Jean-Jacques Birgé

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mardi 14 janvier 2020

Perspectives du XXIIe siècle (2)


La vieille neutralité de la Suisse y est-elle pour quoi que ce soit si des survivants du monde entier se retrouveront à Genève pour imaginer une société juste où les origines, le genre, les responsabilités, les compétences n'impliqueront aucune hiérarchie ni ségrégation ? Des mouvements identiques se créeront sur d'autres points du globe. Il n'y aura plus d'autochtones ni de migrants, mais des citoyens, des camarades partageant tout ce qui aura survécu à la catastrophe. Ils témoigneront. Ils inventeront.
Pour mon prochain disque qui sortira au printemps, une œuvre d'anticipation en coproduction avec le Musée Ethnographique de Genève (MEG) et les Archives Internationales de Musique Populaire (AIMP), j'ai besoin d'enregistrer quelques phrases parlées dans des langues très diverses. J'ai commencé par le chinois et l'anglais avec mes amis Sun Sun qui habite en face et Gary un peu plus loin dans le quartier. Anna, arrivant cette semaine de Cologne, sera mise à contribution pour l'allemand, et Valentina pour l'italien. J'ai prévu d'ajouter l'arabe, le persan, le russe, le roumain, le bulgare, le polonais, le danois, le suédois, le brésilien, le wolof... Il faudrait que je trouve quelques personnes qui parlent l'espagnol, le grec, le turc, le hongrois, le hollandais, le portugais, d'autres langues du continent africain, etc. Comme je pensais au mixage de ces voix avec la flûte et le piano préparé que j'ai déjà enregistrés, j'ai par hasard réentendu Laborintus 2 sur Radio Libertaire. J'ignore à quoi ressembleront mes deux pièces, mais j'y vois un vague cousinage avec l'œuvre sublime de Luciano Berio.
Lorsque je ne sais pas comment aborder une composition musicale dont je connais pourtant la raison ou la fonction, mais qui résiste, je prends le taureau par les cornes et je me lance. Simplement je réfléchis longtemps en amont, pour agir vite ensuite. Souvent j'avance par étapes, corrigeant ce qui me déplaît en ajoutant, retranchant, transformant des éléments. Il ne faut jamais perdre de vue l'intention initiale, mais prendre le chemin des écoliers n'est pas interdit. Pour un autodidacte il est même conseillé. Adepte du définitif provisoire, je donne des titres que je remplace au fur et à mesure. La méthode est la même avec la musique. Je suis impatient d'enregistrer les musiciens qui me rejoindront dans les deux mois qui viennent. Comme je suis en avance sur la planning, ce dont j'ai tout de même l'habitude, il est question d'avancer la sortie du CD à fin avril. On verra bien.

mercredi 8 janvier 2020

Musiques populaires japonaises 1920-1950


J'ignore ce qu'ils mettent dans les sandwiches vietnamiens au poulet, mais il y a un truc qui rend totalement accro. C'est pareil avec la musique japonaise populaire des années 1920-1950. Lorsque je commence à écouter du ryūkōka, je n'arrive plus à m'arrêter. Les plus bouleversantes ont été enregistrées pendant la Seconde Guerre Mondiale. À partir de 1945, le jazz s'immisce plus ostensiblement. Ce sont souvent des modèles musicaux occidentaux japonisés surtout vocalement. J'étais déjà dingue de Tony Tani dont ma fille Elsa a repris Antano onamae nanteeno avec le Spat'sonore, mais là je suis comblé, vu la profusion de la collection Vintage Japanese Music. Je n'ai pas réussi à acquérir les CD, mais j'ai acheté les albums en mp3. Les voix sont renversantes. Je note Kusunoki Shigeo, Kirishima Noboru, Tabata Yoshiro, Koume Akasaka, Watanabe Hamako, Kasagi Shizuko, Kouta Katsutaro, etc. Elles me rappellent le sublime Anatahan, dernier film de Josef von Sternberg, ou les Mizoguchi Kenji qui se passent pourtant généralement aux siècles précédents...



Après la défaite jamais explicitement admise par l'Empire du Soleil Levant, les chansons composées entre 1939 et 1945 sont quasiment tabou. Mais quelle que soit l'époque toutes distillent un blues nippon incroyable.

mardi 7 janvier 2020

Le choc des électrons libres


Il est toujours très agréable de recevoir un disque dans une belle pochette. Le vinyle est double, la couve trois volets est faite main, sérigraphie tirée au hasard parmi trois modèles, la mienne est celle de droite, la plus destructurée. Destructuré, c'est juste et faux à la fois. Le choc des électrons libres a beau faire dans le lourd, c'est le mélange des genres qui est la règle. Hard rock, free jazz, punk, électro, pop à la française et musique traditionnelle de Gascogne et de Bretagne. Les emprunts sont clairs, la fusion accouchant d'une musique qui sort résolument des clous, puissante et volontaire. Si le saxophoniste baryton et clarinettiste Francis Mounier est l'instigateur de l'association d'Artús et des Niou Bardophones, l'apport du sonneur Erwan Keravec, à la cornemuse écossaise et à la trompette préparée, met les poings sur les i pour nous envoyer au tapis.


Artús est formé des rockers Romain Colautti (guitare baryton, boha), Romain Baudoin (vielle alto), Matèu Baudoin (chant, violon, tambourin à corde, flûtes, percussions), Thomas Baudoin (chant, boha, guimbardes, flûtes, percussions) et Nicolas Godin (dispositif électronique, batterie). Avec Erwan Keravec les Niou Bardophones sont Guénolé Keravec (bombarde, trélombarde), Ronan Le Gourierec (saxophone baryton) et Jean-Marie Nivaigne (batterie). Autour de Francis Mounier, cela fait du monde, et du bruit. Tous ensemble, ils produisent Le choc des électrons libres. Pas une seule fille. C'est de la musique qui fait mâle.


La pochette cartonnée de Thomas Baudoin bénéficie de la création graphique de Jean-Marc Saint-Paul et de la sérigraphie d'Ivan Bléhaut & Benjamin Lahitte. C'est agréable à tenir en mains. Il y a du grain et de la colle, de la matière et de la découpe, c'est vrai pour la musique aussi...

