Jean-Jacques Birgé

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samedi 17 juillet 2010

682 km à vol d'oiseau


Je voudrais filer à La Ciotat auprès de Françoise qui veille Rosette jour et nuit, mais le tournage des tableaux me retient à Paris. Ce n'est pas toujours facile d'être où l'on devrait.
Je travaille de 6h à passé minuit presque tous les jours. Comme pour le reste de l'équipe il n'y a ni samedi ni dimanche. Et chaque jour j'ai l'impression que respecter le planning tient du miracle. Hier j'ai mixé La Vierge aux rochers de Leonard de Vinci et préparé les séquences animées des Demoiselles des bords de Seine de Gustave Courbet. Le rêve qu'a construit Pierre Oscar autour de ce tableau me fait éloigner les rires du bal sur l'autre berge et celui d'une des filles dans un imaginaire à portée de main. Samedi la flûte tient le rôle principal, basse sur le Rembrandt, aigrelette sur le Gauguin, dans l'intimité du miroir pour le premier, en suivant la rivière pour le second. Je voudrais tout enregistrer cette fois à l'image, sur le modèle de la fugue.
Une fugue ? Je me sens mal de ne pas pouvoir te serrer dans mes bras. J'aimerais faire rire ta maman, aider ton père, vous écouter parmi les oiseaux et les cigales, mais je ne fais que reconstituer ce genre d'ambiances dans le studio que je déserte seulement aux rares heures du sommeil. Je pense à vous tout le temps, dans le moindre interstice de la fiction en morceaux que nous inventons.
Lorsque j'arrive à voler du temps à cette course folle contre la montre je m'active à terminer 2025 ex machina, un grand écart de quinze ans en prémisse de mon prochain disque, je rédige avec Antoine le texte de présentation de Petit manège, notre nouvelle installation, je résous mille problèmes domestiques ou administratifs sans réussir à m'allonger ne serait-ce que dix minutes pour lire le journal. Pourtant je suis calme, ce qui me permet d'avancer vite et bien. Il y avait longtemps que je n'avais senti cet élan musical. Tout prend sa place. Je pense que je suis calme parce que je suis avec toi et que je te sens t'affairer aussi jour et nuit. Je suis près de toi et ta pensée m'enveloppe à tout moment. Ma tristesse est modulée par l'admiration que m'inspire Rosette, égale à elle-même, à la hauteur de sa vie exemplaire. Déjà Tonton nous avait épatés. Quelle belle famille ! Est-ce que j'écris ces lignes pour m'empêcher de culpabiliser de n'être pas physiquement avec vous ? C'est possible. Je suis ici et là-bas. Je me dépêche de terminer. Ce mois de juillet n'a pas l'air vrai. Rien ne semble réel.

jeudi 24 juin 2010

Rien dans les poches


Il y a quinze ans la performeuse-chanteuse-compositrice Laurie Anderson maîtrisait les nouveaux médias comme personne. Les instruments technologiques convenaient parfaitement à son univers égocentrique. Du répondeur de son tube O Superman (que j'ai adoré jouer en duo avec Vincent Segal à La maison Rouge) à la navigation sans interface apparente du Cd-Rom Puppet Motel, des vocodeurs et harmoniseurs vocaux au film Home of the Brave, ils semblaient avoir tous été conçus pour elle. Aussi, lorsque j'ai vu le journal sonore qu'elle a réalisé pour l'A.C.R., l'Atelier de Création Radiophonique de France Culture, j'ai bondi sur le bouquin et ses deux CD encartés (ed. Dis Voir, coll. ZagZig, 35€). Hélas, Rien dans les poches manque terriblement d'âme. Le choix de lire le texte en français est une très mauvaise idée car on a l'impression d'une dictée, mot à mot remonté en studio. Le ton de Laurie disparaît derrière un débit robotique sans expression. L'aspect désincarné de la récitation s'entend d'autant plus que certains bouts de reportage laissent entendre sa voix in situ, vivante et enjouée. La déception ne s'arrête pas là. Enfermée par la commande, la globe-trotteuse déverse des anecdotes fades sans prendre le recul nécessaire à l'exercice. Seul l'ennui des tournées transparaît sous la diction monotone et la superficialité des confidences. Les ambiances sonores ne sont pourtant pas inintéressantes, notez l'euphémisme, les passages musicaux agréables, même si noyés par le formatage. Le livre est sympa, joliment illustré de photographies et mis en pages, mais tout aussi vide de sens. Il ne passionnera que les fans ou les auditeurs qui n'ont jamais entendu d'évocations radiophoniques. Les autres préféreront les anciens disques de la diva new-yorkaise ou des Hörspiels plus inventifs.

mardi 22 juin 2010

Le vivier du CNSM


Avant de partir à Toronto où j'ai tenu une sorte de journal de voyage, nous sommes allés écouter les créations pour orchestre de quelques étudiants du Département Jazz et Musiques Improvisées du CNSM, le Conservatoire National situé Porte de Pantin. Tout en haut des marches, Xavier Prévost, en charge des concerts jazz à Radio France, repère les jeunes musiciens qui renouvelleront le paysage musical français. Le jury prend des notes, les jeunes gens en produisent de belles. La qualité de leurs interventions est surprenante de vigueur et d'invention. Antonin Tri Hoang (à l'alto sur la photo) passe en premier, musique toute en nuances, avec des alliages de timbres inédits entre la contrebasse et la clarinette basse. Le trompettiste Louis Laurain m'impressionne particulièrement par son énergie où le geste s'allie à la musique. Déjà présent dans la pièce d'Antonin (j'apprends à l'instant qu'il a reçu les Mentions "très bien" à l'unanimité avec félicitations pour la conception ET la réalisation) qui joue de l'alto, le saxophoniste Benjamin Dousteyssier (au baryton sur la photo) est le suivant. Musique découpée à l'arrache, il électrise le public par sa fougue avec un ensemble doublant batteries, contrebasses, pianos, trompettes, plus quatre sax et un trombone, soit treize à la douzaine ! Antonin s'était adjoint un instrument rare avec Emmanuel Domergue au mellophone. Les deux pièces d'environ une heure se complètent merveilleusement et nous ressortons rassasiés comme cela nous arrive rarement des concerts de leurs aînés. La solidarité qui les anime n'y est certainement pas étrangère. À suivre.

vendredi 18 juin 2010

Régime de croisière


Avant d'aller déjeuner West Queen West dans un restaurant tibétain, nous avons visité le Ship O' Fools de Janet Cardiff et George Bures Miller, jonque échouée à l'entrée du Trinity Bellwoods Park, avec à son bord tout un capharnaüm de matériaux recyclés constituant un orchestre brintzingue qui s'anime automatiquement pour recréer une ambiance de tempête. L'installation ressemble à la fois au Mécanium de Pierre Bastien et au spectacle d'Un Drame Musical Instantané, 20 000 lieues sous les mers, créé à la Péniche Opéra en 1988. Sur un premier bateau amarré à Jaurès, nous avions réalisé un musée de vitrines animées par les prestidigitateurs James et Liliane Hodges tandis que nous jouions en direct, Bernard faisait passer la tête des spectateurs sous une énorme cloche de verre qu'il frappait, Francis jouait de la guitare, j'avais encore mon ARP 2600. La seconde partie se déroulait sur une autre péniche. Les spectateurs étaient assis sur de faux rochers de part et d'autre d'une scène ressemblant à un long podium étroit de défilé de mode sur lequel évoluaient les danseuses. Les marionnettistes et les régisseurs étaient obligés de ramper sous le public et de diriger les personnages avec des fils juste au-dessus d'eux. Nous jouions respectivement les rôles de Némo, du harponneur Ned et du journaliste Arronax pour cette adaptation du roman de Jules Verne où le Capitaine incarne l'impérialisme colonisateur. Il ne reste bizarrement aucune image, mais la musique fit l'objet d'un disque chez GRRR. Ship O' Fools est une plongée sonore amusante, surtout quand les éléments se déchaînent.


Plus tard nous avons recherché des galeries d'art, mais rien n'eut grâce à mes yeux. Je suis trop difficile. Ça me déprime. Je photographie le mur peint au-dessus du parking du Musée d'Art Contemporain qui en dit plus long sur les fantasmes de notre civilisation que pas mal d'œuvres exposées, par exemple, au 401. M'interrogeant sur l'urgence, la révolte ou l'inéluctabilité, je m'inquiète de savoir ce que deviendront tous ces artistes en herbe. Émotion ou questionnement sont les deux qualités que je recherche dans une œuvre d'art.


Au Women's Art Ressource Centre (WARC) qui y est situé, le public peut improviser sur The Emotion Organ d'Amanda Stegell. Encore un projet sympathique, mais qui ne me nourrit pas assez. Le jeu au clavier d'un harmonium déclenche des couleurs projetées sur les pals d'un ventilateur en mouvement. Il est aussi censé produire des odeurs, mais nous n'avons rien senti. Il y a un nombre incalculable de structures gérées par les artistes eux-mêmes. L'autodiscipline permet au système d'autogestion et de cooptation de parfaitement fonctionner. Nous découvrons beaucoup d'autres œuvres dont j'ai oublié les titres. Urgence et inéluctabilité ? Je me rabats sur la bouffe ! Après un dîner hongrois-thaï (!), nous terminons la soirée au 43ème étage et à la bière. Je descends taper mon article au radar.

lundi 14 juin 2010

Toronto traversé (dans sa longueur)


Tard dans la nuit je rédige le journal de notre voyage. Les lumières de la ville ne reflètent pas âme qui vive. Ce ne sont que bureaux vides. Le week-end, le quartier est mortel, mais il suffit de faire quelques pas pour trouver de l'animation en remontant Queen West et en bifurquant au nord vers Chinatown. Les restaurants asiatiques jalonnent notre route, avec une variété de plats que nous ignorons à Paris, tant en sushis qu'en mets vietnamiens, chinois ou coréens. Je reconnais les parfums de Belleville, mais c'est à Kensington Market que je trouve des trucs idiots à rapporter comme le Wind Breaker (pour remplacer ma pâte à prout dont j'ai fait don au Musée des Arts Décoratifs à Paris), une cloche chinoise à battant de bois, les Kaboom Sticks et surtout le Zube Tube (The Ultimate Cosmic Sound Machine) trop long pour entrer dans ma valise et dont je n'ai pas la moindre idée de comment lui faire passer la douane au retour. L'atmosphère Village rappelle plutôt la côte ouest des États Unis tandis que le Financial District derrière le Sheraton ressemble immanquablement à New York.


Chaque quartier dégage une atmosphère particulière. Les immeubles en brique des anciennes usines du Distillery Historic District, désaffectées pendant des décennies, ont été investies par des boutiques chics, des galeries d'art et, pendant toute cette semaine, par nos petits rongeurs ! Le week-end, après avoir lancé l'opéra et mis les guides au parfum nous avons la journée pour nous. Samedi, en traversant l'Old Town, nous tombons par hasard sur Woofstock, un immense marché pour chiens, le plus grand d'Amérique du Nord. On ne peut en imaginer l'étendue sans l'avoir vu. Des chiens de toutes races, grands comme des veaux, petits comme des rats, costauds comme des labradors, touffus comme des chiens de traîneau, tirent leurs maîtres vers les stands où sont vendus tout ce dont la gente canine peut rêver. Des concours de reniflage de cookies sont organisés sur l'une des scènes. Un tapis rouge annonce un défilé de mode. Et pas une crotte sur les trottoirs ou même sur le goudron ! Je pense à l'opéra pour chiens qu'avait imaginé Erik Satie avec le rideau s'ouvrant sur un os gigantesque.


Luminato, "festival des arts et de la créativité", est très critiqué pour squatter tout l'argent dédié à la culture au Canada. Il est certain que c'est somptueux. La programmation est extrêmement éclectique avec une tendance explicite pour les spectacles populaires, orientés vers les différentes communautés qui constituent la vie de Toronto. Nous sommes invités à des soirées comme celle d'ouverture où Antoine et moi nous refaisons une beauté dans les toilettes en sous-sol, sous l'immense chapiteau. Le Path est une seconde ville où les galeries souterraines communiquent entre elles pour que la ville ne soit pas paralysée en hiver... Les cartons d'invitation indiquent "tenue de cocktail" ou "week-end chic". Antoine qui s'est composé le costume d'un yachtman sorti de "Certains l'aiment chaud" envie les regards se portant essentiellement vers mon accoutrement orange. Si je reçois maints compliments qui devraient plutôt revenir à Issey Miyake, j'entends aussi qu'il faut du courage pour porter cela et que ce ne peut être qu'un étranger pour l'oser ! Les Torontais sont pourtant extrêmement libres dans leur manière de s'habiller et de se comporter.


À la soirée d'ouverture, lourdement sponsorisée par Armani, le festival lui-même portant L'Oréal partout à son fronton, je tombe dans les bras d'Arsinée et Atom. Les photographes nous mitraillent et je me demande si je ne vais pas me retrouver en page "people" comme les night-clubbers dont la notoriété a toujours été pour moi un vrai mystère... Le lendemain j'ai les pieds en compote d'avoir arpenté Toronto toute la journée de samedi. Dimanche, nous avions donc prévu de nous reposer, mais après le déjeuner setchouanais délicieusement parfumé nous avons passé l'après-midi à l'AGO, le Musée des Beaux-Arts de l'Ontario construit par Frank Gehry, un labyrinthe où les œuvres récentes côtoient les anciennes, jusqu'à ces sculptures inuït préhistoriques qui semblent avoir totalement inspiré l'art moderne. Comme il est interdit de prendre des photos, je trouve un tableau non surveillé dans un couloir tout blanc. Il s'agit d'un ready made pompier ayant échappé à la vigilance des conservateurs...


Le soir j'ai l'immense plaisir de rencontrer Michael Snow, discussion d'abord en anglais, continuée dans un français que l'artiste manie avec la même gentillesse. La projection de La région centrale en 1971 a changé ma façon de regarder et les films, et le monde qui m'entoure. J'ai également la chance de posséder, entre autres, un exemplaire de Cover To Cover, livre-objet interactif permettant de regarder un film imprimé sur papier à la vitesse souhaitée par chacun de ses lecteurs. L'œuvre présentée à Luminato s'intitule Solar Breath (Northern Caryatids) : un rideau devant une fenêtre vient se plaquer contre son cadre à chaque courant d'air tandis que l'on aperçoit de temps en temps le panneau solaire produisant l'électricité nécessaire au tournage et que l'on entend le hors-champ sonore de la pièce. Mani Mazinani, un ancien étudiant d'Atom Egoyan (le cinéaste est responsable de cette exposition en hommage à feu David Pecaut) s'en est inspiré pour créer Light Air, une double projection sur écran vidéo et sur rideau de fumée où les deux espaces simultanés produisent une effet de décalage temporel. Nous dévorons tous ensemble les merveilleux sushis de Ki en écoutant les discours hyper-pros des différents sponsors et organisateurs du festival. Les anglo-saxons savent manier l'humour sans être trop long, contrairement à nos concitoyens qui plomberaient n'importe quelle soirée de ce genre.


En sortant nous allons admirer l'Allen Lambert Galleria adjacente, conçue par Santiago Calatrava. Ce long article se termine comme il a commencé. J'ai regagné mon 29ème étage. Le panorama nocturne ressemble à une toile peinte percée de petits trous pour laisser passer la lumière, comme pour de vrai !

mardi 1 juin 2010

Internet permet d'être sans avoir eu à penser


Si L'Internet fait des bulles avait un intérêt historique sur le commerce en ligne, I am the Media ne parle que de l'outil au détriment du contenu. À en croire l'enquête de Benjamin Rassat, les Blogs ne sont qu'affaire de narcissisme au travers de l'auto-googlisation et donc de course à l'Audimat. Son "I am" est bien loin du "cogito ergo sum" cartésien. Ici on "est" sans avoir eu à penser ! Le film n'apprend rien, c'est une ennuyeuse litanie de têtes creuses qui ne connaissent qu'un chiffre, le numéro 1, soit être en tête de sa liste. Les questions sont trop bateau pour générer la moindre réponse intéressante ; même le détracteur Andrew Keen qui n'y voit que masturbation intellectuelle reste fade et l'avatar schizophrénique de Rassat accumule les poncifs. I am the Media tourne surtout autour des Vlogs (vidéo blogs), où ces exercices d'exhibitionnisme les plus populaires sont sans paroles. Le voyeurisme qu'ils suscitent est le même que celui de la télé-réalité. Pas un soupçon de regard critique sur le Blog, journal intime devenu public, sur les motivations des auteurs qui ont quelque chose d'autre à défendre qu'une occupation de l'espace, hymne stérile et rabâché au fantasme warholien des quinze minutes de célébrité pour chacun. Le film fait l'impasse sur les différentes formes que peuvent prendre ces chroniques régulières, souvent dirigées par des amateurs (soit ceux qui aiment), en libre accès pour tous les internautes, et qui concurrencent les médias plus traditionnels tremblant de ne pas en comprendre les ressorts faute d'une véritable réflexion sur les révolutions que les nouvelles pratiques engendrent. Même chose pour les sociétés d'auteurs qui ratent le coche en misant sur la répression au lieu d'adapter la protection des droits aux nouveaux usages ; se laissant circonvenir par les industriels, elles vont à contre-courant des intérêts des auteurs qui sont de faire circuler les œuvres avant de compter sur ses doigts les intérêts numéraires. Les conséquences d'Internet sont encore difficilement évaluables, mais il est évident qu'il transforme la pensée bien au delà du médium. Et quand la pensée change, l'être s'y conforme. Quod erat demonstrandum.

mardi 11 mai 2010

Tous les mots qui sont tus et tous les cris qui tuent


Face aux pratiques honteuses qui régissent leur sphère professionnelle, nombreux préfèrent se taire ou s'en ouvrir "off the record", préférant le plus souvent m'envoyer un mail privé que laisser un commentaire public. Les souffrances sont muettes et on en crève (cf. mes deux articles sur Albert Ayler). Les salariés d'Orange, que l'entreprise nomme France Telecom pour ne pas ternir son image, en savent quelque chose. Le secteur de l'enseignement compte ses morts. Partout règne la terreur, car la solidarité s'est évanouie au profit de luttes catégorielles privilégiant les revendications pratiques au débat de fond. L'éthique a vécu.
Dans le milieu artistique certains évoquent leur amitié pour justifier de ne pas prendre position. À quoi sert un ami si ce n'est tirer la sonnette d'alarme en cas de grave dérive de celles ou ceux que nous aimons ?
Si j'ose écrire "tous les mots qui sont tus et tous les cris qui tuent", je le dois à la distance prise avec les attitudes sectaires des milieux traversés qui me firent souffrir lorsque j'étais plus jeune. De se taire, ils se terrent, les aigreurs les engloutissant avec l'âge. J'ai la chance de dire tout haut ce que nombre pensent tout bas, facilitée par un modeste accès aux médias. L'utiliserais-je comme une psychanalyse ? Mes souffrances se dissiperaient-elles de pouvoir les exprimer ? Cela y participe certainement. Si ce n'était le cas, mon journal impudique me vaut suffisamment d'insultes et de menaces pour que je m'en inquiète au lieu de m'en moquer.
Avec un coup de pouce des thérapeutes du dos, je continue à vivre debout. Je veux me regarder dans la glace sans craindre les rides ni faire des grimaces. Ma révolte me fut dictée par la devise de mon pays apprise à l'école : sans liberté, sans égalité, sans fraternité, qu'espérons-nous ? Je ne suis que le produit de cette révolution historique qui devint permanente à l'orée de celle de mes quinze ans. Comprenant qu'elle devait s'exercer au quotidien, à notre petit niveau, avant d'espérer changer le monde, j'ai décidé d'agir dans un combat de proximité, dans ma pratique d'abord, en l'exprimant ensuite. Je serai d'autant plus armé contre les leurres de ce que l'on appelle abusivement la démocratie, une manipulation honteuse des cerveaux disponibles. Continuant à rêver, je n'ai pas désarmé face à la bêtise et à la méchanceté, au gâchis et à l'ignorance. La seule différence, ma colère est devenue sereine, je ne suis plus énervé, mais déterminé.
Quel que soit notre âge, souvenons-nous de pourquoi nous combattions et demandons-nous ce qui a changé !

P.S.: je tiens à préciser que je ne pensais à personne en particulier tant vous avez été nombreux à m'envoyer des messages de sympathie. Mon intention n'était pas non plus de critiquer votre discrétion que je comprends fort bien vu les positions que vous occupez... Encore merci pour tous vos commentaires et courriels "off the record" qui me touchent sincèrement.

samedi 8 mai 2010

Les bonnes poires, le paltoquet et un sacré fantôme


Commençons par dédier cet article à tous les témoins de second ordre dont le nom n'est pas cité sur la jaquette du livre consacré à l'un des plus grands musiciens américains de l'histoire de la musique, le digne héritier de Charles Ives et John Coltrane, à savoir l'immense Albert Ayler, retrouvé noyé dans l'East River en novembre 1970 à l'âge de trente quatre ans...
Voici donc : à Noël Akchoté, Pascal Anquetil, Philippe Aronson, Guillaume Belhomme, Flavien Berger, François Billard, Jean-Jacques Birgé, Alexandre Breton, Dave Burrell, Roy Campbell, Bernard Chambaz, Jean-Louis Comolli, Richard Davis, Michel Delorme, Matthieu Donarier, Pascal Dusapin, Edouard Fouré Caul-Futy, Alex Grillo, Henry Grimes, Philippe Gumplowicz, Mats Gustafsson, Lee Konitz, Oliver Lake, Joachim Kühn, Mathieu Nuss, Guillaume Orti, Jean-Marc Padovani, William Parker, Annette Peacock, Hervé Péjaudier, Ivo Perelman, Serge Pey, Alexandre Pierrepont, Sam Rivers, Ildefonso Rodriguez, Jean Saavedra, Jean-Pierre Sarrazac, Martin Sarrazac, Alan Silva, François-René Simon, Jedediah Sklower, Sébastien Smirou, Tristan Soler, Bernard Stollman, Christian Tarting, John Tchicai, Mathieu Terrier (absent du sommaire), Henri Texier, Samuel Thiébaut, Ken Vandermark, Barry Wallenstein, Christian Wasselin, Jason Weiss, illustrés par les photographies de Philippe Gras, Horace, Guy Kopelowicz, Christian Rose, Bill Smith, Thierry Trombert, Val Wilmer !
Plus on est exigeant, plus on est respecté. Cette constatation est terrible. Elle justifie les "caprices" de certains artistes face aux entrepreneurs de spectacles ou, comme ici, à un journaliste compilateur qui commanda des contributions à nombre d'entre eux sans les rétribuer, méthode douteuse pour un ouvrage vendu 25 euros, et, sujet de mon courroux, sans leur accorder à tous la même considération, ce qui devient franchement mesquin, surtout lorsque le cuistre accueille la critique avec outrecuidance au lieu de s'en excuser gentiment. Espérons qu'aucun auteur n'a été payé si ce n'est l'astucieux "directeur artistique" ou alors je suis encore plus naïf que je ne le croyais. L'incorrection porte sur les auteurs cités en quatrième de couverture et les laissés pour compte. Quant à l'absence de ces derniers sur le site de l'éditeur, Le mot et le reste, complice en indélicatesse d'autant qu'encore plus sélectif, elle ne pourra se justifier par manque de place ! Nous avons donné le mot, ils ont gardé le reste.
Le paltoquet n'en est pas à son coup d'essai. Franck Médioni m'avait déjà commandé un texte accompagné d'une œuvre graphique pour son précédent Jazz En Suite et j'avais découvert seulement à publication que notre contribution avait sauté sans que nous en fussions avertis. J'avais embringué l'artiste peintre Marie-Christine Gayffier dans cette galère, qui heureusement ne m'en tint pas rigueur. Faut-il que je sois stupide pour me laisser berner une seconde fois ! L'incorrection est une récurrence que je tente d'éviter en ne travaillant qu'avec des personnes bien intentionnées. Leur solidarité fait passer bien des mesquineries de notre monde de malotrus dont le ton brutal et arrogant est hélas dicté par nos dirigeants. Faut-il que je sois veule pour ne pas souligner le rôle de chacun lorsque je chroniquai l'excellent livre sur Joëlle Léandre, qu'elle écrivit en fait seule, l'intrigant notoire en phase de sarkozisme se contentant essentiellement de retranscrire les propos de la contrebassiste qui dut reprendre et structurer elle-même son langage. Certains à qui je m'en ouvris de souligner que le livre n'en fut que meilleur. Mais qui s'en soucie ? Cela arrange tout le monde de faire semblant. Ces pratiques n'intéressent pas les lecteurs, elles se perpétuent dans le silence jusqu'au jour où L'idiot met les pieds dans le plat.
On aura compris que la puce venue me susurrer à l'oreille le nom des oubliés commença par mon nom, la maline ! N'étant donc pas le seul à être considéré comme un sous-contribuant je recopiai d'entrée la liste des parias dont la prose est juste bonne à gonfler l'ouvrage de ses 356 pages avant de rappeler celle des illustres supposés vendeurs qui n'y sont pour rien, à savoir Amiri Baraka, Daniel Berger, Zéno Bianu, Jacques Bisceglia, Yves Buin, Philippe Carles, Daniel Caux, Jean-Louis Chautemps, Jayne Cortez, Christian Désagulier (traducteur cité pour Martine Joulia et Jean-Yves Bériou oubliés), Raphaël Imbert, Steve Lake (absent du sommaire), Robert Latxague, Michel Le Bris, Didier Levallet, Yoyo Maeght, Francis Marmande, bien évidemment Franck Médioni, Jean-Pierre Moussaron, Jacques Réda, PL Renou, Philippe Robert, Gérard Rouy, François Tusques, "pour leurs contributions". Ainsi que Peter Brötzmann, Ornette Coleman, Alain Corneau, François Corneloup, Bertrand Denzler, Bobby Few, Charles Gayle, Noah Howard, Ronald Shannon Jackson, François Jeanneau, Sylvain Kassap, Steve Lacy, Daunik Lazro, Joëlle Léandre, Urs Leimgruber, David Liebman, Joe Lovano, Joe McPhee, Thurston Moore, David Murray, Sunny Murray, Evan Parker, Gary Peacok, Michel Portal, Marc Ribot, Sonny Rollins, Louis Sclavis, Archie Shepp, Wayne Shorter, Cecil Taylor, David S. Ware, "pour leurs témoignages". Que du beau monde !
Mon article est bien assez long pour aujourd'hui, je reviendrai plus tard sur tous les témoignages lorsque j'aurai terminé de lire Albert Ayler, témoignages sur un Holy Ghost. Ce genre d'ouvrage est une aubaine pour qui souhaite en mettre plein la vue pour pas un rond. Je pratiquais ce sport du temps où je publiais la Question de JJB dans Le Journal des Allumés du Jazz, mais je n'ai jamais censuré aucun texte, ni mis en valeur une réponse plutôt qu'une autre.
Cette pratique odieuse, équivalant à ne pas inscrire tous les protagonistes d'un film à son générique ou dans les crédits d'un CD, jette une ombre sur l'excellente maison qui publie vingt-cinq titres par an au sein de cinq collections, dont une largement consacrée à la musique avec de sérieux auteurs tels Philippe Thieyre, Joseph Ghosn, Aymeric Leroy, Christophe Delbrouck, Philippe Robert ou Guy Darol. Mazette, voici qu'à mon tour je cite les uns et pas les autres ! Mais la différence est de taille : je ne leur ai rien demandé, ne les ai pas fait travailler pour des nèfles et mon article vous est gracieusement offert. Si je préfère en général évoquer ce qui me plaît, la liberté dont je jouis dans cette colonne m'affranchit par contre des nuisibles nécrophages et de leur pouvoir éphémère.

jeudi 6 mai 2010

Enfermé avec George Harrison


À l'arrière plan de la photo, on reconnaît George Harrison ; devant, au tambourin, Michel Polizzi, un camarade du Lycée Claude Bernard, à l'époque où il fréquentait les Dévots de Krishna. Les commentaires sur sa page FaceBook m'incitent à raconter cette soirée de 1971 chez Maxim's. Préparant le concours de l'Idhec, ancêtre de la Femis, j'avais choisi le "groupe social" des Krishnas comme sujet d'enquête, grâce à Michel qui m'avait également présenté James Doody, fondateur du light-show Krishna Lights. Après le temple de Fontenay-Aux-Roses et les soirées à l'American Center, boulevard Raspail (ah, les bananes trempées dans le lait de coco !), j'étais parti pour Londres où résidait le maître spirituel A.C. Bhaktivedanta Swami Prabhupāda pour continuer mes interviews. On peut deviner que mes questions aux disciples furent perfides et mes remarques éminemment critiques. Le Maître planait au-dessus de la mêlée bien ordonnée. Par quel hasard me retrouverai-je quelques mois plus tard à l'harmonium avec mon Beatle préféré à l'étage de l'improbable Maxim's, rue Royale ? Doody m'avait tout simplement donné le téléphone de John Lennon qui saurait comment joindre George ! Les dévots étaient hébergés à Pigalle dans un hôtel de passe où se croisaient les toges aux couleurs du soleil et les mini-jupes des filles de la nuit.
L'harmonium me fut arraché au bout du troisième morceau. Au lieu de jouer le drone de manière recueillie, je m'étais progressivement laissé emporter par le rythme au point de faire swinguer le soufflet comme un malade ! Govinda Jai Jai, Gopala Jai Jai, Radaramanahari Govinda Jai Jai... Comment me suis-je retrouvé plus tard enfermé (à clefs !) pendant une heure sur un palier riquiqui entouré de trois portes, autant dire un placard, avec George Harrison, pour lui tenir le crachoir afin qu'il ne flippe pas tout seul en attendant que ses fans soient dispersés par le service d'ordre ? J'avais fui les avances d'une chanteuse en vogue (j'avais à peine 18 ans et en faisais beaucoup moins) dont le tube respirait le blues comme un gros pétard fait croire au génie de l'instant. Les organisateurs avaient certainement repéré mon comportement dévoué et inoffensif pour me choisir comme chaperon de la star. Dans des occasions pareilles, je tente toujours de converser comme si mon interlocuteur était un type comme un autre. Dehors les fans se coucheraient sous les pneus de sa voiture pour l'empêcher de fuir. George me confia de choisir à qui donner ses coordonnées, soit quelques rares journalistes.
J'avais brillamment réussi le concours d'entrée à l'Idhec, mes débuts dans la pop-music s'annonçaient, non pas prometteurs, mais simplement banals. Tout était facile. Je jouai de la flûte avec Eric Clapton dans la villa de Giorgio Gomelsky, le manager des Rolling Stones. Je phagocytai la villa de Pink Floyd. Ma soeur et moi devenions les mascottes de l'orchestre de Sun Ra. Je m'occupai de Frank Zappa lors de ses visites en France. Je projetai mes images psychédéliques sur Gong, Red Noise, Kalfon, Clémenti et Melmoth (Dashiell Hedayat). Je n'avais pas de Chrysler rose, mais une soif d'apprendre et de vivre, sans entrave, sans entraver que pouic non plus, car tout semblait à la fois naturel et fascinant. On planait littéralement. Avec le recul je comprends comme le monde a changé. Cela m'a mis le pied à l'étrier, me rendant exigeant et avide d'expérimentations en tous genres. J'ai continué à avoir de la chance, en travaillant d'arrache-pied. Tandis que je rangeai mon épais dossier d'enquête fortement illustré et parfumé à l'encens (ce qu'il en reste est très imagé), je découvre une chemise que je n'avais pas ouverte depuis 1970. Dedans il y a mes dissertations de philo, mais ça c'est une autre histoire.

samedi 1 mai 2010

La glycine du 1er mai


Claude Monet disait à ses jardiniers : "cette année je veux que tout mon jardin soit mauve". Plusieurs mois à l'avance, il imaginait son modèle comme on prépare ses couleurs. J'en ai eu marre de chercher les failles du système, je me suis allongé quelques instants. Les mystères de l'informatique sont plus absurdes que les énigmes de la nature. J'ai empoigné le courrier, c'était triste. Le Journal des Allumés finit par ressembler à Jazz Mag. Je n'ai pas encore ouvert le Diplo arrivé hier matin, mais ce n'est jamais rose. La vacuité de la presse me pousse à nouveau vers les romans ; hélas, leur lecture saupoudrée me fait vite perdre le fil. J'oscille entre Haruki Murakami et Christiane Rochefort. À la vue de l'enveloppe des impôts, je me laisse espérer en payer plus l'an prochain. Après une bonne saison, l'oseille fleurit à côté des orties. Je comprends mal ceux qui s'en plaignent ou les professions où le truandage est de rigueur. Participer aux dépenses de la cité me semble sain. Évidemment j'aimerais mieux que l'on affecte mon obole à la culture, à la santé, à l'éducation, à l'emploi, à la solidarité, à la préservation de la nature et des autres espèces... Plutôt qu'à perpétuer le gâchis. On préfère produire des armes, entretenir une police agressive et faire des cadeaux de roi aux nantis et aux copains du Fouquet's.
Les fleurs poussent et trépassent. Il y a dix ans le jardin était envahi de centaines de roses jaunes. Les coquelicots rouge vif ne sont apparus qu'en 2000 pour ne plus jamais éclore. Depuis l'an passé, les brins de muguet sont devenus rares. Les plantes les plus vigoureuses étouffent les plus tendres. Sans produit toxique qui risquerait de polluer nos herbes aromatiques, sans interférence trop brutale de ma part sur le cours du temps, le jardin suit son petit bonhomme de chemin. J'évite parfois certaines injustices trop flagrantes, certains assassinats programmés. Les bambous gagnent toujours du terrain et la glycine que Françoise a plantée étend ses grappes sur le lavatère et l'églantier. Les iris violet nous font de l'œil. En juin nous repeindrons le mur du studio qui s'est très abîmé, jaune d'or et parme.
Pensant au défilé, j'imagine de nouveaux moyens de lutte contre le patronat. La désobéissance civile va de pair avec le courage de ses actes. Voire de sa propre pensée. La peur de soi-même régit l'inconscient collectif. Tout est lisse, une mer d'huile, un océan d'hydrocarbure, tandis que l'horreur se profile. À secouer l'arbre mort, on craint qu'il en tombe des fruits pourris, bruns, vert-de-gris. Pourtant, si nous ne nous prenons pas en main nous risquons d'en voir de toutes les couleurs.

jeudi 29 avril 2010

Une histoire populaire de l'empire américain


La prolifération de bandes dessinées politiques à contenu historique fait penser aux illustrés de propagande avant l'avènement des actualités cinématographiques et de la télévision. Je tiens ainsi de mon père un exemplaire de 1912 de L'Alsace heureuse de Hansi qui n'est pas piqué des doryphores. Il est de véritables chefs d'œuvre tel Maus d'Art Spiegelman (Prix Pulitzer 1992), des sagas autobiographiques tel Persepolis de Marjane Satrapi, des reportages impliquant directement des journalistes tels Le photographe de Didier Lefèvre (décédé prématurément en 2007) ou Gaza 1956 de Joe Sacco, des enquêtes pamphlétaires tel L'affaire des affaires de Denis Robert, etc. Certains sont des adaptations de livres existants tel Une histoire populaire de l'empire américain de Howard Zinn (disparu le 21 janvier dernier), les autres ayant été pensés à l'origine dans leur format actuel. Les meilleurs réunissent un dessin original qui colle au propos, un scénario digne des meilleurs romans et une mise en page tenant compte des tournes, tandis que les pires joueront le rôle de vulgarisateurs auprès de jeunes lecteurs qui ne sont pas encore passés à la lecture proprement dite. J'en fais momentanément partie.
Le volume 2 du livre de Denis Robert me donna envie de continuer mes recherches sur le Net ou dans d'autres ouvrages, et je finis par comprendre grâce à lui comment fonctionnent le blanchiment de l'argent sale et les pouvoirs limités des États entre les mains des maîtres-chanteurs de la finance. Le résumé illustré de Howard Zinn, réalisé en collaboration avec le dessinateur Mike Konopacki et l'historien Paul Buhle, tient plus du livre d'histoire en bandes dessinées, mais il a le mérite de révéler des pans cachés ou méconnus de l'histoire américaine, depuis le massacre des Indiens à Wounded Knee jusqu'en 1980 lors de la chute du Shah d'Iran. On reconnaît avec effroi que la politique expansionniste américaine n'a pas changé depuis sa fondation, s'appuyant toujours sur le crime, le parjure, l'injustice, la guerre et le colonialisme. Étouffer ces pages d'Histoire, c'est la reproduire éternellement jusqu'à la catastrophe inévitable, puisque tous les empires finissent toujours par s'effondrer dans la honte et la déchéance. Il est passionnant de découvrir les révoltes des esclaves et le mouvement des Noirs contre le racisme et pour les droits civiques, la résistance des ouvriers et des syndicalistes contre le Capital, le combat des femmes contre le patriarcat, les guerres incessantes de Cuba aux Philippines, du Vietnam à la péninsule arabe, les ingérences en Amérique du Sud comme dans tous les pays du monde. Même si l'on est vaguement au fait de tout cela, l'ouvrage nous éclaire sur maint détail à nous en laisser pantois. Aucun doute n'est permis sur les méthodes monstrueuses et illégales des gouvernements américains successifs depuis des décennies. Les complots fomentés par la CIA sont légion et qui en doute peut se poser la question de son utilité sinon ! Leurs archives ont le mérite d'être déclassifiées plus rapidement qu'en France... Savoir enfin que la résistance existe toujours où que s'exercent l'horreur et la répression est facteur d'espoir. À condition de vivre debout.

mercredi 14 avril 2010

Un vélo dans les arbres


Les articles du Blog sont classés par catégories. Les plus nombreux se réfèrent à la musique ; de temps en temps je chronique des CD ou un concert, mais c'est probablement parce que j'évoque souvent mon travail qu'il y en a 354. Viennent ensuite 295 billets d'humeur, mes préférés, ils réfléchissent les us et coutumes ; politiques, ils déclenchent les injures. Le cinéma et les DVD occupent une grande part de ma vie, 248, c'est le secret de ma musique, ses sources, la narration ; j'essaie de parler essentiellement des choses qui me plaisent, je ne suis pas là pour dégommer, sauf si je vais à contre-courant de l'avis général... Les 239 billets du multimédia rassemblent des formes d'expression que l'on ne peut contenir dans aucune autre rubrique, arts interactifs, formes hybrides, bouquins, etc. Rien d'étonnant à ce qu'il n'y ait que 28 liens vers le théâtre, je m'y ennuie trop souvent. Les articles les plus lus font partie des 132 conseils pratiques, depuis la recette de la soupe miso à comment réparer son Mac, cela me sidère ! Les 168 confessions intimes et histoires de famille ont évidemment leur place dans un journal intime, mais devenu public je marche sur des œufs. Restent 149 récits de voyage, pas assez à mon goût, j'adore découvrir des pays où l'on ne parle pas ma langue, pour contrebalancer l'ours que je suis et qui sort peu de sa tanière. Comme j'ai fixé la limite de 50 chapitres à ma fiction il ne m'en reste plus que 13 à écrire avant de chercher un éditeur. Je continue à mêler le personnel et l'universel dans chaque billet que j'affuble d'une image et d'un titre en évitant les sujets dont tout le monde parle, à moins d'apporter quelque chose d'original au débat. Il y a des thèmes récurrents. Par exemple, la bicyclette ! C'est le moyen de locomotion que je préfère. Ne supportant plus l'automobile j'écoute moins la radio ; le métro rime avec boulot dodo même si c'est pratique pour rattraper mes lectures en retard tandis que le vélo a un air de vacances. Hélène Sage m'avait offert le petit qui est accroché dans l'églantier au-dessus de l'entrée et dont les feuilles commencent à sortir. Le pédalier entraîne la chaîne qui fait tourner la roue arrière. La taille idéale pour un hamster. J'oscille entre mon Brompton et les Vélib'. Chacun a son avantage. Le Vélib' est un joker à la marche à pied tandis que mon vélo pliant est le couteau suisse du nomade. L'effet est impossible à rendre en photo, mais le petit vélo dans l'arbre se fond avec les branches comme si c'était un nœud. Personne ne le voit jamais. Je ne sais pas pourquoi il m'a inspiré ces comptes d'apothicaire. À moins qu'un autre me trotte dans la tête, enfourché par l'araignée dont j'ai chanté l'histoire dans le second CD d'Hélène...

mardi 13 avril 2010

Avant-première de Mascarade - samedi 20h30


Madame, Monsieur, bonsoir !
Tout est presque prêt pour la performance de Mascarade qui sera présentée samedi soir à l'Espace Mercoeur à l'invitation des soirées IRL (In Real Life) et en avant-première avant la création qui fera l'ouverture du FIMAV (Victoriaville, Québec) fin mai en première partie de Nabaz'mob.
... panique... -14,9%... le cœur et les nerfs solides pour survivre aujourd'hui... effets de contagion sont d'une extraordinaire rapidité...
Après qu'Antoine Schmitt eut affiné les réglages du synthétiseur construit avec SuperCollider, il s'était attelé aux images des deux présentateurs et au bandeau affiché sous leurs bustes projetés sur grand écran où défilent le flux tel un téléprompteur.
... Je vais vous demander de reculer un petit peu, vous serez gentils, pour mieux voir l'écran !
Jean-Jacques Birgé avait réussi à recycler ses Radiophonies réalisées à la fin des années 70 et une version TV enregistrée au moment de la crise économique de 1983, l'ensemble du montage (de type plunderphonics) étant réparti entre les deux ordinateurs et se mêlant au flux radiophonique diffusé en direct par des postes à transistors (mashup).
... des petites musiques fétiches... comme si l'on faisait un pot-au-feu... il y avait dans ses bagages un instrument à cylindre... toujours est-il que vous nous donnez ce langage secret... du fait de ses antécédents, de sa constitution physique, de son équilibre biologique, de sa structure nerveuse aussi... c'est un peu fort... mollissant lentement en cours de nuit... c'est la permanence du pouvoir de l'agonisant... come, follow... ça peut vous paraître une erreur...
Pour faciliter le choix des effets numériques et le mixage des sources, ils se sont adjoints chacun un petit NanoKontrol relié à la prise USB, mais toute la musique et les images sont jouées sans y toucher, grâce aux mouvements exécutés devant les WebCams, comme deux modernes Theremins !
... les ordres sont donnés par des opérateurs... non, mais il a peut-être des informations que nous n'avons pas... plus des sons harmoniques jusqu'alors inusités...
Les répétitions commencent à devenir excitantes dès lors que les instruments sont au point.
... puisque un scientifique comprendra... de quel côté vous vous endormez... de maintenir la rigueur de ce dispositif... et là vraiment j'ai compris que toutes les expériences que j'avais faites jusqu'à maintenant c'était vraiment positif, je me trompais pas, ça venait tout du cerveau et on pouvait contrôler n'importe quoi...
Il n'y a plus qu'à improviser.
... parfois il faut peut-être penser à l'avenir... de phases d'évolution lente et d'accélérations qu'on appelle des crises...
Comment faire autrement puisqu'il est impossible de prévoir l'actualité émise en direct sur les ondes hertziennes ?
... il voulait ces bruits tout bruts au milieu, badaboum, de l'orchestre...
La structure en trois parties est sous-tendue par une forme ABA, Tenues / Radiophonie / Rythme, qui, lors de la création au Québec, annoncera l'entrée délicate des cent lapins de la pièce suivante.
... j'ai vu que tout de même qu'il y avait des signaux codés... et tu sais que tu mens... j'ai mon train qui déraille...
Si le début et la fin vident le plus souvent les informations de leur sens comme dans n'importe quel show télévisé du 20 heures, la partie centrale offre paradoxalement un afflux de sens au cerveau par la collision des très courts extraits produisant une dialectique constitutive tant des informations diffusées que des conditions d'enregistrement initial de chaque extrait. Et PAF !
... bien au delà, enfin pour aller bien au de là... il semble qu'il faudra compter sur... vers l'imitation, vers le sabotage...
Le paysage social que composent les Radiophonies s'oppose au paysage sonore de la matière plastique.
... la force qui rend esclave... journalisme fiction... il faudra toujours des hommes derrière... j'y mets mes joies j'y mets mes peines...
Le dispositif, à la fois très cadré et totalement improvisé, doit pouvoir surprendre autant les deux présentateurs que le public.
... allo allo... des innocents et le responsable ce sera vous... le technicien a disparu, des pompiers passent à côté de moi le visage en sang, après ce grand silence je crois que nous allons quitter les lieux, nous allons nous mettre dans un endroit un peu plus calme, je vois dans le brouillard des flammes qui s'élèvent...

