Jean-Jacques Birgé

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jeudi 30 juillet 2015

La harpe humaine dresse des ponts


L'artiste anglaise Di Mainstone imagine des instruments aussi visuels que sonores. Ses sculptures hi-tech suscitent les mouvements du corps qui en jouent en construisant des histoires chorégraphiques très futuristes. Son site recèle d'inventions à cheval entre la mode et l'installation sonore, hydrocordion (orgue à tuyaux remplis d'eau), shuttleflock (composé d'un bonnet et de volants de badminton), serendiptichord et quantité d'autres prothèses pour danseurs qui semblent sorties de films de science-fiction des années 60. Les technologies récentes guident pourtant les créations de cette artiste brillante dont la plus célèbre est la human harp.
Cette harpe humaine s'installe sur les ponts suspendus qui enjambent les fleuves. Fixant des micros contact aux câbles immenses qui soutiennent les structures de métal, elle actionne des archets ou des marteaux en les reliant au corset qu'elle porte par des fils (voir l'instrument). En dansant elle produit des vibrations qui font plus penser à une harpe géante qu'à une harpe humaine, les performances restant autant à voir qu'à entendre. Nombreux musiciens ont l'habitude de faire sonner les matériaux qu'ils croisent, et les ponts ont toujours été facteurs de rêve, mais Di Mainstone réussit à les mettre en scène pour en faire un spectacle épatant... Le site de la Human Harp présente une intelligente time line reprenant toutes les étapes qui l'ont amenée à concevoir et réaliser son projet, ainsi que nombreuses vidéos qu'elle réalise elle-même.

mardi 28 juillet 2015

Cor à cor


Dans la liste des concours de l'été ceux de circonstances ont ma préférence, même s'il s'agit ici du hasard qui n'arrive jamais de nulle part. Alors que Nicolas Chedmail, grand spécialiste du cor naturel, venait de me prêter un cor d'harmonie à palettes, Francis Gorgé m'offrait hier le mellophone à pistons qu'il avait acquis du temps du Drame. Au premier j'avais livré quelques tuyaux qui pourraient servir à son spat' sonore, avec le second j'ai joué pendant plus de vingt ans à commencer par notre premier concert prolongé par une profonde amitié et la plus grande complicité. Quant au spat', c'est un instrument extraordinaire qui aurait plu à notre camarade Bernard Vitet, pieuvre aux tentacules de cuivres actionnée par six musiciens dont une trentaine de pavillons projettent les auditeurs dans un espace en 3D, voire en 4D quand on se laisse aller...
S'il m'arrive de temps en temps de souffler dans ma trompette de poche ou mon trombone, voilà bien trente-cinq ans que je n'ai pas joué du cor, cela s'entend ! Le cor en si bémol se manipule de la main gauche tandis que les doigts de la main droite activent les trois pistons de ce mellophone en fa (ou en mi bémol avec une petite rallonge) dont le pavillon est dirigé vers l'arrière, contrairement à ceux utilisés en fanfare. Même si j'ai plus de facilité avec cet instrument qui ressemble à un gros bugle enroulé, je ne peux pas m'empêcher de lui adjoindre un bec de saxophone à la place d'une embouchure traditionnelle. Les sons graves et diphoniques deviennent incroyables. J'ignore encore ce qui en sortira véritablement, mais en attendant je m'amuse bien, à m'en faire tourner la tête.

lundi 27 juillet 2015

Encyclopédie éclectique des musiques actuelles


Si j'attends d'avoir terminé les trois livres envoyés par les éditions Le Mot et le Reste je risque de ne jamais en parler, or cet éditeur est l'un des rares à s'être spécialisé, entre autres, dans les ouvrages sur les musiques qu'on dit actuelles et sont plutôt du domaine populaire, même si elles ne touchent souvent qu'un public restreint. Jazz, rock, folk, musiques du monde, etc. sont évoqués par des auteurs consciencieux, soucieux de partager leurs passions avec les lecteurs qui, spécialistes ou novices, ont forcément des lacunes. Les livres recèlent donc quantité de biscuits pour l'hiver, de pistes révélant des trésors cachés, d'ouvertures sur d'autres mondes.
Je me souviens ainsi avoir chroniqué Folk et Renouveau de Philippe Robert et Bruno Meillier, Great Black Music de Philippe Robert, Revolution in The Head de Ian MacDonald sur les Beatles, Field Recording d'Alexandre Galand. Mais je dois avouer que la perspective de lire quelque chose sur mon travail ou celui d'Un Drame Musical Instantané m'incite à feuilleter pas mal des publications parues au Mot et le Reste, comme dans L'underground musical en France d'Éric Deshayes et Dominique Grimaud ou Musiques expérimentales de Philippe Robert. Pensant que mon roman augmenté USA 1968 deux enfants évoquait parfaitement la période fondatrice des années 60, je leur ai suggéré d'en publier la version papier, mais ne leur tiens pas rigueur de ne pas même m'avoir répondu, connaissant les lourdeurs des échanges en matière de production dans notre pays. J'ai par contre été surpris de voir chroniquer le premier album du Drame, Trop d'adrénaline nuit, dans le récent Il y a des années où l'on a envie de ne rien faire (1967-1981 Chansons expérimentales) de Maxime Delcourt, et ravi que Jean-Yves Leloup rappelle le rôle initiateur du Drame pour les ciné-concerts dans son recueil d'articles Musique Non Stop (Pop mutations & révolution techno).
Dans le premier Maxime Delcourt évoque le terreau sur lequel j'ai grandi, des chansons militantes de mai 68 aux tentatives expérimentales où la voix se mêlait aux improvisations les plus hirsutes. Colette Magny, Brigitte Fontaine, Catherine Ribeiro en étaient les marraines. Delcourt embrasse les essais inventifs dans le domaine des variétés (Manset, Ferrer, Gainsbourg, Ferré, Christophe, Annegarn, Thiéfaine...) autant que chez les marginaux, créateurs de l'underground (premiers groupes pop français, Higelin à ses débuts, Hedayat, Marcœur, Berrocal... Et quantité de moins connus qui font tout l'intérêt de l'ouvrage !). La discographie sélective occupe la moitié du bouquin, deux pages par disque sur le modèle de nombreux ouvrages de la collection, tandis que la première partie trace une ligne chronologique soulignant l'implication politique des protagonistes soutenus par des labels de disques fortement impliqués.
Dans le second Leloup rassemble des articles précédemment publiés dans des revues et magazines, somme de sujets reflétant l'état de notre société au delà de la musique elle-même. Il aborde ainsi comment la musique participe à la résistance, que ce soit en France ou récemment dans les pays arabes, comment les cultures des pays du sud influencent le Top 50, les rapports de la musique aux autres arts, en particulier numériques, le potentiel des ciné-concerts... Également passionné par la musique électronique il se demande si la platine est un instrument, si l'ordinateur a révolutionné le folk, si la K7 est l'ancêtre du mp3, comment Internet transforme notre amour de la musique, etc.
Le troisième est un voyage en 150 albums dans le Rock Psychédélique de 1966 à nos jours. Pour qui aime planer c'est du long courrier. David Rassent évoque les expériences lysergiques du LSD à l'origine du genre. Si le Swingin' London a la part belle, le mouvement est évidemment localisé sur la côte ouest des États Unis. Il s'étendra plus tard à l'Europe avec la scène progressive et le Krautrock. Les ramifications les plus récentes m'apparaissent plutôt comme des réminiscences nostalgiques, le flambeau étant dans les faits repris par la techno avec de nouvelles substances hallucinogènes. Là encore, comme tous les ouvrages de la collection, les deux pages consacrées à chaque album se terminent par des suggestions "dans le même esprit", et les amateurs découvriront quantité de musiciens dont ils ignoraient probablement jusqu'ici l'existence.

