusement de moins en moins souvent, et pour cause. Si cette peur qui m'habitait plus jeune semble vouloir refaire surface, je me replonge illico dans l'ambiance où j'étais pendant le Siège de Sarajevo. Sous pression continuelle, j'y avais réglé son compte à cette angoisse, la mort pouvant frapper à n'importe quel instant. Ce changement de repère temporel me calme instantanément en étouffant la mèche avant qu'elle ne s'enflamme. Ce processus chronoprojectif fonctionne pour d'autres sentiments, certes moins dramatiques, où les questions semblent sans réponse. Ainsi ces jours-ci je replonge dans ma discothèque classique que j'avais délaissée depuis si longtemps. L'écoute des compositeurs romantiques me propulsent dans une préhistoire qui trouva sa résolution en avançant dans le temps. Il faut aussi de la patience, une qualité que je n'ai jamais eue, mais que je travaille quotidiennement. J'ai dégagé l'accès vers ma collection de vinyles, puisqu'il me faut remonter aux années 70 pour retrouver l'état d'âme recherché. J'enchaîne Mahler, Schönberg (La nuit transfigurée et la Suite lyrique), Brahms, Fauré, Schubert, mais d'autres suivront. J'évite le premier mouvement de la première symphonie de Charles Ives qui correspond à ma plus profonde tristesse, un quasi désespoir qui n'est nullement d'actualité, ou les Métamorphoses de Richard Strauss, mais je vais probablement reprendre certaines ouvertures de Wagner, et finir par poser sur la platine des disques tirés au hasard ou choisir les interprètes plutôt que les œuvres avec une préférence pour les versions historiques. Il y a des centaines de vinyles cachés derrière le canapé. En faisant fi des derniers quarante ans, ma sélection saura coller à l'humeur de chaque instant. Je voguerai entre la musique française, la seconde école de Vienne, l'opéra italien, les Américains héroïques, les exotismes nationaux, ou bien je m'arrêterai en route pour assumer le présent que je connais mieux que n'importe quoi, mais que j'ai parfois du mal à mettre en perspective. Comme disait encore mon ami Bernard, c'est fou ce qu'on est fragile ! La musique me rend solide, parce que je ne lutte plus contre le courant et que je me laisse porter par le flot comme les bateaux en papier que nous faisions voguer dans le ruisseau lorsque j'étais enfant.

lundi 28 septembre 2020

Ce sera arrivé hier


Mes yeux se ferment. Je n'avais presque pas dormi. Les mots s'allumaient : haie, haie qu'il faut sauter, change ou chance, étage, dégringoler, lève, lève, j'ai mis ma gaine, c'était prudent, recule, reculer me semblait une mauvaise idée, plante, plutôt planté, mais la machine ignore les accents. C'est ainsi que je reconnais les importuns qui me sonnent. J'avais pesé le pour et le contre. Après la rupture cela ne s'est pas arrangé. Comment voulez-vous ? J'aurais voulu mettre le volume à fond, mais j'ai perdu l'habitude de poser un disque sur la platine. Pour qui écrire ? Pour celles et ceux qui me liraient, évidemment ! Alors je fouillais dans les archives. J'avais remarqué qu'il y avait plus de "like" sur les vieux articles que sur les nouvelles fringues. Pareil pour les rééditions. Où est passée la curiosité pour les choses qui n'existent pas encore ? Ce sera arrivé hier. Voilà un moment que je faisais tout ce que je pouvais pour trouver une issue heureuse. Mais rien rien ne bougeait. Ni haut ni bas. Calme plat. Alors j'ai posé les mêmes questions. Une fois. Deux fois. Trois fois. Jusqu'à ce que ça pète. Enfin, c'est un bien grand mot. Même si ça fait mal. Pas mâle en tout cas. Pour finir. Hé, pas pour en finir ! Vous avez raté le début ? Pas un cil ne bougeait. Dehors les bambous couchés. Dedans les chats mouillés. C'est dans l'ordre des choses. L'ordre est un leurre. Il faisait froid. J'ai lancé le chauffage. Brûlé des bûches. Séché mes larmes près du radiateur. Et puis, agité les bras pour combler le vide. On avait eu le calme sans le luxe ni la volupté. Pas moyen de voyager. Même invité. J'aurais bien pris la tangente. Hélas la police vieille au grain. Il pleut. C'est tout ce qu'il sait faire. Tout va très vite, mais ça ne passe pas. Dormir éteint l'heure. Peut-être que demain il n'y paraîtra plus. Recommencer. Sans cesse. Sans répétition. Sans se répéter. Remettre son titre en jeu. Il nous a fallu un peu de courage pour braver l'embouteillage. Reparti à vide, il restait à tenter le goutte à goutte. J'ai peur d'aller me coucher. De l'autre côté du pont. Mes fantômes. Les yeux me brûlent.

