Jean-Jacques Birgé

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lundi 30 novembre 2009

Séance d'écoute : Petit, Wyclef, Zorn...


Huit ans après Déviation, le violoncelliste Didier Petit sort son second album solo chez Buda Musique. La prise de son acoustique pose la voix à l'arrière plan comme si on était dans la chambre. L'électricien Hendrix avait le même rapport. Petit remplace le chewing-gum par le miel et le Marshall par l'archet. Et puis il y a l'âme, beaucoup d'âme. Deux âmes qui font corps. Don't explain est sous-titré 3 faces pour violoncelle seul. C'est un mensonge. Ils sont au moins deux. « Un mensonge qui dit toujours la vérité » ? Didier aime baratiner. Il dit n'importe quoi et refuse de s'expliquer sérieusement. Voici un romantique camouflé qui ne peut retenir son bras et sa gorge cingler cette vérité. « Pas toute, parce que toute la dire, on n'y arrive pas... Les mots y manquent... C'est même par cet impossible que la vérité tient au réel. » dit le psychanalyste et la musique de résoudre l'équation posée. Voilà un camouflet romantique qui sort la musique de ses gonds pour laisser l'air entrer par la porte et s'envoler par la fenêtre, jusqu'aux étoiles. Le CD est inséré dans un petit livre de 48 pages illustré d'images de Théo Jarrier prises pendant l'enregistrement en studio à Minneapolis et de photos oxydées de Jean Yves Cousseau, auxquelles se joignent un Petit entretien et des textes de Francis Marmande et Jarrier.
Vendredi soir, Didier Petit donnait le coup d'envoi au 20ème anniversaire du label in situ. Théo Jarrier avait ressorti sa batterie du grenier et malin celle ou celui qui aurait deviner que cet ancien cogneur de Metal saurait propulser le quatuor vers le c?ur du soleil tandis qu'Étienne Bultingaire fignolait les contrôles aux manettes de son engin électronique. L'écrivain Hervé Péjaudier structura le récit par des saynètes vocales aussi tragicomiques que virtuoses.

Je n'achète plus beaucoup de disques, mais je reste fidèle à certains artistes comme le Kronos Quartet, Robert Wyatt, Michael Mantler, Brigitte Fontaine ou Wyclef Jean. Je cite les vivants. Je n'évoque ici pas celles et ceux qui ont la gentillesse de m'envoyer leurs nouvelles créations. Ceux qui nous ont envoûtés bénéficient toujours d'un certain crédit.
John Zorn produit beaucoup trop de disques pour qu'un consommateur puisse suivre le rythme de ses sorties. Il a mis les banques dans sa poche, pas nous. De temps en temps, je craque pour une de ses nouvelles productions, plus roublardes les unes que les autres. Femina est un disque agréable qui prétend être un hommage aux femmes artistes, mais les six interprètes féminines ne peuvent nous empêcher de douter de la sincérité du compositeur en mal de prétextes. À force de trop en faire, John Zorn dilue son style en faisant feu de tout bois. Cela finit par ressembler à des produits joliment marketés pour la boutique Colette. Attiré par la pochette, je m'étais laissé prendre à la molle surf music de ses Dreamers. Son opportunisme est devenu lassant. Parmi les centaines de disques qu'il a produits, sa meilleure pièce reste pour moi celle qui le lança, contribution au Godard ça vous chante ? chez nato sous la houlette de Jean Rochard, à qui l'on doit justement la production exécutive du disque de Didier Petit !
Wyclef Jean, ex-Fugees, n'a plus l'allant de ses chefs d'?uvre, The Carnival ou The Ecleftic, et si la première écoute de Toussaint St Jean déçoit forcément, la seconde révèle tout de même quelques agréables moments. Peut-être que ses dernières ?uvres sont plus destinées au public haïtien que les luxueuses productions que nous tentâmes d'user sur la platine... Comme tous les rappeurs, Wyclef a le mérite de relater les histoires de sa communauté et de le faire avec honnêteté.
Pour terminer ma séance d'écoute, je reste interdit par la terrible doom de The LumberJack Feedback, un rock très noir où il n'y a plus l'ombre d'un espoir, le groupe lillois faisant bloc sans s'autoriser aucune envolée soliste. Ici comme ailleurs, la musique réfléchit son époque et ceux qui la traversent, débordant du cadre esthétique pour nous renvoyer l'image sociale qui lui sert de toile de fond, éclaboussant l'audience de ses accords ou de ses désaccords.