→ Maxime Delcourt, Il y a des années où l'on a envie de ne rien faire, 1967-1981 Chansons expérimentales, Ed. Le Mot et le Reste, 288 pages, 21 €
→ Jean-Yves Leloup, Musique Non Stop, Pop mutations & révolution techno, Ed. Le Mot et le Reste, 224 pages, 19 €
→ David Rassent, Rock Psychédélique, un voyage en 150 albums, Ed. Le Mot et le Reste, 368 pages, 25 €

lundi 20 juillet 2015

Perspectives à 78 tours par minute

...
Certains prétendent qu'avec le temps les interprètes classiques ont fait des progrès considérables depuis les débuts du disque. En fait on joue simplement différemment les partitions. Les enregistrements historiques sont là pour nous le prouver. Encore faut-il avoir les moyens de les écouter dans de bonnes conditions. Vincent Segal a acquis une platine Garrard 301 comme celles qu'utilisait Radio France pour jouer ses 78 tours et ses vinyles. Il utilise deux cellules Pierre Clément différentes pour les 78 tours et les vinyles mono, et une Denon pour la stéréo. Le résultat est épatant.

En dehors de l'intérêt historique, écouter les œuvres classiques par leurs créateurs, voire les compositeurs eux-mêmes, ou par des musiciens exceptionnels du temps jadis, produit une émotion sans pareille. Je n'ai jamais entendu meilleure interprétation d'Enrique Granados que jouée par lui-même sur piano pneumatique Welte-Mignon, les improvisations de Camille Saint-Saëns sont sublimes et les réductions par Gustav Mahler de ses symphonies passionnantes. Mais ce sont là des enregistrements récents d'un instrument mécanique. Entendre que Arnold Schönberg dirigeait le Pierrot Lunaire avec Erika Stiedry-Wagner, Rudolf Kolisch, Eduard Steuermann comme si c'était du café-concert éclaire son projet, loin de la version analytique d'un Pierre Boulez. Grâce à Jean-André Fieschi j'ai découvert Mary Garden, Nelly Melba, Conchita Supervia, Arturo Toscanini, Bruno Walter et bien d'autres. C'est la même histoire avec les collections de musiques du monde comme Folkways. Les 78 tours sont si lourds que je me suis débarrassé de ma collection il y a trente ans, avant un déménagement. Il m'en reste heureusement quelques dizaines se répartissant entre classique, jazz et chanson française.


Mon ami violoncelliste, qui était comme d'habitude en train de jouer lorsque je suis arrivé, commence évidemment par me faire écouter une pièce pour violoncelle, sonate de Chostakovitch par Gregor Piatigorsky. Mise à part la subtilité de l'interprétation, on visualise parfaitement la salle dans laquelle il a enregistré. Même effet de perspective incroyable sur Finesse où la délicatesse de Django Reinhardt se révèle aux côtés de Rex Stewart, Barney Bigard et Bill Taylor. Le fait d'enregistrer avec un seul micro obligeait à placer les musiciens dans l'espace pour réaliser le mixage désiré. Ces lignes de fuite offrent une proximité avec les artistes qu'aucun CD n'est capable de rendre aujourd'hui. Quand je pense à tous les jeunes qui ne jurent que par les 33 tours, je me dis que la question n'est pas là. Ce n'est pas une question de support, mais la manière de concevoir la musique qui importe. Enregistrer un orchestre symphonique avec 96 micros est une façon de stériliser la musique, analogie tentante avec le camembert ! Après le label Swing nous passons à Polydor. Vincent me fait écouter l'Ouverture 1812 de Tchaïkovski avec la Philharmonie de Berlin dirigée par Alexander Kitschin en 1928. Les liens hypertexte que je souligne ne sont évidemment que de très pâles reproductions des originaux qu'il nous est donné d'écouter avec le matériel adéquat. De même que j'ai enregistré pendant des années nos improvisations sur deux pistes, laissant aux musiciens la responsabilité de leur jeu et du mixage global, le couple de micros ORTF m'a souvent semblé plus convainquant que les versions récentes où la technique submerge l'urgence. Les conditions d'enregistrement influent toujours sur le jeu. Nous continuons notre séance d'écoute par de la musique antillaise des années 40 au tambour bèlè (ou bel-air) dont les mélodies me rappellent les bouleversants chants haïtiens d'Emy de Pradines. Nous terminons avec un 45 tours mono de João Gilberto et le 33 tours Outward Bound d'Eric Dolphy. Feu d'artifice jazz, mais déjà les instruments sont trop devant à mon goût, surtout la section rythmique. Les impératifs du marché se font sentir même sur des disques qu'à l'époque seuls les initiés appréciaient. Je suis impatient d'entendre le nouvel album que Vincent a enregistré en partie de nuit sur un toit de Bamako avec Ballaké Sissoko, parce qu'aujourd'hui il faut jouer field (en situation avec les bruits ambiants) pour retrouver un équivalent aux vieux 78 tours qui restituaient l'espace autour des musiciens. Pour que les ondes nous parviennent il faut de l'air. L'air est la composante essentielle du son.

Avant de partir, mon ami me propose d'écouter un de mes vinyles. Je choisis Pour Quoi La Nuit sur l'album d'Un Drame Musical Instantané Rideau ! (photo 2) La nuit a toujours filtré le réel. J'enregistrais en 19 cm/s sur un magnétophone Sony qui n'avait rien de professionnel, mais en saturant les composants (l'aiguille tapait régulièrement dans le rouge !) je restituais l'énergie de nos élucubrations. C'est un de nos premiers morceaux de studio. Nous avions changé d'instrument à chaque accord, avec interdiction de reprendre deux fois le même, pour les coller ensuite l'un après l'autre. Comme le résultat était assez mécanique, j'avais donné un coup de ciseaux au milieu et superposé les deux parties, et comme c'était encore trop raide nous avions joué en trio par dessus pour finir. Là encore la platine Garrard fait revivre le son de ma cave qui nous servait de studio, faisant ressentir les intentions qui nous guidaient alors.

jeudi 16 juillet 2015

Restez, il n'y a rien à voir


La vogue des installations sonores s'amplifiant, du moins quand les budgets ne sont pas contraints à la peau de chagrin sous les coups de butoir d'un gouvernement de plus en plus en rupture avec sa culture, leurs conditions d'exposition me tarabustent. Si la spatialisation sonore offre une expérience immersive passionnante, j'ai toujours été gêné par la présence exclusive des hauts-parleurs. On aura beau en disposer de toutes les formes et toutes les tailles l'acousmonium de l'INA-GRM m'a toujours semblé reposer sur un manque, au même titre que les musiciens vivants ne soignant pas leur image. Car le minimalisme est un choix pictural comme un autre, à condition même qu'il soit délibéré.
Dans les expositions-spectacles dont j'ai eu la chance de composer la partition sonore telles Il était une fois la fête foraine à La Grande Halle de La Villette, The Extraordinary Museum au Japon, Jours de Cirque à Monaco, Le Siècle Métro à Paris, L'argent au Pass en Belgique, le Pavillon Français de l'Expo Universelle d'Aïchi, Les Monuments aux morts dans la Chapelle des Frères-Prêcheurs à Arles, etc., j'ai toujours cherché à camoufler les hauts-parleurs pour jouer au maximum de l'illusion. Dans ces exemples la scénographie validait évidemment ce choix. Dans certaines conditions on pourrait imaginer que mettre en valeur les enceintes soit cohérent, mais la question se pose chaque fois que l'installation est purement sonore. Les artistes devraient-ils repenser leur œuvre en y adjoignant une image appropriée, collaborer avec des scénographes ou s'en ficher en méprisant cette réflexion ?
La semaine dernière je suis entré dans le cercle des 40 hauts-parleurs sur pieds de la Canadienne Janet Cardiff. The Forty Part Motet (2001) est présenté dans les anciens ateliers de la SNCF par la Fondation Luma en marge des Rencontres d'Arles jusqu'au 20 septembre. L'artiste ou la technicienne, je m'interroge, a enregistré en multipistes chacune des 40 voix indépendantes du Chœur de la cathédrale de Salisbury et les diffuse en cercle sur autant d'enceintes. On peut ainsi s'approcher de la voix de chaque chanteur ou jouer du mixage en s'approchant ou s'éloignant de tel ou tel haut-parleur tandis qu'est interprété Spem in Alium Numquam Habui de Thomas Tallis (1505-1585). Les enceintes sont si moches que j'ai l'impression de plonger dans des glottes, les banquettes sont si inconfortables que j'ai du mal à me laisser aller, le système est si banal que j'ai l'impression d'avoir assisté un nombre incalculable de fois à de telles absences de mise en scène. Il ne suffit pas de spatialiser le son pour rendre réelle la virtualité.
Quitte à jouer de cette proximité avec une foule d'individus je préfère naturellement Nabaz'mob, l'opéra que j'ai composé avec Antoine Schmitt pour 100 lapins communicants. Les jeux de lumière des leds et les ballets d'oreilles font partie de la composition au même rang que la musique qui s'échappe des 100 petits ventres où sont cachés 100 synthétiseurs. De plus, il s'agit d'une création et non d'une diffusion, et là je reviens vers le travail des électroacousticiens du GRM qui ont su mettre à profit leurs talents de compositeurs d'aujourd'hui. De nos jours on confond trop souvent artisans, techniciens et artistes. Ce n'est qu'une dénomination, mais elle a une répercussion directe sur les œuvres et leur perception.


