Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

jeudi 30 juillet 2015

La harpe humaine dresse des ponts


L'artiste anglaise Di Mainstone imagine des instruments aussi visuels que sonores. Ses sculptures hi-tech suscitent les mouvements du corps qui en jouent en construisant des histoires chorégraphiques très futuristes. Son site recèle d'inventions à cheval entre la mode et l'installation sonore, hydrocordion (orgue à tuyaux remplis d'eau), shuttleflock (composé d'un bonnet et de volants de badminton), serendiptichord et quantité d'autres prothèses pour danseurs qui semblent sorties de films de science-fiction des années 60. Les technologies récentes guident pourtant les créations de cette artiste brillante dont la plus célèbre est la human harp.
Cette harpe humaine s'installe sur les ponts suspendus qui enjambent les fleuves. Fixant des micros contact aux câbles immenses qui soutiennent les structures de métal, elle actionne des archets ou des marteaux en les reliant au corset qu'elle porte par des fils (voir l'instrument). En dansant elle produit des vibrations qui font plus penser à une harpe géante qu'à une harpe humaine, les performances restant autant à voir qu'à entendre. Nombreux musiciens ont l'habitude de faire sonner les matériaux qu'ils croisent, et les ponts ont toujours été facteurs de rêve, mais Di Mainstone réussit à les mettre en scène pour en faire un spectacle épatant... Le site de la Human Harp présente une intelligente time line reprenant toutes les étapes qui l'ont amenée à concevoir et réaliser son projet, ainsi que nombreuses vidéos qu'elle réalise elle-même.

mardi 28 juillet 2015

Cor à cor


Dans la liste des concours de l'été ceux de circonstances ont ma préférence, même s'il s'agit ici du hasard qui n'arrive jamais de nulle part. Alors que Nicolas Chedmail, grand spécialiste du cor naturel, venait de me prêter un cor d'harmonie à palettes, Francis Gorgé m'offrait hier le mellophone à pistons qu'il avait acquis du temps du Drame. Au premier j'avais livré quelques tuyaux qui pourraient servir à son spat' sonore, avec le second j'ai joué pendant plus de vingt ans à commencer par notre premier concert prolongé par une profonde amitié et la plus grande complicité. Quant au spat', c'est un instrument extraordinaire qui aurait plu à notre camarade Bernard Vitet, pieuvre aux tentacules de cuivres actionnée par six musiciens dont une trentaine de pavillons projettent les auditeurs dans un espace en 3D, voire en 4D quand on se laisse aller...
S'il m'arrive de temps en temps de souffler dans ma trompette de poche ou mon trombone, voilà bien trente-cinq ans que je n'ai pas joué du cor, cela s'entend ! Le cor en si bémol se manipule de la main gauche tandis que les doigts de la main droite activent les trois pistons de ce mellophone en fa (ou en mi bémol avec une petite rallonge) dont le pavillon est dirigé vers l'arrière, contrairement à ceux utilisés en fanfare. Même si j'ai plus de facilité avec cet instrument qui ressemble à un gros bugle enroulé, je ne peux pas m'empêcher de lui adjoindre un bec de saxophone à la place d'une embouchure traditionnelle. Les sons graves et diphoniques deviennent incroyables. J'ignore encore ce qui en sortira véritablement, mais en attendant je m'amuse bien, à m'en faire tourner la tête.

