Jean-Jacques Birgé

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mardi 27 mars 2018

Le violon aurait-il toujours l'âme française ?


"Ils ont brisé mon violon. Parce que j'ai l'âme française." Créé par Amiati en 1885, Le violon brisé de René de Saint-Prest, L. Christian et Victor Herpin fait référence à la guerre de 1870 qui permit à l'Allemagne d'annexer l'Alsace et la Lorraine. Volte-face de ma part, non en tant qu'originaire de cette région, mais pour souligner la particularité française de cet instrument dans l'histoire des jazz, se démarquant de la prépondérance des cuivres étasuniens. Depuis Stéphane Grapelli et Michel Warlop, les violonistes français, français comme le béret de L'affaire est dans le sac des frères Prévert, se sont souvent affranchis de leurs études classiques en acquérant une liberté que seuls les jazz ou les musiques traditionnelles leur offraient. Si Jean-Luc Ponty, en particulier avec Frank Zappa, ou Didier Lockwood ont suivi les traces de leurs aînés, les générations suivantes ont souvent pris la tangente, tels Dominique Pifarély, Régis Huby ou Guillaume Roy à l'alto. Si l'étiquette jazz leur colle toujours à la peau, les jeunes violonistes s'en sont totalement dégagés pour n'en conserver que la liberté de jeu et de style. On retrouve le même mouvement chez les musiciens "trad" comme Jean-François Vrod, Lucien Alfonso ou Mathias Lévy qui flirtent avec le swing. Le plus médiatique d'entre eux est l'impétueux Théo Ceccaldi, mais il en existe d'autres comme Thomas Enhco ou ici Clément Janinet. J'évoquerai une autre fois les violoncellistes qui réfléchissent la même histoire.
Avec l'album O.U.R.S. (Ornette Under The Repetitive Skies), Janinet est explicite quant à ses influences, le free jazz d'Ornette Coleman d'un côté, les minimalistes américains de l'autre. Mais sa musique, remarquablement interprétée par le clarinettiste basse - saxophoniste Hugues Mayot, le contrebassiste Joachim Florent, le batteur Emmanuel Scarpa et, sur certaines pièces, le guitariste Gilles Coronado et le violoncelliste Mario Boisseau, retrouve les accents des musiques classique et contemporaine européennes qui lui confèrent une profondeur au delà de l'énergie de surface que développent les clones jazzeux copiant les Américains. Fraîche et lyrique, elle pulse et s'épanouit aux couleurs printanières sonnant un réveil nécessaire.

→ Clément Janinet, O.U.R.S., cd Gigantonium, 12€

N.B.: n'étant pas violoniste, donc pouvant me contenter d'un jouet chinois, j'en profite pour signaler aux amateurs de beaux instruments que mon Albert Blanchi niçois de 1921 et mon archet Charles Bazin sont en vente chez Laurent Paquier aux Luthiers de l'Est Parisien, 29 rue Mercœur !

vendredi 23 mars 2018

Louise Jallu, tango des filles perdues


La jeune bandéoniste Louise Jallu manie son instrument avec à la fois tendresse et détermination. Le Tango Carbón est devenu Louise Jallu Quartet. Mêmes membres, puisque ce sont toujours le violoniste Mathias Lévy, le pianiste Grégoire Letouvet et le contrebassiste Alexandre Perrot qui l'accompagnent avec autant d'aplomb. Affiches dans le métro, graphisme aux petits oignons, livret trilingue, concert de sortie du CD au Café de la Danse, invités de marque, décor personnalisé, tout est en place pour lancer la jeune musicienne de 24 ans. Le projet est loin d'être banal, d'autant que les remarquables arrangements de ses pièces ou de celles d'Enrique Delfino sont cosignés avec Bernard Cavanna dont Jallu interprète aussi la téméraire Sonatine 43 où le compositeur contemporain joue sur les timbres variés des tirés-poussés. Huit hauts abat-jour conçus par le scénographe Raymond Sarti encadrent la scène, trois grands miroirs en couvrent astucieusement des angles inédits, affirmant la musique de chambre. Les lumières de Jacques Rouveyrollis, plus habitué aux spectacles de variétés, éclaboussent hélas de couleurs criardes la dramaturgie. De même les acrobaties des deux danseurs font regretter l'élégance sauvage des véritables amateurs de tango. Sans parler d'une première partie jouée par un guitariste ridiculisant le concept d'improvisation à ne pas en maîtriser les structures dans la fulgurance de l'instantané. Peu importe, la musique nous embarque dans un voyage tragique et dépaysant...