P.S. : les œuvres du compositeur Céleste Boursier-Mougenot me réconcilient avec les installations sonores. Il y en a justement deux à Arles, présentées par Asphodèle / Espace Pour l'Art. La première, Persistances, est un euphonium dont le pavillon déborde de mousse à l'approche du silence. La seconde, i0, capte la fréquence de Jupiter, drône dont le timbre varie avec les positions de la planète par rapport à la Terre. À suivre.

lundi 13 juillet 2015

Dance Me This, 100e album de Frank Zappa


Dance Me This sort 22 ans après la mort de Frank Zappa. Il est annoncé pour Synclavier. Mais alors, les percussions omniprésentes sont-elles programmées ou jouées en direct ? Si elles sont enregistrées sur la machine, Zappa les a-t-il lui-même frappées ? En tout cas avec Wolf Harbor le compositeur, très affaibli par son cancer de la prostate, commémore Ionisation, la pièce d'Edgard Varèse qui le marqua à jamais lorsqu'il était adolescent. On entend un peu de guitare électrique, des bruits d'eau, des voix, du piano, et les percussions. Le Synclavier est un ordinateur dédié à la musique, à la fois sampler et programmeur. Les instruments de percussion s'échantillonnent plus facilement que tout autre (échantillonner consiste à enregistrer les sons un par un pour simuler leur jeu sur un clavier ou pour les programmer sur une machine). Piano (ce ne peut pas être un titre donné par Zappa !) est directement inspiré par les pianos mécaniques de Conlon Nancarrow. L'accent mis sur les trois chanteurs Tuva, enregistrés en 1993 lors de leur passage à Los Angeles, est plus un argument de marketing qu'une révélation. Le titre de l'album est une énième provocation de Zappa qui adorait lancer des défis un peu sadiques à ses interprètes ou aux spectateurs, car la musique est ici résolument "contemporaine", quasiment inutilisable sur un dance floor (sauf par des tordus dans mon genre ?). À moins qu'il ne s'adresse à des danseurs de ballet ? Allez savoir.
Sur la fin de sa vie il était revenu à des partitions telles qu'il en avait toujours rêvé, plus proches de la musique symphonique que du rock. Ses chansons, plus populaires même si très marginales par rapport à la norme, lui avaient permis à la fois de faire connaître son travail de composition et d'espérer avoir un certain impact politique sur son pays. Zappa était un moraliste. La gestion de la Zappa Family dirigée par la veuve Gail étant souvent très hermétique, comment savoir si cet ultime album posthume est tel que son auteur l'aurait souhaité ? Sa structure générale semble celle d'un inachevé. Ces points de suspension marquant les derniers mois de la vie de Frank Zappa expriment une sérénité après le formidable travail orchestral réalisé avec l'Ensemble Modern qui l'aura probablement épuisé. Les fans seront forcément ravis, mais si vous ne connaissez pas encore la musique de cet incontournable compositeur du XXe siècle, hors catégorie malgré des influences tous azimuts, optez plutôt pour ses premiers albums "pop" de la fin des années 60, début des années 70, ou pour The Yellow Shark, aboutissement de ses fantasmes classiques. Entre les deux, vous avez de quoi faire, puisque Dance Me This est son 100e disque officiel.

→ Frank Zappa, Dance Me This, Barfko-Swill ZPCD170, 18$

mardi 7 juillet 2015

La Java du Diable


Les codas de deux chansons me trottent trop souvent dans la tête quand vient l'heure des tractations contractuelles avec des producteurs. La première, de l'auteur vaudois Charles-Ferdinand Ramuz à la fin de Renard, mon œuvre préférée composée par Igor Stravinski, arrive comme un cheveu sur la soupe : "Si ma chanson vous a plu, payez-moi ce qui m'est dû !". La seconde est celle de Charles Trenet dans sa merveilleuse Java du Diable : "Parce que le Diable s'aperçut qu'il ne touchait pas de droits d'auteur. Tout ça c'était de l'argent foutu puisqu'il n'était même pas éditeur !"


Suite à mon article sur la répartition de juillet j'ai reçu une curieuse réponse d'un des administrateurs de la Sacem, déplacée et menaçante. Cette réaction m'a fait m'interroger sur l'association des créateurs et des producteurs dans diverses sociétés d'auteur. Les intérêts des uns sont-ils vraiment liés à ceux des autres ?
À la SACEM, auteurs (A) et compositeurs (C) fabriquent des œuvres de l'esprit tandis que les éditeurs (E) les exploitent. Du temps où chansons et musiques ne pouvaient voyager que par le papier, petits formats que les gens chantaient en chœur dans la rue ou partitions pour instrumentistes, les éditeurs prenaient en charge le coût du copiste et de l'impression. Pour ce travail ils récupéraient 33% ou 50% des droits selon les circonstances. Aujourd'hui, les taux n'ont pas changé, mais le papier n'a plus la même importance. La musique se fait plus souvent qu'elle ne s'écrit. Les éditeurs se sont transformés en impressarios, chargés de placer la musique, en particulier sur les images. Leur pourcentage étant considérable, nombreux artistes ont eu l'intelligence d'annexer l'édition à leur panoplie. Une autre raison m'a poussé à refuser de signer certains contrats d'édition : lorsque dans le passé j'ai voulu exploiter ma musique sur un autre support que le film pour lequel elle avait été composée j'en ai été empêché par l'absence de réponse de mon éditeur (même pas son refus !). Un autre éditeur indélicat n'a jamais déposé les partitions qu'il m'avait réclamées alors que ma musique accompagnait un spot de 30 secondes diffusées sur une vingtaine de chaînes de télévision... Un éditeur m'avoua que le pourcentage qu'il récupérerait équilibrerait son budget. En d'autres termes, ce qu'il dépensait d'une main en me commandant de la musique, il le récupérait en droits d'édition.
L'association des créateurs et des producteurs au sein d'une société d'auteurs est ambiguë, car les producteurs et éditeurs ne sont nullement des auteurs, et nos intérêts divergent. Ainsi à la SCAM les producteurs ont fait leur entrée. Si la spécialité des artistes est de rêver et de donner corps à leur imagination, celle des producteurs et éditeurs est de les faire fructifier. Or sur le terrain économique l'artiste n'est pas de taille à lutter avec un virtuose comptable et communiquant. Comme partout dans notre société capitaliste l'exploitation prend les atours du secours alors qu'elle est trop souvent le ver dans le fruit.

vendredi 3 juillet 2015

Claire et nette la clarinette !


