Jean-Jacques Birgé

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mercredi 12 septembre 2018

Alphonse Mucha au Musée du Luxembourg


Je découvris Alfons Mucha à Maule en 1975 chez l'écrivain Claude Ollier qui possédait un extraordinaire ouvrage à la gloire des biscuits LU. L'artiste tchèque avait dessiné des boîtes en métal pour Lefèvre-Utile qui me faisaient rêver autant que les gâteaux qu'ils avaient contenus, flattant naturellement ma gourmandise pâtissière et mes goûts tarabiscotés pour tout ce que j'assimilais au baroque.


Le Musée du Luxembourg expose le représentant le plus célèbre de l'Art Nouveau. Né en 1860 en Moravie, l'illustrateur s'installe à Paris en 1887, fait plusieurs voyages aux États-Unis avant de retourner à Prague où il meurt en 1939 après avoir été arrêté et interrogé par la Gestapo pour son nationalisme affirmé et sa participation active à la franc-maçonnerie. Les cimaises peintes au couleurs de ses œuvres (bleu clair ou sombre, mauve et violet, gris et rouge foncés...) font ressortir ses affiches, lithographies, pastels, aquarelles, toiles, etc. L'élégante scénographie de l'Atelier Maciej Fiszer nous plonge ainsi dans une époque marquée par les écrits de Zweig, Musil, Kafka ou Schnitzler, mon préféré avec le documentariste Sigmund Freud, qui me sont aussi précieux que Mahler, l'École de Vienne ou Leoš Janáček.
À la sortie, je traverse la librairie qui déborde de produits dérivés, à nous faire croire qu'il s'agit du bouquet final, et en repars avec un triple CD de Nathalie Joly interprétant les chansons de la mordante et caustique Yvette Guilbert, pionnière absolue du parlé chanté, ancêtre du sprechgesang et du slam ! Elle incarne la version française de cette époque où Paris acquérait sa légende, ville lumière et refuge des artistes, des exilés et des amoureux. Les temps ont bien changé sous les coups de butoir de la réaction qui a oublié que c'était justement son aspect cosmopolite qui avait accordé à notre capitale (avec un e final, que l'on ne se méprenne pas !) son aura magique.


Comme dans presque toutes les expositions, les salles tentent de suivre la chronologie (Un bohémien à Paris, Le cosmopolite, Un inventeur d'images populaires), puis abordent les intentions de l'artiste (Le mystique où se devinent quelques ectoplasmes, Le patriote avec L'épopée slave projetée sur écran panoramique, Artiste et philosophe teinté d'humanisme pacifiste). Pourtant, en admirant son travail pour le papier à cigarettes Job, les fleurs de pavot de ses éventails et les volutes psychédéliques de son art nouveau qui ont tant influencé les graphistes pop des années 1960, je me suis demandé si Alfons Mucha n'avait pas tâté des substances qui font voyager loin !


De même, ses vitraux m'ont rappelé à quel point Alfons Mucha avait marqué les dessinateurs de bande dessinée comme Philippe Druillet ou Moebius. Si son "art nouveau" marqua le début du XXe siècle il servit également d'inspiration à un renouveau de l'art appliqué chez les graphistes "rococo" de la seconde moitié de ce même siècle.



Alphonse Mucha, exposition au Musée du Luxembourg, 19 rue de Vaugirard à Paris, jusqu'au 27 janvier 2019

mardi 8 novembre 2016

Retour de Rome


Pourquoi cette rue me rappelle-t-elle Bucarest tandis que Françoise pense à Prague ? Les capitales abattent leurs cartes. Je me suis si longtemps entraîné devant la glace à faire de faux-mélanges que je n'aimais plus jouer à force de tricher. J'avais quinze ou seize ans lorsque j'ai arrêté les tours de magie proprement dits pour ne plus jouer que de la musique, éventail d'illusions tellement plus riches et inventives. Les cloches auraient pu m'inspirer, mais de Rome je n'ai enregistré aucune ambiance. Comme les magasins qui vendent presque tous la même chose sur la planète, le son des villes se banalise.


Au fur et à mesure du voyage à Rome nous nous éloignons du centre. Nous avons traversé plusieurs fois le Tibre via Trastervere. Les rues sont plus calmes, sans presque aucun touriste. Je me souviens de l'école populaire de musique où Giovanna Marini enseignait dans le quartier du Testaccio et des histoires que Jean-André me racontait de Pasolini et Ninetto...


