Jean-Jacques Birgé

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vendredi 18 avril 2014

Vol en impesanteur et en musique

...
Nous sommes redescendus sur Terre ! 18 minutes 26 secondes sur le plancher des vaches contre 30 fois 25 secondes en état d'impesanteur pour Pierre Senges lors de son vol parabolique à bord de l'Airbus Zéro-G... Il était temps de mettre en ligne la rencontre littéraire et musicale réalisée avec l'écrivain le 23 mars dernier. Une partie de plaisir. Pour Remarques faites (ou subies) la tête en bas j'avais choisi des instruments appropriés au récit de l'expérience, ils se révélèrent symboliquement chroniques. La pomme d'Isaac Newton abrite un de mes plus beaux carillons, les billes qui tournent dans le bendir sont autant de planètes d'un système héliocentrique, mon clavier délivre des sons atmosphériques, les leds du Tenori-on représentent des galaxies lumineuses ou des mouvements gravitationnels, la baudruche n'est rien d'autre qu'un ballon, quant à la trompette à anche et la flûte en PVC repliée sur elle-même elles figurent mon idée de la machine aéronautique !


Comme je m'étais vêtu de ma salopette orange fluo en toile de parachute, l'équipe de l'Observatoire de l'Espace du CNES fournit à Pierre Senges la tenue officielle des vols Zéro-G. Nous avions été précédés des élucubrations de Grand Magasin en contact permanent avec une vraie Madame Fusée, suivis du trio Laborintus interprétant Bonjour comment ça va ? de Luc Ferrari pour clarinette basse, violoncelle et harpe, et d'une conférence hilarante de Frédéric Ferrer sur le sujet extrêmement sérieux de l'avenir limité de notre planète impliquant de trouver une autre où aller nous poser ! Plutôt dans l'après-midi j'avais révisé mon sujet grâce à la présentation du travail de la chorégraphe Kitsou Dubois. Le violoncelliste Didier Petit tenait le rôle de Monsieur Loyal de ce quatrième Festival Sidération dont le thème était cette année "Obsessions et fascinations" tandis que Sonia Cruchon, perchée au fond de la salle, nous immortalisait le temps que durera le système qui nous permet de vous envoyer ces réflexions de l'espace...

mercredi 16 avril 2014

Birgé Hôtel, 1998


Numérisation des archives. Des dizaines de photographies sont publiées au compte-gouttes sur la page FaceBook d'Un Drame Musical Instantané. De nouvelles bandes magnétiques font sans cesse leur apparition sur le site drame.org, déjà 112 heures gratuites en écoute et téléchargement, réparties en 56 albums inédits (voir le catalogue complet).
En 1998 je bénéficiai d'une carte blanche aux Instants Chavirés de Montreuil. Birgé Hôtel était composé le premier soir d'improvisations musicales avec le trompettiste Bernard Vitet, le guitariste Philippe Deschepper et le batteur Steve Arguëlles sur des textes d'Alain Monvoisin. Lui ayant commandé quatre ans auparavant les dialogues de l'exposition Il était une fois la fête foraine, j'avais envie de l'entendre dans un registre littéraire différent de celui des bonimenteurs et des barons de la foire ! C'est aussi un témoignage de la dernière période en public de mon camarade Bernard Vitet. L'année suivante Arguëlles, qui remplaçait au pied levé Jacques Thollot initialement prévu et hospitalisé, participerait à l'album Machiavel avec Benoît Delbecq. J'avais laissé l'enregistrement du 12 mars de côté, car la batterie est sous-mixée, probablement parce qu'elle n'est pas reprise par les micros de la sono. C'eut été dommage. Philippe Deschepper fera ensuite partie de la dernière mouture d'Un Drame Musical Instantané avec Vitet et DJ Nem. Le Drame sera par ailleurs reformé en décembre prochain avec, entre autres, Hélène Sage et Francis Gorgé...
Le lendemain 13 mars c'était au tour d'un duo avec l'écrivain Michel Houellebecq suivi d'un quartet avec l'altiste Jean-François Vrod, de la contrebassiste Hélène Labarrière et du batteur Gérard Siracusa. Je n'ai pas publié la version live de Établissement d'un ciel d'alternance, moins bonne techniquement que le CD enregistré en 1996 avec Houellebecq et publié en 2006, mais la seconde partie, purement instrumentale, est tout à fait passionnante. Je joue rarement avec une section rythmique (relativement) traditionnelle et c'est la seule fois où je collaborai sur scène avec Vrod qui doublait au violon ténor. J'avais demandé à Siracusa d'apporter seulement des instruments de percussion et, têtu, il n'était venu qu'avec sa batterie ! Hélène Labarrière était, avec Agnès Desnos qui s'occupait des lumières, la seule fille de l'équipée, et sa basse fit merveille comme on pouvait s'y attendre. En fin de soirée, Vitet et Michel Houellebecq rejoignirent l'orchestre.
Pour illustrer le projet Birgé Hôtel je me suis souvenu du fabuleux et mythique Hôtel Atlanta à Bangkok dont j'avais pris quelques clichés, conservé dans son jus des années 50, un peu comme moi certains jours ! Deux longues suites et sept autres chambres structurent cet album de 3h15...

lundi 14 avril 2014

L'interprétation des rêves ce soir à La Java


Le chiffre 7 revient trop souvent ? Vous vous souvenez de votre naissance ? Quand avez-vous été poursuivi pour la dernière fois ? Avez-vous peur des lions ? Vous êtes-vous jamais promenés dans un tableau ? Chantez-vous pour vous endormir ? N'avez-vous jamais traversé le miroir ? Les morts reviennent-ils parfois ? Pensez-vous pouvoir remettre le compteur à zéro ? Comment vous débarrasser d'un cauchemar obsédant ? Comptez-vous les moutons ? Comment pouvez-vous vous souvenir d'autant de détails ? Vous ne rêvez jamais ? Si vous désirez tout savoir, ce soir à 20h30 l'orchestre répondra en musique aux questions les plus intimes !
Alexandra Grimal (sax soprano et ténor), Antonin-Tri Hoang (sax alto et clarinette basse), Fanny Lasfargues (basse électro-acoustique), Edward Perraud (batterie et électronique) et moi-même (clavier, Tenori-on, trompette à anche, etc.) improviserons également les rêves de quelques spectateurs !
Une première version de Rêves et cauchemars avait été enregistrée en trio au Triton par Messieurs Birgé, Hoang et Perraud en mars 2013. Un an a passé. Mesdemoiselles Grimal et Lasfargues se joignent à eux pour cette nouvelle aventure dans les méandres de l'inconscient.