vendredi 18 septembre 2020

Les caramels


Article du 21 juin 2007

C'est la seule sculpture que j'ai gardée. Ma mère n'avait rien le droit de jeter sans mon accord. Je fabriquais des "machines qui ne servent à rien". Cinq déménagements ont englouti les autres spécimen. La seule à y survivre y a laissé quelques plumes. Par exemple, il y avait trois boules de machine IBM au lieu de deux. Les caramels semble dater du 11 septembre 1966, mais l'encre vermillon sur le bois rouge n'est plus très lisible. Je crois me souvenir qu'il y avait une idée d'échelle sociale sous-jacente. Matériel : des boules de cotillon et un serpentin, trois têtes de distributeurs de bonbons Pez (Pluto, Donald et Popeye), des échantillons de matière plastique rapportées des années plus tôt du Salon de l'Enfance Porte de Versailles, un bouton de vareuse de la guerre de 14 que je tenais de mon grand-père, des ressorts, un potentiomètre, des transistors, un jouet fondu, une bobine électrique, un porte-clefs, un cochon, des rails, un fil de téléphone, des petits bouts de bois et de daim, de la bande magnétique, des pions, un jeton de la Compagnie Le Taxiphone, une petite échelle rouge. Plus le moule, un peu de poussière et l'ombre.

jeudi 17 septembre 2020

Newsletter de septembre 2020

Le déroulant qui défile ci-dessous est une capture-écran de ma copieuse newsletter envoyée hier soir. Pour bénéficier de tous les liens, voir les films, lire correctement les textes, etc., il faut cliquer ICI !!!












Et encore, on ne vous dit pas tout !
Par exemple, que je suis fier d'avoir composé la musique de 4 des 6 DVD (et pas mal de petits machins) de Françoise Romand qui reçoit le Prix de la SCAM pour l'ensemble de son œuvre pour laquelle je me suis battu pendant quinze ans.
Ou qu'il y a deux autres albums sur le feu et des projets incroyables de performances live ou d'ateliers hirsutes...

