Jean-Jacques Birgé

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samedi 22 octobre 2022

Les bons contes sur Vital Weekly


Un article de Dolf Mulder qui fait plaisir sur le nouveau Vital Weekly :

UN DRAME MUSICAL INSTANTANÉ
LES BONS CONTES FONT LES BONS AMIS
(CD by Klanggalerie)

Cette sortie marque la fin d'un programme de réédition des albums d'Un Drame Musical Instantané, parus initialement dans les années 80. Au cœur d'Un Drame Musical Instantané se trouvaient Bernard Vitet, Francis Gorgé et Jean-Jacques Birgé. Ils ont développé leur propre musique, définie par le franchissement des frontières entre le jazz, le rock, la nouvelle musique et l'électronique. Ils ont créé des panoramas très originaux et des structures dramatiques. Ils ont également réussi à fonctionner de manière indépendante avec leur propre label GRRR. Cet album, leur quatrième album, sorti à l'origine en 1983, est le deuxième du trio à travailler avec un grand ensemble d'environ quinze musiciens, jouant des cordes, des vents et des percussions. Cette musique me fascine toujours après toutes ces années. Leur langage n'était pas seulement nouveau à l'époque, il était toujours pertinent et passionnant. Dans le morceau d'ouverture, "Ne pas être admiré, être cru", ils jouent tous ensemble comme un seul ensemble dirigé par Vitet. Pour cette édition, une prise alternative de l'œuvre est incluse. Une comparaison montre qu'il s'agit d'une œuvre hautement composée, bien que les interprètes aient la possibilité de façonner leurs contributions spécifiques. Pour "Révolutions", ils sont divisés en trois petits ensembles semi-autonomes qui jouent simultanément les uns avec et contre les autres. Une pièce de musique de chambre très engageante. Entre les deux, nous avons deux œuvres plus courtes. L'invitation au voyage" est une chanson intime avec la voix de Vitet et Jean Querlier au hautbois. Il s'agit d'une chanson composée par le Français Henri Duparc à la fin de la période romantique. Avec "Sacra Matao", ils adaptent un morceau celtique avec la cornemuse de Youenn Le Berre au premier plan. Cet album est donc très hétéroclite, illustrant leur position unique dans la musique expérimentale. Et il reste certainement pertinent jusqu'à aujourd'hui. N'hésitez pas à consulter le site Bandcamp de Jean-Jacques Birgé, où vous trouverez beaucoup plus de musique ancienne et récente.

