Jean-Jacques Birgé

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mercredi 27 janvier 2010

Grand-Papa et Grand-Maman


Oublier le client pénible que je ne connais pas et qui me prend pour de la terre glaise. Éviter de continuer à penser au travail même si les cordes pour Sun Sun Yip, les pages des Éditions volumiques ou les radiophonies de Mascarade me font sauter du lit ce matin. Hier soir nous avons regardé l'admirable Angel de Lubitsch avec Marlene Dietrich où les dialogues sont en permanence déplacés d'un personnage à l'autre, plus une géniale utilisation du hors-champ, et puis je me suis réfugié dans le passé en ravivant mes souvenirs.
Apercevant les deux cadres sur une étagère de ma tante Arlette je n'ai pas reconnu mes grands-parents. Avais-je seulement jamais vu cette photo prise à L'Isle-Adam à la fin des années 20 alors qu'ils étaient encore jeunes avec leur fille aînée à leurs côtés ? La naissance de ma mère, qui ne porte aucun intérêt au passé, ni au futur d'ailleurs, réduisant ainsi la conversation aux sujets d'actualité, suivrait probablement de peu ces portraits de famille. Il n'y a presqu'aucune trace généalogique dans ses placards. Sur les images mon grand-père, pas encore chauve, porte la moustache et ma grand-mère, si elle a perdu sa taille de guêpe, n'est pas encore la grosse dame de mon enfance qui portait chapeau avec épingles. La bonhommie de Roland, la clope au bec, contraste avec le sourire forcé de Madeleine. Sur les rares photos que j'ai faites de Grand-Maman, elle tire la langue. Papa, qui n'avait pas eu de mère et dont le père n'était pas revenu d'Auschwitz, les appelait Papa et Maman, ce qui ne l'empêchait pas de se chamailler avec Grand-Papa, gaulliste fidèle. Ma grand-mère, qui nous gardait le jeudi, se plaignait qu'avec mon taquin de cousin nous la fatiguions. Je revois Serge me promener en courant avenue Constant Coquelin avec la poussette en osier qui servait au marché ou lors de nos excursions au cinéma La Pagode. Lorsque Grand-Maman se réveillait de sa sieste, nous avions le droit à un bonbon, grande boîte ronde en métal cachée dans l'armoire au milieu des draps ou à une pastille Vichy dans la bonbonnière posée sur sa table de nuit. Plus tard j'aurai coutume de l'appeler pour lui annoncer le résultat de mes classements scolaires. Ses joues tendres rappelaient la guimauve et une odeur de poudre de riz s'envolait lorsque nous l'embrassions. Les deux photographies me font l'effet d'une découverte archéologique. J'y cherche la réponse aux énigmes de la famille, feuilletant mes souvenirs comme les pages jaunies d'un livre qui s'écrit paradoxalement au fur et à mesure que je grandis.

samedi 23 janvier 2010

Happy End ?