lundi 27 juillet 2015

Encyclopédie éclectique des musiques actuelles


Si j'attends d'avoir terminé les trois livres envoyés par les éditions Le Mot et le Reste je risque de ne jamais en parler, or cet éditeur est l'un des rares à s'être spécialisé, entre autres, dans les ouvrages sur les musiques qu'on dit actuelles et sont plutôt du domaine populaire, même si elles ne touchent souvent qu'un public restreint. Jazz, rock, folk, musiques du monde, etc. sont évoqués par des auteurs consciencieux, soucieux de partager leurs passions avec les lecteurs qui, spécialistes ou novices, ont forcément des lacunes. Les livres recèlent donc quantité de biscuits pour l'hiver, de pistes révélant des trésors cachés, d'ouvertures sur d'autres mondes.
Je me souviens ainsi avoir chroniqué Folk et Renouveau de Philippe Robert et Bruno Meillier, Great Black Music de Philippe Robert, Revolution in The Head de Ian MacDonald sur les Beatles, Field Recording d'Alexandre Galand. Mais je dois avouer que la perspective de lire quelque chose sur mon travail ou celui d'Un Drame Musical Instantané m'incite à feuilleter pas mal des publications parues au Mot et le Reste, comme dans L'underground musical en France d'Éric Deshayes et Dominique Grimaud ou Musiques expérimentales de Philippe Robert. Pensant que mon roman augmenté USA 1968 deux enfants évoquait parfaitement la période fondatrice des années 60, je leur ai suggéré d'en publier la version papier, mais ne leur tiens pas rigueur de ne pas même m'avoir répondu, connaissant les lourdeurs des échanges en matière de production dans notre pays. J'ai par contre été surpris de voir chroniquer le premier album du Drame, Trop d'adrénaline nuit, dans le récent Il y a des années où l'on a envie de ne rien faire (1967-1981 Chansons expérimentales) de Maxime Delcourt, et ravi que Jean-Yves Leloup rappelle le rôle initiateur du Drame pour les ciné-concerts dans son recueil d'articles Musique Non Stop (Pop mutations & révolution techno).
Dans le premier Maxime Delcourt évoque le terreau sur lequel j'ai grandi, des chansons militantes de mai 68 aux tentatives expérimentales où la voix se mêlait aux improvisations les plus hirsutes. Colette Magny, Brigitte Fontaine, Catherine Ribeiro en étaient les marraines. Delcourt embrasse les essais inventifs dans le domaine des variétés (Manset, Ferrer, Gainsbourg, Ferré, Christophe, Annegarn, Thiéfaine...) autant que chez les marginaux, créateurs de l'underground (premiers groupes pop français, Higelin à ses débuts, Hedayat, Marcœur, Berrocal... Et quantité de moins connus qui font tout l'intérêt de l'ouvrage !). La discographie sélective occupe la moitié du bouquin, deux pages par disque sur le modèle de nombreux ouvrages de la collection, tandis que la première partie trace une ligne chronologique soulignant l'implication politique des protagonistes soutenus par des labels de disques fortement impliqués.
Dans le second Leloup rassemble des articles précédemment publiés dans des revues et magazines, somme de sujets reflétant l'état de notre société au delà de la musique elle-même. Il aborde ainsi comment la musique participe à la résistance, que ce soit en France ou récemment dans les pays arabes, comment les cultures des pays du sud influencent le Top 50, les rapports de la musique aux autres arts, en particulier numériques, le potentiel des ciné-concerts... Également passionné par la musique électronique il se demande si la platine est un instrument, si l'ordinateur a révolutionné le folk, si la K7 est l'ancêtre du mp3, comment Internet transforme notre amour de la musique, etc.
Le troisième est un voyage en 150 albums dans le Rock Psychédélique de 1966 à nos jours. Pour qui aime planer c'est du long courrier. David Rassent évoque les expériences lysergiques du LSD à l'origine du genre. Si le Swingin' London a la part belle, le mouvement est évidemment localisé sur la côte ouest des États Unis. Il s'étendra plus tard à l'Europe avec la scène progressive et le Krautrock. Les ramifications les plus récentes m'apparaissent plutôt comme des réminiscences nostalgiques, le flambeau étant dans les faits repris par la techno avec de nouvelles substances hallucinogènes. Là encore, comme tous les ouvrages de la collection, les deux pages consacrées à chaque album se terminent par des suggestions "dans le même esprit", et les amateurs découvriront quantité de musiciens dont ils ignoraient probablement jusqu'ici l'existence.

→ Maxime Delcourt, Il y a des années où l'on a envie de ne rien faire, 1967-1981 Chansons expérimentales, Ed. Le Mot et le Reste, 288 pages, 21 €
→ Jean-Yves Leloup, Musique Non Stop, Pop mutations & révolution techno, Ed. Le Mot et le Reste, 224 pages, 19 €
→ David Rassent, Rock Psychédélique, un voyage en 150 albums, Ed. Le Mot et le Reste, 368 pages, 25 €

lundi 20 juillet 2015

Perspectives à 78 tours par minute

...
Certains prétendent qu'avec le temps les interprètes classiques ont fait des progrès considérables depuis les débuts du disque. En fait on joue simplement différemment les partitions. Les enregistrements historiques sont là pour nous le prouver. Encore faut-il avoir les moyens de les écouter dans de bonnes conditions. Vincent Segal a acquis une platine Garrard 301 comme celles qu'utilisait Radio France pour jouer ses 78 tours et ses vinyles. Il utilise deux cellules Pierre Clément différentes pour les 78 tours et les vinyles mono, et une Denon pour la stéréo. Le résultat est épatant.

