Jean-Jacques Birgé

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samedi 17 juillet 2010

682 km à vol d'oiseau


Je voudrais filer à La Ciotat auprès de Françoise qui veille Rosette jour et nuit, mais le tournage des tableaux me retient à Paris. Ce n'est pas toujours facile d'être où l'on devrait.
Je travaille de 6h à passé minuit presque tous les jours. Comme pour le reste de l'équipe il n'y a ni samedi ni dimanche. Et chaque jour j'ai l'impression que respecter le planning tient du miracle. Hier j'ai mixé La Vierge aux rochers de Leonard de Vinci et préparé les séquences animées des Demoiselles des bords de Seine de Gustave Courbet. Le rêve qu'a construit Pierre Oscar autour de ce tableau me fait éloigner les rires du bal sur l'autre berge et celui d'une des filles dans un imaginaire à portée de main. Samedi la flûte tient le rôle principal, basse sur le Rembrandt, aigrelette sur le Gauguin, dans l'intimité du miroir pour le premier, en suivant la rivière pour le second. Je voudrais tout enregistrer cette fois à l'image, sur le modèle de la fugue.
Une fugue ? Je me sens mal de ne pas pouvoir te serrer dans mes bras. J'aimerais faire rire ta maman, aider ton père, vous écouter parmi les oiseaux et les cigales, mais je ne fais que reconstituer ce genre d'ambiances dans le studio que je déserte seulement aux rares heures du sommeil. Je pense à vous tout le temps, dans le moindre interstice de la fiction en morceaux que nous inventons.
Lorsque j'arrive à voler du temps à cette course folle contre la montre je m'active à terminer 2025 ex machina, un grand écart de quinze ans en prémisse de mon prochain disque, je rédige avec Antoine le texte de présentation de Petit manège, notre nouvelle installation, je résous mille problèmes domestiques ou administratifs sans réussir à m'allonger ne serait-ce que dix minutes pour lire le journal. Pourtant je suis calme, ce qui me permet d'avancer vite et bien. Il y avait longtemps que je n'avais senti cet élan musical. Tout prend sa place. Je pense que je suis calme parce que je suis avec toi et que je te sens t'affairer aussi jour et nuit. Je suis près de toi et ta pensée m'enveloppe à tout moment. Ma tristesse est modulée par l'admiration que m'inspire Rosette, égale à elle-même, à la hauteur de sa vie exemplaire. Déjà Tonton nous avait épatés. Quelle belle famille ! Est-ce que j'écris ces lignes pour m'empêcher de culpabiliser de n'être pas physiquement avec vous ? C'est possible. Je suis ici et là-bas. Je me dépêche de terminer. Ce mois de juillet n'a pas l'air vrai. Rien ne semble réel.

mardi 13 juillet 2010

Marie des Lilas comme si c'était une gloire


Station Jourdain j'ai pensé aux parents seuls avec poussette lorsqu'il n'y a ni ascenseur ni escalator. Qu'est-ce qu'on attend pour soulager le fardeau des vieux, des handicapés, des mômes, des porteurs de valises et des râleurs ? Le train s'est arrêté au milieu du tunnel. Le conducteur pensait-il à un miracle lorsqu'il a prononcé Marie des Lilas comme si c'était une gloire ? Au terminus, je me suis ému d'une petite blonde, une canette de bière à la main, retenant ses larmes face à son punk à crête qui ne cédait pas au chantage affectif. Elle a fini par lui emboîter le pas. Combien de temps faut-il pour apprendre à ne pas se faire soi-même du mal quand on est contrarié ?
Un Africain en salopette bleue balayait consciencieusement en bas des marches. En haut, les habitants avaient ouvert leurs portes pour laisser le vent s'engouffrer. Parfois, le rideau de fer à moitié baissé ne laissait entrevoir que leurs jambes. Au premier étage des Arabes regardaient la télé au milieu des lits superposés. J'avais totalement échappé au Mondial. Moi qui suis toujours en colère sans n'être plus énervé, j'arborais mon regard attendri des soirs d'été lorsque l'on est amoureux. On dit bonsoir à des inconnus, on leur sourit. Combien de temps faut-il pour apprendre que la bienveillance est inutile si nos interlocuteurs ne sont pas réceptifs ? On donne à qui peut prendre. On parle à qui veut l'entendre. La moindre insistance braque celles ou ceux que les miroirs désespèrent. On a beau leur dire qu'on est comme eux, leur porte est cadenassée. Un chauffard dévale la rue à fond la caisse, toutes vitres fermées. J'ai d'abord cru que c'était pour faire de l'air. Plutôt une illusion de puissance.
Nous essayons de vivre ensemble, mais le passé dicte nos pas avec la brutalité des inconscients multipliés. On fait payer à ses proches le déficit des années antérieures. Et cela ne date pas d'hier ! Jusqu'à combien de générations faut-il remonter pour comprendre ce qui nous torture ? Si nous étions capables de marcher autrement qu'à reculons vers le futur, atteindrions-nous la sagesse ? Impossible, tel le bonheur on peut y tendre ou y prétendre, ce ne peut être un but, tout juste un vecteur. La paix intérieure permet de relever la tête et de se battre contre les démons, les siens, ceux des autres, l'humanité tout entière. Le concept de B.A., la bonne action des scouts, n'est pas si débile, pas que l'on s'y adonne mécaniquement pour se donner bonne conscience, mais parce qu'elle oblige à s'interroger sur notre vie pétrie de conventions et d'habitudes.

mardi 6 juillet 2010

Encouragements et félicitations


Dans le film de 1936 de Robert Siodmak, "Le chemin de Rio", dont on entend des bribes dans le premier disque d'Un Drame Musical Instantané, "Trop d'adrénaline nuit", enregistré en 1977, Marcel Dalio fait ses "compliments !" à Jules Berry qui lui répond "Vous me décorez...". Dialogue cynique de part et d'autre puisqu'il s'agit, si je me souviens, de traite des blanches !
J'entends que les artistes apprécient les compliments, or ce n'est pas la question. La plupart vivent dans le doute et font mine d'être forts pour arriver à continuer, avec le besoin d'être rassurés. Un de mes amis clame haut et fort qu'il est génial avant d'éclater d'un rire rabelaisien. Si un admirateur lui déclare qu'il est génial, mon camarade risque tout bonnement la larme à l'œil. Hypersensible camouflé en frimeur, il préfère rigoler que pleurer. Le compliment est un terme trop flou pour que l'on sache s'il est feint ou réel. Les artistes n'ont pas besoin de félicitations pour travailler, car elles arrivent en fin de parcours lorsque tout est terminé. Par contre les encouragements sont indispensables à la bonne marche des affaires. Si l'encours est délicat, la félicité n'existe pas pour l'artiste dont l'insatisfaction perpétuelle est garante de sa créativité.

Photo : Pierre Oscar Lévy

mardi 29 juin 2010

Création par les sons d'espaces imaginaires


La transformation des espaces urbains selon l'heure ou l'époque m'a toujours passionné. En 1979, suite à une commande de Dominique Meens, Un Drame Musical Instantané avait inauguré cet aspect de notre travail à Arcueil avec "La rue, la musique et nous". En 1981, j'avais sonorisé le Parco della Rimembranza qui surplombe Naples en cachant des haut-parleurs dans les arbres. Le premier soir la nature ressemblait à une autre planète avec atterrissage d'une soucoupe volante et tempête sidérale ; le lendemain je diffusai simplement les sons de la journée pendant la nuit produisant un effet bien plus étrange que la veille. En page 7 de la plaquette du Drame, imprimé au-dessus du plan de Paris réalisé par Turgot, nous annoncions la "Création par les sons d'espaces imaginaires, une métamorphose critique d'un espace livré à l'illusion".
Mes projets d'installations sonores se réfèrent toujours au passé ou à l'avenir. J'aime recréer les temps oubliés en faisant remonter des archives les sons disparus ou les réinventant autant qu'imaginer la cité du futur en la rendant palpable. Le chronoscaphe est mon instrument favori. En 1995, je bénéficiai de moyens considérables pour créer de toutes pièces une fête foraine sous la Grande Halle de La Villette. 70 sources sonores différentes et simultanées, avec plus de 200 haut-parleurs, sans compter les orgues de foire et le bruit des manèges, sonorisèrent "Il était une fois la fête foraine" pendant quatre mois, une thématique populaire pour un univers à la John Cage. Je reproduisis l'illusion au Japon pour “The Extraordinary Museum” et “Euro Fantasia” grâce au scénographe Raymond Sarti, également en charge de "Jours de cirque" en 2002 au Grimaldi Forum à Monaco. Entre temps, Michal Batory m'avait demandé de sonoriser l'exposition “Le Siècle Métro” à la Maison de la RATP pour laquelle j'avais dû imaginer, entre autres, Paris en 1900 et en 2050. Cet aller et retour entre l'analyse critique du passé et l'anticipation du futur est une constante de mon travail. Il fera même l'objet d'une œuvre qui me tient à cœur depuis plusieurs années et que je réaliserai enfin en 2011.
L'installation sonore idéale consisterait pour moi à remplacer tous les sons d'un quartier, d'un complexe commercial, d'un lieu urbain qu'il soit, en analysant les besoins des usagers pour se débarrasser des conventions formatrices. J'adore le travail que fit, par exemple, Rodolphe Burger, pour le tramway de Strasbourg en faisant dire aux autochtones le nom des stations avec leurs accents locaux. La fusion des racines et de la technologie moderne répond parfaitement au besoin des voyageurs. J'ai du mal à apprécier la plupart des installations sonores contemporaines dont l'espace de monstration est en opposition avec l'œuvre (je reviendrai sur celles qui m'ont plu ;-). Le design sonore en tant qu'art appliqué me semble ici plus adapté aux nécessités que l'expression intime de l'artiste qui s'épanouira parfaitement en spectacle ou sur support enregistré. Sauf à tout insonoriser par isolation phonique, le son déborde toujours du champ où il est prétendument circonscrit. Et puis surtout, on ne peut pas écouter n'importe quelle musique à n'importe quel moment n'importe où !
En regardant les manifestations pendant le G20 à Toronto, je reconnais les avenues où nous étions encore la semaine dernière. Les affiches du festival Luminato ornent toujours les mâts. Et pourtant rien n'est pareil. Le son n'est plus le même. Les images ont cédé la place à d'autres. Le propos n'a plus rien à voir. Mais tout est enregistré. Pas seulement par la télévision. Mais par les lieux eux-mêmes. J'aimerais pouvoir retourner dans le passé, avant que les gratte-ciel n'envahissent downtown, avant que le tramway ne fixe ses baleines de métal au corset des rues. J'aimerais imaginer ce que deviendra la ville lorsque nous aurons enfin compris que le cancer automobile a envahi nos vies bien au-delà de la chaussée, que, même s'il faut creuser un peu plus, sous les pavés il y a toujours la plage...

dimanche 27 juin 2010

Diptyque pour 13 mots et un paysage


C'est la mode des web-documentaires. Tant mieux si cela permet à des œuvres telles Duo pour 13 mots et un paysage de Karine Lebrun d'exister et de toucher de nouveaux publics. Le genre n'est pas récent, même si l'appellation est d'actualité. WaxWeb de David Blair est le premier long métrage publié sur Internet dès 1993. En 2000, Françoise Romand initiait ikitcheneye, tentative online purement documentaire. L'an passé, Antoine mettait en téléchargement gratuit Machiavel que nous avions réalisé pour CD-Rom en 1998... L'évolution technologique permet aujourd'hui de donner au webdoc ses lettres de noblesse.
Karine Lebrun produit un objet abouti où l'interactivité se justifie par un aller et retour panoramique sur le double écran. L'image est en haute définition, le débit est fluide, l'interface réfléchie, permettant à l'internaute de profiter au mieux du spectacle en plein écran. Passé ces considérations techniques, le dispositif convient parfaitement à la rencontre de Karine Lebrun filmant l'écrivaine Christine Lapostolle dont les textes et ses ramifications dans l'histoire littéraire inspirent la lectrice transformée en vidéaste. Le paysage de bord de mer, de la pointe bretonne, le Finis Terrae, et les ambiances sonores de Sacha Gattino répondent au dialogue des deux femmes autour de la résistance qu'offrent la littérature et, par conséquence ici, l'œuvre multimédia.
Dès le premier mot, "Début", s'inscrit le hors-champ, à gauche la musique, à droite la caméra, tierce personnage se révélant lorsque Christine jette un œil à l'arrière de la voiture qu'elle conduit pour parler à son interlocutrice assise à l'arrière, et, plus fort encore, l'internaute aux commandes de l'engin. Le curseur placé sur la collure entre les deux images hésite à privilégier le son de l'une ou l'autre, les mouvements de la souris contrôlant le mixage à l'image pour "Décrire", vague vague laiteuse, écume rappelant le spectateur à son rôle de voyeur ex machina. De part et d'autre, les plans fixes calment les séquences à l'épaule, sobriété de la "Lecture", même si la tentation est grande d'écouter les deux discours simultanés quand intervient "Christophe Fiat". Astucieusement la boucle permet de revenir sur ce que l'on a négligé, les deux vidéos ne faisant jamais la même durée. Le ton murmuré du "Détachement" de Karine renforce l'élégance du travail sonore de Sacha dont l'orchestration homogène comprend pourtant "cithares, tambour à cordes, piano à queue, rhombes, shrutibox, orgue à bouche, kalimba, papier de soie, bruitages de Bretagne, électronique et traitement informatique".
Dans le sixième épisode, terme plus approprié que chapitre, car il peut être agréable d'y revenir plutôt que de vouloir tout assimiler comme un goinfre, l'eau glisse sur le sable comme l'écrivaine arpente la grève. En toile de fond, les vagues de l'océan qui viennent et se retirent recopient sans cesse leur "Écriture" à quatre mains. Pour "Conversation", Kar. apparaît enfin à l'écran (in sur le logiciel), rime riche avec X. que la lectrice prononce Xine, effaçant la référence chrétienne dont on ne saura pas vraiment si l'écrivaine s'en dégage ou l'assume, après les toiles peintes de son compagnon "Benoît Andro", une nouvelle "Promenade" et le plat de "Résistance". Comment peut-elle citer la Princesse de Clèves et revendiquer pour elles deux les termes masculins "écrivain" et "lecteur" ? Comment peuvent-elles justifier de ne pas accorder au féminin des qualificatifs d'épanouissement en prétendant que le mot "écrivaine" est moins beau que celui d'"écrivain" (hors texte, tiens-je à préciser) ? La résistance aux conventions revendiquée par Xine et adoptée tout autant par Karine épargnerait ces restes d'oppression séculaire camouflée sous des prétextes esthétiques ? De quels autres mots l'oratrice se priverait pour cause de laideur phonétique ? Qu'est ce que la beauté d'un mot si ce n'est le simple fait qu'il soit ou non approprié dans l'énoncé ? Je résiste, elles résistent, résistez-vous ?
La "Fin", peu avenante pour les deux femmes, est précédée du "Bout du monde" et d'un échange sur Toile et sofa avec "Pierre Trividic", Sacha en amorce jouant les Candide, avant que le Tchat vidéo ne close le long métrage ou le feuilleton selon qu'on le savoure en bloc ou par étapes. Karine Lebrun réussit un beau portrait d'artiste par le truchement des nouveaux médias, nous faisant entrer dans le monde sensible et critique de Christine Lapostolle par la fenêtre des écrans domestiques, avec un souci du détail où tout est pensé pour que rien ne s'échappe de la Toile tendue pour nous prendre, nous prendre au mot, car 13 n'est qu'un prétexte. Les autres sont des étoiles filantes.

mercredi 23 juin 2010

Le duo des chats de Michael Snow et Mani Mazinani


Dimanche à Kensington Market. Moins de vingt personnes assistent au duo de Cats (Octave Cat Synthesizers) de Michael Snow et Mani Mazinani. Pas de maffé pour ce soir. Le Ternaga African Bar a poussé les tables. Au premier étage la salle du restaurant sénégalais est réservée jusque fin août. L'entrée est gratuite. Dix jours après le vernissage de Solar Breath (Northern Caryatids) et Light Air, orchestré par Atom Egoyan, les deux artistes sont passés de la vidéo au duo de synthés analogiques. Ça miaule. Ça crache. Ça se fait les griffes. Ils possèdent le même instrument. En fermant les yeux, je repars quarante ans en arrière, quand je commençai à jouer du synthétiseur, un ARP 2600 que j'espère racheter si un salaire escompté se vérifie. L'improvisation, telle que je la conçois, exige d'anticiper les mouvements ; la composition instantanée s'édifie sur les leçons du passé et l'anticipation de l'avenir. Michael et Mani s'amusent comme des petits fous. Le concert est émouvant entre le vieux chat et le chaton persan dont les voix se croisent et nous caressent souvent dans le sens contraire à celui du poil. Ça fait rêver. L'esprit vagabonde.
En art, Antoine m'explique qu'une réalisation réussie valide le concept tandis que j'apprécie une œuvre au nombre d'interprétations qu'elle rend possibles. L'idée unique s'oppose à la polysémie. Godard disait que ce qui est important ce n'est pas le message, mais le regard. Comment accorder les deux ?
Dehors il y a plus de flics que de Torontais. À pied, à cheval ou en voiture, ils sillonnent la ville, la survolent en hélicoptères, érigent des barrières métalliques de plus de quatre mètres de haut, bloquent des rues, ils contrôlent, mais personne ne les prend au sérieux. Les Torontais, comme les Québécois, détestent le premier ministre canadien, le très conservateur Stephen Harper. Ce déploiement de force est-il le signe d'une faiblesse ? L'approche du G20 rend l'air irrespirable.
Je garde en tête le ronronnement des filtres résonnants et les feulements des oscillateurs de Michael et Mani. J'avais oublié un détail. Avant et après le show, Snow avait choisi du Jelly Roll Morton.

mardi 22 juin 2010

Le vivier du CNSM


Avant de partir à Toronto où j'ai tenu une sorte de journal de voyage, nous sommes allés écouter les créations pour orchestre de quelques étudiants du Département Jazz et Musiques Improvisées du CNSM, le Conservatoire National situé Porte de Pantin. Tout en haut des marches, Xavier Prévost, en charge des concerts jazz à Radio France, repère les jeunes musiciens qui renouvelleront le paysage musical français. Le jury prend des notes, les jeunes gens en produisent de belles. La qualité de leurs interventions est surprenante de vigueur et d'invention. Antonin Tri Hoang (à l'alto sur la photo) passe en premier, musique toute en nuances, avec des alliages de timbres inédits entre la contrebasse et la clarinette basse. Le trompettiste Louis Laurain m'impressionne particulièrement par son énergie où le geste s'allie à la musique. Déjà présent dans la pièce d'Antonin (j'apprends à l'instant qu'il a reçu les Mentions "très bien" à l'unanimité avec félicitations pour la conception ET la réalisation) qui joue de l'alto, le saxophoniste Benjamin Dousteyssier (au baryton sur la photo) est le suivant. Musique découpée à l'arrache, il électrise le public par sa fougue avec un ensemble doublant batteries, contrebasses, pianos, trompettes, plus quatre sax et un trombone, soit treize à la douzaine ! Antonin s'était adjoint un instrument rare avec Emmanuel Domergue au mellophone. Les deux pièces d'environ une heure se complètent merveilleusement et nous ressortons rassasiés comme cela nous arrive rarement des concerts de leurs aînés. La solidarité qui les anime n'y est certainement pas étrangère. À suivre.

dimanche 13 juin 2010

Qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son


Pour commencer j'ai inversé les jours de création. La première de Nabaz'mob à Toronto était hier et c'est ce soir à minuit que passe l'émission Tapage Nocturne où je joue en duo avec le violoncelliste Vincent Segal. Je ne souhaitais pas signaler France Musique au dernier moment et les Canadiens pouvaient attendre aujourd'hui pour l'annonce de l'opéra qui sera montré à Luminato jusqu'au dimanche 20 juin.
Nous avons commencé nos longues promenades à la découverte des différents quartiers de la ville. Si j'ai plusieurs fois eu la chance d'enregistrer aux grandes orgues, que ce soit à Stuttgart ou Paris, je n'ai jamais vu de près comment fonctionne un carillon. En flânant depuis le Distillery District où notre clapier est installé, nous sommes passés devant une église dont la pelouse était occupée par des joueurs d'échecs, des adeptes du taï-chi et une clocharde en représentation depuis le début de la matinée. Un musicien s'en donnait à tout va, envahissant Queen Street de ses furieuses mélodies, modulateur en anneau acoustique avec lequel aucune installation sonore ne peut rivaliser. L'usage d'un tel mobilier urbain est un ravissement que même la sirène hurlante de la police ne saurait ternir :

Ayant laissé mon magnétophone à l'hôtel, j'ai tenté le coup avec l'application Dictaphone de mon iPhone. Ça vaut ce que ça vaut, mais en cherchant sur Internet je m'aperçois que le carillon de l'Église Unie Metropolitan Church est célèbre à Toronto. Le blogueur qui l'évoque me laisse penser que c'était probablement Gerald Martindale frappant les 54 cloches de la tour avec ses poings plus les pieds du pédalier pour les basses dont la plus grosse pèse quatre tonnes et demie. Les diling diling du premier mouvement de Nabaz'mob sont bien riquiquis en comparaison. L'acoustique de l'Ernest Balmer Studio au Tapestry New Opera nous permet aussi de jouer sans amplification, ce qui est toujours plus impressionnant. Cent petits haut-parleurs que j'écouterai demain en repensant au concert de cet après-midi qui nous a figés sur place, hypnotisés par les grappes de notes frappées avec une fougue qui franchement n'avait rien de liturgique !

jeudi 10 juin 2010

Nous revoilà partis


Plus de huit heures cette fois pour rejoindre Toronto. Nos cent lapins sont restés sur place depuis les représentations de Victoriaville. Ils ont pris la route pour l'Ontario aussitôt leur clapier regagné tandis que nous traversions l'Atlantique dans l'autre sens, sur les ailes de la mélatonine. C'est reparti pour un tour. Nous les rejoignons maintenant pour une douzaine de jours à Luminato, le célèbre festival canadien. Les bestioles dorment sur place et nous au Sheraton où nous nous ébattrons dans la piscine pendant qu'ils remueront leurs oreilles à l'ombre. Ne sachant pas nager, leurs revendications portent seulement sur la qualité de la lumière et de l'insonorisation. La configuration du Studio 316 de l'Ernest Balmer Studio au Tapestry New Opera (55 Mill St., Building 58, The Cannery) est telle qu'ils ne devraient pas avoir besoin d'amplification. Les cent petits haut-parleurs situés dans chaque estomac se répondront en un mouvement brownien où règne le principe d'incertitude en une délicate centophonie.
Nous présentons l'opéra Nabaz'mob sous ses deux versions.
En installation permanente : samedi 12 (12h-20h), dimanche 13 (12h-18h), vendredi 18 (17h-22h), samedi 19 (12h-20h), dimanche 20 (12h-18h).
En spectacle : mardi 15, mercredi 16 et jeudi 17 (12h30 et 18h).
Toronto rime pour moi avec Michael Snow dont je suis un admirateur depuis ma première année à l'Idhec en 1971 où Jean-André Fieschi nous avait projeté La région centrale. Je pense aussi à Atom Egoyan grâce à qui nous avons été invités et que nous retrouverons là-bas avec Arsinée Khanjian. Nous aurons juste le temps de croiser Kay Armatage que Françoise hébergera à Paris en mon absence et que je ne crois pas avoir revue depuis notre repas de fourmis grillées à Changmai dans le nord de la Thaïlande ! Toronto, c'est aussi Glenn Gould, Teresa Stratas, Neil Young, Frank Gehry, David Cronenberg pour citer quelques artistes qui m'ont remué plus que les trous d'air, perturbations qu'évoquent de temps en temps stewarts et hôtesses et que j'adore sauf au moment des repas ou lorsque j'ai besoin d'aller faire un tour au fond de l'appareil...

mercredi 9 juin 2010

De l'origine du monde


Le tableau de Courbet m'a toujours plongé dans un abîme de réflexions sans fin, tel l'effort à me représenter le big bang. Là où l'astrophysique génère encore une angoisse indicible, la culture physique me caresse dans le sens du poil. Du sexe de ma mère à ceux de mes partenaires, voire de ma sœur ou ma fille, je ne peux souffler mot. Des souvenirs qui se confondent, cher Jacques Lacan (acquéreur du tableau en 1955 pour le cacher derrière une toile de son beau-frère Masson). Chaque syllabe s'égrène dans l'ombre, mystérieuse ou révélatrice. Les atomes s'accrochent aux lèvres comme les notes de la valse des sphères imaginée par le compositeur Tony Hymas ou l'escalier infini de ses grappes de croches. Son album qui vient de paraître sur le label nato ressemble à la musique d'un film impossible à tourner, une volée de cordes vertes, la chair de l'orchidée, le goût de l'espoir, la vie retrouvée. Enregistrée avec le Sonia Slany String and Wind Ensemble, sa suite De l'origine du monde peint une fresque cruelle sur le mur des Fédérés. La tendresse noie toute colère dans un océan d'archets où flottent les voix de Violeta Ferrer et Nathalie Richard pour rappeler que cinq ans plus tard le Maître peintre d'Ornans fut en 1871 l'un des acteurs de la Commune de Paris. Condamné à payer de sa poche la réédification de la colonne Vendôme, symbole de la barbarie qu'il avait suggéré d'abattre, et acculé à la ruine, il mourra en 1877, avant la première traite.
De L'origine du monde au commencement de notre ère, de l'éternité à l'instant présent, il n'y a qu'un pas que Tony Hymas, épaulé par le producteur Jean Rochard, franchit comme l'Èbre ou le Rubicon, le cœur aussi haut que le poing. Aussi, les chants de Marie Thollot et Monica Brett-Crowther ne sont pas d'Élysée. Ils incarnent la Résistance. L'accordéon de Janick Martin vient en renfort du piano de Hymas, avec en perspective la harpe d'Hélène Breschand et le violoncelle de Didier Petit. La peinture est encore fraîche. S'y fondent les images d'un épais et somptueux livret illustré par Benjamin Bouchet, Daniel Cacouault, Stéphane Courvoisier, Chloé Cruchaudet, Nathalie Ferlut, Sylvie Fontaine, Simon Goinard Phélipot, Stéphane Levallois, Jeanne Puchol, Rocco, Eloi Valat, Zou et, torgnole salutaire, Gustave Courbet. Le label nato (dist. L'autre distribution) répond à la crise de l'industrie phonographique en publiant cet obscur objet du désir, 112 pages à savourer en musique...

mardi 8 juin 2010

Ciné-Romand sur UniversCiné


À l'initiative d'une cinquantaine de producteurs et distributeurs indépendants français, UniversCiné est un site de vidéo à la demande (VoD) proposant plusieurs centaines de films indépendants tel qu'on puisse y faire maintes découvertes. À côté des classiques, le choix permet de donner une seconde chance aux œuvres dont la sortie en salles fut trop confidentielle. On peut louer pour 48h (3,99€) ou acheter (9,99€), télécharger ou regarder en streaming. L'offre légale est nettement moins chère qu'un DVD, même si certains collectionneurs seront frustrés de ne pas posséder l'objet graphique quand celui-ci le mérite ! Par contre, UniversCiné offre des bonus exclusifs de très grande qualité.
Ainsi l'entretien que Françoise Romand a donné à Laurent Carpentier donne vraiment envie de voir ses films. Les extraits ponctuent intelligemment les propos tenus par la réalisatrice. UniversCiné a donc choisi de diffuser en VoD son dernier long-métrage, Ciné-Romand, tandis qu'elle termine le prochain dans sa salle de montage.
Tourné entre 1999 et 2004, présenté dans des versions provisoires au Festival de Rotterdam en 2002 et au Festival de Femmes de Créteil en 2005, on croyait Thème Je achevé, mais Françoise a décidé de revisionner ses rushes avant de lancer la fabrication de son quatrième DVD dont Claire et Étienne Mineur confectionneront encore une fois la pochette haute en couleurs. À la fois tendre, drôle et provoquant, Thème Je est une auto-fiction où l'imagination vient titiller le réel avec insolence. Il sera complété par son premier film, Rencontres, où dès 1977 on reconnaît son style mêlant documentaire et fiction avec le thème de l'identité servant de fil rouge à toute son œuvre.

vendredi 28 mai 2010

La fille de la mer


Un jeu de mots charmant donne son titre au spectacle monté par Elsa Birgé et Michèle Buirette à l'occasion du festival Si la mer monte dont Michèle a assuré la programmation artistique. Ma fille et sa mère ont donc créé ensemble La fille de la mer dimanche dernier à la pointe de l'île Tudy, Finistère Sud, sous un soleil brûlant, devant une foule conquise. Depuis quelques années Michèle chante en solo les paroles qu'elle compose en s'accompagnant au piano à bretelles tandis qu'Elsa vole et nous venge dans des airs aussi slaves que parigots. Ayant acquis sa réputation de contorsionniste sur trapèze au sein du fameux Vrai-Faux Mariage de La Caravane Passe, elle ajoute aujourd'hui ses cordes vocales à son arc céleste. Mon enthousiasme peut s'épanouir sereinement depuis qu'elle en a fait sa profession, heureusement plus prudente qu'enfant lorsqu'elle grimpait sur son trapèze pendant que nous avions le dos tourné. Combien de fois est-elle tombée dans sa chambre pour avoir désobéi ? Pire, de cette même cale de l'île Tudy qu'elle arpente depuis qu'elle est née, elle fit son plus beau vol plané, quatre mètres de haut avec atterrissage sur la tête et le vélo en prime qui l'achève pour l'avoir enfourché pieds nus, sans freins et trop grand pour elle alors que nous étions partis faire des courses à Pont-L'abbé... Une des pires nuits de ma vie. Ou à l'École du Cirque époque Annie Fratellini : "ne vous inquiétez pas, votre fille est avec son professeur à l'Hôpital Robert Debré, mais elle n'a rien..." Elle avait hurlé à sa copine de lâcher la longe pendant qu'elle faisait le saut périlleux ! Les enfants finissent par comprendre que nous nous inquiétons pour eux simplement pour avoir commis nous-mêmes toutes ces bêtises quand nous avions leur âge et avoir eu la chance d'être passés au travers. Elsa pratique aujourd'hui sa discipline avec le même sérieux que n'importe quel professionnel évitant de mettre les ciseaux dans la prise pour vérifier s'il y a du courant. Le spectacle qu'elle a imaginé avec Michèle est à la fois drôle et émouvant. Certains îliens avaient les larmes aux yeux de voir voler et chanter celle qui fut à six ans une miraculée de la grève. En regardant le film, j'ai adoré les arrière-plans tatiesques derrière le chapiteau sans voile comme cette barque de rameurs suant sang et eau qui traverse le champ ou la grosse dame reculant dangereusement vers les rochers pour prendre la photo-souvenir, sans parler d'Erik oubliant qu'il filme et entonnant en chœur et complètement faux "si la mer monte..." tandis que les deux filles font leur numéro, Elsa palmée et masquée, Michèle virevoltant autour du portique. Si le cadre était idyllique on peut maintenant leur souhaiter d'autres cieux où continuer le spectacle...

jeudi 27 mai 2010

Lussier, Frith, Goebbels et un T-shirt


J'écoute les trois disques rapportés de Victoriaville en commençant par l'album de chansons de René Lussier intitulé Le prix du bonheur (La Tribu TRICD-7236). L'accent québécois me fait le même effet qu'à la plupart des Français, il m'enchante. René Lussier, présent sur notre Opération Blow Up enregistré en 1992, joue ici le jeu de la chanson francophone, simplement, s'accompagnant à la guitare dont il est par ailleurs virtuose. Il est l'auteur du chef d'œuvre Le trésor de la langue qui représente l'une des meilleures approches de la problématique québécoise tous genres confondus ; y sont orchestrées des mélodies parlées et soigneusement relevées, avec entre autres le célèbre discours du Général de Gaulle à Montréal accompagné façon Hendrix. Ici les paroles tendres de Paule Marier collent aux mélodies hawaïennes lorsque René ne fait pas le crooner à claquettes.
Il y avait tant de disques exposés dans les trois points de vente du festival que je ne savais pas où donner des oreilles car aucun système ne permettait de se faire une petite idée sur les musiques inouïes que contenaient autant de pochettes. Je ne pouvais qu'espionner les amateurs se remémorant les précédentes éditions du festival tout en excluant les merveilleux disques que je possède déjà. Ainsi j'acquière Ragged Atlas de Cosa Brava, composé et dirigé par Fred Frith (Intakt CD 161), un petit bijou enregistré en 2008 où le guitariste et bassiste est accompagné par Carla Kihlstedt (violon), Zeena Parkins (accordéon, claviers), Matthias Bossi (percussion) et The Norman Conquest (manipulations sonores), plus le tabliste Anantha Krishnan au mridang sur un morceau. Tous et toutes utilisent largement leurs voix pour cette œuvre riche et variée, dynamique et colorée, une des plus belles réussites de Frith avec le fameux film Step Across The Border, film documentaire incontournable dont il est le héros et qui fit également l'objet d'un très bel album. Sa production discographique est telle qu'il est bon de savoir lesquels conseiller ! Certaines pièces sont ici dédiées à Albert Marcœur, Rahul Dev Burman, Amanda Miller, Einstein, Tom Zé... C'est très écrit sans que ce soit raide, défaut courant dans le rock progressif, mais nous avons à faire avec le haut du panier, un univers très personnel, pop romantique héritière de Robert Wyatt et de la musique traditionnelle britannique, plus efficace que les tentatives "symphoniques" de Frith, contrairement à Heiner Goebbels qui s'est épanoui en passant de la musique improvisée à l'écriture orchestrale.
Une ultime démonstration nous en est offerte avec The Italian Concerto (i dischi di angelica 024) où trois des quatre pièces qui le composent ont déjà été enregistrées sur Black on White et Surrogate Cities, mais dans d'autres interprétations. Yoichi Sugiyama dirige l'Ensemble Icarus et Franck Ollu l'Orchestra del Teatro Communale di Bologna, avec en solistes Chris Cutler (batterie et électronique), Sira Djebate (voix), Boubacar Djebate (kora), Johannes Bauer (trombone), Jocelyn B. Smith (mezzo-soprano) et le compositeur (piano et percussion). Heiner Goebbels est un de mes compositeurs européens préférés parce qu'il a su transmuer la force vitale de l'instant en écriture intelligente et revendicative. Cela ne s'est pas toujours effectué dans les règles de l'art, mais le résultat est passionnant. Ma réserve porte sur la méthode : pendant un mois Goebbels notait les improvisations débridées de ses futurs interprètes, faisait le tri pour leur faire lire ensuite leurs interprétations qu'il avait figées, générant un sentiment de vol et un exercice sado-maso des plus retors ! L'aspect concertant des pièces rassemblées dans The Italian Concerto rappelle le passé de performeur de Goebbels confronté à son écriture épique pour construire un univers critique où le réel ne se dissout jamais totalement dans l'imaginaire. Sa sono mondiale n'a rien d'une démarche impérialiste. Les chocs culturels qu'il met en scène produisent un authentique remix dont je reconnais les préoccupations. C'est certainement la démarche avec laquelle je me sens le plus en sympathie.
J'ai acheté le même nombre de disques que j'en ai vendus. Pas lourd ! Façon de parler, parce que le supplément de bagage aurait pu me coûter ma chemise si je n'avais placé ma valise en même temps que celle d'Antoine sur le tapis de pesée à l'aéroport de Montréal. Une boîte de sirop d'érable de 540 ml pèse tout de même près de 800 grammes. À faire suivre d'une petite multiplication et les 23 kilos sont vite dépassés ! Tous les musiciens savent que l'on ne vend des disques que s'ils reflètent la soirée, et comme je ne m'y suis jamais résolu, préférant considérer que c'était deux choses différentes avec leurs propres logiques, spectacle vivant d'un côté et disque-objet de l'autre, j'ai regardé les T-shirts du festival avec nos lapins partir comme des petits pains...

mardi 25 mai 2010

Jet lag maîtrisé


La mélatonine reste interdite à la vente en France. J'en prends si peu que la date d'expiration m'oblige à en acheter un nouveau pot chaque fois que je vais aux États Unis ou au Canada. L'hormone du sommeil permet de recaler l'horloge biologique après un long voyage en court-circuitant le jet lag. L'effet du décalage horaire est déjà atténué si l'on se cale sur les horaires du pays d'arrivée, mais prendre une gélule de 300 mg à 18h la veille et une autre à la même heure lorsque l'on a atterri, donne un coup de pouce salvateur. Une boîte de 100 gélules coûte environ 15 euros et permettrait donc plus d'une vingtaine d'aller et retour !
J'avais bien besoin de me reposer après une semaine de concerts tardifs et de levers tôt. De plus je dors très difficilement dans l'avion. Si j'arrive à m'endormir un haut-parleur me réveille aussitôt en me hurlant dans les oreilles qu'un repas va être servi ou qu'il faut attacher sa ceinture parce que nous traversons une zone de turbulences. Rentré à la maison, j'ai toujours mille affaires à régler et la journée fut bien remplie par la visite d'amis en famille et une réunion urgente de travail. Le soir, j'étais ratatiné et m'endormis facilement. Le tout est de rester au lit jusqu'à mon horaire habituel. La mélatonine fit son petit effet et je reprends ainsi mon rythme de folie composé d'inquiétante hyperactivité et d'épanouissement radieux entamé chaque matin ici-même.

samedi 22 mai 2010

Disparition de l'horizon


Les Québecois tutoient naturellement, comme en écho au you américain, et au fur et à mesure que le festival avance des liens se tissent. On se trouve des affinités critiques avec Érick d'Orion, on échange des compliments vestimentaires avec Charlemagne Palestine, on apprécie la délicatesse d'Éric Normand et de ses musiciens, on apprend les ressorts du pays avec Patrice Daigneault, on partage l'écoute et la bonne humeur avec tous. La seconde journée de concerts avait délicieusement commencé en quatuor avec un homard chacun pêché aux îles de la Madeleine. Je m'aperçois que j'ai été un peu injuste avec les possibilités culinaires de Victoriaville puisqu'en nous appliquant nous trouvons chaque fois un restaurant acceptable avant de filer écouter nos camarades.
La programmation montre une nette inclination au rejet des articulations par la majorité des musiciens entendus jusqu'ici. Le drone exagérément amplifié et privilégiant les fréquences basses tient le haut du pavé au détriment de la dialectique. Les orchestres adoptent la synchronicité redondante. Même les chorus mélodiques sont remplacés par des continuum rythmiques. Ces longs tunnels sans début ni fin sont-ils le reflet de la conscience politique et sociale des musiciens actuels ? La remise en question des structures n'est-elle pas garante du potentiel révolutionnaire de l'art ? S'accrochant à une partition apprise par cœur ou feignant d'improviser, les musiciens prennent de moins en moins de risques, réduisant les effets de surprise à néant.
Pareillement, les vidéos projetées derrière les musiciens relèguent le cinéma expérimental à un genre où l'effet "found footage" prétend jouer la carte plastique, le flou, le noir et blanc et le chaos envahissant tous les films. Seules les ombres minimalistes de Manon de Pauw sur les rideaux noirs qui lui servent d'écrans échappent à cette monotonie. Intégrant dynamiquement le tissu et montrant que la simplicité des moyens mis en œuvre peuvent accoucher d'une véritable émotion, elle fait patienter les spectateurs entre les changements de plateau.
À chaque nouveau groupe montant sur scène, j'espère que l'avenir me donne tort.

vendredi 21 mai 2010

Sortis d'un chapeau


Si je ne dis rien, on va croire que ce fut un bide, alors je vous rassure, les petits lapins ont fait un magnifique concert, éclairés comme jamais, dans une belle disposition scénographique ! Juste avant, j'ai adoré jouer Mascarade bien qu'il soit crevant d'improviser sur un matériau dont on ignore tout à l'avance : si nous sommes censés transformer les informations radiophoniques en musique, nous n'avons rempli que la moitié du contrat que nous nous étions fixé à nous-mêmes, à savoir que la musique était enfin là, timbre clair, élégante retenue, tandis qu'un nouvel aléa nous empêcha de nous connecter aux infos. Le soir de l'avant-première à Paris, nous avions déjà été ennuyés par la diffusion omniprésente d'un match de foot. Cette fois, l'antenne de Kyq 95.7, plantée sur le toit du Cinéma Le Laurier où nous ouvrions le Festival de Victoriaville, écrabouillait toutes les autres stations, reléguant Antoine à diffuser une création radiophonique contemporaine minimaliste et mon poste déversant une muzak non-stop sans paroles ! Extirpant quelques lapins de nos chapeaux, nous avons jonglé avec ces impondérables (de lapin, comment se priver du moindre jeu de mots lagomorphe ?) tout en restant frustrés de n'avoir pas pu exposer le sens même de l'œuvre. Un nouvel ajustement s'avère nécessaire pour jouer enfin nos rôles de présentateurs plutôt que nous cantonner à des tours de magie, certes seyants mais pas assez critiques à notre goût !


Dans l'après-midi, nous avions marché au milieu des installations sonores accrochées dans le parc de verdure jusqu'au "solo de musique concrète pour 6 pianos sans pianiste" d'Érick d'Orion hébergé par le Théâtre Parminou. Des moteurs désaxés font vibrer les carcasses de récupération, dans l'esprit de la WARPS (World Association for Ruined Piano Studies). Bien que les deux haut-parleurs jouant des phrases de Sun Ra, Ellington ou Ligeti altéraient le concept derrière le 5.1 acoustique, l'ensemble nous emballa.


