Jean-Jacques Birgé

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mercredi 30 mars 2016

La mémoire en rappel


La mémoire est fragile, constamment reconstruite au fur et à mesure que les informations s'accumulent dans notre ciboulot, figée à force de se polariser sur un détail ou volatile jusqu'à l'oubli total. Produit du présent, elle forge l'avenir sans aucune certitude du passé. Demandez à plusieurs témoins de reconstituer le moindre évènement après quelques années et il perdra toute véracité au profit d'un puzzle complémentaire ou sujet à d'inexplicables contradictions.
Hier j'écrivais ne pas me souvenir quand et comment j'avais rencontré la créatrice sonore Amandine Casadamont avec qui je viens d'enregistrer un album inaugurant une collaboration des plus excitantes. Or Amandine m'avait rappelé le jour-même en quelle occasion nous nous étions croisés, mais je n'y avais pas fait attention. Hier Laure Milena, dont je me souvenais pourtant qu'elle en était l'initiatrice, me raconte qu'elle avait invité Amandine, avec qui elle travaillait à l'époque, à venir me voir jouer avec Antoine Schmitt, un projet de flux radio et image d'ordi en devenir, qui leur avait beaucoup plu à toutes les deux. Elle nous avait présentés après le spectacle, mais comme souvent en sortant de scène je n'en garde aucun souvenir. Je raconte cette petite histoire parce que Laure ne fut pas la seule à relever ma perte de mémoire... Le 17 avril 2010 Antoine et moi présentions en effet Mascarade à l'Espace Mercoeur à l'invitation des soirées IRL (In Real Life) en avant-première de la création qui ferait l'ouverture du FIMAV (Victoriaville, Québec) en première partie de notre opéra pour 100 lapins connectés, Nabaz'mob.


Les 3336 articles de mon blog, en marge de leur fonction quasi encyclopédique, représentent d'ailleurs un fantastique pense-bête que je consulte régulièrement puisqu'ils me tiennent lieu de journal quotidien depuis bientôt douze ans. De même les images qui les accompagnent dessinent une chronologie que le temps a tendance à dissiper dans sa subjective élasticité. Lundi Françoise, attirée par la musique qui se construisait dans le studio, fit quelques clichés de notre duo après avoir filmé l'enregistrement de deux de nos improvisations. Et chacun, chacune de sortir son appareil pour immortaliser la scène ! Amandine poste une photo sur FaceBook tandis que je cherche à capturer l'envers du décor où l'aiguille brille. Plus tard nous réaliserons ensemble la pochette de Harpon en étalant par terre les vinyles utilisés pendant la séance.
Dans le cas d'improvisations totales ce n'est que le lendemain que je découvre réellement ce que nous avons joué et mixé. J'aime ce faux magma rigoureusement agencé dans un état semi-comateux où nous contrôlons pourtant le moindre de nos gestes. Les scories y sont les garantes du vivant, complicité de l'imprévisible. Nous reconnaissons l'une et l'autre notre goût pour l'écriture cinématographique, dialectique des plans prenant tout leur sens au montage en direct, perspectives sonores jouant de la profondeur de champ, mais aussi profusion des détails offrant quantité d'interprétations selon les auditeurs, énigmes produites par les ellipses, abstractions que seule la musique suscite...

mercredi 16 mars 2016

Quand je ne fais rien...



Avant de s'envoler pour Bahreïn où elle reprend l'opéra Carmen avec l'Orchestra di Piazza Vittorio, Elsa m'a aidé à mettre en forme ma newsletter. Cette actualité est longue comme le bras. Envoyée par mail, je l'ai reproduite ici parce qu'elle résume bien ma non-activité. Tout ce qui y est annoncé est terminé à mon niveau. Les expositions suivent leur cours, les disques à paraître sont entre les mains des producteurs, les applications pour tablettes bénéficieront de mises à jour... Il n'y a que le blog qui s'écrive au jour le jour, avec une pause vacances prévue au mois de mai où, Françoise et moi, nous nous envolerons pour Naples, Ischia et les îles éoliennes. Repos bien mérité.
Néanmoins, en attendant l'hypothétique coup de fil de Monsieur De Mesmaeker, je classe les archives et prépare l'album du trio El Strøm que nous avons décidé de publier chez GRRR avec Sacha Gattino et Birgitte Lyregaard. Un autre projet personnel me tient à cœur, mais j'ai du mal à m'y remettre sans perspective de débouchés sérieux. On verra cela au retour.
Vendredi prochain à 19h je fais aussi un petit set avec Antonin-Tri Hoang pour soutenir le collectif des Baras qui squattent le 72 rue René Alazard à Bagnolet. Venez ! Il y aura aussi Blick Bassy, Étienne et Léo Brunet, Jah Nool Farafina, Dié... Et les Baras, Africains chassés de Libye par notre guerre, auront préparé le mafé et le tiep !

