Jean-Jacques Birgé

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mercredi 1 octobre 2014

En retard, en retard...


C'était couru d'avance. J'ai commencé en culottes courtes mon cartable à bout de bras. Arrivé vers 20-25, jamais raté le début d'un cours quitte à partir plus tôt pour passer à la boulangerie. Car en sac, Mistral gagnant, Pez ou quelque autre gâterie qui remplirent ma mâchoire de plombages. Combien de fois ai-je fait le tour d'un pâté de maisons pour ne pas arriver à un rendez-vous avant l'heure ? J'attends que l'aiguille ait dépassé l'instant fatal... Encore deux minutes et je sonne. Sauté dans le bus à Bastille après l'avoir manqué à Saint-Paul. Jusqu'à la voiture dès que j'ai dépassé le coin de la rue au Fort d'Issy le matin de ma réforme. Conduit pied au plancher tant que c'était autorisé. Grillé le joint de culasse sur l'autoroute. Repris mes jambes à mon cou. Sous le feu des snipers le premier jour. Me suis étalé devant des Sarajéviens hilares. Appris à marcher très tard. J'ai couru ainsi jusqu'à ce que l'asthme me rattrape. Fuite en avant pour éviter la faux du temps. Qu'on lui coupe la tête ! Les yeux fermés autour de la table de la salle à manger, quel âge avais-je ? Somnambule d'abord clinique puis poétique. Saute-moutons quantique de temps en temps. Le grand écart. J'ai longtemps été incapable de marcher normalement. Seul, je courais. De quoi avais-je peur ? Être le premier ? Ou le dernier à mourir ? Enfant, déjà conscience qu'il fallait préparer la fin. À vingt ans j'entrevoyais les perspectives. Le chemin serait rude. Apprendre la patience. Préparer le terrain. Je commence à en profiter. Entre temps, courir, penser longtemps, agir vite. Le matin encore, je saute du lit aussitôt les yeux ouverts et je cours travailler. Découvrant les formules magiques pour court-circuiter l'adversité, j'ai semé mes angoisses en chemin. Savoir les reconnaître à l'approche. Réflexes pavloviens. Identifications des démons, parades automatiques, équilibre précaire. Rien n'est jamais joué. Les dés suspendus en l'air. Coup de frein. Arrêt sur image. De l'autre côté du miroir le lapin et la tortue sont coude à coude. Échange de bons procédés. Respirer. L'éloge de la vitesse tient compte de la lenteur. Rétrograder. Cinquième, quatrième, troisième, seconde, première, point mort. Cela finit toujours ainsi. À chacun, chacune de trouver son allure de croisière en jouant des accélérations et des ralentis. J'aime les portes qui claquent, mais tout de même moins que les seuils sans porte. Passer au travers. Abattre les murs s'ils ne sont pas porteurs. Glisser. Filer. Grimper. Sauter. Plonger. Nager. S'allonger. Planer. Léviter. S'évanouir.

mardi 22 juillet 2014

Vol de chaises


Est-il normal que le portail de la maison soit resté ouvert toute la matinée ? C'est le sujet du message inquiet de Marie-Laure qui habite en face de chez nous. En notre absence personne n'a l'usage du garage et Jonathan me confirmera qu'il n'est jamais passé par là pour sortir les poubelles. Aucun signe d'effraction ni sur le garage ni sur la porte d'entrée. Sun Sun attache les deux battants avec de la ficelle en attendant le retour de notre ami américain. L'énigme persistera jusqu'au retour du soleil lui permettant de prendre enfin son petit déjeuner dehors. Il constate alors seulement que les quatre chaises et le fauteuil en bois exotique ravagés par le temps ont disparu. Les voleurs, certainement en camion et de nuit, ont enjambé le portail, enlevé la barre et poussé simplement la porte. La présence de Jonathan les aura dissuadés d'aller plus loin, sans compter caméra, alarme et tout l'attirail paranoïaque. Ils se sont donc rabattus sur cinq sièges pourris, rapine de la misère qui montre bien l'état de la pauvreté dans notre pays.

Photogramme Norman McLaren A Chairy Tale

mardi 24 juin 2014

Patatras


Le bruit venait de nulle part. Dans la rue des gamins faisaient éclater leurs pétards. C'eut pu être l'incivilité de quelque riverain passé ajouter ses gravats sur le dépôt sauvage qui encombre la rue. Ou simplement j'avais rêvé. Les musiciens entendent parfois des choses qui échappent au reste de la population. Mais le lendemain, comme nous nous mettons à table dans le jardin je découvre la cause du son. Un son grave accompagné de feuillages comme lorsqu'on jette un billot de bois en forêt. Les pavés de verre du voisin se sont détachés de son mur, s'écroulant chez nous. On peut constater le travail de sagouin des ouvriers qui les ont placés là il y a quinze ans : les cales de bois ont pourri avec le temps et le bloc a glissé, écrabouillant les plantations qui heureusement l'ont retenu. Ma voisine s'en fiche, affirmant que c'est chez nous que cela se passe. Dans sa façade le trou est béant, mais il y a deux rangées de pavés. Pas grave, l'assurance débroussaillera cette histoire de bloc qui pèse une tonne. Plus inquiétant, les autres pavés situés plus haut sur leur façade me font penser à la première minute d'un épisode de Six Feet Under (à propos d'Alan Ball, HBO a démarré la saison 7 de True Blood). Alors crime parfait ou accident débile ?