→ Le choc des électrons libres, Le choc des électrons libres, 2 LP Pagans, 20€

jeudi 2 janvier 2020

Prévert par Minvielle et Papanosh


En 2020 Jacques Prévert est toujours d'actualité, fêté cette fois par la rencontre du voc'alchimiste André Minvielle et du quintet de jazz Papanosh. Les exemplaires de Paroles, Histoires et Spectacle qui appartenaient à ma mère sont usés jusqu'à la moëlle. Je remets régulièrement sur ma platine les 6 CD du coffret paru en 1992 avec Catherine Sauvage, Les Frères Jacques, Edith Piaf, Marianne Oswald, Mouloudji, Germaine Monteiro, Juliette Greco, Yves Montand, Jean Guidoni, Serge Reggiani, Cora Vaucaire, Renée Lebas, Zette, Catherine Ribeiro, Agnès Capri, Michel Simon, Tino Rossi, Jacques Jansen, Fabien Loris, Marie Laforet, PierreBrasseur, Gilles et Julien, Marlene Dietrich, Chanson Plus Bifluorée, RichardBohringer, Claude Nougaro, Florelle, Béatrice Arnac, Simone Signoret, etc., et Prévert lui-même évidemment pour contribuer à cet extraordinaire inventaire. Chez GRRR, Michèle Buirette interprète La chanson des sardinières, et avec Isabelle Fougère, Sonia Cruchon et Mikaël Cixous je suis très fier de nos 12 ultra-courts collages vidéo Prévert Exquis réalisés il y a deux ans et diffusés sur TV5Monde. Comme pour nous, le Parade de Minvielle & Papanosh n'aurait été possible sans le soutien d'Eugénie Bachelot-Prévert, la petite-fille du poète, qui réussit à sortir la succession d'un protectionnisme rendant impossible le moindre hommage.


André Minvielle, qui a publié en décembre avec BabX et Thomas de Pourquery un magnifique CD Nougaro dont j'avais salué la création à Toulouse en 2014, a trouvé de nouveaux partenaires de fête en Papanosh. Le trompettiste Quentin Ghomari, le saxophoniste Raphaël Quenehen, le pianiste-organiste Sébastien Palis, piano, le contrebassiste Thibault Cellier, le batteur-percussionniste Jérémie Piazza et le chanteur-percussionniste ont mis en musique une douzaine de poèmes qui swinguent, valsent, fanfarent et nous émeuvent. Ils ont mis Les petits plats dans les grands pour un Cortège contre La guerreLes belles familles autorisent L'amiral à avoir Quartier Libre à Alicante. Minvielle entonne Étranges étrangers d'une manière tendre et sautillante alors que j'haranguais le foule en tribun dans notre version vidéographique. On oublie trop souvent l'engagement politique de Prévert au profit de son imagination poétique. Il serait aujourd'hui avec les Gilets Jaunes et les grévistes. Avec encore La brouette et les grandes inventions, De vos jours, Un matin rue de la colombe, Le combat avec l'ange, Destiné et Chant Song, la Prévert Parade nous donne envie de danser et de ré-imaginer le monde qui ne tourne vraiment pas rond. Comment a-t-on pu le confier à des pitoyables employés de banque et à leurs maîtres assoiffés de sang et de pouvoir alors que musiciens et poètes lui donnent les couleurs de la vie en faisant lever le soleil chaque matin pour nous réchauffer le cœur. Disque salutaire dit que salue Terre.

→ Minvielle & Papanosh, Prévert Parade, La C.A.D /Label Vibrant, dist. L'autre distribution, 13,99€, sortie le 31 janvier

mardi 31 décembre 2019

8 nouveaux albums GRRR sur Bandcamp


Dernier article de l'année. Vous n'êtes pas là parce que vous êtes déjà en train de préparer le réveillon ou bien vous souhaitez soigneusement l'éviter, alors vous avez le temps de découvrir certains de ces albums qui vous aurez ratés. Enregistrés entre mai 2017 et décembre 2019, ils participent tous du petit laboratoire que je poursuis depuis quelques années : jouer avec des musiciens et musiciennes pour le plaisir de les rencontrer au lieu de les rencontrer pour pouvoir jouer avec elles et eux. C'était le principe d'Un Drame Musical Instantané en 1992 lorsque nous avons enregistré Urgent Meeting et Opération Blow Up avec 33 invités venus d'horizons musicaux les plus divers. La musique a brisé mon isolement adolescent lorsque je suis rentré de mon voyage initiatique aux États Unis à l'été 1968. J'ai passé ma vie à perpétuer cette passion avec la même innocence, sans penser à la moindre rentabilité malgré qu'elle m'ait nourri, à tous points de vue, intellectuellement et alimentairement, ce qui pourrait se résumer à "gastronomiquement". C'est bien pour un réveillon ! À l'origine le réveillon était un petit moment d’éveil. Avant la messe de minuit ? Parier qu'il en vaut bien une, mais laquelle ? Celle de tous les formatages que nous imposent le système, la famille, les usages, les croyances ? Résister, c'est encore accepter. Penser "autrement" nous renvoie à l'isolement. La musique permet d'y échapper, elle devrait permettre d'échapper à toutes les messes. Un langage universel où l'abstraction dessine avec précision l'essence de toute chose. Lorsqu'on improvise, ce qui revient à réduire au minimum le temps entre la composition et l'interprétation, on s'exprime tous et toutes en même temps à voix haute. Nous n'entendons pas tout, mais la résultante est perceptible. Ce n'est qu'à la réécoute que la vérité éclate. Une vérité évidemment toujours subjective, celle de chaque auditeur. Personne n'entend la même chose, mais toutes les interprétations sont justes. Chacun, chacune s'approprie le résultat. Il y autant d'œuvres que d'auditeurs. Cela ne nous appartient plus. C'est cadeau ! Puisque nous voguons sur un terrain réellement expérimental, vous pouvez tenter l'expérience en allant sur Bandcamp...

* GRRR 3092 - BIRGÉ BERNADO EDSJÖ Défis de prononciation 54’
Sophie Bernado (basson, voix) - Linda Edsjö (vibraphone, percussion, voix)
- Jean-Jacques Birgé (claviers, divers)

* GRRR 3093 - BIRGÉ HOANG BER L’isthme des isthmes 25’
Antonin-Tri Hoang (sax alto, clarinette basse, piano) - Samuel Ber
(batterie, percussion) - Jean-Jacques Birgé (échantillonneur, divers)

* GRRR 3096 - BIRGÉ LEMÊTRE RIFFLET Chifoumi 62'
Sylvain Lemêtre (percussion) - Sylvain Rifflet (sax ténor, venova) -
Jean-Jacques Birgé (claviers, electronics, divers)

* GRRR 3097 - BIRGÉ DABROWKI LÉVY Questions 99'
Élise Dabrowski (contrebasse, voix) - Mathias Lévy (violon, sax alto, venova)
- Jean-Jacques Birgé (claviers, electronics, divers)

* GRRR 3098 - BIRGÉ HALAL POULSEN La révolte des carrés 82'
Wassim Halal (percussion) - Hasse Poulsen (guitare) -
Jean-Jacques Birgé (claviers, electronics, divers)

GRRR 3099 - BIRGÉ PONTIER SÉRY WD-40 75'
Christelle Séry (guitare) - Jonathan Pontier (claviers) -
Jean-Jacques Birgé (claviers, electronics, divers)

* GRRR 3100 - BIRGÉ HOCHAPFEL VROD Ball of Fire 73'
Jean-François Vrod (violon) - Karsten Hochapfel (violoncelle) -
Jean-Jacques Birgé (claviers, electronics, divers)

