Jean-Jacques Birgé

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dimanche 9 novembre 2008

Déversoir


J'ai emmené Elsa et Chloé voir le spectacle de la contorsionniste québecquoise Angela Laurier au Théâtre des Bergeries à Noisy-le-sec, conseillé par Françoise que Déversoir avait emballée lors de sa programmation à La Villette. Malgré mon lumbago qui ne cède toujours pas, j'en suis ressorti renversé. Angela Laurier a construit son spectacle sur une résistance. Elle a mis en scène son propre corps face au drame où son père maniaco-dépressif et son frère schizophrène ont subi l'un et l'autre des électrochocs. Le grand écran présente le road movie de la saga familiale, avec sa mère et ces deux-là. Le moment le plus émouvant et le plus généreux arrive lorsque tout est terminé, quand le frère malade et son propre fils viennent saluer. La contorsionniste a su jouer de son art pour apprivoiser la douleur de leur histoire. En regardant le numéro qu'elle exécutait du temps où elle participait au Cirque du Soleil, on saisit l'écueil qui sépare la mécanique trop bien huilée et la profondeur de l'aventure familiale qui va lui permettre de se réconcilier aussi avec son corps qu'elle ne pouvait plus voir en peinture.


La peinture, j'y ai pensé tout le temps pendant Déversoir. J'ai vu passer tous les modèles de Jérôme Bosch, ces monstres étonnants dont les corps difformes sculptaient leur résistance à la normalité. En croisant son art et l'histoire qui l'a faite femme, elle a trouvé ce que tout saltimbanque cherche à partager, l'amour du monde, impossible mais pourtant réel.

mardi 4 novembre 2008

Invasion de lapins à Besançon


Prélude
Hallucinant ! Nos lapins ont envahi Besançon, affiches géantes sur les panneaux de la ville et chez les commerçants, format large au cul des autobus, 40x60 un peu partout, autocollants, type vitrail pour coller sur les vitres, sans compter le programme, les invitations et le site du passionnant festival Musiques Libres 2008 dirigé par Philippe Romanoni.
Jamais il n'y eut autant des spectateurs, dit-on, Nabaz'mob allant jusqu'à jouer un rôle de locomotive pour le reste des spectacles qui affichèrent une hausse de 40% de fréquentation par rapport aux années précédentes !


Nabaz'mob
Nos cent rongeurs wi-fi en plastique blanc n'attrapent pas pour autant la grosse tête et jouent leur partition impeccablement, si ce n'est le quatrième olibrius du premier rang côté cour qui accuse un léger retard systématique, valorisant la meute de ses congénères appliqués à remuer leurs oreilles comme les tentacules menaçantes d'un parterre d'anémones de mer. Ils jonglent avec leurs cinq leds multicolores, s'ils ne les contiennent pas dans un ensemble aussi sombre qu'envoûtant.
Dans l'ancien cirque couvert du Kursaal, l'acoustique aurait permis de jouer sans amplification, nous faisant profiter du mouvement organique produit par les cent haut-parleurs cachés dans leurs petits ventres (oui, Nabaztag est une pythie ventriloque, puisqu'elle n'a pas de bouche et parle avec son ventre lumineux), si nous n'avions craint, à tort, que la musique n'atteigne difficilement les spectateurs perchés jusqu'au second balcon.


Analyse
Fred Jimenez dans L'Est Républicain d'hier lundi :
BEN MON LAPIN !
(...) Le symphonique lapinos de Jean-Jacques Birgé et Antoine Schmitt a laissé plus d'un spectateur pantois, hier, en clôture du festival Musiques Libres.
Ce concert pour cent Nabaztag, ces petits lapins numériques commandés via connexion wi-fi, avait attiré nombre de couples avec leurs jeunes, voire très jeunes enfants, dans un Kursaal quasi comble.
Mais le spectacle n'avait rien d'un conte anecdotique. Il fallait se laisser gagner par la poésie douce-amère de ces petites créatures dont les oreilles balayées par le son faisaient penser aux anémones de mer caressés par un courant sous marin. Le chuchotement amplifié des lapins communicants redistribuant avec force effets lumineux les musiques (...), avait quelque chose de poignant, voire touchant, de l'ordre d'une fable désespérée sur la condition humaine.
La fixité robotique des intervenants, privés de libre arbitre, inspirant un déroutant retournement sur la question de sa propre sensibilité aux mouvements de masse. Cette partition chorégraphique a été accueillie avec une attention religieuse par le public, même le plus jeune.


Postlude
À la sortie du spectacle, soufflait le ventilateur de l'installation Cube-Mouvement de la jeune coréenne Oh You Kyeong, élève de Penone, dans le théâtre du Grand Kursaal. 3300 boîtes en papier léger valsent au gré de la fantaisie des courants d'air. Les cubes se soulèvent, se bousculent, s'envolent, retombent, se calent, s'expulsent et cabriolent encore. Nous sommes restés longuement devant les figures chorégraphiques, admirant les principes d'incertitude qui transformaient sans cesse l'œuvre qui nous surprenait en inventant de nouvelles figures. Cubes blancs contre lapins blancs, trente trois fois plus nombreux, c'est en frères qu'ils partagent l'espace avec nos lapins ou lapines (la question est le grill).


Notes persos
Notre excursion bisontine me permit de retrouver le designer sonore Patrick Susini, de vieux copains comme la chorégraphe Lulla Chourlin (avec qui le Drame monta Zappeurs-Pompiers dans les années 80 alors qu'elle s'appelait Lulla Card) et le compositeur Patrick Roudier (rencontré à l'époque de Rideau ! et pour qui Bernard et moi jouâmes les rôles de Moïse et Aaron dans l'opéra de Schönberg ainsi que Ninetto Davoli et Toto dans Uccelacci e uccelini !). Nous échangeâmes d'amusantes évocations psychanalytiques avec Lucia Recio et Xavier Garcia venus représenter leur Radiorama. J'entendis quelques minutes du duo de Didier Petit et André Minvielle avec beaucoup d'émotion. Les facéties scéniques du Trio de Bubar excitèrent notre appétit. J'ai d'ailleurs rapporté du morbier, du comté, de la cancoillotte artisanale à l'ail et une saucisse de Morteau. L'accueil de toute l'équipe de Musiques Libres fut si chaleureuse qu'elle mérite enfin d'être signalée...