Jean-Jacques Birgé

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mercredi 14 novembre 2018

Musique expérimentale de Lynch et Badalamenti


Nombreux fans du cinéma de David Lynch ignorent qu'il peint ou qu'il a enregistré des disques aussi allumés que ses films. Mon préféré reste Crazy Clown Time où il incarne des personnages, transformant chaque chanson techno-rock en petit court métrage audio. L'album Thought Gang, composé avec son compositeur de films attitré Angelo Badalamenti, est du même acabit, même s'il est plus abstrait. Ce ne sont pas des chansons, mais des évocations musicales que Lynch a imaginées comme des courtes histoires...


Bien qu'il sorte aujourd'hui, l'objet n'est pas une nouveauté puisqu'il a été enregistré de 1991 à 1993, entre la saison 2 de Twin Peaks et le début de la production de Fire Walk With Me. Lynch en a d'ailleurs utilisé des bouts pour ses publicités Adidas, la série HBO Hotel Room (Logic & Common Sense), Mulholland Drive, Inland Empire, Fire Walk With Me (A Real Indication et The Black Dog Runs at Night) et la saison 3 de Twin Peaks (Frank 2000, Summer Night Noise, Logic and Common Sense). Le résultat est très excitant, mélange de free jazz, de rock déglingué, de cymbales noise et de spoken word. Filtrer sa voix avec un son téléphone fait automatiquement glisser le morceau vers la fiction. Ce mélange expérimental ne surprendra pas pour autant les amateurs de musiques improvisées...


Les consignes d'improvisation aux musiciens sont parfois rigolotes : « Imaginez que vous êtes un poulet avec la tête tranchée et que vous courez avec un millier de dollars dans le gosier ! » Angelo Badalamenti pose sa voix et joue des claviers, David Lynch est aux percussions et joue un peu de guitare et de synthé. Ils se sont adjoints le bassiste Reggie Hamilton, le batteur Gerry Brown, le claviériste-souffleur Tom Ranier, plus Vinnie Bell à la guitare, Buster Williams à la basse et Grady Tate à la batterie sur A Real Indication, tous des musiciens de jazz ! Sur Summer Night Noise Lynch dit à ses gars : « Ça commence vraiment, vraiment calme... Pensez à une nuit d’été : des insectes, une petite brise, l'herbe dans le vent... Et au loin arrive une tempête... Elle s'approche... Et se rapproche... Et elle se déchaîne, c'est simplement une violente tempête d'été avec le tonnerre et les éclairs... Et puis ça va, ça se calme et ça s'éloigne... Et ensuite nous sommes de retour à un calme humide et humide. » Lynch appelle tout cela de la "musique moderne". J'imagine que ce doit être un parallèle avec son cinéma moderne, une manière pour lui de s'affranchir de la grille de formatage des chansons !

→ David Lynch & Angelo Badalamenti, Thought Gang, Sacred Bones Records, CD/LP/Bandcamp

vendredi 9 novembre 2018

Le miroir aux Allumettes


Mon 4001e article du Blog aura donc été publié d'Avignon. Cela se fête, mais, avec le travail que réclame la mise en ligne du brouillon de mon intervention de cette après-midi aux Rencontres organisées par Les Allumés du Jazz dans la Cité des Papes, je suis rentré à l'hôtel, remettant à samedi cet anniversaire que j'espère célébrer de la plus exquise manière !
Je ne suis pas l'auteur du titre Le miroir aux Allumettes, ni du libellé de la rencontre dont le thème général est "Enregistrer la musique, pour quoi faire ?" : La musique ne peut plus se passer d'image y compris le jazz ou la musique instrumentale. Chaque groupe, chaque projet, chaque titre se doit d'avoir sa vidéo pour tenter d'exister dans un monde dominé par l'image. Les promoteurs de la musique l'exigent également. On ne parle plus de dossier de presse, mais d'EPK (electronic press kit). Le spectateur filme d'avantage qu'il n'écoute. L'accompagnement d'images pour la musique va de paire avec une certaine rapidité, un souci d'efficacité rentable. Pourtant l'image et la musique ont su s'aimer, à travers le cinéma par exemple où chaque partie s'attirait (communiait parfois) pour retourner ensuite à ses propres champs. La musique pourrait-elle être d'avantage vue qu'écoutée ? Que peut apporter à la musique, l'image ? Stephan Oliva évoqua les pochettes de disques, les partitions graphiques et la musique de film, nous gratifiant au passage d'extraits au piano de Bernard Hermann. Guy Girard diffusa deux petits films rares aussi exquis l'un que l'autre, le premier avec Jean-François Pauvros et Jacques Berrocal, le second un clip formidable pour Ursus Minor. Thierry Jousse recentra le débat avec l'intelligence qui le caractérise, tandis que Didier Petit endossait le rôle du modérateur. De mon côté j'avais écrit les lignes qui suivent, phénomène qui m'est inhabituel, préférant toujours improviser, mais j'avais déjà en tête de les reproduire ! Je brodai donc autour après avoir rappelé mes études à l'Idhec, ma réhabilitation des ciné-concerts dès 1976 et l'influence majeure du cinématographe sur mes compositions musicales...

Notes :

Les musiciens oublient trop souvent que sur scène ils produisent une image. La manière de se vêtir, de se tenir, de communiquer entre eux influe sur la perception qu’en ont d’eux les spectateurs. Or l’on sait que lorsqu’ils sont associés l’image prime toujours sur le son dans la mémoire de chacun et chacune d’entre nous.
Les programmateurs ne sont pas différents des consommateurs. Ils veulent voir pour le croire. Edgard Varèse se moquait des spectateurs qui se penchaient sur la fosse d’orchestre pour savoir quels instruments étaient à l’œuvre. Lorsque vous assistez à un concert, fermez-vous les yeux pour profiter des accords subtils, des rythmes inventifs, des chorus véloces ou préférez-vous regardez les mains du guitariste sur son manche, la gymnastique du batteur ou l’air renfrogné des quarante violonistes qui rêvaient tous de devenir premier violon et qui hélas sont relégués au peloton… d’exécution ? Les collègues pensent-ils voler quelques trouvailles techniques, emprunter quelque gestuelle frimeuse ou préférez-vous vous laisser emporter par la musique sur un tapis volant, voire vous faire votre propre cinéma ?
Il ne faut jamais oublier le mérite du son par rapport à l’image. Le son est évocateur là où l’image impose sa présence. Au cinéma le son est le seul à mettre en scène le hors-champ. Le son repousse ainsi le cadre au delà des limites géographiques. Au concert il nous fait voyager en nous extirpant du théâtre ou du club qui accueille les musiciens et leur public.
Celles et ceux qui veulent emporter un morceau de leurs émotions vécues lors d’une représentation ont aujourd’hui tendance à le faire avec une caméra plutôt qu’un magnétophone. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils suivent l’évolution du marché qui commercialise des couteaux suisses audiovisuels que l’on appelle des smartphones. Et ces smartphones rendent simple la captation vidéo. Peu importe que leur petit écran gêne leurs voisins ! Lorsque je prends des photos pendant un concert pour illustrer les articles de mon blog, je m’arrange toujours pour cadrer l’œil rivé au viseur afin ennuyer le moins possible celles et ceux qui m’entourent et qui regardent plus qu’ils n’écoutent. De tous temps les outils ont ainsi forgé de nouveaux usages. Si ceux qui nous étouffent nous dérangent, alors inventons de nouveaux outils qui soient en accord avec nos aspirations !
Les outils, qu’ils soient d’exécution ou d’enregistrement ont toujours eu un impact considérable sur la création artistique. Ainsi en peinture l’invention de la peinture en tube permit aux impressionnistes de peindre sur nature. Cézanne mit le tube dans sa poche et partit se promener dans la campagne. C’est toute l’Histoire de la peinture qui en fut chamboulée. De même l’invention du paléophone par Charles Cros, du phonographe par Edison et du gramophone par Emile Berliner permirent à la musique de voyager sans avoir besoin du papier de la partition. La reproduction mécanique eut ses beaux jours. On pouvait faire de la musique plutôt que l’écrire. Ce n’était plus un passage obligé. Les autres civilisations s’en étaient accommodées depuis belles lurettes. Les improvisateurs occidentaux purent ainsi laisser des traces de leur travail. Celui des ethnomusicologues est intimement lié à l’enregistrement. Au MEG, le Musée Ethnographique de Genève, les Archives Internationales des Musiques Populaires ont un fond de plus de 20 000 phonogrammes depuis le rouleau jusqu’aux fichiers numériques.
Avec la révolution du numérique, il n’y a plus de limites à la quantité. On peut enregistrer du son ou des images sans que cela coûte une fortune. Alors pourquoi s’en priver ? C’est quasi forfaitaire.
Dans la seconde partie du XXe siècle le disque était la preuve d’un professionnalisme. Il fallait en avoir un de produit pour espérer être programmé où que ce soit. Lorsqu’il devient accessible au plus grand nombre, cela ne suffit plus. Aujourd'hui il faut avoir son site Internet, des vidéos, des affiches. Tout EPK, l’Electronic Press Kit, se doit d’être illustré de tout cet attirail d’images. À quoi cela sert-il ? À se faire une idée sans avoir à écouter véritablement, on survole ainsi, c’est l’arbre qui cache la forêt. On n’écoute plus. Cela fait longtemps que "les professionnels de la profession" n’écoutent plus rien, répétant inlassablement les formules toutes faites, les formules clefs en main de leurs collègues. Presque tous les festivals programment les mêmes artistes, et d’année en année on se retrouve entre soi comme les copains de promotion, ou les copains de régiment d’antan. Des découvertes, peu s’y risquent. Cela prend du temps. Or c’est justement de gagner le temps dont il est hélas question ici. On joue là à qui perd gagne, et qui gagne du temps au lieu de le perdre à jouir y perd l’essence-même de ce qui fait un être humain, la nécessité de penser par soi-même.
Les images sont donc réductrices, mais elles sont aussi indispensables, parce qu’aucun musicien ou musicienne ne peut se permettre de ne pas convaincre. Le sex-appeal, pour un garçon autant qu’une pour une fille, devient un argument de vente. Cela ne s’entend pas, mais se voit.
Lorsqu’il y a une scénographie ou un jeu de scène particulier, ils méritent évidemment d’être vus, et donc reproduits. Nous sommes tous et toutes ravis de profiter des films réalisés autour de la musique. Les quelques secondes ou minutes de Django Reinhardt ou Charlie Parker sont magiques. Se transporter à Monterey, Woodstock ou sur l’île de Wight est extraordinaire. Voir Rashaan Roland Kirk souffler dans tous ses binious à la fois, voir danser James Brown, suivre Fred Frith dans Step Across The Border, découvrir Thelonious Monk dans Straight No Chaser, les Rolling Stones dans Gimme Shelter, etcétéra, est renversant. Comme on ne sait pas toujours ce qui aura de la valeur quelques décennies plus tard, on engrange. Des cinéastes laisseront un témoignage précieux de ce qui se jouait en 2018, s’il reste quelqu’un pour l’apprécier le siècle prochain évidemment, et au rythme où nous allons on peut s'interroger, de même que l’on peut se demander si toutes les questions professionnelles que nous posons ici sont vraiment de l’ordre de l’urgence alors que nous participons à l’entreprise de destruction massive que l’humanité a mise en œuvre depuis cinquante ans, essentiellement grâce au capitalisme. En tout cas elle s’accélère.
Il y a donc d’une part nécessité de laisser des traces audiovisuelles de nos créations musicales, fussent-elles vaines, parce que l’on ne sait pas ce que l’Histoire retiendra. Tant de musiciens négligés de leur vivant sont devenus des coqueluches avec le temps. D’autre part les musiciens, musiciennes, sont obligés de se plier à l’exercice si ils et elles veulent se vendre aux programmateurs et pour que les journalistes paresseux, entendre ceux qui ne se déplacent pratiquement jamais autrement que pour se faire voir, relatent leurs exploits.
Pourtant à y regarder d’un peu plus près on s’apercevra que si l'on écoute un disque, parfois un nombre incalculable de fois, on regarde rarement plus d’une fois les images qui les accompagnent sur un DVD par exemple. Or les images ont un pouvoir mnémotechnique inégalé. C’est souvent réducteur, mais ÇA rappelle. Entendre ce ÇA comme le ça freudien, qui ne connaît pas d’interdits et est régi par le seul principe de plaisir. Donc d’un côté l’image rappelle le son, de l’autre il l’enferme. Comme je l’expliquais plus tôt, le son, sans image imposée, est évocateur, c’est-à-dire qu’il permet à chacun, chacune, de se faire son propre cinéma.
Une expérience facile montrera que quelle que soit la musique que l’on colle sur des images, par exemple lors d’un ciné-concert sur un film muet, cela fonctionne. Ce qui change d’une musique à l’autre est le sens que l’on apporte à ce collage. Ainsi le résultat de ce mariage sera-t-il iconoclaste, redondant ou complémentaire. C’est la même chose avec les images que les musiciens choisiront pour leur musique. Le résultat sera redondant, iconoclaste ou complémentaire. Les images ajoutées alourdiront, détruiront ou rendront explicite la musique.
Comme pour tout, il ne peut y avoir de position de principe. Il est seulement nécessaire de contrôler et bien choisir les images qui accompagneront nos musiques, qu’elles soient en accord, classiques ou révolutionnaires, réservées ou extraverties, tendres ou brutales.
À ce sujet je rappellerai une phrase de Bertoldt Brecht : "Il n’existe ni forme ancienne, ni forme nouvelle, mais seulement la forme appropriée."