En dehors de l'intérêt historique, écouter les œuvres classiques par leurs créateurs, voire les compositeurs eux-mêmes, ou par des musiciens exceptionnels du temps jadis, produit une émotion sans pareille. Je n'ai jamais entendu meilleure interprétation d'Enrique Granados que jouée par lui-même sur piano pneumatique Welte-Mignon, les improvisations de Camille Saint-Saëns sont sublimes et les réductions par Gustav Mahler de ses symphonies passionnantes. Mais ce sont là des enregistrements récents d'un instrument mécanique. Entendre que Arnold Schönberg dirigeait le Pierrot Lunaire avec Erika Stiedry-Wagner, Rudolf Kolisch, Eduard Steuermann comme si c'était du café-concert éclaire son projet, loin de la version analytique d'un Pierre Boulez. Grâce à Jean-André Fieschi j'ai découvert Mary Garden, Nelly Melba, Conchita Supervia, Arturo Toscanini, Bruno Walter et bien d'autres. C'est la même histoire avec les collections de musiques du monde comme Folkways. Les 78 tours sont si lourds que je me suis débarrassé de ma collection il y a trente ans, avant un déménagement. Il m'en reste heureusement quelques dizaines se répartissant entre classique, jazz et chanson française.


Mon ami violoncelliste, qui était comme d'habitude en train de jouer lorsque je suis arrivé, commence évidemment par me faire écouter une pièce pour violoncelle, sonate de Chostakovitch par Gregor Piatigorsky. Mise à part la subtilité de l'interprétation, on visualise parfaitement la salle dans laquelle il a enregistré. Même effet de perspective incroyable sur Finesse où la délicatesse de Django Reinhardt se révèle aux côtés de Rex Stewart, Barney Bigard et Bill Taylor. Le fait d'enregistrer avec un seul micro obligeait à placer les musiciens dans l'espace pour réaliser le mixage désiré. Ces lignes de fuite offrent une proximité avec les artistes qu'aucun CD n'est capable de rendre aujourd'hui. Quand je pense à tous les jeunes qui ne jurent que par les 33 tours, je me dis que la question n'est pas là. Ce n'est pas une question de support, mais la manière de concevoir la musique qui importe. Enregistrer un orchestre symphonique avec 96 micros est une façon de stériliser la musique, analogie tentante avec le camembert ! Après le label Swing nous passons à Polydor. Vincent me fait écouter l'Ouverture 1812 de Tchaïkovski avec la Philharmonie de Berlin dirigée par Alexander Kitschin en 1928. Les liens hypertexte que je souligne ne sont évidemment que de très pâles reproductions des originaux qu'il nous est donné d'écouter avec le matériel adéquat. De même que j'ai enregistré pendant des années nos improvisations sur deux pistes, laissant aux musiciens la responsabilité de leur jeu et du mixage global, le couple de micros ORTF m'a souvent semblé plus convainquant que les versions récentes où la technique submerge l'urgence. Les conditions d'enregistrement influent toujours sur le jeu. Nous continuons notre séance d'écoute par de la musique antillaise des années 40 au tambour bèlè (ou bel-air) dont les mélodies me rappellent les bouleversants chants haïtiens d'Emy de Pradines. Nous terminons avec un 45 tours mono de João Gilberto et le 33 tours Outward Bound d'Eric Dolphy. Feu d'artifice jazz, mais déjà les instruments sont trop devant à mon goût, surtout la section rythmique. Les impératifs du marché se font sentir même sur des disques qu'à l'époque seuls les initiés appréciaient. Je suis impatient d'entendre le nouvel album que Vincent a enregistré en partie de nuit sur un toit de Bamako avec Ballaké Sissoko, parce qu'aujourd'hui il faut jouer field (en situation avec les bruits ambiants) pour retrouver un équivalent aux vieux 78 tours qui restituaient l'espace autour des musiciens. Pour que les ondes nous parviennent il faut de l'air. L'air est la composante essentielle du son.