Après que nous ayons rangé toute la marmaille dans ses malles et collé dessus l'adresse de Luminato à Toronto où auront lieu les prochaines représentations de Nabaz'mob du 12 au 20 juin, nous sommes allés écouter au Colisée la création pour grand orchestre du Montréalais Sam Shalabi qui avait déjà commencé, free pop égyptienne envoûtante portée par cinq chanteuses et une vingtaine de musiciens, mais elle demande encore à être affinée, desservie ici par un mixage bancal handicapant les nombreux instruments acoustiques. Pour finir la soirée, il est 3 heures du matin quand je tape tape tape ces lignes, la Française Marylise Frecheville tape tape tape ses fûts, cymbales et métalophone en symbiose avec le guitariste québecois Éric Boros. L'énergie communicative de leur duo intitulé Vialka nous empêcha de fermer les yeux et les oreilles. Cela fait toujours plaisir de voir une fille jouer d'un autre instrument que du piano, de la flûte ou de la harpe. La demoiselle donnait l'impression de ne pas y toucher tant elle virevoltait avec humour et précision d'une séquence rythmique à une autre. Sa voix rappelait par instants Yma Sumac et son camarade découpait le temps en tranches comme autant de chapitres d'une histoire sans paroles. Je n'avais plus qu'à rentrer à l'hôtel, développer mes photos numériques et résumer tout cela avant d'ajouter quelques liens. Je me couche alors que mes lecteurs outre-atlantique sont déjà debout.

samedi 15 mai 2010

La Chine vue de travers


Dans Libération du jeudi 13 mai...
Là je m'arrête une seconde en souvenir d'un autre 13 mai place Denfert-Rochereau, j'avais 15 ans et déjà plus toutes mes dents après un accident dans la cour de l'école et 4 germo-sectomies sur celles de la sagesse, c'était un lundi, ma seconde manif après celle du vendredi précédent. Je ne peux jamais évoquer ces deux dates sans remonter le temps. Comme je parlais avec émotion du 10 mai 1968 avec l'excellent et facond boucher de la rue de Noisy-le-Sec qui connaît par cœur toutes les tirades du cinéma français, Charly me raconte que lui non plus ne peut l'oublier puisqu'elle marque son arrivée à Paris depuis sa Croatie natale. Les anniversaires n'ont pas les mêmes significations pour chacun, et si on tient le coup on finira par en avoir 365 par an et 366 les années bissextiles...
Donc jeudi dernier, en avant-dernières pages de Libé, la réalisatrice Isabel Coixet qui fait trôner un baigneur de 6 mètres de haut dans le pavillon espagnol de l'exposition universelle de Shangai, un truc hideux nommé Miguelín, souriant, gazouillant et remuant la tête, ne se contente pas d'étaler son stérile égocentrisme à propos des enfants, elle explique son choix pour "faire passer un message aux Chinois". Et là je cite, parce que cela vaut son pesant d'arrogance et de mépris post-colonial, motivé par une inculture crasse et honteuse : "Au pays de l'enfant unique et du bébé roi, celui-ci fait un tabac ! Ce que je veux dire, c'est que ce n'est pas tout de faire des enfants. Il faut aussi leur donner une bonne vie : la liberté d'expression, l'égalité, l'assurance-maladie, un monde sans pollution, tout ce qui manque en Chine !" Ah, la civilisation ! On croirait entendre les explorateurs découvrant les premiers Pygmées dans les années 20. Quelle condescendance ! En reprenant les termes de sa leçon aux petits Chinois, banalité ressassée à longueur de temps par tous les prétendus tenants de la démocratie, je m'interroge sur le pays où son bébé qui fait des bulles fut construit, puisque, bien qu'espagnol, il est "made in USA". Commençons par le tabac dont la Chine est le premier producteur et manufacturier au monde. Ce n'est pas vraiment la question, d'accord. On s'interrogera par contre sur l'enfant-roi (n'avons-nous pas gâté nos petits princes et nos petites princesses, et ce quelle que soit la classe sociale en comparaison du reste du monde ?), sur l'égalité dans les pays occidentaux où l'écart entre riches et pauvres se creuse sans cesse dans des proportions scandaleuses, sur l'assurance-maladie (la récente réforme obamesque sur la santé est un cadeau aux assurances devenues obligatoires y compris à ceux qui n'en ont pas plus les moyens qu'avant !), sur la pollution à l'heure où la côte sud des États Unis est engluée dans le pétrole BP et où nous continuons à ne rien faire pour ralentir la catastrophe planétaire, et même sur la liberté d'expression où toute notre presse est aux mains du Capital et où les États cherchent à contrôler Internet comme tout le monde (Hadopi n'est que le pied dans la porte, étudiez bien LOPPSI qui pend à nos longs nez !).
Peut-être devrions-nous aussi rappeler à cette dame qui n'a pas inventé la poudre tout ce dont nous avons hérité de ce peuple cruel et inculte : le papier, l'imprimerie, la boussole, le compas, l'horloge, la soie, la porcelaine, le papier-monnaie, le forage, le sismographe, la brouette, le gouvernail axial, le parapluie, l'allumette, les pâtes, la bière, le thé, etc. Aujourd'hui le "Made in China" montre bien l'hypocrisie et le cynisme des libéraux que personne ne force à aller tout faire fabriquer là-bas. Nous profitons des prix en condamnant ce qui les y autorise. L'ultra-libéralisme associé au parti unique fait rêver plus d'un pays occidental en dessinant un modèle qui fait froid dans le dos. Les services de communication de nos états cherchent à camoufler et atténuer l'emprise chinoise par des campagnes de dénégation. Je ne vais pas recommencer avec le bourrage de crânes sur le Tibet, Slavoj Žižek en ayant fait en son temps une remarquable démonstration dans le Monde Diplomatique...
La Chine n'est certes pas un modèle, mais qui prétendons-nous représenter pour lui donner des leçons ?

jeudi 13 mai 2010

Les yeux de la tête


Enfant, j'admirais l'énorme bande magnétique enfermée dans son boîtier plastique que ma tante Catherine m'avait rapportée d'IBM où elle travaillait. Je la regardais comme une relique parmi les dizaines de souvenirs qui ne servent à rien et que l'on conserve pieusement dans des tiroirs ou des boîtes en carton. Mon père avait fait mumuse avec un ZX Sinclair, j'avais utilisé quelques systèmes dédiés à la musique comme la console Yamaha CX5M, mais mon premier véritable ordinateur fut un Atari ST et ce n'est qu'à l'acquisition de mon premier PowerBook que je fis le grand saut dans l'informatique. Jusque là, n'étant pas un gamer, les jeux d'arcade ne m'avaient jamais passionné, de même que les traitements de texte et tableurs ne me convainquirent que lorsque l'ordinateur devint portable. Un nouveau monde s'ouvrait à moi, répondant aux rêves de l'enfant qui avait été plongé dans les lectures de Jules Verne. À l'arrivée de l'iPhone, j'eus le même sentiment d'un objet qui allait révolutionner les usages. En retrouvant la facture de mon premier Apple qui date de 1992, je me rends compte des sacrifices qu'il avait générés. D'après l'indice de l'INSEE, cela équivaudrait à 6 550 euros d'aujourd'hui ! Le PowerBook 170, haut de la gamme portable d'Apple, embarquait 4 Mo de mémoire vive. Pour les applications gourmandes, nous utilisions de la mémoire virtuelle amputant celle du disque dur de 40 Mo. Vous avez bien lu, ce sont des mégas ! Évidemment, tout cela se passant bien après le cahier de brouillon, le stylo plume, la machine à écrire, la règle à calcul, la table de trigonométrie et la calculette de poche, j'ai gardé le goût pour le calcul mental et la réflexion équilibriste sans autre accessoire que les cinq sens qui me furent légués à ma naissance. Si je mets en ligne cet article en cliquant sur l'image appelée bouton en langage informatique, cela ne m'empêche pas de pédaler sur mon Vélib' ou de prendre mes jambes à mon cou jusqu'au prochain whisky bar, oh don't ask why, oh don't ask why !

mercredi 12 mai 2010

Petit Palais


La salle vide se remplirait d'alcôves insonorisées et d'écrans larges. La mosaïque serait recouverte d'un plancher technique. La réverbération typique des musées se meublerait d'une multitude de sons discrets, échappés d'une quarantaine de haut-parleurs vous susurrant à l'oreille autant d'indices sur ce qui serait donné à voir ou sur le hors-champ qui m'est si cher. Les boucles audiovisuelles se décalant au fur et à mesure de la journée, aucune visite ne serait pareille, libre au visiteur de faire son propre montage parmi les films et son mixage au gré de son périple parmi les toiles et les étoiles. Les reproductions seraient balayées par l'objectif tandis que l'obscurité nous plongerait dans une matière narrative où l'origine des sens livrerait le pourquoi des choses. Pour que ce rêve prenne corps, il faudra travailler tout l'été. De son côté Pierre-Oscar aimerait poser devant sa porte le petit paillasson qu'il avait repéré à la boutique, avec écrit dessus : "Mon Petit Palais".

mardi 11 mai 2010

Tous les mots qui sont tus et tous les cris qui tuent


Face aux pratiques honteuses qui régissent leur sphère professionnelle, nombreux préfèrent se taire ou s'en ouvrir "off the record", préférant le plus souvent m'envoyer un mail privé que laisser un commentaire public. Les souffrances sont muettes et on en crève (cf. mes deux articles sur Albert Ayler). Les salariés d'Orange, que l'entreprise nomme France Telecom pour ne pas ternir son image, en savent quelque chose. Le secteur de l'enseignement compte ses morts. Partout règne la terreur, car la solidarité s'est évanouie au profit de luttes catégorielles privilégiant les revendications pratiques au débat de fond. L'éthique a vécu.
Dans le milieu artistique certains évoquent leur amitié pour justifier de ne pas prendre position. À quoi sert un ami si ce n'est tirer la sonnette d'alarme en cas de grave dérive de celles ou ceux que nous aimons ?
Si j'ose écrire "tous les mots qui sont tus et tous les cris qui tuent", je le dois à la distance prise avec les attitudes sectaires des milieux traversés qui me firent souffrir lorsque j'étais plus jeune. De se taire, ils se terrent, les aigreurs les engloutissant avec l'âge. J'ai la chance de dire tout haut ce que nombre pensent tout bas, facilitée par un modeste accès aux médias. L'utiliserais-je comme une psychanalyse ? Mes souffrances se dissiperaient-elles de pouvoir les exprimer ? Cela y participe certainement. Si ce n'était le cas, mon journal impudique me vaut suffisamment d'insultes et de menaces pour que je m'en inquiète au lieu de m'en moquer.
Avec un coup de pouce des thérapeutes du dos, je continue à vivre debout. Je veux me regarder dans la glace sans craindre les rides ni faire des grimaces. Ma révolte me fut dictée par la devise de mon pays apprise à l'école : sans liberté, sans égalité, sans fraternité, qu'espérons-nous ? Je ne suis que le produit de cette révolution historique qui devint permanente à l'orée de celle de mes quinze ans. Comprenant qu'elle devait s'exercer au quotidien, à notre petit niveau, avant d'espérer changer le monde, j'ai décidé d'agir dans un combat de proximité, dans ma pratique d'abord, en l'exprimant ensuite. Je serai d'autant plus armé contre les leurres de ce que l'on appelle abusivement la démocratie, une manipulation honteuse des cerveaux disponibles. Continuant à rêver, je n'ai pas désarmé face à la bêtise et à la méchanceté, au gâchis et à l'ignorance. La seule différence, ma colère est devenue sereine, je ne suis plus énervé, mais déterminé.
Quel que soit notre âge, souvenons-nous de pourquoi nous combattions et demandons-nous ce qui a changé !

P.S.: je tiens à préciser que je ne pensais à personne en particulier tant vous avez été nombreux à m'envoyer des messages de sympathie. Mon intention n'était pas non plus de critiquer votre discrétion que je comprends fort bien vu les positions que vous occupez... Encore merci pour tous vos commentaires et courriels "off the record" qui me touchent sincèrement.

samedi 8 mai 2010

Les bonnes poires, le paltoquet et un sacré fantôme


Commençons par dédier cet article à tous les témoins de second ordre dont le nom n'est pas cité sur la jaquette du livre consacré à l'un des plus grands musiciens américains de l'histoire de la musique, le digne héritier de Charles Ives et John Coltrane, à savoir l'immense Albert Ayler, retrouvé noyé dans l'East River en novembre 1970 à l'âge de trente quatre ans...
Voici donc : à Noël Akchoté, Pascal Anquetil, Philippe Aronson, Guillaume Belhomme, Flavien Berger, François Billard, Jean-Jacques Birgé, Alexandre Breton, Dave Burrell, Roy Campbell, Bernard Chambaz, Jean-Louis Comolli, Richard Davis, Michel Delorme, Matthieu Donarier, Pascal Dusapin, Edouard Fouré Caul-Futy, Alex Grillo, Henry Grimes, Philippe Gumplowicz, Mats Gustafsson, Lee Konitz, Oliver Lake, Joachim Kühn, Mathieu Nuss, Guillaume Orti, Jean-Marc Padovani, William Parker, Annette Peacock, Hervé Péjaudier, Ivo Perelman, Serge Pey, Alexandre Pierrepont, Sam Rivers, Ildefonso Rodriguez, Jean Saavedra, Jean-Pierre Sarrazac, Martin Sarrazac, Alan Silva, François-René Simon, Jedediah Sklower, Sébastien Smirou, Tristan Soler, Bernard Stollman, Christian Tarting, John Tchicai, Mathieu Terrier (absent du sommaire), Henri Texier, Samuel Thiébaut, Ken Vandermark, Barry Wallenstein, Christian Wasselin, Jason Weiss, illustrés par les photographies de Philippe Gras, Horace, Guy Kopelowicz, Christian Rose, Bill Smith, Thierry Trombert, Val Wilmer !
Plus on est exigeant, plus on est respecté. Cette constatation est terrible. Elle justifie les "caprices" de certains artistes face aux entrepreneurs de spectacles ou, comme ici, à un journaliste compilateur qui commanda des contributions à nombre d'entre eux sans les rétribuer, méthode douteuse pour un ouvrage vendu 25 euros, et, sujet de mon courroux, sans leur accorder à tous la même considération, ce qui devient franchement mesquin, surtout lorsque le cuistre accueille la critique avec outrecuidance au lieu de s'en excuser gentiment. Espérons qu'aucun auteur n'a été payé si ce n'est l'astucieux "directeur artistique" ou alors je suis encore plus naïf que je ne le croyais. L'incorrection porte sur les auteurs cités en quatrième de couverture et les laissés pour compte. Quant à l'absence de ces derniers sur le site de l'éditeur, Le mot et le reste, complice en indélicatesse d'autant qu'encore plus sélectif, elle ne pourra se justifier par manque de place ! Nous avons donné le mot, ils ont gardé le reste.
Le paltoquet n'en est pas à son coup d'essai. Franck Médioni m'avait déjà commandé un texte accompagné d'une œuvre graphique pour son précédent Jazz En Suite et j'avais découvert seulement à publication que notre contribution avait sauté sans que nous en fussions avertis. J'avais embringué l'artiste peintre Marie-Christine Gayffier dans cette galère, qui heureusement ne m'en tint pas rigueur. Faut-il que je sois stupide pour me laisser berner une seconde fois ! L'incorrection est une récurrence que je tente d'éviter en ne travaillant qu'avec des personnes bien intentionnées. Leur solidarité fait passer bien des mesquineries de notre monde de malotrus dont le ton brutal et arrogant est hélas dicté par nos dirigeants. Faut-il que je sois veule pour ne pas souligner le rôle de chacun lorsque je chroniquai l'excellent livre sur Joëlle Léandre, qu'elle écrivit en fait seule, l'intrigant notoire en phase de sarkozisme se contentant essentiellement de retranscrire les propos de la contrebassiste qui dut reprendre et structurer elle-même son langage. Certains à qui je m'en ouvris de souligner que le livre n'en fut que meilleur. Mais qui s'en soucie ? Cela arrange tout le monde de faire semblant. Ces pratiques n'intéressent pas les lecteurs, elles se perpétuent dans le silence jusqu'au jour où L'idiot met les pieds dans le plat.
On aura compris que la puce venue me susurrer à l'oreille le nom des oubliés commença par mon nom, la maline ! N'étant donc pas le seul à être considéré comme un sous-contribuant je recopiai d'entrée la liste des parias dont la prose est juste bonne à gonfler l'ouvrage de ses 356 pages avant de rappeler celle des illustres supposés vendeurs qui n'y sont pour rien, à savoir Amiri Baraka, Daniel Berger, Zéno Bianu, Jacques Bisceglia, Yves Buin, Philippe Carles, Daniel Caux, Jean-Louis Chautemps, Jayne Cortez, Christian Désagulier (traducteur cité pour Martine Joulia et Jean-Yves Bériou oubliés), Raphaël Imbert, Steve Lake (absent du sommaire), Robert Latxague, Michel Le Bris, Didier Levallet, Yoyo Maeght, Francis Marmande, bien évidemment Franck Médioni, Jean-Pierre Moussaron, Jacques Réda, PL Renou, Philippe Robert, Gérard Rouy, François Tusques, "pour leurs contributions". Ainsi que Peter Brötzmann, Ornette Coleman, Alain Corneau, François Corneloup, Bertrand Denzler, Bobby Few, Charles Gayle, Noah Howard, Ronald Shannon Jackson, François Jeanneau, Sylvain Kassap, Steve Lacy, Daunik Lazro, Joëlle Léandre, Urs Leimgruber, David Liebman, Joe Lovano, Joe McPhee, Thurston Moore, David Murray, Sunny Murray, Evan Parker, Gary Peacok, Michel Portal, Marc Ribot, Sonny Rollins, Louis Sclavis, Archie Shepp, Wayne Shorter, Cecil Taylor, David S. Ware, "pour leurs témoignages". Que du beau monde !
Mon article est bien assez long pour aujourd'hui, je reviendrai plus tard sur tous les témoignages lorsque j'aurai terminé de lire Albert Ayler, témoignages sur un Holy Ghost. Ce genre d'ouvrage est une aubaine pour qui souhaite en mettre plein la vue pour pas un rond. Je pratiquais ce sport du temps où je publiais la Question de JJB dans Le Journal des Allumés du Jazz, mais je n'ai jamais censuré aucun texte, ni mis en valeur une réponse plutôt qu'une autre.
Cette pratique odieuse, équivalant à ne pas inscrire tous les protagonistes d'un film à son générique ou dans les crédits d'un CD, jette une ombre sur l'excellente maison qui publie vingt-cinq titres par an au sein de cinq collections, dont une largement consacrée à la musique avec de sérieux auteurs tels Philippe Thieyre, Joseph Ghosn, Aymeric Leroy, Christophe Delbrouck, Philippe Robert ou Guy Darol. Mazette, voici qu'à mon tour je cite les uns et pas les autres ! Mais la différence est de taille : je ne leur ai rien demandé, ne les ai pas fait travailler pour des nèfles et mon article vous est gracieusement offert. Si je préfère en général évoquer ce qui me plaît, la liberté dont je jouis dans cette colonne m'affranchit par contre des nuisibles nécrophages et de leur pouvoir éphémère.

jeudi 6 mai 2010

Enfermé avec George Harrison


À l'arrière plan de la photo, on reconnaît George Harrison ; devant, au tambourin, Michel Polizzi, un camarade du Lycée Claude Bernard, à l'époque où il fréquentait les Dévots de Krishna. Les commentaires sur sa page FaceBook m'incitent à raconter cette soirée de 1971 chez Maxim's. Préparant le concours de l'Idhec, ancêtre de la Femis, j'avais choisi le "groupe social" des Krishnas comme sujet d'enquête, grâce à Michel qui m'avait également présenté James Doody, fondateur du light-show Krishna Lights. Après le temple de Fontenay-Aux-Roses et les soirées à l'American Center, boulevard Raspail (ah, les bananes trempées dans le lait de coco !), j'étais parti pour Londres où résidait le maître spirituel A.C. Bhaktivedanta Swami Prabhupāda pour continuer mes interviews. On peut deviner que mes questions aux disciples furent perfides et mes remarques éminemment critiques. Le Maître planait au-dessus de la mêlée bien ordonnée. Par quel hasard me retrouverai-je quelques mois plus tard à l'harmonium avec mon Beatle préféré à l'étage de l'improbable Maxim's, rue Royale ? Doody m'avait tout simplement donné le téléphone de John Lennon qui saurait comment joindre George ! Les dévots étaient hébergés à Pigalle dans un hôtel de passe où se croisaient les toges aux couleurs du soleil et les mini-jupes des filles de la nuit.
L'harmonium me fut arraché au bout du troisième morceau. Au lieu de jouer le drone de manière recueillie, je m'étais progressivement laissé emporter par le rythme au point de faire swinguer le soufflet comme un malade ! Govinda Jai Jai, Gopala Jai Jai, Radaramanahari Govinda Jai Jai... Comment me suis-je retrouvé plus tard enfermé (à clefs !) pendant une heure sur un palier riquiqui entouré de trois portes, autant dire un placard, avec George Harrison, pour lui tenir le crachoir afin qu'il ne flippe pas tout seul en attendant que ses fans soient dispersés par le service d'ordre ? J'avais fui les avances d'une chanteuse en vogue (j'avais à peine 18 ans et en faisais beaucoup moins) dont le tube respirait le blues comme un gros pétard fait croire au génie de l'instant. Les organisateurs avaient certainement repéré mon comportement dévoué et inoffensif pour me choisir comme chaperon de la star. Dans des occasions pareilles, je tente toujours de converser comme si mon interlocuteur était un type comme un autre. Dehors les fans se coucheraient sous les pneus de sa voiture pour l'empêcher de fuir. George me confia de choisir à qui donner ses coordonnées, soit quelques rares journalistes.
J'avais brillamment réussi le concours d'entrée à l'Idhec, mes débuts dans la pop-music s'annonçaient, non pas prometteurs, mais simplement banals. Tout était facile. Je jouai de la flûte avec Eric Clapton dans la villa de Giorgio Gomelsky, le manager des Rolling Stones. Je phagocytai la villa de Pink Floyd. Ma soeur et moi devenions les mascottes de l'orchestre de Sun Ra. Je m'occupai de Frank Zappa lors de ses visites en France. Je projetai mes images psychédéliques sur Gong, Red Noise, Kalfon, Clémenti et Melmoth (Dashiell Hedayat). Je n'avais pas de Chrysler rose, mais une soif d'apprendre et de vivre, sans entrave, sans entraver que pouic non plus, car tout semblait à la fois naturel et fascinant. On planait littéralement. Avec le recul je comprends comme le monde a changé. Cela m'a mis le pied à l'étrier, me rendant exigeant et avide d'expérimentations en tous genres. J'ai continué à avoir de la chance, en travaillant d'arrache-pied. Tandis que je rangeai mon épais dossier d'enquête fortement illustré et parfumé à l'encens (ce qu'il en reste est très imagé), je découvre une chemise que je n'avais pas ouverte depuis 1970. Dedans il y a mes dissertations de philo, mais ça c'est une autre histoire.

samedi 10 avril 2010

Un émulateur d'OS9 pour les Mac OSX


En avril 2008, j'avais écrit un article intitulé Le trou noir de la création numérique où je relatais toutes les merveilles reléguées tout en haut de mes archives pour incompatibilité avec le nouveau système Macintosh. Après des années à chercher un émulateur de système 9 qui tourne sur Mac OSX, j'ai téléchargé COI (Classic on Intel) associé à SheepShaver qui remplit cette tâche très simplement. Je ne suis pas certain que l'application soit "autorisée" par Apple, mais je vais pouvoir me débarrasser de vieilles machines que je conservais pieusement en espérant qu'elles ne rendraient pas l'âme trop vite. Reste que les disques sur lesquels sont gravés ces centaines d'œuvres interactives et de programmes culturels risquent de se dégrader avec le temps. On nous avait vanté l'éternité de ce support, or l'on sait aujourd'hui que sa vie est beaucoup plus limitée que le papier, le vinyle et même les supports magnétiques traditionnels à condition d'avoir une machine pour les lire ! Il suffit d'un 0 ou d'un 1 altéré et tout passe à la poubelle... Encore un doute persiste, car en effectuant quelques tests je me suis aperçu que, si tous les CD-Roms s'ouvraient correctement, le son chevrotait, incompatibilité non réglée entre les diverses versions de QuickTime.
N'empêche ! Quel plaisir de revoir et pouvoir montrer Les machines à écrire d'Antoine Denize, Puppet Motel de Laurie Anderson, les Reactive Squares de John Maeda ou You Don't Know Jack... Plus tous ceux auxquels j'ai participé tels Au cirque avec Seurat, Sethi et la couronne d'Égypte, la collection des Bonhommes et les dames, Le grand jeu... Et évidemment Carton (dont une version Internet sera proposée dès qu'Antoine Schmitt aura un moment pour le faire)... Nous pensions bien que quelqu'un développerait une telle application. Il ne me reste plus qu'à grimper et ramper pour attraper ce que j'ai rangé tout au fond, pensant que ce ne serait pas demain la veille. Il suffisait d'un peu de patience.

jeudi 8 avril 2010

Revenez dans un quart d'heure, je ne serai plus là.


Manières courtoises de se débarrasser rapidement des démarcheurs téléphoniques. Mon titre est emprunté au Baron Méduse d'Erik Satie. Lorsque l'on me proposait d'acheter une fenêtre ou refaire ma salle de bains, placer mon argent ou me faire gagner un lot de prix si je me déplaçais dans je ne sais quel centre commercial, j'avais l'habitude de répondre que j'étais au chômage et que ce n'était pas le moment, histoire de resituer la démarche commerciale dans une réalité sociale qui parle à mes interlocuteurs. Seuls à écorcher mon nom en m'appelant Birge sans accent aigu, ils se démasquent dès leur premier mot. Les Berger ont francisé leur nom en 1870 lorsque l'Alsace et la Lorraine ont été annexées par l'Allemagne. S'il ne pouvait être question d'être assimilés à des Allemands, il est intéressant de remarquer que, déjà laïques, ils se sentaient plus français que juifs. Parfois les standardistes demandent Madame, ma voix haute les trompe, c'est plié aussi vite. Depuis peu, je réponds que le monsieur ou le propriétaire n'est pas là. La question suivante portant sur sa disponibilité, j'annonce qu'il rentrera dans deux ans. Suit toujours un silence interloqué avant raccrochage. J'ai tout juste le temps de leur souhaiter bon courage, manière sincère et ironique de prendre congé.

mercredi 7 avril 2010

Fictions documentaires de Lionel Rogosin


C'est à se demander si Carlotta ne brigue pas le surnom de "Criterion français" ? L'éditeur américain a la réputation justifiée d'être la Rolls du DVD. Si la qualité des transferts numériques et des bonus des films choisis par Carlotta est exceptionnelle, j'ignore si les épais livrets sont à la hauteur, recevant le plus souvent des tests presse sans étiquette (allez savoir quel est l'endroit ou l'envers en le posant dans le lecteur !) glissés dans une fine pochette transparente. Malgré l'absence de prise de risque sur le cinéma contemporain, leur choix est exceptionnel en ce qui concerne le patrimoine. On leur doit les coffrets Mizoguchi, Oshima ( aussi), Douglas Sirk, Lotte Reiniger, Berlin Alexanderplatz, Antonioni, Fuller, L'argent de L'Herbier, Sa Majesté des Mouches, Les bourreaux meurent aussi, Le temps des Gitans dont j'ai parlé dans cette colonne, et bien d'autres comme les Pasolini ou les Fassbinder. Ils ont également racheté Le Nouveau Latina qui complète leur programmation en salles, riche et variée, forcément plus audacieuse. Appelez-moi Madame de Françoise Romand y avait, par exemple, été programmé.
Après The Savage Eye la semaine dernière, j'ai l'immense plaisir de revoir un autre film sorti en 1959, l'incontournable Come Back, Africa de Lionel Rogosin, dont la sortie est annoncée pour le 21 avril dans un coffret avec On The Bowery et Good Times, Wonderful Times. Comparant ma copie 16mm, que je n'ai pas sortie de sa boîte depuis une éternité, avec ce nouveau master je suis stupéfait par la beauté de l'image. De plus le documentaire qui l'accompagne livre les clefs de ce film unique tourné clandestinement à Johannesburg pendant l'Apartheid. Si Rogosin s'y réclame de Flaherty et De Sica dans son approche du documentaire, sa fiction filmée in situ avec des non-acteurs n'a rien à voir avec le terme de cinéma-vérité si abusivement employé, et c'est tant mieux ! En regardant Come Back, Africa, on constate la distance entre la prétendue vérité défendue par Rouch ou, pire, Lanzmann et l'authenticité analytique de Strick, Rogosin, Cassavetes, Varda ou Romand qui font glisser leurs œuvres vers des formes de réalisme poétique qui ne trichent jamais avec l'illusion cinématographique. Dès qu'il pose un regard sur une scène, que la caméra soit cachée ou visible, dès qu'il cadre, le cinéaste fait des choix et leurs modèles, se sachant filmés, ne se comportent plus de la même façon. Il faut alors inventer autre chose...
Come Back, Africa est un témoignage époustouflant sur l'Afrique du Sud et le racisme, un brûlot politique généreux, une histoire terrible et émouvante, un film de cinéma avec des acteurs formidables. La chanteuse Miriam Makeba sera contrainte à l'exil pendant 31 ans suite à sa prestation merveilleuse. La musique est d'autant plus présente dans le film que Rogosin faisait semblant de faire un documentaire pittoresque pour échapper à la censure et à l'extradition.
On The Bowery, tourné trois ans plus tôt pour se faire la main et apprendre à filmer, utilise déjà le procédé du récit de fiction dans un univers documentaire. Je n'ai jamais supporté les histoires d'ivrognes, j'ignore pourquoi, mais, films ou romans sur le sujet me mettent terriblement mal à l'aise. Le film de Rogosin n'a pas la complaisance de La merditudes des choses (mk2) regardé la semaine dernière et qui m'a complètement déprimé. Les clochards, qui ne vivent que pour l'alcool et en crèvent, préservent une petite part de dignité ; s'ils sont parfaitement conscients de leur déchéance ils ne la portent pas en étendard. Ceux du film ont souvent eu du mal au retour de la guerre en Europe. Un long bonus éclaire l'histoire de la plus ancienne rue new-yorkaise devenue le refuge de tous les marginaux jusqu'à ce que Manhattan soit "nettoyé" au tournant du siècle comme le montre un autre court-métrage. Le regard humaniste que le réalisateur jette sur ses personnages donne leur originalité à ses films.
Good Times, Wonderful Times est un documentaire pacifiste de 1965 proche des idées de Bertrand Russell, pamphlet contre les armes nucléaires en forme de long ciné-tract qui oppose les invités futiles et conformistes d'un cocktail londonien et des images d'archives exceptionnelles sur les ravages de la seconde guerre mondiale. La gloire illusoire des jeunesses hitlériennes s'éteindra sous les décombres de l'Allemagne rasée, dans le froid glacial du Front de l'Est et les camps d'extermination qui sont le déclencheur de l'engagement de Rogosin. Les images d'Hiroshima sont tout autant insoutenables. L'utilisation contrapuntique d'un rock 'n roll souligne le danger de ne pas vouloir croire aux signaux d'alarme tandis que des comparses jouent les "barons" pour révéler l'idéologie des petits bourgeois de la party. Comme dans tous les films de Lionel Rogosin, aucun commentaire ne vient polluer la démonstration, laissant au spectateur la liberté de ses émotions.

mardi 30 mars 2010

Quelques idées en vrac


Je rêve d'un film en 5.1 où les sons diffusés derrière les spectateurs les inciteraient à tourner la tête pour qu'ils ratent ce qui se passe sur l'écran, rajoutant du suspense, de la frustration et du désir. Je rêve d'un film en 3D où les images viendraient vous chercher sur votre fauteuil en vous chatouillant le nez, des personnages qui sortiraient de l'écran pour venir vous susurrer des choses à l'oreille, comme une traversée du miroir. Je rêve d'une chaîne de télévision généraliste où toutes les émissions seraient en direct, mettant en scène le réel et ses aléas. Je rêve d'un spectacle en public où chaque représentation serait radicalement différente, on appellerait cela improviser. Je rêve d'un disque dont on aurait envie d'accrocher la pochette au mur comme un tableau. Je rêve d'un orchestre qui accompagnerait les informations en direct, analysant la fiction à l'œuvre dans le 20 heures par une dramatisation épique des événements. Je rêve que les speakers se mettent à chanter pour casser leur immuable et uniforme prosodie. Je rêve de danses qui poussent à se toucher. Je rêve de livres tels que l'on ne puisse s'empêcher de les lire à haute-voix. Je rêve que les villes trouvent chacune leur style d'urbanisation sonore, que leurs murs se parent de couleurs, que les objets du quotidien devenus customisables rivalisent de fantaisie. Je rêve que l'on apprenne à se servir des merveilleux outils qui sont les nôtres. Je rêve de trouver chaque jour une nouvelle idée pour pouvoir continuer à écrire. Je rêve de choses plus graves et d'autres plus légères. Je rêve d'avoir toujours la patate pour aborder les premières. Je rêve de prendre le temps de profiter des secondes. Je rêve que les capitalistes aient une autre solution que la guerre pour sortir de la panade. Je rêve que les populations les renversent avant la catastrophe.

Diapo-montage, 1965.

jeudi 25 mars 2010

L'enfer c'est les autres


Le film réalisé par Serge Bromberg et Ruxandra Medrea à partir des essais et des plans tournés par Henri-Georges Clouzot pour son film inachevé L'enfer joue de la frustration comme Cet obscur objet du désir. C'est l'histoire d'une jalousie. Le duel finira en cauchemar par la mort de l'objet, incarné par Romy Schneider et par le film lui-même fantasmé par son démiurge, mais aussi par celle du sujet, infarctus du réalisateur quelques jours après la désertion de son principal acteur Serge Reggiani atteint de la fièvre de Malte ou d'une dépression. Le film s'arrête là. Clouzot tournera encore la cinquième symphonie de Beethoven et le Requiem de Verdi avec Karajan, puis La prisonnière... À cheval entre making of et film expérimental, le document exceptionnel, édité aujourd'hui en DVD par mk2 sous le titre L'enfer d'Henri-Georges Clouzot, oscille sans cesse entre la fiction ébauchée et un documentaire s'interrogeant sur les raisons de son échec. Le résultat est aussi excitant que frustrant. L'enquête s'appuyant sur les témoignages de protagonistes de l'époque est classique et bien faite tandis que les extraits laissent penser que Clouzot aurait pu signer un chef d'œuvre. Si le jeu des comédiens et le montage du film avaient obéi aux mêmes lois psychédéliques du délire généré par la jalousie comme ces effets cinétiques et colorés sur le visage de Romy Schneider ou la pixélisation sonore réalisée par l'ingénieur du son Jean-Louis Ducarme et le compositeur Gilbert Amy, alors on peut rêver d'un film qui n'aurait ressemblé à rien de connu. Mais le sort en a décidé autrement.


Jusqu'où faut-il savoir aller trop loin ? se demandait Cocteau. Tout avait commencé comme un rêve, budget illimité et un scénario basique offrant une liberté plastique où l'expérimentation n'avait plus de limites. La rigueur de Clouzot se retourna contre lui. Ses méthodes de direction brutales firent s'enfuir Reggiani, l'absence d'interlocuteur à la production engendra le gâchis, la profusion du matériel tourné entraîna l'alchimiste dans un tourbillon, comme le jaloux du scénario, jusqu'à la catastrophe. Romy Schneider n'a jamais été aussi belle, les contrariétés de Reggiani servent son personnage, tous les acteurs sont à leur place, la scène où le jeune Bernard Stora, alors stagiaire, court jusqu'à l'épuisement est très émouvante et la musique originale de Bruno Alexiu donne à la reconstitution le ton de 1964 quand Clouzot, brocardé par la Nouvelle Vague comme le reste de la "qualité française", espéra révolutionner le cinéma.


Certains films n'auront jamais existé que dans l'imagination de cinéastes aujourd'hui disparus. D'autres réapparaissent quand on les croyait perdus. Il existe probablement des boîtes rondes en métal dans un grenier ou encore un archiviste pour vérifier ce qu'il y a tout en haut de ces étagères... En 2008, on a bien retrouvé une copie complète de Metropolis au Musée du Cinéma de Buenos Aires, 25 minutes des scènes manquantes et l'ordre des séquences dans le montage d'origine de ce chef d'œuvre du 7e art, même si le film de Fritz Lang développe une idéologie douteuse, critiquée par le réalisateur lui-même. Dès 1927, Lang ne pouvait plus cautionner les penchants nazis de sa femme Thea von Harbou, scénariste du film, dont il divorcera en 1933 en fuyant l'Allemagne. En février dernier, la nouvelle copie de 145 minutes a été projetée simultanément au Festival de Berlin et sur Arte, accompagnée par un orchestre symphonique jouant la partition originale composée par Gottfried Huppertz.


D'Invasión de l'Argentin Hugo Santiago je ne connaissais que la musique d'Edgardo Cantón. Réalisé en 1969, le film dont les co-scénaristes ne sont autres que Jose Luis Borges et Adolfo Bioy Casares, fut interdit en 1974 et huit bobines de son négatif original volées. Restauré en 2000, ce film qui ne ressemble à nul autre ressort aujourd'hui en DVD hors circuit traditionnel, uniquement disponible sur Dissidenz. Dans un magnifique noir et blanc extrêmement contrasté, l'intrigue énigmatique est une politique-fiction où un petit groupe d'hommes défendant une ville assiégée tombent les uns après les autres, chacun dans des circonstances liées à sa personnalité. Le tango le plus noir accompagne cette tragédie à mi-chemin entre l'Antiquité et un futur déjà passé, puisque ses auteurs n'imaginaient pas qu'ils anticipaient sur l'Histoire. On peut sentir son influence sur Out 1 que Jacques Rivette tourna peu après ou sur les films de Raúl Ruiz. Il faut aimer s'y perdre.

mercredi 24 mars 2010

Le cinéma américain depuis Obama


Il est toujours passionnant de regarder le cinéma de divertissement pour les fantasmes d'une société qui s'y réfléchit au jour le jour. L'an passé, par exemple, nous avons vu nombre de films américains montrant que la guerre en Irak s'enlisait dans les sables de la terreur, à l'instar des révélations d'Abou Ghraib, et les films de science-fiction mettaient en scène des robots ou des androïdes se fondant dans l'humanité, interrogeant les futurs enjeux technologiques et notre société à deux vitesses.
J'ai récemment vu trois films qui n'auraient pas pu se tourner avant l'arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche, Precious, The Blind Side et My Name is Khan. Les deux premiers ont pour héros un adolescent noir, imposant par la taille ou le poids, qui réussit à se sortir de sa condition de défavorisé grâce à ses talents cachés et l'adoption sociale dont il bénéficie. Le troisième est un succès indien de Bollywood qui se déroule aux États Unis où un jeune autiste musulman veut passer le message au Président qu'il n'est pas un terroriste. Les deux premiers films auraient plu à James Brown qui clamait haut et fort "I'm black and proud" (je suis noir et j'en suis fier). Il s'agit évidemment de rendre à la communauté afro-américaine sa propre estime. Precious a beau avoir été victime des pires sévices familiaux dès sa plus petite enfance, il n'est jamais trop tard pour décider de sa vie et sortir de la misère, ici en apprenant à lire. Dans différents rôles on y croise Mariah Carey, Lenny Kravitz, Mo'Nique (qui reçut l'Oscar du second rôle) et l'énorme Gabourey Sidibe, tous plus ou moins liés au monde musical, et bons comédiens.
The Blind Side rappelle aux États-Uniens les valeurs chrétiennes qui sont inscrites dans la Constitution. Le rôle de la bourgeoise désœuvrée qui adopte un gros noir plus malin qu'il n'en a l'air valut également à Sandra Bullock un Oscar de la meilleure actrice. Le cinéma américain a toujours su aller au nerf du sujet là où les Français n'ont jamais eu cette franchise et cette réactivité pour aborder de front les questions épineuses de leur politique. Ce genre de cinéma populaire est honni par les Cahiers du Cinéma qui encensent Martin Scorcese ou Werner Herzog, réalisateurs qui servent pourtant les mêmes plats réchauffés dans la même sauce dégoulinante de cordes en sublimant la violence par des é-faits divers mettant en scène des flics qui ont pété un câble. Même si ce sont des films tout à fait honorables, les ficelles de Shutter Island sous-tendent un rapport à la psychanalyse mécaniste et Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle-Orléans, avec l'excellent Nicholas Cage dans son rôle de policier à moitié pourri, justifie les colères camusiennes contre les sartriens. Entre les sempiternels polars mâles et les mélos bien pensants pour les filles, franchement que justifie d'encenser les uns pour dégommer les autres, si ce n'est le sexisme des critiques de cinéma ?


Le troisième film, My Name is Khan, est le plus surprenant. Noyé dans un sirop musical épouvantable comme n'importe quel film américain, il obéit aux lois du genre Bollywood en sacrifiant pourtant les scènes chorégraphiées à son immersion dans l'actualité des États Unis. Il a beau être atteint du syndrome d'Asperger, forme particulière d'autisme considérée plus comme une différence qu'un handicap, et avoir vécu la brutalité des Hindous à l'égard de sa communauté, la vie commence plutôt bien pour le jeune Musulman surdoué. La seconde partie tourne évidemment au drame, ici lié à la ségrégation religieuse post-11 septembre et, Katrina passée, le film se termine en happy end par la rencontre de Khan avec le Président des États Unis. Prononcer ख़ान en roulant un r guttural et surtout pas Can comme dans Yes We Can !
Ces trois films populaires racontent la difficulté de grandir dans un pays où pullulent l'analphabétisme, l'obésité, la violence et le racisme en particulier. Ils offrent pourtant un mince espoir là où les pseudo-intellectuels condamnent la plèbe à s'entretuer dans des ballets esthétiques morbides où les héros sont toujours aussi pitoyables. La beauté des images ne peut camoufler la vacuité des intentions, pas plus que celles-ci n'évacuent la culpabilité.
Quant à la qualité des uns ou des autres, l'utilisation répugnante de la musique qui y règne devrait leur mettre la puce à l'oreille : quoi qu'il arrive on reconnaît une daube à ce qu'elle y baigne. Les films seraient meilleurs si les cinéastes s'interdisaient ce fast-food liquide, les obligeant à faire passer les émotions d'une manière moins conventionnelle et formatée. Quitte à mettre de la musique, fasse qu'elle agisse en complément et renforce la dialectique !

jeudi 18 mars 2010

Du son dans tous les sens


La voiture broute comme si ça patinait. La rumination est amusante, mais ça ne tourne pas rond avec un effet balançoire angoissant. Je suis ennuyé car mon Espace de 1986 me rend bien service lorsque je transporte du matériel, pour les courses ou aller écouter un concert en banlieue. Nous en servant peu, nous hésitons à racheter une automobile. Sa grande contenance est précieuse. Hélas le prix est proportionnel à la taille du véhicule... Pour l'instant je fais durer, mais voilà déjà quatre ans que le chauffage est en panne. Heureusement les beaux jours arrivent. Les oiseaux ont réinvesti l'églantier et le lavatère. Ça piaille dans tous les sens.
Au lieu de l'apporter au garage qui affiche complet j'ai fait des tests comparatifs entre deux paires d'enceintes miniatures en vue du concert-visite de dimanche à la Maison Rouge : les iHome ihm79 ont un son nettement meilleur avec des basses flatteuses, mais elles sont deux fois plus volumineuses que les ihm77 et elles arrachent moins. Pour une écoute domestique les 79, pour les déplacements les 77.
J'ai écouté le dernier Zappa paru, Philly '76, avec Bianca Odin. C'est toujours bien, mais plus aucun album inédit édité par la famille n'apporte grand chose de nouveau à la discographie du génial compositeur pamphlétaire. Dans le disque du batteur Franck Vaillant Magnetic Benz!ne le travail vocal de Soobin Park est très excitant, mais l'orchestre est trop jazz-rock pour me plaire. Je préfère écouter La longue marche du compositeur Benjamin de la Fuente dont j'envie la virtuosité violoniste pour partager son goût pour les trémolos hystériques, le traitement électroacoustique de ses distorsions en anneau et les rituels rock'n roll. J'ai trouvé de nouveaux Charlemagne Palestine ; c'est le genre de musique à écouter sans discontinuité pendant 24 heures et puis passer à autre chose, comme un stage au sauna. je ne sais pas si on cuve pendant ou ensuite.


L'étonnante comédie musicale sénégalaise Karmen Geï, film de 2001 de Joseph Gaï Ramaka, interprétée par la sublime Djeïnaba Diop Gaï, danseuse à l'érotisme torride, nous enchante. J'ai toujours adoré les tambours de Doudou N'Diaye Rose, mais quand intervient le saxophone free de David Murray qui a signé la musique, j'en reste comme deux ronds de flan. Le brûlot politique s'épuise au fur et à mesure du scénario, mais les chansons sont superbes et le film assez gonflé ne ressemble à rien de connu, ni du cinéma africain pour l'export, ni une énième adaptation musicale d'après Bizet.
En fin de journée, Vincent Segal (il s'en fiche, mais il n'y a pas d'accent !) me rejoint pour structurer notre visite de l'exposition Vinyl dimanche à 17h. J'ai mis de côté quelques disques et préparé les instruments dont je compte me servir pour accompagner nos propos. Vincent a plein d'idées et ses nombreuses collaborations artistiques, de Michael Snow à Laurie Anderson, constituent un trésor d'anecdotes. Nous devrions interpréter un numéro de duettistes assez amusant (photo ©Françoise Romand)...

mercredi 10 mars 2010

L'homme est un loup pour l'homme


Pas à pas nous mettons en place les protocoles de Mascarade. Pour la première fois, Antoine teste le dispositif d'interface qui nous permettra de contrôler l'instrument audiovisuel en bougeant les mains. Ni les effets sonores ni les représentations graphiques ne sont encore définis. Nous validons le système qui nous permettra de jouer ensemble, chacun avec son ordinateur portable et son projecteur. Pour en simplifier l'apprentissage et réaliser un instrument réellement jouable, un seul programme permettra de générer tous les effets. La main gauche agira sur le volume des différentes entrées, tel une enveloppe ADSR sur un VCA, tandis que la droite pourra transformer le timbre, la hauteur ou les effets avec un système de repères en 3D, un peu comme les interfaces du Theremin ou de l'AirFX.


