Jean-Jacques Birgé

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vendredi 27 juin 2014

Marathon radiophonique Michel Houellebecq


Demain samedi je participe au marathon radiophonique Michel Houellebecq en direct sur France Culture à 17h depuis Toulouse où se déroule Le Marathon des Mots. De 14h à 19h à l'Auditorium Saint-Pierre des Cuisines, l'émission réalisée par Nathalie Salles et présentée par Sylvain Bourmeau alterne des lectures de textes par Jacques Bonnafé, Dominique Pinon, Marianne Denicourt, Michel Vuillermoz et des tables rondes. J'y suis évidemment pour les deux albums enregistrés avec Michel Houellebecq et particulièrement pour Établissement d'un ciel d'alternance que j'ai produit en 2007, mais qui avait été enregistré en 1996 à l'occasion du 10e anniversaire des Inrockuptibles à la Fondation Cartier. Le plateau auquel je participe est axé sur paroles (poétiques) et musique. Dans le livret du CD, Michel avait écrit que c'est sa "seule collaboration réussie avec un musicien". La soirée au TNT avec Jean-Louis Aubert a été annulée par les techniciens permanents en solidarité avec les intermittents.

lundi 2 juin 2014

Quand Fantazio s'identifiait à Elephant Man


Seul en scène et sans contrebasse, Fantazio raconte l'Histoire intime d'Elephant man de 1981 à 2012. À l'Atelier du Plateau, trois soirs durant, l'artiste protéiforme se met à nu en convoquant les icônes de son enfance, saucissonnant ses rêves et les exposant au public amusé en un feu d'artifices chaotique qui tient d'une fantastique performance d'acteur. La confidence se transforme rapidement en un zapping de rôles pas plus emprunté qu'empreint, car Fantazio incarne tous ses personnages en convoquant son inconscient à la manière des hystériques, ou bien tout comédien n'exerce-t-il pas le métier expiatoire de schizophrène professionnel ? Faisant son miel de toutes fleurs, Fantazio dresse un costume sur mesures à la folie ordinaire. Le chaos s'organise. Mais lorsqu'il expose ses parties génitales, centre fantasmatique de l'analyse et tromperie du pachyderme lynchien originaire, l'intensité s'émousse. Le mystère du drap troué qui le recouvre est plus puissant que la figure du monstre. La provocation affadit le récit de la déformation lorsque l'image étouffe les mots. Il n'en reste pas moins un extraordinaire moment de théâtre farci d'humour, équilibre impossible entre une réalité sublimée et un imaginaire mis en scène, l'intimité dévoilée appartenant dès lors au public qui a payé sa place, chacune et chacun y investissant sa propre interprétation.

mardi 1 octobre 2013

Fulgurance des défilés


En allant assister au défilé du couturier Issey Miyake j'avais une photo en tête pour y avoir pensé l'an dernier après la bataille. L'armée de snipers aux objectifs gros comme des bazookas a très peu de temps pour shooter les mannequins anorexiques qui arpentent le long et étroit podium déroulé entre deux gradins où des centaines de spectateurs les imitent avec leurs smartphones ou leurs caméras. J'en suis cette année. Si le placement des invités prend une bonne heure le défilé ne dure que quelques minutes. Envoyez c'est pesé. Poids plume. Les voiles s'envolent.


Sous la houlette du directeur artistique Roy Genty, le musicien japonais Ei Wada du groupe Open Reel Ensemble transforme une douzaine de vieux téléviseurs Braun reliés à des enregistreurs vidéo guidés par ordinateur pour constituer une sorte d'immense pad de synthétiseur lui permettant d'accompagner musicalement la présentation de la nouvelle collection printemps-été. Il utilise les propriétés électrostatiques des écrans cathodiques pour composer de petites mélodies minimalistes ou des rythmes en contrôlant des samples à raison d'un par écran. Son Braun Tube Jazz Band est placé au bout du podium, là d'où apparaissent les filles...


Je me demande chaque fois pourquoi la plupart des couturiers n'engagent que des mannequins filiformes qui font mal à regarder tant elles ont du mal à marcher. Pensent-ils sérieusement que ces cintres sur pattes mettent en valeur leurs créations ? Il me semble qu'une variation de formes permettrait mieux aux femmes d'imaginer à quoi ressembleront les vêtements sur elles. La légion de photographes amateurs en embuscade à la sortie du chapiteau dressé dans le Jardin des Tuileries ne s'y trompe pas, mitraillant les spectateurs élégants aux tenues les plus originales.

mardi 2 avril 2013

La maison d'os, c'est Dubillard !


Croiser Jean-Pierre Mocky au bar du Théatre du Rond-Point juste avant de pénétrer dans la grande salle m'a rappelé le ton et la voix de Roland Dubillard tout au long de la pièce dont il est l'auteur et que Anne-Laure Liégeois a encore cette fois remarquablement mise en scène. La mémoire fait justement partie des thèmes de La maison d'os en représentation jusqu'au 11 mai à Paris. Comment oublierais-je le Flamand des compagnons de la marguerite ou le prof de gym de La grande lessive qui ont marqué mon enfance ? Mais il s'agit avant tout d'une pièce sur les rapports de classe d'un vieil homme à la porte de la mort et de ses serviteurs aussi dévoués que critiques. L'humour grinçant fait passer leur relation sordide composée d'un savant cocktail de déférence et d'insolence que seule la promiscuité autorise. Sharif Andoura, Sébastien Bravard, Olivier Dutilloy, Agnès Pontier jouent avec brio les serviteurs de cette maison qui s'écroule comme son maître interprété par Pierre Richard qui échappe enfin au rôle du distrait pour jouer à cache-cache avec la mémoire et la mort.


La langue, extrêmement travaillée, oscille entre le cru et le cuit, châtiée ou vulgaire sans fondu ni préliminaires. Anne-Laure Liégeois construit sur le grand plateau un palais qui s'effrite, les marches de l'escalier profitant de la lumière de Dominique Borrini pour créer un effet cinétique brouillant délicatement la vue tandis que les sons de François Leymarie venus des cintres suggèrent sans équivoque la chute de la maison d'os. Le public du Théâtre du Rond-Point saura-t-il se reconnaître dans cette mascarade bourgeoise où la fin d'un monde et de chacun s'annonce inéluctable ?

