Jean-Jacques Birgé

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mardi 14 mai 2013

Des mondes à inventer ensemble


Pendant la semaine que je passe allongé, bloqué par mon lumbago récalcitrant, Gary m'apporte quatre albums de Zaum à écouter ainsi que l'anti-opéra post-apocalyptique et non-surréel de Steve Dalachinsky and The Snobs. Massive Liquidity (Bam Balam) est à ajouter à la liste des plus enthousiasmantes rencontres entre un poète et des musiciens. La diction envoûtante de Steve Dalachinsky rappelle immanquablement celle de William Burroughs. Le poète est habitué à déclamer ses textes avec des musiciens inventifs tels William Parker, Susie Ibarra, Matthew Shipp, Mat Maneri, Jim O'Rourke et tant d'autres. The Snobs est un duo français composé des deux frères Thibault sous pseudos Duck Feeling et Mad Rabbit. Le premier joue de la guitare en rocker tandis que le second mixe et transforme les sons de la palette instrumentale qu'ils utilisent, orgue, basse, percussion, sitar, bruits d'objets les plus divers, sur des rythmes hypnotiques dont les timbres habillent la voix d'un manteau sombre et coloré. Costume sur mesures puisqu'ils l'ont cousu après avoir enregistré la voix nue de Dalachinsky dans le studio. La forme du texte épouse le propos, kidnapping de concepts qui s'étend jusqu'à celui des mots. De leur côté, les Snobs offrent gracieusement depuis 2003 leurs albums personnels en téléchargement...


Si j'avais beaucoup aimé l'album Trop tard de Steve Harris et son groupe Zaum, je ne suis pas déçu par les quatre autres que Gary m'a prêtés. Leurs compositions instantanées n'ont pas le travers de tant de musiciens qui ont érigé l'improvisation en genre musical et la contraignent par tant d'interdits et de poncifs pseudo-libertaires que leurs œuvres en deviennent tragiquement prévisibles. À l'écoute des excellents exemples de Zaum, orchestre plutôt que réunion de solistes, je ne peux m'empêcher d'analyser la méthode et de m'interroger sur les structures qu'engendre le raccourci opéré entre composition et interprétation. Si je m'y reconnais avec délectation, les similitudes me troublent tant que je suis poussé à imaginer des partis pris plus radicaux pour personnaliser ma propre musique. Entendre qu'à l'inverse des ayatollahs de l'improvisation qui s'interdisent le do majeur, les rythmes soutenus ou les mélodies fredonnables j'attrape à bras le corps tous les sons du monde, choisissant les structures les plus adaptées à mon propos. À défaut d'être universelle, caractéristique pourtant propre à toute musique puisque ne nécessitant aucune traduction, la mienne s'appuie sur l'encyclopédie. Le travail consiste alors à s'approprier ce volume inépuisable pour y déceler les termes qui me sont les plus proches.
Lorsque l'on "improvise" à plusieurs le premier risque est l'imitation, imitation des modèles que l'on a entendus, imitation des propositions qui nous sont soumises dans l'instant. Il ne s'agit pas pour autant de pratiquer la contradiction systématique, mais de savoir attraper au vol les opportunités pour amener à soi, ou plus exactement vers ses préoccupations, ce qui se joue là. Dans un esprit de collaboration on acceptera évidemment pareillement celles de nos partenaires de jeu. D'autres choisiraient des voies différentes, mais, d'abord architecte, les structures me sont primordiales, avant le timbre et les notes. Considérant la composition instantanée à plusieurs comme une conversation je fuis l'unanimité pour rechercher la confrontation en espérant trouver complémentarité et complicité. Deux questions se posent donc, celle de son propre monde, celui que l'on s'invente par rejet de celui que la société tente de nous imposer, et celle qui consiste à rencontrer des partenaires avec qui échanger voire partager ses expériences dans l'espoir de toujours apprendre et améliorer, ne serait-ce qu'un tout petit peu, le quotidien de tous, et pas seulement le sien.

mercredi 8 mai 2013

Films de musique en vrac


Coup sur coup je regarde plusieurs films musicaux que j'avais gardés sous le coude. Les genres sont très différents. Tous posent la question de l'image lorsqu'il s'agit de figurer la musique.

