Jean-Jacques Birgé

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vendredi 23 février 2018

Tentative d'évasion


Suite du dépouillement des archives trouvées en haut de l'armoire.
Mon père, Jean Birgé, avait une belle écriture. Il écrivait l'allemand en gothique comme il parlait l'anglais avait l'accent d'Oxford. J'ai beau savoir qu'il écrivit avec Boris Vian des romans licencieux sous pseudonyme, j'ignore lesquels alors qu'ils figurent probablement parmi les 7000 livres rangés sur les étagères de sa bibliothèque. Il fut également correspondant du Daily Mirror pendant quatre ans à Paris, interviewa Winston Churchill et Paulette Godard, travailla à France-Soir, etc. En classant les archives retrouvées récemment chez ma mère, je découvre un article du Parisien Libéré du jeudi 16 mai 1946 qu'il a signé Jean Boisnet. C'est à Angers au 34 rue Boisnet qu'il avait grandi et j'y reconnais un épisode de son histoire. Je recopie ici l'article en question augmenté de détails [entre crochets] présents sur le brouillon qui l'accompagne.

Confidences au Cherche-Midi
"Compagnon de cellule Yvon me disait..."
L'affaire de "la Perle d'Asie", appelée le 6 décembre dernier devant la 16e chambre correctionnelle, fut renvoyée cinq fois. Son procès, fixé enfin au 15 mai, fut encore retardé il y a quelques jours du fait de l'état mental de l'accusé. Mais Yvon Collette a préféré ne pas attendre un septième renvoi éventuel et quitter, dans des circonstances spectaculaires relatées d'autre part, l'infirmerie spéciale du dépôt. Cette évasion sensationnelle et minutieusement préparée semble montrer que Collette n'était pas si fou que les magistrats voulurent bien le croire. Et voici d'ailleurs un document unique dont l'auteur fut compagnon de cellule de Collette avant la Libération, qui permettra de se faire une idée du personnage étrange, le "Carlo" que Boisnet a connu :

