Jean-Jacques Birgé

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mercredi 19 décembre 2007

Musique pour un appartement et six percussionnistes


Totalement débordé de travail, je m'en sors aujourd'hui en reproduisant un film des Suédois Ola Simonsson et Johannes Stjärne Nilsson remarqué il y a quelques mois et que j'avais gardé sous le coude. 9 minutes 30 secondes sans aucune parole, mais une partition originale que je vous laisse découvrir si vous n'avez pas encore été contaminé par leur Music for one apartment and six drummers.
J'ai passé ma journée à enregistrer la voix polyglotte du lapin pour les vœux RFID de Violet et quelques autres broutilles à grignoter avec les incisives. L'arrangement et le mixage des musiques d'accompagnement composées avec Bernard m'ont pris plus de temps que prévu. J'ai eu beau tout essayer, on ne peut vraiment pas aller plus vite que la musique. Bonne nouvelle pour tous les propriétaires de Nabaztag, il n'y a désormais plus d'abonnement à souscrire pour l'ensemble des services devenus intégralement gratuits.
Je me lève très tôt pour aller prêcher la parole sonore à Autograf. Je ne sais d'ailleurs plus du tout où j'en suis (mes étourderies montrent que j'ai sérieusement besoin de vacances), alors j'attrape quelques films dont les partitions sonores sont éloquentes (Le Testament du Docteur Mabuse, Lancelot du Lac, Slon Tango, Godard et Norman McLaren) et des CD-Roms dont je suis l'auteur ou sur lesquels j'ai travaillé. Les étudiants se souviendront bien où nous en étions restés. En rentrant, je devrai encore découper les fichiers son et les transformer en mp3. Le froid que je dois affronter à bicyclette me fait un peu peur, mais là non plus je n'ai pas le choix...

lundi 17 décembre 2007

Musique lagomorphe pour le Nouvel An


J'ai passé mon dimanche à composer des musiques mécaniques pour l'estomac du lapin. Ce n'était pas facile de trouver une solution musicale qui fonctionne avec le design sonore existant. J'ai donc adapté une samba écrite avec Bernard pour le message du Nouvel An qui doit exprimer la fête et trouvé une sorte d'arpège entraînant pour la naissance de la petite bête la première fois qu'un acquéreur se connecte. L'ensemble sonne comme une grosse boîte à musique assez moderne pour coïncider avec les petits bruits qui accompagnent les lumières de toutes les couleurs, les mouvements des oreilles et les jingles entièrement réalisés avec de petits outils acoustiques. Le timbre instrumental proche du glockenspiel se rapproche d'un des sons les moins pourris du synthétiseur interne lorsqu'ils sont joués en Midi.
Le matin, enregistrant Cristina qui incarne la version espagnole de Nabaztag, je me suis rendu compte que chaque langue ne durera pas le même temps, occasionnant des placements différents dans le montage et le mixage avec les musiques, ce qui me donne un surcroît de travail que je n'avais pas imaginé. Il y a actuellement six langues (français, anglais, américain, allemand, italien, espagnol) sans compter le brésilien qui est réalisé sur place et que je ne préfère pas imaginer (je crains le pire). J'ai fait très attention à ce que tous les sons émis par le lapin entrent dans la logique du design sonore adopté il y a maintenant trois ans. C'est un petit robot et un compagnon, il est à la fois vivant et virtuel. Nabaztag a beau être un objet industriel reproduit à des dizaines de milliers d'exemplaires, il doit sembler unique à chacun de ses propriétaires.

P.S. : je m'adresse aujourd'hui lundi aux étudiants de Master 1 et 2 du Master Création et Édition Numériques de l'Université Paris 8 sur le sujet "Musiques et design sonore pour les médias intéractifs", de 15h à 17h, au CNAM, 2 rue Conté 75003 Paris, Amphi G, 1er étage. Métro : Arts et Métiers / Réaumur Sébastopol. Entrée libre.

samedi 8 décembre 2007

Karlheinz Stockhausen ne fera plus de bruit


Après John Cage, Luciano Berio et György Ligeti, un des grands compositeurs de la seconde partie du XXe siècle s'est éteint mercredi à l'âge de 79 ans. Après plusieurs Études pour musique électronique, il écrit Gesang der Junglinge en 1956 pour cinq groupes de haut-parleurs entourant le public. Il y pousse le sérialisme de Webern a son paroxysme, l'appliquant à la durée, au timbre et à la dynamique des sons électroniques et des voix. On reconnaît son influence sur toute la techno allemande. Momente et Hymnen marquèrent mes premières années, mais nous nous insurgeâmes devant Aus den sieben Tagen qui exploitait les interprètes improvisateurs de façon éhontée. La partition indiquait "fais voile vers le soleil" et Stockhausen signait l'œuvre. On retrouve ce genre de pratique chez Heiner Goebbels qui fait improviser des musiciens pendant des semaines, note ce qu'il préfère et refait jouer à ces mêmes improvisateurs leur musique qu'il a figée. Imaginez le supplice et la rancœur. Karheinz Stockhausen intégrait la subjectivité de l'interprète dans ses recherches sur l'aléatoire. Ses pièces pour orchestre, parfois agrémentées de projections lumineuses, étaient gigantesques, sa maîtrise du "temps-espace" renversante.