Devant l'écran, on a vraiment l'impression de faire du Taï-chi-chuan, 太極拳 étymologiquement « boxe du faîte suprême » ou « boxe avec l'ombre ». Dans notre mise en scène des news, si le masque est le faux visage de « maschera », s'agit-il de celui du présentateur ou de sa représentation projetée ? Combattons-nous une ombre masquée ou le masque permet-il de combattre l'ombre ? Les métaphores poétiques sont toujours ambiguës. La première soulignerait notre geste critique tandis que la seconde insinuerait que les manipulateurs craignent les combattants de l'ombre. Les deux sont vraies. L'homme est un loup pour l'homme.

samedi 6 mars 2010

Repérages vinyliques


Il risque d'y avoir un monde fou dimanche 21 mars à La Maison Rouge pour l'exposition Vinyl qui s'y tient jusqu'au 16 mai. D'abord c'est un dimanche. Ensuite, à 17h je commenterai en paroles et en musique avec le violoncelliste Vincent Segal les pochettes et disques de la collection Guy Schraenen. Dans un précédent billet j'évoquai notre rencontre avec Vincent et le travail de Daniela Franco intitulé Face B. Pour préparer notre duo impromptu, Vincent et moi avons fait un saut au 10 boulevard de la Bastille où Paula Aisemberg et Stéphanie Molinard nous ont chaleureusement reçus.
Pendant deux heures et demie nous avons admiré l'important accrochage à la recherche de disques qui nous inspirent des commentaires, la musique coulant de source ! Nous avons bêtement commencé par des "Celui-ci je l'ai !", "Moi celui-là !" pour progressivement faire notre petit marché en commençant par la musique d'ameublement d'Erik Satie, bien à propos. Pourtant je ne peux m'empêcher de relever ici ceux que je fais aussi tourner sur ma platine. Le 45 tours souple de Salvador Dali m'a rappelé qu'Avida Dollars n'avait rien à faire des disques tant qu'ils ne seraient pas comestibles, ce qui leur conférerait pour lui un rôle liturgique et pour moi un attrait gastronomique supplémentaire ; or un Berlinois en a fait une de ses spécialités puisqu'il presse des "vinyles" en chocolat ! Plus loin je reconnais la pochette du Portal par Alechinsky, l'Eskimo des Residents auxquels on nous avait comparés alors sans que je sache exactement pourquoi, Footsteps de Christian Marclay que je compte piétiner avant de le jouer, le triple sillon Burroughs-Giorno-Anderson joué alternativement selon l'endroit où l'on pose l'aiguille grâce à la triple spirale, le Steve Reich dont la photographie est tirée de Wavelength de Michael Snow dont New York Eye and Ear Control et le double album sont également exposés, le John Cale par Warhol, des Beatles et des Stones légendaires, des Beefheart peints par l'auteur comme très nombreux de ces merveilles, et bien d'autres dont l'un des nôtres, le célèbre Rideau ! d'Un Drame Musical Instantané où figure ma main gauche photographiée par Horace et dont je compte apporter quelques exemplaires le 21 mars avec la droite ! Le catalogue est évidemment encore plus fourni, avec par exemple en plus notre À travail égal salaire égal illustré par la Rixe de musiciens de Georges de La Tour. J'aurais plutôt fait figurer la sublime pochette des Bons contes font les bons amis dûe à Vercors ou Carnage à Jacques Monory, mais les choix du collectionneur sont impénétrables. Les 274 pages du catalogue commencent par un glossaire critique avant d'attaquer chronologiquement la discographie où sont indexés tant de contributions d'artistes marquants de Dubuffet à tous les Fluxus, de Beuys à Opalka, de Haring à Laurie Anderson... Je regrette l'absence de la pochette du groupe Axolotl en papier de verre doré qui bousille celles des copains !
Pour dialoguer avec Vincent qui a connu quantité des musiciens exposés, je devrai être électriquement autonome, aussi ai-je choisi une instrumentation qui marche sur piles. J'amplifierai donc le Tenori-on et le Kaossilator avec mes haut-parleurs miniatures. Mais l'un et l'autre réserverons d'autres surprises tandis que nos commentaires organiseront la partition nomade.

jeudi 4 mars 2010

Les comédies de la liste Rosenbaum


En suivant scrupuleusement la liste des comédies transgressives américaines indiquée par Jonathan Rosenbaum dans The Unquiet American, nous découvrons évidemment des joyaux que nous ignorions. Le dernier en date fut The Three Caballeros, un dessin animé de long métrage, réalisé par Norman Ferguson en 1944, un des meilleurs de chez Walt Disney, qui mélange prises de vue réelles, avec chanteurs et danseurs sud-américains, et les personnages de Donald Duck, Joe Carioca et Panchito Pistoles. Ce film expérimental est un cocktail explosif de kitsch et de psychédélisme débridé. On frise Tex Avery pour les gags absurdes et la scène éthylique imaginée par Salvador Dali dans Dumbo pour les traitements graphiques.
Les films de Lubitsch ne sont pas tous aussi drôles ou pétillants d'intelligence les uns que les autres : nous avons été emballés par Angel, un petit bijou avec Marlene Dietrich et Melvyn Douglas, et par La huitième femme de Barbe-Bleue avec Gary Cooper et Claudette Colbert. Les dialogues y sont étincelants, les situations jubilatoires, c'est du grand art. Trouble in Paradise (Haute pègre) et Cluny Brown (La folle ingénue) ne sont pas du même niveau, mais sont très plaisants ; par contre, nous avons été déçus par Heaven Can Wait (Le ciel peut attendre). Ce sont toutes des comédies de mœurs où les femmes s'affranchissent de la condescendance masculine, où les allusions sexuelles sont légion et où les conventions bourgeoises volent en éclats. Je n'évoque ici que les films projetés ces dernières semaines, il nous reste quantité de Lubitsch muets à découvrir, périodes allemande et américaine, et je ne parle pas des merveilles que nous connaissons par cœur comme The Shop Around the Corner, Ninotschka, To be or not to be, voire Design For Living (Sérénade à trois) et That Uncertain Feeling (Illusions perdues)...
Nous ne connaissions Preston Sturges que de nom, mais The Palm Beach Story (Madame et ses flirts) est un chef d'œuvre lubitschien avec Claudette Colbert et Joel McCrea et Christmas in July (Le gros lot) une jolie fable sociale. Tous ces films sont des screwball comedies mettant la plupart du temps en scène des couples qui s'aiment et se cherchent des noises. Dans le genre, Adam's Rib (Madame porte la culotte) de George Cukor est probablement le meilleur de tous ceux interprétés par le tandem Katherine Hepburn - Spencer Tracy. Parmi les descendants du maître Lubisch dont il a été l'élève, Billy Wilder est un des plus représentatifs. Si mon préféré reste One Two Three, nous passons un agréable moment devant Avanti! et, plus encore, The Fortune Cookie (La grande combine) avec Jack Lemon et un Walter Matthau au meilleur de sa forme.
Will Success Spoil Rock Hunter? (La blonde explosive) de Frank Tashlin, avec Jayne Mansfield, Tony Randall et Groucho Marx, ne vaut pas certains de ses films avec Jerry Lewis, mais il annonce l'univers de la pub de Mad Men et écorne avec humour l'univers de la communication comme le fait dramatiquement Wilder dans le remarquable Ace in the Hole (Le gouffre aux chimères), démonstration implacable de la manipulation de l'opinion à des fins mercantiles, cinquante ans avant notre ère.
The Fountain of Youth est une curiosité télévisuelle où Orson Welles mélange prises de vue fixes et mobiles en mettant à profit ses talents de conteur. Il nous reste à voir pas mal de films de la liste ou ceux cités dans les articles publiés par Rosenbaum dans son livre-catalogue et dont j'ai scrupuleusement noté les titres. Mon billet ne fait que les survoler, livrant des pistes aux amateurs de comédies, genre que les filles réclament souvent en projection et que j'ai eu longtemps du mal à fournir ! J'ai gardé celles d'Albert Brooks et d'Elaine May pour la fin. Rosenbaum prétend que Brooks est dix fois plus drôle que Woody Allen, mais trop original pour avoir du succès. Real Life est un pastiche de télé-réalité de 1971 tordant et prémonitoire, intelligent et corrosif, tandis que, moins réussi, Lost in America attaque le mythe américain de la liberté en un double petit bourgeois d'Easy Rider ! De même, Elaine May réalise un pendant au Lauréat de Mike Nichols avec The Heartbreak Kid, une comédie noire avec le génial Charles Grodin, et Ishtar, une comédie ratée avec Warren Beatty Dustin Hoffman, Isabelle Adjani et Grodin, qui a le mérite d'aborder l'ingérence de la CIA à l'étranger au travers d'une loufoquerie où les deux principaux protagonistes incarnent un couple de chanteurs ringards envoyés à Marrakech pour un contrat miteux.
Entendre Françoise pliée de rire deux soirs de suite mérite d'être souligné ! La comédie de science-fiction Innerspace (L'aventure intérieure) de Joe Dante nous a donné envie de voir ses autres films dont le succès n'a jamais égalé celui des Gremlins. Comme pour nombre de films choisis par Rosenbaum, cela s'explique par leur côté politiquement incorrect et leur originalité. Nous sommes montés d'un cran dans le délire avec la politique-fiction The Second Civil War où l'État d'Idaho, fermant ses frontières à des enfants réfugiés pakistanais après un conflit nucléaire avec l'Inde, déclenche une Seconde guerre de sécession, attisée par les médias télévisuels. Si cette satire hilarante et incisive renvoie furieusement aux présidents des États-Unis passés et à venir, ainsi qu'aux différentes guerres qu'ils n'ont cessé de mener, elle met en scène avec un humour dévastateur le spectacle qu'organise quotidiennement les médias qui nous gouvernent.
Pour ne pas rester scotchés uniquement sur les films américains, fussent-ils critiques, et désertant la liste Rosenbaum, nous avons regardé Le temps qu'il reste (DVD France Télévisions Distribution) du Palestinien Elia Suleiman, nettement moins drôle que les précédents ''Chronique d'une disparition'' et surtout ''Intervention divine''. Le film a beau être juste et personnel, il reste un gout de déjà vu qui sied peut-être aux gags répétitifs de Suleiman, mais déçoit au regard des inventions auxquelles il nous avait habitué. Évidemment satirique avec l'occupation israélienne, il a le mérite de savoir se moquer aussi bien de son peuple...
Sur les écrans, le blockbuster Precious est un film sympa et moins consensuel que les clichés dramatiques d'un Ken Loach. Lee Daniels sait filmer avec légèreté une situation tragique, même si les séquences glamour sont un peu lourdes. Il y a tout de même de jolies trouvailles comme lorsque Precious se voit en blonde dans le miroir ou qu'elle s'identifie physiquement avec les héros du petit écran. Arriver à réaliser une comédie dramatique sur le viol, l'inceste, l'obésité n'est pas une mince affaire. Dans ce pamphlet social, le casting essentiellement féminin et noir ainsi que les rebondissements du scénario donnent une bouffée d'air frais au cinéma américain contemporain.

mardi 2 mars 2010

L'objet perdu


"L'objet perdu" était le sujet de mon deuxième exercice cinématographique lors de mes études à l'Idhec en 1972. Comme je devais tenir la caméra et faire jouer un comédien épouvantable du cours Simon, j'avais écrit un scénario de filou en filmant l'histoire d'un garçon qui au réveil se regarde dans la glace, perd aussitôt ses lunettes et là tout devient flou ; comme il n'y voit plus rien, il se cogne dans les meubles et chute ; la suite qui se passe dans le noir est suggérée par une partition sonore abracadabrante. Mes choix étaient faits !
Hier midi j'ai perdu mes lunettes de presbyte sur la ligne 11 du métro. Mauvais plan, car j'étais parti pour faire des photos et enregistrer le son au Musée du Louvre. Heureusement, je conserve dans mon porte-feuilles une loupe en plastique mou de la taille d'une carte de crédit qui m'a permis, dans un premier temps chez Matsuda, de choisir un onctueux nattō (Foujita est fermé le lundi) pour me remettre de mes émotions. J'étais complètement désorienté de ne rien y voir, mais l'objet de fortune me permit tout de même de cadrer et de voir les vu-mètres.
Comme j'enregistre la foule des visiteurs dans la salle de la Joconde, je suis surpris de constater qu'au bout d'une demi-heure les commentaires reviennent en boucle, comme si les tableaux suscitaient cycliquement les mêmes réactions, les mêmes mots. Les similitudes finissent par m'angoisser, jusqu'à ce que je comprenne que je suis passé en mode lecture et qu'en réalité j'écoute les voix captées il y a trente minutes et qui, par un semi-hasard, coïncident parfaitement avec les images qui se déroulent sous mes yeux. Je me suis aperçu du subterfuge car, si l'action des visiteurs colle, je ne trouve nulle part autour de moi les lèvres qui expriment synchroniquement leurs dialogues.
En rentrant je demande au guichet de la station Mairie des Lilas si quelqu'un a retrouvé ma paire verte et violette, mais je fais chou blanc. Une base de données peut y être interrogée jusqu'à 19h, ensuite on a encore 48 heures pour tenter les objets trouvés de la rue des Morillons, mais, dans mon cas, j'en serai réduit à en voir de toutes les couleurs, sauf celles-là. Le soir, je découvre mes photos et constate que mon enregistrement remplace magnifiquement le son des Noces de Cana comme l'a suggéré Pierre-Oscar et qu'il se mélange parfaitement avec la musique du XVIème siècle que j'ai composée pour quatuor à cordes la semaine dernière.
"L'objet perdu" et la disparition récente de Séverin Blanchet dans un attentat à Kaboul me font penser à un autre disparu. Le chef opérateur Dominique Chapuis m'avait demandé comment j'avais réussi à obtenir la lumière étonnante de mon film suivant, "Idhec 72, nouveau scandale financier", un reportage sur un pot où régnait l'ébriété, monté sur "America Drinks and Goes Home", le dernier morceau de l'album "Absolutely Free" des Mothers. J'avais avoué avoir confondu de la pellicule 4X avec de la PlusX, mais que le laboratoire avait rattrapé miraculeusement le coup en faisant une autre erreur ! Chapuis s'impatientant m'avait demandé ce qu'indiquait la cellule. Comme je le provoquai en répondant que la caméra était déjà assez lourde pour mes frêles épaules, pourquoi m'encombrer d'une cellule que j'aurais dû tenir avec l'autre main, je l'écœurai définitivement. L'année suivante je choisis l'option montage plutôt que lumière où nous étions deux fois plus nombreux. Nous comprenions mal pourquoi, sachant que le montage est l'école de la réalisation.

vendredi 26 février 2010

Sonner la retraite ou monter à la charge ?


S'ils appliquent les consignes mécaniquement, les salariés seront immanquablement remplacés à terme par des machines. Seuls leurs initiatives, leur bon sens et la relation humaine qu'ils entretiennent avec les usagers pourront sauver des milliers d'emplois de l'informatisation de la société. J'aurais pu aussi bien titrer "Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?". Mon calme olympien m'aura-t-il permis de me sortir d'un nouvel imbroglio kafkaïen qui fait la renommée de notre pays ?
À l'origine le groupe de protection sociale chargé de ma future retraite (on ne rigole pas svp) me réclame l'ensemble des feuilles de salaire de 2006 remplies par une association pour qui je travaille depuis 1982 comme intermittent du spectacle. La quarantaine de cachets semble avoir été malencontreusement déclarée comme activité à temps plein, soit 365 jours par an, m'empêchant de bénéficier, lors de ma retraite, de points gratuits correspondant aux périodes de chômage indemnisées par Pôle Emploi. Il faut donc que j'envoie photocopies de mes bulletins de salaire de cette année-là. Comme j'insiste pour comprendre d'où vient l'erreur, je demande si d'autres années sont sujettes à la même erreur. En effet, elle s'est propagée depuis 1997 jusqu'en 2006. Avant et après, tout est correct. Mon interlocuteur finit par m'avouer qu'il faudra bien que j'envoie aussi celles des dix ans incriminés ! Je propose de venir avec une brouette, aussi me propose-il avec bienveillance que dans ce cas il se fera un plaisir de faire lui-même les photocopies ! J'allais m'exécuter lorsque je pense aux autres artistes salariés par la même association, tous et toutes probablement dans le même cas. Le préposé constate que certains ont en effet touché la somme dérisoire de 300 euros pour 365 jours d'activité déclarée, ce qui est bien entendu inconcevable. Comme mon sens de déduction est la hauteur de mon baccalauréat de matheux, je propose de régler le problème en amont avec l'association plutôt que d'exiger de chaque salarié la même épreuve que celle à laquelle je tente de me dérober ! Ne s'agit-il pas d'une simple case mal cochée par le comptable d'alors, voire d'une erreur informatique ?
L'employeur diligent contacte donc le service des entreprises qui cherche d'abord à le renvoyer vers le jeune homme de la matinée. Nooooooon ! Précisons que le parcours du salarié comme celui de l'entreprise est semée de culs-de-sac, d'impasses, de faux numéros, d'absences et que, contrairement à ce qui est annoncé par des humains ou des robots, personne ne vous rappelle jamais.
Dès 55 ou 57 ans, les organismes sociaux vous suggèrent de préparer les éléments qui serviront à calculer la retraite des salariés. Les intermittents du spectacle qui ont accumulé un nombre époustouflant d'employeurs ont un travail de titan sur le grill. Il leur faudra vérifier qu'aucun ne manque à la liste envoyée par la sécurité sociale ou, comme ici, que les déclarations ont été correctement remplies. J'ai une pensée affectueuse pour Louis Daquin qui, directeur des études de l'Idhec, m'exhorta à conserver précieusement toutes mes feuilles de salaire alors que je n'avais que 20 ans ! Grâce à lui, j'ai réussi à les rassembler et les ranger méthodiquement dans 37 enveloppes. Il me reste à comparer le listing dont la lecture n'est pas d'une clarté exemplaire avec des feuillets dont la lecture s'avère parfois difficile, l'encre s'étant partiellement effacée avec le temps. Cette opération peut paraître dérisoire, mais toucher sa retraite est un véritable travail, comme celui de pointer aux Assedic pour y faire valoir ses droits.
Tout cela me semble surréaliste, comme il y a deux ans lorsque la Sacem me proposa de percevoir désormais la retraite à laquelle mon rang hiérarchique dans la société d'auteurs me donnait droit. Les cotisations qu'elle prélève annuellement ne sont en effet effectives que si l'on a touché suffisamment de droits pendant trois ans consécutifs, vous faisant par exemple passer au rang de stagiaire définitif. Je me mélange peut-être les pinceaux dans les termes et les conditions, mais il est certain que seuls les adhérents les plus aisés seront secourus. Comme pour une partie des "irrépartissables" redistribués au prorata de ce que l'on a déjà touché ou la mutuelle prise en charge à 50% à partir d'un certain seuil, le système favorise toujours les mieux nantis au détriment des plus démunis. Cette iniquité vient d'une logique de cooptation du fait que les administrateurs qui rédigent les statuts le deviennent en montant en grade en fonction de leurs perceptions. Si l'adage dit que l'on ne prête qu'aux riches, on peut aussi ajouter que l'on ne donne qu'aux riches.

lundi 22 février 2010

Wallander assassiné par le doublage


En prime time, Arte continue de diffuser des films étrangers en version française (ou allemande) plutôt qu'en version originale. Quelle honte pour une chaîne prétendument culturelle ! Nous avons tenté de regarder la première enquête de Wallander, production anglaise adaptée des romans suédois d'Henning Mankell, mais le doublage est insupportable. Les comédiens français jouent comme s'ils étaient dans une série américaine de l'après-midi. C'est déjà bizarre d'entendre parler anglais plutôt que suédois, mais Kenneth Branagh, excellent dans le rôle de l'inspecteur Wallander, comme la plupart des acteurs anglais y entretient un accent du nord de l'Angleterre. Les somptueux paysages d'Ystad sont les mêmes que dans la série suédoise tournée simultanément, production totalement indépendante de celle de la BBC.
Dans les films correctement doublés avec de bons comédiens bien dirigés, le malaise persiste pourtant. Le test est facile à faire avec un dvd en plusieurs langues. D'une part les voix y sont mixées plus fort, d'autre part l'ambiance qui les entoure n'est jamais soignée comme dans l'original. L'espace dans lequel évoluent les personnages rend plausible la reconstitution. Si la scène se passe en extérieur ou en intérieur, si la pièce est grande ou petite, meublée ou vide, la réverbération n'est pas la même. Dans un film doublé, tout est aplati, au même niveau. Question de budget évidemment. Il est aussi un fait dramatique, ou du moins déterminant, pour comprendre la logique des chaînes de télévision. L'âge moyen d'un téléspectateur d'Arte est passé de 55 à 58 ans, quand sur France 2 on arrive à 64 ans de moyenne ! La nouvelle m'a époustouflé. Les jeunes ne regardent plus la télé, mais ça c'est une autre histoire...
Il reste que voir un film qui se passe en France ou en Suède avec des acteurs américains parlant anglais peut paraître absurde. Cette convention peut néanmoins se laisser accepter si la qualité de la production est à la hauteur, et puis là, par contre, on n'a pas le choix ! Regarder Wallander en doublage français relève du massacre quand la BBC diffuse les six épisodes, trois par saison, en streaming et déjà en DVD. Attention, ceux vendus actuellement en France ne sont pas ceux avec Branagh, mais la production suédoise qui n'a rien à voir.


Après dix minutes du supplice infligé par la version française j'ai donc décidé d'acquérir la version originale anglaise. La qualité de la réalisation de ces premières minutes (ci-dessus la scène d'ouverture) avaient au moins suscité le désir. Tournées avec une caméra Red One, les images somptueuses du sud de la Suède donnent l'impression d'avoir été filmées en 35mm. C'est beau l'image de la Red ! Le premier épisode signé Philip Martin vaut surtout par l'intelligence des plans, leur rythme échappant au découpage frénétique à la mode qui camoufle l'absence de vision ; les angles font sens, les flous entretiennent le climat, les arrière-plans en disent long sur la société, les sous-entendus psychologiques ne nécessitent pas d'être appuyés...
On est loin des séries françaises où la moitié des plans ne servent à rien d'autre qu'à rallonger la durée. Le remarquable travail de Martin qui a chapeauté la série est difficile à suivre par les réalisateurs et réalisatrices qui assurent sa succession. La musique, aussi banale dans sa facture que dans son utilisation, n'est pas non plus à la hauteur. Mais les polars suédois savent entretenir le suspens sans perdre de vue la réalité sociale qui sert de terreau aux affaires criminelles. Les comédiens anglo-saxons travaillent leurs rôles, loin de la paresse hexagonale la plus courante. Il y a une différence énorme entre un cinéaste qui prend parti et les tâcherons qui accumulent les plans. La télévision n'est plus le parent pauvre du cinéma dès lors qu'on laisse le champ libre à l'imagination.

jeudi 18 février 2010

Amnésie programmée


Directive européenne aidant, les fabricants sont tenus de conserver leurs pièces détachées pendant cinq ans. Passé ce délai légal, la maintenance ne sera plus assurée. Il est donc vivement conseillé aux propriétaires de magnétophones à bandes et DAT de faire des reports numériques en attendant la dématérialisation des supports comme le souhaite Microsoft. Tout sera stocké sur quelques énormes serveurs dans le monde et nous irons chercher nos biens au gré de nos besoins grâce à la connexion à très haut débit qui nous y reliera. Tout cela est bien fragile et on comprend de mieux en mieux le trou de mémoire que risque de présenter notre époque dans l'histoire de l'humanité. J'ai deux Revox et un Teac qui rendent l'âme, deux DAT qui font des bruits bizarres au rembobinage et divers autres supports de stockage qui ne sont plus en usage. Quelques laboratoires conservent des machines en état, mais je me vois mal leur confier la numérisation de centaines d'heures d'archives. De plus, à terme leurs machines risquent de rencontrer le même problème, la pénurie de pièces de rechange. Que faire ? D'abord numériser à tour de bras toutes affaires cessantes si votre machine est encore en état. Sinon, croiser les doigts en attendant qu'un bidouilleur trouve les pièces sur Internet, comme je l'ai fait récemment sur eBay pour la pile d'un de mes synthétiseurs arrivée des États-Unis quand tout espoir semblait perdu. Méfions-nous également des nouveaux espaces de stockage. Faire une copie de ses disques durs, dvd-r et cd-r car les uns comme les autres ont une vie extrêmement limitée en comparaison des supports analogiques, contrairement à ce qu'on nous a raconté à l'avènement du numérique. En plus, je dois refaire les collures au fur et à mesure des copies. Quelle angoisse ! J'en deviendrais bègue. Je finis par avoir du mal à trouver mes mots pour écrire, comme si les touches sautaient dans le vid au fur et à msur que j tap sur mon clav

lundi 8 février 2010

Ce Qu'il ne Fallait pas Démontrer


Catastrophé, je tente de m'accrocher désespérément au film qu'Alain Fleischer a le toupet de signer, aussi vain que vide, mais on finira par en avoir l'habitude. Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard est une monstrueuse arnaque où les protagonistes semblent sortis d'une maison de retraite pour vieux réalisateurs atteints d'Alzheimer. Godard ou Straub sont à côté de leurs pompes, rabâchant de vieux poncifs quand leur ennui de se retrouver dans cette galère n'éclate pas à l'écran. Tout est d'une paresse extrême, sorte de captation complaisante qui laisse craindre le pire opportunisme sous prétexte d'enseignement aux étudiants du Fresnoy. Comme le coffret édité par les éditions Montparnasse propose également une série d'entretiens intitulée Ensemble et séparés, sept rendez-vous avec Jean-Luc Godard, je compte sur ces bonus occupant trois des quatre DVD pour faire remonter le niveau de l'échange. C'est au mieux un portrait en creux. Godard n'a jamais été à l'aise dans le tête-à-tête. Quoi qu'on en dise, ses rencontres avec Fritz Lang (Le dinosaure et le bébé) ou Marguerite Duras (Océaniques) sont plus émouvants que passionnants. Il n'est pas à la hauteur de ses brillantissimes conférences de presse ni surtout de l'œuvre immense qu'il laissera, résumant à lui seul tout ce que fut le cinématographe depuis son invention. Dépouillés de la prétention usurpatrice d'en faire un film, la plupart des entretiens ajoutés plongent Godard dans une obscurité qui en dit long sur son implication dans cette affaire. Ses réponses sur Israël et les Juifs qui ont fait coulé beaucoup d'encre sont d'ailleurs assez fumeuses et ne peuvent convaincre aucun anti-sioniste, a fortiori ses détracteurs. Son esprit de contradiction a perdu son mordant, il esquive le plus souvent au lieu de faire front. Il est toujours meilleur dans la colère, lorsqu'il prêche le faux pour connaître le vrai, comme face à Jean-Michel Frodon. André S. Labarthe dans le "film" rame en pure perte pour le sortir de l'ornière. Si Dominique Païni monologue en toute fatuité, l'universitaire Jean-Claude Conesa renvoie la filmographie de Godard à ses balbutiements en l'autopsiant. Nicole Brenez a l'intelligence de proposer des images rares, mais trop courtes, sur lesquelles elle interroge humblement "Jean-Luc". Jean Douchet et Jean Narboni, insistant avec la plus grande tendresse, arrivent finalement à le faire parler en évoquant quelques anecdotes. Aucun interlocuteur n'étant à la hauteur, tant de choses ayant été dites sur lui et son œuvre, le cinéaste est renvoyé dans les cordes au lieu d'occuper le ring. Quelle posture emprunter lorsque l'on a déjà été réduit à s'auto-parodier ? En 9h30 les amateurs n'apprendront pourtant pas grand chose et pour une leçon de cinéma on repassera. Mieux vaut voir ou revoir n'importe quel film de Jean-Luc Godard et, si vous êtes courageux, l'incontournable Histoire(s) du cinéma, un monument, le film des films.

samedi 6 février 2010

Les lapins à toutes les sauces et le jardin des délices


Ayant reçu copie d'un reportage réalisé par Marc Helfer pour la télévision finlandaise autour de Nabaz'mob avec entretien au Studio GRRR et extrait du film de Françoise, je me promenais parmi nos bestioles lorsque j'aperçus un enregistrement vidéo en haute définition de notre opéra réalisé par Heinz Sambs (caméra) et Ramsy Gsenger (montage) à l'occasion de notre passage au Musée Lentos de Linz en Autriche pendant le Festival Ars Electronica qui venait de nous remettre l'Award of Distinction 2009 pour la musique numérique. Leur petit montage en fondus rend bien le spectacle que nous avions donné au musée d'art moderne et l'ambiance de la soirée. Il existe nombre de vidéos tournées ici et là, à New York ou Amsterdam, Paris ou Strasbourg (ci-dessus), sans compter les passages au Journal Télévisé et tous les extraits pirates capturés avec des téléphones portables. D'autres disparaissent, découverte beaucoup plus angoissante que les mises en ligne sauvages, comme le joli film tourné aux Arts Décoratifs, brutalement effacé sans que l'on ne nous en ait avertis ni que l'on sache pourquoi. YouTube permet pourtant de stocker tout ce que l'on souhaite sans coûter un centime ni occuper la moindre mémoire sur nos sites ou nos disques durs. L'éradication laisse un grand trou noir en illustration de mon article d'alors et une certaine amertume devant les usages cavaliers de personnes ou d'institutions avec qui nous avons collaboré. Internet n'est pas un modèle de courtoisie, porteur d'autant de de goujateries qu'ailleurs.

P.S.: au moins le Blog aura servi à quelque chose. Le film tourné par Olivier Souchard a été réintégré sur DailyMotion.


Comme je jetais un œil à ce qui est en ligne, je tombe avec surprise sur une captation linéaire d'une scène du Jardin des Délices que nous avions créé avec Frédéric Durieu et la graphiste Veronica Holguin. Le projet que j'avais initié à Hyptique était resté à l'état de pilote faute de subsides, l'éclatement de la bulle Internet en l'an 2000 ayant pulvérisé toutes nos ambitions dans ce domaine pour un moment. Cherchant une idée pour un CD-Rom adulte, j'en avais eu l'idée le soir-même où nous avions terminé Alphabet. Il s'agissait d'adapter librement le tryptique de Jérôme Bosch.
Nous avions terminé la grande introduction avec navigation parmi les étoiles et les planètes du système solaire (utilisant son système en 2D½, Fred avait poussé la précision jusqu'à les situer à leur endroit exact dans le cosmos !) pour arriver sur la Terre, un globe que les éléments naturels malmenaient brutalement sans atténuer l'effet poétique de ces boules de verre que l'on retourne pour faire tomber la neige. C'était ainsi que Bosch a peint le Jardin lorsque le tryptique est fermé. J'avais fait traduire dans toutes les langues la phrase inscrite tout en haut "Ipse dixit et facta sunt, ipse mandavit et creata sunt" en substituant le pronom personnel "il" par le "on" impersonnel qui correspondait à notre perception du monde à savoir que ce n'est pas Dieu qui crée les hommes, mais le contraire : "Comme on le décide les choses sont faites", les ambiguïtés du Hollandais permettant cette interprétation sacrilège ! Il reste une trace de l'avant-propos avec le module Big Bang où matière et anti-matière se frottent l'une à l'autre pour produire le résidu qui donna naissance à l'univers d'où nous sommes issus, poussières d'étoiles. Le tryptique s'ouvrait après que nous ayons reconstitué son cadre. Nous avions également réalisé la première des sept scènes du Paradis, Forever, qui produit une musique répétitive infinie, différente à chaque redémarrage. Les deux modules Shockwave furent plus tard recyclés avec PixelbyPixel pour former Time. La première scène de l'Enfer du Musicien ne fut jamais complètement terminée. Y défilait l’histoire de la musique pendant qu’un eugénisme imbécile et cruel résolvait avec terreur la question démographique.
Le tableau qui est montré ci-dessus est le seul réalisé du tryptique central dit le jardin des délices proprement dit. Y poussent plantes, fleurs et champignons aux formes plus que suggestives, vulves et phallus suggérés par ces photographies de nature prises en forêt et dans les champs. Le rythme varie chaque minute tandis que des flûtes mélodiques accompagnent les apparitions, on entend les herbes écartées, les caresses portées aux fleurs génèrent des râles de plaisir. Les rythmes de cette forêt d’émeraude y sont moites, les flûtes si calmes qu’elles nous laissent respirer à notre tour… J'ignore comment ce module a pu se retrouver sur YouTube. Il ne fonctionne qu'en OS9 et n'a jamais été commercialisé. Il s'agit probablement d'une personne à qui nous avions offert l'un des exemplaires du pilote... Quoi qu'il en soit, il est préférable que les œuvres circulent plutôt qu'elles disparaissent sous prétexte de protection !

vendredi 5 février 2010

Epitaph, œuvre posthume de Charles Mingus pour un orchestre de 30 musiciens


Charles Mingus est l'un de mes compositeurs préférés, et certainement celui que je place en tête parmi les jazzmen, n'en déplaise à l'orthodoxie ellingtonienne. Je parle ici d'invention musicale, d'architecture, d'un monde à part, celui qu'il fait sien. Il fut le seul compositeur qu'Un Drame Musical Instantané se risqua à jouer pour un concert entier, faisant le pari fou d'adapter intégralement le sublime disque en grand orchestre Let My Children Hear Music pour notre trio (1 2 3) ! Les seuls autres exemples furent Henri Duparc, Hector Berlioz et John Cage, mais nous ne les jouâmes que le temps d'un unique morceau.
Découvrir une œuvre de Mingus de plus de deux heures pour un orchestre de 30 musiciens tient du miracle. Le contrebassiste l'avait intitulée Epitaph sachant qu'elle ne serait probablement pas jouée avant qu'on l'enterre. Il faudra même encore attendre dix ans après sa mort, qu'il appelait son illusion paranoïaque, pour l'entendre enfin. Si l'on en suit la genèse, une première tentative échoua lamentablement en 1962. À l'écoute des 18 mouvements de cette suite composée sur une très longue période qui se confond approximativement avec la vie même du musicien je ne peux m'empêcher de penser au Skies of America d'Ornette Coleman et surtout au père de la musique américaine, Charles Ives, mon compositeur de prédilection. Le début du concert au Lincoln Center de New York peut paraître un joyeux foutoir à qui ne connaît pas les expérimentations mingusiennes les plus échevelées, mais l'écriture est justement complexe et rassembler une pareille brochette de stars n'a pas dû être simple pour les répétitions. L'excellence des solistes n'en fait pas toujours les meilleurs musiciens de pupitre, mais la fougue est là, le souffle continue.
Appréciez la distribution égrainée comme un collier de perles précieuses : George Adams (sax ténor), Phil Bodner (hautbois, cor anglais, clarinette, sax ténor), John Handy (clarinet, saxophone alto), Dale Kleps (flute, contrabass clarinet), Michael Rabinowitz (bassoon, bass clarinet), Jerome Richardson (clarinette, alto saxophone), Roger Rosenberg (piccolo, flûte, clarinette, sax baryton), Gary Smulyan (clarinette, sax baryton), Bobby Watson (clarinette, flûte, sax soprano et alto)... Pour les trompettes : Randy Brecker, Wynton Marsalis, Lew Soloff, Jack Walrath, Joe Wilder, Snooky Young... Aux trombones : Eddie Bert, Sam Burtis, Urbie Green, David Taylor, Britt Woodman, Paul Faulise (basse) et au tuba, Don Butterfield. La section rythmique comprend Karl Berger (vibraphone, cloche), John Abercrombie (guitare), Sir Roland Hanna et John Hicks (piano), Reggie Johnson et Ed Schuller (contrebasse), Victor Lewis (batterie), Daniel Druckman (percussion) et, last but not least, Gunther Schuller dirige cet All Stars !
Si les pièces sont variées, elle reflètent bien la musique de Mingus, son assomption de l'histoire du jazz comme ses visées expérimentales, lointaines cousines de Stravinsky et Varèse. Schuller est le garant de l'unité et nombreux des hommes qui l'ont secondé sont là pour payer leur tribut à un musicien qui en a bavé des ronds de chapeau toute sa vie et a su innover jusqu'au bout. Ils raniment la flamme le temps d'un mémorable concert qui ne sera pas facile de reproduire. On regrette seulement qu'il manqua toujours aux compositeurs afro-américains les moyens nécessaires à leur épanouissement. Rares encore sont ceux à qui l'on commande une œuvre pour orchestre. La musique contemporaine gagnerait à noircir ses rangs comme à les féminiser. Les révolutions musicales passent aussi par des bouleversements sociaux indispensables. Il ne suffit pas d'élire un Noir à la Maison Blanche pour que l'Amérique s'affranchisse de sa ségrégation. Epitaph est une petite victoire. Il en faudra encore beaucoup d'autres pour changer le monde.
Enregistrée en 1989, l'œuvre n'est sortie que récemment en DVD et en CD. N'ayant encore reçu que le premier j'ai regardé le concert en attendant de fermer les yeux avec le CD...

jeudi 4 février 2010

La Tentation d'Antoine


Antoine rêve du Grand Chelem : terrasse au soleil + vue sur l'océan + Wi-fi ! Nous nous promenons deux heures trente sur les rochers, sur les crêtes, dans le centre-ville qui ressemble au village du Prisonnier transformé en maison de retraite, nous arpentons les rues, nous montons les marches, descendons les pentes, pour atterrir enfin chez Dodin, le café attenant au Casino de Biarritz pour la totale. Devant nous, les vagues jouent la basse continue tandis que nos doigts rythment le chœur des passants. Le miracle ne dure pas, le soleil se cache derrière les hautes bâtisses qui surmontent la plage, le vent froid se relève de la sieste et l'heure de l'envol sonne au portable. Attention : "Sous le nom de Sciences, le démon dévoile à Antoine les secrets de l'univers..."
En quelques heures nous avions vu la montagne (neiges éternelles sur les Pyrénées), la campagne (sur la route), la mer (jusqu'au Pays Basque) et nous avions pris l'air (EasyJet). Si nous n'avions aimé ni les unes ni les autres, vous savez bien ce qu'il nous restait à faire !

mercredi 3 février 2010

Divagations paloises


Traverser héroïquement la route nationale pour acheter le journal ne laissait rien présager de la journée qui venait de commencer. L'installation de Nabaz'mob s'était passée comme une lettre à la poste. Équipe diligente et efficace. Intendance délicate et prévenante. Nous étions choyés. Installés dans les anciens abattoirs de Billère près de Pau, les lapins, pourtant peu friands de ce genre d'endroit, semblaient heureux de se retrouver tous ensemble après un mois d'hibernation. Nous les avions disposés cette fois en arc de cercle sur sept podiums en pyramide dans un espace acoustique pendrillonné agréable, face à des gradins en bois. Tout l'après-midi, nous enchaînâmes interview sur interview, presse papier, télévision, radio, webTV, etc. Les questions avaient beau être toutes aussi motivantes, je tentai d'éviter la répétition en inventant sans cesse de nouvelles facéties, jeux de mots lagomorphes et références philosophiques de plus en plus profondes. Entendre par là une plongée dans les abysses de la nature humaine. Car si notre opéra évoque le contrôle et le chaos, la parabole démocratique devenait de plus en plus épineuse, dévoyée de son sens par la manipulation médiatique. Je ne pouvais m'empêcher d'interroger la question du pouvoir et les abus inévitables qu'il engendre. Remontant jusqu'à des temps immémoriaux, j'évoquai la fâcheuse habitude de notre espèce à asservir toutes les autres. Notez au passage que chaque fois que l'un des cent lapins est tombé (momentanément !) en panne, le public pense que s'il ne fait rien, c'est qu'il doit être le chef d'orchestre, le patron !
La lecture de L'enquête, tome 2 de L'affaire des affaires, bande dessinée de Denis Robert scénarisée par Robert et Yan Lindingre et illustrée par Laurent Astier, a certainement aiguisé mon sens critique. Loin derrière l'écran de fumée des rivalités Sarkozy-Villepin que la presse nous vaporise en gaz anesthésiant, la BD me permet enfin de comprendre ce qu'est une chambre de compensation, depuis sa vitrine légale jusqu'à son rôle occulte de blanchisseur. Banque des banques, intermédiaire pour tractations secrètes, une société de transit comme Clearstream (son nom est explicite !) en sait plus que quiconque sur la marche des affaires et, plus grave, sur celle des États. Au faîte du marché de l'armement comme de celui de la drogue, deux commerces sans lesquels les États-Unis ou la France s'écrouleraient corps et biens, susceptible d'en révéler le pire, elle est quasi intouchable. Un journaliste pugnace vivra-t-il assez longtemps pour prouver l'escroquerie politique et sociale et acceptera-t-on de le croire tant le scandale bouleverserait l'équilibre du monde ? Si vingt personnes le contrôlent, ce ne sont pas des individus, mais des postes dont les titulaires sont remplaçables. Les véritables marionnettes ne se produisent pas sur Canal +, elles incarnent leurs propres rôles au plus haut sommet des États. Notre silence nous rend par ailleurs complices de ce qu'il est coutume d'appeler le complot, mais qui n'est rien d'autre qu'une gigantesque arnaque à l'échelle de la planète. Plus c'est gros, plus ça passe ! On comprendra donc que nos réponses débordèrent largement le cadre d'un spectacle dont le succès populaire ne faisant que grandir nous laisse pantois. Très jeune, j'avais bien imaginé que la notoriété et le propos de mon travail me permettraient de prendre la parole sur les sujets douloureux qui me révoltaient...
À peine notre dernière pirouette effectuée devant l'interviewer zélé que le public se pressait au vernissage organisé par le Pôle Culturel Intercommunal et Accès(s). Des jeunes filles qui avaient glissé leurs propres Nabaztag parmi notre centurie pour les prendre en photo nous demandaient de dédicacer leur animal de compagnie. Des amateurs d'art nous sollicitaient pour des soirées privées. Des élus évoquaient les projets en devenir. Des enfants gambadaient. Nous regardions et écoutions notre œuvre l'œil attendri, l'oreille dressée. Je me demandais bien de quoi j'allais parler, épuisé et frigorifié.

dimanche 31 janvier 2010

18 minutes pour Sun Sun Yip


Sun Sun Yip m'a demandé de sonoriser l'une de ses œuvres en 3D très haute définition dans sa version vidéographique. Il lui a fallu un an de calcul avec trois ordinateurs à raison de trente minutes par image pour en venir à bout. Jusqu'ici, je n'en connaissais qu'un agrandissement photographique d'un mètre cinquante de haut. J'ai composé une pièce de 18 minutes pour cordes transformées électro-acoustiquement qui rappelle les flux liquides qui s'échappent de l'objet impossible comme si c'était une fontaine, mais ce n'est pas de l'eau. L'œuvre rouge vif, G10 pour graine 2010, se réfère à la vie, à l'énergie, mais n'a rien à voir avec un cœur. Le choix des cordes a également pour mission d'empêcher toute interprétation hâtive de l'objet. J'ai enregistré cinq prises, les trois premières avec le frein, contrebasse électrique à tension variable construite par Bernard Vitet au début des années 70, les deux dernières avec un hou-k'in, violon vietnamien cousin du ehr-hu chinois dont l'archet est inséré entre deux cordes, et un violon tout ce qu'il y a de plus classique. J'ai transformé chaque instrument en temps réel grâce à mon Eventide H3000 programmé par un algorithme d'échos en escalier déphasés et renversés qui rallonge chaque note sur une vingtaine de secondes. Le mixage des cinq pistes produit des ambiances variées alors que l'objet se transforme en pivotant dans l'espace et que la musique s'échappe en sources jaillissantes.

samedi 30 janvier 2010

Accès(s) pour Nabaz'mob à Pau


Le clapier est arrivé sain et sauf après les habituels ratés des transporteurs. C'est probablement un métier où s'épanouit le désir de liberté, mais mieux vaudrait alors partir en vacances avec les chauffeurs que travailler avec eux ! Le Ring du Pôle Culturel des anciens abattoirs à Billère, limitrophe de Pau, accueille l'installation Nabaz'mob du 3 au 14 février du mercredi au dimanche, de 15h à 19h + nocturnes le samedi jusqu’à 22h (tous publics - entrée libre). L'invitation au vernissage de mardi prochain est parvenue chez ses destinataires. Chaque structure qui nous reçoit adapte à sa sauce nos lapins pour illustrer son menu. Antoine et moi nous nous demandons par exemple à quoi ressemblera l'affiche du FIMAV en mai au Québec. Michel Levasseur m'annonce que les lapins y envahissent Victoriaville. Dans les magazines de musique internationaux ce devrait être une de mes photos qui illustrera la pub du festival. Nous attendons de voir cela avec impatience et, plus encore, la programmation, toujours exceptionnelle, qui est dévoilée au compte-gouttes. Mais pour l'instant nous nous dirigeons vers le sud-ouest, région hautement gastronomique plutôt réputée pour ses canards !

vendredi 29 janvier 2010

Bob Dylan et Leonard Cohen reprennent des couleurs

((/blog/images/2010/Janvier 2010/Jef-Lee-Johnson-Fantastic-Merlins.jpg))%%%
Si Jean Rochard ne continuait pas à produire d'aussi beaux albums, ma vie de discophile et de chroniqueur occasionnel serait bien terne. Coup sur coup, il sort deux albums adaptant l'un Bob Dylan, l'autre Leonard Cohen. Ces disques Hope Street marquent-ils une nouvelle orientation pour le fondateur du label nato aujourd'hui distribué par L'autre Distribution ? Oui et non. Oui, parce que je ne lui connaissais pas autant d'attrait pour les folk singers engagés. Non, lorsque l'on connaît ses goûts pour les chansons qu'il aime entendre d'une autre oreille, avec des musiciens exprimant leur point de vue soliste comme le jazz leur a toujours permis de s'épanouir tant au sein du groupe qu'individuellement. La ligne politique exigeante, qui sous-tend toute sa production musicale et s'exprime régulièrement sous sa plume dans le Journal des Allumés du Jazz qu'il continue de porter quand je l'ai déserté, trouve son conte dans ses adaptations inspirées. La force poétique des distances prises avec les originaux est réfléchie chaque fois par un épais livret de 56 pages où le dessinateur Stéphane Levallois peint à l'aquarelle une émouvante histoire dont les zones d'ombre rappellent l'abstraction musicale. Rochard réalise ainsi un rêve de jeunesse en devenant accessoirement éditeur de bande dessinée. J'ai même cru un moment que l'auteur masqué Jean Simon était un de ses nombreux pseudonymes ! Dans un marché discographique qui préfère truquer les cartes en incriminant les jeunes pirates pour justifier son autodestruction programmée, on a rarement l'occasion d'acquérir d'aussi beaux objets, réalisés avec ferveur et passion.
Sur les traces de Jimi Hendrix qui avait lui-même repris All Along The Watchtower, Like a Rolling Stone, Drifter's Escape et Can You Please Crawl Out Your Window, Jef Lee Johnson, au mieux de sa forme, s'approprie à son tour onze chansons de Robert A. Zimmerman (I am a Lonesome Hobo, Highway 61 Revisted, Knocking on Heaven’s Door, etc.) avec la même formation guitare-basse-batterie. The Zimmerman Shadow (sortie le 8 février) est un exercice de haute volée, un brasier où se consument les fantômes, où les notes retrouvent le sens caché par les mots. La voix raconte le monde de Dylan, qui a grandi à Minneapolis où ont lieu les séances, retrouvant certaines inflexions qui forcent la musique elle-même.
Grand supporteur d'Ursus Minor et ayant moi-même participé à l'album Thisness de Jef Lee Johnson sur la reprise de Sorry Angel de Gainsbourg, la véritable révélation est pour moi How the Light Gets In (sortie le 8 mars) des Fantastic Merlins avec Kid Dakota. Composé de Nathan Hanson au sax ténor, Brian Roessler à la basse, Matt Turner au piano et surtout au violoncelle, Peter Hennig à la batterie, le groupe a invité le chanteur Kid Dakota pour les onze titres, et sur The Partisan Pascale Labbé et Florence Michon dirigent un chœur d'enfants. Jazzifiant sans perdre les intentions originales et assumant le lyrisme des chansons avec une orchestration décalée, l'équilibre chant-instrumentistes n'est pas sans rappeler un autre album de la collection Hope Street, Songs for Swans de Denis Colin avec Gwen Matthews. Ses cordes vocales vibrant en sympathie avec celles du violoncelle, Kid Dakota se rapproche plus de Paul Simon que de la basse du Canadien. Les tambours, les cymbales et la contrebasse scandent les mots du poète, faisant resurgir une sorte de rituel nord-américain depuis l'époque des grands espaces habités par les Indiens jusqu'aux répétitifs de la fin du XXème siècle en passant par les mouvements ouvriers des années 30 et les errances de la Beat Generation. Assumant leur douloureuse hérédité, les folk-singers ont toujours été contraints de choisir la résistance. Sanglots rageurs et critiques acérées sont les armes dont s'empare le public qui suit le cortège de pancartes et de banderoles dans la plus grande dignité, les deux albums se jouant debout même s'ils s'écoutent assis.