Comme il pleut nous nous réfugions dans les catacombes de Domitilla. J'espérais un peu pouvoir marcher le long des 17 kilomètres de galeries, mais nous n'arpentons qu'un tout petit segment de ces longs couloirs étroits où étaient enterrés les morts sur cinq niveaux. Nous n'avons hélas rien vu de ce que montre Wikipédia. Cela sent un peu l'arnaque. On les avait presque toutes évitées jusqu'ici ! En rentrant en bus, nous avons un aperçu de Rome by night... Mais comme, dans toutes les villes du monde, nous aurons accumulé des kilomètres de marche à pied... C'est agréable de s'envoler !

vendredi 20 juin 2014

Cutter's Way d'Ivan Passer au cinéma


En 1981 Ivan Passer, réalisateur de la nouvelle vague tchèque immigré aux USA, réalisait son meilleur film, Cutter's Way (La blessure), thriller psychologique montrant les séquelles de la guerre du Vietnam sur trois marginaux dans une côte ouest loin de son image idyllique. Comme Miloš Forman dont il avait été plusieurs fois le scénariste à Prague il filme son nouveau pays d'adoption avec le regard critique des immigrés capables d'identifier ce qui cloche dans les détails de la vie quotidienne, symptômes d'une société en déliquescence.
La violence engendre la violence, on le savait. Ivan Passer insiste sur la paranoïa qui en découle, exutoire de ce que les victimes ont subi. Cette brutalité semblant faire fi des leçons de l'Histoire touche parfois des pays entiers. Ici Alex Cutter (John Heard), qui a perdu un œil, un bras et une jambe au Vietnam, ne se dépare pas d'une rage qui le pousse à se soûler au moindre désœuvrement et lui fait pousser des ailes démentes dans l'adversité. Je ne me souviens de pareille gambade que dans Mauvais sang de Carax lorsque Denis Lavant cabriole devant les palissades. Richard Bone interprété par Jeff Bridges, tout juste sorti des Portes du Paradis de Cimino, se dissout dans les conquêtes féminines, incapable de s'attacher à qui que ce soit, si ce n'est à son camarade qu'il tente en vain de protéger contre lui-même. Mo jouée par Lisa Eichhorn scelle leur virile amitié dans une triangulaire ambiguë où le renoncement tient lieu de verdict aux illusions perdues. Un subtil érotisme suinte des regards échangés et des sous-entendus, mais la fatalité semble plus forte que leurs désirs.


Ivan Passer montre Santa Barbara sous un angle inédit où l'opulence n'est qu'un vague décor derrière un rideau de fumée. Si l'enquête policière n'est qu'un prétexte à révéler la noirceur des âmes torturées, la modernité du scénario et le jeu des acteurs en font l'un des plus beaux thrillers californiens, chef d'œuvre méconnu de son auteur que Carlotta ressort au cinéma le 25 juin dans une version restaurée. Notons enfin la musique de Jack Nitzsche dont le glassharmonica et la cythare font flotter l'action dans une sorte de no man's land où aucun personnage n'est à sa place.

jeudi 13 mars 2014

Sur le front des séries TV


La série télévisée n'est devenue rien d'autre qu'un très long métrage, la mini-série se cantonnant à des durées un peu moins pharaoniques, découpé en épisodes comme il était coutume de publier les romans dans la presse du XIXème siècle et du début du XXème. Encore aujourd'hui rares sont les lecteurs à s'avaler un bouquin d'une traite ! Le découpage en chapitres structure la lecture comme les épisodes télévisés, qu'on les découvre un par un au gré de leur diffusion ou plusieurs coup sur coup si, impatient, l'on préfère concentrer son plaisir.
En attendant l'ultime saison de Mad Men qui débutera le 13 avril aux USA, la série dont on parle le plus actuellement est sans nul doute True Detective, produite par HBO et diffusée en France sur OCS City. Enquête policière torturée et poisseuse dans de magnifiques paysages de Louisiane dévastée par l’ouragan Katrina, la première saison met en scène deux flics, écœurés par la bêtise de leur administration face au meurtre d'une jeune femme qui semble avoir été victime d'un culte satanique. L'action se situe en 1995 et 2012, tissant une trame complexe entre les deux époques, avec les deux protagonistes transformés par les coups durs de la vie. L'interprétation ténébreuse de Matthew McConaughey (héros du très beau film Dallas Buyers Club) est exceptionnelle et Woody Harrelson joue merveilleusement le faire-valoir buté. Si Nic Pizzolatto est en train d'écrire la prochaine saison, le casting sera chaque fois différent, et Cary Joji Fukunaga (Sin Nombre) n'en sera pas le seul réalisateur contrairement à la première constituée de huit épisodes.


La lenteur exigée par le naturalisme glauque du sud des États-Unis ne sied pas à tous les sujets. Agnieszka Holland (auteure d'une douzaine de longs métrages), qui avait réalisé plusieurs épisodes de The Wire, Treme et The Killing, se perd dans des détails domestiques peu signifiants lors de son évocation de la mort de l'étudiant tchèque Jan Palach qui s'était immolé par le feu en 1969 pour protester contre la présence des troupes soviétiques après le Printemps de Prague. Le réalisme devient alors un piège, diluant l'action et l'analyse dans un pathos qui fait probablement vibrer le peuple tchèque, mais nous endort au long des trois fois 80 minutes de Sacrifice, mini-série éditée en DVD par les Éditions Montparnasse. L'intrigue aurait pu ouvrir sur d'autres perspectives, fouiller plus sérieusement les motivations politiques des uns et des autres, car on ne peut pas appliquer les mêmes recettes à un polar, une enquête sociale ou un évènement historique (surtout lorsqu'on connaît l'Histoire).