lundi 7 septembre 2020

Mon Paris des années 50


Article du 11 avril 2007

Longeant le Lego du Front de Seine, mon train électrique passe sous les jambes d'une Tour Eiffel en Meccano... Dans mon travail comme dans ma vie, j'ai tenté de préserver la ludicité du Paris de mon enfance. En face de la Galerie Vivienne où un bouledogue effrayant gardait l'entrée du magasin de jouets en aboyant avec sauvagerie lorsqu'on tirait sur sa chaîne, brillait la lumière noire d'une boutique phosphorescente. J'ignore ce qu'on y vendait, mais c'est la première illusion d'optique dont je me souvienne. Les rayons verts transperçaient l'obscurité violette seulement éclairée par des formes orange vif et jaune acide. L'attraction permanente tenait du cirque de Calder et du voyage dans la lune. Sur les grands boulevards embaumait l'écœurante et délicieuse odeur des pralines ; la promenade était rythmée par les tirs à l'ours qui se cabrait chaque fois qu'on le touchait, coups de feu plus mécaniques qu'artificiers. Avec les dix centimes que je recevais chaque fois que j'allais "au pain" ("une baguette moulée pas trop cuite, s'il-vous-plaît"), j'achetai ma première Dinky Toy, un camion à deux étages avec pont inclinable pouvant transporter quatre petites automobiles. Aux Halles, Jeannot sifflait ma mère depuis une porte cochère pour lui vendre dix soles pour cent balles, l'équivalent d'un franc, quinze centimes d'euro. Les marchands à la sauvette fuyaient les képis à toutes jambes en poussant devant eux leurs charrettes des quat' saisons. La bouchère de la rue Montorgueil, Madame Chanois, servait la bidoche en vison avec des diams pleins les doigts. Comme je rentrais seul de l'École maternelle et que je voyais les CRS qui campaient Place de la Bourse, je demandai "pourquoi on les embête les bougnoules ?". C'était la guerre en Algérie. Déjà sensible à l'oppression, je répétais ce terme probablement entendu dans la cour de récréation et certainement pas employé à la maison. Il m'arrivait de saisir la main d'un monsieur pour traverser au feu. La maîtresse s'inquiéta auprès de mes parents que je regarde trop la télé parce que je n'arrêtais pas de raconter des histoires à dormir debout. Pourtant nous n'avons loué un poste que dix ans plus tard. Je ne connaissais pas le Lego, nous empilions des cubes. Le Meccano était constitué de pièces métalliques. Le RER ni le Front de Seine n'avaient été construits. Les Dinky Toys étaient assez solides pour tomber d'un balcon du sixième étage et ne s'en relever qu'avec quelques éclats de peinture, ce qui n'aurait pas été le cas du monsieur au chapeau s'il l'avait prise sur le tête. J'ai appris à lire à ma petite sœur avec des lettres en plastique bleu clair qui avaient appartenu à mon père. En 1958, nous avons déménagé dans le XVème, j'avais cinq ans.
Par un bel après-midi de printemps comme hier, j'ai poussé la porte du 36 entraînant Elsa dans les étages de cet ancien hôtel de chasse de Richelieu, mais je n'ai pas osé sonner. J'ai laissé mes rares souvenirs sur le palier. C'était il y a dix ans. Le célèbre film d'Albert Lamorisse, Le ballon rouge, rend parfaitement le climat d'enfance de cette époque qui me semble aussi lointaine que le moyen âge de mes livres d'écolier.


LE RETOUR DU BALLON ROUGE
Article du 27 novembe 2008

Mes souvenirs m'appartiennent-ils en propre ou sont-ils la reconstitution d'une mémoire induite par les traces graphiques ? Rue Vivienne dans les années 50. Je marche seul sur les trottoirs. L'été je porte une culotte courte, l'hiver un pantalon. Pour traverser, j'attends que le feu passe au rouge. Parfois j'attrape la main d'un monsieur et je reprends mon indépendance de l'autre côté de la voie. J'ai cinq ans lorsque nous quittons le IIème arrondissement pour le XVème.
Rue Léon Morane dans les années 60, devenue depuis rue des frères Morane. Après l'école communale Lacordaire, je fais mes trois dernières années à Saint Lambert, de la neuvième à la septième. Le matin, j'emprunte la rue de la Croix Nivert, croise la rue de la Convention, passe devant la station Shell du père de Chrétien, bifurque un bout de Lecourbe et rejoint la cour de l'école. Au retour, je préfère passer par la rue de Javel où habite mon copain Paul Makloufi. Au bout de la rue, Fructus tourne à droite, moi je rentre tout droit. Nous habitons au rez-de-chaussée du numéro 15. Mais la ville a changé. Nous sommes entrés dans l'ère moderne. Avant, c'est l'ancien temps.
Dans Le ballon rouge tout ressemble à mes premières années, Paris, les rues vides, l'autobus à plate-forme, les automobiles, les vêtements que nous portions... Tous les enfants de cette époque semblent se reconnaître dans Pascal, le fils du réalisateur Albert Lamorisse, qui partage la vedette avec le ballon. Le film "restauré numériquement en haute définition" est superbe (Malavida). Voilà qui me change de l'à-peu-près en ligne sur Google Video ou de la copie 16mm que j'ai rangée à la cave aux côtés de Bim le petit âne. Chaque fois que je le vois, j'ai l'impression d'assister à la projection d'un film de famille. Mon père tournait chaque année quelques mètres de pellicule avec sa caméra. Mes huit premières années tiennent sur une bobine d'une cinquantaine de minutes. Après il faudra attendre la naissance d'Elsa pour qu'à mon tour je me mette à filmer. Le ballon rouge est remarquablement mis en scène, comme si tous les nôtres en constituaient les rushes, des bouts d'essai. Le DVD propose également Crin Blanc, son précédent petit chef d'œuvre, mais les sympathiques compléments de programme ne sont hélas pas à la hauteur, documentaire sur le héros de Crin Blanc d'un côté, souvenirs de Pascal Lamorisse de l'autre, chacun tentant de transmettre son expérience à sa propre fille. Peu importe si ces deux documentaires n'en finissent pas, le second a le mérite d'évoquer les autres films du cinéaste, en particulier Le vent des amoureux pendant lequel il périt dans un accident d'hélicoptère. Les deux moyens-métrages, et particulièrement Le ballon rouge, restent des merveilles indémodables.
Si pour être de partout il faut être de quelque part, pour être de son temps il faut apprendre à se conjuguer à tous.

