Jean-Jacques Birgé

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mardi 10 septembre 2013

Station Pain


Denrées de première nécessité. L'ancienne station-service a été transformée en dépôt de pain. À l'emplacement des pompes se dressent deux grandes armoires distributrices. Le boulanger est malin et il a de l'humour. On a toujours le choix, mais ce n'est plus du super ou du diesel. Baguette, ficelle ou chocolatine ? Le prix est payé en espèces et le pain chaud tombe comme une canette. Aux heures d'ouverture on peut aller directement à la boutique; sinon on s'arrête au drive-in : emballé, c'est pesé.
J'ai acheté une diesel, parce que que cela consomme moins et la pub disait que c'était moins polluant que l'essence. Il y avait du moins des sigles "éco" un peu partout. Aurais-je confondu économique et écologique ? L'année suivante je lis que le diesel est si polluant qu'il mérite d'être taxé. Comme si on ne pouvait pas intervenir en amont, auprès des constructeurs et des raffineurs. Comme si on ne pouvait pas inventer autre chose. Privilégier les transports en commun, construire des parkings aux portes des villes ou devant les gares. À Montpellier on paye un forfait parking + tramway. Il y a de la place. C'est simple et efficace. Les lobbys automobiles et pétroliers empêchent que l'on repense le système.
Comme les transports urbains, le pain devrait être gratuit, mais mon boulanger n'est pas d'accord. C'est pareil. Si l'on veut changer les choses on ne peut pas se contenter de réformettes. Il faut inventer, bousculer, recycler, prendre le risque de mécontenter. Il n'y a qu'à changer aussi le système électoral. Tout est coincé, sclérosé. Le pays est trop vieux. Les radoteurs sont à la solde des banques. La pente raide nous fait glisser vers le pire, l'illusion du changement. Les faits sont pourtant là, mais on préfère glisser son bulletin de vote pour se donner bonne conscience, pas pour que cela change. Ce sera chaque fois pire.
En attendant la catastrophe on fait le plein pendant que le gouvernement fait le vide.

mardi 3 septembre 2013

Le village du prisonnier


Pendant longtemps il y eut des vignes à perte de vue. Avant, qui sait ? Les promoteurs ont acheté la terre. Se seraient-ils mis à l'eau ? On peut en douter. La ville gagne partout sur la campagne. On bitume, on monte, on couvre. Ils ont construit une ville morte. Pourtant son kiosque abrite de temps en temps un concert. Depuis la maison autrefois isolée de notre amie, un soir on entendit celui de trois ténors. Nous avons cru que c'était le son d'une radio ou d'un auto-radio, mais le lendemain une affichette nous détrompait. Les commerces ressemblent au décor pomponné d'un luxueux train électrique. Depuis les roseaux on attend en vain âme qui vive. Rien ne bouge. Nulle Juliette ne se penche au balcon. Aucune jumelle ne cherche son marin. Ce village de comédie musicale rappelle le célèbre feuilleton anglais où le Numéro 6 revendiquait d'être un homme libre. Il ne manque que le rôdeur, énorme boule blanche et molle qui ramenait au bercail les fuyards. Ici on ne fuit pas. On rentre sagement au bercail après le travail en ville. Tout est parfait dans le meilleur des mondes.