"Grattez-vous si ça vous démange, aimez le blanc ou bien le noir, c'est bien plus drôle quand ça change, suffit de s'en apercevoir." Chaque fois que je regarde une version de l'opéra bouffe Les mamelles de Tirésias je reste pantois. Cette œuvre majeure de Francis Poulenc d'après Apollinaire est un ravissement. Je me souvenais de la version scénographiée par Topor (1986), je me laisse emporter tout autant par celle de Macha Makeïeff (2011) qui la fit intelligemment précéder à l'Opéra Comique du Foxtrot de la Jazz Suite n° 1 de Chostakovitch et du Bœuf sur le toit de Milhaud. Les noms de ces deux metteurs en scène laissent entrevoir la folie qui règne dans la pièce. Guillaume Apollinaire inventa d'ailleurs le terme surréaliste pour qualifier cette histoire trans-genre où la féministe Thérèse devient Tirésias. Certains ont cru y voir un pamphlet contre les femmes qui prirent la place sociale des hommes pendant la Première Guerre Mondiale, mais inversement j'entends que par l'absurde le poète taille un costard redoutable au machisme et à ses imbéciles préjugés. J'aime le lire ainsi, la fatuité masculine ne pouvant égaler la fantaisie féminine. Cette œuvre écrite en 1903 et terminée en 1916 anticipe L'événement le plus important depuis que l'homme à marcher sur la Lune, comédie de Jacques Demy de 1973 avec Deneuve et Mastroiani qui tombait enceint. De plus, elle annonce le clonage humain un siècle avant que les manipulations génétiques ne deviennent un sujet de débat majeur. En réalité il s'agissait avant tout d'inciter les Français à faire des enfants : "Écoutez ô Français la leçon de la guerre, Et faites des enfants vous qui n'en faisiez guère..." et ce sur un mode léger. La musique de Poulenc fait exploser en couleurs cette histoire rocambolesque avec ses airs inoubliables qui font briller la cocasserie des dialogues. En engageant clowns et acrobates, Macha Makeïeff fait son cirque quitte à irriter la critique bien pensante. Poulenc continue à énerver les coincés du classique alors que pour une fois on ne s'ennuie pas devant des acteurs figés par les rapports de classe. Ça bouge, ça foisonne, ça pétille d'invention et de folie douce tout en révélant une œuvre à la fois d'avant-garde et populaire.


Du second film je ne connaissais que la musique composée par George Harrison, mon préféré des Beatles lorsque j'étais adolescent. Le vinyle de 1968 fait partie des disques qui m'ont considérablement influencé par la richesse et la variété des éléments qui le composent, mélange de musique indienne, de rock électrique, de musique électronique et de piano bastringue. Le film de Joe Massot, Wonderwall, a beau être une œuvre mineure, il incarne remarquablement le Swinging London des années 60. Un vieux savant est amoureux d'une jeune nymphette qu'il zieute à travers le mur de sa chambre. La camera obscura que le voyeur reconstitue projette alors des images psychédéliques dont la jeune Jane Birkin est l'héroïne. La musique et les décors tarabiscotés sont le sujet de cette fantaisie british méconnue.


Le dernier, Once (2006), est une rencontre romantique entre deux musiciens que seule la musique unit. Au détour d'une rue, un guitariste irlandais fait la connaissance d'une jeune pianiste tchèque et la musique folk de faire le reste. C'est rose bonbon, jouli jouli, le succès venant de l'urgence du tournage réalisé en deux semaines sans autorisation, laissant filtrer la passion qui mène chaque musicien malgré l'adversité.


Parallèlement, je suis fasciné par plusieurs films sur John Cage et Glenn Gould, emballé évidemment par Searching for Sugar Man, belle enquête policière en forme de conte de fée, et suis avec beaucoup d'intérêt la découverte de la musique turque par Alexander Hacke (Einstürzende Neubauten) dans le documentaire de Fatih Akin, Crossing The Bridge (2005)...