mardi 4 août 2020

Le transport qui a ma faveur, c'est celui de mon cœur... [archive]


Article du 15 février 2007

La photo de Brassaï fait remonter d'étranges souvenirs. Pendant trois ans, une fois par semaine, j'ai pris le métro de la Porte de Saint-Cloud à la Bourse pour faire régler mon appareil dentaire passage des Victoires. J'achetais des petits fascicules de bande dessinée dans la station pour lire pendant le voyage. Dedans, il y avait de la publicité pour les lunettes à rayons X qui permettaient de voir à travers les vêtements. J'étais abonné à Tout l'Univers depuis que je ne recevais plus Tintin. C'étaient les années 60.
J'avais commencé tôt à voyager seul. Ma grand-mère venait me chercher à l'arrêt d'autobus devant l'Hôpital des Enfants Malades. Je n'avais que cinq ans et nous venions de déménager de la rue Vivienne à la rue Léon Morane dans le XVième. J'adorais rester dehors sur la plate-forme arrière avec le contrôleur qui faisait cricric en passant les petits tickets étroits dans la boîte qu'il portait sur le ventre à la ceinture et en tournant sa manivelle. J'entends encore le diling de la chaîne qu'il tirait pour signaler le départ au conducteur. Nous adorions monter ou descendre en marche même si c'était interdit.
À la même époque, mes parents ont confié ma sœur et moi aux passagers du compartiment pour que nous n'oublions pas de descendre du train à Grenoble. Agnès avait trois ans et je m'en occupais avec le plus grand sérieux. J'ai continué jusqu'à ce que nous ayons dix-huit et quinze ans. Mon tempérament inquiet est le fruit de cette responsabilité.
Lorsque j'eus onze ans, mes parents m'envoyèrent à Greenways School, dans le Wiltshire, pour apprendre l'anglais. J'y ai tenu mon premier Journal. Il commence le vendredi 24 juillet 1964. This morning, at a quarter to 9, I went by coach to Beauvais. At a quarter past ten, I took the plane. At eleven o'clock, I took the coach. At a quarter to 2, I arrived at London. A lady was waiting for me. This afternoon, I took the train to Salisbury ; Mrs Clarke's son brought me to Greenways. I unpacked my clothes and put them in the drawer. And I had dinner at 10 to 10. Then I went to sleep in my bed. Good night! C'est précis. Mes grands-parents avaient coutume de nous offrir une montre à nos six ans, à condition que nous sachions lire l'heure. Je remontais la montre à aiguilles chaque soir avant d'aller me coucher. Mon diary est illustré avec des cartes postales, des papiers de bonbons anglais, photos de mes copains (c'était un collège international), tickets, plumes de perdrix... Le 6 août, je suis resté médusé par les cris hystériques des fans des Beatles pendant la projection d'A Hard Day's Night dans une salle de Salisbury. Il y avait toujours deux films par séance. Quelques jours plus tard, perché sur la branche d'un grand arbre du parc, j'ai réussi à embrasser Valérie, qui venait de Suisse. C'était la première fois que je tombais amoureux. Nous avons visité Stonehenge et la fabrique de chocolats Fry à Somerdale. J'en ai gardé un souvenir terrible du travail à la chaîne.
Les feuilles volantes se perdent. J'ai continué à écrire dans des petits cahiers. Pas loin de quatre-vingt. En regardant la photo de Brassaï, je repense au poinçonneur des Lilas, maintenant que j'habite à côté.