mardi 17 juin 2014

Tommy ne gambadera plus dans la montagne


L'accident fatal serait arrivé en décembre, mais nous ne l'avons appris que dimanche. Tommy vouait un culte à la montagne. Il y était heureux, loin des fureurs du monde qu'il avait arpenté plus jeune, de son Copenhague natal aux Alpes suisses en passant par les squats berlinois. Il gravissait les pentes abruptes comme si c'était du plat, arborant un communicatif sourire. Le meilleur des vachers, toujours sur le qui-vive avec ses chiens câlins qui lui obéissaient au doigt et à l'œil, il se méfiait des vaches qui peuvent parfois être méchantes, mais jamais autant que les hommes. Ce travail saisonnier lui permettait de vivre en montagne, le bonheur absolu. Il descendait dans la vallée voir sa compagne lorsqu'elle ne montait pas jusqu'à l'estive. Contrairement aux préjugés, Tommy (à droite sur la photo face à Michel, un ami, vacher comme lui) était un homme cultivé. Issu d'une famille extrêmement pauvre, il avait eu la chance d'être adopté par les parents d'un de ses copains de classe, une rencontre qui change un homme. Il avait appris à penser par lui-même, développant un bon sens rare par les temps qui courent. Il critiquait les subventions de l'Europe qui poussent à faire des dépenses inutiles et créent des effets pervers, suggérant de réaliser de ses mains les constructions des estives en harmonie avec la nature pour un moindre coût. Nous nous étions liés d'amitié, passant avec lui des moments merveilleux l'été dernier dans les Pyrénées. Indépendant, il ne se laissait pas faire, avait ses méthodes à lui, mais il n'osait pas clamer qu'il était du côté de l'ours. Combien de fois ensemble avons-nous refait le monde ! Lundi matin, me réveillant d'un cauchemar, son accent danois tinte à mes oreilles. Tommy était descendu dans la vallée. Sa vieille voiture aurait percuté un camion.

jeudi 12 juin 2014

Pile de marathons


Nous n'avons même pas pris le temps de prendre une photo que Sacha Gattino était déjà reparti pour Rennes. Les images pieuses attendront les Rencontres d'Arles début juillet. D'ici là beaucoup d'eau aura coulé sur le pont de mon bateau lavoir. D'ici fin juin je fais le jury aux Arts Décos à Paris, participe au marathon Michel Houellebecq avec Sylvain Bourmeau en direct de Toulouse sur France Culture, peaufine les montages sonores pour les projections au Théâtre Antique, rêve d'une façade sonore rue du Renard, peaufine l'oracle de Sonia Cruchon pour les Inéditeurs, planche sur le design sonore d'un projet pharaonique pour le Grand Paris, prépare les concerts de la rentrée, sors le soir et pense à mes valises pour laisser enfin tout cela derrière moi.
Il faut donc se frayer un chemin à la machette parmi les mails et les coups de fil, les visites et les intempéries. Le studio était envahi de fils. Sacha parti, j'ai dénoué l'écheveau et libéré les ports midi. On ferme, me suis-je dit après 15 heures non-stop. Casse-tête chinois d'envoyer les pistes audio et midi réalisées sur Mac et Cubase à Sacha qui triture le son sur PC et Frutty Loops ! In, out, Y, remonter les fils d'un bout à l'autre de la chaîne, je repense au désopilant morceau de Michel Musseau intitulé Patch sur son album Sapiens Sapiens (extrait). Heureusement le studio a de la ressource, plus de 40 ans de trucs et machins obsolètes qui vous sauvent la vie quand tout est formaté, virtualisé, updaté, abandonné, compliqué. J'ai quelques poussées de sueur, mais l'on finit par trouver une solution. La bidouille cra-cra n'a pas l'élégance de la concentration informatique, mais celle de la réussite artisanale !