Clair et net, le jeu de mots est facile, mais la clarinette recèle des qualités expressives que le saxophone avait escamotées pendant un demi-siècle de nouveau jazz. Si Sidney Bechet et Benny Goodman lui avaient donné ses lettres de noblesse swing, l'instrument restait un peu timide jusqu'à ce que des musiciens européens se démarquent de la puissance américaine pour revendiquer leur culture et la diversité de leurs terroirs. Le métal, brillant et explosif, est aux États-Unis ce que le bois, tendre et délicat, est à l'Europe. L'Histoire n'est pas la même. L'esclavage engendra des formes radicales, là où les Lumières jouaient de leur passé encyclopédique. Dans les musiques populaires, les saxophones, la batterie, la guitare électrique conquirent le vieux continent au détriment des bois et des cordes. Dans le jazz les grands violonistes se nommaient Stéphane Grappelly, Jean-Luc Ponty. Venus du classique, quantité de violoncellistes émergèrent dans notre pays. Quant à la clarinette, nombreux doivent beaucoup à Michel Portal, la clarinette basse trouvant longtemps plus de grâce aux oreilles des jeunes musiciens que sa sœur cadette. En lisant la liste des clarinettistes jazz sur Wikipédia, y figurent Denis Colin et Louis Sclavis, mais en sont absents Jacques DiDonato, Sylvain Kassap, Étienne Brunet, Nano Peylet, François Cotinaud, Laurent Dehors, Sylvain Rifflet, Joris Rühl, Antonin-Tri Hoang, Jean-Brice Goddet, Jean Dousteyssier, Julien Pontvianne, Yom, et quantité d'autres qui auront la gentillesse de ne pas m'en vouloir en me ravivant la mémoire ou en se signalant. On peut trouver sur Wikipédia une autre liste aussi incomplète, même si elle répertorie uniquement les Français...
En trio avec le contrebassiste nîmois Guillaume Séguron et le batteur minesottien Davu Seru, la clarinettiste bretonne Catherine Delaunay sort chez nato un album rafraîchissant intitulé La double vie de Pétrichor. Le premier morceau me rappelle Le Peuple Étincelle, le groupe de bal du saxophoniste François Corneloup (et ce n'est pas parce que j'ai toujours préféré les bois et les cordes aux saxos, la percussion à la batterie que je vais devenir sectaire !), probablement pour la référence aux musiques traditionnelles et à la danse, nos jazz et tango à nous. La rencontre des trois musiciens aux origines différentes construit une conversation homogène où chacun se retrouve dans cet espéranto que l'on appelle musique. Le jazz se mâtine des traditions d'improvisation européennes et des folklores de l'hexagone. Catherine Delaunay joue de temps en temps du re-recording en attrapant un cor de basset, un accordéon ou une scie musicale, nous transportant sur le terrain humide de Pétrichor. Car comme souvent dans les productions du label nato le livret permet à la bande dessinée d'interpréter les notes qui s'échappent, se croisent et fusionnent. L'illustrateur Matthias Lehmann dessine ainsi un conte elliptique qui sent bon l'humus, euh pardon le pétrichor, en s'inspirant de ce qu'il entend. Avec cette petite bande nous sautons à pieds joints dans les flaques, nous réfléchissons dans un miroir multifaces, allons boire à la source en retrouvant les origines de la musique américaine, celles des peuples "natifs" ou esclavagisés, et revendiquons nos terroirs, gage de la mixité, du partage et de l'échange.

→ Guillaume Séguron, Catherine Delaunay, Davu Seru, La double vie de Pétrichor, nato, dist. L'autre distribution

P.S. : après Jacques Oger, c'est au tour de Franpi de me susurrer "Que des français, ou des européens ? Parce que sinon, Joachim Badenhorst, Christoph Erb, Matthieu Donarier, Julien Eil, Thomas Savy, Christophe Rocher, Olivier Thémines, István Grencsó, Mihály Bórbely,Hugues Mayot, Lars Greve, Joris Roelofs, Jean-Marc Foltz, Matteo Pastorino, Ziv Taubenfeld, Michael Jaeger, etc." Et encore Jacques ajoute Rudi Mahall et Jurg Frey... Gary May a ajouté son compatriote, Alex Ward !

jeudi 2 juillet 2015

Sur le Monde Diplo


Mon article d'aujourd'hui est délocalisé. Vous le trouverez sur Le Monde Diplomatique de juillet en page 26. Voilà plus de 20 ans que j'y suis abonné. À une époque faste je contribuais aux Amis du Diplo. Mediapart fait un travail d'investigation formidable, son Club ouvre des perspectives inattendues, mais le mensuel en papier est la seule revue avec Courrier International qui prenne le recul avec l'information, voire s'en affranchisse, pour tenter d'analyser les enjeux planétaires. Si vous voulez savoir où cela chauffera demain, dans deux ou dans dix ans, toutes les explications sont là. De mon côté je me suis cantonné aux pages culturelles, histoire de faire connaître Scott Walker, un artiste majeur, une voix unique, à celles et ceux qui l'ignorent encore...

P.S.: l'article est accessible en ligne !

mercredi 1 juillet 2015

Le camembert de la Sacem


En recevant les pourcentages des origines des droits d'auteur que la Sacem va répartir le 7 juillet, je me suis demandé si la musique était à ce point liée à l'image. En additionnant la télévision, Internet, le cinéma et l'exploitation vidéographique on obtient 54%. Si je ne me trompe, les usagers communs (15%) sont les perceptions forfaitaires provenant des magasins qui diffusent de la musique en fond sonore, les petites radios, les irrepartissables, etc., et les droits généraux (11%) correspondent aux spectacles en public. Restent 20% pour la radio et l'édition phonographique. Ce camembert est à prendre avec des pincettes, car n'y figurent pas, par exemple, ni les perceptions de l'étranger, ni la copie privée. Les résultats affichés ne me semblent néanmoins pas correspondre à la réalité des usages, mais aux conséquences des contrats passés entre "ma" société d'auteurs et les exploitants.
On sait par exemple que la télévision est majoritairement regardée par le troisième âge et que la Sacem n'a jamais réussi à moraliser les exploitants des nouveaux médias ni à comprendre la logique régissant Internet. Je n'ai pour ainsi dire rien touché de la cinquantaine de CD-Roms dont j'ai fait la musique alors que les éditeurs étaient florissants et la gratuité de la Toile n'engrangeait aucun revenu. Le choix de la répression via le ridicule Hadopi plutôt que le système de la licence globale (en gros, redevance forfaitaire sur le modèle de celle de l'audiovisuel) aboutit à des contrats iniques entre la Sacem et les gros diffuseurs comme YouTube qui ne profitent qu'aux majors. La perception est biaisée par l'absurdité du choix qu'ont fait la Sacem, la SACD et la Scam contre l'avis des sociétés d'interprètes comme la Spedidam et l'Adami, ne permettant pas aux usagers de comprendre l'économie du secteur. Pendant ce temps la gratuité devenait la norme, la loi transformant l'iPartage en piratage. Puisque les auteurs doivent être rétribués pour leur travail, encore fallait-il trouver les moyens de la répartition, deuxième étape de la fonction des sociétés d'auteurs. Comme toujours on marche sur la tête et les responsables ont préféré plancher sur une loi inapplicable plutôt que d'imaginer un système qui convienne aux usagers comme aux artistes.
J'ai dit et répété que je défendais les sociétés d'auteurs à l'extérieur, mais que je me battais contre leurs statuts à l'intérieur. J'ai acheté ma maison grâce à mes droits d'auteur sur un film passé régulièrement sur TF1 tandis qu'un millier d'autres œuvres ne m'a rapporté que des broutilles. Nous avons fait passer l'improvisation jazz, la cosignature, le dépôt sur bande, mais nous n'avons pas réussi à convaincre les responsables qui ont ignoré l'importance de la circulation des œuvres au profit de leur protection. Certains sites illégaux sauveront pourtant probablement de l'oubli quantité des chefs d'œuvre ignorés en leur temps.
Face à la prolifération des auteurs qui rêvent de gloire et s'inscrivent à la Sacem, la problématique de la gestion pousse la société à statufier en protégeant les mieux lotis. Cela ne diffère pas du reste de notre système social. Les indépendants n'ont rien à gagner aux lois actuelles. Elles profitent essentiellement aux gros et l'action culturelle qui subventionne projets artistiques ou festivals est loin de rééquilibrer la logique du profit. Sous prétexte de juste répartition on oublie que seule la solidarité avec les plus fragiles permettrait d'avancer de manière cohérente. Les irrepartissables devraient être exclusivement attribués à des fonds de soutien et non être distribués entre autres au prorata des revenus assurés. Le problème vient du fait que les statuts sont pondus par des auteurs qui ont atteint une certaine notoriété et défendent leurs privilèges. Dans les sociétés d'auteurs la hiérarchie est fonction de la quantité d'argent perçue. Devant les détracteurs des droits d'auteurs qui font lobby à Bruxelles il est indispensable de faire front commun, mais pour que ce soit effectif il est indispensable que la solidarité s'exerce à plein. Or les sociétés d'auteurs fonctionnent sur des schémas du siècle précédent, au détriment du plus grand nombre. En campant sur des positions conservatrices, elles risquent hélas de disparaître. Comme pour nos institutions publiques (rappelons que ce sont des sociétés privées quasi monopolistes) il est nécessaire d'inventer de nouvelles règles, généreuses et cohérentes avec les nouvelles pratiques.