La série britannique Hit and Miss créée par Paul Abbott met en scène une tueuse à gages transgenre interprétée par Chloë Sevigny devant jouer les mères de famille adoptive contre son gré. La fille en a, comme on dit vulgairement, rebelle provocant(e) à la double vie. Comme dans les deux autres séries citées plus haut, les paysages sont travaillés et la réalisation extrêmement soignée. Pourtant il n'y aura pas de suite. La loi de l'audimat est cruelle. Chaque série se doit de distiller une ambiance originale, sortir du cadre claustrophobique qu'imposait le petit écran (la taille des écrans plats et des vidéoprojections a changé la donne), et les meilleures n'ont rien à envier au cinéma hollywoodien. Quelques unes arrivent à imposer un style explosant le genre, mais rares sont les producteurs assez ambitieux pour marcher sur les pas du déjanté Twin Peaks. Pas de dynamitage des conventions cinématographiques traditionnelles, même chez Jane Campion, Todd Haynes, James Cameron, Alan Ball lorsqu'ils tournent Top of The Lake, Mildred Pierce, Dark Angel ou Six Feet Under... Au vu de la qualité des scénarios, de la réalisation, de l'interprétation, et des budgets qui leur sont alloués, on peut imaginer que certains cinéastes indépendants finiront par s'emparer du médium et inventer quelque chose qui n'a jamais existé, que ce soit dans l'économie de moyens ou dans une excellence qui gagnerait tous les ingrédients du film. À ce propos le travail de la bande-son reste entièrement à réfléchir, car même les meilleures séries sont aussi embourbées que les films dans une illustration musicale illustrative des plus conventionnelles, banalisant leurs efforts à se distinguer.

lundi 1 août 2011

Pyrénées (semaine 1)


Nous avons perdu l'habitude des jours de la semaine, mais chacun est marqué par un évènement déterminant. Le premier, nous évitons les bouchons sauf à la sortie de Paris ; l'autoroute qui descend vers Limoges est suffisamment agréable pour que nous ne sentions pas les heures qui défilent ; à la sortie de Toulouse une automobile en flammes nous oblige à quelques détours pour rejoindre Luchon ; l'arrivée à l'ancienne grange est épique, sous une pluie intense et un brouillard à couper au couteau je glisse sur une bouse de vache et fais un vol plané dans l'herbe trempée. Nous sommes encerclés par trois cent cinquante bovins dont une centaine de veaux et sept taureaux très impressionnants que l'on dirait préhistoriques.


Nous entamons nos vacances avec Anny, Adriana et la petite Alicia qui s'en vont le lendemain tandis que débarquent Marie-Laure et Sun Sun, accueillis par une météo à peine plus clémente. Le matin suivant, j'attrape un coup de soleil sur la nuque comme nous grimpons dans la montagne. Une dizaine de vautours tournent au-dessus de nos têtes, Françoise cueille quelques fleurs pour poser un bouquet devant la cheminée autour de laquelle nous nous réchauffons quand vient le soir.
Le samedi se rappelle à notre bon souvenir si nous ne voulons pas rater le marché. Comme le prochain est le mercredi nous faisons des provisions pour ne pas avoir besoin de redescendre dans la vallée. Dans les allées d'Étigny je trouve un hotspot pour récupérer mes mails en me tenant sur un pied tel un échassier des temps modernes, un peu ridicule. Nous garons les voitures au bout du chemin et Françoise fait la navette avec la Lada pour ne pas esquinter le bas de caisse.


Le quatrième jour est celui du déjeuner annuel de l'association des résidents de Lespone. C'est l'occasion de rencontrer nos voisins et de confronter des vécus on ne peut plus différents. Nous sommes vingt cinq à dévorer pâté, côtelettes, patates, bien arrosés, en particulier par un vieil Armagnac à qui nous jetons un sort.
La température oscille sans arrêt entre 8° et 25°. Un jour sur deux est ensoleillé tandis que l'autre ne nous permet même pas de voir à dix mètres. Comme en Bretagne devant l'océan le panorama change toutes les cinq minutes. Il suffit d'un petit coup de vent, d'un courant ascendant pour que les nuages changent de formes, disparaissent ou recouvrent le paysage d'un coton épais transformant la pente en île inaccessible.
Le matin du cinquième jour, Nicolas appelle pour prévenir que la nouvelle chaudière est en rade et qu'une forte odeur de fioul envahit l'escalier. Malgré les difficultés acrobatiques pour obtenir du réseau j'arrive à joindre le chauffagiste qui n'est pas encore parti en vacances. Je me détends en tapant ces lignes avec la musique du long métrage que nous avons enregistrée avec Vincent et Antonin et que je découvre finalement quinze jours plus tard comme si elle avait été composée par quelqu'un d'autre. J'en choisirai quelques prises à la rentrée pour mettre en ligne un nouvel album virtuel sur le site drame.org, mais le temps est à la rêverie et à la lecture. Je suis plongé dans le dernier roman d'Umberto Eco qui pour l'instant ressemble plutôt à un ouvrage encyclopédique où apprendre mille et un faits historiques...