mercredi 19 octobre 2022

Le temps au profit de l'espace


Comme je réponds à Sonia que je suis vidé d'avoir enregistré la musique du premier épisode de la web série intitulée Science Ouverte, sur le partage des informations entre chercheurs, elle s'esclaffe qu'elle m'a parlé il y a moins de deux heures et que je n'avais pas commencé, du moins la nouvelle proposition, puisqu'elle trouvait la première trop angoissante. Il faut bien avouer que je compose rarement de la musique légère. C'est vrai qu'en peu de temps j'abats un boulot considérable. Ma concentration est à son comble. J'ai l'impression de passer des jours à tendre un ressort au plus court et qu'il me suffit de le relâcher enfin pour que ça fuse. Direct les étoiles. La réalisation doit suivre l'inspiration sans le moindre délai. Les premières prises sont presque toujours les bonnes. J'ai évidemment préparé en amont, des jours et des nuits, que ce soit en fourbissant mes armes, triturant mes instruments dans tous les sens, y compris les plus biscornus, ou en réfléchissant longuement à la manière de m'y prendre. De m'y prendre à quoi, je n'en sais jamais rien, mais on ne sait jamais. Impossible de refaire deux fois le même tour. Chaque projet exige une approche singulière.
Cette fois j'avais conçu la partition pour des sons électroniques. Donc les effets fonctionnaient, mais pas la musique qui les avait suscités. Comme je n'avais pas envie de tout refaire, j'ai cherché à composer quelque chose qui leur permette de s'intégrer aussi bien. C'était marcher à l'envers. Rien ne me plaisait, ni l'ARP 2600, ni le Tenori-on, ni rien, non vraiment rien, ça ne collait pas. Les effets semblaient dans un autre espace. J'étais dégoûté, prêt à reprendre tout ce qui m'avait plu dans la matinée, de A à Z. Et puis j'ai eu l'idée des voix. Einstein on the Beach. J'avais 19 ans. Une baignoire. Salle Favart. Et aujourd'hui, tous ces jeunes doctorants à mettre leur savoir en commun. Un chœur, du rythme. Il faut encore que cela plaise au client. C'est une autre histoire, parce que je ne fais jamais ce qui est attendu, entendre le sirop habituel, la convention, je préfère risquer le sens, l'intelligence, le sujet. En général c'est bien pris. La musique est explicite. Ne pas être admiré, être cru.
Quant à la concentration qui était le propos de mon article, je m'étonne moi-même de ma célérité. J'ai l'impression que c'est une condition de la cohérence. Le besoin d'embrasser l'ensemble d'un seul coup, l'équilibre du bâtiment, je pèse et soupèse, il faut que ça tienne debout alors que les matériaux peuvent être disparates, les façades pentues. La vitesse devient la garante de l'espace. Pas le temps pour la digression. Là, du moins. Chaque geste est précis. Économie de mouvements. J'ai besoin d'avoir tout sous les doigts. Lorsque je me lance je ne m'arrête que lorsque tout est terminé, dans la boîte, dans le câble qui propulse la musique en quelques secondes jusqu'à celles et ceux qui l'attendent. En fait j'enregistre en studio simplement comme si j'étais sur scène. Si je me plante je rattrape. Mine de rien. Mieux, je m'appuie sur la moindre gaucherie pour inventer quelque chose d'inouï ou d'inédit. Un jongleur. C'est à la réécoute que réside la découverte.

Photo prise la semaine dernière par David Fenech pendant l'enregistrement de l'album Chou en trio avec Sophie Agnel.

mardi 18 octobre 2022

Epitaph, œuvre posthume de Charles Mingus pour un orchestre de 30 musiciens