Fantaisie musicale pour deux présentateurs avec Jean-Jacques Birgé et Antoine Schmitt
... 3500 conseillés... un entr'acte publicitaire...
Samedi 17 avril à 20h30, Soirée IRL, Espace Mercoeur
... enfin on a l'impression que personne ne contrôle plus rien...
Centre Mercoeur, 4 rue Mercoeur, 75011 Paris, M° Voltaire/Charonne
paf 5 euros (demi à 2 euros et bières artisanales à 3 euros)
... c'est ça l'information, monsieur, c'est ça que je veux entendre...
Avec aussi : Romatkin + première partie surprise !

vendredi 9 avril 2010

Socrate


Citant hier le Piège de Méduse d'Erik Satie et sa musique d'ameublement ayant marqué le début de la visite-concert que nous fîmes de l'exposition Vinyl avec Vincent Segal à La Maison Rouge, j'ai ressenti l'envie soudaine de réécouter Socrate, le "drame symphonique avec voix" qu'il composa d'après Platon à la commande de la mécène Winnaretta Singer, héritière des machines à coudre et veuve du prince Edmond de Polignac. Satie attendit que Claude Debussy mourut pour oser écrire une œuvre grave, un opéra, fut-il "de chambre". L'estime dans laquelle il portait son ami le retenait. Debussy avait tenté de l'aider en orchestrant deux Gymnopédies et les Sarabandes, mais Satie souffrait d'une incompréhension qui lui rappelera celle de Socrate. À la création en 1918, le public ria de l'œuvre, la prenant pour une ultime facétie du maître d'Arcueil. Jane Bathori tenait le rôle principal, accompagnée par Satie au piano. La première avec orchestre n'eut lieu qu'en 1920. Elle est écrite pour trois sopranos et une mezzo, à la demande de la princesse de Polignac, très liée au milieu homosexuel comme feu son époux, qui désirait de la musique pour accompagner une femme lisant des textes philosophiques.
Le premier mouvement, Portrait de Socrate tiré du Banquet de Platon ("un collaborateur parfait, très doux et jamais opportun") et traduit comme le reste par Victor Cousin, est un éloge dissimulé de la mécène envers son mari. Elle avait également sorti Satie de prison après qu'il ait envoyé une carte postale injurieuse à un critique. J'aimerais bien connaître les termes qui justifièrent l'incarcération, mais l'on peut y voir un autre motif de sympathie du compositeur pour Socrate. Si le second mouvement, Sur les bords de l'Ilissus, est une promenade champêtre de Phèdre avec le philosophe, la Mort de Socrate, extrait de Phédon, est le plus émouvant, les deux précédents nous y amenant doucement. Les intonations du texte ne sont jamais exagérées. La modernité du parlé-chanté (la partition porte en exergue "Récit (en lisant)" ) me renverse comme, à la première écoute, il y a près de quarante ans, lorsque je dégottai la version dirigée par Friedrich Cerha avec quatre sopranos (LP Candide CE 31024). Peu de temps après, j'achetai une version adaptée pour ténor et piano interprétée par le grand Hugues Cuénod (LP Nimbus 2104, étonnamment stéréo et quadriphonique à condition de posséder un décodeur d'époque !). Chaque mot y est naturellement articulé, le texte si compréhensible qu'il nous permet de suivre la pensée d'Alcibiade, Socrate, Phèdre et Phédon, mais, comme souvent lors de la découverte d'une œuvre marquante, la première interprétation vous semble inégalée. J'ai toujours été surpris par le peu de cas fait de cette œuvre majeure de la musique française, chef d'œuvre de simplicité où l'émotion vient à son comble lorsque Socrate, prenant congé de ses amis, boit la ciguë, sentence de ses juges imbéciles. La ligne mélodique est si évidente qu'il nous semble être là, dans le même espace-temps que Socrate lui-même.
Rien d'étonnant à cette téléportation réussie lorsque l'on sait que c'est sur cette partition que Satie écrivit la première fois "musique d'ameublement" ! À ne pas confondre avec la Muzak et la musique d'ascenseur. C'est comme comparer la fontaine de Duchamp avec tous ses imitateurs. "Contribuer à la vie au même titre qu'une conversation particulière, qu'un tableau de la galerie ou que le siège sur lequel on est, ou non, assis." En faisant sous-jouer texte et musique, Satie fait de Socrate un des jalons de la musique du XXème siècle, en préservant l'émotion, à son comble tant on a l'impression d'y être, comme un fait-divers dans le journal de ce matin.

samedi 3 avril 2010

Trois pavés dans la mare


Un, deux, trois pavés. Il m'aura fallu quinze jours pour venir à bout des 935 pages de l'exaltante Biographie de Jean-Luc Godard par Antoine de Baecque. Chaque fois que j'arrivais à voler un quart d'heure à ma suractivité démoniaque je m'allongeais avec sur la poitrine un marque-pages. Il serait étonnant que l'ouvrage plaise au cinéaste tant il recèle de témoignages accablants sur sa perversité et sa démence, de clefs intimes révélant sa fragilité sur son chemin de croix, sans ne jamais perdre de vue son génie et ce qu'il en a coûté, à lui et à ceux qui l'ont approché. De Baecque livre une enquête exceptionnelle qui replonge chaque film dans les eaux saumâtres du quotidien. On en ressort abasourdi par l'obscénité machiste du milieu cinématographique, par les pulsions qui l'engendrent, l'insolence de la création, les dommages terribles des effets secondaires. La Biographie de Godard est un polar impudique qui ne révèle pas seulement ce dont sont faits les rêves, mais jusqu'où les hommes sont prêts à aller pour leur donner corps, ou, à défaut, pour les projeter sur le mur de la caverne, faisant œuvre en sublimant leur vie. Par quelles souffrances et quels ravages le rebelle dut passer pour accoucher de ce Faucon maltais ! Il est d'autres chemins. Celui de Godard n'est pas des plus câlins ni des plus généreux, mais il a l'immense mérite de soulever plus de questions que n'existent de réponses.
Mon second est une autre enquête, dessinée, celle-là, par Joe Sacco. À moi qui dévore trop vite la moindre BD, Gaza 1956, en marge de l'histoire (ed. Futuropolis) résiste à ma boulimie de lecteur insatiable. La narration et le dessin me forcent à morceler l'ouvrage en feuilleton, prenant mon temps pour assimiler le drame qu'il révèle. Résistant d'abord au trait de Sacco, j'y ai finalement cherché le moindre détail pour comprendre l'horreur, vérifier par l'image les propos des témoins rencontrés. Si les aller et retour entre 1956 et nos jours rappellent Maus de Spiegelman, il n'en a pas l'humour grinçant pour dissiper la douleur. Au fur et à mesure des chapitres les vignettes dévoilent le travail rigoureux du journaliste. Les risques qu'il prend sont réels. Ses interlocuteurs ont un nom et un visage. Contrairement à Marjane Satrapi dans son Persepolis, il s'efface devant son propos, laissant la parole aux vieux Palestiniens qu'il interroge. En cherchant simplement à savoir ce que l'Histoire a sauvagement occulté, il nous révèle l'horreur de la colonisation.
Mon troisième est un autre bis déjà évoqué dans cette colonne. Je revois The Savage Eye pour la troisième fois en une semaine. Soixante sept minutes d'un pur chef d'œuvre. Derrière un texte quasiment surréaliste interprété comme un poème symphonique, sous les images brutales de la vulgarité humaine, se glisse un film noir sur la condition féminine. L'entretien avec Joe Strick qui l'accompagne conforte notre point de vue sur le documentaire : pas de caméra cachée, des images qui parlent d'elles-mêmes, le montage renforçant les effets de sens et l'émotion déjà présente, rejet de la dictature du commentaire au profit d'un contre-champ sonore laissant libre le spectateur de faire sa propre interprétation... Sorti en 1959, réalisé par une équipe de bénévoles pendant les quatre années précédentes, The Savage Eye est un véritable film expérimental qui n'en rabâche aucun des poncifs.
Et mon tout est une journée radieuse, car j'ai miraculeusement pu lever le pied de l'accélérateur pour prendre le temps de respirer.

samedi 6 février 2010

Les lapins à toutes les sauces et le jardin des délices


Ayant reçu copie d'un reportage réalisé par Marc Helfer pour la télévision finlandaise autour de Nabaz'mob avec entretien au Studio GRRR et extrait du film de Françoise, je me promenais parmi nos bestioles lorsque j'aperçus un enregistrement vidéo en haute définition de notre opéra réalisé par Heinz Sambs (caméra) et Ramsy Gsenger (montage) à l'occasion de notre passage au Musée Lentos de Linz en Autriche pendant le Festival Ars Electronica qui venait de nous remettre l'Award of Distinction 2009 pour la musique numérique. Leur petit montage en fondus rend bien le spectacle que nous avions donné au musée d'art moderne et l'ambiance de la soirée. Il existe nombre de vidéos tournées ici et là, à New York ou Amsterdam, Paris ou Strasbourg (ci-dessus), sans compter les passages au Journal Télévisé et tous les extraits pirates capturés avec des téléphones portables. D'autres disparaissent, découverte beaucoup plus angoissante que les mises en ligne sauvages, comme le joli film tourné aux Arts Décoratifs, brutalement effacé sans que l'on ne nous en ait avertis ni que l'on sache pourquoi. YouTube permet pourtant de stocker tout ce que l'on souhaite sans coûter un centime ni occuper la moindre mémoire sur nos sites ou nos disques durs. L'éradication laisse un grand trou noir en illustration de mon article d'alors et une certaine amertume devant les usages cavaliers de personnes ou d'institutions avec qui nous avons collaboré. Internet n'est pas un modèle de courtoisie, porteur d'autant de de goujateries qu'ailleurs.

P.S.: au moins le Blog aura servi à quelque chose. Le film tourné par Olivier Souchard a été réintégré sur DailyMotion.


Comme je jetais un œil à ce qui est en ligne, je tombe avec surprise sur une captation linéaire d'une scène du Jardin des Délices que nous avions créé avec Frédéric Durieu et la graphiste Veronica Holguin. Le projet que j'avais initié à Hyptique était resté à l'état de pilote faute de subsides, l'éclatement de la bulle Internet en l'an 2000 ayant pulvérisé toutes nos ambitions dans ce domaine pour un moment. Cherchant une idée pour un CD-Rom adulte, j'en avais eu l'idée le soir-même où nous avions terminé Alphabet. Il s'agissait d'adapter librement le tryptique de Jérôme Bosch.
Nous avions terminé la grande introduction avec navigation parmi les étoiles et les planètes du système solaire (utilisant son système en 2D½, Fred avait poussé la précision jusqu'à les situer à leur endroit exact dans le cosmos !) pour arriver sur la Terre, un globe que les éléments naturels malmenaient brutalement sans atténuer l'effet poétique de ces boules de verre que l'on retourne pour faire tomber la neige. C'était ainsi que Bosch a peint le Jardin lorsque le tryptique est fermé. J'avais fait traduire dans toutes les langues la phrase inscrite tout en haut "Ipse dixit et facta sunt, ipse mandavit et creata sunt" en substituant le pronom personnel "il" par le "on" impersonnel qui correspondait à notre perception du monde à savoir que ce n'est pas Dieu qui crée les hommes, mais le contraire : "Comme on le décide les choses sont faites", les ambiguïtés du Hollandais permettant cette interprétation sacrilège ! Il reste une trace de l'avant-propos avec le module Big Bang où matière et anti-matière se frottent l'une à l'autre pour produire le résidu qui donna naissance à l'univers d'où nous sommes issus, poussières d'étoiles. Le tryptique s'ouvrait après que nous ayons reconstitué son cadre. Nous avions également réalisé la première des sept scènes du Paradis, Forever, qui produit une musique répétitive infinie, différente à chaque redémarrage. Les deux modules Shockwave furent plus tard recyclés avec PixelbyPixel pour former Time. La première scène de l'Enfer du Musicien ne fut jamais complètement terminée. Y défilait l’histoire de la musique pendant qu’un eugénisme imbécile et cruel résolvait avec terreur la question démographique.
Le tableau qui est montré ci-dessus est le seul réalisé du tryptique central dit le jardin des délices proprement dit. Y poussent plantes, fleurs et champignons aux formes plus que suggestives, vulves et phallus suggérés par ces photographies de nature prises en forêt et dans les champs. Le rythme varie chaque minute tandis que des flûtes mélodiques accompagnent les apparitions, on entend les herbes écartées, les caresses portées aux fleurs génèrent des râles de plaisir. Les rythmes de cette forêt d’émeraude y sont moites, les flûtes si calmes qu’elles nous laissent respirer à notre tour… J'ignore comment ce module a pu se retrouver sur YouTube. Il ne fonctionne qu'en OS9 et n'a jamais été commercialisé. Il s'agit probablement d'une personne à qui nous avions offert l'un des exemplaires du pilote... Quoi qu'il en soit, il est préférable que les œuvres circulent plutôt qu'elles disparaissent sous prétexte de protection !

mercredi 3 février 2010

Divagations paloises


Traverser héroïquement la route nationale pour acheter le journal ne laissait rien présager de la journée qui venait de commencer. L'installation de Nabaz'mob s'était passée comme une lettre à la poste. Équipe diligente et efficace. Intendance délicate et prévenante. Nous étions choyés. Installés dans les anciens abattoirs de Billère près de Pau, les lapins, pourtant peu friands de ce genre d'endroit, semblaient heureux de se retrouver tous ensemble après un mois d'hibernation. Nous les avions disposés cette fois en arc de cercle sur sept podiums en pyramide dans un espace acoustique pendrillonné agréable, face à des gradins en bois. Tout l'après-midi, nous enchaînâmes interview sur interview, presse papier, télévision, radio, webTV, etc. Les questions avaient beau être toutes aussi motivantes, je tentai d'éviter la répétition en inventant sans cesse de nouvelles facéties, jeux de mots lagomorphes et références philosophiques de plus en plus profondes. Entendre par là une plongée dans les abysses de la nature humaine. Car si notre opéra évoque le contrôle et le chaos, la parabole démocratique devenait de plus en plus épineuse, dévoyée de son sens par la manipulation médiatique. Je ne pouvais m'empêcher d'interroger la question du pouvoir et les abus inévitables qu'il engendre. Remontant jusqu'à des temps immémoriaux, j'évoquai la fâcheuse habitude de notre espèce à asservir toutes les autres. Notez au passage que chaque fois que l'un des cent lapins est tombé (momentanément !) en panne, le public pense que s'il ne fait rien, c'est qu'il doit être le chef d'orchestre, le patron !
La lecture de L'enquête, tome 2 de L'affaire des affaires, bande dessinée de Denis Robert scénarisée par Robert et Yan Lindingre et illustrée par Laurent Astier, a certainement aiguisé mon sens critique. Loin derrière l'écran de fumée des rivalités Sarkozy-Villepin que la presse nous vaporise en gaz anesthésiant, la BD me permet enfin de comprendre ce qu'est une chambre de compensation, depuis sa vitrine légale jusqu'à son rôle occulte de blanchisseur. Banque des banques, intermédiaire pour tractations secrètes, une société de transit comme Clearstream (son nom est explicite !) en sait plus que quiconque sur la marche des affaires et, plus grave, sur celle des États. Au faîte du marché de l'armement comme de celui de la drogue, deux commerces sans lesquels les États-Unis ou la France s'écrouleraient corps et biens, susceptible d'en révéler le pire, elle est quasi intouchable. Un journaliste pugnace vivra-t-il assez longtemps pour prouver l'escroquerie politique et sociale et acceptera-t-on de le croire tant le scandale bouleverserait l'équilibre du monde ? Si vingt personnes le contrôlent, ce ne sont pas des individus, mais des postes dont les titulaires sont remplaçables. Les véritables marionnettes ne se produisent pas sur Canal +, elles incarnent leurs propres rôles au plus haut sommet des États. Notre silence nous rend par ailleurs complices de ce qu'il est coutume d'appeler le complot, mais qui n'est rien d'autre qu'une gigantesque arnaque à l'échelle de la planète. Plus c'est gros, plus ça passe ! On comprendra donc que nos réponses débordèrent largement le cadre d'un spectacle dont le succès populaire ne faisant que grandir nous laisse pantois. Très jeune, j'avais bien imaginé que la notoriété et le propos de mon travail me permettraient de prendre la parole sur les sujets douloureux qui me révoltaient...
À peine notre dernière pirouette effectuée devant l'interviewer zélé que le public se pressait au vernissage organisé par le Pôle Culturel Intercommunal et Accès(s). Des jeunes filles qui avaient glissé leurs propres Nabaztag parmi notre centurie pour les prendre en photo nous demandaient de dédicacer leur animal de compagnie. Des amateurs d'art nous sollicitaient pour des soirées privées. Des élus évoquaient les projets en devenir. Des enfants gambadaient. Nous regardions et écoutions notre œuvre l'œil attendri, l'oreille dressée. Je me demandais bien de quoi j'allais parler, épuisé et frigorifié.

mardi 2 février 2010

Un Américain pas tranquille


Jonathan Rosenbaum, ex-journaliste au Chicago Reader prétendument à la retraite, encensé par nombreux cinéastes comme Jean-Luc Godard, auteur entre autres du passionnant Mouvements : Une vie au cinéma (Moving Places: A Life in the Movies), dont le site est à la fois une mine d'archives de ses écrits et un blog dont l'actualité permet de découvrir sans cesse des perles anciennes ou contemporaines, en particulier en DVD, a récemment publié un livre broché sur la rétrospective de comédies américaines transgressives qu'il a présentée à la dernière Viennale, le Festival du Film International de Vienne en Autriche. Cet "Américain pas tranquille", qui lui a donné son titre éponyme, The Unquiet American, en référence au célèbre roman critique de Graham Greene, The Quiet American (Un Américain bien tranquille), ne mâche pas ses mots, ne fait jamais dans le "politiquement correct", creuse ses sujets dans des déserts inexplorés, remonte les chemins battus à rebrousse-poil et sait garder son indépendance de vue dans un paysage critique de plus en plus convenu.
Les 184 pages, agréablement illustrées, sont en anglais pour le programme des 55 films choisis dont il s'explique avec un humour caustique et une conscience politique sans ambiguïté, et bilingues (traduction allemande) pour les textes critiques repris, corrigés ou inédits. Si je suis ravi de partager une partie de ses goûts pour des œuvres mésestimées comme Hellzapoppin ou Les 5000 doigts du Dr T, je suis excité de découvrir des films dont j'ignore tout, soit parce que je suis passé à côté sans les voir, soit par leur absence de distribution en France. Rosenbaum se défend tout d'abord de participer lui aussi à la promotion de l'industrie du cinéma de la plus grande puissance mondiale, véritable ligne de front de l'impérialisme américain, alors qu'il existe tant des chefs d'œuvre inconnus partout ailleurs sur la planète. S'il finit par céder à la demande des organisateurs Hurch et Horwath, il pervertit le sujet en choisissant la transgression comme angle d'attaque.
Ainsi classe-t-il sa sélection en cinq catégories subjectives : les Américains à l'étranger (The Three Caballeros, un des Disney les plus expérimentaux avec la Danse des éléphants de Dumbo, The Fountain of Youth, rare comédie d'Orson Welles tournée pour la télévision, La huitième femme de Barbe-Bleue de Lubitsch, Avanti! de Billy Wilder, Les hommes préfèrent les blondes de Hawks, Ishtar d'Elaine May, réalisatrice de films dits commerciaux qu'il souhaite réhabiliter, Mr Freedom, bijou pop de William Klein, Matinee de Joe Dante), les rapports de classe et tensions ethniques (Christmas in July de Peston Sturges, la comédie musicale Hairspray de l'inénarrable John Waters, Laughter d'Harry d'Abadie d'Arrast, Joan Does Dynasty de Joan Braderman, Chameleon Street de Wendell B. Harris Jr, Rushmore de Wes Anderson, The Heartbreak Kid d'E.May, Lost in America d'Albert Brooks, Bulworth de Warren Beatty), les problèmes culturels (When The Clouds Roll By de Victor Fleming et Theodore Reed de 1919, Artistes et modèles de Tashlin, Down with Love de Peyton Reed, Kiss Me Stupid de Wilder, When Pigs Fly de Sara Driver, When It Rains de Charles Burnett, The King of Comedy de Scorcese, Idiocracy de Mike Judge, Flaming Creatures de Jack Smith...), l'anarchie déconstructive et romantique (1941 de Spielberg, Two Tars de James Parrott, Sherlock Jr. de Keaton et Arbuckle, Real Life d'Albert Brooks, Will Success Spoil Rock Hunter? de Tashlin, des dessins animés de Tex Avery et Chuck Jones, des courts métrages de Owen Land, Adaptation de Spike Jonze...), les dilemmes sexuels (Adam's Rib de Cukor, Hot Times de Jim McBride, The Ladies Man de Jerry Lewis, Turnabout de Hal Roach, Female Trouble de Waters, Lord Loves a Duck de George Axelrod, Monkey Business de Hawks, Seven Chances de Keaton...).
Si je me donne le mal de taper tous ces noms, c'est qu'ils représentent autant de pistes pour le cinéphile et l'amateur désespérément à la recherche de comédies de qualité, autant de biscuits pour l'hiver qui n'est pas près de finir. Suivant ses conseils à l'image près, je pars à la pêche aux inconnus, arpentant les arcanes du Web, fouillant dans les fonds de catalogue, demandant mon chemin à des figurants à la mine patibulaire qui portent bandeau sur l'œil, sabre au clair et fleur au fusil. C'est saignant comme un steak bleu, king size débordant de l'assiette étatsunienne, quand la fâcheuse coutume est de vous le servir trop cuit lorsqu'il atteint les écrans européens.

vendredi 29 janvier 2010

Bob Dylan et Leonard Cohen reprennent des couleurs

((/blog/images/2010/Janvier 2010/Jef-Lee-Johnson-Fantastic-Merlins.jpg))%%%
Si Jean Rochard ne continuait pas à produire d'aussi beaux albums, ma vie de discophile et de chroniqueur occasionnel serait bien terne. Coup sur coup, il sort deux albums adaptant l'un Bob Dylan, l'autre Leonard Cohen. Ces disques Hope Street marquent-ils une nouvelle orientation pour le fondateur du label nato aujourd'hui distribué par L'autre Distribution ? Oui et non. Oui, parce que je ne lui connaissais pas autant d'attrait pour les folk singers engagés. Non, lorsque l'on connaît ses goûts pour les chansons qu'il aime entendre d'une autre oreille, avec des musiciens exprimant leur point de vue soliste comme le jazz leur a toujours permis de s'épanouir tant au sein du groupe qu'individuellement. La ligne politique exigeante, qui sous-tend toute sa production musicale et s'exprime régulièrement sous sa plume dans le Journal des Allumés du Jazz qu'il continue de porter quand je l'ai déserté, trouve son conte dans ses adaptations inspirées. La force poétique des distances prises avec les originaux est réfléchie chaque fois par un épais livret de 56 pages où le dessinateur Stéphane Levallois peint à l'aquarelle une émouvante histoire dont les zones d'ombre rappellent l'abstraction musicale. Rochard réalise ainsi un rêve de jeunesse en devenant accessoirement éditeur de bande dessinée. J'ai même cru un moment que l'auteur masqué Jean Simon était un de ses nombreux pseudonymes ! Dans un marché discographique qui préfère truquer les cartes en incriminant les jeunes pirates pour justifier son autodestruction programmée, on a rarement l'occasion d'acquérir d'aussi beaux objets, réalisés avec ferveur et passion.
Sur les traces de Jimi Hendrix qui avait lui-même repris All Along The Watchtower, Like a Rolling Stone, Drifter's Escape et Can You Please Crawl Out Your Window, Jef Lee Johnson, au mieux de sa forme, s'approprie à son tour onze chansons de Robert A. Zimmerman (I am a Lonesome Hobo, Highway 61 Revisted, Knocking on Heaven’s Door, etc.) avec la même formation guitare-basse-batterie. The Zimmerman Shadow (sortie le 8 février) est un exercice de haute volée, un brasier où se consument les fantômes, où les notes retrouvent le sens caché par les mots. La voix raconte le monde de Dylan, qui a grandi à Minneapolis où ont lieu les séances, retrouvant certaines inflexions qui forcent la musique elle-même.
Grand supporteur d'Ursus Minor et ayant moi-même participé à l'album Thisness de Jef Lee Johnson sur la reprise de Sorry Angel de Gainsbourg, la véritable révélation est pour moi How the Light Gets In (sortie le 8 mars) des Fantastic Merlins avec Kid Dakota. Composé de Nathan Hanson au sax ténor, Brian Roessler à la basse, Matt Turner au piano et surtout au violoncelle, Peter Hennig à la batterie, le groupe a invité le chanteur Kid Dakota pour les onze titres, et sur The Partisan Pascale Labbé et Florence Michon dirigent un chœur d'enfants. Jazzifiant sans perdre les intentions originales et assumant le lyrisme des chansons avec une orchestration décalée, l'équilibre chant-instrumentistes n'est pas sans rappeler un autre album de la collection Hope Street, Songs for Swans de Denis Colin avec Gwen Matthews. Ses cordes vocales vibrant en sympathie avec celles du violoncelle, Kid Dakota se rapproche plus de Paul Simon que de la basse du Canadien. Les tambours, les cymbales et la contrebasse scandent les mots du poète, faisant resurgir une sorte de rituel nord-américain depuis l'époque des grands espaces habités par les Indiens jusqu'aux répétitifs de la fin du XXème siècle en passant par les mouvements ouvriers des années 30 et les errances de la Beat Generation. Assumant leur douloureuse hérédité, les folk-singers ont toujours été contraints de choisir la résistance. Sanglots rageurs et critiques acérées sont les armes dont s'empare le public qui suit le cortège de pancartes et de banderoles dans la plus grande dignité, les deux albums se jouant debout même s'ils s'écoutent assis.

N.B. : dans le cadre de l'hommage nato a 30 ans, le Festival Sons d'Hiver programme le Jef Lee Johnson Band avec The Zimmerman Shadow ainsi que les Fantastic Merlins et Kid Dakota avec How the light gets in le 5 février à Choisy-le-Roi, et Ursus Minor avec Boots Riley et Desdamona le 11 février à Fontenay-sous-Bois.

P.S. : cela n'a rien à voir, si ce n'est l'attachement de Rochard à cette haute figure de la résistance nord-américaine, mais Howard Zinn est décédé mercredi (Hommage d'Amy Goodman avec Noam Chomsky, Alice Walker, Naomi Klein et Anthony Arnove sur Democracy Now!). Pour l'instant je n'ai pas lu grand chose dans la presse française qui continue de faire le black out sur les manifestations protestataires étatsuniennes. J'avais récemment enregistré ses conférences en compagnie de Arundhati Roy (vidéo fortement recommandée).

mercredi 27 janvier 2010

Grand-Papa et Grand-Maman


Oublier le client pénible que je ne connais pas et qui me prend pour de la terre glaise. Éviter de continuer à penser au travail même si les cordes pour Sun Sun Yip, les pages des Éditions volumiques ou les radiophonies de Mascarade me font sauter du lit ce matin. Hier soir nous avons regardé l'admirable Angel de Lubitsch avec Marlene Dietrich où les dialogues sont en permanence déplacés d'un personnage à l'autre, plus une géniale utilisation du hors-champ, et puis je me suis réfugié dans le passé en ravivant mes souvenirs.
Apercevant les deux cadres sur une étagère de ma tante Arlette je n'ai pas reconnu mes grands-parents. Avais-je seulement jamais vu cette photo prise à L'Isle-Adam à la fin des années 20 alors qu'ils étaient encore jeunes avec leur fille aînée à leurs côtés ? La naissance de ma mère, qui ne porte aucun intérêt au passé, ni au futur d'ailleurs, réduisant ainsi la conversation aux sujets d'actualité, suivrait probablement de peu ces portraits de famille. Il n'y a presqu'aucune trace généalogique dans ses placards. Sur les images mon grand-père, pas encore chauve, porte la moustache et ma grand-mère, si elle a perdu sa taille de guêpe, n'est pas encore la grosse dame de mon enfance qui portait chapeau avec épingles. La bonhommie de Roland, la clope au bec, contraste avec le sourire forcé de Madeleine. Sur les rares photos que j'ai faites de Grand-Maman, elle tire la langue. Papa, qui n'avait pas eu de mère et dont le père n'était pas revenu d'Auschwitz, les appelait Papa et Maman, ce qui ne l'empêchait pas de se chamailler avec Grand-Papa, gaulliste fidèle. Ma grand-mère, qui nous gardait le jeudi, se plaignait qu'avec mon taquin de cousin nous la fatiguions. Je revois Serge me promener en courant avenue Constant Coquelin avec la poussette en osier qui servait au marché ou lors de nos excursions au cinéma La Pagode. Lorsque Grand-Maman se réveillait de sa sieste, nous avions le droit à un bonbon, grande boîte ronde en métal cachée dans l'armoire au milieu des draps ou à une pastille Vichy dans la bonbonnière posée sur sa table de nuit. Plus tard j'aurai coutume de l'appeler pour lui annoncer le résultat de mes classements scolaires. Ses joues tendres rappelaient la guimauve et une odeur de poudre de riz s'envolait lorsque nous l'embrassions. Les deux photographies me font l'effet d'une découverte archéologique. J'y cherche la réponse aux énigmes de la famille, feuilletant mes souvenirs comme les pages jaunies d'un livre qui s'écrit paradoxalement au fur et à mesure que je grandis.

dimanche 24 janvier 2010

Comment se débarrasser de la critique


La tyrannie succède au ridicule. Devant l'impossibilité des médias à revendiquer une énième fois l'objectivité des journalistes et des réalisateurs, la mode est à la controverse obligatoire. Formatage déguisé, il est exigé d'apporter des témoignages contradictoires dans le moindre documentaire économique, politique ou social. Le pouvoir, entendre la mainmise de l'État sur ses laquais apeurés, cherche à se débarrasser de la critique en convoquant le courant adverse. Quand on sait que la critique est une arme de gauche et que la langue de bois et la mauvaise foi cynique sont celles du Capital, on comprendra que cette prétendue exhaustivité égalitaire est une manière de faire taire tout parti-pris. Si l'on réalise un documentaire sur la crise, on se gardera bien de faire un film sur les chômeurs sans interviewer des traders. La procédure n'est pas forcément systématique, je ne suis pas certain qu'un film sur le racisme laisse s'exprimer quelque négationniste ou nazillon d'opérette, on interrogera tout au plus un raciste ordinaire pour montrer qu'il en existe une part en chacun de nous. L'important est de délicatement dynamiter toute radicalité avec l'habile prétexte d'une juste modération. Il ne s'agit pas ici de revendiquer quelque nouveau dogmatisme, mais d'insister sur le fait qu'il ne peut exister d'œuvre d'art que dans la radicalité. Ainsi le formatage sous couvert de justice et de pondération équivaut à rabaisser les œuvres au rang d'argumentaire. Si chacun a ses raisons, aussi pures soient-elles, et si tous les arguments sont bons, toute critique serait à prendre avec des pincettes, et l'art et la manière jetés aux oubliettes. L'important est de semer le doute chaque fois que la critique s'exprime pour ne laisser la place de l'évidence qu'à la loi, indiscutable.

dimanche 17 janvier 2010

Escroquerie à l'achat


Deux couples de mes amis l'ont échappé belle. Les uns et les autres avaient un urgent besoin de vendre leur maison. Petites annonces, visites, attente, inquiétude, et puis enfin, grand soulagement, un acquéreur se présente, dans les deux cas un couple dans la soixantaine. Les choses se présentent bien, l'acheteur est emballé et il a les moyens de payer comptant. Comme l'affaire est sur le point d'être conclue, il demande à profiter de la maison avant la signature. Il y a en général un délai de deux mois avant de passer chez le notaire. Dans le premier cas, le couple d'acquéreurs demande les clefs pour réaliser quelques métrés en vue des prochains travaux ; dans le second, il souhaite louer la maison d'ici là pour s'installer au plus vite. Mes amis se méfient. Les premiers refusent. Les futurs propriétaires s'évanouissent dans la nature. Quelle arnaque se cachait derrière l'opération ? Le champ est ouvert aux spéculations. Squat, utilisation d'une maison "neutre" pour un coup d'envergure n'ayant aucun rapport avec la vente, nous ne le saurons jamais. Le notaire des seconds les met en garde lorsque le couple d'acquéreurs, de vagues amis, demande à louer la grande maison pour une somme symbolique en attendant la conclusion. Les petits malins ont déjà commis l'entourloupe, un bail est signé pour 500 euros mensuels, mais jamais la vente ne sera effective. Ils ont pu ainsi rester vingt ans pour un loyer dérisoire et comptaient réitérer l'opération sur le dos de mes amis. Lorsque ceux-ci, comprenant que ces locataires seront ensuite indélogeables, refusent poliment une entrée dans les lieux avant signature définitive, le couple d'escrocs se fâche, invoque l'amitié trahie et claque la porte de la maison de leurs rêves ! Si les vendeurs de la première histoire se retrouvent désemparés face à l'énigme de la disparition absolue de leurs acheteurs, les seconds qui avaient tout autant vendu la peau de l'ours avant de l'avoir tué se sentent soulagés d'avoir évité le pire. La similitude des deux arnaques laissent suspecter une escroquerie dans l'air du temps, à moins que ce ne soit un vieux truc dont je n'ai pris connaissance que récemment.
Nous avons tous été un jour ou l'autre victimes d'un escroc. Lorsque l'on est jeune, on apprend à ses dépens à être méfiant et à ne pas mélanger la sympathie qu'inspire certains individus avec le sérieux qu'exige une transaction. J'avais 25 ans lorsque j'ai acheté un piano qui n'existait pas. Ayant passé une petite annonce dans le journal Libération pour trouver un piano pas cher, je suis réveillé un matin par le coup de fil d'un convoyeur de pianos pour le Moyen-Orient qui m'explique qu'au retour il lui reste un piano droit neuf au cas où il y aurait de la casse pendant le voyage. La somme est importante pour moi, mais le prix global est dérisoire en regard d'un piano neuf. Je dois agir très vite pour lui remettre mille francs afin qu'il puisse dédouaner l'instrument. Nous prenons rendez-vous le matin même et je l'accompagne en voiture jusqu'à la Gare de Lyon où je le vois entrer aux Douanes, mais n'en ressortira évidemment jamais. Je l'attendrai trois heures en vain sur le quai en plein vent, ne rentrant chez moi qu'avec une grippe carabinée et une bonne leçon. La naïveté est si touchante !

jeudi 14 janvier 2010

Électrocution au révolver


Bernard Vitet se promène toujours avec de drôles de briquets qu'il achète à une Chinoise de son quartier. Il ne craint pas qu'un convive les embarque par inattention. Ce sont souvent des chalumeaux qui permettent d'orienter la flamme horizontalement. L'engin qu'il tient à la main pendant qu'il discute avec Benoît Delbecq est particulièrement pervers. Si l'on actionne la gâchette on reçoit une décharge électrique terriblement puissante. Le choc semble aussi fort que lorsque l'on touche du 220 volts. Pour allumer ses cigarettes, qu'il enchaîne les unes sur les autres malgré ses poumons fragiles, il doit agir sur le chien. L'atmosphère est enfumée. Fut un temps où nous travaillions quotidiennement ensemble avec Francis Gorgé. L'odeur de ses blondes court-circuitaient celle des Bastos de Bernard, mais à la fin de la journée le studio était envahi d'un nuage de poison. Je devais aérer pendant des heures après leur départ et j'avais fini par installer un avaleur de fumée faisant également office d'ionisateur. Aujourd'hui le moindre mégot empuantit l'espace clos et je dois vider les cendriers au fur et à mesure pour ne pas me sentir oppressé. Nous ne sommes plus habitués. L'atmosphère du salon est moins confinée, mais Françoise fait des courants d'air à nous faire attraper la crève.


Après le dîner, Benoît nous fait écouter son nouvel album en quartet avec le trompettiste norvégien Arve Henriksen, le batteur Lars Juul et son vieux complice Steve Argüelles trafiquant les sons aux commandes du logiciel Usine et de son filtre Sherman. Ce Way Below the Surface des Poolplayers est coolissime, nous attirant vers les grands fonds où la pesanteur est un vague souvenir. Je me sens plus proche de la musique de Benoît quand il prépare son piano que lorsqu'il en joue "nature". Le Bösendorfer du studio de La Mise en Circuit sonne alors comme un orchestre. J'apprécie toujours son élégance et le raffinement de son jeu tout en nuances, plus varié et évidemment mieux mis en valeur sur son nouvel album solo, The Civitella Project, également produit chez Songlines.
Nous réécoutons aussi Machiavel sur lequel nous jouons tous les trois. Le disque d'Un Drame Musical Instantané a été enregistré en 1998. Déjà douze ans ! Benoît figure au sampleur et au synthé sur le premier morceau Night Knight avec Bernard à la trompette, Steve à la batterie et Philippe Deschepper à la guitare. Je produis les nappes de cordes et introduis pour la première fois du Theremin dans un morceau. Il joue aussi sur L'aiguille creuse, toujours avec Bernard, mais cette fois je me sers d'un processeur vocal et DJ Nem scratche remarquablement ses platines. Le disque a beau rassembler des pièces que nous avons composées Bernard, Francis et moi de 1980 à 1982, des remix d'Agnès Desnos, Étienne Auger, Luigee Trademarq et Steve, un faux vieux morceau avec le trombone Yves Robert, le puzzling de 3/3 par 1/2 où nous avions découpé trois disques noirs du Drame en trois morceaux égaux comme les parts d'une tarte, puis recollé trois tiers différents ensemble sur la platine du tourne-disques, et mon préféré, Crimes parfaits, avec la radiophonie de centaines d'échantillons que l'on appellerait aujourd'hui "plunderphonics", l'album, très électro, est étonnamment homogène. Antoine Schmitt vient de réaliser l'adaptation pour Mac et PC de la partie CD-Rom de Machiavel qui ne tournait plus sur les nouvelles machines et qui sera bientôt téléchargeable gratuitement dès qu'Étienne aura terminé la mise en page du site Internet qui lui sera dédié.

mercredi 13 janvier 2010

L'urticaire


Certains clients me donnent des boutons. Mais heureusement, comme beaucoup d'autres choses sur Internet, ils sont virtuels. Pas les clients, mais les boutons ! Je n'accepte pas de me donner un mal de chien pour bien faire mon travail, en temps et en heure, et qu'en retour il faille me battre pour être payé. Envoyer le chèque comme convenu est le travail que j'exige de mon interlocuteur contractuel. Il n'a que cela à faire ! La mauvaise foi est plus souvent de rigueur. Exemple, si ma facture n'est pas tout à fait conforme à ce que le client attend, au lieu de me le signaler pour que je lui en renvoie une illico en bonne et due forme, il bloque le paiement jusqu'à ce que je m'inquiète de n'avoir rien reçu. Si je ne suis pas en permanence sur le coup, je risque fort de payer les conséquences de leur défaillance, souvent intentionnelle, alors que ce n'est plus mon rôle, mais le leur...
Un comptable doit honorer les engagements et non faire de la rétention. Ailleurs, que penser d'un journaliste qui recopie paresseusement le dossier de presse ou parle d'un évènement sans se déplacer, d'un partenaire institutionnel qui se limite à jouer les guichets sans aller voir l'œuvre qu'il a soutenue, d'un programmateur qui se contente d'engager uniquement les artistes que l'on voit dans tous les autres festivals, d'un régisseur qui ne s'assure pas qu'il possède tous les éléments de la fiche technique, voire d'un agent qui perçoit en douce des surcommissions sans en avertir les artistes qu'il représente, etc. Je me dis souvent que si nous faisions notre travail comme ils font le leur, leurs critiques ou le résultat des courses seraient autrement plus brutaux que leurs verdicts à l'emporte-pièce. Être exigent avec soi-même pousse forcément à l'être avec tous ceux avec qui nous faisons affaire, surtout si leur tâche est largement moins complexe et moins risquée que celle des artistes qui se mouillent corps et âme dans leurs créations.
Il existe heureusement des partenaires honnêtes et consciencieux, des clients intelligents qui vous donnent des ailes en vous faisant confiance, des chefs de projet qui vous protègent, des collaborateurs enthousiastes qui vous donnent envie de toujours mieux faire, des journalistes en verve, des êtres humains redorant l'adjectif qui nous affuble. Ils sont un baume qui adoucit les peines et calme l'inquiétude propre à nos métiers. Plus j'avance et plus j'arrive à travailler avec celles et ceux que j'appelle "les gentils", mais la vigilance reste un combat de tous les jours... Certaines chimères sécrètent des poisons qui transforment les rêves en cauchemars.

samedi 9 janvier 2010

La machine à verbes


L'Espace Khiasma est situé à moins de cent mètres de la boulangerie La Bould'Ange, centre du quartier par son excellence, passerelle gourmande entre Les Lilas et Bagnolet. Ce soir-là, le centre d'art accueillait une drôle de machine conçue et réalisée par Grégory Beller et Norbert Gordon. Le premier travaille à l'IRCAM en tant que musicien et à l'université comme physicien chercheur, spécialiste en synthèse vocale. Le second, artiste multimédia et enseignant en littérature et histoire de l’art, s’intéresse aux rapports entre langue et société. Le siège sur lequel on s'installe semble sorti d'un film de science-fiction des années 60, vélo d'appartement customisé avec écran plat et vidéo-projecteur. Les images projetées devant le spectateur qui se prête à l'expérience sont générées par ses propres paroles qui se transforment en mots sur le petit écran de contrôle, en images sur le grand et en musique générative, par le détournement astucieux d'un logiciel de reconnaissance vocale. Les textes fournis en exemples utilisant le langage journalistique produisent des effets étonnants en s'appuyant sur une traduction sémantique propre à créer un montage critique sur les informations télévisées. Un texte sur le sexe appelle des mots du langage marchand tandis qu'un autre axé sur le commerce a l'agressivité du vocabulaire guerrier, déclenchant les images idoines. Le sens des phrases et l'intensité de la voix agissent dessus comme sur les sons renvoyées en écho, mais les aléas de la machine, ses bugs créatifs, produisent des effets inattendus qui nous renvoie à l'humanité qui les a conçus. La machine à verbes bouscule les chronologies. Histoire de rompre la monotonie du voyage spatiotemporel, les deux explorateurs comptent ne pas s'arrêter aux 40000 mots et 1000 images déjà enregistrés en enrichissant encore le corpus, construisant une syntaxe toujours plus complexe et critique, structurant le flou artistique du trajet nébuleux. Au milieu de tant d'installations insipides et vaines, saluons cette œuvre qui pour être fondamentalement politique n'en perd pas sa poésie ludique.

mercredi 6 janvier 2010

Ronronnement


Passons du bourdonnement au ronronnement. Suite à mon billet de lundi, j'ai reçu plusieurs témoignages d'amis des chats, surtout lorsque "leurs" félins ont des comportements proches de ceux de Scotch. Pourtant, aucun minet n'est pareil, même s'ils ont de nombreux points communs. D'ailleurs, pourquoi serait-ce différent pour toutes les espèces qui peuplent la planète ? Abeilles, moutons, perroquets ou poissons rouges, il suffit de s'en approcher, de les fréquenter suffisamment longtemps pour commencer à entrevoir leurs différences et leurs similitudes. Les questions affluent alors et les énigmes s'accumulent, souvent moins banales que celles de leurs lointains cousins dont nous faisons partie. Chez les chats, le ronronnement n'a rien à voir avec leur caractère et Daniel Bricard me signale un passionnant article d'Effervesciences sur le sujet, surtout, précise-t-il, si l'on est musicien ! À l'issue de l'édifiante lecture, j'ai trouvé croquignolet la mise en vente d'un CD de "Rouky musicien" par l'auteur-vétérinaire, censé vous permettre de vous relaxer et de vous aider à vous endormir. Il est recommandé de le diffuser doucement, plutôt avec des écouteurs ! Je me vois mal passer ma nuit avec un casque sur la tête, mais les fils qui pendent amuseront peut-être le chat qui se chargera de m'en débarrasser...
En reproduisant la carte postale offerte récemment à l'une de mes nièces pour une invitation chez Koba, le restaurant de sushis le plus généreux de Paris, à s'en faire claquer la sous-ventrière, je dois résister à l'envie de vous lire les quatre pages D'une histoire féline que Jean Cocteau relate dans son Journal d'un inconnu. Le mystère des chats n'a jamais été aussi bien exprimé que par le poète. J'ai souvent cité son exergue qui donna le titre à une œuvre pour grand orchestre du Drame de 1982, Ne pas être admiré. Être cru. Les premières lignes, très orsonwellesiennes, expliquent pourquoi ici je ne puis : " L'histoire féline racontée par Keats n'a jamais été transcrite que je sache. Elle voyage de bouche en bouche, et se déforme en route. Il en existe plusieurs versions, mais son atmosphère reste une. Atmosphère si subtile que je me demande si ce n'est pas la raison pour laquelle cette histoire s'accommode mieux de la parole et de ses pauses, que de la plume qui se hâte. "

vendredi 1 janvier 2010

Le Light Book


Au dernier jour de l'an passé, je citais trois phrases que Louis Barnier avait mises en exergue sur la page de garde du Light Book auquel j'avais participé avec mes camarades de L'Œuf hyaloïde, dernière réincarnation d'H Lights avant houleuse dissolution. La dernière page indique : " Cette plaquette, qui reproduit avec le maximum de sympathie et - hélas ! - le minimum de fidélité des images de Michaela Watteaux, Luc Barnier, Jean-Jacques Birgé, Philippe Danton, Thierry Dehesdin, Antoine Guerreiro du groupe de l'Œuf hyaloïde (ex-H Lights et ex-Despotes éclairés), a été achevée d'imprimer le 31 janvier 1973 par l'Imprimerie Union à Paris. Strictement hors commerce elle a été tirée à 777 exemplaires numérotés : les exemplaires 1 à 555 étant réservés à l'Imprimerie Union ; les exemplaires 556 à 777 étant réservés à l'Œuf hyaloïde. " La plupart de mes images (diapositives brûlées, acides bleus, polarisations) avaient été réalisées en 1969. S'y ajoutèrent le remix de Thierry avec la photo d'Isabelle (ci-dessus), ses cristallisations, deux acides rouges de Michaela et un liquide séché d'Antoine (ci-dessous), plus un de Luc qui servit également à la couverture. Le père de Luc dirigeait la célèbre Imprimerie Union spécialisée dans les livres d'art luxueux et extrêmement onéreux. Le Light Book en était la cadeau de fin d'année, envoyé à l'ensemble des membres du Collège de Pataphysique dont Louis était l'un des Provéditeurs depuis 1953. Picasso mourut deux jours après l'avoir reçu ; de là à penser que nous l'avions tué, cela amusait beaucoup le père de Luc !
Je viens de scanner les cinq pages de la préface, texte fondamental sur le light-show que notre travail lui inspira.