P.S. : toute allusion du titre à une fable de La Fontaine est purement fortuite.

mardi 30 juin 2015

Le piano bien préparé d'Ève Risser


Depuis les Sonates et Interludes de John Cage composées entre 1946 et 1948, probablement sa seule œuvre grand public, le piano préparé m'a toujours fasciné pour son potentiel orchestral dont la variété de timbres explose le son classique du meuble bourgeois. Ayant découvert en 1977 le disque que François Tusques avait consacré à l'instrument dans le cadre de la série Spécial Instrumental du label Chant du Monde, je regrettai plus tard que le jazzman féru de blues l'ait abandonné lorsque je le fréquentai. Depuis récemment, quantité de musiciens de la scène improvisée se sont emparés de ses possibilités inouïes. Chacun a ses propres préparations : morceaux de bois, gommes, vis, pailles en plastique, papier, aimants, etc. glissés dans les cordes, balles de ping-pong rebondissantes, toutes sortes de baguettes, crins d'archet ; certains y mettent les doigts en étouffoir, d'autres pincent les cordes ; les pédales libèrent l'ensemble de la harpe... Le même principe a gagné la guitare et d'autres instruments à cordes. Le piano dévoile explicitement son rôle et sa technique percussive en se rapprochant du son du gamelan. Mais l'essentiel est la manière dont chaque musicien s'approprie le piano qu'il prépare en fonction de son monde, cet espace dramatique qui façonne le style.
Avec Des pas sur la neige la pianiste Ève Risser a enregistré une merveille de délicatesse, soundscape musical d'une beauté quasiment zen, désert blanc peuplé d'une foule d'objets animés, étymologiquement "qui ont une âme". Si les touches blanches laissent des traces noires sur la neige, les noires sont dessinées à l'encre de Chine, accumulation paradoxale d'haïkus graphiques formant un ruban de Möbius qui vous enveloppe comme une robe de Niki de Saint-Phalle chargée d'objets transitionnels. Ces grigris font le pont entre l'enfance de l'art et l'impossibilité du réel, un monde intime livré ici à l'écoute de tous, mélange de pudeur et d'exhibitionnisme dont les artistes jouent avec facétie. Mais ici la fantaisie de la randonneuse porte des accents graves. Les coups fouettent le visage, les archets électroniques laissent planer le doute, les flocons fondent sous la langue.

→ Ève Risser Des pas sur la neige, CD sur le label portugais Clean Feed

vendredi 26 juin 2015

Vibrer des Watt, pister Gayffier


Des fourmis chatouillent le bout de mes doigts. Je sens les os de mon crâne entrer en vibration avec les anches des clarinettes. Ma tête penche inexorablement à droite. J'ouvre les yeux. Les spectateurs les ont presque tous fermés. Les musiciens aussi. Tous perdent la notion du temps. Nous sommes sur un nuage. Le drone produit une ample et lente respiration. La concentration détend les muscles, elle ouvre les chakras. La nuit tombe sur la Bibliothèque Sigmund Freud dont ce sont les derniers instants avant le déménagement de la Société Psychanalytique de Paris dans le treizième arrondissement. Sous les toiles de Marie-Christine Gayffier réalisées en accord avec le lieu, le quatuor Watt vibre comme un seul corps, à moins que ce ne soit pour tous les corps. Leurs souffles continus semblent aspirer l'univers. La fin de la pièce sonnera comme un trou noir. Mais d'ici là Julien Pontvianne, Antonin-Tri Hoang, Jean Dousteyssier, Jean-Brice Godet sentent leurs lèvres tendues, ils pensent à leurs doigts crispés sur les clefs, ils gonflent leurs joues, inspirent par le nez, ou bien ils ne pensent plus à rien. Une seule note. La note seule. Seule la note. Si le sommeil peut gagner des spectateurs, il arrive qu'un musicien s'endorme sur la coda. D'autres se laissent aller à la rêverie, d'autres encore seront récupérés plus tard. On a le temps pour soi.


Après leur premier album en vinyle, le quatuor de clarinettes, dont Hoang et Godet doublent à la clarinette basse, a couché sur un CD la pièce que nous écoutons. Nous perdons l'acoustique, mais nous pouvons emporter à la maison la musique ornée d'une superbe sérigraphie de 38Fillette. En sortant, la lumière de la vitrine éclaire une installation de Marie-Christine Gayffier, Je remballe ma bibliothèque. Ses autres tableaux saisissent des éléments clefs de la vie ou de l'œuvre de Freud. Au sol elle a inscrit les repères alphabétiques de l'organisation livresque. Devant nos yeux des mots raisonnent à nos oreilles comme une série d'énigmes dont chacune et chacun ne possède qu'un bout de la résolution. À l'image de Watt, il faut l'ensemble pour percevoir l'unité. Si l'inconscient est construit comme un langage, le corps exprime ses contradictions et ses paradoxes. Nous sortons régénérés de l'expérience.