Inspirée par La traite des blanches, livre d'Albert Londres, Louise Jallu dresse le portrait de ces filles perdues, Griseta, Francesita, Claudinette, La Negra, María, attendrie par cette époque terrible, univers nostalgique suffisamment éloigné pour que la sympathie s'exprime sans regrets... La présence canaille de Sanseverino sur Au paradis perdu de François Béranger y a toute sa place, tout comme Katerina Fotinaki interprétant Anibal Troílo. Sur le premier CD, Louise Jallu joue seule ou avec ses invités. On croise ainsi Tomás Gubitsch à la guitare, Anthony Millet à l'accordéon, César Stroccio au bandonéon, Claude Tchamitchian à la contrebasse, et sur Claudinette Claude Barthélémy joue du oud. Nous avions découvert le quartet sous chapiteau lors du beau spectacle équestre de la Compagnie Pagnozoo délicatement mis en scène par Anne-Laure Liégeois. Le double album possède une parfaite homogénéité où la virtuosité se cache toujours sous une apparente simplicité due au naturel de la jeune musicienne dont on peut s'attendre à des surprises pour l'avenir.


→ Louise Jallu, Francesita, 2cd Klarthe, dist. Harmonia Mundi/Pias, à paraître le 6 avril 2018

jeudi 15 mars 2018

La pop s'immisce


Il y a ceux que j'envoie directement au recyclage et ceux que j'étale à vue. Ces derniers, qui sont les premiers, finiront sur les étagères, tranche lisible, ordre alphabétique par genre musical. Parmi eux j'ai choisi 3 nouveaux albums qui flirtent avec la pop, un terme daté correspondant pourtant mieux au style que celui du rock.
Comme le suggère le guitariste danois Hasse Poulsen à propos du trio formé avec son compatriote claviériste Johan Dalgaard et le saxophoniste anglais Peter Corser, c'est le temps des mélanges. Tous les trois vivent depuis plus de vingt ans à Paris, ville cosmopolite dont le melting pot attire toujours autant d'artistes étrangers malgré la politique discriminatoire qui rejette essentiellement ceux venus d'Europe de l'Est ou d'Afrique. On sera donc heureux d'écouter leurs invités, l'Égyptien Abdullah Miniawy et le Tunisien Mounir Troudi, qui chantent leurs textes ou ceux du poète ancien Al Hallaj. Si Poulsen vient plutôt du jazz, Corser fréquente quantité de milieux artistiques et Dalgaard a fait ses armes auprès de chanteurs de variétés, mais aucun d'eux ne dessine de frontières entre les genres musicaux, du folk aux improvisations contemporaines. Il n'y a donc aucune raison de s'étonner de la présence d'André Minvielle, Sanseverino ou Claudia B. Poulsen sur ce recueil de chansons pop aux tourneries répétitives qui doivent autant aux minimalistes américains qu'au soufisme. S'ils ont fait le choix d'appeler leur musique du jazz, c'est que le terme rassemble aujourd'hui toutes celles et ceux qui mettent en avant la recherche de formes et de timbres liée à une pratique instrumentale, le plus souvent collective, où l'improvisation ne fige jamais les œuvres, si ce n'est dans les enregistrements discographiques. SighFire figure un éventail d'émotions enthousiasmantes où planent les flammes de la pop...