Illustration de Stéphane Trapier
Photo d'Olivier Dutilloy et Pierre Richard par Christophe Raynaud De Lage

mardi 18 décembre 2012

Le cirque foutraque du clown Nikolaus


Entre la machine de guerre hyper rodée du Cirque du Soleil et le cirque foutraque du clown Nikolaus, le choix est vite fait. Une spectatrice assise à côté de moi sous le chapiteau de Nikolaus me raconte que les meilleures places au Soleil sont à 180 euros. Cela fait cher la sortie en famille. D'autant que l'on s'amuse nettement plus du faux "n'importe quoi" de la troupe de Tout est bien que de la mise en scène militaire des gymnastes médaillés. Drôle de comparaison, me direz-vous. C'est que le cirque propose aujourd'hui un large éventail de spectacles qui vont du morbide zoo animé le long des plages estivales aux créations frontales qui n'ont plus grand chose à voir avec la poussière de la piste.
Dimanche après-midi à Antony, nous étions donc assis au premier rang, places toujours dangereuses car les éléments ne manquent jamais de vous y éclabousser. Nous fûmes servis, otages, au sens propre, des pirates. Les planches volent, s'amoncellent et s'écroulent constamment jusqu'au finale dont je ne veux pas vous gâcher la surprise. Le travail de Raymond Sarti est particulièrement remarquable tant il semble fait de bric et de broc alors que l'on sait pertinemment que la sécurité est forcément passée par là et que tout cela nécessite une maîtrise absolue, réglée au quart de poil. Les costumes de Fanny Mandonnet, tout aussi bricolés avec le rien qui nous entoure, participent aussi grandement à la réussite du spectacle que nous offrent les acrobates et les jongleurs, renouvelant les numéros traditionnels par leurs pitreries déjantées.

N.B.: si vous ne pouvez vous rendre à Antony mercredi (15h), vendredi ou samedi (20h) ou dimanche (16h) de cette semaine, la tournée de la Compagnie Pré-O-C-Coupé passera par La-Seyne-sur-Mer et Marseille avant de revenir à La Villette du 17 au 28 avril 2013.

mardi 8 mai 2012

L'humain d'abord à L'Épée de Bois


La même force émane de la pièce Illuminations d'Ahmed Madani et de l'installation Terres arbitraires de Nicolas Clauss, le portrait des hommes présents sur la scène et sur les écrans. De jeunes hommes issus de l'immigration, des hommes qui transpirent d'humanité, des hommes qui tombent le masque. Ce masque n'est pas le leur, mais celui que la société défaillante leur a collé sur le visage. Sans fard, Clauss et Madani font craquer les préjugés. En les regardant bouger sur scène, en scrutant leurs sourires projetés en grand, j'ai pensé aux sourires radieux des Haoukas à la fin des Maîtres fous de Jean Rouch. Le succès tient au réel. Le réel envahit les écrans de Terres arbitraires sous la direction du plasticien, il conquiert à son tour la performance-spectacle qui se joue au Théâtre de l'Épée de Bois jusqu'au 3 juin (Cartoucherie de Vincennes, sauf le lundi).


S'inspirant de l'installation vidéo immersive de Nicolas Clauss, le metteur en scène Ahmed Madani a écrit la pièce pour dix jeunes hommes du Val Fourré à Mantes-la-Jolie. Ils se nomment Boumes, Abdérahim Boutrassi, Yassine Chati, Abdelghani El Barroud, Mohamed El Ghazi, Kalifa Konate, Eric Kun-Mogne, Romain Roy, Issam Rachyq-Ahrad, Hassan Elbaz. Lorsque l'un d'eux confesse qu'il a la chance de ne pas ressembler à un Arabe ou à un Noir, il s'excuserait presque d'échapper au délit de faciès. Ce ne sont pas des comédiens amateurs, mais des habitants des tours qui se prêtent au jeu. La salle tombe sous le charme. Fondamentalement brechtien, le théâtre épique de Madani interroge les faux-semblants, tord le cou aux idées reçues et nous oblige à réfléchir autant à la vie qu'au théâtre. Le quasi anonymat de tous ces Lakhdar crée la distance nécessaire pour faire exister les hommes derrière les acteurs. La scénographie rappelle l'accumulation des moniteurs vidéo et les grands écrans de Terres arbitraires. On entre en effet d'abord dans une exposition, un quart d'heure d'introduction que l'on peut d'ailleurs admirer sans compter tous les après-midis de 14h à 18h (entrée libre).


Le soir, le spectacle commence dès que l'on a déchiré votre billet, mais vous n'en savez encore rien. Tout participe à la mise en condition, musique, lumière, énergie débordante des garçons qui jouent leur propre rôle. Un pan d'histoire de l'Algérie et de la France se déplie. Les citations, exploitées sèchement, font parfois verser le pathos dans la comédie musicale. La chorégraphie fait exister l'ombre et les flammes. S'il est un spectacle d'actualité, le voici ! Retour d'un théâtre du sens et du bon sens, utilisation intelligente et sensible des nouvelles technologies, et surtout "L'humain d'abord !"

