Jean-Jacques Birgé

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mardi 25 avril 2017

Une toux du Turner


Elle m'arrache la cage thoracique comme si mes côtes explosaient. Elle me donne des coups de butoir dans les reins à me plier en deux, mauvais sens du pliage, comme si ma nuque allait frôler mes fesses. Elle creuse mes omoplates jusqu'à ce qu'elles se touchent. La suroxygénation manque de me faire m'évanouir alors que j'emprunte un passage clouté. Je récupère mon souffle en arrivant sur le trottoir d'en face. J'ai traversé la Manche. Il y a longtemps qu'il n'y a plus de clous argentés, juste la trace de la guillotine en face du jardin de la Roquette et des barbelés jusqu'au tunnel. Respirer doucement. Le moment le plus terrifiant est au bord du sommeil, lorsque je vais me coucher. Souvent je me relève pour une heure, le temps d'une Ventoline, d'une cuillérée de miel, d'un pschit nasal, d'une propolette, d'un sirop pour l'atout, que sais-je ? J'ai repensé à cette femme endormie devant les Turner. En stéréo, Sunrise with sea monsters et A wreck, with fishing boats. Soignait-elle elle-même un mal de Tate ? Le vent du large me donnerait-il un répit ? Les vagues diffusant leur sérum physiologique gifleraient mon visage à grands seaux. Des monstres dans les embruns. Une épave. J'inventerais n'importe quoi pour que ma toux cesse. Matous ? Petits matous ? Serait-ce l'inquiétude de ces trois nouvelles naissances ? J'ai tout essayé, de la pharmacopée chinoise aux pilules bleues, du shiatsu à la méthode Coué, ma terre de Golem tremble magnitude 7. C'est comme tout, bien sûr, on sait que ça passe, un jour, mais quand ? Je suis sur les genoux et Elsa qui me reprochait de trop me plaindre, me voilà bien !

mercredi 19 avril 2017

Trois billes de clown


Impossible de les distinguer les uns des autres pour l'instant. Les trois chatons d'Oulala, un jour sur la photo, n'ont pas une semaine. La loterie de l'hérédité est surprenante. Ils sont tous tigrés, comme les trois autres qu'elle a perdus, alors qu'elle ressemble à une Balinese (crème à poils mi-longs) et que ses principaux amants étaient un beau noir et Raymond, un Chartreux qui passe la voir deux fois par jour, mais que nous ne laissons plus l'approcher. Après la césarienne qui l'a sauvée alors que les six chatons lui appuyaient sur le foie et les reins, Oulala était évidemment groggy. Nous nous préoccupons maintenant qu'elle mange suffisamment pour se remplumer et qu'elle ait assez de lait pour les trois téteurs. Nous tentons aussi de la parquer dans un endroit accessible pour surveiller la marmaille. Deux fois déjà, elle avait embarqué deux des petits, probablement les femelles, dans une cachette retorse, en en laissant un, seul dans sa caisse que nous avons placée dans notre chambre. Mais la maman a fait glisser au chaud tout le monde sous le radiateur. C'est mieux que sous le divan du studio de musique qu'il a fallu que je bascule pour les dénicher. Je n'aurais jamais eu l'idée d'aller voir là si elle n'avait pas choisi cet endroit pour se planquer les quarante huit premières heures de son arrivée ici lorsqu'elle était petite. Il paraît que les chattes changent parfois de berceau pour tromper l'ennemi. Mais notre petit Django ne s'approche pas, comme s'il avait peur des bébés.


