Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

jeudi 30 juin 2022

Électrocution au révolver


Cette soirée du 13 janvier 2010 aura été une soirée mémorable, car c'est probablement la dernière à laquelle mon camarade Bernard Vitet s'est rendu avant de tomber malade. Elle revêt aussi une certaine importance pour le pianiste Benoît Delbecq qui avait émis depuis longtemps le souhait de passer une soirée avec notre ami, exceptionnel compositeur et trompettiste. Bernard s'est éteint le 3 juillet 2013 après deux ans et demi qui lui furent très pénibles.

Bernard Vitet se promène toujours avec de drôles de briquets qu'il achète à une Chinoise de son quartier. Il ne craint pas qu'un convive les embarque par inattention. Ce sont souvent des chalumeaux qui permettent d'orienter la flamme horizontalement. L'engin qu'il tient à la main pendant qu'il discute avec Benoît Delbecq est particulièrement pervers. Si l'on actionne la gâchette on reçoit une décharge électrique terriblement puissante. Le choc semble aussi fort que lorsque l'on touche du 220 volts. Pour allumer ses cigarettes, qu'il enchaîne les unes sur les autres malgré ses poumons fragiles, il doit agir sur le chien. L'atmosphère est enfumée. Fut un temps où nous travaillions quotidiennement ensemble avec Francis Gorgé. L'odeur de ses blondes court-circuitaient celle des Bastos de Bernard, mais à la fin de la journée le studio était envahi d'un nuage de poison. Je devais aérer pendant des heures après leur départ et j'avais fini par installer un avaleur de fumée faisant également office d'ionisateur. Aujourd'hui le moindre mégot empuantit l'espace clos et je dois vider les cendriers au fur et à mesure pour ne pas me sentir oppressé. Nous ne sommes plus habitués. L'atmosphère du salon est moins confinée, mais Françoise fait des courants d'air à nous faire attraper la crève.


Après le dîner, Benoît nous fait écouter son nouvel album en quartet avec le trompettiste norvégien Arve Henriksen, le batteur Lars Juul et son vieux complice Steve Argüelles trafiquant les sons aux commandes du logiciel Usine et de son filtre Sherman. Ce Way Below the Surface des Poolplayers est coolissime, nous attirant vers les grands fonds où la pesanteur est un vague souvenir. Je me sens plus proche de la musique de Benoît quand il prépare son piano que lorsqu'il en joue "nature". Le Bösendorfer du studio de La Mise en Circuit sonne alors comme un orchestre. J'apprécie toujours son élégance et le raffinement de son jeu tout en nuances, plus varié et évidemment mieux mis en valeur sur son nouvel album solo, The Civitella Project, également produit chez Songlines.
Nous réécoutons aussi Machiavel sur lequel nous jouons tous les trois. Le disque d'Un Drame Musical Instantané a été enregistré en 1998. Déjà douze ans [24 aujourd'hui] ! Benoît figure au sampleur et au synthé sur le premier morceau Night Knight avec Bernard à la trompette, Steve à la batterie et Philippe Deschepper à la guitare. Je produis les nappes de cordes et introduis pour la première fois du Theremin dans un morceau. Il joue aussi sur L'aiguille creuse, toujours avec Bernard, mais cette fois je me sers d'un processeur vocal et DJ Nem scratche remarquablement ses platines. Le disque a beau rassembler des pièces que nous avons composées Bernard, Francis et moi de 1980 à 1982, des remix d'Agnès Desnos, Étienne Auger, Luigee Trademarq et Steve, un faux vieux morceau avec le trombone Yves Robert, le puzzling de 3/3 par 1/2 où nous avions découpé trois disques noirs du Drame en trois morceaux égaux comme les parts d'une tarte, puis recollé trois tiers différents ensemble sur la platine du tourne-disques, et mon préféré, Crimes parfaits, avec la radiophonie de centaines d'échantillons que l'on appellerait aujourd'hui "plunderphonics", l'album, très électro, est étonnamment homogène. Antoine Schmitt a réalisé l'adaptation pour Mac et PC de la partie CD-Rom de Machiavel qui ne tournait plus sur les nouvelles machines et qui [est] téléchargeable gratuitement sur le site Internet qui lui [est] dédié.

Article du 14 janvier 2010

vendredi 24 juin 2022

Flou


Certaines périodes entretiennent le flou. Suivre le chemin tracé ou prendre la tangente ? L'école buissonnière est souvent plus riche que marcher dans les clous. Me livrant à un cache-cache avec moi-même, de temps en temps je m'y perds. Bouffées délirantes en mode zen ou réflexions posées de manière hirsute ? Impossible de suivre mes pas ! Mes poches sont remplies de rochers. Pas un petit caillou ! Avancer d'abord le pied gauche ou le droit ? Attendre à Paris ou devancer l'appel de la nature ? Il y a plusieurs façons d'aborder le jeu de construction. Le rêve a toujours été mon réel. La persévérance force la réalité virtuelle. Comme je tire sur la corde raide, les miracles se pointent, un jour ou l'autre. Parfois une nuit. Et la boule de tomber sur le zéro, ou sur le 7, qu'importent les chiffres, 60, 70, l'important est de relancer la roulette en ayant misé sur le bon numéro. Il faut souvent s'y reprendre. Contrairement au casino, on finit par gagner, déjà d'avoir appris à jouer...


Enfants, nous vivions en appartement. Je m'en suis échappé il y a 25 ans. Sentir les saisons par la pousse des arbres, par les abeilles qui viennent butiner le sexe des plantes, par l'eau qui tombe du ciel... Ce n'est pourtant pas la nature. Le chant des oiseaux, le bruissement des feuilles, les pattes de qui, de quoi, me manquent. Mais ce silence reste souvent incompatible avec mon besoin de rencontrer les amis, passés ou à venir. J'aime tant les grands espaces.


Rendre la maison si accueillante qu'on y tient le registre des visites. Continuer sur la lancée. L'amplifier avec le temps qui se repaît de chacun et chacune de nous. Je pense toujours à la phrase de Cocteau : « Regardez-vous toute votre vie dans un miroir, et vous verrez la mort travailler, comme des abeilles dans une ruche de verre. » Orphée. Une salle de cinéma, évidemment ! Celle-ci est tout de même trop sommaire. Coupler le studio de musique avec une salle de spectacle. Partager le confort, la joie de vivre. Sinon, à quoi bon ?


Marché jusqu'au bac. Traversé la Loire. Emprunté des chemins. Les rendre dans les villages. Marcher. Respirer. Écouter. Humer. Goûter. Découvrir. Une, deux aspirations par le nez, apnée, une, deux expirations par le nez, apnée, ainsi de suite, à l'afghane. Le centre de Nantes est à 20 minutes en bus. J'en mets 30 pour atteindre Châtelet par la 11. Ici, dans la rue, les riverains me disent bonjour. On se croirait au Laos. Le ciel est bleu. L'océan à distance du Châtelet. Qu'est-ce que je fais ?

N.B.: j'illustre avec mes images, mais la première est de Julie Ramos, prise pendant mon séjour à Strasbourg la semaine dernière.

vendredi 17 juin 2022

Tamalou


Me voilà bien ! Je me demande quelle contrariété est venue bousculer mon bel équilibre. En quelques heures se sont réveillés mon genou, mon épaule, ma cruralgie et le pouce de ma main droite. Si tous sont du même côté, c'est qu'ils sont probablement liés. En réfléchissant un bon coup et en m'aidant du tapis de fleurs et du pistolet masseur, j'ai repris le dessus sur ces dysfonctionnements. Presque tous. Récalcitrant, le pouce, qui semblait pratiquement guéri, m'a empêché de dormir toute une nuit. J'ai fini par avaler deux gélules du cocktail Tramadol-Paracétamol. J'ai enfilé l'attèle qui m'avait servi il y a quelques mois et j'ai rebranché la souris verticale. La douleur s'est à peu près volatilisée, mais j'ai tout de même pris rendez-vous chez un spécialiste de la main. Cela fait des mois que je me bats contre un pouce d'abord gâchette, passé à un écart moindre que celui qui me permettait de faire des accords larges sur les claviers pianos. Avant-hier je n'avais plus de pince, "le pouce préhenseur" qu'évoque Furtado dans son sublime court métrage, L'île aux fleurs. Heureusement il me restait "l'encéphalogramme hautement développé" qui, d'après lui, caractérise les êtres humains. J'en fais donc partie. Cela me rassure à moitié. Étrange espèce qui marche sur la tête en se croyant debout.
Didier est passé avec de l'armoise, que les acuponcteurs chinois appellent moxa. Cela chauffait du tonnerre. J'ai tenu bon face à la chaleur de la braise près de ma peau. Je suis inquiet, car je ne suis pas ambidextre. Seule ma main droite sait faire des prouesses. Il fallait me voir lisser le joint silicone de la douche, énervé par ce double handicap. Méconnaissable, paraît-il. Je m'interroge maintenant sur mon côté gauche. Mon gros orteil, mon petit orteil, mon œil gauche... Mon père appelait cela "numéroter ses abattis". Pourrait-on fabriquer la moitié d'un homme neuf en prenant le meilleur des deux côtés ? Ma question est idiote, nous avons évidemment besoin de tous nos sens, organes, membres, j'ajouterais bien les amis et les amours, pour avancer correctement, pour vivre. Vivre, c'est une idée qui me plaît. Comme faire du neuf avec du vieux. Vous me voyez venir ?

