Jean-Jacques Birgé

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vendredi 20 avril 2018

Danser sur un volcan


La musique a de multiples fonctions. Elle souligne les moments de solitude ou rassemble les fêtards, anesthésie ou suscite la réflexion, entraîne les troupes ou fait planer, rappelle le passé ou suggère le futur... Et elle est aussi la compagne de quantité d'autres formes d'expression. À chaque époque correspond un cri ou une harmonie. Le rock ou le punk furent des vecteurs de colère chez des jeunes gens qui voulaient s'affranchir d'une société engoncée dans la grisaille du conformisme, le free jazz paraphrasait le discours revendicatif des Black Panthers, la techno recherchait la transe, etc. De quoi m'interroger sur le nombre important de disques qui mêlent les racines traditionnelles entre elles aussi bien qu'à la modernité... La modernité, c'est étymologiquement la mode. Les frontières se dissolvent sous le langage le plus universel qui fut jamais pratiqué, la musique !
L'Amsterdam Klezmer Band invite les Hongrois Söndörgö aux accents balkaniques ; les Turbans sont composés de membres venus de Bugarie, Grèce, Espagne, Israël, Biélorussie, Iran, Turquie, Grande-Bretagne ; le nom de United Colors of Méditerranée est explicite, quitte à inviter un marimbiste de la Nouvelle-Orléans ; jazzmen et jeunes Algériens forment le Fanfaraï Big Band pour donner un sang neuf aux années 70, etc. Les années 70, période culturelle la plus fertile de l'après-guerre et ce dans tous les arts et toutes les musiques, sont d'ailleurs en odeur de sainteté si l'on en juge par les rééditions et revivals à gogo. Ça pète et ça swingue à tout va avec le disco glamour du Brésilien Tim Maia ou l'afro-funk du Ghanéen Ebo Taylor. J'ai aussi longuement écouté l'envoutant trio Azraq, du percussionniste Roméo Monteiro et du clarinettiste Nicolas Nageotte avec le joueur de oud syrien Hassan Abd Alrahman...
Ma propre pratique étant axée sur les évocations dramatiques dont l'ancêtre est le poème symphonique, j'ai l'habitude d'écouter la musique concentré comme si j'étais au cinéma. Comme je danse extrêmement rarement, les musiques pimpantes accompagnent certains moments de ma vie quotidienne qui appellent l'entrain. Elles font alors partie du décor comme les meubles, la lumière, les parfums de la cuisine et les fleurs du jardin. Certaines, mais c'est rare, récupèrent irrésistiblement mes jambes qui deviennent alors celles d'une folle marionnette. Je n'ai jamais réussi à expliquer pourquoi le moindre morceau de Cab Calloway me fait me dandiner sur ma chaise comme un dément jusqu'à m'entraîner dans la danse comme si j'avais chaussé Les chaussons rouges.
Au delà de l'usage, je m'interroge sur l'excitation de la fête dans le contexte historique menaçant que nous devons aux tarés qui gouvernent la planète. Sous prétexte de toujours plus de profit, ils risquent de nous entraîner dans une guerre qui, à défaut d'être mondiale, n'en fait pas moins des millions de morts. Ce chiffre n'a rien d'exagéré si l'on sait compter sur ses doigts en faisant tourner le globe à la manière de Charlie Chaplin dans Le dictateur. Avant chaque catastrophe, catastrophe sciemment calculée, la fête bat son plein, sorte de drogue du vertige faisant oublier les intérêts de chacun. La publicité mensongère prépare à l'inacceptable pour que tous y aillent comme un seul homme. Il en fut ainsi de la Belle Époque comme des années 20, et en creusant plus avant on verra hélas que la cérémonie ne date pas du XXe siècle. La différence majeure est le pouvoir de destruction qui s'est considérablement accru depuis Hiroshima et Nagasaki, avec une démographie galopante qui réveille certains eugénistes et une arrogance des nantis quasi suicidaire. C'est à cela que sert le nationalisme, concept manipulateur faisant oublier que c'est la lutte des classes qui devrait guider nos actes, d'autant que nous sommes tellement plus nombreux que ceux qui tirent les ficelles pour nous pendre.
Ainsi chaque fois que la danse envahit le paysage, j'entends malgré tout le bruit des bottes qu'elle couvre dans une euphorie amnésique, la joie d'une saine dépense physique libérant les endomorphines. Cette pensée ne doit pas pour autant faire bouder notre plaisir, mais il ne faut pas être dupe de ce qui se prépare dans notre dos pendant que nous foulons le plancher du bal. L'art, fut-il comme aujourd'hui sans frontières, n'a jamais fait le poids face à l'absurde rapacité des hommes.