jeudi 6 décembre 2007

Un clou ne chasse pas l'autre


JJB : Pour "réussir" il ne faut plus bouger quand ça marche. Quel ennui ! C'est trop triste. Si tu avais continué à jouer comme lorsque tu avais du succès, tu n'aurais jamais cessé d'en vivre.
Bernard Vitet : Oui, mais cela ne correspond pas à ma façon de vivre.
- Si chaque fois que tu fais un disque, tu te promènes et tu fais quelque chose de différent, le public qui t'a aimé la première fois est dérouté, il se méfie des suivants.
- Tu as des exemples dans la tête ?
- Et bien, toi ! Tu as enregistré ton premier disque solo sans y jouer de trompette.
- Je me plaçais seulement du point de vue de l'intérêt que cela avait pour moi. Il n'y avait plus de mystère à percer à la trompette. Il n'y avait plus qu'à se donner du mal pour progresser voire évoluer. J'avais envie de terrains inconnus. C'est aussi positif de faire l'explorateur que de viser l'excellence.
- Tu cherches un moyen de produire la réédition de Mehr Licht ! avec des inédits d'avant et d'après, mais personne ne sait combien tu en vendras, parce que l'avenir du marché est totalement flou.
- Jamais personne ne l'a su.
- Si, nous, nous savons que nous vendons peu ! Nous avons toujours eu du mal à atteindre notre cible. Sauf qu'aujourd'hui, le marché est devenu flou. Personne ne sait ce qu'il faut faire. Tout le monde est paumé. L'industrialisation de la culture a déséquilibré le système. La dématérialisation des supports ne se fait pas aussi vite que les majors le souhaiteraient tout en la craignant. L'abandon des stocks est une idée plaisante pour un commercial. Mais, après un certain engouement, le public pourrait ne pas suivre et revenir vers des objets, de vrais objets.
- J'ai l'impression que c'est irréversible.
- Pourtant les citadins reviennent à la bicyclette. L'industrie discographique est condamnée dans ses formes actuelle et ancienne. De même que les gens s'éloignent et se rapprochent, je pense que le commerce de proximité va revivre. L'artisanat a de beaux jours devant lui, à condition d'être patient ! C'est la réplique logique à la virtualité, à la mondialisation, à toute cette désincarnation de la relation qui procède selon les mêmes schémas de profit que la dématérialisation. Alors, des artistes comme toi se disent qu'ils pourraient au moins se faire plaisir en réalisant quelque chose, un objet, qu'ils fabriqueraient, composeraient exactement comme ils le souhaitent.
- J'ai proposé à Michel Potage de s'exposer sur le disque. J'étais fou de ses momies. Des bandelettes de terre, de sable, de poussière entouraient des personnages qui n'étaient ni morts ni vivants. Il avait gratté les murs de la maison de sa grand-mère où il vivait, en faisant apparaître toutes les couches, il avait repeint des ?uvres par-dessus et étendu une couche de résine.
- D'ajouter trois inédits dont un de ton grand-père a modifié les perspectives de Mehr Licht ! Tu commences avec Le silence éternel des espaces infinis m'effraie où tu joues du bugle.
- J'ai toujours préféré le bugle. On ne pouvait pas gagner sa vie sans jouer de la trompette, dans le bal comme dans le classique. Professionnellement, on est trompettiste. J'aurais aimé être un bugleux. Yves Montand me demandait parfois de prendre mon " beuguel' ", j'étais obligé de lui répéter : " ce n'est pas un clairon... En anglais, cela porte un nom allemand, c'est fluegelhorn".
- Dans la seconde pièce, tu lis une lettre en jouant du piano. Le bugle, ta voix et tes harmonies dessinent un portrait de toi. Ce sont les constantes de ton histoire. Ils forment une bonne introduction aux quatre morceaux suivants qui sont les originaux de 1979 de Mehr Licht !. Tu y joues de la trompette à anche, du dragon, du violon, et les titres semblent sortis de chez Edgar Poe.
- Et Goethe !
- Oui comment traduire Mehr Licht ! pour que l'on ne comprenne pas l'inverse ? "Plus de lumière !"
- En prononçant le s de Plus. Ce sont ses dernières paroles sur son lit de mort. On n'a jamais su s'il voulait fuir l'obscurité de sa chambre ou s'il s'agissait d'une remarque philosophique.
- Après la lettre où l'on entend très bien ton pigeon Youdi Youpi, L'ange du bizarre commence dans ton escalier, rue Charles Weiss, et Le diable dans le beffroi noie ton violon dans une réverbération naturelle.
- Cela se passait en 1979 dans les locaux en construction de l'Ircam, béton nu, avant que cela ne devienne une chambre sourde. Un jeune chercheur américain m'avait enregistré sur un ordinateur. J'ai mixé le violon avec un enregistrement de l'ambiance que j'avais réalisé peu de temps avant à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le fief des intégristes, à l'occasion de la Fête de Marie, le 15 août, en présence de Monseigneur Léfèvre. Le curé qui m'a donné l'autorisation d'enregistrer dans l'église a inspecté le contenu de la valise du Nagra. Il craignait un attentat. Il m'a invité à boire un verre au café du coin, remplacé aujourd'hui par un Crédit Lyonnais, comme d'habitude. Il était habillé comme un maquereau marseillais des années 30, crâne rasé, costume blanc, chaussures à plateaux blancs, il avait une énorme pierre en pendentif qu'il affirmait lui avoir été donnée par un moine tibétain. Ça a commencé par : "Moi, j'étais aumônier de la Légion..."
- D'où sort La Machine de Marly ?
- Daniel Deshayes a enregistré à Marly le long de la voie ferrée. On entend passer la machine ferroviaire. La Machine de Marly était aussi un immense moulin à aube du XVIIe siècle qui servait à alimenter Versailles en eau. Il était situé sur la Seine entre Marly et Bougival. L'eau remontait la colline jusqu'au château. Je joue avec un merle.
- Tu commences en 1999, passant à 1987 jusqu'en 79 et tout à coup patatras, 1948, tu passes un disque de ton grand-père qui dit du Jehan Rictus.
- Mon grand-père avait un copain dénommé Seigneur, rencontré dans les tranchées de la Guerre de 14, qui avait trouvé un emploi de concierge à l'école Pigier, du côté de la Chaussée d'Antin. C'était au début de l'enseignement des langues par enregistrement sur disque de cire. Il l'a laissé squatter un studio. C'est très important pour moi parce qu'il est venu déjeuner chez nous le jour même avec le disque à la main. La fuite du temps m'intéresse. Ce disque est très réussi pour moi, parce qu'il crée des paradoxes temporels. Les choses sont finies, mais on y revient. Le disque se termine sur l'enregistrement le plus ancien. Un clou ne chasse pas l'autre.