N.B. : dans le cadre de l'hommage nato a 30 ans, le Festival Sons d'Hiver programme le Jef Lee Johnson Band avec The Zimmerman Shadow ainsi que les Fantastic Merlins et Kid Dakota avec How the light gets in le 5 février à Choisy-le-Roi, et Ursus Minor avec Boots Riley et Desdamona le 11 février à Fontenay-sous-Bois.

P.S. : cela n'a rien à voir, si ce n'est l'attachement de Rochard à cette haute figure de la résistance nord-américaine, mais Howard Zinn est décédé mercredi (Hommage d'Amy Goodman avec Noam Chomsky, Alice Walker, Naomi Klein et Anthony Arnove sur Democracy Now!). Pour l'instant je n'ai pas lu grand chose dans la presse française qui continue de faire le black out sur les manifestations protestataires étatsuniennes. J'avais récemment enregistré ses conférences en compagnie de Arundhati Roy (vidéo fortement recommandée).

samedi 16 janvier 2010

Dîner entre amateurs de piments confits


Le gigot est toujours trop cuit à mon goût. La majorité des convives le préfèrent à point ou, au mieux, rosé. Je reproduis probablement l'habitude de mon père qui mangeait sa viande bleue. Paralysé suite aux mauvais traitements infligés par ses geôliers allemands, il s'était rétabli grâce à sa cousine Suzon qui l'avait conduit en brouette aux abattoirs de Sermaize, tous les matins pendant six mois, pour ingurgiter deux litres de sang frais. Lors de son évasion, il ne pesait plus que trente-sept kilos ! Alors que ma mère n'a jamais pu avaler une viande où il restait l'ombre d'un filet de sang, ma sœur et moi avons adopté le goût du cru.
Les recettes du gigot d'agneau indiquent un temps de cuisson beaucoup trop long ; s'il ne tenait qu'à moi, dix minutes par livre suffiraient. En tirant jusqu'à un quart d'heure, l'agneau devient tout gris. Même très cuit, je me délecte de son parfum grisant. Cette fois, j'ai piqué sa chair de gousses d'ail et de brins de romarin cueillis dans le jardin après l'avoir badigeonné du miel des ruches de Jean-Claude, saupoudré de sel fumé et poivré. Aucune matière grasse n'est nécessaire, mais j'arrose régulièrement la viande d'eau pour faire du jus. J'avais choisi de l'accompagner de quinoa rouge, de fèves, de fonds d'artichauts cuits à la vapeur de romarin, j'en avais coupé un peu trop, et je proposai une sauce à la menthe vinaigrée rapportée de Londres. Pour ce repas simple, à savoir sans extravagance, Françoise avait servi une délicieuse crème de potiron en entrée, Tina avait confectionné un onctueux Mont-Blanc à la noix de coco, Olivia avait remonté une exceptionnelle huile homonyme de chez sa maman dans le Lubéron, Stéphane souriait, Sacha et Karine s'étaient occupés du fromage et du pain en passant par la rue de Crimée, parfaits comme à leur habitude.


Ils avaient également apporté des piments végétariens confits à se damner. Leur côté corsé est très doux, laissant les arômes vous envahir comme un génie jaillissant de sa lampe merveilleuse. Si le dîner était simple, on remarquera qu'il n'exclut pas les superlatifs. Les couleurs des nappes confectionnées par Olivia à partir de tissu d'ameublement s'harmonisaient avec les mets partagés. Les sourires d'Antonin et Nadja, occupés au premier étage par Kié la petite peste et Mario Galaxy, laissaient planer une grande tendresse sur la soirée. J'en avais bien besoin après les contrariétés des deux derniers jours. Chaque fois qu'intervient un conflit professionnel relatif à l'intendance je suis incapable de travailler. Tout est finalement rentré dans l'ordre, un joyeux désordre plus propre à la création, dès lors que le mystère reprend ses droits. Conclusion, il faut que je revois tout ce que j'ai enregistré depuis quarante huit heures avec une oreille critique. J'avais beaucoup sifflé. Mais quand pourrai-je souffler ? Ce n'est pas joué. Ni même jouer...

lundi 11 janvier 2010

Le comble du cinéma


Voilà presque un an que je n'ai pas édité de playlist de films, exceptés ceux pour lesquels j'ai écrit un article comme les quatre longs métrages de Paolo Sorrentino, l'essai interactif Imagine sur le site d'HBO, The Pervert's Guide to Cinema de Žižek, les films d'animation Bachir d'Ari Folman, Coraline d'Henry Selick et Paprika de Satoshi Kon, le provoquant Princess d'Anders Morgenthaler, le kitchissime Avatar, plusieurs DVD de films expérimentaux plus ceux de Martin Arnold et une soirée de projection de Jacques Perconte à La Société de Curiosités, les élucubrations musicales télévisées de Spike Jones, les galipettes de Cécile Babiole, les Rouletabille de L'Herbier, La fabrique des sentiments de Moutoux, L'âge des ténèbres de Denys Arcand, Home d'Ursula Meier, Cortex de Boukhrief, La mélodie du malheur de Miike, Forbidden Zone de Richard Elfman, Convoi de femmes de Wellman, le dernier Aldrich All the Marbles, les cinq saisons de The Wire, le coffret Salut les Copains, le Ciné-Romand de Françoise et mon propre Nuit du Phoque... Ce qui nous mène jusqu'à ma précédente playlist !

Dans le plus grand désordre j'aborderai donc des films vus en 2009 et dont je n'ai encore soufflé mot :

  • À sa sortie, j'avais bêtement boudé Le bal des actrices, second film de Maïwenn Le Besco après son coup de maître(sse) Pardonnez-moi, or son nouveau faux documentaire nous en-chante littéralement, tournage kaléidoscopique où l'on remarque l'excellence des actrices (Karin Viard, Marina Foïs, Muriel Robin, Jeanne Balibar, Charlotte Rampling, Julie Depardieu, Christine Boisson et bien d'autres) comme celle de Joe Starr, comédien d'une justesse absolue (dvd Warner).
  • Capturing the Friedmans est un documentaire d'une force redoutable d'Andrew Jarecki, digne héritier d'Errol Morris, qui dresse le portrait d'une famille américaine entraînée dans le tourbillon de révélations fracassantes par le truchement de home movies, de témoignages bouleversants, de manipulations policières aussi tordues et d'une enquête psychanalytique pleine de finesse et d'intelligence (dvd mk2).
  • Invictus de Clint Eastwood est aussi pouf pouf et ennuyeux que les derniers Michael Mann (Public Ennemies), Spike Jonze (Max et les Maximonstres), ou pire, les derniers Tarentino, si gros navets que je ne tenterai même plus de regarder les suivants. Mais je ne vais pas m'étendre sur toutes les grosses daubes américaines que je me suis farcies avant d'apprécier District 9 de Neill Blomkamp (dvd Seven), Two Lovers de James Gray (dvd Wild Side Video) ou la très émouvante comédie dramatique Rachel Getting Married de Jonathan Demme où l'utilisation de la musique est toujours in situ (à noter la présence de Cyro Baptista !)... Nous avons également aimé Irina Palm de Sam Garbarski avec Marianne Faithful en géniale grand-mère courage (dvd Gie Sphe-Tf1) et Adoration, le dernier d'Atom Egoyan, pourtant massacré par la critique, dans lequel Arsinée Khanjian n'a jamais été aussi bonne (dvd Gie Sphe-Tf1). Je craignais le pire avec The Informers de Gregor Jordan d'après Bret Easton Ellis, mais l'étude de ce monde de jeunes adultes riches et dépravés est passionnante. Bonne surprise encore avec le polar Frozen River de Courtney Hunt (dvd France Télévisons) ou Sherrybaby, beau film de Laurie Collyer avec la formidable Maggie Gyllenhaal (dvd Metrodome)...


  • De mon florilège de comédies de Lubitsch, je n'ai encore vu que le chef d'œuvre d'humour Bluebeard's Eighth Wife, l'agréable Cluny Brown et le poussif Heaven Can Wait. J'ai plongé dans l'immense filmographie d'Alexander Kluge jusqu'à m'y noyer, sorte de Godard allemand peu connu en France (dvd importés par Choses Vues). Parmi les marathons, la série animée japonaise Kaiba de Yuasa Masaaki, l'auteur de Mind Game, recèle des trésors d'imagination et Shawn le mouton des studios Aardman permet de se détendre après un truc bien plombant (dvd Gie Sphe-Tf1) ! Nous ne viendrons pas non plus au bout de l'œuvre de Shuji Terayama, puzzle psychédélique complètement déjanté. Nous avons regardé un paquet de films réalisés par Kathryn Bigelow : si The Weight of Water nous a un peu barbés, Near Dark et The Hurt Locker ne valent tout de même pas Blue Steel ou son remarquable Strange Days. Même chose avec Happiness de Tod Solondz avec lequel ses autres films ne peuvent rivaliser (dvd Entertainment in Video). Par contre, je sens que le coffret de 18 Fassbinder me durera longtemps tant j'ai manqué ses films à l'époque de leur sortie...
  • Le très réussi Le convoyeur de Nicolas Boukhrief m'a donné envie de voir tous les films réalisés par Albert Dupontel qui y tient le rôle principal (dvd Studio Canal). J'ai bizarrement préféré Le créateur à Bernie... Côté rigolade, Louise-Michel de Gustave de Kervern et Benoît Delépine et Rumba de Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy nous ont fait passer de très agréables moments (Gie Sphe-Tf1). Nous n'avons pas compris l'ire déclenchée contre Musée haut musée bas de Jean-Michel Ribes, comédie burlesque plutôt hirsute (dvd Warner). Dans un autre genre, les films des Yes Men sont revigorants, même si leur potentiel politique reste très superficiel (dvd Palisades Tartan).
  • Marie m'a prêté le remarquable A Bigger Splash de Jack Hazan sur la vie du peintre David Hockney que je n'avais jamais vu (dvd Compagnie des Phares et Balises). Tout comme The Manchourian Candidate de John Frankenheimer conseillé par Rosenbaum, hilarant pamphlet bancal anti-communiste (dvd MGM) ou Hitler connais pas, extraordinaire enquête documentaire de Bertrand Blier de 1963 que Nicolas m'a fait découvrir...

J'en oublie des quantités tant j'en ai vus l'an passé, sans compter les saisons 3 et 4 de Heroes, la saison 1 de Fringe, les saisons 2 de True Blood et Damages, etc. Ajoutons les merveilleuses perles contenues dans les coffrets DVD de Cinq colonnes à la une et Dim Dam Dom...
Me vautrer devant un film sur grand écran est l'une des rares occupations qui me déconnectent de mon hyper-activité...

vendredi 1 janvier 2010

Le Light Book


Au dernier jour de l'an passé, je citais trois phrases que Louis Barnier avait mises en exergue sur la page de garde du Light Book auquel j'avais participé avec mes camarades de L'Œuf hyaloïde, dernière réincarnation d'H Lights avant houleuse dissolution. La dernière page indique : " Cette plaquette, qui reproduit avec le maximum de sympathie et - hélas ! - le minimum de fidélité des images de Michaela Watteaux, Luc Barnier, Jean-Jacques Birgé, Philippe Danton, Thierry Dehesdin, Antoine Guerreiro du groupe de l'Œuf hyaloïde (ex-H Lights et ex-Despotes éclairés), a été achevée d'imprimer le 31 janvier 1973 par l'Imprimerie Union à Paris. Strictement hors commerce elle a été tirée à 777 exemplaires numérotés : les exemplaires 1 à 555 étant réservés à l'Imprimerie Union ; les exemplaires 556 à 777 étant réservés à l'Œuf hyaloïde. " La plupart de mes images (diapositives brûlées, acides bleus, polarisations) avaient été réalisées en 1969. S'y ajoutèrent le remix de Thierry avec la photo d'Isabelle (ci-dessus), ses cristallisations, deux acides rouges de Michaela et un liquide séché d'Antoine (ci-dessous), plus un de Luc qui servit également à la couverture. Le père de Luc dirigeait la célèbre Imprimerie Union spécialisée dans les livres d'art luxueux et extrêmement onéreux. Le Light Book en était la cadeau de fin d'année, envoyé à l'ensemble des membres du Collège de Pataphysique dont Louis était l'un des Provéditeurs depuis 1953. Picasso mourut deux jours après l'avoir reçu ; de là à penser que nous l'avions tué, cela amusait beaucoup le père de Luc !
Je viens de scanner les cinq pages de la préface, texte fondamental sur le light-show que notre travail lui inspira.


J'avais commencé à gratter des diapositives ratées après avoir assisté en 1967 à une conférence à la MJC du quartier, donnée par un journaliste rock qui revenait des USA et dont je ne me souviens plus du nom avec certitude. En expérimentant diverses manipulations chimiques j'avais découvert que mettre le feu à la laque pour cheveux produisait d'intéressants effets sur la pellicule non révélée. Après un stage londonien chez Krishna Lights j'étais devenu un expert en polarisations : en glissant entre deux plaques polaroïds des matières aux propriétés biréfringentes (plastiques étirés, ruban adhésif transparent...) et en faisant tourner l'une d'elle, on peut obtenir des couleurs éclatantes se transformant progressivement en leurs complémentaires. Michel Polizzi, puis Antoine, étaient des as des liquides en mouvement : il suffisait d'ôter le verre anti-calorique du projecteur de diapositives pour faire bouillir la préparation. Pendant les spectacles, j'étais aux commandes de quatre Leitz avec lesquels je dessinais un tryptique, utilisant mes images ou les photographies de Thierry... Le light-show se dissout vers 1974, époque correspondant avec ma sortie de l'Idhec et mon entrée dans la vie active. Les derniers spectacles furent "Brrr, qu'il fait froid ce soir, j'ai grand regret de n'avoir pas pris double manteau..." avec le comédien Philippe Danton, Francis Gorgé et moi pour la musique, le light-show étant assuré par Thierry, Luc, Antoine et Bernard Mollerat, ainsi que l'ouverture du Théâtre Présent (futur Paris-Villette) où nous faisions des projections pour un spectacle poétique d'Arlette Thomas et Pierre Peyrou. J'avais commencé avec Philippe Arthuys et terminai en sonorisant les montages audiovisuels de Michel Séméniako, Marie-Jésus Diaz, Noel Burch, Claude Thiébaut à l'époque d'Unicité. Entre temps nous avions assuré le light de Gong, Red Noise, Crouille-Marteaux (avec Kalfon et Clémenti), Le Vieux Berthoulet, Dagon, et j'avais fait mes gammes sur Kevin Ayers et Steamhammer à la Roundhouse. Le cinéma remplaça pour moi les projections psychédéliques, que ce soit en tant que réalisateur ou en initiant dès 1976 le retour au ciné-concert avec Un Drame Musical Instantané. Finalement, le multimédia avec les CD-Roms, Internet et les installations interactives, représente la continuation logique du spectacle total conviant tous les sens en un melting pot essentiellement audiovisuel.

dimanche 27 décembre 2009

Bises fraîches


Rarement la mer est aussi haute. Elle arrose les pieds de la villa des Tours. Anny et Françoise, aussi téméraires l'une que l'autre, avaient prévu de s'y baigner ce matin, mais du Mistral est annoncé. Les maisons de la Côte d'Azur ne sont pas équipées pour l'hiver. Il y fait plus froid que dans le nord. J'enfile épaisseur sur épaisseur pour ne pas geler. Françoise a sorti la couverture chauffante qu'elle a rapportée de Chine et Rosette a ajouté un bain d'huile. Ma photo ne vaut pas celle qu'Elsa a envoyée de Bretagne. À marée basse elle a inscrit ses vœux sur le sable mouillé...

vendredi 25 décembre 2009

Laisse crâner


La réalisatrice Dominique Cabrera m'envoie un clip 100% montreuillois autoproduit par son fils et ses copains. Sur DailyMotion, dès que l'on passe en mode Pause, la publicité en haut à droite se déclenche automatiquement. Surprise, c'est celle pour la campagne antidrogue du Gouvernement (article intéressant sur Rue89) ! Je savais que les annonces de GMail étaient choisies en fonction des sujets. Vous évoquez, par exemple, la gastronomie et vous vous retrouvez avec un encart sur une pizza pourrie. C'était peut-être un hasard, mais l'association rap avec drogue m'a fait sauter en l'air. J'ai pourtant arrêté les pétards depuis un moment. C'était peut-être un hasard, le lendemain la pub était signée Orange, la firme qu'on appelle seulement France Telecom en cas de suicide. Sur YouTube, la pub s'incruste parfois en introduction des films. Il n'y a que Vimeo qui échappe à cette pollution. Dans l'environnement marchand qu'est devenu le Web, tout est malaxé et récupéré. Les raccourcis sont explicites du regard que les annonceurs portent sur les contributions libres. Rien n'échappe au détournement. Si vous cliquez sur l'un des liens ci-dessus vous êtes directement dirigé vers les petits films que j'ai mis en ligne, mais cette fois vous l'aurez choisi ! Enfin, pas forcément, car la pub les encadre. On en revient à l'époque où les annonceurs déterminaient les programmes à la télévision américaine, sauf qu'aujourd'hui ce sont vos choix qui vous guident vers telle ou telle marchandise, et les associations sont édifiantes...

mardi 22 décembre 2009

Et vole la galère


C'est impressionnant. Tous les écrans de la zone d'embarquement sont éteints. L'organisation d'EasyJet est idiote. Les gens font la queue sans savoir pourquoi. Il suffirait de faire une annonce à voix haute ou d'écrire deux ou trois informations sur un bout de papier. Le seul moyen de changer son billet passe par Internet, mais nous n'avons pas les codes car la réservation a été faite par Auditoire censé nous expédier à Londres. Heureusement que nous sommes deux en rade à Roissy. On en rigole alors que nous sommes coincés à la cafétéria. L'aéroport de Luton bloqué par la neige, nous sommes condamnés à attendre les instructions de l'agence ! Nous ne sommes pas seuls. Madrid, Milan, etc., partout en Europe le froid gèle les transports... C'est incroyable. Il ne fait pas si froid. Les Canadiens sont pliés en deux. Patience et flegme britannique sont de rigueur.

P.S. : ultime rebondissement (?), Auditoire a trouvé des billets sur Air France pour Heathrow ce soir... Retour à la case départ. Nous espérons pouvoir installer dans la nuit... Si tout se passe bien, il reste à envisager le rapatriement !
P.P.S. : rebelote, nous avançons le départ avec British Airways, mais nous rentrons just in time for Christmas. J'imagine que l'avenir nous réserve d'autres surprises...

dimanche 20 décembre 2009

34. Stigmates


La température sort Ilona de son sommeil de plomb. Les murs brillent d'un éclat métallique qui lui glace le dos. Une sueur froide creuse des affluents qui se rejoignent à l'estuaire du coccyx. Les stigmates ont-ils été creusés de l'intérieur ? Pas tous, c'est impossible. Est-ce une surface ou un volume ? Il faut deux yeux pour le savoir et l'une des paupières d'Ilona reste collée. Ses doigts n'ont plus d'ongles. Aurait-elle pu griffer elle-même cette peau de rhinocéros qui remue quand on la touche ? Les plaques tectoniques qui s'entrechoquent suggèrent la convection d'une démangeaison intérieure. Ilona arrache son corsage, jette ses frusques à même le sol sans reconnaître ni le haut ni le bas. Elle se dénude complètement avant de plonger contre la paroi qui se liquéfie sous son poids. C'est comme nager sur la Mer Morte. Les sels d'argent irritent le cliché qui la révèle comme elle est, éperdument seule. Elle se retrouve dans sa maison détruite il y a déjà seize ans, mais à l'âge qu'elle a maintenant. Les jours de beau temps comme aujourd'hui, la rue est vide. Chacun se calfeutre derrière les plastiques translucides tendus à la place des fenêtres, ne laissant passer que la lumière. On ne voit rien au travers. On imagine. Elle a ramassé des éclats d'obus qui ressemblent à des étoiles. À leur extrémité perlent des larmes fondues comme au bout de celles du shérif. Tombées au champ d'honneur. Tu parles. Personne ne pleure plus. Les collines à vue, tu es en danger car elles te voient aussi. Tu ne cours plus. Si tu traverses, tu te caches parfois la figure avec un journal pour ne pas voir la mort fondre sur toi. D'autres jours, tu forces le trait de ton maquillage pour qu'il se remarque de tout en haut. Montrer que tu ne crains pas la terreur. Ce n'est pas toi pourtant. Le ciel est retourné. Ta cousine Dana vit encore là-bas. Pas toi. Tu n'y es jamais allée. Ta culpabilité est un prétexte. Après l'attentat contre l'archiduc ta famille émigre à Athènes. Tu t'es engagée dans le bataillon pilote en pensant à cette fille devenue folle à force de solitude. On ne pouvait ni entrer ni sortir. Les paysans venaient faire des cartons le week-end pour se détendre. L'oncle finit brutalement sa carrière d'herboriste sur la place du marché. Ilona sait que l'obus n'est pas serbe, mais elle ne peut rien dire. Les monstres en ont tellement tirés. Cent personnes d'un coup. C'était le nombre qui tombait chaque semaine. Il a fallu celui des tigres pour que s'arrête le massacre. Pourquoi s'identifie-t-elle encore à Dana ? Elle regarde ses mains en croyant que ce sont les siennes jusqu'à ce qu'elles s'envolent dans l'explosion. Le bruit la réveille. Un instant, elle imagine que c'est la dernière, déflagration atomique qui soufflerait tout et elle avec. Le rêve amplifie le moindre son. Elle est toujours vivante. Peut-elle enfin regarder le bleu du ciel sans crainte ? Ilona n'est pas Dana. Elle cherche autour comment chasser à jamais ses terribles images qui la hante, les plaintes étouffées sous le charnier, le chien crucifié, les chairs éparpillées. C'est trop fort. Ce n'est pas ça. Une nuée d'oiseaux lui perce les tympans. Max est devant elle. Il la regarde avec un sourire banane qui lui fend le visage jusqu'aux oreilles. Elle n'est pas certaine que ce ne soit pas sa gorge, quelques centimètres plus bas. Derrière elle, Stella fait claquer les doigts de ses deux mains comme si elle voulait imprimer un nouveau rythme à l'univers. Ilona ne peut pas suivre. Elle a du mal à tenir sur ses jambes. Elle glisse d'un pied sur l'autre. Rien n'est d'aplomb. C'est au tour du soleil de lui crever les yeux. Pourtant tout est serein. L'odeur du poisson envahit ses narines. Elle retrouve ses sens. Chacun se demande où ils ont bien pu atterrir.

Rappel : le premier chapitre a été mis en ligne le 9 août 2009, inaugurant la rubrique Fiction.

samedi 19 décembre 2009

Le cinéma expérimental avant et après


Reçus à quelques jours d'intervalle, deux compilations de 2 DVD chacune (toutes zones) affichent "Avant-Garde" sur leurs jaquettes respectives. La première, volume 3 d'une collection dévouée au genre, est éditée par Kino et embrasse les années 1922-1954. La seconde, volume 4 d'une collection des trésors du cinéma américain, affiche la période 1947-1986. Entre les deux se dessine pourtant un grand écart caractérisé par l'abandon de la narration chez les Américains à partir de la fin de la seconde guerre mondiale, qui ghettoïse l'avant-garde dans les cinémathèques et les musées, tandis que le cinéma expérimental influençait jusque là le cinéma populaire. Il ne reste plus aujourd'hui que la pub ou les génériques pour s'en inspirer. Le simple terme d'avant-garde suggère que suivrait le reste des troupes !
Dans l'Avant-Garde 3 de Kino, Rien que les heures d'Alberto Cavalcanti (1926) anticipe les recherches formelles et documentaires de Berlin Symphonie d'une grande ville de Walter Ruttman et de L'homme à la caméra de Dziga Vertov, Tomatos Another Day de James Sibley Watson (1930) se moque de l'arrivée du cinéma parlant en le retournant comme un gant, The Uncomfortable Man (1948) de Kent Munson et Theodore Huff est réalisé douze ans avant The Peeping Tom de Michael Powell, Mary Ellen Bute ou John Whitney rappellent les animations de Norman McLaren, Closed Vision, pétillant long-métrage lettriste de Marc'O (producteur du Traité de bave et d'éternité d'Isidore Isou, présent sur le volume 2, et réalisateur du film-culte Les idoles) présenté à Cannes en 1954 par Buñuel et Cocteau ! Les autres films sont aussi passionnants, de la Danse macabre de Dudley Murphy au Four in the Afternoon de James Broughton en passant par Charles F. Klein, Sidney Peterson, Chester Kessler, Dimitri Kirsanoff, Willard Maas, John E. Schmitz. En bonus, quelques extraits de films populaires influencés par le cinéma expérimental montrent que les ponts n'étaient pas encore coupés entre les raconteurs d'histoires et les plasticiens expérimentaux. Les premiers n'avaient pas encore perdus leur curiosité, les seconds n'avaient pas encore été entraînés par un formalisme répétitif dont les poncifs n'avaient rien à envier aux précédents.
Car la seconde compilation, Trésors de l'avant-garde américaine, incite à s'interroger sur les constantes qui émanent de la plupart des films jusqu'à se répandre mondialement comme le reste de l'industrie culturelle étatsunienne. Nous nous retrouvons souvent face à de longs plans séquences sans montage, des accumulations stroboscopiques d'images du quotidien parfois légèrement tordues par un psychédélisme naissant, des bougés, flous, ratures hérités des films domestiques dits amateurs, un commentaire prétendument poétique en voix off et d'autres artefacts qui finissent par faire un genre de ce qui aurait pu rester du cinéma "expérimental", soit une recherche de ce que peuvent apporter, par exemple, la rencontre des images et des sons. Certaines de ces images présentent une réelle beauté picturale dont les innovations sont essentiellement liées à l'évolution technologique des outils employés. On est ainsi passé de la peinture au cinéma, puis à la vidéo, enfin à l'informatique, mais la plupart des films expérimentaux projetés depuis soixante ans ressemblent plus à des tableaux qui bougent qu'ils ne véhiculent un langage cinématographique proprement dit. À mon niveau, ils ne peuvent me plaire que s'ils convoquent quelque mouvement dialectique entre leurs composants, que ce soit dans la relation audiovisuelle (la complémentarité du son), dans la rencontre elliptique de deux plans (le montage), dans les rebondissements de l'action (le scénario) ou dans le choc qu'ils produisent sur notre inconscient avec les questions qu'ils suscitent à la clef. Le reste est bien monotone. La comparaison chronologique est inévitable avec la cassure entre les inventions du cinéma muet et la régression du parlant. Enseigné dans les écoles des beaux-arts ignorant l'histoire du cinématographe, condamné à reproduire les tics des peintres de l'ancien temps fusse avec de nouveaux instruments, le cinéma expérimental s'enferme dans une matière plastique. Le comble de cette fatale déviance est représenté par l'art vidéo où les installations présentées en galeries et musées frisent l'indigence audiovisuelle en tentant de présenter des exercices plus que sommaires pour des cathédrales. Comme toujours, seuls quelques rares artistes se tirent du marigot. Entre les innovateurs ayant posé les bases et les auteurs dont l'univers est suffisamment fort pour tirer la substantifique moëlle de tout ce qu'ils abordent on trouvera toujours quelques géniales exceptions. Les œuvres non narratives, sincères et authentiques, seraient souvent plus appropriées à un accrochage qu'à une projection en salle. Regarder ces "films" religieusement ne sert pas leurs propos, c'est même carrément pénible. Combien de fois êtes-vous resté plus de cinq minutes devant un chef d'œuvre de la peinture ? La déambulation et la permanence serviraient probablement mieux leur diffusion. On en reparlera bientôt puisqu'un constructeur asiatique projette justement de mettre sur le marché un écran correspondant à cette démarche.
La compilation américaine réjouira néanmoins les amateurs. J'ai adoré les animations de Harry Smith ou Lawrence Jordan, la comparaison entre les deux partitions sonores deBridges-Go-Round de Shirley Clarke par Teo Macero ou Louis et Bebe Barron, le plan-séquence inversé sur l'escalator de Necrology de Standish Lawder... On retrouvera Jonas Mekas, Bruce Baillie, Robert Breer, Pat'O Neill, Wallace Berman, Saul Levine, Joseph Cornell, Stan Brakhage (dont il existe une superbe édition chez Criterion), Christopher McLaine, Ken Jacobs, Ron Rice, Andy Warhol, George Kuchar, Robert Nelson et William T.Wiley, Owen Land, Larry Gttheim, Hollis Frampton, Paul Sharrits que j'eus pour la plupart la chance de découvrir au CNAC et à la Cinémathèque lors de l'exposition "Une histoire du cinéma" présentée par Peter Kubelka en février-mars 1976. Signalons aussi la présence de plusieurs artistes féminines de choix, Chick Strand, Jane Conger Belson Shimane, Storm de Hirsch et Marie Menken. Un petit livret de 70 pages préfacé par Martin Scorcese accompagne l'ensemble, mais les quelques partitions récentes de John Zorn, compositeur en résidence à l'Anthology Film Archives, sentent le réchauffé et ne sont pas à la hauteur du magnifique travail des musiciens œuvrant sur la compilation Kino, à savoir Larry Marotta, Sue Harshe, Paul Mercer, Bruce Bennett et Davis Petterson, dont certains étaient déjà présents sur les volumes 1 (rassemblant Duchamp, Léger, Man Ray, Epstein, Orson Welles, Ivens, Richter, Eisenstein, Eggeling, Painlevé...) et 2 (cette fois Maas, Menken, Peterson, Broughton, Brakhage, Paul Leni, Mitry, Kirsanoff et Isou), tout aussi conseillés.

lundi 14 décembre 2009

Sun Ra continue à appeler la Terrre


Je ne me souviens plus si j'avais signalé Space is the Place, le DVD du long-métrage de science-fiction très bizarre de John Coney avec Sun Ra, que m'avait indiqué Étienne Brunet, un cocktail black power et free jazz aussi ringard que fascinant.
Cette fois Gary May m'envoie ce clip d'un quart d'heure que j'ignorais, light-show psychédélique réalisé avec le synthétiseur visuel de Bill Sebastian, l'Outerspace Visual Communicator ! Inventé en 1978, l'instrument est équipé d'un doigt électronique et de 400 touches contrôlant couleurs, symétries et mouvements. Le "peintre" manipule ainsi ses rotations, compressions, zooms, etc.
Le clip a été réalisé au Mission Control de Boston en 1986 avec Sun Ra (claviers, voix) et son Arkestra : Ra-keyb (voix), Al Evans et Fred Adams (trompette), Tyrone Hill (trombone), Marshall Allen (sax alto), John Gilmore (sax ténor), Danny Ray Thompson (sax baryton), Eloe Omoe (clarinette basse), James Jacson (basson, percussion), Bruce Edwards (guitatre électrique), John Brown (batterie), June Tyson (voix, danse). Aux commandes de la réalité virtuelle : Michael Ray, Barday, Eddie Thomas (Thomas Thaddeus), Atakatune.
Mes lecteurs connaissent mon attachement pour le light-show qui marqua mes premiers balbutiements artistiques avant de rentrer à l'Idhec et de monter sur scène. Mais saviez-vous que ma petite sœur Agnès et moi avions joué le rôle de mascottes de l'Arkestra au tout début des années 70 ? Assistant aux répétitions des Nuits de la Fondation Maeght en 1970, nous avons tout de suite été adoptés par le percussionniste Nimrod Hunt (Carl S. Malone) qui nous a présentés au reste de l'Arkestra. Le contrebassiste Alan Silva, qui chez Sun Ra ne jouait que du violon coincé entre les genoux, taquinait ma petite sœur en évoquant la comédienne Agnes Moorhead. Au bout de nombreux concerts, je réussis une seule fois à interroger "le maître", comme l'appelaient tous les membres de l'orchestre. Il était, sinon, inapprochable, planant au-dessus de la mêlée comme un être déplacé, on dira littéralement sur une autre planète ! C'est à cette époque que je mis en contact Alan et le saxophoniste Frank Wright que j'avais rencontré chez Giorgio Gomelsky (l'impressario des Rolling Stones !) et qui ignorait sa récente arrivée sur le sol français. Avec le batteur Muhammad Ali et le pianiste Bobby Few ils allaient former le quartet de free jazz le plus puissant et le plus présent de la scène parisienne.
Sun Ra et Harry Partch marquèrent certainement les deux chocs orchestraux de mon adolescence.

dimanche 13 décembre 2009

Les usuriers


L'économie islandaise s'est écroulée depuis "la crise", la dernière avant la prochaine, la Grèce est au bord de la faillite et d'autres pays pourraient suivre, entraînés dans la chute par un effet domino. Des sociétés ferment, des individus sont ruinés, la dette des pays pauvres ne fait que grossir, etc. Face à tout débiteur il y a un créditeur. Tout cet argent emprunté que l'on est incapable de rembourser appartenait à un prêteur. Ce sont en général des banques, parfois des états, même si cela revient au même. Les endettés sont le plus souvent asphyxiés par le taux de l'usure. C'est le cas des pays pauvres qui ne cessent de rembourser les intérêts, n'arrivant jamais à se débarrasser de leurs dettes. Jusqu'à déclarer forfait comme le Mexique en 1982 ou l'Argentine en 2001. La spirale est infernale, il faut emprunter pour payer les intérêts, etc. La seule solution est pour eux de faire fonctionner la planche à billets, on imprime à tour de bras, mais le pays sombre automatiquement dans la crise, dévaluation et récession à la clef.
La gourmandise des usuriers étrangle les endettés dont la gestion budgétaire est dictée par les lois d'un marché imposé par les riches. On pousse à la consommation, on proclame indispensables certaines réformes coûteuses, on fait miroiter des profits, et les puissants de s'en mettre plein les poches pendant que les populations travaillent comme des malades sans ne jamais arriver à sortir de leur condition. On naît riche, on le devient rarement. L'accession à la propriété et par là-même le crédit sont des moyens légaux et démocratiques d'empêcher la révolte des citoyens en colère. Le crédit est surtout une aubaine pour les banques, à condition qu'elles soient remboursées. C'est ce qui leur permet de s'enrichir, ou plus précisément leurs actionnaires, à condition de ne pas miser sur des clients insolvables. C'est ce qui s'est passé aux États-Unis avec des dizaines de milliers de familles jetées à la rue, leurs logements de par ce fait inoccupés se dégradant jusqu'à la ruine, créant de véritables villes fantômes. Pyramide absurde, puisqu'au bout du compte tout le monde en pâtit, les salariés, les maisons inhabitées et les banques. Sauf que l'État vient au secours des banques tandis qu'il laisse la population s'enliser dans la misère. Quand les banques reprennent le dessus elles ne remboursent pas pour autant à la hauteur des secours octroyés ni ne soutiennent à leur tour les usagers.
Pere me raconta la visite qu'il fit à son banquier à Figueras. Celui-ci consentirait à lui octroyer un prêt à une condition étrange. Si mon ami était capable de deviner lequel de ses deux yeux était un œil de verre, il accepterait de l'aider. Pere ne se démonte pas et indique sans hésiter le droit. Le banquier, surpris de sa perspicacité, lui demande comment il a deviné. Et mon ami catalan de répondre : " c'est le seul où il y a un peu d'humanité ! "

samedi 5 décembre 2009

Des mufles


Cinq heures de trajet dans le Paris-Brest, c'est pas de la tarte ! Surtout si la crème s'emmêle... On se prend au sérieux sur la question de l'art numérique, parce que la question ne nous paraît pas sérieuse. Je compare Internet à l'invention de l'imprimerie... L'imprimerie ce n'est pas les livres. L'outil n'engendre pas la fonction. L'artiste se sert de ce qu'il a sous la main. Ce sont ses instruments. Des instruments de musique dans la valise d'Al Capone. Nous participons à une table ronde sur la question des arts numériques dans le cadre de la deuxième édition des Immédiatiques pendant le festival de radio Longueur d'ondes.
Cinq heures de trajet dans le Paris-Brest, c'est pas de la tarte ! C'est ce qu'une jeune femme nous a signifié après nous avoir entendu palabrer à haute-voix pendant des heures. Elle a attendu d'être à dix minutes de l'arrivée pour s'en plaindre brutalement. Aucune intention de nuire évidemment de notre part, mais nous étions alignés sur la même rangée sans pouvoir nous entendre autrement qu'en parlant assez fort, probablement plus fort à mesure que les wagons se vidaient. Pas à la cheville d'une équipe de foot pourtant, ni d'un quatuor de joueurs de cartes, ni d'un bébé qui s'exprime comme il peut, voire d'une bande de gosses mal élevés. Ou simplement des gosses. Dans un autre wagon José Artur avait eu à supporter deux gamins de dix ans, mais ne peut que s'en émouvoir, même si c'était usant. La vitalité, la sève, qu'a dit que le passeur. J'étais passé de Salut les copains au Pop Club. Les titres des émissions sont éloquents. Ce sont des musiques que j'aime toujours. Toutes les musiques.
Assise face à Karine, la jeune plaignante elle-même faisait hurler son walk-man déjà avant que nous montions. La musique suait de ses petits écouteurs. Rythmique aiguë, insupportable, là encore on finit par s'habituer. "Je ne doute pas que ce soit intéressant, mais ça fait quatre heures que je vous supporte..." C'est sur le ton de l'intéressant qu'il eut fallu que je braque mon micro. Un complexe culturel. Le Quartz. Marabout. Bout de ficelle. On tourne la tête. Un cirque sous la fenêtre. Les illuminations de Noël rappellent Tim Burton. Ben voyons on change de sujet ! On évite le débat.
Cinq heures de trajet dans le Paris-Brest, c'est pas de la tarte ! Il faut la comprendre. Mais pourquoi ne pas nous avoir demandé plus tôt de parler moins fort. On aurait forcément obtempéré. Elle suffoquait. C'est sorti comme ça, dix minutes avant d'arriver. L'insurrection. Nicolas qui ajoute : "On vote ?" et la fille avec qui elle partageait les haussements de sourcils de lever la main. C'était mignon et bien embêtant. Hélas on pouvait comprendre qu'il ne s'agissait pas du niveau sonore de l'outil de diffusion, mais de la nature du propos. Des enculades de mouches, qu'on était en droit de penser si l'on n'était pas curieux de nature. Et même, allez savoir.
Cinq heures de trajet dans le Paris-Brest, c'est pas de la tarte ! La SNCF pourrait proposer des compartiments calmes pour ne pas être ennuyés par toutes sortes de personnes bruyantes, sur le modèle de IDzen dans l'ITGV. On pourrait être moins coincés en proposant d'échanger nos places. La fille excédée aurait pu aussi s'asseoir un peu plus loin. À partir de Rennes, il y avait plein de places partout. On était un peu embêtés, mais ses sous-entendus nous empêchaient de culpabiliser, ni même de nous excuser. Comment vivre ensemble ? Avec le sourire quand la rage n'est pas à propos. Que nos actes soient conformes à nos intentions ! Nous étions embêtés, mais pliés comme des baudruches... C'est étonnant comme la musique des mots en dit long sur le non-dit.

mardi 1 décembre 2009

The Wire, image de la société américaine


Le marathon de Berlin Alexanderplatz est une broutille en regard des séries américaines qui accumulent les épisodes de 52 minutes année après année. Il aura fallu du temps pour arriver au bout des cinq saisons de The Wire, produite par HBO et considérée par beaucoup comme la meilleure série que la télévision américaine ait jamais produite. On raconte qu'Obama partage ce point de vue et qu'il est fasciné par le personnage d'Omar, bonne pub ! Derrière l'enquête policière se profile un tableau documentaire des États-Unis, peinture au vitriol fondamentalement pessimiste où toutes les couches sociales sont connectées à la corruption, des habitants des quartiers les plus pauvres aux politiciens qui régissent le pays. Les acteurs sont plus vrais que nature, certains sont même sortis de la rue, à tel point que l'on a souvent l'impression de toucher au réel. Chaque accent est si véridique que des camarades américains suivaient les sous-titres français lorsque je leur ai montré certaines séquences ! Le traitement n'est ni manichéen ni moraliste, il cherche à se rapprocher de l'enquête journalistique. L'auteur, David Simon, travaillait d'ailleurs au Baltimore Sun que l'on retrouve dans la dernière saison. Quel que soit le côté de la barrière derrière laquelle ils vivent, les personnages ne sont jamais d'un bloc, mais montrent des aspects contradictoires de leur personnalité. Ils évoluent avec le temps et selon les circonstances. Les policiers dépassent souvent les limites de la légalité. S'ils ne sont pas abattus les gangsters apprennent à devenir des hommes d'affaires. Les hommes d'affaires sont des gangsters sans que cela les abatte.


