Jean-Jacques Birgé

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vendredi 30 septembre 2011

Le salaire de l'amour


La séance diapo est déprimante. Je vois défiler les morts sur mon scanner. Mon père, mon oncle Gilbert, mes grands parents... La photo de 1965 avec ma sœur devrait être plus réjouissante. Nous sortons de la distribution des prix des lycées Claude Bernard et La Fontaine. Pourtant quelque chose me fait froid dans le dos. En ce temps-là nous recevions des livres pour les 1er et 2ème Prix de chaque matière, et un grand livre illustré pour celui d'Excellence ou d'Honneur. Agnès et moi faisions la fierté de nos parents. Il est midi. J'ai recadré la scène pour que l'on puisse deviner nos minois. Je porte un costume gris, une cravate, des mocassins et je fronce les yeux à cause du soleil. Ma petite sœur porte des gants et des chaussettes blanches. J'ai longtemps cru que cela avait été une époque radieuse. Avec le recul il me semble que si elle fut formatrice elle représente pour moi un véritable cauchemar dont je ne me réveillerai que quarante ans plus tard.


Le cadre exact d'abord. Zoom arrière. Mon père avait dû chercher le soleil pour nous auréoler de lumière dans le "jardin" du HLM où la seule nature était cette herbe rase et les peupliers qui donnaient leur nom à la rue. Nous habitions au quatrième étage avec le balcon de la salle à manger qui débordait sur le vide et une loggia le long de la chambre de ma sœur et la mienne comme celle en amorce au-dessus de nos têtes. Deux ans auparavant nous partagions la même avec des lits gigognes qu'il fallait déplier chaque soir.
Maintenant que je sais que je n'ai été bon élève que pour attirer la tendresse de ma mère qui ne l'exprimait jamais physiquement, je comprends que j'ai ramé pendant dix ans et pourquoi mes études m'apparurent si scolaires. Les responsabilités précoces avaient fait de moi un inquiet, mon souci de plaire m'apprit le volontarisme et l'utilité de se distinguer. Trois ans plus tard je ferai éclater ce carcan et savourerai que la vraie vie soit ailleurs. Personne ne s'en apercevrait avant que je ne redouble ma Terminale. L'année suivante je passerai le concours de l'Idhec, encore une fois pour faire plaisir à ma mère. Même si c'était pour une mauvaise raison, je dois reconnaître que c'est là que j'ai commencé à savoir qui j'étais vraiment, un rêveur qui a besoin de donner corps à ses rêves. Je lui dois forcément une fière chandelle.
Devenu père je ne pus jamais me résoudre à mettre ma fille sous pression comme j'avais vécu ma propre adolescence. Est-ce que cela a changé quoi que soit pour elle ? Je ne pense pas. La société ne fait rien pour que cela se passe intelligemment. Longtemps j'invoquai cet argument pour ne pas faire d'enfant. Ne pas lui faire subir ce que j'avais vécu. Et en effet cela a probablement été pire pour elle que pour moi. Aujourd'hui elle aussi fait ce qui lui plaît. Mais je compatis avec tous les mômes qui suivent des études en dépit du bon sens. À cet âge on n'a pas le choix. Sauf celui de s'accrocher à ses rêves.

mardi 20 septembre 2011

Mon Journal en 75 volumes (1971-2005)


La veille j'étais resté plongé dans mes archives photographiques. Si interroger le passé fait resurgir des histoires enterrées et réveille quelques tristesses, les rêves d'enfant ne se sont jamais dissipés. Ils ont pris corps. Désirant dater les concerts de Lard Free au Gibus et au Bus Palladium auxquels j'avais participé avec Gilbert Artman, Richard Pinhas et un claviériste nommé Peter, j'ai ouvert mon Journal de 1975. Surprise de découvrir qu'il était quotidiennement annoté, activités, pensées, poèmes, partitions, même la musique que j'écoutais... J'avais tenu un diary en 1964 en Angleterre, un autre aux États-Unis en 1965, et conservé quelques bandes dessinées maladroites plus anciennes, mais la première page date de l'été 1971...


À gauche une image, à droite un poème ou une chanson. J'appuie sur le bouton de l'appareil. Il avait d'abord été le Journal de notre communauté. Nous l'avions commencé en quittant nos parents. Antoine et Michaëla l'illustrèrent, comme Francis, Philippe ou Alexandre. J'y avais collé des lettres dans leurs enveloppes, étalé mes états d'âme. Je tourne les pages. La seconde arbore encore un dessin d'Antoine Guerrero dont les œuvres coloraient notre light-show de son imaginaire, entre science-fiction et heroïque-fantaisie...


De 1971 à 2005 j'ai rempli 75 volumes de taille et d'épaisseur fort diverses. Les poèmes et les humeurs ont progressivement laissé la place au travail, feuilles de mixage, liste de matériel à emporter, brouillons de textes théoriques, et quelques récits de voyage. Il était plus sûr d'écrire dans un cahier que sur des feuilles volantes qui, inclassables, s'envolent facilement. Les éléments correspondant à chaque œuvre sont rangés à part, dans de grandes enveloppes où les titres sont griffonnés au feutre, comme les impôts, les feuilles de salaire et les factures sont classés par année. Je ne m'en étais pas aperçu, mais le dernier cahier date de l'année où j'ai commencé ce blog dont ce billet est le 2134ème.