Par ordre de préférence, guidée par l'humeur de cette journée printanière :
The Turbans, CD/LP Six Degrees / Universal
→ Azraq, Talawine, CD Urborigène Records
→ Amsterdam Klezmer Band & Söndörgö, Szikra, CD/2LP Vetnasj Records, dist. L'autre distribution, sortie le 25 mai 2018
Fanfaraï Big Band, Raï Is Not Dead, CD Tour'n'sol Prod, dist. L'autre distribution, sortie le 27 avril 2018
United Colors of Méditerranée, Sirocco, CD ô Jazz, sortie le 27 avril 2018
→ Ebo Taylor, Yen Ara, CD/LP Mr Bongo
→ Tim Maia, Disco Club, CD/LP Mr Bongo
Célia, CD/LP Mr Bongo, sortie le 25 mai 2018

mercredi 11 avril 2018

L'envers du décor


En avril 2004 j'avais réalisé une enquête sur les intermittents du spectacle pour le numéro 547 de Jazz Magazine. Rien n'a changé, tout a empiré. J'ai raconté ici mon parcours du combattant. Le gouvernement vendu aux banques essaiera encore de se débarrasser d'un statut qui permet à notre pays de rayonner encore un tout petit peu par sa culture, du moins il y participe. Mais les crédits sont systématiquement coupés, les festivals ferment, les scènes nationales deviennent des coquilles vides, les artistes peinent de plus en plus. Dans le même temps nos ventes d'armes augmentent et les patrons des grosses sociétés et leurs actionnaires se gavent sur le dos des pauvres. Il est néanmoins difficile de délocaliser la culture, à moins de n'avaler plus que du MacDo formaté muzak et blockbusters, ce qui réglera la question en renvoyant les trublions se faire matraquer par la police et l'armée. J'ai eu toutes sortes de pensées cahotantes hier soir en comptant les dizaines de cars de police cachés dans les rues parallèles au boulevard Saint-Michel, remplis de Robocops prêts à rentrer dans le lard des étudiants qui rêveraient d'un nouveau joli mai. Leurs ordres étaient clairs à Notre-Dame-des-Landes. Mais revenons plus simplement à cette enquête...

Devenir musicien ou musicienne de jazz n’a rien d’un rêve de midinet(te). On ne vise pas la notoriété. Cela commence en général par une passion, et de gammes en rencontres, vous voilà passé(e) professionnel(le). La question de la subsistance peut alors devenir prépondérante. Mais d’abord comment vit-on, et en vit-on ? Quelle organisation du temps implique cette activité ? A une époque où les salaires stagnent tandis que les prix augmentent, où le statut d’intermittent dérange le patronat plus intéressé à promouvoir la consommation qu’à défendre la culture, il est plus que temps d’essayer de comprendre comment vivent les artistes et quelles sont leurs chances de perdurer dans un monde où le profit est devenu la règle d’or.

