Jean-Jacques Birgé

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mardi 15 juillet 2014

Du jour français au masque des éboueurs


Le "jour français" d'Olivier Monge est l'inverse d'une nuit américaine. Il prend la pose toute la nuit pour réaliser ses paysages des calanques marseillaises. Sur l'image de gauche s'étalent les phares d'un avion, la foudre zèbre le ciel et un feu d'artifices est tiré d'un yacht qui mouille. Lumière irréelle d'espaces secrets. Monge fait partie des nombreux photographes qui se sont engouffrés dans les longs temps de pose à la suite de Michel Séméniako.


À Arles les photographes de l'agence Myop ont passé au karcher un vieil immeuble de la rue de la Calade pour investir ses moindres recoins sur quatre étages. Les expositions muséographiques mériteraient aussi de bénéficier de scénographies appropriées, comme dans cette bâtisse où les images de la misère et de la tristesse, parias du monde contemporain, ont tout à gagner de ces murs suintant de vieilles histoires oubliées.
Aux anciens ateliers de la SNCF celle de Lucien Clergue représente, par exemple, un immense et étroit couloir où sa voix accompagne les visiteurs, avec son entretien vidéographique synchrone à l'entrée et une perspective lointaine qui se perd tout au long de sa chronologie.
La tour tarabiscotée de Frank Gehry ne remplacera pas la perte des bâtiments industriels, en partie détruits, ayant abrité les Rencontres de la Photographie ces dernières années. On ne peut s'empêcher de penser au saccage des Halles Baltard. Il faut de l'imagination pour rénover artistiquement un quartier sans tout raser. Qu'y a-t-il de plus beau que les strates du temps qui s'inscrivent dans l'espace ? Comme lorsque l'on regarde le ciel et que l'histoire de l'univers se lit en sautant d'étoile en étoile...


Au rez-de-chaussée de chez Myop les ramasseurs d'ordures masqués de Philippe Guionie accueillent le public transformé en voyeurs lorsqu'ils montent dans les étages, visitant les chambres vides où sont présentées photos et vidéos. De plus en plus de photographes ont recours au son, mais peu encore envisagent le hors-champ qui leur est offert, de même que le mouvement des images et leur montage font encore trop peu de cas de l'histoire du cinématographe et des techniques qu'il a développées. Mais ça bouge !

vendredi 11 juillet 2014

Willocq, Lacroix, Rouvre et l'appareil-photo


À Arles tout le monde semble porter un appareil-photo autour du cou. En leur absence un smartphone fait l'affaire. Je n'échappe pas à la règle pour illustrer mes articles et j'épingle Françoise devant un grand tirage de Patrick Willocq.
Au début des années 70, comme Captain Beefheart et son Magic Band arrivent à Orly sans passeports les douaniers les interrogent. "Nous sommes des pèlerins arrivés du XXIe siècle", répond Don Van Vliet. Le pandore pointe l'appareil-photo que porte autour du cou l'un des musiciens : "Ah oui ! Et ça, qu'est-ce que c'est ?". Et l'Américain de répondre que "ça, c'est un membre du groupe". Ils seront refoulés vers Londres d'où ils arrivent.
Retour à d'autres histoires, d'autres aventures. Dans les anciens ateliers de la SNCF, qui abritent entre autres les lauréats du Prix Découverte, Willocq revient au Congo où il a passé son enfance pour mettre en scène des tableaux vivants inspirés des rites pygmées Ekonda. L'intimité des femmes Walé lors de la naissance de leur premier enfant se retrouve transposer en images de bande dessinée, délicieusement impertinentes...


Pendant que nous visitons l'exposition Christian Lacroix sur l'Arlésienne une équipe de télévision s'apprête à interviewer le couturier. À peine une minute après le début de l'entretien, Lacroix, énervé, quitte le tournage. Le réalisateur ébahi nous explique qu'il a pourtant posé une question simple. Comme je lui demande laquelle, il m'explique qu'il lui a seulement demandé de parler de son exposition, sans se rendre compte de l'insulte que représente son ignorance. Les fantômes qui hantent la chapelle de la Charité devaient être outrés de tant d'insouciance et les Arlésiennes de disparaître plus vite que la légende. Dans ces cas-là Orson Welles avait coutume de partir d'un féroce éclat de rire : "Vous n'avez pas une plus petite question ?"