En sous-tirant son album Voyage imaginaire dans les ruines de Detroit, la référence est claire pour Sylvain Daniel et son Palimpseste. S'inspirant des photographies de Romain Meffre et Yves Marchand, le bassiste qui n'a jamais mis les pieds dans la Motor City, a réécrit une ville de toutes pièces dans son imaginaire musical. Contrairement aux albums de l'ONJ dirigé par Olivier Benoit dont il fait partie et dont les concepts ciblés sur des capitales (Paris, Berlin, Rome, Oslo) m'apparurent comme des prétextes capillotractés, il réussit son Detroit par transposition fantasmatique. Ni vraiment techno, ni si soul, l'ambiance est pourtant là. Sylvan Daniel le doit probablement à la place prédominante de la basse électrique autour de laquelle s'échafaudent les pièces, plus construites que le sous-titre ne le laisse supposer ! Le saxophoniste ténor Laurent Bardainne, le pianiste Manuel Peskine et le batteur Matthieu Penot font tourner les chaînes de montage comme si l'industrie était toujours en activité.


Rebel Diwana, le plus rock des trois albums, est un tournant dans le travail de Titi Robin, entièrement électrique, avec claviers (Nicholas Vella), basse (Natalino Neto) et batterie (Arthur Alard). Le guitariste devient chanteur de rock à la voix caverneuse et celle de l'Indien Shuheb Hassan s'envole en volutes psychédéliques, nous rappelant les influences de l'Asie Centrale et du Rajasthan dans la musique de l'Angevin. Le virtuose du sarangi Murad Ali Khan imprime ses couleurs exotiques aux rythmes planants du nouveau groupe. Si les textes de Robin sont souvent sombres, déclamés par lui-même ou chantés en hindi par Hassan, la musique est entraînante, retour aux sources d'une pop que les jeunes refusent de dater comme ancienne parce qu'elle véhicule toujours un romantisme adolescent qui refuse la perte des illusions des années 60 et 70.



→ Peter Corser/Johan Dalgaard/Hasse Poulsen, SighFire, cd Das Kapital, dist. L'autre distribution
→ Sylvain Daniel, Palimpseste, cd ONJ, dist. L'autre distribution
→ Titi Robin, Rebel Diwana, cd Suraj, dist. PIAS

mardi 13 mars 2018

Jean-Jacques, qu'ont-ils de curieux ?


L'idée de ce petit article m'étant venu à la fréquentation régulière de Beyond The Coda, le blog du compositeur et créateur sonore Jean-Jacques Palix, commençons par là, voulez-vous ? Il suffit d'avoir les oreilles collées sur une tête chercheuse pour jouir des archives récoltées ici et là depuis déjà 7 ans par mon (pré)homonyme. Ses six à huit trouvailles mensuelles sont classées en quatre rubriques (radio, groupes, villes, disques) montrant une ouverture d'esprit encyclopédique et un goût prononcé pour la recherche tous azimuts. Les derniers révèlent l'étrange bluesman Marvin Pontiac, les films expérimentaux de Jean Mitry sur une musique concrète de Pierre Boulez ou Pacific 231 d'Arthur Honegger, la lettre B d'un abécédaire musical incongru, le groupe de krautrock psychédélique Normil Hawaiians, les formes discoïdales, le compositeur Martin Matalon, le site web de tous les bruits à la fois Every Noise at Once, le groupe de jazz-metal Burning Ghosts, le chant indien Dhrupad, etc. Vous n'êtes pas au bout de vos surprises ! C'est absolument passionnant si vous aimez faire des découvertes...
Lors de ma scolarité je ne connaissais que deux autres Jean-Jacques, Rousseau éminemment séduisant pour un jeune révolutionnaire, et l'élève Imerglick avec qui je partageais alors la passion des jeux de société. M'intéressant plus à Pierre Goldman qu'à son frère j'eus que peu d'appétence pour le travail de l'auteur de Rouge, il était logique que Lebel me plaise. Je me fritai hélas avec Lemêtre qui défendait les abus de pouvoir d'Ariane Mnouchkine pendant la lutte des intermittents du spectacle. En googlisant j'en découvre quelques paquets, mais c'est l'artiste visionnaire Lequeu (1757-1826) qui attire mon attention. Si l'objet du blog de Palix était graphique il y figurerait certainement en bonne place !
J'aurais dû m'appeler Jacques. En fait non, ma mère étant persuadée d'accoucher d'une fille, c'eut été Claire. Devant le fait accompli, mes parents sortirent Jacques d'un chapeau, mais un cousin venait de naître affublé de ce prénom. Mon père s'appelant Jean, j'ignore à quoi ils jouèrent, mais je me retrouvais allitéré d'un triple J dont la proximité avec la première personne du singulier m'orienta probablement vers une affirmation de moi (cela va de soi), elle-même s'assurant la permanence du jeu dans ma vie.

