Jean-Jacques Birgé

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mardi 27 juin 2006

Couleurs du Maghreb 1910-1931


Hier soir était inaugurée l'exposition Couleurs du Maghreb au Musée Albert Kahn à Boulogne-Billancourt. Elle rassemble une centaine d'autochromes pris entre 1910 et 1931 en Algérie, au Maroc et en Tunisie, reflets d'un Maghreb traditionnel et de la colonisation. Le film Le Maréchal, le Missionnaire et le Banquier, réalisé par Jocelyne Leclercq, monté par Robert Weiss et dont j'ai composé la musique, est projeté dans une salle du premier étage. J'ai également fourni une bonne partie des bruitages de ce moyen-métrage de 42 minutes. Les musiques sont très variées, arabe (d'influence plutôt récente), ethnique (flûte, percussions africaines), moderne (l'Exposition Coloniale), militaire (défilés), classique (piano pour Lyautey, orchestre pour le reste), mais, mixées assez bas en face du commentaire, elles restent discrètes. L'enjeu est de réussir à raconter une histoire avec l'ensemble des rushes, et chaque fois (j'ai composé la musique de nombreux films des collections Kahn), Jocelyne et Robert font des miracles. Cela faisait onze ans que nous n'avions pas pu jouir de cette liberté. J'avais déjà enregistré trois films sur le Japon (Showa Tenno, Bunraku, fantômes de la mémoire et Deux fêtes au pays des Kami), un sur le Voyage à Pékin de Kahn et un sur la Révolution chinoise nationaliste, un autre sur Paris, toujours la même période : 1909-1931, dates auxquelles le mécène envoya des opérateurs Lumière aux quatre coins du monde pour rassembler Les Archives de la Planète, et enfin Sur l'air de Sambre et Meuse, et le dernier avec l'accordéoniste Michèle Buirette, La bataille de la Ruhr.
L'ancienne conservatrice avait l'habitude de m'appeler l'héritier, car nous faisions partie de la même famille, originaires de la communauté juive d'Alsace, précisément de Marmoutier, dans le Bas-Rhin, comme le marchand de canons Marcel Dassault, Bloch de son vrai nom comme ma mère (Dassault était son peudonyme dans la Résistance). Kahn et Dassault étaient donc des cousins (je fais hélas partie de la branche pauvre de cette famille de marchands de grains et d'étoffes ! Le père de Kahn était quant à lui marchands de bestiaux). Le Krach de 1929 ruina le philantrope banquier, et sa propriété fut rachetée par la préfecture de la Seine en 1936-39, puis par le département des Hauts-de-Seine en 1964.
À côté des 72 000 photographies en couleur et de 180 000 mètres de film rapportés des quatre coins du monde, Albert Kahn laissa de magnifiques jardins à Boulogne-Billancourt qu'il faut absolument visiter. Cette petite merveille est composée d'un sublime jardin japonais redessiné en 1990 par le paysagiste Fumiaki Takano (avec les pavillons originaux rapportés en 1898), une forêt vosgienne, une forêt bleue (cèdres de l'Atlas et épicéas du Colorado), un jardin français, un palmarium, un verger-roseraie, un jardin anglais... La visite est absolument indispensable, c'est totalement magique. Lycéens à Claude Bernard, Porte de St Cloud, nous avions l'habitude d'y aller rêvasser lorsque nous étions un peu partis ou pour épater nos petites amies...

Photogrammes du film. Le premier est la seule image existante d'Albert Kahn.