« Un visage bouffi aux pommettes saillantes, sur lesquelles la peau éclatée attirait l'œil, des orbites au fond desquelles brillaient des yeux mobiles étonnamment vivants [seuls vivants dans cette masse meurtrie s'étageant entre le gris et le jaune autour de balafres sanguinolentes et auréolées] : tel m'apparut mon compagnon. C'était Yvon Collette.
[Je fus déposé sur un lit de l'infirmerie du Cherche-Midi. Neuf jours de jeûne total et les vaines brutalités des sergents d'étage Humed et Schneider avaient réussi à convaincre le "Sanitär" que j'étais bien réellement paralysé et non un habile "zimulateûr". Extrait de la cellule où j'étais au secret depuis bientôt deux mois, c'est avec une joie et un soulagement indicible que je constatais la présence d'un compagnon. Des draps bien que trop étroits et en charpie mirent le comble à mon confort. Après que j'ai parlé pendant plus d'une demi-heure, c'était si bon, mon co-détenu profita d'un instant d'essoufflement pour se présenter.]
Yvon Collette se faisait appeler Carlo, nom de théâtre en Belgique où il aurait été ténor [et qu'il avait repris, depuis l'Occupation. Il m'exhiba ensuite] son torse strié de zébrures, la peau de son dos figurait assez bien une maquette géographique d'un relief accidenté, avec des cloques et des croûtes suintantes [sur un fond gris bleu tournant par endroit au violet].
Interrogé pendant trois jours, 300 coups de nerf de bœuf ne l'avaient pas fait parler [Il n'avait pas parlé et il avait quitté la rue des Saussaies dans un état comateux, qui lui avait valu un premier séjour à l'infirmerie au cours duquel il avait commencé à préparer une évasion qu'il n'avait pu encore réalisée]. Carlo me montra le lendemain un barreau aux trois quarts scié.
Tâche de te retaper en vitesse, me dit-il, [je ne peux réussir seul], il faut que tu tentes la chance avec moi. [D'accord sur le principe, mon état ne me permettait malheureusement pas d'envisager une tentative immédiate, et les jours passèrent lentement tandis que le Pyramidon calmait peu à peu mes douleurs et me permettait de retrouver progressivement l'usage de mes membres. Soulagé de ne plus être seul et surtout d'être à l'abri des sévices, nous jouissions d'un régime de faveur, nous avions fabriqué un jeu de dames et l'aumônier nous avait apporté un jacquet, ce qui nous permettait de dépenser le temps entre les longues confidences que la cellule occasionne. Carlo se livrait davantage et m'exhiba bientôt toutes ses richesses !]
Plein d'astuce, Carlo réussit à faire un couteau, le manche d'une brosse à dent affûté sur le fer du lit [et consolidé par des brindilles de bois ligaturées par des fils tirés des couvertures, et un crayon, une mine de 3 cm, rendu utilisable par un manche similaire à celui du couteau. Il me raconta aussi comment il venait de réussir à revenir à l'infirmerie grâce à un ulcère de l'estomac et me présenta enfin un stock important d'enveloppes de néo-pansements qui constituaient notre réserve de papier à lettres. Dès le lendemain...] nous rédigeâmes nos premiers messages, toujours sur le qui-vive à cause du "mouchard" où un œil scrutateur apparaissait silencieusement à toute heure du jour et de la nuit.
Le plus furtif glissement dans le couloir faisait disparaître promptement crayon et papier dans notre paillasse. [La chaleur qui sévissait alors nous permit d'obtenir que notre fenêtre sur la rue du Cherche-Midi reste ouverte de 9h à 17h.]
Deux jours plus tard, Carlo expédia avec dextérité, par dessus le mur, nos lettres soigneusement ficelées autour d'une savonnette, ramassées vivement par un passant sympathique. Nous attendîmes... [Nous renouvelâmes notre envoi. Successivement cinq ou six savonnettes, puis une paire de babouches, nous servirent de lest.]
Carlo, très bavard, se complaisait à raconter les tours de ses enfants qu'il adorait aveuglément ; puis, comme nos messages restaient sans résultat, il fut pris d'une crise de mystique religieuse et entreprit une neuvaine. [Pour la rendre plus efficace il voulait se mortifier et c'est à plat ventre sur le plancher, les bras en croix, qu'il récitait ses ferventes prières. Pas une parole ne sortait de ses lèvres le matin avant qu'il ne se soit livré à cette cérémonie et chaque soir il observait le même mutisme après ses prières. Au cours de la journée il suspendait soudain nos conversations ou nos parties de dames pour égrener un chapelet. Bientôt je pus me tenir debout...].
Au moment où je pensais être assez rétabli pour envisager de tenter l'évasion, nous arriva un troisième compagnon, [un Polonais] atteint d'une jaunisse, qui refusa de se joindre à nous [et nous sauva d'ailleurs la vie selon toute vraisemblance. Ainsi les journées continuèrent-elles à se succéder avec la même monotonie. Carlo nous raconta comment il avait bluffé les "boches" avec un coup de "faux-poulets" minutieusement combiné, mais comment la dénonciation de deux de ses associés l'avait fait "tomber". Toutefois il ne rentra jamais dans aucun détail sur l'exécution et la nature de ses exploits. La seule chose marquante de ces affirmations était la haine des "boches" qui l'avaient déjà obligé à quitter la Belgique, sa patrie, car il était déserteur de la NSKK où il avait été forcé de s'engager à la suite, me dit-il, de manœuvres de sa famille avec qui il était en mauvais termes. Il me pria de lui donner des cours d'anglais, car il voulait, dès sa liberté retrouvée, tenter de s'engager dans l'armée britannique, mais après des heures et des jours de rabâchage il dut convenir qu'il n'avait peut-être pas de très bonnes dispositions et son application des débuts se relâcha.]
Les auxiliaires qui venaient de temps en temps balayer l'infirmerie nous informaient de l'avancée des Alliés, [informations plus ou moins fantaisistes d'ailleurs, et de la régularité avec laquelle des convois de déportés étaient formés, vidant peu à peu la prison]. Puis la femme de notre troisième compagnon vint sous nos fenêtres. Enfin, une lettre était parvenue ! Nous prîmes contact par signes. La vie nous reprenait : chaque jour nous apportait une visite chère. Carlo, cependant, restait inquiet pour sa femme et ses enfants [se trouvant dans la région d'Evreux, avec le risque d'être séparé d'eux par l'avancée des alliés]. Un matin, il se mit à pleurer et à rire à la fois, transporté d'émotion à la vue de sa femme sur le trottoir, en face [à trente mètres de nous]. À ce moment, on vint le chercher pour lui faire une prise de sang. Il ne revint que vingt minutes plus tard. Ayant avoué au "Sanitär" la présence de sa femme, celui-ci l'avait installé juste devant la fenêtre ouverte, il avait prolongé la préparation de ses instruments et lui avait en définitive permis de rester plus longtemps à envoyer sourires et baisers. [À partir de ce matin-là, Carlo, un peu rassuré par la visite de sa femme, réussit à alimenter son besoin de tourments en lui reprochant, jusqu'alors taxée d'ingratitude, d'avoir abandonné ses enfants pour venir le voir.]
Mon état s'améliorait doucement et, d'autre part, les hautes doses d'huile de ricin dont on abreuvait notre troisième compagnon faisaient pâlir sa jaunisse [malgré tous nos soins], nous en vînmes bientôt à reconsidérer nos possibilités d'évasion. [Nous démontions chaque nuit les panneaux de notre fenêtre derrière ceux de la DP artistiquement camouflée. Une seule vis à enlever nous permettait de mépriser un énorme cadenas d'une sécurité intégrale. L'air plus frais de la nuit nous apportait un peu de bien-être et de sommeil qu'il nous eût été impossible de trouver dans l'atmosphère malodorante et surchauffée d'une cellule exposée au soleil du matin au soir et fermée à 17h. Le trajet à suivre, l'heure des rondes, chacun de nos gestes minutieusement calculé nous firent espérer être hors des murs en six minutes après le moment où notre fenêtre nous aurait livré passage. Nous décidâmes de passer à l'exécution. Le pied d'un tabouret fut décloué. Nous triâmes parmi nos serviettes celles qui paraissaient les plus solides et chaque soir les mettions à tremper après les avoir tordues très serrées et de même disposions-nous nos affaires pour être enfilées. Ainsi parés, nos dispositions furent prises pour que le barreau scié ne puisse résister à l'effort progressif de la torsion de nos serviettes par le solide pied de tabouret. Nous nous mîmes à veiller chacun à notre tour pour profiter de la première nuit assez obscure pour notre tentative. Plusieurs nuits de suite un clair de lune opiniâtre ne nous permit aucun espoir alors que nous conservions toutefois...]. »

