Jean-Jacques Birgé

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samedi 30 mai 2009

La nostalgie du futur


Lorsque j'avais 15 ans nous avons déménagé de la rue des peupliers à la route de la Reine. C'était juste après 1968 et avant mon entrée à l'Idhec qui coïncidera avec la vie en communauté rue du Château. Nous passâmes alors des conventions familiales aux rêves d'aventures vers lesquels notre adolescence nous conduisait par tous les sens. Pendant les années qui avaient précédé, j'avais déjà tâté de ce que la jeunesse offre de meilleur. L'indépendance fut dès lors le maître mot. Pendant mes années de lycée, j'avais moins souvent regardé par la fenêtre que je ne m'étais plongé dans l'obscurité fluorescente de la lampe de Wood ou dans des rêveries stéréo prises entre les deux oreillettes de mon casque hi-fi. En prenant cette photo récente depuis mon ancienne chambre je me rends compte que certains détails attiraient mon attention : une petite pièce en avancée sur la façade d'en face, le mur quasi aveugle qui surplombe la station-service, la route toute droite jusqu'au pont de Saint-Cloud et le Parc ! C'était ma campagne, mes sous-bois, ma jungle. Tout au fond ses collines surplombaient des images d'enfance où nous donnions rendez-vous à mes grands-parents sur l'immense pelouse. Depuis la banquette arrière de la Peugeot 203, la majestueuse grille d'entrée en fer forgé menait forcément à quelque château de cape et d'épée. Un gardien distribuait des tickets. Il fallait ensuite emprunter de longues allées rectilignes avant d'atteindre l'autre bout du Parc, plus secret. Jeune homme, j'alternerai de romantiques promenades à l'humide odeur d'humus et les miniatures japonaises du Jardin Albert Kahn. Le parc se prêtait aux confidences, le jardin aux photos-souvenirs.
Comme j'essaie de me rappeler cette époque lointaine, je suis étonné de constater le nombre de vies qu'un être humain est susceptible de posséder, et de perdre. En regardant les jeunes gens dans la rue, je comprends que certains plaisirs me sont désormais interdits, mais que les ayant déjà vécus je ne peux avoir aucun regret. J'ai déjà été jeune, serai-je jamais vieux ? S'il est une nostalgie, elle ne peut venir que ce dont on ne sait rien encore et qui pourrait nous échapper. Ma curiosité est plus forte que mes dépits. Je m'accroche, je dévore. Pour goûter la saveur du présent et envisager l'avenir et son cortège de surprises, je n'ai d'autre choix que de mettre en perspective ce qui m'a fait comme je suis. L'histoire. Tout à l'heure je disais à Sacha que j'accorde autant d'importance aux inventions les plus renversantes qu'aux sources premières dont elles sont les variations rebelles. L'origine du monde et l'ève future dans le même bain. Le blues ancestral et l'utopie la plus abracadabrante. La régression primale et la pensée la plus pointue. Le grand écart.

