Jean-Jacques Birgé

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mardi 17 octobre 2006

À Séoul l'herbe pousse le lundi


À Séoul, l'herbe pousse le lundi. Ça tombe bien, hier c'était lundi. Nous revenions de l'expo où Somnambules tournait enfin correctement. Pour ce faire, j'ai rampé dans la poussière car la moquette noire n'était pas encore posée dans notre salle et Nicolas a pris deux châtaignes en réglant le son, perché sur un échafaudage de fortune. Ces électrochocs lui ont redonné la frite, car la superficialité des relations humaines commençaient à le miner. Entre les petits rires gênés des Coréennes et la brusquerie des mâles, il n'est pas toujours facile de se frayer un chemin. Nous nous en sortons bien, avec une bonne dose d'humour et une tendresse dont nous ne nous départissons point. Donc, bien que ce soit le bon jour, nous n'avons pas entendu pousser le gazon, mais nous avons croisé des petits bonshommes verts très affairés.


Devant la mairie, un grand ordonnateur corrige l'alignement impeccable des manifestants écologiques qui se sont placés face à son entrée, pancartes et banderoles à la main. Ils sont divisés en trois groupes, les femmes, les jeunes et les vieux. L'un d'eux, un vieux monsieur, a des chaussures à ressorts, trois gros sous chaque semelle. J'aimerais bien en rapporter, mais je doute avoir le temps d'en dénicher l'adresse. À New York, j'avais déjà entrevu les Z-Coil, à peine moins farfelues.
Pas le temps de nous reposer, nous avons rendez-vous pour dîner avec une partie des artistes invités à l'exposition Dual Reality, dont les huit élus parmi les vingt suggérés par Iris Mayr, conservatrice à Ars Electronica. À table, nous avons fini par comprendre que la soupe se mangeait dans le petit bol, tandis qu'il fallait verser le riz dans le grand pour que la serveuse puisse ajouter de l'eau bouillante dans le caquelon afin de constituer un nouveau bouillon, sans parler de la coupelle où transvaser le bœuf depuis la poelle ni de la demi-douzaine de ramequins de panchan. Et ce n'est qu'un début !
Tout le monde rentre en taxis sauf les deux irréductibles Gaulois qui décident qu'une petite marche digestive ne peut leur faire de mal. Nous découvrons que nous pouvons faire une grande partie du chemin en sous-sol, un peu comme à Montréal, ce qui nous évite de monter et descendre sans cesse les escaliers qui permettent de traverser mais n'épargnent ni nos mollets ni nos tibias.


Dans ma chambre d'hôtel, je tchate avec Françoise, puis vidéoconférence à trois avec Rosette. Paris-Séoul-La Ciotat. Mais il est temps d'aller dormir car la journée de demain s'annonce chargée. Présentation à la presse à 11h et ouverture officielle à 17 heures. Avant ça, il nous faut terminer l'aménagement de notre salle obscure, rideau d'entrée, fauteuils pour les passifs de cette œuvre interactive, en réalité (double ?) la version grand écran du site Somnambules. Mais nombreuses installations sont loin d'être prêtes et seul un miracle nocturne permettra à l'ensemble d'exister dans les temps.

lundi 16 octobre 2006

Chronique en forme de panchan


Soulagement. Mes déductions étaient correctes, une des jeunes Coréennes qui s'occupent de l'exposition a retrouvé le passeport de Nicolas sur le sol du musée. Les murs de la salle qui nous est consacrée ont été entièrement repeints en noir. Nicolas fait ses provisions de dentifrice au bambou dans le grand magasin Lotte près de la gare ferroviaire, tandis que je goûte des tas de trucs bizarres aux quatre coins du rayon alimentation, panchan de calamars ou d'huîtres, feuilles pimentées, gelée de glands, etc. Vertige. Les Coréens s'alimentant toute la journée, nous nous sommes mis à leur rythme. Le choix se fait souvent à partir des reproductions en plastique qui sont exposées en devanture (photo). Il fait très chaud. Nous mangeons dehors, assis sur des tabourets, dans des restaurants improvisés. À midi, mul naengmyeon, des nouilles froides dans de l'eau vinaigrée, un délice. À cinq heures, plat d'anguilles relevé, les mêmes qui s'agitent frénétiquement dans des bassines en plastique posées à même la rue. Ce soir, nous hésitons entre une soupe d'intestins ou le samgyopsal, barbecue accompagné de panchan, hors d'œuvres variés parfois extravagants. Nous sommes tous les deux accrochés à ces saveurs impossibles et pimentées. Un feu d'artifice gastronomique incessant.