Le titre de l'article est extrait d'une chanson écrite pour Elsa lorsqu'elle avait neuf ans...

lundi 27 juillet 2020

L'invitation au voyage [archive]


Article du 5 novembre 2006

Le premier livre que je me souviens avoir lu de la première à la dernière page est le Petit Larousse illustré. Mon édition datant de 1961, j'avais donc neuf ans. C'est, avec le Grand Atlas Mondial du Reader's Digest, l'un des plus beaux cadeaux que je reçus enfant. D'autres dictionnaires suivront, et le Robert supplanta le Larousse.
Cette semaine (P.S.: c'était donc en 2006), Elsa a eu la gentillesse de retrouver mon exemplaire dans la maison de l'Île Tudy où il a continué à subir les attaques du temps sans faillir. Seule la planche en couleurs sur les avions s'est détachée et la couverture effacée, plus de jaune ni de noir, juste le fond gris et les bords élimés comme les manchettes d'une vieille chemise qu'on continue à porter jusqu'à ce qu'elle craque.
Je reproduis ici la seule iconographie sur la peinture dite moderne à laquelle j'eus accès en dehors des tableaux abstraits de ma tante Arlette qui pendaient dans notre appartement. Les douze reproductions serrées sur un recto verso figurent les fondations de mon histoire de l'art. Il y a quelques mois je fus très ému de découvrir l'original de L'odalisque de Matisse à la Fondation Beyeler à Bâle. Mes émois pubères ont probablement commencé devant cette femme torse nu les jambes écartées dans son pantalon saharien.
Et puis au milieu, entre les noms communs et les noms propres, il y a les pages roses qui listent les locutions latines et étrangères, mais le latin s'est perdu et on ne les utilise plus beaucoup. Dommage, encore une chose qui faisait rêver. Tempus edax rerum. Je n'ai pas fait de grec. Les racines se dissolvent dans la terre.
C'est (c'était) mon anniversaire. Ma maman m'a offert le dictionnaire visuel. Je suis heureux comme le gamin que je ne cesserai jamais d'être.


En P.S. ce petit extrait du 13 novembre 2007 :
Le Petit Robert est certainement la plus utile des applications, par sa simplicité, son intelligence et l'aide incomparable qu'elle procure. Installée à demeure sur le disque dur, elle réclame le disque d'origine tous les 45 jours, ce qui oblige à l'emporter avec soi lors des déplacements, mais qu'importe ! Outre ses 60 000 mots, les recherches phonétique ou par étymologie multi-critères sont absolument époustouflantes. On peut ainsi trouver les mots arabes entrés dans la langue française entre telle et telle date, s'en servir comme dictionnaire de rimes et même trouver un mot qui aurait tel son en son milieu ! Chaque verbe se décline individuellement à tous les temps, avec être ou avoir, actif, passif ou pronominal. Les mots difficiles sont prononcés oralement. C'est bourré de citations, d'exemples, de synonymes, d'homonymes, de liens hypertextes et de bien d'autres ressources toujours claires et faciles à utiliser. Après un tel éloge, j'apprécierais que l'éditeur m'envoie la nouvelle version ou carrément Le Grand Robert qui excitent tant ma curiosité ! Et je m'en sers toujours sur mon MacBook Pro :-)

samedi 20 juin 2020

Sans sommeil [archive]