I. Intermittents du spectacle
Pourquoi les artistes ne cèderont pas

Un régime salutaire

Les artistes et techniciens du spectacle ne dépendent pas du régime général de l’assurance-chômage mais des annexes VIII et X. Cette dernière, mise en application en décembre 1969, concerne le spectacle vivant dont font partie les musiciens, tandis que la première regroupe les professionnels de l’audiovisuel. Salariés intermittents à employeurs multiples, ils sont sans cesse à la recherche d’un emploi, et alternent les périodes de travail et d’inactivité. Pourtant, on peut difficilement parler de chômage proprement dit, car rémunérés ou pas, les artistes continuent à œuvrer avec la même intensité, parfois même avec encore plus d’ardeur dans les moments sans emploi.
En effet, les artistes musiciens (puisque c’est leur cas que nous évoquons ici, et c’est ainsi que leur profession est inscrite sur leur feuille de salaire) ne sont en général rémunérés que lors de leurs prestations scéniques ou des enregistrements. Si les répétitions sont parfois payées (c’est plutôt rare dans le jazz), le temps de l’apprentissage d’un nouvel instrument, les exercices pour rester à niveau (ou pour l’atteindre !), la recherche incessante de nouveaux contrats, le temps passé à se faire payer, l’entretien et l’acquisition de ses instruments de travail, la fréquentation des concerts (en tant que spectateur) que nécessite son appartenance au milieu musical, etc. ne sont pris en charge par aucun employeur. Comment s’en sortir alors (avons-nous le choix ?) sans une aide de l’État ou des collectivités locales et régionales, sans la solidarité interprofessionnelle, sans une loi qui permette à la culture de continuer à se perpétuer ou à s’inventer ? Les artistes ne se considèrent jamais comme des chômeurs longue durée. Ils ont pourtant besoin d’un régime qui leur permette de prendre le temps de réfléchir, de composer, d’inventer, de travailler à plein temps pour leur art, leur métier.
La place du compositeur est encore plus dramatique, et souvent le musicien de jazz (ou assimilé) cumule ce poste avec son rôle d’interprète, car rares sont les commandes rémunérées. Le compositeur ne bénéficie pas du statut de salarié intermittent, il ne peut compter que sur ses droits d’auteur qui, dans le domaine du jazz, sont le plus souvent inexistants. Il peut toujours espérer une commande de musique de film et que celui-ci passe à la télévision, de préférence sur TF1 (dix fois plus payant qu’un passage sur Arte par exemple). Les ventes de disques rapportent des sommes plutôt symboliques en royautés, et les droits de reproduction mécanique n’ont d’effet réel que pour quelques uns.
Alors les musiciens pointent au chômage. Ils le font en renvoyant leur carte de pointage au début de chaque mois. Ils doivent pour cela attendre de recevoir leur carte mensuelle et la renvoyer illico. En cas de perte par la poste, ils sont immédiatement radiés et doivent courir se réinscrire à leur agence pour l’emploi. Bien qu’ils soient souvent en déplacement, ils n’ont pas la possibilité, qu’ont les chômeurs du régime général, de pointer sur Internet. Mais là, nous entrons sur un terrain miné, celui de la bureaucratie à la française. Pointer au chômage pour percevoir ses droits pourrait facilement être assimilé à un travail, tant la course d’obstacles peut s’avérer retorse.
Encore faut-il remplir certaines conditions pour percevoir des indemnités. Jusqu’à cette année, il fallait réunir 507 heures sur 12 mois pour pouvoir bénéficier des allocations chômage du régime des intermittents du spectacle. Cela équivaut également à 43 cachets isolés. Ne croyez pas que cela soit facile ! Sauf pour les quelques musiciens qui ont le vent en poupe, 43 dates c’est beaucoup dans une année, particulièrement pour les jeunes qui débutent. Le taux de l’indemnité est fixé par le montant moyen des salaires perçus pendant cette période. Être inscrit au chômage permet en outre d’être pris en charge par la Sécurité Sociale en cas de maladie.
Il y a hélas beaucoup plus d’artistes qui ne remplissent pas ces conditions que de chômeurs secourus. On frise alors la misère comme cela se pratique dans la plupart des autres pays européens. Le statut des intermittents du spectacle est une exception culturelle dans le paysage mondial. La renommée de la France à l’étranger, sa place sans commune mesure avec son rôle économique, tiennent justement à son image de pays de la culture. La protection du droit d’auteur par la SACEM ou la SACD participe aussi à ce mouvement de résistance. La Loi Lang de 1985 sur les droits voisins, gérés par la SPEDIDAM et l’ADAMI, accorde aux interprètes des droits qu’ils sont susceptibles de percevoir lorsque les œuvres auxquelles ils ont participé sont rediffusées. C’est pourquoi les artistes se battent et ne cèderont pas devant l’arrogance criminelle et suicidaire d’un patronat stupide et inculte, qui impose sa loi à un gouvernement semblant ne plus avoir d’autre pouvoir que celui de brader les richesses de l’État, son patrimoine culturel, ses racines les plus profondes, son terreau le plus fertile.