samedi 28 novembre 2009

Urgent Meeting III ?


Après deux jours de cauchemars régressifs qui renvoient à l'enfance, je fais un rêve productif et prémonitoire. Chaque fois que je coince sur un virage majeur de mon travail, la réponse finit par se présenter de manière fulgurante. Je me souviens avoir eu l'idée d'Urgent Meeting et Opération Blow Up en mettant la main sur la poignée de la porte de la cuisine de l'Île Tudy. Le knack ou comment l'avoir. Une macération lente sans fixation. L'idée fait son chemin dans les méandres de l'inconscient et finit par croiser le réseau de fils tendus pour la piéger. Une bissectrice se dessine entre l'organisation obsessionnelle acharnée des listes et l'attente patiente du flash intuitif. Mon Pop'Lab pour Poptronics évoque L'étincelle créatrice. Je vivais dans l'appartement de mes parents rue des peupliers à Boulogne-Billancourt, au 59. De jeunes musicens et musiciennes étaient venus improviser un dimanche sur mes structures baroques. Ils étaient beaucoup plus nombreux que prévu à répondre à l'invitation. Une dizaine à la fois, mais ma chambre transformée en studio ne pouvait en accueillir que trois ou quatre. Les instruments étaient sortis de leurs étuis. Je n'avais plus qu'à installer les pieds des micros et enregistrer. Je me suis réveillé content. Pourtant je n'avais rien entendu.
Tout reste à faire.
J'ai saisi l'analogie avec le projet Urgent Meeting qui rassembla 33 invités d'origines musicales les plus diverses sur deux cd. Le texte écrit en 1991 commençait ainsi : " Tout contribue à l'isolement : home-studios indépendants, téléphone, fax ; échantillonnage et synthèse, ordinateurs, classification arbitraire des musiques, disparition des petits disquaires spécialisés, querelles de clochers, manque d'interlocuteurs au sein des institutions, quasi inexistence de la critique... Les trois compositeurs-interprètes d'Un Drame Musical Instantané réagissent à leur niveau en constituant un lieu de rencontre systématique qui leur permette de partager leurs acquis compositionnels et leur goût du risque avec les musiciens et les musiciennes qu'ils aiment ou qu'ils souhaitent rencontrer.... Les compositions du drame, répertoire original de "musique à propos", sont ici conçues comme des écrins, et la liberté totale d'instrumentation et d'invention reste le privilège de leurs invités. Libre à ceux-ci de faire basculer l'œuvre dans leur camp, entraînant le trio vers des contrées insoupçonnées. Les termes de la rencontre sont informels mais le rituel est toujours le même : d'abord le choix de la pièce parmi le répertoire proposé, ensuite installation, accord autour d'un agréable repas, enregistrement et mixage en temps réel... Les œuvres se caractérisent par leur titre, leurs propos, leur forme générale, l'instrumentation du trio et certains de leurs choix préalables (timbres, textes, rythmes, mélodies, etc.), le nombre d'invités requis et leur rôle... Les thèmes abordés sont ceux des conversations de tous les jours, souvent amorcés pendant le repas, et l'ensemble doit aboutir à une sorte de journal vivant, longue suite de cosignatures où chacun ou chacune raconte sa façon de voir les choses..." Suivaient sept thèmes proposés sur l'amour, la mort, l'éducation, la démographie, le profit, l'humanité et le progrès, avec de forts partis pris dans l'énoncé des titres ! Le texte qui accompagnait le second volume, Opération Blow Up, se terminait quant à lui par : " Contrairement à la coutume nous ne nous sommes pas rencontrés pour enregistrer, l'enregistrement fut le prétexte à nous rencontrer. " Nous n'avions pas les moyens de rétribuer nos invités, ce qui n'empêcha pas le générique d'être exceptionnel. Par ordre d'apparition : Colette Magny, Raymond Boni, Geneviève Cabannes, Didier Malherbe, Michèle Buirette, Pablo Cueco, Youenn Le Berre, Michael Riessler, Laura Seaton, Mary Wooten, Jean Querlier, François Tusques, Dominique Fonfrède, Michel Godard, Gérard Siracusa, Yves Robert, Denis Colin, Louis Sclavis, Vinko Globokar, Brigitte Fontaine, Frank Royon Le Mée, Henri Texier, Valentin Clastrier, Joëlle Léandre, Michel Musseau, Stéphane Bonnet, Jean-Louis Chautemps, Gÿorgy Kurtag, Didier Petit, Luc Ferrari, Hélène Sage, Carlos Zingaro, René Lussier et le trio du Drame.
Mon nouveau projet, encore confidentiel, n'a évidemment rien à voir ni à entendre, même si j'y décèle quelques analogies. Le support ne sera pas un cd, mais se répandra sur Internet. Ce qui le rapprochera d'Urgent Meeting, c'est la multitude des invités, nombreux parmi les plus jeunes déjà en activité, et le choix d'une décennie parmi les dix proposées, le sujet embrassant cent ans de création. Mon rêve m'a permis d'entrevoir le processus opérationnel qui me manquait pour continuer. Il ne me reste plus qu'à prendre le taureau par les cornes et agencer les playbacks sur lesquels mes invités opèreront leurs regards critiques et inventifs ! Il y a un an j'avais déjà extirpé pas mal d'éléments sonores inédits des archives.
Y a plus qu'à...