Tant que l'on ne s'est pas adressé à eux personnellement, les Coréens sont distants. J'ai souvent l'impression que la haute stature de Nicolas leur fait peur. Les Coréennes semblent timides, honteuses d'être incapables de parler anglais. Mon camarade est parfois impatient devant la rudesse de certaines manières inhérentes à leur culture, comme se faire bousculer par de grosses voitures noires lustrées ou face à l'impolitesse pressée de certains commerçants. Les bus démarrent avant que les usagers ont terminé de monter. D'autres sont affables, voire adorables, comme on en rencontre peu sous nos propres latitudes. Nicolas baragouine suffisamment le coréen pour les flatter, mais pas assez bien pour les mettre en danger.
La Corée est un mélange d'Asie ancienne et de mondialisation accélérée. Sa capitale n'a aucun cachet, à moins qu'à terme il ne reste plus que ces magnifiques immeubles en verre commandés aux stars internationales de l'architecture. À la Grande Porte du Sud, Sungnyemun, où des petits singes sculptés courent sur le toit, je photographie encore un de ces écrans géants qui envahissent tous les quartiers. Il reste quelques îlots de maisons vétustes avec leurs vieilles tuiles au milieu des buildings hyper modernes. Mais celles qui rappellent le passé ressemblent souvent à un bidonville et les rez-de-chaussée des quartiers modernes ont encore le parfum du tiers-monde. Les magasins sont regroupés par spécialité. Il y a des rues à opticiens, des rues à caméras, des rues à chausseurs, des rues à ginseng... Impossible de traverser les avenues autrement que par les passages souterrains abritant des dizaines d'échoppes, mais leurs escaliers profonds n'épargnent pas nos mollets. Certains de ces sous-sols sont d'immenses centres commerciaux.


Marchant le soir dans Myeong-dong, juste derrière notre hôtel, nous ne pouvons imaginer que nous sommes dimanche. Les rues sont remplies d'une foule compacte de jeunes dont l'âge ne dépasse pas 25 ans. Le style des boutiques, toutes ouvertes, est très fashion, entendez par là implantation de compagnies américaines ou mondialisées sur des territoires envahis, voire annexés. Des jeunes filles hurlent leurs baratins promotionnels dans leurs micros, devant les boutiques dont elles sont chargées de vendre les avantages. Ce ne sont pas les seules à se servir d'une petite sono. Des garçons se livrent au karaoké sur la place publique devant un auditoire enthousiaste. Nombreux pasteurs prêchent la bonne parole, en criant et en chantant. Des croix au néon rouge se dressent devant les églises. Le quart de la population est chrétienne, les bouddhistes occupent le second quart, le reste est athée. Comme hier soir, ici aussi c'est très éclairé. Tous les magasins sont ouverts jusque très tard, mais notre engagement consumériste est arrivé à sa fin, du moins nous le croyons.
Pour ne pas se perdre d'autres se fieraient aux étoiles, mais à Séoul, de jour comme de nuit, nous retrouvons notre chemin grâce aux gratte-ciel.

dimanche 15 octobre 2006

Au commissariat avec Kim et Park


La journée a été marquée par une série de petites contrariétés. J'ai d'abord cassé les montures orange de mes nouvelles lunettes qui étaient assorties à ma veste, mes chaussettes et ma ceinture. Ensuite, l'organisation du Festival Dual Reality est loin d'être au point, on y reviendra. Mais surtout, Nicolas a perdu son passeport qu'il avait glissé dans la poche intérieure de sa veste. En réalité tout est lié. Je n'y voyais pas grand chose, alors j'ai demandé à Nicolas de tenir mon sac à dos pendant que je farfouillais à l'intérieur. De son côté, il posa sa veste sur son bras parce qu'il commençait à faire très chaud, et paf ! Constatant que la salle du SeMA (Musée d'Art de Séoul) qui nous est assignée n'était pas prête pour pouvoir y faire quoi que ce soit (murs à peindre en noir, moquette à poser, matériel à livrer...) - mais toute la Biennale est en chantier -, nous décidâmes de fuir jusqu'à dimanche après-midi afin que l'équipe de constructeurs ait le temps de terminer. Le passeport a probablement dû tomber là (je viens d'appeler N pour lui dire que c'est ici qu'il l'a perdu, la photo fait foi, l'inspecteur Duflair a encore frappé).


Les moineaux rigolaient. Nous pas trop. Nous avons refait tout le chemin à l'envers, mais rien. Comme l'Ambassade de France est fermée jusqu'à lundi, Nicolas a couru faire sa déclaration au commissariat de Namdaemun. Les deux flics présents ne parlent que le coréen, ils nous reçoivent en nous offrant à chacun une bouteille de remontant. Sur leurs vareuses sont cousus leurs noms, parmi les plus usuels en Corée : Kim et Park. Ce sont plutôt Dupond et Dupont, lorsqu'ils recherchent l'adresse de l'Ambassade. L'un d'eux a finalement l'idée d'utiliser Internet... Derrière eux, on voyait un seul écran vidéo avec un plan large du marché de Namdaemun, un marché avec des dizaines de ruelles de même pas un mètre de large, et immense ! Kim et Park devaient tellement s'emmerder qu'ils étaient tout contents d'avoir de la visite. On serait presque repartis avec des casquettes et des porte-clefs.


Nous marchons encore et toujours, ça commence à faire long pour moi depuis New York. Nicolas souhaite revenir sur les lieux où il a vécu. Mais souvent les maisons ont été détruites et remplacées par un immeuble. En tout, il est resté trois ans en Corée. Itinéraire également culinaire et bien relevé ! La ville a changé. On construit à tours de bras, comme ce grand complexe de magasins sur quatre niveaux qui s'est monté en face de la Galerie Gana où j'avais exposé Alphabet il y a deux ans. La nature est intégrée à l'environnement, comme si le bâtiment avait été érigé autour des arbres et des bambous de vingt mètres de haut. Au quatrième, l'herbe pousse entre les planches du parquet, ils font semblant qu'on est au niveau de la rue...