mardi 6 novembre 2018

Enregistrer la musique, pour quoi faire ?


Excellente cuvée que ce n°37 du Journal des Allumés du Jazz consacré à l'enregistrement de la musique. Pas question ici de technique, mais de nécessité. Son thème « Enregistrer la musique, pour quoi faire ? » est également l'objet des Rencontres que l'association de producteurs indépendants organise en Avignon du 7 au 9 novembre.
J'y interviens avec Jean-Paul Ricard, Gérard de Haro, Jean-Marc Foussat, Guillaume Kosmicki (Quand le son entre en boîte), Serge Adam, Gilles Pagés, Nadine Verna, Daniel Yvinek (Fond d'aide et indépendance), Michel Dorbon, Cyril Darmedru, Valérie de Saint-Do, Patrick Guivarc'h (Livres, disques et films aménagent le territoire), Luc Bouquet, Noël Akchoté, Jacques Denis, Cécile Even, Francis Marmande (La simplification des stickers contre le discours critique), Bruno Tocanne, Morgane Carnet, Thomas Dunoyer de Segonzac, Guillaume Grenard, Christian Rollet, Alexandre Pierrepont (L'aventure collective), Didier Petit, Guy Girard, Thierry Jousse, Stephan Oliva (Le miroir aux Allumettes), Hervé Krief, Sophian Fanen, Guillaume Pitron (Numérique, l'envers du décor), Laurence Brisard, Anne Mars et Richard Maniere, Jérôme Poret, Nicolas Talbot (Les petites séries), Mico Nissim, Alexandre Herer, L1consolable, Eve Risser (Le musicien face à l'acte d'autoproduction, jusqu'où ?), Aïda Blehamd, Pascal Bussy, Olivier Gasnier, Théo Jarrier (Les travailleurs du disque)...
Vous pouvez vous y inscrire sur le site des Allumés. Fondé en 1995, le collectif avait organisé en janvier 2005 au même endroit des rencontres intitulées « L’avenir du disque, rebâtir ». Le supplément du n°13 du Journal rassembla les réflexions propres à ces journées qui suscitèrent un grand intérêt public et professionnel. C’est donc de nouveau à Avignon qu’ils se retrouveront treize ans plus tard, afin d’évoquer les possibilités de trouver une juste dynamique face au monde musical dans une situation bouleversée...
Si l'époque est menaçante, l'ambiance de ces Rencontres sera forcément festive (film, expo, concert, etc.), combattante et critique à l'instar de la publication récente, téléchargeable gratuitement. Voyons le sommaire : une encyclopédie illustrée d'Albert Lory, l'édito de Jean Rochard, une critique de l'éventuel Centre National de la Musique, l'influence des oiseaux par Philippe Perez, l'histoire de l'enregistrement par Jean-Paul Ricard, la glorification des labels ICP, FMP, Incus par Gérard Rouy, le streaming dans le viseur de Jean-Louis Wiart et Serge Adam, le rôle du Calif désormais coaché par Pascal Bussy, l'émotion de Léo Remke-Rochard devant L'oiseau de Jean-Marc Foussat, ceux et celles qui entendent des voix par Magali Molinié, une invitation à La Gare par Valérie de Saint-Do, la relativité de tout cela, un questionnaire aux musiciens du Surnatural Orchestra, le livre de Serge Loupien sur la France Underground 1965-1979 et trois films musicaux par Pablo Cueco, des batteurs écoutés avec Christian Rollet, etc. La question à l'honneur lors des Rencontres est posée à Noël Akchoté, Ludivine Bantigny et Francis Lebon, Stéphane Bérard, Eric Beynel, Etienne Brunet, Morgane Carnet, Jean-Louis Comolli, François Corneloup, Michel Dorbon, Fantazio, Denis Fournier, Jean-Brice Godet, Mats Gustafsson, Antonin-Tri Hoang, François Jeanneau, L’1consolable, Anne Montaron, Eve Risser, Daniel Sotiaux, Le Souffle Continu (Théo Jarrier et Bernard Ducayron), Nicolas Thirion, Jean-François Vrod et ma pomme. Cela en fait du monde, et du beau monde !
C'est plein, c'est dense et passionnant, d'autant que le tout est illustré comme d'habitude par une ribambelle de dessinateurs, Anne Hymas, Jop, Zou, Nathalie Ferlut, Emre Orhun, Luigi Critone, Julien Mariolle, Matthias Lehmann, Johan De Moor, Jazzi, Thierry Alba, Pic, Cattaneo, Sylvie Fontaine, Mape 813, Jeanne Puchol, Andy Singer, Laurel, Nathalie Ferlut, Rocco, Efix et de photographes Judith Prat, Gérard Rouy, Vincent Chaintrier, Philippe de Jonckheere, Pierre Puech, Miriam Kidde, Clément Puig, Vincent Sannier et, last but not least, l'éternel Guy Le Querrec...

vendredi 2 novembre 2018

Le cœur d'or de Corinne Léonet a cessé de battre


Il y a 24 ans Corinne Léonet m'a proposé de produire avec elle un disque dont les bénéfices seraient consacrés "à la reconstruction de la Bibliothèque Nationale et Universitaire de Bosnie-Herzégovine à Sarajevo détruite par les bombardements serbes en août 1992. Près d'un million et demi de manuscrits, livres, incunables et périodiques avaient été anéantis par le feu, menaçant ainsi une partie de la mémoire collective des civilisations des Balkans." Je revenais de la ville martyre où j'avais participé à la réalisation de la série Chaque jour pour Sarajevo (Sarajevo: a Street Under Siege) et mon petit court métrage Le sniper était alors diffusé dans mille salles de cinéma en France. Corinne s'était engagée corps et âme dans une lutte "contre l'intolérance et le fascisme". Nous avions été mis en contact par Marie-Anne Roudeix que j'avais rencontrée grâce à Olivier Bernard, alors responsable de l'Action Culturelle à la Sacem. Je connaissais Corinne depuis longtemps, car elle avait été agente d'artistes que j'estimais, en particulier Didier Levallet avec qui elle avait fondée le label In & Out, et dix ans plus tôt nous avions été, avec d'autres, à l'origine du Japif (Jazz Action Paris Ile-de-France) dont elle avait été la secrétaire, et du CIJ (Centre d'Information du Jazz) dirigé par Pascal Anquetil qui plus tard intégrera l'IRMA... Corinne avait imaginé une œuvre de création collective avec des artistes qu'elle avait soigneusement choisis pour leur engagement politique : Lindsay Cooper et Phil Minton, Henri Texier, Wofgang Puschnig et Linda Sharrock, Willem Breuker, The Westbrook Trio, Pierre Charial, Louis Sclavis... À partir de là elle m'en confia la direction artistique dans une confiance absolue et réciproque, car elle se chargea d'absolument tout le reste, ce qui était colossal. De mon côté j'allai chercher Jane Birkin, Bulle Ogier, André Dussollier et Dee Dee Bridgewater qui enregistra en français une chanson que nous avons composée avec Bernard Vitet, accompagnée par le Quatuor Balanescu qui interpréta également notre quatuor à cordes Sniper Allée. Les paroles comme celles de tout le disque sont du grand poète bosniaque Abdulah Sidran également présent sur l'album. Il en était le ciment, le cadre imposé, la ligne directrice...