Le lendemain, l'énigme du Cimetière de Prague commence à prendre corps. Le thermomètre descend à 4°C pendant la nuit. Nous assassinons des centaines de mouches venues avec les vaches, à coups de journaux lorsque les rouleaux de glu sont saturés. Je deviens copain avec les deux juments en liberté dans le pré. Alain nous explique que le Conseil Général rembourse les 400 euros de l'antenne Internet si nous nous abonnons. Cela nous permettrait aussi d'avoir un téléphone qui fonctionne plutôt que le système hertzien dont les parasites couvrent les conversations.
Le septième jour, la brume rétrécit l'espace à une bulle aveuglante qui flotte au-dessus de la vallée. Les cloches à vache s'arrêtent de tinter. On entend le silence.

jeudi 9 juin 2011

Plastique ludique


À la bissectrice de notre récent voyage à Prague et de l'époustouflante installation d'Anish Kapoor au Grand Palais, l'exposition Plastique Ludique à la Galerie des Jouets du musée des Arts décoratifs à Paris présente les créations de la designer de jouets tchèque Libuše Niklová. Ce n'est pas parce que la plupart de ses jouets sont gonflables qu'ils vous couperont le souffle, mais leur fantaisie poétique laisse rêveur. On aimerait ne pas savoir nager pour emprunter la bouée papillon, on voudrait avoir le droit de prendre son bain avec son Nautilus, on adorerait pouvoir assembler son bestiaire en kit pour réaliser soi-même des bestioles couinantes au corps d'accordéon (en accords d'éon ?). Je compte bien retourner acheter un buffle rouge, un éléphant bleu ou une girafe gonflables, réédités par la firme Fatra (25 euros, exclusivement à la boutique du musée) !


Gaspar s'est prêté au jeu comme le fils de l'artiste, Petr Nikl, homme de théâtre et illustrateur, s'amusant avec les jouets sonores de sa mère qui l'ont inspiré. Un troupeau de buffles s'est échappé des vitrines. Les enfants les chevauchent dans un joyeux tintamarre, désacralisation de l'espace muséographique dont est coutumière la conservatrice Dorothée Charles qui a, cette fois, travaillé avec Tereza Bruthansová, commissaire de l'exposition qui se tiendra jusqu'au 6 novembre. Il y a deux ans, nos propres lapins avaient passé cinq mois dans cette aile du Louvre ! On reste entre bêtes... Cela me rappelle chaque fois l'anecdote rapportée par Jean Cocteau de la création de Parade avec la musique d'Erik Satie ; devant lui une dame s'esclaffa "si j'avais su que c'était si bête j'aurais amené les enfants". Alors, n'hésitez pas, allez-y avec eux, et si vous n'en n'avez pas prenez-vous par la main : la Galerie des Jouets du Musée des Arts Décoratifs produit une fois de plus un temps suspendu, qui renvoie, dans le meilleur des cas, à l'essence-même (et je ne dis pas cela parce que l'on peut voir en contrebas dix-sept sublimes automobiles de collection des années 30 à nos jours) de ce qui nous permet d'avancer, l'art de s'envoler dans l'imaginaire, de transposer le réel dans un monde magique, celui où personne ne nous dit que c'est impossible, parce que les rêves sont la seule vérité dont nous ne devrions jamais douter.

samedi 21 mai 2011

Anti-communisme, Art nouveau et Arpentage


En fait de Musée du communisme, c'est plutôt celui de l'anti-communisme, les cartes-postales vendues à l'entrée pouvant même prétendre à l'adjectif "primaire" pour leur humour cynique style "Pas besoin de détergent à Prague puisque nous avons le lavage de cerveau !". Je prends quelques clichés de la salle d'interrogatoire et nous suivons la chronologie de 1945 à l'abstraction de ces dernières années en passant par le Printemps de Prague en 1968 réprimé par les chars russes, la Charte 77 initiée, entre autres, par Vaclav Havel et la Révolution de velours qu'il baptisa ainsi en hommage au Velvet Underground en 1989. Les films projetés sont particulièrement émouvants comme ceux du Musée Mucha où l'on voit Paris, New York et Prague au début du siècle en regard des affiches Art Nouveau.


À Prague les distances sont toujours beaucoup plus courtes que nous l'imaginions. Nous n'emprunterons pas une seule fois le tramway, mais nous aurons marché, marché, marché, en long, en large et en travers. Cela tombe bien avec l'orage qui se profile et les hallebardes qui s'en suivront. C'est aussi le meilleur moyen pour apprécier les édifices d'époques si différentes, mais qui s'intègrent tous au plan d'urbanisme. Il semble, par exemple, que les couleurs pastels vert pistache, jaune pâle ou gris bleu obéissent à un nuancier assez strict. On reconnaît souvent les touristes à leur nez en l'air.