Je ne sens plus mon pied gauche et je prends le droit. Tout s'arrange toujours avec un peu de patience, mais je m'inquiète facilement ! Le colis UPS est finalement arrivé à bon port après cinq jours de galère à ramer contre vents et marées. Vingt coups de fil, une affaire de sous-traitants, cela n'empêche qu'UPS prend l'eau et que je ne leur confierai jamais rien de mon côté. DHL et Fedex s'en frottent les nageoires... Au rayon de la mauvaise foi, la comptabilité aurait finalement envoyé le chèque. Je scrute l'horizon postal armé de ma paire de clefs... Les durées élastiques qu'implique une équipe de graphistes et développeurs me font reprendre la musique déjà enregistrée pour la troisième fois, mais je trouve de nouvelles idées dont je ne suis pas peu fier et qui, j'espère, emporteront tous les suffrages. Je trouve des solutions, l'une après l'autre, mais elles se tuilent comme un toit d'ardoises à m'en rendre cacahuète... Machiavel mis en ligne hier fait déjà des heureux... J'ai commencé à numériser mes radiophonies des années 70 pour recyclage en mashup plunderphonics... Je vais enfin pouvoir penser à la musique pour l'impossible objet en 3D de Sun Sun Yip avec le frein, contrebasse électrique à tension variable, que Bernard a construit il y a près de quarante ans. Pour cette pièce de 17 minutes toute en harmoniques et rémanences électroniques, je lui fais traverser l'Eventide H3000 avec un effet que j'ai programmé... Il ne faut pas crier trop vite victoire, j'ai accepté de faire une pub pour une bouchée de pain, histoire de faire plaisir, et j'en suis déjà à la troisième version. Les clients ne savent pas ce qu'ils veulent et ils fantasment, on peut refaire cinquante versions différentes sans ne jamais les satisfaire, ce qui explique pourquoi les tarifs sont élevés. Le problème, c'est qu'au bout du compte on ne sait plus pourquoi on est là, et le résultat sombre dans le n'importe quoi. Étienne Auger me répétait récemment : "On commence par donner le meilleur de soi-même et l'on finit par obtenir le pire des autres !". Mais une solution se profile, à condition que j'y passe tout le week-end évidemment...
Pour me remonter le moral et signe que ma santé s'améliore, je me délecte de crabe cru en saumure et d'abats laqués accompagnés de riz blanc dont je rappelle la recette : 1/3 de riz thaï long parfumé, 1/3 de riz rond japonais, 1/3 de riz gluant, de l'eau à peine une phalange au-dessus, à ébullition baisser le feu et couvrir dix minutes, hors feu remuer et attendre un peu avant de servir. Simple comme bonjour ! Pour le reste je passe aux Quatre Saisons 12 rue de Belleville, un magasin tout en longueur avec dans le fond un poissonnier, des légumes bizarres et tout ce qui est nécessaire au dépaysement. J'en avais besoin.

jeudi 21 janvier 2010

Le bureau des pleurs


J'aurais bien aimé écrire un article rigolo ou évoquer les films d'Albert Dupontel dont nous venons de voir le court-métrage et ses trois premiers longs métrages, mais j'ai du mal à me concentrer avec les tracas qui m'occupent depuis une semaine.
Tout a commencé par un impayé. Nous aurions dû toucher le solde de notre dernier spectacle à l'issue de la dernière représentation, fin décembre, mais on nous apprend ce soir-là que les chèques sont toujours postés pour le 10 de chaque mois. C'est pourtant notre client qui a rédigé les termes du contrat ! Comme je n'ai pas de nouvelles le 12, je tente de joindre la responsable qui est partie en vacances jusqu'au mois prochain. Qu'importe, il suffit de s'adresser à la comptabilité qui, tiens tiens, ne retrouve pas notre dossier. Depuis sa villégiature, notre correspondante a la gentillesse de nous rappeler, mais c'est pour nous annoncer que le chèque est parti le 4 et qu'il a été encaissé. Vérifications, suspicions, enquête. La comptabilité revient sur ses allégations en démentant l'encaissement et réclame une lettre de désistement de ma part. J'insiste pour recevoir un accusé de réception de cette missive, deux jours de plus ! Il faudra encore attendre je ne sais combien de temps pour que l'on nous envoie un "second" chèque. Ce sont déjà trois semaines gagnées pour notre débiteur !
Au bureau des pleurs, j'ajoute que je travaille sans contrat depuis trois mois sur un autre projet pour lequel j'ai peu de retour bien que des bruits circulent de la satisfaction qu'apporte ma musique. Je dois composer une nouvelle partition par manque de précision de la partie adverse alors que j'ai accepté un prix d'ami. Les fantasmes de mes interlocuteurs sont tels que je reste exceptionnellement bloqué devant la tâche. Il n'y a pas de situation plus démobilisante que la sensation que mon travail ne plaira pas. A contrario il n'est pas de meilleure exhortation à l'excellence qu'un environnement serein où je peux donner libre cours à mon imagination sans me poser d'autres questions que celles relatives à l'œuvre qui se construit.
Les délires kafkaïens d'UPS n'arrangent pas les choses. Bloqué en vain lundi, je reçois un message m'informant que je vais recevoir une carte postale parce que mon nom n'est pas précisé pour la livraison !!! Il faut 48 heures pour reprogrammer un nouveau passage, et rebelote, je reste aussi penaud mercredi malgré les promesses qui m'ont été faites. N'envoyez jamais rien par UPS, c'est chaque fois une énorme galère. Alors, que nous réserve aujourd'hui ? J'espère mieux commencer la journée qu'hier matin où j'ai heurté mon petit orteil pour la énième fois. Cela va pourtant déjà mieux de l'avoir écrit, et pardonnez si je vous barbe, mais tout cela flatte si bien mon côté obsessionnel.
Heureusement, j'ai composé un truc "world" assez monstrueux pour un projet post-colonialiste que nous essayons de sortir des ornières. Je continue à m'entendre à merveille avec Antoine qui planche sur le nouvel objet communicant de la sympathique équipe qui a inventé Nabaztag, ainsi que sur notre nouveau spectacle intitulé Mascarade... Étienne Auger vient de terminer la page web consacrée à la mise en ligne de notre scratch vidéo interactif Machiavel, j'en parle bientôt, promis... Nicolas est trop occupé pour attaquer le graphisme de mon nouveau site, mais je compte sur lui à la prochaine éclaircie ! J'ai donc enregistré hier l'introduction générale de 2025 à cloche-pied. La musique arrache bien. Ça décape. Monter le son à tue-tête me fait l'effet d'une purge intellectuelle.
Quant au cas Dupontel, sorte de Keaton contemporain qui aurait décidé de faire la peau des cinémas français et américain réunis par leurs tics en toc, il mériterait mieux qu'une conclusion. C'est drôle, intelligent, incisif, original, voire cinématographique, et cela fait oublier les journées de merde. Nous n'avons pas vu le dernier qui vient de sortir, Le vilain, mais de Bernie à Enfermés dehors en passant par Le créateur c'est de mieux en mieux. La fidélité d'une équipe montre qu'une aventure est aussi marquée par l'ambiance chaleureuse qui l'anime. Me viennent à l'esprit Cassavettes, Vecchiali, Lelouch, Straub et Huillet, Fassbinder, Sorrentino... Ici on repère Boukhrief dans la garde rapprochée (Dupontel joue le rôle principal de l'excellent Le convoyeur), plus Terry Gilliam et Terry Jones en guest stars ! Il y a une vie du cinéma après que les lumières se soient rallumées.