vendredi 9 mars 2018

Freaks en punk virtuose / Laura Perrudin en femme-orchestre


Attirés par l'affiche de Jean-Pascal Retel dont l'imagination s'accorde avec les clins d'œil provocateurs de Théo Ceccaldi, nous avons marché jusqu'à la Maroquinerie pour le lancement du CD Amanda Dakota du groupe Freaks dirigé par le violoniste qui en a composé tous les morceaux. Si Théo Ceccaldi est un excellent musicien, ses talents de communicant sont à la hauteur. Les visuels sont toujours suffisamment drôles et intrigants pour qu'on ait envie d'écouter ce à quoi ils correspondent. Si les références sont nombreuses, et là aussi les textes d'accompagnement enrobent le projet d'une aura dithyrambique, le côté punk virtuose du groupe alterne avec des chansons modernement surannées. Cette oscillation entre le rythme des décibels et les mélodies rétro-éclairées rappelle, dans un genre radicalement différent, le Supersonic de Thomas de Pourquery : puissante évocation d'ensemble entrecoupées de pauses de crooner langoureux. En écoutant Bonne nuit Madame qui clôturait le concert, j'ai d'ailleurs rêvé que Freaks adapte Die eiserne Brigade (La brigade d'acier) d'Arnold Schönberg, sublime valse méconnue composée en 1916 par le compositeur viennois à la demande de ses camarades au service militaire.



Mais c'est le rouleau compresseur de la section rythmique qui marque la musique de Freaks, quitte à relayer parfois les solistes au second plan. Le violon de Théo Ceccaldi disparaît alors, comme la voix de Dom Farkas qui les a rejoints pour le rappel sur Bingo Mazout. Les vrombissements de la basse (un horizoncelle ?!) du frérot violoncelliste Valentin Ceccaldi ajoutée à la grosse caisse et aux toms d'Étienne Ziemniak faisaient trembler mes mollets dans une obscurité zébrée d'éclairs. Ajoutez la guitare stridente de Giani Caserotto, l'alto ou le baryton de Mathieu Metzger (très beau solo en piqués) qui remplaçait Benjamin Dousteyssier, le ténor de Quentin Biardeau, et vous obtiendrez un groupe de choc, une brigade d'acier. Je fus néanmoins surpris par la dédicace iconoclaste, pas à Carla Bley dont on reconnaît l'influence sur plusieurs morceaux, mais à Bernard Arnault pour Escalator Over The Bill, attendant en vain quelque remarque critique sur le milliardaire plutôt que l'admiration de surface pour son score d'exploiteur au barème de la finance.


Si la citation de Frank Zappa me plut évidemment beaucoup plus ("N'importe quoi, n'importe quand, n'importe où, sans aucune raison"), je regrettai tout de même que la folie déglinguée de Freaks se cantonne aux superbes images de promotion, aux contrastantes cassures de rythme et aux clins d'œil référentiels. En comparaison des improvisations dirigées du compositeur américain et de ses facéties en concert, la musique m'apparut un peu trop packagée. Mais c'est probablement ma déformation professionnelle qui me fait désirer des effets bruitistes, des instruments hors normes et des voix délirantes dans quantité de projets que j'écoute...