* GRRR 3101 - BIRGÉ CHRISTENSON GODET Duck Soup 64'
Jean-Brice Godet (clarinettes, cassettes) - Nicholas Christenson (contrebasse,
bébé violoncelle) - Jean-Jacques Birgé (claviers, electronics, divers)...
sur 12 photographies de Roger Ballen

lundi 30 décembre 2019

Maderna, Morricone, Varèse et la libre improvisation


Si Bruno Maderna est surtout connu comme chef d'orchestre et compositeur de musique contemporaine, il est surprenant d'entendre ce qu'il a enregistré en 1968 pour le film La Morte Ha Fatto L'uovo (La mort a pondu un œuf), thriller giallo de Giulio Questi avec Jean-Louis Trintignant et Gina Lollobrigida. Cordes dissonantes, piano préparé, guitare désaccordée, percussion font inévitablement penser à l'improvisation libre qui se développera dans les années 70 jusqu'à nos jours. Né en 1920 à Venise, mort en 1973 à Darmstadt, deux lieux symboliques, Maderna fut adulé par Boulez, Berio, Donatoni qui lui ont dédié des pièces, et bien d'autres dont il a créé les œuvres comme Nono, Xenakis, Mefano, Amy, de Pablo, Zender, Bussotti, etc. Dans sa partition sonore pour ce film (sur YouTube), il est encore surprenant d'entendre des mélodies quasi romantiques au violon tranchant avec l'atonalité du reste.
De même, il y a bien longtemps j'avais été étonné de découvrir les improvisations d'Ennio Morricone avec le Gruppo di Improvvisazione Nuova Consonanza de Franco Evangelisti dès 1964, ce qui en faisait le premier précurseur avant les Britanniques d'AMM. Morricone a d'ailleurs fait participer le Gruppo à la partition d'Un coin tranquille à la campagne (sur YouTube) d'Elio Petri, cinéaste majeur à redécouvrir, à la même époque que Maderna.
Comment faire l'impasse sur la découverte incroyable de l'enregistrement du workshop dirigé par Edgard Varèse en 1954 auquel participèrent Art Farmer, Hal McKusik, Teo Macero, Eddie Bert, Frank Rehak, Don Butterfield, Hall Overton, Ed Shaughnessy, John La Porta et, last but not least, Charlie Mingus. Son écoute permet de se demander si Varèse n'est pas tout simplement le père du free jazz !

jeudi 26 décembre 2019

Perspectives du XXIIe siècle (1)


Le passé est une bonne source d'inspiration pour imaginer l'avenir. Après l'album de mon Centenaire l'an passé, je n'avais pas trop le choix que de viser loin, quand nous aurons tous disparu, tout en revenant sur mes pas.
J'avance doucement, mais sûrement, pour l'enregistrement de mon prochain disque, coproduit avec le Musée Ethnographique de Genève, à paraître l'année prochaine. Sans dévoiler le scénario de ce petit opéra d'anticipation, je peux dire que je travaille à partir des Archives Constantin Brăiloiu sur les conseils de Madeleine Leclair, conservatrice responsable du Département d'ethnomusicologie du MEG, des Archives Internationales de Musique Populaire et des collections d'instruments de musique, et éditrice de la collection discographique MEG-AIMP/VDE-Gallo. N'ayant pas l'habitude de travailler sur des musiques traditionnelles, je dois trouver ma propre voie à chaque étape de la composition.
J'ai commencé par choisir les archives qui correspondaient à mon synopsis narratif, je les ai ensuite placées sur la timeline de chaque pièce. Après avoir ajouté les ambiances, essentiellement du field recording, j'ai enregistré mes parties instrumentales (clavier, flûte, trompette à anche, guimbardes, erhu, khen, etc.) et soigné quelques effets (Eventide, Audio Ease) avant de prendre rendez-vous avec les musiciens qui viendront s'ajouter à l'édifice. Je m'aperçois seulement maintenant de l'importance des ambiances climatiques et du bestiaire qui se sont glissés au cours des mois, construisant des décors évocateurs. C'est une musique diégétique dont les images sont suggérées par la partition sonore. Pourrait-on alors parler d'auto-diégèse ? La densité de certaines pièces m'a poussé ces jours-ci à insérer de courts solos, plus calmes, évidemment moins chargés, même si je les resitue dans le paysage : flûte dans une forêt assoiffée, piano préparé dans un tunnel inondé, boîte à musique avec loups et batraciens... Entendre que je ne lâche jamais la dialectique !
Contrairement à certains artistes dont les remix noient les œuvres d'origine dans une refonte électronique en n'utilisant que des samples (échantillons), souvent très courts, j'ai choisi de préserver l'âme de ces mémoires ethnographiques, d'autant que c'est leur fonction qui avait dicté mes choix. La manière de les retravailler est évidemment très "moderne", aussi bien dans les intentions que par les outils que j'emploie. Après avoir favorisé l'hétérogénéité, je tente de réunifier l'ensemble. Le style se dessine de lui-même, mais je suis encore incapable de trouver les mots pour le définir, peut-être parce que ce n'est justement pas fini.

mercredi 25 décembre 2019

Soupe aux canards pour Noël


C'est Noël et c'est cadeau !
Duck Soup est le 81e album disponible exclusivement en ligne sur drame.org. Comme tous les autres il est en écoute et téléchargement gratuits. C'est aussi le 5e produit par les Disques GRRR pour l'année 2019. Que cela ne vous empêche pas de commander sur le site les vinyles et CD avec leurs pochettes et livrets fabriqués aux petits oignons, car rien ne remplace l'objet physique !
Le trio se compose cette fois du contrebassiste Nicholas Christenson, du clarinettiste Jean-Brice Godet et de ma pomme au clavier et à divers instruments électroniques et acoustiques. Nicholas joue aussi d'un bébé violoncelle et Jean-Brice de sa panoplie de cassettophones. Il est fortement conseillé de l'écouter sur de bonnes enceintes pour profiter, entre autres, des sons de la basse. Comme je l'ai raconté jeudi dernier, les 12 pièces correspondent à 12 images de l'artiste Roger Ballen choisies par chacun d'entre nous pour devenir le thème de nos compositions instantanées. Elles sont reproduites en face de chaque pièce sur la page dédiée à l'album. Si vous désirez partager l'émotion que j'ai ressentie à la visite de son exposition à la Halle Saint Pierre, vous avez jusqu'au 31 juillet...
J'adore jouer avec des musiciens d'autres générations. Le jeune américain de Minneapolis a 20 ans, Jean-Brice 40. Quant à moi, je ne cache pas mon âge, j'en suis plutôt fier et je souhaite aux plus jeunes d'un jour l'atteindre. Sans aucune nostalgie du passé, je suis curieux de l'avenir. Nous avons les mêmes aspirations, mais souvent des manières différentes d'arriver à nos fins. Nous apprenons les uns des autres. Lorsque nous jouons ensemble, nous retombons en enfance. Je découvre le résultat de notre rencontre seulement au moment du mixage. J'ai l'habitude d'enregistrer "droit", sans correction. C'est à chacun de faire son son et de contrôler son intensité. Néanmoins je rééquilibre les voies, j'ajoute parfois un peu de réverbération sur un instrument, mais c'est tout. Pendant la séance nous utilisons des casques audio pour éviter que tout soit réinjecté dans les micros à condensateur très sensibles. Nous ne perdons pas de temps à écouter les prises, chaque album de ce laboratoire expérimental étant réalisé en une seule journée. Il m'en faut une autre pour mixer et une dernière pour créer la pochette et rédiger les crédits. Je fais valider à mes acolytes le résultat après mastering et hop, je mets en ligne ! Ce soir, si vous arrivez à danser dessus, écrivez-nous, vous avez gagné...

