Jean-Jacques Birgé

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mardi 22 mai 2018

D'une époque palpitante, mais fragile


À l'heure de l'apéritif remonte à la surface la période théâtrale de mon père. J'ai toujours connu ces verres, imprimés en 1958. C'est aussi la date de son changement de vie radical. À quarante ans, fauché, il allait retourner à l'école pour pouvoir nous nourrir. Les couleurs vives des affiches reproduites soulignent l'exaltation de cette période où mon père avait été agent littéraire et producteur de spectacles. Son nom figure sur tous, mais il est étonnant qu'y soit stipulé sur plusieurs sa fonction de représentant, puisque c'est le métier qu'il exercerait désormais, moins glamour que les coulisses d'où il apercevait les feux de la rampe. Je crains de boire dedans pour ne pas les casser. Celui de Jésus la Caille au Théâtre Gramont est déjà fêlé. C'est un roman de Francis Carco "mis en tableaux" par Frédéric Dard (San Antonio). Son deuxième roman au Fleuve Noir, Les souris ont la peau tendre, est d'ailleurs dédié "Pour Jean Birgé, qui ne craint pas les coups durs, affectueusement, S.A.". Je possède un film où on les voit jouer à saute-mouton. Dard, dont mon père avait lancé la carrière, l'avait lâché lorsqu'il avait commencé à avoir du succès. Un classique ! J'étais fasciné par le perroquet de Carco qui habitait le long de la Seine. Je reconnais aussi les comédiens dont les noms étaient souvent prononcés à la maison : Héléna Bossis, Philippe Lemaire, Jean-Jacques Delbo, Lila Kedrova, Daniel Cauchy... Je découvre avec stupeur qu'il y avait même Léon Larive qui jouait dans La vie est à nous de Renoir et dont l'air ahuri a servi de couverture à Trop d'adrénaline nuit, le premier disque d'Un Drame Musical Instantané. Les affiches n'ont pas perdu leur éclat, mais le verre semble fragile. Cela résume bien cette époque extraordinaire, mais difficile, de notre famille.
Bel-Ami, 2 tableaux de Dard d'après Maupassant au Théâtre de la Renaissance, Du plomb pour ces demoiselles, 3 actes de Dard au Grand Guignol, Tartempion, comédie de Dard et Grancher au Théâtre de la Renaissance, La garce et l'ange, spectacle de Michel de Ré avec un drame de Dard encore au Grand Guignol, Nos ancêtres les Gaulois, comédie burlesque de Dard au Théâtre La Bruyère, ne m'évoquent que la passion de mon père pour le milieu du spectacle qu'il avait dû quitter à contre-cœur. Je comprends pourquoi j'incarnais sa revanche, ce dont il était si fier. L'un des verres est consacré aux Ballets de Janine Charrat au Théâtre des Champs Élysées, créations qu'il avait "organisées", Les algues, Le colleur d'affiches, Héraklès, Gestes pour un génie. Les verres sont signés Marcy, mais il me semble que c'est la technique sérigraphique en relief et non l'affiche.
Le verre auquel je tiens le plus est évidemment celui de Nouvelle-Orléans avec Sidney Bechet, Mattye Peters, Sarah Rubine, Béatrice Arnac, Roger Lacoste... Mon père avait produit cette opérette de Jean Suberville et Pascal Bastia mise en scène par Pasquali. C'est le seul spectacle auquel j'ai assisté. Je m'en souviens très bien, pour être allé souvent aux répétitions. J'ai raconté comment Sidney m'avait fait souffler dans son soprano et laissé gagner à la boxe sur ses genoux ! J'avais cinq ans. J'ai évoqué aussi l'entrée en scène fracassante de Jacques Higelin à qui mon père avait donné son premier rôle et qui me terrorisait avec sa coiffe de plumes et son cri de chef indien. À la première, l'orchestre descendu dans la salle envoya de vrais oignons sur le public, mais pour les représentations suivantes ils furent remplacés par des cotillons en forme d'oignons qui collaient aux vêtements. J'adorais.
Je possède très peu d'objets ayant appartenu à mon père. J'ai fait passer les verres du placard où ils étaient cachés à une vitrine où je peux les admirer avec un pincement au cœur. C'était l'époque où mes parents me laissaient seul avec ma petite sœur dont j'avais la garde. Nous vivions dans un meublé rue Vivienne dont je pourrais encore dessiner le plan. Un Paris d'avant, d'avant 1968. La capitale changea brusquement de couleur. Elle est passée du gris au rouge et noir, avant d'exploser en couleurs psychédéliques. Il est difficile d'imaginer la France de l'après-guerre, c'est pour moi celle que l'on aperçoit dans Le ballon rouge, merveilleux court métrage de Lamorisse. Ce mois-ci je fête donc l'anniversaire de ma seconde naissance. Il y a exactement cinquante ans. Alors, santé !

