Je ne me souviens pas de grand chose. C'est loin. À regarder les étoiles le cosmos m'aspire. Incapable de réfléchir. L'émotion est trop forte. J'avais tout axé sur les deux personnages en bas à droite de la Nuit étoilée. Dans le faux panoramique circulaire imaginé par Pierre Oscar Lévy je cherchai à rendre les perspectives et les échelles sans insister sur les étoiles autrement que par le scintillement sonore des insectes. Certains de mes traitements sont très sobres, d'autres complexes, voire chargés. J'adaptai la règle tension-détente à l'ensemble de la collection. Van Gogh me rappelle surtout Amsterdam et le remarquable musée qui lui est consacré.
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 14 janvier 2026 à 02:36 ::Révélations (coll.)
[J'avais] choisi Les ambassadeurs d'Holbein Le Jeune en référence à [l'élection du 4 mai 2013]. S'installer dans un rôle quasi immuable, au service de l'État, exige une honnêteté que le pouvoir érode avec le temps. Les mandats ne devraient pas être reconductibles et les élus (ou tirés au sort, c'est à débattre) devraient avoir des comptes à rendre à la population, qu'elle puisse juger si les promesses ont été tenues. Cette sanction freinerait peut-être les ardeurs de certains lobbyistes qui ne craignent pas les conflits d'intérêt.
J'avais livré mes notes sur l'enregistrement de la musique sans hélas pouvoir montrer le film. Je crois que c'est un des préférés de Pierre Oscar Lévy, peut-être pour son idée de regarder le tableau sur la tranche par un mouvement en 3D, quatre minutes après le début. Car, "pour voir le crâne et l’identifier comme tel, celui qui regarde doit se placer sur la gauche du tableau, plus bas que son cadre, quelque chose comme à genoux de côté". Si le visiteur s'agenouillait au pied du petit crucifix il verrait le Christ regarder "la configuration obscène…" Les deux crapules s'effacent devant le Christ en relief que trop de reproductions recadrent honteusement tandis que le crâne d'Holbein retrouve son inéluctabilité biologique.
Je me demandais si toute œuvre n'est pas une anamorphose. Entendre que nos motivations et les moyens pour les atteindre relèvent d'un mystère plus grand que notre prétention à maîtriser notre art, même en prenant la clef des chants les plus désespérés. De là à tordre notre fiction pour faire apparaître le réel enfoui sous des couches de savoir ou de savoir faire il n'y a pas loin. J'imagine que l'inconscient guide notre main comme un mille-feuilles hypnotise le gourmand. Voyez-y pour preuve le synchronisme accidentel que nos rêves les plus fous n'auraient jamais osé invoquer.
"En m'endormant je savais qu'un truc ne collait pas. J'avais prévu de sonoriser Les Ambassadeurs d'Holbein avec un solo de trompette à anche, instrument inventé dans les années 60 par Bernard Vitet qui utilisait un bec de saxophone sopranino sur sa trompette en si bémol aigu. Aussi, dès 1976, lorsque nous avons commencé à jouer ensemble, j'ai adapté le bec de mon alto à ma trompette de poche. Quelque chose me chagrinait. Je pensais qu'il manquait une ambiance derrière les phrases entrecoupées de silence, mais le problème venait du fait qu'ils étaient deux, ces brigands ! Dans mon sommeil, j'ai imaginé inviter un autre musicien à jouer en duo, mais aucun instrument ne me convenait. Je me suis demandé comment j'aurais fait si Pierre Oscar ne m'avait pas dit qu'il n'aimait que les instruments acoustiques. D'un coup, la musique a résonné dans ma tête, le timbre du rythme cardiaque, les souffles du Christ derrière le rideau, le Waldorf MicroWave XT que je n'avais pas allumé depuis des lustres... J'ai filtré les graves et rosi le bruit blanc, mais je n'étais pas au bout de mes peines. J'ai commencé par enregistrer tous les instruments ensemble, parce que j'aime que la musique sonne comme on respire. À 8 heures du matin, j'avais quatre excellentes prises dans la boîte. Manque de chance, je ne devais pas être tout à fait réveillé, les sons synthétiques étaient trop bas dans le mixage. Tout reprendre. Je les ai enregistrés seuls et j'ai recommencé à souffler par dessus, en faisant du bruit avec les clefs, en respirant, j'ai même poussé un gémissement sur le crucifix. Entre temps j'avais suffisamment répété en regardant le film pour en connaître toutes les subtiles articulations et me souvenir de l'analyse que Luis en avait faite. La première prise était la bonne ; juste remplacer la dernière phrase par une seconde. Tout est calé à l'image près, naturellement. Le son de la trompette à anche ressemble à celui d'une clarinette basse. Dominique compare mon solo à Roland Kirk sans connaître mon attachement au saxophoniste aveugle. Je pensais à quelque chose de grave, à la mort dont les signes sont partout cachés dans le tableau jusqu'au célèbre crâne anamorphosé. J'ai trouvé un moyen de boucler mes 4'51" et j'ai envoyé le fichier son. La tension était telle dans le studio que j'en avais encore la tremblote. Le soir, Pierre Oscar me dit qu'avec la musique on dirait du Scorsese. Les Ambassadeurs ont l'air de deux crapules. La vanité est devenue un film noir.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 9 janvier 2026 à 03:03 ::Révélations (coll.)