lundi 9 juin 2014

Réveillé par la grêle


J'avais fini par m'endormir quand un peu après une heure du matin j'ai été réveillé par un coup de tonnerre aussitôt suivi par une avalanche de grêlons gros comme des mandarines. De l'autre côté de la rue s'affichaient les figures ahuries de tous les voisins derrière leurs fenêtres. Le son plus impressionnant venait du velux sur lesquels la percussion était ininterrompue. Je cours chercher mon magnétophone pour enregistrer tandis qu'Olivia prend des photos et que Françoise filme. Les gouttières débordent de tous les côtés. Les feuilles charriées par l'averse de grêle fondant sous la chaleur ayant bouché les évacuations du jardin l'eau a débordé dans le garage. Les pieds nus dans l'eau glacée je dois retirer les amas de feuilles de bambou qui obstruent les grilles. Pour une fois je sors le flash. Les boules de glace agglomérée ressemblent à des spoutniks avec leurs picots grumeleux. Le jardin est dévasté, les plants de tomates cassés, les fleurs ratatinées. La marquise de l'entrée en verre armé est étoilée en trois impacts.


Demain les carrosseries de certaines voitures auront les séquelles de cette petite vérole. Sous les courants ascendants les cumulonimbus ont vomi leurs cailloux dans l'air humide de juin pendant une quinzaine de minutes. Si je ne pensais aux agriculteurs je trouverais le spectacle merveilleux. Je retourne me coucher en espérant que l'excitation ne m'empêchera pas de reprendre le film de mes rêves à l'endroit où je l'avais laissé.

mercredi 21 mai 2014

Trois petits chats, chats, chats...


Il y a des jours où l'on ne peut rien raconter parce que l'on ne peut rien dire. Projets en cours dont l'annonce est prématurée, la confiance interdit la confidence, la pluie donne envie de se lover sous la couette, la chaleur rejette le drap, l'impatience rompt le silence, et puis rien, un rien envahissant vous empêche d'écrire.
Il aura suffi d'un petit prout pour que la vie s'éveille. C'est ainsi que le travail a commencé. Soixante-dix jours après sa fugue, Gezi a accouché de trois jolis chatons. Le premier ressemble à Prince, un Félix réglisse menthe qui trônait sur le mur du jardin. Les deux autres seront tigrés comme le loubard insistant qui poussait de toutes ses forces sur la porte pour entrer chez la belle. L'accouchement réveille les questions de l'instinct. La poche que la mère ingère, le cordon coupé et les petits aussitôt en quête des tétons gorgés de colostrum. Gezi est incroyablement calme. Elle exige pourtant la présence d'Armagan qui joue les sage-femmes et Françoise filme aussi. Elle s'enquit de qui arrive et repart nourrir sa progéniture qui alterne manger et dormir. Tout comme nos vieux chats flemmards. On dirait trois petites souris, mais ce sont trois p'tits chats, trois p'tits chats, trois p'tits chats, chats, chats... Qui s'en iront déjà dans deux ou trois mois quand ils auront trouvé leurs nouveaux foyers d'accueil. Sur la photo ils n'ont que vingt-quatre heures. À raison de quinze grammes par jour ils vont se transformer à vue d'œil. Ils auront certainement la grâce et la finesse de leur maman, espiègles bestioles qui sauront rapidement apprivoiser leurs nouveaux serviteurs...

lundi 19 mai 2014

Réunion de famille


Maman a 85 ans aujourd'hui, cela ne me rajeunit pas. À part Philippe qui a épousé ma sœur il n'y a que des filles sur la photo. Toute sa vie ma mère s'est plainte de n'avoir que trente cousines et pas de garçon dans la famille. Elle nous enquiquine régulièrement avec ce sujet. Ma petite sœur a fait deux filles et moi une. Aucune n'a encore d'enfant. Ils étaient tellement certains que je serais une fille que mes parents n'avaient pas prévu de prénom de garçon. C'est ainsi que je me suis trouvé affublé d'un prénom composé, préfixe de mon père, suffixe d'un vague cousin qui m'avait devancé. Heureusement il y eut des pièces rapportées, mais j'ai pris l'habitude de vivre au milieu de gynécées. La compagnie des hommes ne m'a jamais autant plu que celle des femmes. Question de dignité. D'époque aussi. Le féminisme avait un parfum révolutionnaire, un attrait pour la nouveauté, une justice attendue. À partir de la génération précédente les femmes de la famille furent actives. J'aime voir Estelle, Chloé et Elsa réunies, fous rires des cousines face à l'étrangeté des anciennes. Mes deux tantes dînent une fois par semaine chez ma mère qui a beaucoup de mal à tenir sur ses jambes. L'aînée, Arlette, artiste plasticienne toujours en activité, marche avec une canne. La cadette, Catherine, est la seule à conduire. Avec Maman on évite les sujets qui fâchent ; elle est restée coincée sur une idée du socialisme qui tient plus des prérogatives de la bourgeoisie que de la tolérance qu'elle nous a enseignée.


