Jean-Jacques Birgé

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vendredi 12 octobre 2012

Prendre les voiles ?


Coups de fil et administration m'empêchent de composer. Je suis vidé. Françoise prend des billets pour le sud, mais pas avant le nouvel an. Je sonne creux. Nicobuq me demande d'améliorer les sons de couvercle en métal pour Leonardo, pas de problème, la Machine à rêves prend forme. J'appelle le Palais pour enregistrer la salle des pas perdus. Nombre d'amis m'apprennent qu'ils n'auront plus un sou à la fin du mois. Je compte mes billes. Le Sénat autorise la ratification du projet de loi sur le traité budgétaire européen. Je me sens mal. Le gouvernement, prétendument de gauche, continuera évidemment de taxer le travail, mais pas le capital. Je me demande combien de temps ça va durer. Le patronat, les entreprises, les collectionneurs d'art ont gain de cause, pas le peuple. J'enrage. À défaut de faire la révolution là tout de suite, il faudrait pouvoir rêver. Je n'avais pas identifié la cane sur son nid lorsque j'ai photographié le bateau pirate.

jeudi 11 octobre 2012

Tendinites et mauvaises manières


Théâtre Mouffetard, 1978. Francis, Bernard et moi jouons dans la Compagnie Lubat. Ce soir-là je tiens le piano et réciproquement. C'est un contrat entre lui et moi. Il est droit, je suis un peu penché. Tandis que je frappe les touches, relevant la tête j'aperçois celles de trois autres musiciens de l'orchestre, Michel Portal, Bernard Lubat et Patrice Mestral, qui dépassent derrière le cadre, tous premiers Prix de conservatoire. Accoudés au-dessus du couvercle, ils regardent mes mains. Je flippe méchamment, pensant que je suis démasqué ; ils vont s'apercevoir de la supercherie, ma carrière va en prendre un coup. J'ai déjà évoqué ici le sentiment d'usurpation que ressentent souvent les autodidactes. Le concert se poursuit et, à son issue, le trio de virtuoses pour qui j'ai la plus haute estime vient me voir. Je n'en mène pas large. Michel, parlant pour les autres, me demande "où as-tu appris cette technique ?" Coup de théâtre. Je n'ose mentir et raconte que je n'en ai aucune, la preuve : j'en suis à ma troisième tendinite du bras gauche ! Cet épisode m'accordera évidemment ensuite un peu plus d'assurance...

J'ai arrêté le piano il y a longtemps, mais il m'arrive souvent de me servir d'un clavier pour imiter des instruments ou générer des sons électroniques. Depuis que j'ai fait l'acquisition du piano préparé de l'Ircam et de l'Array Mbira de SonicCouture j'ai probablement forcé la dose, et taper toute la journée à l'ordi n'arrange pas les choses. J'ai une douleur terrible au coude qui m'empêche de dormir. Où mettre le bras ? Hier notre masseuse chinoise a travaillé mon poignet du bout de mes doigts jusqu'à ma mâchoire. J'ai dégusté sec, espérant être remis d'aplomb d'ici le concert du 19 octobre au Pannonica de Nantes avec Vincent Segal et Antonin-Tri Hoang.

Les bonnes manières étaient le titre d'une série animée de Daphna Blancherie et Natacha Nisic en papier découpé (cf. illustration) dont j'avais fait la musique et les bruitages en 1993. Ici les mauvaises se rapportent à la façon gauche dont j'aborde parfois la vie. Je fais des efforts pour me corriger, en me prenant moi-même en charge ou en me faisant aider. En vieillissant on va certes de plus en plus mal, mais l'on apprend aussi à mieux gérer ses douleurs et ses contrariétés. Si l'on s'y prend correctement, la gestion prime sur les emmerdements. Ainsi, aujourd'hui, je me sens de mieux en mieux. C'est du travail. Il n'est hélas pas rémunéré, les heures passées ne sont pas prises en compte pour la CNAV (Caisse Nationale d'Assurance Vieillesse) où j'ai rendez-vous demain... Il y a quelque chose d'absurde et de merveilleux. Je trouve ça drôle.

mardi 9 octobre 2012

La Tour Eiffel à l'horizontale


Ma mère s'est fichue par terre dans son appartement. Plus moyen de se relever. Les pompiers. L'hôpital. On lui fait plein d'examens de la tête au pieds. Rien de cassé. Pas trace de la moindre araignée dans le plafond. Bizarres, ces machines ! Maman respire la santé. N'empêche qu'elle ne peut pas mettre un pied devant l'autre. Elle n'a jamais aimé marcher et elle en paye aujourd'hui les conséquences. Son lit d'hôpital donne sur le Parc de Saint-Cloud et surtout la Tour Eiffel. Pouvait-elle rêver mieux ? Elle a la même vue de sa chambre et de sa cuisine à Boulogne-Billancourt. Depuis qu'elle ne vit plus intra-muros à Paris, elle dit qu'elle est une déracinée. Là nous sommes à Sèvres où est conservé le mètre étalon. Ma mère a considérablement rapetissé avec l'âge, mais pas à ce point. C'était il y a une semaine. Les infirmières ont dû être contentes de voir partir "la patiente impatiente" comme elle s'est elle-même surnommée. Ma sœur lui a acheté un déambulateur pliant à deux roues avec siège escamotable. Il faut pousser les meubles, virer le tapis, laisser certaines portes ouvertes. À son âge et avec son caractère il faut une catastrophe pour qu'elle imagine changer ses habitudes. Elle a beau être misanthrope, ma mère représente un spécimen exemplaire de l'espèce humaine.

lundi 1 octobre 2012

Est-ce vraiment raisonnable ?


Des copains de mon beau-frère lui ont offert une guitare en bonbons pour son soixantième anniversaire. Ce n'est pas raisonnable, surtout avant le repas. Il n'y a pas touché, du moins jusqu'à notre départ, ma sœur ayant passé la semaine à préparer un buffet planétaire aux spécialités plus savoureuses les unes que les autres. Nous avions déjeuné légèrement afin de garder l'appétit pour son somptueux dîner. J'ai particulièrement adoré les brochettes de crevette à la noix de coco et à la mangue. Ma nièce nous confie en secret que son père se lève toutes les nuits pour manger des bonbons. Ce n'est pas raisonnable, d'autant que les cordes en réglisse produisent de l'hypertension dont il est légèrement atteint. Ce n'est pas raisonnable, pas plus que ma mie qui abuse du punch et s'achève au vin rouge, au demeurant excellent. Sommeil. Les jeunes commentent, les uns s'amusent de cette adolescence qui n'en finit pas, les autres trouvent rassurant que l'on continue toujours à faire des bêtises. Certains ne deviennent jamais sages, d'autres ont perdu depuis longtemps la fantaisie qui donne du sel à la vie. Est-ce vraiment une question d'âge ? Il en va ainsi de la manière de nous affubler, de nos propos en société, des risques que nous prenons dans notre travail ou dans la vie, de nos rêves prétendument inaccessibles, de notre résistance à la barbarie, de notre responsabilité, de la folie... Nous marchons sur une corde raide, testant notre souplesse pour voir jusqu'où on peut aller trop loin.