Les racines du bien

Depuis plus de dix ans, le patronat n’a de cesse de tenter de réduire ou supprimer un régime qui lui coûte plus qu’il ne lui rapporte. Car le capital n’a de logique que celle du profit direct et à court terme, il ne se soucie certes guère de l’exception culturelle ! Le parti socialiste, lorsqu’il était au pouvoir, a repoussé toute initiative qui aurait envenimé le dialogue avec le Medef (Mouvement des Entreprises de France), la droite a entériné ce qui était depuis longtemps programmé. On peut penser que ce sont les artistes qui font les frais de ces politiques désastreuses, or c’est tout le pays qui est concerné et qui risque de sombrer dans l’obscurantisme et la déchéance, tant spirituelle qu’économique.
Dans les familles, c’est souvent pire : les « saltimbanques » sont le plus souvent considérés comme des parasites de la société, qui ne produisent aucune valeur marchande, passent leur temps à rêver, sont à la charge de ceux qui travaillent, une espèce de fainéants assistés ! Pourtant la culture, qu’ils véhiculent, mieux, dont ils sont les auteurs, tisse une sorte de rhizome qui constitue les racines-mêmes d’un pays, d’une région, d’un peuple. Ne pas les protéger, ne pas les encourager, c’est vouer la nation à un déclin rapide, une barbarie sans mémoire, un avenir sans fondement, un cauchemar où tout serait chiffrable, étiquetable, formaté, uniformisé, en un mot, rentable. Évidemment c’est inverser les rôles, car sans culture il n’y a plus de peuple.
C’est également idiot d’un point de vue mercantile, on l’a constaté l’été dernier lorsque les commerçants ont commencé à se plaindre du manque à gagner par l’annulation des festivals. Hôteliers, cafetiers, restaurateurs, épiciers, boulangers, transporteurs, etc. vivent d’un tourisme attiré par les manifestations culturelles. Ces événements emploient des artistes et des techniciens qui sont le plus souvent intermittents du spectacle. L’art n’est pas un pays à part, il est enraciné dans la vie quotidienne. Imaginez que les intermittents de l’audiovisuel fassent grève, ce seraient des soirées sans télé, perspective plutôt chouette rétorqueront avec (mauvais ?) esprit les plus radicaux… On comprendra donc que sans culture s’écroule tout un pan de l’économie.
Les exemples du gâchis existent. Regardez ce qui se passe en Italie aujourd’hui. Ou hier en Allemagne. Ou encore en Chine ou en Union Soviétique pendant la période du réalisme-socialiste. Combien d’années faudra-t-il à ces nations pour remonter la pente ? L’originalité d’une culture fait la force d’un peuple, sa langue est son vecteur. Ce n’est pas un hasard si en France, les musiques traditionnelles les plus vivantes (à ne pas confondre avec les musiques folkloriques) sont celles des peuples les plus résistants : Bretagne, Corse, Pays basque…