jeudi 2 juin 2022

Coup de bambou


Il y a parfois des moments difficiles où les évènements vous échappent, où les choses se dérobent sous vos pieds, alors qu'on pensait que tout roulait comme sur des roulettes. Les miracles comme les catastrophes n'arrivent jamais d'où on les attendait. C'est le sel de la vie, le nectar des surprises. Rien n'est jamais acquis. Passé le choc de l'annonce, inattendue, j'ai toujours tenté de prendre les revers de fortune de manière expérimentale. À l'école de la vie on ne finit jamais d'apprendre. L'exercice consiste à se raccrocher aux branches, fussent-elles rameaux. Les bambous plient sous la pluie, sous la neige, dans le vent, et tant qu'il y a des larmes ils grimpent vers le ciel. Ils ne sont pas seuls. Toutes les plantes participent à cette élévation sous les rayons qui donneront leur miel. Que mes oreilles sont chaudes ! Je pensais tenir une musique nouvelle, elle s'étouffe d'elle-même. Miser tout sur le zéro peut déclencher la chute ou la résurrection. On fait la vaisselle, on abîme son corps pour recouvrir ce qui donne le vertige d'une nappe de sang. La loi des cycles dessine une sinusoïde où les bonnes nouvelles suivent les mauvaises, mais cette oscillation est à double tranchant lorsqu'intervient la réciproque. L'élixir allégorique empêche de se répandre. Rester flou n'implique personne d'autre que moi, sans entrer dans des détails qui relèvent de la psychanalyse, à commencer par celle que je n'ai jamais entamée. Penser aux autres, partout, tout le temps, c'est jouer les avant-centre. Car l'équipe gagne, me sauvant chaque fois du naufrage. Pas d'inquiétude, siouplez. La retraite échappe à l'influence par un jeu de transformations qui restera à jamais énigmatique. C'est bien comme Ça.

mercredi 1 juin 2022

Les pieds


Un jour qui déraille... Un jour comme un autre, chantait Brigitte Bardot, et Bernard l'accompagnait au bugle...
Après avoir hésité à publier un ancien article en le réactualisant comme je le fais de temps en temps, pensant que mes lecteurs/trices d'aujourd'hui ne sont pas ceux/celles d'hier, et quand bien même, ils/elles l'auront oublié, j'ai repensé à ma journée d'hier. Mon accoutrement était heureusement pas celui de la photo (prise le jour de l'acquisition de ces superbes chaussures il y a quelques semaines), photo que j'ai retrouvée tout à l'heure tandis que je cherchais un sujet d'article avec quelque lassitude. M'imposer cette discipline de publier sans faille quotidiennement m'interroge parfois. J'imagine que si j'y dérogeais je risquerais de m'arrêter pour toujours. Reparti d'un bon pas, j'ai pensé que mon aventure cycliste de midi m'avait fait les pieds. J'avais pourtant entamé la journée au centre de sport en bas de la rue avec le rameur et l'elliptique. Rentré tout de même un peu crevé, j'avais enfourché ma bicyclette, qui heureusement ne l'était pas, pour aller faire des emplettes coréo-nipponnes rue Sainte Anne. J'y trouvais tout ce dont j'avais besoin, différentes sauces de soja (celles qu'on trouve dans les magasins français ne leur arrivent pas à la cheville), des huiles (sésame noir, shizo), vinaigres (noir aussi, kaki et aiguilles de pin), des farines (riz gluant, soja grillé, patate, tapioca), pâtes soba et udon, ainsi que diverses préparations épicées (calamars crus, anchois séchés, feuilles de shizo, salade sauvage, etc.). Mes deux sacoches remplies à bloc pesant bien 35 kilos, ma chaîne sauta lorsque je passais sur le petit moyeu, celui qui permet de rentrer vite au bercail. Manque de chance, je n'avais avec moi aucun outil pour démonter le garde-boue et je tentai le tout pour le tout en mettant les mains dans le cambouis. Mettre les mains dans le cambouis est l'expression que j'utilise habituellement pour exprimer que, compositeur, j'aime me frotter à mes instruments. Réussissant par je ne sais quel miracle (car je ne suis pas bricoleur pour un sou) à réparer l'engin, j'avais les mains si grassement noires qu'une jeune femme qui prenait sa pause déjeuner devant son bureau eut la gentillesse de me proposer de l'eau et du savon. Je repartis d'un bon pied en pensant que j'avais eu du nez de me vêtir simplement ce matin-là. Il n'empêche que, ainsi chargé, la rue de Ménilmontant participa à mon rêve d'amaigrissement. Arrivé à bon port, il me restait à me détendre le dos que ma gourmandise avait forcément mis à contribution. Direction planche à clous dite tapis à fleurs. La journée était loin d'être terminée, je n'étais pas au bout de mes peines, mais cela c'est une autre histoire.

lundi 30 mai 2022

Hier j'ai perdu la mémoire


Hier j'ai perdu la mémoire. Pas vraiment la mienne, mais un peu tout de même. J'ai trop tard découvert que je possédais déjà la dernière version du logiciel. C'est vraiment idiot. Tout ça pour ça. Suivant les indications du mode d'emploi j'ai réinitialisé la pédale d'effets qui m'avait pris tant de temps à programmer. Les indications d'Eventide étaient-elles erronées ou aurais-je appuyé sur une mauvaise combinaison de boutons ? La manipulation consistait pourtant à sauvegarder les programmes sur mon ordinateur avant la mise à jour de la H9Max. J'avais heureusement griffonné pas mal de notes au dos de feuilles de papier usagées, mais mes dernières programmations se sont volatilisées en un instant. Comme je ne les avais encore jamais utilisées, je ne me souviens d'absolument rien, si ce n'est que j'étais très content de ce que j'avais bidouillé. Ce genre de mésaventure est devenue monnaie courante. Avant l'informatique, le feu ou l'eau, le bris ou le temps faisaient disparaître ce à quoi nous tenions. Il faut s'habituer. Rien n'est éternel. Nous ne le sommes pas. Il arrive souvent que nous travaillions pour rien. Cela fait partie de l'incessant processus d'apprentissage. Je vais donc suivre le même protocole que la première fois. Mieux, comme si c'était la première fois ! Avec des oreilles neuves...
La mémoire est un sujet qui m'a toujours passionné. Toute la mémoire du monde, comme chez Alain Resnais. Babel. La saturation du disque dur lorsqu'on vieillit, nous obligeant à jeter des informations pour en accueillir de nouvelles. Le choix, justement, de ce qu'on garde. Le tri. Les trous, de ceux qu'on a sur le bout de la langue. Le recours au livre ? L'informatique change la donne. Mutation de l'espèce. Je connaissais par cœur pratiquement tous les numéros de téléphone de mon calepin. Je dois réciter le mien pour ne pas l'oublier. Je pouvais retrouver un passage d'un bouquin grâce à son emplacement physique dans la page et dans l'épaisseur de l'ouvrage. La liseuse efface ces traces. Je savais dans quel cinéma j'avais vu tel film. Aujourd'hui c'est simple, puisque je les ai tous sous la main. On me dit souvent que j'ai une mémoire phénoménale. C'est le contraire. J'envie les musiciens qui jouent sans partition, les comédiens sur scène... J'ai toujours été très bien organisé. Les petites fiches cartonnées ont laissé la place aux bases de données. J'ai indexé les CD-R sur lesquels dorment mes archives. La fonction Spotlight et le champ Rechercher de mon navigateur, voire de ce blog aux 5000 articles, tiennent lieu de bouée de sauvetage quand je me noie en puisant en vain dans les méandres de mon cerveau. À ma fille qui avait eu une dissertation à rédiger sur le sujet, j'avais répondu qu'il faudrait une seconde vie pour se rappeler de la première. Je ne me souviens même plus comment je pensais terminer cet article.

mardi 15 mars 2022

Cachez ce sein que je ne saurais voir


On peut faire dire ce que l'on veut à une photographie. Son sens glisse entre les doigts comme une sirène que l'on saisirait par la queue. Se laisser porter par la rêverie et l'on invente des dizaines d'histoires. La quantité des interprétations possibles d'une œuvre lui confère sa valeur. Ainsi la Joconde en offre autant qu'il existe de visiteurs attentifs.
Sur la plage, l'homme semble regarder la fille aux seins nus à la dérobée sous une drôle de coiffe confectionnée à partir d'un sac en plastique. La grosse montre qu'il a gardée au poignet indique son souci de la précision. Rien n'a pu être laissé au hasard, ni l'anonymat de la fille dont on ne voit pas la figure, ni la ligne sur laquelle évoluent tous les personnages présents à l'écran, tournant le dos à la mer comme trop occupés par ce qui se passe du côté des dunes. Mais de cela, on ne saura jamais rien. Le geste qui pourrait être celui de la pudeur enserre le corps féminin dénudé dans l'étau triangulaire formé par le biceps, le poing et le regard en coin du Tartuffe. La masse de chair du colosse contraste avec la silhouette frêle de la jeune femme. En appuyant sur le bouton de son appareil, le photographe saisit le geste d'un autre voyeur.


Pure invention de ma part. C'est se faire du cinéma. Si l'horizon dramatise la situation en rendant toute fuite vers le large impossible, la réalité est tout autre, invisible à qui n'en fut pas le témoin. Elle n'en est pas moins cocasse. Nulle tentative de suicide par asphyxie, la scène, sur le second cliché, reste d'autant plus énigmatique que le corps près des vagues est bizarrement penché, comme tombant en arrière. Déséquilibre inexplicable sans la présence du vent. Les bourrasques laissent deviner la résistance offerte par un cerf-volant acrobatique sur la plage désertée. Comme je m'étais moi-même recouvert la tête de mon T-shirt pour éviter les réflexions du soleil en imitant les appareils à plaque d'antan avec le Lumix sans viseur, Serge s'était fabriqué une astucieuse cabine téléphonique de fortune pour entendre son interlocutrice malgré le bruit assourdissant qui soufflait tout autour de nous. Le reste est un mélange d'affabulation et d'observation, une interprétation parmi d'autres.