La ville de Baltimore est représentative de la mutation industrielle. Ancienne place forte de la sidérurgie, la vie s'y est dégradée. Les deux tiers de sa population sont noirs et la criminalité dans la communauté y est la plus forte de toutes les villes nord-américaines. Les chances de s'en sortir pour les couches sociales les plus défavorisées posent les mêmes questions que dans nos banlieues. La quatrième saison table sur l'enseignement et évalue l'ampleur de l'enjeu et du travail qu'il exige. Le commerce de la drogue, avec ce que cela implique de violence, est la réponse des pauvres de la rue face aux magouilles immobilières de la haute. The Wire montre que tout est lié. Comment défendre son coin de rue ou comment gérer le budget municipal sont du même ordre lorsqu'il n'y a plus d'autre logique que celle du profit.

samedi 28 novembre 2009

Urgent Meeting III ?


Après deux jours de cauchemars régressifs qui renvoient à l'enfance, je fais un rêve productif et prémonitoire. Chaque fois que je coince sur un virage majeur de mon travail, la réponse finit par se présenter de manière fulgurante. Je me souviens avoir eu l'idée d'Urgent Meeting et Opération Blow Up en mettant la main sur la poignée de la porte de la cuisine de l'Île Tudy. Le knack ou comment l'avoir. Une macération lente sans fixation. L'idée fait son chemin dans les méandres de l'inconscient et finit par croiser le réseau de fils tendus pour la piéger. Une bissectrice se dessine entre l'organisation obsessionnelle acharnée des listes et l'attente patiente du flash intuitif. Mon Pop'Lab pour Poptronics évoque L'étincelle créatrice. Je vivais dans l'appartement de mes parents rue des peupliers à Boulogne-Billancourt, au 59. De jeunes musicens et musiciennes étaient venus improviser un dimanche sur mes structures baroques. Ils étaient beaucoup plus nombreux que prévu à répondre à l'invitation. Une dizaine à la fois, mais ma chambre transformée en studio ne pouvait en accueillir que trois ou quatre. Les instruments étaient sortis de leurs étuis. Je n'avais plus qu'à installer les pieds des micros et enregistrer. Je me suis réveillé content. Pourtant je n'avais rien entendu.
Tout reste à faire.
J'ai saisi l'analogie avec le projet Urgent Meeting qui rassembla 33 invités d'origines musicales les plus diverses sur deux cd. Le texte écrit en 1991 commençait ainsi : " Tout contribue à l'isolement : home-studios indépendants, téléphone, fax ; échantillonnage et synthèse, ordinateurs, classification arbitraire des musiques, disparition des petits disquaires spécialisés, querelles de clochers, manque d'interlocuteurs au sein des institutions, quasi inexistence de la critique... Les trois compositeurs-interprètes d'Un Drame Musical Instantané réagissent à leur niveau en constituant un lieu de rencontre systématique qui leur permette de partager leurs acquis compositionnels et leur goût du risque avec les musiciens et les musiciennes qu'ils aiment ou qu'ils souhaitent rencontrer.... Les compositions du drame, répertoire original de "musique à propos", sont ici conçues comme des écrins, et la liberté totale d'instrumentation et d'invention reste le privilège de leurs invités. Libre à ceux-ci de faire basculer l'œuvre dans leur camp, entraînant le trio vers des contrées insoupçonnées. Les termes de la rencontre sont informels mais le rituel est toujours le même : d'abord le choix de la pièce parmi le répertoire proposé, ensuite installation, accord autour d'un agréable repas, enregistrement et mixage en temps réel... Les œuvres se caractérisent par leur titre, leurs propos, leur forme générale, l'instrumentation du trio et certains de leurs choix préalables (timbres, textes, rythmes, mélodies, etc.), le nombre d'invités requis et leur rôle... Les thèmes abordés sont ceux des conversations de tous les jours, souvent amorcés pendant le repas, et l'ensemble doit aboutir à une sorte de journal vivant, longue suite de cosignatures où chacun ou chacune raconte sa façon de voir les choses..." Suivaient sept thèmes proposés sur l'amour, la mort, l'éducation, la démographie, le profit, l'humanité et le progrès, avec de forts partis pris dans l'énoncé des titres ! Le texte qui accompagnait le second volume, Opération Blow Up, se terminait quant à lui par : " Contrairement à la coutume nous ne nous sommes pas rencontrés pour enregistrer, l'enregistrement fut le prétexte à nous rencontrer. " Nous n'avions pas les moyens de rétribuer nos invités, ce qui n'empêcha pas le générique d'être exceptionnel. Par ordre d'apparition : Colette Magny, Raymond Boni, Geneviève Cabannes, Didier Malherbe, Michèle Buirette, Pablo Cueco, Youenn Le Berre, Michael Riessler, Laura Seaton, Mary Wooten, Jean Querlier, François Tusques, Dominique Fonfrède, Michel Godard, Gérard Siracusa, Yves Robert, Denis Colin, Louis Sclavis, Vinko Globokar, Brigitte Fontaine, Frank Royon Le Mée, Henri Texier, Valentin Clastrier, Joëlle Léandre, Michel Musseau, Stéphane Bonnet, Jean-Louis Chautemps, Gÿorgy Kurtag, Didier Petit, Luc Ferrari, Hélène Sage, Carlos Zingaro, René Lussier et le trio du Drame.
Mon nouveau projet, encore confidentiel, n'a évidemment rien à voir ni à entendre, même si j'y décèle quelques analogies. Le support ne sera pas un cd, mais se répandra sur Internet. Ce qui le rapprochera d'Urgent Meeting, c'est la multitude des invités, nombreux parmi les plus jeunes déjà en activité, et le choix d'une décennie parmi les dix proposées, le sujet embrassant cent ans de création. Mon rêve m'a permis d'entrevoir le processus opérationnel qui me manquait pour continuer. Il ne me reste plus qu'à prendre le taureau par les cornes et agencer les playbacks sur lesquels mes invités opèreront leurs regards critiques et inventifs ! Il y a un an j'avais déjà extirpé pas mal d'éléments sonores inédits des archives.
Y a plus qu'à...

vendredi 27 novembre 2009

Deux haut-parleurs dans la poche


La paire de mini haut-parleurs iHome est la solution nomade idéale pour amplifier ou donner du son à tous les portables, de l'iPhone à l'ordinateur, du Tenori-on au Kaossilator, par exemple, qui ne possèdent aucune enceinte. Déjà petits, ils se referment par un système de soufflets en accordéon et se collent ensemble magnétiquement. Un petit sac est livré avec, ainsi qu'un câble servant à les connecter en audio et à les recharger par la prise USB d'un ordinateur. Pas de batterie à changer ni de transformateur. Censés tenir 6 heures la charge, mieux vaut débrancher l'USB qui produit un léger crachotement quand on écoute de la musique. Gros son pour des petits machins. La qualité de l'iHM79 serait un peu meilleure que l'iHM77, mais il est nettement plus encombrant (voir photo ci-dessous et l'étude d'iLounge).


Comme j'ai été incapable de trouver un revendeur en France, j'ai acheté les iHM77 sur Ace Photo Digital, mais en passant par Amazon.com, solution qui m'a semblé la moins moins chère. Avec le port, ils reviennent à environ 45 euros la paire pour une livraison rapide (moins de 40 euros en tarif lent). Je les ai essayés avec mon Kaossilator dans l'autre main, déployés mais magnétiquement assemblés, et j'en ai été ravi. Ils existent même en quatre couleurs, noir, argenté, mauve et rouge. Un cadeau sympa pour Noël.
À ce propos, j'ai déjà fait mes emplettes, histoire de ne pas courir au dernier moment, d'autant que le mois de décembre est hyper chargé : trois Nabaz'mob dont un à Londres, le second module de 2025 à attaquer alors que le premier n'est pas terminé, conférences, interviews, réunions, sorties, dîners, je viens d'écrire la préface du livre sur ma tante Arlette Martin et je voudrais commencer la refonte de mon site pour lequel j'aurais besoin d'un stagiaire zélé ou d'un webmestre rapide et disponible. Le mois de décembre n'est même pas commencé que les téléphones sonnent à tout bout de champ. De plus, j'ai une telle envie de faire de la musique que j'en piétine d'impatience, or les concerts prévus sont pour la Saint Glinglin...

P.S. : ravi de mes iHM77, j'ai récidivé en acquérant une paire d'ihm79 sur maison-du-son.com pour 43 euros port compris. Volume double, mais son nettement plus gras, basses flatteuses au détriment des transitoires. À côté, les ihm79 sonnent nasillards, mais claquent mieux dans l'aigu. Pour une écoute domestique et confortable je conseille les 79, mais pour l'encombrement en déplacement les 77 ! Un de mes synthés de poche sonne mieux avec l'un et un autre avec le second, ah zut ! Pour le son, vous préférerez probablement les 79, mais ils sont deux fois plus gros...

mardi 24 novembre 2009

Le deuxième verrou


Ne pouvant laisser croire à la contrôleuse que j'étais en voyage de noces pour la convaincre de m'ouvrir un compartiment pour moi tout seul, je lui ai raconté que je voulais travailler et qu'il me suffisait de déplacer oreiller, duvet, bouteille et petits mouchoirs sans que cela ne lui coûte d'autre effort que de changer mon numéro de couchette sur son plan de wagon. La manœuvre porta ses fruits. J'ai beaucoup mieux dormi qu'à l'aller où un type sortait et rentrait toutes les heures sans refermer les loquets derrière lui quand il ne ronflait pas comme un sonneur. Au retour, après un sommeil réparateur, j'ai profité de ma solitude pour m'arnacher et enregistrer le son du train dont les rythmes m'ont toujours fasciné, sans compter les petits bruits métalliques provenant d'on ne sait où ni les fulgurants croisements ferroviaires au bruit blanc saturé.
Mon handicap lombaire me fait appréhender les longs voyages. La position allongée est hélas souvent accompagnée de mouvements de dangereux gymnastique pour se déshabiller ou trouver une position viable pour s'endormir. Peut-être que si je choisissais une place du bas ce serait plus simple, mais cette fois c'est la claustrophobie qui me guette. Enfants, nous voyagions dans le filet à bagages. J'ai grandi et la SNCF a transformé les compartiments. Les locomotives ne sont plus à vapeur et l'odeur n'a aussi plus rien à voir. Certaines améliorations sont à porter à son crédit. Ainsi le second verrou, dit entrebailleur, évite de se faire détrousser par les pirates du rail. Il faut bien avouer que ma paranoïa est justifiée par un Paris-Venise où Michèle s'est fait voler le sac qu'elle avait posé près de sa tête sans que nous ne comprîmes jamais comment le ou les voleurs avaient pu pénétrer dans le compartiment. L'arrivée magique du haut des marches sur le Grand Canal avait été quelque peu gâchée ! La tactique des bandits consistant à prendre illico un train dans l'autre sens avec l'adresse de leurs victimes et leurs clefs par-dessus le marché, nous avions appelé Marie-Christine pour qu'elle fasse changer toutes les serrures de l'appartement. Je me souviens que l'on racontait que l'utilisation de gaz soporifique n'était pas rare et mes camarades musiciens avaient l'habitude d'attacher la porte avec une ceinture... S'il est vrai qu'en Italie le vol peut être considéré comme un des beaux-arts, il n'empêche que j'insiste chaque fois pour refermer les deux loquets derrière soi dans les trains-couchettes.

vendredi 20 novembre 2009

Le Cirque de la Glère


Comme nous avons traversé la vallée jusqu'à l'Hospice de France, la connexion fonctionne avec le relais de Superbagnères tout en haut en face de nous. Situé juste au-dessus de notre grange, elle ne délivre aucun signal lorsque nous sommes à la maison. Un monument rend hommage aux évadés de France qui ont franchi les Pyrénées dès 1941, passant par les geôles franquistes, pour rejoindre les armées de libération en Afrique du Nord. On imagine mal les soldats allemands leur filant le train dans la montagne sans en connaître les chemins. Comme tous les habitants des derniers villages avant la frontière, les Luchonnais ont une mentalité proche des îliens. Il est coutume d'évoquer avec humour la Principauté de Luchon ! En faisant parler les anciens, on passe des soirées entières à écouter des histoires de braconnage et de contrebande, des sagas familiales dignes des meilleurs romans.
Hier matin, avec Françoise et Maurice, par le Chemin de l'Impératrice nous sommes grimpés jusqu'au magnifique Cirque de la Glère d'où nous avons admiré les galopades des isards et le vol d'un gypaète barbu. Ce rapace d'une époustouflante envergure orne le T-shirt que j'avais acheté à Luz-Saint-Sauveur en 1999 lors de l'un des derniers concerts d'Un Drame Musical Instantané. À l'ombre des cîmes il n'y a pas un chat, pas l'ombre d'un lynx non plus, mais Maurice repère des traces d'ours et croise trois biches en redescendant. Sur le chemin escarpé, un écureuil noir avait inauguré ce joyeux bestiaire.


Avant de partir, Françoise avait aussi filmé une salamandre qui s'était endormie au fond de l'abreuvoir. Chaque fois que je suis en montagne, je n'ai de cesse de chercher les bestioles qui la peuplent. Je me fiche des sports d'hiver, mais je suis aussi bête qu'un joueur qui attend de tirer le bon numéro quant il s'agit de surprendre des cerfs ou de repérer les chevaux sauvages qui, cet hiver, paissent à l'embranchement de L'ourson. En revenant nous nous arrêtons en voiture à la Cascade d'Enfer près de la Centrale électrique dont les lumières sont les seules artificielles à briller dans la nuit noire. Françoise a retrouvé la "piscine", un trou d'eau dans le cours de la Lys, où se baigner en été. À cette époque-ci, on voit des choses que le feuillage cache en d'autres saisons. J'en ai plein les chaussures de montagne et j'apprécie de me retrouver en chaussettes devant la cheminée à la tombée du soir.
La nuit tombée, la voie lactée et les millions d'étoiles transforment le ciel en écran d'épingles grâce à l'absence de lune et d'éclairage urbain. La hauteur de l'observatoire favorise ce tour de magie universel.

samedi 14 novembre 2009

32. La cellule du sommeil


Au réveil, des sanctions wagnériennes scandent leurs embrassades. Le ballet d'enclumes les fait rire aux éclats comme si la situation ne pouvait pas être pire. Ils esquissent à petits pas une gymnastique aveugle dans l'obscurité qui leur tient lieu de lumière. La lune envahit le cachot humide au travers de barreaux perchés. Aucun ne se souvient du voyage. Était-ce un gaz ou un lavage de cerveaux ? La chimie tient toujours ses promesses. Ayant pris soin de numéroter leurs abattis, ils constatent que personne ne manque à l'appel. Le dos au mur moins sale qu'ils ne le supposaient, ils ébauchent une pyramide humaine pour atteindre ce qui s'avère être un soupirail. Max est le porteur tandis que Stella grimpe le long de son père puis d'Ilona. La fenêtre est au ras de l'eau, comme celle d'en face en contrebas, condamnée. Était-ce un égoût ou une rivière souterraine que l'on a obturé ? Peut-être une prison. Il fait chaud. Chacun tente d'inspecter ce drôle d'endroit où l'histoire les a conduits. Pas l'ombre d'une porte, mais des meubles dans un coin empilés comme le miroir de leur échafaudage. Sans demander son reste, Stella bondit sur le gravier clair, traverse l'espace qu'elle a mesuré du haut de sa colonne et commence une nouvelle ascension. En s'agrippant à une poignée tout en haut, elle fait dégringoler une valise qui lui érafle le front et s'ouvre d'un clac terrifiant en heurtant le sol. Les sons évoquent souvent des images étonnantes. Elle jurerait avoir entendu une mâchoire. Le spectacle est saisissant. Une demi-douzaine de petits crocodiles trapus font claquer leurs dents sans sortir de leur tanière recouverte de papier reliure. Les yeux ont fini par s'habituer. Max donne un brutal coup de pied dans la valise, mais aucun reptile ne montre heureusement de velléité de s'en extirper. La suite est plus incroyable encore. Une lourde cavalcade digne d'une charge d'éléphants ébranle l'édifice. Un mur s'écroule laissant paraître les yeux rougis d'une horde de gorilles assoiffés de meurtre. Le trio n'a d'autre alternative que d'enfiler le corridor ainsi découvert, la meute à ses trousses. Sur les murs sont apposées des affiches du président de la République, les yeux révulsés, les dents longues, un tuyau d'aspirateur à la main qu'il aurait conservé du temps où il faisait du porte à porte. Le cœur battant au rythme des timbales, ils courent, ils courent sans savoir où mènent leurs pas. Par quel miracle sèment-ils leurs poursuivants dans cet ancien cimetière enfoui dans les profondeurs de la Terre ? Pourquoi Stella est-elle persuadée que l'entrée du souterrain débouche devant la loge de la concierge de sa mère ? Elle se surprend à citer Cocteau à voix haute : lorsque ces mystères nous dépassent feignons d'en être les organisateurs. Avant d'avoir eu le temps de reprendre son souffle, elle se réveille en sueur sous un soleil inattendu.

Rappel : le premier chapitre a été mis en ligne le 9 août 2009, inaugurant la rubrique Fiction.

mardi 10 novembre 2009

Ressemblances


Un coup de téléphone m'ayant averti que mon appareil-photo était réparé, j'ai laissé tomber la musique symphonique que je terminais d'écrire pour la scène d'horreur de 2025 et j'ai enfourché mon vélo. Il bruinait. J'ai enfilé un gilet et un manteau, et j'ai dégringolé la côte jusqu'à Aligre. Le réparateur ayant carrément remplacé tout le bloc de l'objectif, j'étais tout content de pouvoir refaire des photos correctes ! Comme j'avais rendez-vous au croisement des rues de Ménilmontant et des Pyrénées, cette fois j'ai sué un bon coup dans la montée. C'est dans ces moments que mon asthme se réveille ! En arrivant à la maison, je ne tenais plus debout, mais mon Brompton non plus. J'avais perdu une petite roue, indispensable dans les positions béquille ou caddie. J'ai refait une partie du chemin à pied pour tenter ma chance, mais non, un clou chasse l'autre. C'est plutôt une roue chasse l'autre, me dis-je, en regardant mon objectif tout neuf dans la glace. Il a exactement la forme que j'ai cherchée désespérément dans le ruisseau. Les emmerdements se suivent, mais ne se ressemblent pas. Les cercles et les cycles, si. Dimanche j'ai oublié mes lunettes chez des amis, hier après-midi je ne retrouvais plus la seconde paire, même après avoir repellé toute la maison, et le soir j'en oubliai une troisième dans la voiture. La soirée à laquelle j'étais convié est restée agréablement floue. J'ai aussi envoyé des informations de manière trop précipitée que j'ai dû ensuite annuler. Je me rends compte que des vacances s'imposent. La question fatale est celle du blog. Dois-je continuer pendant mon séjour à l'air pur ou lever le pied ? Je suis tenté d'emporter mon ordinateur, d'autant que ce serait l'occasion de tester la clé USB 3G+. Jusqu'ici, la montagne m'a interdit d'émettre depuis là-haut... Il paraît qu'il neige déjà.

lundi 26 octobre 2009

Orgueil


Il est toujours délicat et un peu énervant de rencontrer de (plus) jeunes compositeurs qui ne connaissent pas du tout mon travail et, en ignorant l'origine, m'annoncent fièrement mêler des bandes-son de films à leurs musiques, y ajouter des ambiances réelles ou des bruits de la vie quotidienne, mixer instruments acoustiques et électroniques, faire des montages d'échantillons volés à la radio ou à la télé, accompagner des textes en direct, s'être spécialisé dans les ciné-concerts ou créer de la musique interactive...
Si la paranoïa de Jacques Séguéla lui fit récemment prétendre qu'il inventa la publicité, je me garderai bien d'avancer que je suis l'auteur de la roue. Je ne peux néanmoins m'empêcher de ressentir un pincement au cœur lorsque je ne suis pas crédité pour les innovations auxquelles j'ai contribué. Être un précurseur, en avance sur les modes, n'est pas une qualité. L'orgueil en est flatté, mais la reconnaissance va en général aux suiveurs qui sauront exploiter commercialement ces avancées. L'isolement que cela prodigue ne permet pas de s'épanouir autrement que dans une course effrénée où l'on cherche en permanence à être le premier pour avoir toujours un métro d'avance. Connaissant bien l'histoire des arts et des inventions, j'eus dès mes débuts la précaution de laisser des traces, elles-mêmes relayées par la presse qui, si elle a souvent la mémoire courte, n'efface heureusement pas ses publications. Idem avec les récompenses obtenues dont la liste couvre des champs extrêmement variés. La conscience du temps que tout cela allait prendre m'a poussé à créer mon propre label de disques en 1975 et à revendiquer par écrit mes positions critiques aussi souvent que les occasions m'en furent données. Comme sur ce blog, il m'arrive de me contredire, mais je ne me dédis jamais.
Pour m'éviter des aigreurs, injustes en regard de la reconnaissance dont je profite dans d'autres domaines, je me suis décidé à rappeler ici quelques dates de réalisations qui n'ont jamais été fortuites, puisque toujours initiées par une réflexion incessante sur les arts et le monde qui nous entoure et dont nous sommes à la fois les acteurs et les spectateurs, les victimes et les bourreaux. Je rappelle enfin que mes études de cinéma ont largement influencé mon travail, mais qu'en musique je reste un autodidacte complet, en marge des circuits officiels que prodiguent une origine bien née ou un cursus scolaire exemplaire. Je gagne néanmoins ma vie depuis près de 40 ans en composant une musique "barjo" sans concession et une œuvre multimédia dont le succès n'aurait par contre pas eu besoin de cette mise au point.
1974 : dans mon premier film important, La nuit du phoque, j'exécute des montages radiophoniques cut que l'on retrouvera plus tard dans Crimes Parfaits (1981), développant le concept de "paysage social" contre celui de "paysage sonore" alors en vigueur. Je découvrirai John Cage peu après. J'avais déjà enregistré ma pièce pour ondes courtes et pompe à vélo en 1965 ! Entre temps, j'aurai l'occasion d'écouter la musique tachiste de Michel Magne, les reportages mixés de Barney Wilen, des passages de Luc Ferrari, les Shadoks de Cohen-Solal, les premières œuvres de Frank Zappa, le Poème électronique de Varèse, qui imprimeront leur marque indélébile sur mes propres recherches.
1975 : Défense de, disque entièrement improvisé, mêle les instruments électroniques joués en temps réel (ARP 2600) à des bandes électro-acoustiques créées dix ans plus tôt, des orgues à tuyaux au piano-jouet, des appeaux aux instruments classiques... La réédition CD de ce vinyle, devenu culte grâce à la liste Nurse With Wound, qu'en fit MIO, rassemble plus de sept heures de musique sur le DVD qui l'accompagne en plus du film La nuit du phoque. De 1975 à 1978, j'enseigne la partition sonore à l'IDHEC.
1976 : désirant faire connaître au public les merveilleuses inventions du cinéma muet, j'ai l'idée de jouer en direct une partition contemporaine entièrement improvisée avec le collectif Un Drame Musical Instantané que je viens de fonder avec Francis Gorgé et Bernard Vitet. Nous rejetons le terme improvisation au profit de composition instantanée en opposition à composition préalable. Dans les années qui suivront nous jouerons la musique de 26 films différents. La pratique des ciné-concerts était éteinte depuis l'avènement du parlant. Nous initierons, entre autres, la programmation du Festival d'Avignon (où nous "improviserons" également en direct sur les Jeux Olympiques de Los Angeles). J'ai un petit faible pour La glace à trois faces et La chute de la Maison Usher de Jean Epstein, découverts en 1972 grâce à Jean-André Fieschi, Le cabinet du Docteur Caligari de Robert Wiene, La Passion de Jeanne d'Arc de Carl T. Dreyer...
1977 : Un Drame Musical Instantané enregistre Trop d'adrénaline nuit. La pièce éponyme intègre dynamiquement la bande-son d'un film français de 1936. Dans Au pied de la lettre je dis un texte inédit de Jean Vigo. À cette époque, il était impossible d'enregistrer les films à la télévision, aussi j'en captais le son dans les salles ou sur le petit écran pour les réutiliser ensuite par bouffées (souvent délirantes et toujours sensiques) dans nos œuvres. J'imagine le concept de musique à propos.
1980 : pour le disque Rideau !, je compose Rien ne sert d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer (le titre est emprunté à Guillaume d'Orange par Bernard Vitet) en nous superposant à un orchestre classique qui s'accorde. Je découvrirai beaucoup plus tard Tuning d'Edgard Varèse, comme un adoubement ! M'enfin est quant à lui basé sur un enregistrement réalisé dans le café kabyle en face de chez moi.
1981 : création du grand orchestre d'Un D.M.I. mêlant mes synthétiseurs aux cordes, cuivres et percussion. Francis Gorgé y joue de la guitare électrique. Bernard Vitet fabrique depuis les années 60 de nombreux instruments originaux, lutherie souvent copiée (clavier de poëlles à frire, de pots de fleurs, de limes ; contrebasse à tension variable ; trompes et flûtes chromatiques en PVC, trompette à anche, trompette plongée dans l'eau, cor multiphonique, etc.). À Musica à Strasbourg en 1983 nous créons la musique de L'homme à la caméra de Dziga Vertov pour cet ensemble.
1984 : La Bourse et la vie est une œuvre pour le trio (synthétiseur PPG, guitare électrique, trompette à effets) avec le Nouvel Orchestre Philharmonique de Radio France. En plein théâtre musical, nous risquons une grève (inscrite dans la partition !), mais le chef, Yves Prin, arrange le coup. Sur l'album Carnage, il y a également une pièce où nous remplaçons les instruments et les bruitages par des voix.
1985 : nous renouons avec la tradition des textes accompagnés en musique. Le K sera nommé aux Victoires de la Musique en 1992.
1987 : L'hallali est l'un des premiers CD à sortir en France, certainement le premier en musique nouvelle. Nous utilisons toutes les ressources de ce nouveau support (large plage dynamique, silence). Dans l'opéra-bouffe éponyme, j'utilise le vocodeur pour répondre à la soprano et à la basse qui interprètent les rôles principaux. La même année, je zappe en direct les chaînes de télévision sur satellite pour écrire un scénario à la volée que l'orchestre improvise illico.
1988 : l'album Qui vive ? intègre une radiophonie TV dans Des haricots la fin.
1992 : je participe à la création de la collection de disques Zéro de Conduite produite par André Ricros pour offrir aux enfants des œuvres de qualité conçues spécialement pour eux.
1993 : mon court-métrage Le sniper est la première fiction tournée à Sarajevo pendant le siège.
1994 : l'exposition-spectacle de la Grande Halle de la Villette Il était une fois la fête foraine scénographiée par Raymond Sarti est sonorisée par 70 sources indépendantes et des centaines de haut-parleurs.
1997 : Carton est le premier CD-Rom d'auteur à sortir en France. Je dois ce saut dans le multimédia au Puppet Motel de Laurie Anderson et à la confiance de Pierre Lavoie (Hyptique). Précédemment, avec Au cirque avec Seurat je pose les bases du design sonore dans les œuvres multimédia (humanisation de la machine, évolution de la partition en fonction du temps, notions de palette sonore, etc.). Mon site drame.org date de la même année.
1998 : le CD-Rom Machiavel est une œuvre comportementale réagissant au plaisir et à l'ennui, réalisée avec Antoine Schmitt.
1999 : le CD-Rom Alphabet est jugé par certains comme l'apogée de l'art interactif sur ce support. 15 prix internationaux.
2004 : La Pâte à Son, conçue avec Frédéric Durieu, anticipe le futur FluxTune, des machines à composer la musique sur un modèle radicalement différent du séquenceur.
2005 : Participation à la création du lapin Nabaztag, premier objet communicant grand public. J'invente pour lui tout ce qui passe par le conduit auditif.
En marge de ces créations, je suis fier d'avoir participé à la reconnaissance du statut d'improvisateur à la Sacem, ainsi qu'au dépôt sur support matériel plutôt que sur papier et à la signature collective, des réformes indispensables suite aux nouvelles pratiques. Je regrette que mes conseils n'aient pas été suivis en ce qui concerne la création sur les nouveaux médias et la mutation d'Internet. En ce domaine, mes interventions à la Sacem, à la Sacd et à la Scam semblent avoir été vains.
Toute cette autosatisfaction n'exclut pas que d'autres aient creusé leur sillon avant les miens. En réalité, personne n'invente jamais rien, il n'y a pas de création spontanée. Ce rappel permettra seulement de réintégrer mes différents apports à la chronologie.

jeudi 22 octobre 2009

La taille assassine


Tout le quartier se croise à son chevet. Deux ans après avoir fait couper un magnifique peuplier, mon voisin récidive en martyrisant son deuxième et dernier arbre. C'est une honte, un crève-cœur. Les oiseaux, petits et grands, venaient s'y percher. Les merles y avaient leur nid. Sa haute silhouette se découpait sur le ciel comme une ombre bienveillante sur la rue. J'en ai des crampes d'estomac tellement je suis en colère, impuissant devant tant d'ignorance. Le cèdre protégeait les voisins d'en face des rites d'un autre âge où la communauté repliée sur elle-même écorche ses chants dans des cabanes en bois qui poussent comme des colonies dans ce qui est devenu une cour. La verdure atténuait le bruit de ses nombreux enfants qui jouent aussi bien au foot qu'ils ne psalmodient ! Fâché contre eux parce qu'ils continuent à envoyer des ballons dans notre jardin, cassant systématiquement les pots et écrabouillant les fleurs, je leur avais expliqué à quel point nous tenons à ce coin de verdure. Ils m'avaient simplement répondu qu'ils avaient essayé de faire pousser des plantes, mais que cela donnait trop de travail à entretenir. Sic. Ils avaient aussi précisé qu'ils détestaient la nature. Cela ne les empêche pas de nourrir paradoxalement et illégalement les pigeons, volatiles urbains qui chassent les espèces de passage. La mairie m'avait répondu que la loi ne leur interdisait pas de tout arracher. Nous leur avions, les uns et les autres, exprimé notre attachement pour le grand conifère, mais ils ont le droit pour eux et nous vivons, semble-t-il, sur une autre planète, dans une utopie où seul le présent peut être messianique. Les ouvriers qui ont taillé comme des sagouins ont répondu à Françoise qu'ils ne coupaient pas tout, mais le massacre est affiché. Notre voisin, avec qui nous essayons néanmoins d'entretenir des relations de bon voisinage, détruit systématiquement toute la flore qu'il occupe, d'abord la haie qui nous séparait, ensuite le peuplier, puis l'herbe remplacée par des dalles, et aujourd'hui il ne reste qu'un tronc décharné. Phénomène étrange.

dimanche 18 octobre 2009

Vingt arrondissements en conduite automatique


Pourrais-je jamais me lasser de Paris ? Je fais halte à chaque pont traversé pour admirer la perspective. Je grimpe cette fois à Beaubourg, un autre jour au studio de Gustave Eiffel, en haut d'une tour de Notre-Dame ou sur n'importe quel toit où se réincarnent illico Fantômas et Musidora. Mes rues sont celles du Ballon rouge et la Seine me rappelle la première péniche de Bruno Schnebelin lorsqu'elle mouillait sous le pont d'Austerlitz. Je suis né dans la rue des Martyrs, précisément Cité Malesherbes, ma mère Boulevard de Strasbourg et ma grand-mère rue Saint-Denis. Depuis que nous habitons de l'autre côté du Périphérique, nous apprécions d'autant plus les charmes de Paris que nous nous y sentons comme des touristes. À chaque quartier correspond une ou plusieurs histoires, je salive en pensant aux restaurants de chaque arrondissement, je cherche les jardins et je pédale le sourire aux lèvres lorsque je n'arpente pas le bitume. Mes souvenirs n'ont rien de nostalgique, ou du moins ils s'équilibrent avec ma curiosité pour les transformations urbaines. Je regrette l'obscurité de certains passages comme des rues avant les phares obligatoires. J'adore l'invasion des vélos et le mélange du moderne et de l'ancien. Le plus simple et le plus amusant sera pour moi aujourd'hui de faire un petit tour dominical, arrondissement par arrondissement, en pratiquant la conduite automatique.
1. Le Palais-Royal de Colette et Cocteau est d'abord mon jardin d'enfant, à deux pas de mon école rue Vivienne. Nous poussons parfois jusqu'aux Tuileries pour les ânes et le manège de chevaux de bois... Mon père avait un bureau au 1 rue Turbigo. Je me souviens de l'odeur des Halles, mélange de senteurs printanières et de putréfaction.
2. Plus douçâtres, les grands boulevards qui sentent les pralines mènent à l'Opéra, chef d'œuvre de Charles Garnier, où je regrette de ne plus aller depuis que les œuvres lyriques ont été déportées dans l'abominable bâtisse de la Bastille. Une de mes fiertés est d'y avoir été joué du temps du Drame.
3. La chanteuse Tamia habitait rue Charlot. Aucune des bandes enregistrées ensemble n'a été publiée. Dommage ! On y reviendra...
4. Entre la maison de Victor Hugo et la rue de Sévigné mon cœur balance. "Sur cette table, j'ai écrit La légende des siècles" a gravé dans le bois le peintre-écrivain. Mes amours de 20 ans ont ressassé l'autre adresse à en devenir fou. J'ai mis quelques années à m'en échapper.
5. La serre du Jardin des Plantes m'emporte sur un tapis volant jusqu'aux profondeurs de la jungle. J'y passe toujours quand c'est fermé, en toute déception. Le hammam de la Mosquée me renvoie dans les cordes du chanvre lorsque nous y allions en bande lysergique.
6. Il y a toujours du sable, mais la chaussée a été goudronnée. On se pressait du citron dans les yeux pour supporter les grenades lacrymogènes.
7. Avec mon cousin Serge nous rejouions Ben Hur avec la poussette en osier de Grand-Maman. Nous allions voir des films à la Pagode. Le rideau de scène du Sèvres était orné de publicités fluorescentes pour des magasins du quartier.
8. Ma tante Catherine m'avait invité à manger une énorme glace, un Chocolate Rock, au Drugstore des Champs Élysées, pour mon anniversaire. Je me souviens comment nous cherchions une table avec mes parents et plus tard au Pub Renault. Maman adorait les illuminations de l'avenue.
9. Elle m'emmenait faire des courses aux grands magasins, c'était beaucoup moins drôle. Je suis totalement allergique à la chaleur oppressante qui s'en dégage. On pouvait passer la journée à prétendre m'acheter un slip de bain et faire tous les rayons pour évidemment revenir bredouille. L'horreur !
10. Je repense à la petite fille que j'ai renversée avec ma 4L quai de Jemmapes. Elle doit avoir plus de 40 ans. Les parents criaient "C'est pas de votre faute !" et Francis se souvient que j'étais devenu vert pomme. Plus de peur que de mal. J'ai appris à (me) conduire ce jour-là.
11. L'appartement était somptueux, mais je trouvais le quartier triste et gris. Je m'arrêtais toujours face à l'ancienne entrée de la prison de la Roquette, là où sont restées les stèles de la guillotine. J'y sens l'Histoire des mœurs, l'absurdité des hommes. Je repense aux 300 candidats recalés au poste du dernier bourreau.
12. Le Thaïlandais de la rue Crozatier a disparu depuis longtemps. Comme la maison d'Hélène qui rappelait celle de Dame Tartine...
13. Au 7 rue de l'Espérance, j'avais pignon sur rue et musique à la cave. L'indépendance. Le chat Lupin qui rappliquait au galop quand je le sifflais.
14. Nous avons hanté les Olympic. Le patron du resto péruvien s'est tué en automobile. Je me souviens du goût de son ceviche. J'ai rapporté chez moi le totem de la troupe sur la plateforme de l'autobus.
15. L'appartement de la rue Léon Morane possédait une sorte de terrasse étroite en rez-de-chaussée où nous nous inventions des aventures extraordinaires dans nos déguisements de fortune que mon père appelait chienlit. Il a perdu son travail après qu'un cambrioleur ait volé sa serviette. Je courais autour de la table en somnambule, les yeux fermés.
16. Elsa petite les aurait appelés les riches nazes. Je fréquentais le Mini Racing à cause des filles qui n'avaient d'yeux que pour les frimeurs de l'avenue Mozart. J'ai appris là-bas à ne plus perdre mon temps. La nature offrira plus tard d'autres latences, plus propices à la respiration.
17. Les luthiers s'agglutinaient rue de Rome. Je jouais un temps de la trompette et du trombone. Nous déjeunions dans le wagon supendu au-dessus des voies.
18. Tournage au cimetière de Montmartre avec Rollin. Tournage de films d'étudiants à la Goutte d'Or devant les bordels où les queues s'allongeaient. Merveilleuse rencontre boulevard Barbès.
19. Les Buttes Chaumont sont après le Père Lachaise mon espace vert préféré. Belleville rime avec cuisine chinoise. Et puis on se rapproche doucement...
20. Quelle drôle d'idée que de m'être lancé dans cette écriture automatique de souvenirs capitaux. Heureusement qu'il n'y a que vingt arrondissements ! Je m'arrête à la Porte des Lilas totalement fourbu d'avoir arpenté l'escargot de ma mémoire. Mais un dimanche que voulez-vous que je fisse ? Sinon aller voir ma fille Elsa sur son trapèze tout à l'heure à l'Atelier du Plateau, avec d'autres circassiens accompagnés par les musiciens Michel Godard (tuba), Bruno Helstroffer (théorbe) et Olivier Lété (basse)... Je lis que c'est complet, allez vous promener !

vendredi 16 octobre 2009

27. Cryptogrammes


S'enfoncer dans les entrailles de la Terre peut générer une certaine appréhension tant soit peu que l'on soit un tantinet claustrophobe. Est-ce retourner dans le sein de la mère ou s'entraîner à l'ultime voyage ? La régression est un chemin tourné vers l'avenir car nul n'est encore capable de rebrousser chemin. La boussole qui coiffe la cervelle de Stella indiquait le sud avec raison. Arrivée en haut des marches, il est donc logique qu'elle marque une prudente hésitation. Seul le ronronnement d'une soufflerie monte vers la grille que Stella vient de forcer.
Les notes n'étaient pas toujours très claires. Philippe avait usé de codes lui permettant de se relire pour éviter qu'un lecteur indélicat en saisisse le sens. Naïf ! Stella avait immédiatement décelé certaines tournures qu'il partageait avec Max. Lui et son père avaient passé plus de temps à jouer avec des cryptogrammes qu'à suivre les cours de maths. S'il leur fallait remplacer les lettres par des chiffres dans leurs équations adolescentes, pourquoi ne pas faire l'inverse et chercher ce que signifiaient les opérations a priori simplistes qui ornaient les marges ? Stella avait passé quelques soirées à se creuser la tête et le résultat valait le déplacement de neurones. Les plans ressemblaient à ceux d'une usine, mais allez savoir ce qu'on y fabrique ! Quelque chose clochait : si les échanges inter-ministériels avec la Déesse étaient d'un inintérêt troublant, pourquoi étaient-ils tous barrés du tampon "Confidentiel - Copie interdite" ? Les équations griffonnées ne pouvaient qu'éveiller la curiosité. Stella trouva le procédé grossier. Deesse + Minerve = Morsure, Pit+Pit+Pit+Pit=Boum, Phil:Max=Aix, Kali*Jim=Nuke étaient les premières énigmes qu'elle déchiffra. Fallait-il vraiment prendre au sérieux ces gamineries indignes des enjeux qui se profilaient à la lecture des en-têtes ? Les conclusions lui avaient sauté aux yeux. Le centre de tri abrite une usine en sous-sol sous couvert de brûler les déchets. Toutes les fumées n'ont pas la même odeur, mais la vapeur d'eau n'inquiète plus les riverains.
Stella prend son courage à deux mains pour dévaler le grand escalier. Dans la descente, elle remarque que toutes portes sont murées. Il est déjà trop tard lorsqu'elle aperçoit les caméras. Au fond du trou, là aussi elle se heurte à un mur. Cela ne tient pas debout. On ne construit pas un tel édifice pour aller se cogner à un bloc de béton. Stella passe les doigts sur la paroi glacée d'où suinte un liquide un peu graisseux. Elle cherche quelque indice qui lui permette de s'infiltrer, car le plan est formel, il y a un passage, indiqué sous le nom de La fuite. Bien que de petite taille, elle use de ses ressorts pour s'accrocher au conduit de ventilation. L'antenne est évidemment dissimulée derrière la grille. Dommage que la zapette n'ait pas été jointe aux dossiers ! En tordant un peu le métal, Stella réussit à se glisser, ses talents d'acrobate lui permettant de ramper le long du tuyau. Elle ne réfléchit plus, elle avance. La chaleur devient rapidement insupportable. La sueur semble suinter de tous ses pores. Certaines rigoles sont bouillantes, d'autres glacées. Elle avance toujours. Après des coudes et des abrupts, une nouvelle grille met un terme à sa reptation. Le spectacle auquel elle assiste est stupéfiant. La tête lui tourne. Une spirale abyssale avale le rythme des machines.