Watt, CD 77'06, Becoq Records
Marie-Christine Gayffier, exposition lisible/illisible, Bibliothèque Sigmund Freud, 15 rue Vauquelin, 75005 Paris, tél. 01.43.36.22.66, jusqu'au 30 juin (mercredi, le jeudi et le vendredi de 13h30 à 18h, entrée par la cour)

jeudi 25 juin 2015

"Tout va monter" déborde du cadre


En matière d'improvisation musicale la surprise cède trop souvent la place aux conventions, système réflexe et viral où la consanguinité favorise l'épidémie. La culture générale et l'exploration tous azimuts constituent un des remèdes à la bouillie sonore que les héritiers d'un free-jazz édulcoré, entendre coupé de ses racines, perpétuent en marge d'un quotidien que les médias alimentent jusqu'à l'étouffement. Si le flux tend à rendre anonyme ce que nous entendons il ouvre grand le robinet de la diversité. L'improvisation ne peut en aucun cas représenter un genre musical en s'interdisant la tonalité, la carrure et les citations. En théorie tous les styles de musique peuvent y recourir, car elle consiste essentiellement à réduire le temps au strict minimum entre la composition et l'exécution de la partition, et ce dans une éventuelle création collective fonctionnant comme un dialogue, avec comme gymnastique la particularité de devoir s'exprimer simultanément à l'écoute de ses partenaires. Que ce soit dans le cadre d'une fidélité quasi familiale ou par les ressorts d'une insatiable curiosité échangiste l'exercice consiste à se renouveler perpétuellement pour affiner sa pensée et comprendre celles de ses interlocuteurs. L'époque où n'existait que le papier pour faire voyager sa musique de manière ubiquitaire ne pouvait espérer que la perfection dans le respect de la partition. Or avant cette période et ailleurs qu'en occident la tradition orale offrait une liberté d'interprétation que les nouveaux classiques se chargèrent d'oublier pour affirmer la suprématie de leur classe sociale. Depuis quelques décennies la musique a d'autres façons de se propager sur la planète grâce à la reproduction mécanique et aujourd'hui Internet gagne encore en rayonnement géographique immédiat. Le concert offre néanmoins la possibilité d'écouter la musique dans des conditions acoustiques meilleures que le son filtré du mp3 dans des oreillettes bon marché. Et dans ce cadre, mais ce n'est pas le seul, l'improvisation pourrait promettre une expérience inouïe et irreproductible.
La qualité de l'album Tout va monter, produit par le label nato, tient beaucoup à la rencontre de trois musiciens exceptionnels évoluant habituellement dans des mondes très différents, même si la contrebassiste Joëlle Léandre et le pianiste Benoît Delbecq sont affiliés à des mouvances libertaires du jazz européen. L'apport de Carnage The Executioner, beatboxer autodidacte, est déterminant dans la réussite du concert enregistré en public le 10 février 2013 lors de la série Retour à la Case Dunois. Le rappeur minnesotien insuffle des rythmes soutenus qui invitent les deux jazz(wo)men à sortir de leurs habitudes, si tant est qu'ils en aient, la contrebassiste-performeuse ayant eu une carrière de soliste dans le contemporain, le pianiste-claviériste fréquentant la chanson française ou le rap avec le même entrain. Le mélange produit une musique inédite où la finesse du jeu pianistique de Delbecq se déploie dans des préparations percussives à base de petits bouts de bois, avec la collection philatélique en pizz ou à à l'archet de Léandre et les chaos qu'ils inspirent à Carnage, à son tour entrant dans leur jeu de matières rebondissantes. Ne vous étonnez pas si vous entendez des voix, si les basses sortent des subs, si la percussion devient réelle, si le blues et le rock se réconcilient avec le jazz et les musiques contemporaines, les écoutes sont ici plus sympathiques qu'en real politik, les échanges évitant tout protectionnisme et le mode TAFTA étant soigneusement évité.

mercredi 24 juin 2015

Utopian Wind de Pascal Contet


Il fut un temps où les accordéonistes rasaient les murs. L''industrie pop anglo-saxonne en avait fait le comble de la ringardise franchouillarde. C'était évidemment ignorer le swing musette, le cajun ou la richesse de nos terroirs alors toujours vivaces. Le tango laissait passer le bandonéon, mais la valse se cachait soigneusement sous des rythmes à trois temps, alors qu'il est difficile de trouver plus swing. Quant aux classiques, les accordéonistes étaient aussi compassés que leurs collègues guitaristes. Un soir que le producteur Jacques Bidou m'avait fait faux bond avec sa boîte à soufflet pour un concert au 28 rue Dunois, j'ai demandé à Michèle Buirette de le remplacer au pied levé. Le choc fut tel que j'épousai peu après cette fille ouverte au free jazz comme à la chanson française. Le mariage du synthétiseur, autre instrument ostracisé par la plupart des musiciens, et de l'accordéon tenait du cadavre exquis et de la sono mondiale en devenir. Michèle a suivi son chemin, moi le mien, mais je me suis dès lors intéressé à cet imposant instrument à bretelles (un accordéon avec basses chromatiques pèse facilement quinze kilos). De Gus Viseur, avec qui avait joué mon camarade Bernard Vitet, à Guy Klucevsek découvert auprès de John Zorn, l'éventail était assez large pour que je garde une tendresse particulière pour cet instrument complet, orchestre à lui tout seul comme le piano ou le synthétiseur.
Utopian Wind, le nouvel album de Pascal Contet ne pouvait me faire plus plaisir. Virtuose et esprit ouvert à tout ce qui se crée, Contet multiplie les rencontres avec la danse, la littérature, le cinéma, le théâtre, il improvise, les compositeurs contemporains lui écrivent des pièces sur mesure, il ne néglige pas pour autant le répertoire et il adore mélanger tous les styles dans ses concerts. Il joue ici en solo une douzaine de pièces de sa composition, utilisant toutes les ressources contemporaines, mécaniques et sensibles de son instrument. Minimalisme et maximalisme se rejoignent, du faux silence où l'air s'engouffre à la puissance d'un plein jeu dont les graves vous chatouillent l'estomac. L'arc-en-ciel qui se déplie laisse passer une gloire aussi tendre qu'étincelante, me donnant joyeusement envie de lui proposer de jouer ensemble à la première occasion ! Elle se présente aussitôt. Le 12 novembre nous serons donc en trio aux Lilas, dans la nouvelle salle du Triton, avec le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang. Youpi !

→ Pascal Contet Utopian Wind, label Plein Jeu, dist. physique Socadisc et dist. numérique Idol

lundi 8 juin 2015

Edward Perraud, séducteur patenté


Chez un artiste la reconnaissance vient rarement d'où on l'attend. On a probablement commencé par ses parents, mais aucun enfant ne répond jamais à leurs aspirations. Il faut du moins l'espérer, même si la névrose s'alimente de cet écart. La création artistique permet de contourner l'obstacle en se servant de ses faiblesses, équivalent intellectuel de l'aïkido ! Mais l'équilibre reste précaire. Il suffit d'un papillon pour faire chuter le fildefériste. Le miracle tient au fait que rien n'est jamais définitivement joué jusqu'à l'ultime saut où tous se retrouvent égaux, quel qu'il ou elle soit. S'il n'a pas eu l'orgueil de faire ôter le filet, l'acrobate remonte sur le fil, comme il est possible de reconsidérer sa vie à chaque instant. Il suffit parfois d'une rencontre, d'un trop plein, d'un vide cruel, d'un accident, d'une thérapie ou d'un bon copain. Mais l'ambition est tenace et son manque tout autant. À vouloir trop gagner on peut tout perdre. Au risque de tout perdre la réussite n'en sera que plus glorieuse.
Reprise. Miles Davis voulait la reconnaissance du Great Black People, mais elle se portait sur James Brown. Seule la bourgeoisie blanche allait aux concerts de celui qui inventa deux fois le jazz. Du point de vue de Miles, il vivait un échec. Edward Perraud voudrait être un grand batteur de jazz alors qu'il est Edward Perraud. Son jeu ne ressemble à aucun autre. Il jongle avec ses instruments comme avec les sonorités inouïes qu'il en extrait. Grand improvisateur, il compose aussi d'exquises petites mélodies. Mais dès lors qu'il se conforme au moule des usages il ne fait que grossir la queue des prétendants qui partagent le même fantasme alors que la distribution des prix est terminée depuis le siècle dernier.
La légitime nécessité de remplir son frigo pousse la plupart des professionnels à des compromis. L'essence même du succès est de se partager, mais ce partage s'effectue avec toute une faune d'intermédiaires, organisateurs de spectacle, producteurs, subventionneurs, journalistes, qui décident de ce qui est bon ou pas pour le public. Ils inventent des catégories ; aux musiciens de s'y conformer. Les dés sont pipés pour celles et ceux qui sortent des sentiers battus. La tentation devient forte de rejoindre les grandes allées. Nombreux y perdent leur âme. Les résistants prennent le risque de l'isolement, fut-il splendide.