mardi 20 juin 2006

Agnès Varda, une leçon de jeunesse


Agnès Varda s'expose à la Fondation Cartier à Paris jusqu'au 8 octobre. La cinéaste qui inaugura la Nouvelle Vague avec La pointe courte (1954) et Cléo de 5 à 7 (1961), avant la bande de garçons des Cahiers du Cinéma, est célèbre pour ses films L'une chante l'autre pas, Sans toit ni loi, Jacquot de Nantes (sur son mari Jacques Demy), Les glaneurs et la glaneuse et nombreux courts-métrages.
L'année dernière, nous avions déjà admiré le travail de cette jeune femme de 78 ans à la Galerie Martine Aboucaya où elle présentait Le triptique de Noirmoutier jouant sur le hors champ par un amusant coulissement de persiennes, et surtout Les veuves de Noirmoutier, où 14 écrans entourent un quinzième central. En face, sont installées 14 chaises avec 14 casques audio. À chaque chaise et casque correspond le son de l'une des séquences, les chaises dessinant en miroir le même damier que l'ensemble des séquences projetées. L'image composite reste la même, mais le son change. À soi de retrouver la veuve à qui il appartient... L'une d'entre elles est évidemment l'auteur. Ces deux installations sont présentées au sous-sol avec trois autres, celles-ci conçues, comme celles du rez-de-chaussée, à l'occasion de cette exposition dont le thème est l'île de Noirmoutier où la cinéaste possède une propriété. En 2005, Agnès Varda recevait ses amis déguisée en patate (sic), clin d'œil à ses premiers pas d'artiste plasticienne à la Biennale de Venise en 2003 où elle avait présenté Patatutopia et à sa taille, haute comme trois pommes (de terre) !
Au rez-de-chaussée de l'immeuble dessiné par Jean Nouvel, sont installées trois œuvres. Ping Pong Tong et Camping est un petit film de plage en boucle, projeté sur un matelas gonflable, avec en alternance le percussionniste Bernard Lubat qui tapote bombardé de balles de ping pong ou le BACHotron de Roland Moreno, le génial inventeur de la carte à puces (aussi allumé que le fut Einstein dans sa vie quotidienne, voyez son site si vous pouvez en croire vos oreilles !). Seaux, raquettes, pelles en plastique aux couleurs vives, encadrent l'écran, et sur le côté, une autre boucle vidéo montre des tongs encore plus fantaisistes que celles accrochées tout en haut. C'est gai, ludique et charmant. Dans La cabane aux portraits sont accrochés d'un côté 30 hommes et de l'autre 30 femmes ; c'est plus sévère, sauf si les cartes se mélangent quand la nuit tombe et que la Fondation ferme ses portes ? N'oublions pas qu'Agnès Varda commença au théâtre comme photographe de plateau, en particulier en Avignon avec Jean Vilar ! Dans le catalogue de l'exposition ressemblant à un très beau livre pour enfants et particulièrement réussi, elle fait appel au décorateur de l'expo, Christophe Vallaux, pour ses dessins (voir ci-dessus). Ma cabane de l'échec est une serre dont les murs sont constitués des chutes de pellicule du film Les créatures, déjà tourné dans l'île, flop de l'année 1966 avec Catherine Deneuve et Michel Piccoli, dont on ne peut voir que les images anamorphosées pendant le long des murs ou un extrait, plus loin, sur une vieille table de montage...

Au sous-sol, Le passage du Gois simule la route submersible qui relie l'île au continent, une barrière automatique scande les marées, empêchant ou laissant passer les visiteurs. Le Tombeau de Zgougou est représenté par un tumulus sur lequel est projeté un petit film d'animation avec des coquillages. On connaissait déjà l'Hommage à Zgougou, bonus du film Les glaneurs et la glaneuse, mais ce dernier épisode est si tendre qu'on pense encore à un rituel pour atténuer la douleur des enfants. Ceux d'Agnès, Mathieu et Rosalie, sont grands, mais elle tient très bien sa place de grand-mère gâteau. Enfin, près d'un tas de sel, les fenêtres de La grande carte postale ou Souvenir de Noirmoutier s'ouvrent sur cinq petites scénettes cinématographiques : la main de Demy malade sur le sable, des enfants farceurs montrent leurs fesses, des oiseaux mazoutés agonisent, est-ce un noyé qui flotte entre deux eaux ?
Le site de la Fondation Cartier est très bien fait, beaucoup d'informations et d'images sur L'île et Elle, si ce n'est une insupportable (par sa répétitivité) boucle de percussion du camarade Lubat. La conception sonore du site n'est vraiment pas à la hauteur du reste, mais on a hélas si souvent l'habitude de couper le son sur Internet, n'est-ce pas ?
On peut être étonnés que ce soit deux cinéastes dont la carte vermeille commence à s'effacer qui réalisent parmi ce qui se fait de plus intéressant et de plus émouvant dans le domaine des nouvelles technologies, et ce de manière totalement artisannale. Je pense aux films de Chris Marker et à son CD-Rom "Immemory'', comme à Agnès Varda dont les boni sont amoureusement composés pour accompagner la réédition de ses films ou ceux de son mari, le très regretté Jacques Demy, et ici l'amorce d'une nouvelle carrière d'artiste plasticienne à bientôt 80 ans ! Car ce n'est pas la prouesse technique qui fait sens, mais le regard que ces deux amoureux des chats portent sur le monde, et sur ces formes d'expression modernes leur offrant de nouveaux champs d'expérimentation, terrain de jeu où se mêlent ici une véritable tendresse et la plus grande fantaisie.