jeudi 26 novembre 2009

Rendre à Didon et Énée ce qui appartient à Mézig


Signe de l'attention prêtée au son dans les productions audiovisuelles, mon nom a sauté parmi les crédits détaillés des page 5 et 6 du joli livret. Ce regrettable oubli me pousse à publier le jingle dont j'ai composé la musique. Il annonce la collaboration de l'Opéra-Comique et de FRA, société de François Roussillon spécialisée dans la mise à l'écran de spectacles opératiques.
Grâce à la recommandation d'Étienne Auger qui a réalisé les animations graphiques d'après Grandville, j'ai également monté les deux boucles musicales tirées de l'opéra faisant l'objet de ce DVD. Il s'agit de Dido and Æneas (Didon et Énée) de Henry Purcell, mis en scène par Deborah Warner, dirigé par William Christie à la tête des Arts Florissants et filmé par François Roussillon. Hors l'excellence de tous les protagonistes, je rêve d'une interface plus adaptée au support qu'une simple citation de trente secondes mise en boucle. Le soin apporté au jingle montre la voie vers un authoring sonore plus inventif, servant l'habillage et la navigation au même titre que le travail sur l'image.
Même si la synchronisation que j'avais livrée n'est pas celle que je découvre ici (l'oiseau n'apparaissait que sur les quatrième et cinquième notes, jouant sur un temps d'attente "dramatique" disparu de la version définitive), mon clin d'œil à Norman McLaren n'a pu qu'enchanter Jérôme Deschamps, directeur de l'Opéra-Comique et fan de Jacques Tati. Choisissant d'être simple en amorce des boucles orchestrales, j'ai affecté à chaque logo un instrument, la flûte pour l'oiseau, le violoncelle pour l'ouïe en f, en terminant par la rencontre des deux. Cette première collaboration sera bientôt suivie par Carmen de Bizet et L'étoile de Chabrier dans cette collection fort recommandable.
J'adore travailler sur des commandes, d'abord parce que cela me permet de m'alimenter, tant au niveau du réfrigérateur que des sollicitations artistiques, ensuite parce que les contraintes sont un défi excitant à relever. En tant que compositeur il y a très peu de différence entre les œuvres de commande et les œuvres personnelles tant que mon esprit critique peut s'exprimer. Sans cette liberté je rends mon tablier. Quel que soit le contexte je sers un propos, ce que j'illustrai très bien en nommant mon travail avec le Drame "musique à propos". Il faut mettre un pied dans la porte et faire avancer une chose ou une idée, ne serait-ce qu'un tout petit peu. Les gains vont de un à un. On peut découvrir la musique du rideau d'eau de Peugeot dont Éric Dalbin a récemment mis la vidéo en ligne sur son site, dans une version courte et une complète. Cette dernière donne tout son sens à mon travail de composition.