Article du 25 juillet 2009

vendredi 4 mars 2022

Merci à vous tous et toutes


Merci à vous toutes et tous qui m'avez envoyé vos vœux et encouragements ! Vous avez contribué à ce que je garde un moral d'acier. La scintigraphie de ce matin indique que je suis sorti d'affaire. Il restera les contrôles tous les six ou douze mois, mais je tourne une page... En avant la musique !

Deux jours et pourtant


Mon isolement hospitalier n'aura duré que quarante-huit heures. Le principal désagrément fut essentiellement la nécessité de boire quatre litres d'eau par jour pour éliminer la radioactivité de l'iode 131. Je dois continuer les prochains jours, quitte à pisser tous les quarts d'heure ! Je voyais les infirmières seulement à travers le hublot de la porte plombée lorsqu'elles m'apportaient le plateau repas. Je mangeais tout et regrettai même que la collation du goûter annoncée sur une affichette ne soit que pure fiction. Les aliments ne correspondaient pas toujours au menu imprimé, mais quelle importance ! En isolement les trois repas sont les seuls indicateurs du rythme quotidien, avec le soleil qui se lève et se couche. Je ne pouvais m'empêcher de penser à la réclusion des prisonniers, même si la plupart peuvent prendre un tout petit peu l'air de temps en temps, de quoi devenir fou. Ici les fenêtres ne s'ouvrent pas et toute sortie est définitive. Invité par Nicolas Frize il y a une quinzaine d'années, j'avais fait une intervention à la prison de Fleury-Mérogis auprès des longues peines, à l'époque d'Alphabet. Cette visite m'avait beaucoup appris sur les conditions d'incarcération. À Saint-Louis le personnel est autrement plus prévenant, presque digne d'un grand hôtel. Et puis j'ai pensé que j'aurais du mal à partager la vie des sous-mariniers. Pourtant mon isolement n'aura duré que deux jours. Cela m'a rappelé le siège de Sarajevo où j'étais resté trois semaines alors que ses habitants y ont été séquestrés plus de trois ans. Il m'en avait fallu un pour m'en remettre. La seconde nuit j'ai fait des rêves ou des cauchemars qui mélangeaient fiction et réalité. Je me souviens avoir pensé que tout est documentaire.

Depuis l'annonce de mon cancer thyroïdien j'avais décidé de tout prendre expérimentalement. Comme la Claudette qui, ayant couché avec Jimi Hendrix, s'était proclamée avoir été "experienced" ! Si je me suis intéressé à mon cas médical, j'ai bien joué avec la télécommande du lit, les volets coincés et les connexions énigmatiques d'Internet. J'ai regardé par les fenêtres les gens qui n'imaginent pas qu'un jour ils seront probablement de ce côté de la rue, ou peut-être l'ont-ils déjà été ? J'étais déjà entré dans un hôpital en visiteur ou en accompagnateur, mais c'est la première fois que je me faisais opérer. À l'avenir, au minimum, j'aurai droit à des visites de contrôle. Je préfère tout de même d'autres aventures comme celle qui m'attend dans les Cévennes, en pleine nature. Penser à ma santé ne m'empêche pas de travailler ni de créer, mais le grand projet qui me titille avance au ralenti. Si la scintigraphie de ce matin s'avère rassurante, j'espère m'y atteler sérieusement.

Heureusement les affaires roulent toutes seules, puisque fin mars sortira déjà le CD que j'ai enregistré le 14 février en compagnie de Francis Gorgé et Dominique Meens pour le retour d'Un Drame Musical instantané, suivi du vinyle 30 centimètres de mon duo avec Lionel Martin dont la pochette est une magnifique sérigraphie d'Ella & Pitr, sans compter l'exhumation de mes archives comme avec le Drame en 1976 sur une face de 33 tours, l'édition CD du vinyle Les bons contes font les bons amis de 1983 et encore tout un tas de trucs que j'évoquerai en leur temps. Il n'y a que pour les concerts que je ne croule pas sous les propositions. C'est un secteur où les organisateurs et les musiciens ont la mémoire courte. La mémoire est un concept qui se conjugue à tous les temps. Le futur est mon préféré. Tout le monde ne le partage pas.

mardi 1 mars 2022

Rendez-vous au bac à sable


Après avoir été le jardin de mon enfance, le Palais-Royal est devenu mon ministère. Je ne l'exerce plus guère, mais je ne désespère pas de déclencher la manne providentielle pour monter quelque nouveau projet qui ne se ferait pas sans elle [les équipes qui s'y sont succédées m'ont fait rapidement abandonner cette idée au profit d'une indépendance salvatrice]. Le drapeau flotte sur la marmite tandis que je tourne le dos aux appartements de Colette et Cocteau, aux boîtes à musique Anna Joliet (100 euros la programmable, mais 500 pour les douze sons, c'est trop cher !) et à la rue Vivienne où nous habitions dans un ancien hôtel de chasse de Richelieu [c'était un meublé sous les toits, un bout d'appartement]. Le quartier a bien changé depuis les XVIIe et XXe siècles ! J'allais à la maternelle dans cette même rue... Deux jours avant que le nouveau ministre adorateur de monarchies [Frédéric Mitterrand] n'annonce sa nomination, Antoine et moi l'av[i]ons croisé rue Saint-Honoré en train de faire du lèche-vitrine devant un antiquaire, un barreau de chaise au bec et l'air étonnamment guilleret. Ne pensant qu'à la proximité de notre clapier au Musée des Arts décos, nous avons raté le scoop, ce qui nous fait une belle patte de lapin. C'était probablement son dernier jour de liberté. Pour en revenir aux mammifères à poils que nous gardons [voir notre opéra Nabaz'mob pour 100 lapins connectés alors exposé dans une aile du Louvre], les roses trémières et les roucoulements de pigeons faisaient obstacle à dresser un pont entre l'enfance de l'art et les colonnes du temple, ou l'inverse, soit l'art de l'enfance et le temple des colonnes. Si vous trouvez ce billet ésotérique, mettez-le sur le conte du jeu de mots et de la rêverie bucolique que m'inspire souvent la traversée du jardin, une délicate régression.

Cet article du 10 juillet 2009 me replonge dans une enfance d'un autre siècle. En vieillissant on creuse la terre et, avec un peu de recul, se révèlent des couches géologiques dont on peut admirer la coupe transversale. Le nez collé à la vitre ne permet que de pâles réflexions. Il y a quelque chose de schizophrénique à essayer de se souvenir. En avançant on accumule de nouveaux sédiments, comme aujourd'hui où je rentre à Saint-Louis pour avaler 100mCi d'iode 131 à 3700 MBq.
"L'iode 131 est un des isotopes de l'iode, émetteur β- et γ. Il est obtenu par fission d'uranium 235 ou par bombardement neutronique de tellure stable. La période de l'iode 131 est de 8,06 jours. Il décroît en xenon 131 stable par émission de rayonnement gamma de 364 keV (82%), 637 keV (6,8%) et 284 keV (5,4%) ainsi que de rayonnement β-d'énergie maximale 606 keV, absorbé à 90% sur 0,8 mm de tissu biologique."
Je n'émettrai hélas aucune lumière particulière permettant de faire des photos originales de l'artiste. Par contre, depuis l'annonce de mon cancer thyroïdien je prends l'ensemble des opérations de manière expérimentale, atténuant ainsi autant que possible les répercussions psychologiques ! J'ignore si je pourrai publier de nouveaux articles depuis ma chambre plombée, ou s'il me faudra attendre, jeudi prochain, de sortir de mon isolement.

mercredi 23 février 2022

Idiot


Lorsque je ne travaille pas comme un damné, je suis terrassé par un gros rhume avec une toux qui me file des courbatures comme si on m'avait passé à tabac. Le test est négatif. Je n'ai pas de fièvre. Mais ça ressemble à une grippe. J'ai un alibi en or pour continuer à publier d'anciens articles dont je corrige les liens. En attendant j'enfile la robe de chambre des malades, celle de ma grand-mère en laine des Pyrénées. J'ai probablement attrapé un courant d'air dans le hall de la Gare Saint-Lazare ou sur le parvis de celle de Caen, ou bien aux deux, parce que le vent soufflait, glacial et brutal, et j'avais laissé mon pull-over dans la valise. On fait des trucs idiots parfois. Je n'aurais peut-être pas dû marcher le long de la plage d'Asnelles le lendemain, même si j'avais cette fois pris mes précautions.


On fait des trucs vraiment idiots parfois. J'ai laissé pendre mon bel imperméable le long de ma roue de vélo. J'entendais bien un bruit bizarre, comme la voix céleste d'une harpe éolienne. Voilà. Il brûlait par frottements. 280 bouteilles en matière plastique ont été nécessaires pour fabriquer mon Maium. Comme coupe-vent il s'impose. On dirait maintenant que je l'ai laissé traîner dans le cambouis. Ce n'est pas grave, c'est juste idiot. Comme j'ai la tête comme une citrouille, je fais, je dis, n'importe quoi. Peut-être suis-je inconsciemment inquiet par la perspective de retourner prochainement à l'hôpital avaler une gélule d'iode radioactif ? "C'est sans danger, sans danger !" Depuis le début de mon cancer thyroïdien, je prends tout expérimentalement, mais dans je il y a l'autre. Je le sens. Le rimbaldien me travaille au corps. C'est idiot.

lundi 21 février 2022

L'avance de l'ombre


De mon père j'ai hérité la première charade dont je me souvienne : " mon premier est un cul-de-jatte qui descend à toute vitesse la rue des Martyrs, mon second est un cul-de-jatte qui descend à toute vitesse la rue des Martyrs, mon troisième est un cul-de-jatte qui descend à toute vitesse la rue des Martyrs (à cet endroit mon père ne faisait qu'accélerer son débit de paroles jusqu'à le rendre à la limite du compréhensible par un effet de vitesse et d'emballement), mon quatrième est un cul-de-jatte qui descend à toute vitesse la rue des Martyrs, mon cinquième est un cul-de-jatte qui descend à toute vitesse la rue des Martyrs, mon dernier est un cul-de-jatte qui descend à toute vitesse la rue des Martyrs, (là mon père marquait une pause et concluait à bout de souffle et soulagé) et mon tout est une boisson rafraîchissante !? ". Pour l'anecdote, je suis né rue des Martyrs, ou plus précisément dans une impasse qui y prend sa source, Cité Malesherbes.
En dévalant le macadam comme un fou depuis la Porte des Lilas jusqu'à la Bastille, je vois mon ombre qui s'allonge devant moi comme si elle me précédait dans le temps. Elle arriverait plus vite que moi à mon rendez-vous si je n'entamais un virage déterminant Place Voltaire. Avant de reprendre le dessus, je saisis d'une main mon appareil dans le panier du Vélib et j'épingle l'arrogante qui me montre la route. Il ne me reste plus qu'à savourer la solution de ma charade, citron pressé, breuvage tout indiqué par cette température.