Évidemment ce n'est pas de saison cette fois, mais de toute manière il n'y en a plus, alors on peut toujours rêver...
Baignade à Asnières de Georges Seurat fut l'un des premiers de la série Révélations, une odyssée numérique dans la peinture que je sonorisai parce que Pierre Oscar Lévy avait choisi de commencer par celui-ci pour convaincre Samsung de l'opportunité de son traitement cinématographique. Je le reproduis aujourd'hui pour son parfum de 1er mai, même si le tableau fut peint en 1884. Pour les Parisiens, une cinquantaine d'années avant les congés payés, les bords de Seine ou de Marne représentaient les seules vacances envisageables, un dimanche à la campagne...
Au moment de l'enregistrement j'avais écrit : "On peut toujours se plaindre de la chaleur. Il faut savoir aussi l'apprécier. J'ai passé l'après-midi à Asnières, les yeux baignés par ces bords de Seine. Je m'y suis plongé à en attraper la crève. Les zoziaux finissant par me sortir par les trous de nez, j'ai ajouté quelques clapotis pour me rafraîchir. Écouter un train à vapeur au loin renforçait la perspective, mais le bruit des wagons salissait le tableau peint par Seurat. Je ne conserve que le sifflet de la locomotive rappelant les volatiles et surtout le gamin qui voudrait faire de la musique en serrant un brin d'herbe entre ses pouces. Quand glissent les rameurs je me repose sur le panoramique. Une voile claque. Le môme finit par y arriver, mais ça réveille le chien. J'anticipe les sons pour qu'ils justifient les deux mouvements rapides que Pierre Oscar a écrit et qui dynamisent cette après-midi lascive. Ce grand type allongé de tout son long dresse l'oreille aux moqueries des enfants..."
Il est crucial de ne pas toujours mettre de la musique dans les films. Les tableaux de cette époque où l'on allait peindre sur nature m'inspirent ces ambiances champêtres. Comme Anny sait beaucoup mieux que moi jouer de la feuille d'herbe, nous en cueillons diverses dans le jardin...
Par Jean-Jacques Birgé,
mercredi 7 janvier 2026 à 03:06 ::Révélations (coll.)
[...] j'avais illustré l'exposition Un été au bord de l'eau, loisirs et impressionnisme au Musée des Beaux-Arts de Caen, par les Demoiselles des bords de Seine de Gustave Courbet. Mais je ne me souviens plus du tout pourquoi pour cet article de 2013 j'avais choisi Femme et enfant endormis dans une barque sous un saule (1887. Lisbonne, Gulbenkian Museum) de John Singer Sargent en tête de mon article. Le peintre américain, qui vécut essentiellement en Europe, est d'ailleurs au Musée d'Orsay jusqu'au 11 janvier qui vient.
Pour le Courbet j'avais choisi le calme d'une ambiance quasi réaliste, langoureux moment de détente tranchant avec des traitements plus prenants d'autres tableaux de la série Révélations, une odyssée numérique dans la peinture. Les rires ont pourtant quelque chose de factice, vague souvenir d'une évocation radiophonique de Claude Ollier pour l'ACR intitulée Régression et que je garde à l'oreille plus de cinquante ans après l'avoir écoutée. La musique intervient brièvement, apparition lointaine, autre référence, cette fois Central Park in the Dark de Charles Ives. Pierre Oscar Lévy réclama les silences dans les fondus au noir là où j'aurais probablement préféré que l'ambiance continue lorsque l'on ferme les yeux. Mais ces pauses montrent bien la distance entre le tableau et son modèle. En définitive tous ces effets de distanciation quasi brechtienne collent bien à l'ambiguïté de Courbet, à la fois réaliste et provocateur.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 2 janvier 2026 à 00:33 ::Révélations (coll.)