Photos 1/2 © François-Louis Athénas - Photo 3 © Nicolas Clauss

lundi 12 mars 2012

L'Afrique du Sud pour tous


Il y a trois semaines j'évoquais Dominique Lentin dans l'un des chapitres de mon nouveau roman. Surprise d'entendre sa voix au téléphone après tant d'années. La dernière fois, les circonstances étaient terriblement tristes puisqu'il s'agissait de la cérémonie funéraire de son frère Jean-Pierre. Auparavant, il fallait remonter au tout début des années 70 lorsqu'il était le batteur de Dagon et que je faisais le zouave avec eux à la Fac Dauphine lors d'un concert mémorable où Dominique lançait au public des quartiers de viande sortis d'une bassine dans laquelle il avait mariné. J'ai néanmoins toujours suivi ses activités musicales depuis son départ pour le sud au siècle dernier.
À l'entrée du Tarmac, situé à l'endroit de l'ancien T.E.P. dans le XXe arrondissement de Paris et dédié aux cultures francophones comme avant son déménagement de La Villette, je retrouve l'ami Michel Musseau dont la dernière rencontre remonte également à la cérémonie du Père Lachaise, il y a deux ans jour pour jour. Heureusement, nos retrouvailles sont aujourd'hui sous un jour beaucoup plus souriant, puisque nous sommes venus assister au spectacle Ster City dont Dominique Lentin joue la musique en direct, savant et délicat travail aux percussions, échantilloneur et petits objets sonores. La pièce de théâtre, qu'on dira musical tant le rythme et le lyrisme y sont déterminants, mise en scène par Jean-Pierre Delore, bénéficie de l'interprétation exceptionnelle de deux acteurs sud-africains, Lindiwise Matshikiza et Nicholas Welch, à la fois drôles, profonds et monstrueusement pêchus !
Ster City me rappelle avec une étonnante acuité mes impressions de Johannesburg lorsque j'y séjournai en 1993 et 1995, la première fois avant Mandela pour le film Idir et Johnny Clegg a capella, la seconde après son intronisation pour célébrer en ciné-concert le Centenaire du Cinématographe avec Michèle Buirette et Bernard Vitet. C'est justement dans le complexe multisalles en ruines de Ster City que Delore a imaginé ce spectacle formidable conçu pour un public à partir de 10 ans. C'est bon, on les a ! Les deux clowns modernes nous font partager une vision critique de leur pays en un kaléidoscope de scènes tranchantes où l'humour de la langue joue sur tous les tons. Si la majeure partie est en français ar-ti-cu-lé, nous avons le plaisir d'entendre rapper du verlan zoulou ainsi que du xhosa, de l'anglais et de l'afrikaans. Toute la culture sud-africaine nous est servie sur le plateau, à grand renfort d'art brut et de technologie parfaitement maîtrisée, et surtout justifiée par son propos, un théâtre swing d'où l'on ressort en ayant appris une foule de choses tout en se marrant bien et en s'étant laissés porter par la musique du trio.
Ster City se joue jusqu'au 17 mars. Ensuite la même équipe est augmentée de Xavier Garcia, Yoko Higashi, Assucena Manjate, Simone Mazzer, Alexandre Meyer, Frédéric Minière, Dieudonné Niangouna, Isabelle Vellay, Guy Villerd pour le spectacle Sans doute, les 23 et 24 mars, oratorio-concert hard-barock.

jeudi 9 février 2012

Le piment le plus fort du monde et les trois Parques


Défi insensé, l'amateur de piment ne semble pas avoir de limite. Les cuisiniers botanistes tentent de le détromper, mais les parfums exhalés par ce renforçateur de goût excitent le palais, les lèvres et bien d'autres muqueuses. Il faut savoir être patient. Sacha m'a offert un petit sachet de Naga Jolokia indien trouvé à L'épicerie de Bruno sur lequel est imprimé en rouge "Très fort, manier avec précaution, utiliser des gants, pas de contact avec les yeux ou la muqueuse. Ne pas laisser à portée des enfants." Tandis que je recopie ce qui est écrit en noir, les effluves me chatouillent le nez : "Le piment le plus fort du monde... Quatre fois plus fort qu'un piment Habanero ! Pour réveiller n'importe quelle sauce (il suffit de tremper un piment...). Ne pas manger sauf consommateur de piment fort aguerri..." Mais déjà le Naga Viper l'a détrôné avec 1 359 000 unités Scoville, ce qui signifie qu’il faut le diluer dans 1 359 000 fois son volume d’eau sucrée pour ne plus ressentir le piquant. À titre indicatif, un Japaleño mexicain est coté maximum 5 000 unités, un Cayenne 50 000, un Habanero (ce sont les lampions que l'on trouve chez les Antillais ou les Chinois) maximum 300 000.
Je dois être blindé. Mon armoire à épices doit en recéler une trentaine de variétés différentes, en poudre, en sauce ou tels quels. J'avais croqué un petit bout de Naga Jolokia sans séquelle, mais quelques copeaux dans la soupe ont révélé sa puissance explosive. Ouiiiiii, il faut savoir être patient. Comme lors de cette soirée au Tempo Doeloe, réputé comme le meilleur indonésien d'Amsterdam, où l'avant-dernier des vingt-cinq plats de notre Rijsttafel Istemewa, du plus doux au plus épicé, avait semblé sévère, quand le dernier fut fatal, nous donnant envie d'être téléportés illico de l'autre côté de la vitre, dans le vent glacial qui soufflait dehors.
Aimer les sensations fortes revient à rechercher les changements de repères. En cas d'excès, on peut tenter la noix de coco râpée, le quartier d'orange, ou truc appris en Guadeloupe, se frotter les lèvres avec ses cheveux. Pour les chauves, faites-vous en d'avoir raté la nouvelle pièce de Jacques Rebotier qui se joue jusqu'au 12 février aux Amandiers de Nanterre.


On atteint là les 2 millions d'unités Scoville. Les 3 Parques m'attendent dans le parking est un feu d'artifice(s,) d'intelligence et d'humour, la vie qui file et c'est coton, la crise au tamis de la musique, les mots aux sévices du jeu, le jeu au service démo, derrière les masques c'est nous qui sommes en somme bêtes de somme à roupiller quand le temps file, la télé galonnée en prend pour son grade et nous plein la pomme, les trois formidables comédiennes digressent, zappent et nous vengent de toutes les pièces où l'on s'emmerde et des enfumages de ceux qui nous gouvernent, ça marche comme sur des roulettes, garanti 100% sans naphtaline, les mythes dévorent le réel, on nage dans l'actualité, alors faut y aller d'ici dimanche, après c'est foutu ou faudra suivre ce fil de Minotaure en province...

mercredi 28 décembre 2011

Putain


"Je n'ai pas l'habitude de m'adresser aux autres quand je parle, voilà pourquoi il n'y a rien qui puisse m'arrêter, d'ailleurs que puis-je vous dire sans vous affoler..." La pièce de théâtre Fille du Paradis, mise en scène par Ahmed Madani, commence par les mêmes mots que Putain, le roman de Nelly Arcan, qu'il a adapté en le dépeçant de tout ce qui pouvait paraître anecdotique pour n'en conserver que la charge la plus virulente, qu'on dira politique. Dès ces premiers mots je suis retourné par le jeu de Véronique Sacri. Si j'ai souvent du mal à me laisser emporter au théâtre, contrairement au cinéma, je dois me répéter que ce n'est pas la vraie Cynthia, mais une comédienne qui s'adresse à nous, seule avec pour seuls accessoires une chaise et un verre d'eau. Son sourire séducteur de connivence ne durera pas, l'enfer reprendra le dessus, brutale réalité qui va chercher dans les profondeurs d'une âme meurtrie, celle d'une femme qui ne peut souffrir de se reconnaître dans toutes les autres. Dieu et Freud ne seront d'aucune aide à cette jeune étudiante devenue escorte, call-girl, prostituée de luxe, comme on voudra l'appeler, qui porte la croix du fantasme de la femme parfaite, rêvée par les hommes comme par les femmes. S'ils en prennent pour leur grade, avec raison, sont-elles elles-mêmes responsables de leur propre sacrifice ? Le texte est bouleversant, la comédienne (dont le nom semble prédestiné au rôle) est exceptionnelle, la mise en scène aveuglante de sobriété, noir et blanc, noirceur du propos, intelligence lumineuse, schizophrénie de jour et nuit. La charge politique est d'autant plus forte avec l'actualité des affaires DSK et Carlton, mais la foudroyante analyse de mœurs est hélas intemporelle. Putain fut le premier de cinq romans fulgurants qui n'éviteront pas à son auteur le suicide par pendaison à 36 ans. Plus autofiction que roman autobiographique, il s'ajuste parfaitement à la scène. La pièce se joue les lundis et mardis à 21h30 au Théâtre de l'Essaïon à Paris jusqu'au 17 janvier.