Charles Mingus est l'un de mes compositeurs préférés, et certainement celui que je place en tête parmi les jazzmen, n'en déplaise à l'orthodoxie ellingtonienne. Je parle ici d'invention musicale, d'architecture, d'un monde à part, celui qu'il fait sien. Il fut le seul compositeur qu'Un Drame Musical Instantané se risqua à jouer pour un concert entier, faisant le pari fou d'adapter intégralement le sublime disque en grand orchestre Let My Children Hear Music pour notre trio (1 2 3) ! Les seuls autres exemples furent Henri Duparc, Hector Berlioz et John Cage, mais nous ne les jouâmes que le temps d'un unique morceau.
Découvrir une œuvre de Mingus de plus de deux heures pour un orchestre de 30 musiciens tient du miracle. Le contrebassiste l'avait intitulée Epitaph sachant qu'elle ne serait probablement pas jouée avant qu'on l'enterre. Il faudra même encore attendre dix ans après sa mort, qu'il appelait son illusion paranoïaque, pour l'entendre enfin. Si l'on en suit la genèse, une première tentative échoua lamentablement en 1962. À l'écoute des 18 mouvements de cette suite composée sur une très longue période qui se confond approximativement avec la vie même du musicien je ne peux m'empêcher de penser au Skies of America d'Ornette Coleman et surtout au père de la musique américaine, Charles Ives, mon compositeur de prédilection. Le début du concert au Lincoln Center de New York peut paraître un joyeux foutoir à qui ne connaît pas les expérimentations mingusiennes les plus échevelées, mais l'écriture est justement complexe et rassembler une pareille brochette de stars n'a pas dû être simple pour les répétitions. L'excellence des solistes n'en fait pas toujours les meilleurs musiciens de pupitre, mais la fougue est là, le souffle continue.
Appréciez la distribution égrainée comme un collier de perles précieuses : George Adams (sax ténor), Phil Bodner (hautbois, cor anglais, clarinette, sax ténor), John Handy (clarinet, saxophone alto), Dale Kleps (flute, contrabass clarinet), Michael Rabinowitz (bassoon, bass clarinet), Jerome Richardson (clarinette, alto saxophone), Roger Rosenberg (piccolo, flûte, clarinette, sax baryton), Gary Smulyan (clarinette, sax baryton), Bobby Watson (clarinette, flûte, sax soprano et alto)... Pour les trompettes : Randy Brecker, Wynton Marsalis, Lew Soloff, Jack Walrath, Joe Wilder, Snooky Young... Aux trombones : Eddie Bert, Sam Burtis, Urbie Green, David Taylor, Britt Woodman, Paul Faulise (basse) et au tuba, Don Butterfield. La section rythmique comprend Karl Berger (vibraphone, cloche), John Abercrombie (guitare), Sir Roland Hanna et John Hicks (piano), Reggie Johnson et Ed Schuller (contrebasse), Victor Lewis (batterie), Daniel Druckman (percussion) et, last but not least, Gunther Schuller dirige cet All Stars !
Si les pièces sont variées, elle reflètent bien la musique de Mingus, son assomption de l'histoire du jazz comme ses visées expérimentales, lointaines cousines de Stravinsky et Varèse. Schuller est le garant de l'unité et nombreux des hommes qui l'ont secondé sont là pour payer leur tribut à un musicien qui en a bavé des ronds de chapeau toute sa vie et a su innover jusqu'au bout. Ils raniment la flamme le temps d'un mémorable concert qui ne sera pas facile de reproduire. On regrette seulement qu'il manqua toujours aux compositeurs afro-américains les moyens nécessaires à leur épanouissement. Rares encore sont ceux à qui l'on commande une œuvre pour orchestre. La musique contemporaine gagnerait à noircir ses rangs comme à les féminiser. Les révolutions musicales passent aussi par des bouleversements sociaux indispensables. Il ne suffit pas d'élire un Noir à la Maison Blanche pour que l'Amérique s'affranchisse de sa ségrégation. Epitaph est une petite victoire. Il en faudra encore beaucoup d'autres pour changer le monde.
Enregistrée en 1989, l'œuvre n'est sortie que récemment en DVD et en CD. [...]