→ Birgé Christenson Godet, Duck Soup, GRRR 3101, exclusivement sur drame.org, en écoute et téléchargement gratuits

lundi 23 décembre 2019

Archie Shepp, The Sound Before The Fury


Suite à l'excellent article de Louis-Julien Nicolaou dans Télérama, j'ai regardé The Sound Before The Fury, film de Lola Frederich et Martin Sarrazac, mêlant les images d'archives du massacre perpétré par la police américaine à la Prison d'Attica le 13 septembre 1971, des témoignages directs et les répétitions du concert d'Archie Shepp à La Villette le 9 septembre 2012, quarante ans après Attica Blues, enregistré en grand orchestre en 1972. Ce disque incontournable est un brûlot politique et poétique plus proche du blues, de la soul et du funk que du free jazz.
Totalement fan de son jeu au ténor depuis le concert d'Amougies en 1969, j'ai eu plusieurs fois la chance d'interroger le saxophoniste et compositeur, en particulier en 2005 pour le Journal des Allumés du Jazz. Jean Rochard et moi-même l'avions rencontré lors d'un entretien fleuve aussi politique que musical intitulé Archie Shepp, ténor du barreau, dans le cadre de la rubrique du Cours du Temps que j'avais initiée. Revenant sur son trajet depuis sa naissance en Floride et son déménagement à Philadelphie lorsqu'il avait 7 ans, puis à New York, dans le Massachusetts et à Paris, il y raconte qu'Attica Blues fut le pivot de son retour au blues de ses racines, recherche d'authenticité et tentative de toucher un public populaire, pas seulement les noirs. Jusque là plus proche de la musique de John Coltrane, il cite Johnny Walker, Aretha Franklin et Dionne Warwick.


En 1972 le batteur Beaver Harris suggéra à Shepp de composer une suite sur la mutinerie d'Attica. Cela n'a rien d'étonnant, Shepp voulait initialement devenir avocat des droits civiques pour s’engager politiquement. Les images tournées par la télévision américaine et les témoignages sont accablants sur les conditions pénitentiaires, le racisme qui y est à l'œuvre et le gouverneur Nelson Rockefeller qui fit donner l'assaut, tuant 29 prisonniers et 10 otages parmi les gardiens. Le gouvernement américain avait décidé de se débarrasser radicalement des Black Panthers. L'introduction de la cocaïne dans les quartiers fut un moyen expéditif, même s'il finit par toucher également les jeunes bourgeois blancs. Le massacre d'Attica sensibilisa l'opinion, poussant l'administration à améliorer quelque peu les conditions de détention. Pendant quelques jours les prisonniers avaient vécu une sorte de commune utopique qui se termina dans le sang.
Si le tournage des répétitions de l'Attica Blues Big Band en 2012 m'a paru un peu long, il est très intéressant de voir Shepp au travail, il a alors 75 ans, et le complément de programme tourné par Frank Cassenti offre 45 minutes du concert avec les 25 musiciens, afro-américains légendaires et jeunes français engagés pour l'occasion.

→ Archie Shepp, The Sound Before The Fury, DVD Les mutins de Pangée, 17€

vendredi 20 décembre 2019

L'accordéoniste Didier Ithursarry ouvre une porte


L'époque est morose. Dans la rue les gens se battent pour un rien. Dans les transports en commun ils s'insultent. Certains se plaignent des grévistes qui les empêchent de partir en vacances de Noël sans se rendre compte qu'avec les lois imposées par le gouvernement aux ordres des assurances privées et des fonds de pension américains ce ne sont pas seulement toutes leurs vacances qui sauteront, mais le repos chèrement acquis lorsqu'ils seront en âge de prendre leur retraite. Quand une caissière est désagréable, c'est qu'elle subit des pressions de sa hiérarchie. Quand le pouvoir montre le mauvais exemple, c'est toute la société qui se désagrège. Alors chaque rayon de soleil a son importance.
Il faut ouvrir la porte, regarder le ciel, respirer un bon coup et se laisser porter par la musique. L'accordéon du Basque Didier Ithursarry joue le rôle de l'astre auprès duquel se réchauffer. Son nouvel album en trio avec le flûtiste Joce Mienniel et le guitariste Pierre Durand s'intitule Atea, soit la porte en langue basque. S'il faut sortir pour humer l'air du temps qui peut être aussi celui de la résistance et des nouvelles utopies, on peut aussi entrer sans frapper et se mettre à danser, parce qu'on ne vit qu'une fois. Mienniel et Durand sont des habitués de cette colonne, virtuoses rayonnants aux côtés d'un accordéoniste qui réfléchit le swing légendaire de son pays. Sur la Forró Suite, le Quatuor Cuareim se joint à eux, arrangée par Geoffroy Tamisier. Je devrais chaque fois rappeler le nom de l'ingénieur du son, ici Boris Darley, parce que ces alchimistes rehaussent souvent les couleurs de nos disques en soignant aussi l'ambiance qui règne dans le studio. De plus en plus de musiciens s'intéressent d'ailleurs avec succès à la prise de son. Si Atea profite de l'envol de la flûte et du soutien de la guitare, sa vibration contagieuse vient d'abord du soufflet qui rythme les mélodies comme si elles étaient poursuivies par un irrésistible besoin, mais de quoi ? De lumière peut-être...