J'avais commencé à gratter des diapositives ratées après avoir assisté en 1967 à une conférence à la MJC du quartier, donnée par un journaliste rock qui revenait des USA et dont je ne me souviens plus du nom avec certitude. En expérimentant diverses manipulations chimiques j'avais découvert que mettre le feu à la laque pour cheveux produisait d'intéressants effets sur la pellicule non révélée. Après un stage londonien chez Krishna Lights j'étais devenu un expert en polarisations : en glissant entre deux plaques polaroïds des matières aux propriétés biréfringentes (plastiques étirés, ruban adhésif transparent...) et en faisant tourner l'une d'elle, on peut obtenir des couleurs éclatantes se transformant progressivement en leurs complémentaires. Michel Polizzi, puis Antoine, étaient des as des liquides en mouvement : il suffisait d'ôter le verre anti-calorique du projecteur de diapositives pour faire bouillir la préparation. Pendant les spectacles, j'étais aux commandes de quatre Leitz avec lesquels je dessinais un tryptique, utilisant mes images ou les photographies de Thierry... Le light-show se dissout vers 1974, époque correspondant avec ma sortie de l'Idhec et mon entrée dans la vie active. Les derniers spectacles furent "Brrr, qu'il fait froid ce soir, j'ai grand regret de n'avoir pas pris double manteau..." avec le comédien Philippe Danton, Francis Gorgé et moi pour la musique, le light-show étant assuré par Thierry, Luc, Antoine et Bernard Mollerat, ainsi que l'ouverture du Théâtre Présent (futur Paris-Villette) où nous faisions des projections pour un spectacle poétique d'Arlette Thomas et Pierre Peyrou. J'avais commencé avec Philippe Arthuys et terminai en sonorisant les montages audiovisuels de Michel Séméniako, Marie-Jésus Diaz, Noel Burch, Claude Thiébaut à l'époque d'Unicité. Entre temps nous avions assuré le light de Gong, Red Noise, Crouille-Marteaux (avec Kalfon et Clémenti), Le Vieux Berthoulet, Dagon, et j'avais fait mes gammes sur Kevin Ayers et Steamhammer à la Roundhouse. Le cinéma remplaça pour moi les projections psychédéliques, que ce soit en tant que réalisateur ou en initiant dès 1976 le retour au ciné-concert avec Un Drame Musical Instantané. Finalement, le multimédia avec les CD-Roms, Internet et les installations interactives, représente la continuation logique du spectacle total conviant tous les sens en un melting pot essentiellement audiovisuel.

dimanche 20 décembre 2009

34. Stigmates


La température sort Ilona de son sommeil de plomb. Les murs brillent d'un éclat métallique qui lui glace le dos. Une sueur froide creuse des affluents qui se rejoignent à l'estuaire du coccyx. Les stigmates ont-ils été creusés de l'intérieur ? Pas tous, c'est impossible. Est-ce une surface ou un volume ? Il faut deux yeux pour le savoir et l'une des paupières d'Ilona reste collée. Ses doigts n'ont plus d'ongles. Aurait-elle pu griffer elle-même cette peau de rhinocéros qui remue quand on la touche ? Les plaques tectoniques qui s'entrechoquent suggèrent la convection d'une démangeaison intérieure. Ilona arrache son corsage, jette ses frusques à même le sol sans reconnaître ni le haut ni le bas. Elle se dénude complètement avant de plonger contre la paroi qui se liquéfie sous son poids. C'est comme nager sur la Mer Morte. Les sels d'argent irritent le cliché qui la révèle comme elle est, éperdument seule. Elle se retrouve dans sa maison détruite il y a déjà seize ans, mais à l'âge qu'elle a maintenant. Les jours de beau temps comme aujourd'hui, la rue est vide. Chacun se calfeutre derrière les plastiques translucides tendus à la place des fenêtres, ne laissant passer que la lumière. On ne voit rien au travers. On imagine. Elle a ramassé des éclats d'obus qui ressemblent à des étoiles. À leur extrémité perlent des larmes fondues comme au bout de celles du shérif. Tombées au champ d'honneur. Tu parles. Personne ne pleure plus. Les collines à vue, tu es en danger car elles te voient aussi. Tu ne cours plus. Si tu traverses, tu te caches parfois la figure avec un journal pour ne pas voir la mort fondre sur toi. D'autres jours, tu forces le trait de ton maquillage pour qu'il se remarque de tout en haut. Montrer que tu ne crains pas la terreur. Ce n'est pas toi pourtant. Le ciel est retourné. Ta cousine Dana vit encore là-bas. Pas toi. Tu n'y es jamais allée. Ta culpabilité est un prétexte. Après l'attentat contre l'archiduc ta famille émigre à Athènes. Tu t'es engagée dans le bataillon pilote en pensant à cette fille devenue folle à force de solitude. On ne pouvait ni entrer ni sortir. Les paysans venaient faire des cartons le week-end pour se détendre. L'oncle finit brutalement sa carrière d'herboriste sur la place du marché. Ilona sait que l'obus n'est pas serbe, mais elle ne peut rien dire. Les monstres en ont tellement tirés. Cent personnes d'un coup. C'était le nombre qui tombait chaque semaine. Il a fallu celui des tigres pour que s'arrête le massacre. Pourquoi s'identifie-t-elle encore à Dana ? Elle regarde ses mains en croyant que ce sont les siennes jusqu'à ce qu'elles s'envolent dans l'explosion. Le bruit la réveille. Un instant, elle imagine que c'est la dernière, déflagration atomique qui soufflerait tout et elle avec. Le rêve amplifie le moindre son. Elle est toujours vivante. Peut-elle enfin regarder le bleu du ciel sans crainte ? Ilona n'est pas Dana. Elle cherche autour comment chasser à jamais ses terribles images qui la hante, les plaintes étouffées sous le charnier, le chien crucifié, les chairs éparpillées. C'est trop fort. Ce n'est pas ça. Une nuée d'oiseaux lui perce les tympans. Max est devant elle. Il la regarde avec un sourire banane qui lui fend le visage jusqu'aux oreilles. Elle n'est pas certaine que ce ne soit pas sa gorge, quelques centimètres plus bas. Derrière elle, Stella fait claquer les doigts de ses deux mains comme si elle voulait imprimer un nouveau rythme à l'univers. Ilona ne peut pas suivre. Elle a du mal à tenir sur ses jambes. Elle glisse d'un pied sur l'autre. Rien n'est d'aplomb. C'est au tour du soleil de lui crever les yeux. Pourtant tout est serein. L'odeur du poisson envahit ses narines. Elle retrouve ses sens. Chacun se demande où ils ont bien pu atterrir.

Rappel : le premier chapitre a été mis en ligne le 9 août 2009, inaugurant la rubrique Fiction.

jeudi 10 décembre 2009

Offrez 10 Ferrari pour Noël


40 euros le coffret de 10 cd, qui dit mieux ? L'œuvre électronique de Luc Ferrari (La muse en circuit, INA) est joliment présentée (liste des œuvres), agrémentée d'un livret bilingue de 104 pages dont un intéressant entretien avec sa compagne, Brunhild Meyer-Ferrari. J'ai plusieurs fois rendu ici hommage au compositeur disparu en août 2005. Je découvre aujourd'hui maintes œuvres qui m'avaient échappé, inventions, immersions et décorticages sonores, où tous les coups sont permis et où toutes les coupes font sens. Qu'il joue des ciseaux ou sur la durée, Ferrari ouvre radicalement le champ de la musique électroacoustique sur des fictions amoureuses et des reportages sonores composés comme des pièces de théâtre musical documentaire. La voix fait glisser l'ensemble vers le journal sonore ou musical. Le Hörspiel est un concept allemand qu'aucune traduction française ne peut rendre, faute de pratique et de culture de l'écoute. Le terme "jeu d'écoute" ferait penser à un truc pour gamins. C'est cela. Si Luc Ferrari est un chercheur mené par le désir, un promeneur critique, un artiste de chair et de sang, il est resté un petit garçon coquin, avide de savoir et de plaisirs immédiats. Le prix extrêmement modique du coffret permet de découvrir une œuvre sensible, souvent humoristique, toujours intelligente.

mardi 1 décembre 2009

The Wire, image de la société américaine


Le marathon de Berlin Alexanderplatz est une broutille en regard des séries américaines qui accumulent les épisodes de 52 minutes année après année. Il aura fallu du temps pour arriver au bout des cinq saisons de The Wire, produite par HBO et considérée par beaucoup comme la meilleure série que la télévision américaine ait jamais produite. On raconte qu'Obama partage ce point de vue et qu'il est fasciné par le personnage d'Omar, bonne pub ! Derrière l'enquête policière se profile un tableau documentaire des États-Unis, peinture au vitriol fondamentalement pessimiste où toutes les couches sociales sont connectées à la corruption, des habitants des quartiers les plus pauvres aux politiciens qui régissent le pays. Les acteurs sont plus vrais que nature, certains sont même sortis de la rue, à tel point que l'on a souvent l'impression de toucher au réel. Chaque accent est si véridique que des camarades américains suivaient les sous-titres français lorsque je leur ai montré certaines séquences ! Le traitement n'est ni manichéen ni moraliste, il cherche à se rapprocher de l'enquête journalistique. L'auteur, David Simon, travaillait d'ailleurs au Baltimore Sun que l'on retrouve dans la dernière saison. Quel que soit le côté de la barrière derrière laquelle ils vivent, les personnages ne sont jamais d'un bloc, mais montrent des aspects contradictoires de leur personnalité. Ils évoluent avec le temps et selon les circonstances. Les policiers dépassent souvent les limites de la légalité. S'ils ne sont pas abattus les gangsters apprennent à devenir des hommes d'affaires. Les hommes d'affaires sont des gangsters sans que cela les abatte.


La ville de Baltimore est représentative de la mutation industrielle. Ancienne place forte de la sidérurgie, la vie s'y est dégradée. Les deux tiers de sa population sont noirs et la criminalité dans la communauté y est la plus forte de toutes les villes nord-américaines. Les chances de s'en sortir pour les couches sociales les plus défavorisées posent les mêmes questions que dans nos banlieues. La quatrième saison table sur l'enseignement et évalue l'ampleur de l'enjeu et du travail qu'il exige. Le commerce de la drogue, avec ce que cela implique de violence, est la réponse des pauvres de la rue face aux magouilles immobilières de la haute. The Wire montre que tout est lié. Comment défendre son coin de rue ou comment gérer le budget municipal sont du même ordre lorsqu'il n'y a plus d'autre logique que celle du profit.

samedi 28 novembre 2009

Urgent Meeting III ?


Après deux jours de cauchemars régressifs qui renvoient à l'enfance, je fais un rêve productif et prémonitoire. Chaque fois que je coince sur un virage majeur de mon travail, la réponse finit par se présenter de manière fulgurante. Je me souviens avoir eu l'idée d'Urgent Meeting et Opération Blow Up en mettant la main sur la poignée de la porte de la cuisine de l'Île Tudy. Le knack ou comment l'avoir. Une macération lente sans fixation. L'idée fait son chemin dans les méandres de l'inconscient et finit par croiser le réseau de fils tendus pour la piéger. Une bissectrice se dessine entre l'organisation obsessionnelle acharnée des listes et l'attente patiente du flash intuitif. Mon Pop'Lab pour Poptronics évoque L'étincelle créatrice. Je vivais dans l'appartement de mes parents rue des peupliers à Boulogne-Billancourt, au 59. De jeunes musicens et musiciennes étaient venus improviser un dimanche sur mes structures baroques. Ils étaient beaucoup plus nombreux que prévu à répondre à l'invitation. Une dizaine à la fois, mais ma chambre transformée en studio ne pouvait en accueillir que trois ou quatre. Les instruments étaient sortis de leurs étuis. Je n'avais plus qu'à installer les pieds des micros et enregistrer. Je me suis réveillé content. Pourtant je n'avais rien entendu.
Tout reste à faire.
J'ai saisi l'analogie avec le projet Urgent Meeting qui rassembla 33 invités d'origines musicales les plus diverses sur deux cd. Le texte écrit en 1991 commençait ainsi : " Tout contribue à l'isolement : home-studios indépendants, téléphone, fax ; échantillonnage et synthèse, ordinateurs, classification arbitraire des musiques, disparition des petits disquaires spécialisés, querelles de clochers, manque d'interlocuteurs au sein des institutions, quasi inexistence de la critique... Les trois compositeurs-interprètes d'Un Drame Musical Instantané réagissent à leur niveau en constituant un lieu de rencontre systématique qui leur permette de partager leurs acquis compositionnels et leur goût du risque avec les musiciens et les musiciennes qu'ils aiment ou qu'ils souhaitent rencontrer.... Les compositions du drame, répertoire original de "musique à propos", sont ici conçues comme des écrins, et la liberté totale d'instrumentation et d'invention reste le privilège de leurs invités. Libre à ceux-ci de faire basculer l'œuvre dans leur camp, entraînant le trio vers des contrées insoupçonnées. Les termes de la rencontre sont informels mais le rituel est toujours le même : d'abord le choix de la pièce parmi le répertoire proposé, ensuite installation, accord autour d'un agréable repas, enregistrement et mixage en temps réel... Les œuvres se caractérisent par leur titre, leurs propos, leur forme générale, l'instrumentation du trio et certains de leurs choix préalables (timbres, textes, rythmes, mélodies, etc.), le nombre d'invités requis et leur rôle... Les thèmes abordés sont ceux des conversations de tous les jours, souvent amorcés pendant le repas, et l'ensemble doit aboutir à une sorte de journal vivant, longue suite de cosignatures où chacun ou chacune raconte sa façon de voir les choses..." Suivaient sept thèmes proposés sur l'amour, la mort, l'éducation, la démographie, le profit, l'humanité et le progrès, avec de forts partis pris dans l'énoncé des titres ! Le texte qui accompagnait le second volume, Opération Blow Up, se terminait quant à lui par : " Contrairement à la coutume nous ne nous sommes pas rencontrés pour enregistrer, l'enregistrement fut le prétexte à nous rencontrer. " Nous n'avions pas les moyens de rétribuer nos invités, ce qui n'empêcha pas le générique d'être exceptionnel. Par ordre d'apparition : Colette Magny, Raymond Boni, Geneviève Cabannes, Didier Malherbe, Michèle Buirette, Pablo Cueco, Youenn Le Berre, Michael Riessler, Laura Seaton, Mary Wooten, Jean Querlier, François Tusques, Dominique Fonfrède, Michel Godard, Gérard Siracusa, Yves Robert, Denis Colin, Louis Sclavis, Vinko Globokar, Brigitte Fontaine, Frank Royon Le Mée, Henri Texier, Valentin Clastrier, Joëlle Léandre, Michel Musseau, Stéphane Bonnet, Jean-Louis Chautemps, Gÿorgy Kurtag, Didier Petit, Luc Ferrari, Hélène Sage, Carlos Zingaro, René Lussier et le trio du Drame.
Mon nouveau projet, encore confidentiel, n'a évidemment rien à voir ni à entendre, même si j'y décèle quelques analogies. Le support ne sera pas un cd, mais se répandra sur Internet. Ce qui le rapprochera d'Urgent Meeting, c'est la multitude des invités, nombreux parmi les plus jeunes déjà en activité, et le choix d'une décennie parmi les dix proposées, le sujet embrassant cent ans de création. Mon rêve m'a permis d'entrevoir le processus opérationnel qui me manquait pour continuer. Il ne me reste plus qu'à prendre le taureau par les cornes et agencer les playbacks sur lesquels mes invités opèreront leurs regards critiques et inventifs ! Il y a un an j'avais déjà extirpé pas mal d'éléments sonores inédits des archives.
Y a plus qu'à...

mercredi 25 novembre 2009

Didier Petit pour le 20ème anniversaire du label in situ


Didier Petit a vingt ans lorsqu'il entre dans le grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané. Il ressemble aux jeunes gens enthousiastes et impétueux devant qui le rideau se lève. Il sait aussi écouter et tenter l'impossible puisque le secret est de ne jamais cesser d'apprendre. Je l'avais entendu dans le Celestrial Communication Orchestra d'Alan Silva auquel il restera fidèle après son passage par la pépinière IACP, école de jazz incontournable des années 80. L'épatant chaos ambiant ne me permet pas de l'apprécier aussi bien que dans le sextet Dernier Cri où figure également l'accordéoniste Michèle Buirette dont la rencontre ne fut pas pour moi exclusivement musicale ! Il la rejoindra un temps en trio avec le violoniste Bruno Girard au moment du disque de Michèle, La mise en plis, enregistré quelques jours avant la naissance d'Elsa.
Si fin 1982 il a déjà participé au second album du Drame en grand orchestre, Les bons contes font les amis, c'est sur L'homme à la caméra que le violoncelliste chantera pour la première fois, à ma demande. Cette manie lui est encore souvent reprochée par certains puristes effarouchés par les effusions de son. Je me souviens qu'alors Didier m'avait demandé de participer, même symboliquement, à la production du disque et que je l'avais gentiment envoyé promener ! Il m'avait expliqué qu'il souhaitait s'impliquer pas uniquement musicalement, mais aussi productivement, dans les projets qui lui tenaient à cœur. Et du cœur il en a. Têtu et persévérant, il ne lâchera pas son idée et créera six ans plus tard, en 1990, les disques in situ dont nous fêterons le 20ème anniversaire de vendredi à dimanche à L'Échangeur de Bagnolet. Mais Didier n'a pas créé son label pour se produire comme nombreux de ses collègues désirant préserver leur indépendance créative ou économique. Avec Hervé Péjaudier pour les textes de pochette et Toffe pour son graphisme rouge et noir, il a imaginé une collection pour inviter les amis dont il apprécie la musique. La liste est trop longue pour les citer tous et toutes, mais je tiens à saluer particulièrement sa sincérité, son honnêteté et sa compétence, trois qualités que l'on rencontre rarement chez le même producteur ! Je crois que notre contrat est arrivé à échéance depuis près de 15 ans et il ne me serait jamais venu à l'esprit de le dénoncer, tant les choses sont claires et le plaisir partagé. Car Didier Petit (sur la photo à droite, le 12 février 2004) est avant tout un musicien, compositeur de l'instant, un violoncelliste fougueux et inventif, un romantique d'une autre ère parlant le langage de demain. Il a d'ailleurs passé le relais du label à son complice Théo Jarrier, devenu depuis le vénéré disquaire du Souffle Continu.
Après la dissolution du grand orchestre en 1987 (on reconnaîtra Didier dans la vidéo d'une répétition boulevard de Ménilmontant), nous avons souvent collaboré pour des projets extrêmement variés : l'œuvre-site Somnambules avec Nicolas Clauss, des concerts avec Bernard Vitet (sur la photo à gauche) et Eric Echampard, le CD Opération Blow Up aux côtés de György Kurtag, des sonneries de téléphone pour SonicObject, un trio avec Denis Colin pour l'évènementiel (se) diriger dans l’incertain, la musique du film Ciné-Romand, etc. Il a publié notre Jeune fille qui tombe... tombe de Dino Buzzati avec le Drame et Daniel Laloux dans la collection in situ, j'ai relaté ici-même ses WormHoles et nous nous sommes côtoyés évidemment aux Allumés du Jazz...
Il existe un gag récurrent entre nous. Un soir où le groupe clandestin du 29 septembre, des producteurs de disques indépendants, s'était réuni chez moi nous nous sommes engueulés comme du poisson pourri sur la compétence des journalistes de jazz. Comme je le traite de curé il me répond "connard" avec une véhémence aussi partagée que notre tendresse mutuelle. Les camarades présents ont cru que nous allions en venir aux mains tant nous semblions énervés alors que ce n'était qu'un jeu. Aussi aujourd'hui le connard tire son béret (un béret, un béret français !) au curé avec un grand éclat de rire en lui souhaitant un joyeux anniversaire !

dimanche 22 novembre 2009

Acharnement thérapeutique


Fou, idiot, obsessionnel, dépendant, maniaque, je pourrais en entendre de toutes les couleurs et, sous un certain angle, ce serait justifié. S'il existe une possibilité d'émettre mon billet quotidien, je mets tout en œuvre pour y parvenir. J'ai fini par intégrer cette discipline comme une activité aussi banale et indispensable que manger, se laver, se vêtir, dormir, rêver, travailler, faire ma gymnastique, lire le journal, etc. J'ai perdu la matinée d'hier penché à la fenêtre, en plein vent, à en attraper la crève et une tendinite, pour finalement me replier sur une solution plus évidente et combien plus efficace.
Tout avait commencé la veille vers minuit. Je m'aperçois que mon iPhone capte le signal d'Orange lorsqu'il est connecté à sa base avec le cordon USB jouant le rôle d'antenne ! Je passe à trois barres alors qu'il reste muet si je le décroche. Récupération de mails, utile avec différents travaux en cours. Françoise m'ayant involontairement réveillé tôt, je saute sur mes jambes pour immortaliser le soleil qui se lève sur les sorbiers des oiseaux plantés devant notre fenêtre. Comme toute la maisonnée est endormie, hormis les chasseurs partis avant l'aube, je me colle à la fenêtre pour publier mon blog. Si le texte et une des deux photos n'étaient pas passées comme une lettre à la poste avant les suppressions d'emploi et les réformes successives qui ont porté un coup fatal au service public, je ne me serais pas acharné pendant quatre heures sur la photo restante. Rien n'y a fait. Pas moyen. Énervé, j'ai fini par craquer en empruntant la Lada pour monter à la station de ski perchée au-dessus, sur l'autre flanc. La vue à 360° depuis Superbagnères désert est superbe. Je fais quelques pas, regrettant seulement de me retrouver seul au milieu du panorama. Mais que voulez-vous ? À chacun ses lubies.

dimanche 1 novembre 2009

La bataille Hadopi


À lire La Bataille Hadopi, somme de 350 pages (c'est écrit gros) publiée par InLibroVeritas avec la participation d'un nombre étonnant d'auteurs plus documentés les uns que les autres, argumentant avec perspicacité et intelligence contre la misérable loi perverse dite Hadopi 2, on en arrive à espérer que l'État commettra l'imprudence de tenter de l'appliquer ! Rarement une levée de boucliers aura été plus claire contre l'injustice et l'absurde, rarement elle aura été aussi unanime. Comme l'affaire Langlois annonça Mai 68, cette loi pourrait bien sonner le glas de la somnolence dans laquelle la résistance végète depuis trop longtemps. Les millions de pirates de France et de Navarre devraient se dénoncer solidairement en cette occasion, les forces de la jeunesse n'attendant qu'un déclic pour se mettre en branle. Le gouvernement le sait bien, sinon à quoi serviraient les mesures soporifiques que constitue par exemple le RSA ? Pensez-vous que le Capital soit devenu philanthropique ? La bataille Hadopi a le mérite d'énoncer les faits, de les analyser et de donner les armes pour se battre. Le livre nomme les vrais profiteurs, industrie dite culturelle, industrie informatique et fournisseurs d'accès, dévoilant les accords honteux passés entre les majors ou les sociétés d'auteurs et certains sites, démasquant les risques énormes qu'encourent les libertés individuelles... Les propositions se précisent, les ripostes s'organisent. Les auteurs et les producteurs indépendants n'ont rien à gagner, sinon qu'à se laisser berner pour être dévorés tout cru. Leur opposer le public est d'une rare maladresse. Espérons que ceux qui sont tombés dans le panneau sauront se ressaisir à la lecture édifiante des textes remarquables de tous les contributeurs, journalistes, artistes, personnalités politiques, spécialistes d'Internet de tous bords... La bataille Hadopi est proposée sous quatre formules, la première est gratuite (fichier pdf téléchargeable par exemple sur le site Poptronics), les autres sont à 9 euros ou 19 euros (différentes qualités d'impression) et 49 euros (là c'est la totale consumériste comme sur la photo !). Fourbissez vous armes en vous plongeant dans cette saine et riche lecture.

vendredi 30 octobre 2009

Pasta Unica #1


Pasta Unica m'a donné l'occasion de visiter le 104 où je n'avais encore jamais mis les pieds. Belle bâtisse aux proportions généreuses, le "nouveau" lieu a la réputation d'être une coquille vide dont la taille absorbe la majeure partie du budget en dépenses de fonctionnement, laissant des miettes à la programmation artistique. J'imagine que la première rencontre professionnelle proposée par Philippe Baudelot, Cécile Denis, Emmanuelle Raynaut et Cyril Thomas était gracieusement hébergée, dans une salle où l'acoustique désastreuse obligeait à faire des exercices surhumains pour comprendre les orateurs. Néanmoins les échanges furent passionnants, ouvrant peut-être des brèches dans le mur de confusion qui entoure les œuvres utilisant les nouveaux médias.
Le préambule rédigé par l'Argentin Pablo Zunino ayant interrogé l'uniformisation et le formatage tout autour de la planète, le ton était donné à la contestation qui demeura toujours dans une ambiance bon enfant où aucune exclusion ne fut prononcée malgré la diversité des projets présentés. Ainsi nombreux artistes venus montrer une de leurs œuvres en gestation critiquèrent le terme d'art numérique pour caractériser toutes ces formes d'expression. S'il est nécessaire de se fédérer, est-il souhaitable de se rassembler autour d'un outil plutôt que d'une démarche ? Pasta Unica a justement été créée pour apporter des réponses à ce type de question. Ainsi un observatoire de 46 questions, mazette c'est un fleuve, a été mis en ligne pour donner la parole aux différents acteurs gravitant autour des pratiques émergentes, ayant recours aux nouvelles technologies. Que de circonvolutions pour nommer l'incernable ! Artistes, journalistes, théoriciens, programmateurs, producteurs sont donc invités à livrer leur pensée.
Si les travaux de mes camarades de jeu Nicolas Clauss, Antoine Schmitt, Françoise Romand, Wolf Ka ne pouvaient que m'enchanter, je découvris le travail vidéographique de Jacques Perconte avec qui je partage pas mal de points de vue sur l'état du monde. Son plan séquence ferroviaire musicalement ascensionnel aux couleurs saturées dont les avant-plans transforment le décor du fond est épatant... Présentant FluxTune, je composai la musique de la manifestation en dessinant son titre (photo) ! La rencontre fut aussi l'occasion de revoir nombreux estimables confrères et consœurs perdus de vue depuis plus ou moins longtemps comme de discuter tango avec Zunino dont le père était bandéoniste et compositeur, et de Schönberg avec Norbert Schnell, chercheur à l'Ircam ! Le père de l'École de Vienne prétendit assurer la suprématie de la musique allemande pour un siècle. Pourquoi pas ? L'erreur fatale à la "musique contemporaine" fut que les compositeurs de l'École de Darmstadt dont Boulez le crurent ! La suite au prochain numéro...

mercredi 28 octobre 2009

Reconnaissance


Mon hagiographie intrigue plus d'un lecteur bienveillant. Pascale me demande de qui attends-je de la reconnaissance. Si j'en perçois ici et ailleurs, ce ne peut être que de mes pairs, entendre de mon père, suggère-t-elle avec malice. Or le 23 octobre j'ai fait de désagréables cauchemars dont la date coïncide avec son anniversaire. J'incarne en effet sa revanche, puisqu'il dût abandonner le monde du spectacle à 40 ans et retourner à l'école pour nourrir ses deux enfants. Mon père, avec ses manières de nouveau riche (c'était très relatif, il finit de rembourser ses dettes à 67 ans, trois ans avant sa mort), était très fier de son rejeton. Alors qu'il était hospitalisé pour des problèmes cardiaques, il me présente à l'infirmier qui fait son lit : "Mon fils, qui est compositeur..." Comme le type n'en a rien à battre, mon père insiste "... d'opéra !". Nous venions d'être joués à l'Opéra Garnier avec la partition de Manèges, chorégraphie de Karine Saporta avec le GRCOP, et avions enregistré L'hallali, opéra-bouffe sur un livret de Régis Franc interprété par l'Ensemble de l'Itinéraire, le premier album en CD du Drame. De là à me qualifier de compositeur d'opéra il y a un monde. Pour lui c'était la panacée universelle. Dans ses derniers jours, comme il écoutait la Callas au casque les larmes coulaient le long de ses joues. Je continue à sentir le poids de son regard posé sur moi, vingt-deux ans après sa mort qui me renvoie automatiquement à la mienne.

J'ai retrouvé la photo dans le dossier de l'opérette Nouvelle-Orléans, avec Sidney Bechet et Mattye Peters, qui sonna la faillite de mon père. Il vendit heureusement le bureau Empire, qu'il tenait lui-même de son père, avant de déménager de la rue des Peupliers à la route de la Reine à Boulogne-Billancourt. Mon oncle, Gilbert Martin, avait peint son portrait. Dans le grand miroir, j'aperçois le vieux poste de radio Telefunken, un insigne de la paix que j'avais fabriqué avec du papier d'aluminium et un téléphone à cadran.

lundi 26 octobre 2009

Orgueil


Il est toujours délicat et un peu énervant de rencontrer de (plus) jeunes compositeurs qui ne connaissent pas du tout mon travail et, en ignorant l'origine, m'annoncent fièrement mêler des bandes-son de films à leurs musiques, y ajouter des ambiances réelles ou des bruits de la vie quotidienne, mixer instruments acoustiques et électroniques, faire des montages d'échantillons volés à la radio ou à la télé, accompagner des textes en direct, s'être spécialisé dans les ciné-concerts ou créer de la musique interactive...
Si la paranoïa de Jacques Séguéla lui fit récemment prétendre qu'il inventa la publicité, je me garderai bien d'avancer que je suis l'auteur de la roue. Je ne peux néanmoins m'empêcher de ressentir un pincement au cœur lorsque je ne suis pas crédité pour les innovations auxquelles j'ai contribué. Être un précurseur, en avance sur les modes, n'est pas une qualité. L'orgueil en est flatté, mais la reconnaissance va en général aux suiveurs qui sauront exploiter commercialement ces avancées. L'isolement que cela prodigue ne permet pas de s'épanouir autrement que dans une course effrénée où l'on cherche en permanence à être le premier pour avoir toujours un métro d'avance. Connaissant bien l'histoire des arts et des inventions, j'eus dès mes débuts la précaution de laisser des traces, elles-mêmes relayées par la presse qui, si elle a souvent la mémoire courte, n'efface heureusement pas ses publications. Idem avec les récompenses obtenues dont la liste couvre des champs extrêmement variés. La conscience du temps que tout cela allait prendre m'a poussé à créer mon propre label de disques en 1975 et à revendiquer par écrit mes positions critiques aussi souvent que les occasions m'en furent données. Comme sur ce blog, il m'arrive de me contredire, mais je ne me dédis jamais.
Pour m'éviter des aigreurs, injustes en regard de la reconnaissance dont je profite dans d'autres domaines, je me suis décidé à rappeler ici quelques dates de réalisations qui n'ont jamais été fortuites, puisque toujours initiées par une réflexion incessante sur les arts et le monde qui nous entoure et dont nous sommes à la fois les acteurs et les spectateurs, les victimes et les bourreaux. Je rappelle enfin que mes études de cinéma ont largement influencé mon travail, mais qu'en musique je reste un autodidacte complet, en marge des circuits officiels que prodiguent une origine bien née ou un cursus scolaire exemplaire. Je gagne néanmoins ma vie depuis près de 40 ans en composant une musique "barjo" sans concession et une œuvre multimédia dont le succès n'aurait par contre pas eu besoin de cette mise au point.
1974 : dans mon premier film important, La nuit du phoque, j'exécute des montages radiophoniques cut que l'on retrouvera plus tard dans Crimes Parfaits (1981), développant le concept de "paysage social" contre celui de "paysage sonore" alors en vigueur. Je découvrirai John Cage peu après. J'avais déjà enregistré ma pièce pour ondes courtes et pompe à vélo en 1965 ! Entre temps, j'aurai l'occasion d'écouter la musique tachiste de Michel Magne, les reportages mixés de Barney Wilen, des passages de Luc Ferrari, les Shadoks de Cohen-Solal, les premières œuvres de Frank Zappa, le Poème électronique de Varèse, qui imprimeront leur marque indélébile sur mes propres recherches.
1975 : Défense de, disque entièrement improvisé, mêle les instruments électroniques joués en temps réel (ARP 2600) à des bandes électro-acoustiques créées dix ans plus tôt, des orgues à tuyaux au piano-jouet, des appeaux aux instruments classiques... La réédition CD de ce vinyle, devenu culte grâce à la liste Nurse With Wound, qu'en fit MIO, rassemble plus de sept heures de musique sur le DVD qui l'accompagne en plus du film La nuit du phoque. De 1975 à 1978, j'enseigne la partition sonore à l'IDHEC.
1976 : désirant faire connaître au public les merveilleuses inventions du cinéma muet, j'ai l'idée de jouer en direct une partition contemporaine entièrement improvisée avec le collectif Un Drame Musical Instantané que je viens de fonder avec Francis Gorgé et Bernard Vitet. Nous rejetons le terme improvisation au profit de composition instantanée en opposition à composition préalable. Dans les années qui suivront nous jouerons la musique de 26 films différents. La pratique des ciné-concerts était éteinte depuis l'avènement du parlant. Nous initierons, entre autres, la programmation du Festival d'Avignon (où nous "improviserons" également en direct sur les Jeux Olympiques de Los Angeles). J'ai un petit faible pour La glace à trois faces et La chute de la Maison Usher de Jean Epstein, découverts en 1972 grâce à Jean-André Fieschi, Le cabinet du Docteur Caligari de Robert Wiene, La Passion de Jeanne d'Arc de Carl T. Dreyer...
1977 : Un Drame Musical Instantané enregistre Trop d'adrénaline nuit. La pièce éponyme intègre dynamiquement la bande-son d'un film français de 1936. Dans Au pied de la lettre je dis un texte inédit de Jean Vigo. À cette époque, il était impossible d'enregistrer les films à la télévision, aussi j'en captais le son dans les salles ou sur le petit écran pour les réutiliser ensuite par bouffées (souvent délirantes et toujours sensiques) dans nos œuvres. J'imagine le concept de musique à propos.
1980 : pour le disque Rideau !, je compose Rien ne sert d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer (le titre est emprunté à Guillaume d'Orange par Bernard Vitet) en nous superposant à un orchestre classique qui s'accorde. Je découvrirai beaucoup plus tard Tuning d'Edgard Varèse, comme un adoubement ! M'enfin est quant à lui basé sur un enregistrement réalisé dans le café kabyle en face de chez moi.
1981 : création du grand orchestre d'Un D.M.I. mêlant mes synthétiseurs aux cordes, cuivres et percussion. Francis Gorgé y joue de la guitare électrique. Bernard Vitet fabrique depuis les années 60 de nombreux instruments originaux, lutherie souvent copiée (clavier de poëlles à frire, de pots de fleurs, de limes ; contrebasse à tension variable ; trompes et flûtes chromatiques en PVC, trompette à anche, trompette plongée dans l'eau, cor multiphonique, etc.). À Musica à Strasbourg en 1983 nous créons la musique de L'homme à la caméra de Dziga Vertov pour cet ensemble.
1984 : La Bourse et la vie est une œuvre pour le trio (synthétiseur PPG, guitare électrique, trompette à effets) avec le Nouvel Orchestre Philharmonique de Radio France. En plein théâtre musical, nous risquons une grève (inscrite dans la partition !), mais le chef, Yves Prin, arrange le coup. Sur l'album Carnage, il y a également une pièce où nous remplaçons les instruments et les bruitages par des voix.
1985 : nous renouons avec la tradition des textes accompagnés en musique. Le K sera nommé aux Victoires de la Musique en 1992.
1987 : L'hallali est l'un des premiers CD à sortir en France, certainement le premier en musique nouvelle. Nous utilisons toutes les ressources de ce nouveau support (large plage dynamique, silence). Dans l'opéra-bouffe éponyme, j'utilise le vocodeur pour répondre à la soprano et à la basse qui interprètent les rôles principaux. La même année, je zappe en direct les chaînes de télévision sur satellite pour écrire un scénario à la volée que l'orchestre improvise illico.
1988 : l'album Qui vive ? intègre une radiophonie TV dans Des haricots la fin.
1992 : je participe à la création de la collection de disques Zéro de Conduite produite par André Ricros pour offrir aux enfants des œuvres de qualité conçues spécialement pour eux.
1993 : mon court-métrage Le sniper est la première fiction tournée à Sarajevo pendant le siège.
1994 : l'exposition-spectacle de la Grande Halle de la Villette Il était une fois la fête foraine scénographiée par Raymond Sarti est sonorisée par 70 sources indépendantes et des centaines de haut-parleurs.
1997 : Carton est le premier CD-Rom d'auteur à sortir en France. Je dois ce saut dans le multimédia au Puppet Motel de Laurie Anderson et à la confiance de Pierre Lavoie (Hyptique). Précédemment, avec Au cirque avec Seurat je pose les bases du design sonore dans les œuvres multimédia (humanisation de la machine, évolution de la partition en fonction du temps, notions de palette sonore, etc.). Mon site drame.org date de la même année.
1998 : le CD-Rom Machiavel est une œuvre comportementale réagissant au plaisir et à l'ennui, réalisée avec Antoine Schmitt.
1999 : le CD-Rom Alphabet est jugé par certains comme l'apogée de l'art interactif sur ce support. 15 prix internationaux.
2004 : La Pâte à Son, conçue avec Frédéric Durieu, anticipe le futur FluxTune, des machines à composer la musique sur un modèle radicalement différent du séquenceur.
2005 : Participation à la création du lapin Nabaztag, premier objet communicant grand public. J'invente pour lui tout ce qui passe par le conduit auditif.
En marge de ces créations, je suis fier d'avoir participé à la reconnaissance du statut d'improvisateur à la Sacem, ainsi qu'au dépôt sur support matériel plutôt que sur papier et à la signature collective, des réformes indispensables suite aux nouvelles pratiques. Je regrette que mes conseils n'aient pas été suivis en ce qui concerne la création sur les nouveaux médias et la mutation d'Internet. En ce domaine, mes interventions à la Sacem, à la Sacd et à la Scam semblent avoir été vains.
Toute cette autosatisfaction n'exclut pas que d'autres aient creusé leur sillon avant les miens. En réalité, personne n'invente jamais rien, il n'y a pas de création spontanée. Ce rappel permettra seulement de réintégrer mes différents apports à la chronologie.

vendredi 25 septembre 2009

Aux couleurs de Van Doesburg


Albert, aussi astucieux que diligent, a eu l'idée de remplacer les contremarches blanches des podiums par des couleurs sombres pour que les oreilles des lapins se détachent mieux. L'équipe d'Ososphère, en pénurie de noir, nous propose un rouge parfaitement en accord avec ceux de la salle des fêtes de l'Aubette. De notre côté, nous extrayons des flight-cases suffisamment de tissu noir pour colorer la seconde marche. Les deux bandes associées au blanc de la jupe rappellent les couleurs et les formes utilisées par Theo Van Doesburg en 1928. Sur la photo, seule ma chemise n'est pas dans la gamme, mais bien qu'installant la clapier nous ne faisons pas physiquement partie de l'installation. Quatre-vingt-un ans plus tard nous rendons donc hommage à l'artiste en participant à son rêve d'œuvre totale !
Ce soir vendredi à 21h, à l'occasion de notre présence à Ososphère, je jouerai avec Antoine pour la première fois en duo et en direct, sur les ondes de Radio en Construction. La quinzaine de minutes que durera notre prestation sera retransmise sur www.ososphere.org et www.radioenconstruction.com. J'imagine que mon camarade utilisera les rythmes de ses nanoensembles tandis que j'oscillerai entre mon Tenori-on et la trompette à anche que j'ai glissée dans mes bagages. Espérons que l'échange sera aussi drôle ou passionnant que notre interview d'hier soir sur France 3 : Journal 19/20 du 24 septembre !

vendredi 11 septembre 2009

19. Mortel


Dehors les champignons ont envahi le silence habité par les fantômes. Comment savoir si leur parfum enivre ou s'il porte l'angoisse des mutations inopinées ? Suave aux narines, la moisissure irrite les muqueuses allergiques. La poussière retourne à la poussière. Il n'y aura pas de cendres. La fête est programmée par une confrérie de vers de terre. Il ne fait plus aucun temps. Les nuages sont passés, le soleil est passé, la pluie est passée, tout est passé et dépassé. On est ailleurs. En attendant le déluge, on peut parler à voix basse. D'étroites allées écartent les danseurs. On voudrait murmurer des mots soufflés, mais la foule exige un porte-voix. Chacun y va de son couplet. L'incompréhension se lit dans les regards humides. Les temps d'arrêt ponctuent les questions maladroites que personne n'ose poser. On en apprend de belles. Les visages burinés par le vent et l'alcool font écho aux signes gravés sur les pierres. Nul n'est autorisé à s'assoir et les places allongées sont réservées. Un enfant en salopette blanche qui sème des petits cailloux demande si une vitrine se cache sous le camouflage. Que voulez-vous qu'on lui réponde ? Ce n'est pas un endroit pour la chasse. Il ne pouvait en aucun cas s'agir d'un accident. La fuite aurait suffi, mais des passants avaient clairement vu deux types cagoulés dans la cabine du camion et sa plaque était celle d'un coupé immatriculé dans le Var. Rien ne tient debout. On vacille sur ses jambes. Là aussi on est en colère.
Dedans l'air empeste l'alcool à brûler et le formol. La boîte est ouverte pour que chacun puisse y trouver ce qu'il a à y mettre. Des vers de poète y font déjà leurs trous quand Stella entre à petits pas serrés, comme sur des pointes. Tandis qu'elle attend son tour, un des cinq hommes en costume strict, lui chuchote que ce moment est très loin, qu'elle n'a pas lieu de s'inquiéter, qu'il a l'habitude de voir ses clients se prendre les pieds dans le tapis en croyant se vieillir, mais qu'elle est déjà une autre. Elle s'approche. Les paupières de Philippe ne laissent percer aucun indice. Ce n'est plus lui. Il lui ressemble, mais ce n'est plus lui. Si l'on s'en tient aux généralités, elle en sait plus long que quiconque sur ce qui les a fait se rencontrer là, dans cette chambre à l'air vicié. La culpabilité la tenterait si elle ne connaissait pas l'attachement du journaliste pour son père. Elle chasse ses idées qui ne mènent nulle part, cherchant plutôt un signe, une image, quelque chose qui l'oriente parmi les objets exposés tout autour. Ce n'est simplement pas le moment. Elle sait devoir revenir très vite. Il y a péril en la demeure. En reculant vers la porte elle saisit des clefs suspendues à un petit aimant pendant que les professionnels referment le couvercle sur des illusions perdues. C'est mal connaître Stella décidée à retrouver son père. Le son du vilebrequin qui cliquète se mêle au chant d'un rossignol perché à la bonne adresse. Derrière le monde qui attend il y a des hommes qui font des rondes en espérant être les premiers. Stella a repéré leur manège et grimpe à l'étage au lieu de suivre le cortège.