Ma sœur Agnès fuit toute discussion profonde en ne racontant que des anecdotes sans aucune conséquence. Ma tante Catherine ne tient pas en place et oublie aussitôt les réponses à ses questions. Arlette ne dit pas un mot, mais elle s'amuse de l'absurdité des situations, me suggérant avec humour de prendre ma mère en photo, cigare au bec, avec Scotch qui s'est glissé derrière elle sur le canapé. Geneviève, c'est ma maman, déteste les animaux, en particulier l'espèce à laquelle elle appartient. Sa misanthropie est pesante, mais chacun, chacune compose avec. Françoise adore les vieilles dames, peut-être parce que leur histoire est une énigme de l'ordre de celles qui alimentent ses films. Les réunions de famille sont des creusets psychanalytiques qui en disent long sur les névroses de chacun/e.

jeudi 15 mai 2014

Diabolique


Diabolique, le sablier égrène son sable fin et c'est déjà le soir. Il m'a manqué les minutes nécessaires à penser mon billet. Discipliné, je m'exécute en refusant que l'on me bande les yeux. La salve me cloue sur mon siège. De toute manière je ne sais pas taper sans perdre de vue le champ du clavier. Toute la journée j'ai pédalé, marché, raviné, changé de fauteuil autant de fois que je me suis levé, le travail filait comme sur des roulettes. J'ai travaillé sur les Rencontres d'Arles avec Olivier pour les Monuments aux Morts aux Prêcheurs, enregistré et traité l'intégralité de l'interface sonore de Dig Deep, l'oracle que Sonia a imaginé pour Les Inéditeurs, j'ai cherché des musiciens pour différents spectacles en les appelant d'un continent à l'autre, résolu des problèmes informatiques, soutenu des camarades dans l'embarras quand la lumière dorée du soir m'a appris qu'il était déjà l'heure de m'arrêter. Bonnes nouvelles. Gros appel d'offre gagné pour un projet passionnant avec une équipe en or. Concerts à la rentrée avec Médéric Collignon d'un côté, la reformation du Drame d'un autre, et probablement Rêves et cauchemars. Et la vacance qui se profile pour l'été, loin du bruit et de la fureur. La photo d'un tableau, Le Faune d'Édouard Reynart, prise à La Piscine de Roubaix a simplement guidé mon bras. J'avais commencé la journée en récitant trois fois à voix haute le poème de Mallarmé qui me servira de caution. Un coup de dés jamais n'abolira le hasard. Et l'oracle de me livrer des réponses que je ne comprenais qu'à moitié. La moitié de la moitié c'est encore un quart. Continuons avec un huitième, la moitié de ce quart. Et un seizième s'y ajoutait encore alors que la solution réside probablement dans les derniers octets qui resteront à charger. Je suis suspendu en vol, papillon épinglé sur le ciel apaisé en attendant la lune, pleine, prête à accoucher, mais de qui, de quoi ? L'énigme est diabolique. Je passe. Alors j'ai fait revenir du céleri chinois dans le wok avec de l'ail, des oignons blancs et des piments verts, mélangé le tofu soyeux, arrosé de nuoc-mâm, sauce de soja, vinaigre de riz et huile de sésame, avant d'aller nous vautrer devant un Sidney Lumet de notre rétrospective domestique.

lundi 5 mai 2014

Hypocondriaque


Lorsqu'un ami me demande si je vais bien j'ai la naïveté de croire que ce n'est pas une formule de politesse et lui réponds honnêtement sur l'état de ma santé avant de m'enquérir de la sienne. Il n'en faut pas plus pour que certains me collent sur le dos le costume d'un hypocondriaque, glissement sémiologique qui a le don de m'attrister, mais pas jusqu'à me rendre malade ! J'aurais tout aussi bien pu répondre sur l'état de mes selles pour respecter l'étymologie de la question, mais je risquerais d'être aussi vite traité de scatologue. À noter que les hypocondres sont justement deux régions de l'abdomen situées "sous le diaphragme", toujours l'étymologie ! Les quiproquos de ce genre ne manquent pas dans les relations sociales. On est rapidement catalogué suite à une phrase ou un geste maladroits. Le pire est que ces qualificatifs vous collent illico à la peau, leur émission réductrice étant facilement reprise par l'ensemble d'une communauté. Cela devient alors un travail de titan de s'en défaire. Je me souviens pourtant d'une histoire amusante concernant ma santé : j'ai pratiquement arrêté d'être malade le jour où l'ami médecin qui habitait dans mon immeuble a déménagé. Si j'emporte une trousse de médicaments lorsque je voyage dans des pays lointains où les conditions sanitaires sont quasi inexistantes, je n'utilise que ceux qui sont magiques, à l'efficacité absolue, et n'ai jusqu'ici jamais eu recours à la moindre hospitalisation. En général seuls le rhume des foins, l'asthme et les douleurs lombaires justifient que j'ai recours à la pharmacopée, préférant prévenir que guérir en ayant la vie la plus saine possible. Mon anxiété n'a donc rien de typiquement médical, car mon inquiétude s'exprime sur tous les terrains. J'aurais en effet plus de mal à nier être un inquiet. Frère aîné responsable depuis mon plus jeune âge, j'ai perpétué ce sens du devoir et détestant être pris au dépourvu je préfère anticiper, évitant souvent ainsi les emmerdements. Du moins les miens, pas forcément ceux des autres, bien qu'en personne responsable je me crois devoir soulager leurs maux si j'en ai le pouvoir. Et si j'ai mal, j'ai mal à l'homme, mais cette considération qui concerne l'humanité tout entière est strictement philosophique !

