Jean-Jacques Birgé

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lundi 29 février 2016

Carambolages 5 : Trois angles


« Laisse ce panneau fermé, sinon tu seras fâché contre moi.»
« Ce ne sera pas de ma faute car je t’avais prévenu.»
« Et plus nous voudrons te mettre en garde, plus tu auras envie de sauter par la fenêtre.»
C'est ce qui est écrit sur le diptyque flamand. Lorsque Jean-Hubert Martin m'a montré ce qui allait devenir l'affiche de son exposition au Grand Palais organisée par la Réunion des Musées Nationaux (2 mars au 4 juillet), je n'ai pu m'empêcher d'interpréter ce pied de nez à nombreux "professionnels de la profession". Il s'est toujours battu pour que les artistes reprennent possession des musées tombés majoritairement aux mains des historiens de l'art, mettant en avant le plaisir de la découverte plutôt que la pédagogie cadrée par une chronologie factice et qui fait abstraction de la diversité du monde avec ses cinq continents et ses mystères ; il met ainsi sur un pied d'égalité des artistes inconnus avec des célébrités, et refusant ici les cartels traditionnels (ils sont présentés sur de petits écrans, mais toujours après qu'on ait admiré les œuvres, et plus grands que d'habitude !), les commentaires et les audioguides, il offre à chaque visiteur la liberté de réagir selon sa propre sensibilité.
27 ans après que Jean-Hubert Martin ait imaginé Magiciens de la terre, j'ai composé 27 séquences sonores pour accompagner Carambolages... 27, c'est 3x3x3, soit 3³... Le diptyque ouvert dans la vitrine du Grand Palais n'est pas un multiple comme l'affiche reproduite sur les murs de la ville.


Il est seul. Pas vraiment. Cette grimace succède à Ce qu’elle voit en songe de Jean-Jacques Lequeu et précède La jupe relevée de François Boucher. La bille du XVIe siècle vient en frapper deux autres du XVIIIe. Se laisser porter d'œuvre en œuvre, c'est du billard ! Une longue suite de carambolages. Les synapses enchaînent les bandes par des effets de forme ou de sens. L'éclatement est garanti. Si l'on coiffe un casque audio pour suivre le parcours musical sur son smartphone l'immersion est totale (application gratuite iOS et Android). On oublie tout le reste. Il n'y a plus que soi avançant lentement sur un chemin d'une rare poésie. C'est bien la première fois que j'accepte un casque dans une exposition ! J'ai sauté sur la proposition, parfaitement adaptée à cette intimité retrouvée face aux œuvres. Le scénographe a même intégré des bancs aux cimaises pour que l'on puisse s'asseoir et profiter du spectacle.


Rentré à la maison, je me suis allongé sur le divan avec le catalogue. J'ai d'abord lu tous les essais qui accompagnent l'accordéon de 19 mètres à raison d'une œuvre par page, sans pouvoir ensuite résister à compulser les commentaires de celles qui m'avaient le plus intrigué. La couverture aimantée cache ainsi trois fascicules. Alors j'ai recommencé la visite en suivant les références du catalogue inscrites sur le smartphone sous chaque séquence musicale. C'est une proposition. Dans les galeries du Grand Palais on a toujours le choix de se boucher les oreilles, de ne rien vouloir entendre que le bruit du musée, les commentaires des autres visiteurs... C'est dans le même esprit que le Mur des réinterprétations, ensemble de magnets situé dans l'escalier qui grimpe au premier étage vers Les avatars de Vénus et qui permet à chacun de réorganiser l'ordre des œuvres, des fois que l'on ne soit pas d'accord avec celui de Jean-Hubert Martin ! Il faut aimer jouer. Comme les musiciens.

Articles précédents : 1. Le regard / 2. Synchronisme et mp3 / 3. Suivez le guide / 4. Le parcours sonore
Illustration : anonyme flamand, Diptyque satirique, 1520-1530, huile sur bois ; 58,8 x 44,2 x 6 cm, Université de Liège - Collections artistiques (galerie Wittert), © Collections artistiques de l’Université de Liège