[En 2013] la Normandie se [voyait] alors dotée de trois expositions autour de l'impressionnisme : Éblouissants reflets, 100 chefs d'œuvre de l'impressionnisme au Musée des Beaux-Arts de Rouen, Un été au bord de l'eau, loisirs et impressionnisme au Musée des Beaux-Arts de Caen, Pissarro dans les ports, Rouen, Dieppe, Le Havre au MUMA, le Musée d'Art Moderne André Malraux au Havre. Belle occasion pour ajouter quelques épisodes au feuilleton publié sur Mediapart (miroir de ce Blog) dans l'édition de la galerie des Médiap'artistes, à commencer par Coucher de soleil à Lavacourt, effet d'hiver de Claude Monet, réalisé par Pierre Oscar Lévy comme 22 autres films de la série Révélations, une odyssée numérique dans la peinture.
C'est certainement le traitement le plus classique d'un de nos films sur l'art que de l'illustrer par une pièce pour piano dans un style attendu, ici résolument impressionniste. C'est évidemment celui qui remporta le plus de succès, même si je préfère les libertés prises sur d'autres tableaux de la série. Pierre Oscar Lévy a collé la musique que nous avions écrite en 1996 avec mon camarade Bernard Vitet et le miracle du synchronisme accidentel fit son petit effet (POL corrige cette version des faits plus bas). Je me souviens qu'il m'avait demandé de rendre une certaine hésitation, comme si le tableau n'était pas totalement terminé. Kite Ribbons de Debussy fait partie de 15 Grands Inédits que nous avions réalisés alors dans l'esprit d'Orson Welles et de son F for Fake. Dans le livret de cet album inédit, mais accessible gratuitement sur drame.org et sur Bandcamp, j'avais écrit : "Cette œuvre n’aurait-elle pu faire partie en son temps des Children’s Corner ? Le compositeur s’en serait ouvert à son ami André Caplet. Le continuo sur un si aigü évoquant le regard d’un enfant levé vers le ciel rythme avec légèreté l’ensemble de la pièce." Son interprète est la pianiste Brigitte Vée, complice de nos facéties de faussaires.
Sur l'édition de la galerie des Médiap'artistes, le lendemain, 25 avril 2013, POL commentait :
Jean-Jacques, la mémoire, n'est pas toujours fiable, quelquefois notre cerveau recompose le paysage et les souvenirs... Je te remercie de montrer la collection de nos films... Et j'aime lire tes commentaires sur ton travail de composition de la bande sonore. Mais deux remarques amicales. Il faudrait toujours montrer les films en boucle, puisque la conception même de cette série est de passer dans un écran (comme si l'écran n'était pas une télévision mais un cadre) et que l'animation soit comme un tableau... La deuxième remarque pour dire qu'il n'y a jamais eu de tournage proprement dit: En régle général, comme pour un dessin animé numérique, ll s'agit pour chaque film d'un mouvement virtuel de caméra virtuelle sur un fichier virtuel d'un montage de photos numériques.
Mais j'ai voulu faire un commentaire, pour te contredire sur un mode amical et fraternel... Non Jean-Jacques je n'ai pas collé votre musique sur mes images... J'ai délicatement travaillé et écouté votre composition, pour décider des cadres et placer les plans sur la musique... Nous sommes allés deux fois photographier la toile au Petit Palais, pour avoir exactement le détail qui était nécessaire. Aucune photo aux archives à la Réunion des Musées Nationaux ne permettait d'avoir la taille du plan qu'il fallait au montage (pas assez de définition de l'image).
L'hésitation des doigts sur les touches de piano, m'a paru correspondre aux sentiments que j'avais de l'urgence du peintre à saisir cette impression au soleil couchant et son désespoir (dont j'avais trouvé quelques indices dans mes lectures) de ne jamais vraiment réussir à saisir l'instant.