vendredi 4 septembre 2009

Frank Zappa & The Mothers in the 1960's


En 2004 Frédéric Goaty me commande un article pour Jazz Magazine sur ma relation personnelle avec Frank Zappa que j'intitule Les M.O.I., l'émoi et moi. J'ai souvent écrit qu'il était le père de mon récit (musical), évitant consciencieusement d'en devenir un spécialiste comme je refusai de le faire pour Robert Wyatt sous prétexte d'une complicité qui risquait de m'enfermer dans une image ne correspondant absolument pas à mon travail de compositeur. Jeune homme j'eus en effet la chance de rencontrer mes idoles et de leur poser les questions qui me préoccupaient. John Cage eut la gentillesse de me recevoir un après-midi au Centre Pompidou pour parler de Trop d'adrénaline nuit, le premier disque du Drame. Le contact avec Jean-Luc Godard fut moins productif (!), mais les rencontres étaient plus simples qu'aujourd'hui. Si j'avais eu la chance de souffler dans le saxophone soprano de Sidney Bechet en sautant sur ses genoux, des évènements abracadabrants de mon adolescence m'offrirent de jouer de l'harmonium avec le Beatle George Harrison chez Maxim's à Paris pour accompagner les Dévôts de Krishna ou de faire le bœuf à la flûte avec Eric Clapton à la guitare sèche dans la villa de Giorgio Gomelsky, le manager des Rolling Stones. Lorsque l'on me demande comment j'ai réussi à me trouver là, je raconte que j'ai appelé John Lennon qui m'a donné le numéro de Harrison, j'ai enjambé une barrière et me suis planté devant Zappa la première fois à Amougies, j'ai été embarqué chez Pink Floyd parce que je balayais quand Gomelsky, énervé, a fichu tout le monde à la porte, de passage à la Fondation Maeght ma petite sœur Agnès et moi étions devenus des mascottes pour le Sun Ra Arkestra, Philippe Arthuys me confia le volant d'une Alpine Renault parce qu'il n'avait pas d'autre chauffeur, etc. Faire le light-show de groupes pop m'ouvrit aussi quelques portes. Plus tard, assister Jean-André Fieschi me permit de côtoyer tous les gens de cinéma dont je rêvais et bien d'autres ; travailler avec Bernard Vitet eut le même effet dans les cercles musicaux... Années de formation excitantes, faciles, évidentes.
Retrouver les débuts de Zappa sur un DVD publié récemment (sans l'autorisation du Cerbère familial) est une bonne surprise. Frank Zappa & The Mothers in the 1960's est le meilleur documentaire sur le sujet qu'il m'ait été donné de voir. En général je préfère les documents aux entretiens, mais les commentaires suivant la chronologie discographique sont ici passionnants et les extraits intelligemment choisis pour illustrer les propos de Jimmy Carl Black, Bunk Gardner, Don Preston et Art Tripp. Les années 60 coïncident avec la période la plus inventive de Zappa : Freak Out! (1966), Absolutely Free, We're Only In It for the Money, Lumpy Gravy (1967), Cruising With Ruben & the Jets (1968) et Uncle Meat (1969)... Il en va souvent ainsi des premiers pas des créateurs. C'est le moment où les rêves deviennent réalité. Le langage est posé. La suite est généralement une relecture, un approfondissement, une recherche de précision, mais la jeunesse possède une fougue et une fraîcheur qu'aucun travail acharné ne pourra jamais égaler. L'excellence est une autre histoire. L'acrobatie consiste à retrouver sans cesse l'état de création dans lequel nous étions lorsque n'existait encore aucun autre enjeu que de savoir ce que nous voulions.
Savoir ce que l'on veut est la clef d'une vie bien remplie. Les moyens d'y accéder découlent ensuite d'eux-mêmes, à condition de les encadrer d'une conscience morale à toute épreuve !

mardi 1 septembre 2009

16. Écoutes


Une photo ne veut rien dire en soi. Son appropriation ou son interprétation lui confère sa valeur. Ce sont ses seules dimensions...
Dans le portefeuille de Philippe celle de leur premier voyage à la mer. Ils avaient neuf ans. C'était l'été au Gymnic Club. Ce n'était ni la tyrolienne qui vous faisait voler jusqu'aux rouleaux ni les agrès qui l'avaient attiré là, mais le trampoline, un immense trampoline qui allait faire de lui la coqueluche de la plage. La foule des parents venus l'admirer avec leurs mioches lui offrirent tant d'Orangina qu'il en sera dégoutté jusqu'à la fin de sa vie. À cet âge on pense à autre chose. De son côté, Philippe avait eu son heure de gloire en fichant une rouste à un plus grand qui lui avait piqué son ballon de foot. Il s'avèrera que le petit voleur n'était autre que le futur patron de la Déesse qui prendrait un jour la succession de son père. Panique parmi les domestiques qui avaient couru s'interposer pour séparer les deux teignes. Une amitié était née entre l'acrobate et le boxeur, deux futurs intellos de première.
Max avait accroché dans ses chiottes un cadre en merde d'éléphant rapporté de leur premier voyage en Thaïlande. Un mois de rêve où ils avaient fait les quatre cents coups, multipliant les aventures et les preuves par neuf. Le cadre ressemble à du papier grossier et ne dégage aucune odeur particulière. Ce n'était pas la photo à laquelle il tenait le plus. Celle de ses vingt ans où il faisait du pogo au milieu d'une bande de punks avait sa préférence. Et Philippe avait un faible pour celle où Slavoj Žižek le serrait maladroitement dans ses bras comme quelqu'un qui évite les effusions. Quatre images comiques en référence à leurs parties de rigolade que la fumette avait entretenue au travers des années : La Baule avec les deux singes la tête en bas les pieds en l'air devant une bande de filles énamourées, leurs grimaces sur le dos du pachyderme, les crêtes de coq se dressant dans le noir et l'embrassade gauche avec l'ours slovène.
Dans l'antichambre Max avait ramassé la photo du Gymnic Club et il avait baissé sa garde. Il avait consciencieusement évité de faire craquer le parquet. Dans l'œilleton il reconnaît bien son vieux copain sur le palier en train d'écrire un énième message. Verrou, verrou et reverrou. Max, lui, est méconnaissable. Même ballet de loquets dans l'autre sens. La barbe qui a poussé de manière folle cache des traits émaciés. Le journaliste tente une explication, mais son ami semble la tête ailleurs. Ses yeux sont ceux d'une bête traquée. Des larmes, encore des larmes, à croire qu'il fait partie de l'espèce des pleureurs, lorsque Philippe raconte le coup de téléphone de Stella. Mais pas un mot. Le silence règnera jusqu'à ce que tombe la nuit. Philippe a compris que son interlocuteur a besoin d'une période d'acclimatation. Il a largement le temps de se demander pourquoi on appelle le Jardin d'Acclimatation à Paris, ignorant que ce fut d'abord une sorte de zoo. Il bouge lentement, affirmant sa présence sans exercer aucune pression. Des mots finissent par sortir. Des phrases sans verbe. Des verbes sans phrase. Le puzzle se construit lentement. À la moindre critique, au moindre doute, au moindre risque, la Déesse dévore les enfants, les siens comme ceux des autres. L'intérêt de l'État justifie les pires exactions et les profiteurs en jouent en virtuoses. Max raconte les "orages secs" que la Déesse voudrait taire. Dans ce monde-là aussi les mots en remplacent d'autres. Philippe remplit les cases manquantes. Max lui a refilé le bébé. Il livre le numéro de deux comptes bancaires liés à une vieille affaire jamais élucidée, et pour cause. Le Président, répète-t-il trois fois, et puis que cela n'est pas le problème, c'est au-dessus que tout se trame. Trop d'intérêts en jeu. Il entrecoupe ses explications d'un galimatias marmonné comme s'il chantait dans sa barbe. Philippe n'en tirera rien de plus, pas ce soir. Raccompagnant son ami jusqu'à la porte aux trois serrures, Max lui conseille de rencontrer Driss à la Piscine. Même si son contact n'est plus à la Porte des Lilas, il continue de dire La Piscine, c'est plus frais et rime avec liquide. "Et Stella ?" Max met le doigt devant sa bouche pour lui faire comprendre qu'il est hors de question de la mouiller.
Son iPhone indique deux heures du matin lorsque Philippe reprend le chemin du XIème. La rue de Vaugirard est déserte. Il se méfie particulièrement des camions et des fourgonettes. Tout est calme. Si quelqu'un faisait le guet cela se verrait. Il s'était fait la même remarque en arrivant en fin d'après-midi. Grave erreur. On ne sait rien de ce qui se passe derrière les autres fenêtres.

lundi 31 août 2009

15. Un, deux, trois soleils


Le VTT n'avait pas une égratignure. Louise l'avait ramassé, étonnée que personne ne s'en soucie. Habitant un petit studio en rez-de-chaussée à deux pas de son kiosque à journaux, elle avait eu l'idée de le rapporter chez elle. Elle ne savait pas encore si elle oserait l'enfourcher ou s'il fallait mieux s'en débarrasser. Qu'est-ce que ça change ? Le mal est fait. Il suffit d'un instant pour que tout chavire. Toute sa vie s'était jouée ainsi, en quelques secondes, le temps de frapper dans ses mains, et hop ! Son départ pour Madrid, son mariage à Vegas, son retour à Paris, sa fille qu'elle ne voyait plus ou qui ne voulait plus la voir, ses rencontres d'un soir et son engagement militant... La mort fait remonter à la surface de drôles de trucs. Cela aurait pu arriver à n'importe qui. C'est ce qu'elle croit. Mais le chauffeur du camion, lui, sait, à l'heure qu'il est, ce qui s'est vraiment passé.
Philippe était un as de la bicyclette. Formé à rude école, celle du cirque, il n'en tirait aucune gloire. Troisième rejeton d'une famille de circassiens italiens, il avait commencé le monocycle dès l'âge de cinq ans. L'art du jonglage ou la marche sur le fil n'avaient pas plus de secret pour lui. Sans échauffement il était encore capable d'exécuter un salto arrière, ou même avant, quand on le mettait à l'épreuve. À l'adolescence, n'ayant que peu d'appétence pour la discipline et la compétition, il avait préféré sortir du giron familial pour faire des études de philo qui le mèneraient à l'action humanitaire et plus tard au journalisme. Il est des héritages dont on se passe très bien. La famille n'est pas une fatalité. Hors la névrose on ne lui doit rien. Les choix de Philippe n'appartenaient qu'à lui. Du moins, c'est ce qu'il croyait. Il avait pris la tangente en pensant échapper au cercle. Connaissant les passages piétons, les escaliers, les sens interdits et les arrière-cours à deux issues, il avait su mettre à profit sa science des rues de la capitale pour semer d'éventuelles filatures. Discret et léger, il pouvait circuler plus vite qu'une mobylette. "Et hop, comme en Amérique !" lançait-il en enfourchant son destrier. Cela n'amusait que les cinéphiles.
Le Monde avait titré : "Un vélo percute un poids lourd". Drôle de manière de raconter les choses ! C'est le pot de terre contre le pot de fer. Pourtant c'est vrai, le cycliste est rentré de plein fouet dans le camion. Le chauffard a brusquement tourné à droite, coupant la route au VTT qui, à la vitesse où tout s'est déroulé, n'a absolument aucune chance de s'en tirer. Philippe fait le grand saut, un, deux, trois soleils, sa tête heurtant chaque fois le bitume avec un bruit d'os creux qui s'effrite comme une crêpe dentelle qu'on écrabouille entre deux doigts. Le salopard a pris la fuite, laissant le cadavre sur la chaussée, à plat ventre, bras et jambes écartés, figé dans la pause du gymnaste faisant la roue. Mais de roue, c'est la dernière. Son carrosse aura la noirceur du corbillard.
Sous la selle, Philippe avait plié une feuille de papier. Y était griffonné un numéro de téléphone suivi de " JBB88001 > DTC646, Driss 23h15 à la Piscine ".

samedi 29 août 2009

14. Fausse route


Le journal est plié pour mettre l'article en évidence. Il le connaît par cœur pour l'avoir lu et relu à s'en user les yeux. Il n'y croyait pas. Il ne veut pas y croire. Il ne croira plus ce qu'il voit. D'ailleurs qu'est-ce qu'il fiche là ? Rien ne colle. Aucun lien ne pourrait être établi entre cette bicoque sinistre et sa cavale. Max essaie de mettre un peu d'ordre dans ses idées. Le monde part en lambeaux. Voilà un moment qu'il n'a pas fait le ménage. Lorsque l'on commence à chercher des signes, on en ramasse à la pelle. Si la divination coïncide avec notre attente, nous sommes subjugués, prêts à reconsidérer notre matérialisme le plus solide. Dans le cas contraire, on n'y prête aucune attention. On ne s'intéresse aux oracles que s'ils répondent à notre attente. En affirmant ces convictions, Max repense aux paroles du Russe. C'était fort de marc de café. L'oracle aurait-il simplement orienté ses choix en le poussant à jouer la fille de l'air ? La description de la Déesse était si précise qu'il en avait eu la chair de poule. On aurait dit que l'autre lisait dans ses pensées. C'était peut-être un truc de télépathe. Comment savoir ? Il est trop loin pour rebrousser chemin et puis l'air parisien lui est devenu insalubre. C'est le moins qu'on puisse dire. Déjà deux morts. N'en était-il pas responsable ? Le suicide et l'accident lui étaient devenus plus que suspects.
Comme dans une chambre sourde, Max n'entend rien que le sang qui circule dans ses veines. Il colle son oreille aux portes. Pas âme qui vive dans cette geôle. Avec les outils rouillés, il réussit à faire sauter les gonds d'une seconde pièce. La lumière fonctionne. L'odeur de désinfectant est suffocante. La copie d'un grand tableau flamand humanise un tant soit peu la cellule dont le lit est fait. C'est propre. Il y a une carafe d'eau et un quignon de pain sur la table, une aubaine même s'il est un peu rassis. En fouillant les placards, il trouve des boîtes de conserve. Béni soit le type qui a inventé l'ouverture des sardines en tirant sur un anneau. Du temps des clefs, c'était un cauchemar psychomoteur, comme déplier une chaise longue ou un pupitre de musicien ! Pensée émue pour Luc Moullet et sa bouteille de Coca. Avec marteau et tournevis, Max récupère le contenu d'une boîte de pois-chiches qu'il mâche consciencieusement en regardant l'escalier qui s'enfonce vers le centre de la terre. Il aurait bien aimé rencontrer à qui appartenait la jambe, mais ce n'est pas son histoire. Il se fait tout un cinéma en imaginant un inceste, père abusif séquestrant ses enfants dans un bunker isolé, toute une famille qui ne verrait jamais le jour, gros délire hors de propos pour un gars qui doit traverser le pays avec à ses trousses une armée de tueurs prêts à tout pour étouffer l'affaire. C'est encore ce qu'il imagine. Seule certitude, le sud est son salut. Il emprunterait donc les GR à pied pour ne pas se faire repérer. Son besoin de souffler le pousse vers la nature. Elle l'accueillerait plus facilement que la civilisation. Ce raccourci lui plaît. Façon de parler. La route est longue.
Comme il agrippe l'échelle, il entend des voix au-dessus de lui. Panique. Comment s'échapper ? Cela devient complètement délirant. Il y a des pièges dans lesquels on se jette soi-même sans penser aux conséquences. Il tente l'escalier, pénétrant à tâtons dans l'obscurité. Sa barbe toujours en écharpe, il a gardé les mains libres. Il glisse prudemment un pied devant l'autre comme des patins sur un parquet ciré. Un courant d'air guide ses pas. Après quelques minutes qui paraissent une éternité une lueur jaillit au bout du tunnel. Ses bras protégés par ses poils, il arrache les ronces qui obstruent le passage secret. Il est furieux, mais soulagé. Qu'avait-il besoin d'aller se fourrer là-dedans ? Il sait bien qu'il est des histoires parallèles, que la vie est tordue et qu'il faut savoir tourner la page.

mercredi 26 août 2009

13. Black-out


Un grand trou noir. Le courant ne passait plus. Max avait collé un film opaque sur les vitres, le répondeur filtrait les appels qu'il n'écoutait plus, les factures étaient de toute manière payées automatiquement et personne n'aurait l'idée de vérifier sa consommation d'eau ou d'électricité. Sa dépression ne lui avait pas retiré son instinct de survie. Philippe avait simplement glissé chaque jour des mots sous la porte. En lui demandant de le contacter, il faisait état des avancées de son enquête. La moisson s'avérait juteuse. En cherchant son ami, il avait mis le doigt sur un truc énorme, mais il voulait en savoir plus avant de publier. Quand bien même, le laisserait-on faire ? Lui aussi se posait des questions sur ce "on" indéterminé, propre à chacun et étranger à tous.
Le logiciel censé servir à représenter de façon réaliste des mondes virtuels permettait en réalité, couplé avec les captations satellite, de reconstituer des cibles dans leurs moindres détails et ce en temps réel. Des contrats avaient été passés avec des pays en plein conflit, dont certains régimes prétendument opposés à la politique du gouvernement français. Le logiciel était inexploitable sans les images satellitaires fournies par l'armée française. De plus, des commissions avaient été versées ou étaient en passe de l'être à de hauts dignitaires de régimes incriminés et non des moindres. Étaient impliqués le célèbre fils d'un potentat africain et le ministre de la défense d'un pays "ami". La partie émergée de l'iceberg s'était mise à fondre. Tout cela aurait pu être chose banale si Philippe n'avait acquis la conviction que le Président était au courant du marché et avait lui-même reçu un cadeau substantiel sur un compte asiatique. Cela lui rappelait l'affaire des hydrocarbures. C'était un peu trop pour un petit journaliste comme lui. Il savait que les vrais responsables s'en tirent toujours et que l'on fait payer les lampistes, fussent-ils ministres ou hauts-commis de l'État. Max était-il au courant ? Il manquait à Philippe une preuve qu'il espérait obtenir de son copain. Le black-out qui entourait l'affaire expliquait, pensait-il, sa disparition. Mais deux solutions s'offraient à lui. Soit Max était parti se mettre au vert, soit on l'y avait aidé. Cette perspective inquiétait le journaliste. Les méthodes sont expéditives. Le cosmos vous avale sans qu'on ait le temps de dire ouf. Il commençait à sentir le chaud quant à sa propre personne. Il se sentait surveillé, persuadé d'avoir été suivi la veille. Heureusement, avec sa bicyclette il connaissait la combine pour se débarrasser de ce genre de gêneur, sauf qu'il craignait d'avoir affaire à plus malin et surtout mieux équipé. Si les scénaristes écrivaient ce qui se passe vraiment dans la réalité, ils perdraient toute crédibilité. Un problème que n'ont pas les poètes. Philippe et Max avaient les mêmes références.
Des deux côtés de la vitre, c'était la nuit. Max n'osait plus respirer et Philippe, derrière la porte, se demandait dans quel guêpier il s'était fichu.

mardi 25 août 2009

12. Max n'existe pas


Max n'existe pas. Si sa fille ne s'était pas inquiétée de son silence, personne n'aurait jamais fait le rapprochement. Dans les articles relatant l'accident la presse n'a jamais révélé son nom. Qui était au courant de l'enquête de Philippe ?
Stella a toujours senti le vent venir, comme si elle avait des antennes. Elle avait la fâcheuse tendance à se considérer comme la seule adulte de la famille. Cette manière de prendre ses parents pour des adolescents incapables de se gérer eux-mêmes était énervante. À qui la faute ? Muriel et Max, Stella les appelait papa et maman seulement depuis l'année du bac, l'avaient rendue témoin de toutes leurs bêtises. Pour l'une et l'autre elle avait joué le rôle de confidente lorsqu'ils étaient à ramasser à la petite cuillère. Si elle continuait à faire sa Mère Theresa avec les garçons elle travaillait dur à devenir indépendante, et par là-même à leur ficher un peu la paix. L'analyse a parfois du bon. Les jeunes y entrent de plus en plus tôt. Max avait loupé le coche. Il avait ses trucs et ses limites. Depuis Brooklyn et sans avoir eu de contact avec qui que ce soit à Paris elle avait pressenti que quelque chose ne tournait pas rond du côté de son père. Elle avait toujours su passer son coup de fil au bon moment. Il lui avait plusieurs fois fait remarquer que son inquiétude à son sujet et ses sollicitudes lui donnait un sacré coup de vieux. Il était séparé de sa mère depuis bientôt quinze ans, mais ils se voyaient de temps en temps en camarades, ce qui n'avait pas toujours fait l'affaire de Stella. Elle craignait les réunions de famille qui lui donnaient l'impression de passer devant un tribunal. Ses parents s'en amusaient et Max attaquait souvent sur un taquin "ta mère et moi avons quelque chose d'important à te dire" dont elle n'appréciait pas du tout l'humour. Ce genre de phrase faisait remonter le jour où ils lui avaient annoncé leur séparation. Max n'avait jamais compris que sa plaisanterie soit assimilée à de la maladresse pure et simple. Cela n'empêchait pas Stella d'entretenir séparément une forte complicité avec ses parents.
Sans nouvelle de son père depuis plusieurs semaines elle avait fini par alerter les vieux copains dont Philippe qui avait travaillé comme journaliste d'investigation à Charlie Hebdo avant de s'engueuler avec l'ancien rédacteur-en-chef, un traître à la cause et un tyran réac bien lourd. Depuis, il tournait essentiellement des documentaires dont l'avenir le plus certain consistait à faire la tournée des festivals du genre. Et Philippe avait joué le jeu. Il avait fait son boulot, remontant jusqu'à la direction de la Déesse et débusquant Max dans sa retraite avant que celui-ci ne s'évapore à nouveau dans la nature. Devant le mutisme général il avait activé tous ses informateurs, passé des dizaines de coups de fil, fait le tour de tous les endroits où Max aurait pu se planquer, sans imaginer une seconde que son pote s'était d'abord terré chez lui en inventant un stratagème pour laisser penser qu'il avait pris le large.

dimanche 23 août 2009

À La Ciotat l'immobilier pollue les sols


Tout a brûlé. Ce n'est pas le feu. C'est le sel. Jean-Claude arrose depuis vingt ans son jardin avec l'eau d'un forage à quarante mètres sous terre. Il y a deux mois il remarque un dépôt blanchâtre autour des arbres, mais ne s'en soucie pas outre mesure. Au troisième arrosage, tout commence à crever. La haie de noisetiers qui longe le chemin de l'ancienne voie ferrée, le prunier, les néfliers, le noyer et les deux potagers se fanent à une vitesse grand v. Tous les voisins avec des puits constatent le même désastre. Les analyses sont formelles : la conductibilité de l'eau (c'est le sel et les métaux lourds) est montée à 12600 quand la norme est à 1000. De sérieux soupçons pèsent sur la société Kaufman & Broad qui a creusé deux sous-sols de parking en bordure de mer. L'eau salée a été probablement aspirée par la nappe phréatique. Comment peut-on autoriser de telles constructions ? Qui osera s'attaquer à une société aussi puissante ? Les riverains espèrent que le CIQ du Vallat de Roubaud, comité d'intérêt du quartier, se mobilisera. Dans le quartier du Clos des Plages, il n'y a plus d'eau du tout, les puits sont à sec. Un journaliste stagiaire de La Provence a réalisé une enquête étayée, mais on attend toujours la parution. Le quotidien peut-il se passer de ses annonceurs ? En se promenant le long de la plage, on est surpris par la surface qu'occupe le projet immobilier. La surprise devient saumâtre lorsque l'on en constate la profondeur. Et jusqu'à deux cent mètres à l'intérieur des terres, les Ciotadens regardent leurs jardins dépérir. La spéculation immobilière ne s'embarrasse pas de ces détails. On bétonne toujours sans se préoccuper le moins du monde de la plus élémentaire écologie. Si la municipalité ne prend pas rapidement ses responsabilités, il faudra creuser cette fois de ce côté pour comprendre...

P.S. : procès d'intention injuste de ma part envers La Provence, l'article est paru !

jeudi 13 août 2009

5. Eh ben, je m'en souviendrai de cette planète


En se levant, ce matin-là il avait une furieuse envie de changer de style. Déjà plus d'une corde à son arc, il avait rempli son carquois avec des flèches indiquant un faisceau de directions improbables. À couper à travers champs il se fichait pas mal des carrefours européens comme des limitations de vitesse. Amateur de palindromes, il aurait apprécié que les aller et retour puissent se prendre aussi à l'envers, qu'on puisse lire les livres en commençant par la fin pour remonter le temps, chapitre avant chapitre. À force de ne plus répondre de rien, il ne savait même plus comment il s'appelait, confondant fiction et réalité, un peu comme au cinéma. Dès qu'on sort la caméra, la mise en scène choisit son camp. Chaque fois qu'il ouvrait un canard, il voyait bien aussi qu'on essayait de lui faire avaler des couleuvres, à lui qui avait goûté du python et du caïman. Depuis qu'il avait lu le Journal d'un inconnu, il savait que les poètes ne mentent pas, ils témoignent. Il tenait cette vérité d'une histoire de chats. Nehru l'avait racontée à Malraux qui lui faisait remarquer qu'il était revenu à lui ministre. Un jour donc, le chat de Mallarmé, le genre pantouflard qui ne sort jamais, s'aventure le long du toit et tombe museau à museau avec un matou de gouttière, ce qu'on fait de mieux comme titi parisien, avec l'accent et la casquette sur l'œil. "D'où tu viens, toi ?" lui demande l'escogriffe. Et le gros minet de répondre : "Chut ! Je feins d'être chat chez Mallarmé." C'est peut-être ça, son idée, la métempsychose dans le cours d'une seule vie, une schizophrénie under control, le total reset, effacer le passé pour renaître de ses cendres. Il était dragon dans l'horoscope chinois et il avait beau en avoir vu de toutes les couleurs, son astre préféré restait la Terre. Lorsqu'il était certain de n'être entendu de personne, il marmonnait souvent les dernières paroles de Villiers de l'Isle-Adam, "Eh ben, je m'en souviendrai de cette planète !".

mardi 4 août 2009

La nuit du phoque


Chaque fois que j’ai cité ici mon premier film, La nuit du phoque, et que j’ai voulu créer un lien hypertexte, je me suis aperçu que je n’avais rien écrit... Stop. En une phrase je commets déjà trois erreurs. Ce n’est pas mon premier film, mais le neuvième exercice réalisé pendant les trois ans de ma scolarité à l’IDHEC, l’Institut des Hautes Études Cinématographiques, ancêtre de la FEMIS. Ensuite ce n’est pas mon film, mais celui de Bernard Mollerat et moi (photo n°1), une œuvre réalisée à quatre mains. Enfin j’ai déjà évoqué son histoire, directement en anglais, dans le livret du DVD publié par MIO Records il y a six ans. La nuit du phoque accompagnait la réédition de mon premier 33 tours 30 cm, Défense de, sous le nom de Birgé Gorgé Shiroc, avec 6 heures 30 de bonus inédits du même orchestre.
Au risque de me répéter pour certains passages (que mes lecteurs les plus fidèles me pardonnent !), je vais tenter de traduire ces notes de pochette en français, après avoir salué Francis Gorgé qui a numérisé le film lorsque je me suis rendu compte que la copie optique en ma possession commençait à virer au rouge, et Meidad Zaharia, producteur israélien, qui a soutenu ce projet fou en l’agrémentant de sous-titres anglais, français, hébreux et japonais ! Depuis, Meidad a fermé boutique et j’ai racheté les quelques exemplaires qui restaient. Le double-album n'a rencontré que très peu d'écho en France, mais il s'est arraché aux USA et au Japon.
Les journalistes de All Music, JazzMan, Paris Transatlantic, Brainwashed, Progressive Ears, Aquarius, etc. eurent la gentillesse de parler de ce film expérimental comme d'un Eraserhead à poils et bourré d'humour, le comparant à Buñuel pour le surréalisme, Godard pour la dénonciation, aux films expérimentaux américains pour le grain et le montage, citant le Rocky Horror Picture Show et Trout Mask Replica, selon les uns ou les autres, un film d'avant-garde politique, drôle, psychédélique.
J'y vois surtout les premiers pas d'un très jeune homme, j'avais seulement 21 ans, qui s'est beaucoup amusé avec son copain en travaillant comme des acharnés. Nous fûmes en effet les premiers à tourner de toute notre promo, ce qui nous donna de terribles avantages, d'autant que nous additionnions nos deux budgets ! Cinq semaines d'écriture, cinq semaines de préparation, cinq semaines de tournage, cinq semaines de montage.


La nuit du phoque est donc un film de 41 minutes « tourné en 16mm couleurs par Jean-Jacques Birgé et Bernard Mollerat », en 1974, un an avant Défense de, disque-culte depuis qu’il figure sur la Nurse With Wound list. Même époque, même ambiance, même rêve, même passion, même ferveur, l’enregistrement et le film réfléchissent une période dont le mot-clef était l’invention. Les deux projets sont des collaborations.


Mollerat et moi incarnions des extrêmes fondamentalement dissemblables à l’IDHEC. J’étais une sorte de hippie libertaire aux cheveux longs et à l’accoutrement psychédélique, non-violent bien qu’un pur représentant de l’esprit de mai 68 auquel j’avais pris part alors que je n'avais que 15 ans. Avec ma mobylette grise je participais au service d’ordre pendant les manifestations et je livrais les affiches des Beaux-Arts. Je vendais Action, le journal des comités d’action, à la Porte de Saint-Cloud. J’étais entouré de musique et de lumières, ayant commencé à gratter et brûler des diapositives dès mes 13 ans pour créer des spectacles audiovisuels. Je faisais de la musique depuis mon voyage initiatique aux États-Unis à l’été 68, juste après les Événements. Six mois après avoir entendu là-bas We’re Only In It For The Money des Mothers of Invention, j’étais sur scène avec Francis à la guitare. Je n’avais aucune notion de musique jusque là et n’ai jamais pris un seul cours de quoi que ce soit qui y ressemble. J’ai dû trouver seul le moyen de réaliser mon nouveau rêve. Je faisais pousser de l’herbe sur mon balcon avec des graines rapportées de San Francisco (je me souviens très bien du Grateful Dead au Fillmore West) et commençais à lever le pied au lycée. Juste après le Bac, je réussis brillamment le concours d’entrée à l’IDHEC, ce qui n’était a priori ni mon intention ni mon ambition. Depuis, j’essaie de perpétuer la merveilleuse aventure qui dura trois ans, car ce furent des études comme nous avions tous rêvé et comme nous pourrions encore en rêver…
Bernard Mollerat et moi devînmes amis à la fin de la première année. Il était aussi cinglé que moi, sauf qu’il avait de meilleures raisons, issu d’une famille noble très catholique. Il était passé par le chemin de croix les genoux en sang, élevé par une maman qui ne pouvait pas aller aux toilettes sans emmener avec elle l'un de ses deux fils. Son véritable nom était Bernard de Mollerat vicomte du Jeu, mais lorsqu’il entra à l’IDHEC son père lui écrivit pour lui demander s’il avait trouvé un bon pseudonyme. Dans sa famille on était curé ou militaire. Il décida de laisser tomber les particules, se débarrassant du même coup des quolibets du style « ce n’est pas du jeu ». Le premier jour, quelques idiots ne manquèrent néanmoins pas de l’appeler « Soft Rat ». Comme il y avait deux Bernard dans notre promo, Descloseaux se fit surnommer « Léon » et Bernard « Gaston ». Avec fierté et énormément d’humour Bernard assumait son homosexualité, ce qui n’était pas courant à cette époque. Son coming out était emprunt d’un bon paquet de provocation, ce dont il ne se privait jamais, sans aucun autre signe ostentatoire que son humour "sophistiqué et glacé". Les cheveux courts comme un petit mouton, il portait un costume trois pièces gris à rayures fines, une chemise blanche et un parapluie pliant ! Je me souviens qu’il aimait la comédie musicale, les films de Jacques Demy et des trucs assez kitsch genre Pink Narcissus et Les 5000 doigts du Dr T que nous avions découverts ensemble à la Cinémathèque. De mon côté j’étais plus influencé par Easy Rider, Jean-Pierre Mocky et Luis Buñuel. Nous étions jeunes et tous deux adorions voir de nouveaux films sous la houlette de notre professeur d’analyse de films, le regretté Jean-André Fieschi. Nous aimions aller ensemble au théâtre, au concert, voir des ballets, voyager… L’amour, l'humour, l’action, l’aventure, "in one word, emotion", étaient notre lot quotidien. Pendant toute cette période, Bernard fut mon meilleur ami.


J’étais « la nuit » parce que je menais une vie de noctambule et Bernard était « le phoque » à cause d’une plaisanterie sur F.W.Murnau dont JAF avait dit qu’il était « pédé comme un foc ». Nos perspectives de vie marginales nous avaient rapprochés et nous avons commencé à bien nous amuser dès le début de la seconde année. À partir de là nous avons réalisé tous nos films ensemble, comme je le fis pour la musique avec Gorgé pendant dix-huit ans, et avec Bernard Vitet pendant 32 ans ! Hélas, la collaboration ne dura pas aussi longtemps avec Mollerat qui se suicida à l’âge de 24 ans. En vieillissant il craignait de perdre son pouvoir de séduction… Je pense souvent à lui, s’il avait attendu un tout petit peu, voir comment les choses évoluent, rien ne se passe jamais comme on l'a prévu. Il fit sauter tout son immeuble au gaz. La nuit du phoque est notre film. Pendant le montage il avait décidé de devenir monteur tandis que j’avais choisi la réalisation. Depuis sa disparition je n’ai jamais trouvé quiconque avec qui partager le plaisir d’imaginer et réaliser de nouveaux films.
(…) À cet endroit du texte original anglais j’évoque mes collaborations réussies dans le domaine de la musique et les films que je réaliserai ensuite.


La nuit du phoque était notre film de promotion. Nous avions décidé de tenter tout ce qui nous passait par la tête et que nous n’avions pas eu l’occasion d’essayer pendant nos trois ans d’études. C’était la dernière occasion d’apprendre quelque chose avant de quitter l’IDHEC. Nous avons dirigé des mômes et des animaux, des amateurs et des professionnels, nous avons éclairé une rue entière de nuit, filmé un groupe de rock à deux caméras, loué un travelling circulaire pour les scènes de nus olé-olé (qui nous valurent un prix à Belfort pour les raisons inverses de notre propos, le pastiche étant trop bien réalisé, photo n°3 !), nous avons joué avec les effets spéciaux, réalisé des animations, utilisé de la pellicule infra-rouge, cherché tous les écarts possibles entre son et image, etc. Je crois que Gaby et Marc, en charge des images, se sont bien amusés, comme tous ceux et toutes celles qui ont participé au tournage. Le film montre des actions plus que des caractères, chacune prenant son sens au contact des autres… Si j'en crois les spectateurs, le film reflète surtout bien son époque.


Le générique apparaît en plein milieu du film.

À l’écran :
Jean-Jacques Birgé – scénario et réalisation, son et musique, montage, discontinuité, production exécutive
Bernard Mollerat – scénario et réalisation, costumes et accessoires, chorégraphie, continuité, montage
Gabriel Glissant – lumière et 2ème caméra
Marc Cemin – caméra
Philippe Danton – titres et animation, il chante aussi (Le terroriste, photo n°5)
Thierry Dehesdin – photos infrarouges, et dans le rôle de Bölde
Roland Péquignot - machinerie
Alain Thuaut – électricité
ainsi que
André Bacq, Luc Barnier, Lucie et Louis Barnier, Mario Barroso, Richard Billeaud, Agnès Birgé, Geneviève et Jean Birgé (mon père dans le rôle de Isaac Newton, photo n°4), Danièle Bolleau, Alex Broutard, Gilles Cohen, Aude de Cornoulier, Dominique Dumesnil, Diane (photo n°3) et Philippe Dumont, Jeanine Eemans, Antoine Guerrero (photo n°2), Ivan Kozelka, Philippe Labat, Alain Lasfargues, Jean-Pierre Lentin, William Leroux, Geneviève Louveau, Laura Ngo Minh Hong, Pierre Rainer, Lucien Rohman, Albert Sarrasin, Patrick Sauvion, Michaela Watteaux, Jérôme Zajderman (photo n°6), M. Zana, les enfants Poitevin et Vienne, et beaucoup d’autres gens merveilleux.
Hors-champ :
Antoine Bonfanti - mixage
Louis Daquin – voix
Alexandre Martin - dressage des reptiles

mardi 28 juillet 2009

Le coup des lapins, par Annick Rivoire


Aujourd'hui je ne me foule pas, renvoyant directement mes lecteurs à l'article qu'Annick Rivoire a écrit sur Poptronics au sujet de nos lapins.
Il est d'autant plus agréable que rare de constater un véritable travail face au nôtre. Trop souvent dans le passé je me suis dit que si j'écrivais comme la plupart des journalistes je n'aurais pas fait de vieux os dans ma profession ou dans mon art. J'ai déjà raconté qu'une ou deux fois par an l'un ou l'une d'entre eux s'attelle sérieusement à son sujet et nous surprend, jusqu'à nous en apprendre sur nous-mêmes. Cela n'a rien d'étonnant de la part d'une journaliste consciencieuse qui prend le temps d'assimiler ce qu'elle aborde, de vérifier ses sources et de remettre l'ouvrage sur le métier autant de fois que nécessaire.

Vernissage Musique en jouets, Galerie des jouets, Les Arts décoratifs, 25 juin - 8 novembre 2009
Photographie de Nabaz'mob : Erika da Silva-Sommé
© Les Arts Décoratifs, Paris

jeudi 16 juillet 2009

Il est d'autres brasiers


Les détonations ayant attiré notre oreille, nous avons mis le film en pause. Le feu d'artifice nous changeait du ballet des hélicoptères qui semblaient faire des allées et venues au-dessus de Montreuil. Là-bas ça chauffait. Queue de manif. La police tire dans le dos, flashballs à hauteur du visage. Ne pas se retourner. Joachim Gatti, fils de Stéphane Gatti et petit-fils d'Armand Gatti, y laissera son œil de cameraman. Déploiement de forces pour faire évacuer le squat de La Clinique. Un journaliste du Monde se fait embarquer. Sarkozy a lâché ses chiens. Le pouvoir montre son vrai visage en défigurant un jeune réalisateur. Rappel des faits. Pétition.
Tombée de la nuit. Le feu d'artifice de Bagnolet est très chouette. Ce n'est pas la Tour Eiffel, mais au moins il n'y a pas de musique grandiloquente pourrie pour abîmer le spectacle. Le son des fourmis lumineuses est épatant et les échos rebondissant partout à la fois constituent une pièce pour percussion remarquable. Nous apprécions moins le ballet des moustiques qui nous dévorent tandis que nous sommes assis sur les tuiles du toit. Encerclés par les flammes qui crachent aux lointains, nous grelotons sous la brise. Quand le ciel changera-t-il enfin de couleur pour passer du tricolore au rouge et noir de la révolte ? Une question d'heures ? J'entends des enfants qui rugissent quand on les gronde...

mercredi 15 juillet 2009

Dans les gradins



Si je hurle dans l'aquarium en verre qui tient lieu de clapier aux 100 lapins de Nabaz'mob c'est pour me faire entendre de la caméra que tient Olivier Souchard qui a réalisé tous les petits films de l'exposition Musique en Jouets pour le site du Musée des Arts Décoratifs. J'ai eu l'idée de situer là l'entretien, bien qu'il reste très peu de place pour nous deux, parce que c'est une position impossible et intenable. Impossible car les vitrines sont fermées à double tour. Intenable à cause de la chaleur diffusée par les 100 transfos qui alimentent en électricité notre chœur lagomorphe. L'équivalent de seulement 1kW, mais nous sommes dans un milieu quasi hermétique. Il y a tout juste l'espace pour que je me place à un bout et Olivier à l'autre avec les bestioles de profil. Si nous avions diffusé l'opéra, le son qui sort du ventre de chaque lapin aurait couvert ma voix, même avec un micro-cravate. Les vitres parallèles renvoient le son dans tous les sens, faisant rebondir la musique comme autant de balles de ping-pong inépuisables. C'est vrai que souvent je parle fort. Parfois Françoise s'écarte comme si le vent la décoiffait. J'ai trouvé amusante la réflexion qui me dédouble en remplacement d'Antoine, bloqué dans les embouteillages, qui n'arrivera jamais à temps pour le tournage...
Même si je fais des efforts, je ne suis pas toujours très clair. Par exemple, j'annonce qu'il n'y aura qu'une seule œuvre comme celle-ci. C'est vrai et c'est faux. C'est faux, parce que les lapins se reproduisent. Le premier clapier a donné son titre à notre opéra : nous l'avions nommé en référence aux mobs, ces rassemblements d'individus qui ne se connaissent pas et se rencontrent juste le temps d'une action instantanée et souvent loufoque ; 90 propriétaires de Nabaztag avaient ainsi apporté chacun le leur pour participer à l'opéra au Centre Georges Pompidou et Violet avait complété pour arriver à la centaine. Mais la contrainte était trop forte pour continuer ainsi. Il fallait programmer chaque animal et le reprogrammer ensuite avec les réglages de chaque propriétaire, sans compter les annonces et la disponibilité du nombre selon les lieux où nous jouons. Le second clapier, acheté par Atari pour le NextFest organisé par le magazine Wired, est resté à New York. C'est avec un troisième clapier que nous sommes partis en tournée. Lorsqu'il a fallu immobiliser Nabaz'mob pendant cinq mois aux Arts Décos, nous n'avions pas d'autre choix que de mettre une second ensemble en activité, la quatrième centurie. Et ce n'est pas terminé, nous espérons mettre sur pattes très bientôt un troisième clapier, donc le cinquième cent, pour pouvoir nous produire plus facilement en fonction des dates et des lieux. Nos lapins seront ainsi jusqu'au 8 novembre au Musée à Paris pendant que leurs frangins joueront successivement à Linz pour la grande nuit musicale d'Ars Electronica le 6 septembre, puis à Metz le 2 octobre lors la Nuit Blanche et il est question que la troisième fratrie investisse les nuits électroniques d'Ososphère à Strasbourg entre le 24 septembre et le 3 octobre. Un vrai cirque !
Ah oui, j'ai dit que c'était vrai aussi, qu'il n'y en aurait pas d'autre... En effet, nous nous sommes refusés à créer une seconde œuvre avec les lapins et ce pour plusieurs raisons et malgré les possibilités énormes et inexploitées que recèle Nabaztag. D'abord, nous avons, Antoine et moi, déjà pas mal œuvré en participant à l'invention du lapin domestique Nabaztag proprement dit. Ensuite, et c'est lié, nous ne souhaitons pas être systématiquement associés à un animal en plastique. Nous avons une vie en dehors du clapier ! Par contre, nous avons cherché à donner une suite à notre collaboration, après Machiavel et Nabaz'mob, et nous avons enfin trouvé. C'est très avancé. Le script est rédigé, il ne suffit plus qu'à trouver des partenaires avec qui nous entendre. Machiavel jouait sur un rapport un/un, la machine contre l'individu. Nabaz'mob interrogeait encore le contrôle et le chaos, la liberté individuelle et la discipline du groupe, cette fois avec 100 robots. Notre troisième collaboration se concentrera sur un groupe d'êtres humains et sera un spectacle vivant.

mardi 7 juillet 2009

Rouletabille


Enfant, mes parents me parlaient souvent de Roland Toutain, un ami acteur et cascadeur qui rêvait plaies et bosses. Il faisait de la voltige, se promenant sur l'aile de son avion à hélices et se balançait dessous au trapèze. Ses 97 fractures et une jambe amputée ne l'empêchaient pas, après un déjeuner bien arrosé, de grimper au premier étage d'un immeuble par la gouttière pour aller faire une bise à une petite secrétaire, la pantalon sur le bras. Son rêve était de passer sous l'Arc de Triomphe avec son avion, descendre les Champs-Elysées, faire le tour de la Place de la Concorde, remonter la rue Royale jusqu'à la Madeleine, y pénétrer brutalement, les colonnes lui coupant les ailes, et descendre enfin de la carlingue devant l'autel, nu avec une grande cape. Un jour que mon père est coincé par un chauffard dans un embouteillage et que le ton s'envenime, Roland Toutain qui est assis à côté de lui sort la tête par le toit ouvrant et crie à l'agressif médusé : "Hé va donc, espèce de raclure de pelle à merde !" Après cela, il ne reste plus grand chose. L'insulte fait toujours son petit effet et laisse sans voix ses victimes. Mon père a toujours fait découper des toits ouvrants à toutes ses voitures.