En réécoutant cette Prière de Sarajevo, je pense très fort à Corinne dont le cœur d'or a cessé de battre mercredi à 1 heure du matin, sans souffrance. Depuis trois mois elle avait beaucoup décliné et ne parlait plus du tout. L'album Sarajevo Suite que nous avons mené ensemble, comme un frère et une sœur, fut pour elle comme pour moi une de nos plus grandes fiertés, une réussite saluée par toute la presse. Tous les protagonistes, musiciens, comédiens, directeurs artistiques, producteurs, ingénieurs du son, propriétaires de studios à Paris, Londres et Sarajevo, photographes, graphistes, photograveurs, etc. avaient accepté d'y participer bénévolement. Thomas Bloch, Dean Broderick, Gérard Siracusa, Brian Abrahams et Ademir Kenovic (sur répondeur) avaient rejoint Lindsay. C'était la première fois que Sébastien Texier jouait avec son père et avec eux Bojan Z, Noël Akchoté, Tony Rabeson. Carol Robinson, Michel Godard, Emil Krištof épaulaient Puschnig et Linda. Breuker avait envoyé un surprenant montage électro-acoustique. Chris Briscoe, Bruno Chevillon, Michèle Buirette étaient aussi de la partie. Richard Hayon nous avait donné ses sons enregistrés là-bas. Pendant six mois nous avons travaillé d'arrache-pied. Le disque est sorti chez L'Empreinte Digitale avec le soutien de Catherine Peillon et Benoît Thibergien qui m'a demandé d'en faire une adaptation pour la scène. Nous étions une vingtaine au Cargo en 1994 avec Claude Piéplu comme récitant !


Après cette fantastique aventure, Corinne a monté la Maroquinerie à Paris, elle s'est rapprochée des Gnawas du Maroc, nous nous sommes perdus de vue... Mais j'ai conservé une très grande tendresse pour cette femme exceptionnelle, dévouée, entreprenante, d'une rigueur morale à toute épreuve, avec qui j'ai réalisé une des plus belles choses de ma vie.
Une petite célébration est organisée mercredi 7 novembre à 14h30 à l'église Saint-Merry, 76 rue de la Verrerie (angle rue Saint Martin) à Paris. Je ne serai hélas pas là, en route pour Avignon où se tiennent les Rencontres des Allumés, une initiative qui aurait plu à notre très très chère amie.

jeudi 1 novembre 2018

Entretien télévisé avec Edgard Varèse


Je cherchais sur Internet les entretiens radiophoniques d'Edgard Varèse avec Georges Charbonnier. Je les possède en disques (2 cd INA) et en livre (ed. Pierre Belfond), mais je voulais indiquer un lien rapide à une amie qui vit à l'étranger. Il y en a quelques extraits ici et là, mais quelle n'est pas ma surprise de tomber sur un entretien télévisé du 4 octobre 1959 avec le Québécois Jean Vallerand, enregistré dans le jardin de Greenwich Village du compositeur à New York pour l'émission canadienne Premier Plan. J'ai déjà acquis tout ce que je pouvais trouver, ses écrits (ed. Christian Bourgois), les livres de Fernand Ouellette (ed. Seghers), Hilda Jolivet (ed. Hachette), Alejo Carpentier (ed. Le Nouveau Commerce), Odile Vivier (ed. du Seuil), le magnifique catalogue de son exposition au Musée Tinguely à Bâle (ed. Boydel), le film de Luc Ferrari et S.G. Patris, celui de Mark Kidel, etc. En plus de tous mes disques vinyles et numériques, Robert Wyatt m'a donné une copie cassette d'une séance d'improvisation où en 1957 Varèse dirige Art Farmer (trompette), Hal McKusik (clarinette, sax alto), Teo Macero (sax ténor), Eddie Bert (trombone), Frank Rehak (trombone), Don Butterfield (tuba), Hall Overton (piano), Charlie Mingus (contrebasse), Ed Shaughnessy (batterie), probablement aussi John La Porta (sax alto)... inventant le free jazz quelques années avant son émergence ! On peut d'ailleurs deviner quelques extraits de ces jam-sessions dans son Poème électronique...


De même que son œuvre tient sur 2 CD, il n'existe pas tant de documents sur ce génie absolu qui a inventé la musique du XXe siècle, l'extrapolant à l'art sonore et ouvrant la voix à John Cage et beaucoup d'autres. Varèse est longtemps resté pour moi une énigme avant que je comprenne sa filiation avec Hector Berlioz qui lui-même venait de Rameau, filière qui joue plus à saute-moutons que celle qui accouchera de l'École de Darmstadt. Le dodécaphonisme d'Arnold Schönberg n'est rien d'autre que Bach adapté aux douze sons. Je schématise évidemment, et Anton Webern a réussi à s'échapper de ce complexe romantique comme Claude Debussy avait su s'affranchir de son wagnérisme. J'adore l'École de Vienne, mais sa généalogie est explicite alors que la musique du Bourguignon émigré aux États-Unis ressemble à une génération spontanée. Comme ce concept est une figure impossible, j'ai cherché longtemps sans me contenter des explications urbanistiques du compositeur ou son admiration pour les inventeurs Léonin, Pérotin ou Guillaume de Machaut... Varèse souffrit toute sa vie de l'incompréhension de ses contemporains, arrêtant même de composer pendant près de vingt ans, puisqu'on ne compte pas les "cochonneries" alimentaires dont il parle dans cet entretien et qu'il serait probablement intéressant de retrouver !

mercredi 17 octobre 2018

Bruno Billaudeau, électroacousticien en temps réel


Ce week-end j'ai arpenté les ateliers d'artistes de Montreuil qui avaient ouvert leurs portes. J'étais surtout intrigué d'aller écouter les instruments construits par Bruno Billaudeau qui les exposait au Théâtre Berthelot. J'ai d'abord imaginé la musique en regardant ses sculptures sonores, mais c'est seulement lors du concert que j'ai découvert ses improvisations électro-acoustiques. Les micros contact captent le son de la matière qu'il excite de différentes manières, avec archet, mailloches, pincements, etc., mais il utilise également des micros magnétiques et des capteurs piézzo comme sur une guitare électrique. Les noms de ses instruments fabriqués avec des matériaux recyclés suggèrent leur sonorité : totem de scies, celloharpa, guitaressort, harpependulair, sciegong... Ne pas croire que c'est un Indien qui joue roots sous prétexte que le bois et le métal rappellent leur passé d'objets d'usage. Billaudeau traite ses sons avec l'informatique de Live Ableton et Max MSP. Ce jour-là il avait également apporté ses Boîtes bleues, petites valises de circuits électroniques éclairés par des diodes : la Spring Suitcase, la Clock Writer Box, l’Electro Box, la BipBip Box ! Je ne pouvais pas rester pour les concerts suivants, mais j'aurais été intéressé de l'écouter jouer avec d'autres improvisateurs, car les sons de sa démonstration en forme de show-case étaient vraiment très intéressants, envahissant l'espace en privilégiant la profondeur... Or souvent les nouveaux luthiers ont du mal à prendre du recul et à pervertir leurs instruments comme savent le faire les compositeurs. Il existe des exemples fameux comme celui de Harry Partch qui inventa des instruments aptes à jouer ce dont il rêvait. Il me semble ainsi nécessaire que l'idée précède le style...
J'ai la chance d'avoir conservé quelques uns des instruments inventés par mon camarade Bernard Vitet : frein (contrebasse à tension variable) et alto à frets en laiton et plexiglas, flûtes en PVC et plexi, trompes, trompettes à anche, cloches tubulaires, pots de fleurs accordés, etc. Si Françoise Achard a pu sauver le célèbre Dragon (balafon géant), les autres ont probablement disparu de son ancien domicile avec le reste de ses souvenirs... Je regrette en particulier l'incroyable pyrophone (orgue à feu) et les instruments qu'il avait fabriqués pour Georges Aperghis comme la vielle à roue qu'on actionnait en poussant le caddy qui l'abritait ! Je possède également des flûtes construites par Nicolas Bras, une crakle box d'Éric Vernhes. Éric m'a également programmé un synthétiseur perso, le JJB64, et Antoine Schmitt la Mascarade Machine. La Pâte à Son et Fluxtune conçus avec Frédéric Durieu ne fonctionnent hélas plus que sur de très vieilles machines. Alors je dévie de leur fonction originelle quelques applications que les Inéditeurs ont conçues pour iPad comme la Machine à rêves de Leonardo da Vinci et DigDeep...
Mais les pièces de Billaudeau sont vraiment très belles. Il est seulement dommage que toute cette lutherie originale reste toujours à l'état de prototype et que seuls soient reproduits des instruments dont le marché pense pouvoir tirer un substantiel profit, ce qui n'est pas toujours le cas, les plus délirants disparaissant évidemment très vite...

mardi 16 octobre 2018

Wassim Halal, un coup de maîitre !


J'avais adoré le trio des Revolutionary Birds auxquels participait le joueur de darbuka et de doholla (darbuka grave) Wassim Halal avec Mounir Troudi et Erwan Keravec. J'admirais le jeune percussionniste franco-libanais, je suis estomaqué par le compositeur qui publie son premier album solo d'une maturité exceptionnelle. Si le solo signifie en être l'organisateur, d'autant que l'improvisation y tient une place majeure, il faut reconnaître qu'il a su s'entourer. Une trentaine de musiciens l'épaulent sur cet incroyable triptyque en 3 CD qui se déplie comme un petit opéra dont je ne comprends hélas pas les quelques mots puisqu'ils sont dits en arabe que je ne parle pas. Il n'y en a pas tant, mais si le verbe est à la hauteur de la musique, je veux bien l'apprendre, car Le cri du cyclope est un coup de maître !