Il paraît que le grand Giacometti a prononcé cette phrase quelques jours avant sa mort: " Et dire que j'ai fait tout cela pour rien du tout". Un artiste rêve d'un absolu dans son œuvre qu'il n'atteint jamais. On échoue toujours.
À quoi je répondais :
" Merci Pierre Oscar pour ces précieuses précisions. Cette correction est bien méritée. Oui la mémoire est trompeuse, comme je le racontais dans mon billet d'hier sur la réédition des albums de Catherine Ribeiro. On enjolive ou on dramatise parfois. On réécrit toujours !
Et précision pour précision, aucun de mes doigts n'a jamais hésité, car aucun ne s'est jamais posé sur les touches d'un piano. Il y eut bien un clavier, mais il avait la forme d'une pomme. Nous avons enregistré le piano en inscrivant les notes une à une, sur une grille comme on le fait sur le rouleau d'un orgue de Barbarie. Le piano était un instrument virtuel. On appelle cela MAO pour Musique Assistée par Ordinateur ! Mais alors qui est cette Brigitte Vée qui nous seconde depuis lors ? Je te laisse deviner... Cette musique hésitante qui cherche à retrouver l'instant s'est écrite dans l'étalement du temps."
Par Jean-Jacques Birgé,
jeudi 25 décembre 2025 à 04:35 ::Révélations (coll.)
C'est probablement mon préféré des 23 films de la série Révélations, une odyssée numérique dans la peinture, réalisés par Pierre Oscar Lévy, grâce à sa boucle qui reprend deux fois le même mouvement à l'image en changeant son accompagnement musical. Si Vincent Segal est toujours au violoncelle, la première fois je joue de la guimbarde, du violon, du piano-jouet, alors que la seconde fois je me sers de chimes, du violon, d'un ballon de baudruche et à nouveau du piano-jouet. Les effets, et donc le sens, changent en fonction du synchronisme. Et puis j'aime bien cette instrumentation ludique pour évoquer cette Composition métaphysique de Giorgio di Chirico dont il existe d'ailleurs quantité de versions peintes à différentes époques. Elle porte le titre de Chant d'amour, qui me rappelle forcément celui de Genet.
Pour la musique j'ai fait tomber des grains de riz sur toutes sortes d'instruments et cassé un rhombe en heurtant le mur du studio ! Vincent Segal est au violoncelle...
Notes d'aujourd'hui lundi 1er décembre 2025 : Détail étonnant ou amusant, la musique ressemble beaucoup à celle de l'ensemble Ensemble que je chroniquais jeudi dernier ! Seconde coïncidence, nous avons remarqué une donation de Françoise Marquet-Zao d'un estampage de la collection Zao Wou Ki au Musée Cernuschi, exposition visitée samedi dont je reparlerai bientôt !
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 28 novembre 2025 à 00:07 ::Révélations (coll.)
En 2013, l'exposition L'ange du bizarre au Musée d'Orsay me [fournissait] un prétexte pour diffuser L'île des morts d'Arnold Böcklin réalisé trois ans plus tôt. Mais l'actualité de 2025 me ramène à Royan où mon beau-frère Philippe est décédé dans la nuit de mercredi à jeudi. Nous partagions le goût pour les beaux disques de l'époque vinylique, en particulier le rock de la côte ouest des États Unis des années 60-70. J'ai évidemment d'autres souvenirs, mais je pense surtout à ses deux filles, mes nièces. C'est dur de perdre son papa, même après une trop longue maladie. Philippe avait quelques semaines de plus que moi. Hier matin je ne pouvais que rappeler à ma petite sœur qu'elle avait une vie devant elle. Dans notre famille on pleure chacun de son côté et on déconne quand on est ensemble...
Ce n'est pas le plus évident de nos 23 films à montrer en petit format et surtout sans la 3D, car ce film a été conçu par Pierre Oscar Lévy spécialement pour des écrans en relief, à regarder avec des lunettes actives qui nous transforment en touristes balnéaires alors que nous sommes dans la semi-obscurité de notre salon ! L'intervention est ici minimaliste, même si cela a donné beaucoup de travail au truquiste sur Flame. La barque s'avance lentement et disparaît. C'est tout.
