Jean-Jacques Birgé

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mercredi 30 octobre 2019

Auf Wienersehen


Vienne est zébrée de pistes cyclables. J'avais pédalé toute la matinée sur la bicyclette dorée prêtée par l'hôtel. Lors d'une pause au bord d'un étang du Prater, j'ai immédiatement reconnu l'inspiration de Klimt pour ses jardins. Ailleurs, Claude Monet ou Jacques Perconte ont fait la même expérience. L'eau frémissait à peine. Une corneille mantelée, très élégante, est venue me tenir le crachoir pendant que j'appelais Paris. Pas croâ, mais un son de percussion guttural proche d'un vibraslap ou d'une mâchoire d'âne.


Cherchant le Danube bleu, j'ai atterri sur une île aux couleurs de l'automne. Pour enjamber les ponts, là non plus les cyclistes n'ont pas été oubliés, même si j'ai eu du mal à trouver comment y grimper. Les rayons du plus proche dessinaient une gloire. Je trouvais l'avoir bien méritée après les émotions de ces derniers jours. Le long de la berge flottaient des embarcations en planches faites de bric et de broc. J'ai rebroussé chemin pour aller manger un boudin noir croustillant sur lit de choucroute. Les spécialités locales n'étant pas si nombreuses, j'en ai pratiquement fait le tour.


J'avais envie de voir comment les Actionnistes étaient présentés à Vienne. Grosse déception au Mumok, carrément l'arnaque, pas une œuvre annoncée n'était visible. Les collections permanentes du musée d'art moderne fermées et les temporaires sans grand intérêt, je suis resté sur ma faim. Je suis donc allé déguster un gâteau chez Demel et j'ai envoyé de là-bas un selfie à Claire en souvenir de nos rigolades viennoises d'il y a vingt ans. Le soir je suis rentré fourbu. Durant mon séjour, j'avais marché, pris le métro, mais la bicyclette m'a conquis une fois de plus dans une ville repensée pour elle. Copenhague m'avait déjà donné cette impression.


Avant de quitter Vienne j'ai fait un saut au Musée d'Histoire de l'Art pour la magnifique exposition Caravaggio et Bernini. Avec le Louvre et l'Ermitage, c'est un des plus beaux musées du monde, de plus, construit pour sa fonction. Au delà de l'émotion suscitée par les tableaux du Caravage, dans tout le musée je suis épaté par la qualité de présentation des œuvres, tant dans la manière de les éclairer que par leur place dans l'espace. Les décors des collections égyptiennes vous plongent des siècles en arrière. Je suis surtout abasourdi par le nombre de Brueghel, par les Rubens, les Velasquez, des Arcimboldo que je ne connaissais pas, L'art de la peinture de Vermeer, Suzanne et les vieillards du Tintoret dont la blancheur explose au milieu des autres, et tant d'autres. Si l'entrée est majestueuse, comparé au Louvre le palais construit par les Habsbourg a taille humaine. Rassasié, je rejoins le Ring pour prendre mon avion.


Dans Stadtpark je croise la statue en bronze doré de Johann Strauss au violon, mais Vienne est sur son 31, trop guindée pour la valse comme je l'entends. J'ai toujours préféré les arrangements qu'en ont fait Berg, Schönberg et Webern. La pièce musicale qui correspond le mieux à l'idée que je me fais de cette ville est une œuvre méconnue d'Arnold Schönberg, Die eiserne Brigade, stupidement considérée comme mineure. La brigade d'acier est une marche pour piano et quatuor à cordes d'un humour grinçant qui m'enthousiasme. Dans des pays comme l'Autriche ou le Japon, la rigueur suscite forcément la révolte.

