70 Perso - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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mardi 5 mai 2026

Ma newsletter de Mai 2026


La première newsletter depuis juin 2025 !
L'année fut plus calme. Les projets de créations musicales et les éditions papier sont un peu longs à voir le jour. En attendant j'écoute la nuit. Et j'écris. Beaucoup. J'accumule aussi du matériel sonore, ce que Bernard Vitet appelait "fourbir ses armes". Et puis je voyage, en locomotions et en pensées.

Pour lire la newsletter, c'est ici !

Photo © Carol Müller

vendredi 13 février 2026

Qui perd gagne


Après m'être fait une raison que l'un de mes vieux ordis sur lequel tournaient quelques applis de mon cru était fichu, bon pour la casse, et m'en être ouvert dans cette colonne, plusieurs amis m'ont gentiment conseillé de remplacer le défunt par un petit disque dur SSD et de vérifier si je ne possédais pas des copies de sécurité de ce qui m'importait. Je les en remercie grandement. J'ai donc tournevissé, retrouvé les disques d'installation de tous les systèmes successifs dont le plus approprié, ainsi que nombreuses copies de sécurité sur différents supports, y compris l'ensemble de mes CD-R et DVD-R indexés comme il se doit pour pouvoir récupérer un fichier qui parfois peut avoir trente ans. Utilisant ces machines depuis même bien avant, j'avais tout simplement oublié qu'on pouvait encore les réparer soi-même et comment elles fonctionnaient. Dans une niche obscure, en m'y enfonçant à quatre pattes avec une lampe frontale, j'ai découvert des disques durs datant de Mathusalem. L'informatique évolue si rapidement qu'on oublie les pratiques de jadis. Ayant pris l'habitude de perdre la mémoire, de perdre des objets auxquels je tenais, de perdre des amis qui nous manquent tant, de perdre mon temps (ce que je ne savais pas faire plus jeune), de perdre ma voix (pas trop souvent, c'est vraiment angoissant, surtout pour un bavard), j'ai fini par comprendre que c'est simplement jouer à qui perd gagne. Ce n'est pas forcément grave ou négatif. On a besoin de faire le ménage, ou de l'accepter, et cela aide à se réveiller vierge chaque matin.


Cela me rappelle la musique que j'avais choisie pour accompagner les photos des Arlésiens qui avaient tout perdu lors de graves inondations de 2003 lorsque je m'occupais des Soirées des Rencontres au Théâtre Antique. I lost a sock, la sublime première pièce de Lost Objects par Bang On A Can me fait toujours le même effet. Bouleversant et vertigineux.

L'autocollant translucide est d'Ella & Pitr.

mardi 10 février 2026

Disparition


Comme je le racontais hier lundi à la fin de mon article sur le sublime film de 24 heures a Clock (dont je pensais qu'il intéresserait beaucoup plus de monde !), le disque dur de mon vieux MacBook Pro a rendu l'âme. J'ai fait tout ce que je pouvais pour le sauver, mais c'était peine perdue. J'ai rebooté de plusieurs manières, sans succès. J'ai extrait le disque pour tenter de le faire monter sur un dock, calme plat. En fait, pas vraiment. J'entends un petit grésillement et un toc toc qui vient de ses entrailles. Je n'ai plus qu'à l'emporter à la déchèterie.
Ce qui m'ennuie profondément est ce que j'ai perdu dans cette mort prévisible, car il y avait bien une ou plusieurs raisons de conserver ce vieux modèle parmi tous ceux que je garde, l'un pour pouvoir ouvrir ma collection de CD-Roms, un autre pour la liste des centaines de CD-R indexés avec mes plus anciennes archives numériques ou les vieux .doc illisibles sur des machines plus récentes, etc. Je n'ai surtout plus accès à des œuvres multimedia auxquelles j'ai participé et qui fonctionnaient encore sous de vieux systèmes, comme les modules interactifs du CielEstBleu, de FlyingPuppet, Alphabet, Machiavel, La Pâte à Son, FluxTune, etc. D'autre part je ne pourrai plus jamais jouer de la Mascarade Machine qu'Antoine Schmitt avait programmée et dont je me servais comme d'un Theremin pour transformer en direct des émissions de radio en mélodie tout en agitant les mains comme des marionnettes devant la webcam de l'ordi.
Il y a très longtemps, j'avais cassé un vase auquel je tenais beaucoup. Ma mère me répondit qu'il fallait que je m'habitue à perdre ce à quoi je tiens. Tant d'objets, mais, plus douloureux, les amis. J'ai fini par prendre cela à la légère. Je suis un peu contrarié, mais tout disparaîtra de toute manière avec moi. Du moins pour moi. Pour les autres je continue à laisser des traces. Dans quel but ? Allez savoir. Peut-être pour me faire croire à l'immortalité, ou du moins à ce que tout ce que j'ai amassé ou créé perdure au delà de ma propre disparition.

jeudi 15 janvier 2026

Pourquoi Maman a-t-elle signé ?