mardi 15 avril 2014

36 rue Vivienne


Je revenais de la Médecine du Travail rue Notre-Dame-des-Victoires. Apte. Déclaré apte. Apte à quoi ? Au travail. Quelle farce ! Je ne m'arrête jamais, j'y carbure. Même mon audiogramme est nickel chrome, comme si mes oreilles étaient toutes neuves. Encore une illusion. Comme le quartier. Centre lifté, débarrassé de son passé populaire. Les grands boulevards n'ont pourtant pas tant changé, si ce n'est les baraques installées coude à coude comme un jour de marché. On y vendait des pralines, on tirait sur des ours animés, ça faisait peur, les boniments des camelots se succédaient comme des pièces de musique... On contournait soigneusement les vespasiennes à cause de l'odeur acre et des mouillettes dégueulasses qui y trempaient... Durant mes premières cinq années j'habitais au 36 rue Vivienne. Sur chaque bout de trottoir s'inscrit un souvenir comme des empreintes de stars sur le Walk of Fame de mon enfance. La boutique à la vitrine entièrement fluo. Le cinéma d'en face. Passage du Panorama, un faux chien terrorisait ma sœur Agnès. À l'autre bout j'ai acheté ma première Dinky Toys, un camion porteur pour quatre voitures. Je recevais dix centimes en revenant du boulanger, "s'il-vous-plaît un pain moulé pas trop cuit !"


Tout est remonté lorsque j'ai vu le panneau de la rue Vivienne accroché à la façade de la BNP flambant neuve. Pas un, mais deux panneaux, l'un au-dessus de l'autre, deux styles, deux époques, le plus récent au look rétro, l'autre en métal ou plastique reproduisant la plaque émaillée originale disparue. Vendue à Drouot qui est deux pas ? Volée par des collectionneurs ? Remplacée pour raison d'État, entendre au profit d'un cousin qui aurait monté sa petite usine pour couvrir l'arrondissement ?


J'allais seul à l'école de l'autre côté de la Place de la Bourse. Il fallait la traverser. Aller. Retour. Je n'avais que cinq ans. Je prenais la main d'un monsieur pour traverser. Je la lui lâchais sur l'autre trottoir. Au-dessus de la porte de mon école maternelle flottait un drapeau bleu blanc rouge. Plus tard je renverrai le bleu au ciel et le blanc à l'absence, lui substituant le noir en ne conservant que le rouge. En 1958 les cars de CRS avaient envahi la Place devant le Palais Brongniart, mais c'était la guerre d'Algérie. Leur présence militaire affichait le racisme ambiant. Trente ans plus tard j'enregistrerai dans la corbeille pour sonoriser le film L'argent de Marcel L'Herbier avec Un drame musical instantané. Je l'ai retrouvé. Trois heures et quart en trio ! L'arnaque décrite par Zola se perpétue aujourd'hui. Ce n'est plus là que cela se passe, mais la Bourse reste l'art de voler aux petits porteurs. Je reprends la route vers l'Opéra, mais cette fois je trace vers Ace faire mes emplettes coréennes.