Rêves et cauchemars, concert organisé par les Disques Futura et Marge dans le cadre de la programmation mensuelle Jazz à LA JAVA, 105 rue du Faubourg-du-Temple 75010 Paris, 01 42 02 20 52 (Mo Belleville & Goncourt, Bus 46 & 75, Noctilien Belleville, Vélib 116 boulevard de Belleville & 2 rue du Buisson-Saint-Louis) - Entrées : 10 € & 7 € (en montrant la photo de l'évènement, également étudiants, chômeurs, parents ou amis des musiciens programmés, personnes âgées)...

vendredi 11 avril 2014

Brut de répondeur


En 1977 l'usage du répondeur téléphonique était peu répandu en France. Les premiers messages enregistrés sur le répondeur Sanyo rapporté des USA par Luc Barnier montrent comment les interlocuteurs, déstabilisés par la machine, sont dans l'obligation de l'apprivoiser.
L'ensemble, sauvé grâce au système d'enregistrement sur cassettes audio, une en boucle pour les annonces, l'autre de 30 ou 45 minutes pour les messages laissés, constitue un cut-up dramatique d'une force incroyable. En quelques secondes, parfois quelques minutes, la nécessité d'aller à l'essentiel provoque des saynètes documentaires produisant l'effet de la fiction. Certaines sont énigmatiques, d'autres triviales, de temps en temps un concert intime crée une pause...
À se confier seul dans l'urgence face à une machine sans état d'âme émerge la profondeur analytique. Que l'on identifie les voix n'a pas d'importance, sauf pour ceux qui connaissaient les nombreux disparus qui nous manquent cruellement. Le ton de la voix, un silence, un rire forcé, une confidence... Le divan machine. L'usage généralisé ne permettrait plus aujourd'hui une telle franchise. La puissance évocatrice de cette collection fabuleuse de témoignages où les protagonistes sont livrés au miroir de la parole rappelle à la fois les paysages sociaux des radiophonies que je composais dès 1973, les confrontations godardiennes des Histoire(s) du cinéma et mon goût pour les pièces courtes et dramatiques qu'en musique on appelle vulgairement des morceaux. L'album Saynètes est en écoute et téléchargement gratuits.

jeudi 10 avril 2014

Albert Marcœur bricoleur du dimanche


Cela se passe en banlieue ou à la campagne, dans une ferme ou un petit pavillon de province. Albert Marcœur raconte la France profonde des Français moyens avec un sens de l'observation à la Jacques Tati. Tendrement il débusque le cocasse dans le quotidien. Une veste marron à petits carreaux habille son corps voûté de petit retraité. Ses soubresauts quasi parkinsoniens s'évanouissent lorsqu'il rythme une bourrée sur la table qui lui tient lieu de pupitre. Pendant que je me remémore la soirée d'hier organisée au Cirque Électrique, Porte des Lilas, dans le cadre du festival Sonic Protest, j'écoute son premier album sorti en 1974. Je l'avais acheté parce qu'on racontait qu'il était le Frank Zappa français. C'était aussi bête que de comparer Un Drame Musical Instantané avec l'Art Ensemble, les Residents ou John Zorn, mais faute de n'y rien comprendre les marchands ont recours aux comparaisons éclairs. Marcœur faisait rire les copains, ses chansons étaient simples comme bonjour, avec des rythmes marteaux et des mélodies tournevis. Ce mercredi est comme un dimanche. Marcœur est resté fidèle à ses premiers émois comme en amitié. Pour le spectacle intitulé "Si oui, oui. Sinon non." le Quatuor Béla l'entoure avec beaucoup d'affection, enveloppant les chansons parlées d'un délicat nuage de cordes frottées. Peu de quatuors à cordes oseraient faire les chœurs d'un tel farceur, même s'ils le font avec cœur et la retenue qu'impose leur statut classique, costumes gris sur chemises noires. Le spectacle est si léger qu'aucune grossièreté ne saurait déparer l'élégance de l'ensemble. On les aurait vêtus de joggings que le spectacle n'eut pas été différent. La grande classe !


En première partie, L'Œillère (Nicolas Gardrat) gratte sa guitare acoustique barbare comme une mitraillette. Ses accords parallèles rappellent la détermination de Charlemagne Palestine, mais les arpèges claqués nous amènent vers des pauses où les frêles harmoniques forcent les spectateurs du bar au silence. Lui succède le chanteur bruitiste Phil Minton au meilleur de sa forme, attrapant le moindre soupir du public pour le tordre jusqu'au cri, le faire sourire aux anges ou l'enfoncer dans l'enfer. Zapping vocal permanent, borborygmes en phylactères, l'histoire qu'il raconte est de l'ordre de l'abstrait, auto-portrait à la manière de Francis Bacon, aussi incontournable qu'insaisissable. Si la soirée dure quatre heures chaque partie est suffisamment courte pour que j'en arrive presque à oublier la dureté du bois des bancs. Je rentre à pied.

mercredi 9 avril 2014

De la matérialisation des rêves


Rien à voir avec le concert de lundi prochain, même si le titre pourrait le laisser penser...
À 40 ans je pensais que j'aurais pu m'arrêter. Idée présomptueuse, j'avais besoin de me rassurer, de braver le sort, de me prouver que j'étais encore capable de renaître. Nous avions fait la une de grands quotidiens, nous avions été joués à l'Opéra, et l'œuvre du Drame était déjà considérable. J'avais composé plus de 1000 pièces, été lauréat de prix internationaux, rencontré les artistes que j'estimais le plus au monde, j'avais l'impression que ma vie avait été bien remplie, avec raison. Je pouvais tout autant remettre mon titre en jeu et continuer à faire des choses que je ne savais pas faire. Quiconque a suivi un cursus universitaire traditionnel ne peut imaginer le sentiment d'usurpation des autodidactes. Il m'aura fallu encore une quinzaine d'années pour m'en débarrasser, grâce aux générations suivantes qui se fichaient bien du chemin pour apprécier l'aboutissement. Aujourd'hui le bilan pourrait être le même si je n'étais monstrueusement curieux, sentiment que j'ai appelé la nostalgie du futur.
Mais revenons à la photo que Horace prit à notre demande pour illustrer le roman-photo ornant l'intérieur de l'album Rideau ! d'Un Drame Musical Instantané paru en 1980, une sorte de jeu de l'oie ou de Monopoly où Pierre Boulez incarnait à nos yeux le nouvel académisme institutionnel, la musique du pouvoir. Nous avancions en plein fantasme quand, quelques années plus tard, la chorégraphe Karine Saporta nous proposa de composer la partition de Manèges, commande du GRCOP (Groupe de Recherche Chorégraphique de l'Opéra de Paris). La probabilité d'être joués à l'Opéra de Paris était aussi forte que lorsque nous rêvâmes de composer pour un orchestre symphonique et qu'Alain Durel et Yves Prin, qui était alors à la tête du Nouvel Orchestre de Radio France, nous commandèrent La Bourse et la vie ! Les répétitions à l'Opéra nous permirent de visiter le sublime édifice baroque construit par Charles Garnier, certes pas aussi profondément qu'avec l'extraordinaire virtualité de Google qui nous promène du toit jusqu'au lac souterrain avec des vues à 360°, mais suffisamment pour nous faire voyager dans le passé imaginé par tous les trois alors plongés dans les opéras du XXème siècle. De Mélisande à Salomé et Elektra, de Louise à Wozzeck et Lulu, certains fantômes ne cesseront pourtant jamais de me hanter !