De temps en temps je reçois des demandes d'information sur mon père pour ses activités d'agent littéraire, en particulier pour avoir découvert Frédéric Dard (San Antonio) et Robert Hossein, et pour s'être occupé de Georges Arnaud (il possédait les droits du Salaire de la peur qu'il avait vendu à Clouzot), Michel Audiard, Francis Carco, Astrid Lindgren (Fifi Brindacier) et quelques autres, et pour son implication dans le lancement de la collection Fleuve Noir.
Plusieurs livres sont parus, m'offrant en retour des anecdotes ou produisant des documents que j'ignorais. Ont ainsi été publiés en 2010 San Antonio et son double de Dominique Jeannerod, et deux somptueux ouvrages illustrés, en 2021 Talents du Maître Dard de Lionel Guerdoux et Philippe Aurousseau, et en 2023 Fleuve Noir, l'épopée d'Armand de Caro par Ivan Brytow. Je mets chaque fois tous les documents que je possède à la disposition des chercheurs.
Aujourd'hui Michel Dubois me demande si l'un d'eux, dont il a copie, provient de mes archives (ce n'est hélas pas le cas), peut-être en vue d'un ouvrage à paraître en 2026 sur l'illustrateur René Brantonne qui a beaucoup œuvré pour les couvertures de la collection Fleuve Noir Anticipation ou sur la collection elle-même. Il connaît comme moi le film fourni par l'INA de la remise par Jeanne Moreau du Grand Prix du roman d’anticipation scientifique, le prix Rosny aîné, pour l’ouvrage La Naissance des Dieux de Charles Henneberg, où figure mon père. L'idée de ce prix serait venue de Jacques Bergier, comme l'indique Charles Moreau dans son ouvrage Jacques Bergier, résistant et scribe de miracles. Lui et mon père avaient créé en 1954 la collection Métal, première collection à couverture métallisée, puis en 1956 la revue Satellite. Mon père n'est plus là pour vérifier les informations qui me semblent parfois erronnées. Il n'a, par exemple, que je sache, jamais été l'agent de Jeanne Moreau à qui il me présentera, un soir de 1966 à minuit au cinéma Le Napoléon !
De même qu'il s'est avéré que l'auteur des livres de Henneberg était surtout son épouse, Nathalie Henneberg, je suis étonné de constater sur le menu imprimé sur ce qui ressemble à un dessous de verre que c'est ma mère qui a signé aux côtés des membres du jury. Je reconnais également son écriture en bas à droite. Très vite ma mère avait compris que si elle ne suivait pas partout mon père, qui était un coureur, son couple ne tiendrait pas longtemps. C'est la raison pour laquelle j'appris trop tôt à me débrouiller seul. Au moment de ce prix, ma petite sœur n'était pas encore née. Où était donc mon père lorsque tous furent appelés à signer les dessous de verre ? N'aurait-elle pas composé le menu elle-même ? Cela n'aurait rien de surprenant. Ma mère secondait mon père dans tout ce qu'il faisait. Filet de sole Françoise, jambon madère, c'est une autre époque. Avant 1968 la France m'apparaît en noir et blanc. Surtout grise. Il aura fallu les Évènements de mai et la période psychédélique des hippies pour qu'elle prenne des couleurs.
Je me pose plein de questions, en particulier je me demande si ce prix n'était pas un coup de pub, car je ne vois aucun autre lauréat ! Sur une bande d'actualités que l'INA possède en archives, on voit mon père à 37 ans le temps d'une seconde. Un autre temps.
Dans les cinémas, avant le film, il y avait un court métrage, parfois un dessin animé, et les actualités. C'était avant la télévision. Des ouvreuses déchiraient les tickets d'entrée, comme cela se pratique encore au théâtre, et elles vendaient des confiseries à l'entr'acte en criant "demandez bonbons, caramels, esquimaux, chocolats !". Elles passaient le long des rangées, mais si l'on voulait être certain d'en avoir avant que le film commence il fallait mieux courir à leur devant. Sans voyage dans le temps, il n'y a pas d'anticipation. Parfois, c'est juste mal réglé, comme dans Le piège diabolique d'E.P. Jacobs avec Blake et Mortimer...

lundi 17 novembre 2025

Grand-père de garde


Mes petits-enfants sont loin des écrans, épargnés d'un côté comme de l'autre. Comme Jil fait le clown derrière le livre Vroum et qu'il est impossible de la reconnaître, je me permets de publier exceptionnellement la photo de samedi dernier. Ses parents jouant à Paris, je me suis retrouvé grand-père de garde. Jil est particulièrement espiègle, elle rit tout le temps, montre du doigt tout ce qu'elle découvre et teste systématiquement les instruments de musique du studio. Son approche est évidemment peu conforme aux usages en vigueur. À quinze mois, on tape sur tout ce qui est à portée de main avec tout ce qui nous tombe sous les doigts. Les boîtes à meuh sont évidemment très appréciées, quitte à les secouer comme des maracas. Son acharnement sur les grandes toupies à musique reste vain et je dois l'aider à les faire siffler. Je sélectionne évidemment des percussions qui ne sont pas trop fragiles, mais elle réussit à souffler dans de minuscules flûtes en plastique. Et puis tout à coup la fatigue a sonné l'heure de la sieste.
À nos âges, le sien et le mien, le grand écart n'est pas simple. J'ai tout de même du mal à jouer à quatre pattes. À prendre des pauses de travers, je me fais régulièrement un tour de rein ou un petit torticolis. Et lorsque les éboueurs sonnent à la porte pour les étrennes avec leurs calendriers je dois descendre avec onze kilos dans les bras, puis les remonter si nous étions en train de jouer là-haut. En dehors de ces aléas et sans évoquer les innombrables consignes parentales concernant les repas, le sommeil, les activités ludiques, les déplacements en poussette, etc., c'est un régal de voir pousser cette jeunesse vive et rigolote. Comme le remarquait son grand frère qui sait subtilement en profiter avec notre complicité, les grands-parents ont beaucoup moins de règles et d'interdits que les parents. C'est notre rôle. Nous avons le meilleur, épargnés par le pire.
Je me souviens tout de même d'un soir où Eliott avait eu un saignement de nez et que j'ignorais totalement comment l'arrêter. Je fis même tout le contraire de ce qu'il fallait. Au lieu de lui pincer le haut du nez, je lui mettais la tête en arrière, et sans coton je cherchais à endiguer le flot avec du papier hygiénique roulé. Il y avait du sang partout, par terre, sur les murs, à tel point que je nous entraînai dans la cabine de douche. Ma fille était injoignable et le répondeur de SOS Médecins avait répondu de rappeler cinq heures plus tard ! Nous avons fini par échapper à cette scène très gore au bout d'une trentaine de minutes. Donc tout va bien, sauf en cas de maladie, voire d'accident, où, comme tout le monde, nous nous sentons démunis, surtout face à des enfants ne pouvant s'exprimer verbalement.
Ce week-end, rien de tout cela, mais une partie de plaisir nouvelle, car j'avais franchement tout oublié. Le soir, comme je désirais profiter de la fête chez mes voisins, ma fille eut l'excellente idée de laisser un téléphone ouvert dans la chambre de Jil connecté au mien tandis que je conservais une oreillette au milieu du tintamarre ambiant. Le baby-phone eut été inopérant et probablement trop éloigné. Une oreille à la fête, l'autre dans sa chambre, jusqu'à ce que ses parents prennent la relève, leur spectacle terminé, j'assurai mon rôle, me rappelant la dénomination dont on nous affuble avec raison, les chicoufs, pour "Chic ils arrivent ! Ouf ils s'en vont !".

vendredi 14 novembre 2025

Une phobie de la répétition ?