Ahmed Madani a toujours choisi des œuvres qui traitent du monde d'aujourd'hui. Ces dernières années il s'est centré sur les questions propres aux femmes et à leur oppression. Nous nous étions rencontrés en 1989 pour monter J'accuse, adaptation d'Émile Zola initiée par Un Drame Musical Instantané avec Richard Bohringer, la chanteuse Dominique Fonfrède, notre trio infernal et un orchestre d'harmonie de soixante-dix musiciens. Grâce à lui, qui en assurait la mise en scène, j'avais fait la connaissance du scénographe Raymond Sarti qui deviendra l'un de mes amis les plus proches et avec qui je collaborerai souvent. Il avait construit un décor démentiel en s'appuyant sur l'une des tours du Val Fourré à Mantes-la-Jolie qu'il avait intégralement repeinte. L'immeuble sera plus tard détruit avant que la réalisatrice Dominique Cabrera y tourne Chronique d'une banlieue ordinaire. Tout se croise et se recoupe. Je composai la musique de ce film en 1992. Raymond Sarti ne cessa jamais de travailler avec les uns et les autres, il est le conseiller pour la scénographie de Fille du Paradis. Ahmed Madani a toujours l'œil brillant de celui qui vient de jouer un bon tour. Sa dernière pièce est méchante comme seuls les gentils savent en concocter.

lundi 10 octobre 2011

Débrayage ou L'augmentation ?


Je me souviens du rire à s'en étrangler de Georges Perec lisant à haute-voix un texte de Bobby Lapointe à la radio. Il aurait certainement été plié en deux à la mise en scène de L'augmentation qu'Anne-Laure Liégeois présente au Théâtre du Rond-Point à Paris. Je me souviens aussi de Sami Frey sur son vélo, mais la pièce de ce soir appartient à la veine plus caustique, moins nostalgique, de son auteur. Deux acteurs fantastiques, Anne Girouard et Olivier Dutilloy récitent mécaniquement « Ayant mûrement réfléchi ayant pris votre courage à deux mains vous vous décidez à aller trouver votre chef de service pour lui demander une augmentation...». La salle rit jaune. Vont-ils débiter ainsi leurs phrases en boucle ? La fantaisie critique d'Anne-Laure Liégeois est aussi huilée que la mécanique imperturbable du rouleau-compresseur de Perec. J'ai tellement ri que j'en ai oublié la dureté des bancs de la petite salle.


Trois heures plus tôt, nous assistions à Débrayage de Rémi de Vos, une autre mise en scène d'Anne-Laure Liégeois dans cette même salle avec les mêmes acteurs augmentés (façon de parler, quand vous aurez vu la précédente) de François Rabette, tout aussi remarquable. Les temps ont changé. En 1968 le pauvre salarié exploité rêvait d'une augmentation, aujourd'hui il est à la recherche d'un emploi ou risque de se faire virer. Devant le décor déprimant des alpages collés sur le mur du couloir, les trois comédiens affublés de diverses perruques interprètent chacun plusieurs rôles si pitoyables qu'ils en deviennent hilarants. Je me souviens d'Alec Guiness dans Noblesse Oblige, sauf qu'ici c'est Misère Oblige. Le monde du travail inspire Anne-Laure Liégeois, qui prépare d'ailleurs une troisième pièce sur le sujet, qu'elle traite chaque fois incisivement, malgré la tendresse pour ses personnages bafoués par la hiérarchie et l'exploitation dont ils sont victimes.


Supposons que vous hésitiez entre l'adaptation fidèle (dans les limites du texte), mais explosive dans sa mise en scène, de L’Art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation (article de Christine Marcandier avec l'organigramme du texte !) et les quatre extraits et un inédit de Débrayage. Ou bien vous y êtes, ou bien vous n'y êtes pas. Si vous y êtes, enchaînez les deux, De Vos à 18h30, Perec à 21h (2 petites vidéos en ligne), "les deux peuvent être vus le même soir", je dirais même plus, l'ensemble fait sens et la montée en puissance est d'autant plus jouissive.

Illustration de Stéphane Trapier et photos de Christophe Raynaud de Lage.

mardi 2 novembre 2010

Il était une fois la fête foraine


Sans le courrier de Vincent Dujardin, forain de l'eau, qui cherchait désespérément le CD épuisé de Il était une fois la fête foraine (Auvidis Tempo A 6217 passé au pilon lors du rachat par Naïve), je n'aurais pas exhumé l'album que j'avais réalisé en complément du catalogue de l'exposition présentée en 1995-96 à la Grande Halle de La Villette et dont Raymond Sarti avait imaginé la scénographie. Cet énorme chantier nous occupa des mois avec une équipe dévouée, redoutablement efficace. Reconstituer une fête foraine dans la Grande Halle avec des objets patrimoniaux fut un pari réussi.
J'y participai comme concepteur de tout l'environnement sonore, soixante-dix sources différentes tournant en boucles sur plusieurs centaines de haut-parleurs, et en cosignai avec Bernard Vitet la composition musicale. Je fabriquai les ambiances et les effets ponctuels, commandai les dialogues cinglants à l'écrivain Alain Monvoisin, dirigeai les comédiens, rassemblai les chansons avec l'aide de Serge Hureau et Martin Pénet, élargissai la fête en créant des hors-champs chevalins au delà des palissades qui nous entouraient, etc. Comme aucune boucle n'avait la même durée la reconstitution sonore évoluait tout le temps, faisant vivre le lieu livré aux visiteurs qui oubliaient le côté compassé de l'espace muséographique à tel point que les enfants osaient hurler comme à la foire. Désacralisation qui ne manquerait pas d'en choquer certains, mais qui montrait que les musées pourraient peut-être se penser autrement. Le sujet s'y prêtait. Un badaud vomissait dans un coin sombre à la sortie du pousse-pousse, des gamins nous appelaient depuis le sommet de la plus petite grande roue du monde, plus loin à trente mètres de haut l'avancée dans le vide était accompagnée de remarques idiotes qui semaient l'effroi, et les manèges tournaient, ils tournaient, et les orgues se déclenchaient automatiquement, et les bonimenteurs nous étourdissaient... J'aurais été déçu si le public n'était pas ressorti de là avec une tête grosse comme ça !