→ Didier Ithursarry Trio, Atea, LagunArte, dist. L'autre distribution, sortie le 31 janvier 2020

jeudi 19 décembre 2019

Roger Ballen interprété par Birgé Christenson Godet


Comme Jean Rochard était passé au Studio GRRR enregistrer Les oiseaux doubles accompagné par Nicholas Christenson, je lui ai demandé de prendre la photo de notre trio avec Jean-Brice Godet, cinquième et dernier épisode de mon laboratoire d'improvisation pour 2019. Jean, qui vit à cheval entre St Paul et Paris, m'avait présenté le jeune contrebassiste de Minneapolis. Nicholas a vingt ans et une imagination musicale égale à sa dextérité. Jean-Brice pourrait être son père et moi son grand-père, mais lorsqu'il s'agit de jouer ensemble je doute qu'aucun de nous soit majeur.
La veille, soit mardi soir, j'avais été renversé par l'exposition de Roger Ballen à la Halle Saint-Pierre et remporté avec moi deux livres sur le travail de l'artiste pluridisciplinaire. J'ai donc proposé à Nicholas et Jean-Brice de choisir des reproductions qui les inspirent dans Le Monde selon Roger Ballen et Asylum of The Birds afin de les transformer en pièces musicales.
You Can't Come Back, Twirling Wires, Homage, Shadows and Stranger ont séduit Nicholas. Jean-Brice a sélectionné Alter Ego (ci-dessous), Shepherd, Posing, Cornered. J'ai préféré The Back of The Mind, Masked Man, Rats on Kitchen Table, Chicken Wings. Il fallait bien choisir, alors que nous adorons l'ensemble du travail de Ballen, mêlant photographie, peinture, sculpture, installation. Les mêmes images se retrouvaient parfois dans nos listes individuelles.


Douze pièces ont ainsi vu le jour, les œuvres de Roger Ballen devenant les titres de nos improvisations fortement inspirées. Il me reste à mixer l'album enregistré hier avant de le mettre en ligne sur Drame.org, qui se retrouvera comme d'habitude en écoute et téléchargement gratuits. Il s'intitulera Duck Soup, évidemment en référence aux Marx Brothers, bien qu'à regarder la photo de nous trois on pense plutôt aux Dalton ! Coincé par une grève inconrtounable qu'on espère convaincante, Nicholas était venu à pied depuis Montreuil avec une contrebasse gentiment prêtée par Benjamin Duboc, et il m'empruntera aussi un bébé violoncelle que Bernard Vitet avait équipé de sillets. Jean-Brice, en plus de sa clarinette et de sa clarinette basse, avait apporté une batterie de cassettophones qui font désormais partie de son instrumentation récurrente. Quant à moi, en plus des claviers, je flûtai, trompettai à anche, guimbardai, archetai, percutai et utilisai mes sempiternels H3000, Tenori-on, Lyra-8, radiophonie, etc. Sans n'avoir encore rien réécouté, il me semble que ce fut une journée prolifique. Le mariage des timbres était particulièrement florissant. Le choix de Ballen s'avéra une excellente idée. Il régnait dans le studio une atmosphère aussi détendue que concentrée, en tous points épatante.
En attendant la publication du nouvel album, j'écrirai très prochainement un article évoquant l'exposition de Ballen qui mérite absolument d'être visitée... J'ai également commandé le DVD Memento Mori / Selfportrait de Saskia Vredeveld qui lui est consacré et est projeté au milieu de sa gigantesque installation.

jeudi 12 décembre 2019

Time Elleipsis de Frederick Galiay


Le travail de Frederick Galiay tient d'une sublimation du bouddhisme par la puissance du son. Lauréat du programme de résidence "Hors les murs" initié par l'Institut Français, le bassiste, fan d'électronique autant que d'électricité, s'est immergé pendant plusieurs mois, et après vingt ans de voyage dans la région, dans les cérémonies millénaires du Bouddhisme Theravāda et divers rituels animistes au Myanmar, au Laos, en Thaïlande et au Cambodge. Il y a composé une suite pour six instrumentistes qui marie sa quête asiatique avec le free jazz et le drone. La Bouddhisme n'est de toute manière pas ce que les Occidentaux en imaginent. J'en veux pour preuve, par exemple, l'intolérance meurtrière à l'égard des musulmans Rohingyas au Myanmar ou le financement du Dalaï Lama par la CIA. Le Theravāda, proche du bouddhisme primitif, échappe peut-être au dévoiement habituel de toutes les religions qui continuent à faire des ravages sur la planète. J'imagine néanmoins que pour s'approcher des intentions de Frederick Galiay il faut diffuser Time Elleipsis - Chamæleo Vulgaris à fort volume. La saturation est son premier pays. Les percussions massives de Sébastien Brun et Franck Vaillant ponctuent les continuum joués par Antoine Viard au saxophone baryton électrifié, Jean-Sébastien Mariage à la guitare électrique, Julien Boudart au synthétiseur analogique et Galiay à la basse électrique. Vers la fin l'orchestre explose comme un faux ensemble avant de trouver une sérénité espérée depuis le début de cet étonnant cérémonial.

→ Frederick Galiay, Time Elleipsis - Chamæleo Vulgaris, CD Ayler Records, 13€ (existe aussi en version numérique), à paraître le 9 février 2020

mercredi 11 décembre 2019

7 fois Pauvros en images


C'est crade. L'idée que le rock doit être crade. Out of control. Un jeu de rôle. Sortir de son corps. La transe par le volume sonore. Hendrix à Monterey met le feu à sa guitare. L'écrase contre les enceintes. Wall of sound. Coups de reins suggestifs. Le sexe et la mort conjugués. MC5. Jean-François Pauvros entretient cet héritage. Au début de Don Pauvros de La Manche, un des sept films que Guy Girard lui consacre et le principal du coffret DVD, le guitariste se fait cuire un œuf sur le plat, mais il le fait de cinquante centimètres de haut et le jaune explose dans la poêle qu'il gratte avec sa fourchette, c'est l'omelette free. Sur le manche les doigts se libèrent de la discipline. Partout où il passe, la guitare trépasse. Résurrection. Elle tient le coup. Lui aussi. Il y a toujours une guitare dans le champ. Ça cogne. Ça piétine. Ses fréquentations sont souvent sulfureuses, le guitariste japonais Keiji Haino, le poète Charles Pennequin ou le trompettiste Jac Berrocal. De temps en temps il met de l'eau dans son vin, il n'est plus à ça prêt, il croise le pianiste anglais Tony Hymas, il joue le blues, il chante, bien. Il accompagne les images grattées de Vincent Fortemps. Dans le livret, le dialogue avec le journaliste Bertrand Loutte, le photographe Jean-Marc Rouget et Guy Girard, qui le filme depuis plus de trente ans, revient sur la chronologie. Sa silhouette, courbée avec ou sans caisse, écorchée, tient de Cervantès et d'Egon Schiele. On le voit faire le drone avec le guitariste Arto Lindsay. Il taille sa haie en donnant des coups de cisaille n'importe comment. Le geste compte. Seul, il s'éclate, formel. En compagnonnage, il compose, dramatique. Où que ce soit, il conduit l'électricité. Par vent sur la plage, il ensevelit sa guitare sous des poignées de sable.