L'idée d'écrire un article sur les tâches répétitives commence par la vérification que je ne l'ai pas déjà commis dans le passé. Ce ne serait pas la première fois que je développe un sujet avant de m'apercevoir que j'ai produit presque le même quelques années plus tôt et que, par conséquent, je le jette au panier ! On peut donc trouver des allusions, mais pas d'évocation explicite de l'ennui profond que me procure la répétition quotidienne de tel ou tel geste comme me laver les dents ou me raser. Pour certains je n'ai pas vraiment le choix, genre la brosse à dents matin et soir. Pour la barbe j'ai choisi de la laisser pousser pour ne m'en occuper que lorsque cela me chante. Il faut biaiser pour ne pas me lasser de faire la vaisselle (elle n'est jamais la même heureusement !), la lessive (idem : je note que ce terme frise l'inconscience) ou le ménage (je me fais heureusement aider). Ma garde-robe est suffisamment variée pour me donner l'impression de m'adapter à l'humeur du jour et mon héritage gastronomique m'empêche de refaire deux fois le même tour.
C'est probablement la raison pour laquelle je déteste rejouer deux fois la même chose et que l'improvisation (sans aucune contrainte stylistique) est garante d'une sorte de nouveauté permanente. L'idée-même de répétition me fait fuir. Se lancer dans le vide donne des ailes. Au pire, une préparation méticuleuse tient lieu de filet. Pour préserver l'innocence de la première fois je mets systématiquement le compteur à zéro quelques jours après avoir bouclé un projet, mais à force d'effacer la mémoire de ce qui est achevé je risque de reproduire un schéma, celui de ne jamais me répéter !
Au démarrage de ce Blog je me souviens avoir eu conscience que cela devrait m'éviter de radoter face à de nouveaux interlocuteurs : je répondais qu'on n'avait qu'à lire l'article que j'avais consacré à la question. Cette échappatoire arrogante a fait long feu et je préfère prendre le temps qu'il faut, quitte à ressasser mes vieilles lubies. Mon goût pour l'encyclopédie et mon insatiable curiosité tempèrent la boucle qui me terrifie. Mes goûts artistiques s'expliquent ainsi facilement, et j'ai besoin d'autant de surprises dans la vie de tous les jours. L'éventail des possibles canalisé par une rigueur morale, la découverte est mon carburant. Répéter, être victime de quelque addiction, se plier à un rituel régulier, banaliser le quotidien me font fuir. Le moindre écart, le changement d'angle, l'exploration, la contradiction, le regard de l'autre éclairent ma manière de voir et donc de vivre. C'est bien le sens de la vie, d'avancer sans cesse, quitte à se retourner de temps en temps, jusqu'à la pirouette finale, irreproductible.

mercredi 5 novembre 2025

Ça commence à faire beaucoup


Je ne sais pas comment ça ce fait, mais exactement 73 ans après ma naissance mon anniversaire tombe aussi un mercredi. D'après ce que je comprends, il retombe le même jour de la semaine tous les 11 ans, 6 ans ou 5 ans, selon la répartition des années bissextiles. Chaque année, le jour de la semaine d’une date donnée avance de +1 jour sauf les années bissextiles +2. Détail qui ne rentre pas en ligne de compte entre 1901 et 2099, les années bissextiles étant simplement divisibles par 4 (sauf les années séculaires, divisibles par 100, car le calendrier grégorien a un cycle de 400 ans après lequel tout se répète exactement). Donc calculant le décalage total, cela donne 55 années normales ×1 + 18 années bissextiles ×2 = 55 + 36 = 91 jours (13 semaines) qui est multiple de 7, et voilà ! Depuis mes débuts dans la vie j'ai toujours aimé les mercredis et le chiffre 7, allez savoir pourquoi...

Arrivé là, je répondais récemment que mon activité principale est de faire la musique bizarre et que étonnamment j'en vis depuis plus de cinquante ans. Comme c'est le jour des chiffres je peux ajouter que cet article porte le numéro 6012, mais qu'il ne tient pas compte de ceux que j'ai écrits pour des journaux, des magazines et autres supports. Sur le site des disques GRRR, on trouvera 106 albums (83 sont sur Bandcamp), 1752 pièces en écoute libre dont 1346 inédites, soit 202 heures (plus de 8 jours non-stop !). Ajoutez des milliers de représentations, les quelques films que j'ai réalisés, les centaines de compositions pour des films, des CD-Roms, des expos, des sites Internet, la radio, mes romans, des images, des installations, les travaux en tant que designer sonore, l'enseignement, et on comprendra pourquoi j'ai besoin de pense-bête pour me souvenir. Mon Blog m'est évidemment très utile grâce à son champ de recherche. Dans la pratique j'oublie ce que j'ai fait une semaine après qu'un projet est terminé. J'ai sans cesse besoin de remettre le compteur à zéro, histoire de retrouver l'innocence de mes débuts. Et pour commencer je fais des listes. Mon côté obsessionnel est pratique et rassurant, mais je n'en suis tout de même pas au stade de l'Homme aux rats, étudié par Freud, qui ne pouvait pas ouvrir un livre sans compter les points ni passer devant un arbre sans compter les feuilles. Tout est affaire d'équilibre, ou plus exactement du déséquilibre qu'il s'agit de contrebalancer. Mon travail, comme la vie en général, est une marche sur le fil, et j'espère bien ne pas arriver de l'autre côté avant encore un bon nombre d'années !

À part ces comptes d'apothicaire, le plus important à mes yeux, ce sont les amitiés et les amours. J'ai cette chance d'avoir de vrais ami/e/s et d'aimer aujourd'hui autant que j'ai aimé et que je fus aimé, si ce n'est plus. Elles et ils ont fait de moi une meilleure personne et il reste du boulot pour pouvoir continuer à me regarder sereinement dans la glace. Enfant, je rêvais de changer le monde, du moins d'y participer, qu'il soit meilleur, plus clément et pour toutes et tous. Chacun/e en porte la responsabilité. Je n'ai jamais baissé les bras, malgré des résultats très douloureux pour la majorité d'entre nous ! Mais nous ne sommes que de minuscules éphémères aux pouvoirs très limités. En levant la tête vers les étoiles je me rends compte de la vanité de l'espèce humaine. À l'échelle du cosmos nous comptons pour rien. C'est ce rien que je fête aujourd'hui, ce rien que nous faisons durer, autant que possible en le partageant tendrement.

jeudi 9 octobre 2025

Obsédé du contrôle ou laisser faire ?