La nuit tombe plus vite qu'à Paris, mais il fait encore une température d'été. Les néons et les écrans géants (Samsung oblige !) ressemblent à ceux de Times Square, il y en a partout, jour et nuit. Je m'écroule de sommeil.

vendredi 13 octobre 2006

En vol


Pris en flagrant délit par Pierre dans ma chambre d'hôtel, la veste sur le dos, prêt à partir, si si, j'arrive tout de suite... Mais il faut corriger les photos et les fautes de frappe, ça finit par prendre des heures.
Je m'aperçois que je n'ai pas parlé du quartier jamaïcain où est située la maison de Xana comme j'entendais le faire, reggae à donf, ragoût de chèvre et curry de conques, dvd de Malcolm X en vitrine, descente brutale de gros calibres et ambiance très cool, mais tout cela est bien anecdotique avec le recul. Nous nous envolons vers le pays du kimchi...

jeudi 12 octobre 2006

Transit


Pas beaucoup le temps de bloguer ce matin. Pas dormi de la nuit, vu trois films à la suite dont le très beau Transamerica avec l'excellente Felicity Huffman, méconnaissable si on l'a vue dans Desperate Housewives. L'année dernière, Françoise faisait partie du jury du Tribeca Film Festival qui lui avait accordé le prix d'interprétation féminine. Pendant toute la projection, Françoise avait cru que son rôle de transexuel était joué par un homme !
Arrivée à Roissy pour repartir demain avec Nicolas à Séoul où nous présentons l'installation Somnambules. Éplucher le courrier, payer les factures, appeler la famille, faire la lessive, parer aux urgences.
En guise d'image, la bannière étoilée qui ne tient qu'à un fil. Les Chinois, après les Arabes, rachètent les États Unis. Une économie gonflée à l'hélium, des Bush qui font marcher allègrement la planche à billets, un pays sans racines propres où toutes les avancées ont leur revers, la pauvreté qui s'étend, une prise de conscience qui germe petit à petit, l'addition sera lourde pour tout le monde.


Nydia qui va bientôt jouer le rôle principal d'une pièce de théâtre avec d'autres grannies, les grand-mères en colère, nous a offert un stylo TrueMajority.org avec un menu déroulant.


Sur une face, les dépenses militaires annuelles du gouvernement américain : 729 milliards de dollars dont 287 payés par ses alliés contre 65 la Russie, 55 la Chine et 9 pour l'Axe du Mal (chiffres du Arms Control Center)!


De l'autre, le budget intérieur : 442 milliards de dollars au Pentagone, 49 à la santé des enfants, 39 à l'éducation, 10 à l'aide humanitaire, etc. No comment ?
Concluons en rappelant le site de Mike Rupert, From the Wilderness.

mercredi 11 octobre 2006

Étage 102


Petit tour en haut de l'Empire State Building pour repérer tous les endroits que nous avons arpentés depuis près de trois semaines. La première vue représente downtown avec au premier plan, à l'intersection de Broadway et de la Vième, l'immeuble en fer à repasser.
À propos d'enfer, la seule chose qui m'a vraiment fait peur pendant ce séjour, c'est la profusion de juifs intégristes, tous habillés de noir avec chemise blanche et chapeau, des plus jeunes aux plus vieux, et les femmes si ternes sous leurs hideuses perruques. Que de frustrations leur loi fait-elle naître ! Nous avons bien croisé deux femmes voilées, pas mal de sikhs, et bien évidemment des dizaines d'églises chrétiennes, mais les croix dorées se portent discrètement sous la chemise. La revendication communautariste, religieuse, est extrêmement dangereuse, surtout lorsqu'elle exprime l'enfermement et le rejet absolu de l'autre.
Question politique, il est difficile de provoquer les New-Yorkais tant ils sont anti-Bush. Mais, sauf parmi les personnes très engagées, les sujets épineux sont le plus souvent évités en société. Côté culinaire, nous avons parfois été sauvés par les sushis auxquels aucune graisse ne peut être ajoutée, et par les amis qui cuisinent. Pour le shopping, les prix peuvent descendre si bas que nous avons dû acheter une troisième valise ! Ils peuvent aussi monter très très haut, mais cela ne nous concerne pas directement... Pour conclure, nous avons rencontré beaucoup de gens merveilleux et affables lorsqu'ils prenaient le temps de s'arrêter de courir.


En regardant l'avenue de tout en haut, on se rend compte de l'impressionnante flotte des taxis jaunes. Nous reprenons le métro vers Brooklyn, mais nous nous trompons une fois de plus en empruntant le quai d'en face ; il est impossible de rejoindre le bon côté sans repayer au portillon ou sans faire les idiots en vacances auprès du préposé plus ou moins compréhensif. Le subway va vite, mais il est irrégulier. Le soir, dîner d'adieu. Nous nous envolons cet après-midi pour arriver jeudi matin.
Le lendemain je repars pour Séoul et crains la fatigue des deux voyages enchaînés. Notre correspondant coréen nous demande ce que signifie le titre de notre installation vidéo, Somnambules. En l'absence de Nicolas, je réponds et c'est de circonstance : Sleepwalkers talk alone in the dark. They walk on the edge of roofs without falling. And their dreams are like true stories to other nightwalkers. (Les somnambules parlent seuls dans l'obscurité. Ils marchent au bord des toits sans tomber. Et leurs rêves sonnent vrais aux oreilles de leurs semblables).