mardi 13 octobre 2009

Tourner chèvre autour du Centre Pompidou


Ou comment j'ai été obligé de faire deux fois le tour du Centre Pompidou pour avoir le droit de voir la charmante petite exposition Un folioscope, des flip books présentée par la Bibliothèque Publique d'Information autour de la collection de Pascal Fouché. J'avais bêtement commencé par faire la queue aux caisses pour obtenir un laisser-passer alors que l'expo sur les flip books est gratuite et ne nécessite aucun billet. Remontant au premier étage, je tombe face au signal de sens interdit à l'entrée de la BPI avec une flèche indiquant l'entrée à l'autre bout du monument en haut des escalators. Évidemment, la préposée au contrôle des cartes m'indique qu'il faut que je retourne sur mes pas, à l'endroit où j'avais cru comprendre qu'il était interdit de passer. Et pour cause ! L'agent de sécurité, la contredisant, m'explique qu'il n'y a là aucune entrée, bien qu'un simple ruban m'empêche d'accéder à mon but, et qu'il faut que je fasse le tour par la grande Place et me présente à l'entrée face à la rue Rambuteau, soit à deux mètres de là où je me trouve. Obéissant, je redescends, galope, remonte, contourne et me retrouve à devoir vider mes poches pour avoir l'autorisation de passer sous le portique anti-métaux. Le procédé m'étonne, car le reste du bâtiment n'impose qu'une fouille approximative des sacs. La BPI doit recéler quelque trésor dont j'ignore tout, à moins que les attaques terroristes y soient plus à craindre qu'au Musée ? Après avoir récupérer mes clefs, sous, téléphone, etc. j'ai le droit de jouer avec quelques flip books et regarder les vitrines. Tandis que je choisis de m'en aller, on m'indique que la sortie ne peut se faire que par la grande Place, les deux mètres qui me sépare de la rue Beaubourg l'exigeant formellement. Je refais donc le même chemin que dix minutes auparavant pour rejoindre la bouche de métro Rambuteau. J'aimerais bien connaître la figure de l'imbécile qui a conçu ce périple que je rigole un bon coup. J'ai beau savoir que la BPI est indépendante du Centre, que celui-ci est réputé pour l'incommunicabilité entre ses différents services, que toute administration cache en son sein et à tous les niveaux quelques pervers rendant la vie impossible à leurs subalternes et aux usagers, je me suis tout de même fait avoir. Bravo, bien joué !
Pour me remonter le moral et me remettre en jambes après cet épisode kafkaïen, je suis passé au Pain de sucre déguster un gâteau au chocolat, puisque c'était l'heure du sucre de mon chrono-régime...

mercredi 7 octobre 2009

Quand le butinage mène à l'insurrection


Ce que je peux être naïf ! J'ai cru. Ne vous méprenez pas, l'image est trompeuse. Je n'ai pas été victime d'une crise de foi. Mais je suis cuit et archi cuit. Pensant m'endormir sur mes lauriers pour respirer ne serait-ce qu'une journée, j'ai été rattrapé par ma réputation. Le téléphone a sonné alors que je trônais au dessus de mes affaires courantes. Un nouveau pari impossible à relever et me voilà déjà sur les rails. Valéry a seulement dit : "Est-ce qu'on peut passer te voir ?" J'ai répondu que je serai là toute la semaine. Il a alors précisé : "Tout de suite, disons vers 16h ?" Cela me donnait tout juste le temps de me reculotter et de me raser. Et j'ai plongé. Vernissage début novembre, vingt-huit séquences d'une minute maximum, "ambient music" pour un paravent de verre en installation permanente dans une galerie très réverbérante, du cousu main à l'arrache parce que je n'aurai le montage lumière que cinq jours avant la première. Si ce n'était Valéry et Sonia, j'aurais les foies, mais je sais que je serai épaulé. Stop. Je me donne une journée pour butiner deux trois trucs qui s'accumulent sur ma pile. Stop. Cette fois, c'est un mail d'Antoine qui sonne le glas de mes illusions de vacances : trois événements lagomorphes à budgétiser pour un triptyque Paris-Londres-Berlin avant la fin de l'année. Comment résister ? Le film de Pierre-Oscar est repoussé à 2010 et je saurai parfaitement m'organiser avec Nicolas pour la websérie que je n'entamerai pas avant une dizaine de jours... Devant l'ampleur de la tâche, je suis déjà lessivé. C'est idiot. Il suffit que je ne fasse rien aujourd'hui et demain je serai propre comme un sous-homme neuf. Vite fait bien fait je résume la pile que j'ai devant les yeux. Si c'est ce que j'appelle me reposer...
Dieu en personne met définitivement Marc-Antoine Mathieu au rang d'un Francis Masse. Sa nouvelle bande dessinée est drôle, impertinente, critique. Dans un autre registre, l'entretien que Daniel Yvinec a accordé à Stéphane Ollivier dans Jazz Magazine remet les pendules à l'heure quant aux persiflages dont il fut l'objet depuis qu'il a pris la direction de l'Orchestre National de Jazz. C'est toujours agréable de lire des propos intelligents dans la bouche d'un musicien ! Ceux de Robert Wyatt dont il a adapté les chansons et qui lui font suite sont tout aussi enthousiasmants, d'autant qu'ils ne sont qu'un avant-goût du corpus plus consistant à paraître fin octobre sous la plume de Philippe Thieyre aux Éditions des Accords. Plonk & Replonk, les collages humoristiques du suisse provoquent alternativement l'atermoiement et le franc éclat de rire, ce qui me fait le plus grand bien. J'ai écouté enfin d'une oreille distraite le dernier album de M, toujours à la hauteur de nos espérances quant au mariage de la chanson française et du rock. Mister Mystère est doublé d'une mise en clips de la quinzaine de titres tournés et réalisés par l'auteur avec sa sœur Émilie. Auteur de plusieurs des textes de M, Brigitte Fontaine sort également Prohibition qui ravira les inconditionnels, mais frustrera un peu ceux qui la suivent depuis ses premiers pas. Très rock et homogène, l'album a une pêche d'enfer, mais les compositions d'Areski sentent le réchauffé. Les textes sont quant à eux puissants, à la hauteur de nos rêves d'anarchie, faisant parfois penser à Léo Ferré. La voix, un peu essoufflée, donne d'autant plus d'urgence à l'entreprise détonnante. Dans mon for intérieur, j'oscille entre la lecture de 4 groupes sanguins, 4 régimes et la tentation du chrono-régime en me demandant si je ne vais pas composer un mix pondéral des deux, histoire d'être à même de danser bientôt sur ces rythmes endiablés...
J'ai gardé le meilleur pour la fin. L'insurrection qui vient du Comité invisible, attribué un temps à Julien Coupat, est une œuvre fulgurante, un brûlot politique d'une force poétique à laquelle je ne m'attendais pas. Il y a du Rimbaud et du Noir Désir chez ces jeunes qui ont soupé de la société du spectacle. C'est bien écrit, précis, incontournable. Ces Communards des Temps Modernes ont écrit le Manifeste de notre époque. On comprend mieux pourquoi le pouvoir s'est acharné sur celles et ceux qu'il soupçonnait de l'avoir écrit. Ça vous met la tête à l'envers. Leur rage est communicative. S'il est coutume d'écouter souvent les chansons qui nous envoûtent, je n'ai pas fini de le relire.

vendredi 2 octobre 2009

La série interactive d'HBO est "plus que vous ne l'imaginiez"


Pour l'instant HBO Imagine n'est qu'en anglais, mais l'expérience vaut le détour. Le cinéma interactif est une aberration car il va à l'encontre de cet art du temps dont le montage a le secret. Cela ne signifie pas que toute narration exclut l'interactivité, loin de là ! Ce n'est simplement pas du cinéma, mais autre chose. Le principe d'une série télévisée où les différents personnages, leurs motivations et les évènements se découvrent au fur et à mesure des épisodes a été appliqué par les spécialistes de la chaîne américaine HBO à une histoire complexe où l'ordre de la découverte est choisie par le spectateur. Les séquences sont reliées entre elles par des fils permettant d'orienter ses choix. Cerise sur le gâteau de cette toile d'araignée qui se confond avec celle de l'écran, certaines scènes sont présentées sous quatre angles complémentaires sur les quatre faces d'un cube permettant de regarder chacune des scènes, voire deux simultanément. Jouer sur le même écran du champ et du hors-champ recèlent de possibilités ici encore balbutiantes, mais très excitantes. Des liens renvoient à des discussions sur FaceBook ou des messages sur Twitter. La réalisation est à la hauteur de la chaîne qui a produit Six Feet Under, Sex and the City, Les Soprano, Deadwood, The Wire, True Blood, Generation Kill, etc. HBO est celle du cinéma, modèle de Canal + à son lancement. À sa propre création l'idée était de ne pas faire de la télévision : la chaîne de télé sans télé ! Jusque là aux USA, les annonceurs étaient les patrons et décidaient des programmes comme on le voit dans la série Mad Men. Je ne suis pas allé assez loin dans l'histoire pour comprendre de quoi il s'agit : un banquier enlevé dans une galerie d'art, un quinquagénaire infidèle, un enfant fuyant des malfrats, des meurtres, etc.


Je reviendrai dessus lorsque j'aurai pu jouer suffisamment avec l'intrigue, mais à l'hôtel strasbourgeois d'où j'écris ces lignes la liaison est un peu lente et je suis censé travailler ! Tout à l'heure j'ai répondu à un entretien radiophonique en direct depuis la voiture qu'Antoine conduisait en dévalant la spirale d'un parking, c'était très rock'n roll... À peine la dernière note de notre opéra venait-elle de s'éteindre, nous démontions le clapier pour faire trois représentations ce vendredi pour la Nuit Blanche à Metz (19h, 21h, 23h à l'Arsenal dont l'architecte est Ricardo Bofill) et nous devons être revenus à Strasbourg samedi à 14h pour lancer à nouveau les lapins salle de l'Aubette. Notre marathon vient insérer ses propres séquences parmi celles d'HBOimagine tant que j'en perds le fil de la Toile...

mercredi 30 septembre 2009

Marie-Christine Gayffier, technicienne en relief


Marie-Christine Gayffier se présente comme technicienne de surfaces (toile, papier, mur, panneau, écran). Ce mélange d'humilité et d'orgueil, de précision et d'approximation, d'humour et de sérieux dresse le portrait en creux d'une artiste intègre dont on ne peut cantonner les qualités à l'application de surfaces. Le volume qu'elle embrasse englobe la littérature, la musique, la cuisine et probablement d'autres vertus cachées qui se révèleront peut-être sur le blog/site qu'elle a récemment mis en ligne. Ses œuvres picturales renvoient souvent à ses écrits, proses de poétesse aimant ciseler le verbe et sculpter la phrase jusqu'à ce que les mots se retournent contre celles et ceux qui les lisent, leur envoyant des images en pleine figure comme autant de gifles bienveillantes. Car notre Bigoudenne n'a rien de Bécassine. Marie-Christine Gayffier a l'esprit acéré des mamans qui ont refusé la télévision, diffusé toutes les musiques, couru toutes les expos et plongé dans la littérature comme on s'accroche à une bouée de sauvetage dans une époque où sombrent les utopies et où règne la lâcheté des parvenus. Sa peinture est vive, ses critiques cinglantes et son amitié partagée. Si elle défend parfois son œuvre avec la timidité propre à nombreuses femmes artistes, elle fait souvent référence aux autres elles qu'elle fréquente de près ou de loin, Françoise Pétrovitch, Marthe Wéry, Anne Catoire... En regroupant toiles et textes sur sa page Internet, elle ouvre son atelier aux lecteurs et lectrices fatigués des galeries de surface pour une œuvre tout en relief qui renvoie au sens des choses, aux émotions humaines et à l'envie affichée de tout faire péter.


Marie-Christine fut ma voisine boulevard de Ménilmontant pendant une douzaine d'années. Je montais souvent au troisième discuter de tout et n'importe quoi sans qu'elle ne laisse jamais la place à la platitude. Elle fut l'éminence grise et la petite main de la revue ABC comme, organisant festivités et libations, rendant possibles les rêves des camarades. Nous fûmes les baby-sitters les uns des autres. J'avais coutume de dire que j'avais six mômes, avec les filles de tous les voisins, ou pas du tout, Elsa dormant là-haut lorsque nous nous absentions et Bilkis, Galilée et Antonin descendant les autres jours. Les filles venaient, il est vrai, regarder la télé chez nous et j'ai filmé une séquence craquante où toutes les trois regardent les Demoiselles de Rochefort avec des yeux énamourés. Bilkis a longtemps joué les papillons de nuit, Galilée est sortie de l'ENSCI et Antonin, toujours au Conservatoire, a rejoint l'ONJ. Marie-Christine est aussi une Mère L'Oye prête à défendre sa couvée bec et ongles. Nul hasard à ce que deviennent ses petits. Ils connaissent tout de la fête, de l'espace ou de la musique. Ils eurent la finesse de s'approprier les qualités de leur mère sans ne jamais toucher aux poils de ses pinceaux ni à ses plumes. Elle en est la maîtresse incontestée, maniant l'outil avec la sagesse du maître d'armes.

mardi 29 septembre 2009

Les Beatles au goût du jour


Je n'ai pas pu résister à l'envie de comparer moi-même la remasterisation des 13 albums des Beatles récemment sortis et la version CD que je possédais déjà. Ayant choisi Revolver comme test parce que je le connaissais peut-être moins bien que Sergent Pepper's ou le double blanc, j'ai envoyé les deux versions simultanément sur deux platines. La différence saute aux oreilles, mais n'en reste pas moins technique. La musique est la même, l'émotion n'y gagne rien. Les voix gagnent en présence comme il est coutume de les renforcer de nos jours. Mais à l'heure où les adolescents ont l'écoute souvent faussée par les mp3, racheter sa discothèque sous prétexte de cette amélioration, certes évidente dans le cadre du test, pousserait à se demander s'il ne faudrait pas aussi s'offrir une dispendieuse chaîne haute-fidélité, ce qui ne peut être à la portée que de vieilles bourses nostalgiques. Si vous êtes un fan absolu des Beatles et que vous possédez déjà tout l'attirail y compris le fauteuil de dentiste, foncez. Si vous n'avez pas encore les disques des compositeurs les plus célèbres du XXème siècle, cette édition est tout indiquée. N'attendez rien du packaging ou des ridicules mini-docs vidéos gravés en prime. Tout cela est une vaste opération marketing du même ordre que l'apparition régulière de nouveaux supports pour vous faire consommer toujours plus, et même racheter ce que vous possédez déjà. Les amateurs des vinyles originaux riront bien de tout ce tintouin et tous sauteront sur l'occasion pour réécouter les merveilleuses mélodies de la bande des quatre (ou cinq).

dimanche 27 septembre 2009

La perversion d'une œuvre comme valeur ajoutée


Si la qualité d'une œuvre peut être évaluée par la quantité d'interprétations qu'elle suscite, peut-on apprécier une installation interactive au coefficient de perversion qu'elle offre à l'utilisateur ?
La résistance d'une œuvre à être gauchie sème un doute profond sur l'intérêt qu'elle présente et la réduit à un slogan publicitaire, un message sans ambiguïté, un phénomène purement anecdotique.
Il en est de même de n'importe quel outil. S'il est correctement conçu, il intègre des utilisations imprévues, mieux, imprévisibles. Au delà de ce pour quoi il a été conçu, son universalité est le garant de sa nécessité et de sa longévité.
Ainsi, en posant mes jouets à l'envers pour leur assigner une fonction inédite, mon imagination est portée à contribution. Lorsque je transpose mes programmes de synthé vers des hauteurs extrêmes, dans le grave ou l'aigu, se produisent des effets que le constructeur n'avait pas imaginés. Ne vouant aucun culte à l'outil, mais à ce qu'il permet de faire, je laisserai de côté cette métaphore en me concentrant sur l'œuvre et sa mise en jeu. Un ami d'Antoine me confirmait que la tricherie fait bien partie du jeu et qu'enfreindre les règles permet d'en connaître les limites, voire de les repousser au delà de ce qui est imaginable. Elle rend alors certainement tout son sel aux véritables professionnels, à celles et ceux que je nomme étymologiquement "les amateurs" !
C'est, entre autres, parce qu'elle fonctionne avec mes mains que l'installation de Thierry Fournier, Step to Step, est une réussite. La vidéo d'un coach de gymnastique rythmique projetée en boucle sur un écran devant un petit podium incite le visiteur à le suivre en l'imitant. Le coach exprime à haute-voix ses figures, il les mime avec les mains en les exécutant avec les pieds. Dès qu'une ombre pénètre à l'intérieur du cadre du podium, le défilement du film ralentit, voire s'arrête net. Un élève zélé sera épatant là où un flemmard ou un petit malin attaquera la caméra de captation en cherchant à faire autre chose, à entrer en compétition avec l'œuvre imaginée par l'artiste tout en jouant le jeu : faire pour le mieux, pour son mieux à soi, pour son propre plaisir.
Ce n'est évidemment pas le seul critère d'évaluation, mais ça l'est forcément pour quiconque cherche à s'approprier l'œuvre offerte par l'artiste à son public. Rappelons qu'à l'instant où son créateur l'achève elle ne lui appartient plus. La balle est dans le camp de celui qui désormais en jouit, quitte à renvoyer l'ascenseur à son généreux donateur en travaillant d'arrache-pied sur les déclinaisons qu'elle devrait engendrer.

N.B. : d'une part j'ai choisi Step to Step pour exemple parce que cette installation avait suscité ce débat entre quelques amis. D'autre part, l'illustration n'a rien à voir avec le sujet, du moins directement, d'autant qu'il s'agit de la photo d'une installation en construction volée lors d'une promenade nocturne sur le chemin de retour vers l'hôtel ! C'est justement son interprétation ouverte et son utilisation perverse qui en justifient le choix...

jeudi 24 septembre 2009

Nabaz'mob à l'Aubette 1928


Nous installons les 100 lapins de Nabaz'mob dans l'une des salles historiques de l'Aubette à Strasbourg. À la demande des Frères Horn, l'ensemble a été chapeauté dès 1926 par Theo Van Doesburg, fondateur de la revue De Stijl, avec l'aide de l'artiste dadaïste alsacien Hans Jean Arp et de Sophie Taeuber-Arp. L'architecte hollandais imagine une œuvre d'art totale (Gesamtkunstwerk) intégrant le décor, le mobilier et le graphisme de la typographie, tendance que l'on retrouvera à l'époque chez Guimard ou Mallet-Stevens. Seul le premier étage qui comprend le Ciné-Bal, la Salle des Fêtes et le Foyer-Bar, a été restauré et récemment ouvert au public. Au sous-sol le Bar Américain et le Caveau-Dancing décorés par Arp sont perdus, idem au rez-de-chaussée pour le Café-Brasserie, le Restaurant, le Five-O'Clock et l'Aubette-Bar... Le magnifique escalier par lequel on arrive à la Salle des Fêtes où nos rongeurs jouent en installation permanente aujourd'hui jeudi et samedi de 14h à 17h, a été dessiné par Van Doesburg et peint par Arp et Sophie Taeuber. Le spectacle reprendra la semaine prochaine mêmes jours et mêmes horaires, soit jeudi 1er et samedi 3 octobre. Nabaz'mob est également présenté les samedis 26 septembre et 3 octobre à partir de 17h aux personnes ayant réservé leur place pour Concatenative Mu ou Lecture(s) de bouche(s). Nous éclairons exceptionnellement la marmaille en lumière du jour et par les plaques d'émail contenant chacune seize ampoules qui réchauffent le tableau. Antoine Schmitt s'angoisse que l'on ne distingue pas assez bien la chorégraphie d'oreilles et, de mon côté, je crains que l'éclairage diffus écrase l'ensemble. L'opéra des 100 lapins n'en demeure pas moins magique dans cette pièce très blanche aux surfaces colorées dans une gamme proche des cinq LED qui s'allument et s'éteignent à l'intérieur de leurs corps de plastique blanc mat. La qualité acoustique du lieu nous permet également de diffuser l'œuvre de 23 minutes sans autre amplification que les 100 haut-parleurs situés chacun dans le ventre des lapins.
Encore une fois, nous ouvrons un Festival, cette fois Ososphère. L'effervescence règne. L'ambiance est à la fête. Certains des concerts des Nuits Électroniques affichent déjà complet. Les expositions et installations débordent de la Laiterie. Des conteneurs maritimes ont été déposés dans la ville, libre à chaque artiste d'en prendre possession pour exposer une œuvre. Antoine montre Psychic dans l'un d'entre eux, déposé à l'entrée du Musée d'Art Moderne (MAMCS), et sa dernière création, Le Grand Générique, est projetée sur le haut mur d'une maison devant laquelle passe le TGV. Des croisières sonores sont proposées sur l'ill. Lorsqu'on ne flotte pas, on s'immerge. Le bain numérique est total.
Nous avons même failli boire la tasse en récupérant nos trois flight-cases : une fois de plus, les lames du charriot-élévateur d'un brutal transporteur ont assassiné quelques uns de nos interprètes en défonçant notre caisse toute neuve pendant le transport depuis Linz en Autriche. Heureusement des remplaçants ont pris leur place as the show must go on ! Le temps est superbe, c'est l'été, il fait 30°, Strasbourg est une ville jeune et dynamique dans un décor ancestral d'une immuable beauté. De plus la gastronomie s'étale partout, participant à l'euphorie générale...

mardi 22 septembre 2009

23. Ilona


Ils montent dans un container posé sur la voie, avec des roues dessous et une échelle gainée de plastique jaune fluo pour y accéder. La petite blonde lui fait signe de ne pas faire de bruit. Par le hublot le paysage désolé ne ressemble plus à la campagne traversée. Il suffit parfois de changer d'angle pour qu'une nouvelle vérité voit le jour et relègue l'actualité à un écran de fumée. Max s'était interrogé sur l'interminable mur qu'il avait longé pendant quelques kilomètres avant d'arriver à la gare. Trop haut pour l'escalader, orienté plein nord, il ne faisait aucune ombre sur le chemin bordé de l'autre côté par une Bérézina d'ordures. La route était toute tracée. À se demander si la nasse n'avait pas été posée là pour faire tomber les proies dans ses filets. Un nuage noir plus artificiel que météorologique plane au-dessus d'une forêt clairsemée de cheminées surplombant les ruines d'une cité dont on ne peut deviner si elle a été détruite ou jamais terminée. Cela ne sent décidément pas bon. Littéralement. En tout cas, lui n'aime pas. Il respire sa paume pour atténuer le parfum agressif en tentant de percer le mystère qui s'étale devant lui. Pas un soupçon de nature si ce n'est quelques touffes d'herbe grise sur un no man's land poussiéreux entre le quai et l'horizon bouché par les bâtiments. L'idée que ce pourrait être des usines enterrées dont on ne voit que les étages élevés fait surface. La Déesse aurait-elle mis son plan à exécution depuis bien plus longue date qu'il ne l'avait imaginé ?
La petite blonde parle parfaitement français avec un délicieux accent méditerranéen. Son père est hollandais et sa mère vient d'Athènes où elle a fait toutes ses études au lycée français. Cela, il l'apprendra plus tard, sur l'oreiller. L'écusson jaune cousu sur la veste de son uniforme est celui de la Force Internationale de Protection et d'Intervention de la Planète, la FIPIP, un corps constitué d'éléments motivés qui dans d'autres circonstances rueraient dans les brancards. En apercevant le barbu hirsute, Ilona a eu l'intuition de sa vie. C'était le premier civil qu'elle croisait depuis le déploiement de son unité. Il n'y a plus âme qui vive dans la région. Ses compagnons d'armes sont shootés à un cocktail de vitamines qui les rend hermétiques au réel. En fait de les doper et de les vacciner contre on ne sait quoi, les pilules les abrutissent et les rendent impropres à tout emploi. Toute leur activité consiste à attendre des ordres qui ne viennent pas. Ilona se demande si, sous couvert d'une mission de contrôle restée floue, ils ne sont pas en réalité les cobayes d'une sombre expérience. Elle ignore si elle est la seule à faire semblant d'ingurgiter la potion magique distribuée par la hiérarchie. Max croyait trouver de l'aide, mais c'est la sienne qui est requise.
Tandis qu'elle raconte son histoire abracadabrante, Ilona cherche à savoir comment Max est passé au travers du filet tendu pour isoler la région. Ressent-il des effets bizarres ? A-t-il pris des pilules ? Il répond qu'il aurait surtout besoin de grignoter quelque chose. Les barres de céréales de la fille ayant calmé sa fringale, il tente de mettre un peu d'ordre dans ses idées pour ne pas l'effrayer. Il est surtout soulagé d'avoir quelqu'un à qui parler. Ilona lui inspire confiance. Ses yeux ne le trompent pas. Depuis toujours, Max a su lire dans le regard de ses interlocuteurs. Au premier échange avec un individu, il sait à quoi s'en tenir, il connaît ses failles et ses qualités. Les rares fois où il s'est fait avoir, c'est de ne pas avoir écouté son intuition. Il en a été encombré pendant des années, incapable de partager des rapports normaux tant sa sensibilité d'écoute submerge ses autres sens. Il sait toujours comment cela va se terminer. Ou pas. Ainsi il ne connaît que les coups de foudre. Le rejet souvent, l'attirance parfois. Ces flashs se sont confirmés toute sa vie. Pendant un temps, il a tout bloqué, faisant la sourde oreille pour vivre comme tout le monde, et puis, avec la maturité, il a réactivé cette faculté. Il se sent en confiance. Ilona est plus âgée qu'il ne l'a cru au premier abord. S'il est visionnaire il n'est pas devin. C'est elle qui la première lui touche la joue, au-dessus des poils, elle caresse ses pommettes. À son tour il frôle ses paupières, dessine ses sourcils du bout des doigts.

mardi 15 septembre 2009

Une pluie de diamants sur un écrin invisible


Début août je composais la musique d'un rideau d'eau pour Peugeot au Salon de l'Auto de Francfort (IAA) à la demande de Dalbin-Event chargé de la mise en scène d'une création artistique pour le stand de la nouvelle RCZ, une deux places très mâle et élancée. Le fabricant automobile désirait une œuvre qui se déploie sur un espace de 3000m2. Phormazero développa un graphisme approprié au système hydraulique et je plongeai dans une partition dont le cahier des charges indiquait "cristallin et futuriste".
Le rideau d'eau développé par Crystal-Group n'utilise aucune projection, ni lumineuse, ni vidéo. Ce ne sont que des gouttes d'eau tombant des cintres jusqu'au bassin qui récupère l'eau et la renvoie dans le système en circuit fermé. On pourrait faire l'analogie avec le déroulement d'un rouleau graphique d'ombres chinoises où les dessins, fixes, sont constitués de gouttes et où leur absence fait office de blanc. Sur l'écran d'eau, comparable à l'écran d'épingles d'Alexeïeff, chaque goutte délivrée par une buse correspond à un pixel. il y en a 960 sur une largeur de 10 mètres, et les images de Phormazero de tomber, de tomber, de tomber, de 5 mètres de haut.
Autour du stand, des écrans géants projettent des clips sur les nouvelles automobiles dont l'émission de carbone est imprimée sur chaque portière. La définition est époustouflante. "Écrans LED Blackface Daktronics 6mm", me souffle Jo Alet qui les a fournis. Partout le nec plus ultra de la technologie... S'il n'y avait les voitures exposées et les mannequins pour les présenter on pourrait se croire au salon de la vidéo !
Une séquence son et eau de 9 minutes 55 secondes joue en boucle. Pour caler mes séquences de musique électronique et électro-acoustique, j'ai calculé une grille au tempo de 17,14 à la noire ou l'un de ses multiples, car chacune des 170 images dure 3,5 secondes. Attaché au geste instrumental, je joue tout au clavier (VFX , VS, PPG, XT...), ajoutant un peu de persil acoustique pour rendre l'œuvre plus organique. J'ai acquis pour l'occasion différents petits instruments dont un triangle à eau. Les chimes rappellent le son de l'opéra de lapins à l'origine de la rencontre avec Éric Dalbin. D'ailleurs j'en fais une longue citation en retravaillant le montage de l'une des séquences. La musique est pensée pour éviter la lassitude sur la durée du salon, douze jours ! Moins la structure générale est repérable, moins elle est oppressante. Jouant des différences de timbres et de tempi, mais aussi d'intensité et de densité, elle est plutôt planante avec des effets de nappes et de rythmes légers. La stéréophonie est exagérée pour donner son volume à l'espace. À chaque instant je réponds au son que fait l'eau en tombant, camouflant ceux de la machine et de l'eau, ou les soulignant. Tous les instruments sont joués en temps réel pour donner de la souplesse à l'ensemble, évitant de contrarier l'effet sensuel du rideau d'eau...
Comme chaque fois qu'un artiste travaille en confiance, le résultat est à la hauteur de nos espérances. Les gouttes d'eau éclairées par la lumière blanche scintillent comme des pépites, une pluie de diamants sur un écrin invisible.
Puisque nous filmons, je suggère d'enregistrer la cascade sans la musique pour la synchroniser ensuite avec la partition. Éric Dalbin et le photographe Yves Malenfer s'affairent à immortaliser l'œuvre car nous espérons bien la remonter dans un environnement plus propice à la méditation !
Le budget d'une telle manifestation s'étendant sur une surface inimaginable est colossal. En dehors de mon enthousiasme pour le travail bien fait, je me demande si, avec la crise de l'énergie, les jours de ce genre de salon ne sont pas comptés. Les voitures électriques et les hybrides se multiplient, mais le temps de l'automobile individuelle est-il encore envisageable dans un futur rapproché ?

samedi 12 septembre 2009

20. Pas d'histoire


Chaque fois qu'elle écrivait quelque chose on lui disait qu'il n'y avait pas d'histoire. Rien de pire pour l'énerver. Pourquoi se cantonner à une histoire lorsqu'il s'en croise des quantités astronomiques ? Un bombardement de neutrinos, se dit-elle, ils sont tous traversés, mais de là à s'en apercevoir, c'est une autre paire de manches qu'elle compte bien gagner. Stella s'imagine ces lecteurs à la noix comme des passoires sans poignées, collés au fond de l'évier. Elle pourrait faire coup double, retrouver son petit papa et se servir des notes trouvées dans le studio de Philippe pour son nouveau roman. En voilà une qui ne perd pas le nord ! La fouille n'avait pas été trop difficile. Stella se souvenait comment Philippe lui avait appris à retrouver les objets perdus. Ils sont toujours à l'endroit où ils devraient être, mais nous sommes incapables de les voir pour des raisons qui tiennent du lapsus et de l'acte manqué. Il disait aussi qu'il faut prendre de la hauteur, regarder la terre depuis la lune, changer d'angle. Stella, grimpée sur le bureau, s'est tordue dans tous les sens, mais rien. Revenue à la charge avec un escabeau elle inspecte toutes les cachettes possibles contre le plafond. L'idée lui revient du panier à salade. Philippe et son père lui avaient construit une maison dans les arbres. Comment n'y avait-elle pas penser plus tôt ? Elle détache la ficelle pendue à la fenêtre de la cuisine puis délicatement descend le sac contenant des dossiers protégés par un sac en plastique. Le ciel est noir. Il gronde menaçant. Stella range tout comme elle l'a trouvé pour ne laisser aucune trace de son passage. Au moment de rejoindre les autres elle entend plus bas craquer les marches de l'escalier. Le temps de s'accroupir derrière le buffet du palier, ils sont à côté d'elle. La porte se referme sur eux. Elle se fait chat pour ne pas se faire remarquer en dégringolant comme une matière molle. Dehors elle se fond aux retardataires et prend la tangente à la première intersection. Un grand vide s'ouvre sous ses pieds. Le ciel se déchire. Le paquet pressé sous son chandail, elle prend ses jambes à son cou et galope jusqu'à l'épuisement. Le sang bat contre ses tempes. La pluie ravine ses longs cheveux blonds. Elle court si vite que la ville semble figée autour d'elle. Le sauveur a la forme d'un bus. Ses passagers sont flous, inexistants, absents. Où aller maintenant ? Reprendre son souffle. Le terminus est une première étape. Il n'y a plus de conducteur.

samedi 5 septembre 2009

Les lapins en culotte de peau


Lorsque nous sommes arrivés à Linz, le clapier qui voyage désormais en trois flight-cases nous attendait. Dans ma valise j'avais pris soin de glisser des vêtements couleur carotte. La soirée de gala était évidemment consacrée à la remise des Prix Ars Electronica. Antoine Schmitt et moi avions volé jusqu'à Linz en Autriche pour recevoir l'Award of Distinction Digital Musics pour Nabaz'mob. Françoise Romand, réalisatrice du petit film qui a fait le buzz, nous accompagne sur les bords du Danube. Puisque désormais Nabaz'mob est appelé à voyager loin, Antoine a placé en avant la version anglophone du site de l'opéra, nabazmob.com. De mon côté je le mets régulièrement à jour en ajoutant des photos prises lors de chaque nouvelle installation ou représentation. Les 100 lapins Nabaztag n'offrent jamais la même interprétation de la partition et la scénographie change chaque fois en fonction des lieux.
Demain dimanche à 19h30, l'opéra ouvrira le Big Concert Night au Lentos, le Musée d'Art Moderne de Linz, dans sa version acoustique, c'est-à-dire sans aucune autre amplification que les 100 petits haut-parleurs situés dans leurs ventres respectifs. Idem à Strasbourg dans la salle de l'Aubette, imaginée dans les années 1920 par Theo van Doesburg, en collaboration avec Jean Arp et son épouse, Sophie Taeuber-Arp, les 24 et 26 septembre, et 1er et 3 octobre dans le cadre du Festival Ososphère. Pour la Nuit Blanche de Metz le 2 octobre, nous serons dans la salle de l'Esplanade de l'Arsenal conçue par l'architecte Ricardo Bofill tandis que le second clapier est toujours au Musée des Arts Décoratifs à Paris jusqu'au 8 novembre dans une version en boucle qui lui aura fait exécuter 2000 représentations !
Si Ars Electronica est le festival où les programmateurs du monde entier viennent faire leur marché de nouveaux médias le gala ressemblait à toutes les soirées du genre, auto-congratulations gigognes à mourir, contre quelques pincées de nouvelles images. Nous nous rattraperons les jours prochains avec une programmation dont la profusion justifie grandement le déplacement des aficionados. L'exotisme le plus ébouriffant était représenté par le buffet typiquement autrichien dressé dans le hall de la Brucknerhaus : des brioches de pomme de terre farcies tantôt de chair à saucisse, tantôt d'un œuf ou d'une prune, accompagnées de pâtes, de riz ou de choucroute ! Depuis la terrasse on peut voir les illuminations de l'Ars Electronica Center sur la rive opposée du Danube qui n'a jamais été bleu. Je m'endors en écoutant le vent siffler sous la porte de notre chambre dont nous avons laissé la fenêtre ouverte pour profiter de l'air pur. Demain nous passons à l'action. Les lapins n'ont plus qu'à se tenir à carotte.

mercredi 26 août 2009

13. Black-out


Un grand trou noir. Le courant ne passait plus. Max avait collé un film opaque sur les vitres, le répondeur filtrait les appels qu'il n'écoutait plus, les factures étaient de toute manière payées automatiquement et personne n'aurait l'idée de vérifier sa consommation d'eau ou d'électricité. Sa dépression ne lui avait pas retiré son instinct de survie. Philippe avait simplement glissé chaque jour des mots sous la porte. En lui demandant de le contacter, il faisait état des avancées de son enquête. La moisson s'avérait juteuse. En cherchant son ami, il avait mis le doigt sur un truc énorme, mais il voulait en savoir plus avant de publier. Quand bien même, le laisserait-on faire ? Lui aussi se posait des questions sur ce "on" indéterminé, propre à chacun et étranger à tous.
Le logiciel censé servir à représenter de façon réaliste des mondes virtuels permettait en réalité, couplé avec les captations satellite, de reconstituer des cibles dans leurs moindres détails et ce en temps réel. Des contrats avaient été passés avec des pays en plein conflit, dont certains régimes prétendument opposés à la politique du gouvernement français. Le logiciel était inexploitable sans les images satellitaires fournies par l'armée française. De plus, des commissions avaient été versées ou étaient en passe de l'être à de hauts dignitaires de régimes incriminés et non des moindres. Étaient impliqués le célèbre fils d'un potentat africain et le ministre de la défense d'un pays "ami". La partie émergée de l'iceberg s'était mise à fondre. Tout cela aurait pu être chose banale si Philippe n'avait acquis la conviction que le Président était au courant du marché et avait lui-même reçu un cadeau substantiel sur un compte asiatique. Cela lui rappelait l'affaire des hydrocarbures. C'était un peu trop pour un petit journaliste comme lui. Il savait que les vrais responsables s'en tirent toujours et que l'on fait payer les lampistes, fussent-ils ministres ou hauts-commis de l'État. Max était-il au courant ? Il manquait à Philippe une preuve qu'il espérait obtenir de son copain. Le black-out qui entourait l'affaire expliquait, pensait-il, sa disparition. Mais deux solutions s'offraient à lui. Soit Max était parti se mettre au vert, soit on l'y avait aidé. Cette perspective inquiétait le journaliste. Les méthodes sont expéditives. Le cosmos vous avale sans qu'on ait le temps de dire ouf. Il commençait à sentir le chaud quant à sa propre personne. Il se sentait surveillé, persuadé d'avoir été suivi la veille. Heureusement, avec sa bicyclette il connaissait la combine pour se débarrasser de ce genre de gêneur, sauf qu'il craignait d'avoir affaire à plus malin et surtout mieux équipé. Si les scénaristes écrivaient ce qui se passe vraiment dans la réalité, ils perdraient toute crédibilité. Un problème que n'ont pas les poètes. Philippe et Max avaient les mêmes références.
Des deux côtés de la vitre, c'était la nuit. Max n'osait plus respirer et Philippe, derrière la porte, se demandait dans quel guêpier il s'était fichu.

lundi 24 août 2009

11. Sous-sol aménagé


Il y a comme un témoin de surchauffe qui s'allume dans son ciboulot. Sur quoi a-t-il mis le doigt lors de son passage chez... Il n'ose plus prononcer le nom du célèbre fabricant d'armes, fournisseur de l'État français, qui d'autre ? Il ne préfère pas y penser. Quiconque est un peu au fait de ce qui se trame développerait la même parano. Sa mise à l'écart valait peut-être mieux pour sa santé. D'autres y avaient laissé la vie. Les nouvelles technologies occupent beaucoup plus de place que la Déesse veut bien l'avouer publiquement. C'est comme cela qu'il appelait déjà son nouvel acquéreur-employeur dans l'intimité, ou parfois Kâlî, pour ne pas le nommer... Pourquoi tout ce secret que d'aucun qualifierait de polichinelle ? Mais cette fois c'était du sérieux. L'épouvantail ne pouvait être une coïncidence. La référence à l'Empereur, nom de code de l'affaire dit des cargos russes, était explicite.
Pas le choix. Max retourne explorer la maison. On fait avec ce qu'on a. Même si ses boyaux tournent bondage autour de ses viscères. La peur au ventre, il remonte la pente en suivant ses traces à l'empreinte qu'ont laissée ses souliers dans la boue collante du chemin. Ses semelles sont faciles à identifier, nettement plus évasées qu'à l'accoutumée. Voilà des années qu'il ne porte plus que des chaussures anatomiques, une ou deux pointures de plus que tous les clampins qui se martyrisent les arpions comme dans la légende des petites Chinoises. Les orteils finissent par se chevaucher. Se focaliser sur ses doigts de pieds en éventail et sur sa voûte plantaire délicatement épousée lui arrache un sourire. Il n'a pas le temps d'en profiter que déjà apparaît la cabane derrière le rideau d'arbres. C'est ça.
Rien ne ressemble à la nuit. Tout est conforme, rien n'est pareil. La porte est restée grande ouverte comme il l'a laissée. La trappe s'ouvre sur le néant comme une invitation obscène. L'absence de lumière rend le trou plus menaçant que la veille. Quelqu'un aura éteint. On n'y voit goutte, mais celles que l'on entend établissent la hauteur du puits. La barbe en écharpe, Max descend prudemment le long de l'échelle. Des veilleuses éclairent les couloirs au strict minimum. Il y a beaucoup plus de portes que de murs. Toutes sont solidement cadenassées. Sauf une qui ne résiste pas à son coup d'épaule.
Contrastant avec la propreté du corridor, la geôle est chaude et humide. Ses murs de salpêtre sont couverts d'outils mal entretenus. Sur le sol de terre battue sont jetés pêle-mêle des chaînes et des fers. Dans un placard est empilé un stock de couches-culottes dont la date de préemption ne signifie plus rien. Faisant bouger un panneau, Max découvre un astucieux jeu de miroirs apportant la clarté jusque dans ces profondeurs. Le soupirail éclaire la tête d'un animal en décomposition au milieu d'une fameuse collection de poisons. Max ne sait pas s'il doit tenter de forcer les autres portes ou prendre la poudre d'escampette. Sur l'une des étagères il a reconnu l'exemplaire du Monde ouvert à la page qui annonce l'accident de Philippe.

N.B. : le premier chapitre a été mis en ligne le 9 août 2009, inaugurant la rubrique Fiction.

dimanche 9 août 2009

1. La Zone


Il a tourné la tête dans son sens de lecture, décrivant un panoramique dont les strates formaient des couches zoologiques de matières inertes conçues pour et par l'homme. Sur le ciel se découpait une de ces barres criminelles où s'empilent des êtres vivants, loin de tout, sans autre horizon qu'un coup à boire ou un gros pétard quand viendrait le soir. De son point de vue, il ne pouvait que deviner dessous, derrière les arbres, des pavillons battant corsaires, écrasés entre la route et les dortoirs. Sa mauvaise foi occultait les jardins ouvriers, vomissant leurs vrais fruits gorgés de soleil et leurs fleurs orgueilleuses rivalisant d'espoir, engraissés par le fumier du cimetière attenant.
Plus bas, la Tour Eiffel en tuyaux de plomberie avait attiré son œil. Elle frôlait un amas d'étoiles du même métal. On aurait seulement à brancher le tout sur l'arrivée d'eau pour les transformer en fontaines. Mais ceux qui les avaient posés là les avaient oubliés depuis un bail, près des grands containers qu'il aurait été plus astucieux de squatter pour s'en faire des appartements ouverts sur la nature, sur la Zone. Du solide. Ces mobile-homes enracinés avaient probablement traversé des océans avant de venir s'échouer à l'abri des regards, devant les citernes bâchées où des cuves remplies de liquides aussi magiques que menaçants laissaient imaginer de nouveaux chants du styrène.
En amorce, il devina un entrelacs de planches dont l'organisation lui resterait à jamais mystérieuse. Alors, rien n'est rose, marmonna-t-il dans sa barbe, si longue qu'elle l'empêchait de marcher s'il ne l'enroulait tout autour de ses poignets. Lui redonner des jambes le menottait. Pour ne pas perdre définitivement la tête, il se glissa le long des bâtiments désertés du week-end et entreprit de gravir le monticule menant à l'autoroute. Il pensait faire du stop et rejoindre le sud. Hélas ce sport n'est plus en vogue comme au siècle passé. Sa tête de faune hirsute ne provoquera aucun renversement de tendance et il marchera des jours et des nuits à travers la Zone avant de s'apercevoir qu'il avait atteint la frontière nord. Le soleil, trop haut, embué, l'avait trompé. Il n'avait pas pu voir la mousse au pied des troncs parce que les arbres avaient été coupés pour laisser s'écouler le flux. Même le soleil, se dit-il, avant de s'allonger sur le dos pour interroger les étoiles qui coulaient dans ses yeux comme des larmes de plomb fondu.

mardi 4 août 2009

La nuit du phoque


Chaque fois que j’ai cité ici mon premier film, La nuit du phoque, et que j’ai voulu créer un lien hypertexte, je me suis aperçu que je n’avais rien écrit... Stop. En une phrase je commets déjà trois erreurs. Ce n’est pas mon premier film, mais le neuvième exercice réalisé pendant les trois ans de ma scolarité à l’IDHEC, l’Institut des Hautes Études Cinématographiques, ancêtre de la FEMIS. Ensuite ce n’est pas mon film, mais celui de Bernard Mollerat et moi (photo n°1), une œuvre réalisée à quatre mains. Enfin j’ai déjà évoqué son histoire, directement en anglais, dans le livret du DVD publié par MIO Records il y a six ans. La nuit du phoque accompagnait la réédition de mon premier 33 tours 30 cm, Défense de, sous le nom de Birgé Gorgé Shiroc, avec 6 heures 30 de bonus inédits du même orchestre.
Au risque de me répéter pour certains passages (que mes lecteurs les plus fidèles me pardonnent !), je vais tenter de traduire ces notes de pochette en français, après avoir salué Francis Gorgé qui a numérisé le film lorsque je me suis rendu compte que la copie optique en ma possession commençait à virer au rouge, et Meidad Zaharia, producteur israélien, qui a soutenu ce projet fou en l’agrémentant de sous-titres anglais, français, hébreux et japonais ! Depuis, Meidad a fermé boutique et j’ai racheté les quelques exemplaires qui restaient. Le double-album n'a rencontré que très peu d'écho en France, mais il s'est arraché aux USA et au Japon.
Les journalistes de All Music, JazzMan, Paris Transatlantic, Brainwashed, Progressive Ears, Aquarius, etc. eurent la gentillesse de parler de ce film expérimental comme d'un Eraserhead à poils et bourré d'humour, le comparant à Buñuel pour le surréalisme, Godard pour la dénonciation, aux films expérimentaux américains pour le grain et le montage, citant le Rocky Horror Picture Show et Trout Mask Replica, selon les uns ou les autres, un film d'avant-garde politique, drôle, psychédélique.
J'y vois surtout les premiers pas d'un très jeune homme, j'avais seulement 21 ans, qui s'est beaucoup amusé avec son copain en travaillant comme des acharnés. Nous fûmes en effet les premiers à tourner de toute notre promo, ce qui nous donna de terribles avantages, d'autant que nous additionnions nos deux budgets ! Cinq semaines d'écriture, cinq semaines de préparation, cinq semaines de tournage, cinq semaines de montage.