mardi 19 janvier 2010

Adhérez aux associations d'idées


Je commençais le billet de dimanche par "Deux couples de mes amis l'ont échappé belle". Hier, sans m'en apercevoir, je chroniquai le nouvel album d'Hélène Sage intitulé "Échappée belle". Ce genre de coïncidence étant quasi quotidien, je suis surpris que mon inconscient s'amuse à chercher des liens, des rimes, des correspondances de couleurs d'un article à l'autre. Est-ce le désir de faire œuvre ou la rémanence des sujets qui m'occupent ? Lorsqu'il n'y a pas de lien direct avec le précédent, il suffit de remonter à celui d'avant pour vérifier le mécanisme. Les rapprochements dessinent des périodes, figurant des chansons avec des interludes, jouant avec les mots ou les images comme la comptine dont chaque mot commence par la dernière syllabe du précédent, j'en ai marre, marabout, bout d'ficelle, selle de cheval, cheval de course... ou comme le shiritori japonais... Dans le cas de mon feuilleton, cela s'explique très bien puisque j'en joue consciemment, mais pour le reste je me surprends moi-même. À ce propos j'ai préféré laisser s'écouler un peu de temps avant de reprendre l'écriture des seize derniers chapitres de ma fiction commencée le 9 août 2009, souhaitant changer de ton pour le dernier tiers. Si me relire ou indiquer des liens hypertexte est laborieux, écrire est une activité presque automatique qui fait appel à une mémoire brumeuse laissant la place aux images poétiques, à l'enthousiasme, à la colère et à la multiplication des coïncidences. Elles viennent se glisser comme des ombres bienveillantes sur une routine que j'espère naïvement renouveler chaque jour.