mardi 10 octobre 2006

Le meilleur des mondes


111 8th Avenue. Julien nous invite à déjeuner dans les bureaux de Google. Photo à l'entrée du building sur présentation de sa pièce d'identité comme à Radio France. On se déplace en trottinette dans les longs couloirs. Un espace de jeu est aménagé, ping-pong, billard, baby-foot, guitares électriques, jeux vidéo, siège de relaxation, etc. Cela ne vaut pas un rendez-vous avec le masseur maison, mais c'est certainement très agréable. Sur le chemin vers le "restaurant d'entreprise", on croise quatre ou cinq grandes cafétérias, bonbons et fruits secs ad lib. Tout est gratuit et le choix est formidable, sushis, cuisine exotique, plats nationaux, végétariens... La déco est simple et colorée. Tout semble parfaitement étudié, dans le meilleur des mondes. C'est calqué sur l'ambiance de la Silicone Valley et le tout respire un parfum nordique où tout est prévu pour vous mettre à l'aise. Ikéa n'est pas loin. Les horaires ne sont pas surveillés, seuls comptent les résultats. Julien travaille au ranking, l'ordre d'apparition des réponses, une sorte de pages jaunes sur New York. Les espaces de travail étant en open space, des cabines téléphoniques, très cosy, sont aménagées. La presse parle de rachat par Google de MySpace ou YouTube, mais ici secret absolu. Les salariés peuvent acheter des actions à des prix imbattables et les revendre aussitôt au cours du marché. Ils emploient l'expression "nous" pour parler de leur employeur.


Nous prenons un thé avec Laure qui est en repérages pour un film sur les rapports de l'économie et de la politique américaines qu'elle doit réaliser pour Arte. Elle découvre l'endettement des ménages sur le modèle de celui du pays. Son film s'annonce passionnant.
Le soir, nous assistons au septième et au huitième épisodes de la saison 2 de Weeds. Les dialogues et le scénario sont formidablement provocants, mais c'est tout de même filmé comme un soap. Le rappeur Snoop Dog est l'invité de la première scène. Cela se passe chez un ami avocat de Cindy qui possède un appartement avec une vue magnifique sur le sud de Manhattan. Réalité ou fiction ? Avec le zoom de mon Nikon, j'essaie de faire un nouveau remake de Rear Window, mais je ne veux pas mettre trop de photos sur mon blog, alors je zappe. Plateau de fromages comme je ne croyais pas que ce soit possible par ici.


Nous rentrons en passant par Times Square où nous prenons le métro pour Brooklyn. Un rat mort gît sur les rails. Les trains n'empruntent pas toujours l'itinéraire prévu. Rentré à la maison, je discute longtemps avec un jeune portugais, passionné par son travail, en stage au Per Se, un trois étoiles situé dans l'immeuble Time Warner. Il n'est pas payé, mais l'addition oscille entre 500 et 600 dollars par personne ! Je crois rêver. Autant aller se coucher. Les lumières de la ville restent imprimées sur ma rétine tandis que je ferme les yeux... Je repense à la cigarette automatique qui a disparu de Times Square. Les écrans géants qui ont remplacé les néons n'ont pas le même charme. C'est comme les trucages en images de synthèse des films d'aujourd'hui qui n'atteindront jamais la poésie des bricolages d'antan. Au-dessus de ma tête, la bannière étoilée, le Nasdaq et une enseigne de police, toute l'Amérique de George Bush, il ne manque qu'un crucifix ! Je referme mon Power Book comme on reposait sa plume d'oie. Fondu au noir. Très noir.

lundi 9 octobre 2006

Sunday in Brooklyn


Nous nous reposons dans la nouvelle maison de Xana à Brooklyn, un petit manoir de 800 mètres carrés, tout en boiseries cirées, salles de bain en porcelaine ou en pierre, le tout meublé moderne avec beaucoup de goût. Peu de blancs habitent encore dans ces quartiers où les noirs craignent que leur arrivée fasse monter les prix, avec raison. C'est la même chose chez nous, en banlieue est. Les lofts qui se construisent en face de la maison atteignent des prix délirants. C'est déjà ce qui s'est passé dans quelques coins très pauvres de Brooklyn envahis par les blancs aisés et sans préjugés. C'est évidemment le cas de Manhattan qui est devenue un endroit très sûr, on n'y croise plus beaucoup de junkies et de moins en moins de homeless (sdf). Cela ne signifie pas qu'ils n'existent plus, ils ont simplement été déportés.


Promenade au Jardin botanique de Brooklyn. Immense comme tout ici, même les papillons... Autour du bassin japonais, nous sommes harponnés par des loubavitchs qui nous demandent de but en blanc si nous sommes juifs. Comme je leur explique que j'ai été élevé dans la laïcité et que ma morale me suffit, ils insistent pour "une petite bénédiction qui ne peut pas faire de mal" ! J'avais déjà été démarché par des Témoins de Jéhovah, par des dévôts de Krishna, pas encore par des barbus en chapeaux à larges bords. Françoise me raconte qu'une fille à qui sa sœur expliquait qu'elle ne croyait pas en Dieu s'exclama : "Mais alors qu'est-ce qui te retient de ne pas tuer père et mère ?" Nous croisons des dizaines et des dizaines de ces barbus qui remontent le long de Eastern Park Avenue, une drôle de fleur à la main, et qui répétent leurs propositions bénédictives. Ils marchent tous sur le même trottoir. De l'autre, on entend du rap qui s'échappent des fenêtres. Nous tournons à gauche vers Nostrand où les échoppes sont toutes jamaïcaines, ici c'est le reggae qui déborde sur l'asphalt. On y vend des racines à faire cuire, ignames, patates douces, yuccas, aloes, gingembre, et toutes sortes de potirons et de courges (squash). Les fastfoods locaux proposent du curry de chèvre, de la peau de porc croustillante ou des plats végétariens. Ne pas manger de viande est très à la mode outre-atlantique. On lit partout Vegan.