La peau de chagrin

Tentons de résumer brièvement les nouvelles dispositions de la loi qui a mis en colère les artistes du spectacle vivant, au point de lancer une grève radicale l’été dernier (un véritable drame pour des professionnels qui n’ont d’autre passion que leur métier et déjà du mal à réunir leurs heures). Saluons au passage l’imagination dont ceux-ci ont souvent fait preuve pour manifester sans trêve leur refus de disparaître !
Il faudra donc avoir travaillé minimum 507 heures au cours des 11 mois précédant la fin du dernier contrat au lieu de 12 (10 mois et demi à partir de l’année prochaine, et ensuite ?), pour pouvoir percevoir des allocations pendant 8 mois. À partir de la date anniversaire, redevenue mobile et correspondant à la fin des 8 mois indemnisés (ajouter les jours déclarés pour la localiser), aura lieu un nouvel examen des droits. Maximum 55 heures d’enseignement pourront être comptabilisées pour le calcul des heures, le délai de franchise sera réduit de 30 jours et il n’y a plus la dégressivité de 20% après les 3 premiers mois. Le montant de l’allocation sera fonction du salaire mais aussi du nombre de jours travaillés. Le montant des allocations est comme d’habitude très compliqué à calculer, mais à la lueur des fascicules consultés on peut tout de même comprendre que ce sont les jeunes et les plus démunis qui seront exclus du régime (les conditions d’admission se durcissent) alors que les plus à l’aise restent encore les mieux lotis. Précisons qu’il y a toujours eu des plafonds qui empêchent les plus riches de le crever, et que l’examen du texte du protocole révèle chaque semaine son lot de nouvelles dispositions perverses tendant à vous empêcher de bénéficier du régime.
Des mesures de contrôle des fraudes sont annoncées, mais quelles sont leurs réalité et efficacité lorsqu’on sait que ce sont les entreprises tant publiques que privées, et non des moindres, le plus souvent de l’audiovisuel, qui ont généré le « déficit » des Assedic en déclarant d’autorité comme intermittents des salariés qui n’en ont pas le statut. Dans le jazz, certains tourneurs ou agents abusent aussi de ce système. Mais s’est-on donner les moyens de ces contrôles ?!… À la télé, les salariés sont muselés, menacés de licenciement s’ils dénoncent l’escroquerie dont ils sont les victimes et, malgré eux, les complices. Cela explique que les manifestations de résistance sont surtout le fait des artistes du spectacle vivant. Ainsi le patronat fait payer une partie de son salariat à plein temps en le déclarant à mi-temps et en facturant la différence aux Assedic, donc aux intermittents puisque leurs allocations sont réduites sous le prétexte de résorber ce déficit ! Rappelons que la nouvelle loi a été signée par le patronat (Medef), le gouvernement (jamais il n’aura compté autant de fossoyeurs parmi ses membres) et trois syndicats minoritaires (CFDT, CFTC, CGC) qui ne sont absolument pas représentatifs du milieu du spectacle. Les artistes n’ont pas d’autre choix que de se battre, mais n’est-ce pas pour eux constitutionnel ?
Il est hélas à prévoir que la peau de chagrin du régime des intermittents n’est pas le pire à venir : la décentralisation et la déconcentration des moyens risque bien de sonner le glas de toutes les professions artistiques en but aux attaques assassines du libéralisme le plus sauvage. On sera bien forcés d’y revenir…