Représenter l'expérience de la visite est impossible. En plus du labyrinthe imaginé par Raymond Sarti (son site est plein de croquis et de photos), il manque déjà les lumières de Marie-Christine Soma. Rien ne remplacera jamais l'aventure vécue, même Je l'ai perdue, sublime texte de Jean Cocteau dit par Jean Marais qui clôt le CD. J'ai filmé les préparatifs et j'ai filmé le dernier jour au terme des quatre mois de représentations, mais je n'ai encore jamais rien monté. De nombreuses émissions télévisées ont eu lieu depuis l'expo dont un Apostrophes. Pour le disque, j'ai mixé nos ambiances, textes et musiques en les alternant avec quelques sublimes documents d'archives. Sur la cinquantaine de chansons diffusées dehors, à l'entrée et tout autour de la Halle, j'avais d'abord choisi Encore un tour de chevaux de bois par Nane Cholet en 1935, nimbé d'ivresse et de fumée, où ce lieu de transgression renvoie l'image de notre monde à l'envers. La fille au manège par Renée Lebas en 1944 nous emporte sur des licornes et des Pégase, toujours plus vertigineux. Pour remplacer les monuments de l'exposition qui jouaient leur musique sur carton perforé, nous avions sélectionné trois orgues, un Gasparini, un Limonaire et un Ruth que nous étions allés enregistrer à Lyon et en Suisse avec Silvio Soave. Bernard et moi avions composé de faux ragtimes que faisait sonner le piano mécanique du cinéma forain, l'année de son centenaire !
Les musiques du pousse-pousse, sorte de boîte à musique géante, celles des manèges de petites voitures et de chevaux, se mêlaient aux crémaillères des attractions mécaniques, aux feulements des fauves et aux boniments des comédiens. J'avais réuni une sacrée distribution : Michael Lonsdale au Pavillon des Curiosités, dernière présentation intégrale des cires anatomiques du Cabinet Spitzner avant leur dispersion, Luis Rego pour la Parade des lutteurs, l'équilibriste verbal Jean-Marie Maddedu et l'authentique foraine Menica Brunet-Fabulet aux jeux de massacre, le gourmand Laurent Jouin jouant le confiseur Dédé, le duo chamailleur de Michel Berto et Daniel Laloux, l'incisive Dominique Fonfrède, et toute l'équipe avait prêté sa voix. Benoît Weber était le zélé régisseur de cet incroyable échafaudage sonore. J'avais illustré le livret avec les esquisses de Raymond Sarti qui a toujours su nous faire rêver avant que les maquettes ne se déploient magiquement sous leur taille réelle.

Ce projet était tombé à point nommé comme je rentrai du siège de Sarajevo. J'avais besoin de me changer les idées avec un train fantôme qui ne soit que d'illusion. L'enthousiasme du commissaire Zeev Gourarier nous entraîna pendant l'année que je passai à construire cet incroyable univers "Cagien" à partir d'éléments populaires. Suite au succès remporté, Pierre Lavoie me commanda la musique du CD-Rom Au cirque avec Seurat (notez l'association d'idées forain-cirque, elle est parfois bénéfique !) qui allait inaugurer une séquence de ma vie qui durera dix ans au service du multimédia. Plus tard, toute l'équipe de Il était une fois la fête foraine partit au Japon réitérer ses facéties pour The Extraordinary Museum à Kumamoto et Euro Fantasia au Nagoya Dome. La dernière collaboration qui rassembla Zeev, Raymond et moi fut l'exposition Jours de cirque en 2003 au Grimaldi Forum à Monaco, mais ça c'est une autre histoire.

vendredi 28 mai 2010

La fille de la mer


Un jeu de mots charmant donne son titre au spectacle monté par Elsa Birgé et Michèle Buirette à l'occasion du festival Si la mer monte dont Michèle a assuré la programmation artistique. Ma fille et sa mère ont donc créé ensemble La fille de la mer dimanche dernier à la pointe de l'île Tudy, Finistère Sud, sous un soleil brûlant, devant une foule conquise. Depuis quelques années Michèle chante en solo les paroles qu'elle compose en s'accompagnant au piano à bretelles tandis qu'Elsa vole et nous venge dans des airs aussi slaves que parigots. Ayant acquis sa réputation de contorsionniste sur trapèze au sein du fameux Vrai-Faux Mariage de La Caravane Passe, elle ajoute aujourd'hui ses cordes vocales à son arc céleste. Mon enthousiasme peut s'épanouir sereinement depuis qu'elle en a fait sa profession, heureusement plus prudente qu'enfant lorsqu'elle grimpait sur son trapèze pendant que nous avions le dos tourné. Combien de fois est-elle tombée dans sa chambre pour avoir désobéi ? Pire, de cette même cale de l'île Tudy qu'elle arpente depuis qu'elle est née, elle fit son plus beau vol plané, quatre mètres de haut avec atterrissage sur la tête et le vélo en prime qui l'achève pour l'avoir enfourché pieds nus, sans freins et trop grand pour elle alors que nous étions partis faire des courses à Pont-L'abbé... Une des pires nuits de ma vie. Ou à l'École du Cirque époque Annie Fratellini : "ne vous inquiétez pas, votre fille est avec son professeur à l'Hôpital Robert Debré, mais elle n'a rien..." Elle avait hurlé à sa copine de lâcher la longe pendant qu'elle faisait le saut périlleux ! Les enfants finissent par comprendre que nous nous inquiétons pour eux simplement pour avoir commis nous-mêmes toutes ces bêtises quand nous avions leur âge et avoir eu la chance d'être passés au travers. Elsa pratique aujourd'hui sa discipline avec le même sérieux que n'importe quel professionnel évitant de mettre les ciseaux dans la prise pour vérifier s'il y a du courant. Le spectacle qu'elle a imaginé avec Michèle est à la fois drôle et émouvant. Certains îliens avaient les larmes aux yeux de voir voler et chanter celle qui fut à six ans une miraculée de la grève. En regardant le film, j'ai adoré les arrière-plans tatiesques derrière le chapiteau sans voile comme cette barque de rameurs suant sang et eau qui traverse le champ ou la grosse dame reculant dangereusement vers les rochers pour prendre la photo-souvenir, sans parler d'Erik oubliant qu'il filme et entonnant en chœur et complètement faux "si la mer monte..." tandis que les deux filles font leur numéro, Elsa palmée et masquée, Michèle virevoltant autour du portique. Si le cadre était idyllique on peut maintenant leur souhaiter d'autres cieux où continuer le spectacle...

