Jean-Jacques Birgé

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vendredi 27 mars 2009

Le bout du tunnel


Tous les jours je crois voir le bout du tunnel, mais il est interminable. Je me dépêche de me débarrasser des affaires courantes, des sujets en souffrance, des urgences administratives et des tâches ménagères, mais lorsque sonne 20 heures, je m'aperçois que je n'ai pas pris une seconde pour m'allonger et bouquiner seulement cinq minutes. Cela n'a rien d'une fatalité, c'est maladif. Heureusement, j'ai rendez-vous chez l'ostéo qui me garde une demi-heure sans que je puisse bouger, il y a le trajet du métro qui me permet de lire un peu, et le sommeil qui finit par me rattraper quand la nuit est déjà bien avancée. Il ne me reste plus que quelques jours de cet enfer où presque rien n'est stipulé sur le planning et je prends la poudre d'escampette pour une tournée de lapins. Prochaine escale Saint-Médard-en-Jalles, représentation suivie d'une installation d'une semaine. Aller et retour. Bordeaux-Paris-Mons en Belgique. Le Pass. Passeport passe-partout tour de passe-passe passez muscade Cadet Rousselle fait des discours Qui ne sont pas longs quand ils sont courts (Victor Hugo)...

dimanche 15 mars 2009

L'axe z


Les abscisses et les ordonnées m'ont longtemps fait rêver, avant que je ne connaisse l'axe z de la 3D. Zoom ou travelling, c'est la distance du photographe à son modèle. Ne me cantonnant pas aux claviers, j'apprécie les instruments de musique qui me font faire des gestes amples dans l'espace, Theremin, AirFX, Beam, KaosPad, percussions, rhombes... Mais c'est l'angle et la distance au centre qui m'intéressent.
Ici l'à-plat d'Aperture a transformé Scotch en culbuto. Cela m'étonnerait qu'il accepte ce rôle très longtemps. Je l'épingle illico pour ne pas le perdre. Je fais une petite boule avec le papier du chocolat en aluminium. Ensuite il se débrouille tout seul pendant que je suis occupé à jouer avec des lettres.
Je ne classe aucune de mes photos, espérant que la chronologie suffira à me faire retrouver ce dont j'aurai besoin. Mes tirages papier sont dans un fouillis inextricable. La plupart des négatifs ont été séparés des tirages. Plus moyen de s'y retrouver. Ce sont les seuls séquelles absurdes d'une séparation douloureuse. Lorsque je veux illustrer un billet, je compte sur le hasard. Revoici le troisième axe ! Mais encore faut-il savoir l'orienter. Je courbe les abscisses, fléchis les ordonnées. Rien n'est droit. Tous les chemins serpentent. J'entends des oreilles siffler autour de moi. À quatre pattes je m'arrête pour trier quelques vieux papiers. Certains sont jaunis, effacés par le temps, d'autres brillent un peu trop, ils me font honte. On reconnaît encore bien les jeunes gens et les jeunes filles qui sortent du carton. Mais le temps, porté par une sorte de quatrième axe, réorganise les photons, tantôt avec tact, tantôt avec la plus grande brutalité. Je réfléchis à l'avenir de ces traces. Dois-je les disperser, les léguer, les figer dans leur légende ? L'accumulation révèle la distance parcourue. Les conditions atmosphériques ne peuvent fixer aucun instant privilégié. Raviver les souvenirs ? À la vue de certains, mon esprit s'embue.
Aujourd'hui, Scotch fera comme tout le monde. Il réécoutera Bashung et encore Bashung. Tout s'explique.