Article du 1er juillet 2009

vendredi 4 février 2022

La nostalgie du futur


Il y a trois ans, à la mort de ma mère, nous avons vendu son appartement dont la terrasse offrait un panorama à 360° sur Paris et la banlieue. Michel rappelle de temps en temps les fêtes extraordinaires qu'adolescents nous organisions sur le toit, projetant les images du light-show sur l'immeuble d'en face. Maman savait le nombre de copains entassés dans ma chambre aux paires de chaussures laissées à l'entrée. Mes parents faisaient figure d'exception de nous laisser fumer des pétards sans commentaires. Ils se souvenaient avoir été jeunes eux aussi, ce que certains ont piteusement effacé. Il est certain que nous sommes parfois inquiets pour nos progénitures, sachant les terribles accidents auxquels nous avions miraculeusement échappé, ou pas.

Lorsque j'avais 15 ans nous avons déménagé de la rue des peupliers à la route de la Reine. C'était juste après 1968 et avant mon entrée à l'Idhec qui coïncidera avec la vie en communauté rue du Château. Nous passâmes alors des conventions familiales aux rêves d'aventures vers lesquels notre adolescence nous conduisait par tous les sens. Pendant les années qui avaient précédé, j'avais déjà tâté de ce que la jeunesse offre de meilleur. L'indépendance fut dès lors le maître mot. Pendant mes années de lycée, j'avais moins souvent regardé par la fenêtre que je ne m'étais plongé dans l'obscurité fluorescente de la lampe de Wood ou dans des rêveries stéréo prises entre les deux oreillettes de mon casque hi-fi.
En prenant cette photo depuis mon ancienne chambre [...] certains détails attirent mon attention : une petite pièce en avancée sur la façade d'en face, le mur quasi aveugle qui surplombe la station-service, la route toute droite jusqu'au pont de Saint-Cloud et le Parc ! C'était ma campagne, mes sous-bois, ma jungle.
Tout au fond ses collines surplombaient des images d'enfance où nous donnions rendez-vous à mes grands-parents sur l'immense pelouse. Depuis la banquette arrière de la Peugeot 203, la majestueuse grille d'entrée en fer forgé menait forcément à quelque château de cape et d'épée. Un gardien distribuait des tickets. Il fallait ensuite emprunter de longues allées rectilignes avant d'atteindre l'autre bout du Parc, plus secret. Jeune homme, j'alternerai de romantiques promenades à l'humide odeur d'humus et les miniatures japonaises du Jardin Albert Kahn. Le parc se prêtait aux confidences, le jardin aux photos-souvenirs.
Comme j'essaie de me rappeler cette époque lointaine, je suis étonné de constater le nombre de vies qu'un être humain est susceptible de posséder, et de perdre. En regardant les jeunes gens dans la rue, je comprends que certains plaisirs me sont désormais interdits, mais que les ayant déjà vécus je ne peux avoir aucun regret. J'ai déjà été jeune, serai-je jamais vieux ? S'il est une nostalgie, elle ne peut venir que ce dont on ne sait rien encore et qui pourrait nous échapper. Ma curiosité est plus forte que mes dépits. Je m'accroche, je dévore. Pour goûter la saveur du présent et envisager l'avenir et son cortège de surprises, je n'ai d'autre choix que de mettre en perspective ce qui m'a fait comme je suis. L'histoire. Tout à l'heure je disais à Sacha que j'accorde autant d'importance aux inventions les plus renversantes qu'aux sources premières dont elles sont les variations rebelles. L'origine du monde et l'ève future dans le même bain. Le blues ancestral et l'utopie la plus abracadabrante. La régression primale et la pensée la plus pointue. Le grand écart.

Article du 30 mai 2009

mardi 25 janvier 2022

Ma main au feu


C'est étrange de retrouver cet article du 12 mai 2009, et cette photo, alors que mon trackpad m'a récemment zigouillé le pouce droit. Je me suis retrouvé avec un pouce à gâchette, le nerf ne glissant plus dans sa gaine. Alors que les géniaux praticiens attitrés qui me sortent habituellement des ornières n'ont pas pu régler mon problème, le bon docteur Hoang m'a astucieusement conseillé d'acquérir une souris verticale et cela commence à aller mieux. J'avais essayé lamentablement la tablette graphique qui n'est vraiment pas faite pour moi. En dehors de cela je me prépare à avaler une gélule d'iode radioactif, car mon cancer de la thyroïde n'était pas aussi "sympa" qu'annoncé. Je trouve néanmoins qu'en vieillissant je vais de mieux en mieux et supporte la douleur beaucoup plus facilement que lorsque j'étais plus jeune. Je vois tout ce qui m'arrive de manière expérimentale. Il n'y a que l'autre qui est en moi que je ne contrôle pas et qui fait des siennes à des moments où je ne m'y attends pas !

Même pas mal ! J'en ai déjà parlé, j'apprends à contrôler la douleur. Comme je ne suis pas masochiste et que je ne fais pas exprès de me faire mal, je ne peux pas tester mes théories quand ça me chante. Depuis quelques années, je travaille sur la brûlure jusqu'à non seulement ne plus la ressentir, mais ne même plus en avoir de trace. J'en étais si convaincu samedi que j'ai montré [...] le mauvais endroit de ma main ! Pourtant un peu au-dessus, on voyait très bien la marque... Revenons en arrière jusqu'au grill que je touche en enfournant un poulet fumé à la mode chinoise. Ma peau ressemble alors à une viande dorée à souhait. Impressionnant. Je pose un glaçon illico sur la plaie pendant une dizaine de minutes tandis que j'étudie les sensations successives provoquées par la chaleur et le froid conjugués. J'enfile les adjectifs comme des perles sur le chapelet de mon imagination jusqu'à presque regretter de ne plus rien sentir. Quel autre secret possède le fakir qui marche sur des braises ? La brûlure finit par ressembler à celle du piment que j'affectionne plus que de raison. Je tiens l'analogie. Cela en devient agréable. La grosse sangsue rougeâtre devient un tatouage éphémère qui disparaîtra comme toutes les autres blessures. Enfin, presque toutes. J'ai sur la cuisse un coin de peau particulièrement doux qu'un bistouri dessina lorsque j'étais enfant. Comme si la leçon n'était pas suffisante, je plonge la même main dans les orties [...] pour la soupe. Pas de trace cette fois, mais une anesthésie électrique et collante qui monte en pointe vers le poing. Stop. On arrête là les expériences. Aller dans le sens de la douleur, l'apprivoiser, rend ces déboires piquants et instructifs.

mardi 18 janvier 2022

Boulevard Gaston Birgé


Je ne suis pas retourné à Angers depuis 1984. Il y a trente-huit ans, Un Drame Musical Instantané y avait accompagné La Passion de Jeanne d'Arc pour le Festival Musique et Cinéma et nous avions choisi de traiter le chef d'œuvre de Dreyer comme un film de résistance. Elsa n'était pas née et mon père était encore vivant. En regardant les nouvelles plaques de rue commémorant la mort de mon grand-père je suis particulièrement ému parce que Papa n'a jamais su que son père était comme lui dans la Résistance, à un niveau probablement plus important. Il a toujours cru que son père avait été dupe de Pétain qui avait déclaré qu'il protégerait tous les juifs de France. Depuis, grâce à mes articles et aux archives familiales, j'ai appris qu'il avait été dénoncé pour avoir refusé de porter l'étoile jaune, mais aussi ses faits d'armes que lui permettait son statut de directeur de l'usine d'électricité. J'ignore qui sait quoi, et probablement des détails m'échappent encore. Les premières plaques ne stipulaient rien. Les suivantes ajoutaient qu'il était "mort pour la France". Je pensais que c'était plus classe de dire cela plutôt qu'un pauvre youpin de notable angevin avait été déporté et gazé à Auschwitz. Et puis les témoignages se sont accumulés depuis la mort de mon père début 1988...


Sur les plaques le mot "résistant" a été ajouté. Aux dernières il manque tout de même l'accent aigu, probablement un copié-collé d'un ordinateur qui ignore les subtilités de la langue française. Je suis particulièrement ému à cause du quiproquo paternel révélé si tardivement. Pour une fois je voudrais réveiller mon père pour lui dire, mais je doute que ses cendres dispersées aux quatre vents en ait un cinquième. Il était fier que ce soit un boulevard, même s'il abritait les usines Thomson et les ceintures L'Aiglon. Je porte Gaston en second prénom derrière Jean-Jacques. Il marque ma génération, alors que Gaston n'est plus le sobriquet des garçons de café de mon enfance, ni le sympathique personnage de Franquin. Que Gaston ait été un résistant, et Jean, son fils, expliquent peut-être mon sentiment de révolte devant les injustices de ce monde et mon engagement contre toutes les formes d'oppression des peuples, tant dans leurs généralités que dans leurs particularités individuelles.