Article du 5 février 2010

samedi 15 octobre 2022

L'Ankou accueille Gigi Bourdin tandis que Denez la chante


La Bretagne est en deuil.
Elle ne sera plus la même.
L'Ankou est venu chercher Gigi Bourdin.
Auteur, compositeur et chanteur génial, tendre et facétieux,
il était l'âme des Ours du Scorff et des Ânes de Bretagne.
Cette annonce va rendre tristes de nombreux petits et grands.
J'en suis.

En cherchant une biographie de Gigi sur le Net je tombe sur Le jour des songes, un film sur lui tourné en 2019 par Adeline Moreau.

Sur son mur, ma fille Elsa écrit :
Kenavo Gigi !
Je me souviendrai toujours de la fois, à la maison, où tu m'as entendu dire à ma mère que même si elle m'interdisait de manger des bonbons, j'en mangerais quand même...
Tu t'es marré, puis t'as fredonné un p'tit air avec ce regard malicieux qu'on te connait...ça a donné cette chanson !!


Aujourd'hui c'est moi qui chante "La fée du grand ciel" avec SÖTA SÄLTA... et je m'applique à ce que tous les enfants autour de moi connaissent les Ours du Scorff🐻
Merci Gigi, mais c'est trop triste.



À l'instant où j'apprenais la triste nouvelle, tombait dans la boîte aux lettres le nouveau disque de Denez. Ur Mor A Zaeloù (une mer de larmes) est un album de gwerzioù, c'est dire que ce n'est pas marrant marrant, mais c'est très beau et prenant. Si le précédent opus, Stur An Avel, frayait avec l'électro, celui-ci est un retour aux sources, acoustique. En l'enregistrant en pays du Trégor dans les Côtes-d’Armor, avec la réverbération naturelle de l’église de Saint-Brendan de Lanvellec, le chanteur finistérien s'est entouré de Mathilde Chevrel (violoncelle), Cyrille Bonneau (duduk, saxophone soprano, cornemuse écossaise, veuze), Jonathan Dour (violon, alto), Jean-Baptiste Henry (bandonéon), Antoine Lahay (guitare douze cordes, charango) et le chœur d’enfants de la Maîtrise de Saint-Brieuc sous la direction de Goulven Airault. La tradition se perpétue. Denez bénéficie du collectage de ses aînés. Je me souviens de Lors Jouin, l'acolyte de Gigi Bourdin, m'emmenant à cinq heures tremper le petit beurre dans le vin rouge chez les frères Morvan ! Denez découvrira le Barzaz Breiz (recueil de chants traditionnels de Bretagne) et les gwerzioù immortalisées par Hersart de La Villemarqué, inspirations des légendes bretonnes. Il commence son album avec Marv ma mestrez (Ma bien-aimée est morte), poursuit avec Ar bugel koar (L'enfant de cire) où toute la famille finit brûlée vive, Bosenn Eliant (La peste d'Elliant) qui emporte sept mille cent âmes, Iwan Gamus qui perd sa mie, etc. Naonegezh Kiev, Denez, ici auteur et compositeur, évoque la grande famine ukrainienne qui a emporté trois millions d'âmes, orchestrée par Staline en 1932...

La vie est ainsi. La mort en fait partie. Les larmes et les rires. Gigi était plutôt du genre primesautier, mais ses chansons, remplies de jeux de mots drôles et malicieux, en disaient long sur les gens et l'époque. Il nous faisait danser, et chanter... Aujourd'hui je suis plutôt du style pleureur. Denez y pourvoit.

→ Denez, Ur Mor A Zaeloù, CD Coop Breizh, sortie le 21 octobre 2022

vendredi 14 octobre 2022

Chou, c'est Birgé Agnel Fenech


Ce Chou est frais de la semaine. Enregistré lundi au Studio GRRR, il est déjà en ligne, écoute et téléchargement gratuits comme 90 autres albums inédits au format physique. C'est après le déjeuner que nous avons donné le meilleur de nous-mêmes. J'avais préparé une rouelle de porc au chou, cidre et vanille pour mes deux invités. Je crois me souvenir qu'ils avaient choisi les parfums de glace mûre du framboisier et pistache pour le dessert, avant un petit café. Et hop, nous avons repris nos instruments.
Je ne pouvais proposer d'autre piano à Sophie Agnel que le U3 droit tout récemment accordé. Ne pouvant jouir de ses préparations habituelles nécessitant un piano à queue, elle a travaillé au corps le mien, tout désossé. Elle avait aussi apporté une flûte et dans la cabine où elle siégeait elle trouva à son goût un piano-jouet Michelsonne, une cythare autrichienne et de nombreux petits objets amusants comme mon cochon rigoleur, une boîte à musique et des percussions.
David Fenech jouait évidemment de la guitare électrique, mais, le temps d'une pièce, il m'emprunta une guitare folk qu'il accorda en ré, un bendir ou ma grande sanza ikembé de Haute-Volta (aujourd'hui Burkina-Faso) acquise à Stockholm en 1972.
Entouré de claviers, je ne pus m'empêcher de triturer shahi baaja, cosmic bow, flûte basse, ballon, guimbarde et trompette à anche. Le mélange de nos sons électroniques, électriques et acoustiques ressemble à ces mets culinaires dont il est difficile de reconnaître les ingrédients tant les alliances sont mystérieuses et délicieuses.


Une fois de plus (je me réfère aux autres albums que résume bien le double CD Pique-nique au labo) nous utilisâmes les cartes de Brian Eno et Peter Schmidt, Oblique Strategies, comme prétextes à nos improvisations. J'enregistrai donc notre trio lundi et mixai le lendemain Disciplined Self Indulgence (où les basses ne s'entendent pas sur des petits hauts-parleurs !), Remove Specifics and Convert to Ambiguities, Don't Break The Silence, Build-Up et Work at a Different Speed pour que mes acolytes puissent les écouter avant de vous les offrir sur un plateau. Ni les uns ni les autres n'avions jamais joué ensemble auparavant, mais l'accord est étonnant et donne envie de nous revoir sur une scène. C'est une musique de groupe où chacun pense avec les sons des autres, les individus s'effaçant devant le propos, la musique.