Nous avons souvent deux faces comme une pièce de monnaie. Pour certain/e/s je figurais un clown qui les faisait rigoler sans cesse, pour d'autres j'étais le gars sérieux, parfois même trop. En fait, toujours trop, quel que soit le regard ! J'ai un petit côté extrême, genre Monsieur Plus (si vous êtes de ma génération peut-être vous souvenez-vous de la publicité pour les biscuits Bahlsen au cinéma). Tout dépend du milieu social où je me trouve. Ma causticité, les mots d'esprit ou ma franchise peuvent servir l'un ou l'autre. Dans mon quotidien familial j'aurais plutôt la réputation d'un control freak ! Comme tout le monde je n'ai pas le choix de la névrose : obsessionnelle. Rien à voir avec un psychorigide ; je m'adapte à toutes les situations, prenant la couleur de la muraille si nécessaire, avé l'accent si besoin. Dans le même temps, je laisse aller, "c'est une valse" (ici la référence est le film Adieu Philippine de Jacques Rozier). Il y a plusieurs raisons à cela. Je privilégie le collectif et le partage, la solidarité et une juste répartition des droits et des devoirs. L'engagement correspond par contre à l'aspect raide parce qu'il est hors de question de trahir ses idéaux. Lorsqu'on est prêt à tout perdre, on a tout à gagner. La peur est mauvaise conseillère, mais elle peut au contraire donner des ailes s'il faut contourner l'obstacle et inventer quand on n'a pas le choix. Pour entretenir la maison, la fée du logis, obsessionnelle, est à l'œuvre, mais si je joue de la musique je me rapproche de la transe. Lorsque j'écris, le premier jet est naturel, mais la relecture est affûtée. Sauf que je publie souvent sans me relire, justement pour conserver le swing de l'instant. On danse toujours d'un pied sur l'autre, de la rigueur d'un côté, sans jamais aucune procrastination, de la fantaisie de l'autre, privilégiant la surprise, et là plus on est de fous plus on rit. Un autre exemple : il n'y a pas d'improvisation musicale (ce que j'ai toujours appelé composition instantanée) sans un longue préparation préalable. Il faut connaître son alphabet, sa grammaire et son vocabulaire pour versifier ensuite, quitte à pulvériser les règles. Il y a donc un temps pour tout, un temps pour vivre et un temps pour mourir, quitte à remettre son titre en jeu le lendemain matin.

samedi 31 mai 2025

Pause d'une semaine


Petite pause d'une grosse semaine. Reprise du blog mercredi 11 juin. Plusieurs raisons à cela. La première est technique. J'ignore encore si mon ordinateur sur lequel j'écris quotidiennement, sur lequel je joue régulièrement et sur lequel je compte trop souvent se réveillera de son profond coma, son pronostique vital étant engagé. Un nouveau-né fera son entrée dans la famille, évidemment plus performant que tous les autres. Mais chacun a son utilité. Le plus ancien en activité est un iBook blanc qui me permet de regarder ma collection de CD-Roms tels qu'ils ont été conçus, bien que je ne le fasse pratiquement jamais. Le second est voué aux copies de CD et DVD, ce qui est devenu extrêmement rare. Le troisième est crucial puisqu'une application y a indexé l'énorme bibliothèque de CD-R avec mes anciens travaux et tout ce qui date de Mathusalem et qui n'a pas été transféré sur disque dur. Le quatrième sert de lecteur pour les films que je regarde dans une salle consacrée au cinéma. Le cinquième, aujourd'hui salvateur, tient essentiellement le rôle d'enregistreur du studio GRRR et est connecté le plus souvent à la Toile. J'ignore à quoi servira celui qui a probablement rendu l'âme à cette heure-ci et sera remplacé par un M4 tout neuf à la mi-juin. Je ne compte ni l'iPhone, ni les deux vieux iPads qui me rendent bien service de temps en temps. J'espère seulement que je pourrai récupérer mes données via Time Machine et que j'arriverai à reconstituer le mois manquant.


La seconde raison est aussi déterminante, car je dois jouer le rôle de grand-père de garde pendant que leurs parents montent le Spat' sonore au Théâtre Dunois. Si vous n'avez jamais vu l'engin, je vous conseille sérieusement d'aller y voir le spectacle Näcken, avec vos enfants si vous en avez, vendredi 6 juin à 20h, samedi 7 à 18h ou dimanche 8 à 11h. Deux compagnies se sont unies pour cette création épatante, Spat' Sonore & SÖTA SÄLTA, avec Elsa Birgé, Nina Daigremont, Nicolas Chedmail, Linda Edsjö et Philippe Bord. De mon côté, même si j'y serai de temps en temps pour m'occuper des mouflets, j'ai préparé quelques activités zoologiques, muséographiques, acrobatiques, cinématographiques, ludiques, qui risquent de me mettre à plat en bout de course, après avoir été à quatre pattes, mais quel plaisir ! On verra bien ensuite si elles donnent lieu ou pas à quelque récit...