samedi 16 janvier 2010

Dîner entre amateurs de piments confits


Le gigot est toujours trop cuit à mon goût. La majorité des convives le préfèrent à point ou, au mieux, rosé. Je reproduis probablement l'habitude de mon père qui mangeait sa viande bleue. Paralysé suite aux mauvais traitements infligés par ses geôliers allemands, il s'était rétabli grâce à sa cousine Suzon qui l'avait conduit en brouette aux abattoirs de Sermaize, tous les matins pendant six mois, pour ingurgiter deux litres de sang frais. Lors de son évasion, il ne pesait plus que trente-sept kilos ! Alors que ma mère n'a jamais pu avaler une viande où il restait l'ombre d'un filet de sang, ma sœur et moi avons adopté le goût du cru.
Les recettes du gigot d'agneau indiquent un temps de cuisson beaucoup trop long ; s'il ne tenait qu'à moi, dix minutes par livre suffiraient. En tirant jusqu'à un quart d'heure, l'agneau devient tout gris. Même très cuit, je me délecte de son parfum grisant. Cette fois, j'ai piqué sa chair de gousses d'ail et de brins de romarin cueillis dans le jardin après l'avoir badigeonné du miel des ruches de Jean-Claude, saupoudré de sel fumé et poivré. Aucune matière grasse n'est nécessaire, mais j'arrose régulièrement la viande d'eau pour faire du jus. J'avais choisi de l'accompagner de quinoa rouge, de fèves, de fonds d'artichauts cuits à la vapeur de romarin, j'en avais coupé un peu trop, et je proposai une sauce à la menthe vinaigrée rapportée de Londres. Pour ce repas simple, à savoir sans extravagance, Françoise avait servi une délicieuse crème de potiron en entrée, Tina avait confectionné un onctueux Mont-Blanc à la noix de coco, Olivia avait remonté une exceptionnelle huile homonyme de chez sa maman dans le Lubéron, Stéphane souriait, Sacha et Karine s'étaient occupés du fromage et du pain en passant par la rue de Crimée, parfaits comme à leur habitude.


Ils avaient également apporté des piments végétariens confits à se damner. Leur côté corsé est très doux, laissant les arômes vous envahir comme un génie jaillissant de sa lampe merveilleuse. Si le dîner était simple, on remarquera qu'il n'exclut pas les superlatifs. Les couleurs des nappes confectionnées par Olivia à partir de tissu d'ameublement s'harmonisaient avec les mets partagés. Les sourires d'Antonin et Nadja, occupés au premier étage par Kié la petite peste et Mario Galaxy, laissaient planer une grande tendresse sur la soirée. J'en avais bien besoin après les contrariétés des deux derniers jours. Chaque fois qu'intervient un conflit professionnel relatif à l'intendance je suis incapable de travailler. Tout est finalement rentré dans l'ordre, un joyeux désordre plus propre à la création, dès lors que le mystère reprend ses droits. Conclusion, il faut que je revois tout ce que j'ai enregistré depuis quarante huit heures avec une oreille critique. J'avais beaucoup sifflé. Mais quand pourrai-je souffler ? Ce n'est pas joué. Ni même jouer...

jeudi 14 janvier 2010

Électrocution au révolver


Bernard Vitet se promène toujours avec de drôles de briquets qu'il achète à une Chinoise de son quartier. Il ne craint pas qu'un convive les embarque par inattention. Ce sont souvent des chalumeaux qui permettent d'orienter la flamme horizontalement. L'engin qu'il tient à la main pendant qu'il discute avec Benoît Delbecq est particulièrement pervers. Si l'on actionne la gâchette on reçoit une décharge électrique terriblement puissante. Le choc semble aussi fort que lorsque l'on touche du 220 volts. Pour allumer ses cigarettes, qu'il enchaîne les unes sur les autres malgré ses poumons fragiles, il doit agir sur le chien. L'atmosphère est enfumée. Fut un temps où nous travaillions quotidiennement ensemble avec Francis Gorgé. L'odeur de ses blondes court-circuitaient celle des Bastos de Bernard, mais à la fin de la journée le studio était envahi d'un nuage de poison. Je devais aérer pendant des heures après leur départ et j'avais fini par installer un avaleur de fumée faisant également office d'ionisateur. Aujourd'hui le moindre mégot empuantit l'espace clos et je dois vider les cendriers au fur et à mesure pour ne pas me sentir oppressé. Nous ne sommes plus habitués. L'atmosphère du salon est moins confinée, mais Françoise fait des courants d'air à nous faire attraper la crève.