J'imagine encore que Henry m'a tuer est un hommage à Henry Threadgill dont Théo partage la coquetterie vestimentaire et à qui je dois un des plus beaux compliments sur la mienne, un matin dans un hôtel de Victoriaville ! Remonté à la maison, je découvre l'album qu'un indélicat postier, fan compréhensible du violoniste, avait probablement subtilisé d'un premier envoi. Après un Tchou-Tchou très zappien, on comprend enfin les charmantes paroles en désuétude de Robin Mercier sur l'exotique Amanda Dakota que le pilonnage de concert écrabouillait, comme si les spectateurs étaient sourds. Le mixage équilibré du disque permet enfin d'apprécier tous les instruments, en particulier les pizzicati qui disparaissaient en live. Le disque, beaucoup moins trash qu'en scène, met en valeurs les ruptures de rythmes zorniens que le New Yorkais récolta lui-même chez Carl Stalling. Je ne comprends toujours pas pourquoi la plupart des musiciens actuels s'exhortent à diluer leurs ingrédients savamment équilibrés en une bouillabaisse bon marché dès qu'ils passent en public. Les spectateurs seraient-ils incapables d'apprécier la variété des saveurs finement cuisinées en laboratoire qu'il faille les assommer ? Amanda Dakota est pour autant un des albums les plus excitants de ce début d'année.


Dans cette soirée renversante rien d'étonnant à ce que je termine par le début en saluant la prestation solo de la chanteuse Laura Perrudin en première partie. Elle s'accompagne d'une harpe électrique et chromatique à cordes alignées, construite par le luthier Philippe Volant, d'où elle extrait des boucles à la volée, transformées par des pédales d’effet qui, avec l'élégance de la simplicité, jouent le rôle de sub-basse, percussions, guitare fuzz, arpèges délicats... Après une phrase comme celle-là je dois reprendre ma respiration.


Laura Perrudin chante en français et en anglais, évoque les Poisons et antidotes de son second album (ce qui me rappelle les 24 heures des nôtres enregistrés de 1976 à 79 !) et la mort qui, issue de son prochain disque, se moque des actes des vivants inconséquents. Ses vocalises ne m'enchantent pas autant que ses petites histoires, chantées ou slamées, tandis que son instrument de femme-orchestre livre une éclatante richesse de timbres incantatoires, anticipant les crescendos hystériques des Freaks se chauffant en coulisses.

→ Théo Ceccaldi Freaks, Amanda Dakota, cd Tricollection, Dist. L'autre distribution, 12,50€
→ Laura Perrudin, Poisons et antidotes, cd Volatine, 15€