lundi 7 avril 2014

Rêves et cauchemars, lundi 14 avril à La Java


J'ai demandé à chaque membre de l'orchestre de raconter deux rêves qui les ont particulièrement marqués. L'orchestre interprétera ensuite librement ces fantaisies ou drames qui en disent long sur notre art tant il est intimement lié à nos vies. La salle historique de La Java se prête merveilleusement à ces retours vertigineux dans le passé qui façonnent notre avenir. Lundi 14 avril à 20 h 30 Alexandra Grimal (sax soprano et ténor), Antonin-Tri Hoang (sax alto et clarinette basse), Fanny Lasfargues (basse électro-acoustique), Edward Perraud (batterie et électronique) et moi-même (clavier et divers) y improviserons également les rêves de quelques spectateurs !

Merci à Gérard Terronès et aux Disques Futura et Marge de nous inviter dans le cadre de sa programmation mensuelle Jazz à la Java, 105 rue du Faubourg-du-Temple 75010 Paris, 01 42 02 20 52 (Mo Belleville & Goncourt, Bus 46 & 75, Noctilien Belleville, Vélib 116 boulevard de Belleville & 2 rue du Buisson-Saint-Louis) - Entrées : 10 € & 7 € - Préventes disponibles sur Digitick & Fnac

BIRGÉ / GRIMAL / HOANG / LASFARGUES / PERRAUD "Rêves et cauchemars"

N.B.: détail d'importance - l'entrée est "gratuite (un petit verre au bar est apprécié) pour tous les musiciens (quels que soient leurs styles et leurs origines), ainsi que pour tous les acteurs du jazz reconnus (médias divers, journalistes spécialisés, organisateurs de concerts, festivals, jazz clubs, producteurs de disques, techniciens...)."
Sinon 7 euros (au lieu de 10) en montrant un des mails ou la photo de l'évènement...
Pour les photographes et vidéastes, Terronès est plus exigeant. Condition : laisser utiliser aux musiciens, à la Java ou lui une photo ou une copie du film... Il se trompe toujours sur l'expression "libre de droits", il s'agit seulement des blogs persos, pas de la donner aux journaux sans qu'ils rétribuent le photographe...

vendredi 4 avril 2014

La musique des archives de la planète


Pourquoi ma photographie d'une bobine de film posée sur la moquette rouge de la chambre rose fait-elle irrémédiablement penser à Méliès ? Il ne suffit pas que le vieil objectif, posé comme si de rien pour camoufler un larcin, rappelle l'obus du Voyage dans la lune. Savoir lire les lignes du dessin transformerait-il n'importe quel cinéphile en cartomancien ? À ce jeu le passé se devine mieux que l'avenir. Les archives révèlent les intentions des explorateurs. L'enregistrement des preuves sont les signes d'un destin prévu de longue date. Un coup de dés jamais n'abolira le hasard. Tiens, j'ai justement proposé de reprendre le titre de Mallarmé pour une éventuelle série de concerts servis sur le plateau de la rentrée. À suivre. L'oracle pourrait livrer ses partitions. Je parle à demi-mot, il faut creuser toujours plus profondément. Plus tard on dira que tout avait été dit.
Le grenier a donc recraché de nouveaux trésors. Cette fois quatre bandes originales de films, réalisés par Jocelyne Leclercq pour la Cinémathèque Albert Kahn, dont j'avais composé la musique entre 1986 et 1990. L'accordéoniste Michèle Buirette a cosigné le premier, Paris 09-31, archives de Paris filmé par les opérateurs Lumière qu'envoyait par le monde le banquier philanthrope. Bunraku, Shōwa Tennō et Deux fêtes au pays des Kami forment un triptyque japonais. Lorsque j'appris que toute l'ambassade serait présente à l'inauguration je craignis tout à coup que mes japonaiseries leur paraissent insultantes. Jocelyne et son compagnon et monteur Robert Weiss m'expliquèrent que mes intentions étaient restées abstraites pour le public japonais. En somme je fus sauvé par mon imagination ! Ma grand-mère m'ayant raconté notre cousinage maurimonastérien avec Albert Kahn je me souviens que Mademoiselle Beausoleil, directrice du Musée où figuraient les archives de la planète, m'appelait l'héritier. La famille ne possédait pas que des philanthropes puisque Marcel Bloch-Dassault créchait sur l'une de ses branches. Nous figurions la pauvre, révélation rassurante pour l'enfant que j'étais déjà.
Ma numérisation quasi systématique des bandes magnétiques en passe de disparition offrit d'autres surprises. Ainsi cette semaine je découvre et mets aussitôt en ligne un dialogue avec Bernard Vitet où nous posions pour France Musique en 1977 les principes d'Un Drame Musical Instantané moins d'un an après sa fondation (index 35). Un trio avec Francis Gorgé et Hélène Sage (index 11), la musique d'un audiovisuel de Michel Séméniako et Marie-Jésus Diaz composée en duo avec Hélène (index 17), le long jingle pour les représentations de L'homme à la caméra à Déjazet sur Radio Nova (index 32), l'annonce de l'émission USA le complot pour France Musique (index 33), le générique de ma série Improvisation Mode d'emploi pour France Culture (index 34) ferment le ban. Cette jolie moisson est couronnée par Les archives de la planète, filmographie partielle de mon apport musical aux inestimables documents cinématographiques conservés à Boulogne-Billancourt puisque j'y œuvrai pendant 20 ans de 1984 à 2004... En écoute et téléchargement gratuits.