J'en ai composé la musique en jouant du frein, un instrument inventé et construit par mon camarade Bernard Vitet dans les années 70. C'est une contrebasse à tension variable. Ses micros sont des écouteurs de téléphone en bakélite que nous avions volés dans des cabines téléphoniques publiques. C'était il y a si longtemps qu'il y a prescription et nous laissions toujours le combiné principal intact pour ne récupérer que l'écouteur supplémentaire ! J'ai enregistré en une prise en faisant passer le son du frein dans un processeur d'effets, l'Eventide H3000, que j'ai programmé pour entretenir le son en produisant des harmoniques particulières.
À l'origine, le film produit en 3D par Samsung Electronics France fut conçu pour être joué en boucle dans le cadre de "Révélations, une odyssée numérique dans la peinture".
Écrire, toujours écrire. Chaque jour, tous les jours. [C'était le 10 juillet 2010.] S'il n'y avait qu'ici, mais là aussi. [Aujourd'hui.] Jouer avec les mots ou les sons échappe aux lassantes habitudes. Mon amour pour l'écriture finit par se savoir. En vérité, j'improvise. Ma main ne m'obéit même pas. Elle revnerse les lettres. Sommes-nous tous dyslexiques ? Les idées tricotent. Les bulles de savon éclatent en frôlant la portée. Les clefs perdues, je rentre par la fenêtre. L'assurance se nourrit de la commande. Courte, elle se construit phrase après phrase. Conséquente, l'intro - trois parties - conclusion mène le bal. Ça sonne aux abonnés absents. Le regard perdu sur la ligne bleue des Vosges. Oiseaux devant, oiseaux derrière, peu d'automobiles, autant d'avions, insecte, un autre, encore... Dix lignes pour hier soir, quatre ou cinq feuillets pour très vite, le nouveau projet pour la semaine prochaine, les comptes, les chèques, signer ou faire signer ? Je passe d'un clavier à un autre. Le merle est revenu. À l'instant ! C'est la fête. Je me demandais.
Si Vincent Segal ne m'avait pas raconté qu'il adorait Fra Angelico, lui aurais-je proposé d'enregistré le playback du Couronnement de la Vierge ? Sur la basse recopiée trois fois, il ajouta la seconde voix. Je n'aurais plus qu'à poser un instrument à vent sur la corde à linge de ses violoncelles. À la recherche de trompettes célestes, j'ai ressuscité le bugle de Bernard Vitet cryogénisé il y a plus de vingt ans dans le S1000 [cassé depuis, je l'ai fait tomber]. Différents timbres. Mes mains font ce qu'elles peuvent. Je ne pense qu'au sens, à l'émotion que la scène me procure. Enregistré dix prises successives, pratiqué des élisions chirurgicales jusqu'à ne garder que l'essentiel. Sonia y entend de la bienveillance. C'est ma manière de traiter avec le sacré. Idem avec La Vierge aux rochers de Vinci. J'ai demandé à Elsa de la jouer comme Edith Scob dans La voie lactée de Buñuel, comme si elle chantonnait en faisant la vaisselle. "Ne te rase pas mon fils, la barbe te va si bien !". Elle est tendre avec les bambins, bienveillante. Un coup de vent, un ru, je noie sa voix dans l'écho de la grotte (et non pas...). Je n'ai pas pu m'en empêcher. Comme l'illustration de l'article !
Traiter avec l'histoire de la peinture, c'est se coltiner un paquet de bondieuseries. Sans foi, on s'invente sa loi. Pour y arriver, je me glisse souvent dans la peau de l'artiste, je pense à son salaire, au délai qu'il lui fallut respecter, au refus de ses commanditaires, au scandale que sa plume ou son pinceau provoquèrent... À condition de pouvoir jouer sur les deux tableaux, auteur ou sujet, le système d'identification fonctionne aussi bien en musique qu'au cinéma ou au théâtre. Je prends l'accent de mes modèles pour voyager dans le temps.
Par Jean-Jacques Birgé,
vendredi 24 février 2023 à 00:01 ::Révélations (coll.)