II. La vie des bêtes

À côté de la loi et des chiffres, il y a la vie de tous les jours, les petites magouilles pour s’en sortir, la dure réalité des faits. Les règles perverses poussent à la perversité. Il est souvent préférable de toucher des salaires plus élevés sans trop dépasser les 43 cachets, éviter de déclarer plus de 4 jours consécutifs (4 cachets valent 48 heures tandis que 5 en valent 40 !), ne pas rester un mois sans cachet, déclarer plutôt sur les derniers mois pour ne pas risquer que certaines dates ne soient pas prises en compte, quelques uns vont jusqu’à « acheter » les heures qui leur manquent, etc. Ces petites combines salvatrices ne signifient pas grand-chose au regard des magouilles juteuses des employeurs, dont l’État lui-même fait partie.
Au moment de calculer sa retraite, Bernard Vitet dut faire jouer sa notoriété car jusqu’en 1968 il était généralement payé de la main à la main et en liquide. Il était pourtant un des deux trompettistes que le monde de la variété et du jazz s’arrachait. Ses allocations de retraite atteignent ainsi généreusement 700 euros. Il pense qu’il lui aurait mieux fallu se battre à l’époque pour cotiser et en profiter aujourd’hui. C’est aussi une responsabilité civique vis-à-vis de l’ensemble de la profession. Il donne quelques cours, récemment à des acteurs jouant des rôles de trompettiste au cinéma (Romain Duris, Samuel Le Bihan), joue avec des jeunes venus de la scène électro et compose. Il s’angoisse terriblement pour l’avenir. Toujours sur son Sportser 883 Harley, il me dépose devant un vieil immeuble du Marais.
Deuxième étage sans ascenseur, bordel ambiant mais organisé. Pablo Cueco me reçoit dans son bureau où s’alignent sur une estrade un ensemble de zarbs habillés de petites couvertures. Pablo ne s’est jamais beaucoup préoccupé de sa subsistance, ça a toujours plus ou moins marché. Il a déontologiquement alterné des phases avec et sans Assedic, en fonction de ses activités. Lorsqu’il avait de nombreuses commandes d’événementiels, il considérait anormal de percevoir des indemnités de chômage. Pablo a toujours fait très attention de ne pas trop se créer de besoins, qui feraient grimper son minimum vital, augmentant les frais fixes, rendant pénibles les périodes économiquement faibles. Avec sa compagne, Mirtha Pozzi, également percussionniste, ils ont été poussés à acheter leur appartement de 40 m2 pour ne pas être mis à la porte. Ils en paient les traites chaque mois. Dans son budget, le poste le plus important est de très loin celui du bistro. Levé entre 7h et 9h, il y petit-déjeune, y bouquine, y donne ses rendez-vous et y travaille. Les horaires sont variables, c’est la caractéristique du métier, on peut faire une séance d’enregistrement de 10h, prendre l’avion à 6h, ou se coucher très tard après un concert. Depuis quelques années, il s’oblige à prendre des vacances, au soleil au bord de la mer : Mirtha est uruguayenne, et Pablo me rappelle que Montevideo est un port. Ces jours-ci, il compose. Il vient de boucler l’intégrale de Gargantua en 8 CD ! Lorsqu’il y a des concerts en perspective, il faut compter 4 heures par jour de travail au zarb pour rester « au top ». Pablo compare notre statut de musicien avec celui des Belges, des Anglais ou des Espagnols sans aucune protection sociale. Les Assedic représentent actuellement 40% de ses revenus, les droits d’auteur restant faibles. Se remémorant l’intéressant rapport de Jean-Pierre Vincent d’il y a dix ans, Pablo relève un effet pervers des Assedic. « Les artistes survivent grâce à un système collectif voire collectiviste, mais ce régime leur permet paradoxalement d’avoir souvent une attitude libérale et de se vivre comme des aventuriers. La réforme ne résout évidemment pas le problème, et même l’accentue, tout en générant d’autres effets pervers. Au-delà de l’aspect bricolage de cette réforme, le plus inquiétant est le choix de réduire le nombre d’indemnisés pour rééquilibrer les comptes (difficulté d’entrer dans le système notamment pour les jeunes). Cela semble indiquer un désir à moyen terme de supprimer notre régime spécifique, contrairement aux affirmations rassurantes voire paternalistes du camarade Aillagon ». Nous descendons au café du coin où Pablo m’offre un verre d’excellent Corneloup (Côte du Rhône). Ce rouge me donne l’idée d’appeler dès le lendemain mon baryton préféré.