mercredi 28 mai 2025

Catastrophe


La catastrophe n'arrive jamais d'où on l'attend. Je me souviens que notre appartement était entouré de mezzanines à certains endroits sans garde-corps. J'avais fait peindre une ligne jaune continue et expliqué à notre fille qui était encore toute petite qu'il était strictement interdit de la franchir. Obéissante, elle fit toujours très attention. Combien d'amis nous firent remarquer que nous étions totalement inconscients ! Un jour qu'elle se dirigeait vers l'escalier pour monter nous rejoindre, elle a trébuché et s'est ouvert le front sur la première marche. J'aurais pu citer d'autres exemples, mais celui-ci m'avait particulièrement marqué. On a beau prendre toutes les précautions, "shit happens!".
Oh, ce n'est pas si grave cette fois, mais je suis paralysé. Comme un grand trou noir de l'instant de la catastrophe jusqu'aux heures qui suivirent. Le soir j'ai quitté un concert au milieu. Comme disait Bernard : "on est fragile". En rentrant je regarde avec tendresse les mauvaises herbes qui poussent le long des maisons. Je pense au monde entier pour relativiser, je pense au génocide qui se perpétue à Gaza, je pense aux gens qui meurent de faim et de froid, je pense à ceux à qui on vient d'annoncer qu'ils ont une maladie grave, voire incurable, histoire de relativiser. Dans ces cas-là ma maman avait l'habitude de dire qu'il n'y avait pas mort d'homme. Elle avait évidemment raison, mais cela n'empêche pas que ce soit très contrariant.
Arrivés vers sept heures, les terrassiers terminaient leur travail devant la maison. Le trou était immense. Le bruit avait fait fuir les chats. J'avais déjà pris mon petit-déjeuner, et même fait ma demi-heure de vélo en Arizona. Je me laisse téléporter en regardant l'écran fixé à la machine. Il faisait frisquet à cette heure matinale, mais l'exercice me faisait suer. Sur Radio Libertaire s'étaient succédés Brigitte Fontaine, Bashung, Brassens, Vian et Bobby Lapointe. Bonne cuvée ! Redescendu je prenais note des mails arrivés pendant la nuit. Et c'est arrivé très vite.
J'ai l'habitude de ne laisser aucun liquide à proximité de mon ordinateur. En attrapant ma tasse de thé j'en ai un peu renversé sur le clavier. J'ai vite épongé avec mon mouchoir, mais j'aurais mieux fait de retourner la machine vers le bas pour éviter que cela pénètre à l'intérieur. Tout s'est éteint. Pas moyen de rallumer. Il ne me restait plus qu'à aller le porter chez SOS Master dont la réputation n'est plus à faire. J'ai donc enfourché ma vraie bicyclette et pédalé jusqu'à République... Les nouvelles sont mauvaises. Heureusement ma dernière sauvegarde date d'il y a un mois. Mais un mois pour moi c'est beaucoup. Incapable de travailler, j'ai tapé ces lignes en espérant être capable ensuite de penser à autre chose en attendant le bilan qui peut mettre deux ou trois jours. Si c'est réparable ce n'est que de l'argent. Si c'est mort, c'est beaucoup plus d'argent et ma phrase précédente ne vaut pas tripette. Et du temps, beaucoup de temps. Je ne m'en veux même pas. On a beau faire attention, on n'échappe jamais aux mauvaises nouvelles. On peut juste espérer qu'elles s'équilibreront avec de bonnes, mais alors de vraiment bonnes...

dimanche 25 mai 2025

Drame.org cité en référence


Il est rare de trouver des blogs français ayant dépassé les 5 000 articles tout en restant actifs aujourd'hui. Le cas de drame.org est exceptionnel dans le paysage de la blogosphère française. La combinaison d'une longévité remarquable, d'une fréquence de publication quotidienne et d'une diversité thématique fait de ce blog une référence unique.
Créé en 2005, mais dans la continuité de son site lancé dès 1997, Jean-Jacques Birgé, compositeur, réalisateur et auteur, y publie presque quotidiennement : réflexions, critiques musicales, récits de vie, expérimentations artistiques et archives multimédias. C’est l’un des rares blogs français aussi prolifique, constant, et dense sur la durée, mêlant musique, technologie, politique et art. Toujours actif, il constitue une œuvre à part entière, à la frontière entre le journal intime, l’essai et l’archive. (ChatGPT, n'empêche...)

Deux remarques :
- Le site, qui a 21 ans, est en miroir sur Mediapart depuis déjà une quinzaine d'années.
- drame.org sera bientôt entièrement rénové, sous une nouvelle présentation graphique, mais surtout avec un nouveau moteur, car il est encore en http (et non en https), donc non sécurisé et de plus en plus compliqué pour y accéder. Sa première mouture date de 1995, développé par Antoine Schmitt (les musiques qui l'accompagnaient étaient en Midi) avec un design d'Étienne Mineur ; entièrement recomposé par Jacques Perconte en 2000, design de Nicolas Clauss, il est logique que tous les 15 ans il passe chez le coiffeur. C'est actuellement Sacha André qui s'y colle, et Étienne Mineur lui donnera à nouveau ses couleurs !

lundi 21 avril 2025

Nous ne sommes que des marionnettes


Version initiale sérieuse tout de noir vêtu ou fleurie après rectifications, il n'empêche qu'on fait mumuse avec les Starter Packs en faisant chauffer les centraux qui polluent toujours un peu plus la planète. Dans un premier temps j'ai souri aux choix du robot qui est allé glaner sur le Net la Série limitée "Pluriartiste polymorphe" incluant dans la boîte :

🎧 Casque audio vintage AKG pour écouter des sons impossibles à classer entre jazz, électro, théâtre radiophonique et bruitages absurdes
🎹 Synthétiseur comme l’un des premiers que j'ai utilisés, permettant de créer des sons électroniques analogiques avec un soupçon de chaos
📚 Micro-livre "Somnambules", œuvre onirique à lire en écoutant la bande-son intégrée (bouton audio au dos du livre)
🎙️ Mini-micro Radio France parce qu’on ne compterait plus mes créations radiophoniques et documentaires sonores pour France Culture et consorts (!)
🎭 Marionnette de théâtre en référence à mes collaborations avec des metteurs en scène, compagnies de théâtre et performances immersives
🖥️ Tablette avec appli de réalité augmentée pour explorer mes œuvres interactives en AR (comme "Alphabet", "USA 1968", etc.)
🐠 Petit poisson rouge "Zorn le Silencieux", clin d’œil à mon univers absurde, poétique et souvent un brin surréaliste
👕 T-shirt noir avec logo GRRR, le label mythique que j'ai fondé, signe de ralliement des amateurs de créations hors format.