mercredi 7 mars 2018

Le Dharma sans rides


Les albums du Dharma, que Le Souffle Continu vient de rééditer en vinyle, ont le mérite de réfléchir une époque, sans nostalgie. Réécouter les 4 à la suite dresse un portrait musical des jazz du début des années 70 dans toute la diversité des influences que le vent du large soufflait sur l'Hexagone. Si les références sont évidentes, les musiciens du Dharma surent les cuisiner à leur sauce en les saupoudrant des épices post-68, posant au fur et à mesure les bases des nouvelles traditions européennes. Chaque album se situe dans un cadre particulier où les structures préétablies aménagent suffisamment d'espace aux improvisations collectives. Ces compositions instantanées caractérisent ce qu'on a ici coutume d'appeler le jazz par rapport au rock où seuls les solistes peuvent dérouler leur fil d'Ariane. À notre propre époque inondée de revivals, le Dharma n'est pas vraiment daté parce qu'il s'approprie les codes avant qu'ils ne deviennent des dogmes.
Mr Robinson sonne fondamentalement américain. Rien de surprenant, car c'est au Centre Américain situé boulevard Raspail, là où se dresse aujourd'hui la Fondation Cartier, alors quartier général de tous les musiciens noirs américains exilés à Paris, que se rencontrèrent le pianiste chilien Patricio Villaroel et le batteur Jacques Mahieux. Celui-ci jouait déjà avec les souffleurs Jef Sicard (alto, ténor, flûte, clarinette basse) et Gérard Coppéré (ténor, soprano), et le contrebassiste Michel Gladieux. Le Dharma était né. Posé et enthousiaste, mélodique et charpenté, il soigne les ambiances rubato avec des soli de flûte et de sax lorgnant du côté de la côte est des États Unis où Miles Davis et Charlie Mingus ont révolutionné le jazz que l'Art Ensemble of Chicago vient déjà bouleverser...
Pour l'album en trio piano/basse/batterie intitulé Snoopy's Time, Villaroel compose de plus en plus et devient électrique à l'instar des claviers saturés de Miles. Avec l'arrivée du guitariste Gérard Marais, le quintet se tinte parfois d'une couleur rock. En France, sous influence Soft Machine, ce qu'on appela un temps jazz-rock devient le rock progressif. Les groupes anglais ayant des difficultés à se faire entendre chez eux traversent la Manche. End Starting s'éloigne des modèles américains pour s'inventer de nouvelles perspectives où free jazz signifie avant tout que l'inspiration se libère. Le Dharma n'en perd pas pour autant son accent français. En 1973, Archipel, le quatrième album, troisième en quintet, possède une signature collective. En même temps que d'autres groupes, il ouvre la voie aux expérimentations, tendance que l'on retrouve actuellement à se dégager des cadres anglo-saxons en assumant l'héritage des musiques savantes et populaires dans un melting pot sans distinction de style, ou, devrais-je dire, un pot-au-feu des plus alléchants. Trois ans plus tard, ils accompagneront la chanteuse révolutionnaire Colette Magny sur Visage-Village (rien à voir avec le récent film quasi homonyme de JR et Varda !) avec l'accordéoniste Lino Leonardini, Jean Querlier remplaçant Sicard, et François Méchali remplaçant Gladieux. Et s'il est une chanteuse dont on devrait ressortir tous les disques, c'est bien Colette Magny ! Mais aujourd'hui c'est au Dharma de bénéficier de cette remarquable réédition.

→ Dharma Quintet, Mr Robinson (1970), LP Souffle Continu, 21€
→ Dharma Trio, Snoopy's Time (1970), LP Souffle Continu, 21€
→ Dharma Quintet, End Starting (1971), LP Souffle Continu, 21€
→ Dharma Quintet, Archipel (1973), LP Souffle Continu, 21€
Le bundle des 4 vinyles, 75€

mardi 6 mars 2018

Léopoldine H H, l'espiègle


De même qu'il n'y aurait peut-être pas eu Camille sans Brigitte Fontaine, il n'y aurait probablement pas Léopoldine H H sans Camille. Entendre que chaque artiste ouvre la voie aux suivants dès lors qu'il ou elle fait partie des défricheurs. Et pour défricher il faut d'abord être soi-même en s'affranchissant des modèles. On saisira le paradoxe. Comment révéler sa personnalité en assumant la filiation ? C'est d'autant plus complexe lorsque les influences sont nombreuses. Au delà de cette transmission parfois inconsciente, il est indispensable de retrouver sans cesse l'origine de sa passion, le moment fondateur où seule la passion nous guide, sans penser à gagner sa vie ou faire carrière. Or Léopoldine H H déroule une fraîcheur contagieuse. Plus elle s'échappe de l'orthodoxie de la chanson française, mieux le potentiel de sa fantaisie se devine. En cela elle rappelle les débuts plutôt sages de Brigitte Fontaine ou Camille avec respectivement Brigitte Fontaine est .... ? et Le sac des filles, alors que leurs albums suivants, Comme à la radio ou Le fil sont d'une telle originalité qu'ils sont pour beaucoup la référence absolue. Peu importe que Léopoldine préfère revendiquer les influences de Nina Hagen, Colette Magny, Bashung ou Björk, l'important est que ces exemples soient inimitables.