dimanche 8 octobre 2006

Crown Heights & Reich


Cela fait du bien de se retrouver dans un quartier plus humain. Ici, à Crown Heights (Brooklyn), les rues ressemblent à celles que filmait Spike Lee dans Do the Right Thing. Les blacks s’assoient sur les marches de leurs perrons. Il y a une douceur de vivre que Manhattan a perdue depuis qu’elle est aux mains des yuppies (jeunes pros urbains) et des spéculateurs immobiliers. De grands gars jouent au basket sur les aires de jeu, des mamas vendent de vieilles fringues et des gâteaux bourratifs devant leurs maisons (garage sale), sous les arbres des jeunes roulent des mécaniques en se faisant photographier par leur famille en costume d’étudiants aux couleurs de leur université, et puis les écureuils sont moins speed… Combien de temps cela durera-t-il avant que la folie immobilière gagne le coin ? À Manhattan, pour l’équivalent de 3000 euros, on peut louer un deux pièces minuscule. Comme ailleurs, les jeunes désertent le centre et investissent les banlieues proches. Williamsburg ressemble déjà à ce qu’est devenu downtown, entre le Quartier latin et le Marais. Dans notre nouveau quartier, les maisons, souvent louées par des familles afro-américaines à des propriétaires juifs, ont gardé le cachet d’antan. Mais les artistes (blancs, of course), écrivains, musiciens, peintres, cinéastes, qui ont toujours apprécié Brooklyn, s'étalent sur les quartiers noirs qui risquent de changer dans les dix prochaines années.


Hier soir, nous sommes descendus à la Brooklyn Academy of Music assister à un spectacle de Mikel Rouse, The End of Cinematics. La scénographie était époustouflante comme souvent chez les Américains, un sens de l'illusion et de la mise en espace que j'avais pu déjà admirer il y a six ans aux Studios Universal de Los Angeles avec le show Terminator 2, non je ne rigole pas, c'était fantastique, effets 3D, la moto qui rentre et sort de l'écran, l'écroulement des gradins, les gouttelettes qui giclent sur le visage... Bon là nous étions très loin de cette majestueuse attraction foraine, mais les chanteurs évoluant entre deux écrans étaient totalement intégrés aux projections. Le point faible, c'est que le reste était catastrophique. Les acteurs étaient raides, ça n'avait aucun sens (à ne pas confondre avec le non-sens, hélas), c'était creux, et la musique était un clone entêtant de Laurie Anderson et Steve Reich. C'était vraiment trop bête, un concert avec danseurs se tenait de l'autre côté de la rue pour le 70ième anniversaire de Steve Reich, mais nous n'avions pas pu obtenir de places. Sold out !
Alors j'ai eu l'idée de nous y faufiler à l'entr'acte qui se terminait comme nous passions devant ! Il y a toujours des spectateurs qui s'en vont. Ainsi nous avons pu assister à la seconde partie, magnifique comme toujours avec Reich. La chorégraphie d'Akram Khan accompagnait les Variations pour vibraphones, pianos et cordes, un moment magique qui remontait le niveau de la soirée. Nous avons raté Rosas dansé par Anne Teresa de Keersmaeker sur Fase, un montage de pièces des débuts de Reich, mais la présence du London Sinfonietta sur la pièce de 2005 m'hypnotisa comme chaque fois avec le seul véritable génie de l'école minimaliste. La première fois, c'était au début des années 70 au Musée Galliera, Four Organs et Phase Patterns. Je me souviens que nous étions assis à côté d'Aragon et de ses minets. Sur scène, les musiciens étaient Reich, Philip Glass, Jon Gibson... Plus tard, un concert avenue de Wagram, deux musiciens jouaient chacun une mélodie, mais on pouvait en percevoir quatre par le croisement des harmoniques... La création en France de l'un de mes préférés, Different Trains, par le Kronos Quartet, reste un des moments les plus émouvants de ma douloureuse carrière de spectateur. J'écoute inlassablement le cd. Nous étions ensuite allés dîner chez Bofinger avec leur premier violon, David Harrington, mais le courant n'est pas passé. Nous avions probablement eu les yeux plus gros que le ventre. Je parle de musique, pas seulement de gastronomie.
Mais ce soir, la lune était pleine au-dessus de Brooklyn...