Avant de partir, mon ami me propose d'écouter un de mes vinyles. Je choisis Pour Quoi La Nuit sur l'album d'Un Drame Musical Instantané Rideau ! (photo 2) La nuit a toujours filtré le réel. J'enregistrais en 19 cm/s sur un magnétophone Sony qui n'avait rien de professionnel, mais en saturant les composants (l'aiguille tapait régulièrement dans le rouge !) je restituais l'énergie de nos élucubrations. C'est un de nos premiers morceaux de studio. Nous avions changé d'instrument à chaque accord, avec interdiction de reprendre deux fois le même, pour les coller ensuite l'un après l'autre. Comme le résultat était assez mécanique, j'avais donné un coup de ciseaux au milieu et superposé les deux parties, et comme c'était encore trop raide nous avions joué en trio par dessus pour finir. Là encore la platine Garrard fait revivre le son de ma cave qui nous servait de studio, faisant ressentir les intentions qui nous guidaient alors.

jeudi 16 juillet 2015

Restez, il n'y a rien à voir


La vogue des installations sonores s'amplifiant, du moins quand les budgets ne sont pas contraints à la peau de chagrin sous les coups de butoir d'un gouvernement de plus en plus en rupture avec sa culture, leurs conditions d'exposition me tarabustent. Si la spatialisation sonore offre une expérience immersive passionnante, j'ai toujours été gêné par la présence exclusive des hauts-parleurs. On aura beau en disposer de toutes les formes et toutes les tailles l'acousmonium de l'INA-GRM m'a toujours semblé reposer sur un manque, au même titre que les musiciens vivants ne soignant pas leur image. Car le minimalisme est un choix pictural comme un autre, à condition même qu'il soit délibéré.
Dans les expositions-spectacles dont j'ai eu la chance de composer la partition sonore telles Il était une fois la fête foraine à La Grande Halle de La Villette, The Extraordinary Museum au Japon, Jours de Cirque à Monaco, Le Siècle Métro à Paris, L'argent au Pass en Belgique, le Pavillon Français de l'Expo Universelle d'Aïchi, Les Monuments aux morts dans la Chapelle des Frères-Prêcheurs à Arles, etc., j'ai toujours cherché à camoufler les hauts-parleurs pour jouer au maximum de l'illusion. Dans ces exemples la scénographie validait évidemment ce choix. Dans certaines conditions on pourrait imaginer que mettre en valeur les enceintes soit cohérent, mais la question se pose chaque fois que l'installation est purement sonore. Les artistes devraient-ils repenser leur œuvre en y adjoignant une image appropriée, collaborer avec des scénographes ou s'en ficher en méprisant cette réflexion ?
La semaine dernière je suis entré dans le cercle des 40 hauts-parleurs sur pieds de la Canadienne Janet Cardiff. The Forty Part Motet (2001) est présenté dans les anciens ateliers de la SNCF par la Fondation Luma en marge des Rencontres d'Arles jusqu'au 20 septembre. L'artiste ou la technicienne, je m'interroge, a enregistré en multipistes chacune des 40 voix indépendantes du Chœur de la cathédrale de Salisbury et les diffuse en cercle sur autant d'enceintes. On peut ainsi s'approcher de la voix de chaque chanteur ou jouer du mixage en s'approchant ou s'éloignant de tel ou tel haut-parleur tandis qu'est interprété Spem in Alium Numquam Habui de Thomas Tallis (1505-1585). Les enceintes sont si moches que j'ai l'impression de plonger dans des glottes, les banquettes sont si inconfortables que j'ai du mal à me laisser aller, le système est si banal que j'ai l'impression d'avoir assisté un nombre incalculable de fois à de telles absences de mise en scène. Il ne suffit pas de spatialiser le son pour rendre réelle la virtualité.
Quitte à jouer de cette proximité avec une foule d'individus je préfère naturellement Nabaz'mob, l'opéra que j'ai composé avec Antoine Schmitt pour 100 lapins communicants. Les jeux de lumière des leds et les ballets d'oreilles font partie de la composition au même rang que la musique qui s'échappe des 100 petits ventres où sont cachés 100 synthétiseurs. De plus, il s'agit d'une création et non d'une diffusion, et là je reviens vers le travail des électroacousticiens du GRM qui ont su mettre à profit leurs talents de compositeurs d'aujourd'hui. De nos jours on confond trop souvent artisans, techniciens et artistes. Ce n'est qu'une dénomination, mais elle a une répercussion directe sur les œuvres et leur perception.