Le miracle se reproduit chaque fois en la présence de Vincent. Tout coule de source, le son du violoncelle prend trente secondes à régler, aucune répétition n'est nécessaire, nous nous comprenons à demi-mot voire sans paroles, lorsque je suis au clavier je le sens lorgner sur mes mains pour être certain de rattraper les balles impossibles qu'il m'arrive de lui lancer ! Nous enchaînons la musique de cinq films avec une efficacité déconcertante. Vincent Segal passe d'un style à l'autre comme qui rigole et nous ne nous en privons pas (photo : Sonia). L'atmosphère détendue permet de nous concentrer tant sur les effets de sens que sur la musique proprement dite. La première prise est la bonne. Mis en confiance par son goût de la surprise et son agilité de funambule, je m'autorise d'imprévisibles expérimentations, je me découvre des talents que j'ignorais. Je crois n'avoir connu cette complicité de jeu qu'avec Francis Gorgé du temps d'Un Drame Musical Instantané. Sur le Chirico je joue d'un ballon de baudruche en modulant les notes avec ma caisse de résonance buccale et ma guimbarde prend des intonations que je ne lui connaissais pas. Vincent pense que, n'ayant aucun complexe pour jouer quelque musique que ce soit, nous nous affranchissons de tous les préjugés musicaux dans la plus grande liberté. Il sait tout jouer, je crois ne rien savoir, ce qui revient au même lorsqu'il faut se jeter à l'eau. Dimanche après-midi nous improvisons sans effort, du pur plaisir !
Lyrique et dramatique pour le début du Lorrain, Vénitien et irradiant pour la fin, il imite le oud sur le Ingres mieux que je ne l'aurais fait avec la cythare inanga. Nous accumulons les petites formes nerveuses pour le Chirico qui n'est pas encore tourné, après avoir lu le découpage réalisé par Pierre Oscar Lévy, plus une dernière séquence dans un seul souffle pour la remontée de la montgolfière. Si j'utilise également le piano-jouet Michelsonne et la pomme-carillon pour donner l'aspect ludique et enfantin à La chanson d'amour, je suis assez fou pour agripper le violon, encouragé par mon camarade ! Comme j'évoque mes difficultés à trouver les trompettes célestes du Fra Angelico, Vincent me propose un sublime continuum à deux violoncelles qui me permettra de poser un cromorne ou un autre instrument à vent lorsque Le couronnement de la vierge aura été filmé. Pour terminer la journée, il enregistre quelques nuages inspirés par Zao Wou-Ki, le seul peintre vivant de la collection, bien que nous ne connaissions pas encore le tableau choisi.
Nous avons continué ainsi depuis cet article du 5 juillet 2010. Déjà douze ans et toujours la même complicité...
Les histoires que Claude Gellée dit Le Lorrain peignit sont pour la plupart restées énigmatiques. En art, n'est-ce pas le nombre d'interprétations qui suggère le chef d'œuvre ? Le plus beau compliment que l'on puisse faire à ma musique est de raconter ce qu'elle évoque à son auditeur sans que j'y ai moi-même pensé. Souvent innommable, elle serait mieux qualifiée par les termes "à propos" ou évocatrice. On s'y perdrait à chercher dans quel style la ranger, car son origine est éminemment cinématographique. Ainsi toutes les influences ou références sont acceptées et même souhaitées tant leur traitement m'est personnel avec toujours à l'esprit que peu importe que la forme soit nouvelle ou ancienne si elle est appropriée.
Le début du son peut paraître étrange, mais il est justifié par le fait que le film a été conçu pour être joué en boucle comme tous les autres tableaux de la série. La partition est traitée comme un petit court-métrage qui s'étale dans le temps en un mouvement circulaire. Si le violoncelle Vincent Segal en rappelle l'époque, la contrebasse d'Olivier Koechlin est utilisée pour figurer voiles, poulies et cordages. Je l'avais enregistrée à l'origine pour la sonorisation du Manteau d'Étienne Martin, commande du Centre Pompidou. J'ai ajouté quelques bruitages pointant le ciel ou la mer. Pierre Oscar Lévy voyait dans ce film un exemple caractéristique de la collection Révélations.
Voilà, c'est terminé. C'est le 23ème et dernier film de la collection que je commente et mets en ligne. Si vous voyagez en Asie, nos films sont actuellement exposés à Séoul en Corée jusqu'au 22 septembre 2013 au fameux Hangaram Museum, Seoul Arts Center.
Ah si la bande-son pouvait redonner un peu de chaleur à toutes celles et tous ceux qui dépriment et pas seulement à cause de la météo, cela me mettrait à moi aussi du baume au cœur !
