Jean-Jacques Birgé

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mercredi 23 janvier 2019

Fruits défendus


Pendant des années je n'ai pratiquement plus mangé de fruits sans en connaître la raison. Peut-être avais-je seulement la flemme de les éplucher ? Cuisinant de plus en plus souvent de légumes, l'idée de corvée d'épluchage est de l'histoire ancienne, mais mes mains en prennent un sacré coup. Je déteste enfiler des gants pour quelque tâche ménagère que ce soit, autant pour charrier du bois pour la cheminée que faire la vaisselle. Emmitouflé, j'ai l'impression que les objets m'échappent. D'où mes crevasses extrêmement douloureuses aux coins des ongles. Coquin, j'ai longtemps invoqué les dangers du couteau pour épargner mes mains de musicien, mais vivant à nouveau seul je ne peux me soustraire à aucune de ces activités, d'autant que j'aime que ma maison soit propre et ordonnée ! Ces coupures me contrarient et m'inquiètent un petit peu à quelques jours du concert de samedi prochain à Mains d'Œuvres*, nom prédestiné en regard de ces confessions...


La plupart du temps j'assimile bizarrement les fruits à des médicaments, par exemple comme si les agrumes rimaient avec vitamine C. Enfant je mangeais surtout des bananes, faciles à éplucher, en chantant "j'aime les bananes parce qu'il n'y a pas d'os dedans !". Mon père savait retirer la peau des poires sans les toucher, avec une fourchette et un couteau. Ces jours-ci je me repais de kakis à la petite cuillère. Mon goût pour l'exotisme culinaire m'oriente vers les fruits rares. Je me souviens des premiers kiwis importés par Paul Corcellet ou des litchis que nous ne connaissions au début qu'en boîte et au sirop. Ces jours-ci, avant le Nouvel An chinois, on trouve plutôt des longanes fraîches. On les reconnaît aux tiges qui sont absentes des surgelées. Face à un arbre fruitier ma gourmandise a pourtant toujours été insatiable, jusqu'à m'en coller des crampes intestinales carabinées. J'ai du me réfréner sur les figues de Marseille qui me rendaient complètement fou. Ce sont les fruits rouges qui me plaisent le plus ; dans l'ordre, framboises, mûres et mûres du framboisier, cerises, groseilles, fraises, sans parler des espèces sauvages que je privilégie par dessus tout. Adorant le sucre, j'ai donc un rapport ambigu aux fruits. Ils représentent la santé, mais comme la mienne a toujours été excellente, j'avais l'impression qu'ils étaient superflus. Peut-être aussi préférais-je d'autres desserts, comme les yaourts (avec du sirop d'érable, du miel ou de la confiture), la mousse au chocolat, les pâtisseries orientales ou la glace (je n'envisage pas l'absence de Berthillon au congélateur, mais les crèmes ont ma faveur au détriment des sorbets, à part celui au cacao bitter, un must absolu). Aujourd'hui je mange des fruits surtout à l'heure du goûter, loin des repas. J'essaie d'avoir une vie plus saine...

* Performance OSO (Ondes sur Ombres) Samedi 26 janvier à 19:30 / 20:50 / 22:05 avec Laurent Stoutzer (guitare)et David Coignard (installation vidéo) à Mains d'œuvres, Saint-Ouen lors du MOFO.

mardi 8 janvier 2019

La musique classique en guise de bouée


Je n'étais pas vraiment timide, sauf sur certains terrains, comme lorsque je faisais semblant de chanter aux Louveteaux. Passé le premier vers, j'articulais sans qu'aucun son ne sorte de ma bouche. On m'avait dit que je chantais faux et je l'avais cru. C'était certainement vrai, mais plus tard Bernard m'apprendra que c'est une question de concentration et que l'on peut régler son compte à cette assertion. Adolescent, je n'arrivais pas à aborder les filles. J'achetais un paquet de Marlboro pour entamer la conversation en leur offrant une cigarette. Comme je ne fumais pas, le paquet me durait trois mois ! Philippe m'expliqua qu'il vaut mieux ouvrir son cœur et que les filles seront flattées, même si elles me rembarrent. Je me suis jeté à l'eau, souvent planté, et puis parfois je ne m'étais pas trompé et j'ai été heureux, au point de les aimer toujours. J'avais écrit 'Cause I've got time only for love que ma fille Elsa chanta lorsqu'elle avait six ans. Elle était accompagnée par Bernard Vitet au bugle, le guitariste Hervé Legeay et l'accordéon samplé de sa mère, Michèle Buirette. Le texte dit "I shall always love the ones I've ever loved before..."