La nuit du phoque est donc un film de 41 minutes « tourné en 16mm couleurs par Jean-Jacques Birgé et Bernard Mollerat », en 1974, un an avant Défense de, disque-culte depuis qu’il figure sur la Nurse With Wound list. Même époque, même ambiance, même rêve, même passion, même ferveur, l’enregistrement et le film réfléchissent une période dont le mot-clef était l’invention. Les deux projets sont des collaborations.


Mollerat et moi incarnions des extrêmes fondamentalement dissemblables à l’IDHEC. J’étais une sorte de hippie libertaire aux cheveux longs et à l’accoutrement psychédélique, non-violent bien qu’un pur représentant de l’esprit de mai 68 auquel j’avais pris part alors que je n'avais que 15 ans. Avec ma mobylette grise je participais au service d’ordre pendant les manifestations et je livrais les affiches des Beaux-Arts. Je vendais Action, le journal des comités d’action, à la Porte de Saint-Cloud. J’étais entouré de musique et de lumières, ayant commencé à gratter et brûler des diapositives dès mes 13 ans pour créer des spectacles audiovisuels. Je faisais de la musique depuis mon voyage initiatique aux États-Unis à l’été 68, juste après les Événements. Six mois après avoir entendu là-bas We’re Only In It For The Money des Mothers of Invention, j’étais sur scène avec Francis à la guitare. Je n’avais aucune notion de musique jusque là et n’ai jamais pris un seul cours de quoi que ce soit qui y ressemble. J’ai dû trouver seul le moyen de réaliser mon nouveau rêve. Je faisais pousser de l’herbe sur mon balcon avec des graines rapportées de San Francisco (je me souviens très bien du Grateful Dead au Fillmore West) et commençais à lever le pied au lycée. Juste après le Bac, je réussis brillamment le concours d’entrée à l’IDHEC, ce qui n’était a priori ni mon intention ni mon ambition. Depuis, j’essaie de perpétuer la merveilleuse aventure qui dura trois ans, car ce furent des études comme nous avions tous rêvé et comme nous pourrions encore en rêver…
Bernard Mollerat et moi devînmes amis à la fin de la première année. Il était aussi cinglé que moi, sauf qu’il avait de meilleures raisons, issu d’une famille noble très catholique. Il était passé par le chemin de croix les genoux en sang, élevé par une maman qui ne pouvait pas aller aux toilettes sans emmener avec elle l'un de ses deux fils. Son véritable nom était Bernard de Mollerat vicomte du Jeu, mais lorsqu’il entra à l’IDHEC son père lui écrivit pour lui demander s’il avait trouvé un bon pseudonyme. Dans sa famille on était curé ou militaire. Il décida de laisser tomber les particules, se débarrassant du même coup des quolibets du style « ce n’est pas du jeu ». Le premier jour, quelques idiots ne manquèrent néanmoins pas de l’appeler « Soft Rat ». Comme il y avait deux Bernard dans notre promo, Descloseaux se fit surnommer « Léon » et Bernard « Gaston ». Avec fierté et énormément d’humour Bernard assumait son homosexualité, ce qui n’était pas courant à cette époque. Son coming out était emprunt d’un bon paquet de provocation, ce dont il ne se privait jamais, sans aucun autre signe ostentatoire que son humour "sophistiqué et glacé". Les cheveux courts comme un petit mouton, il portait un costume trois pièces gris à rayures fines, une chemise blanche et un parapluie pliant ! Je me souviens qu’il aimait la comédie musicale, les films de Jacques Demy et des trucs assez kitsch genre Pink Narcissus et Les 5000 doigts du Dr T que nous avions découverts ensemble à la Cinémathèque. De mon côté j’étais plus influencé par Easy Rider, Jean-Pierre Mocky et Luis Buñuel. Nous étions jeunes et tous deux adorions voir de nouveaux films sous la houlette de notre professeur d’analyse de films, le regretté Jean-André Fieschi. Nous aimions aller ensemble au théâtre, au concert, voir des ballets, voyager… L’amour, l'humour, l’action, l’aventure, "in one word, emotion", étaient notre lot quotidien. Pendant toute cette période, Bernard fut mon meilleur ami.


J’étais « la nuit » parce que je menais une vie de noctambule et Bernard était « le phoque » à cause d’une plaisanterie sur F.W.Murnau dont JAF avait dit qu’il était « pédé comme un foc ». Nos perspectives de vie marginales nous avaient rapprochés et nous avons commencé à bien nous amuser dès le début de la seconde année. À partir de là nous avons réalisé tous nos films ensemble, comme je le fis pour la musique avec Gorgé pendant dix-huit ans, et avec Bernard Vitet pendant 32 ans ! Hélas, la collaboration ne dura pas aussi longtemps avec Mollerat qui se suicida à l’âge de 24 ans. En vieillissant il craignait de perdre son pouvoir de séduction… Je pense souvent à lui, s’il avait attendu un tout petit peu, voir comment les choses évoluent, rien ne se passe jamais comme on l'a prévu. Il fit sauter tout son immeuble au gaz. La nuit du phoque est notre film. Pendant le montage il avait décidé de devenir monteur tandis que j’avais choisi la réalisation. Depuis sa disparition je n’ai jamais trouvé quiconque avec qui partager le plaisir d’imaginer et réaliser de nouveaux films.
(…) À cet endroit du texte original anglais j’évoque mes collaborations réussies dans le domaine de la musique et les films que je réaliserai ensuite.


La nuit du phoque était notre film de promotion. Nous avions décidé de tenter tout ce qui nous passait par la tête et que nous n’avions pas eu l’occasion d’essayer pendant nos trois ans d’études. C’était la dernière occasion d’apprendre quelque chose avant de quitter l’IDHEC. Nous avons dirigé des mômes et des animaux, des amateurs et des professionnels, nous avons éclairé une rue entière de nuit, filmé un groupe de rock à deux caméras, loué un travelling circulaire pour les scènes de nus olé-olé (qui nous valurent un prix à Belfort pour les raisons inverses de notre propos, le pastiche étant trop bien réalisé, photo n°3 !), nous avons joué avec les effets spéciaux, réalisé des animations, utilisé de la pellicule infra-rouge, cherché tous les écarts possibles entre son et image, etc. Je crois que Gaby et Marc, en charge des images, se sont bien amusés, comme tous ceux et toutes celles qui ont participé au tournage. Le film montre des actions plus que des caractères, chacune prenant son sens au contact des autres… Si j'en crois les spectateurs, le film reflète surtout bien son époque.


Le générique apparaît en plein milieu du film.

À l’écran :
Jean-Jacques Birgé – scénario et réalisation, son et musique, montage, discontinuité, production exécutive
Bernard Mollerat – scénario et réalisation, costumes et accessoires, chorégraphie, continuité, montage
Gabriel Glissant – lumière et 2ème caméra
Marc Cemin – caméra
Philippe Danton – titres et animation, il chante aussi (Le terroriste, photo n°5)
Thierry Dehesdin – photos infrarouges, et dans le rôle de Bölde
Roland Péquignot - machinerie
Alain Thuaut – électricité
ainsi que
André Bacq, Luc Barnier, Lucie et Louis Barnier, Mario Barroso, Richard Billeaud, Agnès Birgé, Geneviève et Jean Birgé (mon père dans le rôle de Isaac Newton, photo n°4), Danièle Bolleau, Alex Broutard, Gilles Cohen, Aude de Cornoulier, Dominique Dumesnil, Diane (photo n°3) et Philippe Dumont, Jeanine Eemans, Antoine Guerrero (photo n°2), Ivan Kozelka, Philippe Labat, Alain Lasfargues, Jean-Pierre Lentin, William Leroux, Geneviève Louveau, Laura Ngo Minh Hong, Pierre Rainer, Lucien Rohman, Albert Sarrasin, Patrick Sauvion, Michaela Watteaux, Jérôme Zajderman (photo n°6), M. Zana, les enfants Poitevin et Vienne, et beaucoup d’autres gens merveilleux.
Hors-champ :
Antoine Bonfanti - mixage
Louis Daquin – voix
Alexandre Martin - dressage des reptiles

lundi 27 juillet 2009

Désert contre désert


Où sont passés les baigneurs, les vacanciers, les touristes ? La plage est immense, déserte, sublime. Sur des kilomètres de sable fin, il n'y a pas un chat. À peine quelques surfeurs isolés, ici et là un petit groupe d'adolescents perdus parmi les grains du sablier universel, un cerf-volant à chaque bout de l'horizon, un couple qui remonte la dune en se faisant masser les pieds à toutes petites enjambées...


Tandis qu'elle plonge dans l'écume, Florence croise des bars jouant à saute-mouton sur les vagues qui déferlent trop rapprochées pour que l'on ait le temps de nager. À l'approche du flot bouillonnant, intarissable monstre baveux, on tente le saut en hauteur pour franchir la première barre. On court, un peu, pas le temps, déjà une autre vague nous fonce dessus. On met les deux bras en avant, les mains jointes, espérant percer le mur qui s'avance comme le râteau imperturbable du croupier raflant la mise. Passé deux ou trois obstacles de cet acabit, on pense avoir trouvé un semblant de répit. Les murailles d'eau salée nous portent. Devenus bouchons, nous flottons sur leurs crêtes, nous laissant bercés. Jusqu'à ce qu'une vague trop impétueuse nous oblige à plonger en son sein pour ne pas qu'elle nous roule comme des petits bleus. Nous nageons à contre-courant pour ne pas nous laisser emporter trop loin. Encore qu'un baptême en hélicoptère soit sacrément tentant ! Les blockaus enfouis cachent parfois de dangereux fers à béton hérissés comme des herses maléfiques. Fatigués de lutter, nous nous laissons ramener vers la plage, une vague après l'autre. Près du bord, le danger se fait pressant. Le jacuzzi se transforme en mixeur. Comme à l'aller, on s'allonge en fusée, espérant que les lames ne nous transformeront pas en vilebrequin. On sort de l'eau rincé, nettoyé de la noirceur du monde, amnésiques. Une saine fatigue nous coupe les jambes. Le vent nous sèche en deux coups de cuillère à peau. Le soleil nous aveugle.
En nous retournant, nous sommes surpris d'être si peu nombreux à jouir du paysage merveilleux et des ressources que l'océan étale à nos pieds. Pour rien. Pour toujours. Allez savoir.

vendredi 24 juillet 2009

Rinçage


À marée haute l'eau du bassin monte à quelques mètres de la maison. Le soir nous avons le temps de dîner dehors avant qu'il ne commence à pleuvoir. Nous nous endormons tandis que les gouttes entament leur rythme ancestral sur les épines de pin qui jonchent le sol. C'est seulement lorsque la nuit est profonde que le tonnerre commence à gronder. Et puis c'est l'averse. Les éclairs dessinent de brèves ombres chinoises. Pour profiter du son des vagues nous laissons ouvertes portes et fenêtres. La fraîcheur pénètre en courants d'air comme des fantômes de brume. Un bruit de bois croqué nous réveille. L'orage a balayé le ciel. Sans bouger du lit nous assistons au spectacle. Un écureuil fou galope sur l'écorce des pins, il se jette d'arbre en arbre, grimpe, dégringole, fait volte-face et s'évanouit. Les oiseaux répètent inlassablement les mêmes cris que la veille. Tout est en place pour que la nouvelle journée qui s'annonce soit chaude et belle.

dimanche 19 juillet 2009

La sexualité au fil des générations



La conversation dévie rapidement vers le machisme et l'homophobie dans les milieux musiciens et dans la société actuelle. À table, je fais face à Caroline et Sophie. Les deux filles se trouvent peu représentatives des nouvelles générations où l'on se marie à 18 ans et où la bisexualité n'est pas très courante. Curieuses de savoir comment la mienne vivait la chose, elle me posent une foule de questions auxquelles j'essaie de répondre sans ne jamais porter aucun jugement.
Les relations sexuelles semblaient plus faciles, même si cela ne changeait pas grand chose aux rapports amoureux. Nous faisions parfois l'amour comme on dit bonjour, sans que cela implique quoi que ce soit d'autre qu'un moment agréable. La syphilis incarnait le passé, le Sida allait marquer notre avenir. Entre les deux, la pilule, le stérilet ou le diaphragme avaient donné aux femmes une liberté dont les hommes partageaient la jouissance. Ce présent n'excluait pas d'attraper des saloperies, mais elles n'étaient pas mortelles. J'en ai tant collectionnées que j'aurais pu écrire tout un poème avec des rimes en "oque". Nous nous racontions nos fredaines, incartades hors du couple, ce qui nous rendait évidemment très malheureux. La liberté sexuelle ne nous empêcha certainement pas de souffrir, mais elle donnait un parfum de légèreté à nos échanges. On n'en faisait simplement pas une histoire.
Ne pas confondre avec l'insatisfaction chronique qui peut pousser un individu à multiplier les rencontres. Même si nous étions très expérimentaux, nous cherchions l'âme sœur. Bernard Vitet m'avait raconté qu'une des Clodettes qui venait de passer la nuit avec Jimi Hendrix était réapparue le matin en clamant "I've been experienced !" Comme tous les jeunes gens depuis que l'on ne se marie plus par intérêt, nous étions tout de même à la recherche de l'amour. Nous pensions déjà posséder la jouissance, ignorant ce que la maturité nous apporterait plus tard. Au début du film de Denys Arcand, Le déclin de l'empire américain, un des personnages, professeur d'histoire, associe l'exigence amoureuse aux sociétés décadentes où les individus privilégient leurs propres intérêts à ceux du groupe et de son équilibre. Dans Žižek!, film passionnant d'Astra Taylor sur Slavoj Žižek, le philosophe slovène avance l'amour comme réponse à l'erreur du monde. Si la création est un accident dans l'histoire du cosmos, il choisit d'assumer le déséquilibre en invoquant l'amour, sans tomber dans l'écueil de l'amour universel qui le dégoûte, mais en l'associant à la notion du mal : "Love is Evil". L'amour, le manque à soi, il y aurait tant à développer...
Idem pour la bisexualité. C'était une découverte. Nombre de copains avaient été convertis par Bernard Mollerat qui revendiquait haut et fort son homosexualité sans tous ses atours caricaturaux. La plupart d'entre eux finirent par faire des choix, revenant à une hétérosexualité plus facile à vivre socialement ou affirmant leur refus d'une prétendue normalité. Peu continuèrent à être "bi". Les couples de filles étaient souvent plus stables que les garçons entre eux, le modèle dominant restant évidemment représenté par les hétéros. J'esquisse ici vaguement une réponse, mais il faudrait se pencher plus sérieusement sur le sujet pour ne pas dire trop de bêtises... Nous avions beaucoup d'imagination, et celles et ceux qui surent en préserver quelques traces lui substituèrent la fantaisie. Car, dans ce domaine comme dans tout ce qui nous anime et nous garde vivants, rien n'est jamais gagné, le cœur devant se reconquérir chaque jour comme si c'était le premier.

jeudi 16 juillet 2009

Il est d'autres brasiers


Les détonations ayant attiré notre oreille, nous avons mis le film en pause. Le feu d'artifice nous changeait du ballet des hélicoptères qui semblaient faire des allées et venues au-dessus de Montreuil. Là-bas ça chauffait. Queue de manif. La police tire dans le dos, flashballs à hauteur du visage. Ne pas se retourner. Joachim Gatti, fils de Stéphane Gatti et petit-fils d'Armand Gatti, y laissera son œil de cameraman. Déploiement de forces pour faire évacuer le squat de La Clinique. Un journaliste du Monde se fait embarquer. Sarkozy a lâché ses chiens. Le pouvoir montre son vrai visage en défigurant un jeune réalisateur. Rappel des faits. Pétition.
Tombée de la nuit. Le feu d'artifice de Bagnolet est très chouette. Ce n'est pas la Tour Eiffel, mais au moins il n'y a pas de musique grandiloquente pourrie pour abîmer le spectacle. Le son des fourmis lumineuses est épatant et les échos rebondissant partout à la fois constituent une pièce pour percussion remarquable. Nous apprécions moins le ballet des moustiques qui nous dévorent tandis que nous sommes assis sur les tuiles du toit. Encerclés par les flammes qui crachent aux lointains, nous grelotons sous la brise. Quand le ciel changera-t-il enfin de couleur pour passer du tricolore au rouge et noir de la révolte ? Une question d'heures ? J'entends des enfants qui rugissent quand on les gronde...

dimanche 12 juillet 2009

Vélib' en déboires


On a beau invoqué le vandalisme, j'ai du mal à accepter que les stations Vélib' soient si mal entretenues. Le système de la bicyclette citoyenne est pourtant génial et représente sans conteste un des plus grands bouleversements de la vie à Paris pour ses habitants comme pour les touristes qui s'en sont entichés et l'ont pris pour modèle. De plus en plus souvent je suis tenté de laisser mon Brompton au garage et d'emprunter le vélo à 29 euros l'abonnement annuel (1 euro la journée et 5 euros la semaine pour les abonnements ponctuels, trajets de moins de 30 minutes), tarif qui n'a rien d'arrogant pour une jeunesse démunie en comparaison avec le prix de la carte orange ou du moindre transport individuel motorisé. Évidemment il y a un mais. Encore faudrait-il que le système soit fiable et ne nous fasse pas rater nos rendez-vous...
Comme j'habite sur les hauteurs, les stations manquent souvent de vélos tandis que celles du centre de Paris sont surchargées et que l'on n'y trouve pas de place pour parquer son engin. Il est conseillé de passer sa carte sur la borne de la tête de station pour être crédité de 15 minutes supplémentaires et de noter les stations avec des places libres à proximité pour s'y rendre au plus vite. On peut préférer attendre qu'une place se libère, c'est chacun son choix ! Les stations en périphérie marquées d'un pictogramme « V'+ » donne droit à 15 minutes supplémentaires lorsqu'on rend le vélo après avoir courageusement pédalé dans les montées. Mais ce n'est pas tout. Nombreux Vélib' sont en panne : crevaisons, roues voilées, chaînes sautées, freins absents, etc., sans compter les bornes détraquées, les stations éteintes, etc., etc. Je me pose une question simple : qui a intérêt à ce que cela ne marche pas ? Decaux fait des économies de personnel d'entretien, d'accord. La Mairie de Paris voit l'affaire comme un gouffre, certes. Les marchands de cycles tirent la tronche, bof. Les ados s'ennuient le dimanche, mouais. Les taxis pestent comme des rats morts, on se calme. Les uniformes verbalisent à tour de bras, tout bénef. Alors ? Alors je ne sais pas, mais je m'interroge. À qui profite le crime ? Quoi qu'il en soit, si Decaux, concessionnaire en échange de matraquage publicitaire, et la municipalité souhaitent que la bonne idée ne leur revienne pas dans la figure comme un boomrang, il va falloir mobiliser les volontés et se donner les moyens financiers pour que le service soit opérationnel... Pour commencer, il serait utile d'arriver à joindre Vélib' au téléphone qui ne répond jamais.
La liste de diffusion Mieux se Déplacer à Bicyclette donne de précieux conseils. Ainsi j'apprends que les élus municipaux parisiens ont voté mardi en faveur de l'autorisation de tourner à droite pour les cyclistes aux feux rouges, avec expérimentation sur un nombre limité de carrefours (déjà en œuvre à Bordeaux et Strasbourg), ceci participant du même mouvement que les double-sens cyclables dans les zones 30. Le code de la route est à repenser de fond en comble en fonction des vélos qui se sont multipliés. Les piétons et les cyclistes doivent pouvoir se réapproprier la ville face au cancer que représentent les engins motorisés.

mardi 7 juillet 2009

Rouletabille


Enfant, mes parents me parlaient souvent de Roland Toutain, un ami acteur et cascadeur qui rêvait plaies et bosses. Il faisait de la voltige, se promenant sur l'aile de son avion à hélices et se balançait dessous au trapèze. Ses 97 fractures et une jambe amputée ne l'empêchaient pas, après un déjeuner bien arrosé, de grimper au premier étage d'un immeuble par la gouttière pour aller faire une bise à une petite secrétaire, la pantalon sur le bras. Son rêve était de passer sous l'Arc de Triomphe avec son avion, descendre les Champs-Elysées, faire le tour de la Place de la Concorde, remonter la rue Royale jusqu'à la Madeleine, y pénétrer brutalement, les colonnes lui coupant les ailes, et descendre enfin de la carlingue devant l'autel, nu avec une grande cape. Un jour que mon père est coincé par un chauffard dans un embouteillage et que le ton s'envenime, Roland Toutain qui est assis à côté de lui sort la tête par le toit ouvrant et crie à l'agressif médusé : "Hé va donc, espèce de raclure de pelle à merde !" Après cela, il ne reste plus grand chose. L'insulte fait toujours son petit effet et laisse sans voix ses victimes. Mon père a toujours fait découper des toits ouvrants à toutes ses voitures.


Plus tard, je découvris son visage grâce à La règle du jeu de Jean Renoir où le comédien joue le rôle d'André Jurieux, l'aviateur par qui le drame arrive pour ne pas avoir compris ce que sont les classes sociales. On le retrouve au manche dans Rouletabille aviateur, un film rare de Etienne Székely qui fait suite aux deux chefs d'œuvre sonores de Marcel L'Herbier, Le mystère de la chambre jaune et Le parfum de la dame en noir. Ce troisième épisode des aventures du journaliste-détective Joseph Rouletabille n'a d'intérêt que pour les acrobaties de Toutain et les décors naturels filmés à Budapest en 1932. Les deux autres méritent sans hésiter l'acquisition du DVD de la Trilogie Rouletabille publiée par les Documents Cinématographiques à qui l'on doit déjà les trois volumes de Jean Painlevé et ceux de Georges Rouquier dont l'inénarrable Lourdes et ses miracles. L'adaptation des romans de Gaston Leroux par L'Herbier datant de 1930 et 31 rend ridicule celle de Podalydès. Les décors hallucinants au style "art nouveau" et le jeu des acteurs tirant sur l'expressionnisme confèrent aux deux films de L'Herbier un parfum de mystère que seule la fougue enjouée de Toutain réussit à contrebalancer. S'il initia Jean Marais à la cascade, on comprend l'influence qu'il eut sur le jeune Jean-Paul Belmondo, toupet, naturel, humour et cabrioles. Le film vaut aussi pour un travail sonore épatant, rare à l'avènement du parlant. Le génial cinéaste, auteur de L'inhumaine et surtout de L'argent, n'était pas encore rentré dans le rang.
Je me souviens avoir croisé ce vieux monsieur au regard sévère derrière ses grosses lunettes dans les bureaux de l'Idhec, avenue des Champs-Elysées, au début de mes études de cinéma. Il n'était alors pour moi que le fondateur de l'école qui allait faire de moi ce que je suis devenu. Je ne parle pas par antiphrases, mais c'est une longue histoire que seul le feuilleton quotidien peut conter, révélant ses énigmes et sautant par les fenêtres tant que j'en suis encore capable.

lundi 6 juillet 2009

Vrais mensonges et faux nez


Henri adore envoyer des messages amusants glanés sur la Toile à sa liste d'amis. Ces petits films, diaporamas ou textes incisifs font le tour du monde en ponctuant nos journées d'un clin d'œil souriant, aussi efficace et certainement plus sain que la pause clope dans l'escalier ou sur le trottoir. Mélangés dans la boîte aux lettres, les coups de gueule sont aussi salutaires et les sonnettes d'alarme nous rappellent à la réalité.
Ainsi Alain Garrigou, professeur de science politique à l’université de Paris X Nanterre, a pu pénétrer sans peine dans les archives universitaires. Son enquête portant sur les diplômes de notre Président nous éclairerait sur sa hargne et son mépris envers le milieu de l'enseignement. La supercherie ayant déjà été dénoncée quant aux diplômes de son ex garde des Sots, on peut se demander si ce genre de mensonge est pratique courante chez les intrigants.
" Avant l’élection présidentielle de 2007, les sites officiels (ministère de l’Intérieur, Conseil Général des Hauts de Seine), partisan (UMP) ou professionnel (Cabinet d’avocats Arnaud Claude – Nicolas Sarkozy) indiquaient que Nicolas Sarkozy avait une maîtrise de droit privé, un certificat d’aptitude à la profession d’avocat, un DEA de sciences politiques et fait des études à l’Institut d’Etudes politiques de Paris. Quelques uns étaient plus précis comme le Ministère de l’Intérieur et de l’Aménagement du Territoire indiquant un « DEA de sciences politiques avec mention (mémoire sur le référendum du 27 avril 1969 » ainsi que celui du Conseil Général des Hauts de Seine qui assurait que « Nicolas Sarkozy décroche un DEA de sciences politiques avec mention, lors de la soutenance d’un mémoire sur le référendum du 27 avril 1969 ».
La mention des Etudes à l’IEP de Paris est problématique puisque Nicolas Sarkozy n’y a pas poursuivi ses études jusqu’au bout comme il est aisé de le vérifier dans l’annuaire des anciens élèves. Or, selon les usages, le titre d’ancien élève ne vaut que pour les diplômés. Il fut donc abandonné. Toutefois, le site de l’Elysée porte toujours cette indication lapidaire : Institut d’Etudes Politiques de Paris (1979-1981). Quant à l’expression « avec mention » accolée à un diplôme, elle indique cette propension à « gonfler » son CV caractéristique des candidatures aux emplois d’aujourd’hui. Si les universitaires savent que tous les diplômés ont au moins la mention « passable », tous les Français ne le savent peut-être pas. L’ensemble des CV est flou à d’autres égards puisqu’on ignore où les diplômes ont été obtenus. Seul le site professionnel du cabinet d’avocats des Hauts de Seine indiquait que Nicolas Sarkozy « est diplômé de droit privé et d’un DEA de sciences politiques de l’Université de Paris X Nanterre ».
C’est en effet là que Nicolas Sarkozy a fait ses études. Faute d’annuaire d’anciens élèves, il était plus difficile de vérifier ce curriculum vitae. Le certificat d’aptitude à la profession d’avocat a bien été obtenu en 1980 avec la note de 10/20 (cf. doc. 1 en annexe). Il y a par contre un problème pour le DEA. Sauf la même défaillance de mémoire des professeurs exerçant en 1979 dans le DEA de sciences politiques de Paris X Nanterre, Nicolas Sarkozy n’a pas obtenu son diplôme. Une petite enquête se heurte à la page noire du réseau intranet de l’université. L’auteur de ces lignes a alors adressé une demande écrite à la présidence de l’université qui a confirmé que le service de scolarité disposait bien d’un document certifiant l’obtention du DEA. Il restait à vérifier avec la pièce qui fait foi en la matière, à savoir le procès verbal de délibération, document autographe au format A3, difficile à contrefaire. Le candidat apparaît bien dans le procès verbal de la première session : il est « ajourné » car absent de l’épreuve écrite terminale et n’ayant pas rendu son mémoire (cf. doc. 2). Il restait à consulter le procès verbal de la deuxième session. Or, le procès verbal a disparu des archives de l’université. Il est même le seul procès verbal manquant de toute l’existence du DEA."


Repassons du coq à l'âne et de l'âne à d'autres oiseaux. Comme on ne remarque pas toujours l'airbag qui écrabouille les lunettes du bellâtre sur son nez, les sous-titres qui détournent La chute, séquence que Mark me recommande à son tour, méritent qu'on rejoue la séquence une seconde fois. Désolé pour les lecteurs qui comprennent l'allemand du sud, ceux qui n'auront pas le temps de déchiffrer les sous-titres anglais et enfin ceux qui ignorent encore tout de Michael Jackson ! J'avais bien besoin de ces bêtises pour oublier ma peine et mes courbatures. Je sens que ça va déjà mieux.

vendredi 3 juillet 2009

Jean-André Fieschi, le passeur a rejoint le Styx


Je suis abasourdi. Il y a une heure, dans le taxi qui nous ramenait vers l'est, je discutais de la vie avec ma fille Elsa dont nous venions de fêter l'anniversaire de 24 ans. Beaucoup de tendresse, la responsabilité du passage d'un homme mûr à une jeune adulte, la part des choses... Le recul nécessaire pour comprendre qui l'on est en se retournant sur nos passés nous permet d'envisager l'avenir comme une suite d'aventures extraordinaires. Oui, beaucoup de tendresse pour celles et ceux qui nous ont formés, même si les maladresses constituent souvent collection. Ne sachant pas par quel bout le prendre, je ne réaliserai l'annonce qu'après avoir dormi un peu. Le message de Jean-Patrick Lebel et Christiane Lack anticipe l'orage qui s'annonce et me foudroie : "Cher Jean-Jacques, pardon pour la brutalité de cette très triste nouvelle. Jean-André Fieschi, qui était au Brésil avec Émile Breton, Michel Marie et d'autres, est mort brusquement hier au moment de son intervention dans un colloque sur Jean Rouch. Nous sommes dans l'affliction et t'embrassons fort."
J'aurais pu titrer tout aussi bien "La mort d'un maître" et il fut le mien. Jean-André était mon troisième père, après mon géniteur dont le regard posé sur moi ne me quitte pas et Frank Zappa qui initia mon récit. Il est terrible de penser que Bernard Vitet dont la santé m'inquiète depuis plusieurs mois est le dernier survivant de cette bande des quatre. J'ai rencontré Jean-André lorsque j'avais 18 ans, jeune étudiant en première année de l'Idhec. Responsable de l'analyse de films, il nous initia au cinématographe dans ce qu'il a de plus beau, de plus intelligent, de plus magique surtout. J'évoquai longuement les merveilleuses années passées en sa compagnie dans mon billet intitulé "Remember My Forgotten Man". Je le prenais pour un génie, un génie suicidaire encombré par tant de mémoire et d'intuition, par ses trésors cachés acquis souvent dans des circonstances mystérieuses, ses silences qui nous auraient fait perdre patience si notre dette n'était inextinguible. Le cinéaste et critique était un passeur. Tous ceux et celles qu'il forma en gardent un souvenir indescriptible. En exergue de ses Nouveaux Mystères de New York il avait inscrit cette phrase de Paracelse : "Je vous apporte la peste, moi je ne crains rien, je l'ai déjà." Sa reconnaissance publique n'a jamais été à la hauteur de son enseignement, car la plupart de ce qu'il nous transmettait passait par l'oral et par les documents qu'il sortait comme des lapins ou des colombes de son chapeau-claque. Il avait connu les plus grands et savait leur rendre hommage. J'eus la chance de partager plus d'une tranche du gâteau pendant mes années de formation. L'entendre au sens où Jean Renoir les préférait à toute tranche de vie.
Comme je ne sais pas où trouver une photo de lui dans mes archives, je fais une capture écran de son rôle en Professeur Heckell dans Alphaville, derrière, à droite d'Eddy Constantine, Jean-Louis Comolli et Laszlo Szabo. Et j'appelle Elsa parce que, s'il m'arrive de donner des leçons, des conférences ou des conseils, c'est pour que ne s'éteigne jamais sa lumière. Les pierres précieuses dont il me fit cadeau et qui me brûlent les doigts m'aident à vivre depuis, sans discontinuité. JAF avait 67 ans. Je pense à ses trois enfants en entendant la voix de la mienne et je trouve enfin mes larmes.
Tu as rejoint la cohorte des fantômes qui ont peuplé ta vie. Mourir au Brésil, c'est bien un tour à ta façon. Si tu pouvais partager cet ultime rebondissement tu en rigolerais bien.

dimanche 28 juin 2009

Si je t'aime, prends garde à toi !


L'Orchestre National de Jazz sous l'égide de Daniel Yvinec inaugurait vendredi soir sa troisième création à l'Opéra Comique en accompagnant en direct le film muet Carmen de Cecil B. DeMille. La composition, confiée aux dix jeunes musiciens de l'ONJ, charge à chacun d'en écrire un chapitre, est étonnamment homogène, riche en couleurs, pleine de contrastes et d'une fougue propice au drame de Mérimée. Pour une fois, le film projeté au-dessus de l'orchestre n'était pas à la hauteur des inventions musicales dont firent preuve les dix compositeurs-interprètes épaulés par les improvisations électroniques de leur invité Benoît Delbecq. Son intérêt historique, il fut tourné en 1915, ne comble pas les faiblesses des scènes qui ne sont pas d'action. De la même époque, Griffith, Christensen, Pastrone, Rye ou Galeen m'épatent beaucoup plus et j'avoue plus d'une fois avoir déserté le film pour savourer la musique en fermant les yeux. C'est à se demander si une version de concert ou sa publication en disque ne profiteraient pas mieux à cette remarquable partition d'une heure. D'autant que les deux arrêts (numériques) sur image ne mettent pas vraiment en valeur les interventions chantées du guitariste Bernardo Sandoval, second invité de la soirée. On comprend ce qui les a motivées chez Yvinec, besoin de pause dans le continuum orchestral et référence hispanique, mais les images figées, fussent-elles au moment d'un baiser, ne sont pas du meilleur effet scénique et le flamenquiste tombe un peu comme un cheveu sur le gaspacho. La musique mériterait donc une écoute plus focalisée, pour pouvoir apprécier l'apport compositionnel de chacun des membres de l'orchestre. Celui d'Antonin-Tri Hoang structure et articule, par exemple, la scène de bagarre, profitant grandement au film, la fin d'Ève Risser avec guitare Barbie lui redonne une modernité, tout comme les effets joués tout le long en direct par Benoît Delbecq. Les clins d'œil effleurés à Ennio Morricone, la qualité de la section rythmique composée du bassiste Sylvain Daniel et du batteur Yoann Serra nous font voyager parmi les mythes qu'engendre le cinématographe mieux que sur la trame dramatique qui inspira Bizet dont l'œuvre fut créée dans cette même salle Favart le 3 mars 1875.
Espérons maintenant que le champagne servi par le directeur du théâtre, Jérôme Deschamps, à l'issue du ciné-concert ne monte pas à la tête des jeunes musiciens zélés qui l'ont déjà bien grosse. Il est toujours étonnant de constater comment les mauvaises habitudes de certaines professions se perpétuent de génération en génération, et l'excellence des plus récentes ne fait rien pour arranger les choses. J'en veux pour témoignage la manière dont l'orchestre soudé reçut ses deux invités lors des répétitions. Dans toute aventure, il n'est pas que l'art qui permette de durer, mais la façon de le vivre, dans le groupe et face aux autres. Nous avons tout à apprendre de la jeunesse, mais tout autant de nos aînés, et les jeunes musiciens devraient bénéficier au Conservatoire de leçons de maintien qui leur fait souvent cruellement défaut. Il ne suffit pas d'aimer les notes, il faut aussi savoir apprécier ceux qui les émettent, avis de professionnel et d'amateur qui n'engage que moi évidemment, hélas trop souvent !

mercredi 24 juin 2009

Les carottes sont cuites


C'est parti pour cinq mois. L'exposition Musique en Jouets au Musée des Arts Décoratifs, 107 rue de Rivoli à Paris, est inaugurée aujourd'hui pour ouvrir demain. Notre opéra Nabaz'mob y est exposé aux côtés des instruments de Pascal Comelade, des synthétiseurs d'Eric Schneider et des machines mécaniques de Pierre Bastien. Seuls Pierre et nous faisons du bruit. Certains me reprennent en disant que c'est de la musique, mais pour moi, depuis Varèse, toute organisation de bruits est musique. Autour de ces quatre grandes vitrines sont disposés les objets du Musée, hochets princiers, toupies, moulins à musique, culbutos sonores, livres-disques, etc. On peut d'ailleurs écouter une grande partie de ces jouets musicaux sur une borne interactive et sur le site de la galerie des jouets. Excellente idée qui tranche avec la plupart des musées de la musique où les instruments restent tragiquement muets faute de pouvoir y toucher ! J'ai prêté une demi-douzaine de 45 tours 17cm, chansons pour enfants qui ont bercé mes jeunes années, et le 33 tours 25cm de Pierre et le loup... Sur un cartel on peut lire aussi : Pâte à prout, banane harmonica, ballon couineur : collection Jean-Jacques Birgé. J'en suis très fier, pensez, ma propre pâte à prout, achetée à Londres chez Hamleys, est sous vitrine au Palais du Louvre !
Partageant l'exposition en deux, une troisième salle abrite des ordinateurs sur lesquels sont montrés des films et des jeux de tous les cinq. Antoine y propose ses Nanoensembles, machines hypnotiques techno-minimalistes. Tout près, on peut jouer avec le CD-Rom Alphabet ou la Pâte à Son dont la conception musicale est de mon fait, ou avec l'Electric Toy Museum pour lequel Univers-Sons a repris la collection de Schneider. Tout ce monde de rêve qui nous fait régresser joyeusement jouxte une salle inattendue où sont accrochées des toiles que Dubuffet a léguées au musée privé.


La vitre renvoyant des éclats de lumière malgré l'obscurité de notre théâtre noir m'empêche de photographier aisément les lapins. Je rentre dans la cage pour les prendre de profil. Chaque disposition est différente en fonction des lieux. Chaque représentation aussi. On en jugera d'autant plus facilement que l'opéra de 23 minutes se joue ici en boucle. Antoine a tout automatisé, horaires du musée en fonction des jours d'ouverture. À raison de 47 heures par semaine, c'est près de 2000 fois que les Nabaztag referont leur numéro de lapins savants jusqu'au 8 novembre !
Je me débrouille mal avec mon nouvel appareil, je reprends mon vieux Nikon pour capter la pause des rongeurs, mais leurs profils ne produisent pas les mêmes couleurs que d'habitude. On dirait de la porcelaine. J'ai oublié que c'était le nouveau clapier dont la matière plastique est brillante. Je n'ai que quatre fois deux secondes pour réussir l'effet que je cherche à produire. Si je bouge, je dois attendre le nouveau cycle. La musique m'envahit. Quelques nouvelles images viennent s'ajouter à la galerie du site Nabaz'mob. C'est pratique. Tout y est. Film, photos, émissions de télé et radio, presse écrite ou en ligne, fiche technique...
Antoine et moi avons décidé de passer à autre chose. L'opéra va voyager et nous planchons déjà sur une suite à Machiavel et Nabaz'mob, radicalement différente même si elle en est la continuité logique. Comme ceux qui nous connaissent auraient pu s'en douter, nous avons choisi de ne pas réaliser d'autres œuvres avec les lapins, bien que nous ayons exploité dans ce cadre qu'une toute petite partie des possibilités de Nabaztag. Savoir nos lapins trépigner aux Arts Décos pendant que nous imaginons quelque chose d'encore plus délirant m'excite au plus haut point...

samedi 20 juin 2009

Nabaz'mob à Musique en Jouets


Comme on pouvait s'y attendre, faire jouer nos 100 lapins dans un vivarium rectangulaire ne pouvait qu'exagérer les effets de réverbération et de délai qui profitent merveilleusement à la partition de Nabaz'mob. À l'intérieur de la gigantesque boîte hermétique, le son est grandiose. La musique rebondit sur les parois de verre parallèles comme la lumière se réfléchit en multipliant le nombre de sources. Cela conforte notre opinion que, pour les petites salles, rien ne vaudra jamais le son des 100 petits haut-parleurs sans aucune autre amplification. Au Musée des Arts Décoratifs nous n'avons pas ce choix car les vitres sont inamovibles, aussi avons-nous accroché quatre microphones sensibles au plafond et caché quatre enceintes sous la jupe de la vitrine. Le volume sonore est ainsi parfaitement dosable et l'effet quadriphonique redonne sa dimension spatiale à l'œuvre sans que nous en soyons contrariés. Cela nous permet de trouver un équilibre agréable avec Play Meccano Play, l'installation très percussive de l'ami Pierre Bastien dans l'autre salle, on y reviendra. J'ai panoramiqué les quatre voies de façon à ce que les sons s'étalent de cour à jardin en relation directe avec les lapins qui les produisent, prenant soin de régler un peu différemment le timbre des deux couples stéréo afin de privilégier telles ou telles fréquences. Le résultat nous enchante.
Passé la blancheur des rongeurs, l'obscurité fait ressortir les couleurs lumineuses des museaux et des bedons. Les deux banquettes qui ferment le petit théâtre noir invitent les visiteurs à s'assoir devant le castelet pour assister au spectacle de 23 minutes... Camouflés en carotte et bâton, Antoine et moi avons risqué nos vies en entrant dans la cage pour réaliser une série de photographies étonnantes avec le concours de Leslie Veyrat (aide précieuse à plus d'un titre) et d'Olivier Souchard (qui a réalisé les petits films pour le site des Arts Décos), mais nous sommes ressortis aussitôt alors que les Nabaztag y rôtiront jusqu'au 8 novembre !
Dorothée Charles, tout sourire, virevolte au milieu de la Galerie des jouets dont elle est la conservatrice zélée, secondée par Anaïs David et Anne Monier, toutes aussi efficaces que diligentes. Quel plaisir de travailler dans ces conditions ! Un petit salut au passage à toutes les équipes qui nous ont reçus cette année avec le même entrain.
L'inauguration aura lieu le 24 et l'ouverture le lendemain, jeudi prochain...

dimanche 14 juin 2009

Bri(gan)dage d'Orange / Services de Free


SMS reçu d'Orange-info vendredi : "vous avez atteint 80% de l'usage raisonnable (500Mo) prévu par votre offre. Au-delà, le débit sera réduit jusqu'à prochaine date de facturation." Trop tenté de glisser ma carte Sim dans mon iPhone pour pouvoir surfer dans le TGV grâce à la clé USB 3G+ sans abonnement, je n'ai pas surveillé mes accès au Web pendant mes trajets ferroviaires. Je croyais bêtement la publicité qui proclamait "Internet en illimité". La préposée au Service Clients m'explique que le fair use exige ce bridage sans être capable d'en spécifier la réduction de vitesse précisément. Pas de surfacturation, c'est déjà ça, mais un débit réduit censé limiter mon usage égoïste de la bande passante ! Ce n'est donc pas la durée d'utilisation qui fait tâche, mais la quantité de données reçues. Un second SMS devrait m'avertir lorsque j'en serai arriver à 500Mo, la date anniversaire de mon abonnement me permettant ensuite de retrouver la vitesse "haut débit" sur ma puce.
Alors illimité ou pas ? De qui se moque-t-on ? Comment contrôler sa consommation de données à l'instar des minutes de communication ou du nombre de SMS envoyés ? Et ne serait-il pas plus simple d'équiper les ordinateurs portables d'un modem comme celui de l'iPhone plutôt que de se prêter à des ruses de Sioux ou du moins permettre au téléphone de remplir cette fonction sans supplément ? Se connecter à Internet avec un ordinateur relève pourtant du même processus et des mêmes contraintes qu'avec un IPhone.