mercredi 2 avril 2014

Cristobal Tapia de Veer, l'électro d'Utopia


Chose inhabituelle, après mon article sur la série britannique Utopia, j'ai acquis le CD de la musique composée par Cristobal Tapia de Veer. La partition électro tranche radicalement d'avec ce que les réalisateurs nous infligent le plus souvent, d'un côté un sirop piano et cordes lénifiant, de l'autre des pompes kitchissimes et grandiloquentes. Le contrepied musical humoristique offre la distance nécessaire qu'exige parfois la brutalité de l'action. La mécanique rythmée insiste sur les rouages de la machine infernale du complot. Les sons organiques tranchant avec l'électro popisante du laptop me rappellent le travail de mon camarade Sacha Gattino. Dans le livret on ne sera donc pas surpris que le réalisateur Mac Munden se réfère à Krystof Komeda, Stock Hausen & Walkman, et à Delia Derbyshire sur laquelle il réalisa un documentaire pour la BBC. Il y a en effet des réminiscences de White Noise en plus des drones et des rythmiques de tubo-percussions. Le Chilien émigré à Montréal souffle dans des os humains, tape sur une crotte de rhinocéros et enregistre les cris primaux d'un ami réalisateur lorsqu'il ne programme pas simplement son ordinateur portable. 75 minutes revigorantes !

lundi 31 mars 2014

La vie de chien de Moondog


Si j'avais acheté à sa sortie en 1969 l'album qui l'a révélé au grand public j'ignorais presque tout de la vie de Louis Thomas Harlin dit Moondog dit The Bridge dit le Viking de la 6ème Avenue dit le clochard céleste... Avec Young Dynamite je lui avais rendu hommage en participant à la compilation de 2005 que lui avait consacrée Trace Label, évoquant l'explosion du bâton de dynamite qui l'avait rendu aveugle à 16 ans. L'année dernière Sylvain Rifflet proposait à son tour un spectacle fabuleux autour de sa musique, convoquant entre autres un chœur d'une quarantaine d'enfants. J'avais écouté la discographie de Moondog quasi intégrale, soit une vingtaine d'albums sans compter les interprétations diverses de Janis Joplin au Kronos Quartet en passant par sa collaboration avec Julie Andrews, étudiant les influences de Bach, Stravinsky ou Charlie Parker, mais le personnage lui-même restait un mystère. Commencée dans le métro, j'ai terminé d'une traite son incroyable biographie qu'Amaury Cornut vient de publier aux éditions Le Mot et le Reste. Le site de ce fan dévoué est d'ailleurs une mine pour quiconque s'intéresse au compositeur que beaucoup considèrent à son corps défendant comme le premier minimaliste, ayant influencé Terry Riley, Steve Reich, Philip Glass et tant d'autres. On peut y entendre les instruments à cordes et à percussion qu'il inventa tels les dents du dragon, le Hüs, le Oo, le trimba et le Uni !
La vie de Moondog est une tragédie au cours de laquelle l'homme vivra longtemps dans la rue, coupé de sa famille, des femmes qu'il a aimées et de ses filles, vagabond errant bénéficiant ça et là du soutien d'un admirateur qui le sauvera plus d'une fois de la mélancolie, se raccrochant chaque fois à la musique. Il ne serait pas étonnant qu'apparaisse un de ces jours un biopic mettant en scène la poésie de cette solitude qui contraste tant avec l'excitation irrépressible que produisent ses rythmes en 5/4, 5/2, 7/2, 5/8, 9/8 avec la maraca ou la grosse caisse symphonique au cœur battant. De même on découvrira probablement des pièces inédites dans les temps à venir, mais la musique de Moondog est encore mal connue, seules quelques pièces comme Bird's Lament traversant l'obscurité qui l'entoure. Inventeur d'instruments comme Harry Partch, intégrant du field recording (reportage en extérieur) dès 1956, retrouvant dans l'écriture le précieux swing des jazzmen, s'appuyant sur la musique des Indiens d'Amérique, développant le contrepoint que l'atonalité a dissous dans une nouvelle harmonie, adepte du recyclage en faisant du neuf avec du vieux, s'emparant du re-recording pour enregistrer lui-même des dizaines de pistes, composant des madrigaux ou improvisant, Moondog restera un compositeur inclassable, à la fois simple et complexe, que les générations futures découvriront malgré ou grâce aux modes qui se succèdent et s'épuisent les unes après les autres. La dernière partie du livre d'Amaury Cornut suit la chronologie des disques parus, nous permettant ainsi de relire son histoire à la lumière de la musique, comme si nous comprenions le braille.

vendredi 21 mars 2014

Remarques faites (ou subies) la tête en bas


Si le Festival Sidération organisé par le Centre National d'Études Spatiales commence aujourd'hui, dimanche sera pour moi une longue et passionnante journée. J'irai voter avant de rejoindre l'écrivain Pierre Senges qui racontera son vol parabolique à bord de l'Airbus Zéro-G lors de la troisième et dernière journée du festival. Nous y interpréterons ensemble Remarques faites (ou subies) la tête en bas. Clavier, Tenori-on, trompette à anche, flûte basse, bendir à billes seront mes instruments. En avant-goût voici quelques notes que l'écrivain rédigea après sa résidence en impesanteur :

« 1. L'impesanteur s'exerce de partout à la fois (pas seulement verticalement des pieds à la tête).
2. Le primo volant se concentre au moment de sa première fois au risque d'échapper à ses propres sensations.

3. En vol, il se demande s'il vaut mieux accorder la préséance aux sensations ou à la réflexion – cette question fait partie de la deuxième catégorie.
4. L'impesanteur ne ressemble pas à ce que l'on peut en dire : ça n'empêche personne de vouloir témoigner après coup de son expérience à ceux qui sont restés à terre.
5. L'impesanteur est une anomalie, mais comme elle advient, elle est envisageable, donc plausible : à l'émerveillement s'ajoute un étrange sentiment de normalité.
6. Il est surprenant de flotter – plus surprenant encore, trois secondes avant l'injection, de se savoir sur le point de flotter.
7. Devient-on dépendant à l'impesanteur ? Oui si on en juge par les débutants, non si on en juge par les vétérans.
8. Le livre intitulé Essais fragiles d'aplomb, qui a subi lui aussi la mise en scène de l'impesanteur au cours des trente et une paraboles, est un éloge de la chute des corps : à ce titre, il accueille avec enthousiasme la définition donnée au cours d'une conférence préparatoire : être en apesanteur = être en chute libre.
9. Si être en apesanteur c'est être en chute libre, est-ce que se mouvoir c'est être immobile ?
10. Il ne restait plus qu'une combinaison xl, trop grande pour moi : l'avantage est d'avoir déjà le sentiment de flotter dans mes vêtements. »