Juste au-dessus, dans l'église Saint-Blaise, Denis Rouvre interroge des Français et des Françaises d'origines extrêmement différentes sur leur identité nationale. Aucun d'entre nous n'échappe à cette perspective. "Qu'est-ce qu'être Français ?" La galerie de portraits éclairés qui se succèdent dans le noir dresse un plan philosophique de notre pays cosmopolite. Chaque réponse fait sens, transformant la brutalité de l'histoire en magnifique carte du tendre. Les voix font vivre les corps au delà de l'écran dont les bords se fondent avec l'obscurité. Lumineux.

mardi 8 juillet 2014

Le son des monuments aux morts


À Arles lorsque l'on pénètre dans l'église des Frères Prêcheurs l'on entend déjà au lointain l'autre monde que j'ai créé pour l'exposition sur les Monuments aux morts. Tandis que l'on admire les grands tirages de Raymond Depardon, photographies inédites de Présence d'une génération perdue, le hors-champ joue comme une mémoire lointaine derrière l'immense rideau noir, borgnolle où s'enfonce un boyau courbe et sombre, plan incliné descendant vers les 8 écrans où sont projetées 8000 photos de monuments aux morts de la guerre de 14.
Pour ce projet à l'échelle d'un pays auquel ont contribué 5000 amateurs et professionnels, Raymond Depardon a initié un protocole de prise de vue offrant à tout photographe d'y participer quel que soit son niveau photographique :
A. Prendre une première photo du monument sur son socle ou support.
B. S'approcher. Prendre une deuxième photo sans le socle, gros plan du monument lui-même. Si possible en "contre-plongée" (du bas vers le haut avec le ciel ou le plafond en toile de fond).
C. Prendre une troisième photo plus libre et plus distante afin de situer le contexte dans lequel est installé le monument.
Pour contrebalancer le poids des monuments aux morts, tant ce qu'ils représentent de la guerre que de son souvenir, j'ai choisi de composer une partition sonore qui se réfère aux lieux où ils sont érigés. Le calme sied au recueillement et à la commémoration. Il s'agit de rendre légère la visite immersive pour que le public se sente vraiment bien aux Prêcheurs, envie d'y rester le plus longtemps possible, fraîcheur contrastant avec la chaleur estivale. Pour ce faire, l'univers réaliste est plus poétique que fidèle. Des ambiances paysagères habitent les hautes voûtes. Chants d'oiseaux, grillons du sud, souffles du vent, villes silencieuses sont rehaussés de passages de charrettes, sonneries aux morts enregistrées à divers points de l'hexagone et cloches sonnant tout en haut (tocsin, glas et église arlésienne). Les espaces extérieurs envahissent l'intérieur de l'église. Tout cela est rare, dosé pour que les visiteurs soient transportés dans un ailleurs tant géographique que historique.


L'ensemble des 8 paires de haut-parleurs compose un environnement jouant sur les perspectives sonores, effets de proximité et d'éloignement donnant sa dimension à l'évènement, mais chaque visiteur réalise son mix personnel, déambulant jusqu'à la présentation des autochromes de Léon Gimpel intitulée La guerre des gosses. Les 8 boucles sonores n'ayant pas la même durée (de 47 à 64 minutes), elles se désynchronisent au fur et à mesure de la journée, constituant une partition aléatoire vivante ne se répétant jamais. Parfois le silence envahit l'expo, ne laissant entendre que le léger souffle des vidéoprojecteurs enchaînant les photos des monuments. L'équipe de Coïncidence a choisi la couleur grise pour faire disparaître les écrans. Les images se succédant toutes les dix secondes il faudrait environ trois heures pour tout voir, à condition d'avoir des yeux derrière la tête ou qu'elle embrasse un angle de 360° ! De temps en temps s'envole une colombe.
Les Rencontres de la Photographie se déroulent jusqu'au 21 septembre.