N.B.: si vous souhaitez recevoir la newsletter (avec liens opérationnels !), écrivez à info(at)drame.org

jeudi 10 mars 2016

Pris dans ses filets


La grippe, mais laquelle, m'a repris dans ses filets. Moins de deux mois après avoir été terrassé par un méchant virus, un de ses cousins mal intentionnés vient de nouveau frapper à ma porte. Quelle drôle d'idée de lui avoir ouvert sans regarder dans le judas ? Ce ne sont pourtant qu'images tordues par la fatigue. Le seul trou où coller mon œil est d'un noir aspirant et le filet est un filtre flou m'empêchant de faire le point. Il aura bien fallu sortir dans le monde pour contracter la maladie. Le pire, c'est que je ne suis pas le seul à replonger une seconde fois, et ce sont presque les mêmes à être barbouillés et perclus de courbatures. Étrange. Peut-être ai-je trop forcé sur la corde et cette semaine post-partum était la porte ouverte à cette harassante glissade ?

jeudi 3 mars 2016

Drôle de mélange


Hier après-midi. Quelques minutes d'un drôle de mélange. De gros flocons blancs volaient dans tous les sens. Les feuilles du palmier et les bambous ont commencé à plier, mais le vent les secouait et le soleil les a fait fondre. Le silence s'est effacé sous les gouttes. J'ai imaginé des fruits exotiques, bananes et mangues fraîches, relevés au piment de la Réunion, nappés de copeaux de glace à la noix de coco et d'un sorbet au cacao amer. Ou bien un guacamole comme celui que je viens de préparer, oui c'est ça ; un gros avocat du Pérou mixé avec un oignon rouge, une tomate, quelques herbes, du citron, une bonne cuillérée de miel, un bouillon dashi, une pointe de gingembre, du poivre Sansho. La buée sur le miroir gommait ma silhouette un peu large. Une barque m'attendait derrière le mur de briques. J'ai plongé. Lorsque je me suis réveillé, le vent avait repris de plus belle, j'ai failli m'étaler sur le pont inondé, les clochettes suspendues un peu partout tintaient à qui mieux mieux, de l'âtre soufflait une corne de brume en rafales comme si cela venait d'en bas. Quelqu'un s'est demandé tout haut combien de fois il verrait encore la neige tomber...

mardi 1 mars 2016

Envolée


À force d'extase on finit par léviter. Prendre de la hauteur ne ferait pas de mal. S'évader du plateau de jeu. Même revigorante, la monomanie de ces derniers jours est une passion dévorante. S'allonger à plat dos et regarder le ciel. Ce que sont les nuages. Champ. Contrechamp. J'apprends à plaquer ma colonne au sol. La clef ? L'étirement. Du bout de l'orteil à la pointe du cheveu. Cela va loin. L'éther. Je suis aux anges. Hé ho je suis là, tu me vois pas, là, tout en haut ? La grande roue se fige. Deux petits points rouges. Vue sur la vie. C'est bon de croire qu'on n'a rien à faire et que l'on ne fera rien ! Doucement redescendre.


Vague illustration de ce que je racontais dans le premier paragraphe, Che cosa sono le nuvole? (Ce que sont les nuages ?) est un mes courts métrages préférés. Pier Paolo Pasolini a tourné ce sketch en 1967 pour Capriccio all'italiana avec Totò (Jago), Ninetto Davoli (Otello), Laura Betti (Desdemona), Franco Franchi (Cassio), le chanteur Domenico Modugno... Sans sous-titres il reste le spectacle de marionnettes. Shakespeare. Je ne me lasse non plus jamais de deux autres sketchs de Pasolini, La Ricotta tiré de Rogopag et La Terre vue de la Lune (sic) tiré des Sorcières... Rapports de causes à effets, je suis imprégné de Carambolages (voir précédents articles) !