Jean-Jacques Birgé

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mardi 18 février 2020

Écrire


J'avais onze ans en 1964 lorsque mes parents m'ont envoyé six semaines en Grande-Bretagne apprendre l'anglais. Pour rejoindre Greenways School, un collège international situé près de Warminster dans le Wiltshire, j'ai pris seul le car jusqu'à Beauvais, l'avion pour Douvres, un nouveau car pour Londres, puis le train m'a amené à Salisbury où j'étais attendu. Ces détails sont notifiés dans le dairy que nous devions tenir chaque matin, tandis que le reste de la journée était libre, mélange de football, cricket, équitation, piscine, volley-ball, athlétisme, billard, badminton, télévision, échecs et flirt (mon premier) ! Nous sommes aussi allés au cinéma où j'ai vu entre autres A Hard Day's Night avec une foule de filles hystériques comme si les Beatles étaient sur scène, nous avons visité la cathédrale de Salisbury (c'était la première fois que j'entrais dans un lieu de culte), l'usine de chocolats J. S. Fry & Sons qui m'a révélé ce qu'était le terrible travail à la chaîne, les grottes de Wookey Hole et le fantastique Stonehenge. Le compte-rendu de mes journées est illustré par mes photos noir et blanc, des cartes postales, des emballages de bonbons, des tickets d'entrée, une plume de perdrix et quelques dessins maladroits. L'été suivant j'ai rédigé de moi-même un second journal lors de mon nouveau séjour de six semaines dans le Connecticut, invité par des Américains qui portaient le même nom que nous et cherchaient leurs origines européennes.
Mon père écrivait bien, mais je n'ai aucune trace si ce n'est un cahier de comptes du temps où il était agent littéraire. Frédéric Dard dit San Antonio qu'il a lancé, Francis Carco, Georges Arnaud, Astrid Lindgren, Pascal Bastia... Je me souviens qu'il avait signé un ou plusieurs livres érotiques en duo avec Boris Vian, mais je les ai vendus sans connaître leur pseudo commun et n'en ai trouvé nulle trace dans la bibliographie de Vian. Il ne lisait plus que de la science-fiction, des romans d'anticipation. Ma mère était vendeuse en librairie quand ils se sont rencontrés.
Ce n'est qu'en 1971 que j'ai commencé à écrire réellement, si l'on ne tient pas compte des dissertations, d'abord rédigées par ma mère dont j'adoptai le style dès les premiers exercices en classe. En dehors d'essais de bandes dessinées et de quelques pages soixantehuitardes, mes premiers textes personnels sont des poèmes en français ou en anglais, paroles de chansons pour le groupe Epimanondas dont Francis Gorgé composait la musique et états d'âme amoureux ou révoltés souvent à l'origine des précédents ! Nous vivions en communauté et les camarades qui en faisaient partie ou la fréquentaient, plus doué/e/s que moi en dessin, apportaient de la couleur à ce premier volume d'une série qui en comptera 72. J'ai fini par abandonner le papier pour le numérique à la création de ce blog en 2004. Entre temps j'avais parfait mon style en rédigeant des demandes de subvention pour Un Drame Musical Instantané, des notes de pochettes, des textes théoriques sur le cinéma ou la musique, des chansons et toujours des poèmes, le plus souvent adressés aux filles dont je tombais amoureux. Extrêmement timide, je me révélais plus à mon aise et plus efficace à l'écrit qu'à l'oral ! Handicapé par ce complexe enfantin puis adolescent, j'avais néanmoins l'habitude de craquer pour des filles très courtisées, souvent avec succès, bien que cela ne m'ait pas toujours porté chance...
De 1992 à 1996 j'ai participé aux 26 numéros de la revue ABC comme qui tirait au nombre de ses auteurs. Je fus co-rédacteur en chef du Journal des Allumés du Jazz pendant 7 ans, écrivis des articles pour quantité de supports (Muziq, Jazz Magazine, Jazz@round, Jazzosphère, Citizen Jazz, Les Nouveaux Dossiers de l'Audiovisuel de l'INA, La Revue du Cube, L'Autre Quotidien, La Nuit, Les Cahiers de l'Herne, Le Monde Diplomatique, etc.), des notules pour des amis plasticiens ou cinéastes, plus deux romans, La corde à linge et USA 1968 deux enfants, rédigés sur le mode du feuilleton que m'inspire naturellement le blog...
Car c'est évidemment devenu mon œuvre "littéraire" maîtresse avec ce 4355e article ! Écrire quotidiennement est une gymnastique salutaire. C'est comme siphonner un réservoir. Les premiers mètres sont capitaux. Publiant à partir de minuit ou tôt le matin, je commence toutes mes journées en ayant déjà produit quelque chose. Amorcé, le reste suit sans effort ou j'ai la conscience tranquille si je flâne, ce qui m'arrive hélas trop rarement. Le blog est partagé entre des articles militants où j'essaie d'évoquer des sujets peu abordés par la presse professionnelle, par exemple œuvres et artistes méconnus, souvent des jeunes ou des très vieux à réhabiliter, et une sorte de work in progress sur "ma vie, mon œuvre", discours de la méthode à laquelle je suis très attaché, persuadé qu'il est sain de partager ses secrets de fabrication. Mon goût encyclopédique me fait presque toujours mélanger l'universel et le personnel, puisque le blogueur a droit à la première personne du singulier, contrairement au journaliste. De toute manière leurs articles, comme les miens, sont des portraits en creux, parlant le plus souvent du sujet plus que de l'objet. Je peux ainsi soliloquer sur le cinéma, de préférence DVD/Blu-Ray plutôt que les sorties en salles, ce qui m'affranchit de l'actualité, les disques plutôt que les concerts, les expositions, le multimédia, la politique, la gastronomie, les plantes, les chats et tout ce qui me passe par la tête. C'est suffisamment ouvert pour que j'arrive à écrire tous les jours sans faille. Alors quand ai-je commencé à écrire ? J'espère demain, après cette mise en jambes !