Le texte s'arrête là. J'ignore si je retrouverai la suite. Cette évasion n'eut jamais lieu, puisque mon père réussit finalement à se faire la belle plus tard, en cisaillant les fils de fer barbelés du wagon à bestiaux qui l'emportait vers les camps de la mort. J'ai déjà raconté cette histoire dans le portrait que je fis de mon père.
Quant à Yvon-Joseph Collette dit Carlo, né le 25 octobre 1901 à la Louvière en Belgique, après s'être fait prendre pour avoir volé la "Perle d'Asie", un bijou de 605 carats, il s'évada de l'infirmerie du dépôt du Palais de Justice à Paris en s'emparant d'une bicyclette ! Le 6 avril 1944, quatre hommes armés, présentant des cartes de la Gestapo, avaient fait irruption dans l'appartement d'un agent d'affaires, rue Cassette. Le secrétaire du supérieur des Missions étrangères venait d'arriver pour traiter la vente du bijou estimé alors à 25 millions. On le retrouva, dans la chasse d'eau de l'hôtel qu'occupaient Collette et sa femme, Georgette Philippe, ainsi que 3 millions en argent et bijoux. Le voleur simulant la folie fut d'abord remis en liberté. Cependant les inspecteurs Dupont et Couzier lui découvrirent des activités de banditisme à la solde des Allemands. Arrêté à nouveau avec sa femme et des complices, simulant la folie, vêtu d'une camisole de force dans une cellule capitonnée, il avait été transféré dans une autre cellule après un incendie (!). Celle-ci fut retrouvée vide le lendemain alors que la porte était verrouillée de l'extérieur sans autre ouverture qu'un étroit guichet pour passer la nourriture à 1,50m du sol. On retrouva la camisole déchiquetée. Collette avait récupéré ses vêtements, "emprunté" le vélo d'un interne et franchi sans encombre la grille du Quai de l'Horloge. Sa femme fut inculpée aussitôt d'intelligence avec l'ennemi, raconte Franz Gravereau dans l'article du Parisien.