J'espère que Pierre Senges de retour de Montréal atterrira à l'heure, car nous jouons à 16h30, juste après Grand magasin, le Festival (CNES, 2 place Saint-Quentin 75001 Paris / Métro-RER : Châtelet-Les Halles, sortie Place Carrée - Porte Pont Neuf) se terminant à 18h. J'aurai juste le temps de rentrer pour savoir si la liste de Bagnolet Avenir 2014 a bien remporté le premier tour. Nous avons œuvré pour nous débarrasser du maire actuel qui est une catastrophe pour notre ville et nous souhaitons empêcher le Parti Socialiste de mettre la main sur une des dernières villes communistes de l'ancienne banlieue rouge ! Le soir-même Françoise s'envole pour le Chili où elle présentera son dernier film, Baiser d'encre, au Festival de Santiago avec ses deux héros, Ella et Pitr, miraculeusement en résidence là-bas pour trois mois.

vendredi 14 mars 2014

Un drame musical instantané, le retour


Ça y est, c'est officiel. Un drame musical instantané se reformera d'ici la fin de l'année ! Il manquera évidemment Bernard Vitet disparu le 3 juillet dernier, mais Francis Gorgé et Hélène Sage me rejoindront pour un concert exceptionnel au Studio Berthelot lors de la Semaine du Bizarre. Référence historique, la salle montreuilloise accueillit plusieurs créations du grand orchestre du Drame et en petite formation dans les années 80. Notre trio en profitera pour inviter quelques camarades pour qui le Drame a "conté" dans leur vie. Il y aura des chansons et des compositions instantanées, des instruments étranges et comme toujours une mise en ondes théâtrale dansant d'un pied sur l'autre, entre réel et imaginaire, mélange d'acoustique et d'électronique, un espace de création où sont conviés tous les possibles. De quoi en voir de toutes les couleurs !

mercredi 12 mars 2014

Birgé-Risser-Mienniel tirent les cartes


La presse spécialisée n'en parlera pas, car les journalistes des magazines papier de jazz et assimilés boycottent les albums qui sortent seulement sur Internet. À la traîne, ils y viendront pourtant forcément (s'ils ne disparaissent pas avant, faute de lecteurs plus au top de ce qui se fait aujourd'hui) alors qu'ils devraient être à l'affût du moindre mouvement de ce qui se trame artistiquement, économiquement, politiquement.
L'an passé GRRR avait produit 11 albums, tous gratuits en écoute et téléchargement sur le site drame.org. Game Bling est le premier à être mis en ligne en 2014 et le 77ème du label GRRR depuis 1975, en comptant vinyles et CD.
Pour fêter le printemps qui s'annonce, la pianiste Ève Risser et le flûtiste Joce Mienniel me rejoignent dans le studio où nous enregistrons 15 improvisations dans la plus grande liberté. La seule contrainte nous est offerte par le jeu de cartes Oblique Strategies conçu par Brian Eno et Peter Schmidt. À tour de rôle nous tirons une carte. L'énoncé de cette partition conceptuelle fournit les titres, excepté le rappel tendancieux marqué par les paroles d'Ève !
Comme je ne possède qu'un piano droit elle doit préparer mon grand U3 d'une manière forcément différente de ceux à queue. Elle en profite pour m'emprunter un petit Casio vintage, un piano-jouet et un mélodica. De son côté Joce a apporté, en plus de sa flûte et de sa flûte basse, un synthétiseur Korg MS-20 tout aussi vintage. Quant à moi, je joue essentiellement de mes trois claviers avec apparitions de la trompette à anche et du Tenori-on. J'interprète la pièce Courage! en me servant pour la première fois d'une flûte basse construite par Nicolas Bras, sorte de nœud spectaculaire en PVC.
Lorsqu'on travaille ainsi on sait si l'on a passé une bonne journée, mais l'on ignore la qualité de la musique. Évoquer la qualité ne consiste pas en une évaluation, mais nous ignorons précisément à quoi l'ensemble des pièces ressemblera. Seule l'écoute critique a posteriori livre ses secrets. Ma première surprise est le son homogène du trio, en particulier le U3 capté avec un couple de Neumann. C'est encore une première, car j'enregistre rarement avec des pianistes. Joce utilise deux micros, un en direct, l'autre transformé par une série de pédales d'effets. Son MS-20 délivre enfin un signal mono tandis que j'envahis comme d'habitude tout l'espace stéréophonique. Les deux jours qui suivent la séance je mixe le tout avec très peu de corrections. Tout ce qu'on peut dire, c'est que nous nous entendons comme larrons en foire, même si nous sommes sérieux comme des papes sur la photo prise par Françoise. Tiens, on aurait pu appeler ce nouvel album Larrons en foire ou Sérieux comme des papes plutôt que Game Bling, mais c'est trop tard, les dés sont jetés ! Comme je ne sais pas comment conclure, je tire une dernière carte. Il y est imprimé "Do the words need changing? (Doit-on changer les mots ?)". La surprise de la découverte m'empêche là de trouver les mots pour évoquer la musique...

mardi 11 mars 2014

Médo(s), portrait filmé d'un fou furieux de musique


Les illusions prennent forme sur l'écran comme à la scène. Entendre que la magie d'un concert en direct n'a rien à envier à celle du cinéma. Dans tous les cas on nous raconte des histoires. S'approcher de la vérité exigerait que le réalisateur abandonne toute sympathie pour son modèle, qu'il creuse toujours plus profond les mobiles enfouis dans l'enfance. Les facéties virtuoses de Médéric Collignon cachent un artiste écorché, fragile, qui s'est forgé un rôle de trublion fou furieux pour camoufler son extrême sensibilité. En nous étourdissant voudrait-il nous faire croire qu'il est plusieurs comme l'indique Médo(s), le titre du film de Josselin Carré ? Or Médo est unique, entier. Trompettiste lyrique, chanteur onomatopique, compositeur reconnaissant, acteur comique sont les facettes du même personnage.
Sa rapidité de réagir au moindre accident, y compris ceux qu'il provoque lui-même, font de Médo un jongleur extraordinaire capable de rattraper toutes les balles, même les plus vicieuses. Son scat zappé ressemble au montage cinématographique, sorte de bande-annonce passée en accéléré. Au même âge il me rappelle Bernard Lubat dans les années 70, feu d'artifice incontrôlable. Virtuose du bout des lèvres, Médo ne rechigne pas à y mettre la langue, rapeuse, zappeuse, blagueuse. Le numéro est époustouflant. C'est un jeu très physique qui attaque pour ne jamais se retrouver sur la défensive. Autour du roi nu, son équipe ressemble à des statues de sel.
Si le film de Josselin Carré est un documentaire classique alternant témoignages et extraits de concert ou de studio, il fait la part belle à la musique. On échappe à la frustration des confetti que maints réalisateurs ont la fâcheuse tendance à disséminer dans leurs verbeux longs métrages. Ici Jacques Bonnafé, Boris Charmatz, Dgiz, Andy Emler, Philippe Gleizes, David Lescot, Thomas de Pourquery, André Minvielle, Louis Sclavis, Bernard Lubat, Frank Woeste, Yan Robillard, Maxime Delpierre, François Merville donnent la réplique à l'énergumène... Comme Claude Barthélémy que j'avais vu à Vandœuvre-les-Nancy en 1998 avec un orchestre formidable au sein duquel le jeune Collignon se distinguait entre tous. Médo(s) a le mérite de fixer un moment d'un artiste au mieux de sa forme, quadragénaire à la veille d'une nouvelle révolution, du moins l'espère-t-il. On lui souhaite de tout cœur, car la tentation de se figer dans ce rôle de clown musical virtuose qui plaît au public est le pire des risques pour un artiste qui aime plonger la tête la première dans l'inconnu et renouveler les expériences pour renaître des petites morts qu'il s'inflige.