Je ne m'y connais pas non plus suffisamment en percussion pour reconnaître si les peaux sont pures ou trafiquées électroniquement (Benjamin Efrati et Pierrick Dechaux au gugusophone ?), mais lorsqu'elles s'emballent je retrouve la transe qui vous emporte au delà du réel, dans un imaginaire qui n'appartient qu'à soi. Des frissons animent soudainement mon corps, me rappelant les feedbacks que je produisais avec mes premières œuvres électroacoustiques dans les années 60. Si le premier disque est axé sur la darbuka, il commence avec d'incroyables anches suraiguës (dont Samir Kurtov à la zurna) indiquant d'emblée que nous sommes loin d'un disque de percussion démonstratif. Les mélodies sous-jacentes fabriquent des timbres inouïs qui nous porteront jusqu'au bout.


Les deux superbes collages de Benjamin Efrati et Diego Verastegui, morcelés en huit panneaux par le biais du gabarit qu'impose la pochette CD ou reproduits sur les trois macarons, rappellent ceux de Max Ernst ou Jacques Prévert, intégrant par leurs éléments toutes les sources d'inspiration de Wassim Halal. Le second disque débute en effet avec un gamelan (Théo Mérigeau, Sven Clerx, Jérémy Abt, Antoine Chamballu, Ya-Hui Liang), se poursuit avec un quatuor d'anches (Benjamin Dousteyssier, Raphaël Quenehen, Jean Dousteyssier, Laurent Clouet) pour aboutir à un quatuor à cordes (David Brossier, Amaryllis Billet, Léonore Grollemund, Anil Eraslan), souvent rejoints par les peaux qui renforcent les polyrythmies et épaississent le timbre.


Les collages insistent aussi sur l'unité de l'ensemble. Ce ne sont pas trois disques, mais bien un triptyque musical à quatre volets graphiques. Les incantations de la chanteuse Leila Martial attaquent le troisième disque avec une pêche d'enfer, effets que prolonge la guitare de Grégory Dargent. Et ainsi de suite avec l'Aala Samir Band (Kamal Salam Jaber, Samen Almarya, Ibrahim Abomazem, Sami Fayud), les voix d'Oum Hassan et Gamalat Shiha, la zurna de Samir Kurtov... Pour clore ce voyage dans un pays qui, s'il n'était pas imaginaire, deviendrait ma prochaine escale, entrent en free jazz oriental l'accordéoniste Florian Demonsant, le trompettiste Pantelis Stoikos, le clarinettiste Laurent Clouet, et enfin Erwan Keravec à la cornemuse. Halal reprend sa place d'accompagnateur de ces musiques tournoyantes et enivrantes alors qu'il est le grand ordinateur de ce grand charivari commencé avec toute la smala dès L'oracle qui ouvrait le premier disque, le tout remarquablement enregistré par Cyril Harrison.


Ce sont bien de ses voyages que s'est inspiré Wassim Halal pour accoucher de ce petit bijou composé de trois galettes d'argent, au Liban où il s'est initié au Dabkeh, le répertoire de mariage, en Turquie auprès des Tziganes et partout où son métier l'a mené. Quand la musique laisse place au silence, on a l'impression de revenir d'un long voyage dépaysant entrepris en tapis volant comme dans Starik Khottabych (Grand-père miracle), le film magique de Gennadi Kazansky en Sovcolor que je n'avais pas revu depuis qu'il avait été projeté dans mon école primaire...

→ Wassim Halal, Le cri du cyclope, 3cd Collectif Çok Malko avec le soutien de l'AFAC Fondation (Arab Fond for Arabic Culture), dist. Buda/Socadisc, sortie en novembre 2018

lundi 15 octobre 2018

Barbara Hannigan, incarnations


Barbara Hannigan serait-elle la nouvelle Cathy Berberian ? La comparaison est probablement erronée, mais la soprano canadienne possède le toupet, l'humour et la virtuosité de la cantatrice disparue prématurément en 1983. Si l'on ajoute qu'elle est aussi acrobate et chef d'orchestre, nous sommes en face d'une artiste complète qui donne aux opéras auxquels elle participe une intensité rare.


Comme beaucoup d'internautes je l'ai découverte en 2015 avec son interprétation magistrale d'un extrait du Grand Macabre de György Ligeti dirigé par Simon Rattle. J'ai d'abord eu envie d'en écouter plus, alors j'ai acheté le CD où elle chante la Sequenza III de Luciano Berio, Crazy Girl Crazy de George Gershwin qu'elle dirige en même temps ainsi que la Lulu Suite d'Alban Berg. Il est accompagné d'un petit film Music Is Music réalisé par son compagnon depuis 2015, le comédien Matthieu Amalric. J'ai continué avec Socrate d'Erik Satie, la seule œuvre dramatique du musicien d'Arcueil qui osa la composer seulement après que Debussy, son ami adulé, fut mort. Mais je préfère la version de Cuénod, ou, mieux, l'originale pour mezzo, trois sopranos et orchestre, dirigée par Friedrich Cerha. Et puis je suis enfin passé aux opéras en DVD...
J'ai ainsi acquis Written On Skin de George Benjamin, Lulu de Berg et La voix humaine de Francis Poulenc. Il y en a d'autres, mais j'ai une tendresse particulière pour les deux derniers. J'ai eu la chance d'assister à la création de Lulu par le trio Boulez-Chéreau-Peduzzi à l'Opéra de Paris en 1979 assis au premier rang grâce à mon abonnement à l'Ircam. Or c'est Wozzeck de Berg qui me fit entrer dans le monde du lyrique qui m'insupportait jusque là, probablement parce que mon père en était féru. Quant à La voix humaine, c'est une de mes œuvres dramatiques préférées, d'une part pour le livret de Jean Cocteau, d'autre part parce que j'ai toujours défendu Poulenc, compositeur schizophrénique partagé entre ses pièces liturgiques et canaille, mouton noir de la famille Rhône-Poulenc ! Je suis totalement fan de ses surréalistes Mamelles de Tirésias et de ses terribles Dialogues des Carmélites, peut-être grâce à l'interprétation de la sublimissime Denise Duval qui privilégie la diction et la théâtralité avant tout.


Barbara Hannigan est plus difficile à comprendre, elle roule les r, mais chanter couchée par terre ou en se tordant dans tous les sens est une prouesse. Les mises en scène de Krzysztof Warlikowski sont évidemment très spectaculaires, demandant un investissement autant physique que vocal. Le metteur en scène polonais cherche systématiquement à pervertir les intentions originales des librettistes en transposant l'intrigue grâce aux failles que les livrets recèlent. Au lieu d'être simplement une femme au téléphone avec son amant qui la quitte, l'héroïne est accompagnée par la pensée de son amant qui meurt plein de sang, victime d'un révolver qui se retournera contre elle-même. La chorégraphie hystérique de Claude Bardouil est hélas un peu trop caricaturale à mon goût. Pour une fois je préférais le classicisme où le téléphone est une « arme effrayante qui ne laisse pas de traces, qui ne fait pas de bruit » plutôt que l'afflux d'hémoglobine et de rimmel dégoulinant. Cette tragédie lyrique en un acte est couplée et précédée du Château de Barbe-Bleue, unique opéra de Béla Bartók sur un livret de Béla Balazs avec le duo John Relyea et Ekaterina Gubanova. J'en préfère la scénographie avec ses chambres transparentes et coulissantes. Les écrans vidéo produisent des effets de perspective, multipliant les points de vue, et les scènes glissent sans cesse de tableaux en tableaux, plus étonnants les uns que les autres. J'avais l'intention d'assister à ce spectacle, mais les places à 200 euros m'en ont dissuadé. Je me suis rattrapé en projetant le DVD sur mon très grand écran pour seulement 25 euros, expérience reproductible !


Pour Lulu, on retrouve le nouveau baroque de Warlikowski avec la même équipe artistique, scénographie, lumière, costumes, chorégraphie, vidéo, etc. La présence d'enfants semble indiquer chaque fois que tout a commencé très tôt, ces névroses alimentant toujours le répertoire parce qu'il n'est que la représentation théâtrale de nos vies. Les introductions parlées au micro participent de la même distanciation. Des scènes parallèles se déroulent en arrière-plan pendant l'action principale, agisant comme des prismes révélateurs. Barbara Hannigan trouve en Lulu un rôle à sa mesure dans cet opéra dont l'argument inspiré de La boîte de Pandore et de L'esprit de la Terre de Frank Wedekind est une suite de coups de théâtre sur une des plus belles musiques symphoniques du XXe siècle. Presque nue, sur des pointes, la soprano participe à cette accumulation de provocations critiques. Le spectacle est ahurissant.