P.S. : les œuvres du compositeur Céleste Boursier-Mougenot me réconcilient avec les installations sonores. Il y en a justement deux à Arles, présentées par Asphodèle / Espace Pour l'Art. La première, Persistances, est un euphonium dont le pavillon déborde de mousse à l'approche du silence. La seconde, i0, capte la fréquence de Jupiter, drône dont le timbre varie avec les positions de la planète par rapport à la Terre. À suivre.

lundi 13 juillet 2015

Dance Me This, 100e album de Frank Zappa


Dance Me This sort 22 ans après la mort de Frank Zappa. Il est annoncé pour Synclavier. Mais alors, les percussions omniprésentes sont-elles programmées ou jouées en direct ? Si elles sont enregistrées sur la machine, Zappa les a-t-il lui-même frappées ? En tout cas avec Wolf Harbor le compositeur, très affaibli par son cancer de la prostate, commémore Ionisation, la pièce d'Edgard Varèse qui le marqua à jamais lorsqu'il était adolescent. On entend un peu de guitare électrique, des bruits d'eau, des voix, du piano, et les percussions. Le Synclavier est un ordinateur dédié à la musique, à la fois sampler et programmeur. Les instruments de percussion s'échantillonnent plus facilement que tout autre (échantillonner consiste à enregistrer les sons un par un pour simuler leur jeu sur un clavier ou pour les programmer sur une machine). Piano (ce ne peut pas être un titre donné par Zappa !) est directement inspiré par les pianos mécaniques de Conlon Nancarrow. L'accent mis sur les trois chanteurs Tuva, enregistrés en 1993 lors de leur passage à Los Angeles, est plus un argument de marketing qu'une révélation. Le titre de l'album est une énième provocation de Zappa qui adorait lancer des défis un peu sadiques à ses interprètes ou aux spectateurs, car la musique est ici résolument "contemporaine", quasiment inutilisable sur un dance floor (sauf par des tordus dans mon genre ?). À moins qu'il ne s'adresse à des danseurs de ballet ? Allez savoir.
Sur la fin de sa vie il était revenu à des partitions telles qu'il en avait toujours rêvé, plus proches de la musique symphonique que du rock. Ses chansons, plus populaires même si très marginales par rapport à la norme, lui avaient permis à la fois de faire connaître son travail de composition et d'espérer avoir un certain impact politique sur son pays. Zappa était un moraliste. La gestion de la Zappa Family dirigée par la veuve Gail étant souvent très hermétique, comment savoir si cet ultime album posthume est tel que son auteur l'aurait souhaité ? Sa structure générale semble celle d'un inachevé. Ces points de suspension marquant les derniers mois de la vie de Frank Zappa expriment une sérénité après le formidable travail orchestral réalisé avec l'Ensemble Modern qui l'aura probablement épuisé. Les fans seront forcément ravis, mais si vous ne connaissez pas encore la musique de cet incontournable compositeur du XXe siècle, hors catégorie malgré des influences tous azimuts, optez plutôt pour ses premiers albums "pop" de la fin des années 60, début des années 70, ou pour The Yellow Shark, aboutissement de ses fantasmes classiques. Entre les deux, vous avez de quoi faire, puisque Dance Me This est son 100e disque officiel.