Sur le second DVD, les autres films s'échelonnent dans le temps. Foutoir nocturne à la réception d'un petit hôtel. Girard monte les images du Batofar en mer, rescapé d'Irlande, et les spectateurs lunettés de l'éclipse avec les hurlements des cordes de Pauvros et celles vocales de Haino. Escale à Bruxelles avec le trio Catalogue. Marteau Rouge avec Joe McPhee. Et pour terminer un hommage au Studio Campus où Pauvros s'est beaucoup investi. Ça bouge dans tous les sens et l'ensemble fait sens. Pour fêter la sortie du coffret au Souffle Continu, il a entonné quelques notes de l'Internationale au milieu d'un déferlement de notes tout en lisant Citroën, le poème de Jacques Prévert qu'il a griffonné sur un bout de papier jauni.

Jean-François Pauvros, 7 films de Guy Girard, coffret 2 DVD La Huit, ESC distribution, 19,99€

vendredi 6 décembre 2019

Stop Making Sense


Lorsqu'en décembre 1983 les Talking Heads jouèrent au Pantages Theatre à Hollywood, j'avais un peu délaissé le rock, et même le jazz, pour la musique contemporaine. J'étais passé totalement à côté du punk, préférant le free jazz qui réfléchissait la lutte des Afro-Américains. J'écoutais néanmoins de tout, mais ce mouvement me semblait passager, sorte de révolte œdipienne contre les aînés, à grands coups de provocations éructives. J'avais été séduit par MC5 ou les Stooges à leurs débuts, mais je restais attaché aux belles mélodies ou à des formes franchement plus radicales de restructuration du langage musical. L'énergie du punk s'exprimait au détriment d'autres composantes, me laissant penser que les adeptes de cette nouvelle branche évolueraient rapidement vers d'autres parties de l'arbre, que ce soient les racines ou les cimes. Les Talkinhg Heads glissèrent ainsi vers la new wave.
Comme souvent avec le rock et ses dérivés, j'ai toujours regretté que nous adoptions ces chansons sans en comprendre les paroles. Le DVD/Blu-Ray du film de Jonathan Demme sur le concert des Talking Heads n'offre hélas aucun sous-titre lorsque chante David Byrne, comme c'est la cas la plupart du temps avec les publications musicales vidéographiques. Il est probable que si nous comprenions le sens des paroles de nos idoles anglo-saxonnes nous serions souvent moins emballés. Est-ce qu'exceptionnellement le film Stop Making Sense justifie cette absence ? J'en doute. Le non-sens est un art de l'absurde, souvent comique, qui n'a rien à voir avec ce groupe new-yorkais, même à enfiler un costume trop grand pour donner l'illusion d'une tête toute petite !


Stop Making Sense est remarquablement filmé aux cours de trois concerts mythiques de la tournée Speaking in Tongues par Jonathan Demme. Je n'irai pas jusqu'à clamer, comme tous les journalistes recopiant gentiment le dossier de presse, que c'est "un sommet inégalé du genre". Une captation de concert quasi in extenso est toujours un peu laborieuse et ne rend jamais l'émotion du direct. Ce n'est ni Step Across The Border, ni Straight No Chaser, ni Gimme Shelter, ni même Woodstock ou Monterey Pop. La scénographie de David Byrne, sobre mais intelligemment évolutive, mâche certes le travail à Jonathan Demme. La restauration en haute définition est très belle, et s'y ajoutent une heure de conférence de presse lors du 15e anniversaire du film à San Francisco où les quatre membres du groupe répondent à Peter Scarlet, un petit auto-entretien humoristique de David Byrne avec David Byrne à propos de David Byrne, deux chansons absentes du film, un montage promotionnel et la bande-annonce. À propos de promotion, il semble que Carlotta ait passé un accord avec la Fnac pour diffuser en exclusivité une version contenant un intéressant livret de 36 pages illustré, écrit par Christophe Conte.

→ Jonathan Demme, Stop Making Sense, DVD/Blu-Ray Carlotta, 20€ ou 24,99€ le Mediabook exclusivité de la Fnac

dimanche 1 décembre 2019

Comme c'est étrange !


Je ne fais pas cela d'habitude, mais je déroge à la règle parce que là c'est ma fille Elsa qui a besoin de votre participation au crowdfunding lancé avec sa partenaire Linda Edsjö. Elle ne me l'a pas demandé, mais vous savez ce que c'est, un papa ! Comme en plus c'est un disque (génial) pour la jeunesse, je me suis senti concerné, comme éternel gamin évidemment, en plus de mon nouveau rôle de grand-père de garde... Toutes les deux avaient déjà publié un autre CD pour la jeunesse intitulé Comment ça va sur la Terre ? avec Michèle Buirette qui était super bien...



Un deuxième teaser :



On ne peut plus les arrêter !



Un dernier pour la route ?



→ Participez à KissKissBankBank en pré-achetant le CD ou plus...

vendredi 29 novembre 2019

Ball of Fire par Birgé Hochapfel Vrod


Ball of Fire est le nouvel épisode de mon laboratoire musical, séance d'une journée où nous improvisons en vue d'un album virtuel à mettre en ligne sur drame.org. Ce 80e album inédit, en écoute et téléchargement gratuit comme tous les autres, vient aussi alimenter la radio aléatoire de la page d'accueil du site où vous pouvez découvrir 155 heures de musique sans aucune répétition, soit 1051 pièces de durées très variées.
Comme je demandais au violoncelliste Karsten Hochapfel avec quel musicien il aimerait jouer pour la première fois, il proposa d'emblée le violoniste Jean-François Vrod. Je m'aperçois que cette année j'aurai souvent enregistré avec des cordes. Ainsi les auront précédés le violoniste Mathias Lévy et la contrebassiste Élise Dabrowski, ainsi que guitaristes Christelle Séry et Hasse Poulsen. Étaient présents également le percussionniste Wassim Halal et le compositeur Jonathan Pontier aux synthétiseurs. L'année n'est pas terminée puisqu'une dernière séance aura lieu avec le jeune contrebassiste minnesotien Nicholas Christenson et le clarinettiste Jean-Brice Godet, aussi grand que basse, qui jouera aussi de ses cassettes. La forme du trio a l'avantage d'être toujours équilibrée malgré son nombre impair, car il suffit de convaincre un contre deux pour que deux se retrouvent contre un. Comprendre qu'un accord est vite trouvé entre tous les protagonistes. La question ne se pose évidemment pas dans le cas de nos compositions instantanées, mais lorsqu'aucun des musiciens n'a pratiquement joué avec les autres la concentration exigée est plus simple à trois.
Découvert grâce à André Ricros, producteur du label Silex, j'avais enregistré Jean-François Vrod en 2000 pour la musique que j'avais composée pour l'exposition Le Siècle Métro et joué avec lui en concert deux ans plus tôt pour mon projet Birgé Hôtel avec Hélène Labarrière, Gérard Siracusa et, en invités, Michel Houellebecq et Bernard Vitet. Je connaissais Karsten Hochapfel grâce au groupe Odeia dont ma fille Elsa est la chanteuse.