samedi 14 mars 2009

L'écriture de mon père


Mon père est mort il y a plus de vingt ans. J'ai très peu de souvenirs matériels venant de lui. Il avait tout perdu lui-même lorsque les Allemands ont raflé leurs biens pendant la guerre. Il me reste une boîte de soldats de plomb, c'est un comble, son Monopoly avec une balle de fusil en guise de pion, une bobine de fil magnétique, l'ancêtre de la bande magnétique, avec sa voix dessus peut-être... Même si tout n'est pas effacé je ne connais personne qui possède l'appareil pour vérifier. J'ai pris quelques photos, mais je n'ai acheté ma première caméra vidéo qu'un an avant qu'il ne disparaisse. Sur la cassette d'un vieux répondeur, j'ai conservé sa voix. Je crois que c'est tout.
Le reste est chez ma mère, pas grand chose, du moins je le crois et c'est ce qu'elle affirme. Juste avant que nous nous fâchions, elle m'a remis deux livres de compte du temps où il était agent littéraire. Elle allait les mettre à la poubelle. Ma mère n'aime pas les souvenirs. Elle est dans le déni du passé, ce qui n'arrange évidemment pas nos rapports. Je ne pense pas que ce soit Alzheimer, mais elle nie même avoir tenu les propos de la semaine dernière. Comme elle pense que le passé n'a aucun intérêt elle reproduit éternellement les mêmes schémas. Avec le temps, j'ai fini par comprendre ce qui lui appartenait et ce que je devais à mon père.
Dans le premier livre de compte sont glissés quelques documents émanant du Tribunal de Commerce de la Seine et adressés à l'Agence Birgé, 153 rue du Faubourg Saint-Honoré à Paris. Les pages font apparaître les sommes qui correspondent à de surprenants libellés tels Pourboire et surtout la liste des auteurs auxquels le deuxième livre de compte est consacré avec les dépenses occasionnées par chacun en particulier. J'y découvre le contrat des Éditions Julliard pour Le salaire de la peur de Georges Arnaud, suivent son adaptation cinématographique et les contrats avec les États-Unis, la Norvège, l'Allemagne, de nombreuses avances, toujours en espèces, et puis 2000 francs pour réparer une lettre de la machine à écrire... Le contrat est dénoncé le 1er septembre 1951.


Les pages concernant Michel Audiard se réfèrent essentiellement à des livres aux Éditions du Fleuve Noir et à des dialogues, Le passe-muraille, L'homme de ma vie, Elle et lui, La baie des anges, Les dents longues, Massacre en dentelles, Priez et méfiez-vous, Le Monde en images et C'est arrivé à Paris... Je tourne les pages en admirant son écriture, plus grand monde écrit ainsi. Pascal Bastia, Francis Carco pour Jésus la Caille... Quel âge avais-je, deux ans peut-être, lorsque j'ai accompagné mon père chez le poète qui habitait quai de Béthune et possédait un perroquet ? Je me souviens de son appartement le long de la Seine... D'autres auteurs du Fleuve Noir : Jacques Chivot, M & G Dabat et puis mon père lance Frédéric Dard qui ne s'appelait pas encore San Antonio et dont le premier livre est dédié "à Jean Birgé". Le premier contrat date du 15 mai 1950, les écritures courent jusqu'en 1956. Je suis étonné chaque fois par les versements en espèces, de toutes petites sommes et la somme des avances ! Il semble que mon père ait même tapé certains romans, les photocopieuses n'existaient pas, il suffisait que l'on ait oublié le carbone ou que tout simplement on ait besoin de déposer un exemplaire d'un manuscrit, il fallait tout retaper ! Des corrections également... Broute-nuages, Du plomb pour ces demoiselles, Laissez tomber la fille, Tartempion, encore Jésus la Caille, Mes hommages à la donzelle, Les gaulois, Sérénade pour une souris, La farce et l'ange, Bel Ami, J'ai bien l'honneur, Le cave, Un dimanche à tuer... Je continue à tourner les pages : André Gossiaux, Jacques Lombard, Michel Marly, Evelyne Mas... J'espère qu'un de ces jours ma mère tombera sur le reste de ses archives. Des lettres ? Je sais qu'il y a une reconnaissance de dettes de Jules Berry quelque part dans une armoire, ce qui ne doit pas être très original ! De Sidney Bechet, j'ai pu rassembler quelques photos, c'est tout pour l'instant.
Né en 1917, comme beaucoup d'enfants de son âge mon père avait appris à écrire avec des pleins et des déliés. Ces études d'allemand lui avaient également enseigné le gothique. J'aurais bien été incapable d'imiter sa signature. Celle de ma mère était plus simple. Je n'ai jamais essayé, laissant cette spécialité de faussaire à ma petite sœur.