N.B. : Bernard Vitet précise que la réédition de Mehr Licht ! ou plutôt de ce nouvel objet qui reprendrait, entre autres, la totalité du vinyle original augmenté d'inédits et d'?uvres du peintre Michel Potage est un projet encore incertain économiquement. L'écoute du pré-master a généré cet entretien.

dimanche 2 décembre 2007

François Tusques et Bernard Vitet, duo permutant


Concert très émouvant vendredi soir à Montreuil où François Tusques jouait en duo avec Bernard Vitet dans le cadre des Journées Approxcinématives "Free Jazz / oreille Cinéma / iconophonies déconstructives ". Bernard, qui ne peut plus jouer de trompette à cause de ses problèmes dentaires, avait apporté sa trompette à anche (une trompette piccolo en si bémol aigu à quatre pistons avec un bec de saxophone sopranino) et son Reggy (un synthétiseur à pad sensitif construit il y a trentaine d'années par son cousin). François tissait une trame de notes grapillées s'enchevêtrant avec les sons électroniques. L'osmose était parfaite, y compris lorsqu'ils intervertirent les rôles, Bernard passant au piano et François au Reggy ! François dit que le synthétiseur produit un peu ce qu'il a toujours cherché, un habile équilibre entre l'écrit et l'aléatoire. Les notes rebondissaient dans tous les sens comme le vacarme des oiseaux virevoltant le soir en essaim, assourdissant tintamarre envahissant certains arbres appréciés par les passereaux, pour une musique naviguant entre free jazz et Ligeti.


Beaucoup d'anciens s'étaient déplacés pour écouter les deux septuagénaires, mais le peu de jeunes gens présents m'appparut angoissant. Je comprends aussi mieux Bernard qui a toujours évité de se retrouver au milieu de ses vieux potes, parce que cela lui "flanquait les moules", les mollusques collés à la proue des navires les empêchant d'avancer. L'âge du public est une question préoccupante. Les musiciens des nouvelles générations s'intéressent-ils si peu à ce qui s'est fait auparavant et à ce qui les a façonnés, souvent malgré eux ? Le concert de vendredi montrait une approche électro tout à fait originale et juvénile qui tranchait avec le tout venant à la mode.
Hier, nous assistâmes à la projection de trois films parmi la somptueuse programmation de Patrice Caillet : Archie Shepp au Panifrican Festival d'Alger avec Alan Silva qui jouait également ce soir, Sunny Murray, Clifford Thornton et Grachan Moncur III, filmés par Théo Robichet en 1971 rappelait l'enracinement du jazz en Afrique et le combat des Black Panthers, ''Don Cherry'', le film de 1967 de Jean-Noël Delamarre, Nathalie Perrey, Philippe Gras et Horace, mettait en scène la face "Peace and Love" de l'époque, et le film sur Un Drame Musical Instantané tourné en 1983 par Emmanuelle K pour la chaîne de télévision pirate Antène 1 montrait la liberté qui soufflait encore alors sur la création...