mardi 26 mai 2009

Petit creux


Embouteillage du temps de travail. Ça se corse, je ne sais plus où donner de la tête pour trouver le temps d'écrire mes billets. La voiture ressemblait à un nuage, j'ai fait changer la durite en T et c'est reparti pour un tour après vingt deux ans de bons et loyaux services. Je croyais que ma couronne en or s'était soulevée, mais c'était la molaire en-dessous qui s'était effritée, je l'ai fait réparer et c'est reparti pour un tour de mâchoire. Là elle se réveille et cela me rend dingue. Toujours pas de machine à laver depuis un mois, maismoinscher ne respectant pas les délais, je me suis énervé par mail et c'est reparti pour un tour. Les gamins d'à côté ont tant insisté pour récupérer leur ballon qui écrabouille nos fleurs que je leur ai rendu et c'est reparti pour un tour. Je leur ai bien expliqué que je ne leur en voulais pas à eux, mais à moi de leur rendre chaque fois pour qu'ils recommencent à tout bousiller. C'était marrant quand ils ont reconnu ne pas pouvoir jouer au foot dans leur salon sans tout casser ni continuer à faire pousser des plantes dans leur jardin parce que cela demandait trop d'entretien. Et puis j'ai préparé l'envoi de ma newsletter puisque des news il devrait y en avoir demain ou jeudi et là ce sera reparti pour un tour. Dorothée m'a demandé de spécifier nos actualités parce qu'on semblait ne pas en avoir beaucoup à venir, la page de communication des Arts Décos ayant l'air vide, comme si on ne fichait rien, alors qu'Antoine s'escrime sur le programme du nouveau clapier, des v2 pour l'installation qui sera inaugurée le 24 juin, et que moi je cours partout, dans ma tête, avec mes jambes et en écrivant n'importe quoi, du moment que ça me vient sous les doigts pour remplir ce fichu billet que j'aurais bien remplacé par une image de hamac, histoire de respirer cinq minutes. Mais voilà, chaque fois que je voudrais m'allonger avec un bouquin, un journal ou ma mie, le téléphone sonne et il faut résoudre un nouveau problème et c'est reparti pour un tour. Il fait beau, mais je n'en profite que lorsque je pédale sur mon Brompton entre tous les rendez-vous, alors que déjà la météo annonce de l'orage et une chute de dix degrés, on croyait que c'était l'été mais c'est reparti pour un tour. Le temps que je me décide à aller admirer une fleur qui venait d'éclore la veille sur un des cactus de Marie-Laure et Sun Sun, elle était déjà flétrie. Je dois aller chercher Sacha pour commencer les répétitions avec Nicolas. Répétition n'est pas pour moi le terme adéquat même si c'est reparti pour un tour. C'est comme les élections européennes, un seul tour et ça repart. Il faut que je m'occupe de prendre des billets de train pour la Bretagne sinon ce sera encore fichu pour les vacances alors que nous serons bientôt à Quimper avec nos lapins v.1 (le 12 juin au Théâtre de Cornouaille). Et le pire c'est que j'oublie vraiment ce que j'ai à faire, que c'est déjà l'heure du dîner, que je suis affamé et que je n'ai rien préparé. Ah si, il faut que je vide les calamars ! Françoise prétend qu'il ne faut jamais annoncé une mauvaise nouvelle à un gars qui n'a rien mangé. J'y vais tout de suite, des fois que le téléphone sonne ou qu'elle ne m'ait pas tout dit...

vendredi 22 mai 2009

État major


Sur la photo "vue du ciel", nouveau service des Pages blanches de l'Annuaire du Téléphone en ligne, on voit les bâtiments en volume, contrairement aux vues aériennes et au plan où tout est tristement plat. Cela ne vaut pas Google Maps et son extension récente Street View, mais on a un aperçu du quartier pour découvrir, par exemple, la densité de jardins cachés aux arpenteurs de bitume. J'ignore à quelle fréquence Google rafraîchit ses images, mais cela s'est déjà produit une fois depuis dix ans, puisque les ateliers vétustes d'en face ont été remplacés par des lofts. Street View me permettrait même de dater la prise de vues grâce à la voiture de Nicolas garée le long de la porte jaune du garage démontée. C'était il y a un. Le mur mitoyen était encore rose et la peinture orange n'avait pas encore inondé de soleil notre portion de rue. Sur la photo ci-dessus (Pages blanches), on voit très bien la maison de Caroline en travaux, les toits des voisins et les arbres que nous faisons tous pousser dès qu'il y a la moindre place !


Rappelant l'orange de l'enceinte côté rue, le mur repeint donne une lumière extraordinaire en repoussant les limites du jardin. Tout cet orange est comme un nez de clown au milieu de la figure du quartier. Les abeilles butinent les fleurs de l'églantier. Les bambous noirs n'en finissent pas de grandir, tranchant avec l'aridité du jardin d'à côté dont le propriétaire avait mystérieusement rasé les haies qui nous en isolaient pourtant agréablement... J'étais assez en colère lorsqu'il coupa l'immense peuplier où nichait et perchait toute une volière bigarrée. Ces lignes célèbrent simplement ma joie à regarder le mur vif où l'ombre du soir apporte un peu de contraste à nos perspectives d'avenir.

jeudi 21 mai 2009

Carapaces


Nous terminions le mixage de Ciné-Romand que Françoise avait présenté en novembre dernier au Centre Pompidou dans une forme inachevée qu'on appelle un ours. À l'heure de la pause, Igor me montre un insecte dont nous ignorons le nom. En découvrant la photographie sur l'écran, nous apercevons ma silhouette qui se reflète sur les élytres. Je crois même y reconnaître les traits de mon visage...