samedi 7 octobre 2006

Surprise-party


Jonathan nous invitant à une party upper west side, nous sommes heureux de tomber sur un guet-apens qui lui est destiné, son anniversaire-surprise fomenté par ses collègues de l'Université de Queens. Beaucoup de professeurs sont là, pratiquement tous militants du syndicat, le union, évidemment anti-Bush. La lumière vient frapper Jonathan dans le dos tandis qu'il se fige dans une pause à la Rudolf Klein-Rogge. Amusante coïncidence, il porte exceptionnellement une chemise rouge que lui avait trouvée Françoise, lui qui ne porte que l'uniforme chemise blanche lorsqu'il enseigne ou un T-shirt kaki les autres jours. À soixante ans, Jonathan n'a pas changé d'un pouce depuis des années, il prétend ne pas avoir de secret de jouvence, mais son jeu expressionniste pourrait suggérer le contraire. Mabuse ou Faust ? Il suit ostensiblement la règle du jeu : "Quelqu'un voudra-t-il bien m'aider à enlever ma peau d'ours ? "
En visitant la maison de Stuart, je reconnais les photos accrochées aux murs dans l'escalier en bois vernis et j'apprends que notre hôte est marié à la photographe Loïs Greenfield dont j'adore le travail. Elle épingle souvent les danseurs en plein vol, et je me souviens d'un film où elle dirigeait Didier (Silhol) en imperméable, lui dont les sauts m'ont toujours épaté, ainsi que Mark Tomkins et Stéphanie Aubin... Nous rencontrons un autre photographe, le libanais Walid Raad, dont Jonathan forwardait les messages cet été pendant l'invasion israélienne.
En sortant, nous allons chercher nos valises chez Regina à Chelsea pour emménager à Brooklyn dans un immense manoir vieux d'un siècle. X nous y attend avec ses amis.

vendredi 6 octobre 2006

Sex and the City


Il va falloir traverser en deux temps. Impossible de continuer à raconter nos journées par le menu, à ne montrer que des photos d'archi, et puis marche à pieds, shopping, ça tourne en rond, ou plutôt d'east side en west side, de Soho à Noho en passant par Niho, une bande très fine au milieu de Houston (Avenue), ici prononcé Aostine ! Comme si on épuisait un quartier après l'autre, Françoise dit "It's time to move !". On pense à Brooklyn.
La journée a été beaucoup plus ensoleillée que prévu. J'ai trouvé un paquet de dvd chez Downtown Music Gallery : un film de Shirley Clarke sur Ornette Coleman, un autre de Claudia Heuermann sur John Zorn, un portrait d'Harry Partch et Delusion of the Fury, une intro pataphysique à Soft Machine bourrée d'inédits avec Robert Wyatt, le Mahler chez Winter & Winter avec la musique d'Uri Caine, Uncle Meat de Zappa... En sortant du magasin, j'ai l'agréable surprise de reconnaître notre Défense de en vitrine (également en vente vpc sur notre site ;-) !
Je vois la photo du mur peint, à Broadway, comme la somme métaphorique d'un certain New York.


Sur l'autre image, Françoise ramène sa fraise devant la pistache du Caffé Reggio sur MacDougale. Joue-t-elle une touriste ou l'une de ses femmes qui recherchent un mari pour remplacer la nounou auprès des gamins ? Les New-Yorkaises ressemblent souvent aux héroïnes de la série Sex in the City. Elles peuvent être à la fois superficielles et profondes, graves et légères, pressées et cool, directes et coincées. On a l'impression que, pour elles, les mecs n'existent pas. À force de les avoir mythifiés, ils sont devenus une forme d'impossibilité. Gays, barjos ou machos, ils ne représentent rien de compatible avec leurs vies de femmes hyperactives, libérées et... flippées. Mais une absence se fait étrangement sentir : les enfants. À Manhattan, on n'en voit que très peu. On nous dit que les loyers sont trop élevés pour avoir la capacité d'y loger une famille. Il semble que leur statut soit à ranger à côté des chiens. En avoir ou pas. En attendant, on les gâte. À propos d'animaux, c'est la première fois que je vois un écureuil crier, cela ressemble à un croassement d'oiseau, dans le médium. Maintenant qu'on sait que c'est eux, on en entend partout. Décidément, Crazy Squirrel !

jeudi 5 octobre 2006

Manif à Union Square


Cinq ans après, la construction de ce qui remplacera le World Trade Center n'est pas encore commencée. Les buildings autour de Ground Zero ont été nettoyés et réparés, enfin presque, il reste encore un immense voile de deuil sur l'un d'eux. Il aura fallu un an pour éteindre tous les foyers. Une exposition de photos intitulée "Remembering 9/11" montre des visages et du métal tordu, des objets ramassés et le nom des victimes. On connaît les enjeux, mais quand saura-t-on ce qui s'est réellement passé ce jour-là ?


Aujourd'hui a lieu une grande manifestation contre le régime de Bush. L'image montre notre planète en feu sous-titrée Le monde ne peut pas attendre. Les affiches, les tracts, les badges appellent à la grève générale dans les bureaux et dans les écoles. Des guerres sans fin ! La torture ! Katrina ! La théocratie ! Il faut que ça s'arrête ! Même si cet appel résonne dans une centaine de villes des USA, il n'y a hélas pas de mouvement uni. Pas de chance pour la manif de cet après-midi, il s'est mis à tomber des hallebardes. Cela devrait se calmer à temps, mais un refroidissement de 8°C est annoncé. Hier soir, l'Empire State Building s'est retrouvé en quelques secondes dans le brouillard.