Synaesthetic Trip, le quartet d'Edward Perraud, est constitué de virtuoses exceptionnels parmi les meilleurs instrumentistes chacun dans son domaine, soit Benoît Delbecq au piano et au synthé, Bart Maris à la trompette, bugle et trompette piccolo, Arnault Cuisinier à la contrebasse et le maître jongleur à la batterie et effets électroniques. Les mélodies sont belles et simples, autant que possible. Alors pourquoi toutes ces tergiversations devant un disque somptueux qui enthousiasmera inconditionnellement la critique ? Parce qu'à désirer la reconnaissance du milieu du jazz Edward Perraud se fourvoie en banalisant son art ! Chaque fois qu'il échappe au genre il rehausse ses couleurs, comme sur Entrailles qui ouvre la marche comme jadis Xiasmes, ou sur Nun Komm, interprétation brillante de J.S. Bach qui rappelle le travail de Carla Bley à la meilleure époque ou Uri Caine (clin d'œil mahlerien de Maris sur Te Koop Te Huur). Tout est parfait, trop parfait justement pour me plaire. Or c'est dans les maladresses que le style se forge. À force d'accepter toutes les propositions en accumulant les rôles de mercenaire, Edward Perraud apprend à tout jouer, mais finit par faire du "à la manière de" alors qu'il n'est jamais aussi extraordinaire que lorsqu'il oublie le reste du monde pour se concentrer sur le sien (écoutez Bitter Sweets, duo fabuleux avec la chanteuse Élise Caron).
Le concert de lancement de Beyond The Predictable Touch à l'Ermitage égratigne heureusement la perfection de l'enregistrement. L'ajout des saxophonistes Thomas de Pourquery et Daniel Erdmann apporte une nouvelle dimension, particulièrement en live, où l'altiste sonne paradoxalement comme un ténor aylerien et le ténor comme un altiste West Coast ! Le trompettiste Fabrice Martinez les rejoint pour clore en fanfare une très belle soirée malgré les bémols que je n'ai pu m'empêcher de proférer en pensant à tous les musiciens sincères qui risquent leur âme à vouloir trop séduire. Comme écrivait Jean Cocteau en exergue d'une Histoire féline dans le Journal d'un inconnu : "ne pas être admiré, être cru".

jeudi 4 juin 2015

Babx, Cristal automatique #1


En chantant Rimbaud, Baudelaire, Genet, Artaud, Kerouac, Césaire, le Québécois Gaston Miron ou l'Américain Tom Waits, le compositeur Babx ne fait pas semblant d'imiter les plus grands. Il plonge aux sources du romantisme moderne, avalant ces grands crus en ne recrachant que l'ivresse qu'ils procurent. Il frappe les touches de son piano comme on se tape la tête contre les murs pour soulager la difficulté d'être ou caresse celles de son Chamberlin, clavier orchestral ancêtre du Mellotron, pour remplir l'espace qui se dérobe immanquablement sous les pieds des poètes et des amoureux. Babx témoigne. Violoncelle, guitare, percussion renforcent le vertige. Si l'album Cristal automatique #1 rappelle Claude Nougaro, Léo Ferré, Philippe Léotard ou Noir Désir, c'est qu'ils nous manquent tous cruellement. La musique tranche avec la variété formatée que l'industrie délivre aujourd'hui, distributrice de Kleenex dont l'insipidité n'irrite pas que les oreilles. Du Bal des pendus aux Armes miraculeuses en passant par La mort des amants, Le condamné à mort, L'ombilic des limbes et La marche à l'amour, les mots inusables deviennent de sombres mélopées qui virevoltent sur l'oreiller étoilé. L'album porte le chiffre 1 : on en redemande. Qu'il nous surprenne !

→ Babx, Cristal automatique #1, livret magnifiquement illustré par Laurent Allaire (Alix), CD digipack BisonBison, dist. L'autre distribution, sortie officielle le 25 juin 2015 (350 exemplaires signés et numérotés déjà publiés le 22 avril dernier lors d'un concert à La Maison de la Poésie)

mardi 2 juin 2015

L'éloge de l'infini, rien qu'un soir


"L'éloge de l'infini" qui clôturait le Festival La voix est libre est-il compatible avec la peau de chagrin sur laquelle s'inscrit la baisse de subventions de l'État, véritable trou noir où se perd une gauche qui n'en a plus que le nom ? Face à l'assassinat programmé de la culture dans notre pays un appel à contribution est donc lancé sous la forme d'un crowdfunding pour qu'une treizième édition du festival existe l'an prochain.
Faisant fi de ces considérations terre à terre l'astrophysicien Aurélien Barrau ouvre la soirée dans une des plus belles salles de la capitale, le Théâtre des Bouffes du Nord, sas entre le monde ancien rappelé par l'usure des murs et le monde nouveau que rêvent tous les artistes qui en foulent les planches. Le public suspendu aux lèvres du jeune scientifique, qui arpente la scène comme un lion en cage, oscille de la 9ème dimension à la théorie des cordes, comprenant probablement qu'entre la science et la poésie l'espace est étroit.
Le pas de deux de Josef Nadj et Ivan Fatjo renvoie à la systématique et pitoyable destruction de toute chose, marque propre à l'humanité. Derrière leurs masques impassibles, les deux danseurs brisent leurs instruments de musique dans un ballet de fossoyeurs où le son bouge encore malgré l'entropie qui se profile.


Livrée à elle-même, la chanteuse Violaine Lochu, très présente dans cette édition tant à Paris qu'à Tunis, est au meilleur de sa forme, jouant du soufflet de ses accordéons comme d'un comparse qu'elle porte sur le ventre ou sur le dos, respiration explicite partagée par tous les protagonistes de la soirée, qu'ils l'évitent ou s'y baignent. Faisant fi du chaos de l'infini, les musiciens comme les scientifiques nient le silence du cosmos, question sans réponse aussi bruyante que recueillie. Dans cet univers qui ne sera probablement jamais pour nous que légendaire, Violaine Lochu convoque les sirènes auxquelles peu de marins savent résister.


La première partie s'achève avec la colère du Congolais Dieudonné Niangouna, habilement soutenu par la guitare électrique de Julien Desprez et la trompette d'Aymeric Avice. Le comédien décortique notre monde dans une langue si effilée que ses mots dessinent des guillotines qui coupent sérieusement. Je ne peux hélas assister à la seconde partie, concert de Mounir Troudi, Wassim Hallal, Erwan Keravec et Manu Théron, que j'attendais avec impatience, Françoise étant partie aux urgences de la Fondation Rotschild pour un décollement de la rétine. Pas d'affolement, l'opération par le Docteur Le Mer s'est bien passée et, à l'heure qu'il est, elle se repose sagement... Vive le service public !

lundi 1 juin 2015

La voix est libre au Cirque Électrique


Chaque soir en entrée de jeu Blaise Merlin rappelle : "Loin des standards sous vide, du trac boursier et des identités contrôlées, bienvenue en zone de « Libre-Étrange » : un territoire aux frontières indéfinies où la production d’infini l’emporte sur le produit fini !" Si la plupart des artistes s'étaient déjà produits à l'Atelier du Plateau le Festival La voix est libre offre un autre espace de rencontres inattendues entre la musique et d'autres formes d'expression artistique.
Grand moment du festival, le duo du clown Ludor Citrik et du musicien Médéric Collignon tient de ce nouveau cirque où l'impossible devient le réel. Le clown destroy aura beau tondre l'improvisateur virtuose, lui briser son clavier, il se retrouve malgré lui la marionnette de ce clown blanc qui le prend dans ses filets vocaux. On peut seulement regretter que la scène soit frontale à la place de la piste, le cercle faisant saillir le danger de tous côtés.