Comme en France tout le monde traverse n'importe comment. L'indiscipline serait-elle un signe de création protéiforme ? Entendre le mouvement brownien qui s'insinue dans tous les arts sans qu'aucune école n'écrase la diversité. Malgré sa situation géographique la capitale de la République Tchèque possède le charme des pays du sud, elle respire la culture par tous les pores de son bitume, ou plutôt de ses pavés, pavés que Françoise admire à chaque pas. J'ai failli en glisser quelques uns dans sa valise, mais au delà de vingt-trois kilos cela peut coûter cher !
L'orage est passé aussi vite qu'il avait foncé sur nous, lavant le ciel des quelques nuages qui faisaient ressembler le paysage à un Chirico. Nous avons rouvert les yeux sur un à-plat bleu, climat idéal pour terminer notre escapade...

vendredi 20 mai 2011

Au vert de Malá Strana


Pensée émue pour les camarades avec qui j'ai l'habitude de partir en tournée, grands amateurs de bière. Inventeurs de la blonde au XIXe siècle (Pilsner Urquell ?), les Tchèques en sont les plus gros consommateurs au monde, loin devant les Irlandais. Comme en Belgique et en Allemagne, elle est délicieuse, rafraîchissante, mais il me faudrait rester un an avant d'en avoir goûté toutes les variétés, car après un ou deux verres je sens la rue vaciller. La femme au bock, qui me rappelle Kienholz, est perchée sur le toit d'un immeuble, à côté d'une cousine qui porte une planche de surf sous le bras et d'une troisième allongée près d'un fusil. Toute la ville est érigée de sculptures en bronze, souvent contemporaines, plutôt figuratives, décalées comme celles de David Černý ou dramatiques comme celles d'Olbram Zoubek pour le Mémorial aux victimes du communisme en bas de la colline de Petřín que nous longeons avant d'y grimper par le funiculaire.


Toutes les villes se ressemblent plus ou moins depuis les hauteurs. Le fleuve qui les coupe en deux est enjambé de ponts. Quelle que soit leur couleur les toits unifient le paysage et la quantité de verdure marque la qualité de l'air. Prague est bien lotie. L'ascension de sa Tour de Petřín, un modèle réduit de notre tour Eiffel de 1891, nous dissuade de visiter le château qui n'a jamais été le genre d'excursion que nous affectons. La foule des touristes et le style des bâtiments nous font plutôt pencher vers un bon restaurant au-dessus du Jardin Wallenstein.


Le mur de stalactites artificiels où sont cachées des formes animales et grotesques donne à ce jardin baroque italien un air de conte carrollien. Les bosquets taillés dissimulent des enclos de verdure où les ébats licencieux pouvaient probablement se commettre sans être dérangés ! Après la vieille ville hier (quartier Staré Mĕsto) notre seconde journée fut tournée vers la verdure, des vergers de Petřín à l'île de Kampa (quartier Malá Strana, de l'autre côté du fleuve). Protégés par des retenues obligeant les bateaux à emprunter le canal, les pédalos mouchètent la Vitava.


Et partout explose un festival d'architecture, à tel point que ce musée vivant marque la ville plus que toute autre chose. Jamais nulle part nous n'avons marché autant la tête levée vers le ciel. Les tons pastels donnent leurs parfums sucrés aux façades ornées de cariatides et de sculptures. Les toits ondulent ou se redressent pour se grandir. Les styles se fondent et s'opposent harmonieusement. En plus des références déjà citées lors de mes précédents billets, on reconnaît l'influence italienne et pharaonique, et au delà, à quel pont les architectes tchèques ont influencé la construction de New York. On s'y croirait parfois. J'allais écrire "les yeux fermés", mais c'est aller un peu loin !


Je les rouvre pour redescendre. Après une pause en fin d'après-midi où nous regagnons notre hôtel, nous ressortons le soir pour profiter du décor déserté des cohortes de touristes. Dans la journée il semble qu'il y en ait plus que d'autochtones. J'imagine que les Pragois n'ont pas les moyens de se loger au centre ville et que la banlieue limitrophe n'a pas le charme de l'ancien, ou bien il faut s'éloigner vers la campagne...


En sortant de la brasserie où nous avions jonglé avec la bière maison et la Becherovka, une liqueur forte et onctueuse qui sentait "aussi" le clou de girofle, nous sommes allés admirer l'immeuble dansant de Frank Gehry et Vlado Milunić. Il n'y avait pas que l'immeuble surnommé à l'origine Fred et Ginger qui valsait !

jeudi 19 mai 2011

Le dit des pierres


Concours de circonstances, la pleine lune a laissé la place au plein soleil. On devine le bleu du ciel derrière les vitraux de l'Elite Hotel. Prague resplendit dans cette lumière méditerranéenne inattendue. Comme à Venise, on y souffle le verre et les églises pullulent telles des champignons, ici à la crème. Chaque rue rivalise d'immeubles magnifiques, gothiques, Renaissance, baroques, art nouveau, cubistes (!), contemporains... Nous ne nous attendions pas à un tel chatoiement pâtissier. La cuisine tchèque sait également être légère : soupe de carottes à l'orange et céleri, lapin de Bohême du sud au romarin, truite à la marjolaine, etc.


Les Tchèques sont plus aimables que ce que l'on nous avait raconté. On sent pourtant le stress sous les sourires. Nous avons parfois l'impression d'être dans un film de Věra Chytilová ou Miloš Forman. Les boutiques de marionnettes rappellent plutôt Jiří Trnka ou Jan Švankmajer et les statues de David Černý constituent l'extension contemporaine de l'humour de Franz Kafka.


