Jean-Jacques Birgé

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mercredi 6 décembre 2006

De l'omme

Au cours de l'après-midi, Françoise avait filmé Pascale à Radio France pendant qu'elle improvisait sur le thème de la sorcellerie pour l'émission de Bruno Letort, Tapage nocturne. De mon côté, j'enregistrais des centaines de phrases lagomorphes pour Nabaztag. Le soir, en rentrant du Théâtre de Chaillot où nous avions assisté à la dernière pièce de Jacques Rebotier, De l'omme, nous croisons par hasard Vincent Leterme sur le quai de la station Bastille. Vincent est le pianiste attitré de Georges Aperghis, l'autre grand auteur de théâtre musical en France. Cinq minutes plus tôt, nous les évoquions tous deux dans la rame de la ligne 9 qui nous ramenait de Trocadéro.


Jacques Rebotier est poète, dramaturge, homme de théâtre et compositeur. Toujours aussi critique de l'univers que l'omme bâtit à grand renfort de destructions massives et de perversions mercantiles, il continue de donner des coups de pieds dans la fourmilière et refuse catégoriquement de tourner (en) rond, fût-ce avec ses caddys, volés dans quel supermarché ? Nous voilà bien ! Sa compagne, Virginie Rochetti, qui signe scénographie, costumes et vidéo (ainsi que les deux photos illustrant ce billet), dit qu'il faut bien finir avec panache... C'est ce qu'on appelle des pessimistes gais, et je crains bien d'en faire partie. Chez Rebotier, on rigole franchement des absurdités de ce monde, de sa dérive suicidaire, de ses tics morbides. Son travail sur le langage est digne des meilleurs Oulipiens. Il fait rebondir les mots comme des balles de ping pong (d'énormes jumping balls gris argenté) entre les lèvres de ses six formidables comédiens. Pas d'ambiguïté, ici l'on joue. Comme de sales gamins qui refusent de grandir, mais ayant acquis la maturité de l'expérience. Pas facile de tenir plus de deux heures en scène en fuyant toute dramaturgie classique, zappant d'une séquence à l'autre, puzzle géant où tout s'emboîte en mises en boîtes gigognes et musique légère. Je connaissais évidemment Élise Caron pour avoir partagé, un soir de 1996, la scène avec elle en hommage au poète André Velter, et surtout pour notre collaboration l'année dernière, lors de la soirée de clôture des Rencontres d'Arles de la Photographie dans le Théâtre antique. Mais ici, point d'improvisation, son esprit vif est au service du texte. Élise l'interprète avec un humour infatigable, que vingt ans de travail avec Rebotier affinent à chaque nouvelle rencontre. Les six comédiens sont des artistes complets, sachant chanter sans leur chien, le robot Aïbo, jouer de l'accordéon, de la contrebasse ou faire marcher une grande marionnette à fils. Mais la révélation de ce soir est Gilles Privat dont un monologue extraordinaire nous laisse sans voix, mais pas sans rire. Ses duos avec Élise sont autant de scènes inoubliables. Les contes cruels que l'auteur met en scène ne sont rien d'autre que ce qui nous a faits, la mutation à l'œuvre, la catastrophe annoncée... Tout cela se joue donc en chansons et c'est drôle...


Ça tombe bien que nous y soyons allés hier soir, car aujourd'hui la troupe fait grève comme la plupart des intermittents du spectacle et de l'audiovisuel. La manifestation démarrera à 14h30 de Palais Royal pour se diriger vers Matignon. Question de vie ou de mort pour des milliers d'entre nous. Pour rappeler les derniers mots de la pièce : on est bien nazes.

samedi 2 décembre 2006

Le soir de la générale


Ce soir, Françoise retourne voir la pièce qu'interprète seule en scène sa sœur, Anny Romand. J'ai eu la chance d'admirer la création, en Avignon à l'été 2005, de ce travail qui m'a semblé se rapprocher du nouveau roman, par son exigence, son souci du détail et sa profondeur analytique, plus déstabilisante que rassurante. Anny, plantée sur ses deux pieds, vacillant sans tomber, expirant sans broncher son texte d'une heure pleine, Anny réussit une véritable performance d'actrice. Au théâtre, j'ai toujours souffert pour les comédiens, et cette fois le rôle est à la mesure de mon fantasme. Mémoire, incarnanation (je conserve sciemment mon lapsus), exhibition, la fragilité du théâtre me rend malade, et là je suis soufflé. Si souffler n'est pas jouer, ici c'est du sérieux, d'autant que la comédienne est mise en abyme par son personnage. Derrière elle, sur l'écran, les pas de l'autre sont toujours plus menaçants. "Nouveau théâtre", minimaliste, entier, essentiel, la vie d'une femme.

Du jeudi au samedi à 19h au Théâtre Mouffetard, jusqu'au 30 décembre.