J'ai toujours douté de mon pouvoir de séduction. Devenu père, les compliments sur la beauté de ma fille me laissèrent espérer que j'y étais un petit peu pour quelque chose. J'ai appris à me sourire. J'avais beau avoir eu la chance d'aimer et d'être aimé par de très jolies femmes, j'imaginais que mon esprit contrebalançait la banalité de mon physique. Nous sommes tous pareils, probablement. Peut-être pas "bourré de complexes" comme le chante Boris Vian, mais bien débiles tout de même. Il fallait donc que je sois avec de très jolies femmes pour me rassurer. Les canons de la mode et le regard des autres façonnent nos désirs. J'ai évidemment appris que les yeux de l'amour rendent belle celle que l'on aime. Manquant de confiance en moi sur cet épineux sujet, j'ai pris quelques râteaux, mais j'ai surtout eu beaucoup de chance de rencontrer au cours de ma vie des femmes formidables avec qui j'ai partagé un bon bout de chemin.
Lorsque je me suis trouvé seul et désemparé, la musique m'a aidé à surmonter les passages difficiles. En jouant d'abord, dans les moments les plus critiques. Cet investissement libidinal, comme l'appelait Bernard, nous fait oublier la réalité du monde pour entrer dans celui du rêve, une saine utopie où l'abstraction a raison des trivialités que l'on imagine être la réalité. Ensuite en réécoutant des disques laissés de côté, mais qui me renvoient à une époque où je traversais le même genre de sentiment. C'est une manière d'apprivoiser le vague à l'âme, parce que l'on sait que ce fut déjà ainsi et qu'on en est sorti un jour. Le fruit de l'expérience ou la conscience des cycles.
Je pratique cette technique lorsque la mort vient cogner à ma porte, heureusement de moins en moins souvent, et pour cause. Si cette peur qui m'habitait plus jeune semble vouloir refaire surface, je me replonge illico dans l'ambiance où j'étais pendant le Siège de Sarajevo. Sous pression continuelle, j'y avais réglé son compte à cette angoisse, la mort pouvant frapper à n'importe quel instant. Ce changement de repère temporel me calme instantanément en étouffant la mèche avant qu'elle ne s'enflamme. Ce processus chronoprojectif fonctionne pour d'autres sentiments, certes moins dramatiques, où les questions semblent sans réponse. Ainsi ces jours-ci je replonge dans ma discothèque classique que j'avais délaissée depuis si longtemps. L'écoute des compositeurs romantiques me propulsent dans une préhistoire qui trouva sa résolution en avançant dans le temps. Il faut aussi de la patience, une qualité que je n'ai jamais eue, mais que je travaille quotidiennement. J'ai dégagé l'accès vers ma collection de vinyles, puisqu'il me faut remonter aux années 70 pour retrouver l'état d'âme recherché. J'enchaîne Mahler, Schönberg (La nuit transfigurée et la Suite lyrique), Brahms, Fauré, Schubert, mais d'autres suivront. J'évite le premier mouvement de la première symphonie de Charles Ives qui correspond à ma plus profonde tristesse, un quasi désespoir qui n'est nullement d'actualité, ou les Métamorphoses de Richard Strauss, mais je vais probablement reprendre certaines ouvertures de Wagner, et finir par poser sur la platine des disques tirés au hasard ou choisir les interprètes plutôt que les œuvres avec une préférence pour les versions historiques. Il y a des centaines de vinyles cachés derrière le canapé. En faisant fi des derniers quarante ans, ma sélection saura coller à l'humeur de chaque instant. Je voguerai entre la musique française, la seconde école de Vienne, l'opéra italien, les Américains héroïques, les exotismes nationaux, ou bien je m'arrêterai en route pour assumer le présent que je connais mieux que n'importe quoi, mais que j'ai parfois du mal à mettre en perspective. Comme disait encore mon ami Bernard, c'est fou ce qu'on est fragile ! La musique me rend solide, parce que je ne lutte plus contre le courant et que je me laisse porter par le flot comme les bateaux en papier que nous faisions voguer dans le ruisseau lorsque j'étais enfant.