La seconde soirée au Cirque Électrique étant organisée sous le signe de l'Humanimal, de véritables animaux jouèrent les faire-valoir des facéties des "autres bêtes de scène". Des bestioles en plastique de Cyril Casmèze au cheval peinturluré de Netty Radvanyi en passant par le chat amorphe de Sébastien Barrier et le perroquet docile de la trapéziste Hélène de Vallombreuse, aucun ne pouvait dissiper le malaise que génère le dressage, alors que leurs maîtres sont tous des artistes sauvages (en opposition aux artistes d'élevage). Ils ouvrent néanmoins les portes du rêve que certains assimilent à la poésie dès lors que la réalité glisse sur des peaux de banane qui lui font perdre au moins un de ses paramètres.


Le quatuor Hoye + Wormholes échappa au simple collage en réussissant à faire dialoguer les peintres Vincent Fortemps et Mazen Kerbaj dont les improvisations étaient projetées sur deux écrans mitoyens et les guitaristes Jean-François Pauvros et Sharif Sehnaoui dont l'électricité rimait avec les lumières et les ombres. Les matières fusionnaient, les structures se cabraient, avec comme seul bémol la longueur de la prestation, point noir de presque toutes les contributions du festival, relayant les derniers à jouer devant une salle privée des angoissés du dernier métro. Cet égoïsme égotiste dessine une ombre au tableau du partage, revendication légitime d'un festival dont les sous-entendus politiques sont explicites.


La musique jouant des évocations plutôt que de montrer les êtres et les choses, les musiciens sont à leur avantage dans la confrontation avec les circassiens. Ainsi la chanteuse Violaine Lochu restructure avec quantité de fantaisie le numéro de trapèze, le violoniste Théo Ceccaldi transforme le cheval en centaure, le violoncelliste Gaspar Claus redonne sa hauteur à la scène en balançant son violoncelle vers les cintres...


Les hauts parleurs Fantazio, Charles Pennequin, Pierre Meunier et Élise Caron, accompagnés par le percussionniste Benjamin Colin dont le solo d'élastique électrique quasi hendrixien enthousiasma la foule, offrirent une performance cocasse, improvisation débridée autour d'une table transformée en petite cène. L'heure tardive et la fatigue aidant, la prestation de chacun et chacune révélait son caractère intime, de la timidité vaincue à la provocation bienveillante.

vendredi 29 mai 2015

La voix est libre pour Brigitte Fontaine


Retrouvailles émouvantes avec Brigitte Fontaine accompagnée mercredi soir par la Campagnie des Musiques à Ouïr dirigée par Denis Charolles. Pour cette seconde soirée du Festival La voix Est Libre et la première au Cirque Électrique, la salle était comble, mais la langue crue de la chanteuse qui ne l'a pas dans sa poche ou un jeunisme absurde poussèrent quelques grappes de spectateurs à quitter la salle avant la fin d'un show magique. Peut-être ces jeunes gens trouvaient-ils indécent qu'une iconoclaste leur crache à la gueule "Je suis vieille et je vous encule !" ? En regardant Brigitte se déhancher et chanter librement j'ai pensé à La vieille dame indigne, formidable premier film de René Allio, avec la comédienne Sylvie. Heureusement la majorité du public venu l'applaudir profita de la défection de Philippe Torreton pour jouir d'une rallonge, heure et demie merveilleuse si ce n'est une sonorisation épouvantable, où les chanteurs Loïc Lantoine (avec sa voix gutturale) et Oriane Lacaille (en créole !) interprétèrent le répertoire de la vieille libellule qui termina en rappel avec La femme à barbe.


Depuis ses duos avec Jacques Higelin ou Areski et l'incontournable Comme à la radio avec l'Art Ensemble of Chicago je suis fan de Brigitte Fontaine, jusqu'à enregistrer avec elle et Bernard Vitet en 1992 la chanson Amore 529 sur l'album d'Un Drame Musical Instantané, Opération Blow Up. Cette date marque le tournant de sa carrière, retour rock qui m'avait déstabilisé dans un premier temps, ayant préparé un morceau fragile qui ne correspondait plus à ses aspirations en nougat. J'avais reprogrammé les machines pendant que Bernard prenait le thé avec elle à la cuisine et Brigitte put chanter "Serait-ce le sillon où se grave la vierge ou le microsillon poussiéreux des concierges ?" sur le rythme qui lui convenait et qui ne l'a plus lâchée ! Depuis, j'ai continué à acheter tous ses disques avec le même ravissement.


Mercredi soir, Denis Charolles à la batterie et au trombone, Claude Delrieu à la guitare et à l'accordéon, la harpiste Aurélie Sataf, les souffleurs Alexandre Authelain et Julien Eil s'en donnèrent à cœur joie pour accompagner les chansons hirsutes de Brigitte Fontaine que toute la troupe entonna, Oriane Lacaille et Loïc Lantoine en avant. Le chapiteau du Cirque Électrique donnait à l'événement une allure circassienne qui convenait à cette meute autant qu'à la soirée suivante où les bêtes de scène la partageraient avec un chat, un perroquet et un cheval. Mais ça c'est une autre histoire.


En première partie Vimala Pons, dépitée d'avoir cassé son double en équilibre sur sa tête, réussit à rattraper ce qu'elle fut seule à considérer comme un ratage, en commettant un effeuillage transgenre, comique et provocateur qui nous mit à poil, nous renvoyant notre propre image en miroir de son numéro d'acrobate.

mercredi 27 mai 2015

La contempop' de Jacques Thollot


Ça passe trop vite. Tenga Niña est si actuel que je ne l'imaginais pas daté de 1996. J'ai tant écouté ce cinquième et dernier disque de Jacques Thollot que j'étais persuadé d'en avoir écrit une chronique, mais ni le Journal des Allumés du Jazz (entretien du Cours du Temps par Raymond Vurluz et ma pomme en 2002) ni le magazine Muziq (première mouture) n'existaient encore et je n'ai commencé ce blog quotidien qu'en 2005. Leurre du temps. Tempo d'un cœur. À cent à l'heure. Toute l'œuvre de ce compositeur unique, batteur de jazz icônique, reflète cette élasticité chronique, ombres portées où chaque train peut en cacher un autre. Jacques Thollot est avant tout un poète. S'il versifie du bout de ses baguettes, faisant rimer cassures avec collures, il compose des mélodies d'un lyrisme renversant où la répétition explose sous les éclats métalliques, ici les cordes du guitariste Noël Akchoté, du contrebassiste Claude Tchamitchian, du pianiste Tony Hymas, plus la trompette d'Henry Lowther. Le jazz émerge ça et là, mais sa musique ne ressemble à aucune autre, si pop et contempo qu'on pourrait la néologer contempop, glissant l'instrumental au rayon rare des chansons inventives ! Sa fille Marie l'insinue en bouclant l'album par L'au-delà qu'elle chante en renversant le temps, comme le présage d'un passé ineffaçable. Jacques est mort le 2 octobre 2014 sans avoir le temps d'enregistrer un ultime opus que nous pouvons seulement rêver à l'image des anciens. Nous lui avons rendu hommage à La Java en début d'année, mais rien ne peut remplacer le plus-que-réel du poète.
Le label nato réédite Tenga Niña en conservant la couverture de Pierre Cornuel, mais avec un nouveau livret de 28 pages axé sur l'album alors que l'édition originale se référait au passé de Thollot. Les mots sont empruntés au journalistes qui saluèrent sa sortie ou à l'artiste lui-même. Les nouvelles photographies sont signées Christian Rose, Guy Le Querrec, Mephisto, Philip Anstett, Jean-Luc Karcher, Caroline de Bendern... La célébration est complète. Si vous l'aviez raté à sa sortie, le moment est bien choisi pour découvrir cet album majeur d'un éternel enfant.
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