Nous voilà donc réunis vendredi dernier au Studio GRRR pour interpréter les thèmes tirés au hasard dans le jeu de cartes Oblique Strategies inventé par Brian Eno et Peter Schmidt. Comme pour les albums Game Bling avec Ève Risser et Joce Mienniel (2014), Un coup de dés jamais n'abolira le hasard avec Médéric Collignon et Julien Desprez (2014), Un coup de dés jamais n'abolira le hasard 2 avec Pascal Contet et Antonin-Tri Hoang (2015), Questions avec Élise Dabrowski et Mathias Lévy (2019), WD-40 avec Christelle Séry et Jonathan Pontier (2019), et le concert filmé À l'improviste avec Birgitte Lyregaard et Linda Edsjö (2014), nous piochons chacun à notre tour et tentons de comprendre le sens des injonctions rédigées en anglais.
De temps en temps mes invités s'emparent d'un des instruments de ma collection que je considère plutôt comme une boîte à outils. Ainsi Karsten Hochapfel jouera de la guitare à cinq cordes (pour avoir cassé le mi aigu en l'accordant), du zheng (koto chinois à seize cordes dont plusieurs manquaient également) et du cosmicbow (manche de guitare à quatre cordes qui se joue comme une guimbarde). Jean-François Vrod m'empruntera d'ailleurs une guimbarde, mais il utilisera aussi sa voix, un appeau, un kazoo, un harmonica minuscule et toutes sortes de préparations sur son violon. Sur Turn it upside down Karsten retournera même son violoncelle !


Si je me sers essentiellement d'échantillonneurs sur mon ordinateur portable, j'ai eu le plaisir de jouer avec mes deux synthétiseurs physiques russes, le Lyra-8 et The Pipe, ainsi que de la JJB64, application informatique unique puisqu'elle fut inventée spécialement pour mon 64e anniversaire par Eric Vernhes. Selon les morceaux, Ball of Fire en compte seize, j'ai également recours à une radio qui se remonte à la manivelle, à mon éternelle trompette à anche, une guimbarde et une flûte comme souvent, plus diverses percussions.
Mes deux camarades de jeu se sont livrés à maintes facéties expérimentales dont je ne découvre vraiment la qualité qu'au moment du mixage. Lorsque nous plongeons la tête la première dans nos improvisations hirsutes, nous sommes en état de transe, transe constituée d'une concentration extrême puisque nous inventons la musique au fur et à mesure en écoutant les autres sans aucune préparation ou avertissement.
What are you really thinking about just now? Incorporate / Gardening, not architecture / Take a break / Discover the recipes you are using and abandon them / Be dirty / Once the search is in progress, something will be found / Do something boring / Make an exhaustive list of everything you might do and do the last thing on the list / Allow an easement (an easement is the abandonment of a stricture) / Use filters / Not building a wall but making a brick / In total darkness or in a very large room, very quietly / Where’s the edge? Where does the frame start? / Simple substraction / You don’t have to be ashamed of using your own ideas... sont le genre d'invitations auxquelles nous sommes confrontés. Si vous avez du mal à les comprendre, dites-vous bien que cela nous fait le même effet, mais que nous devons nous y coller chaque fois sans délai, du moins deux ou trois minutes plus tard !
Pour moi, le meilleur moment est donc lorsque je rééquilibre les voies, découvrant ce que nous avons enregistré dans la fougue de la rencontre. Pour la mise en ligne je masterise les pièces en mp3, rédige les crédits, fabrique la pochette à laquelle je dois trouver un titre.


Suivant l'article d'hier sur la screwball comedy, celui de l'album est un hommage à Barbara Stanwyck pour son rôle dans le film de Howard Hawks. La boule vient d'un immeuble viennois designé par Friedensreich Hundertwasser. Quant aux photos du trio nous les devons à Peter Gabor passé faire quelques plans pour le film qu'il me consacre.

samedi 23 novembre 2019

Vrod Birgé Hochapfel


Bientôt un nouvel album en ligne sur drame.org enregistré avec le violoniste Jean-François Vrod qui fait de drôles de bruits avec sa bouche et le violoncelliste Karsten Hochapfel qui joue aussi de la guitare à cinq cordes après qu'il a cassé mon mi, du koto qui n'avait plus toutes les siennes, et de son instrument tête en bas... Pour nos compositions instantanées, comme nous avons tiré encore une fois les thèmes au hasard parmi les cartes d'Oblique Strategies, j'ai joué des choses auxquelles je ne m'attendais pas du tout...

Photo © Peter Gabor (venu tourner filmer quelques nouveaux passages pour un film sur ma pomme)

mercredi 20 novembre 2019

Sobre Sordos, petit opéra pop


Le disque Sobre Sordos permet d'apprécier toutes les subtilités de l'instrumentation et la lisibilité des textes que la sonorisation du concert rendait un peu difficile jeudi soir à l'Atelier du Plateau. Il faut préciser que les textes d'Ignacio Plazza Ponce et Giustino De Michele sont chantés en français, italien, espagnol et anglais, or tous les spectateurs ne sont pas aussi polyglottes ! Sobre Sordos donne l'impression d'un petit opéra pop qui se situerait entre les mises en musique d'Edward Gorey, l'Italie de Paolo Conte et les évocations cinématographiques de Tim Burton. Les vidéos et images interactives, figuratives ou abstraites, de Damien Serban qui les accompagnent sur scène sont remplacées par un beau travail graphique illustrant les trois vinyles (ou 2 CD) de l'album.
Ignacio Plaza Ponce joue des claviers tandis que Giustino De Michele est le principal chanteur de cette longue suite imagée. J'étais allé les écouter parce que ma fille Elsa y jouait les secondes voix, mais les deux auteurs-compositeurs sont accompagnés par une ribambelle d'excellents musiciens que l'on a l'habitude d'entendre dans des contextes fort différents : le flûtiste Joce Mienniel, le saxophoniste Hugues Mayot, la bassoniste Sophie Bernado, le trompettiste Aymeric Avice, le tromboniste Fidel Fourneyron, le violoncelliste Clément Petit, le contrebassiste Simon Drappier, ainsi que le violoniste Sylvain Rabourdin, le guitariste Bartolomeo Barenghi, le clarinettiste Matteo Pastorino...