mardi 23 février 2016

Carambolages au Grand Palais : 4. Le parcours sonore


C'est seulement quand j'ai tout fini que je découvre véritablement ce que j'ai composé. À moins que je comprenne que j'ai terminé lorsque tout se met en place et se répond sans que j'ai l'impression d'avoir contrôlé toutes les occurrences ? La partition de l'exposition Carambolages au Grand Palais révèle d'autant mieux son étonnant équilibre qu'elle est constituée de 27 saynètes de durées à peu près identiques. Les miniatures de 1 minute 30 secondes ne seront néanmoins pas égales puisqu'elles sont diffusées en boucle et que donc chaque visiteur décide du temps qu'il passe devant chaque cimaise où sont accrochées plusieurs œuvres.
C'est d'ailleurs là qu'a résidé la difficulté : il eut été plus simple et plus juste d'imaginer une pièce sonore pour chaque œuvre ; composer une séquence qui colle à une demi-douzaine est compliqué pour éviter le pléonasme illustratif et trouver la complémentarité sonore recherchée face aux images. Jean-Hubert Martin a choisi 185 œuvres en tout pour son chapelet Marabout, bout de ficelle... Il a donc fallu extraire de chaque ensemble une sorte de résultante des forces, un paysage sonore qui les encadre comme un écrin de velours, tout doux ou très rêche, selon ce que le commissaire de l'exposition a voulu exprimer.
En réécoutant les séquences enchaînées les unes derrière les autres je découvre les charnières qui les assemblent. L'humain d'abord. L'ordre qui sort du chaos et y replonge (la boucle !). S'accorder. Le musée est une tautologie, on la boucle. La foule du carnaval glisse vers l'animalité. Les bestioles se répondent. On les parque. Le concerto pour une porte et un soupir est un chœur qui commence à battre. La comédie est-elle une répétition du drame qui la précède ? Le minéral est aussi sensuel que l'animal. Ce n'est qu'une question de distance, une question du temps passé, un goutte à goutte vers la concrétion. Ajouter du contraste. Faire jouer l'orchestre, tout l'orchestre avant que les éléments se déchaînent. Inévitable. Régression du mur des réinterprétations. Bascule. Nouveau niveau. Le jeu de construction devient un jeu d'enfants terribles. Le trou. Vertige cosmogonique. J'enfonce le clou pour prévenir l'horreur. Vivace pour l'oublier. Une autre régression. Les mouches autour. Il n'y a pas deux voix identiques. La nature est prise en étau entre la loi et ses conséquences désastreuses. Nous la rêvons et y mettons les doigts, tous les doigts. Si cela ne suffit pas, un pied dans la porte. Ouverture.
Cela ne m'appartient plus. Chaque visiteur, le casque sur les oreilles, y entendra autre chose. L'accompagnement musical crée des effets de sens différents selon l'œuvre que l'on regarde à tel moment, imprévisible. Sans compter ceux qui appuient sur un numéro qui ne correspond pas ou qui oublient de changer de musique parce qu'ils s'y sentent bien. Je ne parle pas de ceux que l'utilisation d'un smartphone irrite, ils peuvent arpenter les galeries dans le faux silence des musées, peuplé, plutôt qu'entrer en immersion, se fondre dans les œuvres, je n'ai encore rien dit des œuvres, étonnantes, bouleversantes, drôles, provocantes, apaisantes, menaçantes... À suivre !

Illustration : Nicola Van Houbraken, Autoportrait, vers 1720, huile sur toile ; 136 x 99 cm, Florence, galerie des Offices, © Gabinetto Fotografico della Ex Soprinten

Déjà parus : 1. Le regard / 2. Synchronisme et mp3 / 3. Suivez le guide

vendredi 19 février 2016

Carambolages au Grand Palais : 3. Suivez le guide


Après une introduction sur le regard, mon précédent article évoquait le synchronisme accidentel à mon avis incontournable dans le mariage de l'image et du son. Mes dernières préoccupations concernent paradoxalement la synchronisation du parcours musical que je compose pour l'exposition Carambolages qui ouvrira le 2 mars au Grand Palais avec d'une part la déambulation en chicanes parmi les cimaises, et d'autre part avec le catalogue que Jean-Hubert Martin a imaginé, accordéon de dix-neuf mètres de long avec juste une œuvre par page !
Le premier enjeu est la commande initiale, soit un accompagnement musical sur smartphone tout au long de la visite. Des icônes figurant un smartphone, une croche et le numéro correspondant à la localisation des œuvres sonorisées sont accrochées dans les galeries du Grand Palais. Vous pourrez ainsi choisir entre un clavier de chiffres, des boutons ou le plan interactif des deux étages pour lancer chacune des 27 boucles sonores. Il s'agissait pour moi de trouver le meilleur emplacement sur place à l'entrée de chaque nouvelle zone... Alors n'oubliez surtout pas d'apporter votre casque audio !
M'étant aperçu qu'au terme de ces grandes et magnifiques expositions il ne restait plus que notre souvenir, étayé par le catalogue correspondant, j'ai pensé indispensable d'y synchroniser également l'application, en l'occurrence gratuite, ce qui n'est pas le cas du catalogue ! À l'image des expositions, les catalogues étant rarement réédités, leur prix devient hélas rapidement exorbitant sur le marché de l'occasion dès épuisement. En attendant j'ai imaginé le confort de lecture représenté par la mémoire que constituera celui de Carambolages si nous pouvons le compulser en écoutant sa partition sonore allongé dans un divan profond. Jean-Hubert Martin ayant déjà refusé les cartels explicatifs et les audio-guides, il n'a attribué aucun titre générique aux différentes cimaises, laissant l'imagination du public libre de vagabonder. Il me reste heureusement les numéros des œuvres reproduites sur l'accordéon de papier. L'application numérique donnera donc leurs références par séquence en accord avec celles imprimées sur le somptueux catalogue. Le tour est joué !
Contraint par le poids de l'application portée sous Androïd (Google Play) et iOS (Apple) j'ai limité l'ensemble des fichiers sonores à 38 minutes, mais la navigation peut durer à son rythme, puisque chaque fichier joue en boucle tant qu'on ne l'arrête pas ou que l'on ne passe pas au suivant.