mercredi 25 novembre 2009

Didier Petit pour le 20ème anniversaire du label in situ


Didier Petit a vingt ans lorsqu'il entre dans le grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané. Il ressemble aux jeunes gens enthousiastes et impétueux devant qui le rideau se lève. Il sait aussi écouter et tenter l'impossible puisque le secret est de ne jamais cesser d'apprendre. Je l'avais entendu dans le Celestrial Communication Orchestra d'Alan Silva auquel il restera fidèle après son passage par la pépinière IACP, école de jazz incontournable des années 80. L'épatant chaos ambiant ne me permet pas de l'apprécier aussi bien que dans le sextet Dernier Cri où figure également l'accordéoniste Michèle Buirette dont la rencontre ne fut pas pour moi exclusivement musicale ! Il la rejoindra un temps en trio avec le violoniste Bruno Girard au moment du disque de Michèle, La mise en plis, enregistré quelques jours avant la naissance d'Elsa.
Si fin 1982 il a déjà participé au second album du Drame en grand orchestre, Les bons contes font les amis, c'est sur L'homme à la caméra que le violoncelliste chantera pour la première fois, à ma demande. Cette manie lui est encore souvent reprochée par certains puristes effarouchés par les effusions de son. Je me souviens qu'alors Didier m'avait demandé de participer, même symboliquement, à la production du disque et que je l'avais gentiment envoyé promener ! Il m'avait expliqué qu'il souhaitait s'impliquer pas uniquement musicalement, mais aussi productivement, dans les projets qui lui tenaient à c?ur. Et du c?ur il en a. Têtu et persévérant, il ne lâchera pas son idée et créera six ans plus tard, en 1990, les disques in situ dont nous fêterons le 20ème anniversaire de vendredi à dimanche à L'Échangeur de Bagnolet. Mais Didier n'a pas créé son label pour se produire comme nombreux de ses collègues désirant préserver leur indépendance créative ou économique. Avec Hervé Péjaudier pour les textes de pochette et Toffe pour son graphisme rouge et noir, il a imaginé une collection pour inviter les amis dont il apprécie la musique. La liste est trop longue pour les citer tous et toutes, mais je tiens à saluer particulièrement sa sincérité, son honnêteté et sa compétence, trois qualités que l'on rencontre rarement chez le même producteur ! Je crois que notre contrat est arrivé à échéance depuis près de 15 ans et il ne me serait jamais venu à l'esprit de le dénoncer, tant les choses sont claires et le plaisir partagé. Car Didier Petit (sur la photo à droite, le 12 février 2004) est avant tout un musicien, compositeur de l'instant, un violoncelliste fougueux et inventif, un romantique d'une autre ère parlant le langage de demain. Il a d'ailleurs passé le relais du label à son complice Théo Jarrier, devenu depuis le vénéré disquaire du Souffle Continu.
Après la dissolution du grand orchestre en 1987 (on reconnaîtra Didier dans la vidéo d'une répétition boulevard de Ménilmontant), nous avons souvent collaboré pour des projets extrêmement variés : l'?uvre-site Somnambules avec Nicolas Clauss, des concerts avec Bernard Vitet (sur la photo à gauche) et Eric Echampard, le CD Opération Blow Up aux côtés de György Kurtag, des sonneries de téléphone pour SonicObject, un trio avec Denis Colin pour l'évènementiel (se) diriger dans l?incertain, la musique du film Ciné-Romand, etc. Il a publié notre Jeune fille qui tombe... tombe de Dino Buzzati avec le Drame et Daniel Laloux dans la collection in situ, j'ai relaté ici-même ses WormHoles et nous nous sommes côtoyés évidemment aux Allumés du Jazz...
Il existe un gag récurrent entre nous. Un soir où le groupe clandestin du 29 septembre, des producteurs de disques indépendants, s'était réuni chez moi nous nous sommes engueulés comme du poisson pourri sur la compétence des journalistes de jazz. Comme je le traite de curé il me répond "connard" avec une véhémence aussi partagée que notre tendresse mutuelle. Les camarades présents ont cru que nous allions en venir aux mains tant nous semblions énervés alors que ce n'était qu'un jeu. Aussi aujourd'hui le connard tire son béret (un béret, un béret français !) au curé avec un grand éclat de rire en lui souhaitant un joyeux anniversaire !