mardi 8 décembre 2009

Rien n'est jamais gagné


On ne peut jamais s'endormir sur ses lauriers, ni réussir à tous les coups. Il faut toujours compter avec le droit à l'erreur, prise de risque indispensable pour continuer à avancer. L'échec et la déception font partie de la dynamique. Il nous arrive de juger sévèrement un artiste qui nous a jusqu'ici emballés, ou de lui pardonner son ratage. Dans cette profession les fautes ne sont pas mortelles, même si elles sont douloureuses. Il faudrait, par exemple, savoir accorder la même indulgence aux thérapeutes ! Hier soir, nous n'avons pas compris comment Robert Lepage avait pu se planter à ce point avec Le dragon bleu, une intrigue cliché dans une scénographie répétitive avec des comédiens désinvestis. Nous avions adoré Le projet Andersen au même Théâtre de Chaillot ou La face cachée de la lune, un des meilleurs films de ces dernières années, mais sa mise en scène du Cirque du Soleil nous avait déjà déçus. L'idée de découper la scène en vignettes de bande dessinée est sympa, la coupe de la maison de poupée permettant des changements rapides où ne subsiste plus que la virtuosité des disparitions et des apparitions ; le système lasse à la longue.
Me revoilà en train de dégommer au lieu d'encenser. Zut ! Je ne choisis pas. J'aurais préféré évoquer l'excellente après-midi passée avec Olivier Mével et Marc Chareyron venus me raconter le nouveau projet d'objet communicant auquel Antoine et moi participons, mais c'est top secret. Me voilà bien ! J'ai commencé à carburer, à imaginer, à rêver. Le brainstorming permet de dire n'importe quoi. Se donner le droit à l'erreur. Nabaztag est un succès, là où le Mir:ror souffrait de fatales maladresses. Nous repartons pour de nouvelles et excitantes aventures...

N.B. : l'illustration est une suggestion de Nicolas. Je fais rarement exprès, mais des liens inconscients relient souvent les images qui se succèdent sur mon blog !

mardi 21 juillet 2009

Défiant la gravité


La chorégraphe Kitsou Dubois travaille depuis de nombreuses années sur l'apesanteur. Sous le titre "Autres pistes" elle a réuni au Théâtre de la Cité Internationale une série de numéros de cirque qui défient la gravité et se jouent du poids du corps des acrobates. De semaine en semaine jusqu'au 9 août, virtuoses du mât chinois, clown, jongleur au diabolo, trapézistes composent des spectacles en courts métrages qui donnent le tournis. Dimanche dernier, l'après-midi commençait avec Marie-Anne Michel dont le mât avait été dressé dans le hall du théâtre. Jouer dans un lieu inhabituel produit toujours un effet intéressant sur les spectateurs ; le déplacement interroge la représentation et en l'amenant vers le public lui donne une réalité plus merveilleuse que les conventions théâtrales, il nous en rapproche comme si nous étions invités à découvrir le spectacle depuis les coulisses, là où les trucs se voient sans pénaliser l'illusion, bien au contraire. Et la jeune fille de tomber, de tomber... Ayant regagné la salle, nous découvrons l'humour de Tsirihaka Harrivel qui, attaché à un contrepoids sur une poulie, vole et nous venge, jeu de massacre où le mobilier part en morceaux, par la maladresse d'un clown bègue luttant contre l'adversité des forces contraires. J'apprécie grandement l'absence de musique de ces deux premiers numéros tant le choix musical des danseurs et acrobates est souvent catastrophique. Les grincements du mât de Marie-Anne Michel nous font voguer sur une mer composée d'autant de nous-mêmes et les cascades d'Harrivel absorbent les pleurnicheries à-propos du chiard d'une mère égoïste mettant tant de temps à quitter la salle ! Monteverdi rendra totalement soporifique le duo de portés qui suivit, beaucoup trop académique à mon goût, plus gymnaste que créateur de rêve, et la ritournelle répétée du duo sur trapèze affadissant pourtant un beau travail d'enlacements que les costumes blancs des uns et des autres ne mettent hélas pas en valeur. Nous regretterons d'avoir manqué le clown Ludor Citrik programmé dans les jours qui suivent, mais sortirons heureux d'avoir passé ces moments en apesanteur.

dimanche 24 mai 2009

Avoir le bourdon


Le son grave monte en puissance. Le zézaiement accentue l'impression d'angoisse de la basse continue. Un bourdon s'est pris dans la toile qu'une araignée a tissée devant la fenêtre de la cuisine. Il est huit fois plus gros qu'elle. Le pique-t-elle ou s'épuise-t-il ? Tout va très vite. Il s'éteint et l'épeire le treuille illico jusqu'à son nid. La suite nous demeurera invisible. Les autres bourdons continuent leur travail comme si de rien n'était. Jusqu'à ce qu'il commence à pleuvoir. Nous rentrons la nappe et regagnons notre propre obscurité.