lundi 9 mars 2009

Du calot au culot


Bernard Vitet a toujours été à cheval sur les apparences, se teignant les cheveux et la barbe au moindre poil blanc. J'ai pris cette photo du provocateur rue Pelleport alors qu'il venait de retrouver le calot qu'il avait volé, gamin, dans un entrepôt allemand pendant la guerre, près du pont d'Austerlitz. Cela aurait pu lui coûter la vie. Comme il en avait assez d'être surnommé Polnareff dans son quartier à cause de ses larges lunettes Emmanuelle Kahn, je suis allé sur eBay lui acheter aux enchères une monture vintage Matsuda. J'ai également trouvé un autre modèle de la même marque avec des verres transparents. Quant aux bottes, allez savoir lesquelles ! Un soir de 1981 où nous jouions à Naples, je le vois ouvrir sa valise. Dedans, il y avait deux autres paires de bottes exactement identiques à celle qu'il avait aux pieds - peut-être même étaient-ce celles-ci ? - une brosse à dents et deux cartouches de cigarettes, un point c'est tout. Bernard les achète très justes pour pouvoir "les faire" et il les entretient mieux que son matériel qui traîne toujours partout à la poussière.
Pour les copains qui s'inquiètent, Bernard, après une période pulmonaire alarmante, reprend du poil de la bête. Ses rhumatismes ne lui permettent pas de se déplacer facilement, mais chaque jour montre un léger mieux...

dimanche 8 mars 2009

Retour du refoulé


Jusqu'à dix-huit ans j'ai cherché à faire plaisir à ma mère. Mais ma vie d'adulte a souvent été dictée par ce que mon père en aurait pensé, encore aujourd'hui, vingt-et-un an après sa mort.
Si ma mère avait été fière de mes efforts, je n'aurais pas eu besoin de me plier en quatre pour être un bon garçon (photo Rue Léon Morane le jour de la distribution des prix). Elle me faisait chaque fois téléphoner à ma grand-mère mes résultats scolaires. Devais-je valider ainsi les choix de ma mère dont la fierté n'était que de surface ? Comme mon père chouchoutait ma sœur, j'ai fait comme si j'étais celui de ma maman, mais c'est lui qui prodiguait tout de même les calins du dimanche matin lorsque nous les rejoignions dans leur grand lit. Si elle avait su exprimer sa tendresse, aurais-je été autant en demande avec les femmes dont j'ai partagé la vie ? Il y a dix ans, lorsque j'ai compris que sa misanthropie lui appartenait en propre et que je n'avais pas à la reproduire pour lui plaire, ma vie s'est allégée. J'ai recommencé à transmettre mon enseignement et regardé le monde avec des yeux attendris sans que ma vision critique en soit altérée pour autant. J'ai appris à laisser sa chance à chacun. Je ne me suis plus cassé la voix à hurler comme mes parents s'engueulant à tous bouts de champ lorsque nous étions petits. Le mépris de ma mère pour tout ce que je représente ne m'atteignait plus jusqu'à ce qu'elle s'attaque à ma fille. Sous son alibi "de gauche", ses aspirations bourgeoises condamnent nos vies de saltimbanques et nos sensibilités d'artistes lui sont aussi étrangères que nos interrogations psychanalytiques. Elle va jusqu'à vomir les intellos qui se posent des questions "qui n'ont pas lieu d'être", rejetant toute réflexion sur le passé auquel elle ne trouve aucun intérêt. Toute tentative d'évocation de mon père semble vouer à l'échec. Ainsi réécrit-elle l'histoire et reproduit éternellement les mêmes schémas névrotiques. Qu'y puis-je ? Pas grand chose si ce n'est assurer Elsa de mon entière solidarité. Ma mère m'avait pourtant appris à écrire et réfléchir. Je l'ai encore remerciée en lui répétant que je suis devenu ce que je suis grâce à elle, et à mon père évidemment, et qu'en crachant sur moi c'est sur elle qu'elle crache. Ils s'intitulaient eux-mêmes "intellectuels de gauche" !