J'ai continué mon enquête avec d'autres CD. Vienna Fin de siècle rassemble des œuvres de Schönberg, Webern, Berg, Zemlinsky, Hugo Wolf et Alma Mahler écrites entre 1888 et 1910. En allemand comme en français, Barbara Hannigan, accompagnée ici au piano par Reinbert De Leeuw, privilégie la dramaturgie et le lyrisme au détriment de la compréhension des paroles. Son caractère échevelé est plus à son aise dès que la folie s'empare des rôles. Ses apparitions dans In the Alps de Richard Ayres enregistré en 2008 avec le Blazers Ensemble sont carrément cocasses à l'instar du reste de la partition aux accents de fanfare. Par contre je m'ennuie terriblement de la banalité de Let Me Tell You de Hans Abrahamsen. Il y a toujours une énigme derrière l'excellence. Pour m'approcher de sa révélation j'ai tendance à viser l'exhaustivité. On finit toujours par en trouver une interprétation, même si elle vaut ce qu'elle vaut !

vendredi 12 octobre 2018

Borja Flames, rouge vif


Il y a deux ans je saluais l'album Nacer Bianco de Borja Flames. De Naître blanc le compositeur espagnol est passé au rouge vif de Rojo Vivo. Ne croyez pas que je comprenne sa langue, cela me manque cruellement pour piger le sens de ses paroles. Tenter d'attraper au vol des bribes de ce qu'il chante aurait même tendance à me flanquer la migraine, d'autant que cette fois la musique est dense, rapide et enjouée. De petites boucles rythmiques astringentes de synthétiseur et percussion contrastent avec ses mélodies à la voix tendre.
Il y a vingt ans, avec Bernard Vitet, nous avions l'ambition démesurée de renouveler la chanson française avec l'album Carton. Le disque avait rencontré un joli succès critique, mais n'avait évidemment rien révolutionné. Il est probable que ces autres cinglés resteront marginaux dans un marché étouffé par les produits Kleenex et la communication de masse abrutissante. Mais au moins cela sonne autrement et ça remue les méninges. Sur scène Borja Flames est accompagné par sa comparse Marion Cousin qui chante, claviérise et percussionne, Paul Loiseau aux percussions et Rachel Langlais aux claviers. N'oubliez pas de laisser tourner le disque jusqu'à la ghost track, une facétie de plus sur un album qui interroge fondamentalement sur le champ immense que pourrait investir la chanson si le métier n'était pas si timoré. Borja Flames fait bouger les lignes de front. On gagne du terrain. Il est publié par Les Disques du Festival Permanent, le label du violoncelliste Gaspar Claus, qui accueille d'autres pirates de la variété pop comme Sourdure ou Marc Melià. On est donc tout ouïe et plein d'espoir pour l'avenir.



→ Borja Flames, Rojo Vivo, cd Les Disques du Festival Permanent, sortie le 19 octobre 2018

mercredi 10 octobre 2018

6 Deutsche Grammophon Recomposed


Je vais de découverte en découverte. Elles ne sont pas forcément récentes. Cela me rappelle une histoire corse que m'avait racontée Jean-André Fieschi, avec l'accent évidemment : un vieux de l'île avait abattu un couple de touristes anglais, geste franchement inexplicable ; comme la police l'interroge sur ses motivations, le vieux Corse répond que les Anglais sont responsables de la mort de Jeanne d'Arc ; les policiers surpris lui rappellent que c'était tout de même il y a des siècles de cela; le vieux s'exclame alors "peut-être, mais moi je l'ai su qu'hier !"...


La mienne est une histoire allemande. Le célèbre label de musique classique avait commandé à plusieurs compositeurs de musique électronique des remix d'œuvres du répertoire dirigées par Herbert von Karajan, leur fournissant par exemple des enregistrements de Shéhérazade de Rimsky-Korsakov, des Planètes de Holst (Mars), de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvořák, de la Moldau de Smetana, de la 8e symphonie de Schubert (1er mouvement), des Tableaux d'une exposition de Mussorgsky (Gnomus arrangé par Remo Giazotto), l'Adagio prétendument d'Albinoni, des Hébrides de Mendelssohn-Bartholdy et du Lac des Cygnes de Tschaikowsky !
Mais Matthias Arfmann ajoute l'Ouverture du Hollandais Volant de Wagner et les Scènes d'enfants de Schumann (2005), Carl Craig & Moritz von Oswald le Boléro et la Rhapsodie espagnole de Ravel (2008), Max Richter s'attaque aux Quatre saisons de Vivaldi (2008), Matthew Herbert à la Xe symphonie de Mahler (2010). Quant à Jimi Tenor, il enchaîne Music For Mallet Instruments, Voices And Organ et Six Pianos de Steve Reich, Wing on Wing d'Esa-Pekka Salonen, Répons (Section 1) et Messagesquisse de Boulez, les Variations de Satie, Déserts et Ionisation de Varèse et le Concerto choral sans paroles à la mémoire d'Alexander Yurov de Georgi Sviridov (2006) ! À l'instar des DJ échantillonnant les musiques dont les majors auxquelles ils appartiennent ont les droits (ce qui laisse les indépendants bien démunis ou les transforme en pirates), le label allemand exploite ainsi son fond de commerce avec intelligence.


Je n'ai pas entendu les récentes Suites pour violoncelle de Jean-Sébastien Bach par Peter Gregson (2018), mais j'ai trouvé passionnantes les cinq autres adaptations sorties depuis quelques années.
Mon préféré est de très loin le travail du Finlandais Jimi Tenor, s'appropriant totalement ses aînés ou ses contemporains sans aucune retenue, dynamitant les originaux en leur superposant quantité d'instruments et de filtres. Reich est transformé en big band de jazz sur rythmique reggae, Salonen en exotica féérique, Boulez en electro funky, Varèse en bande-son d'un thriller, etc. J'adore, d'autant que cette renaissance du passé est cousine de mon prochain disque qui devrait faire suite à celui de mon Centenaire !


L'Américain de Detroit Carl Craig & le Berlinois Moritz von Oswald mettent en boucle Ravel et Moussorgsky pour composer une longue pièce répétitive hypnotique.


Le Hambourgeois Matthias Arfmann est le plus banal, technoïsant rythmiquement les classiques sans prendre de véritable distance, ce qui revient paradoxalement à une iconoclastie ringarde que les autres remixeurs ont su éviter.


Si Max Richter est le plus classique avec sa magnifique réinterprétation pour orchestre de 2012, il ajoute de nouveaux remix dans une version dite de luxe où il collabore en 2014 avec Daniel Hope et André de Ridder pour de reposants soundscapes répétitifs et bucoliques, avec en plus des remix forcément plus kitsch de Robot Koch, Fear of Tigers, NYPC...


L'Anglais Matthew Herbert réussit une sorte d'évocation radiophonique conceptuelle éclairant la partition inachevée de Mahler d'un jour totalement nouveau, ajoutant un violon alto enregistré sur la tombe du compositeur, diffusant la symphonie dans un cercueil plombé, ajoutant des petits oiseaux pris près de Toblach dans les Alpes italiennes où Mahler passait ses vacances d'été...
Toutes ces iconoclasties méritent d'être écoutées, car la distance entre le passé et le présent rend encore plus flagrante la relecture qu'avec les albums Remixed d'après Steve Reich ou Métamorphose, messe pour le temps présent d'après Pierre Henry et Michel Colombier dont les effets sont télécommandés. Ces recompositions racontent des siècles d'histoire de la musique en dressant d'innombrables ponts qu'il faut emprunter pour faire le voyage d'hier à aujourd'hui. À l'inverse elles nous interrogent sur la manière dont ces œuvres étaient perçues à une époque où elles étaient contemporaines.

lundi 8 octobre 2018

Double Negative de Low


Je ne connaissais pas le groupe Low qui depuis 25 ans produit une sorte de pop expérimentale dépressive un peu folk, pas vraiment ma tasse de thé même si les harmonies vocales du couple Mimi Parker et du guitariste Alan Sparhawk sont plutôt sympas. Je suis revenu sur leur dizaine de précédents albums après avoir découvert le tout récent Double Negative, mais ils ne m'ont pas aussi emballé. Mais là, oh la la, noir c'est noir, il n'y a plus d'espoir. Ce nouvel album est absolument renversant. Une sorte de rouleau compresseur autobroyeur écrabouille tout sur son passage. La noise hyper saturée jusqu'au boutiste utilisée par ces habiles faiseurs de chansons trouve une résolution hyper attrayante, voire carrément sexy, modèle enfer. Sur la pochette rose se détache en relief un morceau de plastique noir cassé que je suis incapable d'identifier, peut-être un bout de lecteur...


J'ai la même impression que lorsque j'ai découvert Radiohead ou Tilt de Scott Walker. La pop finit par assimiler brillamment toutes les recherches expérimentales. Le disque doit s'écouter fort pour en apprécier la cruauté sonore. Les voix qui émergent n'en sont que plus convaincantes comme sur Fly ou Always Trying to Work It Out. Le bassiste régulier du groupe Steve Garrington et sur Always Up la flûtiste basse Maaika Van Der Linde y mettent leur grain de chlorure de sodium. À se demander si ce n'est pas plutôt du potassium ? On peut imaginer que l'ingénieur du son BJ Burton y est aussi pour quelque chose. Ça glitche à mort, ça bat fort, ça pompe sévère, ça drone sévère, ça sature à faire accoucher prématurément ses enceintes, le genre de disque poisseux qui colle à la platine et qu'on a du mal à extirper pour écouter autre chose...

→ Low, Double Negative, lp ou cd Sub Pop, 19,99€ ou 12,99€

P.S.: Alain me rappelle que ce couple de Mormons de Duluth est à La Gaîté Lyrique ce samedi 13 octobre à 19h30.

jeudi 4 octobre 2018

Contretemps prémonitoire


Les événements se précipitant, mais toute ma vie les événements se sont précipités, je regarde mon dernier disque, l'album de mon Centenaire, avec des yeux nouveaux. Je craignais que certains textes le renvoient aux orties, qu'ils piquent et démangent. Or je constate avec effarement que tout ce que j'ai écrit est prémonitoire. Là encore j'ai le sentiment que toute ma vie fut prémonitoire. Probablement l'ai-je orientée pour qu'elle coïncide avec mes désirs et mes appréhensions. J'avais peur que la charnière, cette bascule du passé au futur, me handicape dans la construction que je devrai affronter bientôt et que je n'avais pas su prévoir. Il n'en est rien. Bien au contraire. Je relis les signes comme si j'avais été écrit, comme si l'avenir m'était dicté par une force inconsciente. Cocteau parle très bien du mystère de la création artistique, cette poésie qu'il décline à toutes les sauces, du roman au cinéma, du théâtre au journalisme... Cet héliocentrisme lacanien interroge évidemment le matérialisme historique dont je suis friand. Si mes années 80 tournent autour de la parentalité alors qu'une nouvelle génération allait naître, facteur déterminant qui m'avait échappé et jouant le rôle involontaire de mise à feu, ce sont les années 2000 et 2010 qui me préoccupaient. Leur évocation était-elle compatible avec la nouvelle donne ? En réalité l'aventure fonctionne à merveille si j'accepte un décalage de quelques mois pour que tout rentre dans le merveilleux désordre où tout semble à sa place ! Je recopie donc ici le texte de la valse du nouveau siècle :