lundi 28 octobre 2019

Pickpocket


Vienne m'apparaissait trop sûre. Les piétons attendent que le signal soit vert pour traverser, même s'il n'y a pas une seule automobile à l'horizon. Les rues sont propres. Tout ce qui est lourd, édifices et pâtisseries, est recouvert d'une épaisse couche de crème fouettée, créant ainsi l'illusion. On ne voit pas de resquilleur dans le métro ; en tout cas, aucune infrastructure mobilière ne permet de s'en apercevoir si jamais cela arrive. Vraiment pas de raison de se méfier, si ce n'est qu'un touriste est toujours une proie potentielle, quelle que soit la grande ville !
Nous étions nombreux attablés au Café Europa. Les Polonais étaient partis, mais les camarades anglais et autrichiens sirotaient leurs bières et les Français digéraient leur goulasch. C'est probablement lorsque Walter m'a remboursé le taxi que quelqu'un m'a repéré empochant mon porte-feuilles. Pendant les trois minutes où je suis allé aux toilettes, mon manteau est resté sur le dossier de ma chaise, entouré de tout le monde. Lorsque j'ai voulu payer, l'argent avait disparu du porte-feuilles pourtant resté dans ma poche. Ce ne pouvait être que des virtuoses comme celui du sublime film de Robert Bresson que j'avais pensé revoir avant mon départ. Cela n'aurait pas changé grand chose. Personne n'a rien remarqué. Le gars aura été rapide, peut-être poussant ma chaise comme si elle était dans le passage ou aura-t-il relacé son soulier derrière elle. La serveuse avait bien noté deux types "louches" au bar derrière nous, repartis sans rien commander. Il m'a bien fallu me rendre à l'évidence.
J'ai choisi de prendre cette mésaventure avec le sourire malgré la somme transportée, plus importante que d'habitude. À quoi sert-il d'en rajouter ? Dans ce genre de situation, ma mère disait : « Plaie d'argent n'est pas mortelle ». Les voleurs, puisqu'il faut souvent un ou deux complices pour accomplir ce genre de larcin, ont eu la délicate attention de laisser le porte-feuilles contenant mes cartes de paiement, d'identité, d'assurances, de visite, etc. Ou probablement, sont-ils allés au plus facile. J'avais eu le tort de ne pas reboutonner ma poche alors que je le fais systématiquement lorsque je suis en vadrouille. Dans le métro, je vérifie discrètement avec mon avant-bras que rien ne manque ! Mon père, qui connaissait des pickpockets londoniens lorsqu'il était journaliste, m'avait averti de ne jamais indiquer où était le magot en me précipitant vérifier aussitôt l'annonce diffusée par les haut-parleurs. J'espère que mes voleurs avaient vraiment besoin de cet argent. J'ai cherché un distributeur pour ne pas rester sans liquide, mais, les jambes coupées, j'ai préféré m'allonger avec Askja, le nouveau Ian Manook qui se passe en Islande. Il n'arrive pas à la cheville de Yeruldelgger, mais lire me change les idées...

vendredi 25 octobre 2019

Viennoiseries


À Vienne, comme il est interdit de photographier à l'intérieur du Musée Hundertwasser, la KunstHausWien, je me rabats sur les WC où je suis certain de ne pas être pris par une caméra de surveillance ! Le sol y fait des vagues comme ailleurs. Les carreaux cassés ont inspiré tant de mosaïstes en herbe dont j'ai d'ailleurs fait partie. Il y a 35 ans, dans le grand loft du Père Lachaise, nous avions tapissé ainsi plus de 10 mètres carrés dont un escalier en colimaçon et les fenêtres. Il y a d'autres restes dans des endroits où j'ai habité...


À propos de cassé, le miroir du lavabo et le vitrail me rappellent que j'ai brisé l'une des branches de mes lunettes dans le taxi qui m'amenait à l'aéroport. Me voilà bien ! Ce sont celles dont je me sers sur scène et ce soir vendredi je joue avec Didi Bruckmayr avec qui je n'ai encore eu aucun contact. Walter Robotka m'a dit que Didi avait écouté ma musique comme moi j'avais regardé les vidéos de ses performances. J'enfoncerai mes bésicles sur mon nez en espérant qu'elles ne bougeront pas lorsque mes yeux se promèneront entre l'écran de l'ordinateur, le clavier, mes instruments acoustiques et électroniques, la table de mixage, mon coéquipier et le public.


Les projets architecturaux de Friedensreich Hundertwasser m'intéressent plus que ses œuvres picturales, sorte d'art brut influencé par Gustav Klimt. Le succès populaire a fini par galvauder ses tableaux naïfs pleins de couleurs, alors que ses toits plantés, ses immeubles végétalisés sont visionnaires et devraient contaminer les espaces urbains.


Enfant, je rêvais de construire ma propre maison comme une grotte avec des courbes et des couleurs vives, entre Dubuffet et Hundertwasser. Je ne connaissais encore ni l'un ni l'autre. En regard de la mosaïque de couleurs de la Hundertwasserhaus, ma maison me semble bien timide...


Tout le quartier s'est hundertwasserisé. Il y a des colonnes à la Gaudi un peu partout. Et des marchands de souvenirs. Le syndrôme Ben se fait sentir. La charge révolutionnaire s'en trouve désamorcée par la récupération mercantile. Il faut revenir aux engagements égologistes de l'artiste pour se réconcilier avec son œuvre immense.