Plus tard, je découvris son visage grâce à La règle du jeu de Jean Renoir où le comédien joue le rôle d'André Jurieux, l'aviateur par qui le drame arrive pour ne pas avoir compris ce que sont les classes sociales. On le retrouve au manche dans Rouletabille aviateur, un film rare de Etienne Székely qui fait suite aux deux chefs d'œuvre sonores de Marcel L'Herbier, Le mystère de la chambre jaune et Le parfum de la dame en noir. Ce troisième épisode des aventures du journaliste-détective Joseph Rouletabille n'a d'intérêt que pour les acrobaties de Toutain et les décors naturels filmés à Budapest en 1932. Les deux autres méritent sans hésiter l'acquisition du DVD de la Trilogie Rouletabille publiée par les Documents Cinématographiques à qui l'on doit déjà les trois volumes de Jean Painlevé et ceux de Georges Rouquier dont l'inénarrable Lourdes et ses miracles. L'adaptation des romans de Gaston Leroux par L'Herbier datant de 1930 et 31 rend ridicule celle de Podalydès. Les décors hallucinants au style "art nouveau" et le jeu des acteurs tirant sur l'expressionnisme confèrent aux deux films de L'Herbier un parfum de mystère que seule la fougue enjouée de Toutain réussit à contrebalancer. S'il initia Jean Marais à la cascade, on comprend l'influence qu'il eut sur le jeune Jean-Paul Belmondo, toupet, naturel, humour et cabrioles. Le film vaut aussi pour un travail sonore épatant, rare à l'avènement du parlant. Le génial cinéaste, auteur de L'inhumaine et surtout de L'argent, n'était pas encore rentré dans le rang.
Je me souviens avoir croisé ce vieux monsieur au regard sévère derrière ses grosses lunettes dans les bureaux de l'Idhec, avenue des Champs-Elysées, au début de mes études de cinéma. Il n'était alors pour moi que le fondateur de l'école qui allait faire de moi ce que je suis devenu. Je ne parle pas par antiphrases, mais c'est une longue histoire que seul le feuilleton quotidien peut conter, révélant ses énigmes et sautant par les fenêtres tant que j'en suis encore capable.

vendredi 3 juillet 2009

Jean-André Fieschi, le passeur a rejoint le Styx


Je suis abasourdi. Il y a une heure, dans le taxi qui nous ramenait vers l'est, je discutais de la vie avec ma fille Elsa dont nous venions de fêter l'anniversaire de 24 ans. Beaucoup de tendresse, la responsabilité du passage d'un homme mûr à une jeune adulte, la part des choses... Le recul nécessaire pour comprendre qui l'on est en se retournant sur nos passés nous permet d'envisager l'avenir comme une suite d'aventures extraordinaires. Oui, beaucoup de tendresse pour celles et ceux qui nous ont formés, même si les maladresses constituent souvent collection. Ne sachant pas par quel bout le prendre, je ne réaliserai l'annonce qu'après avoir dormi un peu. Le message de Jean-Patrick Lebel et Christiane Lack anticipe l'orage qui s'annonce et me foudroie : "Cher Jean-Jacques, pardon pour la brutalité de cette très triste nouvelle. Jean-André Fieschi, qui était au Brésil avec Émile Breton, Michel Marie et d'autres, est mort brusquement hier au moment de son intervention dans un colloque sur Jean Rouch. Nous sommes dans l'affliction et t'embrassons fort."
J'aurais pu titrer tout aussi bien "La mort d'un maître" et il fut le mien. Jean-André était mon troisième père, après mon géniteur dont le regard posé sur moi ne me quitte pas et Frank Zappa qui initia mon récit. Il est terrible de penser que Bernard Vitet dont la santé m'inquiète depuis plusieurs mois est le dernier survivant de cette bande des quatre. J'ai rencontré Jean-André lorsque j'avais 18 ans, jeune étudiant en première année de l'Idhec. Responsable de l'analyse de films, il nous initia au cinématographe dans ce qu'il a de plus beau, de plus intelligent, de plus magique surtout. J'évoquai longuement les merveilleuses années passées en sa compagnie dans mon billet intitulé "Remember My Forgotten Man". Je le prenais pour un génie, un génie suicidaire encombré par tant de mémoire et d'intuition, par ses trésors cachés acquis souvent dans des circonstances mystérieuses, ses silences qui nous auraient fait perdre patience si notre dette n'était inextinguible. Le cinéaste et critique était un passeur. Tous ceux et celles qu'il forma en gardent un souvenir indescriptible. En exergue de ses Nouveaux Mystères de New York il avait inscrit cette phrase de Paracelse : "Je vous apporte la peste, moi je ne crains rien, je l'ai déjà." Sa reconnaissance publique n'a jamais été à la hauteur de son enseignement, car la plupart de ce qu'il nous transmettait passait par l'oral et par les documents qu'il sortait comme des lapins ou des colombes de son chapeau-claque. Il avait connu les plus grands et savait leur rendre hommage. J'eus la chance de partager plus d'une tranche du gâteau pendant mes années de formation. L'entendre au sens où Jean Renoir les préférait à toute tranche de vie.
Comme je ne sais pas où trouver une photo de lui dans mes archives, je fais une capture écran de son rôle en Professeur Heckell dans Alphaville, derrière, à droite d'Eddy Constantine, Jean-Louis Comolli et Laszlo Szabo. Et j'appelle Elsa parce que, s'il m'arrive de donner des leçons, des conférences ou des conseils, c'est pour que ne s'éteigne jamais sa lumière. Les pierres précieuses dont il me fit cadeau et qui me brûlent les doigts m'aident à vivre depuis, sans discontinuité. JAF avait 67 ans. Je pense à ses trois enfants en entendant la voix de la mienne et je trouve enfin mes larmes.
Tu as rejoint la cohorte des fantômes qui ont peuplé ta vie. Mourir au Brésil, c'est bien un tour à ta façon. Si tu pouvais partager cet ultime rebondissement tu en rigolerais bien.

mardi 30 juin 2009

Drôles d'oiseaux


Si Antoine m'impose avec raison le silence sur notre prochain spectacle, que puis-je raconter de notre journée studieuse qui commença par une visite vétérinaire au Musée des Arts Décoratifs suivie d'une consultation hospitalière chez Violet ? La séance en chaises longues de l'après-midi s'avéra féconde. J'ai toujours adoré ce moment de la création où nous nous laissons aller à la rêverie, sans limite ni tabou, tempête sous nos crânes qui nous laisse exténués, mais gonflés à bloc. Si l'image du Judex de Franju illustrant ce billet est à porter au dossier, elle ouvre tant de possibles que dans le secret elle ne peut qu'indiquer une fausse piste. Ce qui est certain, c'est que cela nous change du lapin.
À ce propos, nous venons d'apprendre que Nabaz'mob sera programmé à la grande soirée d'Ars Electronica le 6 septembre et, pour les lève-tôt, je vous donne rendez-vous ce matin-même en direct après le journal de 8h sur TSF. Heureusement, la rue est en pente jusqu'au Faubourg Saint-Antoine...

samedi 27 juin 2009

Le fil magnétique


C'est dans le XVème arrondissement. "Descendre" jusque là m'apparaissait probablement une montagne. Me faisant une douce violence, j'enfourche un Velib' jusque la rue de Lourmel. L'engin roule bien, mais la selle est sévère. Il fait beau.
Il m'aura donc fallu un an pour répondre à l'invitation de Hugues Genevois de visiter le LAM (Laboratoire d'Acoustique Musicale ou encore Institut Jean Le Rond d'Alembert). Pourtant ce n'est pas l'envie qui me manque depuis que le Leipp fait partie de mes bibles. Acoustique et Musique est l'ouvrage de référence pour qui s'intéresse au sujet, une mine d'informations : Données physiques et technologiques, Problèmes de l'audition des sons musicaux, Principes de fonctionnement et signification acoustique des principaux archétypes d'instruments de musique, Les musiques expérimentales, L'acoustique des salles. Depuis sa réédition en 1976, j'y reviens chaque fois qu'une question physique se pose dans mon travail. L'ouvrage, simple et passionnant, se lit comme un livre policier. Je dis cela aussi de L'interprétation des rêves et des Cinq psychanalyses de Freud !


Le laboratoire, fondé par Émile Leipp en 1963, fourmille de physiciens-musiciens qui étudient tous les processus sonores, expérimentent des protocoles bizarres et fabriquent toutes sortes d'instruments acoustiques ou électroniques. Caroline Cance me fait passer des tests amusants et instructifs sur une interface gestuelle avec palette et stylet pour Puce Muse. En sortant, l'un des ingénieurs me montre sa collection d'appareils reproducteurs de son et en particulier un magnétophone à fil en état de marche. C'est l'ancêtre de la bande magnétique. Les premiers ont servi à l'armée, comme d'habitude. J'évoque la bobine qui trône sur une étagère de ma bibliothèque musicale et qui appartenait à mon père. N'ayant même jamais vu de lecteur, j'ignore tout de cet enregistrement. Je l'expose comme le rouleau de piano mécanique signé et numéroté de l'Étude n°7 que j'achetai un soir à Conlon Nancarrow, espérant rencontrer un jour quelqu'un qui possède l'instrument pour le lire. À ma prochaine visite j'apporterai la bobine de fil magnétique en même temps que je leur offrirai la paire de dictaphones Grundig qui appartenait à mon père. Mais il n'existe aucun enregistrement de sa voix plus fidèle que ma mémoire. J'entends son timbre quand il parle posément ou lorsqu'il pleure de rire, à la fois douce et articulée, un peu métallique. Vingt deux ans déjà...

mercredi 24 juin 2009

Les carottes sont cuites


C'est parti pour cinq mois. L'exposition Musique en Jouets au Musée des Arts Décoratifs, 107 rue de Rivoli à Paris, est inaugurée aujourd'hui pour ouvrir demain. Notre opéra Nabaz'mob y est exposé aux côtés des instruments de Pascal Comelade, des synthétiseurs d'Eric Schneider et des machines mécaniques de Pierre Bastien. Seuls Pierre et nous faisons du bruit. Certains me reprennent en disant que c'est de la musique, mais pour moi, depuis Varèse, toute organisation de bruits est musique. Autour de ces quatre grandes vitrines sont disposés les objets du Musée, hochets princiers, toupies, moulins à musique, culbutos sonores, livres-disques, etc. On peut d'ailleurs écouter une grande partie de ces jouets musicaux sur une borne interactive et sur le site de la galerie des jouets. Excellente idée qui tranche avec la plupart des musées de la musique où les instruments restent tragiquement muets faute de pouvoir y toucher ! J'ai prêté une demi-douzaine de 45 tours 17cm, chansons pour enfants qui ont bercé mes jeunes années, et le 33 tours 25cm de Pierre et le loup... Sur un cartel on peut lire aussi : Pâte à prout, banane harmonica, ballon couineur : collection Jean-Jacques Birgé. J'en suis très fier, pensez, ma propre pâte à prout, achetée à Londres chez Hamleys, est sous vitrine au Palais du Louvre !
Partageant l'exposition en deux, une troisième salle abrite des ordinateurs sur lesquels sont montrés des films et des jeux de tous les cinq. Antoine y propose ses Nanoensembles, machines hypnotiques techno-minimalistes. Tout près, on peut jouer avec le CD-Rom Alphabet ou la Pâte à Son dont la conception musicale est de mon fait, ou avec l'Electric Toy Museum pour lequel Univers-Sons a repris la collection de Schneider. Tout ce monde de rêve qui nous fait régresser joyeusement jouxte une salle inattendue où sont accrochées des toiles que Dubuffet a léguées au musée privé.


La vitre renvoyant des éclats de lumière malgré l'obscurité de notre théâtre noir m'empêche de photographier aisément les lapins. Je rentre dans la cage pour les prendre de profil. Chaque disposition est différente en fonction des lieux. Chaque représentation aussi. On en jugera d'autant plus facilement que l'opéra de 23 minutes se joue ici en boucle. Antoine a tout automatisé, horaires du musée en fonction des jours d'ouverture. À raison de 47 heures par semaine, c'est près de 2000 fois que les Nabaztag referont leur numéro de lapins savants jusqu'au 8 novembre !
Je me débrouille mal avec mon nouvel appareil, je reprends mon vieux Nikon pour capter la pause des rongeurs, mais leurs profils ne produisent pas les mêmes couleurs que d'habitude. On dirait de la porcelaine. J'ai oublié que c'était le nouveau clapier dont la matière plastique est brillante. Je n'ai que quatre fois deux secondes pour réussir l'effet que je cherche à produire. Si je bouge, je dois attendre le nouveau cycle. La musique m'envahit. Quelques nouvelles images viennent s'ajouter à la galerie du site Nabaz'mob. C'est pratique. Tout y est. Film, photos, émissions de télé et radio, presse écrite ou en ligne, fiche technique...
Antoine et moi avons décidé de passer à autre chose. L'opéra va voyager et nous planchons déjà sur une suite à Machiavel et Nabaz'mob, radicalement différente même si elle en est la continuité logique. Comme ceux qui nous connaissent auraient pu s'en douter, nous avons choisi de ne pas réaliser d'autres œuvres avec les lapins, bien que nous ayons exploité dans ce cadre qu'une toute petite partie des possibilités de Nabaztag. Savoir nos lapins trépigner aux Arts Décos pendant que nous imaginons quelque chose d'encore plus délirant m'excite au plus haut point...

mardi 9 juin 2009

Scénarios de rédemption


Nous avions d'abord été surpris par le long-métrage d'animation Princess (2006) où Anders Morgenthaler entrelardait les séquences dessinées de bouts de film tournés avec une caméra amateur. La violence du propos justifiait que le passé traumatisant resurgisse incarné par des acteurs prétendument involontaires. En face, un trait original, aiguisé, où le monde de l'enfance peut virer au cauchemar : à la mort tragique de la mère, star du porno, une petite fille de cinq ans est récupérée par son oncle. Les flashbacks filmés, tremblés et maladroits, censés fournir les clefs du comportement du tandem, colère de l'oncle et précocité de l'enfant, sont insérés dans le lecteur VHS qui recrache l'horreur leur collant à la peau.
Trois ans plus tôt, cette noirceur existait déjà dans le court-métrage d'animation Araki: The Killing of a Japanese Photographer induisant la mort imaginaire du célèbre photographe japonais dont les clichés sulfureux firent et font encore scandale. Même scénario, même morale sans complaisance. Les cinéastes nordiques n'y vont pas de main morte.
Un an après Princess que l'on peut considérer comme une œuvre marquante de l'animation adulte, le cinéaste danois récidive en 2007 avec un film où l'on sent la patte d'un auteur dès les premières images. Tourné exclusivement avec des comédiens, Ekko ne fait référence aux antécédents d'animateur de son auteur que par le journal en forme de flip book que tient le jeune héros. Le sujet est tel qu'il ne fait plus aucun doute quant aux références personnelles qui le poussent à filmer l'enfance volée. Cette fois un policier en pétage de plombs enlève son fils. L'inconscience des adultes entraîne certains enfants à prendre leur place, quitte à payer le prix de leur innocence. Comme dans ses précédentes œuvres, Morgenthaler fait preuve d'invention tant dans le montage que dans le scénario qui réserve des surprises. La transmission des névroses familiales sont remarquablement mises en images ou en scène. La violence règne là où elle a semé ses germes, les sentiments de culpabilité entraînant les pires désastres. À ne pas régler son compte au passé, l'histoire risque de se reproduire de génération en génération.

mardi 26 mai 2009

Petit creux


Embouteillage du temps de travail. Ça se corse, je ne sais plus où donner de la tête pour trouver le temps d'écrire mes billets. La voiture ressemblait à un nuage, j'ai fait changer la durite en T et c'est reparti pour un tour après vingt deux ans de bons et loyaux services. Je croyais que ma couronne en or s'était soulevée, mais c'était la molaire en-dessous qui s'était effritée, je l'ai fait réparer et c'est reparti pour un tour de mâchoire. Là elle se réveille et cela me rend dingue. Toujours pas de machine à laver depuis un mois, maismoinscher ne respectant pas les délais, je me suis énervé par mail et c'est reparti pour un tour. Les gamins d'à côté ont tant insisté pour récupérer leur ballon qui écrabouille nos fleurs que je leur ai rendu et c'est reparti pour un tour. Je leur ai bien expliqué que je ne leur en voulais pas à eux, mais à moi de leur rendre chaque fois pour qu'ils recommencent à tout bousiller. C'était marrant quand ils ont reconnu ne pas pouvoir jouer au foot dans leur salon sans tout casser ni continuer à faire pousser des plantes dans leur jardin parce que cela demandait trop d'entretien. Et puis j'ai préparé l'envoi de ma newsletter puisque des news il devrait y en avoir demain ou jeudi et là ce sera reparti pour un tour. Dorothée m'a demandé de spécifier nos actualités parce qu'on semblait ne pas en avoir beaucoup à venir, la page de communication des Arts Décos ayant l'air vide, comme si on ne fichait rien, alors qu'Antoine s'escrime sur le programme du nouveau clapier, des v2 pour l'installation qui sera inaugurée le 24 juin, et que moi je cours partout, dans ma tête, avec mes jambes et en écrivant n'importe quoi, du moment que ça me vient sous les doigts pour remplir ce fichu billet que j'aurais bien remplacé par une image de hamac, histoire de respirer cinq minutes. Mais voilà, chaque fois que je voudrais m'allonger avec un bouquin, un journal ou ma mie, le téléphone sonne et il faut résoudre un nouveau problème et c'est reparti pour un tour. Il fait beau, mais je n'en profite que lorsque je pédale sur mon Brompton entre tous les rendez-vous, alors que déjà la météo annonce de l'orage et une chute de dix degrés, on croyait que c'était l'été mais c'est reparti pour un tour. Le temps que je me décide à aller admirer une fleur qui venait d'éclore la veille sur un des cactus de Marie-Laure et Sun Sun, elle était déjà flétrie. Je dois aller chercher Sacha pour commencer les répétitions avec Nicolas. Répétition n'est pas pour moi le terme adéquat même si c'est reparti pour un tour. C'est comme les élections européennes, un seul tour et ça repart. Il faut que je m'occupe de prendre des billets de train pour la Bretagne sinon ce sera encore fichu pour les vacances alors que nous serons bientôt à Quimper avec nos lapins v.1 (le 12 juin au Théâtre de Cornouaille). Et le pire c'est que j'oublie vraiment ce que j'ai à faire, que c'est déjà l'heure du dîner, que je suis affamé et que je n'ai rien préparé. Ah si, il faut que je vide les calamars ! Françoise prétend qu'il ne faut jamais annoncé une mauvaise nouvelle à un gars qui n'a rien mangé. J'y vais tout de suite, des fois que le téléphone sonne ou qu'elle ne m'ait pas tout dit...

dimanche 10 mai 2009

Portraits en nuage de tags



Antoine Schmitt m'envoie mon nuage de tags (à gauche) que le site 123people.fr a compilé après qu'il ait tapé mon nom dans le champ de recherche.
Le moteur prétend explorer presque chaque recoin du Web pour vous aider à trouver des informations sur vos (futurs) proches. Grâce à (sa) technologie de recherche, trouvez les profils de vos amis, de connaissances ou de célébrités. Chaque profil 123people comporte des adresses email, des numéros de téléphone, des images, des vidéos, des profils issus de plateformes communautaires, de Wikipedia, et bien plus encore... Tous ces résultats sont automatisés et rassemblés en temps réel à votre demande spécifique. Aucune information n'est stockée et les adresses email, postales et les numéros de téléphone proviennent de banque de données publiques locales (France) et internationales.
Rien de très nouveau, pas de surprise, une googlisation classique donne même plus de résultats, à condition que l'on y passe du temps, tout dépendant de la notoriété de la personne et donc du nombre de pages que le site de recherche a indexées. Les agrégateurs de flux RSS comme Netvibes nous ont habitués à embrasser d'un coup d'œil les réponses que nous attendons. 123people accélère la recherche, résume et compile.
C'est évidemment la compilation qui est amusante, à l'image de l'outil "synthèse automatique" du logiciel Word qui résume un texte, le nuage de tags vous taille un costard en deux coups de cuillère à vous faire la peau.
Mon portrait au nuage de tags est plus fidèle que d'autres essais que j'ai ensuite réalisés en tapant le nom de mes camarades. Précédées opportunément par Musical et Instantané, mes casquettes de compositeur de musique et designer sonore me conviennent parfaitement après mon lien au Cinéma appuyé par L'image. La nature de mes productions (Disques Grrr, Cd-roms - souligné par la répétition !) précisent quelques uns de mes succès (Carton, Machiavel, Nabaztag, le Sniper, Alphabet et Drame pour Un Drame Musical Instantané). Mon attachement à Paris s'inscrit en lettres géantes, ma collaboration avec Nicolas Clauss occulte celle avec Antoine Schmitt, même si Machiavel est en bonne place et que le pluriel de lapins renvoie à notre Nabaz'mob ! Les choix mécaniques sont aussi arbitraires que s'ils avaient été décidés par un être de chair. Je pense aux absences, à commencer par ce blog qui m'occupe quotidiennement et, à côté de mon nuage de tags, je copie-colle celui de Françoise, aussi réussi, si si. Antoine précise "qu'il faut de la matière (beaucoup de pages et de texte) pour que l'algorithme fonctionne". À suivre (sic).

mercredi 6 mai 2009

Luc Moullet enfin !


Luc Moullet est drôle. Il prend son temps.
Luc Moullet est drôle. Il filme son temps.
Luc Moullet n'est jamais aussi drôle que lorsqu'il joue dans ses films ou qu'il les présente.
Ses films mettent du temps à sortir au cinéma, 24 ans en moyenne !
Certains atteignent des sommets. D'autres planent on ne sait-z-où ?
''Anatomie d'un rapport'' (1975) et ''Genèse d'un repas'' (1978) (ci-dessus) sont des chefs d'œuvre du docu-fiction. Des films clés de l'histoire du cinéma.
Sérieusement drôles et drôlement sérieux.
Dix courts-métrages spécifiés "très drôles (sauf un)" sont édités par Chalet Pointu, avec Luc Moullet littéralement « en shorts ». De ''Un steak trop cuit'' (1960) à ''Le litre de lait'' (2006), en passant par ''Essai d'ouverture'' (1988) et ''Toujours plus'' (1994), le réalisateur nous explique sa manière de voir le monde, unique, cocasse, critique, là où tout se qui tombe à côté de la plaque est ramassé par de braves gens qui s'en tiennent aux faits. Généreux, Luc Moullet devrait passer en potion quotidienne, autour du Journal de 20 heures, comme jadis Les Shadocks, Desproges ou les Deschiens. Il faut insister pour que le réalisateur y interprète son rôle.
Des deux longs métrages publiés récemment par blaq out, je préfère "Le prestige de la mort" aux "Naufragés de la D17". Moullet est plus à l'aise pour se diriger dans l'absurde qu'avec ses comédiens dont les à-peu-près rappellent ceux des interprètes de Mocky.
Si Moullet sait prendre son temps, c'est qu'il n'est pas pressé de mourir, même pour faire vendre ses films. Il n'est jamais aussi bon que lorsqu'il tente sincèrement de comprendre comment fonctionne un système. Changement d'angle assuré. Et ne manquez surtout pas la présentation de chaque film, court ou long, par leur auteur.


Comme Moullet préfère la gloire anthume, allez voir la rétrospective que lui consacre la cinémathèque du Centre Pompidou jusqu'au 31 mai.

mardi 5 mai 2009

Contre-champs


Je résume parce que j'ai effacé le long billet que je viens d'écrire en me trompant de bouton. Cela ne m'arrive pas très souvent, mais c'est encore une fois de trop !
Contre-champ géographique. La vue de Paris depuis la terrasse qui surplombe l'appartement de ma mère, route de la Reine à Boulogne-Billancourt, fait référence à notre visite de l'atelier du Corbusier en juillet 2007. On l'apercevra au loin en bordure gauche du cadre, tandis que se découpent le Front de Seine et la Tour Eiffel, indémodable, et que l'on voit les contreforts du Parc des Princes où nous jouions au foot pendant les cours de gym, quand je ne pouvais m'y soustraire. Je racontais alors l'histoire de cette terrasse, lieu de nos festivités psychédéliques du temps du lycée...
Contre-champ historique. Passé chez ma mère récupérer des "vieux papiers" dont elle souhaitait se débarrasser. Les posters fluorescents de ma chambre d'adolescent ont été parfaitement conservés en haut de la penderie. Je n'ai pas encore ouvert le carton de diplômes, collection impressionnante de rouleaux, de mon grand-oncle maternel Édouard Salomon, mais j'ai épluché tout le dossier de déportation de mon grand-père paternel, Gaston Birgé. Tout y est. Je lis un témoignage : Monsieur Birgé Gaston a été arrêté par la Gestapo le 12 juin 1942, dans son bureau, 1 quai Félix Faure à Angers. Il a été ensuite emmené à la Prison d'Angers (où il est resté 80 jours) puis au camp de Drancy (séjour : 1 année environ). Il est parti après pour le camp d'Auschwitz, vers le 2 ou 3 septembre 1943 (où il est passé à la chambre à gaz). Mon oncle Roger, le jeune frère de mon père, écrit : Angers (prison) du 12 juin 1942 au 2 septembre 1942. Camp de Monts (près de Tours) jusqu'au 5 ou 6 septembre. Drancy (Seine) jusqu'au 2 ou 3 septembre 1943 (matricule 30043). Weimar (camp) jusqu'à fin juin 1944. Les informations se contredisent sur le lieu de son exécution : Auschwitz est en Pologne, le camp de Weimar est celui de Buchenwald (version officielle). Cyprienne Gravier, sa secrétaire, très proche de lui avant qu'il n'épouse Odette Lévy en secondes noces et à nouveau après cela, précise : J'étais dans son bureau à prendre du courrier, vers 11 heures du matin, lorsque deux agents de la Gestapo sont entrés, l'ont interrogé et ensuite emmené. L'arrestation de Monsieur Birgé, directeur de la Compagnie d'Électricité d'Angers, en tant qu'Israélite, a été provoquée par une dénonciation faite par un nommé R.Vaudeschamps, chef de la Subdivision d'Angers du Mouvement Social Révolutionnaire, à la solde de la Gestapo.
J'apprends aussi que mon grand-père Gaston, après la mort de ma grand-mère Blanche lorsque mon père avait trois ans, s'est remarié avec Odette (pupille de la nation) en 1925 pour en divorcer en 1934... En ce qui concerne l'appartement, il est dit que : "il n'avait pas été posé de scellés. Rien n'a pu être mis à l'abri. Après avoir occupé l'appartement, les Allemands ont déménagé beaucoup de choses, dont les meubles..." Parmi les photocopies, l'arrestation de mon père le 2 juin 1944 vers 10 heures du matin à son bureau 104 avenue des Champs Élysées par deux agents de la Gestapo, déporté le 15 août, et avec à la date de libération : "évadé des trains de France". Ces informations me parviennent de manière surprenante au moment où je retrouve mon cousin Serge et qu'il décide d'esquisser notre arbre généalogique, mais ça c'est une autre histoire...

dimanche 3 mai 2009

Aux armes, musiciens !


« Les Allumés du jazz sont le seul journal de jazz à maintenir un point de vue politique sur cette musique. »
Francis Marmande in Le Monde Diplomatique, décembre 2004.

Si mon vécu et mon à vivre m'ont éloigné des Allumés du Jazz je n'en reste pas moins sensible au combat que mène l'association qui rassemble une cinquantaine (selon les organisateurs) de labels indépendants de disques de jazz et bizarrement assimilés. Le numéro 24 du Journal que j'ai animé pendant des années avec Jean Rochard, Valérie Crinière et une ribambelle d'allumés est le premier exemplaire auquel je n'ai contribué d'aucune manière. Pourtant, je m'y reconnais peut-être encore plus que dans n'importe lequel de ses prédécesseurs tant il aborde un thème qui m'est cher, celui de l'engagement des musiciens dans le quotidien et dans leur art. En ces temps d'inculture et d'arrogance, de cynisme et de destruction massive, d'injustice et d'iniquité valorisée, les Allumés font preuve de salubrité publique en publiant ce numéro qui interroge les pratiques des acteurs d'un secteur donné pour moribond, le disque, et ceux qui l'alimentent, les musiciens.
"Engagez-vous, qu'ils disaient !" fait question à nombre d'entre eux (Hélène Labarrière, Dominique Pifarély, Brianhu de Junkyard Empire, André Ze Jam Afane, Dominique Répécaud) qui évoquent l'engagement de l'artiste dans son indépendance et sa quête de liberté. Loin d'un gargarisme auto-rassurant, le Journal des Allumés donne la parole à des hommes, et trop peu de femmes comme d'habitude, qui ont toujours cherché à concilier les notes qu'ils émettent avec l'espace où elles se transmettent. Si Jean Rochard ouvre le défilé avec une salutaire leçon d'histoire, Ce soir nous irons danser sans francs et sans colliers, le producteur Gérard Terronès, le pianiste François Tusques, le saxophoniste Franck Roger, le contrebassiste Jean-Claude Oleksiak, En dépit des vieux nuages, lui emboîtent le pas en évoquant les paradoxes subtils du système des subventions et les dangers du formatage. Le pianiste Alain Jean-Marie et le percussionniste Frédéric Firmin relaient La clameur des îles. En interviewant les trombonistes Thierry Madiot et Marc Slyper, le compositeur-zarbiste Pablo Cueco rappelle les avantages acquis du statut d'intermittent du spectacle, Prolégomènes à la création, avant de se demander à quoi rime la politique culturelle de l'Etat, Bromure ou Viagra. ZukaYan fait le topo sur les Disquaires en lutte : la « crise » bonne aubaine à la Fnac aussi tandis que le disquaire indépendant du Souffle Continu raconte comment Ma petite entreprise ne connaît pas la crise. Le guitariste Jean-François Pauvros relate la lutte qu'il aura fallu mener pour conserver les studios de répétition de Campus-Terrain d’Entente, Tête de gondole ou tête de manifs ?. Jeanne Porterat rappelle l'historique de L'Internationale d'Eugène Pottier et des droits d'auteur qui y sont rattachés, L'égalité veut d'autres lois. Le percussionniste Lê Quan Ninh se penche sur la musique elle-même et sur son rôle, Le geste déployé... C'est dire si la question des luttes concerne tous les marcheurs de cette manifestation porteuse de slogans autrement plus radicaux ou réfléchis que la bonhommie sympathique, mais bien silencieuse, du défilé du 1er mai samedi après-midi à Paris. Que le bruit qui s'échappe de nos instruments ébranlent les préjugés et participent à une révolution nécessaire et inéluctable !


Les Allumés ont eu l'intelligence de confier à des écrivains le soin de chroniquer les nouveautés discographiques et à des illustrateurs celui de nous faire rire ou nous émouvoir. Ainsi les dessins de Johan de Moor, Efix, Nathalie Ferlut (couverture), Sylvie Fontaine, Ramuntcho Matta, Ouin, Percelay, Pic, Jeanne Puchol, Rocco (ci-dessus), Andy Singer, Zou et les photos de Guy Le Querrec côtoient les mots de Nicole Lat, Christelle Rafaëlli, Alain Broders, Jacques Petot, Dominique Dompierre, Stéphane Cattaneo, Benoît Virot, Vincent Menière, Germain Pulbot, Jean-Louis Wiart... Au pianiste Benoît Delbecq avec le journaliste Denis Robert de commenter la photo de GLQ de la révolution des œillets, El pueblo unido jamas sera vencido.
Ce n'est pas tout, au cœur de la manifestation qui s'étendra jusq'au 22 mai, mois printanier hautement symbolique, les Allumés proposent toute une série de disques à 11 euros (16€ pour les doubles) sur le thème "Jazz et luttes". Le Qui vive ? du Drame y est en bonne compagnie (pas républicaine de sécurité), mais auraient tout aussi bien pu y figurer nos Défense de, Trop d'adrénaline nuit, Rideau !, À travail égal salaire égal, Les bons contes font les bons amis, Carnage, L'hallali, Urgent Meeting, Opération Blow Up, etc. tant les titres de notre label GRRR ont toujours porté haut et clair leurs banderoles revendicatrices. Enfin je n'ai pas pu résister à l'irrépressible besoin de télécharger le Journal disponible en pdf sur le site des Allumés pour le lire sur l'écran au risque œdipien de me crever les yeux plutôt que d'attendre patiemment qu'il tombe dans ma boîte aux lettres...

mercredi 29 avril 2009

La une de la revue Impro Jazz


Le numéro 155 d'Impro Jazz vient de sortir avec 8 pages d'un long entretien avec le journaliste Gary May en février 2009. La revue offre également des rencontres avec le contrebassiste anglais Barry Guy, le trio Peeping Tom composé de Pierre-Antoine Badaroux, Joel Grip ("Heido Joel !") et Antoine Gerbal, l'écrivain amateur de jazz Sébastien Ortiz, des chroniques de disques rédigées par des musiciens comme Claude Parle ou Marc Sarrazy, des annonces de concerts, etc.
Je me rends compte que je ne parle pas toujours de la même manière selon mes interlocuteurs et les magazines dans lesquelles ils écrivent. Cette fois je suis surpris par mon langage fleuri ! Le style décontracté de l'entretien à bâtons rompus me laisse jouer à saute-mouton avec les nuages. Les photos sont sympas, du trio du Drame au Jardin du Luxembourg lorsque je portais barbe pointue et cheveux longs à celui formé avec les filles de Donkey Monkey, des images où je joue avec le film muet L'argent à celle des lapins. Sur l'une d'elles je dirige derrière un pupitre avec exactement les mêmes gestes que sur la une où je joue du Theremin sur la scène du Festival d'Assier. Après Sextant c'est seulement la seconde fois que je suis en couverture d'un magazine. Comme cela me fait très plaisir, je les laisse négligemment traîner tous les deux sur la table du salon !

jeudi 16 avril 2009

TV-Hôtel, la chaîne du réseau hôtelier


Je ne regarde jamais la télévision. Sauf lorsque je suis à l'hôtel. Le matin, il m'arrive de l'allumer. Il n'y a rien à voir que des dessins animés débiles et des séries du même acabit. Je retombe inlassablement sur Télématin où officie William Leymergie. Comme ce type présente l'émission depuis plus de vingt ans et que je ne le vois évidemment que dans mes chambres d'hôtel, j'ai la ferme impression que le journaliste soupe-au-lait est l'animateur d'une chaîne TV exclusivement produite pour le réseau hôtelier. Ignorant que cette "émission matinale est la plus regardée de France (50% de part de marché)", je ne m'étonne pas que son style corresponde à l'hygiénisme superficiel et impersonnel de la plupart des lieux réservés à mon intention. Sauf que ce type, également producteur de cette émission sur France 2, est souvent très irritant et semble semer la terreur sur son entourage. Depuis quelques années, je ne tiens que quelques minutes et je retourne à de plus saines activités. Il ne faut non plus jamais rester trop longtemps enfermé dans une chambre d'hôtel. Dans ce no man's land ressemblant à une aire de transit, on perd vite le contact avec la réalité.

dimanche 29 mars 2009

Denis Robert dans une BD d'enfer


Voici enfin une bande dessinée avec un scénario d'enfer ! Cela me change du bel album Animal'z de Enki Bilal dont j'ai renoncé à comprendre les histoires décousues depuis longtemps. Denis Robert, le journaliste qui a révélé, entre autres, l'affaire Clearstream, signe celui de L'affaire des affaires avec le dessinateur Laurent Astier et Yan Lindingre pour le story-board. Ce roman autobiographique de 200 pages en images et phylactères nous en apprend plus que la lecture de votre quotidien préféré (soit le moins détestable) et raconte ce que vous ne verrez jamais à la télévision, le dessous des cartes, la saga de L'argent invisible, titre de ce premier volume d'une série dont on attendra la suite avec impatience. Depuis dix ans, Denis Robert s'escrime à démasquer les paradis fiscaux où se blanchit l'argent sale. La crise actuelle valide ses pires craintes. En faisant monter les affaires comme de la pâte à beignets, il révèle les bases mêmes du système capitaliste et nous entraîne dans une jungle en cols blancs qui fait froid dans le dos. Son engagement professionnel l'emporte sur sa mauvaise conscience de ne pas assez s'occuper de sa famille et sur sa fatigue devant la faune qui le harcèle de questions comme une bête de cirque. Le personnage qu'il incarne en vignettes ressemble à tous les détectives de roman noir, à la fois dépité et pitoyable, pugnace et héroïque, animé du masochisme de l'irrépressible besoin de savoir qu'il partagera avec ses lecteurs.
"Les hommes politiques, tous pays confondus, nous assomment avec la 'mondialisation' comme seule excuse à leur incapacité à proposer la moindre alternative au libéralisme... Les Etats sont affaiblis, l'Europe est bancale... Les capitaux circulent librement mais les juridictions restent cadenassées dans leurs frontières nationales... En ouvrant les frontières économiques sans changer les règles politiques, judiciaires, ni les missions des Etats, on a donné un formidable coup d'accélérateur à la dictature de l'argent-roi. (...) Les capitaux clandestins ont toujours existé, tout comme les mafias, ou les paradis fiscaux... Ce qui est nouveau, c'est leur explosion, la vitesse des échanges et la parfaite inadaptation des systèmes de contrôle... (...) John Maynard Ferguson a dit que le capitalisme était la croyance stupéfiante que les pires hommes allaient faire les pires choses pour le plus grand bien de l'humanité... Vous voulez que je répète ?"
Rien de personnel, et pourtant ! Denis Robert n'est qu'un homme. Il est vivant et bien vivant. Fragile et volontaire. L'enquête le bringuebale dans les arcanes du pouvoir qui lui en fera voir de toutes les couleurs, mais ça c'est une autre histoire, à suivre !

mardi 17 mars 2009

Anticipation


J'anticipe de quelques heures, prenant le risque d'une panne, d'un météorite, d'une rencontre fortuite ou d'une reconduite à la frontière. Prenez-le comme un vœu. I know where I'm going! Il est des impatiences qui précipitent les évènements comme des rêves prémonitoires forcent le destin. Le journal lumineux d'Antoine, Time Slip (désormais accessible en français), tel le film de René Clair, C'est arrivé demain, me donne le vertige. Si j'arrive mieux à coincer le présent dans sa fugacité, je continue de préférer l'immensité du passé et plus encore l'avenir, aux infinis possibles, son architecture rêvant sa fondation. Les vecteurs ont pour moi plus d'attrait que les lignes. Certains partagent mes interrogations. Pour d'autres, nous y sommes déjà. Le temps de vivre et le temps de lire. Besoin vital de humer le parfum des embruns, d'entendre les galets rouler sous mes pas, de m'enivrer du vent du haut de la falaise... L'aiguille creuse fut d'abord publiée en feuilleton dans le journal Je sais tout. Mais nous faisons seulement semblant, nous espérons. Sinon nous ne partirions jamais.

lundi 16 mars 2009

Vide-grenier (1)


On ne peut pas tout garder. J'aimerais parfois faire le vide. Dans une cassette qui ferme à clef, double paroi lourde comme une haltère, j'ai rassemblé des pièces de monnaie de tous les continents depuis le XVIIe siècle jusqu'à nos jours passés. Sur le haut d'une armoire, j'ai empilé les albums de timbres que je collectionnais lorsque j'étais enfant, mais je n'ai pas le courage de me replonger dans le catalogue Yvert et Tellier pour ne pas me faire arnaquer. Connaissez-vous un philatéliste et un numismate à qui me fier pour une expertise ? J'ai récupéré chez ma mère des cartes postales éditées par Pulcinella en 1958 de dessinateurs humoristiques : Bellus, Busillet, Folon, Gad, Gielly, Gus, Hervé, Faizant, Kiraz, Moallic, Morez, Pouzet, Sempé, Tetsu. C'était Noël. Au classeur où elles sont exposées, au papier à lettres à en-tête des vielles dames de Faizant avec la liste des prix, je comprends que mon père était devenu représentant, après faillite suite à une grève de techniciens au Théâtre de l'Étoile pendant les représentations de l'opérette Nouvelle Orléans avec Sidney Bechet qu'il avait produite. Il mettra vingt-cinq ans à rembourser. Il y a quatre planches originales de Kiraz pour la revue Ici Paris et trois de Laplace. Je regarde ce que cela vaut sur eBay. Bien qu'en bon état, le Jeu de l'ORTF ne s'allume plus. Le journal Pilote s'étale du n°596 au 671 (1971-72). De la même époque, ma collection du magazine Zoom du 1 au 46 et un paquet de Photo. Qui peut bien s'intéresser à un tapuscrit de l'opérette Valets de cœur de Pascal Bastia ? Faites vos offres. On transmettra.
Il est nécessaire que je construise l'avenir au lieu d'entretenir le passé. Je dois me débarrasser de tous les livres que je ne relirai jamais. Idem pour les disques et les DVD plutôt que de construire de nouvelles étagères en recouvrant les murs restés vierges. Je suis bien obligé de conserver les archives du Drame et de mon travail. Garder seulement ce qui possède une réelle valeur affective ou bien une utilité encyclopédique. Je ne touche pas à Cocteau, Ramuz, Schnitzler, ni aux livres d'images, ni à la bibliothèque musicale qui est au rez-de-chaussée, ni à celle qui concerne le cinéma au premier. Jusqu'ici j'ai reculé devant le travail considérable que cela représente. Tout bazarder d'un coup serait idiot. On ne fait pas cela dans l'urgence à moins d'y être contraint. La roue tourne. Il faut oublier pour faire de la place aux idées neuves.

samedi 14 mars 2009

L'écriture de mon père


Mon père est mort il y a plus de vingt ans. J'ai très peu de souvenirs matériels venant de lui. Il avait tout perdu lui-même lorsque les Allemands ont raflé leurs biens pendant la guerre. Il me reste une boîte de soldats de plomb, c'est un comble, son Monopoly avec une balle de fusil en guise de pion, une bobine de fil magnétique, l'ancêtre de la bande magnétique, avec sa voix dessus peut-être... Même si tout n'est pas effacé je ne connais personne qui possède l'appareil pour vérifier. J'ai pris quelques photos, mais je n'ai acheté ma première caméra vidéo qu'un an avant qu'il ne disparaisse. Sur la cassette d'un vieux répondeur, j'ai conservé sa voix. Je crois que c'est tout.
Le reste est chez ma mère, pas grand chose, du moins je le crois et c'est ce qu'elle affirme. Juste avant que nous nous fâchions, elle m'a remis deux livres de compte du temps où il était agent littéraire. Elle allait les mettre à la poubelle. Ma mère n'aime pas les souvenirs. Elle est dans le déni du passé, ce qui n'arrange évidemment pas nos rapports. Je ne pense pas que ce soit Alzheimer, mais elle nie même avoir tenu les propos de la semaine dernière. Comme elle pense que le passé n'a aucun intérêt elle reproduit éternellement les mêmes schémas. Avec le temps, j'ai fini par comprendre ce qui lui appartenait et ce que je devais à mon père.
Dans le premier livre de compte sont glissés quelques documents émanant du Tribunal de Commerce de la Seine et adressés à l'Agence Birgé, 153 rue du Faubourg Saint-Honoré à Paris. Les pages font apparaître les sommes qui correspondent à de surprenants libellés tels Pourboire et surtout la liste des auteurs auxquels le deuxième livre de compte est consacré avec les dépenses occasionnées par chacun en particulier. J'y découvre le contrat des Éditions Julliard pour Le salaire de la peur de Georges Arnaud, suivent son adaptation cinématographique et les contrats avec les États-Unis, la Norvège, l'Allemagne, de nombreuses avances, toujours en espèces, et puis 2000 francs pour réparer une lettre de la machine à écrire... Le contrat est dénoncé le 1er septembre 1951.