Comme je suis toqué
Étourdi par la danse
Je ne sens plus mes pieds
Je n’ai même plus pied
Et j’oppose au paquet
De la vie qui s’avance
Les amours libérés
De la maturité

Comme je suis coquet
Tous les mots ont un sens
Pas besoin de verre à pied
Mais des vers à six pieds
Pour ensemble trinquer
À cette renaissance
Repoussant le guêpier
D’un sous terre à six pieds

Évidemment je suis probablement le seul avec quelques amis proches à qui j'aurai pu me confier à saisir toutes les allusions que j'y décèle. Je croyais refléter ce que je vivais alors que j'avais un ou deux métros d'avance. On dit qu'un train peut en cacher un autre. Il me reste tout de même à patienter au passage à niveau. J'espère que celui qui croise ma route n'est pas aussi long que certains convois américains interminables dont j'ai le souvenir et qui nous bloquaient en rase campagne. Les quais de gares sont plus prometteurs.
C'est donc seulement ce matin que je suis capable d'aborder la décennie suivante qui est en cours sous un angle nouveau. Mon texte, écrit pourtant il y a vint ans et mis en musique il y a six avec Birgitte Lyregaard et Sacha Gattino, ne rencontrera son actualité qu'avec les temps futurs. Mais déjà se dessine une perspective cohérente, l'ombre d'un dénouement, si ce n'est réel, du moins rêvé. Car toute cette histoire est définitivement affaire de contretemps... Si certains propos paraissent abscons ou mystérieux, c'est que je marche sur des œufs, à n'en pas croire mes yeux !

Combien de jours
Résisterai-je
Mon tendre amour
Ma Blanche-Neige

Combien de nuits
A vous attendre
Sans faire de bruit
Sans vous entendre

Combien de temps
Prend un baiser
Pour maintenant
Vous réveiller

Combien fait mal
Si le temps passe
Sans que nos râles
Laissent une trace

Approchez-vous
Même en dormant
Délivrez-nous
Du contretemps

Photo et conception graphique de l'album : Étienne Mineur

mardi 2 octobre 2018

Face B | Performative Archive


Les réservations sont ouvertes sur le site de la Maison Rouge. Les premiers à s’inscrire auront la chance d’assister au retour de Face B de Daniela Franco, samedi 27 octobre. Le violoncelliste Vincent Segal, le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang et moi-même au clavier improviserons sur les images projetées de l’artiste mexicaine. Daniela Franco fabrique les "pochettes de disques rares dont les originaux ont disparu". Ont-ils jamais existé ? Elle associe également des photographies selon des thématiques musicales et graphiques que chacun/e interprète à sa façon.


En 2010, Vincent et moi avions participé à Face B - Phase 3. Mon camarade avait choisi "dix disques qui fonctionnent par paires (dans ma discothèque)". De mon côté j'avais exhumé "dix disques que j’ai achetés à cause de leurs pochettes et dont la musique ne m’a pas déçu, bien au contraire, puisqu’ils sont souvent à l’origine de ma vocation de compositeur" : Mothers of Invention (le déclencheur absolu), Michael Snow (après La région centrale), White Noise, Silver Apples (acheté à N.Y. en 1968), Rolling Stones (seulement Their Satanic Majesties Request), John Cale (pour les diapos de Warhol), George Harrison (musique électronique), Albert Marcœur, Bonzo Dog Band, Captain Beffheart. Tous furent des surprises étonnantes.


Face B | Performative Archive constitue un nouvel épisode, performance live cette fois où tous ensemble nous inventons une nouvelle histoire de la musique, fictionnelle plutôt que fictive.
La jauge de la salle centrale de La Maison Rouge, ancienne salle des coiffes, étant limitée à 70 personnes, nous avons décidé de faire deux représentations, la première à 16h, la seconde à 17h30. Comme nous improvisons, les dix « chansons » seront chaque fois différentes, mais personne ne pouvant assister aux deux séances d'une heure, nous serons probablement les seuls à en goûter les variations avec Paula Aisemberg qui nous reçoit la veille de la fermeture définitive de La Maison Rouge après 14 ans d'expositions plus extraordinaires les unes que les autres.

Face B | Performative Archive à La Maison Rouge-Fondation Antoine de Galbert, 10 bd de la Bastille, 75012 Paris, samedi 27 octobre à 16h et 17h30, réservation indispensable : reservation@lamaisonrouge.org

vendredi 28 septembre 2018

Frank Zappa, une œuvre X Y Z


Le répertoire s'étoffe sans cesse. En allant écouter les Mothers of Invention à la fin des années 60, je ne pouvais imaginer que la musique de Frank Zappa fasse un jour partie du répertoire au même titre que Mozart, Debussy ou Schönberg. Je pensais que les enregistrements sauveraient le jazz ou le rock de l'oubli. Les reprises me semblaient vaines comme je me demandais pourquoi un interprète se complaisait à sortir un disque d'un compositeur tellement mieux interprété par un aîné dans le passé. C'était faire fi du plaisir qu'a le public d'écouter les œuvres en concert. Il aura bien fallu des générations et des générations de musiciens pour profiter des inventions de Bach, Liszt ou Chopin. Ces virtuoses ayant disparu, le flambeau est repris sans cesse par de nouveaux thuriféraires.

La reprise de 200 Motels de Frank Zappa entendue sur France Musique m'a permis de comprendre l'intérêt que pouvaient ressentir de nouveaux publics n'ayant pas connu les originaux ou pour les nostalgiques d'une époque révolue souhaitant raviver des émotions enfouies dans leur mémoire. Certaines interprétations permettent aussi d'éclairer l'œuvre sous un jour différent. Que l'on compare, par exemple, le Pierrot Lunaire dirigé par Arnold Schönberg ou Pierre Boulez ! La première est jouée comme une pièce de caf'conc' tandis que la seconde est analytique, mais entre les deux c'est le jour et la nuit, ou plutôt le contraire, c'est la nuit et le jour.


À l'occasion de cette adaptation à la scène réussie du génial film de Frank Zappa et Tony Palmer, avec comédiens, chanteurs, le groupe de rock The HeadShakers, les Percussions de Strasbourg, l’ensemble choral Les Métaboles et l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg dirigés par Léo Warynski et mise en scène par Antoine Gindt, le public aura pu apprécier le génie musical du compositeur et ses facéties scénaristiques. Simultanément, la Cité de la Musique et la Philharmonie de Paris publient la traduction du seul livre de Zappa, Them or Us, scénario d'un film impossible, fantaisie potache remplie à ras-bord d'élucubrations provocantes en réaction au puritanisme de la société américaine conservatrice. Mais je suis resté sur ma faim, déçu de ne retrouver que les personnages et scènes de la période la plus commerciale de l'idole de ma jeunesse.

J'ai raconté comment Zappa fut le déclic de toute ma carrière après avoir découvert sa musique lors de mon voyage initiatique aux États Unis (voir le roman augmenté USA 1968 deux enfants chez Les inéditeurs) et sa rencontre dans les années qui suivirent. Grâce à la liste de compositeurs inscrite sur la couverture intérieure de son premier album, le double Freak Out, je découvris à sa suite le blues, le jazz, le free, les musiques classiques et contemporaines, électroniques et improvisées, extraeuropéennes et les américaines les plus inventives, etc. J'écoutai absolument tout comme les fans de la Nurse With Wound List, Bible de l'underground, dans laquelle figurera notre Défense de ! À partir de 1976, je suivis de manière plus détachée la longue période rock de Zappa, produit de son cynisme qui lui permit de connaître enfin un succès planétaire. Le compositeur affirma explicitement que ses chansons rock lui permettaient de vivre, de tourner dans le monde entier, accessoirement de donner libre champ à sa libido peu relatée dans les ouvrages qui lui sont consacrés, alors qu'il ne rêva jamais que de composer de la musique symphonique. Si les vingt premiers albums m'avaient chaque fois surpris par leur variété et une invention sans cesse renouvelée, je ne renouai intimement avec son œuvre qu'à la fin de sa vie, en particulier grâce au remarquable travail entrepris en collaboration avec l'Ensemble Modern pour The Yellow Shark. J'avais obtenu son accord pour un film que je devais réaliser en 1993 pour Point du Jour, mais la chaîne France 3 refusa, arguant que ce musicien n'était pas assez commercial (sic, no commercial potential) ! J'appris sa mort le 4 décembre de cette année-là alors que je regardais CNN à l'Holiday Inn de Sarajevo pendant le siège de la ville martyre. Le ciel pouvait charrier mille obus par 24 heures, ce n'est qu'à cet instant, voyant le générique de fin des actualités défilant sur mon héros vieilli et affaibli, que je compris ce qu'était pour moi la fin d'un monde et que le ciel me tomba sur la tête. Je tournais en rond seul dans ma chambre en parlant tout haut, "là c'est vraiment trop !".

Je n'ai jamais été convaincu par ce qui suivit Uncle Meat et 200 Motels. Je risque de me faire des ennemis, mais les textes de Billy The Mountain, Sheik Yerbouti, Joe's Garage, The Adventures of Greggery Peccary m'apparaissaient comme des divagations potaches destinées à des adolescents américains ou rêvant de l'être, une sorte de pastiche des blockbusters hollywoodiens. Je n'ai jamais cru au second degré. Pour aimer une parodie, il faut avoir déjà un faible pour l'original. Sans la musique épatante, la lecture de Them or Us est plutôt fastidieuse. Précisons aussi que Zappa est plus un fabuleux arrangeur qu'un inventeur de formes, un monteur de films audio maniant magiquement les ciseaux comme Berio ou Mimaroğlu. En s'inspirant énormément de Stravinski et Varèse, il réussit à trouver son propre style, mais il reste un élève, un excellent élève. C'est en mariant avec le rock cet amour inconditionné pour ces maîtres qu'il trouve sa voix. Ce n'est pas plus un auteur que Richard Wagner qui se rêvait en tant que tel, mais dont seule la musique allait révolutionner l'histoire de la musique. Zappa n'est pas Charles Ives, ni John Cage ou Steve Reich qui bouleversèrent tout ce qui les avait précédés, pour ne citer que ces trois Américains. Il était bien évidemment un de ces génies sortis d'une lampe méditerranéenne, un bourreau de travail, un solitaire avec peu ou pas d'amis, un moraliste sous couvert de provocations, très impliqué dans la politique de son pays qu'il pensait néanmoins être une démocratie.