jeudi 19 novembre 2009

Musique d'ameublement pour un paravent de verre


J'ai enfin vu et entendu mon travail pour Quantum, le nouvel espace de Saint-Gobain dans le Marais. Vu, parce que la musique a été composée en synchronicité avec la scénographie multimédia d'Alain Dupuy, le design de Bénédicte de Lescure, les lumières de Jean-Pascal Pracht et bien évidemment la composition visuelle de Valéry Faidherbe. C'est ainsi que les rôles sont annoncés sur le mur. Entendu, imperceptiblement, car j'ai laissé aux permanents de l'espace le soin de régler le volume de mon "habillage sonore" (tel quel affiché, mais je n'ai pas choisi cette appellation). Renonçant à créer deux mixages différents pour des impératifs techniques, j'ai programmé trois niveaux sonores, le "normal" pour les visites, le "puissant" pour les soirées surpeuplées et un "minimal" pour le quotidien. Comme je demande à la responsable de la galerie si la musique n'est pas trop envahissante, elle me répond qu'elle l'oublie complètement. Cela se comprend, entendu qu'elle laisse en permanence le niveau minimal, transformant la composition structurée en new age de confort ! C'était à s'y attendre. On perd la finesse du synchronisme et les variations de dynamique au profit d'un filet vaporeux qui ne laisse transparaître que les crêtes, mais le pari est gagné. Le risque de la suppression totale est dans le cas de ce type d'installation le plus menaçant. L'enjeu était de rendre l'espace plus agréable que dans le silence de son arrière-cour. La science-fiction est à portée de main. On plane.
Le spectacle, tout en nuances, dure 25 minutes et présente 6 verres techniologiques agencés en un paravent de 15 mètres de long. J'ai déjà raconté mes barbotages aquatiques pour rendre la salle de bain chauffée au Thermovit. Je fais passer l'Electrochrome des cigales vers un îlot d'oiseaux si le soleil est trop éblouissant. Au premier souffle de buée la glace tinte lorsque dégivre l'E-Glas. Le film s'anime sur l'écran du Priva-Lite devenu opaque. L'écran de leds colorées m'a inspiré des grappes de notes dynamiques tandis que les motifs lumineux du Planilum déclenche des nappes reposantes. Des ponctuations légères marquent chaque nouvelle séquence de cet ensemble varié en en conservant le calme et la douceur du verre. L'intelligence, l'excitation et la sérénité dans lesquelles les enregistrements avec Sonia Cruchon et Valéry Faidherbe ont été réalisés m'ont permis de composer ce travail de commande "comme ça me chante", avec cette liberté qui est le meilleur gage qu'un artiste puisse espérer pour livrer le meilleur de lui-même. On plane, disais-je.