jeudi 22 février 2018

La dénonciation


Dans les papiers descendus du haut de l'armoire de ma mère, j'ai retrouvé la lettre de dénonciation qui envoya mon grand-père, Gaston Birgé, à Auschwitz où il fut gazé après avoir subi sévices physiques et intellectuels. À la Libération, son auteur, Roland Vaudeschamps, fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, à la confiscation de ses biens et à l'indignité nationale à vie. Pour commencer voici la lettre adressée au Mouvement Social Révolutionnaire, Pour la Révolution Nationale, Permanence locale 7 rue Montauban, Angers :

Angers, le 6 juin 1942
Monsieur le Chef du Service des Renseignements du M.S.R. Province, Paris
Cher Camarade,
J’ai l’honneur, dans le rapport suivant, d’attirer tout particulièrement votre attention sur les agissements de Monsieur Gaston Birgé, ancien Directeur de la Compagnie d’Électricté à Angers. Les renseignements qui constituent ce rapport sont rigoureusement exacts, ils m’ont été transmis par un ami employé à cette compagnie, Monsieur P……., entièrement acquis à l’idée de l’Alliance Franco-Allemande.
Monsieur G.Birgé, de race juive, a été marié une première fois à une catholique dont il eut un fils, Jean Birgé. Après la mort de sa première femme, il se remaria avec une Juive du nom de Lévy, d’où deux enfants, puis il divorça.
Il était affilié à la Secte maçonnique de la Grande Loge de France dont il était, sur le terrain local, un membre très influent, donc très nocif.
Après l’Armistice de 1940, par un opportunisme qui n’appartient qu’à sa race, il se montre subitement partisan de la collaboration, et sentant venir le vent, fait mettre tous ses biens dans le nom de son fils aîné, qui n’est pas considéré comme juif à cause de son origine maternelle. Il fait aussi, dit-on, baptiser ses deux autres enfants.
Le statut des Juifs lui interdit sa fonction de Directeur de la Cie d’Électricité, mais il y est, à l’heure actuelle, Chef d’un service très important et, ce qui est grave, continue à conserver avec le public les relations qu’une ordonnance allemande lui interdit. Il faut noter que, d’après ses propos récents, il se refusera à porter l’étoile imposée par la huitième ordonnance allemande, à partir du 6 juin.

En résumé, ce personnage est extrêmement nuisible car il cache sous une approbation de surface à la collaboration et à la révolution nationale sa haine juive pour tout ce qui touche notre pays et nos idées qu’il sabote, avec la sournoiserie habituelle à ceux de sa race.
Je compte donc sur vous pour mettre au plus tôt un terme aux agissements de cet individu. Je crois que l’infraction qu’il fera certainement à la 8ième ordonnance allemande peut servir de motif.

J’en parlerai de mon côté au service compétent allemand à Angers.
Veuillez, avec mon salut M.S.R., agréer l’assurance de mes sentiments très dévoués.
Le Chef de la Subdivision d’Angers,
R. Vaudeschamps