Léopoldine H H possède une sorte de naturel, à la fois espiègle et raffiné, qui laisse espérer une explosion de fantaisie. En fait, son premier album, Blumen im Topf, semble déjà à cheval entre de jolies mélodies sur des textes savamment choisis et des saynètes où elle jongle avec les mots comme avec la musique. D'un côté elle choisit de mettre en musique des textes littéraires (Olivier Cadiot, Gwenaëlle Aubry, Roland Topor, Gildas Milin...), de l'autre elle exploite ses acquis de comédienne, sa principale activité jusqu'ici. Or les plus grands chanteurs, qu'ils soient de variétés ou d'opéra, ont toujours été avant tout de fantastiques dramaturges, capables de faire passer des intentions avec une grimace, un geste, une respiration. C'est l'apanage d'une Piaf, d'un Brel ou d'une Callas. De plus, son oscillation entre le français et l'alsacien, sans compter l'allemand et l'anglais, lui offre déjà de marcher d'un pied sur l'autre avec tendresse et humour, et même une bonne dose d'autodérision et de provocation. Ainsi des chansons comme Blumen im Topf, Zozo Lala, Je suis dans l'air, Mama ich will a Ding, Blumen Frischgemixt Van Landhuyt se prêtent à de délicieuses facéties. Si Léopoldine joue des claviers, du ukulélé, d'une mini-harpe, de la machine à écrire, elle n'est pas toute seule ; Maxime Kerzanet et Charly Marty, comédiens comme elle, l'accompagnent aux guitares et claviers, et ils participent aux chorégraphies désuètes de ses chansons, plus sérieuses dans le fond que son ineffable sourire.

→ Léopoldine H H, Blumen im Topf, cd Mala Noche (label indépendant), 14€

vendredi 2 mars 2018

Euphorie de l'éthio-jazz


Visions of Selam est le genre de disque qui justifie la fonction "Repeat" de sa platine. Les six français du groupe Arat Kilo se sont associés à la chanteuse malienne Mamani Keïta et au rappeur Mike Ladd pour composer treize invitations à la danse des plus enivrantes. Les touches de mon clavier sautillent sous mes doigts et j'ai du mal à rester assis ! Le jazz frénétique d'Addis-Abeba des années 60-70 élargit son chant d'action à toute l'Afrique, jusqu'en Amérique. Mike Ladd, qui semble bizarrement le rappeur actuellement incontournable sur sol hexagonal, trouve une nouvelle inspiration dans cet éthio-jazz survolté et Mamani Keïta confirme le talent que ses disques solo sur le label NoFormat! avaient annoncé.


Avec Michaël Havard (saxophones baryton et alto, flûte traversière), Aristide Gonçalves (trompette, bugle, claviers), Fabien Girard (guitare électrique, balafon), Samuel Hirsch (basse électrique, glockenspiel), Florent Berteau (batterie), Gérald Bonnegrace (percussions), ils ont enregistré leur album en seulement trois jours dans les conditions du live. C'est le petit secret des disques vivants, ici avec seulement un 24 pistes analogique. Lorsque j'avais découvert grâce à Francis Falceto cette musique d'origine éthiopienne, mélange de jazz, de l'azmari traditionnel, de funk et de pop, les disques de Mahmoud Ahmed et d'Aster Aweke m'avaient envoûté. Je retrouve cette excitation, même s'il me manque parfois le charme craquant des mélodies lentes de l'Abyssinie. Mais chaque fois que ces jours-ci j'aurai besoin d'un petit coup d'adrénaline, je saurai où est la réserve !



→ Arat Kilo / Manani Keïta / Mike Ladd, Visions of Selam, cd Accords Croisés, dist. Pias, sortie le 16 mars 2018