Je n'étais pas particulièrement inspiré par les Bergers d'Arcadie. Aussi avais-je préféré immerger le tableau de Nicolas Poussin dans une ambiance champêtre qui donne la température de l'été, une sorte de contrechamp que le peintre escamote pour concentrer notre attention sur la scène mythologique. Imaginons que j'étais là, hors-champ, dans une douce sieste exprimant mon désintérêt par les questions soulevées par les personnages. D'un autre côté, c'est le même, une ambiance relativement simple fait du bien au milieu des autres partitions sonores qui accompagnent la collection des tableaux filmés par Pierre Oscar Lévy. Parmi les 23 films réalisés et sonorisés en un mois voilà qui nous permettait de respirer un peu, l'air chaud et odorant de la Méditerranée... Aucun été ne ressemble à l'autre.
Comme j'évoque mes difficultés à trouver les trompettes célestes du Fra Angelico, Vincent Segal me propose un sublime continuum à deux violoncelles qui me permettra de poser un cromorne ou un autre instrument à vent lorsque Le couronnement de la vierge aura été filmé. Je finis par trouver la solution en jouant des samples de la trompette de Bernard Vitet enregistrée il y a trente ans lorsque nous avions acquis l'un de nos premiers échantillonneurs.
J'avais seize ans lorsque mes parents nous emmenés voir les fresques de Fra Angelico au couvent San Marco près de Florence. Je garde un souvenir inoubliable de ces bleus et rouges incroyables qui décoraient les cellules des moines. Scénographie qui me marquera à vie, en particulier dans mon travail musical, que ce soit pour les espaces d'exposition ou le design sonore de n'importe quel lieu physique ou virtuel !
Pierre Oscar Lévy aurait aimé sonoriser le Déjeuner sur l'herbe d'Édouard Manet avec un extrait du film de Jean Renoir éponyme. Comme j'essayais de varier mes interventions sonores au maximum, l'idée me plut immédiatement encore que j'aurais plutôt choisi Une partie de campagne que j'adore. Le sourire de Sylvia Bataille est inoubliable. Le coût des droits nous empêcha hélas de le faire. Après avoir essayé sans succès une ambiance piscine sur ce tableau qui fit scandale au Salon des Refusés de 1863, je calai longtemps avant de me décider pour la seconde proposition du réalisateur d'enregistrer les instruments du peintre au travail. Je continue de penser que c'est une solution de facilité qui n'apporte pas grand chose à l'image si ce n'est par rapport à l'ensemble de la collection. Une manière de contrepoint focalisant sur les outils mis en œuvre tant par le peintre que par le réalisateur. Mon amie Marie-Laure Buisson se pencha studieusement sur la technique de Manet avant de se lancer à peindre un tableau invisible, mais certainement travaillé à l'encre sympathique.
Un impressionnant orage éclate sur Paris tandis que je sonorise La tempête avec Pierre Oscar Lévy. Le tableau de Giorgione est une pure mise en scène de théâtre. Je jongle entre le tonnerre et la plaque de tôle. Les trois coups résonnent avant que la femme nue ne gronde. Le public applaudit le véritable éclair qui zèbre le ciel peint, mais en fait c'est la pluie... J'ai bien fait attention au décalage entre l'éclair et le tonnerre. Tout au long du film la partition sonore est calée de manière à jouer au mieux des effets théâtraux.
Enfant je ne connaissais Léonard de Vinci que pour ses tableaux dont forcément la Joconde. Plus tard j'ai su qu'il faisait partie de la famille de touche-à-tout que j'adoptai vers mes vingt ans, tels Jean Cocteau, Boris Vian ou Frank Zappa. Si j'ai lu l'intégrale du premier, je me suis passé en boucle les chansons du second et le troisième, rencontré à plusieurs reprises entre 1969 et 1972, m'initia à la musique. Quant à Leonardo nous lui avons rendu hommage avec Nicolas Clauss en imaginant sa Machine à rêves, œuvre pour iPad commandée par la Cité des sciences et de l'industrie (en téléchargement gratuit).
Dans son film Pierre Oscar Lévy ne montre jamais la Vierge aux rochers dans son ensemble. J'ai d'abord fabriqué la grotte avec ses ruissellements et sa rivière souterraine. Elsa est venue poser sa voix dans mon décor pseudo réaliste avant que je ne la remplace par un courant d'air que j'ai traité de façon à ce qu'il rappelle son murmure bouche fermée. Je souhaitais que la musique agisse comme une vague réminiscence, une berceuse qui plonge la Vierge elle-même dans le sommeil...