Illustration : École italienne, Une vision de la Sainte Famille près de Vérone, 1581, huile sur toile ; 90,2 x 116,8 cm, Oberlin, Ohio (États-Unis), Allen Memorial Art Museum, Oberlin College, don de la Fondation Samuel H. Kress, © Allen Memorial Art Museum, Oberlin College, Ohio, USA / Kress Study Collection / Bridgeman Images

mardi 16 février 2016

Carambolages au Grand Palais : 2. Synchronisme et mp3


Lorsque l'on colle de la musique sur des images, le synchronisme accidentel reste le plus sûr moyen contre l'illustration plate et redondante. Encore faut-il avoir préalablement composé et enregistré des pièces pour pouvoir les essayer ici et là ! C'est ainsi que Jean Cocteau, qui avait inauguré le procédé avec le ballet La jeune fille et la mort, procéda la première fois avec ce que Georges Auric avait écrit pour le film La belle et la bête, le son d'une séquence complétant l'image d'une autre, etc.
En préparant le parcours musical que je compose pour accompagner la visite de Carambolages, la prochaine exposition du Grand Palais imaginée par Jean-Hubert Martin, je me rends compte que malgré mes efforts pour ne pas être illustratif j'ai tout de même tendance à coller au sujet. Pour certaines cimaises je n'ai pas le choix que de m'y mettre en cherchant autant que possible à préserver une part d'énigme dans l'interprétation que pourrait en faire chaque visiteur. Il suffit parfois d'ajouter un petit évènement narratif induisant un angle particulier, ou bien de transposer un son dans le grave en le ralentissant par exemple. Dans le cas qui m'occupe, placer la musique enregistrée avec le violoncelliste Vincent Segal et le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang donne des résultats formidables auxquels je ne m'attendais pas. C'est l'une des raisons qui me pousse toujours à rendre plus de matériau musical que prévu ou exigé au monteur d'un film, lui permettant ainsi de tester des effets dramatiques auxquels personne n'aurait pensé. Confronté à l'image, le moindre détail révèle des ouvertures inespérées. Eisenstein racontait que le montage de deux plans est une multiplication plutôt qu'une addition. La même réflexion pourrait s'étendre à la relation audio-visuelle.
Passé la création musicale je me heurte à un problème technique que j'ai souvent rencontré dans mes travaux multimédia. Lorsque le poids des fichiers son est trop lourd, il est indispensable de convertir les .aif (qualité CD) ou .wav en compression mp3. Dans le cas de l’application de l’exposition développée pour Google Play (Androïd) et AppStore (iOS) et offerte gratuitement aux visiteurs possédant un smartphone (n'oubliez pas d'apporter votre casque !) je suis contingenté à des fichiers de une minute trente secondes maximum. Ainsi suis-je obligé de boucler le son, ne sachant pas combien de temps chaque visiteur restera devant l'une des vingt-sept cimaises. Or il semble impossible de faire une boucle propre en mp3, la conversion ajoutant quelques dixièmes de seconde à la fin de chaque fichier, ce qui ne manque pas de produire un trou, un silence, à l'endroit du bouclage. J'ai beau interroger les développeurs les plus chevronnés, la réponse est la même. Il existe des logiciels comme Unity qui convertissent proprement les boucles d'aiff en mp3, mais l'extraction des mp3 réalisés n'est pas envisageable. Je me vois donc contraint d'adapter chaque fichier avec de très courts fondus en entrée et sortie ou de composer la musique avec un silence à la fin de chaque séquence pour camoufler l'impossibilité technique. On voit qu'au lieu de se confronter obstinément aux contraintes de la technique mieux vaut souvent s'en servir, la contourner, s'appuyer dessus pour inventer quelque chose qui lui soit adaptée.

