Jean-Jacques Birgé

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mardi 30 septembre 2008

Grandeur et décadence


Après une journée à passer des coups de fil sur trois lignes en même temps, régler des détails de régie pour le spectacle de samedi et découvrir que mes problèmes de mail venaient une fois de plus de mon fournisseur d'accès Online, je ne trouvais rien à raconter de passionnant. En désespoir de cause, j'ouvre un tiroir dans lequel j'ai rangé des babioles lors de mon emménagement, des trucs qui ne servent à rien mais dont je n'arriverai probablement jamais à me défaire. Les souvenirs portent bien leur nom. Ils font remonter à la surface des histoires oubliées, des pans entiers de nos vies, anecdotes tragiques ou amusantes, petits cadeaux attendrissants, rencontres sans suite... Côte à côte, je tombe sur des reproductions des premiers dollars américains rapportés de mon premier voyage en 1965 et des paquets de cigarettes bosniaques vides, fabriqués avec des pages de livre, des emballages de savonnettes et de bas de femme recyclés. Le contraste me saute aux yeux. La misère et l'opulence. Un nouveau monde et la fin d'un autre.
Les assignats ont gardé le parfum sucré du faux parchemin, 4 dollars "espagnols" de 1778 de Caroline du Nord, trois de Rhode Island portant le numéro 2298 avec le taux des intérêts, 8 de la Baie du Massachusetts, le tout échangeable contre des pièces d'or ou d'argent... Dans la même boutique, j'avais acheté des facsimilés de la Déclaration d'Indépendance du 4 juillet 1776 et de la Constitution de 1787. Leur texture me faisait rêver, comme la carte de l'île au trésor du Capitaine Flint. Le texte ouvrait des perspectives qui se refermeraient trois ans plus tard.
Les paquets de clopes raplaplas, fabriqués avec des papiers de récupération, sont moins glamour. Il n'y avait plus grand chose à manger, mais les Sarajéviens continuaient à fumer. Allez savoir de quoi étaient faites leurs cigarettes ! Ça esquintait moins les bronches que les obus des monstres ne vous arrachaient la tête. C'est tout ce que j'avais réussi à rapporter, un billet de 5000 dinars sans valeur, un timbre-poste sans utilité puisqu'aucune lettre ne pouvait sortir de la ville assiégée et deux paires de privglovke (orthographe approximative), soit les dernières chaussettes à semelles d'une vitrine vide qui n'aurait plus de raison d'être le lendemain matin. J'ai aimé vivre avec ces gens qui n'avaient rien, partageaient tout.
Je jette tout cela en vrac sur le scanner. Le blason des Etats Unis s'est bien terni. À défaut d'être craints, ils ont réussi à se faire haïr par le reste de la planète. La fin d'un nouveau monde. La boucle est bouclée. Les dollars d'aujourd'hui n'auront bientôt pas plus de valeur que ces bouts de papier jaunis. Souvenirs. On gardera les meilleurs. Sans tabac, les emballages de fortune ne signifieront plus rien à celle qui les découvrira un jour dans ce capharnaüm. Heureusement, j'ai conservé trois paquets pleins, plus explicites, évidemment infumables. L'ont-ils jamais été ? Une autre fois, je vous raconterai ce qu'il y a de chimères entassées dans ce tiroir du bas.
Plus le temps avance, plus le tri devient nécessaire. Les souvenirs n'ont pas tous la même valeur. L'accumulation est étouffante. Je dois me replonger dans les archives sonores exhumées pour mon disque et que j'avais laissées de côté ces derniers jours. Là, je me laisse aller...

lundi 1 septembre 2008

Ce répondeur restitue les messages


Mon projet d'album me pousse à numériser des dizaines d'heures d'archives. J'ai presque terminé de recopier les cassettes du répondeur téléphonique dont j'ai conservé nombreux messages des années 80. C'est émouvant. Je découvre la mort de mon père vécue de façon elliptique, sa voix affaiblie, celle de ma mère après, ma soeur... Il y a des passages très drôles, particulièrement au début : comme c'était l'un des premiers appareils du genre, les interlocuteurs sont souvent décontenancés ou bien ils laissent un message dans le style des fantaisies sonores que j'inventais pour personnaliser les annonces, effets de ralenti, délai, etc. Il y a des voix mémorables comme celles de Bernard, de Colette Magny, d'André Dussollier, de Franck Royon Le Mée, beaucoup d'amis, des anonymes, la mienne lorsque j'appelle à la maison...
À la fin des années 70, Luc Barnier faisait le trafic de répondeurs pour arrondir ses fins de mois. M'en ayant rapporté un de New York, il avait fait son petit bénéfice sur mon dos sans m'en avertir. Je l'avais mal pris et nous sommes restés brouillés pendant trente ans. Luc était un de mes meilleurs amis, nous nous étions connus au lycée, nous avions été très proches, je lui avais mis le pied à l'étrier en le faisant entrer dans H Lights, puis à l'Idhec. Ma mère lui avait prêté de l'argent et il lui en devait encore au moment de son retour indélicat. Contrarié, j'avais inscrit le mot FIN au dos de l'enveloppe contenant mon chèque. N'étant pas rancunier, c'est le seul moyen que j'ai trouvé quand tout dialogue est devenu impossible. Je tourne la page, à contre-cœur. D'autres s'écrivent. Sauf qu'un jour, le passé refait surface. Seulement les bons moments, bien heureusement. Le reste est anecdotique. Time is on our side. La mémoire est moins cruelle que les traces. Luc est devenu un des grands monteurs du cinéma français et cela m'a fait plaisir de lui reparler l'année dernière. J'aimerais bien le revoir... J'ai amorti le répondeur !
À l'époque on fabriquait du solide. Je suis allé ramper pour récupérer l'appareil dans la sous-pente et j'ai pu recopier deux messages d'annonce enregistrés sur des bandes spéciales sans fin. Je n'en ai retrouvé que deux, mais ni les marrants ni ceux en musique. Pour le premier j'utilisai un harmoniseur et sur le second on entend les miaulements de Lupin et Monsieur Hulot derrière Elsa :

En m'esquintant les genoux sur le sol rêche du grenier, j'ai aperçu sur le chemin les boîtes contenant 30 000 diapositives que je n'ai jamais regardées depuis l'époque du light-show, celles que nous avons mises en scène avec des comédiens pour H Lights, les polarisations, les abstraites, les cinétiques, les liquides séchés... Il doit y avoir aussi notre périple aux USA en 1968, le Maroc et l'Italie les années précédentes. Je ne me souviens plus quand j'ai commencé à prendre des diapos. Il faudra que je m'y plonge un de ces jours, mais le projet sur lequel je travaille est purement sonore.