À l'aéroport j'ai acheté Le cimetière de Prague, dernier pavé d'Umberto Eco, sur les conseils de Bernard Vitet à nouveau hospitalisé pour avoir ruiné ses poumons à grand renfort de deux paquets par jour depuis toujours. Je partage avec mon ami le goût de jouer les détectives. La synagogue espagnole n'a rien perdu de son charme ni le "jardin des morts" de son éclat, mais les flots de touristes ont obligé les autorités à canaliser les flux. On tourne autour dans le sens d'un stūpa sauf que je dois porter une kippa en papier bleu marine sur ma calvitie naissante. J'ai toujours adoré me promener dans les cimetières lorsqu'ils sont plus ou moins abandonnés. Séduit par l'île de San Michele à Venise ou le Père Lachaise, j'avais toujours rêvé visiter le vieux cimetière juif de Prague. Les tombes de travers ont quelque chose de vivant, comme si la pierre poussait de terre. Les morts nous enverraient-ils des signaux ? Si c'est de fumée, la décomposition des corps transforme les atomes, produisant entre autres des gaz à effet de serre, oxyde de carbone et surtout méthane. Mais leur brume verte s'est dissipée depuis une éternité, génies sortis de lampes d'Aladin qui brûlent sans cesse dans les temples. Depuis, tant d'autres ont été asphyxiés sous les douches des camps nazis. Je lis la dizaine de strates enfouies dans ce jardin comme une bibliothèque dont mes ancêtres ont perdu la langue. Je suis incapable d'en déchiffrer les signes, mais, malgré la confusion et les crimes honteux que le passé ne peut justifier, ils me parlent tout de même.

mercredi 18 mai 2011

La Bohême


Il est deux heures du matin à Prague. Je frappe à la porte, mais personne ne répond. La nuit en tout cas, la ville est calme et quasi déserte. Nous ne croisons que des adolescents anglais et allemands qui font en bande la tournée des bars et des dancings. Nous sommes arrivés il y a seulement trois heures, mais nous avons déjà arpenté le vieux quartier jusqu'au pont Charles qui surplombe la Vitava que Smetana orchestra sous son nom allemand de Moldau. L'architecture est magnifique, un croisement entre Vienne, Strasbourg, les villes du Nord et quelque chose d'indéfinissable.
Nous avons fini par trouver un restaurant ouvert à cette heure tardive et même réussi à souper local, du canard farci d'un truc marbré aussi bourratif que l'accompagnement, tranches de quenelles de pomme de terre et de quenelles de farine, que les choux vert et rouge chauds et acidulés permettront peut-être de digérer cette nuit sans faire de cauchemars à la Little Nemo. C'était bon. Françoise s'est contentée de galettes de pomme de terre au fromage, à l'ail et à la marjolaine.
À Charles De Gaulle j'ai cru qu'on ferait le voyage en car tant l'avion était garé loin sur la piste. Le survol de Prague illuminée présenta le Château dans un écrin d'or pétillant, un peu comme une bière blonde pulvérisée. La journée de demain nous réserve d'autres surprises...

vendredi 22 avril 2011

Riens du tout


Mon horizon est un peu bouché ces jours-ci. J'ai peu le loisir d'écrire.
Mon camarade Bernard Vitet, hospitalisé depuis deux semaines pour une très sérieuse infection pulmonaire, devrait rentrer chez lui aujourd'hui, déguisé en pompe à essence. Ça tombe bien, je souhaite prendre une leçon de trompette et de respiration, il serait temps ! C'est tout de même idiot de ne jamais l'avoir sollicité alors qu'il est un maître en la matière.
L'Urssaf a fini par rappeler très aimablement, nous permettant de compléter le dossier de contrôle dont l'association est l'objet. Jean a pris la chambre de Cécile, Kay est dans la rose. Dimanche j'ai retrouvé la patine bleue du mur en arrachant la vigne morte. Ça repoussera, mais le fuchsia est perdu. Ces petits riens sont si prenants que nous avons eu l'idée de regarder Riens du tout, formidable premier long métrage de Cédric Klapisch, comédie nettement plus corrosive que ses films plus récents. Il faudrait que je revois Un air de famille qui m'avait emballé à sa sortie. Nous avons pris des billets pour Prague. Travailler 7 jours sur 7 finit par porter sur le système et prendre des vacances est toujours un sujet épineux. J'hésite à offrir mes cactus aux amis d'en face qui en ont une sublime collection. Je m'y frotte régulièrement depuis douze ans sans y penser et m'y pique donc. J'entretiens mieux le jardin que les plantes d'intérieur que j'oublie trop souvent d'arroser. Les boules d'algues qui ressemblent à des crottes d'âne ont été ramassées en Sardaigne en 1966. Le beau cadre d'Aldo ne donne rien à contre-jour. Derrière la vitre le broc n'a plus de fond. Un oiseau monotone siffle comme un portable. Les bûches sont sèches et archi-sèches. Moi aussi. À lundi !

