Jean-Jacques Birgé

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lundi 26 mai 2008

La photographie timbrée


Enfant, je collectionnais les timbres. À côté de ceux que je récoltais un par un de mon côté, j'avais récupéré la collection de mon père et les cartes postales de toute la famille, adressées à mes grands-parents, aussi bien Gaston Birgé mort en déportation que ma grand-mère Blanche disparue en 1920 ou les parents de ma mère que j'appelais Grand-papa et Grand-maman, mais aussi les miennes et celles de ma sœur Agnès, que nous les ayons expédiées ou reçues. Si j'eus la stupidité philatélique d'en décoller tous les timbres en les trempant dans l'eau ou les humidifiant de vapeur, je conservai dans un carton toutes les images et leurs versos rédigés. Ma collection de timbres est à vendre, même si je n'ai jamais eu le temps de m'en occuper, de peur de me faire arnaquer. Si j'y ai passé de nombreux jeudis et dimanches, je n'ai plus du tout envie de m'y replonger comme lorsque j'en apprenais le nom de tous les pays du monde et de leurs hommes célèbres, leurs coutumes, leur faune, leur flore, etc. J'ai continué à collectionner, cette fois de manière informelle, les cartes postales, en les empilant, comme un réservoir de l'imagination, une sorte de Google Images qui m'est propre et dans lequel je fouille lorsque je cherche une idée comme on feuillette un dictionnaire ou une encyclopédie...
À l'Hôtel de Sully, place des Vosges, le musée du Jeu de Paume présente jusqu'au 8 juin (miracle des prolongations) une passionnante exposition sur l'inventivité visuelle de la carte postale photographique au début du XXe siècle. Son titre est astucieusement choisi, car si les timbres y sont invisibles, puisqu'ils ornent la face cachée de la lune, les photos sont bien maboules, qu'elles soient fantaisies ou surréalistes. "Pour ces cartes de vœux ou de 1er avril, proverbes mis en images, scènes imaginaires, comiques, voire érotisantes, les photographes, rivalisant d'inventivité, ont recours à toute une panoplie d'effets techniques, montages, surimpressions, déformations optiques, gros plans, etc.
L'exposition présente plus de 500 cartes postales ainsi qu'une sélection d'œuvres de Man Ray, Erwin Blumenfeld, Giacomo Balla, Johannes Theodor Baargeld, Maurice Tabard, Herbert Bayer, El Lissitzky, André Kertesz, Alexandre Rodtchenko, El Lissitzky, Gustav Klutsis, Grete Stern, Hannah Höch, Sophie Taeuber-Arp, Paul Citroën, André Breton, Paul Eluard, Georges Hugnet, Joan Miro, Salvador Dali, Max Ernst, Robert Desnos, Marcel Duchamp, René Magritte, Pablo Picasso, Hans Arp, Oscar Dominguez, Dora Maar, Hans Bellmer, Meret Oppenheim, Roland Penrose, Yves Tanguy..., qui utilisèrent ces cartes postales comme matériaux ou comme modèles de leurs propres œuvres."
Le catalogue est superbe, il restitue bien ces petits formats.
Ce billet aura eu le mérite de me décider à relire les cartes que j'ai rangées dans la boîte, la dernière fois j'avais quinze ans. J'y plonge comme le jeune Jim Hawkins à bord de l'Hispaniola, espérant déterrer à mon tour quelque trésor. Je n'exhume que des mémoires évasives : à Mademoiselle Blanche Bouché en 1910 avant qu'elle n'épouse "Monsieur le Directeur", au Commandant Bloch, mon autre grand-père, de Madeleine, ma grand-mère que j'aimais tant, les voyages de mes parents, les miens loin de ma famille, en Angleterre, en Allemagne, en Autriche, aux USA, des mots insignifiants, parce que l'on ne se confiait que sous pli fermé. Les messages griffonnés sur les cartes postales rivalisent de banalité, sauf celles, précieuses, de notre adolescence où j'y lis des aventures dont je n'avais conservé aucun souvenir... Reste que les images sont parlantes.

vendredi 16 mai 2008

L'objet petit a d'antoine


60000 selon les syndicats, 18000 selon la police. Il y avait foule boulevard Beaumarchais à Paris pour le vernissage de la première exposition personnelle d'Antoine Schmitt, Objet petit a, à la Galerie Numeriscausa. Devant sa dernière œuvre présentée en vitrine, défilait dans le calme la manifestation des fonctionnaires contre le démantèlement du service public et les 22.900 suppressions de postes dans la fonction publique, magnifique contrechamp humain aux entités virtuelles et comportementales de l'artiste.
Dancing est la projection de deux pions sur un échiquier qui se meuvent de façon effrénée jusqu'à esquisser quelque pas de deux dont les codes complexes et rigoureux nous échappent. Quand et pourquoi un pion s'arrête-t-il sur une case blanche ? Comme toujours, les questions comptent plus que les réponses.


Ainsi, les phrases borgésiennes de Psychic, exposé en France pour la première fois ici, font preuve d'un humour que Kafka aurait savouré. La machine commente les entrées et sorties des visiteurs, leurs mouvements, avec autant de sobriété que de clinicité. Elle tape ses caractères, tac tac tac tac tac, sur le mur d'une pièce entièrement vide si ce n'est notre présence, sujet même de l'installation. Qui sommes-nous donc qui vaille que l'on nous regarde et quel est cet on impersonnel dont nous lisons les notes dans une expectative égale à notre désir d'agir ?


À côté des trois pièces de Still Living et d'une Vexation plus subtile qu'il n'y paraît au premier abord, le troisième point fort de cette petite rétrospective est l'historique Pixel blanc, ici merveilleusement à l'aise sur une surface grise qui lui confère le statut de tableau. Peut-on écrire "petite" lorsque toute cette énergie dépensée tient justement moins dans un minimalisme d'abord que d'un abîme d'après. Ou comment la quête de l'origine du mouvement trouve ses bases dans d'acides algorithmes de programmation jusqu'à provoquer le visiteur en lui laissant entrevoir, mais seulement entrevoir, ce qui, en fait, nous agit.

Objet petit a est présenté à la Galerie Numeriscausa jusqu'au 14 juin.