jeudi 17 mai 2018

Science-fiction et livres reliés à vendre


Je ne sais pas comment m'y prendre. Mon père possédait une bibliothèque de 7000 livres et la mienne est déjà saturée. Les polars sont en route vers les quais de la Seine, mais il me reste des milliers de bouquins de science-fiction comme la collection complète du CLA, le Club du Livre d'Anticipation, soit 130 reliures numérotées et illustrées par des dessinateurs comme Druillet, Moebius, Caza, Slocombe, Nicolas Devil. Il y aussi la collection Ailleurs et Demain aux moires argentées de chez Robert Laffont et puis la collection Métal que mon père avait éditée avec Jacques Bergier, ou encore tous les magazines Fiction, Galaxie, Mystère, etc., etc. Qui cela peut-il bien intéresser aujourd'hui ?


Il y a aussi des livres reliés en cuir comme la collection de revues du Génie civil de mon grand-père Gaston qui était ingénieur, 47 grands volumes de 1915 à 1937. Lorsque j'étais lycéen, j'étais tout fier d'étudier Corneille dans l'édition Ladrange de 1827 en 10 volumes, mais je n'ai jamais ouvert celle en 8 volumes de Courteline qui date de 1930... Il y a quantité d'autres livres comme l'Enfer de mon père avec Sade ou Apollinaire.
Quand ma mère l'a rencontrée, elle était vendeuse en librairie. Lui était l'agent de Francis Carco, Georges Arnaud (il a vendu les droits du Salaire de la peur à Clouzot), Astrid Lindgren (Fifi Brindacier), il avait lancé Frédéric Dard (San Antonio) et participé à la mise sur pieds du Fleuve Noir avec Duhamel...


Comment faire alors que j'essaie déjà de vendre ma collection des Cahiers du Cinéma (depuis 1972), les 46 premiers numéros de la revue Zoom, le magazine de l'image, grand format (1970-77) ou même L'illustration ? Je ne peux pas tout conserver et ne peux me résoudre à vendre tout cela au prix du papier ! Alors je prends mon temps, mais je n'ai pas que cela à faire...

lundi 14 mai 2018

Rêve gigogne


J'ai rêvé que je rêvais avoir rêvé !
Certaines nuits j'ai dormi plus que d'habitude, d'autres seulement trois heures. J'étais excité de composer les partitions sonores des cinq vidéos sur le RGPD, le Règlement Général sur la Protection des Données, que Mika avait animées d'après les scénarios de Sophie et Sonia. Je me suis levé à 3 heures du matin et j'ai attaqué direct au studio. Même si j'ai chaque fois l'impression d'écrire dans un état second, je n'avais pas rêvé.
Par contre cela avait été étrange de me réveiller avec l'annulation d'un contrat. J'aurais vendu 8 exemplaires de chaque référence du label, vinyles et CD. En ne considérant évidemment que les albums du label disponibles, j'avais compté que cela faisait près de 250 disques à envoyer. C'est un chiffre plutôt sympathique en regard des ventes actuelles dans notre domaine. Presque plus personne n'achète de disques. Quelques fondus de vinyles ont remis la machine à consommer en marche, mais c'est une toute petite niche. Les artistes qui ont enregistré ce qu'ils viennent de jouer arrivent à en fourguer tout de même un bon nombre à la fin des concerts. Sinon c'est devenu essentiellement un élément de promotion. Les journalistes continuent à boycotter le Web et les programmateurs en exigent toujours, même si les extraits YouTube leur font concurrence. J'imagine donc que le superbe album que je viens de terminer et qui sortira au début du mois prochain fera un joli présent pour mes ami/e/s, voire un bel article ici et là si l'osni (objet sonore...) leur sourit. J'ai mis le paquet. Un livret de 44 pages réalisé par Étienne Mineur, une quinzaine d'invités et le fruit d'une dizaine d'années depuis sa conception initiale. De plus, le concept devrait surprendre ou faire jaser...
Ce disque, je ne l'ai pas rêvé, ou plus exactement, voici un rêve devenu réalité ! Par contre j'ai bien rêvé que je rêvais avoir rêvé la commande de ce distributeur allemand ! Heureusement il y aura d'autres nouvelles réjouissantes en 2018 : mon disque d'abord, le premier sous mon nom seul après une centaine en collaborations, en août un duo (fondateur) de 1981 avec Hélène Sage sur Klang Galerie intitulé Rendez-vous, à la fin de l'année le grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané avec L'homme à la caméra remasterisé et augmenté de La glace à trois faces également sur ce label autrichien. Et puis il y a le disque en cours avec le groupe new-yorkais Controlled Bleeding, mais cela prend du temps. Le temps de rêver et celui de le mettre en pratique. Pour continuer à faire des plans sur la comète, il faut que certains rêves prennent corps.