Les renseignements concernant mon grand-père et sa famille sont rigoureusement exacts et il refusera de porter l'étoile jaune. Il sera arrêté le 12 juin à l'arrivée de la Gestapo à Angers. Au cours du mois, un jeune résistant, Raymond Toutblanc, qui avait infiltré le M.S.R., s'était emparé de son dossier, où figurait la lettre de Roland Vaudeschamps. Toutblanc fut arrêté peu de temps après et mourut en déportation. Cypri, la secrétaire de mon grand-père, écrit qu'elle le rencontra rue Thiers, fit un bout de chemin avec lui par la rue du Port de l'Ancre avant de se cacher sous un porche pour être à l'abri des regards indiscrets, en particulier de la Gestapo susceptible de les surveiller tous les deux. Prisset, le P. de la lettre, employé à la Compagnie d'Électricité, tenait ses renseignements de sa chef de service, Mademoiselle Lioret, et probablement d'un certain Michel Favre. L'article du Courrier de l'Ouest du 17 juillet 1946 fait le portrait de Vaudeschamps, la trentaine, marié avec deux enfants, lunettes et raie au milieu, comptable à l'usine électrique jusqu'en novembre 1941, il passa par le MS.R. avant de partir comme travailleur volontaire en Allemagne, de faire de la propagande pour la L.V.F., de participer à certaines arrestations et d'adhérer à la Milice. D'après une lettre de décembre 1945 de Marcel Paul, Ministre de la Production Industrielle (ancien ouvrier électricien et futur créateur d'EDF-GDF !), Prisset semble n'avoir subi qu'une sanction disciplinaire, "interdiction définitive d'exercer la profession dans les Services Publics du Gaz et de l'Électricité". La lettre de dénonciation, retrouvée en 1945 près de Tours parmi les documents emportés par les Allemands, fut jointe au dossier d'accusation de Vaudeschamps qui sera jugé en 1946.
Mon grand-père passa 80 jours à la prison d'Angers avant d'être envoyé au Camp de Drancy en septembre 1942 qu'il quitta le 3 ou 4 septembre 1943 pour être déporté. S'il avait été arrêté comme Juif, il avait des fonctions importantes dans la Résistance comme me le racontèrent Marcel Berthier, puis très récemment Alain Bernier, fils du Maire d'Angers pendant la guerre. Mon grand-père et Victor Bernier avaient l'habitude de parler en code lorsqu'ils se rencontraient, du style "Untel ne va pas très bien ces jours-ci..." pour dire qu'il y avait urgence à lui faire passer la ligne de démarcation par exemple, ce que s'apprêtait d'ailleurs à faire mon grand-père avant d'être arrêté. Berthier, qui avait réussi à cacher les jeunes frère et sœur de mon père, ma tante Ginette et mon oncle Roger, me raconta qu'il recevait volontiers ses amis résistants comme lui et avait mis au service de la France Libre ses connaissances en électronique pour faire passer des messages en France non-occupée et plus tard en Grande-Bretagne aux moyens des réseaux électriques qu’il connaissait bien. (...) Il trafiquait aussi les chiffres de production et de consommation d'électricité. (...) Gaston Birgé avait "roulé" de très hauts personnages et ils n'ont pas aimé quand ils l'ont su. Il ne faut pas oublier que le château de Pignerolles à Saint-Barthélemy abritait un important État-Major de la Marine. C'était l'échelon militaire le plus élevé de la région, grosse consommatrice d'électricité (les bases, les radars, etc.) avec un droit de regard particulier sur les chiffres et sur ce qu'elle payait. Le poste de répartition d'Angers couvrait la zone : Lannemezan (Pyrénées), Eguzon (centrale hydraulique), Distré (Poste de transformation près de Saumur), Le Mans (SNCF), Caen, Paris (Métro) et les répartiteurs communiquaient entre eux par la téléphonie Haute-Fréquence que les Allemands ne pouvaient contrôler. C'était donc un système sensible et important.
Le 24 février 1949, une cérémonie à la mémoire des agents de la Compagnie d'Électricité morts pendant la guerre a lieu à Angers où sont vantés les mérites de mon grand-père, ancien élève des Arts et Métiers de Châlons, ingénieur, créateur et organisateur des œuvres sociales de la Compagnie d'Électricité d'Angers, Président de la Mutuelle, Administrateur de la Caisse d'Assurances Sociales. "Il était serviable à merci, et tous ceux qui ont sollicité son aide n'avaient qu'à lui exposer leurs besoins pour qu'ils soient immédiatement satisfaits, au-delà même de leur désir..." Un boulevard porte son nom à Angers, où y est stipulé "Mort pour la France".
Le reste du dossier des dédommagements de guerre comprend la liste du mobilier volé par les Allemands, ce qui me permettra, quand je l'aurai épluché, de me faire une idée de la maison qu'il occupait et où mon père a grandi.

P.S. : Dans le court métrage Nuit et brouillard d'Alain Resnais, ce sont toujours les derniers mots de Jean Cayrol qui me restent :
" Qui de nous veille dans cet étrange observatoire pour nous avertir de la venue de nouveaux bourreaux ? Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre ? Quelque part, parmi nous, il y a des kapos chanceux, des chefs récupérés, des dénonciateurs inconnus.
Il y a tous ceux qui n'y croyaient pas, ou seulement de temps en temps.
Et il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s'éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin."