jeudi 8 juin 2006

Kienholz(s)


Il est rassurant de constater l'emballement des camarades à qui je montre les reproductions des œuvres d'Edward Kienholz (1927-1994). Depuis l'exposition Les femmes de Kienholz où était présenté In the Infield of Patty Peccavi (ci-dessus), il signe avec sa femme Nancy. Juste reconnaissance du travail de collaboration d'un couple où la femme est restée longtemps dans l'ombre, comme Christo signant dorénavant avec Jeanne-Claude. La rue Robert Delaunay a été rebaptisée Robert et Sonia Delaunay, comme en son temps celle de Pierre et Marie Curie. À son tour, Nancy Kienholz signe aujourd'hui des pièces récentes de leurs deux noms, douze ans après la disparition de Ed.

Dans les mises en scène des Kienholz la transposition critique ne néglige pas la précision historique. Je me souviens avoir ouvert un tiroir du bordel de Roxy's et y avoir trouvé une lettre d'une prostituée à sa mère. On pouvait aussi se servir un Coca au distributeur intégré au Portable War Memorial (ci-dessus). Dans le billet du 5 juin, j'ai raconté comment l'exposition de 1968 avait été pour moi fondatrice. J'y reconnais tout ce qui m'a animé pour construire le Drame, le pamphlet social, la dimension théâtrale, la poésie circonlocutoire, la crédibilisation d'un instant impossible...

lundi 5 juin 2006

Le secret derrière la porte : McMillen et Kienholz


Défonces d'un immeuble en construction, ton sur ton, faux seuils attendant leurs briques, passages secrets qui ne connaîtront ni le jour ni la pénombre, fantasmes de l'enfance, un sac de pièces d'or, de fil en aiguille (le trou de serrure dans El de Buñuel ?) je pense à nos Portes sans murs en opposition à ces murs sans portes, chacun chez soi, crever l'écran, je n'aime pas les portes, je les préfère ouvertes ou les démonte, plein air, grands espaces, association d'idées, je repense à l'œilleton du Mike's Pool Hall de Michael Mc Millen (Naissance d'une capitale artistique 1955-1985, Centre Pompidou, une des rares pièces qui méritent le détour, avec une autre à sa droite, entrebâillement qui laisse apercevoir des dizaines de bottes à condition de se pencher, je ne me souviens plus bien, les secrets s'oublient, un temps), illusion d'optique, miniature où frémissent les boules du billard... Quelques jours après ce billet un peu hermétique, je dois préciser que la salle de billard est bien une maquette qui semble à taille réelle lorsqu'on la regarde par le judas...

Je regrette encore la rétrospective Kienholz en octobre-novembre 1970 au CNAC rue Berryer, rien vu d'aussi magique à part au même endroit celle de Tinguely (mai-juillet 1971, pour moi fondatrice, mais aussi en 1988 à Beaubourg, dans le Cyclop forêt de Milly, et récemment dans son musée à Bâle) et celle de James Turrell à Vienne en Autiche en 1999, dans un genre très différent, lumière, aveuglement, impression rétinienne, rémanence. Pour toutes, envoûtement cinématographique, voyeurisme et projection, vertige de l'espace, attractions foraines. À Beaubourg, de Kienholz, artiste mésestimé, est exposé While Visions of Sugar Plums Danced in their Heads...

Je préfère The State Hospital qui est à Stockholm : au travers des barreaux de la cellule on aperçoit les deux prisonniers allongés, leur tête est un bocal dans lequel nage un poisson rouge. À Amsterdam, je ne manque jamais de faire un saut au Stedelijk Museum pour me faufiler dans The Beanery et en respirer l'odeur, là les crânes sont des horloges. Qu'est-ce qu'on a dans la tête ?