mardi 18 mars 2014

J'ai vu le squelette de mon crâne


Pourquoi la mort s'invite-t-elle dans mes rêves ces dernières nuits ? Depuis mon adolescence mon besoin de dormir est limité. Quatre ou cinq heures me suffisent généralement pour déployer ensuite une suractivité sans fatigue. Je m'endors comme un bébé et je me réveille excité par le jour qui s'annonce. Entre temps j'avais l'habitude de me reposer, or depuis quelque jours j'ai l'impression que mes nuits sont perturbées. Je me demande si je n'ai pas toujours assimilé inconsciemment le sommeil à la mort. Si le soir je ne crains pas de sombrer dans les bras de Morphée aurais-je peur de ne pas me réveiller le lendemain matin ? C'est idiot, car ce serait la manière la plus douce de m'en aller. L'idée ne me plaît pourtant pas tant que cela, ma curiosité me poussant à souhaiter ardemment la vieillesse. J'en prendrais bien encore pour quarante ans, avec tous les inconvénients qui accompagneraient ce voyage. On verra bien en route s'il est préférable d'abréger mes souffrances ou ma lassitude, mais j'en suis encore loin. On me dit que les petits dormeurs vivent souvent vieux. Ce serait double bénef ! Il n'empêche que je ne pense pas assez craindre la mort pour qu'elle m'empêche de dormir. Je n'irais pas non plus jusqu'à affirmer que je l'attends de pied ferme. Un temps pour tout. Mais pourquoi donc mes rêves la convoquent elle, sous des formes plutôt lointaines, touchant des êtres qui ne me sont pas particulièrement proches ? L'apprivoiser ? J'y travaille. Encore une raison de ne pas m'assoupir...
Il y a quelques jours j'ai subi une opération dentaire particulièrement intéressante. Deux heures sur le fauteuil pour des implants dont un réclame de relever mon sinus. Le praticien m'a prévenu de l'effet impressionnant lorsqu'il taperait avec une sorte de marteau sur mon maxillaire supérieur. Je suis servi. Chaque coup remonte dans mon arcade sourcilière pour se propager ensuite dans tout mon crâne. La résonance me permet de percevoir son squelette intégral comme dans une vanité. Ma connaissance des instruments de percussion offre à mon esprit le soin de vagabonder sur le sujet plutôt que de me polariser sur l'aspect médiéval de l'opération. Je dois préciser que j'ai toute confiance en mon jeune dentiste qui a déployé plus de précautions o(pé)ratoires que je n'en reçus jamais dans ce domaine : explications scientifiques précises, scanner hyper-net, champ opératoire désinfecté au-delà de ce qui peut sembler nécessaire, blouse et chaussures en papier, préparation médicamenteuse, recommandations de ses collègues, etc. Il n'empêche que les vertiges potentiels annoncés, l'impossibilité de mâcher des deux côtés pendant plusieurs semaines, et surtout la méconnaissance des troubles ostéopathiques que les coups de marteau n'auront pas manquer de générer sollicitent ma vigilance. D'où le rendez-vous indispensable avec un ostéopathe crânien qui vérifie que mes os sont bien en place après avoir joué des castagnettes.
Vanitas vanitatis, me voilà à chercher une photographie de crâne qui ressemble au mien tel que je l'ai perçu pendant le solo de percussion préhistorique de mon dentiste. Aucune ne faisant l'affaire, je me tourne vers les vanités que tant de peintres immortalisèrent (ici un Edward Collier de 1663). Devant leur accumulation je suis surpris d'y voir autant d'instruments de musique. Parmi les biens terrestres ils feraient partie des plaisirs avec pipes, vin, patates, fromage, jambon, et jeux quand d'autres objets évoquent le caractère transitoire de la vie humaine ou les symboles de la résurrection et de la vie éternelle. Mon crâne appartient évidemment à la seconde catégorie et je ne suis guère convaincu par les images de la troisième. Sonnez hautbois, résonnez musettes ! Il serait temps que ce qui se cache sous mon crâne me laisse roupiller pour continuer à jouir des plaisirs de la chair et de la musique aussitôt le réveil sonné. Ce n'est qu'une image, je n'ai jamais digéré celui que j'ai avalé, cause gastrique, cette fois plus probable, de mes agitations insomniaques...

vendredi 7 mars 2014

Freaks


Oyez, oyez, bonnes gens ! Que dis-je "oyez" du verbe ouïr lorsqu'il s'agit de voir ? De voir le monstre simiesque écartelé... Entrez dans le palais des miracles, exostoses les plus extraordinaires qu'admirèrent maints orthodontistes depuis que je les découvris moi-même un matin ! Les véritables couleurs étaient si gore que j'ai fait passer la tirette de Photoshop du rouge au cyan. Mais il est déjà trop tard. Combien de temps le rouge cyan de cette vision cauchemardesque vous hantera-t-il ? Combien de dents dans cette bouche sanguine de bavard invétéré compterez-vous ? Car j'ai les mêmes en bas. Approchez, approchez ! Comme deux rangées de dents supplémentaires cachant tout ce qu'on voudra à la frontière. Valise à double-fond. Passez muscade. La mue du vampire, insatiable sybarite avide de goûter toutes les saveurs d'un arc-en-bouche créé par la rencontre de la lumière et d'une inondation de salive. Quiconque d'autre dans la famille disparaîtrait face au miroir. Mais ici on voit tout. Mon père avait probablement les mêmes, car je suis le seul à savoir reproduire sa grimace de lapin féroce. Je fais de l'os, en, veux-tu en voilà, quand ma sœur en manque cruellement. Cela fait peur. J'en ris. C'est sans danger ! répétait Laurence Olivier.