Lorsque je joue à l'étranger j'en profite toujours pour faire un peu de tourisme. Trop de musiciens ne connaissent que le parcours aéroport-hotel-théâtre-hotel-aéroport. Demain soir la balance est vers 18 heures. Cela me laisse le temps d'aller visiter un ou deux musées et d'arpenter le centre de Vienne...


Avec Denis Frajerman nous avons beaucoup marché, sur des pavés de toutes tailles. Ce soir il ouvrira le bal avec un solo inédit. Il y avait trop de monde chez Demel. Nous avons atterri Café Central où je lui ai tiré le portrait. Délicieux Apfelstrudel. La crème fouettée débordait sur les murs comme dans les rues, sur les monuments, sur les statues. Au dîner c'était la bière. Devant rentrer à l'hôtel pour écrire ces lignes et traiter les photos de l'après-midi, je suis resté relativement sobre. Il est une heure du matin, temps d'aller me coucher.

jeudi 24 octobre 2019

Welcome in Vienna


J'aurais pu aussi intituler cet article Retour à Vienne, mais c'est un autre film, et pour moi une seconde visite plutôt qu'un retour, fut-il symbolique. La trilogie d'Axel Corti, Welcome in Vienna, est un chef d'œuvre que j'avais chroniqué il y a sept ans, le film le plus extraordinaire et le plus juste sur la seconde guerre mondiale sur lequel j'écrivais : «c'est avant tout l'histoire de l'émigration qui est en jeu, intégration et ségrégation, perte d'identité et renaissance.» Or l'invitation de Walter Robotka, producteur de mes vinyles (re)ssortis en CD pour le label KlangGalerie, est aujourd'hui un beau welcome à l'occasion de son 50e anniversaire.
Vienne a d'abord représenté à mes yeux une capitale culturelle déchue, détruite par le nazisme. Je m'entichai de ses compositeurs, de ses écrivains, de ses cinéastes, de ses peintres, de ses penseurs ; la plupart étaient juifs et ceux qui étaient encore de ce monde avaient fui à l'étranger. Mahler, Schönberg, Freud, Schnitzler, Stroheim, Sternberg, Wilder, Schiele, Klimt, Hundertwasser, etc., accompagnèrent mes premiers pas d'adulte. En 1998 Étienne Mineur, alors directeur artistique de l'agence No Frontiere, m'avait demandé d'écrire la musique et le design sonore d'Europrix 98, soirée de gala et show TV pour les trophées multimédia européens. C'est à Vienne que j'avais découvert James Turrell lors d'une rétrospective exceptionnelle, à Vienne encore que j'allais déguster d'exquises pâtisseries chez Demel. J'irai peut-être revoir le Palais de la Sécession et la maison d'Hundertwasser qui semblent proches de mon hôtel. En 2009 nous étions allés à Linz avec Antoine Schmitt pour recevoir le Prix Ars Electronica Award of Distinction Digital Musics décerné à Nabaz'mob, notre opéra pour 100 lapins, mais nous n'étions pas passés par la capitale. Alors vingt ans, dix ans plus tard, me revoici dans cette drôle de ville qui garde les vestiges du temps passé, dont les stigmates ne sont toujours pas effacés et où de vilains fantômes ont pignon sur rue. J'y vais seul, sachant y rencontrer des amis.
Vendredi soir se tient au Replugged le concert d'anniversaire de Walter Robotka, Klang 50. Y participent le Français Denis Frajerman, les Autrichiens de Das Fax Mattinger, le Polonais Job Karma, les Anglais Andrew Liles & Renaldo M., Section 25 Industrial Unit et j'y joue avec le chanteur-performeur autrichien Didi Bruckmayr que je n'ai jamais rencontré et avec qui je n'ai même pas échangé un mail ! L'improvisation risque d'être pleine de surprises. J'ai évidemment écouté et regardé sur Internet nombreux de ses shows extravagants.
KlangGalerie a déjà publié les CD Rideau ! et À travail égal salaire égal d'Un Drame Musical Instantané ainsi que Rendez-vous, le duo inédit que j'avais enregistré en 1981 avec Hélène Sage. C'est justement Étienne Mineur qui a terminé hier soir la nouvelle pochette de la réédition de L'homme à la caméra augmentée d'un autre ciné-concert, inédit, La glace à trois faces, également en grand orchestre. Sortie attendue avant la fin de l'année.

P.S.: Werner Nowak a.k.a. Eraserhead a pris des photos de mon concert avec Didi Bruckmayr !