Merci à ma cousine Susy Birgé pour les photos !

lundi 10 janvier 2022

Mes parents


Dix et vingt-huit ans séparent ces trois textes des 19 février 2019, 8 mars 2009 et le troisième de 1994. À rebrousse-poil. Il fallait bien que je les publie en remontant le temps pour réinscrire mes souvenirs dans la perspective, d'autant que ce 10 janvier aurait marqué leur 70ème anniversaire de leur mariage, un truc à eux, à eux seuls, que ni ma sœur ni moi ne partagions avec eux. Mon père, décédé à 70 ans, n'a pas eu le temps de sombrer dans la vieillesse. Trente ans plus tard, ma mère avait fini par se calmer. Curieusement il me manque plus qu'elle. Il n'eut pas le temps d'abîmer la relation, contrairement à elle dont j'ai inconsciemment choisi de me souvenir essentiellement lorsque j'étais enfant et jeune homme, plus d'une vingtaine d'années merveilleuses avec eux deux, sans parler de ma petite sœur avec qui je partageai longtemps une forte complicité. Et puis le temps passe. On devient adulte, du moins on en a l'impression, reproduisant parfois des schémas qu'on exécrait lorsqu'on les subissait. Les ami/e/s disparaissent cruellement. Bernard me manque plus qu'aucune autre personne. Nous avons passé plus de trente ans à travailler quotidiennement ensemble. On ne se rend pas toujours compte du temps passé à l'extérieur du cercle familial, comme à l'école par exemple, et de cette influence. Les rites de passage prennent parfois de drôles de formes. Je suis gré à mes compagnes, à mes amis de m'avoir aidé à grandir. Mes parents avaient ouvert le chemin. Je l'imagine encore long...

MAMAN
Le 19 février 2019


Maman est morte ce matin. Je m'y attendais. Mal dormi cette nuit avec l'appréhension que ma sœur m'appelle pour m'annoncer la triste nouvelle. D'un autre côté, elle est partie juste avant que cela ne devienne trop insupportable pour elle. Elle avait du mal à parler depuis quinze jours et des difficultés respiratoires depuis une semaine. Ces derniers temps ma sœur Agnès, qui lui a rendu visite tous les matins depuis deux ans, me téléphonait en sortant de la maison de retraite de Royan tant c'était éprouvant de la voir s'affaiblir jour après jour. Vendredi, au téléphone, je lui ai répété que je l'embrassais et elle a eu la force de répondre "moi aussi". Elle s'est plainte de ne pas se sentir bien, mais était incapable d'en dire plus. Elle allait avoir 90 ans.
Celui qui est en deuil est le petit garçon à sa maman, pas l'adulte qui a affirmé sa différence. Jusqu'à mon Bac, elle a suivi mes études, m'apprenant entre autres à écrire. Au début elle faisait mes dissertations à ma place, puis j'ai pris le relais et le prof de français a souligné "Birgé, votre style habituel !". J'en étais fier. Elle aussi. Pour attirer sa tendresse, car elle n'était pas très câline contrairement à mon père, je me suis cru obligé d'avoir de bons résultats en classe. Cela marchait. J'ai continué. C'était pareil avec ma grand-mère. Mes bonnes notes semblaient leur faire tellement plaisir. On se bagarrait politiquement, mais en mon absence elle me défendait comme la prunelle de ses yeux, elle qui avait été si myope avant ses opérations de la cataracte. Quand j'étais enfant, elle corrigeait mes devoirs la clope au bec, la fumée des Disques Bleus Filtre me remontant dans le nez. Pour cette raison je n'ai jamais fumé de tabac, d'autant que j'en avais le droit. Plus tard elle est passée à la pipe, puis aux cigarillos. On imagine mal comment tout chez elle était imprégné de cette odeur suffocante. J'ai du épousseter plusieurs millimètres de poussière brune sur les sept mille bouquins que contenait la bibliothèque. Lorsqu'elle avait rencontré mon père, elle était vendeuse en librairie, et lui agent littéraire. Elle lisait sans casser les tranches des livres, en les ouvrant à peine. Elle avait été une femme moderne, élevant ses enfants et travaillant indépendamment, puis avec mon père. Elle avait milité syndicalement. Elle faisait délicieusement la cuisine, du moins jusqu'au décès de mon père il y a 31 ans, lui se contentant de faire les sauces. Ils se réclamaient d'être des intellectuels de gauche. Elle avait du mal à accepter que le PS ait viré à droite. Sa paresse à marcher lui a coûté cher en fin de vie. Elle avait perdu son autonomie. Elle n'avait pour ainsi dire jamais été malade, du moins rien de grave, parce qu'en bonne mère "juive" elle se plaignait tout le temps.
J'ai mis des guillemets parce que nous sommes athées depuis des générations, d'un côté comme de l'autre, et l'assimilation actuelle de l'antisionisme à l'antisémitisme me fiche en colère. Comment peut-on être aussi stupide et de mauvaise foi ? Toute cette campagne honteuse ne fera que provoquer un peu plus d'antisémitisme dans les quartiers où la politique israélienne, colonialiste et meurtrière envers la population palestinienne sème la confusion. Vous pouvez penser que cette remarque est déplacée quelques heures après la mort de ma maman, mais les engueulades faisaient partie de la vie familiale, et, surtout, c'est toute ma culture qui est en jeu et qui s'exprime là. Un engagement politique infaillible du côté des opprimés et un humour incroyable qui ne nous quitte jamais. Ma blague juive préférée, c'est elle qui m'appelle pour me demander comment je vais. Elle faisait cela chaque matin jusqu'à la semaine dernière. Comme je lui réponds que ça va, elle me rétorque : "ah tu n'es pas tout seul, je te rappelle !". Les goys ne comprennent pas toujours. Maman a vécu pour la politique et pour la bouffe. Elle voulait être incinérée, avec le minimum de cérémonie, et sa seule volonté était que nous fassions un gueuleton à sa mort pour que plus tard nous disions "dis donc, ce qu'on a bien mangé à la mort de Geneviève !".

RETOUR DU REFOULÉ
Le 8 mars 2009


Jusqu'à dix-huit ans j'ai cherché à faire plaisir à ma mère. Mais ma vie d'adulte a souvent été dictée par ce que mon père en aurait pensé, encore aujourd'hui, vingt-et-un an après sa mort [donc le 2 janvier 1988].
Si ma mère avait été fière de mes efforts, je n'aurais pas eu besoin de me plier en quatre pour être un bon garçon (photo Rue Léon Morane le jour de la distribution des prix). Elle me faisait chaque fois téléphoner à ma grand-mère mes résultats scolaires. Devais-je valider ainsi les choix de ma mère dont la fierté n'était que de surface ? Comme mon père chouchoutait ma sœur, j'ai fait comme si j'étais celui de ma maman, mais c'est lui qui prodiguait tout de même les câlins du dimanche matin lorsque nous les rejoignions dans leur grand lit. Si elle avait su exprimer sa tendresse, aurais-je été autant en demande avec les femmes dont j'ai partagé la vie ? Il y a dix ans, lorsque j'ai compris que sa misanthropie lui appartenait en propre et que je n'avais pas à la reproduire pour lui plaire, ma vie s'est allégée. J'ai recommencé à transmettre mon enseignement et regardé le monde avec des yeux attendris sans que ma vision critique en soit altérée pour autant. J'ai appris à laisser sa chance à chacun. Je ne me suis plus cassé la voix à hurler comme mes parents s'engueulant à tous bouts de champ lorsque nous étions petits. Le mépris de ma mère pour tout ce que je représente ne m'atteignait plus jusqu'à ce qu'elle s'attaque à ma fille. Sous son alibi "de gauche", ses aspirations bourgeoises condamnent nos vies de saltimbanques et nos sensibilités d'artistes lui sont aussi étrangères que nos interrogations psychanalytiques. Elle va jusqu'à vomir les intellos qui se posent des questions "qui n'ont pas lieu d'être", rejetant toute réflexion sur le passé auquel elle ne trouve aucun intérêt. Toute tentative d'évocation de mon père semble vouer à l'échec. Ainsi réécrit-elle l'histoire et reproduit éternellement les mêmes schémas névrotiques. Qu'y puis-je ? Pas grand chose si ce n'est assurer Elsa de mon entière solidarité. Ma mère m'avait pourtant appris à écrire et réfléchir. Je l'ai encore remerciée en lui répétant que je suis devenu ce que je suis grâce à elle, et à mon père évidemment, et qu'en crachant sur moi c'est sur elle qu'elle crache. Ils s'intitulaient eux-mêmes "intellectuels de gauche" !


Elle avait à peine plus que mon âge actuel lorsque mon père est mort. Il était son paratonnerre. Elle n'a pas su se réinventer, s'enferrant dans la névrose familiale sans plus aucun rempart, comme ses deux sœurs. Je comprends ce que je lui dois, à lui et à lui seul. Il nous envoya apprendre les langues étrangères et, par là-même, à voyager. Il me transmit son amour de la musique et les émotions intenses que l'art peut prodiguer. Lorsqu'il était touché il pleurait en écoutant au casque. J'ai récupéré vendredi celui qu'il portait sur les oreilles lorsque son cœur s'est arrêté. Ses engagements politiques et son courage me servent toujours de modèle. Je croyais que c'était le frimeur de leur couple, mais je me trompais. Il savait simplement de quoi il pouvait être fier, tandis que ma mère faisait semblant parce qu'elle ne s'aimait pas. Tout contact physique avec autrui la dégoûtait. J'ai souffert des liaisons adultères paternelles, mais c'était une autre époque. Mes parents (photo à La Baule) prétendaient être restés ensemble "à cause des enfants". Toute la responsabilité pesait sur nos épaules. Mon statut d'aîné responsable compléta le tableau de l'obsessionnel.
Nous ne pouvons rien pour nos géniteurs s'ils sont devenus sourds et n'expriment aucun intérêt pour ce que nous devenons. J'ai mis des distances avec ma mère pour me protéger de ses désirs mortifères et pour apprendre à vivre. Le souvenir que je garde de mon enfance reste le terreau fertile sur lequel j'ai pu me construire. Ma fille doit pouvoir en faire autant, à sa manière, soutenue par notre regard bienveillant. Lorsqu'elle se rebella et exprima ses sentiments avec la plus grande sincérité, j'étais fier à mon tour de ce que sa maman et moi avions participé à faire naître, de sa capacité à s'épanouir en s'en affranchissant.