Article du 31 janvier 2007

Pourquoi est-ce que je ne dors pas ? J'ai pourtant réglé son compte à ma peur de la mort à Sarajevo pendant le Siège. Je me réveille avec une soif de vie intarissable, la pépie ! J'ai le sourire aux lèvres dès la station debout. Le monde nous appartient. Dès que j'ouvre l'œil je suis opérationnel. Il me faut une petite minute d'adaptation, le temps de claquer dans mes doigts, je suis sur le pont. Mais j'ai du mal à me rendormir si le jour s'est levé. Je fus la nuit au point de lui donner le titre de mon premier film : en 1974, dans La nuit du phoque, j'étais la nuit, Bernard Mollerat faisait le phoque. Je suis devenu le jour. La nuit je ne travaille plus, du moins je feins de le croire. Le soir, je regarde un film sur grand écran, ça me déconnecte, trop d'énergie de la journée passée, il faut une prise en mains forte pour m'arracher à la veille. Il m'arrive de plus en plus de m'endormir devant le film, pas vraiment, quelques instants, un sommeil qui n'a rien de réparateur, une frustration. Plus tard, j'attendrai d'être fatigué pour aller me coucher, je m'éteins facilement. S'il m'arrive d'avoir des insomnies, je marche trois minutes, les yeux à moitié fermés, sur mon tapis à pointes, réflexologie, je me recouche et m'endors illico. Je ne suis plus pour autant capable de passer des nuits blanches. Il paraît aussi que la nuit j'ai des soubresauts, des impatiences dit-on.
J'avais vingt-cinq ans, je dormais un peu plus de quatre heures par nuit et j'étais crevé. Ma mère me donne à lire un dossier sur le sommeil dans le Nouvel Observateur. Nombreux exemples atypiques de dormeurs me montrent que mon sommeil est nettement supérieur à de nombreux personnages célèbres. Je ne suis plus du tout fatigué. Je continue à dormir quatre heures et quart. En vacances, je dors plus longtemps, mais je n'ai jamais retrouvé le sommeil de mon enfance lorsque, le dimanche, je faisais la grasse matinée, ou celui de mon adolescence, où je me couchais tard et me levais vers midi. Tout a changé à la naissance de ma fille. Voilà donc plus de vingt ans (P.S.: 35 à l'heure qu'il est) que je ne dors presque plus. Il m'est parfois arrivé d'avoir un petit coup de barre vers dix-sept heures si je descends en dessous de quatre heures de sommeil, mais c'est heureusement rare. Je suis incapable de faire la sieste, du moins à Paris. L'été (...) je réussis à m'endormir après le déjeuner, mais je déteste la sensation au réveil, ça me crève, je me sens pâteux. J'aime fermer les yeux pour écouter la musique du temps qui passe.
(P.S.: récemment j'ai lu que "nos ancêtres - du moins, avant la révolution industrielle - avaient pour habitude de dormir en deux fois. Ils se couchaient à la tombée de la nuit, se réveillaient vers minuit, restaient éveillés environ une heure, puis se recouchaient jusqu’à l’aube. Un rythme naturel, finalement mieux adapté à notre corps, qui a été modifié au cours des dernières décennies en raison des évolutions du quotidien, notamment du fait de l'apparition de l'électricité." L'historien américain Roger Ekirch l'appelle le sommeil fractionné ou biphasé. Il m'arrive de plus en plus souvent de travailler à mes articles entre trois et quatre heures du matin avant de me rendormir avec la même facilité qu'au début de la nuit).
Si je vis vieux, ma vie aura été intense. Dans le cas contraire, j'aurai simplement condensé mon activité dans un temps plus limité. À quarante ans, j'ai pensé que j'en avais assez fait, que je pourrais m'arrêter. J'ai continué. Plus qu'une vie bien remplie, j'ai l'impression d'en avoir eu plusieurs. Alors je me demande si j'ai vraiment réglé son compte à la mort. Pourquoi est-ce que je ne dors pas ?

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