vendredi 3 mai 2013

Un opéra contre la guerre


C'est incroyable comme certains OMNI (tout Objet Musical Non Indentifiable) refont surface et révèlent leur insoupçonnable précocité. J'ai chroniqué il y a peu l'extraordinaire Agitation de Ilhan Mimaroğlu qui rassemblent des pièces révolutionnaires de 1974-75. Sing Me a Song of Songmy est un brûlot politique d'une invention musicale protéiforme exceptionnelle, sorte d'équivalent "pop" de Mr Freedom, le film de William Klein. Le dispositif est somptueux : en plus du Quintet du trompettiste de jazz Freddie Hubbard, du chœur Barnard-Colombia, d'un orchestre à cordes dirigé par Arif Mardin également à l'orgue Hammond, des récitants Mary Ann Hoxworth, Ñha-Khê, Charles Grau, Gungör Bozkurt et Freddie Hubbard, le compositeur et producteur Ilhan Mimaroğlu a intégré un synthétiseur et trafiqué les sons des uns et des autres ! Les textes de ce joyau de 1971 sont du poète turc Fazıl Hüsnü Dağlarca, du Vietnamien Ñha-Khê, de Kirkegaard et Che Guevara tandis que Scriabine ou Brahms y sont cités...
À quoi comparer cette homogénéité encyclopédique, mélange d'expressions et de textures si différentes ? Déserts d'Edgard Varèse, première œuvre pour orchestre et bande magnétique, fit scandale en 1954. Jazzex de Bernard Parmegiani, première rencontre de l'électro-acoustique et d'improvisateurs de jazz, ici Jean Louis Chautemps, Bernard Vitet, Gilbert Rovère et Charles Saudrais, date de 1966. Frank Zappa a publié Lumpy Gravy en 1968. Je me reconnaîtrai dans toutes, enregistrant Défense de en 1974, suivi de la fondation d'Un Drame Musical Instantané où pendant 32 ans il sera évidemment question de mélanger sans hiérarchie tout ce que le son peut produire lorsqu'il s'agit de défendre un propos. De fil en aiguille, la prochaine découverte semblerait être Amalgamation de Masahiko Satoh ; j'attends patiemment le facteur.
Pour Sing Me a Song of Songmy, Mimaroğlu a engagé un des deux trompettistes du Free Jazz d'Ornette Coleman, celui d'Out to Lunch d'Eric Dolphy, d'Ascension de John Coltrane, du film Blow Up d'Antonioni. Freddie Hubbard s'est entouré de Junior Cook au sax ténor, Kenny Barron au piano, Art Booth à la basse et Louis Hayes à la batterie.


L'œuvre est délicate. Elle se réfère au massacre de Songmy en 1968, aussi appelé My Lai, 400 civils vietnamiens torturés, violés, assassinés par les troupes américaines. La même année que cet album qui prône le Peace and Love de l'époque, Joseph Strick remporte l'Oscar du meilleur documentaire en interviewant cinq vétérans. Par contre, le pamphlet de Mimaroğlu contre la guerre qui ne s'achèvera qu'en 1975 fit un flop, comme toutes les œuvres prophétiques, trop avancées pour son temps. Elle ne rentre dans aucun moule. Cette suite est pourtant un joyau où les sons électroniques, les cordes, le free jazz et les voix réfléchissent la poésie des hommes qui vivent debout, dénonçant tous les crimes, racisme et violence, tout en prônant l'amour que seul l'art a jamais su traduire bien qu'il soit impalpable.

jeudi 2 mai 2013

Musique et cinéma, pour une union libre ?


Les compositeurs de musique de film, et avant tout les réalisateurs, feraient bien de lire le catalogue de l'exposition Musique et cinéma, le mariage du siècle ? (à la Cité de la Musique jusqu'au 18 août), mais le lire vraiment ! Nécessité de se poser la question le plus tôt possible dans la gestation d'un film évidemment. Et puis de Jaubert à Schifrin nombreux mettent en avant le silence. Ce silence qui laisse les bruits construire la partition sonore. Lorsque la musique réapparaît elle peut prendre tout son sens. Ou continuer dans le même registre sans que l'on sache que l'orchestre a pris le relais. J'ai particulièrement apprécié l'évocation de la musique "diégétique" par N.T. Binh, commissaire de l'exposition, lorsqu'elle est produite in situ sans vous tomber dessus comme si Dieu était aux commandes ! Comme les articles de François Porcile sur Maurice Jaubert ou la musique française de 1930 à 1970, de Pierre Berthoumieu sur le symphonisme hollywoodien de 1933 à nos jours, "l'éloge raisonné de la monogamie de quelques tandems cinéaste-compositeur" par Thierry Jousse, les entretiens avec Nino Rota (en 1972), Lalo Schifrin, Michel Deville, Alain Resnais, Bruno Coulais, Benoit Jacquot, le monteur-son Jean Goudier... Par contre, Michel Chion rate le coche lorsqu'il répond aux questions sur l'emploi de musique préexistante, omettant le principal, la référence culturelle voire intime que cela implique, ses conséquences sur le système d'identification, élément essentiel de la magie du cinéma.

Les auteurs et témoins interrogés auraient pu aussi évoquer la complémentarité de la musique face aux images ou son utilisation pléonastique, la partition sonore qui englobe tous les sons et pas seulement la musique, son utilisation particulière dans les différents cinémas asiatiques, le synchronisme accidentel cher à Cocteau, etc., mais aucun ouvrage n'est jamais exhaustif.

Le catalogue (Actes Sud) étant truffé de QR-codes permettant de jouer des séquences vidéo et le site de l'exposition étant aussi richement illustré d'images que de sons, on peut se demander ce que la visite apportera de plus ? Comme je l'ignore et que je suis curieux il ne me reste plus qu'à y faire un saut !