Sur le pick-up, Damia entonne Sombre dimanche, une adaptation de 1936 d'un tube hongrois qui entraînera tant de suicides que la chanson sera interdite à la radio. Toute l'histoire est contée en 4 épisodes !
L'original par Rezsö Seress qui lui-même sauta par la fenêtre :

Sombre Dimanche par Damia, "la tragédienne de la chanson" :

Pour éviter l'hécatombe Billie Holiday ajoutera un troisième couplet révisionniste à son Gloomy Sunday :

Comme si cela ne suffisait pas, Georgius renchérira avec Triste Lundi :

Allez, un peu de courage jusqu'à demain...

lundi 23 mars 2009

La divine comédie


Je ne me souviens plus comment je suis tombé sur ce DVD, peut-être bien sur le site d'Arte qui l'édite ? C'était la bande-annonce, c'est cela ! J'aime découvrir ce que je ne connais pas, alors j'ai pris le risque de commander le double-dvd. C'était d'autant plus risqué que les captations de pièces de théâtre ne passent pas toujours très bien sur un écran. Le tryptique Inferno Purgatorio Paradiso de Romeo Castellucci était l'un des clous du dernier festival d'Avignon, mais comme je ne suis pas un fou de théâtre j'étais passé à côté.
Inferno est impressionnant dans sa démesure, par l'utilisation de la machinerie de théâtre, qu'elle soit traditionnelle ou emprunte de nouvelles technologies, par la magie pyrotechnique qui rivalise avec les effets de foule, par la brutalité des images n'occultant pas la poésie dramatique de ce spectacle sans paroles. Le film offre des gros plans que seules des jumelles auraient permis, mais ce sont évidemment les larges plans d'ensemble qui reproduisent le mieux les tableaux vivants se succédant dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes. Le découpage cinématographique de Don Kent permet de ne pas ressentir trop cruellement le temps théâtral qui crée le suspense qui lui est propre lorsque l'on vit les évènements en temps réel.
Parallèlement était présenté Purgatorio sur la scène de Chateaublanc, capté par Julien Jacquemin : une mère, un père et leur fils habitent un appartement au somptueux décor des années 70 où un drame terrible va se jouer devant nos yeux éberlués, dans un hors-champ sonore plus efficace que toutes les démonstrations illustratives. En plus du tulle à l'avant-scène où des textes s'écrivent sans déformation, comme des sous-titres de cinéma, leur conjugaison successive au futur, au présent et à l'imparfait produit des effets de distanciation temporels habituellement incompatibles avec le théâtre.
Au delà de la plasticité exceptionnelle de ses images, Castelluci met en scène des scènes critiques de notre société, avec une rare acuité et une sensibilité très personnelle. Il sublime les interrogations des hommes en les plaçant face à leurs contradictions. Dans le même mouvement il révèle la beauté du monde et l'horreur qu'il engendre, il nous enchante et nous dérange. Le travail sonore du compositeur Scott Gibbons, révélé par ses collaborations avec le Groupe F de Christophe Berthonneau, participe remarquablement à l'originalité de l'œuvre librement inspirée de Dante. Amplifiant le son des corps et les respirations des acteurs, jouant sur la synchronisation d'actions banales par des transpositions disproportionnées, mêlant ces éléments électro-acoustiques à des chœurs parfois trop mystiques à mon goût, il participe pleinement à la majestuosité de la scénographie. En manipulant les sons réels il les fait basculer dans "l'enfer du musicien".
L'installation que représente Paradiso, le troisième volet présenté dans l'église des Célestins, montre les limites du traitement métaphorique de Romeo Castellucci. S'éloignant des spectacles chorégraphiques qui nous émerveillent, il se rapproche ici des effets de surface d'un Warhol ou des boursoufflures d'un Matthew Barney. Mais la trilogie reste géniale puisqu'elle m'autorise une interprétation unique, loin des notes fumeuses et saint-sulpiciennes du livret qui m'irritent et ne me sont guère sympathiques. De même les compléments de programme, deux entretiens, l'un avec l'universitaire Piersandra di Matteo et l'autre avec le metteur en scène ne sont pas à la hauteur du spectacle reproduit ici pour notre plus grande stupeur.

Un matin de 1976, je décidai que je n'étais pas plus bête qu'un autre et partis voler un exemplaire de Dante dans l'édition de la Pléiade pour en faire cadeau à ma petite amie. Mon sentiment de culpabilité devait se lire sur les caméras de la Fnac Montparnasse. Quelle ne fut pas mon sentiment de soulagement lorsque les vigiles m'attrapèrent ! Une libération ! J'avais l'air pourtant si dépité que le responsable tenta de me remonter le moral, m'expliquant que je n'avais pas été si mauvais, mais que c'était alors le rayon le plus surveillé de tout le magasin. Il nota mal mon nom, tant et si bien qu'il retranscrit celui de mon père prénommé Jean (les spectateurs noteront la référence au second épisode d'Inferno), et me fit payer l'ouvrage que j'emportai, omettant les centimes, ce qui représentait tout de même une petite réduction sur le prix fort ! Ce fut ma première et dernière tentative de larcin. Une grande leçon.

jeudi 5 mars 2009

Magique !


Comme j'avais passé la journée à installer le nouveau matériel informatique de ma compagne je n'avais pas grand chose à raconter. Ayant dormi trois heures la veille, j'étais allé prendre un bain à la mousse de thé vert avant de dîner et de m'écrouler hagard. C'est à cet instant que le téléphone a sonné. Ma fille proposait de passer me prendre pour assister au spectacle d'un illusionniste à l'Atelier du Plateau dans le XXème, où travaille sa cousine, ma nièce Chloé. Contrairement à la nôtre, la voiture d'Elsa a du chauffage, un début engageant ! C'est aussi une occasion de nous parler car je suis trop content de la voir. Je me suis donc laissé convaincre un peu plus facilement que d'habitude.
Enfant et jeune adolescent, je faisais des numéros de prestidigitation. Je m'entraînais des heures devant la glace à m'enfoncer une épingle dans la joue pour la faire ressortir de l'autre côté jusqu'à me faire saigner ou bien je faisais des numéros de divination et de transmission de pensée avec ma sœur. J'appris les sauts de coupe et les faux mélanges qui me serviraient plus tard au poker, mais le jeu y perdant de son intérêt, j'ai vite arrêté, de tricher et de jouer. Plutôt que de me faire offrir la mallette du petit magicien pour Noël, je me targuais de posséder des livres de professionnels, comme mon Cours Magica, retrouvé tout à l'heure pour vérifier ce que j'avais un peu oublié. Quoi qu'il en soit ce ne sont pas les trucs qui sont intéressants, mais la manière d'exécuter les tours. Hier soir, c'était magique...
L'Atelier du Plateau est un endroit voué à la rencontre des saltimbanques de tous poils, en particulier circassiens et musiciens. Jusqu'à dimanche inclus la Compagnie Phalène y joue Même si c'est faux c'est vrai, un spectacle de proximité où Thierry Collet nous embarque dans un temps qui n'a plus d'âge. Le magicien sait nous mettre dans sa poche pour nous faire ressortir par les manches, par forcément les siennes, c'est là que c'est fort. Passé les illusions d'optique et sonores, Thierry Collet se fait conteur pour se jouer de notre candeur. Par ses tours merveilleux, il nous fait tâter du faux-semblant et pointer la manipulation mentale dont nous sommes quotidiennement les victimes inconscientes. Heureusement, la performance est ici poétique et scientifique, drôle et fascinante. Croyez-moi, c'est vrai, tout est faux, allez prendre un bain de jouvence au Plateau, c'est magique !