Ce sont les termes employés par ChatGPT. Pour parfaire l'ego-trip, j'ai corrigé ici les approximations du texte fourni par le logiciel d'intelligence artificielle et lui ai demandé plus de couleurs (orange et bleu), une chemise à fleurs, de supprimer la montre au poignet et d'ajouter une référence cinématographique, ce dont il s'est acquitté de bonne grâce. Alors évidemment je me suis trouvé plus vieux que je ne m'imaginais. Trop de barbe me fait ressembler à Sigmund Freud. Cela ne me déplaît pas vraiment. Je me suis souvenu que j'avais commencé à faire de la musique dans ma chambre d'adolescent avec un casque sur les oreilles pour ne pas embêter mes parents et parce que je n'avais pas de meilleur système d'écoute ; j'ai continué ainsi à m'isoler du monde en en créant un qui me convenait mieux, un monde de rêve où régnait l'amour et la paix, et je trouve toujours qu'il est confortable de n'entendre rien d'autre que ce qui est dans ma tête, j'enregistre donc souvent en partageant les sons de l'orchestre au travers de cet écheveau de câbles. La référence à l'œuvre Somnambules, créée avec Nicolas Clauss et disparue du Net, m'a rappelé qu'enfant j'étais somnambule et qu'il m'arrivait de courir la nuit autour de la table de la salle à manger les yeux fermés sans me cogner, et puis là aussi j'ai continué à vivre en somnambule mes activités artistiques qui m'échappent totalement dans le feu de l'action, même si elles ont été soigneusement préparées et que je m'y retrouve lorsqu'elles sont terminées. J'ignore comment le poisson rouge est sorti de l'eau ; une carpe c'est muet en effet, et je suis un terrible bavard (sic mes articles quotidiens !) ; est-ce plutôt le cousinage avec le compositeur américain dont je me suis senti proche à ses débuts, mais avec qui je suis brouillé depuis que je lui ai confié que j'étais anti-sioniste ? Ou bien est-ce à cause du nouveau décor de la cave après l'inondation de cet automne ? En tout cas, nous sommes bien devenus des marionnettes entre les mains du réseau, déshumanisés, formatés, standardisés, américanisés, et les particularités dont nous sommes affublés ne sont que poudre aux yeux. Alors pourquoi m'y plie-je ? Parce que je suis toujours le gamin somnambule qui adore s'amuser, un casque sur les oreilles, des jouets tout autour de lui dont naissent des objets inattendus.

samedi 12 avril 2025

De l'autre côté du mur


Mardi j’ai pris la photographie depuis le trottoir d’en face. Là c’est de l’autre côté du mur avant qu’il pleuve… La célébration du 50e anniversaire des disques GRRR se passera-t-elle à couvert ?

Dans chacune des deux images on peut découvrir une peinture d'Ella & Pitr. Le Spun est une création de l'artiste et designer anglais Thomas Heatherwick, éditée par la marque de design italienne Magis. Quant au banc il aurait appartenu à Johnny et la porte ne mène nulle part !

mardi 8 avril 2025

Repeindre le ciel


On a repeint le ciel, mais ce n’est pas tout à fait la bonne nuance, contrairement au mur qui a retrouvé son orange « Tallinn » (un signe pour l’été prochain). Des couleurs, des couleurs comme celles du nouveau Pique-nique au labo, volume 4 qui paraîtra le 18 avril !
(disques GRRR dont c'est le 50e anniversaire, dist. Socadisc)

jeudi 23 janvier 2025

Des chats, des fous, des imbéciles et des nuisibles


Samedi 1h du matin. Premier sommeil. Je n'ai rien entendu. Par contre les voisins ont été réveillés par le choc. Assez rapides pour apercevoir le SUV repartir en zigzagant, mais pas pour noter son immatriculation. Certains ont cru le voir prendre la fuite en marche arrière, d'autres en marche avant. Dans le premier cas cela signifierait que le conducteur avait emprunté le sens interdit. Si c'est le cas, le salopard l'aura rendu vite fait. Il devait rouler bigrement rapidement pour exploser le scooter, tordre le pilier auquel il est attaché et pousser la voiture garée devant chez nous d'un mètre cinquante en broyant son moteur. Il avait peut-être aussi un coup dans le nez. Je ne pense pas qu'on le retrouvera, même si son tank a dû en prendre un coup.


Le soir même, la petite chatte d'en face avait filé à l'anglaise. Depuis dix ans qu'elle habite là elle n'avait jamais traversé la rue. Extrêmement peureuse, presque invisible pour sa famille d'accueil. Elle se planque au moindre bruit. Pas drôle. Prostrée sous la voiture, nous n'avions pas réussi à la récupérer. Était-elle encore dessous au moment du choc ou avait-elle déjà migré deux voitures plus bas, on ne le saura jamais. Les chats font les quatre cents coups, mais ne racontent jamais rien.
Django a par exemple déserté la maison pendant plus de six mois, n'apparaissant que trois fois par jour à l'heure des repas et repartant aussitôt. Nous étions désespérés, lui qui est si câlin ! Une histoire de jalousie avec la petite Lola fraîchement arrivée ? Et puis lorsque le froid de l'hiver s'est pointé il est revenu comme un cœur, reprenant toutes ses anciennes habitudes comme si de rien n'était. Mieux, il roupille toute la journée comme les deux autres, et ne sort plus aussi souvent chasser. Il en a peut-être soupé du froid et de la pluie qu'il aimait tant ?
La petite Baghera, c'est le nom de la petite écaille de tortue d'en face, est restée prostrée quatre jours et quatre nuits sous la voiture de l'ancien épicier sans que nous arrivions à la récupérer. Je craignais qu'elle meure de froid. Peut-être que la faim la ferait sortir. Marius a fini par l'avoir. Elle a bu, mangé et elle s'est laissée prendre un bain sans sourciller. Elle puait l'essence. Lorsque mes voisins sont absents il arrive que je la nourrisse, elle et Milkidou, le gros chat qui squatte notre cave lorsque ses humains sont trop longtemps absents. Il faut dire qu'il est né là, chez nous, vu que c'était un des petits de notre Oulala. Nous l'avons en quelque sorte en garde partagée, mais il terrorise nos trois zozos.
Des chats il n'y en a pas deux pareils. J'imagine que c'est le cas pour tous les animaux, comme nous, animaux dénaturés qui faisons la loi et pas de la façon la plus sympathique. Je m'interroge de plus en plus sur l'espèce humaine. Faut-il être bête pour se faire la guerre, s'enrichir sur le dos des autres, passer ses nerfs sur ses proches ou ses lointains, trucider les autres espèces, ou voter pour ses bourreaux ! Je ne comprends pas comment nous acceptons d'être guidés par des fous, des imbéciles et des nuisibles. Lâches ou suicidaires, pour revenir à l'accident de samedi soir...