lundi 17 février 2020

Arlette Martin, plasticienne (1924-2020)


Ma tante Arlette Martin est décédée samedi matin dans l'Indre à l'âge de 95 ans.
En 2007, j'avais écrit Ma tante touche du bois, article qu'elle m'avait demandé d'adapter pour présenter l'un de ses catalogues de marqueterie. Le voici :


Dans les années 50, lorsque j'étais enfant, les murs de notre appartement étaient recouverts de tableaux abstraits peints par ma tante Arlette. Elle n'avait pas la place de les accrocher dans sa mansarde parisienne de la rue Rosa Bonheur, adresse prédestinée puisque cette peintre fut une figure marquante du féminisme au XIXe siècle. Si ma grand-mère, en jeune fille de bonne famille, avait chanté comme soprano dramatique sous la direction de Paul Paray, Arlette Martin, qui signait alors L'Arleton, incarnait l'artiste fauchée et créative.
Lorsque je demandai ce que représentaient ces tableaux, on me répondit évidemment qu'il ne fallait pas essayer d'y voir des ressemblances avec quoi que ce soit. Il n'était pas question de faire comme avec les nuages quand on s'étonne d'analogies avec des formes existantes ; la question de l'abstraction s'est donc très tôt posée à moi qui choisirai plus tard la voie du cinéma, puis de la musique, pour exprimer mes sentiments, ma révolte ou mes utopies. Les formes et les couleurs de ces huiles dont je garde un souvenir imagé produisirent chez le petit garçon un indispensable et délicieux déséquilibre que je reconnus plus tard dans mes propres œuvres. Sur le livre d'or de son exposition à la Mairie du XXe à Paris, j'avais gribouillé : "L'abstraction fondatrice. La rémanence. Du bois dont je ne ferai pas de flûte..."
En 1958, sur la suggestion de mon oncle Gilbert Martin, Arlette passa des pinceaux au travail du bois, abandonnant son surnom qui camouflait sa féminité et devenant une des rares marquetistes à ne pas faire dans le ringard. Ni figurative, ni géométrique. Abstraite !


Arlette est la sœur aînée de ma maman. D'elle je possède une table basse, un tableau et une aquarelle, mais la pièce dont je suis le plus fier est la large porte coulissante avec une magnifique racine en guise de poignée qu'elle m'offrit pour le studio de musique à mon installation à Bagnolet. Arlette est étonnante de vitalité et cela se retrouve dans ses œuvres. Si elle participa à la Résistance pendant la seconde guerre mondiale, fut présidente de la S.A.D. en 1986-1987 au Grand Palais, elle accumule aujourd'hui les responsabilités de secrétaire générale honoraire au Syndicat National des Sculpteurs et Plasticiens, et de trésorière à la Maison des Artistes où elle s'occupe de ses confrères et consœurs en détresse. Jusqu'à peu, à 80 ans passés, elle était encore bénévole aux Restos du Cœur...
Dans ses tableaux où les essences de bois remplacent la palette de couleurs en tubes, la matière continue à vivre. Il lui arrive de mélanger les deux techniques et j'aime particulièrement ceux où le rouge contraste avec les veines des bois exotiques. Les sinuosités du bois obligent à les suivre, à dessiner avec l'aléatoire. Arlette a également réalisé des pièces monumentales, du mobilier, des vêtements tricotés, de grands éventails, d'où ressortent toujours l'homogénéité de l'œuvre et la variété de tons. En écrivant ces lignes, je me rends compte que toutes ses toiles comme ses marqueteries sont des coupes transversales. Comme son caractère, l'aubier sous l'écorce.