mardi 17 novembre 2009

L'automate censure le silence


Voici ma petite contribution à l'émission Tapage Nocturne de dimanche soir dans son intégralité, 8 secondes de plus que la version diffusée sur France Musique. C'est beaucoup lorsque l'on passe de 1'05" à 0'57". Voici donc Casual (prononcer Cage Wall) avec le rythme que je lui avais choisi :


Bruno Letort n'avait d'autre choix que de couper dans mes silences pour que l'automate ne se déclenche pas. C'est bien sa durée, la qualité de ce silence, qui m'intéressait. La compression mp3 en fait légèrement disparaître les nuances. Cela n'a pas d'importance puisque c'est "votre" silence qui m'intéresse. Tarte à la crème de tous les enseignants du son, faire entendre le silence pour montrer à quel point il est peuplé, mais surtout susciter l'attention de l'écoute. Avec 4'33", John Cage sut mettre en scène ce silence et, en faisant œuvre, révolutionna ainsi toute l'histoire de la musique.

L'émission, conçue à l'occasion du 20ème anniversaire de la chute du mur de Berlin, était intitulée Le Mur du Son. Je me suis attaché à ce titre, mais à l'écoute de l'émission je regrette de n'avoir pas été plus politique. Si c'était à refaire, j'ajouterais à la fin : "... Du ghetto de Varsovie au Mur qui traverse la Palestine, le même silence...".

dimanche 15 novembre 2009

Le mur du son


Voici la programmation de la première émission "Le mur du son", diffusée ce soir dimanche sur France Musique à 23H59 et 59 secondes... La deuxième partie sera diffusée le 22 novembre. Dans le cadre de Tapage Nocturne, Bruno Letort a proposé à des compositeurs d'écrire une petite pièce sur le thème "20 ans après la chute du mur de Berlin" (libre d'esthétique) d'une durée de 1 à 3 minutes (pas plus).
1• Caroline Duris "Overgrow" 2'41
2• Pierre Bastien "trois trompettes pour Jéricho" 2'38
3• "Un petit clou dans le mur du son" (Christophe Petchnatz) 2'49
4• Philippe Petit : "an air of intrigue" 2'49
5• Laurent Dailleau "niederkirchnerstrasse" 2'57
6• David Reyes "Au pied du mur" 2'58
7• Jean-Jacques Birgé "Casual" 0'59
8• Mathieu Tiger "Die_Mauer_Muss_Weg" 2'41
9• Béatrice Thiriet "charlie's retired mix" 2'38
10• Sati Mata "Rencontre" 1'42
11• Marc Battier "Wall Mix" 1'59
12• Jean-Philippe Goude "Vanité" 2'48
13• Dominique Grimaldi "Tear Down This Wall" 2'07
14• Gaël Segalen "ich_habe_es_nie_gehort 2'41
15• Julie Rousse "Berlin Station" 2'04
16• Slug "Behind" 2'31
17• Kim Cascone "Mauer ghosts" 1'00
18• Jean-Marc Weber "Nach Berlin" 3'00
19• Moon Pilot "Behind the wall of shame" 1'55
20• Mimetic "Wall of sound" 2'32
21• Michel Redolfi "Dans l'oeil de l'aigle" 3'08
22• Anne-Claude Iger "Le mur du son" 2'19
23• Rasim Biyikli "firewall" 2'23
24• Raphaël Marc "Le rêve de Klaus B." 1'52