→ Frank Zappa, Dance Me This, Barfko-Swill ZPCD170, 18$

mardi 7 juillet 2015

La Java du Diable


Les codas de deux chansons me trottent trop souvent dans la tête quand vient l'heure des tractations contractuelles avec des producteurs. La première, de l'auteur vaudois Charles-Ferdinand Ramuz à la fin de Renard, mon œuvre préférée composée par Igor Stravinski, arrive comme un cheveu sur la soupe : "Si ma chanson vous a plu, payez-moi ce qui m'est dû !". La seconde est celle de Charles Trenet dans sa merveilleuse Java du Diable : "Parce que le Diable s'aperçut qu'il ne touchait pas de droits d'auteur. Tout ça c'était de l'argent foutu puisqu'il n'était même pas éditeur !"


Suite à mon article sur la répartition de juillet j'ai reçu une curieuse réponse d'un des administrateurs de la Sacem, déplacée et menaçante. Cette réaction m'a fait m'interroger sur l'association des créateurs et des producteurs dans diverses sociétés d'auteur. Les intérêts des uns sont-ils vraiment liés à ceux des autres ?
À la SACEM, auteurs (A) et compositeurs (C) fabriquent des œuvres de l'esprit tandis que les éditeurs (E) les exploitent. Du temps où chansons et musiques ne pouvaient voyager que par le papier, petits formats que les gens chantaient en chœur dans la rue ou partitions pour instrumentistes, les éditeurs prenaient en charge le coût du copiste et de l'impression. Pour ce travail ils récupéraient 33% ou 50% des droits selon les circonstances. Aujourd'hui, les taux n'ont pas changé, mais le papier n'a plus la même importance. La musique se fait plus souvent qu'elle ne s'écrit. Les éditeurs se sont transformés en impressarios, chargés de placer la musique, en particulier sur les images. Leur pourcentage étant considérable, nombreux artistes ont eu l'intelligence d'annexer l'édition à leur panoplie. Une autre raison m'a poussé à refuser de signer certains contrats d'édition : lorsque dans le passé j'ai voulu exploiter ma musique sur un autre support que le film pour lequel elle avait été composée j'en ai été empêché par l'absence de réponse de mon éditeur (même pas son refus !). Un autre éditeur indélicat n'a jamais déposé les partitions qu'il m'avait réclamées alors que ma musique accompagnait un spot de 30 secondes diffusées sur une vingtaine de chaînes de télévision... Un éditeur m'avoua que le pourcentage qu'il récupérerait équilibrerait son budget. En d'autres termes, ce qu'il dépensait d'une main en me commandant de la musique, il le récupérait en droits d'édition.
L'association des créateurs et des producteurs au sein d'une société d'auteurs est ambiguë, car les producteurs et éditeurs ne sont nullement des auteurs, et nos intérêts divergent. Ainsi à la SCAM les producteurs ont fait leur entrée. Si la spécialité des artistes est de rêver et de donner corps à leur imagination, celle des producteurs et éditeurs est de les faire fructifier. Or sur le terrain économique l'artiste n'est pas de taille à lutter avec un virtuose comptable et communiquant. Comme partout dans notre société capitaliste l'exploitation prend les atours du secours alors qu'elle est trop souvent le ver dans le fruit.

vendredi 3 juillet 2015

Claire et nette la clarinette !