Them or Us est un livre XYZ. En postface, Pacôme Thiellement résume très bien les 500 pages de ce texte de série Z, sorte de bande dessinée traduite en scénario de film imaginaire, avec références permanentes aux pornos du X et emprunt d'un fort machisme du chromosome Y. J'ai largement préféré la préface de Guy Darol au pavé étouffant qui suit, malgré le travail incroyable du traducteur Thierry Bonhomme. Les nombreux ouvrages que Christophe Delbrouck et surtout Darol ont consacré à Frank Zappa, ainsi que l'autobiographie Zappa par Zappa avec Peter Occhiogrosso, sont nettement plus importants et jouissifs à dévorer.

mardi 25 septembre 2018

Ann O'aro, l'écorchée du maloya


En cheveux le visage maquillé par un loup, crâne rasé visage arraché par l'écorce, torse nu à la flûte, photo déchirée, dessin des jambes croisées de la fille violée, la corde du père suicidé, un escargot gluant sur son cou rappelant douloureusement la petite fille assassinée dans le bois du Journal d'une femme de chambre de Buñuel, marchant contre le vent... Les images qui hantent le livret de l'album de Ann O'aro sont explicites, comme les paroles de ses poèmes écorchés. Ils n'arrangeront pas les préjugés sur les incestes perpétués sur l'île de la Réunion, conséquences de l'esclavage et d'une décolonisation bancale. Le chant rappelle les rituels de transe vaudou d'autres îles. Ann O'aro chante en créole, l'autre douleur liée à sa langue qu'elle manie pourtant avec une poésie crue d'une beauté convulsive à couper le souffle, dictée par la danse. La mort, la culpabilité, la violence, la colère transparaissent sans qu'on ait même lu les traductions/explications indispensables de cette jeune femme sauvée par son art. La musique, le maloya, y est sublime, à la fois minimaliste, traditionnelle et résolument intemporelle. La chanteuse est accompagnée aux kayanm (le kayamb est un grand hochet rectangulaire), roulèr (le rouleur est une peau de bœuf tendue sur un tonneau), sati (une percussion métallique), bob (le bobre est une sorte de berimbaù), mais aussi trompette, euphonium et flûtes. Un disque qui devrait faire couler l'encre après le sang.



→ Ann O'aro, cd cobalt produit par Philippe Conrath, Buda Musique, 14,99€

lundi 24 septembre 2018

Bernard Cavanna bouscule le politiquement correct


Nous nous sommes souvent posés la question au sein d'Un Drame Musical Instantané : "peut-on encore faire scandale aujourd'hui comme du temps du Sacre du printemps ou de Déserts ?" Il ne suffit pas d'être sifflé ou hué pendant les applaudissements. Ce n'est là qu'exprimer son mécontentement. Non, il faut choquer, que la provocation dépasse l'entendement, pour générer de saines interrogations, contre le politiquement correct qui lisse tout dans une léthargie soporifique. La semaine dernière je me suis fait reprendre pour avoir utilisé le terme Esquimaux considéré comme péjoratif et donc remplacé par Inuits, sauf que les Yupiks, autre peuple de l'Arctique, ne peuvent hélas s'y reconnaître. Tout dépend évidemment de la manière d'utiliser ces termes, des circonstances et de qui cela vient. Nigger ne résonne pas pareil entre Afro-Américains et dans la bouche d'un raciste. Il n'empêche que voilà le compositeur Bernard Cavanna accusé d'antisémitisme pour avoir mis en musique le pamphlet de Louis-Ferdinand Céline contre Jean-Paul Sartre qui, dans Portrait d'un antisémite, avait écrit : "Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis, c'est qu'il était payé."
Or l'œuvre de Cavanna est quasi brechtienne. Elle suscite maintes questions, que ce soit sur le cas Céline, l'un des plus grands écrivains français de tous les temps qui s'est fourvoyé dans une pensée nauséabonde et criminelle, ou sur les activités quasi collaborationnistes de Sartre sous l'Occupation par exemple. Elle interroge le racisme ordinaire et oblige à regarder autour de soi, voire en soi, comme le suggérait Jean Cayrol en 1955 à la fin de Nuit et brouillard d'Alain Resnais, "Qui de nous veille sur cet étrange observatoire pour nous avertir de la venue de nouveaux bourreaux ? Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre ? Quelque part, parmi nous, il y a des kapos chanceux, des chefs récupérés, des dénonciateurs inconnus. Il y a tous ceux qui n'y croyaient pas, ou seulement de temps en temps. Et il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s'éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin." De la Palestine au Mexique en passant par nos propres frontières se montent des murs de la honte. Les bien-pensants s'offusquent, mais ils se voilent la face sur les génocides qui s'enchaînent et, pire, qui se préparent avec le cynisme et l'arrogance des nantis qui imposent un modèle unique de société. Il est probable que si l'œuvre musicale À l'agité du bocal était un film, il passerait comme une lettre à la poste. Buñuel ou Godard en ont savamment profité. On comprendrait le chant nazi qui se fond en coulisses lors de la coda. Les cinéastes ont souvent filmé l'horreur pour la dénoncer, ou ils l'ont suggérée. C'est ce que fait le mieux la musique, suggérer !
Le tohu-bohu de ce "bousin pour 3 ténors dépareillés et ensemble de foire" fait s'entrechoquer la colère et la souffrance, les contradictions que chacun risque un jour de rencontrer lorsqu'il faudra prendre position. Bernard Cavanna est un farceur tout ce qu'il y a de plus sérieux, un artiste engagé qui mêle une cornemuse, un accordéon, un orgue de Barbarie, des percussions sur bouteilles de pinard et une perceuse sur parpaing à l'Ensemble Ars Nova que dirige merveilleusement Philippe Nahon. Le bruit du monde accompagne le langage ordurier de Céline. Il y a du Charles Ives dans cette composition bousculante. Je suis par ailleurs ravi de reconnaître le corniste Patrice Petitdidier et le tubiste Philippe Legris qui accompagnèrent l'aventure du Drame avec le même entrain, ou encore les camarades Pascal Contet et Pierre Charial qui collaborèrent à certains de mes projets les plus fous ou les plus graves. Un ténor chante en voix de fausset, l'autre jodle. Cavanna sort la musique contemporaine des ornières où la bienséance la confine sous des couches de courbettes à lui coller un lumbago perpétuel. Il sait aussi que l'interprète n'est pas celui qu'il incarne. La distance est de mise.


Elle apparaît d'autant mieux dans le DVD qui est vendu avec le CD. Delphine de Blic a réalisé Le caillou dans la chaussure en mettant en scène avec beaucoup d'humour les réactions diverses à cette provocation opératique. Les angles divergent selon les interprétations qu'en font à leur tour les spectateurs. Les mots des uns renvoient au texte de l'autre, le vilain, l'horrible, celui dont on aurait préféré qu'il se taise. C'est d'ailleurs ce que Céline reconnaissait, pas qu'il s'était trompé, le salaud, mais qu'il n'aurait pas dû le dire, le con. En provoquant, Cavanna souligne les contradictions. Il s'amuse de la candeur des uns, de leur prétendue innocence, du danger que représente l'autre, celui qui nous habite et qui génère la haine si l'on n'y prend pas garde. Son introduction à la Cité de la Musique est des plus savoureuses lorsqu'il évoque sa "collaboration" avec l'Orchestre allemand Intercontemporain ! Le multi-écrans reflète le chaos du bousin, les cartons le laissent respirer avant d'écouter l'œuvre dans son intégralité sur le CD, car c'est dans cet ordre que je vous suggère de profiter de ce désordre remarquablement agencé. Je regrette juste que la couverture de ce double album soit si neutre, ne reflétant en rien son caractère explosif...

→ Bernard Cavanna, cd À l'agité du bocal + Delphine de Blic, dvd Le caillou dans la chaussure, L'empreinte digitale, 16,99€

vendredi 21 septembre 2018

Mon Centenaire sur Vital Weekly !


Dans son n°1149, Vital Weekly (The Oldest Online Source for Music Reviews !) chronique mon Centenaire à son tour :
JEAN-JACQUES BIRGÉ - THE 100TH ANNIVERSARY (1952-2052) (CD by GRRRR)
Birgé is a pioneer from France, most known for his work with Un Drame Musical Instantané (1976-2008). He made his first steps in the early 70s experimenting with synthesizers. In the 70s he initiated the return of live music for silent movies. Yes, we are dealing with of a multi-disciplinary artist: composer, improviser, moviemaker, founder of the GRRR-label, etc. I supposed the label had stopped activity, until I reviewed the remarkable work ‘Long Time No Sea’, by his trio El Strøm in 2017 (see Vital Weekly 1092). Now Birgé surprises us with another new work. A work that comes from the future: 2052 to be precise, when Birgé will have his 100th birthday. With this concept Birgé winks at his father who loved science fiction. He composed ten pieces imagining all ten decades that span his hypothetical life span. He turned his archive of recordings and tapes upside down and selected recordings from each – well almost – decade. There are many musicians; singers as Pascale Labbe, Birgitte Lyregaard and his daughter Elsa, but also Bernard Vitet (trumpet), Yves Robert (trombone), Chedmail Nicolas (horn), Didier Petit (cello), and many others. With this old material as a starting point, he composed a work for each decade. Birgé plays himself synthesizer, theremin, Tenori/on, Mascarade Machine, trumpet, flute, inanga, jew´s harp and vocals.The CD closes with ´Tombeau de Birgé, composed and performed by Sacha Gattino. Included is a magnificent 52-pages booklet.
Birgé pictures his life - past, present and future - in imaginative sound works, that move between composed, improvised, collage, audioplay, etc. Birgé has his very own procedures concerning copying and pasting precorded material of musical and non-musical origin. And combining them with musical manoeuvres played by him and his colleagues. Audio works of course, but always created in a way as if he wants to produce a visual world. He never manipulates his sound sources that much. Rain is rain. A car driving by remains a car. But is the way he structures the components into a whole that make his art special. This new album is again an enjoyable example of his unique approach. (DM)
––– Address: http://www.drame.org/