P.S. : avant première du film mardi 25 mars au Cinéma Étoiles, Porte des Lilas (Paris).

lundi 10 mars 2014

L'Acoustic Lousadzak de Claude Tchamitchian


Pour son nouveau projet d'orchestre non amplifié, Claude Tchamitchian a composé trois suites orchestrales merveilleuses de chacune trois mouvements pour voix et orchestre de neuf musiciens. Samedi soir à l'Atelier du Plateau l'interprétation était à son image, riche, précise et diablement envoûtante. Tels Charlie Mingus ou Charlie Haden, les contrebassistes passés à l'écriture structurent souvent leur langage en le revêtant d'une couche dramatique qui donne des airs d'opéra à leurs œuvres instrumentales. Et la voix y trouve naturellement sa place.


La chanteuse contemporaine Géraldine Keller use de la sienne comme d'un instrument cinglant et haletant d'où émergent par ci par là des mots que le public peut attraper au vol comme lorsqu'on lance des bonbons à la foule lors de certains carnavals. Les musiciens de jazz français s'affranchissent de plus en plus du modèle américain pour se réconcilier avec leurs propres racines. La musique française du début du XXe siècle retrouve une seconde jeunesse, mais l'on peut reconnaître aussi quelques réminiscences arméniennes ou références zappiennes qui viennent se greffer à tout ce qui fut aimé et pratiqué pendant de nombreuses années.


Les associations de timbres sont des plus réussies, et les cordes de l'Acoustic Lousadzak s'en donnent à cœur joie. Le violoniste Régis Huby et l'altiste Guillaume Roy jouent depuis si longtemps ensemble que leur duo est rompu au dialogue simultané. On les voit ici avec le guitariste Rémi Charmasson qui avec le maître et le pianiste Stéphan Oliva sonnent plus orchestre que quintet. Tous formidables musiciens comme la section de vents composée de Catherine Delaunay et Roland Pinsard aux clarinettes, et du trompettiste Fabrice Martinez, récemment entendu au sein de l'excellent Supersonic de Thomas de Pourquery, auquel participait également le dernier arrivé dans l'Acoustic Lousadzac, le batteur Edward Perraud qui trouve une nouvelle complicité avec Tchamitchian, particulièrement en forme malgré une fatigue imperceptible, après de longues journées de répétition, tant la musique le porte.

jeudi 6 mars 2014

Game Bling


Le temps file. Pas une minute pour écrire mon blog tandis que nous enregistrons un nouvel album avec Ève Risser et Jocelyn Mienniel. Joce est venu avec ses flûtes et un synthétiseur analogique vintage, le Korg MS20. Ève a préparé le grand piano droit avec ses petits accessoires rigolos.


Mes camarades m'empruntent parfois des instruments pour répondre aux cartes que nous tirons chacun notre tour. Brian Eno et Peter Schmidt ont conçu le jeu des Oblique Strategies pour décoincer des situations embarrassantes, mais nous les utilisons comme partitions à nos improvisations.


Seize morceaux plus tard nous sommes lessivés, mais contents comme des garnements qui ont passé une journée formidable. Il me reste à écouter tout cela et mixer avant de publier ce que nous avons appelé Game Bling, décontraction ludique sur les jeux de hasard. Il est tard. Je n'ai aucune idée sur la qualité de ce que nous avons enregistré. Edward Perraud nous cueille au moment où nous avons terminé de ranger le matériel. Juste le temps de choisir la photo qui servira de pochette.

mercredi 5 mars 2014

Le solo du Drame à Mouffetard


Prenons de la hauteur en retournant en 1977. Jac Berrocal organise une Nuit des Solos au Théâtre Mouffetard. Francis Gorgé, Bernard Vitet et moi avons fondé Un Drame Musical Instantané un an auparavant et nous entendons imposer le trio partout où nous jouons. À l'époque les concerts se succèdent jour après jour. Trois semaines à La Vieille Grille, trois semaines au Riverbop, une semaine à Dunois, etc. Notre manie de détourner les programmes nous donne l'idée de composer un solo à trois. Bernard fabrique un saxophone à rallonge à partir de mon alto. J'actionnerai les clefs pendant qu'il soufflera dans le bec, caché sous le manteau dont Francis nous a drapés. Pierre Bastien me rappellera souvent cette performance au cours de cette soirée où il présentera pour la première fois une de ses machines en Meccano. Jusque là il jouait essentiellement de la contrebasse, que ce soit au sein de Nu Creative Methods ou dans Opération Rhino pour lequel nous nous étions rencontrés. J'ai retrouvé récemment des photos d'Horace immortalisant nos facéties de géant soliste...

mercredi 26 février 2014

Bernard Vitet à la télé


L'INA est une mine d'or pour qui veut fouiner dans les archives de la télévision. Jacques me signale une émission en direct de Jean Christophe Averty présentée par Sim Copans avec Georges Arvanitas au piano, Bob Garcia au sax ténor, Bernard Vitet à la trompette, Luigi Trussardi à la basse, réunis par le batteur Mac Kac dans la cave du Club Saint Germain sur un thème de Jay Jay Johnson. Un couple danse sur la piste. Jazz Memories du 7 novembre 1959 !