Clair et net, le jeu de mots est facile, mais la clarinette recèle des qualités expressives que le saxophone avait escamotées pendant un demi-siècle de nouveau jazz. Si Sidney Bechet et Benny Goodman lui avaient donné ses lettres de noblesse swing, l'instrument restait un peu timide jusqu'à ce que des musiciens européens se démarquent de la puissance américaine pour revendiquer leur culture et la diversité de leurs terroirs. Le métal, brillant et explosif, est aux États-Unis ce que le bois, tendre et délicat, est à l'Europe. L'Histoire n'est pas la même. L'esclavage engendra des formes radicales, là où les Lumières jouaient de leur passé encyclopédique. Dans les musiques populaires, les saxophones, la batterie, la guitare électrique conquirent le vieux continent au détriment des bois et des cordes. Dans le jazz les grands violonistes se nommaient Stéphane Grappelly, Jean-Luc Ponty. Venus du classique, quantité de violoncellistes émergèrent dans notre pays. Quant à la clarinette, nombreux doivent beaucoup à Michel Portal, la clarinette basse trouvant longtemps plus de grâce aux oreilles des jeunes musiciens que sa sœur cadette. En lisant la liste des clarinettistes jazz sur Wikipédia, y figurent Denis Colin et Louis Sclavis, mais en sont absents Jacques DiDonato, Sylvain Kassap, Étienne Brunet, Nano Peylet, François Cotinaud, Laurent Dehors, Sylvain Rifflet, Joris Rühl, Antonin-Tri Hoang, Jean-Brice Goddet, Jean Dousteyssier, Julien Pontvianne, Yom, et quantité d'autres qui auront la gentillesse de ne pas m'en vouloir en me ravivant la mémoire ou en se signalant. On peut trouver sur Wikipédia une autre liste aussi incomplète, même si elle répertorie uniquement les Français...
En trio avec le contrebassiste nîmois Guillaume Séguron et le batteur minesottien Davu Seru, la clarinettiste bretonne Catherine Delaunay sort chez nato un album rafraîchissant intitulé La double vie de Pétrichor. Le premier morceau me rappelle Le Peuple Étincelle, le groupe de bal du saxophoniste François Corneloup (et ce n'est pas parce que j'ai toujours préféré les bois et les cordes aux saxos, la percussion à la batterie que je vais devenir sectaire !), probablement pour la référence aux musiques traditionnelles et à la danse, nos jazz et tango à nous. La rencontre des trois musiciens aux origines différentes construit une conversation homogène où chacun se retrouve dans cet espéranto que l'on appelle musique. Le jazz se mâtine des traditions d'improvisation européennes et des folklores de l'hexagone. Catherine Delaunay joue de temps en temps du re-recording en attrapant un cor de basset, un accordéon ou une scie musicale, nous transportant sur le terrain humide de Pétrichor. Car comme souvent dans les productions du label nato le livret permet à la bande dessinée d'interpréter les notes qui s'échappent, se croisent et fusionnent. L'illustrateur Matthias Lehmann dessine ainsi un conte elliptique qui sent bon l'humus, euh pardon le pétrichor, en s'inspirant de ce qu'il entend. Avec cette petite bande nous sautons à pieds joints dans les flaques, nous réfléchissons dans un miroir multifaces, allons boire à la source en retrouvant les origines de la musique américaine, celles des peuples "natifs" ou esclavagisés, et revendiquons nos terroirs, gage de la mixité, du partage et de l'échange.

→ Guillaume Séguron, Catherine Delaunay, Davu Seru, La double vie de Pétrichor, nato, dist. L'autre distribution

P.S. : après Jacques Oger, c'est au tour de Franpi de me susurrer "Que des français, ou des européens ? Parce que sinon, Joachim Badenhorst, Christoph Erb, Matthieu Donarier, Julien Eil, Thomas Savy, Christophe Rocher, Olivier Thémines, István Grencsó, Mihály Bórbely,Hugues Mayot, Lars Greve, Joris Roelofs, Jean-Marc Foltz, Matteo Pastorino, Ziv Taubenfeld, Michael Jaeger, etc." Et encore Jacques ajoute Rudi Mahall et Jurg Frey... Gary May a ajouté son compatriote, Alex Ward !

jeudi 2 juillet 2015

Sur le Monde Diplo


Mon article d'aujourd'hui est délocalisé. Vous le trouverez sur Le Monde Diplomatique de juillet en page 26. Voilà plus de 20 ans que j'y suis abonné. À une époque faste je contribuais aux Amis du Diplo. Mediapart fait un travail d'investigation formidable, son Club ouvre des perspectives inattendues, mais le mensuel en papier est la seule revue avec Courrier International qui prenne le recul avec l'information, voire s'en affranchisse, pour tenter d'analyser les enjeux planétaires. Si vous voulez savoir où cela chauffera demain, dans deux ou dans dix ans, toutes les explications sont là. De mon côté je me suis cantonné aux pages culturelles, histoire de faire connaître Scott Walker, un artiste majeur, une voix unique, à celles et ceux qui l'ignorent encore...