lundi 30 décembre 2024

Torticolis


Devant déplacer des poids lourds j'ai protégé mon dos en oubliant mon cou. Voilà donc une semaine que je suis terrassé par un torticolis aigu dont la douleur est permanente. Cela ne remonte pas à hier puisqu'en 1532 Rabelais l'écrivait déjà tortycolly ! Après être allé chercher une minerve en haut du placard j'ai pris mon mal en patience, le tramadol-paracétamol ne faisant étonnamment que peu d'effet, tout comme le massage à la gaulthérie couchée. J'ai tout essayé, le tube de Ketum et le bâton de moxa. Cela fait si mal, et sans interruption, que j'ai l'impression de vivre derrière un rideau de fumée, un filtre que tout, absolument tout, traverse, ouaté. Ma vue et mon ouïe s'en trouvent affectées. J'entends moins bien, comme éloigné de la réalité. Il m'est indispensable de me concentrer pour oublier la douleur lancinante, effort paradoxal puisque j'ai un mal fou à me concentrer sur quoi que ce soit. J'y pense et puis j'oublie, mais j'y pense beaucoup plus que je n'oublie. Il est étrange que la douleur aiguë à droite ait changé de côté pour devenir sourde à gauche. Je me fais l'effet d'un échassier, le cou raide, mon mètre de couturière s'étant métamorphosé en mètre pliant. La minerve me tient droit, mais je dois l'ôter la nuit où le moindre mouvement est particulièrement pénible. Étrange symptôme, la douleur se déplace de jour en jour, d'abord aiguë à droite elle a migré sourde à gauche, avant de produire de terribles crampes dans le cou. Mais elle ne passe pas. Je garde un calme olympien en attendant un rendez-vous osthéopathique, espérant qu'étudier la douleur l'apprivoise jusqu'à la faire disparaître, comme j'ai appris à le faire à vingt ans en lisant Bras cassé de Henri Michaux.

vendredi 13 décembre 2024

La pilule de l'oubli


Je pensais avoir perdu la mémoire, j'avais perdu la vue. Hier matin, alors que je m'apprêtais à fêter mon anniversaire avec un peu de retard, je retrouve le petit sachet "Erase Your Past" accroché derrière la porte d'entrée à côté de trois petites gommes japonaises et d'un nazar bonzuğu, l’œil porte-bonheur turc. Comment est-il possible qu'il m'ait échappé depuis douze ans ? Il est pourtant en face de nous lorsque la porte est fermée. Et personne d'autre ne l'avait non plus remarqué. Je repense évidemment à Cocteau pour Les mariés de la Tour Eiffel : "Puisque ces mystères me dépassent, feignons d'en être l'organisateur." Il n'empêche que l'objet est bien paradoxal, car je n'ai même pas eu besoin de l'avaler pour qu'il fasse effet !

Mon anniversaire de soixante ans [l'article date du 14 novembre 2012] m'a valu une pluie de cadeaux plus merveilleux les uns que les autres, mais la disparition de celui d'Élise Thiébaut m'a particulièrement énervé. Je l'ai cherché partout, sous les meubles, derrière les livres, dans la poubelle... Combien de fois ai-je vérifié qu'aucun coin de la maison ne m'avait échappé ? Sur le paquet en cellophane contenant une gélule noire était simplement stipulé "Effacez instantanément votre passé !". Un de mes amis l'aurait-il subrepticement dissoute dans mon verre ? Si c'est le cas jusqu'à quelle date l'effet se fait-il sentir ou plutôt ne se fait plus sentir ? J'en perds mon latin et la boule. Bonne nouvelle tout de même, le médicament miracle ne semble pas être une remise à zéro totale, sinon trouverais-je encore mes mots pour vous parler ? La chose appartient à la première série des Pilules et Remèdes, œuvre de Dana Wyse intitulée Jesus Had A Sister Productions 1996-2003 (Set complet) et sous-titrée Helping you to create your own reality since 1789... Voilà, un coup de Tippex et je ne retrouve plus rien. Le goberez-vous ? Dix ans après cette fantaisie, le propranolol est devenu chose sérieuse, susceptible, paraît-il, de soulager les chocs post-traumatiques.

samedi 12 octobre 2024

Inondation


Je suis mort. Enfin, presque. Énorme inondation à la cave. Jeudi j'ai écopé, épongé pendant six heures sans en venir à bout. Et pour cause. L'eau jaillit du sol comme un petit geyser. Je savais bien que sous les pavés il y a la plage. Un affluent de la Dhuys passe probablement sous la maison. Les constructeurs d'un complexe immobilier en aval ont bétonné leur sous-sol très profondément, empêchant la rivière de s'écouler comme jadis. Heureusement je me suis fait aider samedi matin, car les courbatures sont telles que je ne peux plus me baisser. J'avais même glissé avec un beau vol plané atterrissant sur le dos et j'ai fait un cauchemar où je me noyais. J'ai donc commandé un aspirateur pour eau, car cela risque de se reproduire, à moins que nous arrivions à cimenter le fonds de la cave. En attendant cela ne s'arrête pas. Angoissant.

mercredi 9 octobre 2024

Les mauvaises manières


Depuis ce texte du 11 octobre 2012 je pense avoir résolu mon sentiment d'usurpation liée à ma formation musicale autodidacte. Il en aura fallu du temps. Peut-être une certaine reconnaissance de mon travail ? Quant à la reconnaissance, là aussi, il me semble que je suis plus serein, pour avoir compris qu'aucun artiste, quelle que soit sa notoriété, n'en est jamais satisfait. Je l'attendais de mes pairs, elle est surtout venue du grand public, certes en ordre dispersé, mais sans esprit de chapelle. Il suffit de vieillir sans fléchir ! J'aime bien la petite histoire où l'on raconte que l'on interrogeait un sculpteur de 95 ans sur le chemin difficile que représente la sculpture, justement en termes de notoriété ; le vieux monsieur répondit qu'il ne comprenait pas la question, car seulement les 85 premières années sont difficiles...