Pour être clair, je recopie l'article sur mon père, qui est d'une toute autre nature...

PAPA
1994


De temps en temps on me demande qui était mon père. Alors je ressors le texte que j'avais écrit en 1994 pour la revue ABC comme. Trente-quatre ans après sa mort, je me demande encore comment il réagirait aujourd'hui à tel ou tel évènement. Dès que je pense à lui je le sens voleter au-dessus de mon épaule, près de mon oreille droite, comme une sorte de Jiminy le criquet garant de ma bonne conduite. Voici le texte :

Un peu de poussière dans un ciboire, Elsa a voulu garder le caveau, les autres s'en foutaient, dans notre famille nous n'avons pas le culte des morts, il est en face, tout en bas des marches du columbarium, j'ai fait renouveler la concession pour dix ans, il y fait froid ou frais selon les saisons, Elsa aime bien y aller, c'est mignon. [Depuis, ma mère a oublié de nous en parler et les cendres ont été dispersées sans que nous en ayons été avertis.]
Il a changé de vie à quarante ans, il est retourné à l'école, il est devenu représentant, et puis il a monté sa boîte, a remboursé ses dettes jusque trois ans avant sa mort, il était devenu président-directeur-général.
Il a changé de vie à trente quatre ans, quand il s'est marié. Il aimait bien les filles. Surtout les femmes de trente ans. Depuis l'âge de treize ans. A la fin c'était plus difficile. C'est probablement pour cela qu'il en a eu marre. Il ne supportait pas l'idée d'être diminué. Il avait toujours dit que ce jour-là il préférerait se flinguer. Il n'a pas eu à le faire. La veille, maman lui a fait remarquer qu'il avait du mal à grimper les huit marches, il a répondu qu'il y en avait neuf. Le lendemain matin, il a dû l'appeler pour s'extirper de la baignoire, il n'y arrivait plus tout seul. En début d'après-midi, Elsa et moi, nous lui avons apporté un concerto de Brahms qui lui faisait envie. Quand nous sommes partis il a mis le casque sur ses oreilles. Maman l'a retrouvé par terre en revenant des courses, c'était un samedi. À la fin, il écoutait la Callas comme ça et les larmes lui coulaient le long des joues, il s'offrait du caviar de chez Petrossian, il ne voulait pas savoir ce qu'il avait vraiment, nous ne disions pas le mot. Son cœur était fragile, cela lui a permis d'éviter le pire.
Il avait toujours raconté qu'il était sursitaire, que toute sa vie était du supplément. Condamné plusieurs fois à mort, la première à dix sept ans, il était toujours là à soixante dix. Il avait eu des rhumatismes articulaires aigus, et puis les poches d'eau s'étaient résorbées en une nuit, la veille de l'opération. Cela l'avait empêché de partir en Espagne avec les Brigades. Aucun de ses copains n'en est revenu. Il avait décidé que nous n'irions pas dans ce pays tant que Franco serait vivant. Il avait toujours milité. Il s'était battu à la canne contre les Camelots du Roi, avait été exclu du parti socialiste pour trotskisme-léninisme (!), parlait d'insurrection armée quand il était énervé, sinon il était au parti socialiste (était-ce le même ?) et il allait tous les jeudis soirs au Grand Orient. Pas toujours en fait, c'était souvent son alibi pour aller voir une copine.
Surtout il y avait eu la guerre. Je devrais dire le nazisme. Il a passé toutes ses vacances de 1933 à 1939 à Bielefeld en Allemagne. Son meilleur ami était le fils du commissaire de police. Les deux jeunes hommes piquaient la voiture officielle pour aller se balader, avec la sirène évidemment. Dans un cinéma ils furent les deux seuls à ne pas se lever aux images du Führer. Les Jeunes Hitlériens les poursuivirent dans la rue. Un autre jour, un vieil homme se fait abattre sur le trottoir par les chemises brunes. La foule s'amasse : " Es ist ein Jude (C'est un Juif) " dit l'un d'eux. Les badauds se dispersent. Le pote de papa est mort noyé dans un sous-marin. Gaston, celui du boulevard angevin, le papa de papa, croyait Pétain qui avait promis de protéger tous les enfants de France (P.S. : l'avenir montrera que mon grand-père était en fait dans la résistance, Papa est mort sans savoir que son père partageait secrètement la même conscience et était même probablement intervenu à un niveau supérieur). Un employé de son usine, il était directeur de l'usine d'électricité d'Angers, l'a dénoncé à la Gestapo. Il fut déporté à Büchenwald et gazé à Auschwitz. Mon père était à Paris, il était suffisamment politisé pour ne pas avoir été réclamer son étoile jaune. Décidé à retrouver son père, il s'engage dans un service allemand et prend contact avec Londres. Il est chargé d'envoyer des maisons préfabriquées en Allemagne. Malheureusement un jour il tombe malade et la femme qui le remplace s'aperçoit qu'aucun convoi n'est jamais arrivé à bon port, il est arrêté. Dix sept jours sans manger, il pèse trente quatre kilos, la moitié de son poids, lorsqu'il est à son tour déporté. Août 44. Sous les bandages qui entourent ses bras il a glissé des fourchettes et des cuillères qu'il a aiguisées. Dans le wagon à bestiaux qui l'emmène il est obligé de se battre contre ceux qui ont peur des représailles et contre ceux qui veulent sauter les premiers. Avec les fourchettes il arrache les barbelés de la minuscule fenêtre en hauteur. Il saute le septième. Le neuvième est coupé en deux par les balles des mitraillettes, cette image me hantera longtemps. Banlieue de Paris. Il sonne à la première maison. Un officier allemand, accompagné de son chien, vient lui ouvrir. Il court. Il se cache sous des clapiers. Il a plus peur que les lapins, le leur murmure doucement. Des cheminots le sauveront, mais il reste paralysé pendant six mois, entre la vie et la mort. Il dit devoir son salut aux deux litres de sang frais qu'il va boire chaque matin aux abattoirs, et à Suzon, une cousine de Sermaize qui l'y transporte dans une brouette. Il gardera le goût du beefteak bleu. À la Libération il est arrêté le temps que l'on vérifie ses connexions auprès de son chef à Londres. Il travaillait au Majestic ! Ces trois mois à Fresnes sont une partie de plaisir. Rien à voir avec les geôles allemandes. Le médecin-chef cherche un quatrième au bridge, mon père prétend avoir fait deux ans de médecine, il bluffe, il a l'habitude de frimer. Le premier jour il fait trois cents piqûres. Il devient chirurgien en l'absence des titulaires et il opère. Et il sauve Laval qui vient de s'empoisonner pour qu'on puisse le fusiller. Il se lie avec de vrais truands qu'il continuera de fréquenter quand il sera devenu journaliste. Ainsi il rencontrera Rirette MaitreJean, la seule femme de la Bande à Bonnot, et d'autres rigolos. Je me souviens d'une époque où il faisait sauter ses contraventions à la Préfecture.
Espion, médecin, il fut aussi piqueteur pour lignes à haute tension, coiffeur pour dames, barman au Ritz, pêcheur sur un chalutier à La Rochelle, correcteur au Bottin, videur de boîte de nuit, acteur de cinéma, critique à l'ORTF, modiste, marin sur un pétrolier en route pour le Mexique mais sans passeport il ne peut débarquer... Journaliste à France Soir, il interviewe Churchill et Paulette Goddard alors mariée à Chaplin. Il est correspondant du Daily Mirror pendant quatre ans, il parle anglais avec l'accent d'Oxford, il fonde et dirige la Collection Métal (romans d'anticipation) avec Jacques Bergier*. Contrebandier, il passe des médicaments en Espagne et des livres pornos en Belgique ; son coéquipier est Eric Losfeld. Agent littéraire, il lance Frédéric Dard (San Antonio) et Robert Hossein, il a les droits du Salaire de la Peur et de Fifi Brindacier, il est l'agent de Michel Audiard, de Marcel Duhamel et de sa Série noire, de Francis Carco dont il produit les pièces, il fait tourner Pierre Dac avec qui il s'amuse beaucoup mais c'est le bide absolu, il fait faillite en produisant la comédie musicale Nouvelle Orléans avec Sidney Bechet, Mathy Peters, Pasquali et Jacques Higelin dont c'est le premier rôle au théâtre (il me terrorisait lorsqu'il rentrait sur scène déguisé en indien et hurlant). C'est là qu'il change de vie parce qu'il a deux enfants à charge et plus un rond, il est décidé à payer ses dettes. Il aura fait tous les métiers sauf ceux qui requièrent un uniforme. Il a fait de la boxe et de l'escrime. Secrétaire de rédaction à Cinévie, il est l'amant de France Roche. Quand il est au Hot Club de France Louis Armstrong vient tous les soirs jouer dans sa chambre, c'est la plus grande de l'hôtel. Vendeur de voitures d'occasion, chef de publicité, rédacteur en chef d'une revue d'électroménager, administrateur des Ballets de Janine Charrat, expert auprès des Tribunaux pour l'Opéra de Paris, directeur commercial d'une société d'adhésifs, il est le Visiteur du Soir dans une émission de Pierre Laforêt sur Europe 1, auteur d'un feuilleton policier pour la radio, candidat bidon pour lancer L'Homme du XX°Siècle avec Pierre Sabbagh à la Télévision Française, il aide Bruno Coquatrix à ouvrir l'Olympia en faisant de la cavalerie*, il est vendeur de bougies automobiles, il traduit mes versions latines sans dictionnaire, il fait des contresens, il est diplômé de l'École Supérieure de Commerce de Paris et de l'École Technique de Publicité, il est directeur de l'annuaire "Qui Représente Qui", et il regrettera toujours d'avoir abandonné le monde du spectacle.
Lorsqu'il rencontre ma mère, elle est vendeuse en librairie. Ils se sont rencontrés au Royal Lieu, un dancing des grands boulevards, où ni l'un ni l'autre n'avaient jamais mis les pieds.
C'était un marrant, un frimeur, un naïf qui se faisait arnaquer avec une facilité déconcertante. Une des rares autographes qu'il a conservées est une reconnaissance de dettes de Jules Berry. C'était un passionné pour tout ce qu'il faisait, il m'a appris à toujours faire les choses correctement, quoi qu'on fasse, sinon l'on s'emmerde. Il était fier de son fils qui faisait ce qu'il aurait aimé. J'étais sa revanche. C'est comme ça que je le prends. J'adorais partir en vacances avec lui, il nous arrivait toujours des aventures extraordinaires. Au Maroc il a fait un saut dans le vide au-dessus d'un pont cassé avec la voiture de location. En Sardaigne nous avons partagé les repas des bandits d'Orgosolo. En Sicile nous avons gravi l'Etna en éruption. Il n'était plus du tout sportif. Il était plutôt gros. Il adorait bouffer. Chaque été il se plantait des épines d'oursins dans les pieds.
Mes copains l'aimaient bien. On buvait du Coca en fumant des joints. Il goûtait et disait préférer son cigare. Cela détendait l'atmosphère. On s'est acheté ensemble un électrophone pour écouter Beethoven, il m'a refilé son vieux transistor, je m'en sers toujours, à sa mort j'ai récupéré le gros poste de radio à lampes qui était déjà à son père et sur lequel j'écoutais les sons et les voix du monde entier, et ce que j'ai pu rêver ! Lorsque j'avais treize ans il m'a interdit de toucher aux livres du rayon du haut, je n'en aurais jamais eu l'idée sans lui, c'était son Enfer. Sympa de sa part. Je ne comprenais pas bien ce que lui pouvait y trouver. À mes concerts il parlait fort pour que l'on sache qu'il était mon père, et ensuite il ronflait. Il avait un nombre invraisemblable d'expressions populaires à son vocabulaire, il faisait chabrot, il prétendait que la crème Chantilly ne faisait pas grossir, il se saoulait quand il avait une rage de dents, cela nous faisait hurler de rire. Je me souviens du soir où ma mère, ma sœur et moi n'avons jamais réussi à le relever ; il était coincé par terre entre le radiateur et l'armoire : " Un baby, juste un baby whisky ". Il riait facilement. Aux larmes. Il pleurait aussi lorsqu'il était ému. S'il pétait à table il me disait : " Si t'es gêné t'as qu'à dire que c'est moi ". Il se servait toujours plus que les autres et faisait remarquer à ma mère qu'il avait pris la plus petite part. Elle et lui s'engueulaient tout le temps. Ils s'aimaient.
Cela fait déjà un bout de temps qu'il est parti. À la fin il était moins marrant, lui qui avait toujours eu l'air si jeune avait vieilli d'un coup. J'aime bien penser à lui. Je fais ce que je peux pour me dire qu'il aurait été fier de son fiston. Il me disait : " Comment vas-tu, fils, tulle à l'anus ? ", je n'ai compris que très tard ; cela le faisait hurler de rire. J'ai aussi appris très tard qu'un poulet avait un croupion parce qu'il se le bouffait en douce en le découpant. J'anticipe sur les histoires de Q. Maman faisait la cuisine, mais lui était le roi de la mayonnaise et des sauces. Il m'a aussi appris à faire des cocktails. Par exemple il avait baptisé La Chose de Papa, 1/3 whisky, 1/3 gin, 1/3 vermouth extra dry, grenadine au goût. Demandez donc à notre rédac' chef ce qu'il en pense, il a crié à l'hérésie, mais c'était déjà trop tard !
Maintenant papa c'est moi.
Je n'ai pourtant pas quitté le Pays Imaginaire.