Par contre, nous retrouvons systématiquement Raymond dans les étages (il ressemble comme deux gouttes d'eau à Django, sauf qu'il a deux grosses couilles noires et un collier bleu). Le coquin connaît toutes les entrées félines de la maison, les chatières n'ont plus de secret pour lui. Il trahit heureusement sa présence par un miaulement inimitable, très différent de ceux de Django, Oulala et des couinements du trio de billes de clown qui scandent "miaolenchon".
Voilà, une histoire féline, une pause dans le débat politique qui polarise toutes les conversations, avec raison. Soit nous glissons dans un déclin bien entamé, soit nous retrouvons les jours heureux, mais il y aura du boulot quel que soit le verdict.

mercredi 5 avril 2017

Totale grippe


J'ai perdu mes pétales. La grippe me terrasse. Facile de comprendre que les vieux puissent y succomber. Heureusement que l'on sait qu'à mon âge cela passe. La fatigue est si plombante que je préfère ne pas bouger plutôt qu'attraper ma tasse citron-miel qui est à portée de main. Pas moyen de lire, a fortiori d'écrire. Je profite d'une petite rémission pour taper ces mots. Mes symptômes ressemblent à un sandwich tunisien, un nuage de rhume, une toux à déchirer la cage thoracique, la gorge au papier de verre, 39°C, saupoudrer de frissons, courbatures, aphtes, et même quelques hallucinations ! Je sais que cela va vraiment mal lorsque je n'ai pas faim.
Dimanche après-midi je suis passé voir ma mère à l'hôpital avant son transfert en maison de repos. J'étais déjà patraque. Ce n'est pas tant l'antichambre de la mort qui me rebute en milieu hospitalier que l'uniformité dépersonnalisée des lieux qui me terrifie. En 1979, après que l'Idhec ait déménagé à Bry-sur-Marne dans les locaux de l'INA, j'avais suggéré que l'on repeigne les couloirs, mais la direction m'avait aussitôt convoqué pour m'expliquer que nous n'étions que locataires ! Les bureaux, guichets, les portes aux couleurs maussades, me font le même effet. Qu'y a-t-il de plus déprimant qu'une banque ? Un hôpital, peut-être. J'ai besoin de m'approprier les lieux où je travaille, raison pour laquelle j'ai choisi de bosser chez moi. Le studio de musique est une pièce comme une autre et ses fenêtres donnent sur un jardin quasi tropical avec bambous et palmier. Les chats font vivre les lieux même en notre absence.
Maman s'est cassée la figure en allant chercher du papier hygiénique, dont elle n'avait pas besoin, sans son déambulateur. Ces dernières semaines elle s'est retrouvée plusieurs fois par terre sans pouvoir se relever. Rester seule chez elle semble de plus en plus compliqué. Elle perd aussi la mémoire, après avoir fait de multiples mini-AVC. Pour la tester, un médecin lui a posé quantité de questions où, paraît-il, elle a eu "tout bon", mais quand ma sœur lui a demandé lesquelles, elle a répondu qu'elle ne se souvenait plus, et elle a ri. Maman paie surtout le déficit des années antérieures. Elle n'a jamais aimé marcher. Mon père la déposait devant le restaurant avant d'aller se garer. Elle n'a plus jamais voulu évoquer le passé. Pas du genre à radoter, non, mais comme l'avenir est bouché et le présent en boucle, chaque jour ressemble au précédent sans qu'elle puisse y laisser de traces. Le temps zéro. Chez elle ou à l'hosto, elle "s'emmerde", laissant la télévision allumée toute la journée, de préférence les informations. S'il n'y a pas un tremblement de terre quelque part, elle dit qu'il ne se passe rien. Sinon elle irait bien. L'endroit où elle est maintenant est censé la remettre sur pieds, mais sa paresse légendaire risque de la rendre réfractaire à toute amélioration. Il y a ma mère d'avant, et celle d'après. Avant, elle m'a permis de devenir ce que je suis, très attentive pendant mon enfance et mon adolescence. Après la mort de mon père il y a trente ans, elle n'a fait que décliner, sa misanthropie agressive se transformant en égocentrisme amorphe. J'ai cherché vainement le secret de famille qui handicape les trois sœurs dont ma mère est la seconde. Dans "leur" famille, le passé semble tabou.