Elle avait à peine plus que mon âge actuel lorsque mon père est mort. Il était son paratonnerre. Elle n'a pas su se réinventer, s'enferrant dans la névrose familiale sans plus aucun rempart, comme ses deux sœurs. Je comprends ce que je lui dois, à lui et à lui seul. Il nous envoya apprendre les langues étrangères et, par là-même, à voyager. Il me transmit son amour de la musique et les émotions intenses que l'art peut prodiguer. Lorsqu'il était touché il pleurait en écoutant au casque. J'ai récupéré vendredi celui qu'il portait sur les oreilles lorsque son cœur s'est arrêté. Ses engagements politiques et son courage me servent toujours de modèle. Je croyais que c'était le frimeur de leur couple, mais je me trompais. Il savait simplement de quoi il pouvait être fier, tandis que ma mère faisait semblant parce qu'elle ne s'aimait pas. Tout contact physique avec autrui la dégoûtait. J'ai souffert des liaisons adultères paternelles, mais c'était une autre époque. Mes parents (photo à La Baule) prétendaient être restés ensemble "à cause des enfants". Toute la responsabilité pesait sur nos épaules. Mon statut d'aîné responsable compléta le tableau de l'obsessionnel.
Nous ne pouvons rien pour nos géniteurs s'ils sont devenus sourds et n'expriment aucun intérêt pour ce que nous devenons. J'ai mis des distances avec ma mère pour me protéger de ses désirs mortifères et pour apprendre à vivre. Le souvenir que je garde de mon enfance reste le terreau fertile sur lequel j'ai pu me construire. Ma fille doit pouvoir en faire autant, à sa manière, soutenue par notre regard bienveillant. Lorsqu'elle se rebella et exprima ses sentiments avec la plus grande sincérité, j'étais fier à mon tour de ce que sa maman et moi avions participé à faire naître, de sa capacité à s'épanouir en s'en affranchissant.

lundi 2 mars 2009

Les crêtes du lundi


C'est un peu idiot, mais je me repose aujourd'hui où le blog génère le plus haut taux de fréquentation de la semaine. Le cycle est pratiquement immuable. Si les lundis enregistrent de très bons scores, la fin de semaine chute immanquablement. À croire que les internautes partent en week-end, font leurs courses, vont se promener, je ne sais pas... Prenant leur distance des machines, auraient-ils une vie plus saine que le reste de la semaine ? Surfer ne serait plus considéré comme un loisir ? Si l'ordinateur est un merveilleux outil, pourquoi ne bricolent-ils pas le week-end ?
Le lundi, comme ils réattaquent sévèrement, je me demande s'ils ne se connectent pas depuis leur boulot. Est-ce pour ne pas rempiler trop brutalement qu'ils en profitent pour se distraire ou bien associent-ils Internet au monde du travail ? Les heures les plus embouteillées se situant vers la fin de l'après-midi, j'opterais plus volontiers pour un besoin de penser à autre chose avant de rentrer chez soi ou encore en arrivant à la maison, avant de se pencher sur les tâches domestiques. Tout cela n'a aucune importance. Les statistiques restent ésotériques. Les mots-clés de la googlisation touchent principalement les billets d'ordre pratique, recettes de cuisine, problèmes informatiques, des sujets relativement peu courants sur cette page. Alors ?
Alors quoi ? J'avais décidé de me reposer en n'écrivant rien aujourd'hui, du moins pas grand chose. Un petit creux de vague. Des nuits vraiment trop courtes. Les vacances de plus en plus mythiques alors que j'en ressens chaque jour plus cruellement le besoin. Lorsque je crois être arrivé au bout du rouleau, un évènement me redonne un nouvel élan. Je pense aux fidèles qui se réveillent avec mon blog. J'aurais peut-être besoin de faire comme eux. Il y a quelque chose qui cloche dans mon raisonnement. Il faut vraiment que je me repose.