Les enregistrements avec mon camarade Bernard Vitet sont plutôt rares. Les deux Châteauvallon de 1972 et 1973 avec Le Unit, soit Michel Portal, Beb Guérin, Léon Francioli et Pierre Favre, sont évidemment mes préférés. Mais je suis ravi de découvrir une séance d'enregistrement de février 1961 dans un studio des Champs Élysées avec le quintet d'Arvanitas (cliquer ici), Bernard cette fois au bugle, François Jeanneau au ténor, Pierre Michelot à la basse et Daniel Humair à la batterie.


Bernard est passé du be-bop au free jazz avant de quitter tout cela pour fonder avec nous Un Drame Musical Instantané en 1976. D'un commun accord et à sa demande Francis et moi avons cessé de l'appeler Babar, son surnom d'une époque révolue. Seuls ses vieux camarades continuaient à l'affubler de ce sobriquet qu'il détestait. Il n'avait de cesse de perdre l'embonpoint qui le lui avait valu à s'en rendre malade. Il se serrait la ceinture comme un fou et finit par ne plus rien manger. Il n'empêche qu'il ne perdit jamais la classe, soignant son look jusqu'au bout. Voyez la bagouse !


New School du 17 août 1971. Le free jazz est sur toutes les lèvres. Le quintette du contrebassiste Beb Guérin invite le ténor Barney Wilen à jouer de l'ocarina, le pianiste François Tusques du xylophone et de la scie musicale, et le batteur Noël McGhie à frapper délicatement ses cymbales.
Bernard a encore changé d'instrument... Et de look ! Il joue là d'une trompette de poche que je ne lui connais pas, mais ce n'est pas celle de Joséphine Baker qu'il a fini par vendre à Don Cherry.

mardi 25 février 2014

L'art du partage



Ouverture encyclopédique

À six ans je lus le Petit Larousse illustré de la lettre A à la lettre Z. Plus tard, je dévorai le Grand Atlas Mondial du Reader's Digest, explorant chaque coin du monde par les cartes, le relief, les statistiques, les grandes découvertes ou les photographies sur papier glacé qui fermaient l'ouvrage. Aujourd'hui encore je n'irais pas me coucher sans avoir appris quelque chose de ma journée et à mon tour j'ai choisi de transmettre ce qui m'avait été légué par celles et ceux que j'ai eu la chance de rencontrer. Le blog que je tiens quotidiennement depuis sept ans en est l'une des manifestations.
Diplômé de l'Idhec, l'Institut des Hautes Études Cinématographiques devenu la FEMIS, je composais la musique de mes films. Les camarades me réclamant des partitions sonores pour les leurs, je devins sans m'en apercevoir compositeur de musique, abandonnant pour un temps la réalisation. Je ne concevrai plus alors mon rôle de compositeur que dans la confrontation aux autres arts. Le cinéma et la musique étant déjà des formes d'expression qui se pratiquent généralement à plusieurs, j'en parle souvent comme de sports collectifs, avec l’immense avantage de pouvoir y ignorer la compétition au profit du partage !
Méfiant vis à vis des spécialistes qui ne voient le monde que sous un angle unique et étroit, je me penserai désormais comme un généraliste, quitte à développer ici et là quelques spécialités, de préférence inédites, de manière à ne pas souffrir la comparaison avec les virtuoses qui travaillent huit heures par jour leur instrument...
Lors des conférences que je donne sur le rapport du son aux images, j’insiste toujours sur la nécessité de s’inspirer d’autres arts que le nôtre. Je crains par dessus tout la consanguinité et l’enfermement communautaire qui empêchent la rencontre, fruit de tous les possibles.

Un drame musical instantané

On cherchera vainement dans l’Histoire de la musique l’origine de la mienne et celle du groupe Un Drame Musical Instantané, fondé avec Francis Gorgé et Bernard Vitet en 1976, car toutes les influences y sont présentes. D’y négliger aucun style, aucun continent, aucune démarche, c’est n’en privilégier aucun, nous laissant libres d’emprunter toutes les formes dès lors qu’elles servent notre propos. Nous l’appellerons d’ailleurs « musique à propos », terme plus juste que celui d’instantané qui ne se référait qu’à l’improvisation que nous opposions à la composition préalable et pratiquions exclusivement aux débuts de notre rencontre. Dès 1980 nous commençâmes à écrire, structurant en amont notre langage, pour ne garder de la composition instantanée que l’interprétation ouverte, variations inattendues au gré de notre humeur ou des événements politiques qui nous occupent.
Je cherchais naïvement à me renouveler sans cesse et mes amis de commenter « c’est bien toi ! » à mon grand dam. Mes racines plongent naturellement dans ma formation de cinéaste, ma musique obéissant à des lois cinématographiques plus qu’aux règles du contrepoint et de l’harmonie. Le montage (entendre le montage cut et les ellipses qu’il génère, à savoir que ce que l’on coupe est plus important que ce que l’on garde !), les effets de perspective (gros plans, plans d’ensemble, etc.), le rôle des ambiances et des bruits dans la partition sonore, la narration (commune aux poèmes symphoniques), l’utilisation nécessaire de certaines musiques culturellement connotées, fondent ma méthode de composition.
Autodidacte en musique, j’inventai des moyens techniques d’arriver à mes fins en contournant mes incompétences. Lorsque cela ne suffit pas, je fais appel à des camarades capables de combler mes désirs, quitte à cosigner avec eux ou avec elles. Pendant les trente ans qu’a duré le Drame, nous nous suffisions à nous-mêmes, très complémentaires, progressant en toute indépendance. Mais à ne rien demander à personne, aucun musicien ne nous demandait plus rien. Nous étions maîtres depuis toujours de nos moyens de production puisque j’avais fondé les Disques GRRR en 1975 et possédais mon propre studio, nous avions monté un grand orchestre et étions producteurs de tous nos spectacles. Je commençai à me sentir étouffé par cette indépendance qui m’avait pourtant toujours permis de vivre de mon art. En travaillant sous mon nom propre, je me donne aujourd’hui l’occasion de multiplier les rencontres avec des artistes venus d’horizons les plus divers, y compris des musiciens !