Pour en terminer avec ce billet plutôt technique, signalons que Free, grâce à son nouveau service FreeWiFi, permet de se connecter en wi-fi dès que l'on se trouve à proximité d'une FreeBox parmi les 3 millions en service, à condition d'être en zone dégroupée et de valider le service sur sa console d'administration en ligne. Attention, Free vous fournit un nouvel identifiant lors de ce petit "réglage". Ces derniers temps lorsque vous avez cherché une borne wi-fi ouverte, sans mot de passe, vous avez certainement remarqué que sont apparues dans la liste ces FreeWiFi miraculeuses... Jusqu'ici on notait surtout des Neuf !
Et puis, vous pourrez aussi téléphoner avec votre téléphone portable au même tarif que votre fixe (c'est-à-dire gratuitement sur les fixes de 97 pays, etc.) avec l'application Fring pour iPhone, à condition d'être en wi-fi, d'où le lien avec le précédent paragraphe ! Vous avez ainsi le choix entre SIP (le système en question), Cellular (connexion portable habituelle) ou SkypeOut si vous avez un compte vous permettant de passer des coups de fil à n'importe quel numéro (10 euros équivalent environ à 10 heures de communication dans le monde entier !). J'en vois qui ne suivent pas et qui vont devoir tout relire plusieurs fois... C'est normal, plus c'est simple ensuite, plus c'est compliqué au début ! Sip, encore un truc à cocher sur la console d'administration de votre compte, cette fois sous l'onglet Téléphone. Le plus sûr est d'essayer de comprendre à quoi servent tous les réglages de son compte...
Ayant remplacer hier ma FreeBox v.5 de plus de trois ans par une toute récente HD, je constate enfin que la connexion entre la Box et son périphérique Télévision ne se fait plus en wi-fi mais en Courant Porteur en Ligne. Les trois antennes ont disparu sur le boîtier ADSL comme sur le boîtier TV. Le CPL fait passer le signal par le courant électrique, permettant des distances bien plus grandes entre les deux. Enfin, l'installation du nouveau matériel s'est passée comme une lettre à la boîte, sans que j'ai besoin d'appeler au secours la Hotline. Hélas mon vidéo-projecteur est bien trop âgé pour délivrer du HD. Encore un mot, à son propos, voilà plusieurs centaines d'heures, que mon Sony me demande de changer la lampe et que je passe outre. Bien m'en a pris au su du coût de la rechange...
Voilà, c'était le coin du bricoleur, parfaitement adapté au week-end.

jeudi 11 juin 2009

Au Pays Bigouden


Depuis que j'ai acheté cette carte postale il y a une vingtaine d'années, aucune n'est probablement plus de ce monde. Les jours de marché à Pont-Labbé, on rencontrait souvent des Bigoudennes. En voiture, elles étaient obligées de laisser sortir leur coiffe par le toit ouvrant de la 2CV ou bien elles penchaient la tête à s'en ficher le torticolis. Déjà que certaines marchaient toutes tordues, handicapées par une maladie de la hanche congénitale que l'on ne rencontre que dans la région... Les autres bretonnes disaient qu'une coiffe aussi haute ne pouvait être qu'un signe d'orgueil. En en voyant une passer, "C'en est pas aucune, toujours à faire du ton qu'elle est !" aurait dit une des vieilles dames sur le banc, à côté de la maison de Michèle. L'île Tudy est en fait une enclave Penn Sardin en Pays Bigouden.
Nous nous consolons en dévorant à marée basse des huîtres plates sauvages à même les rochers. Elsa m'a conseillé astucieusement de me munir d'un tournevis et d'un marteau. Pendant ce temps-là, Françoise croque des chapeaux chinois ou patèles qu'elle appelle arapèdes. Après ces délicieux hors-d'œuvre nous passons deux heures à déguster chacun une araignée de mer. Une salade de roquette et un Traou Mad plus tard, nous ne rêvons plus que de sieste ! Six heures plus tard, marée haute, l'eau est à 15°. Nous plongeons devant quelques papys emmitouflés. Gâteaux. On ne peut pas dire que nous faisons dans la dentelle.

mardi 2 juin 2009

La réalité alternative de Coraline


Coraline est le nouveau film d'animation de Henry Selick qui fera frissonner les enfants qui n'ont pas froid aux yeux et les adultes qui ont gardé leur fascination pour les cauchemars surréalistes. Tiré d'un conte noir de l'écrivain anglais Neil Gaiman, publié en 2002 et traduit par Hélène Collon (oui, c'est bien notre amie de Citizen Jazz !), souvent comparé à Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll pour sa réalité-alternative, il a été réalisé en "stop-motion" par celui qui dirigea L'Étrange Noël de Monsieur Jack dont Tim Burton n'était que l'auteur et le producteur.
La cible adulte explique probablement son absence de morale chère à Disney ou Pixar, ou, s'il faut en trouver une, elle serait bizarrement réduite à faire confiance à ses parents plutôt que de se laisser appâter par les offres alléchantes d'étrangers très gentils. Coraline est surtout un feu d'artifice d'effets graphiques ou magiques et une histoire macabre entretenant une forte tension tout le long du film. Le scénario manque parfois de profondeur, les clins d'œil relevant plus d'un système de références propres à son créateur qu'à un approfondissement psychologique des personnages même si le double monde dans lequel nous évoluons, nos songes et notre quotidien s'influençant mutuellement et parfois dangereusement, nous renverse et nous trouble. Autre réserve, malgré la présence brillante de solistes telle la harpiste Hélène Beschand, la partition de Bruno Coulais n'est pas à la hauteur d'un Danny Elfman. C'est étonnant comme les films se figent dans un genre dès lors que le succès pointe son nez. Pourquoi, par exemple, imiter platement les musiques des films précédents plutôt que faire preuve d'invention ?
Il n'empêche que Coraline est une féérie qu'à découvrir en salle on préfèrera voir en 3D (sortie le 10 juin), en attendant que des films comme Mr Jack soient vendus en DVD avec les lunettes polarisantes appropriées.

P.S. : grosse déception à la sortie du DVD vendu avec 4 paires de lunettes 3D sur le principe d'un verre rouge et l'autre vert, aucune maélioration depuis les années 60, les couleurs tournent fadasses, le relief n'apporte rien à la magie cinématographique, heureusement la version "normale" est aussi dans le boîtier...

samedi 23 mai 2009

Le Ballet Triadique


Il y a une douzaine d'années je passai une semaine de rêve sur l'orgue de la Cathédrale de Stuttgart pour un ballet qui ne vit jamais le jour. L'interrogatoire que je dus subir en amont de la part des hautes autorités écclésiastiques restera un moment d'anthologie surréaliste dont je me sortis plutôt bien, sans tricher mais répondant sur le fil du rasoir. Je composai ma partition en répertoriant tous les tuyaux produisant des sons incongrus. De ce voyage ne me restent que quelques cartes postales du Ballet triadique d'Oskar Schlemmer (1923) et chaque fois que je regarde ces images une foule de pensées m'envahit. J'imagine des sons inouïs proches de Maurizio Kagel et une chorégraphie cinétique dont je n'ai jamais eu l'occasion de voir aucune reconstitution. J'en ai néanmoins trouvé un petit extrait sur YouTube :

Marc Boucher, en citant Mathématique de la danse (1926) donne corps à mes rêves : "Songeons aux possibilités que nous permettent d’envisager l’extraordinaire progrès technologique d’aujourd’hui, tel que représenté par les instruments de précision, les appareils scientifiques de métal et de verre, les prothèses, l’habit fantaisiste du scaphandrier ou l’uniforme du militaire. Imaginons ensuite que ces produits, qui sont au service des fonctions rationnelles à une époque aussi fantastique et matérialiste que la nôtre, puissent être appliqués au domaine inutile de l’art. Nous obtiendrons alors plus de fantaisie que ce que l’on retrouve dans les visions de E.T.A. Hoffman ou dans celles du Moyen Âge". Attaché au geste instrumental, j'imagine un jour pouvoir revêtir un costume qui ait la fonction d'interface pour contrôler mes sons et ma musique tout en faisant jaillir la lumière du tableau vivant.

samedi 16 mai 2009

Or not toupie suites / lagune lacune


En novembre 2007, j'écrivais quelques mots sur l'installation que Nicolas Clauss venait de créer dans le sud de la France. Elle s'intitulait Or not toupie. Commande du site d'Arte, une œuvre interactive se construisit dans la foulée sous le titre de Or not toupie suites. La première est exposée jusqu'au 7 juin à la Maison des Métallos pour la saison numérique Immatérielles, la seconde est enfin en ligne. Elle m'a inspiré ce nouveau petit texte :
Il faut toute une vie pour apprendre qui l’on est. Le souvenir des parents encombre les enfants qui n’en finiront jamais de grandir. La route défile. On ne règle les comptes qu’avec soi-même. Au-dessus des voix des personnes âgées évoquant leurs jeunes années, des images d’antan, figées dans leur jus, se mélangent aux gestes d’enfants d’aujourd’hui. Les petits papiers pliés s’envolent comme des feux follets. Les masques tombent dans une danse macabre où l’espoir se grime en clown pour se jouer des perspectives. Personne n’est pourtant véritablement présent à l’écran. Tout se devine. La vie rêvée se dessine. Les sons enregistrés de la partition sonore, voix des contes d’hier et de demain, bruits remémorés et musique des songes, accompagnent les tableaux vivants dans une mise en abîme, un puits sans fond d’où les images d’une beauté renversante jaillissent comme des fantômes de jouvence. Hamlet fut jadis un enfant.
Hier soir, pour l'inauguration d'Immatérielles, beaucoup de monde s'était déplacé à la Maison des Métallos où l'organisation de ce magnifique espace n'était hélas pas à la hauteur de la programmation. Que cela ne vous retienne pas, c'est invisible lorsque l'on est happé par l'obscurité d'où jaillissent les œuvres exposées.


Je profitai de la proximité dans le quartier des Portes Ouvertes des ateliers de Belleville pour rendre visite à Marie-Christine Gayffier. C'est à deux pas des Métallos, de 14h à 21h jusqu'à lundi. La feuille dure de plastique transparent qui recouvre ses derniers tableaux leur donne une profondeur qui rappelle la technique des cellulos des dessins animés. J'ai toujours aimé la perspective courte que produit cet effet de peindre dessus dessous. Les pinceaux de l'artiste ont débordé sur ce support qui tient lieu de cadre plat à ces toiles sans bords. Ici les intentions sont suivies des faits.

vendredi 15 mai 2009

Reconditionnement


Rapides, efficaces, Antoine et moi avons entrepris un marathon hier pour notre opéra Nabaz'mob qui sera présenté au Musée des Arts Décoratifs du 24 juin au 8 novembre dans le cadre de l'exposition Musique en Jouets. Nous sommes d'abord allés chercher les 120 lapins v.2 dans une zone d'activités extra-terrestre, no man's land de hangars parallélépipédiques en métal où l'on est fouillé électroniquement et physiquement par la sécurité dès que l'on franchit le moindre portail. À l'intérieur du stock, nous assistons à un ballet de chariots-élévateurs ahurissant. En voyant la hauteur du bâtiment et les lames de métal qui s'emparent des palettes je comprends mieux comment nos malles avaient été éventrées par un conducteur indélicat. Notre énorme colis tient parfaitement dans ma vieille Espace. Il faudra que nous la dépiautions lorsque nous serons rentrés pour pouvoir ranger ce nouveau clapier à la maison en attendant de faire les essais. Antoine doit d'abord terminer les réglages pour adapter la programmation à ces Nabaztag de seconde génération. Les oreilles tournant plus vite, nous ignorons encore comment cela agira sur les lumières et la musique... Nous sommes ensuite passés chez Violet récupérer les dix-huit lapins qui avaient justement été blessés dans un accident de stockage. Ils sont enfin rétablis, prêts pour le prochain spectacle qui aura lieu à Quimper le 12 juin au Théâtre de Cornouaille pour le festival "Entre chien et loup". Restait la question des 25 multiprises, pour le nouveau clapier, que nous avons résolue au BHV, certainement l'endroit où nous avons constaté le plus de choix pour le matériel électrique. Les barres droites ne coûtaient que 5 euros pièce contre 14 pour les étoiles que nous utilisons habituellement. Bleues, elles se fondront mieux dans le décor. Cela n'a pourtant aucune importance puisque nous les camouflons toujours sous des pendrillons noirs... Il ne nous reste plus qu'à faire fabriquer des flight-cases pour pouvoir prendre l'avion avec toute la marmaille. Nous voilà donc à la tête de deux clapiers de cent lapins, le premier destiné à voyager tout autour du monde, le second pour l'instant plus sédentaire, élisant domicile pour cinq mois dans une aile du Louvre !
Mais le plus excitant reste à venir. Nous avons commencé à travailler sur un nouveau projet qui fera suite à Machiavel (1999) et Nabaz'mob (2006). Le premier était un scratch vidéo interactif de 111 boucles, objet comportemental réagissant au plaisir et à l'ennui. Le second, évoqué ci-dessus, interroge les notions de contrôle et d'indiscipline. Le troisième entraînera les spectateurs dans la tourmente, mais il est beaucoup trop tôt pour en dévoiler les secrets. Nous sommes enfin excités après avoir longtemps cherché ce que nous pourrions faire ensemble après Nabaz'mob. Il s'agira d'une œuvre plus explicitement politique que les précédentes, sans pour autant négliger la fascination spectaculaire que suscitent les mises en abîme.

mercredi 13 mai 2009

ON comment


Grâce à Karine, je me suis résolu à placer un filtre sur la mise en ligne des commentaires. Les messages insipides ou les insultes ne faisaient que polluer les autres. Contrairement à ce que certains prétendent, leur quantité n'est pas gage de bonne santé pour un blog. Quant à leur qualité, elle me donne le courage de continuer, même si, et heureusement, nous ne sommes pas tous et toutes forcément d'accord. Dans une discussion animée, on aiguise ses arguments, y décelant les failles et les à-peu-près. J'ai souvent raconté comment dans le Drame nous nous chamaillions souvent, mais finissions toujours par nous accorder. Il suffit de partager un projet, de vie ou de travail, pour qu'il ne soit plus question que des modalités. Encore faut-il savoir ce que l'on souhaite ! La bonne foi des bretteurs est une condition sine qua non d'un échange enrichissant...
Il n'y a donc pas grand chose de changé pour déposer un commentaire. Ayant reçu un mail m'en avertissant dans l'instant, il ne me reste plus qu'à valider sa mise en ligne. Ce délai est souvent très bref lorsque je suis devant mon écran, hélas trop souvent qu'à mon goût, et je peux même effectuer cette validation depuis mon iPhone lorsque je suis en promenade. Le système fonctionne depuis toujours avec succès, par exemple, sur les blogs de Poptronics ou d'Art et autres choses. Cette décision est aussi une petite contribution à la résorption de l'afflux d'informations qui nous étouffe et que nous alimentons. J'userai et abuserai donc de cette nouvelle fonction. Rappelons aussi aux bidouilleurs d'IP et aux schizos du pseudo que l'origine du commentaire ne trompe personne. Il est souvent difficile, et même parfois criminel, de se taire. Ne pouvant pas tout résoudre en un jour, je pratique désormais le tri sélectif, pour votre confort...

mardi 5 mai 2009

Contre-champs


Je résume parce que j'ai effacé le long billet que je viens d'écrire en me trompant de bouton. Cela ne m'arrive pas très souvent, mais c'est encore une fois de trop !
Contre-champ géographique. La vue de Paris depuis la terrasse qui surplombe l'appartement de ma mère, route de la Reine à Boulogne-Billancourt, fait référence à notre visite de l'atelier du Corbusier en juillet 2007. On l'apercevra au loin en bordure gauche du cadre, tandis que se découpent le Front de Seine et la Tour Eiffel, indémodable, et que l'on voit les contreforts du Parc des Princes où nous jouions au foot pendant les cours de gym, quand je ne pouvais m'y soustraire. Je racontais alors l'histoire de cette terrasse, lieu de nos festivités psychédéliques du temps du lycée...
Contre-champ historique. Passé chez ma mère récupérer des "vieux papiers" dont elle souhaitait se débarrasser. Les posters fluorescents de ma chambre d'adolescent ont été parfaitement conservés en haut de la penderie. Je n'ai pas encore ouvert le carton de diplômes, collection impressionnante de rouleaux, de mon grand-oncle maternel Édouard Salomon, mais j'ai épluché tout le dossier de déportation de mon grand-père paternel, Gaston Birgé. Tout y est. Je lis un témoignage : Monsieur Birgé Gaston a été arrêté par la Gestapo le 12 juin 1942, dans son bureau, 1 quai Félix Faure à Angers. Il a été ensuite emmené à la Prison d'Angers (où il est resté 80 jours) puis au camp de Drancy (séjour : 1 année environ). Il est parti après pour le camp d'Auschwitz, vers le 2 ou 3 septembre 1943 (où il est passé à la chambre à gaz). Mon oncle Roger, le jeune frère de mon père, écrit : Angers (prison) du 12 juin 1942 au 2 septembre 1942. Camp de Monts (près de Tours) jusqu'au 5 ou 6 septembre. Drancy (Seine) jusqu'au 2 ou 3 septembre 1943 (matricule 30043). Weimar (camp) jusqu'à fin juin 1944. Les informations se contredisent sur le lieu de son exécution : Auschwitz est en Pologne, le camp de Weimar est celui de Buchenwald (version officielle). Cyprienne Gravier, sa secrétaire, très proche de lui avant qu'il n'épouse Odette Lévy en secondes noces et à nouveau après cela, précise : J'étais dans son bureau à prendre du courrier, vers 11 heures du matin, lorsque deux agents de la Gestapo sont entrés, l'ont interrogé et ensuite emmené. L'arrestation de Monsieur Birgé, directeur de la Compagnie d'Électricité d'Angers, en tant qu'Israélite, a été provoquée par une dénonciation faite par un nommé R.Vaudeschamps, chef de la Subdivision d'Angers du Mouvement Social Révolutionnaire, à la solde de la Gestapo.
J'apprends aussi que mon grand-père Gaston, après la mort de ma grand-mère Blanche lorsque mon père avait trois ans, s'est remarié avec Odette (pupille de la nation) en 1925 pour en divorcer en 1934... En ce qui concerne l'appartement, il est dit que : "il n'avait pas été posé de scellés. Rien n'a pu être mis à l'abri. Après avoir occupé l'appartement, les Allemands ont déménagé beaucoup de choses, dont les meubles..." Parmi les photocopies, l'arrestation de mon père le 2 juin 1944 vers 10 heures du matin à son bureau 104 avenue des Champs Élysées par deux agents de la Gestapo, déporté le 15 août, et avec à la date de libération : "évadé des trains de France". Ces informations me parviennent de manière surprenante au moment où je retrouve mon cousin Serge et qu'il décide d'esquisser notre arbre généalogique, mais ça c'est une autre histoire...

dimanche 3 mai 2009

Aux armes, musiciens !


« Les Allumés du jazz sont le seul journal de jazz à maintenir un point de vue politique sur cette musique. »
Francis Marmande in Le Monde Diplomatique, décembre 2004.

Si mon vécu et mon à vivre m'ont éloigné des Allumés du Jazz je n'en reste pas moins sensible au combat que mène l'association qui rassemble une cinquantaine (selon les organisateurs) de labels indépendants de disques de jazz et bizarrement assimilés. Le numéro 24 du Journal que j'ai animé pendant des années avec Jean Rochard, Valérie Crinière et une ribambelle d'allumés est le premier exemplaire auquel je n'ai contribué d'aucune manière. Pourtant, je m'y reconnais peut-être encore plus que dans n'importe lequel de ses prédécesseurs tant il aborde un thème qui m'est cher, celui de l'engagement des musiciens dans le quotidien et dans leur art. En ces temps d'inculture et d'arrogance, de cynisme et de destruction massive, d'injustice et d'iniquité valorisée, les Allumés font preuve de salubrité publique en publiant ce numéro qui interroge les pratiques des acteurs d'un secteur donné pour moribond, le disque, et ceux qui l'alimentent, les musiciens.
"Engagez-vous, qu'ils disaient !" fait question à nombre d'entre eux (Hélène Labarrière, Dominique Pifarély, Brianhu de Junkyard Empire, André Ze Jam Afane, Dominique Répécaud) qui évoquent l'engagement de l'artiste dans son indépendance et sa quête de liberté. Loin d'un gargarisme auto-rassurant, le Journal des Allumés donne la parole à des hommes, et trop peu de femmes comme d'habitude, qui ont toujours cherché à concilier les notes qu'ils émettent avec l'espace où elles se transmettent. Si Jean Rochard ouvre le défilé avec une salutaire leçon d'histoire, Ce soir nous irons danser sans francs et sans colliers, le producteur Gérard Terronès, le pianiste François Tusques, le saxophoniste Franck Roger, le contrebassiste Jean-Claude Oleksiak, En dépit des vieux nuages, lui emboîtent le pas en évoquant les paradoxes subtils du système des subventions et les dangers du formatage. Le pianiste Alain Jean-Marie et le percussionniste Frédéric Firmin relaient La clameur des îles. En interviewant les trombonistes Thierry Madiot et Marc Slyper, le compositeur-zarbiste Pablo Cueco rappelle les avantages acquis du statut d'intermittent du spectacle, Prolégomènes à la création, avant de se demander à quoi rime la politique culturelle de l'Etat, Bromure ou Viagra. ZukaYan fait le topo sur les Disquaires en lutte : la « crise » bonne aubaine à la Fnac aussi tandis que le disquaire indépendant du Souffle Continu raconte comment Ma petite entreprise ne connaît pas la crise. Le guitariste Jean-François Pauvros relate la lutte qu'il aura fallu mener pour conserver les studios de répétition de Campus-Terrain d’Entente, Tête de gondole ou tête de manifs ?. Jeanne Porterat rappelle l'historique de L'Internationale d'Eugène Pottier et des droits d'auteur qui y sont rattachés, L'égalité veut d'autres lois. Le percussionniste Lê Quan Ninh se penche sur la musique elle-même et sur son rôle, Le geste déployé... C'est dire si la question des luttes concerne tous les marcheurs de cette manifestation porteuse de slogans autrement plus radicaux ou réfléchis que la bonhommie sympathique, mais bien silencieuse, du défilé du 1er mai samedi après-midi à Paris. Que le bruit qui s'échappe de nos instruments ébranlent les préjugés et participent à une révolution nécessaire et inéluctable !


Les Allumés ont eu l'intelligence de confier à des écrivains le soin de chroniquer les nouveautés discographiques et à des illustrateurs celui de nous faire rire ou nous émouvoir. Ainsi les dessins de Johan de Moor, Efix, Nathalie Ferlut (couverture), Sylvie Fontaine, Ramuntcho Matta, Ouin, Percelay, Pic, Jeanne Puchol, Rocco (ci-dessus), Andy Singer, Zou et les photos de Guy Le Querrec côtoient les mots de Nicole Lat, Christelle Rafaëlli, Alain Broders, Jacques Petot, Dominique Dompierre, Stéphane Cattaneo, Benoît Virot, Vincent Menière, Germain Pulbot, Jean-Louis Wiart... Au pianiste Benoît Delbecq avec le journaliste Denis Robert de commenter la photo de GLQ de la révolution des œillets, El pueblo unido jamas sera vencido.
Ce n'est pas tout, au cœur de la manifestation qui s'étendra jusq'au 22 mai, mois printanier hautement symbolique, les Allumés proposent toute une série de disques à 11 euros (16€ pour les doubles) sur le thème "Jazz et luttes". Le Qui vive ? du Drame y est en bonne compagnie (pas républicaine de sécurité), mais auraient tout aussi bien pu y figurer nos Défense de, Trop d'adrénaline nuit, Rideau !, À travail égal salaire égal, Les bons contes font les bons amis, Carnage, L'hallali, Urgent Meeting, Opération Blow Up, etc. tant les titres de notre label GRRR ont toujours porté haut et clair leurs banderoles revendicatrices. Enfin je n'ai pas pu résister à l'irrépressible besoin de télécharger le Journal disponible en pdf sur le site des Allumés pour le lire sur l'écran au risque œdipien de me crever les yeux plutôt que d'attendre patiemment qu'il tombe dans ma boîte aux lettres...

samedi 25 avril 2009

Le cirque Calder


Il est rare de pouvoir admirer les petits personnages du Cirque de Calder. Si le film de Jean Painlevé tourné en 1955 (ci-dessous) est projeté au 6ème (nocturnes de l'exposition "Les années parisiennes, 1926-1933" tous les jours jusqu'à 23h, sauf le mardi où les musées sont fermés) et au 4ème étage de l'exposition présentée au Centre Pompidou jusqu'au 20 juillet, on trouvait celui tourné en 1961 par Carlos Vilardebo (ci-dessus, moins complet mais peut-être plus enlevé) depuis quelques années en DVD aux Éditions du Paradoxe avec en prime Les mobiles de Calder et Les gouaches de Sandy. Comme j'avais déjà eu la chance d'admirer le Cirque, ce sont les portraits au fil de fer qui me surprennent le plus. Leurs ombres projetées sur le mur blanc révèlent un autre aspect de chaque personnalité. C'est la magie Calder, jeune artisan illusionniste qui fait ses premiers pas dans l'art, avant sa rencontre d'avec Miró, avant ses célèbres mobiles et stabiles qui feront sa renommée. On retrouvera ce goût de l'enfance et du jeu chez Tinguely, digne héritier de cet enchanteur. Petit détail, mais de taille et de bonne, saluons les cartels qui précisent titre, date, etc. bien au-dessus des œuvres, lisibles sans bousculade et sans qu'on ait besoin de chausser ses bésicles.
Plus loin, la rétrospective Kandinsky (jusqu'au 10 août, 11h-23h comme la précédente) montre la fraîcheur du jeune russe qui se laissera trop rapidement influencer par ses contemporains dès lors qu'il voyagera... Les premières salles éclatent de couleurs et de formes merveilleuses, des bleus électriques explosant parmi les couleurs chaudes de ses époustouflantes "improvisations"... Les dernières œuvres semblant cette fois empruntes des mimis aborigènes donnent envie de revenir au point de départ, celui de l'innocence...


Ah, c'est un bien autre cirque que celui de la veille ! Pour répondre à certains commentaires et suite aux confessions de quelques participants de cette prétendue Force de l'Art, je souhaite préciser qu'avec une telle présentation une œuvre de sens se serait glissée au milieu du fourre-tout que l'on n'y aurait vu que du feu, éblouis par tant de poudre aux yeux, du sable en l'occurrence, la vilaine affaire ! Si nos lapins s'étaient retrouvés dans cette galère, ils auraient certainement parus aussi crétins que les autres, à ramer contre vents et marées, engloutis par l'or que les marchands y briguent, courbettes et pompeux propos à l'appui. Toute la manœuvre est un mensonge, très peu d'œuvres ayant été conçues pour l'occasion (voyez les dates) contrairement à ce qui est annoncé, supercherie ostensible tant le le lieu magnifique s'en trouve inexploité. On aurait imaginé prendre de la hauteur ou se promener sur les coursives désespérément désertes. Le public crédule s'en retrouve berné et, non, je ne confonds pas Duchamp, Klein ou Beuys avec ces professeurs indignes de leurs chaires qui présentent en ces lieux toute leur fatuité à briguer naïvement les places de ceux qu'ils "ensaignent"...
Comme les cinéastes qui ont choisi de défendre la loi Hadopi, trop vieux pour comprendre ce qui se joue dans notre monde en pleine mutation, les artistes qui se prêtent à ce jeu d'écritures ratent l'avenir en collant à la demande marchande et se compromettent dans cette tricherie indigne de notre siècle naissant.

jeudi 23 avril 2009

Street View, comme si vous y étiez


Promenons-nous dans les rues pendant que Google n'y est pas, s'il y était il nous fil-me-rait ! Caroline, la nouvelle assistante de Françoise, nous a révélé une ressource récente de Google Maps hallucinante. Lancez le site. Tapez l'adresse d'une grande ville. Prenez le petit bonhomme tout jaune en haut à gauche et glissez-le à l'endroit où vous voulez vous rendre... Sur la carte de l'Europe, le personnage éclaire les villes qui ont été photographiées par une voiture équipée d'une drôle de caméra (photo). C'est impressionnant. On découvre la ville en 3D dans le moindre détail. La boussole permet de panoramiquer (on peut faire ça avec les quatre touches fléchées !). La loupe se rapproche de manière terrifiante. La visite virtuelle ne se fait évidemment pas en temps réel. Sur les images qui défilent notre mur d'enceinte n'est pas encore orange. La coccinelle Volkswagen est donc passée au printemps dernier avec sur son toit une caméra à onze objectifs suffisamment petite pour être transportée en sac à dos. La technologie utilisée est celle de Immersive Media, filmant les vidéos à 360 degrés en haute résolution et en mouvement, à 30ips. Sur Google Maps, la fonction s'appelle Street View.

dimanche 19 avril 2009

Un dernier tour de PASS passe


Comme pour beaucoup d'enfants, la visite du Palais de la Découverte à Paris fut à l'origine de nombreuses de mes vocations. C'est un lieu magique qui plonge l'avenir dans les arcanes du rêve. Je me souviens aussi de la frimousse d'Elsa quand ses cheveux se sont dressés sur sa tête sous l'impulsion de l'électricité électro-statique, on aurait dit la couverture de Crasse-Tignasse. Là encore, la fossoyeuse Albanel tente d'effacer la culture qui s'y rapporte et je viens de signer la pétition pour sauver ce fabuleux "musée". J'ai plus tard participé à des "attractions" ou des expositions à la Cité des Sciences et de l'Industrie Porte de la Villette : le multi-écrans Economia avec Michel Séméniako, le théâtre de marionnettes Elektra avec Raymond Sarti, le film sur les peintures de Jacques Monory pour l'entrée du Planétarium avec Dominique Belloir... C'est dire si passer trois jours au Parc d'Activités ScientifiqueS de Mons en Belgique fut une joie sans mélange. Antoine Schmitt et moi y étions pour présenter notre opéra Nabaz'mob dans le cadre de l'exposition Robotix's sur les robots. À raison de deux représentations par jour, cela nous laissait du temps pour arpenter les diverses expositions du PASS.
J'ai déjà évoqué ici les expositions auxquelles j'avais participé depuis son inauguration en 2000 et ma surprise devant l'intégrité éditoriale du lieu. Le public vient surtout y chercher des réponses. Il y rencontre surtout des questions ! Les recherches scientifiques sont intimement liées à l'écologie de la planète, tant au niveau géographique qu'économique. On peut toujours rêver, mais le verdict est sans appel, n'en déplaise aux industriels qui l'exploitent et la saignent. Au delà de son contenu savant et critique, j'ai beaucoup apprécié l'architecture qui mêle les anciens bâtiments du charbonnage et les créations, entre autres dûes à Jean Nouvel. Depuis le haut du belvédère qui a été conservé des anciennes mines, on peut voir l'entrée dite la Passerelle jusqu'à la structure originale en briques "sur pilotis". À droite les maisons de mineurs n'ont pas bougé. Toute la contrée est remplie de petits villages où chaque habitation est différente sans déroger à l'image d'ensemble. Maisons à un étage avec un petit jardin à l'arrière. Nous avons fait un tour du côté du Grand Hornu, un autre charbonnage recyclé cette fois en Musée d'Art Contemporain, le MAC's. Le lieu m'a cette fois beaucoup plus plu que ce qui y était exposé, Jeux de massacre tendance potache de l'art moderne...


À l'entrée du PASS, l'ancien terril occupe une partie du parc de 28 hectares. J'ai également gravi sa pente pour découvrir le contre-champ. Une flore et une faune originales le recouvrent. En creusant la terre de cet écosystème à seulement dix centimètres, j'ai senti l'extraordinaire chaleur qui s'en dégage. Des fumeroles s'échappaient. Si la température ne dépassait pas 60°, au centre elle peut atteindre 1000°. Les restes de houille sont en combustion lente, réaction d'oxydation de la pyrite de fer (sulfure de fer ou pierre de feu) : "Au contact de l'oxygène apporté par la pluie qui s'infiltre dans le terril, la pyrite dégage de la chaleur ; il s'agit d'une réaction chimique naturelle. À l'air libre, la chaleur se dissipe aisément, mais à l'intérieur de ces montagnes de déblais, elle atteint progressivement un point de combustion qui enflamme les parties charbonneuses. Ce qui donnera des terres rouges quelques décennies plus tard."

samedi 18 avril 2009

Le yaourt en deux coups de cuillère à pot


Je suis dans le yaourt. Je recommence à ne pas dormir, alors je rêve tout haut et cela me donne l'idée de donner la recette toute simple du yaourt que Françoise concocte régulièrement. Lorsque j'étais tout jeune homme, mes parents m'offrirent une yaourtière. Je sucrais les pots et l'opération de remplissage était le moment fatidique pour ne pas en coller à côté. Je ne vous parle pas du nettoyage des huit pots, la moindre trace risquant de sentir le fromage. Françoise ne s'en embarrasse pas, adepte du saladier dans lequel on va puiser à la cuillère à soupe. Elle remplit donc une casserole de 3 litres de lait frais entier (à défaut de vrai lait frais, j'achète du micro-filtré, mais tous les laits conviennent à la recette) qu'elle porte à ébullition. Éviter de vaquer à des occupations prenantes qui vous font oublier que le lait déborde si on ne l'arrête pas instantanément !
Après avoir enlevé la casserole du feu, attendre qu'il refroidisse entre 38° et 45°. Si l'on n'a pas de thermomètre, on peut tremper son doigt dedans : la chaleur doit être supportable, légèrement supérieure à celle du corps. Ajouter un peu de yaourt, pas besoin de mettre tout le pot, et mélanger avec une cuillère en bois. Verser le mélange dans le saladier. Couvrir et entourer d'une couverture, duvet ou anorak et attendre qu'il refroidisse. Surtout ne pas le bouger avant terme, les secousses sont fatales. Si on fait cela le soir, on attendra le matin pour le mettre au réfrigérateur. Il ne reste plus qu'à se goinfrer.
C'était la pause du week-end. Je prends ma photo avant d'enfoncer la cuillère !

mercredi 15 avril 2009

Brouillage


Je mets en ligne ce dernier billet belge depuis mon iPhone rue de Nimy devant Le Bateau Ivre qui porte bien son nom... Je n'ai pas bu autant de bières depuis mes 14 ans ! Pourtant il est plus prudent que ce soit moi qui conduise pour rentrer à notre hôtel, un peu excentré. Hier matin, j'ai pris ce cliché depuis la fenêtre de ma chambre...
Pendant notre séjour en Belgique il fut particulièrement difficile de nous connecter en wi-fi. Le PASS, évidemment hautement sécurisé, n'a aucune borne sans fil. J'ai heureusement trouvé une liaison accessible grâce à un voisin de l'hôtel à condition d'aller nous assoir sur les marches de l'escalier au bout du couloir... On est loin de New York par exemple où trouver un accès wi-fi ouvert est aussi simple que de décrocher son téléphone ? À Mons, je réussis plus facilement à trouver un réseau ouvert gr-ace à l'application Wi-FIi Finder sur l'iPhone...


La loi Hadopi, "répression et Internet", déjà hautement condamnable pour son inefficacité et les dangers qu'elle génèrerait, ne risque-t-elle pas de pousser tous les utilisateurs à fermer leur accès par mot de passe, puisque chaque propriétaire de ligne serait responsable. Et qu'en sera-t-il des bornes wi-fi publiques comme celles installées par les municipalités, dans les squares, près des mairies, etc. ? Suffit-il d'habiter à proximité pour échapper à la police du Net ou ce réseau populaire devra-t-il fermer après avoir longuement bataillé pour offrir Internet à tous dans la ville ?
Il aurait été pourtant si satisfaisant de trouver une solution qui permette de protéger ses ordinateurs et données personnelles en offrant une connexion sans-fil ouverte à tous. Le monde marche à l'envers.

lundi 13 avril 2009

Pass Pass


Complètement décalqués par nos allées et venues sur les autoroutes de la France pluvieuse, nous oublions le sac d'ordinateurs à la maison et nous en apercevons seulement après avoir franchi la frontière belge. Rien de grave, un simple PC fera l'affaire, nous avons heureusement une copie du programme avec nous ! C'est seulement dommage pour le NoteBook tout neuf que nous voulions tester avec Nabaz'mob... Antoine (Schmitt, en photo) a beau tenter de se réveiller avec une boisson américaine, il a du mal à garder les yeux ouverts. L'équipe du PASS nous donne un coup de main et nous retombons sur nos pattes. Premières représentations cet après-midi.
En me promenant dans le Parc d'Activités ScientifiqueS, je découvre l'exposition L'argent que j'avais sonorisée en 2003 pour Hyptique avec Sonia comme chef de projet. Dans un premier temps, je ne reconnais pas la musique que j'avais composée. Il me faudra un peu de temps. L'ensemble est diffusé à niveau assez bas, mais suffisamment pour être perçu. Tous les bruitages et les musiques se mêlent si délicatement que j'en ronronne de satisfaction. Je retrouve mes idées, je reconnais mes sons ! Nous nous amusons à conduire sur le jeu de simulation automobile que nous avions conçu et réalisé sans jamais pouvoir l'essayer en vrai. Avec la crise économique, l'expo prend tout son sens. La faillite du système peut se lire entre les attractions, clairement "exposée" par un savant mélange de haute technologie et d'objets bruts, de pédagogie et de rêve.


Par contre, Mots de Pass', l'installation de la Passerelle que nous avions créée en 2000 à l'entrée du PASS avec Antoine Denize (également concepteur des dispositifs multimédia de l'exposition L'argent), Étienne Mineur et Frédéric Durieu pour l'inauguration du bâtiment construit par Jean Nouvel, a depuis été démontée. Il s'agissait d'une symphonie de 26 iMacs en réseau où les visiteurs pouvaient jouer avec les mots en les accrochant sur un mobile virtuel.
Le soir, je dévore une côte de porc "à l'berdouille" (sauce à la bière avec cornichons et moutarde à l'ancienne) à L'Excelsior sur la Grand'Place de Mons, accompagnée de délicieuses frites belges, moelleuses à l'intérieur, croquantes à l'extérieur, et d'une St Feuillien au fût, l'excellente bière locale... Ensuite coucouche panier papattenrond !

samedi 11 avril 2009

La vie en mauve à chœur joie


Revenus à St Médard-en-Jalles, nous démontons Nabaz'mob pour le conduire jusqu'en Belgique. Prochaine station le PASS, Parc d'Activités ScientifiqueS de Mons lors du festival Robotix's, six représentations du 13 au 15 avril. Cette fois nous voiturons les deux malles et les cent femelles en camionnette espérant que tout le monde sera sage. Nous n'avons pas l'habitude qu'une de nos œuvres emporte autant de suffrages à chaque représentation. Il faut seulement que nous fassions très attention aux conditions scénographiques en fonction des lieux qui nous accueillent. Une salle en gradins implique une mise à plat de l'opéra tandis qu'un autre théâtre nous fait empiler les lapins sur plusieurs degrés. Dans la salle en cuvette du Carré des Jalles, nous aurions peut-être dû aligner les lapins en avant-scène, en tous cas les écarter plus pour ne pas qu'ils aient l'air si petits. L'éclairage, plus froid que d'habitude, contribua à cette distance involontaire qu'ont pu ressentir quelques spectateurs. Le placement des micros nous complique la tâche puisque nous nous cantonnons à vingt-quatre, soit un pour quatre lapins environ. Cette fois l'enregistrement audio du spectacle fut particulièrement réussi. Il faut que je pense à en mettre un nouvel extrait sur le site. Pendant la semaine qui a suivi, les cent lapins hébergés dans une grande pièce noire s'en sont donnés à chœur (!) joie. Sans parler de l'accueil chaleureux de l'équipe du Carré, la proximité jouait en leur faveur, scope scénique avec, en plus, cent petits haut-parleurs se répondant comme des balles de ping-pong lancées dans une pièce remplie de tapettes à souris amorcées. Réaction en chaîne qui s'étale dans le temps dès qu'un individu prend du retard. À chaque nouvelle représentation, je conte leurs aventures par le menu, sans aucune précaution culinaire. Avant que ne commence notre opéra j'ai l'habitude de réclamer le plus grand silence, l'abstention de prendre des photographies et je souligne que la musique est produite par leurs cent petits estomacs. Il faut que je pense à rappeler aussi que chaque spectacle est différent et que nos interprètes nous surprennent toujours puisqu'ils sont doués de la faculté d'improviser l'ordre de jeu et de choisir telle ou telle voix de la partition qui leur est envoyée en wi-fi.

samedi 4 avril 2009

Centophonie


C'est la première fois que nous présentons Nabaz'mob sans autre amplification que les 100 petits haut-parleurs qui équipent chacun de nos lapins. En "centophonie", l'opéra prend toute sa dimension sonore. Cela n'est possible que parce que le théâtre totalement obscur qui a été construit au Carré des Jalles est de petite dimension, 6,70 x 5,80 m, en comparaison de la salle de 750 places de jeudi soir. Nous avons ajouté un néon équipé d'une gélatine rouge (réf. 106) pour des questions de sécurité et pour éclairer le ballet d'oreilles. Le public assiste par petits groupes, une quinzaine de spectateurs à la fois, aux 23 minutes plus magiques que jamais. La seule contrainte fut l'isolation phonique, préoccupation constante dès que l'on se retrouve dans un espace fréquenté, surtout dans un festival où se côtoient d'autres installations où le son tient une place majeure. Nabaz'mob jouera en boucle jusqu'à vendredi prochain dans le cadre du festival Des souris et des hommes, qui porte bien son nom, complémentarité exceptionnelle de l'équipe qui nous entraîne jusqu'à cette heure avancée de la nuit. Chapeau !

jeudi 2 avril 2009

Nabaz'mob au Carré des Jalles


Le retour des lapins serins. Leur lumière intérieure leur a greffé des petites pattes porte-bonheur. Assis sur leur derrière, ils attendent avec nous l'ouverture du festival Des souris et des hommes pour faire leur entrée. Comme prévu et espéré ils se sont reproduits. On les voit partout sur les murs de Saint Médard. Le programme stipule : "Plus fort encore que le lapin Duracell™, plus drôle encore que Bugs Bunny, une armée de lapins Nabaztag® vous donne rendez-vous..." C'est sympa. Pourtant il n'y a rien de militaire dans cette meute centurionne dont la discipline n'est pas son fort. Nabaz'mob n'essaie pas de démontrer sa supériorité technologique, ni d'amuser la galerie en remuant les oreilles. Le propos est d'être ensemble, mais sans y parvenir. Cocteau disait que la France est un pays où la dictature ne pouvait pas prendre, trop d'indiscipline et d'individualisme, "c'est une cuve qui bout, qui bout, mais qui ne déborde pas". La dialectique entre ordre et chaos fait tout le charme de ce spectacle "à voir en famille" ! Après un premier mouvement que nous qualifierons d'arbre de Noël, le second est sombre et menaçant. On passe des guirlandes multicolores à un parterre de plantes carnivores dont les tentacules volcaniques lèchent l'obscurité de leurs petites flammes brûlantes. Le dernier mouvement me ressemble plus que les autres. Une histoire de la musique passée à la moulinette d'un délai de 100 et au crible de l'opéra. Exposition, action, catastrophe... Aujourd'hui dans la grande salle, demain dans une grande boîte noire en représentation permanente. Ce sera la première fois que les cent lapins interprèteront leur partition sans aucune amplification. On pourra percev