Les murs sont tous destinés à tomber, celui du Ghetto de Varsovie, le mur de Berlin ou celui qui sépare Israël de la Cisjordanie. Mais la commémoration de l'évènement a pris une tournure répugnante. Loin de célébrer quelque libération, elle tourne à la glorification du capitalisme contre le communisme. Trotsky clamait que la révolution serait internationale ou ne serait pas. Le Capital a fait sienne cette pensée. Il y a vingt ans les capitalistes se sont donc enfin mis à lire Marx, l'accommodant à leur sauce pour accoucher de l'ultra-libéralisme, un système qui fait des ravages comme les autres. Mais la propagande actuelle entretient la confusion. Le carnage était le propos dément du nazisme et le cynisme du libéralisme est explicite. Il est inadmissible de comparer ces deux systèmes monstrueux avec la déviance tragique du communisme dont les théories généreuses ont été dévoyées dans les faits. Le communisme ne saurait se confondre avec le stalinisme. On peut continuer à se battre pour un monde meilleur et équitable en toute fierté, rejetant catégoriquement l'exploitation de l'homme par l'homme.
Il est également important de tempérer l'anti-communisme primaire répandu dans les médias. Si le régime est-allemand était loin d'être enviable, il permettait à tous ses citoyens de manger à leur faim et de se loger. J'ai rencontré de nombreux artistes rebelles, par exemple dans le secteur des musiques improvisées, qui avaient les moyens de jouer, de sortir à l'étranger et que la nouvelle donne a transformés en clochards qui n'avaient plus rien de célestes. Pour nombre d'Allemands de l'Est l'écroulement du mur a levé le voile sur un rêve qui s'est avéré bien en deçà de leurs espérances.
Pour l'émission de ce soir, j'ai préféré m'écarter de l'Histoire dont on nous rabat les oreilles à des fins de propagande pour me concentrer sur le thème du mur du son. Pensant, peut-être à (le)tort, que nombreux de mes camarades joueraient sur le « bang » supersonique, j'ai pris le contrepied en me plaçant au pied du mur, travaillant sur le silence, un autre seuil. À l'antenne, le silence est toléré de façon limitée. Au bout de quelques secondes sans aucun signal, un robot déclenche la diffusion de musique pour occuper la fréquence d'émission que je devrais écrire sans apostrophe. La chaîne craint que l'auditeur qui se connecte zappe sur un autre canal. À lire sa durée sur le conducteur, ma contribution semble avoir été amputée de 6 secondes pour passer entre les fourches caudines de la censure technique. Je l'ai intitulée "Casual" qui signifie "décontracté, informel" mais que je prononcerai comme un Français essayant de parler anglais, "Cage Wall", en hommage au compositeur américain et en référence à la cage dans laquelle nous nous enfermons aujourd'hui, le formatage.