La photo de couverture est celle d'une lune dite d'esturgeon cet été en Auvergne. David a pris celle où nous sommes avec le petit cochon tandis que je fis celle du jardin. Citant Laurel et Hardy je peux avouer à Sophie et David : « si vous m’aimez comme je vous aime, je vous aime plus que des choux à la crème ».

→ Jean-Jacques Birgé / Sophie Agnel / David Fenech, Chou, GRRR 3111, mp3 en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org, accessible également sur Bandcamp en AIFF

jeudi 13 octobre 2022

GRRR, underground ou uppernet ?


Alors que mes disques physiques sont largement chroniqués par la presse papier et sur la Toile, le silence qui entoure les albums que j'enregistre avec la fine fleur des improvisateurs continue de m'étonner, probablement parce qu'ils n'existent que dans leur version dématérialisée, sur drame.org ou Bandcamp. Quel autre label que GRRR peut se targuer de présenter des inédits de (excusez du peu) Sophie Bernado, Eve Risser, Linda Edsjö, Alexandra Grimal, Birgitte Lyregaard, Fanny Lasfargues, Amandine Casadamont, Elise Dabrowski, Christelle Séry, Joce Mienniel, Edward Perraud, Antonin-Tri Hoang, Xavier Roux, Vincent Segal, Médéric Collignon, Julien Desprez, Pascal Contet, Sylvain Lemêtre, Sylvain Rifflet, Wassim Halal, Hasse Poulsen, Mathias Lévy, Jonathan Pontier, Jean-François Vrod, Karsten Hochapfel, Jean-Brice Godet, Nicholas Christenson, Naïssam Jalal, Élise Caron, Fidel Fourneyron, Lionel Martin, Gilles Coronado, Basile Naudet, François Corneloup, Philippe Deschepper, Hélène Breschand, Uriel Barthélémi, Gwennaëlle Roulleau, Fabiana Striffler, Csaba Palotaï et très très bientôt Sophie Agnel et David Fenech ? De mon côté je tente de me renouveler sans cesse tout en conservant le cap de la liberté absolue. Dans le passé, seul Citizen Jazz a ramassé quelques rares petits cailloux, mais rien depuis quatre ans ! Pourtant, à l'écoute des disques de tant d'autres que je chronique de façon solidaire sur ce blog, il me semble que ces séances occupent une place unique dans le paysage français ou international. Il y a deux ans j'avais choisi une pièce de chacun des vingt-et-un premiers albums de cette aventure pour Pique-nique au labo. Une dizaine sont déjà parus depuis !
Ce ne sont pas juste des séances d'improvisation. À la sortie de ce double CD j'écrivais : "Ce que nous avons enregistré ensemble montre simplement que l'improvisation n'est pas un style, mais une manière de vivre, soit réduire le temps entre composition et interprétation, penser longtemps pour agir vite. [...] Confronter nos expériences, partager cette tendresse qui fait tant défaut aux professionnels que l'on veut faire de nous, il faut sans cesse retrouver la passion des amateurs, étymologiquement celles et ceux qui aiment. Pique-nique au labo ne se voulait pas un manifeste, mais la musique qui s'en dégage m'y fait penser ! Chaque fois il s'agit de jouer pour se rencontrer et non le contraire comme il est d'usage."


En 1991 et 1992, pour Urgent Meeting et Opération Blow Up, Un Drame Musical Instantané, donc Bernard Vitet, Francis Gorgé et moi-même, avait réalisé une expérience assez proche avec (désolé, cette liste aussi est longue, mais quel florilège !) Joëlle Léandre, Brigitte Fontaine, Colette Magny, Louis Sclavis, Vinko Globokar, Luc Ferrari, René Lussier, Henri Texier, Frank Royon Le Mée, Didier Petit, Yves Robert, Michel Musseau, Raymond Boni, Geneviève Cabannes, Didier Malherbe, Pablo Cueco, Michèle Buirette, Youenn Le Berre, Michael Riessler, Laura Seaton, Mary Wooten, Jean Querlier, François Tusques, Dominique Fonfréde, Michel Godard, Gérard Siracusa, Yves Robert, Denis Colin, Valentin Clastrier, Stéphane Bonnet, Jean-Louis Chautemps, György Kurtag Jr., Hélène Sage, Carlos Zingaro. Évidemment la presse fut très présente pour ces CD. Internet n'existait pratiquement pas.
J'ai commencé à publier des albums exclusivement en ligne à partir de 2010. C'était alors chose rare. Depuis, cent-soixante-quatorze heures d'inédits se sont accumulées et sont offertes gracieusement en écoute et téléchargement. Peut-être que la gratuité dévalorise les objets ? Allez savoir quelle perversité le système a engendrée ? Aujourd'hui où les labels envoient des disques dématérialisés aux journalistes, où les disques physiques, vinyles comme CD, ne se vendent pratiquement plus, sauf parfois à la fin des concerts, les mœurs auraient pu changer, mais non, cela leur semble encore d'un autre temps, un temps à venir, le mystère perdure...