Les pages concernant Michel Audiard se réfèrent essentiellement à des livres aux Éditions du Fleuve Noir et à des dialogues, Le passe-muraille, L'homme de ma vie, Elle et lui, La baie des anges, Les dents longues, Massacre en dentelles, Priez et méfiez-vous, Le Monde en images et C'est arrivé à Paris... Je tourne les pages en admirant son écriture, plus grand monde écrit ainsi. Pascal Bastia, Francis Carco pour Jésus la Caille... Quel âge avais-je, deux ans peut-être, lorsque j'ai accompagné mon père chez le poète qui habitait quai de Béthune et possédait un perroquet ? Je me souviens de son appartement le long de la Seine... D'autres auteurs du Fleuve Noir : Jacques Chivot, M & G Dabat et puis mon père lance Frédéric Dard qui ne s'appelait pas encore San Antonio et dont le premier livre est dédié "à Jean Birgé". Le premier contrat date du 15 mai 1950, les écritures courent jusqu'en 1956. Je suis étonné chaque fois par les versements en espèces, de toutes petites sommes et la somme des avances ! Il semble que mon père ait même tapé certains romans, les photocopieuses n'existaient pas, il suffisait que l'on ait oublié le carbone ou que tout simplement on ait besoin de déposer un exemplaire d'un manuscrit, il fallait tout retaper ! Des corrections également... Broute-nuages, Du plomb pour ces demoiselles, Laissez tomber la fille, Tartempion, encore Jésus la Caille, Mes hommages à la donzelle, Les gaulois, Sérénade pour une souris, La farce et l'ange, Bel Ami, J'ai bien l'honneur, Le cave, Un dimanche à tuer... Je continue à tourner les pages : André Gossiaux, Jacques Lombard, Michel Marly, Evelyne Mas... J'espère qu'un de ces jours ma mère tombera sur le reste de ses archives. Des lettres ? Je sais qu'il y a une reconnaissance de dettes de Jules Berry quelque part dans une armoire, ce qui ne doit pas être très original ! De Sidney Bechet, j'ai pu rassembler quelques photos, c'est tout pour l'instant.
Né en 1917, comme beaucoup d'enfants de son âge mon père avait appris à écrire avec des pleins et des déliés. Ces études d'allemand lui avaient également enseigné le gothique. J'aurais bien été incapable d'imiter sa signature. Celle de ma mère était plus simple. Je n'ai jamais essayé, laissant cette spécialité de faussaire à ma petite sœur.

jeudi 12 mars 2009

La voix de Jean-Pierre Lentin s'est éteinte


Guy Darol m'apprend la triste nouvelle. Il résume sa carrière : critique musical (Actuel, Le Monde de la Musique, Muziq), journaliste scientifique (Sciences & Avenir, Libération), producteur à France Musique puis France Culture, directeur de Radio Nova, Jean-Pierre Lentin fut l'un des membres fondateurs d'Actuel...
J'avais rencontré Jean-Pierre fin 1969 grâce à Marie-Reine, ma première petite amie. Marrante et radicalement différente des autres filles du lycée (celui d'à côté, la mixité n'étant pas de mise à cette époque), elle avait senti arriver le vent psychédélique qui allait souffler sur notre continent. La première visite chez Dagon, l'orchestre des frères Lentin, était intéressée. Ils possédaient une denrée rare que nous venions de découvrir et qu'il était difficile de se procurer. Dominique, aujourd'hui toujours batteur de la scène alternative, planait tandis que Jean-Pierre, le bassiste, incarnait déjà le patriarche de la bande, sérieux et amusé à la fois. Ils vivaient évidemment encore chez leurs parents dans le XVème où nous passions régulièrement les voir. Le père, Albert-Paul Lentin, qui m'impressionnait par son engagement anti-colonialiste et anti-impérialiste dont ses positions sur la guerre du Vietnam et sur le conflit israélo-palestinien, était alors en train de fonder le journal Politique-Hebdo. Je me souviendrai toujours d'une descente de police où la perquisition avait fini par s'avérer fructueuse aux enquêteurs qui fouillaient l'appartement. L'un d'eux avait lancé un cri de joie : "Ça y est. On les tient... Y en a au moins un kilo !". Il avait les deux mains dans le plat du chat.
Avec mon light-show H Lights, j'accompagnai ensuite Dagon, qui outre Jean-Pierre et Dominique Lentin comprenait le guitariste Daniel Hoffman et le flûtiste Fabien Poutignat (dit Loupignat, fondateur des broches lumineuses Loupi !). J'organisai même les premiers concerts de rock du Lycée Claude Bernard où je suivais mes études avec, le 4 février 1971, ces types hirsutes venus du Lycée Buffon. À la Fac Dauphine, je me joins à eux sur scène, diffusant de vieilles publicités radiophoniques remontées et jouant d'un drôle d'instrument électronique que j'avais inventé à partir d'un amplificateur de téléphone. Les Lentin m'avaient trouvé un déguisement de danseuse des Folies Bergère avec des plumes multicolores qui m'empêchaient de m'assoir ! Je réitérai l'expérience au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris, l'ARC, pour l'inauguration de l'exposition Andy Warhol. Au milieu de leur répertoire à la fois carré et déglingué, Dagon interprétait un étonnant Chinese fox-trot de 1931, chanson qui leur servait d'emblème et dont il possédait le 78 tours, Opium (fumée de rêve), qui figure sur le double cd Chansons Toxiques dans l'enregistrement original du ténor Marcel's.
En mai 70, lorsque Actuel est repris par Jean-François Bizot, je passe de temps en temps au journal récupérer le nouveau numéro tout chaud. Mes deux années de différence faisaient tout de même le grand écart avec ce grand frère. Nous aurons l'occasion de nous revoir chaque fois dans des conditions toujours inattendues, comme la dernière chez mon voisin Olivier Koechlin qui avait organisé une soirée à Bagnolet avec des musiciens Gnaouas. J'aimais beaucoup échanger nos découvertes musicales et j'essaie de rédiger ces souvenirs pour que toutes ces disparitions prématurées ne restent pas lettre morte.

dimanche 8 mars 2009

Retour du refoulé


Jusqu'à dix-huit ans j'ai cherché à faire plaisir à ma mère. Mais ma vie d'adulte a souvent été dictée par ce que mon père en aurait pensé, encore aujourd'hui, vingt-et-un an après sa mort.
Si ma mère avait été fière de mes efforts, je n'aurais pas eu besoin de me plier en quatre pour être un bon garçon (photo Rue Léon Morane le jour de la distribution des prix). Elle me faisait chaque fois téléphoner à ma grand-mère mes résultats scolaires. Devais-je valider ainsi les choix de ma mère dont la fierté n'était que de surface ? Comme mon père chouchoutait ma sœur, j'ai fait comme si j'étais celui de ma maman, mais c'est lui qui prodiguait tout de même les calins du dimanche matin lorsque nous les rejoignions dans leur grand lit. Si elle avait su exprimer sa tendresse, aurais-je été autant en demande avec les femmes dont j'ai partagé la vie ? Il y a dix ans, lorsque j'ai compris que sa misanthropie lui appartenait en propre et que je n'avais pas à la reproduire pour lui plaire, ma vie s'est allégée. J'ai recommencé à transmettre mon enseignement et regardé le monde avec des yeux attendris sans que ma vision critique en soit altérée pour autant. J'ai appris à laisser sa chance à chacun. Je ne me suis plus cassé la voix à hurler comme mes parents s'engueulant à tous bouts de champ lorsque nous étions petits. Le mépris de ma mère pour tout ce que je représente ne m'atteignait plus jusqu'à ce qu'elle s'attaque à ma fille. Sous son alibi "de gauche", ses aspirations bourgeoises condamnent nos vies de saltimbanques et nos sensibilités d'artistes lui sont aussi étrangères que nos interrogations psychanalytiques. Elle va jusqu'à vomir les intellos qui se posent des questions "qui n'ont pas lieu d'être", rejetant toute réflexion sur le passé auquel elle ne trouve aucun intérêt. Toute tentative d'évocation de mon père semble vouer à l'échec. Ainsi réécrit-elle l'histoire et reproduit éternellement les mêmes schémas névrotiques. Qu'y puis-je ? Pas grand chose si ce n'est assurer Elsa de mon entière solidarité. Ma mère m'avait pourtant appris à écrire et réfléchir. Je l'ai encore remerciée en lui répétant que je suis devenu ce que je suis grâce à elle, et à mon père évidemment, et qu'en crachant sur moi c'est sur elle qu'elle crache. Ils s'intitulaient eux-mêmes "intellectuels de gauche" !


Elle avait à peine plus que mon âge actuel lorsque mon père est mort. Il était son paratonnerre. Elle n'a pas su se réinventer, s'enferrant dans la névrose familiale sans plus aucun rempart, comme ses deux sœurs. Je comprends ce que je lui dois, à lui et à lui seul. Il nous envoya apprendre les langues étrangères et, par là-même, à voyager. Il me transmit son amour de la musique et les émotions intenses que l'art peut prodiguer. Lorsqu'il était touché il pleurait en écoutant au casque. J'ai récupéré vendredi celui qu'il portait sur les oreilles lorsque son cœur s'est arrêté. Ses engagements politiques et son courage me servent toujours de modèle. Je croyais que c'était le frimeur de leur couple, mais je me trompais. Il savait simplement de quoi il pouvait être fier, tandis que ma mère faisait semblant parce qu'elle ne s'aimait pas. Tout contact physique avec autrui la dégoûtait. J'ai souffert des liaisons adultères paternelles, mais c'était une autre époque. Mes parents (photo à La Baule) prétendaient être restés ensemble "à cause des enfants". Toute la responsabilité pesait sur nos épaules. Mon statut d'aîné responsable compléta le tableau de l'obsessionnel.
Nous ne pouvons rien pour nos géniteurs s'ils sont devenus sourds et n'expriment aucun intérêt pour ce que nous devenons. J'ai mis des distances avec ma mère pour me protéger de ses désirs mortifères et pour apprendre à vivre. Le souvenir que je garde de mon enfance reste le terreau fertile sur lequel j'ai pu me construire. Ma fille doit pouvoir en faire autant, à sa manière, soutenue par notre regard bienveillant. Lorsqu'elle se rebella et exprima ses sentiments avec la plus grande sincérité, j'étais fier à mon tour de ce que sa maman et moi avions participé à faire naître, de sa capacité à s'épanouir en s'en affranchissant.

vendredi 6 mars 2009

Bachir, carnet de balles


Le 4 juillet dernier, j'avais écrit ici : Le film de Ari Folman est à rapprocher du Tombeau des lucioles, l'animation produisant une distance avec l'évocation troublée de la mémoire et de l'oubli. Le réalisateur aborde le massacre de Sabra et Chatila sous l'angle du refoulement. Les images d'ombre et de Lumière enrobent le cauchemar. Cet incontournable documentaire d'animation n'a hélas rien de la fiction ni du rêve. On prend cette enquête en pleine figure, parce qu'elle chatouille nos propres traumas. J'ai vu Beyrouth dévasté, les immeubles grêlés de millions d'impacts, j'ai vu la mer imperturbable, le soleil et la nuit. Valse avec Bachir me fait découvrir ce que je pouvais deviner, le contre-champ.
Depuis, le film a fait du chemin. Il a reçu 6 Ophirs du cinéma israélien, le Golden Globe et le César du meilleur film étranger et une quantité d'autres récompenses. Les Éditions Montparnasse le publient en DVD agrémenté de bonus qui en éclairent la réalisation. Il y est confirmé qu'il s'agit d'une histoire vécue par Ari Folman lorsqu'il avait 19 ans, qu'il commente en voix off tandis que ses camarades y témoignent pour la plupart sous leur vrai nom. Les quelques secondes de silence des images du Journal Télévisé d'Antenne 2 filmées à Sabra et Chatila le 18 septembre 1982 valident le choix du dessin animé. Dans un entretien, Joseph Bahout évoque la guerre du Liban, l'assassinat de Bachir Gemayel et le massacre de 4 à 5000 Palestiniens qui s'en suivit par la milice chrétienne libanaise avec l'approbation de l'armée israélienne dirigée par Ariel Sharon.
Depuis la sortie du film, le gouvernement israélien s'est rendu coupable d'un nouveau massacre dans la bande de Gaza, se mettant à dos la plus grande partie de l'opinion internationale. De nombreux Juifs condamnent enfin le colonialisme d'un état paranoïaque qui détruit des siècles de culture pacifiste et sonne le glas de l'intelligence. Aucune confusion ne doit pouvoir se faire entre la politique criminelle de l'état religieux et une grande partie de la diaspora en désaccord avec la folie qui s'enferme en Israël.
La consécration de Valse avec Bachir n'en a que plus de force. Le traitement freudien de la culpabilité des soldats israéliens traumatisés par ce qu'ils ont laissé faire, l'humour et les délires surréalistes que le cinéaste israélien s'autorise, son travail intime d'enquêteur en font une œuvre puissante et originale d'un genre nouveau aux côtés de Persepolis, comme l'avait été Maus pour la bande dessinée.

mardi 3 mars 2009

Hommage au premier Zappeur, mère de l'Invention


Coïncidence. Tandis que je suis plongé dans le nouveau livre de Guy Darol sur Frank Zappa, Fred Goaty me commande un article "personnel" sur Lumpy Money, le nouveau triple CD produit par la famille Zappa, pour le prochain numéro de Muziq où œuvre également Darol avec autrement plus de z'ailes que moi m'aime. Dès que j'en aurais terminé la lecture, je me replongerai dans la musique qui saurait trop me distraire si je tentais de faire les deux en même temps. L'écriture d'un des meilleurs journalistes musicaux actuels, alliant la rigueur littéraire et un travail d'enquête hors pair, réclame toute l'attention du lecteur tant les mots choisis sortent de l'ordinaire. Cette recherche frise parfois le baroque alambiqué à l'image de son héros, inventeur iconoclaste tous azimuts, dynamiteur de formes et "zappeur" fou ! Si cette dernière expression n'avait pas son origine (1929, dit le Robert Historique) dans l'onomatopée suggérant le bruit d'une arme à feu et, par extension, marquant un évènement brutal, j'aurais sans peine imaginé qu'elle fut inventée par le compositeur américain.
Ce Frank Zappa édité par Le Castor Astral me touche plus que je ne m'y attendais, pour les points de concordance qu'il révèle entre mon parcours et celui de Darol, encore d'heureuses coïncidences. Ce livre me semble d'ailleurs plus destiné aux fans de Frank Zappa qu'il n'est ouvrage de vulgarisation. L'auteur s'y livrant lui-même plus qu'il n'en est coutume dans une biographie classique, je retrouve mon désir de mêler dans mes billets l'intime et l'universel. C'est aussi l'histoire d'une rencontre et d'une passion qui commence avec We're Only For The Money alors que les Beatles étaient jusqu'ici notre référence, l'anglais appris en Grande-Bretagne vers Salisbury, le métier de compositeur qu'il nous fait choisir à notre tour, le partage de notre passion impossible à garder pour soi seul... Bien que j'ai commencé mon voyage quatre ans plus tôt aux USA, à Amougies et durant les années qui suivirent où je côtoyai mon idole, nous avons arpenté ensemble tant de lieux sans ne jamais nous rencontrer...
Et Darol de survoler l'immense territoire de "l'homme-Wazoo" comme il l'appelle dans la première version du bouquin publiée en 1996 avant qu'il ne la revoit et ne l'augmente aujourd'hui (technique éprouvée du remix par son génial modèle) : les influences multiples qui montrent l'étendue de la culture de Zappa, son engagement politique, tant d'évocations qui raviront ceux qui ne connaissent que sa musique, mais ignorent tout du bonhomme. Sans oublier l'auto-portrait émouvant qui fait de cet hommage l'un des plus beaux livres de son auteur.
Pour ne pas être en reste avec les exégètes, Guy Darol offre en prime, ce qui occupe tout de même la moitié du bouquin, chronologie un poil "romancée", discographie sommaire (les albums sous le nom du barbichu ou celui de son groupe, les Mothers of Invention), précieuses filmographie et bibliographie, plus les incontournables liens Internet qui n'existaient pas encore en 1996 lors de la première édition.

dimanche 1 mars 2009

Cortex : l'oubli structure le récit


Je raconte souvent que je ne regarde jamais la télévision, mais ce n'est pas tout à fait vrai. Abonné à Canal+ et à Ciné-Cinémas, je vois de temps en temps en temps des films et de rares émissions de création, évitant soigneusement tout ce qui constitue le paysage télévisuel standard, en particulier le Journal, les débats, la télé-réalité, le sport, la publicité, etc., et la pratique du zapping. Sur un écran de plus de trois mètres de base, la laideur s'étale avec trop d'évidence. L'effet de loupe force l'analyse et souligne l'entreprise de manipulation. Une fois par an peut-être, je tombe estomaqué sur l'horreur offerte quotidiennement à ce qu'il est coutume d'appeler les téléspectateurs.
Pour choisir les films programmés sur la vingtaine de chaînes qu'il m'arrive donc de sélectionner grâce à l'antenne satellite accrochée sur le toit, je feuillète un magazine qui en précise les horaires. Si Libération et Le Monde, récupérés tôt le matin dans la boite aux lettres, en signalent quelques uns, le Télérama du mercredi reste un outil précieux, d'autant qu'il fait également office de magazine de société qui est loin d'être le pire dans les dossiers qu'il effleure. Pour y avoir longtemps coché les programmes de France Musique et France Culture où j'enregistrais des heures et des heures de musique sur cassette audio, j'ai conservé la pratique de vérifier ce qu'il y a à la télé avant d'opter pour un DVD plus en accord avec mes centres d'intérêt. Les autres canards auxquels je suis abonné, Cahiers du Cinéma, SVM Mac, Le Monde Diplomatique et les magazines de musique dans lesquels il m'arrive d'écrire, ne sont d'aucune aide pour occuper mes soirées, préférant d'une part la lecture matinale et d'autre part ne supportant pas facilement les petites lignes après une journée passée à en décrypter et en taper sur les écrans envahissants de notre espace vital. Le soir, je ferme les volets et m'écroule en général sur le divan ou dans un fauteuil pour m'obliger à me déconnecter de mon hyper-activité, quel que soient les sens qui ont été mis à l'épreuve pendant la douzaine d'heures intense passée à travailler sept jours sur sept.
Ainsi hier soir samedi, le jour le moins sexy de la programmation télévisuelle, je note à 20h45 sur Canal un polar de Nicolas Boukhrief intitulé Cortex dont le sujet semble intéressant, l'enquête d'un inspecteur atteint de la maladie d'Alzheimer, placé dans une maison de retraite où les pensionnaires meurent un peu trop souvent. Le handicap du héros interprété avec la plus grande sensibilité par André Dussollier crée un climat de mystère et de suspicion qui fait partager ses doutes au spectateur, notre mémoire étant astucieusement mise à l'épreuve comme la sienne. L'ambiance de la clinique offre de formidables dialogues surréalistes et la veilleuse violette des nuits nous plonge dans un état semi-comateux où la paranoïa flotte comme un doux délire. Comme dans Memento, l'oubli structure le récit et produit de vrais effets de cinéma. Aux côtés de Dussollier dans un de ses meilleurs rôles, les autres comédiens sont tous formidables, donnant sa profondeur à l'abîme de perplexité dans laquelle nous sommes plongés.

samedi 28 février 2009

L'invasion des climatiseurs en devanture


Depuis la canicule le syndrome des climatiseurs envahit progressivement la France, défigurant les façades de leurs verrues métalliques et bruyantes. S'ils n'ont pourtant pas été d'une grande utilité depuis l'alerte de l'été 2003, cela n'empêche pas les sociétés pollueuses qui les fabriquent ou les installent de fleurir comme des furoncles sur le dos de la peur. Le décret timide qui en réglemente l'usage, publié le 21 mars 2007 au Journal Officiel et en vigueur depuis le 1er juillet, recommande de n'utiliser ces systèmes de refroidissement qu'au-dessus de 26° pour en réduire la consommation d'énergie délirante, incitant à limiter ainsi l'émission des gaz à effet de serre et le réchauffement climatique qu'ils occasionnent. Trois véhicules neufs sur quatre en sont déjà équipés, augmentant considérablement la dépense d'énergie. EDF, dans un discours totalement cynique, espère que cette habitude va se propager aux habitations individuelles et collectives. Aux États-Unis, dans nombreux pays d'Asie, les rues en sont infestées, générant un bruit permanent tel qu'il empêche d'ouvrir les fenêtres si l'on pensait avoir le choix en créant un courant d'air. C'est ce bruit qui angoisse Françoise tandis que des installateurs sont en train de poser deux de ces maudits appareils sur le toit de l'entreprise qui surplombe le jardin et jouxte les fenêtres des chambres. D'autant que ces systèmes fonctionneront sans cesse puisqu'ils peuvent servir de chauffage le reste de l'année ! Elle exige déjà des taxis qui nous véhiculent d'arrêter l'air conditionné quand nous en empruntons. À New York, on attrape la crève l'été à pénétrer en tenue légère dans des bâtiments frigorifiés et l'hiver dans des lieux surchauffés alors que l'on est bien couverts. L'Agence Régionale de l'Environnement a publié un petit dossier instructif sur le sujet. L'automobile a défiguré les artères de nos villes, c'est au tour des climatiseurs de s'attaquer aux façades. La perversité du système, c'est que le pseudo confort qu'ils offrent (installation et consommation onéreuses) en rafraîchissant l'air intérieur fait monter la température extérieure, générant la demande de rafraîchissement intérieure ! L'air conditionné est donc une drogue nocive produisant une accoutumance dangereuse pour la santé, le porte-feuilles et la planète. J'imagine déjà une réplique pour saboter ce fléau comme Bourvil s'attaquait aux antennes de télévision dans La grande lessive de Jean-Pierre Mocky. "Caramba, encore raté !". Je crains de prêcher dans le désert, là où il n'y a aucun cerveau disponible à bourrer et où l'électricité n'a pas droit de cité. Si ça fulmine sous nos crânes, faudra-t-il encore s'habituer à vivre en face de l'absurde et du gâchis ?

mercredi 18 février 2009

Égoïsme et lâcheté gagnent la sphère privée


Comment jeter l'opprobre sur les camarades dont les comportements dérivent gravement lorsque le pouvoir montre le pire exemple ? Lâcheté, égoïsme, cynisme sont assumés sans honte par le patronat et les gouvernements. Doués d'un orgueil démesuré, d'un désir d'enrichissement personnel, d'un mépris profond pour les "inutiles" ou d'une amnésie caractéristique, nombreux individus montrent sans fard des comportements absurdes, stupides et ingrats, criminels ou suicidaires. Ça passe ou ça casse ! Là ça passe, ici ça casse.
L'affaire n'est pas nouvelle, mais en période de crise elle s'étend dangereusement et devient remarquable. Lorsque j'avais vingt ans, vivant en communauté, une quinzaine de personnes passaient quotidiennement à la maison nous rendre visite ; comme je soupçonnais la raison d'un tel engouement, du jour au lendemain j'annonçai ne plus rien avoir à fumer ; du coup je conservai peu d'amis, mais ils le sont encore. Chaque fois que nous changeons de milieu ou de position sociale, la question ne manque pas de se rappeler à notre bon souvenir. Tel camarade journaliste licencié perd tant de faux amis qu'il ne lui en reste plus que deux ou trois, fidèles au delà de sa fonction et de son utilité. Tel responsable de label discographique, également licencié, ne reçoit qu'un seul témoignage de solidarité sur la masse des gens rencontrés au cours de projets des plus admirables où sa correction fut légendaire. Tel jeune retraité voit son environnement soudainement transformé en désert. J'en ai moi-même fait l'expérience douloureuse lors d'une récente démission du milieu associatif ; rares sont les camarades à continuer de me donner des nouvelles ou à m'en demander (voire simplement répondre à mes courriels), réciprocité des plus rares dans les sphères artistiques où chacun a l'habitude de parler de soi sans s'intéresser aucunement aux activités de ses interlocuteurs. Rien de vraiment anormal, pensez-vous, c'est ainsi que l'on apprend à identifier ses amis.
Il y a pire et c'est là que je voudrais en venir. Le succès, fût-il dérisoire au regard de la réalité, pousse certains énergumènes à se comporter comme si les amis d'hier n'avaient jamais existé. Le comble est le refus d'entendre toute critique en pratiquant la politique de l'autruche. La méthode est simple, il suffit de ne plus répondre à aucune sollicitation et d'éviter la rencontre, pour ne pas se retrouver acculé à rendre des comptes sur des agissements plus que douteux. La lâcheté vient au secours de l'oubli, le révisionnisme pouvant ainsi s'exercer librement. Si de tels comportements nous attristent, ils ont le mérite de faire le tri entre vrais et faux amis. La fête peut reprendre, les cris de joie partagée perdurer au-delà des épreuves. Mais il est dommage qu'en période de disette et de crise grave, la solidarité ne soit pas le maître d'œuvre. La vie n'est pas juste et nul n'est à l'abri d'un revers de fortune. En ces temps incertains, la solidarité est une qualité infaillible qui permettra à chacun de s'en sortir quand tout semble s'effondrer.
J'ai déjà évoqué la dette qui empêche les bénéficiaires de s'en acquitter lorsque la note est trop lourde. Ne donnez jamais sans laisser vos amis vous rendre la pareille, du moins qu'ils puissent faire un geste à leur tour envers vous. Ils vous en voudraient d'avoir été trop généreux. Laissez les renégats et les traîtres s'enferrer si bon leur semble, ils seront un jour ou l'autre confrontés au désert qu'ils auront créé et celui-ci sera sans limites. Regardez autour de vous, rappelez-vous, il est des millions de bienveillants qui ne demandent qu'à partager au lieu d'adopter, de manière stupide et immature, l'égoïsme et la lâcheté de ceux qui nous gouvernent et nous exploitent.
Anticipant les questions de mes camarades, je répondrai que oui, bien évidemment, ce billet m'a été soufflé par des expériences récentes malheureuses, mais que si l'une d'elles m'a particulièrement choqué de la part d'un musicien que j'ai souvent accueilli, recommandé et défendu, il s'agit essentiellement de plusieurs histoires qui m'ont été rapportées récemment par des amis qui, passé la déconvenue, ont su retrouver le sourire en partageant leur désir de se comporter surtout autrement.
En ces temps de débâcle et de "struggle for life" resserrons les rangs et dansons la Carmagnole ! Les tambours du gwo ka donnent l'exemple.

lundi 16 février 2009

Wikipédia : les passionnés se confrontent aux miliciens


Une amie m'a conté plusieurs démêlés qu'elle a eus avec de prétendus "contributeurs" de l'encyclopédie en ligne Wikipédia. Si chacun peut y écrire n'importe quoi sur n'importe qui, d'autres s'improvisent police du Net en prétextant rechercher la vérité. Le problème, c'est que les premiers doivent prouver leurs dires aux seconds qui ne s'embarrassent pas plus pour écrire n'importe quoi. L'anonymat des uns ou des autres n'arrange rien à l'affaire. Peut-être est-ce là que le bât blesse ! Si chacun devait assumer ses écrits l'encyclopédie ne serait-elle pas plus rigoureuse ? Pour autant cela ne résoudrait en rien la qualité des articles ni les tendances flicardes d'une partie de la population.
Les artistes ont toujours eu maille à partir avec de nombreux journalistes qui bâclent leur travail et donnent des notes comme à l'école. Je me suis souvent dit que si je faisais mon boulot de compositeur de la manière qu'il était chroniqué je n'aurais pas fait de vieux os dans la profession. Il existe heureusement des plumes scrupuleuses et talentueuses, mais ce n'est hélas pas monnaie courante. Les soupçons que font peser les flics de Wikipédia sont souvent insultants pour les contributeurs zélés qui se sont donnés du mal pour rédiger bénévolement tel ou tel article. Les auteurs qui planchent sur leurs sujets de prédilection laissent transparaître leur étonnante érudition ou leur manque cruel. J'ai été ainsi estomaqué par celui sur Jean Cocteau qui ressemble plus à Gala ou Paris Match qu'à La Quinzaine Littéraire. Mais les "discussions", que mon amie m'a fait lire, entre certains auteurs d'articles et les analphabètes qui prétendent les corriger dépassent mon entendement. S'en dégage une nauséeuse impression délatrice et diffamatoire digne de la pire milice. Lorsque de telles vocations se révèlent j'en ai froid dans le dos.
Internet n'est pas différent des autres espaces d'information, à la fois incontrôlable et en but à toutes les manipulations. L'Encyclopedia Universalis n'est pas plus fiable, passionnante quand on ignore tout d'un sujet, effroyablement tendancieuse et erronée lorsqu'on le connaît, jetant fatalement un discrédit sur l'ensemble. Ce n'est pas cela qui me choque, on apprend à se faire sa petite idée, mais le médium révèle les pulsions cachées des anonymes, s'étendant comme une pieuvre à tous les éléments de notre vie, multipliant les faux "amis", nous offrant en pâture aux annonceurs... Pour rester dans les allégories animales et cannibales, constitutives du www, le World Wide Web, l'araignée a tissé sa Toile, aujourd'hui les proies s'y engluent comme de pauvres insectes.
J'ai beau trouvé pratiques les résumés biographiques, je me rends compte que laisser le monopole de l'information, ici comme ailleurs, à une entreprise qui au départ semblait utopique et collectiviste peut s'avérer dangereuse et pernicieuse. Cela me demandera un peu plus de travail, mais je renverrai désormais mes liens en priorité vers des sites persos plutôt que vers Wikipédia, comme je le faisais d'ailleurs au début de ce blog...

jeudi 5 février 2009

Silence radio sur Lumpy Money


Je ne dis rien de Concertos, le dernier CD de Michael Mantler paru chez ECM, avec Bjarne Roupé, Bob Rockwell, Pedro Carneiro, Roswell Rudd, Majella Stockhausen, Nick Mason, le Kammerensemble Neue Musik Berlin dirigé par Roland Kluttig, et le compositeur à la trompette, parce que j'en parle dans le prochain numéro de Muziq. Pas un mot non plus de Songs for Robert Wyatt, cinquième tome de la série MW cosignée par le chanteur-compositeur et le peintre Jean-Michel Marchetti aux éditions Æncrages & Co (qui annoncent déjà pour le 7 mars un CD de 8 pistes dont une interview de Robert Wyatt, 80 chansons en version bilingue, 240 pages rassemblant les 5 volumes sur un papier évidemment moins luxe que les originaux dont le stock a disparu dans un terrible incendie !). Aujourd'hui l'ouvrage en linotypie à tirage limité tourne cette fois autour des paroles écrites par Alfreda Benge pour son compagnon. Donc pas un mot, puisque le rédacteur en chef de la revue bimestrielle n'apprécie pas que je déflore les articles dont je me fends dans ses colonnes. Cela se comprend, bien que ce ne sont pas forcément les mêmes lecteurs. Allez savoir !? Muziq est un magazine grand public qui traite d'artistes qui sortent aussi des sentiers battus.


Je me pose la question de la place échue à ce genre d'exercice. Avec 3000 signes, on peut conserver le style, avec 1500 on devient plus informatif et tous les articles finissent par se ressembler. Ce n'est pas tant la longueur que le formatage qui me préoccupe. Cela me plaît de continuer à rédiger des petites chroniques dans des publications papier, mais Internet me donne une liberté que je n'aurais nulle part, parce que rien n'est ici mesuré, si ce n'est la sacro-sainte trinité titre-image-texte à laquelle je me plie et la régularité de la gymnastique quotidienne. J'écris souvent d'un jet pour effectuer ensuite des corrections à l'instant de la mise en ligne. Entre les deux, il y a tout un travail d'écoute, de recherche de sources qui prend un temps fou. Il serait dommage de se priver des liens en hypertexte puisque l'édition électronique a des qualités que le papier ne possède pas encore. L'occasion fait le larron et rester cantonner à mon clavier m'inspire moins que d'aller me promener. Il faut que je bouge.


Je vous aurais bien parlé du dernier album publié par la famille Zappa, un triple CD intitulé Lumpy Money autour des albums remasterisés dans les années 80 de Lumpy Gravy et We're Only In It For The Money, mes disques fondateurs, mais c'est la même histoire. Frédéric Goaty aimerait bien que je fasse quelque chose dessus, alors motus et bouche cousue. Je soulève seulement un voile pour celles ou ceux qui seraient trop impatients de savoir ce que recèle ce triple disque, entendu que les héritiers de Frank Zappa n'en soufflent mot sur leur site où l'objet est vendu, exclusivement, pour la maudite somme de 50$ (69,51$ avec le port, soit environ 54 €). Le Disc One nous offre la version originale des Studios Capitol de Lumpy Gravy et un mix mono inédit de We're Only In It... réalisé par le maître. Pas de surprise avec le Disc Two puisque c'est presque la même chose que la réédition CD que les amateurs possèdent déjà, du moins je l'espère pour eux. Enfin, le Disc Three est une compilation de petits machins sous la houlette de la veuve Gail et de Joe Travers. En 29 index, l'Abnuceals Emuukha Electric Symphony Orchestra, des instrumentaux des Mothers of Invention, des petits bouts de texte, des blocs épars ayant servis ou pas à Zappa pour les deux disques originaux constituent cet "objet/projet audio-documentaire" accompagné de reproductions trop petites des pochettes originales (les textes des chansons et la distribution sont illisibles), mais doté d'un intéressant témoignage de David Fricke et de photos inédites. Pourtant rien ne vaudra jamais l'exemplaire 30 cm que je rapportai avec moi des USA en 1968 et qui, un après-midi de juillet à Cincinnati, décida de toute ma vie...

P.S. : Muzik ne paraissant plus, j'imagine qu'il y a prescription, voici donc l'article paru dans le numéro 22.

Frank Zappa
Lumpy Money (3 CD)
Zappa Records, dist. exclusive www.zappa.com

Il est des objets comme des rencontres qui changent le cours de notre vie. Le temps d’un claquement de doigts, doo wop, il y avait un avant et tout bascule à jamais. J’avais 15 ans à l’été 68 ; après avoir battu le pavé, seul avec ma petite sœur nous faisions le tour des États-Unis. À Cincinnati, Ohio, au lendemain d’une psychédélique Battle of the Bands, l’écoute fortuite de l’album des Mothers of Invention, We’re Only In It For The Money, transforma la chenille en papillon. Jamais aucune musique ne me sembla aussi hirsute, jamais paroles ne sonnèrent aussi critiques, jamais révolution ne me parut aussi certaine. La pochette pastichait le Sergent Pepper’s des Beatles à en faire grincer des dents, tout y était provocation, de l’humour le plus virulent à la sagesse la moins complaisante. Je n’appris pas seulement les chansons par cœur, mais aussi chaque accord symphonique, le moindre bruit électronique, jusqu’à la rayure stéréo du sillon si crédible que j’en arrachai le disque de la platine pour n’en écouter la fin que deux mois plus tard à Paris !
Mes cheveux n’avaient pas encore poussé que déjà Frank Zappa caricaturait les hippies de San Francisco et attaquait le gouvernement américain. La satire y est portée par des mélodies merveilleuses, le montage avec inserts de voix parlées et bruits bizarres constituant l’un des meilleurs documentaires jamais réalisés sur l’époque. J’aimerais extraire quelque citation, mais chaque ligne fait sens, chaque note est renversante.
À mon retour j’acquiers Lumpy Gravy, "phase 2 du précédent", un mélange de pop électrique, orchestre contemporain, dialogue déjanté, bande-son d’un film impossible.
À l’automne 69, j’enjamberai les barrières des coulisses du Festival d’Amougies pour abreuver de questions le compositeur, chroniqueur pince-sans-rire s’engageant contre l’hypocrisie des ligues de vertu, exhortant les jeunes à s’inscrire sur les listes électorales, témoignant au Sénat et rêvant sérieusement de se présenter au poste suprême à la Maison Blanche ! Lumpy Money rassemble tout ce dont peut rêver un fan de Frank Zappa, les séances Capitol originales de Lumpy Gravy, le remix de 1984 avec introduction chorale tout aussi inédite, celui de We’re Only In It où Zappa remplace la section rythmique initiale par Scott Thunes et Chad Wackerman plus une version mono de 68, auxquels s’ajoutent un troisième CD de 29 surprises à déguster comme un assortiment de chocolats, de surprenantes photos (j’avais toujours cru que Jimi Hendrix était un personnage découpé du collage alors qu’il était venu faire un tour au studio ce jour-là), des notes de pochette passionnantes de David Fricke et Gail, la veuve qui veille sur l’œuvre depuis la mort de son auteur fin 1993… Les autres, si vous avez manqué ces deux albums absolument incontournables, tentez la grande mutation en les acquérant dans leur version originale, fidèle au mixage de 1968, quand le génial compositeur ne pouvait trouver nom de groupe plus exact que celui des Mothers of Invention.

mercredi 4 février 2009

Il Divo, pas vu pas pris


Je suis toujours sidéré par l'absence de jugeotte des professionnels de la critique qui ont l'art de passer à côté des œuvres qui sortent de leur ordinaire. Inféodés aux plans promo de l'industrie cinématographique américaine, les journalistes encensent des films plus stupides ou conventionnels les uns que les autres lorsqu'ils ne valorisent pas les plus ennuyeux sous prétexte que les images sont belles et les cadres "étudiés". On va nous pondre des pages sur les effets spéciaux ou le maquillage de Brad Pitt dans le dernier film de David Fincher, auteur de films fachos qui a déjà fait ses preuves, de quoi vous donner des Benjamin Button gros comme le bras, ou nous bourrer le mou avec les bons sentiments du dernier Clint Eastwood dont les ressorts de scénario sont cousus de fil rouge comme la plupart des films encensés, sans parler des films "du monde" qu'il est politiquement correct de défendre, mais dont ils semblent incapables de trier le bon grain de l'ivraie. Quand je pense que les Cahiers du Cinéma encensent ce mois-ci Z32 d'Avi Mograbi qui a eu l'idée de cacher le visage de ses protagonistes avec un masque numérique, occultant là son propos qui tourne laborieusement en boucle comme un disque rayé, j'en perds mon hébreu devant tant de lâcheté et d'esbroufe de pacotille ! On finirait pas croire que le cinéma n'accouche plus que de clones idiots issus de mariages industriels consanguins et de souvenirs pittoresques après avoir connu un âge d'or où les pépites brillaient au soleil à chaque parution de Pariscop. Les sorties en DVD rattrapent heureusement parfois les injustices faites aux meilleurs, devenus cultes par le décalage temporel qui les éloigne de leur exclusivité en salles et du ratage des annonces. À quoi sert la critique si ces professionnels gardent le nez collé à la vitre et défendent les mêmes films que le public irait voir de toute manière, attiré par la publicité dont nous inondent les services de communication, ou en contrepoint des maniérismes artificiels dignes d'universitaires pubères ignorant tout du cinéma expérimental ou des recherches apparues avec les nouveaux médias audiovisuels ? Cela devient tellement ennuyeux que je finirai par déserter les écrans au profit des pages, tout de même moins formatées.


Nous avons ainsi découvert par hasard un film italien que nous avons d'abord cru de l'engeance des esthètes à la plastique léchée, le genre qui cherche l'angle abracadabrant pourvu qu'il vous en fiche plein la vue. Mais le générique n'était pas encore terminé que l'on avait la puce à l'oreille. Le son ne ressemble déjà pas au sirop concertant pour piano et cordes. Les sous-titres qui parsèment le film et présentent succinctement les protagonistes semblent indiquer que ses deux heures ne sont que l'annonce d'une affaire beaucoup plus énorme que cette petite partie de l'iceberg émergée. Dans la première heure, sans l'aborder de front mais par petites touches intimes quasi buñuelliennes, Paolo Sorrentino réussit à faire le portrait de Giulio Andreotti, leader de la Démocratie Chrétienne italienne, sept fois président du Conseil, huit fois ministre de la Défense, cinq fois ministre des Affaires étrangères, deux fois ministre des Finances, du Budget et de l'Industrie, une fois ministre du Trésor, ministre de l'Intérieur et ministre des Politiques communautaires, sénateur depuis 1991, mais aussi probablement à l'origine de l'assassinat d'Aldo Moro par les Brigades Rouges, accusé d'être en relation avec des membres de Cosa Nostra, acquitté en première instance pour «faits non avérés» : la sentence d'appel émise en 2003 souligne qu'il a fait preuve «d'une disponibilité authentique, permanente et amicale envers les mafieux jusqu'au printemps 1980», délit prescrit par la suite. Andreotti a également été poursuivi pour le meurtre du journaliste Mino Pecorelli. Acquitté en 1999, il a été condamné à 24 ans de réclusion en appel en 2002, puis acquitté par la Cour de cassation en 2003. Actuellement, Giulio Andreotti est membre de la troisième commission permanente (Affaires étrangères, Émigration), de la commission spéciale pour la tutelle et la promotion des droits humains ; il est également membre de la délégation italienne à l'Assemblée parlementaire de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. On l'a suspecté d'être à la tête de la Loge P2 à laquelle appartenait d'ailleurs Silvio Berlusconi... Il Divo renouvelle le genre du film politique italien par son humour grinçant, une ironie permanente dont le réalisateur ne se dépare pas. Il construit un portrait attachant du monstre, interprété génialement par Toni Servillo, que la migraine permanente transforme en une sorte de Nosferatu monté sur roulettes. Ici les effets font sens, les ambigüités servent le sujet, les ellipses évoquent le secret et la manipulation. Par leur outrance plus proche du réel que le ton compassé des films français du genre ou les tics des blockbusters américains le jeu des acteurs rappelle Fellini et les "morceaux choisis" de la bande musicale accompagnent une chorégraphie meurtrière où l'on devine à peine les fils des marionnettes. Bien qu'il traite du pouvoir et des dessous de la politique comme on le voit rarement, Il Divo est un film onirique, le mauvais rêve que traverse l'Italie.

mardi 27 janvier 2009

Libération ouvre ses colonnes à Alain Badiou


Ce matin, le journal Libération, qui jusqu'ici prit le soin le soin de le caricaturer, donne la parole à Alain Badiou, les rares commentaires du philosophe sur l'actualité agissant comme de petits échos à un entretien où le "démocratisme" est clairement mis en question. Badiou insiste sur la nécessité de "se tenir à distance et de la forme-parti et de l'État, et aussi savoir résister au fétichisme du "mouvement", lequel est toujours l'antichambre du désespoir."
Dans une discussion entre amis hier soir, j'ai pu constater moi-même comme il leur était difficilement acceptable d'assimiler à des pansements les propositions pleines de bons sentiments des uns ou des autres alors que tous les fondements du capitalisme libéral ont perverti en amont le système de repères utilisé. Émettant des doutes sur la rigueur des techniques de la psychologie sociale, même émises par la passionnante Ester Duflo devant le Collège de France, j'apparaissais isolé, "sur un rocher", alors que je soulignais simplement que les termes des enquêtes faussaient les protocoles dès lors qu'ils se réclamaient d'une vérité objective sans approfondir les raisons de l'état des choses et des êtres impliqués. La réduction de l'oppression des peuples à des équations dont les termes sont isolés du contexte m'a toujours révolté. Appliquant au public les techniques de marketing du privé, on ne cherche qu'à guérir des symptômes sans remonter aux causes primordiales. Pour en revenir au désespoir, il faut une bonne dose de volontarisme pour ne pas y sombrer tant l'éducation ne nous prépare qu'à nous conformer, voire dans le meilleur des cas réagir, lorsqu'il n'est de solution que dans l'action.
Plus loin, Alain Badiou (photographié ici lors d'une conférence de Slavoj Žižek à l'E.N.S. en mai 2008 qu'il présentait) rend hommage au "trio exemplaire de la fin du XIXe siècle et du début du XXe : Darwin, Marx, Freud... Trois savants (biologie, économie politique, psychologie clinique)... Qui sont aussi des philosophes (théorie de la vie, de l'histoire, du sujet)... Et des révolutionnaires : contre la théologie créationniste, contre la société de classe, contre la vieille morale sexuelle... Donnant sens à des notions à la fois neuves et fondamentales : l'évolution, la sélection, le capitalisme, le communisme, l'inconscient... Ils ont produit des effets immenses, dans tous les domaines du savoir et de l'action. Ils sont inclassables, inépuisables..."
En ce qui concerne l'actualité française, le message est on ne peut plus simple puisqu'il suggère que la rue appelle (jeudi ?!) à la démission de l'orléaniste Sarkozy tant les fronts se multiplient contre sa politique de destruction massive tous azimuts. De quoi Alain Badiou est-il le nom ? Par son rejet de "l'asthénie régressive", sorte d'aquoibonisme démobilisateur, il ne confond par son refus de vote avec le cynisme du citoyen français que la politique ennuie ou qu'il réduit à des mesurettes tant qu'il peut jouir de ses privilèges.

vendredi 16 janvier 2009

Le Journal des Allumés ranime la flamme

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Pour ma dernière contribution au Journal des Allumés, j'ai tapé quelques lignes en commentant la photographie de Guy Le Querrec qui fait comme d'habitude la dernière de couverture en plus de toutes celles qui animent les colonnes de caractères. Valérie avait choisi pour l'exercice la célèbre image où l'on voit un homme chauve approcher son oreille d'un microsillon 33 tours 30 centimètres. Je gardais en mémoire les vœux du label Silex d'il y a une quinzaine d'années qui étaient justement illustrés par ce cliché quasi surréaliste. Et voilà qu'hier le téléphone sonne et j'entends mon comparse André Ricros qui en tint le gouvernail avant son rachat par Auvidis et sa mise au pilon par Naïve. L'accent de mon ami file sur les pentes volcaniques comme un aligot au son de la cabrette. Cela faisait bien sept ou huit ans que je n'avais pas de ses nouvelles autrement que par la bande. Le plaisir était immense. Les nouvelles étaient bonnes, ce qui contrastait avec l'état du disque, bien mal en point à force de bourrage de mou. L'industrie fainéante et ses suppôts naïfs feignant de se tromper de combat font tout leur possible pour publier les faire-part de deuil alors que la coexistence semblerait plausible, voire souhaitable, du moins le temps de proposer autre chose que la volatilisation des gaz à effets de griffes.
J'aurais pu évoquer ces rayures de Dalton qui font sauter les bras après les jambes, si je n'avais opportunément pensé aux vers que Brigitte Fontaine chantait avec le Drame un après-midi de 1992 : "Serait-ce le sillon où se grave la vierge ou le microsillon poussiéreux des concierges ?". Pas de question plus à propos !... La chanson est en ligne sur le site et la webradio des Allumés, mais rien ne vaut l'original avec ses notes manuscrites et une qualité sonore qui n'a rien de comparable avec un fade mp3 ! Vous l'aurez compris, même si quelques individus pressés penseront que j'ai abusé des bonnes choses et s'éviteront de revenir sur ce qui pourrait paraître abscons à première lecture, les dés étaient pipés, cela va de soi, ça ira sans. L'aventure était belle, mais les sirènes du midi sonnaient la retraite. Or il existe d'autres soleils, d'autres virages. J'en ai donc profité pour prendre officiellement congé de l'association puisque l'espace m'était offert et que la chose semblait déranger au point qu'on l'escamote comme au bonneteau, passez muscade, ni vu ni connu je t'embrouille...