Pour être de partout il faut être de quelque part

Lorsque je rencontre un individu, professionnellement ou dans la vie quotidienne, j’aime connaître ses spécialités. Vous remarquerez le pluriel. Qu’elles soient gastronomiques ou artistiques, je cherche leur personnalité, souvent fortement orientée par leurs origines géographiques, sociales, professionnelles, etc. Je désespère d’entendre des œuvres qui se ressemblent, sans référence à leurs terroirs. Le formatage induit par le marketing ou l’impérialisme culturel américain réduit dramatiquement le paysage musical.
Les prérogatives de classe sont aussi néfastes. J’en veux pour preuve la bataille stérile qui fit rage récemment à propos de la nomination à la Villa Médicis de deux compositeurs, l’une venue de la chanson française, l’autre du jazz. La recherche n’est pas l’apanage de la musique dite contemporaine. Au XXe siècle, à partir de l’École de Darmstadt, les compositeurs « savants », pour la plupart, se coupèrent des musiques populaires, s’enfermant dans un sérail consanguin qui ne pouvait générer que des enfants idiots. Les dernières révolutions, technologiques comme souvent dans l’Histoire des arts, proviennent du marché grand public et de sa lutherie : guitare électrique, synthétiseur, informatique domestique, etc.
D’un autre côté, la world music, par un impérialisme plus paternaliste que malveillant, perdit l’essence des sources empruntées. Le mélange ne peut être prolifique que s’il s’agit de véritables rencontres et non d’une absorption colonialiste sans comprendre les cultures invitées. Les démarches sont parfois louables, je pense aux espagnolades des impressionnistes ou aux oiseaux de Messiaen, mais peuvent paraître ridicules ou absurdes en regard des originaux.

Solidarité et persévérance

La musique était déjà un mode d’expression universel ne nécessitant aucune traduction. Elle s’importe, s’exporte, ouverte à toutes les rencontres. Jamais, dans l’Histoire des hommes, cela n’aura été aussi facile. Internet rend instantanée la communication. Les moyens de locomotion permettent de filer à l’autre bout de la planète en quelques heures. L’anglais est devenu la langue universelle (même si cela ne va pas dans le sens de ma démonstration !). Et pourtant jamais la création n’aura été aussi handicapée. La mainmise des multinationales sur l’industrie du disque, la politique réactionnaire des sociétés d’auteurs face à la circulation des œuvres, les replis communautaires, les querelles de chapelles, la frilosité des programmateurs - hormis quelques uns comme Les 38e qui proposent toujours des spectacles qui sortent de l’ordinaire ;-) - empêchent les voix originales et indépendantes de se faire entendre.
Le pire des risques est de n’en prendre aucun. Sans rencontre, le goût n’y est pas. Il faut savoir épicer son travail avec ceux des autres, donner, recevoir, partager. Qu’y a-t-il d’autre qui vaille de vivre ?

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Ce texte fait partie du livre Composer le monde qui vient de paraître autour des 22 éditions du Festival des 38e Rugissants (article d'hier). Écrit il y a trois ans, il répondait à la demande de "réfléchir aux croisements des cultures, des disciplines, des lieux..." Depuis, le festival a fusionné avec le Grenoble Jazz Festival pour devenir Les Détours de Babel. Trois créations ont marqué mon passage aux 38e : Zappeurs-Pompiers 2 en 1989, Sarajevo Suite en 1994, Sarajevo, suite et fin en 2003. L'illustration est issue de la couverture interactive de USA 1968 deux enfants, roman augmenté publié pour iPad par Les inéditeurs.

lundi 24 février 2014

Composer le monde


La commémoration des 22 ans du Festival des 38e Rugissants à Grenoble valait bien que l'on en attende trois pour savourer la somme des contributions faisant de l'ouvrage un outil passionnant pour comprendre la musique du monde, plus contemporaine que nulle part ailleurs car émergeant de partout à la fois. Le remarquable texte de son directeur Benoît Thiebergien place d'emblée le sujet sur le terrain politique du colonialisme et des traditions. Il révèle les paradoxes transculturels qu'une quinzaine de compositeurs, interprètes, musicologues et acteurs culturels vont développer sur 160 pages de ce livre-DVD. Coordonné par Catherine Peillon, l'ensemble présente une réflexion originale indispensable sur la création musicale contemporaine.
Alexis Nouss secoue l'objet philosophique entre nomadité et nomadisme. Bruno Messina invite à prendre le large loin des chemins balisés. Thierry Pécou revalorise le geste. Zad Moultaka analyse sa genèse hétérophonique depuis le balcon libanais de son enfance. Pierre Sauvageot assène un alphabétique coup de pied dans la fourmilière. Au travers de l'histoire des Percussions de Strasbourg Jean-Paul Bernard avertit du danger du métissage s'il consiste à unifier au lieu d'accepter l'autre tandis que Bernard Fort préfère respecter les biolimites. Carlo Rizzo souligne l'importance de la relation humaine de personne à personne, antidote à la mondialisation formatée, et Keyvan Chemirani d'insister sur la qualité du casting pour que les rencontres soient productives. Quant à Henry Fourès, Laure-Marcel Berlioz et Cécile Gilly, ils se font essentiellement les porte-voix des institutions.
Pour l'ensemble Ars Nova Benoist Baillergeau évoque la rencontre du texte et de la musique, ce que Bernard Cavanna raconte merveilleusement dans son choix de la langue populaire, quotidienne, vulgaire, loin de "l'enculage de mouches" de tant de précieux. Et Jean-Paul Dessy d'en remettre une couche en revendiquant une musique intemporaine, comme François Rossé de revenir sur l'histoire de la musique depuis le milieu du XIXe siècle pour revaloriser un primitivisme nécessaire, pulvérisant la géographie au profit d'une intemporalité et d'un pluralisme des identités biologiques. La musique dite contemporaine en prend pour son grade et je me reconnais évidemment chez ces empêcheurs de tourner rond. Je reproduirai donc demain ma contribution intitulée L'art du partage, concept dans l'air du temps puisqu'il est le thème de la prochaine Revue du Cube à laquelle je participe également !
L'ouvrage se poursuit avec quantité de petites photos et les alléchants programmes des 22 éditions avant que le festival des 38e Rugissants se transforme en Détours de Babel. Extraits et entretiens composent le film autour de sept aventures "transculturelles" : les Percussions de Strasbourg avec Adama Dramé et Jean-Pierre Drouet, Passeurs d'eau de Thierry Pécou et Yaki Kandru, Sarangî Strings Sound System de Jean-Paul Dessy et Drhuba Gosh, Zhiyin de Xu Yi, An-Nâs de Zad Moultaka, Gazing Point de Kudsi Erguner et des improvisations de François Rossé. Simple bonus, ce témoignage vidéographique ne reflète pourtant pas la dimension critique des textes du livre, ni la démarche créative de ce festival hors normes, exemplaire sous bien des angles.

P.S.: le livre paraîtra en juin sur le label l'empreinte digitale, distribution Abeille Musique à la rubrique DVD.
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