vendredi 21 février 2014

Ceinture à Paris


La nuit tombe sur la banlieue qui n'en a plus pour longtemps à s'appeler la banlieue. Le périphérique recouvert, il n'y a plus aucune trace des fortifications. La Métropole n'a plus d'octroi à franchir pour avaler ses nouveaux arrondissements qui conserveront leurs noms communaux, mais quantité de lois se décideront au Centre. Paris nous serra la ceinture. La Métropole est une métaphore de l'Europe. D'un côté des économies substantielles pour les dépenses à cheval sur plusieurs villes, de l'autre une mainmise totale de la riche capitale sur divers secteurs comme l'urbanisme. 90 élus pour Paris, 2 pour Bagnolet, tout est à l'encan. On ne sait pas grand chose, mais c'est pour 2016, autant dire demain...
La nuit tombe au large de La Ciotat où j'aurais pu flotter sans ce maudit lumbago qui me cloître à la maison. Heureusement Scotch et Gezi m'accompagnent de leurs cabrioles lorsqu'ils daignent ouvrir un œil. Le vieux matou retrouve une nouvelle jeunesse devant les facéties de la minette que je garde en l'absence des amis qui se sont envolés pour Istanbul. Technique éprouvée, en fréquenter qui ne sont pas de son âge. Cela fonctionne dans tous les sens. En attendant de me redresser, mon planning est vide. Je peux tout faire. Sauf que c'est rien du tout.

vendredi 14 février 2014

Trop de lumière


J'ai posé ma patte sur mes yeux. J'attends une visite. Sans savoir qui c'est. Il fait jour. Il fera nuit. Trop de lumière pour la sieste. Si personne ne passe j'attendrai le dîner. J'adore rencontrer de nouvelles personnes. D'abord je regarde. Dans le passage. Au centre du cercle. Les filles me plaisent mieux que les gars. Je me case. Il ne faut pas que ça bouge. C'est pour moi. Exclusif. En attendant j'ai posé ma patte sur mes yeux. Le ciel s'est obscurci. Le vent fait voler les allitérations. Il joue avec les mots. Déroulant. Comme une pelote de laine. Il miaule. Je ronronne. Jean-Jacques lit S. en français. Chapitre après chapitre, il s'y prend en deux fois. D'abord le roman, puis les échanges manuscrits dans les marges. Mauvaise méthode. Il se retourne vers moi. Le bruit de ma langue. Pédicure, manucure. Je lui fiche la paix. Son dos le handicape. Il marche penché. J'essaie d'être discret. Toilette. Contorsions. Et je replonge dans mes rêves. J'attends la visite de Guézi. C'est pour dimanche.

mercredi 12 février 2014

Équilibre précaire


La douleur lancinante fait vaciller ma bougie. Elle penche dangereusement. Pas une goutte de cire ne vient tâcher le parquet. Ma bougie est aussi fausse que celle de Jason Shulman décrivant une sphère. Pas moyen de me concentrer sur un texte long. Je passe du coq à l'âne en dansant d'un pied sur l'autre. Les cubes en équilibre sur un fil se décalent les uns derrière les autres. Castagnettes. Même le balancier est trop lourd pour que je m'en charge. À plat. Je délègue. À force de répétitions on sait bien que ça passe. Maigrir. J'envoie des messages dans une bouteille. Les mails se perdent dans la foule. Appels à l'aide. Des pigeons reviennent de voyage, porteurs de bonnes nouvelles. Je les cueille lorsqu'ils passent à proximité du divan. Le vent fait plier les bambous. Je reste stoïque. Aucun mérite. Pas question de dégainer. Les jambes se dérobent. Au voleur ! Des pièges les attendent. Yuccas pointus, herbes coupantes. J'oscille. Main chaude ou pigeon-vole ? L'objet perdu est toujours là où il devrait être. Question d'organisation. Je m'installe. Incapable. Il faut que je bouge.

lundi 10 février 2014

Lumbago


Faut-il être idiot pour me coincer le dos une fois de plus ! Rien de nouveau sous le soleil, je me suis abîmé à 18 ans, la hernie discale et les trois disques écrabouillés j'en avais 31, voilà donc trente ans que je suis (ir)régulièrement handicapé. J'en prends chaque fois pour trente ans, mais quelques jours plus tard j'obtiens une remise de peine. Les ostéos ont remplacé les kinés, et depuis quelques années je ne pousse plus jamais de grand cri japonais en m'écroulant par terre, en particulier grâce au vigoureux massage chinois. La gymnastique matin et soir devrait m'empêcher de me mettre en baïonnette, avec les jambes décalées du tronc, position antalgique qui n'amuse que les camarades devant qui je me désape. Mais voilà, il arrive que j'exagère en faisant des folies de mon corps. Si certaines sont trop agréables pour les éviter, d'autres relèvent de la plus grande stupidité. Il faut pour cela un concours de circonstances, fatal, comme de porter un arbre en torsion après avoir scanné trois cents photographies du Drame toute la journée. C'était à prévoir, surtout après une légère prise de poids. Donc voilà, il ne suffit plus que d'enfiler ses chaussettes pour se retrouver avec un lumbago pas piqué des hannetons. Je l'écris comme un pense-bête, mais tout effort prévisible devrait automatiquement m'inciter à me gainer. Dans le cas contraire je n'arrive pas à penser à grand chose d'autre, d'autant que j'ai avalé analgésique et anti-inflammatoire, aussi ressasse-je dans cette colonne le spleen du bonzaï humain qui prend son mal à patience.