P.S.: l'article est accessible en ligne !

mercredi 1 juillet 2015

Le camembert de la Sacem


En recevant les pourcentages des origines des droits d'auteur que la Sacem va répartir le 7 juillet, je me suis demandé si la musique était à ce point liée à l'image. En additionnant la télévision, Internet, le cinéma et l'exploitation vidéographique on obtient 54%. Si je ne me trompe, les usagers communs (15%) sont les perceptions forfaitaires provenant des magasins qui diffusent de la musique en fond sonore, les petites radios, les irrepartissables, etc., et les droits généraux (11%) correspondent aux spectacles en public. Restent 20% pour la radio et l'édition phonographique. Ce camembert est à prendre avec des pincettes, car n'y figurent pas, par exemple, ni les perceptions de l'étranger, ni la copie privée. Les résultats affichés ne me semblent néanmoins pas correspondre à la réalité des usages, mais aux conséquences des contrats passés entre "ma" société d'auteurs et les exploitants.
On sait par exemple que la télévision est majoritairement regardée par le troisième âge et que la Sacem n'a jamais réussi à moraliser les exploitants des nouveaux médias ni à comprendre la logique régissant Internet. Je n'ai pour ainsi dire rien touché de la cinquantaine de CD-Roms dont j'ai fait la musique alors que les éditeurs étaient florissants et la gratuité de la Toile n'engrangeait aucun revenu. Le choix de la répression via le ridicule Hadopi plutôt que le système de la licence globale (en gros, redevance forfaitaire sur le modèle de celle de l'audiovisuel) aboutit à des contrats iniques entre la Sacem et les gros diffuseurs comme YouTube qui ne profitent qu'aux majors. La perception est biaisée par l'absurdité du choix qu'ont fait la Sacem, la SACD et la Scam contre l'avis des sociétés d'interprètes comme la Spedidam et l'Adami, ne permettant pas aux usagers de comprendre l'économie du secteur. Pendant ce temps la gratuité devenait la norme, la loi transformant l'iPartage en piratage. Puisque les auteurs doivent être rétribués pour leur travail, encore fallait-il trouver les moyens de la répartition, deuxième étape de la fonction des sociétés d'auteurs. Comme toujours on marche sur la tête et les responsables ont préféré plancher sur une loi inapplicable plutôt que d'imaginer un système qui convienne aux usagers comme aux artistes.
J'ai dit et répété que je défendais les sociétés d'auteurs à l'extérieur, mais que je me battais contre leurs statuts à l'intérieur. J'ai acheté ma maison grâce à mes droits d'auteur sur un film passé régulièrement sur TF1 tandis qu'un millier d'autres œuvres ne m'a rapporté que des broutilles. Nous avons fait passer l'improvisation jazz, la cosignature, le dépôt sur bande, mais nous n'avons pas réussi à convaincre les responsables qui ont ignoré l'importance de la circulation des œuvres au profit de leur protection. Certains sites illégaux sauveront pourtant probablement de l'oubli quantité des chefs d'œuvre ignorés en leur temps.
Face à la prolifération des auteurs qui rêvent de gloire et s'inscrivent à la Sacem, la problématique de la gestion pousse la société à statufier en protégeant les mieux lotis. Cela ne diffère pas du reste de notre système social. Les indépendants n'ont rien à gagner aux lois actuelles. Elles profitent essentiellement aux gros et l'action culturelle qui subventionne projets artistiques ou festivals est loin de rééquilibrer la logique du profit. Sous prétexte de juste répartition on oublie que seule la solidarité avec les plus fragiles permettrait d'avancer de manière cohérente. Les irrepartissables devraient être exclusivement attribués à des fonds de soutien et non être distribués entre autres au prorata des revenus assurés. Le problème vient du fait que les statuts sont pondus par des auteurs qui ont atteint une certaine notoriété et défendent leurs privilèges. Dans les sociétés d'auteurs la hiérarchie est fonction de la quantité d'argent perçue. Devant les détracteurs des droits d'auteurs qui font lobby à Bruxelles il est indispensable de faire front commun, mais pour que ce soit effectif il est indispensable que la solidarité s'exerce à plein. Or les sociétés d'auteurs fonctionnent sur des schémas du siècle précédent, au détriment du plus grand nombre. En campant sur des positions conservatrices, elles risquent hélas de disparaître. Comme pour nos institutions publiques (rappelons que ce sont des sociétés privées quasi monopolistes) il est nécessaire d'inventer de nouvelles règles, généreuses et cohérentes avec les nouvelles pratiques.

P.S. : toute allusion du titre à une fable de La Fontaine est purement fortuite.