mercredi 5 janvier 2022

Surexposition


Reproduisant d'anciens textes, forcément oubliés ou trop anciens pour mes nouveaux lecteurs/trices, je surveille le grand écart des circonstances atténuantes. Malgré cette torsion du réel certains tiennent la distance quand d'autres conservent simplement leur place dans cet immense journal de 5000 articles.

Les preuves d'amour s'étalent sur la tartine du petit déjeuner comme l'amour avait inondé la nuit. En exprimant mon enthousiasme et ma révolte, mes doutes ou mes craintes, mes joies et mes peines, je m'expose et témoigne de ce que je vois et j'entends en tentant de conjuguer le présent à tous les autres temps. Barbouillant mon portrait de confiture et de déconfiture, le récit à la première personne du singulier dessine un lieu pluriel dont les reflets m'éclaboussent dès lors qu'ils vous éclairent. Les billets révèlent parfois des intentions cachées, faisant sortir du trou des génies, pervers ou bienveillants, que la lecture libère de cette bouteille qui s'échoue sur l'écran pour être partagée. Les langues se délient, les malentendus se dissipent, la fiction fait naître le réel. L'écriture, automatique ou raisonnée, les commentaires qui l'accompagnent, les rencontres qu'elle suscite montrent l'envers d'une tapisserie où les masques tombent d'eux-mêmes tant le temps est cruel et sans aménité. Je n'y suis pour rien si ce n'est d'y jouer le rôle du passeur avant d'embarquer à mon tour. Pas de précipitation, sans blâme. La lyre est mon navire. J'espère pouvoir me retourner sans crainte de perdre mon Eurydice. Le danger est ailleurs, car je n'aperçois ni les écueils ni les bords du rivage qui se rapprochent sans que je fasse un geste. Au lieu de ressasser mes griefs j'interroge et j'écoute. Les quiproquos s'estompent, validant mes soupçons et confirmant mes choix. S'il est courbe l'horizon est suffisamment vaste pour révéler des milliers de soleils.

Article du 21 février 2009

lundi 3 janvier 2022

En quête de mes doubles


Depuis cet article du 27 février 2009, Bernard nous a quittés il y a déjà huit ans, les autres ont pris l'envergure que je leur souhaitais, mais ne plus avoir de partenaires réguliers quotidiens pour partager mes élucubrations et mes interrogations musicales me manque cruellement.

Si je n'ai pas reproduit le système initiatique qui me fut transmis par Jean-André Fieschi, lui-même instruit par l'écrivain Claude Ollier, je n'en ai pas moins toujours cherché mes doubles, d'autres moi-même en somme parmi les générations qui me suivent. Ne rêvant pas d'en faire à leur tour mes élèves, j'ai préféré les considérer comme des collaborateurs avec qui partager mes jeux. Le désir de revivre sans nostalgie les épisodes passés de ma jeunesse, probablement de la comprendre, la tendresse complaisante que j'éprouve pour mon passé, m'ont souvent poussé vers celles et ceux avec qui je sens des points communs, ce qui les différencie a priori de mes compléments, pièces d'un puzzle dont l'équilibre est la clef de voûte. Aucun pseudo double ne peut pour autant être autrement qu'un complément et chaque complément est à sa manière un autre double. Mais je sens bien la différence entre les opposés qui s'attirent et les semblables qui partagent. Bernard Vitet et Francis Gorgé incarnent l'accord parfait de trois individus radicalement différents embarqués sur le même navire, en l'occurrence Un Drame Musical Instantané, près de [cinquante] ans d'amitié, trois tiers d'Un dmi, pour jouer sur les mots comme sur les touches. 3/3 d'1/2 est d'ailleurs le titre que je donnai à l'une des pièces de l'album Machiavel après que nous ayons découpé en trois les vinyles du Drame pour en reconstituer un seul sur la platine tourne-disques ! La joie fut immense de marcher ensemble, de tout casser parfois, de reconstruire aussi le monde à nos mesures, microscopique dans les effets, immense par nos ambitions de rêveurs. Il en fut de même avec mes compagnes [...].
Pourtant la tendresse que j'éprouvai, par exemple, pour les élucubrations instrumentales d'Hélène Sage, les constructions provocantes d'Ève Risser, la rigueur obsessionnelle de Laure Nbataï, la fantaisie gastronomique de Sacha Gattino, la soif d'apprendre d'Antonin Tri Hoang, sans oublier ma propre fille, ne ressembla jamais à la fascination que je ressentais pour les autres, ceux qui savent ce dont j'ignore tout, les peintres, les conteurs, les virtuoses, les ouvriers, les ingénieurs, les voyous... Mes doubles m'émeuvent, mes compléments m'épatent. Les uns valident mes choix, les autres les certifient. Tous à la fois me rassurent et me font marcher au bord d'un précipice où l'écho me demande d'abord qui je suis.