Pierre Oscar Lévy jouait le rôle de Saint Joseph charpentier dans le tableau de Georges de La Tour, soufflant comme un bœuf face à l'enfant interprété quelques jours plus tôt par Sonia Cruchon (bon anniversaire, Sonia !). Pour les bruitages, il plia sa ceinture pour imiter le bruit des semelles, mouilla la mèche de la bougie avant de l'allumer et fit un trou avec une vrille dans mon tambour de bois. Tout est très délicat, les souffles sont proches du silence.
De La Tour m'est cher, un peu trop si je me souviens de la correspondance avec le musée Paul Getty à Los Angeles lorsqu'en 1981 nous avions voulu illustrer la pochette du disque À travail égal salaire égal avec la Rixe de musiciens. Bernard Vitet avait auparavant suggéré ce tableau pour un album du Unit mais Michel Portal avait refusé la proposition, trouvant probablement que la scène était trop proche de ce que le Unit vivait alors et qui allait le pousser à l'éclatement. Quelques années plus tard, cela ne pouvait par contre qu'enchanter Francis Gorgé et moi qui trouvâmes que cela collait parfaitement avec notre propos, critique que nous avions entamée avec la constitution de notre grand orchestre composé de 16 musiciens.
Le matin j'avais enregistré le Portrait de l'artiste en costume oriental de Rembrandt.
Alors l'après-midi j'essaie de transmettre l'érotisme d'Arearea (Joyeusetés) de Paul Gauguin tout en soufflant comme si c'était la jeune fille qui jouait de la flûte. La rivière diffusée en playback dans le casque, je travaille là aussi en regardant le film, ce qui n'est pas mon habitude, car en général je préfère mémoriser pour profiter des effets magiques du synchronisme accidentel. J'hésite un peu, j'ânonne tout en conservant l'émotion. Je voulais utiliser une petite flûte en bois, mais Pierre Oscar Lévy insiste pour que ce soit très doux. J'en sélectionne donc une en plexiglas que Bernard Vitet m'avait fabriquée. En fait, c'est ma préférée. J'avais peur qu'elle fasse trop japonaise, mais en choisissant bien la tonalité j'espère m'approcher de la sensualité fragile désirée.
Un des 23 tableaux filmés par Pierre Oscar Lévy se devait d'être silencieux. En dehors du fait que cela me permettait de souffler un peu la question de l'opportunité d'une sonorisation, et de quelle sorte, remontait à la surface. Le réalisateur n'y est pas allé de main morte en choisissant de filmer l'Exécution sans jugement chez les rois maures de Regnault. Le film est évidemment conçu pour être projeté sur un écran accroché verticalement.
P.S. : En commentaire de Mediapart, Pierre Oscar précise : " (...) souviens-toi je ne voulais pas traiter ce tableau - qui est un tableau orientaliste, euh, colonialiste, et pompier- je n'ai pas eu le choix... J'ai juste accepté parce qu'il y a un vrai morceau abstrait dedant, comme des vrais fruits dans un yaourt."
Raison de plus pour mon silence !
Il est toujours difficile de filmer un portrait en hauteur pour écran large. Ainsi sur mon blog j'évite d'illustrer mes articles avec des photos qui ne sont pas au format horizontal. Ici nous n'avions pas le choix, d'autant que le petit tableau de Rembrandt est la propriété du Petit Palais avec lequel nous collaborions, une aubaine pour la négociation sur les droits...
Très tôt, j'attaque le Portrait de l'artiste en costume oriental avec la flûte basse en PVC construite par Bernard Vitet. Je m'époumone dans son tube de 2 mètres, section de 3,5 cm. Cinq prises de 4 minutes chacune plus tard, je crée un espace plausible pour la scène, mais je réverbère la mélodie rythmée accompagnant le chien pour lui donner un effet artificiel, comme si c'était un avatar rêvé du peintre. Pierre Oscar Lévy m'apprend que l'animal a été ajouté dans un second temps. À la sortie des 101 dalmatiens en 1961, j'avais été marqué par la scène où les maîtres ont tous un chien qui leur ressemble. Ce phénomène d'identification se vérifie souvent. Si je joue Rembrandt très grave, son ironie devient explicite avec le rythme sur le chien, sujet majeur de la toile.
--- 21e année ---
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