Trois accordéons


Il y a 35 ans l'accordéon devait encore raser les murs pour ne pas subir les moqueries des autres instruments, particulièrement dans le rock et le jazz. Il avait eu ses beaux jours avec le swing de Gus Viseur, Tony Murena, Jo Privat, Marcel Azzola, etc., mais Yvette Horner suivant le Tour de France donnait une image ringarde que raillait le chanteur Antoine fin des années 60. Les musiques traditionnelles n'avaient pas encore le vent en poupe avec les diatoniques et les classiques n'accouchaient que de virtuoses rarement considérés à leur juste valeur malgré leurs incroyables basses chromatiques. Le tango jouissait d'une image plus seyante, en particulier avec Astor Piazzola, compositeur contemporain inventif qui avait réussi à mettre un pied dans la porte. J'ai résumé vite fait où j'en étais lorsque j'ai rencontré l'accordéoniste Michèle Buirette qui jouait du free jazz au sein du groupe Dernier Cri et remplaça Jacques Bidou au pied levé lors d'un concert mémorable que j'avais organisé au 28 rue Dunois en grand orchestre pour mon trentième anniversaire. Tellement séduit, j'avais fini par l'épouser ! À l'époque j'étais également passionné par les morceaux de Raúl Barboza inspirés des indiens Guarani... Les artistes de variétés s'en sont finalement emparés avec des musiciens modernes comme Richard Galliano ou de nombreux revivals, tandis que le jazz a bénéficié de l'ouverture d'esprit des improvisateurs.
Aujourd'hui l'accordéon a conquis ses titres de noblesse au même titre que n'importe quel instrument. Il ne reste plus qu'à la guimbarde et à la scie musicale de suivre l'exemple ! Comme Trần Quang Hải, Wang Li, Joce Mienniel, Sacha Gattino et quelques autres je m'emploie à redorer le blason de ce que les Anglo-saxons appellent jaw harp ou Jew's harp, les Italiens scacciapensieri, les Allemands Maultrommel, etc., un des plus vieux instruments du monde, en particulier en Asie. Quant à la scie musicale je me souviens de Pierre Clémenti en jouant au sein de Crouille Marteaux dont je faisais le light-show au début des années 70.


Ces jours-ci sortent coup sur coup trois albums des meilleurs accordéonistes français actuels, trois manières très différentes de mêler l'ancien "piano du pauvre" aux autres instruments de l'orchestre. L'Aveyronnais Lionel Suarez fonde le Quarteto Gardel avec la trompettiste zélée Airelle Besson, la star du violoncelle Vincent Segal et le percussionniste argentin Minino Garay pour renouer avec le tango de son enfance. Tendre et charmante aventure au cours de laquelle tous les musiciens ont écrit pour le quartet en plus des reprises de Carlos Gardel et du Feuillet d'album d'Emmanuel Chabrier !


Dans son nouvel album Living Being II / Night Walker, le Niçois Vincent Peirani rivalise de virtuosité en s'appropriant des tubes comme Bang Bang de Sonny and Cher (chanté en France par Sheila et Dalida !), Kashmir et Stairway To Heaven de Led Zeppelin, un extrait du Roi Arthur de Purcell ou tirant sur le rock progressif où l'espace est saturé de notes avec des pièces de sa composition. Les tempi lents profitent plus particulièrement aux reprises dans de très beaux arrangements. Accompagné par son alter ego Émile Parisien au sax soprano, Tony Paeleman au Fender Rhodes, Julien Herné à la guitare et à la basse, Yoann Serra à la batterie, Peirani réalise un album au timbre clair, extrêmement séduisant...


Quant au Basque Didier Ithursarry, il publie un duo étonnant avec le saxophoniste prolifique Christophe Monniot dont le sopranino et l'alto semblent avoir épousé la logique du clavier à bretelles. Dans ces Hymnes à l'amour, dont quatre composés par Monniot, les autres par son comparse, ou encore Duke Ellington et Tony Murena, souffle un vent de folie où les anches se fondent librement l'une dans les autres tant et si bien que l'on a l'impression d'un imposant et magnifique instrument solo.

→ Lionel Suarez, Quarteto Gardel, cd Bretelles Prod, dist. L'autre distribution, 12,99€
→ Vincent Peirani, Living Being II / Night Walker, cd (et lp) ACT, 17,50€ (et 20€)
→ Christophe Monniot & Didier Ithursarry, Hymnes à l'amour, cd ONJ Records, dist. L'autre distribution, sortie le 16 novembre 2018

mardi 18 septembre 2018

Bartók Impressions, la revanche


Au tout début du XXe siècle, comme son ami Zoltán Kodály, autre pionnier de l’ethnomusicologie, le compositeur Béla Bartók passa des années à faire du collectage dans les villages hongrois, puis slovaques et roumains. Il proclamera que ce furent ses plus belles années, à enregistrer les paysans et à transcrire ce qu'il avait réussi à leur faire jouer et chanter. Ces milliers d'airs populaires alimenteront son œuvre où je retrouve les travaux sur les modes à transposition limitée de mon camarade Bernard Vitet qui avait construit tout un système de cadrans et d'horloge que j'espère voir un jour appliquer à un système informatique.
Le nationalisme de Bartók n'a rien à voir avec celui de Viktor Orbán. Le compositeur revendiquait de chercher son inspiration dans ses propres terroirs plutôt que de rapporter celui de Bali ou d'Espagne comme ses contemporains Debussy ou Ravel. Aujourd'hui les musiciens français s'affranchissent ainsi de plus en plus de l'hégémonie étatsunienne ou anglo-saxonne en revisitant leur patrimoine historique ou en reprenant les chansons populaires actuelles. Dans la Hongrie de la Fidesz qui sombre dans la dictature, le sexisme, le racisme et l'ostracisation de ses minorités ethniques, il est logique que la résistance s'organise dans les foyers culturels. La musique y est particulièrement vivante et inventive, comme elle le fut d'abord par son folklore foisonnant à côté des influences tziganes, puis avec Liszt, Kodály, Bartók, Joseph Kosma, et plus près de nous György Kurtág, Péter Eötvös et évidemment György Ligeti... Le label BMC (Budapest Music Center) produit quantité de disques formidables de "jazzmen" qui ont merveilleusement repris le flambeau.
Or justement le contrebassiste hongrois Mátyás Szandai et le violoniste français Mathias Lévy (entendu récemment aux côtés de Louise Jallu) qui vivent tous deux à Paris, plus le joueur de cymbalum Miklós Lukács (déjà salué dans cette colonne), improvisent d'après des pièces composées à l'origine par Bartók, assumant leurs affinités avec les musiques traditionnelles et dressant un pont avec le XXIe siècle qu'ils revendiquent absolument dans leur manière de les appréhender. Le jazz, comme le tango, fait partie des musiques populaires, au même niveau de création que ce que la bourgeoisie appelle avec arrogance les musiques savantes. Le trio s'imprégnant de leurs Bartók Impressions n'a rien d'iconoclaste lorsqu'il s'écarte de la partition pour s'approprier à leur tour un patrimoine exceptionnel. Ils arrangent ainsi certains Mikrokosmos composés à l'origine pour piano, un duo pour violons, des chants de Noël roumains, des rythmes bulgares ou le quatrième mouvement du Concerto pour orchestre avec une dansante inventivité qui rend hommage au compositeur mort dans la misère à New York en 1945. Edgar Varèse est présent lors de ses obsèques. Depuis, on l'aura jamais autant joué. Szandai, Lévy et Lukács seraient-ils des adeptes de la métempsychose à le faire renaître ainsi encore et en corps ?

→ Matyas Szandai, Mathias Levy, Miklos Lukacs, Bartók Impressions, cd BMC, dist. L'autre distribution, sortie le 5 octobre 2018
→ concert le 20 octobre au Comptoir, Fontenay-sous-Bois, c'est à côté de chez moi / le 7 novembre, festival Jazzycolor à l'Institut Hongrois de Paris, à peine plus loin / le 14 décembre au Triton, Les Lilas, carrément la porte à côté...

vendredi 14 septembre 2018

Sounds of Mirrors de Dhafer Youssef


Il y a des disques que l'on peut écouter en boucle, que l'on soit triste ou gai, seul ou accompagné, en plein soleil ou sous la lune, que les fenêtres soient grandes ouvertes à midi ou tard dans l'obscurité de la chambre... Les arabesques de Dhafer Youssef vous prennent au lasso et vous nouent comme une poupée de bondage. Le chanteur et oudiste tunisien fait d'abord tourner le disque de ses Sounds of Mirrors sur rythmiques des tablâs indiens de Zakir Hussain, fils du célèbre Alla Rakha dont j'adorais les peaux épousant ses extravagantes figures vocales. La voix de tête de Dhafer Youssef se mêle à la clarinette du Turc Hüsnü Şenlendirici tant que l'on ne sait plus qui de l'anche ou des cordes vocales font danser les volutes de fumée. Un nuage se forme alors sous les cordes de la guitare du Norvégien Eivind Aarset jusqu'à tisser un tapis volant au-dessus des continents. Enregistré à Bombay puis à Istanbul cet équipage qui parle le même langage se retrouve mixé à Göteborg en Suède.


Comme souvent les étiquettes valsent, certains parlent de nu jazz, d'autres de musique traditionnelle inventive, j'entends essentiellement le son épuré des pays du nord avec les accents chantants de ceux du sud. Dhafer Youssef a la chance de traverser la Méditerranée sans les dangers qu'affrontent quotidiennement les migrants d'Afrique et d'Asie mineure alors que l'Occident se nourrit de l'Orient. Comment peut-on être insensible à ces génies libérés de la bouteille où les avaient enfermés d'absurdes préjugés ?

→ Dhafer Youssef, Sounds of Mirrors, cd Anteprima, sortie le 5 octobre 2018
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