→ Sobre Sordos, Bandcamp, 2 CD 20€ / 3 LP 40€
Leur site web est plein de musiques, de vidéos et d'informations...

jeudi 14 novembre 2019

Francis Gorgé, des cygnes qui ne trompent pas


En publiant Swan Night cette semaine sur SoundCloud, Francis Gorgé signe avec Jan Eerala une pièce qu'il dédie à l'écrivain Antoine Volodine et à Un Drame Musical Instantané dont il fit partie de 1976 à 1992. S'il doit la connaissance de l'écrivain à son ami Dominique Meens, un temps compagnon de route du Drame, cette nouvelle pièce rappelle fortement le travail de notre trio avec Bernard Vitet. Ces derniers temps Francis s'affairait surtout à orchestrer des œuvres pour piano de Claude Debussy avec ses machines virtuelles. Son travail avec le Finlandais Jan Eerala, photographe et sound field recorder, s'axe sur des évocations paysagères souvent planantes.
Swan Night capture le chant des cygnes migrateurs dans la baie de Makholma, près de Pori. Il est certain que le Drame a toujours été sensible aux autres espèces, intégrant le langage des animaux à nos évocations musicales. Merle, canards, chevaux, fauves, singes, baleines, insectes, chats, etc. Francis, ornithologue en herbe, s'appuie sur le chant extraordinaire de ces cygnes que l'on espère ne pas être le dernier. Il ajoute celles transformées d'êtres humains, un piano tournant à la percussion, des sons électroniques qui glissent à la surface de l'eau, un violoncelle lyrique, une trompette bouchée, une clarinette... Les reconnaîtrez-vous ? Ces réminiscences participent à ce bel hommage, l'œuvre s'articulant comme un petit poème symphonique de douze minutes. Sur assezvu.com, Francis cite d'ailleurs une phrase d'un de ses héros, Hector Berlioz, cet autre guitariste français anticipant étonnamment Edgard Varèse et John Cage : « Tout objet sonore mis en œuvre par le compositeur est un instrument de musique ». Berlioz est aussi l'un des précurseurs du théâtre musical moderne (cf. Lélio ou le retour à la vie, par exemple). Swan Night est plus épique que dramatique, comme les pièces que nous aimions créer sur un tempo lent. Si elle est dramatique, il faut l'entendre au sens de théâtrale. Le rôle des volatiles finit par imposer une sorte de subjectivité comme s'ils étaient derrière la caméra sonore des deux compères. On se plaît à rêver. Une invitation au voyage.
La première fois que je suis monté sur scène, c'était avec Francis au Lycée Claude Bernard en 1970. Nous avions fondé un groupe de rock, Epimanondas. En 1975 nous avons enregistré ensemble notre premier disque, devenu un objet culte, Défense de. Puis beaucoup d'autres avec Bernard en trio, en grand orchestre, avec des formations encore plus grandes, un opéra, accompagnant plus d'une vingtaine de films muets, inventant des spectacles abracadabrants... En 2014 nous avions ressuscité Un Drame Musical Instantané le temps d'un concert mémorable, hélas sans Bernard décédé l'année précédente. Je suis touché que mon camarade ait pensé à notre collaboration en composant ce bouleversant oratorio pour cygnes migrateurs. Il y a des signes qui ne trompent pas.

→ Francis Gorgé et Jan Eerala, Swan Night, SoundCloud

mardi 12 novembre 2019

Les Allumés du Jazz toujours à la page


Voilà. J'ai tout lu. Le Journal des Allumés du Jazz est bien le seul canard à encore parler du fond des choses. En 2004, du temps où j'en partageais la rédaction-en-chef avec Jean Rochard, Le Monde Diplomatique, sous la plume de Francis Marmande, l'avait salué comme « le seul journal de jazz à maintenir un point de vue politique sur cette musique ». Cela n'a pas changé. C'est bien dommage. On aurait aimé qu'il fasse des petits. Chez l'historique Jazz Magazine, qui le fut il y a fort longtemps, la tendance est aujourd'hui de faire payer les annonces de concerts ! C'est évidemment politique, mais c'est celle du fric. Les annonceurs sont à la fête. Sur Les Allumés du Jazz il n'y a pas de publicité, sauf le rappel des dernières nouveautés de la soixantaine de labels adhérents. Sur la Toile on a Citizen Jazz qui s'y colle de temps en temps, mais on le lit sur écran. Les Allumés tiennent au papier, ils le font savoir. Le bilan carbone lui serait même favorable, si l'on ne tient pas compte de l'envoi gracieux par la poste à ses 18 000 abonnés. Il est certain qu'il me fut agréable de le lire allongé et d'en admirer les illustrations grand format dues aux dessinateurs Emre Orhun, Johan de Moor, Jeanne Puchol, Matthias Lehmann, Denis Bourdaud, Julien Mariolle, Zou, Nathalie Ferlut, Gabriel Rebufello, Pic, Rocco, Sylvie Fontaine, Jop, Thierry Alba, Anna Hymas, Andy Singer, Cattaneo, Efix... J'espère n'oublier personne, parce qu'il y a du monde en bande dessinée, plus que de rédacteurs que l'on peut reconnaître sous leurs amusants pseudonymes...
Jean Rochard est sur tous les fronts, Pablo Cueco mène la danse, Christelle Raffaëlli traduit et s'entretient, Jean-Brice Godet fait son entrée, Fabien Barontini a maintenant le temps de s'y consacrer, mais il y a aussi Jean-Paul Gambier, le fiston Léo Remke-Rochard près pour la relève, les mots croisés de Jean-Paul Ricard, toutes celles et ceux qui rendent hommage au poète Steve Dalachinsky récemment disparu, la photo de Guy Le Querrec commentée par Véronique Mula et L'1nconsolable... On y trouve aussi des photographies de Francis Azevedo, Éric Legret, Luc Greliche, Maxim François, François Corneloup et la maquette est de Marianne T.
Et la politique dans tout cela ? On commence par le titre, détournement du film situationniste de René Vienet sorti en 1973, époque artistiquement révolutionnaire. Dans l'ordre, un beau désordre, on s'y moque de la novlangue qui réduit subrepticement les ciboulots, on dénonce les deux poids et mesures écologiques tendant à rendre responsables les usagers quand c'est tout le système qui est corrompu, suit un éloge de l'indispensable indépendance, un plaidoyer pour le compact disc face au streaming et au prétendu retour du vinyle, un entretien sur le jazz et l'improvisation avec la chanteuse lyrique Léa Trommenschlager, avec Xavier Garcia sur la musique électro-acoustique, une conversation de Jean-Brice Godet avec Yoram Rosilio autour des collectifs, un dézingage salutaire du Centre National de la Musique créé par le Ministère de l'Inculture qui, de plus, fragilise le système des "commandes d'État" en refilant stupidement le bébé aux DRAC, une double page sur la radio avec un passionnant entretien avec Anne Montaron après la suppression des cinq émissions consacrées aux jazz, musiques improvisées, musiques du monde et contemporaines sur France Musique, etc. Nombreux musiciens et producteurs évoquent leur magasin de disques favori, cela aussi c'est de la résistance !
Alors si ça vous chante, abonnez-vous à ces 28 pages grand format, c'est le numéro 38 et c'est gratuit depuis 20 ans déjà ! Et si vous en avez les moyens, achetez la revue Aux ronds-points des Allumés du Jazz, avec ou sans le 33 tours qui l'accompagne...
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