mardi 1 mai 2018

Pérennité du Blog


Avec 4000 articles en 12 ans, mon blog quotidien constitue une partie de ma mémoire. Je l'avais commencé en parlant de moi pour progressivement m'éloigner de mes marottes, ou plus exactement pour les glisser plus discrètement par ci par là dans mes chroniques. Les journalistes ne font que des portraits en creux d'eux-mêmes quelque soit le sujet qu'ils traitent. Autant jouer le jeu plutôt que faire semblant de l'ignorer ! Ce journal extime tient donc à la fois de l'autobiographie et d'une sorte d'encyclopédie généraliste, curieuse de sujets peu ou pas traités ailleurs.
Or ce week-end je me suis aperçu que tous les films provenant de DailyMotion n'apparaissaient plus sur mon blog. L'hébergeur de vidéos a changé les lignes de code qui permettent de les afficher et les anciens liens ne fonctionnent plus. J'ai donc dû remplacer les codes un par un pour que l'espace blanc retrouve son locataire. Ce copié-collé fastidieux n'est pas le premier pour que mon travail reste accessible. Heureusement la version en miroir sur Mediapart ne semble pas avoir été affectée. Par contre, contrairement à drame.org/blog je ne peux y insérer que les trois principaux sites, YouTube, DailyMotion et Vimeo.


Certains de mes films n'existent que sur DailyMotion, alors que la majorité sont sur ma chaîne YouTube. D'autres sont exclusivement sur Vimeo. Il n'y a pas de règle, si ce n'est la lubie du moment. Ainsi le documentaire Idir & Johnny Clegg a capella réalisé en 1993 était devenu inaccessible via ma page, ou encore cet essai expérimental tourné en 1975 avec une vidéo-paluche Aäton, work in progress constitué de notes vidéographiques tournées sans montage, mais qui a l'intérêt d'avoir été réalisé à l'époque des premiers magnétos vidéo "portables", Remember My Forgotten Man.


Il n'y a pas que l'informatique pour faire disparaître systématiquement des pans entiers de notre mémoire et de notre culture. Les œuvres interactives sur CD-Rom ou en ligne ont pratiquement toutes disparues à moins de les faire tourner sur de vieilles machines laborieusement entretenues. L'analogique aussi a ses ruines. Mes archives audio ont été enregistrées sur des bandes lisses 6,35 2 ou 4 pistes à des vitesses différentes, sur des multipistes, des cassettes, des dictaphones, des mini-discs, des DAT et je n'ai pas pu conserver toutes les machines en état pour les lire ; les originaux de mes films sont sur 16mm, 35mm, bande 6,35, U-Matic, Beta, vidéo 8, Hi-8, etc. ; les fichiers ont connu les disquettes, des cartouches de différents formats, sans compter les CD-R, DVD-R, disques durs qui ne montent plus ; les systèmes récents ne lisent plus les fichiers trop anciens et les applications n'ont pas toujours été actualisées, etc. Il faut sans cesse recopier, numériser, pour ne pas perdre le fruit de notre travail, mais c'est en vain. Notre époque marquera probablement un grand trou de mémoire dans l'histoire de l'humanité, s'il reste encore quelqu'un pour s'y intéresser...


Pour terminer, voici le petit bijou qui a donné son titre à mon essai de 1975. Cette chanson est extraite de Gold Diggers of 1933 de Mervyn LeRoy, chorégraphié par Busby Berkeley, paroles de Al Dubin et musique de Harry Warren. Joan Blondell et Etta Moten évoquent la misère de la Dépression avec les vétérans revenus de la guerre. Si cela pouvait nous empêcher de refaire les mêmes bêtises en refusant la politique de nos dirigeants déments, cyniques manipulateurs...