Ma photo, comme d'autres, faisait partie d'un des tours de la soirée. Je n'ai pas compris par qui elle avait été prise ni comment elle s'était retrouvée dans la main de Collet, dépliée comme par enchantement, accessoire au même rang que le poisson rouge, la plume qui chatouille à distance, le clou dans la narine, le trou qui se promène ou les bulles de savon domptées... Les illusions apportent une autre lumière sur la réalité. J'insiste, c'est à 20 heures et le dimanche à 17. On peut même y manger un morceau.

mercredi 25 février 2009

Fani au Musée Grévin


Jusqu'à cinq ans j'habitais rue Vivienne, près des Grands Boulevards et du Musée Grévin. Comme on entre dans le royaume de l'imaginaire, les évocations des figures de cire pulvérisent les leçons d'histoire et font naître des souvenirs inédits. Dès l'entrée les miroirs déformants nous entraînent vers la porte dérobée de l'enfance, nous réattribuant notre taille réelle pour pouvoir poursuivre quelque lapin à chapeau haut de forme et montre gousset. La cohorte des clones nous amuse et nous renvoie à des images découpées dans les magazines que l'on avait enfouies tout au fond des tiroirs, à côté du sac de billes et de vieilles photos de classe. Il paraîtrait que le Palais des mirages a été complètement rénové. Si Bernard Szajner et Manu Katché ont conçu le nouveau son et lumière de six minutes, il n'en demeure pas moins que le temple hindou, la jungle et le palais se transforment toujours en kaléidoscope infini par d'habiles jeux de miroirs. J'imagine que l'alerte aux pickpockets qui nous faisait tressaillir dans le noir est toujours de mise. À l'époque, la visite se terminait par un court spectacle dans le théâtre, en général un illusionniste, mais aujourd'hui le Théâtre du Tout Paris abrite sa propre programmation. Dommage que le groupe CDA (Compagnie des Alpes) qui gère le lieu pratique des prix aussi prohibitifs. La pétulante Fani, s'étant laissée dissuader, est passée voir deux originaux...

lundi 5 janvier 2009

Zappeurs-Pompiers 1 (1988)


Il ne reste pas grand chose des centaines de spectacles que nous n'avons donnés qu'une seule fois. Nous avons oublié. C'est toujours beaucoup de travail, mais la mémoire est volatile par essence. Nous oublions les émotions intenses du spectacle vivant au profit des notes, des images, fixes ou mouvantes, que l'on a pris le temps d'imprimer. Comprenant tôt l'importance des traces, j'enregistrai beaucoup, d'autant plus que nous pratiquions l'improvisation la plus libre qui soit. Chaque bande magnétique capte un instantané du Drame et le sauve de sa fulgurance jupiterienne. C'est se saisir d'un éclair pour le rejouer à l'infini.
Document d'archives. La qualité de l'image et du son est ce qu'elle est, pas terrible! Le 22 septembre 1988, Un Drame Musical Instantané répète "Zappeurs-Pompiers 1" au cours de la Manifestation Internationale de vidéo et de télévision de Montbéliard. Le comédien Eric Houzelot qui vient de quitter alors la troupe 4 litres 12 et la chorégraphe Lulla Card (aujourd'hui Lulla Chourlin) improvisent avec le trio du Drame. Je monte les images en direct à la zapette (débuts de la télévision par satellite) tout en jouant avec Francis Gorgé et Bernard Vitet. L'année suivante, "Zappeurs-Pompiers 2", créé au Cargo à Grenoble pour les 38e Rugissants, écrit et composé par le trio du Drame, le clown Guy Pannequin et Lulla Card succèdera à ce premier jet entièrement improvisé. Nous collaborerons encore dans la même jubilation avec Lulla lors de notre succès à la Péniche-Opéra, 20 000 lieues sous les mers.
L'album suivant, Qui vive ?, sur lequel figure la musique du "2" a figé mon souvenir. Une captation en a été faite, j'ai les rushes, mais il faudrait que je trouve un moyen de transférer mes BetaSP pour raviver ma mémoire. En attendant, j'ai réalisé un petit montage du "1" bien que l'image soit sombre et le son distordu. 2 minutes 26 secondes pour le ressusciter !

vendredi 26 décembre 2008

Parade


Quand j'étais petit, mon grand-père m'emmenait chaque année assister à la Parade de la Garde Républicaine. Mon passage préféré était l'escadron motocycliste roulant au ralenti et tricotant d'étonnants enchevêtrements en équilibre sur leurs engins. L'ensemble ressemblait à un défilé militaire à travers les âges. Je crois que Grand-Papa aurait aimé continuer l'armée plutôt que faire le représentant en toile de tente. C'est comme cela que je m'en souviens. Il répétait imperturbablement l'histoire de sa jument qui s'appelait Arlette (comme son aînée !) ou nous donnait des cours théoriques de tir au mortier, surtout si mon cousin Alexandre l'y exhortait avant de prendre le large, nous plantant là. Pour mes exposés sur la Guerre de 14, l'officier de réserve, c'est ainsi qu'il aimait se représenter, me prêtait son casque de poilu, sa citation de blessé à Verdun et ses décorations. Il militait à la Protection Civile. Mon père le provoquait politiquement parce qu'il était resté gaulliste après 1945, il l'appelait Papa, lui dont la mère était morte de la tiphoïde lorsqu'il avait trois ans et dont le père était parti en fumée à Auschwitz. Je l'aimais bien, même si les échanges étaient limités. Je me suis fait réformé ! J'entretenais par contre une vraie complicité avec ma grand-mère que nous appelions Grand-Maman. Il se prénommait Roland et elle Madeleine. Ma mère n'aurait jamais supporté que ses petites-filles l'appellent autrement que Geneviève. Le film transmis par Henri Texier m'a rappelé ses nuits de mon enfance que je partageais seul avec mon grand-père. Ah, la précision suisse, le chocolat, la neige, le paradis fiscal, ça grise !

P.S.: le film ayant été retiré de YouTube, j'en ai trouvé un plus récent...
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