Depuis 2009, j'ai eu la joie de partager des instants magiques avec encore d'autres musiciens/ciennes (Vincent Segal, Edward Perraud, Birgitte Lyregaard, Linda Edsjö, Alexandra Grimal, Pascale Labbé, Joce Mienniel, Sylvain Kassap, Fanny Lasfargues, Ravi Shardja, Bass Clef, Jorge Velez, Benoît Delbecq, Fantazio, Lucien Alfonso, Hervé Legeay, Laurent Stoutzer, Francisco Cossavella, Controlled Bleeding, Quatuor Ixi, Ronan Le Bars, David Venitucci, Jef Lee Johnson, Hélène Bass, Samuel Ber, Médéric Collignon, Julien Desprez, Pascal Contet, Sophie Bernado, Bumcello, Sylvain Lemêtre, Sylvain Rifflet, Amandine Casadamont, Tony Hymas, Mathias Lévy, Élise Dabrowski, Cyril Atef, Wassim Halal, Hasse Poulsen, Christelle Séry, Jonathan Pontier, Jean-François Vrod, Karsten Hochapfel, Nicholas Christenson, Jean-Brice Godet, Naïssam Jalal, Fidel Fourneyron, Élise Caron, Lionel Martin, Basile Naudet, Gilles Coronado, Philippe Deschepper, François Corneloup, Uriel Barthélémi, Hélène Breschand, Michèle Buirette, Nicolas Chedmail, Maxime Morel, Denis Charolles, Julien Eil, Antoine Viard, Benjamin Sanz, etc.), des chorégraphes (Claudia Triozzi, Sandrine Maisonneuve), des plasticiens/ciennes (Antoine Schmitt, Nicolas Clauss, Sun Sun Yip, Anne-Sarah Le Meur, John Sanborn, Jacques Perconte, Valéry Faidherbe, Éric Vernhes, Ella & Pitr, Daniela Franco, David Coignard, mc gayffier, Romina Shama), des graphistes (Claire et Étienne Mineur, Mikaël Cixous, Étienne Auger, Ruedi Baur, Nicolas Moog), des réalisateurs/trices (Françoise Romand, Pierre Oscar Lévy, Sonia Cruchon, Nicolas Le Du, Olivier Koechlin, Gila, Martin Maillardet, Corinne Dardé, Mathilde Morières), des écrivains (Jacques Rebotier, Pierre Senges, Michel Houellebecq, Isabelle Fougere, Dana Diminescu, Arnaud Le Gouëfflec), des photographes (Raymond Depardon, Elliott Erwitt, Hiroshi Sugimoto, Dulce Pinzon, Alec Soth, Simon Norfolk, Tendance Floue, Magnum, Olivier Degorce, etc.), un commissaire d'exposition (Jean-Hubert Martin), un inventeur (Olivier Mevel), des producteurs/trices (Madeleine Leclair, Walter Robotka, Théo Jarrier et Bernard Ducayron, Jean Rochard, Jean-Pierre Mabille, Sophie de Quatrebarbes, Yassine Slami, Xavier Ehretsmann), mais pas le moindre raton-laveur. Nous nous appelons, je vais les écouter, ils passent me voir, mais ce n'est pas pareil. Heureusement il y a plein d'ami/e/s qui ne figurent pas dans la liste...

jeudi 30 décembre 2021

Inclination du sort


Depuis cet article du 9 février 2009 Ganesh a éteint ses lumières, mais elles doivent briller tout de même pour moi quelque part. Jean nous a quittés il y a déjà sept ans, mais il est question qu'il soit réincarné prochainement en Eddy Bitoire. Pascale est en pleine forme dans sa garrigue. Mon statut d'intermittent s'est mué en retraite, m'assurant une stabilité financière que je n'avais jamais connue jusqu'ici. Je n'ai pour autant rien changé à mes activités. Debout tôt le matin, je continue à écrire, composer, jouer, me promener dans la nature et la ville, les rêves et le réel. Il aura seulement fallu rajeunir régulièrement mes commanditaires ! Quant au quotidien il a subi suffisamment de révolutions pour que j'accueille chaque jour avec le sourire, et tant de catastrophes que je m'inquiète plus que jamais de l'avenir de nos enfants. L'indispensable décroissance me fait tempérer certaines de mes mauvaises manières.

En manque d'inspiration, je scrute un détail qui me fasse de l'œil alors que Ganesh cligne jour et nuit sur une des étagères de ma bibliothèque. Il y a quelques années Pascale et Jean m'avaient rapporté ce cadre de leur voyage en Inde du Sud où ils étaient partis apprendre les secrets du rythme. Pascale m'avait taquiné en affirmant que si je le laissais tout le temps allumé la fortune me sourirait. Vingt ans plus tôt, Marie-Christine avait fait mon ciel astrologique et m'avait assuré que je ne manquerais jamais d'argent. J'avais stupidement douté de la prophétie de ma camarade astrologue marxiste, je me devais de faire plaisir à mes amis en leur montrant à quel point leur sollicitude me touchait. Ganesh n'ayant jamais pris ombrage de ses bosses pour s'être ramassé plus d'une fois la trompe par terre, résistant aux intempéries et veillant sur ma situation précaire dans la nuit du salon, j'ai fini par ne plus m'inquiéter des périodes de disette. Un miracle se produit chaque fois, juste avant que je ne passe dans le rouge. Comme pour de nombreux artistes mes revenus oscillent régulièrement en crêtes et précipices, bousculades et calme plat. Matérialiste agnostique, je ne suis pas particulièrement superstitieux, et je pense saisir la magie des divinations dont on oublie les échecs et s'esbaudit des heureuses coïncidences. Cela ne m'empêche pourtant pas de suivre scrupuleusement depuis 1975 le conseil glané dans l'autobiographie de Jean Marais qui prétendait "plus je dépense plus je gagne". J'ai d'ailleurs retrouvé hier soir une lettre qu'il m'adressa et qui se terminait par ces mots :


Lorsque je n'avais pas de travail, j'allais dépenser ce que je pouvais en me faisant plaisir. Si cela ne suffisait pas, j'y retournais le lendemain. L'étendue du succès dépendait absolument de la mise. Cette gymnastique ne fonctionne que dans les limites du raisonnable, pas question de jeter l'argent par les fenêtres ou de se mettre en trop grand danger. N'empêche que l'exercice en inquiéta plus d'une. De même, j'avais remarqué que lorsque j'envoyais mille lettres pour trouver du travail, le téléphone sonnait un contrat à la clef, bien que ce soit rarement d'une personne à qui j'avais écrit. Si je n'expédiais aucun mailing, je ne recevais aucun coup de fil salvateur. Dans l’hindouisme, Ganesh, ou Ganesha, souvent appelé Ganapati est le dieu de la sagesse, de l’intelligence, de l’éducation et de la prudence, le patron des écoles et des travailleurs du savoir.

mardi 28 décembre 2021

Pas le temps et pourtant


Hier je répondais à un commentaire de Jean-Pierre Bonnet sur FaceBook où je recopie quotidiennement mes articles, concernant celui du jour et malgré une tendinite au pouce droit, probablement due à l'usage immodéré du trackpad :
"Ma curiosité est comblée, je ne pourrais pas écrire mes chroniques si je devais acheter tous ces disques, une quarantaine par mois, sans compter les dématérialisés qui se chiffrent par centaines. Trop nombreux évidemment pour que je puisse parler de tous, d'autant que je n'écris jamais d'articles de complaisance et que j'attends que les mots viennent sans forcer, même si cela me donne souvent un gros travail de recherche pour ne pas écrire de bêtises.
L'aspect militant est fondamental, j'écris aussi parce que la presse est défaillante. Il y a de moins en moins d'espace dans les médias, les chroniques sont payées des nèfles, alors c'est souvent bâclé, sans compter qu'il y a peu de "plumes". Enfin, ce n'est pas mon métier. Question de solidarité avec les artistes qui, pour la plupart, n'écoutent pas leurs collègues ! Je ne connais par exemple aucun musicien qui se soit interrogé sur la raison pour laquelle Goaty a interdit à ses journalistes d'évoquer mon travail dans Jazz Magazine (même l'annonce d'un concert) depuis quinze ans. Heureusement il y a d'autres canards, ou sites Internet, et nettement plus lus, en France et à l'étranger, et des journalistes qui font encore bien leur boulot, honnêtement, sans compter les autres blogueurs qui écrivent comme moi sans rémunération et donc y passent tout le temps nécessaire parce que ce n'est pas leur gagne-pain, mais leur passion.
Les retours d'ascenseur sont extrêmement rares. J'ai la chance d'être indépendant, d'avoir toujours gagné correctement ma vie avec ma musique de barjo. J'ai monté mon studio avec mes salaires, acheté ma maison avec mes droits d'auteur, et je continue à produire des disques, en jouant de temps en temps en public, mais de plus en plus rarement : je réponds en général positivement aux propositions, mais je sollicite le moins possible. J'ai déjà 2 vinyles et 4 CD prévus pour 2022, sans compter plusieurs albums en ligne sur le modèle de la série "Pique-nique au labo", et un bouquin de mes photos. Évidemment les demandes viennent souvent de l'étranger, là Allemagne, Autriche, Finlande, Grande-Bretagne, mais pas seulement. Je suis très excité par ce qui se profile. Dans cette perspective, j'embête un peu les journalistes pour qu'ils pensent à chroniquer mes disques. Donc je comprends bien celles et ceux qui ont la gentillesse de m'envoyer les leurs et pensent que je pourrais peut-être y être sensible et trouver les mots."

Comme j'en suis à recopier mes commentaires sur FaceBook, j'ajoute ce qui pourra sembler hors-sujet, mais résonne avec le titre de mon billet :
"Peu de spectateurs s'en apercevront, mais Don't Look Up est dédié à Hal Willner, un de mes producteurs de musique préférés, hélas terrassé par le Covid le 7 avril 2020. Sous l'aspect d'une comédie satirique, le film d'Adam McKay est une parabole explicite du réchauffement climatique et de l'aveuglement général alors que nous allons droit dans le mur, mais dans mes articles je préfère évoquer des sujets dont on ne parle pas, peu ou mal."

Local Time, œuvre de Jean-Luc Vilmouth, 95 horloges et 95 marteaux (1987-1989), Musée d'Art Moderne et Contemporain de Saint-Étienne