jeudi 16 janvier 2014

Je fais l'ours


Il y a des jours comme ça...

mercredi 8 janvier 2014

Nous sommes tous des bipolaires


Une amie psychiatre m'expliquait que nous sommes tous bipolaires. Les pressions sociales exacerberaient la manifestation de symptômes entraînant une vente excessive de médicaments pour le plus grand profit des laboratoires. La pharmacopée qui y est associée orienterait même les souffrants. Avant cette mode dont les termes ne sont pas innocents on les appelait cyclothymiques ou maniaco-dépressifs. Je résume évidemment à gros traits maladroits une situation complexe.
D'un naturel enthousiaste et volontaire, je ne m'octroie qu'une ou deux crises existentielles par an, soit une journée de dépression molle où tout me semble vain. Le reste du temps je ne suis pas certain de remettre cette analyse en question, mais je m'y adapte en privilégiant ce qui est agréable ou confortable et en travaillant d'arrache-pied. Produire est une alternative enchantée au jeu d'échec dont nous sommes les pions. Dans ce panorama formateur, entendre formatage de la manière d'apprendre, j'évite surtout le concept de victime.
Aucun artiste ne se dévoile sans qu'une fêlure n'en soit à l'origine. La souffrance est le moteur de l'action, quitte à opérer quelque alchimie transmuant le plomb en or. Il existe d'autres répliques, mais elles sont beaucoup moins productives ou épanouissantes. Le monde, que l'on tente de nous faire accepter comme "notre" monde, est ressenti comme inenvisageable, nous poussant à en créer de nouveaux qui soient à la mesure de nos rêves. Cela fonctionne plutôt pas mal, mais certains jours le masque tombe et la mort réfléchit notre image.
Dans ces moments de doute ou d'incompréhension l'entourage peut être d'un grand secours. Au lieu de nous affubler des oripeaux de la maladie considérons la crise comme une lucidité complémentaire aux arrangements auxquels la société ou la famille nous poussent. Elsa m'explique que l'on propose rarement aux moteurs un poste de suiveur. Je souffre en effet d'être trop souvent à l'origine des faits et de ne pas être suffisamment sollicité. Ce déséquilibre récurrent me force à toujours plus d'initiatives, m'éloignant par là-même de mon fantasme du renvoi d'ascenseur. Si le serpent se mord la queue le dragon ne sait plus à quelle tête se vouer ! Heureusement ma bipolarité se satisfait de sa fréquence rare et de sa faible amplitude où les failles sont beaucoup plus rares que les pics ou les plateaux.

mercredi 1 janvier 2014

L'écrivient


Armagan m'envoie la reproduction d'une affiche des Project Twins, James and Michael Fitzgerald, deux graphistes irlandais qui ont dessiné un savoureux abécédaire de mots inhabituels. Si leur Scripturient est "animé d'un violent désir d'écrire", je me reconnais mieux dans l'image que dans le néologisme.
Enfants, nous apprenions à écrire avec des plumes Sergent Major. Notre pupitre d'écolier en bois possédait un trou rond où placer l'encrier en verre. Nous le remplissions avec une petite bouteille que nous devions trimballer dans notre cartable. Il arrivait évidemment qu'il se renverse lorsque le bouchon était mal vissé, produisant des drames. Si j'ai simulé une main en sang sur les pochettes customisées du vinyle 18 surprises pour Noël je n'ai jamais écrit avec le mien. Aurais-je signé Faust si le Diable s'était présenté à ma porte ? En regard de ce que Dieu a produit sur cette Terre, ou du moins comme les hommes ont agi en son nom, je n'aurais probablement ressenti aucune hésitation. La curiosité et mon insatiabilité créative eurent été trop fortes. Et si j'écris justement autant n'est-ce pas parce que mon cœur saigne ? Drôle de manière de commencer l'année, mais comme j'approche des 2800 articles sur ce blog j'imagine qu'Armagan a vu juste !
Les affiches des Project Twins me rappellent la façon de penser d'un autre graphiste, Michal Batory, avec qui j'avais travaillé pour l'exposition Le Siècle Métro dont il était le commissaire. J'aime la poésie dialectique produite par ces rencontres graphiques où les éléments se fondent les uns dans les autres pour inventer des objets improbables qui font sens en sollicitant notre réflexion critique.

Bonne année à tous et à toutes !