Illustration : Hyacinthe Rigaud, Étude de mains, 1715-1723, huile sur toile ; 53,5 x 46 cm, Montpellier, musée Fabre, © Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole - photographie Frédéric Jaulmes

jeudi 11 février 2016

Carambolages au Grand Palais : 1. Le regard


Ce sont les yeux qui me posent le plus de problème dans mon interprétation sonore de l'exposition Carambolages que Jean-Hubert Martin a conçu pour le Grand Palais. Entendre plusieurs représentations du regard au début de la galerie.
J'ai l'habitude de penser l'ensemble avant de m'intéresser aux détails, mais ce sont malgré tout les premières réponses qui révèlent le sens que prendra l'œuvre. Il n'y a pas de secret, la liberté qui m'est offerte me pousse à donner le meilleur de moi-même. Jean-Hubert Martin lui-même insiste sur ce qu'il souhaite susciter auprès du "public le plus large, en particulier à ceux qui n’ont aucune connaissance en histoire de l’art : choc, rire et émotion." Grand amateur de dialectique, j'alterne tension et détente, ambiances sonores et musiques, évidences et énigmes. Jean-Hubert Martin me précise qu'il s'agirait plutôt de trialectique puisque le carambolage est une figure du billard où une boule va en frapper deux autres, "tout de même plus intéressant que le ping-pong" ajoute-t-il avec malice ! Il faudra donc qu'au milieu de la scénographie basée sur Marabout, bout de ficelle... j'imagine une sorte de saute-mouton qui joue d'effets mnémotechniques entre les vingt-sept étapes qui composent le parcours. Le son ne renverra donc pas seulement à ce qu'on voit, mais à ce que l'on aura vu. J'allais écrire "voire à ce que l'on verra", mais le saut dans le futur n'est pas encore de notre âge. J'anticipe pourtant en connaissance de cause puisque je sais où je vais. Le visiteur qui aura suivi l'exposition équipé ou pas de son smartphone et d'un casque audio pourra toujours se rejouer les séquences rentré chez lui. S'il est en plus en possession du catalogue de dix-neuf mètres de long, il sera à même de prendre à nouveau son temps pour approfondir les occurrences choisies avec le commissaire de la première à la dernière œuvre exposée, plus de cent-quatre-vingt en tout !
Mais les yeux me regardent, arroseur arrosé, réflexions dans le miroir de l'art qui me poussent à jouer de ce renversement au risque de déstabiliser le public qui ne fait que se regarder dans cette humanité sublimée par les artistes de toutes les latitudes au cours de tous les siècles. Car au delà de l'appropriation qu'offre généreusement Jean-Hubert Martin il nous montre simplement qui nous sommes, chacun et tous à la fois, sans aucun préjugé de classe ou de culture.

Illustration : École française, Un œil qui regarde, XVIIIe siècle, miniature sur tabatière en écaille ; note manuscrite à l’intérieur de la tabatière, à la plume et encre violette ; 10 x 6 cm. Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques. Photo © Musée du Louvre, dist. RMN-Grand Palais / Martine Beck-Coppola

jeudi 4 février 2016

Anita Gallego en ligne de mire


À force de suivre les réseaux sociaux et leurs déclinaisons blogueuses ou magazines, fruits de l'immédiateté et de l'éphémère, on en oublierait presque les sites des artistes qui s'exposent sur le Net, biographies illustrées pointées par des liens hypertexte que peu de lecteurs semblent utiliser. On découvre ainsi quantité d'artistes qui n'ont pas toujours pignon sur rue, surtout lorsqu'il s'agit de femmes artistes. Si elles sont, par exemple, largement majoritaires et brillantes pendant leurs études d'art, le pourcentage s'inverse scandaleusement à l'entrée dans la vie active. Certaines s'accrochent heureusement et livrent une œuvre dense et passionnante comme Anita Gallego qui vient de mettre en ligne son nouveau site web.
La photographie est souvent à l'origine de son travail, qu'elle peigne, dessine ou construise des installations. De la mémoire elle extrait des images réalistes passées au crible de l'émotion picturale. Les modèles du passé deviennent ainsi des acteurs du présent. Elle attrape aussi au lasso des formes du quotidien comme ses arts ménagers (ustensiles, tabliers, fruits du marché, etc.) ou ses traces de café donnant naissance à des paysages, personnages ou animaux que l'on reconnaît comme lorsque l'on est allongé sur l'herbe et que l'on devine ce que sont les nuages, manière humoristique de rappeler à quoi la société relègue les femmes ! Elle aime aussi recycler des objets et photographies que leurs ombres poursuivent comme les traces du souvenir chaque jour recomposé.