Théâtre Mouffetard, 1978. Francis, Bernard et moi jouons dans la Compagnie Lubat. Ce soir-là je tiens le piano et réciproquement. C'est un contrat entre lui et moi. Il est droit, je suis un peu penché. Tandis que je frappe les touches, relevant la tête j'aperçois celles de trois autres musiciens de l'orchestre, Michel Portal, Bernard Lubat et Patrice Mestral, qui dépassent derrière le cadre, tous premiers Prix de conservatoire. Accoudés au-dessus du couvercle, ils regardent mes mains. Je flippe méchamment, pensant que je suis démasqué ; ils vont s'apercevoir de la supercherie, ma carrière va en prendre un coup. J'ai déjà évoqué ici le sentiment d'usurpation que ressentent souvent les autodidactes. Le concert se poursuit et, à son issue, le trio de virtuoses pour qui j'ai la plus haute estime vient me voir. Je n'en mène pas large. Michel, parlant pour les autres, me demande "où as-tu appris cette technique ?" Coup de théâtre. Je n'ose mentir et raconte que je n'en ai aucune, la preuve : j'en suis à ma troisième tendinite du bras gauche ! Cet épisode m'accordera évidemment ensuite un peu plus d'assurance... Bernard Vitet et Francis Gorgé y seront aussi pour beaucoup, ainsi que les quelques 200 musiciens et musiciennes qui me ou nous rejoindront les 45 années suivantes !

J'ai arrêté le piano il y a longtemps, mais il m'arrive souvent de me servir d'un clavier pour imiter des instruments ou générer des sons électroniques. [À cette époque ayant] fait l'acquisition du piano préparé de l'Ircam et de l'Array Mbira de SonicCouture [j'avais] probablement forcé la dose, et taper toute la journée à l'ordi n'arrange pas les choses. [J'avais] une douleur terrible au coude qui [m'empêchait] de dormir. Où mettre le bras ? Notre masseuse chinoise [avait] travaillé mon poignet du bout de mes doigts jusqu'à la mâchoire. J'ai dégusté sec, espérant être remis d'aplomb d'ici le concert [...] au Pannonica de Nantes avec Vincent Segal et Antonin-Tri Hoang.

Les bonnes manières étaient le titre d'une série animée de Daphna Blancherie et Natacha Nisic en papier découpé (cf. illustration) dont j'avais fait la musique et les bruitages en 1993. Ici les mauvaises se rapportent à la façon gauche dont j'aborde parfois la vie. Je fais des efforts pour me corriger, en me prenant moi-même en charge ou en me faisant aider. En vieillissant on va certes de plus en plus mal, mais l'on apprend aussi à mieux gérer ses douleurs et ses contrariétés. Si l'on s'y prend correctement, la gestion prime sur les emmerdements. Ainsi, aujourd'hui, je me sens de mieux en mieux. C'est du travail. Il n'est hélas pas rémunéré, les heures passées ne sont pas prises en compte pour la CNAV (Caisse Nationale d'Assurance Vieillesse) où [j'avais] rendez-vous [pour ma retraite]... Il y a quelque chose d'absurde et de merveilleux. Je trouve ça drôle.

Depuis, j'ai l'impression d'aller de mieux en mieux, physiquement et moralement. On oublie vite toutes les misères qui nous affligés lorsque nous étions plus jeunes... Je n'ai plus de tendinite depuis que j'ai acquis le Theragun, ni de lumbago depuis que je pédale sur mon vélo d'appartement. Quant au crabe, je lui avais fait la carapace dans les mois qui suivirent l'opération !

vendredi 4 octobre 2024

Notre jungle


Le titre pourrait laisser penser que mon article du jour évoque notre monde immoral où un génocide se perpétue sous nos yeux sans que nous nous y opposions, mais la jungle est un milieu en réalité beaucoup plus tendre qu'on ne l'imagine. Quand les coupeurs de bois exotique ou les foreurs de puits de pétrole ne la dévastent pas, elle incarne la nature dont nous, mammifères soi-disant évolués, avons encore le pouvoir de rêver. Après les océans, elle permet à notre planète de respirer, et ses habitants vivent en meilleure intelligence que les "animaux dénaturés" que nous sommes devenus.
Toute proportion gardée (!), lorsqu'il y a vingt-cinq ans j'ai créé le petit jardin derrière la maison je l'avais conçu japonais, mais les plantes ont poussé et j'ai eu beau combattre la sélection naturelle, beaucoup de plantes ont disparu et d'autres ont pris toute la place. Les feuillages persistants des bambous et du palmier donnent l'impression d'une jungle. Lorsque je repense à celle de l'Amazonie, c'est paradoxal car la selva ressemblait plutôt à un sous-bois, certes menaçant avec ses écorces empoisonnées, ses piquants invisibles et les bestioles camouflées en feuilles mortes. Tous les films que nous avons récemment regardés et qui se passent dans la rainforest en attestent. La machette sert plus souvent à marquer son chemin qu'à s'y frayer. Pas de coupe-coupe chez nous, mais des sécateurs de toutes tailles ! En particulier dans l'autre jardin, qui donne sur la rue...


Le voilà le sous-bois ! À chaque grosse averse les branches ploient sous l'eau et forcent les passants à courber l'échine. Néanmoins le lierre, la glycine, et ce qui reste de l'églantier et du lavatère se liguent pour constituer un énorme parapluie au-dessus du trottoir où l'on peut s'abriter pour éviter la douche. Toute cette verdure profite au quartier, comme le bouquet vivant d'un géant amoureux. À chaque pluie importante je taille et coupe les branches à la limite de la chaussée pour ne pas gêner les rares véhicules qui empruntent la rue. Les automobiles y sont devenues rares depuis qu'une avenue en aval a été fermée pour être végétalisée. L'itinéraire a ainsi perdu sa particule "bis", nous laissant espérer que les chats feront tout de même toujours attention en traversant. Avec les oiseaux, les muridés, les insectes, les araignées et les humains, ce sont les seuls animaux qui peuplent notre jungle.