lundi 14 mars 2011

Taking Off de Milos Forman


Je n'avais qu'un vague souvenir de Taking Off sorti en 1971 à une époque où je portais les cheveux longs, un pantalon pattes d'eph et un collier au-dessus de ma tunique indienne. En septembre de cette année-là j'entrai à l'Idhec en racontant au jury que mes films préférés étaient Easy Rider de Dennis Hopper et Solo de Jean-Pierre Mocky, Peace and Love d'un côté, mai 68 de l'autre ! Ma scolarité élargit heureusement mon champ de vision.
Le costard que Milos Forman taille aux parents coincés qui rêvent de ce dont sont capables leurs enfants fugueurs était évident. Mais ai-je alors perçu le regard tendre et acide que le réalisateur portait aux jeunes hippies ? Filmés frontalement lors d'une audition ravageuse et livrés aux contradictions rendues inévitables lors du passage à l'âge adulte, ils sont l'objet d'une critique sociale qui ne quittera jamais le cinéaste. Il abordera un sujet proche avec Hair, plus grinçant que la comédie musicale dont le film est tiré. Dans Taking Off la scène de leçon de fumette entre adultes est un morceau d'anthologie et le clin d'œil au Black Power montre que Forman était conscient du contexte politique, ayant été lui-même témoin, avec son co-scénariste Jean-Claude Carrière, tant des émeutes anti-guerre du Vietnam que des évènements de mai et du Printemps de Prague. Les trouvailles, souvent drôles, inspirées par la nouvelle vague ou propres au cinéma tchécoslovaque, comme son goût pour l'hystérie, ne disparaîtront jamais de sa filmographie, véritable vol au-dessus d'un nid de coucou.


Taking Off était son premier film sur le sol américain et une de ses meilleures comédies. Les suppléments du DVD avec Carrière et lui sont, comme toujours chez l'éditeur Carlotta, passionnants.

dimanche 2 septembre 2007

Julie Driscoll, la voix du Swinging London


Dès les premières mesures de Tropic of Capricorn, je reconnais l'orgue de Brian Auger que je n'ai pas entendu depuis des décennies. Lorsque Julie Driscoll attaque Czechoslovakia, je revois les chars entrer dans Prague. Le bref A Word About Colour m'attrape par surprise, je sens des larmes couler sur mes joues. Je remettrai le morceau plusieurs fois sur la platine et, chaque fois, mes poils se redresseront comme un seul homme. En commandant le cd Streetnoise, je ne m'attendais pas à ce qu'autant de souvenirs enfouis remontent à la surface. 1969 : le Jim Morrisson de Light My Fire, l'Indian Rope Man de Richie Havens (vidéo ci-dessus), When I was a Young Girg arrangé par Jools elle-même, la comédie musicale Hair dont j'assistai à la première parisienne, et toutes les autres chansons rappellent cette époque de révolte adolescente où nous avancions debout sous un soleil qui nous réchauffait le cœur à tous, ensemble, petits soldats de la paix en costumes de clowns. Streetnoise réfléchit particulièrement cet enthousiasme. La musique progressive se construisait sans préjugé comme un éclat de voix rayonnant. Les utopies croisaient l'engagement politique et la sexualité explosaient par tous les pores de la peau.
On retrouvera Julie Driscoll qui, en épousant Keith Tippett, deviendra Julie Tippetts, dans le mythique Centipede de son mari produit par Robert Fripp (orchestre de 55 musiciens parmi lesquels Ian Carr, Mongesi Fesa, Mark Charig, Elton Dean, Dudu Pukwana, Gary Windo, Alan Skidmore, Karl Jenkins, Nick Evans, Paul Rutherford, Maggie Nicols, Mike Patto, Zoot Money, Roy Babbington, trois batteurs dont John Marshall et Robert Wyatt, etc.), le Spontaneous Music Ensemble, Tropic Appetites de Carla Bley ou aux côtés de Robert Wyatt, Maggie Nicols, Phil Minton... Elle s'orienta alors vers une musique plus expérimentale, souvent improvisée. Brian Auger and The Trinity n'accompagnait pas Julie Driscoll, mais à eux cinq (le guitariste Gary Boyle, le bassiste Dave Ambrose et le batteur Clive Thacker ne sont curieusement pas cités sur le livret) ils formaient un groupe qui faisait le pont entre le jazz et le rhythm 'n blues avec ce son très Canterbury que je n'identifiai pas encore, un parfum très proche de Soft Machine. Je brûle d'impatience de recevoir leurs autres albums pour retrouver leurs reprises de This Wheel's on Fire de Dylan, Seasons of the Witch de Donovan ou Save Me d'Aretha Franklin, alors je clique et je claque !

samedi 25 novembre 2006

Dans la famille Morières, la fille !