Comme devant n'importe quel animal, je peux rester des heures à le regarder avancer, faire sa toilette, manger, disparaître... Il en est ainsi des paysages comme des visages et des corps. On ne se lasse pas de les admirer. La pause est salutaire. Le jardin pousse à vue d'œil. Je lève le nez pour voir trois soleils, celui qui se réfléchit dans les deux derniers murs récemment repeints en orange et Sun Sun qui me sourit depuis sa fenêtre. Nous habitons les uns pour les autres dans des maisons de poupées.

mardi 5 mai 2009

Contre-champs


Je résume parce que j'ai effacé le long billet que je viens d'écrire en me trompant de bouton. Cela ne m'arrive pas très souvent, mais c'est encore une fois de trop !
Contre-champ géographique. La vue de Paris depuis la terrasse qui surplombe l'appartement de ma mère, route de la Reine à Boulogne-Billancourt, fait référence à notre visite de l'atelier du Corbusier en juillet 2007. On l'apercevra au loin en bordure gauche du cadre, tandis que se découpent le Front de Seine et la Tour Eiffel, indémodable, et que l'on voit les contreforts du Parc des Princes où nous jouions au foot pendant les cours de gym, quand je ne pouvais m'y soustraire. Je racontais alors l'histoire de cette terrasse, lieu de nos festivités psychédéliques du temps du lycée...
Contre-champ historique. Passé chez ma mère récupérer des "vieux papiers" dont elle souhaitait se débarrasser. Les posters fluorescents de ma chambre d'adolescent ont été parfaitement conservés en haut de la penderie. Je n'ai pas encore ouvert le carton de diplômes, collection impressionnante de rouleaux, de mon grand-oncle maternel Édouard Salomon, mais j'ai épluché tout le dossier de déportation de mon grand-père paternel, Gaston Birgé. Tout y est. Je lis un témoignage : Monsieur Birgé Gaston a été arrêté par la Gestapo le 12 juin 1942, dans son bureau, 1 quai Félix Faure à Angers. Il a été ensuite emmené à la Prison d'Angers (où il est resté 80 jours) puis au camp de Drancy (séjour : 1 année environ). Il est parti après pour le camp d'Auschwitz, vers le 2 ou 3 septembre 1943 (où il est passé à la chambre à gaz). Mon oncle Roger, le jeune frère de mon père, écrit : Angers (prison) du 12 juin 1942 au 2 septembre 1942. Camp de Monts (près de Tours) jusqu'au 5 ou 6 septembre. Drancy (Seine) jusqu'au 2 ou 3 septembre 1943 (matricule 30043). Weimar (camp) jusqu'à fin juin 1944. Les informations se contredisent sur le lieu de son exécution : Auschwitz est en Pologne, le camp de Weimar est celui de Buchenwald (version officielle). Cyprienne Gravier, sa secrétaire, très proche de lui avant qu'il n'épouse Odette Lévy en secondes noces et à nouveau après cela, précise : J'étais dans son bureau à prendre du courrier, vers 11 heures du matin, lorsque deux agents de la Gestapo sont entrés, l'ont interrogé et ensuite emmené. L'arrestation de Monsieur Birgé, directeur de la Compagnie d'Électricité d'Angers, en tant qu'Israélite, a été provoquée par une dénonciation faite par un nommé R.Vaudeschamps, chef de la Subdivision d'Angers du Mouvement Social Révolutionnaire, à la solde de la Gestapo.
J'apprends aussi que mon grand-père Gaston, après la mort de ma grand-mère Blanche lorsque mon père avait trois ans, s'est remarié avec Odette (pupille de la nation) en 1925 pour en divorcer en 1934... En ce qui concerne l'appartement, il est dit que : "il n'avait pas été posé de scellés. Rien n'a pu être mis à l'abri. Après avoir occupé l'appartement, les Allemands ont déménagé beaucoup de choses, dont les meubles..." Parmi les photocopies, l'arrestation de mon père le 2 juin 1944 vers 10 heures du matin à son bureau 104 avenue des Champs Élysées par deux agents de la Gestapo, déporté le 15 août, et avec à la date de libération : "évadé des trains de France". Ces informations me parviennent de manière surprenante au moment où je retrouve mon cousin Serge et qu'il décide d'esquisser notre arbre généalogique, mais ça c'est une autre histoire...