jeudi 5 novembre 2009

Caviar et musique


Au menu d'aujourd'hui, la petite cuisine. Caviar et musique ne sont plus ce qu'ils étaient, mais ils n'en ont pas perdu pour autant leurs saveurs. Les temps changent, certaines merveilles disparaissent, d'autres se développent, nous nous adaptons et recommençons sans cesse de nouveaux tours.
J'avais furieusement envie de me faire un cadeau d'anniversaire. Le pico vidéo-projecteur Optoma pk101 de la taille d'un paquet de cigarettes me tentait, mais l'objet ne règle pas la question du son et qu'en aurais-je fait, je me le demande encore, même s'il s'adapte sur mon iPhone ?
Attiré par les petits appareils faciles à trimbaler, j'ai fait un saut chez Univers-Sons pour tester le Micro Sampler Korg, mais j'ai trouvé la machine trop complexe d'accès en regard de mon attachement au geste instrumental. Le son n'avait rien d'exceptionnel et une pédale d'échantillonnage pour guitaristes répondrait probablement mieux à mes besoins. Je regrette le Super Replay de Francis et mon ARP 2600 revendu en 1994. Régulièrement, je pose la question rituelle : "Avez-vous reçu quelque chose de barjo ?" La réponse est triste et désespérante. Plus aucune marque ne développe de nouveaux synthétiseurs ou d'effets innovants. Coûtant beaucoup moins cher à produire et à vendre, le virtuel règne en maître. Le numérique n'a hélas pas la chaleur de l'analogique, et l'ordinateur portable n'est pas très sexy. L'improvisation ne se satisfait pas non plus de ces interfaces écran aux menus empilés où les accès directs sont réduits à la peau de chagrin. Autant jouer de la trompette, du tambour ou du pipeau, on sent l'air qui vibre quand la matière se laisse caresser. Les dernières machines amusantes que j'ai acquises et qui se laissent apprivoiser sont mon Tenori-on et mon V-Synth (j'aime bien aussi le Kaossilator et le Kaos Pad). Remarquez que je dis "mon" lorsque j'ai réussi à les faire miens. Les réglages du Roland offrent d'infinies variations et le nombre de boutons garantit un jeu vivant des plus excitants. Je m'en suis servi récemment pour le Rideau d'eau à Francfort, le Paravent de verre de Saint-Gobain et pour le jeu 2025 ex machina sur lequel je travaillai hier avec Nicolas. La qualité d'un instrument réside donc pour moi dans son potentiel à se l'approprier. Les synthétiseurs d'aujourd'hui sont des petits claviers "fashion" qui reproduisent les sons à la mode. Que voulez-vous que j'en fasse ? Ils se périment aussi vite que les produits Kleenex qui les emploient.
Rentré bredouille, je suis passé au marché des Lilas acheter du poisson et des légumes. Les aubergines ne sont plus de saison, mais j'avais envie d'inventer un de ces caviars dont j'ai le secret. On oublie tout de suite celui d'esturgeon que nous dévorions à la petite cuillère chez les parents de Michaëla, juste avant de prendre un sacré savon ! Pour le caviar d'aubergine, on met la chair des plantes potagères que l'on a cuites au four dans un mixeur avec de l'ail, de l'huile d'olive, du vinaigre (là j'ai testé le Melfor rapporté de Strasbourg avec quelques gouttes de pâte de vinaigre balsamique), du sel (ici du sel gemme de l'Himalaya parfumé au gingembre), du poivre (remplacé cette fois par du piment peri-peri zoulou), des herbes, et hop, au réfrigérateur !
Peter Gabor me demande de participer le 1er décembre prochain, au Forum des Images, à l'évènement "Retour vers le Futur" dans le cadre de l'école e-artsup, "une conférence autour des bouleversements inhérents à l’avènement du numérique découpée chronologiquement en fonction des métiers qui ont été les premiers touchés par l’avènement du numérique." Il s'agira pour moi de raconter ce qui a changé dans ma pratique de compositeur avec l'arrivée du numérique. Je l'ai prévenu. Pas grand chose, juste de nouveaux outils, de beaux jouets pour le gosse qui ne rêve que plaies et bosses musicales ! Un violon, un susu, un synthétiseur analogique ou un ordinateur possèdent chacun leurs qualités et leurs limites. Ils cohabitent dans mon studio et sont choisis en fonction des projets. Ma palette s'est agrandie. Pourtant la MAO (musique assistée par ordinateur) me permet de tester les partitions d'orchestre avant répétitions et de créer des constructions inédites. Le choix des instruments influe toujours sur les créations. Je montrerai donc FluxTune qui permet de composer radicalement différemment d'avec un séquenceur et je le mettrai en relation avec un enregistrement vidéo réalisé il y a plus de 25 ans, lorsque nous jouions des trompes et flûtes en PVC, de la guitare et de la trompette, du synthétiseur analogique (voilà le ARP !). Ce ne sont jamais les instruments qui font le style. Si le numérique n'a pas changé ma vie de compositeur, il a transformé ma vie quotidienne, mais ça c'est une autre histoire.

P.S. : La conférence "Retour vers le Futur" a été reportée au mois de mars 2010.