On n'entendait plus que la pluie et le sifflet des passants tentant d'appeler les taxis jaunes qui roulaient à tombeau ouvert et troublaient les flaques où se reflétaient les lumières de la ville. Nous avons profité de toute la journée d'hier pour marcher encore, en T-shirt ou bras de chemise. Il faisait délicieusement bon. Déjeuner mexicain au Dos Caminos. À Tribeca, nous avons croisé Harvey Keitel. La production a mis les bouchées doubles côté figuration ! Dîner coréen au Kori avec Andy qui vient de produire le film de Zoe Cassavetes et Giuliana qui enseigne les rapports du cinéma avec l'architecture à Harvard. Jonathan me fait des compliments sur mon anglais et se moque de mon accent lorsque je tente de prononcer "Crazy Squirrel". Les écureuils font des cabrioles sur les pelouses au milieu des pigeons et des étourneaux. Je répète inlassablement Crazy squirrel, crazy squirrel, crazy squirrel...

mercredi 4 octobre 2006

Manhattan signifiait


Alors que nous effectuons le tour de trois heures de Manhattan avec la Circle Line, le guide qui hurle dans le haut-parleur nous apprend enfin à quoi servent les réservoirs perchés sur le toit des immeubles. Les New-Yorkais nous avaient jusqu'ici donné des explications plutôt fantaisistes, comme par exemple qu'on lâchait tout en cas d'incendie ! En réalité, il n'y a surtout pas assez de pression dans les étages élevés, alors une pompe apporte l'eau jusqu'en haut pour ensuite la laisser descendre quand on en a besoin à la cuisine ou sous la douche. On continue à en construire en haut des gratte-ciel, mais ils sont camouflés dans la structure.


Nous faisons tout le tour de l'île en croisant au large du New Jersey, en face de la statue de la Liberté, autour de Ground Zero, sous près d'une vingtaine de ponts, jusqu'à Harlem, le long de Brooklyn, de Queens et du Bronx. Les angles sont évidemment différents de ceux auxquels nous sommes habitués, les distances se perçoivent mieux, les époques se tuilent. À New York, les quartiers pauvres alternent avec les rues huppées, mais il n'y pas de frontière style est-ouest, c'est plutôt un damier. Au gré des trottoirs, on passe de coins très crados au raffinement le plus chic, parce que c'est tout de même bien marqué.


Aujourd'hui désaffectée, Ellis Island abritait le poste frontière. Jusqu'en 1954, seize millions d'immigrants sont passés par là, ou ont été refoulés, parce qu'ils étaient anarchistes, criminels, polygames ou qu'il semblaient porteurs de maladies. C'est déjà dur de se pointer devant des douaniers inquisiteurs au bout de huit heures de vol et qu'on sait qu'on n'a rien à se reprocher, du moins dans les limites du questionnaire rédigé par les services de l'immigration, alors imaginez ce que cela devait être après plusieurs jours de navigation et dans l'état où étaient ceux qui avaient fui la misère ou les persécutions...
Le formulaire que nous avons rempli à l'aller comprenait des questions du type :
A. Êtes-vous atteint d'une maladie contagieuse, de troubles mentaux ou physiques ? Faites-vous usage de stupéfiants ? Êtes-vous toxicomane ?
B. (...) Demandez-vous l'entrée aux États Unis dans l'intention de vous livrer à des activités criminelles ou immorales ?
C. Avez-vous autrefois été impliqué, ou êtes-vous maintenant impliqué, dans des activités d'espionnage, de sabotage, de terrorisme, de génocide, ou, entre 1933 et 1945, avez-vous participé en aucune façon à des persécutions perpétrées au nom de l'Allemagne nazie ou de ses alliés ?
(...)
G. Avez-vous déjà demandé à être exonéré de poursuites judiciaires en échange de votre témoignage ?
(...) Le temps nécessaire pour remplir ce formulaire se répartit ainsi : (1) 2 minutes pour la lecture ; (2) 4 minutes pour les réponses, soit une moyenne d'environ 6 minutes par formulaire, etc.
Sic.

mardi 3 octobre 2006

La république de New York


On marche, on marche, on marche. Des heures, des jours, des nuits. On finira par mieux connaître New York que Paris. C'est toute la différence entre touristes et autochtones. Les Parisiens ne connaissent que très mal leur propre ville. Combien n'ont jamais seulement visité, par exemple, le fantastique cimetière du Père Lachaise ? Mais ici les étrangers sont partout, il semble même ne y avoir que ça. Nous prenons un peu de recul depuis la terrasse de Julien à Brooklyn. Manhattan s'étale de l'autre côté de l'Hudson River. Depuis la disparition des Twins, l'Empire State crève à nouveau le ciel de son aiguille acérée.
Nous déjeunons avec Jonathan dans un de ces jardins d'arrière-cour, très calmes, un peu zen. Contournant notre île par l'est, nous tombons sur Wall Street et Ground Zero. Retrouvant Chinatown, nous craquons pour des vêtements en cuir (une bouchée de pain, 10$ le pantalon, 40$ la veste !) et dînons de soft shell crabs, des crabes frits où tout se mange, carapaces et pinces comprises, et de cuisses de grenouilles à la citronnelle.
Françoise trouve un compte à rebours très à la mode à New York. Jeudi dernier, Regina nous a fait découvrir le sien qui ne quitte pas sa poche, puisqu'il lui sert de porte-clefs. C'est une horloge qui marche à l'envers jusqu'à l'évanouissement du pire cauchemar de nombreux Américains et de presque tous les New-Yorkais. Aujourd'hui, encore 840 jours !