vendredi 7 octobre 2022

No Tongues, ICI c'est partout de tout temps


Dès Chien chien, le second index de l'album Ici du groupe No Tongues, je me suis dit que Jean-Jacques Annaud devrait remixer sa Guerre du feu avec leurs rituels intemporels. En 1981 le réalisateur avait désiré être le plus "préhistorique" possible, mais il avait eu l'idée saugrenue de le faire accompagner du début à la fin par la musique de Philippe Sarde interprétée par le London Symphonic Orchestra au grand complet, probablement pensant lui donner un souffle épique. Ce n'était pas la seule idée absurde du film, mais ça valait son pesant de mammouth.
Si les sources de No Tongues sont de toutes les époques, y compris la nôtre, l'aspect rituel est prépondérant. Leurs mélanges inventifs d'instruments et de field recordings sont très variés, "et puis, il y a les voix !" comme me susurrait à l'oreille Jean-Pierre Léaud, complètement perché un soir que nous rentrions de la Coupole où Jean-André nous avait invités. Les Suédoises Linda Oláh et Isabel Sörling, la Bretonne Elsa Corre et l'Italien Loup Uberto sont donc venu/e/s renforcer ici et là la puissance des évocations où l'ethnomusicologie est conjuguée au présent.


Sur la pochette ils annoncent le son de la bruine sur le velux, un feu de printemps à la Caillère, les carillons du jardin cinéraire du Bono, le bibip du téléphone paw patrol, un jogger, un robinet, les abeilles de Patrick, le four avant la pizza, un TGV, des voix d'enfants, une ponceuse à bande, les gouttes polyrythmiques d'un pull qui s'égoutte, etc. Mais Alan Regardin est à la trompette, Ronan Courty et Ronan Prual aux contrabasses, Matthieu Prual au sax et à la clarinette basse. Un orchestre soudé qui fait corps. "Et puis il y a les voix", celles qu'on entend et celles que l'on devine...

→ No Tongues, Ici, labels Omo/Pagans/Carton Records, CD 12€ / LP 20€ / Téléchargement 5€, sortie le 4 novembre 2022

jeudi 6 octobre 2022

La place d'Annie Ernaux aux Nobels


En 1987-88, j'étais directeur musical des Éditions Ducaté, collection de cassettes audio, et avec Francis Gorgé et Michèle Buirette nous avions composé la musique qui accompagnait des extraits de La place "lus par l'auteur". J'en garde un très bon souvenir : Cour de récréation / L'histoire commence / Marche de la vie / Clarinette basse / Accordéon / Campagne / Dispute / Ville / La vie / Dureté / Arpèges / Finale, enregistrés le 11 septembre 1987.
Trente-cinq ans plus tard le prix Nobel de littérature 2022 est attribué à Annie Ernaux.
Le magnifique film Les années Super 8 réalisé avec son fils David Ernaux-Briot est toujours accessible gratuitement sur Arte.tv...

N.B.: À "la place" j'aurais pu m'enorgueillir d'avoir enregistré 2 CD avec Michel Houellebecq en 1996, Le sens du combat (livre de poésie qui recevrait le Prix de Flore) et surtout Établissement d'un ciel d'alternance que j'ai également produit et dont je suis extrêmement fier pour ses qualités poétiques et musicales, mais pour le Nobel ce sera pour une autre fois !