Juste avant de partir en tournée avec le groupe Illegal Process dans lequel son frère Antoine joue de la batterie, Mathilde Morières signale la mise en ligne de son site, Tilde.M, qui réunit un blog intitulé La pépinière de mes sentiments et toute une série de haïkus vidéos, petites miniatures sensibles où elle se livre à des expérimentations cinématographiques que l'on découvre grâce à un petit papillon qui vole de feuille en feuille.
La voilà donc partie filmer le groupe de hard montpelliérain de Venise à Paris en passant par Ljubljana, Salzburg, Prague, Berlin, Liège, Bruxelles et Londres, avant de s'envoler pour le canal de Panama pour un film de Pierre Henry Salfati avec qui elle a déjà collaboré, entre autres, au Yemen.
Illegal Process a décroché cette tournée miraculeuse grâce à MySpace, nouvelle success story comme celle de l'un de mes voisins, le slameur Souleymane Diamanka, qui vient de signer chez Barclay.
Mathilde, qui laisse de temps en temps des petits commentaires sur le mien blog et vient d'entamer le sien, est la fille aînée de mes amis, la chanteuse Pascale Labbé et le souffleur Jean Morières, du label Nûba. J'avais écrit un article dans Jazz magazine sur Les lèvres nues, travail fantastique de Pascale et disque hors normes, c'est le cas de le dire puisque il est le fruit de la collaboration d'improvisateurs et de handicapés. Comme si l'un pouvait exister sans l'autre ! En duo avec Jean qui joue de la flûte zavrila, un instrument de sa fabrication, ils ont récemment enregistré Un bon snob nu, double CD palyndromique pour Signatures, le label de Radio-France. Pascale chantait déjà dans notre installation Les Portes après avoir participé à Somnambules, Sarajevo Suite et Fin et maints enregistrements comme la musique que je composai pour l'antichambre des Robots au Futuroscope.
Une drôle de famille comme on en voit peu, où l'esprit et la générosité se conjuguent avec les parfums de la garrigue.

jeudi 10 août 2006

Tomates


Ce ne sont pas "les dernières tomates", à moins qu'on l'entende dans son sens populaire pour "les dernières nouvelles" ! En nous dirigeant vers le Musée d'Art Moderne à l'Alma (article demain matin), nous tombons sur le marché du mercredi (ouvert aussi le samedi matin). Nous marchons en dévorant d'authentiques sandwiches libanais, une pita avec viande, véritable taboulé (le persil domine), houmous (purée de pois chiche au sésame) et baba kanouj (hachis d'aubergines à l'ail), une crêpe au za'tar (huile d'olive, thym, sumac) et une autre aux épinards.
A parte : sandwich vient de John Montagu, comte de Sandwich, à qui son cuisinier confectionnait ce repas simple pour lui éviter de quitter sa table de jeu (source : le Dictionnaire historique de la langue française en 3 volumes, d'Alain Rey).
Second a parte : le sumac est un fruit rouge des régions chaudes que l'on fait sécher et que l'on moud pour obtenir une épice au goût acidulé. Utilisées dans l'ensemble du Moyen-Orient, les feuilles en poudre peuvent remplacer le citron dans de nombreuses recettes, parfumer les fruits de mer, les salades, les volailles, la viande, aromatiser les farces, le riz... Mélangé au yaourt avec quelques fines herbes, il devient une excellente sauce d'accompagnement. J'ai l'habitude de mélanger le sumac et le thym libanais (de grandes feuilles moulues également) et d'en couvrir la viande ou le poisson. J'en avais rapporté une cargaison de Beyrouth dont le goût ne s'est nullement altéré avec le temps ! Je pense que celui de la poudre doit y être aujourd'hui beaucoup moins digeste.
Mais notre attention est happée par les surprenants fruits et légumes étalés sur les tréteaux de Maître Joël Thiébault (à gauche sur la photo). Apercevant les herbes du jardin dont le pourpier et la bourrache, je pense à Jean-Claude, le père de Françoise, qui confectionne d'exquises salades seulement en se penchant. Il cueille ce qui pousse à nos pieds sans que nous sachions que c'est comestible, lavande, coquelicot, pissenlit et un tas de plantes dont il faudra que j'apprenne les noms.

Je ne peux pas résister à acheter un échantillon de tomates variées qui me font rêver : la Branly Wine jaune que la communauté Amish a réussi à préserver, la Green Zebra, une autre tomate nord-américaine, la noire de Crimée emportée aux USA par les Tchèques en 1968 quand les chars russes entrent à Prague, la Prince Noir de Sibérie... C'est un plaisir d'écouter Joël parler de ses cultures, vingt-deux hectares à Carrière-sur-Seine. Il partage sa passion avec ses clients en toute gourmandise. Je retrouve ce qui me fascinait chez Paul Corcellet : manger devient un art, et l'on n'a même pas besoin ici d'entrer en cuisine, ce sont des aliments simples, on n'a qu'à les cueillir ! Françoise est toute heureuse de dégotter des blettes rouges appelées Charlotte qu'elle n'a jamais trouvées qu'aux États-Unis. Avant de le quitter, Joël nous offre une poignée de légumes miniatures, aubergines, courgettes, patissons, à faire revenir dans des poëlles séparées. Comme nous lui parlons de Kokopelli (production de graines bio pour le jardin), il nous conseille de prélever une cuillérée de chaque tomate, de laisser moisir chaque espèce dans un verre pendant cinq jours, puis de laver les graines et les laisser sécher sur une étoffe (surtout pas sur du papier, ça colle !), pour pouvoir les replanter l'année prochaine.