Les lois scélérates, votées une semaine après le 11 septembre (vous avez dit bizarre ?), font des USA un état fasciste pas seulement dangereux pour le reste du monde, mais avant tout pour ses propres ressortissants. Nydia est une Granny qui manifeste avec d'autres grands mères devant les centres de recrutement pour expliquer aux jeunes qui veulent s'engager de quoi retourne exactement la guerre en Irak. Elle arbore un énorme badge à la boutonnière où est imprimé "War IS terrorism".

lundi 2 octobre 2006

Communautarismes


Juste après avoir franchi le pont de Williamsburg, nous traversons un quartier d'Hassidim, juifs ultra-orthodoxes aujourd'hui en costumes d'apparat pour Yom Kipour. Les hommes hassids, barbus avec deux grandes mèches spiralées (payos), portent une redingote à l'ancienne (bekeshes) recouverte d'une sorte de tablier blanc et un étrange chapeau de fourrure (shtreimel). Tous ces hommes "en uniforme" qui marchent dans la rue, probablement en route vers la synagogue, donnent une impression effrayante, d'un autre âge, obscurantisme forcené. Les femmes marchent derrière, la tête couverte ou avec une perruque... Je n'ose pas les photographier depuis la fenêtre du taxi, j'hésite, trop tard, le chauffeur redémarre, les rues sont aussi mal entretenues à Brooklyn qu'à Manhattan, ça bouge...


Dans l'East Village, derrière des limousines ressemblant à des autocars courts sur pattes (long, isn't it ?), je crois reconnaître le drapeau du Vatican qui flotte devant toutes les églises catholiques comme devant Saint Patrick, mais c'est celui de la Pologne ! Est-ce pour un match de base-ball ? Je note que je ne connais aucune coutume, aucune fête, aucun rituel, d'aucune religion. Les démonstrations communautaires me font peur.


Chez Julien, c'est tout le contraire. Les invités sont français, québecois, chinoise, suédoise, israéliens, américains. Chez Xana, qui est portugaise, nous dînons avec Georgina, qui est basque, d'une délicieuse morue, la Bacalau A.Rach, du nom de son concepteur, dont j'écorche certainement le nom. Le cosmopolitanisme fait le charme de New York.
J'ai terminé mon travail. Nous sommes enfin en vacances. Mes billets ont pris l'allure d'un journal de voyage. Il me semble agréable que leur ton épouse les événements.

dimanche 1 octobre 2006

Experience The Future


C'est le week-end, la foule se presse de plus en plus nombreuse au NextFest dont le slogan est "Experience the Future". C'est fascinant de penser que plus de 70 000 personnes auront assisté à notre opéra. Entre les lapins et ma jupe écossaise, le mot ouf semble revenir souvent. Ça me plaît. Un gamin me demande comment on attrape les Nabaztag...
- En leur mettant du sel sur la queue.
- Mais ils n'ont pas de queue.
- C'est pour ça que c'est difficile !
"Vous n'avez pas les mêmes en escargots ?" entend-on souvent...
Les questions plus sérieuses fusent. Xana se rend compte qu'il n'y en a que 99. Une évasion ? Le comble de l'indiscipline ? Que peut-on attendre d'un tel élevage ? Ici ils seront vendus 150$ contre 115 euros en France.
Nous passons au nouveau magasin Apple, un énorme cube en verre au-dessus du sous-sol, un peu comme la pyramide de Pei mais cubique ! Le Javits Center est vraiment signé Pei, mais aucun d'entre nous n'est très emballé. Le long de la Cinquième Avenue, Françoise (le petit point orange en haut de la réflexion) et Antoine prennent la pause devant un immense miroir parabolique. Tout est toujours trop grand aux États Unis. J'apprends à ne pas finir mon assiette.


Samedi soir dans l'East Village, Jonathan nous emmène chez Kim's, une boutique de disques et dvd annonçant "The Sight and Sound of the Underground, Kim's has them all". Ce rêve dépend tout de même des éditeurs, mais je dégote la version vidéo de OHM+ avec Clara Rockmore, Cage, Risset, Steve Reich, Morton Subotnik (qui a acquis l'Xtra audio d'Antoine), Theremin, Xenakis, Babbitt, Chowning, Ashley, Max Mathews, Pauline Oliveiros, Alvin Lucier, Moog, etc., deux heures trente des pionniers de la musique électronique, ainsi que Celestial Subway Lines / Salvaging Noise de Ken Jacobs et John Zorn (un dvd Tzadik) et deux films dont j'ignore tout, mais que Françoise me conseille, True Stories de David Byrne (des Talking Heads !) et Slums of Beverly Hills, une comédie de Tamara Jenkins. Je sens que je vais devoir y retourner avant notre départ. Le reste de l'équipe Violet repart ce soir, tandis que Françoise et moi restons à New York. Demain nous déménagerons d'ailleurs à Chelsea.


L'East Village est le quartier le plus agréable où nous nous soyons promenés depuis notre arrivée, une sorte de quartier latin sans les touristes ni la bourgeoisie friquée qui l'a colonisé, ou plus exactement sans qu'on les sente, tant la faune qui déambule et s'attable aux terrasses est incroyablement bigarrée, comme partout dans cette ville cosmopolite. L'appartenance ethnique n'y a aucune importance. C'est ce qui fait certainement le charme de New York. Chaque conducteur de taxi semble déjà flotter sous un nouveau pavillon. On ne peut pas se sentir étranger dans une ville qui n'est faite que d'étrangers. Il y a New York ET les USA. Il fait si bon que c'est dur de rentrer se coucher...