vendredi 16 février 2018

L'armoire au trésor


Comment un tel trésor aura-t-il mis 65 ans pour me parvenir ? À toute la famille il apparaît soudain. Pourquoi ni mon père, ni ma mère ne nous ont jamais ouvert les archives qu'ils possédaient ? Pour l'instant c'est surtout du côté de mon père que les révélations sont les plus renversantes. Je n'ai pas encore visité tous les tiroirs ni le haut du placard où, avec ma sœur, nous avons trouvé plusieurs cartons de dossiers, photos encadrées, documents dont le plus ancien remonte à 1806, avec en prime mes carnets scolaires !
J'ai commencé par envoyer aux membres de ma proche famille les scans d'une ébauche d'arbre généalogique, axé sur la lignée de ma grand-mère maternelle, dont le plus vieil ancêtre avait été élu député de la communauté juive de la Meurthe sous Napoléon. Il y a des noms, des dates, de ceux qui furent successivement propriétaire, négociant, voyageur, fabriquant de drap à Sarrebourg, puis à Metz. Ligne de démarcation contractuelle, les photos de mariage de mes parents font une bonne entrée en matière au paquet concernant mon grand-père paternel, Gaston Birgé, gazé à Auschwitz, dont je ne possédais que les copies numériques de deux photos envoyées gentiment par mes cousines suite à un précédent article de ce blog (voir les commentaires).


Là, c'est la claque. Il y a des dizaines de photos, peut-être plus, de mon grand-père, de mon père avant la guerre, de sa mère morte de la typhoïde en 1920 lorsqu'il avait trois ans, et de parents dont je ne sais rien, d'autant qu'il n'y est jamais stipulé aucun nom. Si je reconnais mes traits, la stupeur vient des témoignages qui évoquent Gaston que les détenus du camp de Drancy appelaient Louis l'électricien. Le principal dossier a été constitué par sa secrétaire qui avait entretenu une liaison longue avec lui. Cypri avait élevé plus ou moins mon père qui nous envoyait en vacances chez elle, rue Béranger à Angers, lorsque nous étions petits. On ne nous avait rien raconté. Il s'agit pour la plupart de documents rassemblés en vue de dédommagements de guerre suite au vol par les soldats allemands de tout ce que contenait la maison de Gaston, 34 rue Boisnet à Angers. Si y figure la lettre ignominieuse de la crapule qui le dénonça avec la complicité d'un employé de l'usine d'électricité dont mon grand-père était le directeur, on y trouve également le témoignage poignant de ceux qui admiraient sa générosité et sa promptitude à régler les problèmes de ses employés "au delà de leur désir". À la Libération, le délateur Roland Vaudeschamps fut tout de même condamné aux travaux forcés à perpétuité, à la confiscation de ses biens et à l'indignité nationale à vie. D'autres "collaborateurs" impliqués firent de la prison ou furent interdits de travailler dans le secteur où ils avaient sévi.
Je pensais que toutes les archives avaient brûlé lors de l'incendie qui coûta la vie à ma tante Ginette, demi-sœur de mon père, mais Cypri en avait fait quelques doubles. Je me souviens très bien d'elles deux, comme des voisins angevins de la rue Béranger, Pierrot et le vieux Monsieur Pernoud que j'adorais, mais ma mère fait de l'obstruction sur le passé, ce qui n'aide pas à raviver ma mémoire. C'est pourtant une gymnastique essentielle pour rester intellectuellement en forme. Je le lui ai rappelé, mais elle a probablement déjà oublié. Le moindre détail apparemment sans importance éclaire parfois d'un jour nouveau le caractère de mon grand-père, sa vie avant la guerre, les choix politiques des uns et des autres...
Les documents les plus bouleversants racontent l'arrestation, l'internement et la déportation de mon grand-père ainsi que les sévices subis par mon père à son arrestation par la Gestapo : Neuf jours de jeûne total et les vaines brutalités biquotidiennes des sergents d'étage Hures (j'ai du mal à lire son nom) et Schneider avaient réussi à convaincre le "Sanitär" que j'étais bien réellement paralysé et non un habile "zimulateûr". Extrait de la cellule où j'étais au secret depuis bientôt deux mois, etc. Son témoignage est paru dans Le Parisien Libéré du 16 mai 1946 à l'occasion du projet d'évasion avec son co-détenu d'alors à l'infirmerie, gangster ayant fricoté avec les Allemands pendant la guerre et coffré pour avoir volé la "Perle d'Asie", un bijou de 605 carats. C'est d'une autre infirmerie, celle du dépôt du Palais de Justice qu'il s'était fait la belle la veille. Ils s'étaient tous les deux entraînés, sans succès alors, puisque mon père réussit plus tard son évasion en sautant du train qui l'emmenait vers les camps de la mort. J'ai déjà raconté ici ses faits de résistance, mais je découvre quantité de pièces à conviction concernant ses agissements en tant qu'espion au service de Londres... À suivre.