P.S.: à la mort de ma mère, il y a exactement un an, j'avais récupéré un tableau, un éventail et un pied de lampe. Il n'y a pas beaucoup de traces de ma tante sur Internet, essentiellement la vente aux enchères honteuse d'une partie de ses œuvres qui avait échappé à mes cousins comme au reste de la famille...
On aura compris que j'aimais beaucoup ma tante avec qui je discutais souvent, et que j'adorais, enfant, quand elle et Gilbert, Serge et Alexandre, restaient dîner le dimanche soir...

lundi 10 février 2020

Harcourt contre Kiki Smith


Probablement à cause des grèves de transport, nous avions plusieurs fois différé notre visite à l'exposition Kiki Smith à la Monnaie de Paris. Que ce soit clair, nous soutenons toutes les grèves en cours contre le gouvernement actuel dont la brutalité n'a d'égale que sa honteuse politique consistant essentiellement à vendre l'État au privé. Il me semble même que la seule grève qui puisse mettre un terme aux méfaits de cette mafia serait une grève générale. Nous nous sommes donc rendus de justesse quai de Conti, avant la clôture définitive de l'exposition hier dimanche et avant la tempête. Lorsqu'il fait aussi beau sur la capitale, traverser la Seine offre la même vision candide qu'à n'importe quel touriste...


Par contre l'exposition Kiki Smith nous a terriblement déçus. Il ne suffit pas d'être politiquement correct pour me plaire ! Bien au contraire. Son féminisme de surface est quasi racoleur tant il est gnangnan. Les œuvres abordent la sculpture, le dessin, la tapisserie, l'installation, la photographie, etc., mais mon constat est sévère. On est très loin de Louise Bourgeois ou Germaine Richier. Cette rapide critique ne vous empêchera pas d'y aller si ce n'est déjà fait, puisque c'est trop tard !


Comme j'en sortais dépité, je trouvai dans la cour de la Monnaie un photomaton du Studio Harcourt Paris. Vu le prix habituel d'une prestation portrait (entre 1000 et 2000€ environ), dix euros valaient bien que je m'y essaie et que je me la pète ! Bon d'accord, ce n'est pas aussi kitsch que Pierre et Gilles à Philharmonie de Paris. Le résultat n'est pas mal pour un Harcourt du pauvre. Je l'ai ajouté à la série de portraits au choix qui accompagnent mes biographies courte, moyenne et complète dont mes clients s'inspirent régulièrement sans que j'ai besoin d'envoyer quoi que ce soit...

mercredi 5 février 2020

De la main gauche


Billet rapide de la main gauche pour cause de tendinite douloureuse. J'aurais mieux fait de me croiser les bras dimanche au lieu de les croiser à jouer sur deux claviers à la fois, le musical et celui de l'ordinateur où je répertoriais les timbres des instruments idoines pour l'installation audiovisuelle que nous préparons avec Anne-Sarah Le Meur, exposée du 11 mars au 26 avril au ZKM à Karlsruhe. À la nuit tombée quatre projections de 6 mètres de base chacune s'allumeront au rez-de-chaussée du musée sur la Place des Droits de l'Homme, soit plus de cinquante minutes de programme évolutif de 19h à 23h, du moins pour les images génératives d'Anne-Sarah. De mon côté, je dois enregistrer quatorze pièces, soit sept parties et autant d'interludes. Les premières sont entièrement jouées sur les 88 notes de mon Komplete tandis que les seconds alternent quatre mouvements de cordes et électronique pervertissant notre Machine à rêves de Leonardo da Vinci, deux autres à la flûte ou à la trompette à anche passées à la moulinette d'un effet d'Eventide H3000 que j'ai programmé, et un enchaînement de tables d'ondes sure un vieux synthétiseur. Tout doit s'enchaîner sans heurt pour composer une œuvre qui sera perceptible depuis la rue, les images habillant l'immense vitrine du Centre d'Art et de Technologie des Médias allemand. Je n'y suis allé qu'une fois, comme intervenant d'un séminaire européen de la Femis.
J'ai donc abusé du trackpad et m'en voilà fort marri. Lorsque j'ai l'inspiration je suis incapable de m'arrêter, même si mon corps me le suggère. Or ces derniers temps mon esprit prend peu de repos. Lorsque je ne compose pas cet Omni-Vermille, je bichonne mes Perspectives du XXIIe siècle ou sonorise une web-série sur l'intelligence artificielle qui accompagne un MOOC. Sans parler de mon épanchement littéraire !
La vénérable acupunctrice chinoise m'a un peu soulagé, mais j'ai encore bien mal. Elle m'a aussi collé un cataplasme d'herbes dont j'ignore la composition et que je tiens difficilement de ma main pansée. Ce n'est pas ma première tendinite. J'en ai évoqué une en particulier sur cette page il y a sept ans. Mêmes circonstances. Comment et quand apprendrai-je à m'arrêter avant la catastrophe ? Je ne supporte pas de m'interrompre en chemin, même si je sens que j'ai franchi mes limites, menant chaque fois le travail à son terme, mais à quel prix ! Heureusement sur Mac il suffit de double-cliquer sur la touche fn (avec un nom pareil j'aurais dû dire "frapper") pour dicter mon texte. Je vais surtout en profiter pour lire au lieu de m'agiter dans tous les sens...