Jean-Jacques Birgé

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mercredi 26 mai 2010

Ombres et lumière


Dehors gronde le tonnerre tandis que les glaçons tombent automatiquement dans le bac du congélateur. Les deux sons se confondent. Nous avons encore profité du jardin à déjeuner, mais les beaux jours auront été de courte durée. Sun Sun est allé chercher sa tronçonneuse avant qu'il pleuve et nous avons coupé le grand conifère mort qui nous protégeait depuis dix ans du voisin de derrière. Je ne sais pas quoi planter dans cet espace à l'ombre alors que nous aurions justement besoin de quelque chose qui grimpe et absorbe les sons. Il va falloir trouver une solution. En attendant la coupe produit un carré de lumière. Pourtant je préfère les sous-bois à la pelouse, surtout à Paris ! Sur le mur, la vigne, qui ne donne plus de raisin depuis plusieurs années à force d'être asphyxiée par les autres plantes et leurs ombres, dessine un visage. Le nez est trop petit pour être celui d'Hitchcock, aussi opterais-je plutôt pour Léon-la-Terreur. Chaque fois qu'un arbre meurt, je suis déprimé. Le couper me rend coupable à mon tour. Pourquoi n'ai-je pas su le sauver ? Je vibre en sympathie avec ce qui pousse. Avant qu'il ne dessèche, ses épines étaient si douces que je pouvais m'en badigeonner le visage en l'enserrant dans mes bras. Son volume respirait tel un poumon élastique et son parfum inspirait une délicate euphorie. Il me faut bien cela pour préserver mon zen quand s'ourdissent d'assassins complots dont les retombées nous éclaboussent malgré nous et que les retards s'ajoutent les uns aux autres jusqu'à former un monticule de points d'interrogation inextricables. À côtoyer des entreprises j'ai parfois l'impression de vivre L'argent des autres de Christian de Chalonge. J'attends patiemment que les nœuds se défassent ou que de nouveaux navires accostent à mon quai. Je n'ai même pas besoin de regarder l'horizon, j'attends que chantent les sirènes à leur approche.

vendredi 7 mai 2010

L'influence des études


Sur la chemise Supralux je décrypte, effacé par le temps, Love is You, Light Show H + Dagon, Berthoulet (Red Noise + Planetarium), Epimanondas, mais à l'intérieur, du même stylo plume, reposent six dissertations de philosophie d'octobre 1969 à mai 1970, plus deux d'anglais et une quantité d'équations mathématiques qui ne me disent plus rien aujourd'hui. Si la plupart ressemblent à des pense-bête, alignement de sinus, cosinus, tangentes et logarithmes, j'arrive seulement à déchiffrer les calculs de surfaces et volumes des cônes, pyramides et sphères. La même écriture enfantine suit laborieusement les lignes des carreaux millimétrés, collant à la ligne rouge de la marge comme des pattes d'insectes sur un papier tue-mouche. Toutes les dissertations respirent mai 68 tant dans leur énoncé que par les réponses que j'y apporte. Les trois premières pages étaient chronométrées, moins de cinq minutes pour décrire la philosophie de Nietzsche ! Ma mère raconte que j'étais rentré à la maison en reprochant à mes parents de ne m'avoir jamais parlé de lui. J'y aborde essentiellement le danger des interprétations, en particulier par les nazis, insistant sur le désir de Nietzsche que les hommes s'interrogent continuellement, qu'ils remettent en permanence tout en question, que les hommes philosophent ! En les lisant ébahi, les dissertations naïves m'apparaissent comme le terreau où pousseront toutes mes idées à venir, justifiant jusqu'à ma quotidienne contribution. Au début de mes années de lycée, ma mère faisait le travail à ma place. Je me souviens pourtant de ma première composition réalisée en classe : "Birgé, premier, votre style habituel !" Ma mère n'était pas peu fière d'avoir passé le relais au fiston. En Terminale, j'avais depuis longtemps acquis mon autonomie et m'opposais parfois à la morale parentale, comme au moment de la guerre du Sinaï ou par mes choix politiques nettement plus radicaux que les leurs. Pendant le Secondaire, mes notes n'étaient plus aussi brillantes. J'obtins tout de même mon Bac C, que je repasserai deux fois, persuadé que la vraie vie est ailleurs, avec un 2 en maths et 5 en physique. Il fallait que mes notes de français, de philo, d'anglais et de gymnastique soient sacrément bonnes !
L'énoncé des différents devoirs en dit long sur l'époque : D'où vient, selon vous, le malaise de notre civilisation ? - Le travail est-il une nécessité, une contrainte ou une obligation ? - Réforme et révolution. - La violence. - Expliquez et commentez cette affirmation : "On peut être bourgeois sans rien posséder et ne pas l'être en possédant. L'état de bourgeoisie est un genre de vie et une manière de penser." - As a student, what will freedom mean to you? J'y fustige les systèmes capitalistes, privé ou d'État, le pouvoir et l'autorité, l'abrutissement programmé des masses, les modèles pernicieux que la société nous suggère, allant jusqu'à justifier certaines formes de violence que je nomme "contre-violence", tout pacifiste que j'étais. J'éventualise le travail dans la joie, utopie réalisée à mon petit niveau. Je rappelle l'historique des événements de mai en me trompant sur la révolution qui ne fut que de mœurs... Pourtant là aussi j'en adopterai pratiquement les principes : "c'est quand l'extraordinaire devient quotidien" !

lundi 3 mai 2010

C'est par où la sortie ?


7 jours sur 7, le blog. Pas seulement. Le boulot, on ne va pas se plaindre. La vie, c'est bon. Faire à manger, autant que ce soit bon. Se laver, une pause. Se raser, la barbe. S'habiller, tard. Répondre au courrier, inflationniste. Administration, inévitable. Téléphone, en cascade. Les déplacements, minimum. Nourrir le chat, pas trop tôt. Etc. J'appelle maman, je ne l'ai pas vue depuis des semaines, j'appelle Bernard, c'est devenu difficile, j'appelle du bain, je souffle un peu, je sors avant qu'il ne soit froid, et je tape, tape, tape, tape. Impossible de tout raconter, en tout cas pas ici. Je ne veux choquer personne. Tours et détours. Mes jours et mes nuits sont bien remplis. Des écrans partout. Je cherche une porte de sortie. Sans compter sur mes doigts, le planning affiche complet jusqu'à la fin de l'année. La décision de m'abstraire un mois devient vitale. Janvier, la Birmanie ? Il y a trois ans nous étions partis au Laos. Sans tout ça. Juste Françoise. D'ici là, voir les amis. S'organiser pour ne pas travailler. Comment s'y prendre sans tomber malade. Il faut inventer une nouvelle gymnastique. Dormir très peu est une bonne combine, mais les journées n'ont que vingt-quatre heures. C'est ce qu'on dit. Les visites, sympa. Le soir, je m'endors devant le film. Absurde. À l'aube, je m'allonge pour lire. Détente. Apprendre. S'exercer. Éprouver. Répondre. Sourire. Autant que possible. Pleurer. Pas trop. Rire. Jamais assez. Aimer. Beaucoup. Travailler. Travailler du ciboulot. Inventer. Rêver. Et voilà, ça recommence. Pas moyen de se reposer.