J'avais déjà "feuilleté" le dernier numéro du Journal des Allumés, vingt-troisième du nom, en le téléchargeant en pdf sur le site, mais j'étais heureux de pouvoir le tenir entre mes mains, d'autant qu'il avait doublé de volume depuis la dernière fois et probablement avant la prochaine, la crise exigeant certains sacrifices humains dont les quotas dépassent l'afflux des volontaires. Particularité dont je m'enorgueillis dans un dernier souffle avant de naviguer sous d'autres tropismes, ce n°23 se moque des nouveautés et présente 123 disques de l'immense catalogue, 49 labels dont les fleurons sont ici offerts en pâture à 35 plumes et 21 illustrateurs/trices avant de se retrouver dans les boîtes aux lettres des abonnés ravis qui en commanderont le plus possible avant rupture des stocks et fin des soldes. Et si la solde est réduite à portion congrue, raison de plus pour se faire plaisir en acquérant ce qui se fait de plus seyant en matière de musiques différentes, puisque de jazz il est heureusement rarement question chez ces Allumés qu'aucune dénomination ne réussit jamais à étiqueter au grand dam des marchands, même si c'est nous qui en faisons toujours les frais au bout du compte. Nous, ce sont les artistes et le public, réunis dans la même galère dès lors qu'on ne surfe pas sur le mainstream, un courant froid et cynique qui ne se préoccupe pas trop des amateurs, leur préférant la horde des consommateurs.
Or plutôt que de confier la chronique de leurs propres disques à des producteurs trop systématiquement tentés par l'hagiographie, Jean Rochard eut l'excellente idée de proposer l'exercice tantôt littéraire tantôt graphique à toute une bande d'illuminés qui ne sont, pour la majorité, pas partie prenante dans l'affaire. La liste est fastidieuse, mais elle pourra donner l'envie à certains ou certaines de se plonger dans toute cette prose (il y a même des poètes comme Emmanuelle K qui vient, je n'en suis plus à une digression près, de publier un décapant recueil en 4 petits volumes rouge et noir intitulé "Quand l'obéissance est devenue impossible" aux éditions réunies du Krill et de la Différence) qui commente les 123 albums choisis par thématiques plus ou moins évidentes, soit Jean Annestay, Rachid Bordji, Didier Boudet, Philippe Carles, Luce Carnelli, Cattaneo (passé à la critique de disques, mais si !), Philippe Charton, Dominique Dompierre, Olivier Gasnier, Nicole Lat, Guy Le Querrec, Vincent Menière, Paul Merval, Mocliher, Leonard Peltier, Hervé Péjaudier, Marc Péridot, Jacques Petot, Germain Pulbot, Christelle Raffaëlli, Jean-Paul Ricard, Michel Souris, Christian Tarting, Jacques Thollot, Sylvain Torikian, Benoît Virot, Jean-Louis Wiart, Patrick Williams, je reprends ma respiration pour annoncer les petits mickeys de Jean-Claude Claeys (pour la une), Stéphane Courvoisier, Chloé Cruchaudet, Efix, Nathalie Ferlut, Sylvie Fontaine, Laurel, Ouin, Sangram Majumdar, Muzo, Percelay, Pic, Jeanne Puchol (pour L'origine du monde des disques en haut de ce billet, sur une idée de Rochard), Rocco, Andy Singer, Marianne Trintzius, Jonathan Thunder, Zou, etc., parce qu'il y a même des et caetera ! Pardonnez-moi si pour une fois je me passe d'aller chercher les liens Internet de toute cette joyeuse bande de gens graves...
La plupart des invités prennent la tangente pour nous parler des disques, peu de critique culinaire, à savoir l'âge du capitaine ou la chemise à fleurs du soliste à l'avant-scène, cela nous change de la "littérature" spécialisée. En sait-on plus sur les galettes ? Ici ou là parfois. Mais le plus souvent la musique résonne dans les boîtes craniennes évoquant mille et une nuits de veille aux sons des tambours, des anches et des cordes. Les chants trouvent leurs échos par les mots des esprits frappeurs, par les arabesques des crayonnés, par les bouches grandes ouvertes d'oreilles bienveillantes. Tous cherchent le terrible secret du son, l'envoûtant mystère du chant, le terrible reflet du monde qui les enveloppe, le silence des marges, le fracas des courants, l'alternance des tensions et des détentes, la nature recomposée, la machine apprivoisée, le corps démonté, le temps remonté, la musique des sphères... Il y en a pour tous les goûts.

jeudi 15 janvier 2009

Voleurs de foules, le rap de Denis Robert


La vidéo est en ligne depuis plus d'un an. Le journaliste qui révéla l'affaire Clearstream est harcelé comme personne depuis lors (celui du Luxembourg ?). Les frais de justice sont très largement au-dessus de ses moyens. Face à cet acharnement, son comité de soutien ne le laisse pas seul et met en vente, par exemple, un T-shirt amusant qui fait tourner la roue du travail chère à Napoléon IV. Denis Robert jugule ses angoisses en produisant autre chose que les livres qui lui ont valu pas moins de 200 visites d'huissiers à son domicile et 30 procédures judiciaires. À la Galerie W Eric Landau, Denis Robert expose d'immenses tableaux des listings informatiques qu'il a annotés de sa main. Il écrit même une chanson en avril 2007 à l'occasion d'un concert de soutien à La Cigale auxquels participent Didier Super, Cali, Miossec, Tony Truant et toute la bande de Groland. Il l'enregistre avec deux "potes" musiciens, Djengo Hartlap (qui masterise les disques Plush) et le pianiste Benoît Delbecq. Un troisième, Yves Lespagnard, le réalise. Oui, c'est bien Benoît à l'éternel sourire qui s'y colle, celui qui jouait sur notre Machiavel... Il paraîtrait que le titre doit bientôt sortir en téléchargement sur un label canadien. Tout récemment, on a pu apercevoir Denis Robert sur béquilles dans le film de Bruno Delépine et Gustave Kervern, l'abrasif et déjanté Louise Michel.

mercredi 14 janvier 2009

Comme un chef


Suite du billet d'hier qui vous retrouverez topographiquement en-dessous de celui-ci !

... La chute de Roland Cahen à la question "Quelle question ai-je oublié de vous poser ?" montre encore que les gens sérieux et sensibles ne peuvent envisager leur art, et la vie en générale, sans penser à la gastronomie ! À ce propos je tiens à signaler l'excellent livre que Sacha Gattino, amusante coïncidence, puisqu'il est lui-même un designer sonore inventif et raffiné, m'a conseillé, soit Comme un chef, pavé de 650 pages publié par Larousse. Les auteurs se sont entourés de 18 grands chefs, du pâtissier Pierre Hermé au Catalan Ferran Adrià, du Japonais Hisayuki Takeushi au spécialiste des épices Peter Gordon, de Ken Hom à Christine Manfield... Le principe de cette encyclopédie est calqué sur celui de Cuisine Succès, l'école de la cuisine chez le même éditeur, une autre bible, à savoir qu'il ne s'agit pas d'un livre de recettes proprement dit, puisqu'il montre en images comment les réussir. S'il privilégie un tour du monde des palais fins, on apprendra donc aussi à cuire le riz, faire des œufs brouillés, rattraper une mayonnaise aussi bien que découper une viande, ébarber ou désarêter un poisson, voire créer une écume... Quant aux recettes, elles sont à la hauteur des chefs convoqués. Je n'ai fait que lire l'ouvrage sans me mettre aux fourneaux, mais j'en ai l'eau à la bouche, d'autant que l'ami Sacha nous en a donné un avant-goût la semaine dernière en enfilant son tablier (en fait il s'habille en noir pour l'occasion "car on voit moins les tâches !"). Si vous pensez que je m'égare, relisez Impro Soupe que j'avais écrit pour le Journal des Allumés.

lundi 12 janvier 2009

Un Drame Musical Instantané répète Le K (1992)

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Il n'est jamais facile de condenser un spectacle en quelques minutes. C'est pourtant ce que je fais avec les archives exhumées d'Un Drame Musical Instantané. Ce sont des documents, des témoignages, la qualité de l'image et du son sont très limite, mais c'est tout ce qui reste. Ici une répétition du K, ailleurs une autre de Zappeurs-Pompiers 1 (1988) ou un concert de Machiavel au Pannonica (1999), plus tard une représentation de J'accuse avec Richard Bohringer dans le rôle de Zola et un orchestre de 70 musiciens (1989), une de Zappeurs-Pompiers 2 (1990), le grand orchestre du Drame en répétition (1986), des bribes de Machiavel en studio (1999), etc.
Le K fut créé le 4 octobre 1990 au Festival Musiques Actuelles de Victoriaville (Québec) avec le comédien Daniel Laloux. La création française se tint en février 1991 au Festival Futures Musiques avec Richard Bohringer interprétant cette fois le texte de Dino Buzzati. Une précédente version avait été présentée en 1985 avec Michael Lonsdale et le percussionniste Gérard Siracusa. Quelle que soit la version, figurait également au programme une autre nouvelle de Buzzati, Jeune fille qui tombe... tombe.
Le K fut publié en CD avec Richard Bohringer, d'abord chez GRRR, puis chez Auvidis, légèrement écourté, dans la collection Zéro de conduite. Au rachat d'Auvidis par Naïve, toute le collection disparut. Heureusement GRRR ressortit l'album dans sa version originale. Le K fut nominé aux Victoires de la Musique dans la catégorie pour la jeunesse aux côtés d'Henri Dès, mais c'est Walt Disney qui l'emporta avec Aladdin ! Je me souviens très bien de la joie de Pascal Comelade qui s'était laissé embarqué comme nous dans cette galère lorsqu'il me reconnut sur le fauteuil juste devant lui. Quant à Jeune fille qui tombe... tombe, il est sorti sous le label in situ alors dirigé par Didier Petit avec Daniel Laloux affublé de son tambour napoléonien. Je le préfère nettement à notre enregistrement du K.
Au Théâtre de Quimper en 1992 (montage ci-dessus), Daniel Laloux avait repris le rôle du narrateur. Un Drame Musical Instantané, producteur du spectacle, ici en répétition, était composé de Francis Gorgé (guitare, ordinateur, instruments de synthèse), Bernard Vitet (trompettes, anche, piano) et moi-même (instruments de synthèse, trombone, voix). Le scénographe était Raymond Sarti, le luminariste Jean-Yves Bouchicot. Raymond avait inventé un décor tout en métal rouillé, vieux ventilos, loupes géantes et nuages mobiles. Jean-Yves éclairait la scène avec des machines improbables comme de vieilles photocopieuses dévoyées.
L'aventure magnifiquement avancée s'est terminée en catastrophe. Nous jouions au Festival Musique Action de Vandœuvre-les-Nancy avec tous les atouts en main, distribution idéale, conditions techniques parfaites, éclairage, sonorisation, la partition sur le bout des doigts et enfin une vingtaine de programmateurs de festivals dans la salle. Ce sont des choses qui arrivent, nous étions si sûrs de nous que nous nous sommes relâchés et avons joué comme des pieds, mettant un terme à tout espoir de continuer à tourner le spectacle.

dimanche 11 janvier 2009

Fatale amnésie


À changer de siècle se révèlent des mutations inattendues, des amnésies culturelles surprenantes exigeant de plus en plus souvent des transmissions urgentes de savoir ou de connaissances. Cette réflexion m'est venue à la lecture du palmarès 2008 des journalistes des Cahiers du Cinéma dans leur numéro de janvier. Cherchant à comprendre le goût des uns et des autres, j'y lis une troublante perte de repères, un effort chaotique pour s'inventer une ligne que la production internationale ne facilite pas. Ici aussi règne la confusion entre les effets de foire et les regards d'auteurs, fascinations foireuses et obscures hauteurs. C'est que j'ai toujours autant besoin de ma dose de découverte et d'étonnement pour continuer à avancer.
La lecture mensuelle du reste du magazine me suggère une hypothèse. Je suis abonné aux Cahiers depuis 1975, mais je rattrapai alors mon retard en compulsant les numéros précédents de cette revue créée en 1951. Si depuis quelques temps, je n'y apprends plus grand chose, est-ce dû à l'âge des capitaines ou à l'état de la production cinématographique, l'adjectif "audiovisuelle" ne pouvant convenir à une revue qui ne fait qu'effleurer la télévision et ignore l'hypermédia ? Lorsque je commençai à m'y plonger, la rédaction avait une dizaine d'années de plus que moi et me guidait dans le noir des salles obscures comme on aide un aveugle. L'époque aussi était tout autre, plus encline à refaire le monde qu'à le protéger.
Aujourd'hui, les rédacteurs ont vingt ans de moins que moi, le nombre de films à inscrire au patrimoine de l'humanité a grossi, le temps pour voir et revoir est limité par les immuables vingt-quatre heures de chaque journée, la cinéphilie se limite souvent pour le spectateur lambda à la date de sa propre naissance. Les comptes d'apothicaire de cette douloureuse équation montrent à quel point l'amnésie constatée caractérise la mutation.
Comme je discutais avec mes étudiants en Master 2 Hypermedia, une brochette stimulante de jeunes gens et jeunes filles intelligents et sensibles, j'étais effaré d'apprendre qu'aucun d'eux n'avait jamais entendu parler de Jacques Tati ou Luis Buñuel ! À cet instant, j'ai recommencé à penser qu'une revue contemporaine, qu'elle soit de musique ou de cinéma, devait immanquablement tracer des ponts entre l'actualité et le passé si elle voulait espérer inventer l'avenir.

mercredi 7 janvier 2009

Pourboire


Je venais enregistrer un entretien à France Musique avec Franck Médioni pour sa nuit Charles Mingus qui sera diffusée dans celle de samedi à dimanche de minuit à 7 heures du matin. J'avais dans ma musette les séances dirigées par Edgard Varèse avec entre autres Mingus et Macero, et l'interprétation d'Un Drame Musical Instantané de ''Don't Be Afraid, The Clown Is Afraid Too''. Il faisait plutôt froid. Comme j'étais un peu en avance à Radio France je suis allé boire un thé citron aux Ondes. Je lisais tranquillement le journal. On y parlait poussières d'étoiles et braquages de mômes. J'entends une vieille dame derrière moi demander au garçon s'il peut lui réserver sa table à l'année. Il semble que ce ne soit pas la première fois qu'elle lui adresse cette requête. Je me demande même si elle ne lui fait pas des avances. La voici qui se lève pour me parler :
- Je ne voudrais pas vous déranger, mais savez-vous ce qu'il est d'usage de laisser comme pourboire pour le service ? 10 ou 15% ?
- Depuis 1987, le service est compris dans les cafés et les restaurants. Si vous êtes contente de l'accueil vous pouvez toujours laisser un pourboire, mais rien ne vous y oblige...
- Il n'y a pas de taux précis ?
- Vous pouvez donner ce que vous voulez puisqu'il n'y aucune obligation.
- Le garçon ne me fera pas la tête ?
- Non, moi-même je ne laisse rien depuis que le service est inclus, sauf si je suis très content...
- Ah bon, et les taxis ?
- J'ai l'habitude de laisser 10%, mais rien d'obligatoire non plus...
- Vous avez le regard droit. C'est ce que je vais faire. Peut-être vaut-il mieux que je le donne à un pauvre. Vous n'en avez pas besoin, vous-même ?
- Euh, non, pas vraiment !
- Alors j'y vais de ce pas...
Le temps de dire ouf et je vois trottiner cette vieille dame indigne sur le trottoir comme une antilope avec son vison et son chapeau sur les oreilles.
Oui c'est elle, sur son fauteuil, là, tout au fond à la terrasse...

mardi 6 janvier 2009

Neige-Nuit-Sable-Sang


Il neige à Paris. Il tombe des flammes à Gaza. La poudre blanche ravit les enfants. La noire les ravit à la vie. La Shoah ne justifie aucun nouveau crime. Cela n'a jamais été un blanc seing pour pouvoir opprimer et tuer à sa guise. Le nombre de morts de part et d'autre est disproportionné. La communauté internationale s'en émeut, mais l'ONU est toujours paralysée par son système si absurde que l'on peut se demander si ce n'est pas intentionnel ? Les Israéliens ne comprennent pas que nous les condamnions sous prétexte qu'ils vivent dans la terreur des attentats et des roquettes. Ils n'imaginent pas ce que doivent endurer les Palestiniens depuis un demi-siècle d'occupation et de brimades. Le blocus les prive des denrées de première nécessité, de médicaments, parfois d'eau et d'électricité, les empêchant de sortir de leur pays grand comme un mouchoir de poche où ils sont entassés. Les états arabes s'en lavent les mains. Les occidentaux désapprouvent, mais s'enferrent dans leur impuissance. Les Palestiniens sont seuls. Les Israéliens sont soutenus par les Etats-Unis. Ils jouent avec le feu. La crise mondiale qui touche l'Oncle Sam pourrait renverser la donne. L'histoire se répète toujours, seuls les rôles varient. Tsahal agit en toute impunité. Quels crimes honteux perpétuent les soldats d'Israël au point d'interdire aux journalistes l'accès aux territoires ? Cela s'est vu en Irak. Jamais Israël ne trouvera la paix (c'était pourtant l'idée qui guida à sa création !) tant que ce pays préparera la guerre, tant qu'il se repaîtra de son colonialisme et de son expansionnisme. Pendant ce temps-là les Palestiniens se chamaillent, pour des raisons équivalentes. Les religions ont pourri l'espace civil. Partout où elles font cause commune avec l'État règne l'absurdité. Les populations s'y engouffrent sans comprendre de quoi ou de qui elles sont le jouet. Quelles que soient ses origines, il est indispensable de condamner l'Etat d'Israël sans confondre les Juifs avec le gouvernement israélien élu. Nous devons tous nous révolter contre l'abomination dont sont victimes les Palestiniens, même si ce ne sont pas des anges, mais qui le serait après tant d'années d'occupation et du désespoir parfois suicidaire qu'elle a engendré ? Il est de notre devoir de dénoncer le délire paranoïaque d'Israël, et de façon encore plus virulente si l'on est d'origine juive. Aucun antisémitisme ne pourra trouver de justification foireuse si les Juifs de la diaspora ne se font pas complices de l'ignominie d'un Etat devenu la caricature du martyr de ses aïeux. À qui profite l'amalgame ? Les rôles évoluent. Chaque pays s'est un jour retrouvé dans la position d'assassin. L'Allemagne s'est relevée du nazisme, l'Espagne du franquisme, la France de la collaboration, les empires se sont écroulés... Combien de temps faudra-t-il à Israël avant de pouvoir se regarder dans la glace ? Combien d'innocents mourront avant que les peuples comprennent que la mort est la pire des options ? Celle qui nous condamne tous. Combien de temps faudra-t-il pour assimiler qu'à moins de tuer tout le monde, on appelle cela un génocide, il y aura toujours un Palestinien pour crier vengeance, quitte à périr dans le déchirement de son cri ? Arrêtez le massacre, c'est moi que vous assassinez.

samedi 3 janvier 2009

Autoréduction à Monoprix


Une cinquantaine de précaires, chômeurs, intermittents de l’emploi, du spectacle, étudiants... ont bloqué mercredi après-midi les caisses du Monoprix de la rue du faubourg Saint Antoine. Le contenu a été en partie fourni aux sans-papiers de la Bourse du travail de Paris occupée et aux mal logés en lutte du gymnase Saint Merri...
Comme j'ignore comment l'information sera relayée dans la presse et que je m'intéresse à des formes de résistance à la fois populaires et efficaces, je vous renvoie vers ce passionnant article de Rue89 signalé par Hélène Collon sur FaceBook. Il est indispensable d'inventer de nouvelles formes de lutte qui rencontrent l'adhésion et la solidarité des usagers. Pousser les transports en commun à la gratuité (c'est interdit !) serait par exemple plus efficace que l'arrêt des trains... Monoprix a préféré laisser passer les caddies plutôt que continuer à bloquer les caisses avec un gros manque à gagner ou se lancer dans une action antipathique, risquée commercialement, comme l'intervention de la police, se contentant de porter plainte... Pour une fois l'idée de réveillon me sourit.

P.S. : j'ai été mauvaise langue, je n'aurais rien écrit sur le sujet si j'avais été cherché plutôt le journal dans la boîte ; l'affaire fait la une de Libération ce matin.

jeudi 1 janvier 2009

Le spectateur qui en savait trop


Le livre de Mark Rappoport (P.O.L.) ressemble à ses propres films où un acteur joue le rôle de son héros défunt comme dans ''Rock Hudson's Home Movies'' ou ''From the Journals of Jean Seberg''. Dans Le spectateur qui en savait trop, l'auteur rêve de personnages ayant existé en les incarnant à la première personne du singulier. En faisant basculer l'analyse du côté de la fiction, il devient le fils de Madeleine dans Vertigo, celui de Vera Miles et du dernier Tarzan, il est Rita Hayworth aussi bien que l'acteur affublé du costume de la créature du lac noir ou la fille en maillot de bain du film, il est cet acteur de S.M.Eisenstein ou le cinéaste lui-même révélant l'objet de son désir, il permet à Marcel Proust et Alain Resnais de se rencontrer sur le plateau de Marienbad, il évoque magiquement Robert Bresson, Catherine Deneuve ou Silvana Mangano...
Ses contrechamps littéraires nous emportent sur le tapis volant des illusions cinématographiques pour révéler l'envers du décor. Rappaport invente à son tour ces petites histoires qui font la grande, comme toutes celles qui sont données pour véridiques, mais qui resteront à jamais invérifiables, fruits de confessions impudiques dont se repaissent cinéphiles et autres midinets. En nous identifiant au narrateur, nous devenons nous-mêmes le héros de chacune de ces nouvelles transformées en autant de courts-métrages, remix intellident, sensible et provocateur de "ce dont sont faits les rêves" de cinéma.

Illustration : extrait d'un photo-montage de Mark Rappaport.

samedi 20 décembre 2008

La Wii évite les coups de pompe


Denis Bertrand décrypte ici la parade du président des États Unis face au lancer de chaussures qui lui arrivent en pleine figure. S'il transforme le mépris du journaliste irakien en geste dérisoire, il est impossible d'en rester à cette interprétation shakespearienne du sémioticien de Paris 8. De deux choses l'une, soit les deux hommes sont de mèche, ce qui explique l'esquive alerte d'un type qui, au début de son mandat, n'était pas capable de mâcher un chewing-gum en même temps qu'il descendait une passerelle d'avion sans rater la marche (j'ai tout mélangé à force de tester la Wii Fit et de recevoir des tatanes sur le nez, je suis trop nul à ce genre de sport, je suis sonné, j'ai confondu chewing gum et Bretzel, aéroport et terrain de sport... Merci à POL pour son commentaire rendant à Gerald Ford ce qui lui revient. J'espère que cela ne va pas déconsidérer l'autre billet du jour autrement plus sérieux...), soit le président de la plus grande puissance mondiale a passé ces derniers mois à s'entraîner à la Wii Fit, laissant le pays aux mains des amis de son père, une bande d'outlaws texans propriétaires de puits de pétrole, prêts à tout pour conserver les rênes du pouvoir et protéger leurs avoirs. Il ne reste alors plus qu'à savoir qui a offert la console à Bush (il s'agit de faire des têtes avec des ballons en évitant les chaussures qui s'y substituent de temps en temps) pour connaître le nom de celui qui tirait les ficelles de la marionnette !
Si vous souhaitez devenir président des États Unis et que vous n'avez pas les moyens de vous payer ou de vous faire offrir une Wii Fit pour Noël, vous pouvez vous entraîner .

vendredi 12 décembre 2008

Ambivalence d'André Malraux


Le mystère Malraux paraîtra en DVD le 7 janvier prochain aux éditions Montparnasse, accompagné d'un extrait télévisé de quatre minutes du discours à Jean Moulin, modèle du genre, en complément de programme. Le film réalisé par René-Jean Bouyer est le récit d'un aventurier qui a su garder secrète sa vie personnelle pour se fabriquer une légende. Ses intimes ont du mal à soulever le voile tant le mystère leur est toujours resté opaque. L'histoire est aussi excitante et mystérieuse, toutes proportions gardées, que celles d'un Henry de Monfreid ou d'un Jacques Vergès. Orgueilleux, mythomane, exalté, remarquablement intelligent, son ambition répond à ses origines modestes et à son absence de diplômes. S'il s'invente un rôle de commissaire politique en Chine ou se proclame colonel dans la Résistance, André Malraux n'en aura pas moins été écrivain, pilleur d'œuvres d'art à Angkor, journaliste anticolonialiste, chef de l'escadrille España pour la République espagnole, cinéaste, résistant et combattant, Ministre des Affaires Culturelles gaulliste (on lui doit les Maisons de la Culture) après avoir été trotskyste dans ses jeunes années. Admirateur fervent du général de Gaulle et héros de la politique spectacle, son ambition eut raison de ses convictions... Les manuscrits exposés laissent entrevoir sa manière de composer ses livres, montés comme au cinéma. Il se passionne pour l'art, probablement afin de conjurer la mort qui l'entoure. Ses deux frères disparaissent pendant la guerre, l'un fusillé, l'autre torturé et déporté, deux de ses fils se tuent en automobile, leur mère est broyée par un train, Louise de Vilmorin meurt alors qu'il vient de la retrouver... Si les femmes tiennent une place importante dans sa vie, il dit ne jamais avoir connu l'amour. C'est un être analytique et calculateur, mal dans sa peau, trop préoccupé par son image. Le film, narré sobrement par Edouard Baer, mêle habilement les documents d'archives, les reconstitutions rappelant Errol Morris (gros plans, vues de dos ou lointaines) et les témoignages. Pour la première fois, s'expriment sa veuve Madeleine Malraux, son fils Alain Malraux, Sophie de Vilmorin, son psychiatre le Dr Bertagna, la famille de Josette Clotis, son grand amour disparu dans un accident ferroviaire... Atteint du syndrome de La Tourette, il sombrera dans l'alcoolisme et la dépression, alors qu'on lui attribuait une dépendance à l'opium. Si le film ne s'attarde pas sur son retournement de veste, il n'a rien d'une hagiographie et son aventure fait partie des grands mythes du XXème siècle. On aurait pourtant apprécié un peu plus de psychologie, car entre les lignes se devine l'histoire d'une traîtrise, celle de ses origines sociales pour commencer.

lundi 8 décembre 2008

Rafle 2008

Je ne sais jamais si mes lecteurs écoutent les extraits sonores que je place de temps en temps dans mes articles. Cette fois, ce n'est pas une chanson, ni un morceau de musique, mais une lettre lue à l'antenne par un journaliste de France Inter que j'ai reçue par mail. Cela s'est passé le 17 novembre dans une école du Gers. C'est un prof qui témoigne :

Que vous faut-il de plus ?

Immemory de Chris Marker (version anglaise pour OS X)


Souvent évoqué dans cette colonne, le CD-Rom de Chris Marker édité en 1997 par le Centre Pompidou paraît en anglais dans une version révisée, augmentée des X-Plugs, et surtout compatible avec le système Mac OS X version 10.4.11 et ultérieures. Rassemblant des quantités d'images, de textes, de bouts de film, de sons, de citations, Immemory est un jalon incontournable de l'œuvre de Chris Marker. J'ai dit et répété qu'il avait beau avoir une interactivité extrêmement sommaire, c'est l'un des rares objets multimédia de cette époque qui ne donne pas l'impression d'avoir perdu son temps lorsqu'on le quitte. Il est à Marker ce que sont les Histoire(s) du cinéma à Godard. Une somme, non, dirait Eisenstein, un produit ! Entendre une œuvre dont la transversalité, concept moderne s'il en est, est le maître-mot.
Il y a quelques mois j'avais abordé Le trou noir de la création numérique, billet commenté par Éric Viennot et Pierre Lavoie, parmi d'autres. Il est absolument nécessaire de rééditer en français Immemory, histoire de mémoire, avec les autres œuvres essentielles qui marquèrent ces années fastes et inventives. La rapidité de renouvellement des supports informatiques a rendu inaccessible ce patrimoine culturel inestimable. Il y a quelques jours, Antoine Schmitt et moi-même avons ainsi décidé de trouver les moyens financiers de porter notre CD-Rom Machiavel sur Internet et, pourquoi pas, sur l'iPhone ; le portable d'Apple se prêterait superbement au scratch interactif des 111 boucles vidéo et à ses facéties comportementales (Machiavel réagit au plaisir et à l'ennui !). Il est indispensable de faire revivre les CD-Roms qui ont marqué leur temps, par leur invention, la qualité de leur contenu et les modes de jeu que les nouvelles technologies ont suscités : Puppet Motel de Laurie Anderson, Reactive Squares de John Maeda, Machines à écrire d’Antoine Denize, œuvres de Peter Gabriel, l'Oncle Ernest, etc., et bien évidemment le modèle d'interactivité que représente notre Alphabet, multiprimé et internationalement acclamé ! On s'en souvient, mais les nouvelles générations les ignorent cruellement. Aucun organisme institutionnel ne s'en préoccupe, aucune ligne budgétaire n'y est affectée. Quel gâchis ! Avant l’éclatement de la bulle Internet, la création artistique profitait de l’enthousiasme pour l’interactivité qui confond l’interprète et le spectateur. Les budgets, tant pour la création que pour l’institutionnel, étaient conséquents si on les compare avec ce qui se pratique aujourd’hui, donnant les moyens à ses acteurs de prendre le temps de la recherche et du développement. On parlait alors de contenu, estimant qu'il était indémodable puisque portable sur de nouvelles plate-formes. Tout est là. Internet ou le smartphone pourraient leur donner une nouvelle jeunesse à l'instar du DVD pour le cinéma. De nouvelles vocations ne manqueraient pas de se déclarer au vu et su du trésor que représentent ces œuvres aussi historiques qu'inégalées.

mercredi 26 novembre 2008

Tes abysses me sont des abîmes


J'en ai marre, j'en ai marre, j'en ai marre. Chaque fois que je cherche la maquette de la chanson Tes abysses me sont des abîmes composée avec Bernard Vitet, j'y passe la matinée. C'est dur d'être obsessionnel. Pas moyen de retrouver l'original qui est forcément sur DAT, mais en fouillant dans les archives je découvre chaque fois une foule de trucs oubliés, inédits, concerts, émissions de radio, maquettes, rencontres, improvisations... Je finis par mettre la main sur une copie cassette sur laquelle est également enregistré le playback de L'@ des Chiapas, un autre inédit dont il existe quelque part une version avec ma voix. Bon, cette fois j'écris le titre sur le boîtier et surtout je numérise. L'indexation sur Tri-Catalog de mes archives informatiques rend tout accessible en un clic ; il suffit de taper le nom d'un fichier et je retrouve instantanément le titre parmi des centaines de CDR. Il n'empêche que j'aimerais bien retrouver la DAT et, mieux encore, avoir un jour l'occasion de l'enregistrer avec un véritable orchestre.
En 1992, lorsque Francis Gorgé quitta Un Drame Musical Instantané, Bernard et moi nous sommes demandés ce que nous avions envie de faire. Nous avions un petit matelas, de quoi tenir une année sans rentrée pécunière. Ensemble, nous avons exprimé le désir d'écrire des chansons. Bernard avait beaucoup œuvré dans le domaine puisqu'il accompagna en soliste Gainsbourg, Barbara, Montand, Bardot, Claude François, Brigitte Fontaine, Colette Magny, parmi des dizaines d'autres, et qu'il composa (anonymement, ça c'est un peu idiot, on y reviendra) le pont du plus rentable tube du répertoire de la Sacem ! Comme nous ne composions plus que pour le plaisir, nous n'avons jamais autant travaillé que pendant cette année prétendument sabbatique ! Avec le Drame, nous avions déjà produit quelques chansons ici et là, et en particulier le CD Kind Lieder, sous-titré "neuf chansons qui font mal". André Ricros nous commanda Crasse-Tignasse pour la collection pour enfants Zéro de Conduite, que nous enregistrâmes avec le percussionniste Gérard Siracusa et, en invité, Michel Musseau au piano. Ces "neuf chansons pour les enfants qui aiment avoir peur" d'après Der Struwwelpeter du Dr Hoffmann dans une traduction remarquable de Cavanna nous donnèrent envie de faire un disque plus "adulte", avec l'ambition de secouer la variété française. Carton ne remporta évidemment pas le succès escompté, si ce n'est sa partie CD-Rom qui associait à chaque chanson un jeu interactif à partir des photographies de Michel Séméniako, devenant une référence dans le domaine et inaugurant toute une série de CD-Rom et d'œuvres interactives en ligne, mais ça c'est une autre histoire.


Nous avions rangé Carton dans un tiroir et ne l'avons publié que quatre ans plus tard en 1997, après l'avoir remixé quatre fois. Bernard n'était jamais content et je crois qu'il continue à marmonner dans sa barbe que c'est n'est pas encore ça ! Si j'avais dû attendre qu'il soit satisfait de quelque morceau que ce soit nous n'aurions jamais rien sorti en trente-deux ans de collaboration... Après avoir terminé Carton, je m'étais trouvé une veine de parolier et lui de compositeur. Je suis épaté par l'à propos lyrique de ses mélodies et par ses astuces harmoniques. L'orchestration et la programmation me sont dévolues. Nous avons envisagé proposer nos chansons à des interprètes, mais nous n'avons jamais eu le courage d'en faire la démarche. Nombreuses compositions hantent ainsi nos tiroirs. Tes abysses me sont des abîmes en fait partie, avec quelques dizaines d'autres. Celle-ci a le mérite d'exister sous forme de maquette, ce qui me permet de vous la livrer aujourd'hui, dans le plus simple appareil :



Il est toujours pénible d'être catalogué. Les amateurs de nos élucubrations instrumentales ou expérimentales étaient aussi décontenancés que celles et ceux qui adoraient nos chansons mais ne comprenaient rien au reste de notre travail. Encore aujourd'hui, j'ai du mal à faire admettre que mes pièces orchestrales ou virtuelles, mes œuvres de commande et les morceaux les plus personnels, mon travail de designer sonore ou de compositeur procèdent de la même logique et de la même sensibilité. Sans parler de mes casquettes de réalisateur de films et d'auteur multimédia, de directeur artistique et de producteur, de blogueur et journaliste, de pédagogue et de donneur de leçons... On se retrouve affublé du qualificatif de touche-à-tout, certes de génie (cough cough, je cite Libé !), mais la plupart du temps cela ne fait pas sérieux, alors que dans le genre on ne fait pas plus rigoureux. À chaque projet correspond un support, à chaque support correspond un projet spécifique.

Photos prises à Paris en 1982 chez Tion Fa et au Québec en 1987.
Chanson enregistrée au Studio GRRR, boulevard de Ménilmontant.

vendredi 21 novembre 2008

Le septième saut


Avec l'argent et le sexe, la mort est le troisième sujet qui préoccupe le plus les "êtres" humains. Ces trois axes avaient guidé nos choix lorsqu'avec Antoine Schmitt nous réalisâmes le CD-Rom Machiavel. La photo de 1973 prise par Thierry Dehesdin pour le light-show H Lights où Philippe Danton joue le rôle de la Faucheuse me replonge dans le puits sans fond de la question sans réponse. Le calme m'envahit tandis que me reviennent mes propres phrases, précédées par les images d'Ingmar Bergman scellées par le mystère... Et même si c'était le septième, la septième vie, qu'y pourrions-nous si ce n'est apprivoiser l'infini dans la plus grande humilité du plus petit éclat ?
Son nom me fut imprononçable jusqu'à ce qu'elle fut partout. Sarajevo, novembre 1993. Règlement de comptes rondement mené. Je ne la craindrai plus jamais. Elle peut surgir de nulle part tant et si bien que j'apprends à avancer dans son ombre. Bon docteur, Anh-Vân me dit que tant que je souffre je suis vivant. Je me pince en tournant. Preuve par du neuf, matin après matin. Un jour, mes yeux ne s'ouvriront pas. Il y a le temps. Les jeunes gens n'ont nul besoin d'y penser, c'est prématuré. Sauf accident, on ne meurt que lorsque l'on est fatigué de vivre. Sans elle, la vie serait insupportable, elle n'aurait aucun sens. Nous savons où nous allons. J'ai franchi le col depuis déjà longtemps. La vallée n'est pas un mirage, elle abrite le fleuve. Je ne l'attends pas, je vais au devant. Je m'approche, je lui souris. Cela ne l'amuse pas, elle se détourne. Jusqu'à la prochaine fois.
Certains pourraient me croire cynique lorsque j'avoue ma tranquillité à voir mourir celles et ceux que j'aime. Tant que je vous enterrerai je serai vivant. Plus vous serez, mieux je vieillirai. Prenez votre temps. Rien ne presse. Ma tristesse n'en est pas atténuée pour autant. J'ai demandé à Elsa d'être enterré au Père Lachaise, pour la ballade, l'air frais, les oiseaux, les chats, les feuilles des arbres... Rien ne manquera, puisque je ne serai plus là. La passe, un tour de passe-passe. Seuls mes atomes danseront sur mon corps pour réinventer la matière. La conscience m'aura quitté. Je serai libre. Ceux qui restent sont les prisonniers de ceux qui partent. La faux ne signifie rien. Rien de vrai. La mémoire a beau être adhésive, le ruban se décolle à l'humidité des larmes. Par ci par là reste une image, menteuse. On prend son mal en patience et l'on rit. La vie est belle.

jeudi 13 novembre 2008

Discorama, comme un dimanche


Ça commence à s'affoler pour les fêtes chez les éditeurs. Prix littéraires d'un côté, coffrets DVD de l'autre, comme si le porte-monnaie était extensible alors que la crise touche les ménages de plein fouet. Lorsque l'on n'en est pas directement victime, on n'a qu'à regarder autour de soi en ouvrant les yeux et les oreilles pour s'en convaincre.
N'empêche qu'il y a de beaux cadeaux à (se) faire, tel ce coffret de 3 DVD (INA, 29,99€) compilant les Discorama de Denise Glaser, programmés le dimanche avant le déjeuner dans les années 60. Avant de devenir la première productrice-présentatrice de la télévision avec son émission dédiée à l'actualité du disque, Denise Glaser avait été une illustratrice sonore recherchée. On pourra apprécier la qualité de ses entretiens devenus des modèles de ce que cela avait été et de ce que cela pourrait être ! Le temps de respirer, d'écouter, de s'exprimer... Beaucoup de tendresse et d'engagement. À l'époque le pouvoir gaulliste contrôlait les informations, mais fichait la paix aux secteurs des dramatiques et des variétés, repères de "rouges" ! C'est devenu plus difficile à partir de 1981, car les socialistes avaient compris l'importance des autres émissions que le Journal... Le réalisateur Raoul Sangla contribua grandement au succès de Discorama, avec ses échelles et ses caméras dans le champ et ses deux tabourets, comme de son égérie. Mais, définitivement virée en 1974, Denise Glaser mourut neuf ans plus tard dans la misère.
Le coffret offre des instants inoubliables, que l'on apprécie ou pas les artistes, peu importe ! Denise Glaser savait faire parler ses invités, les mettre à l'aise, leur laisser le temps... Se succèdent Barbara, Brel, Ferré, Moustaki, Gainsbourg, Polnareff, Lara, Le Forestier... Mais aussi Piaf, Bécaud, Aznavour, Nougaro, Reggiani... Ou encore Xenakis, Dali, Vince Taylor, Johnny, Eddy, Dutronc... Comme Paco Ibañez, Miriam Makeba (récemment disparue), Caetano Veloso, Joan Baez... Et en bouquet final, Dick Annegarn et Nino Ferrer... J'en passe... Elle offrit leur chance à nombre d'entre eux alors qu'ils débutaient...

samedi 1 novembre 2008

Nabaz'mob, icône des Musiques Libres


Je suis tout fier et flatté. Affiches, programmes, flyers, site Internet, le Festival Musiques Libres de Besançon a réalisé toute son identité visuelle cette année avec mes photos de Nabaz'mob. Notre opéra pour 100 lapins communicants fait la clôture du Festival demain dimanche à 16h. Beau programme où jouent également Jean-François Pauvros, Xavier Garcia, Didier Petit, je ne cite que les copains, parmi tant d'autres que je ne connais pas. Voilà un bout de temps que je n'étais pas retourné à Besac !