Après le dîner, Benoît nous fait écouter son nouvel album en quartet avec le trompettiste norvégien Arve Henriksen, le batteur Lars Juul et son vieux complice Steve Argüelles trafiquant les sons aux commandes du logiciel Usine et de son filtre Sherman. Ce Way Below the Surface des Poolplayers est coolissime, nous attirant vers les grands fonds où la pesanteur est un vague souvenir. Je me sens plus proche de la musique de Benoît quand il prépare son piano que lorsqu'il en joue "nature". Le Bösendorfer du studio de La Mise en Circuit sonne alors comme un orchestre. J'apprécie toujours son élégance et le raffinement de son jeu tout en nuances, plus varié et évidemment mieux mis en valeur sur son nouvel album solo, The Civitella Project, également produit chez Songlines.
Nous réécoutons aussi Machiavel sur lequel nous jouons tous les trois. Le disque d'Un Drame Musical Instantané a été enregistré en 1998. Déjà douze ans ! Benoît figure au sampleur et au synthé sur le premier morceau Night Knight avec Bernard à la trompette, Steve à la batterie et Philippe Deschepper à la guitare. Je produis les nappes de cordes et introduis pour la première fois du Theremin dans un morceau. Il joue aussi sur L'aiguille creuse, toujours avec Bernard, mais cette fois je me sers d'un processeur vocal et DJ Nem scratche remarquablement ses platines. Le disque a beau rassembler des pièces que nous avons composées Bernard, Francis et moi de 1980 à 1982, des remix d'Agnès Desnos, Étienne Auger, Luigee Trademarq et Steve, un faux vieux morceau avec le trombone Yves Robert, le puzzling de 3/3 par 1/2 où nous avions découpé trois disques noirs du Drame en trois morceaux égaux comme les parts d'une tarte, puis recollé trois tiers différents ensemble sur la platine du tourne-disques, et mon préféré, Crimes parfaits, avec la radiophonie de centaines d'échantillons que l'on appellerait aujourd'hui "plunderphonics", l'album, très électro, est étonnamment homogène. Antoine Schmitt vient de réaliser l'adaptation pour Mac et PC de la partie CD-Rom de Machiavel qui ne tournait plus sur les nouvelles machines et qui sera bientôt téléchargeable gratuitement dès qu'Étienne aura terminé la mise en page du site Internet qui lui sera dédié.

lundi 4 janvier 2010

Boum au matin


Ce matin nous avons été réveillés par une explosion, courte, sèche. Le front polaire qui nous fait greloter interdisant les orages, j'ai pensé au gaz. C'est déjà moins brutal que le jour où une bombe m'a fait sauter en l'air à cinq heures du matin. J'avais pensé que ça y était : à force de jouer avec le feu, ils avaient réussi ! C'était il y a trente ans, j'habitais rue de l'Espérance à côté d'un café dont la vitrine venait d'être pulvérisée par quelque règlement de comptes, mais nos parents nous ayant élevés en nous répétant qu'ils n'auraient peut-être pas dû faire d'enfants à l'ère de la bombe atomique, j'ai attendu un instant la lumière blanche et la brûlure de la fatalité. Le nucléaire ne provoque plus les mêmes peurs. Nous avons jusqu'ici survécu. Les explosions sont devenues banales. On ne lira probablement rien dans la presse et le chat continuera à dormir à mes pieds sur la couette.
Je me demande pourquoi il choisit cette place, réduisant mon espace de sommeil en m'obligeant à des positions obliques ou en chien de fusil. Le coin du lit est le plus proche du radiateur, mais nous l'éteignons la nuit et entrouvrons la fenêtre, ce qui explique pourquoi nous avons entendu clairement la déflagration. Ayant laborieusement œuvré avant la naissance de l'aube - l'aube précède l'aurore - je retrouve systématiquement Scotch allongé de tout son long sur le ventre de Françoise. Il ne vient jamais sur le mien qui a pourtant perdu son bombement excessif pas plus qu'il ne se couche aux pieds de ma compagne dont la taille moindre offre un espace libre plus propice à l'extension du matou géant. Les croquettes diététiques semblent moins probantes que mon chrono-régime. J'ai perdu quatre kilos en deux mois, mais la panthère des neiges fait toujours ses huit et demi. Entre ses deux positions, il m'accompagne sagement pendant la rédaction de mon Blog, mais dès la dernière bouchée avalée, il remontera rejoindre Françoise, me laissant seul choisir le cliché qui illustrera ce billet. Passé sa mise en ligne, je me console en enfourchant mon vélo jusqu'à la boulangerie où m'attend un moelleux palmier qui me fait saliver tout le long du chemin...