Au même moment, encore aujourd'hui et demain, un autre pote, Stéphane Cattaneo y expose ses dessins 14 avenue Fontaine Argent de 14h à 18h. On aura repéré ses dessins dans le Journal des Allumés, dégusté Beautiful Life, un quatre mains avec Moebius, et revu ses pages de garde généreusement personnalisées. Cattaneo jongle avec les couleurs comme il dessinait ses lignes coupantes sur des surfaces contrastées par l'encre noire. Il tamise le réel à la passoire du dessin caustique, son regard décalé le faisant passer dans l'abstraction sans préméditation.

mercredi 22 octobre 2008

Pré-ONJ


Hier soir à La Balance avait lieu la soirée de présentation du nouvel Orchestre National de Jazz dont la direction artistique a été confiée à Daniel Yvinec. J'y allais sans penser au troisième épisode que je dois rédiger pour Jazz Magazine d'ici la fin du mois, puisque Franck Bergerot, son rédacteur en chef, avait envoyé un jeune journaliste et un photographe pour couvrir l'évènement en marge de mes chroniques. Yvinec avait demandé à ses musiciens de présenter de courtes pièces, souvent improvisées, en petites formations, histoire d'apprendre à se connaître, puisque certains ne s'étaient encore jamais rencontrés. Ce n'était donc pas un ONJ, mais les prémisses de quelque chose dont personne n'a encore l'idée, pas même ses protagonistes. Dire que le spectacle fut prometteur serait insultant tant l'alliage fut somptueux et les alliances merveilleuses par la variété et la richesse des émotions prodiguées. Ce fut un des plus agréables moments de musique que j'ai passé depuis longtemps. En face de chaque séquence, j'ai griffonné un mot dans l'obscurité écarlate de la salle qui se prêtait parfaitement à la musique de chambre.
Ève Risser (relève la tête ou je n'arriverai jamais à te prendre en photo !) ouvre le bal au piano et au synthétiseur : invention.
Antonin Tri Hoang la rejoint au sax alto : frénésie.
Ça commence bien, puisque c'est grâce à ces deux-là que je me suis intéressé au projet d'Yvinec...
Guillaume Poncelet à la trompette et au piano joue avec le guitariste Pierre Perchaud : tendresse.
À peine remis d'un accident de scooter il y a trois jours, Paul Brousseau pose sa béquille pour rejoindre claviers et batterie face au saxophoniste Matthieu Metzger : liberté.
Absent, Joce Mienniel a enregistré une vidéo projetée sur le mur, passant de la flûte aux effets vocaux didgeridesques, à la guimbarde avec retour à la flûte basse tandis que Yoann Serra l'accompagne en différé sur ses fûts : démesure.
Le batteur est rejoint par le bassiste Sylvain Daniel et le guitariste Pierre Perchaud, puis par Rémi Dumoulin au soprano : j'allais écrire funky, j'opte pour puissance.
Surprise en forme de coda, la chanteuse Karen Lanaud est accompagnée par Sylvain Daniel et Antonin Tri Hoang : sensualité.
Si l'ONJ arrive à préserver ces états de grâce où souffle un vent de jeunesse salutaire, l'addition risque d'être joyeuse !

vendredi 10 octobre 2008

Que Dieu garde son calendrier !


Un Pakistanais sans papier a probablement glissé dans ma boîte aux lettres ce calendrier offert par l'agence immobilière Orpi. C'est le premier de l'année, le premier de l'année 2009, support de publicité aux services divers, serrurerie pour protéger son habitation, plomberie ou électricité pour réparer les appareils de moins en moins solides, etc. Plié, l'objet ressemble à un carnet à spirales prétendant réfléchir le rythme scolaire de notre laïcité. Au centre la double page cartonnée rappelle la sempiternelle liste des saints et des jours fériés. On ne voit pas le cycle lunaire qui est pourtant le seul truc qui excite ma curiosité. Par contre, le verso répertorie toutes les fêtes religieuses, boudhistes (2), musulmanes (10), juives (9) et chrétiennes (7). Blasphématoire, Orpi a beau titrer que l'agence est "toujours à vos côtés", en tant qu'athée je me sens exclu par sa politique commerciale communautariste. Je repense à la "formule ridicule" attribuée abusivement à André Malraux qui n'a jamais dit « le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas », mais « le grand problème du XXIe siècle sera celui des religions », ce qui est radicalement différent ! Il ne manque plus que le programme télé pour que le panorama des religions soit complet, mis à jour en somme pour le nouveau siècle, avec signalement des horaires précis du Journal Télévisé selon les chaînes, pour qu'aucune congrégation ne soit laissée pour compte.
Travailleur indépendant infatigable, ma seule riposte sera d'ignorer les week-ends, les jours fériés, les commémorations, les jours de grève, les services minimum, en me mettant en vacance de ce planning grillagé pour vivre chaque jour comme si c'était le dernier... Ou le premier, ébauche d'un refus et de d'une résistance plus urgente que jamais.

mardi 7 octobre 2008

Traquenard sur la TSF


Sébastien Vidal et Laurent Sapir m'invitaient hier soir à parler des blogs dans leur émission sur TSF au Duc des Lombards. Le club de jazz appartient désormais au même propriétaire que TSF, actionnaire unique depuis la mort de Jean-François Bizot, et patron de Pierre et Vacances. J'ignorais que j'étais supposé servir de faire-valoir au journaliste Pierre Assouline, responsable du blog La République des Livres et auteur du récent bouquin Brèves de Blog. Les deux responsables de l'émission s'adressant essentiellement à leur collègue journaliste, au demeurant intéressant, j'étais obligé de lui couper de temps en temps la parole si je voulais en placer une, que ce soit sur le Blog des Allumés du Jazz que j'initiai il y a déjà un bail ou sur le mien, accessoirement. Le temps qui nous était imparti ne nous permettait, de toute manière, que d'exprimer quelques banalités pour les pratiquants en restant abscons pour les autres.
Lorsque Assouline aborda le calamiteux dialogue Houellebecq-BHL, j'arrivai tout de même à évoquer mon propre duo avec l'auteur des Particules élémentaires et du Sens du combat, CD qui ne s'est évidemment pas vendu comme sont supposés le faire les 110000 exemplaires mis en place par les services marketing de Grasset et Flammarion conjugués, et lui glissai un exemplaire de notre Établissement d'un ciel d'alternance paru en début d'année chez GRRR et distribué par Orkhêstra, à mon avis parmi ce que Michel a produit de meilleur, loin des provocations puériles qui ont fait son succès et oblitéré ses réelles qualités de poète.
La suite, sur le plus lu de tous les blogs littéraires ? Je crains que mon service marketing ne soit pas à la hauteur...

jeudi 2 octobre 2008

100 lapins de plus en plus impatients avant la Nuit Blanche


Nous pensions attendre sagement samedi, mais nous voyons des lapins partout, nous lisons du lapin, nous entendons du lapin, nous mangeons du lapin.
Dans Le Journal du Dimanche du 28 septembre, le commissaire-priseur Pierre Cornette de Saint-Cyr, président du Palais de Tokyo, suggère les douze artistes "à ne pas louper" dont nous faisons partie : "Deux compositeurs qui convoquent des génies comme John Cage, monument de la composition, de l'art conceptuel... C'est une œuvre enveloppante tournée vers le futur, et toutes les possibilités qu'elle annonce me rendent optimiste." Youpi ! Télérama en fait la une de Sortir. C'est l'un des sujets du Parcours-Jeu Enfant de Paris-Mômes. Comme les autres, le Festival Musiques Libres de Besançon prend la même photo pour son affiche, même s'il en choisit une autre pour son programme... J'en ai pris plein d'autres dont on peut voir des échantillons sur le site de Nabaz'mob, toutes libres de droits ! Car c'est probablement le secret. Une bonne photo a toujours de bonnes chances d'être publiée. Si, en plus, elle ne coûte rien, le tour est joué. Revers de la médaille, il est aujourd'hui difficile aux photographes de placer leurs photos tandis que les sites d'images libres de droits fleurissent sur le Net comme des champs de carottes, sans parler du droit à l'image qui complique considérablement le métier. Que nous soyons compositeurs de musique, plasticiens, cinéastes, graphistes, photographes, seule la qualité de notre travail peut faire la différence. Comme vous connaissez mon goût pour les changements d'angle, je souhaite vivement que des professionnels de l'optique et du déclencheur s'emparent de notre travail !
En attendant samedi et sa Nuit Blanche, Antoine Schmitt et moi-même fignolons Mir:ror, le futur objet de Violet, nouvel accessoire qui flattera le narcissisme de nos bestioles, tentées par l'indiscipline malgré l'organisation qui les régule...

lundi 29 septembre 2008

Design sonore pour Mir:ror et Dal:dal


Liés par le secret professionnel, ni Antoine Schmitt ni moi ne pouvions parler de notre travail pour Violet, à savoir les deux nouveaux objets qui font suite au lapin Nabaztag. À peine leur sortie prévue pour le 23 octobre prochain vient-elle d'être dévoilée lors de la conférence de Violet à l'IFA de Berlin et dans Le Monde 2 que l'annonce fleurit sur le Web... Comme d'habitude, Antoine crée le design comportemental et je suis en charge du design sonore tant de Mir:ror que de Dal:dal.
Encore aucune photo pour la lampe Dal:dal, "objet sphérique qui change de couleur et qui émet des sons", et pour laquelle j'ai conçu et enregistré une palette de carillons. Comme la boule de cristal sonne les heures, j'ai cherché à créer des timbres et des mélodies mnémotechniques pour éviter d'avoir à compter les coups dès lors que l'on aura pris l'habitude de les entendre. Les sons du boot et de la connexion sont joués par le synthétiseur midi interne tandis que l'horloge est diffusée en mp3.
Sonoriser le Mir:ror (photo) fut une autre paire de manches, car nous n'avions comme instrument qu'un petit buzzer ressemblant de prime abord au son des premières puces musicales et un langage de programmation relativement archaïque (en opposition au système de gestion très sophistiqué de Violet). Leur nouvelle invention ressemble à un petit miroir rond de sac à main qui se branche sur la prise USB de son ordinateur (Mac et PC) et qui reconnaît les objets qu'on lui présente. Lecteur de RFID (Radio Fréquence IDentification à la norme ISO 14443 comme les passes Navigo ou Velib'), Mir:ror lit les Ztamps (petits timbres carrés de 1 cm de côté) que l'on peut coller sur tout et n'importe quoi. Un peu comme un code-barres dont chaque exemplaire est unique, il permet d'envoyer une information sur Internet, grâce à une console d'administration sur le site de Violet, comme déjà le lapin, pour déclencher des actions diverses. Le nez de Nabaztag/tag, la v2 du petit mammifère en plastique, abritait déjà un lecteur RFID, offrant par exemple de lire automatiquement à haute-voix un livre aux enfants qui lui auraient frotté le museau avec ! On affectera donc à chaque Ztamp une action comme envoyer un mail, délivrer la météo, compter le nombre de cafés ingurgités, etc. dès lors que l'on aura collé un Ztamp sur ses clefs (par exemple un message pour annoncer à son conjoint que "je suis arrivé" ou que "je m'en vais du bureau"), sur son parapluie (le prends-je ou pas aujourd'hui ?), etc. Peu importe le lecteur, lapin ou miroir de qui que ce soit, le lapin destinataire reconnaît le message. C'est donc un complément astucieux des 200 000 Nabaztags déjà écoulés... Mir:ror sera vendu 45 euros dès le 23 octobre avec 2 Nanotazs (supports en forme de lapineau de dix couleurs différentes pour qu'on s'y retrouve) et 3 timbres RFID Ztamps (les étiquettes identificatrices aux couleurs et logos divers et variés). Les Ztamps supplémentaires seront commercialisés au prix de 19€ la douzaine et les nanolapins 9€ pièce.
Comme pour tous les autres objets de Violet, Antoine a conçu les chorégraphies de couleurs. Pour sonoriser le Boot et le Quit (brancher et quitter), le WakeUp et le GoToSleep (réveil et sommeil, lorsqu'on retourne Mir:ror), la détection et l'enlèvement des Ztamps (Mir:ror peut en reconnaître plusieurs à la fois), les messages d'erreur (pas de réseau, logiciel non installé, objet non enregistré, crash), nous avons dû faire preuve d'ingéniosité avec les mélodies que j'ai composées. Grâce au tableau trouvé sur mon précieux Leipp (Acoustique et Musique, ed. Masson), j'ai traduit les notes en fréquences, puis les durées en secondes, et en jouant sur la rapidité des fondus nous avons pu varier les timbres sonores artificiellement, sans abuser des glissés de note à note. De son côté, Antoine fabriquait des codes lumineux colorés pour rendre ces messages explicites.
Il faudra donc encore attendre trois semaines pour pouvoir jouer avec ces nouveaux gadgets qui trouveront leur utilité selon chaque utilisateur. Comme pour un projet artistique, le temps de développement industriel est long entre les premières ébauches et l'objet fini, d'autant que le système développé par Violet est particulièrement complexe pour gérer tous les flux qui vont transiter par la Toile. Comme l'écrivent Olivier Mével et Rafi Haladjian dans leur déclaration d'intention, Let all things be connected (Après un lapin, connectons tout ce qu'il est possible de connecter) et traversons le miroir !

P.S. : dans Le Journal du Dimanche d'hier, le commissaire-priseur Pierre Cornette de Saint-Cyr, président du Palais de Tokyo, suggère les douze artistes "à ne pas louper" lors de la Nuit Blanche de samedi prochain 4 octobre : "deux compositeurs qui convoquent des génies comme John Cage, monument de la composition, de l'art conceptuel..." Notre opéra Nabaz'mob, présenté à Bercy Village, fait partie des élus : "C'est une œuvre enveloppante tournée vers le futur, et toutes les possibilités qu'elle annonce me rendent optimiste." Quelle carotte ! Nos cent petites bestioles ne vont plus tenir en place...

vendredi 26 septembre 2008

L'information transpire dans les médias américains


Lorsque la presse est aux mains des marchands d'armes et des puissantes multinationales qui dirigent la planète, le rôle d'Internet, pour l'instant ouvert à tous, devient de plus en plus déterminant. Les pouvoirs n'auront alors de cesse de le museler, de le discréditer, comme si les informations véhiculées par les professionnels étaient plus fiables... On peut regarder le Journal Télévisé chaque soir à la messe du 20 heures sans qu'aucun fait ne soit expliqué, sans que les motivations des uns ou des autres soient analysées. On joue sur le sensationnel et l'émotion, sans jamais donner les clefs pour comprendre de quoi il retourne. La presse s'engouffre souvent à une vitesse déconcertante sans vérifier ses sources et l'on voudrait nous faire croire que tout ce qui passe sur Internet n'est que la somme d'élucubrations de conspirationnistes paranoïaques. Il y en a sûrement, les grands médias n'ont pas le monopole du mysticisme. Mais il abrite aussi des foyers de résistance.
Il en existe aussi sur quelques chaînes de télévision, et aux États-Unis, comme Keith Olbermann de la chaine MSNBC fustigeant la récuperation des images du 11 septembre par la machine électorale republicaine au profit de John McCain déposant la marque 911 (TM) ! Ce n'est pas la révolution, mais Olbermann a tout de même été "déplacé" illico par sa chaîne.

Les questions que l'on peut se poser sur le 11 septembre dérangent. Parmi elles, il y a probablement des faits qui pourraient s'expliquer si le gouvernement américain n'avait pas bâclé l'enquête. D'un côté, l'accumulation des interrogations est telle qu'il est impossible de penser que toutes les allégations sont le fruit de l'imagination d'un paquet de fadas paranos (les faits sont là, les questions sont légitimes, ceux qui les posent sont responsables et compétents, et aucune réponse n'est apportée par le pouvoir), d'un autre il faut croire en l'Amérique (on peut se demander qui sont les mystiques) et la seule parade qui tienne un peu debout est qu'il devrait y avoir des fuites s'il y avait complot parce que trop de monde serait impliqué. Ce n'est peut-être qu'une question de temps, parce que les Nord-Américains commencent à avoir des doutes sur ce qu'on leur a raconté. Le téléfilm Recount qui vient de recevoir un Emmy Award évoque la manipulation électorale qui a permis à George W. Bush d'être illégalement élu. Ou rappelez-vous ce que le 11 septembre a permis et les raisons invoquées pour aller envahir l'Afghanistan et l'Irak (où sont les armes de destruction massive ?). Je risque encore de ranimer le débat, mais la planète est à un tel tournant de son histoire que je ne voudrais pas nous entendre plus tard raconter que nous ne savions pas.


Dans un article du 22 septembre de l'Huffington Post, la journaliste Naomi Wolf dénonce le putsch de Karl Rove et Dick Cheney, et surtout le risque énorme de retrouver Sarah Palin à la tête de la Nation. Car John McCain n'est qu'un arbre qui cache la forêt. Atteint d'une forme de cancer de la peau, les médecins lui pronostiquent seulement deux à quatre ans de survie. Si Barak Obama perpétuera la politique américaine sans grand changement, Sarah Palin pourrait faire sombrer les États-Unis dans le fascisme, une société de la peur que les lois actuelles permettent. Déjà huit militants du RNCWC sont poursuivis pour conspiration et terrorisme après les événements qui ont entouré la Convention Républicaine à St Paul (nous en avions parlé ici il y a deux semaines) et risquent des années de prison alors que l'on sait par ailleurs que des agents provocateurs les ont infiltrés... Si vous lisez l'anglais, l'article est édifiant.

Wall Street s'effondre. Les USA vivent à crédit sur le reste du monde. Les immenses capitaux des pays arabes et de la Chine ne suffisent même plus à assurer leur économie. Mais personne ne veut donner le coup de grâce, parce que nous sommes tous mouillés dans le délire libéral mondialiste d'un capital arrivé au bout du rouleau. Notre économie est directement liée à la leur. Nous ne sommes que des satellites. En s'écroulant, les États-Unis entraîneront un chaos total dans le monde, et personne ne sait encore ce qui en sortira. Doit-on en avoir peur ? La misère généralisée, la famine seront-elles pires pour les 80% de la planète qui ne mange pas à sa faim ? Nous devrons changer nos petites habitudes. Quoi qu'il arrive, c'est devenu inévitable ! La peur est mauvaise conseillère. Bonne journée à toutes et à tous !

mercredi 24 septembre 2008

Si "Les bourreaux meurent aussi", "Verboten!" recadre la chute de l'Allemagne


À voir les jaquettes de ces DVD, il est prudent de s'y prendre à deux fois avant de tourner à l'angle d'une rue ! La vermine n'est jamais très loin. Les hors-champs sont dans le cadre, deux plans dans la même image, avec le son comme si on y était, perspective menaçante.
Carlotta édite le film de Fritz Lang en version intégrale tel qu'il fut présenté aux USA en avril 1943. La version française, tronquée de vingt minutes, est également présente sur le double dvd comprenant une introduction et une analyse passionnantes de Bernard Eisenschitz abordant la collaboration du metteur en scène avec le dramaturge Bertolt Brecht, co-auteur du scénario. Les bourreaux meurent aussi (Hangmen also die) raconte la résistance du peuple tchèque contre les Nazis avec l'assassinat du Bourreau Heydrich, la solidarité des uns et la lâcheté des autres. Les récits parallèles entretiennent un suspense palpitant tout en rappelant les qualités sémantiques de Lang et la distanciation malicieuse de Brecht. Notons que Hans Eisler composa la musique de cet excellent Fritz Lang, un avertissement contre l'organisation des forces du mal comme le réalisateur les multiplia tout au long de son œuvre.
En 1959, Samuel Fuller réalise un film sur la chute du 3ème Reich où il mêle images d'archives exceptionnelles (villes totalement détruites par les bombardements alliés, procès de Nuremberg...) à l'intrigue mettant en scène un soldat américain rencontrant une Allemande et brisant ainsi la loi anti-fraternisation du Plan Marshall.
Verboten!, signifiant "interdit" et bizarrement traduit en français par Ordres secrets aux espions nazis, insiste sur la différence entre Allemands et Nazis, une distinction rarement évoquée, mais que j'ai souvent entendue dans ma famille, que ce soit du côté maternel où mon grand-père, Roland Bloch, combattant des deux guerres, fait prisonnier et libéré, résistant devenu responsable du ravitaillement pour le Cantal, militait dans les années 50-60 au sein de la Protection Civile aux côtés de collègues allemands, ou du côté paternel malgré la déportation de mon autre grand-père, Gaston Birgé, à Auschwitz et les sévices endurés par mon père, dont le meilleur ami, fils d'un commissaire de police d'une ville de province allemande et militant anti-Nazi, périt hélas dans le torpillage de son sous-marin. Fuller insiste aussi sur la connaissance de l'existence des camps de concentration qu'il avait contribué à libérer lorsqu'il était soldat au sein de son régiment, le Big Red One. Mes parents, qui ne mélangeaient pas nationalités et choix politiques, me firent apprendre l'allemand en seconde langue, et, lorsque je souhaite faire la part des choses, me viennent souvent les mots de Manouchian dans sa dernière lettre à sa femme Mélinée, repris par Aragon dans son poème L'affiche rouge, mis en musique par Léo Ferré : " je meurs sans haine pour le peuple allemand ".


Depuis 35 ans j'ai gardé le souvenir indélébile de la première scène de Verboten! citée dans le Cinéastes de notre temps (réalisation d'André S. Labarthe non rééditée) consacré à Samuel Fuller. Son incroyable bande-son ponctue le premier mouvement de la Vème symphonie de Beethoven par le bruit des combats au milieu des ruines. Le rythme du montage et la chorégraphie s'appuient sur le thème universellement célèbre du compositeur allemand, paradoxalement utilisé par Radio Londres pour symboliser la victoire : ti-ti-ti-taaa = V en morse..._ Beethoven avait dédié sa 3ème (l'Héroïque) à Bonaparte pour se rétracter lorsque celui-ci s'autoproclama empereur : «N'est-il donc, lui aussi, rien de plus qu'un homme ordinaire ? Maintenant, il va, lui aussi, fouler aux pieds tous les droits de l'homme pour n'obéir qu'à ses ambitions. Il s'élèvera au-dessus de tous les autres et deviendra un tyran.» Bien que ce soit le seul film de Fuller que je n'avais jusqu'ici jamais vu en entier, dans mes conférences j'ai souvent pris en exemple la partition, qui passe sans transition de percussions contemporaines aux accords de Richard Wagner et au thème de Ludvig van, pour évoquer l'utilisation de la musique préexistante au cinéma et l'intégration des bruitages à la partition sonore. J'ai toujours été un grand fan de Fuller pour son style direct et entier, jouant des images pieuses et des tartes à la crème en les retournant comme des gants, manipulant les McGuffins hitchcockiens et les poncifs de manière outrancière pour révéler les intentions cachées de l'inconscient collectif.
Avec le triple Criterion présentant ses trois premiers films, I shot Jesse James, The Baron of Arizona et The Steel Helmet (J'ai vécu l'enfer de Corée), ce dvd édité par Warner enrichit la cinémathèque fullerienne déjà riche de Fixed Bayonets, Pick Up on South Street (Le port de la drogue), House of Bambooo, Run of the Arrow, Forty Guns, Merrill's Marauders, Shock Corridor, The Naked Kiss, The Big Red One (Au-delà de la gloire), etc. Je suis toujours à la recherche des éditions dvd de Park Row, The Crimson Kimono, Underworld U.S.A., Dead Pidgeon in Beethovenstrasse et de ses réalisations pour la télévision... Il existe aussi un film sur lui d'Adam Simon intitulé The Typewriter, the Riffle & the Movie Camera.
Quant à Lang, je suis à l'affût de son dernier film, Die tausend Augen des Doctor Mabuse (Le Diabolique docteur Mabuse), qui reprend une fois de plus le thème du complot mafieux et de la manipulation de masse de façon visionnaire.

samedi 13 septembre 2008

Envoyé spécial dans le meilleur des mondes


Jean Rochard, producteur des disques nato, partage sa vie entre Paris et St Paul dans le Minnesota. Il était sur place au moment de la Convention Républicaine qui s'est tenue dans sa ville où Sara tient le Black Dog Café, lieu de rencontres pour tous les habitants qui ne sont pas rentrés dans le rang. Des expositions comme celle du dessinateur Andy Singer, des concerts comme avec The Coup, le festival de "jazz" Minnesota-sur-Seine animent l'endroit. Leurs moyens n'égalent pas ceux de la partie adverse : 50 millions de dollars ont été dépensés pour mettre en place et sécuriser la venue de John Mc Cain à St Paul (sans compter 10 millions de dollars supplémentaires pour l’assurance couvrant les brutalités policières anticipées, 3 millions de dollars pour sécuriser l'Hotel Hyatt où le vice-président Dick Cheney aurait dû passer une nuit si l'ouragan Gustav ne s'était pas trouvé opportunément menaçant, etc.) !
Sur son blog (c'est ici qu'il faut cliquer cette fois), Jean relate par le menu la répression policière qui s'est exercée du 27 août au 4 septembre contre les supposés terroristes américains, anarchistes du RNC Welcoming Commitee ou nombreux adolescents dont c'était souvent la première manif...
Si la presse professionnelle faisait son travail, elle n'aurait pas besoin de dégoiser à tous bouts de champ sur les blogueurs d'Internet. On peut en effet s'interroger sur le black out autour de ces événements comme autour de tant d'autres. Le pouvoir n'aura donc de cesse de tenter de décrédibiliser le medium qui lui fait honte. Et lorsqu'on nous raconte que les informations sur le Net ne sont pas fiables, on peut se poser légitimement la question en ce qui concerne les médias officiels qui appartiennent presque tous aux marchands d'armes, Journal de 20 heures, quotidiens de plus en plus à la botte du gouvernement, etc. Les news ne relatent qu'anecdotiquement et superficiellement les faits, s'abstenant le plus souvent d'en expliquer les tenants et les aboutissants. Bonnes gens, dormez en paix, la presse veille, la police vous surveille, et moi je me réveille de temps en temps avec une sacrée gueule de bois idéologique...

N.B. : l'illustration d'Andy Singer montre les symboles des deux partis qui se confondent dans la super démocratie étatsunienne, l'âne démocrate et l'éléphant républicain.

jeudi 11 septembre 2008

Siné tout en doigté


Siné va trop loin, il ne respecte même plus les chats ! N'empêche que Siné Hebdo, "le journal mal élevé", est très agréable à lire, mise en pages aérée, grands dessins, chroniqueurs spirituels... Voilà qui fera de l'ombre à Charlie (pub dans Libé !) tant nombre de ses lecteurs ont décidé d'en suspendre la lecture après l'affaire Val (en plus c'est le même prix, 2 euros, même format, même sortie le mercredi) ! Je ne le lisais pas, pas plus que le Canard Enchaîné, mais je vais par contre acheter celui-ci pendant quelques semaines, histoire de voir et pour soutenir la rage qui anime ses acteurs.

lundi 8 septembre 2008

C'est arrivé demain


Sorti en 1944, le film de René Clair It Happened Tomorrow racontera l'histoire d'un journaliste qui entrera chaque soir en possession du journal du lendemain. L'anticipation le plongera dans une aventure étonnante, lorsqu'il apprendra les news 24 heures à l'avance jusqu'à l'annonce de sa propre mort... Passionné depuis toujours par l'idée d'anticiper les évènements, j'en donnerai le titre français à une rubrique du Journal des Allumés pour évoquer le futur au travers des arcanes de la technologie.
Avec Time Slip, la nouvelle œuvre qu'Antoine Schmitt aura mis en ligne, l'artiste retournera le procédé et nous projettera dans le passé. Il conjuguera simplement au futur, et paradoxalement en temps réel, les nouvelles de l'AFP ou d'autres agences de presse pour les faire défiler en journal mural (sur l'image j'aurai empilé des morceaux de phrases, mais il n'y aura évidemment qu'une seule ligne qui défilera). Lorsque nous ignorerons l'actualité, la découvrir au futur nous donnera le vertige, avec parfois comme Dick Powell dans le film de René Clair, l'envie d'intervenir sur les évènements pour empêcher la prophétie de se réaliser. Time Slip interrogera le mouvement des informations, le délai nécessaire à ce qu'elles nous parviennent, leur urgence, soulignant le pouvoir ou l'incapacité de chacun à enrayer le Cours du Temps (autre rubrique que j'initierai dans le Journal des Allumés !). Antoine souhaitera que l'œuvre soit projetée sur des supports habituellement "porteurs de vérité" (affichages publics) afin de déstabiliser le public et provoquer le doute sur ce qu'il absorbe quotidiennement sans broncher.
Imitant ses principes, je recopierai ses propres mots au futur : "Time Slip sera un travail plastique lié à un questionnement philosophique sur le destin, son écriture préalable ou son déterminisme causal, et au bout du compte un travail sur le libre arbitre dans un univers où le temps et sa causalité pourront vaciller. Il renverra le spectateur au contrôle de sa propre destinée. Ce sera aussi une réflexion sur la force motrice de l'imprédictibilité et du risque, de plus en plus centrale dans le monde contemporain. Il y aura quand même une porte de sortie pour le spectateur par la prise de conscience de la vanité intrinsèque de ce système qui fera semblant de savoir ce qui va se passer, mais qui en fait ne saura rien. Mais cette porte ne sera pas facile à trouver. Time Slip sera construit sur un programme spécifique qui puisera ses sources dans les agences de news officielles, en sélectionnera certaines et changera le temps de leur verbe du passé ou du présent au futur. Time Slip sera toujours à jour. Ce sera une œuvre générative programmée."
Tel le CD-Rom Machiavel que nous réaliserons ensemble en 1998, les œuvres d'Antoine que je préfèrerai seront les plus critiques du monde où nous vivrons et que nous façonnerons. Engager notre responsabilité dans le phénomène de manipulation que nous subirons sera un des enjeux les plus excitants pour les citoyens que nous serons, donnant à nos œuvres une raison d'être et de devenir, bien au delà des poses esthétiques qui pourront nous séduire.

P.S. : à l'instant où j'écrirai ce billet, Antoine aura terminé d'installer Façade Life sur le mur extérieur du Musée de Séoul où s'inaugurera la 5ième Biennale sous le thème "Turn and Widen", et quand vous me lirez il sera probablement déjà dans l'avion du retour. Il y a deux ans Nicolas et moi y présentions Somnambules. Voilà, à présent, le passé cohabite avec l'avenir. Il aura fallu quelques lignes qui défilent.

vendredi 5 septembre 2008

Kafka s'invite chez Free


Pour celles ou ceux qui l'ignorent encore, Franz a beaucoup d'humour. Tandis que je venais de répondre par courriel à ma fille enfin localisée sur une des centaines d'îles d'un gigantesque archipel ensoleillé, ma ligne Free a soudainement sauté, la FreeBox affichant sobrement son fatal chenillard. Ni une ni deux, après une heure d'une patience toute relative, je compose le numéro de la Hotline. Un "technicien" me donne celui d'un collègue "local" censé passer sur place dans les deux heures qui suivent. Je rêve. Évidemment. Ce serait trop beau : le nouveau numéro est saturé. En désespoir de cause, je tente le tchat de l'Assistance Free. Saturé également. J'envoie un mail à tous zazars. Ces manipulations sont accessibles grâce à la FreeBox de Françoise que je squatte sans scrupules. Travaillant tous les deux avec Internet, nous avons eu la prudence de doubler notre abonnement.
J'arrive enfin à joindre une conseillère qui me demande d'interchanger les deux machines pour identifier la panne, appareil ou réseau ? La manipulation semble indiquer que c'est la ligne qui hait défèque tueuse ! Chaque machine est associée à un numéro, donc irremplaçable, mais permettant tout de même de faire quelques tests. Je rappelle donc, puisque j'ai dû raccrocher pour tout débrancher et rebrancher. Réseau saturé, rappelez ultérieurement. Je réitère l'opération sauvetage et chaque fois l'automate me fait tout un laïus et me réclame de taper mes identifiants avant de m'envoyer paître. Est-il possible que l'opérateur souhaite me les faire apprendre par cœur ?
Eurêka ! Après plusieurs tentatives, j'ai en ligne une nouvelle conseillère qui me demande pour la troisième fois tout un paquet de renseignements que Free a déjà. C'est avec les 34 centimes par minute de la Hotline que Free se rattrape sur les abonnements bon marché. Cette saga m'amuserait moins si nous n'avions une seconde ligne qui fonctionne. Le rendez-vous est pris pour dans treize jours, ce qui diffère légèrement des deux heures précédemment annoncées. Je note que les salariées de l'entreprise sont solidaires de leur employeur qu'elles défendent contre mon persiflage longuement rôdé à ce genre de gymnastique.
Je ne résiste pas à rappeler que depuis plus de vingt ans où nous dépendons des ordinateurs et des satellites qui les entourent leur fiabilité est un élément toujours aussi peu domestiqué. Les constructeurs de matériel, les éditeurs de logiciels, les fournisseurs d'accès n'ont aucune morale, puisqu'ils commercialisent des marchandises et des services qui ne sont que rarement, ou éphémèrement, au point. Les consommateurs leur avancent systématiquement les frais de finition, mais comme le décalage se poursuit et que le résultat est aussi fragile, l'arnaque est patente, assumée et acceptée. Imaginez que les constructeurs automobiles ou les laboratoires pharmaceutiques fassent de même (argh, mes exemples sont très mauvais, me voilà obligé d'aborder prochainement le sujet) ! En définitive, ce n'est pas si grave, puisqu'ici il n'y a pas mort d'homme et que la connexion est revenue en fin de journée... La menace d'en parler ici y est peut-être pour quelque chose. Le coup du journaliste marche une fois sur deux ! Le soir, j'ai tenté d'annuler le rendez-vous, mais après dix minutes d'attente, le sempiternel message de saturation de la Hotline m'a raccroché au nez. Demain je réessaierai et cela me coûtera encore 0,34 € la minute...

jeudi 4 septembre 2008

Vis à Vis : Idir et Johnny Clegg a capella


Tout avait commencé par une étude de faisabilité. En 1993, Jean-Pierre Mabille me demande d'imaginer deux artistes qui se parleraient chacun aux deux bouts de la planète et qui communiqueraient par satellite en vidéo compressée pendant trois jours. C'est le protocole initié par les auteurs de la série Vis à Vis, Patrice Barrat et Kim Spencer. Se "rencontreront" ainsi un Israélien et un Palestinien, une adolescente des villes et une des champs, un syndicaliste allemand et un français, etc. Après remise de mes conclusions, Jean-Pierre me propose de réaliser l'émission alors que je n'ai plus filmé depuis vingt ans !
Je cherche deux musiciens qui me branchent et soient d'accord pour se prêter au jeu. J'approche du but lorsque Robert Charlebois me parle d'un guitariste qui joue sur son premier disque, un certain Frank Zappa. Je suis aux anges. Nous sommes début 1993, le compositeur mourra quelques mois plus tard ; France 3 refuse car ses responsables ne trouvent pas Zappa assez "commercial". No commercial potential ! Je suis catastrophé. Un ami producteur, ancien violoniste du Drame, Bruno Barré, me suggère le Kabyle Idir, un des initiateurs de la world music, auteur du tube Avava Inouva. Pour lui répondre, nous réussissons à convaincre le Zoulou blanc Johnny Clegg qui vit à Johannesburg, auteur d'un autre tube, Asimbonanga. Je trouve intéressant de faire se confronter deux artistes qui ont choisi la musique comme mode de résistance au pouvoir dominant, et ce aux deux extrémités opposées de l'Afrique.
Idir ne pouvant se rendre en Algérie sans risquer sa vie, j'irai tourner sans lui en Kabylie les petits sujets qu'il compte montrer au Sud-Africain (son village, le forgeron, le printemps berbère de 1980, sa mère à Alger...). Nous réussissons à passer au travers des tracasseries, barrages, interrogatoires, confiscation du matériel, etc., et je rentre à Paris monter les petits sujets avec Corinne Godeau avant de partir à Joburg filmer ceux de Clegg (le township d'Alexandra, son copain Dudu assassiné, la manifestation en hommage à Chris Hani, un dimanche à la maison...). Devant les manifestations racistes (Mandela n'est pas encore au pouvoir), je pète les plombs le premier jour lorsque mon assistant noir se fait ceinturer en franchissant la porte à tourniquet d'un grand hôtel. Plus tard, je saute en l'air lorsque je vois le revolver dans la ceinture du monteur blanc avec qui je continue la préparation, il m'explique qu'il ne s'en sépare jamais, dort avec sous l'oreiller et qu'il n'a jamais vu d'enfant noir jusque l'âge de vingt ans ! C'était cela l'apartheid. Pendant le tournage, le dirigeant de l'ANC Chris Hani sera assassiné.
J'ai beaucoup de mal à équilibrer les personnalités des deux artistes. Idir semble mépriser Clegg qui a l'air de planer complètement. Le premier était ingénieur agronome, le second est un universitaire qui parle et compose en zoulou. Au montage, je fais tout ce que je peux pour rendre son côté sympathique à Idir et son esprit à Clegg. Je pense que le Kabyle ne croit pas totalement à la sincérité du Zoulou blanc qui a été adopté par deux familles. Au moment où nous filmons, ses deux familles d'adoption sont opposées dans la guerre des taxis et les morts se comptent par dizaines. Johnny ne sait plus où il se trouve, si ce n'est dans cette colonie juive anglaise régie par des femmes qui l'ont fait se diriger vers la masculinité noire des guerriers zoulous. Le film tourne progressivement en un échange psychanalytique où les mères des deux musiciens occupent toute la place ! La dernière séquence montre Clegg danser zoulou en hommage à la maman d'Idir dans son salon de Johannesburg devant son poste de télé où le Kabyle, dans son pavillon du Val d'Oise, joue en hommage à la celle du Sud-Africain.
Avec la monteuse, nous réussissons à imposer le dépassement au delà du formatage de 52 minutes, les sous-titres plutôt que le voice over et quelques fantaisies que le sujet et notre regard exigent. Nous fignolons, calant nous-mêmes les sous-titres qui font partie intégrante de la réalisation. Sous-titres français pour Clegg dans la version française, anglais pour Idir dans la version internationale. Quelques mois après, lors de son passage à l'Olympia, Idir aura la gentillesse de me confier que le film relança sa carrière... J'aurais au moins été utile à quelque chose !
Après le succès de Idir et Johnny Clegg a capella, Jean-Pierre Mabille qui travaillait toujours à Point du Jour me demande de partir à Sarajavo pendant le siège. Après les tensions algériennes (je suis un des derniers à pouvoir y tourner à cette époque) et sud-africaines (il y avait déjà des snipers dans les townships), c'est la cerise sur le gâteau pour terminer 1993. Mais ça, c'est une autre histoire.

samedi 30 août 2008

Le design sonore au service du public


Le journal Libération consacrait hier une page au design sonore dans les magasins de vêtements, comment les agences spécialisées choisissent les musiques "de fond" et leur volume sonore en fonction de l'âge du public et des horaires. À faire soi-même quelques achats vestimentaires, on notera le peu d'imagination des enseignes et des illustrateurs sonores qu'ils embauchent. Tout est dans la mode évidemment. On flatte les prétendus goûts du public comme on formate les programmes télé. Seules les boutiques élégantes se fendent de quelques excentricités, bon chic bon genre, quoi de plus naturel ? Bruits de saison, ambiances météorologiques, délicatesse des choix. Le "morceau choisi" met ici en valeur la qualité du chaland.
Je suis sidéré par l'agression sonore que représente la bande-son imposée dans les lieux publics. Un salon de thé nipponisant de la Porte d'Auteuil diffusait de la techno, on n'arrivait à peine à se parler. Les musiciens fuient généralement les restaurants où l'on passe de la musique. À la maison, je coupe systématiquement l'ampli lorsque nous passons à table. Dans les magasins de vêtements, le soi-disant "design sonore" est censé couvrir le bruit des ventilateurs et de la foule. Est-ce au prix de cette diarrhée bruyante qui colle la migraine aux plus aguerris ? L'analgésie requise produit des effets secondaires contradictoires. Mes oreilles me voilent les yeux, je fais demi-tour, ma main n'ira pas jusqu'à mon porte-feuilles. J'en perdrais le goût et l'odorat. Ce n'est pas le choix qui est encouragé, mais l'hypnose abrutissante qui vous fait passer dans le rouge de votre compte en banque en achetant n'importe quoi...
Pourtant, j'imagine tout ce qui pourrait être inventé pour rendre ces endroits plus agréables, que l'on ait réellement envie d'y passer du temps, d'y revenir même lorsque l'on aura grandi, sans se soucier des ciblages générationnels, des diktats de la mode dont la principale caractéristique est justement de passer aussi vite qu'elle est apparue. Le designer sonore pourra ainsi composer la bande-son en fonction de la marchandise, de l'image de la marque, du désir perdu, de la libido retrouvée, du rêve à fomenter, créant le mix à partir de tous les sons existants, gestes des acheteurs, impératifs locaux et matériels, apports étrangers, surprises délicates, ménageant la fatigue des vendeurs, aiguisant le goût des consommateurs, réintégrant le commerce dans l'univers urbain de manière intelligente et sensible.
On élargira ces propositions à l'espace public qui mérite encore plus qu'ailleurs que l'on s'y attelle pour que nos vies citadines retrouvent les sensations oubliées et découvrent des saveurs inédites. On peut éviter les images vulgaires des écrans en tournant le tête, mais pas la pollution sonore. Pour citer un exemple positif, j'ai jubilé en entendant l'annonce des stations dans le tramway de Strasbourg, réalisé par Rodolphe Burger, chacune étant exprimée par une voix différente avec son accent local. Si tout est organisé pour nous empêcher de réfléchir et acheter n'importe quoi, je crains de ne pas avoir gain de cause. Les consommateurs non plus ! Je déteste les magasins où l'on me force la main. Pourtant, le champ d'intervention est vaste, des boutiques aux parkings sous-terrains, des bistros aux jardins publics, tout reste à faire, et pas seulement pour vendre plus ou acheter mieux...

vendredi 29 août 2008

Remember My Forgotten Man

De 1975 à 1979, je collaborai presque quotidiennement avec Jean-André Fieschi qui avait été responsable de l'analyse de films pendant mes trois ans d'études à l'Idhec (l'Institut des Hautes Études Cinématographiques devenu depuis la Femis). Je devins son assistant, en particulier pour Les Nouveaux Mystères de New York dont je tournai d'ailleurs quelques scènes et participai au montage avec Brigitte Dornès. Le film, magnifique, entièrement réalisé à la paluche, est réputé comme perdu, effacé par le temps.
La paluche était une caméra construite par Aäton, préfigurant les petites caméras que l'on tient aujourd'hui au bout des doigts, mais à l'époque des débuts de la vidéo portable, c'était révolutionnaire. Je me souviens que Jean-André était obligé de mettre le lourd magnétoscope (en quart de pouce) dans un sac à dos pour pouvoir tourner dans la rue. Cette caméra-stylo ressemblant à un gros microphone était l'instrument dont il avait rêvé, il l'avait payé à Jean-Pierre Beauviala en jetant un sac de pièces d'or sur son bureau de Grenoble.
Jean-André adorait les coups de théâtre. Cela lui portait parfois préjudice comme le jour où sa compagne d'alors, la philosophe et écrivaine C. le fit interner abusivement pour l'avoir menacée avec un coupe-papier sorti de son fourreau, comme dans un film de Feuillade. Arrivé au moment où deux malabars en blouses blanches venaient le chercher, je passai la nuit à ameuter ses amis pour le sortir de là, mais JAF s'en tira très bien tout seul. Quelques années plus tard, il me raconta l'épisode de la dague dont je n'avais pas été témoin, ajoutant que "c'était la preuve qu'elle n'aimait pas l'opéra". Ce n'était pas toujours facile de vivre avec lui, mais j'étais le protégé de la famille et partageais leur vie pendant quatre ans de bonheur où mon "maître" m'apprit le cinéma (suite de mes études), la littérature (je commençai à lire), la musique (me faisant connaître les musiques classique et contemporaine, l'opéra, le jazz et le free, etc.) et surtout la méthode qui me permettrait d'avancer seul dans la vie et dans mes métiers. De C., j'appris ce qu'était la psychanalyse. Grâce à eux, je rencontrai un nombre impressionnant de sommités et de célébrités, bien que je manquai chaque fois Lacan, un regret. À leur séparation, C. coupa tous les ponts, m'accusant d'avoir fourni à son compagnon les champignons hallucinogènes qui brisèrent leur couple. Comme s'ils avaient besoin de cela ! JAF était un forcené, capable d'abattre un travail phénoménal en une seule nuit comme de rester muet pendant des jours.