Malgré une certaine notoriété, l’année dernière François Corneloup, comme Dominique Pifarély ou d’autres qui ont préféré de ne pas apparaître dans cet article, n’avait pas son nombre d’heures. Ayant déménagé à Bordeaux, ses frais fixes mensuels s’élèvent à 1500 euros pour survivre, 2000 pour travailler. Au-delà, il peut investir dans son orchestre, indispensable pour exister. Il a ainsi financé le disque de son quartet (Ducret Robert Echampard), 6000 euros : être un leader coûte très cher. Il insiste sur l’absence de réseau de diffusion autre que les lieux prestigieux : pas plus d’une dizaine de salles en milieu socioculturel, impossible d’organiser de vraies tournées, les festivals englués dans une problématique de marché sont devenus incompétents ou pas compétitifs…
De passage pour deux jours à Paris où elle loue un petit appartement avec ses deux chats, nourris en son absence par sa concierge, Joëlle Léandre souligne que ce n’est pas la France qui la fait vivre depuis 20 ans ! Inscrite aux Assedic depuis 1973, elle n’a pas touché d’indemnités depuis plus de 18 ans, n’arrivant pas à réunir ses 507 heures. Elle n’a jamais cessé de pointer. Jouer en Suisse, en Allemagne, en Belgique, au Canada, lui assure 70% de ses revenus, modestes cachets pour la plupart. Heureusement, Joëlle pratique la diversité, elle accompagne des poètes, écrit pour la danse et le théâtre, interprète quelques partitions contemporaines, et enseigne 4 mois tous les deux ans au célèbre Mills College près de San Francisco. Toujours en colère, très consciente des luttes, Joëlle s’inquiète pour les jeunes, et pour les vieux dont la retraite approche. Elle aurait bien aimé connaître le sort des quelques dix musiciens qui squattent toutes les scènes et festivals, mais, comme par hasard, ceux-ci préfèrent éviter de figurer dans une telle enquête.
Pendant le retour d’un Conseil d’Administration des Allumés du Jazz qui ont, faute de crédits suffisants, déménagé au Mans (nouvelle politique d’implantation régionale forcément très salutaire), Didier Petit me raconte qu’il part vivre en Bourgogne, à une heure de TGV de Paris (où il conserve un pied-à-terre), pour des raisons de qualité de vie, d’économie, et avec l’envie d’organiser des concerts en régions. Il insiste pour que les artistes s’impliquent beaucoup plus dans la production pour comprendre le milieu dans lequel ils vivent. Il raconte aussi qu’un concert dans un centre culturel français à l’étranger lui fut payé par un chèque de l’Etat (Trésor public) sans aucune feuille de salaire !
Voilà 35 ans que Ann Ballester vit sans savoir de quoi sera fait demain. Elle a créé un outil pour enseigner en toute légalité, l’école associative Musiseine à Marcilly-sur-Seine, en milieu rural, où, dès le début, les élèves jouent autant Bach qu’ils improvisent. Pour ne pas les coincer avec ce mot qui fait peur, elle leur demande d’abord de mettre les notes dans le désordre ! Comme tous les intermittents, n’ayant pas le droit de faire partie du bureau de l’association, elle en est la responsable artistique. « On n’a pas le droit d’être bénévole, mais on est forcé de l’être, car 95% du boulot n’est pas rémunéré, on bosse 7 jours sur 7, avec la journée de 35 heures » ! Ce sont les concerts en trio, en quartet, et surtout avec Archie Shepp et des amateurs (de 50 à 400 !) qui la font vivre. Sans les Assedic, elle ne pourrait pas continuer à payer les traites de sa maison. Pendant 3 ans, elle a « bouffé des patates ». Elle milite activement au sein de l’Union des Musiciens de Jazz, l’UMJ.
Je termine ce petit tour en rendant visite à Serge Adam dans sa maison de Ménilmontant qu’il a achetée il y a 20 ans alors qu’il était prof d’économie, la retapant petit à petit. Il y vit avec sa compagne, l’architecte acousticienne Christine Simonin, et leurs deux enfants. Ayant lu le protocole, Serge s’est fait mal voir en juin dernier pour avoir dénoncé le discours qui s’y opposait sans nuance et fustigé la grève des festivals. Il défendait que le vrai combat était celui de la déconcentration en régions, regrettant que les artistes n’aient pas appuyé en début d’année les revendications des enseignants, comme Pablo Cueco notant de son côté qu’ils n’étaient pas non plus aux manifestations sur les retraites. Serge comprend que le protocole fut un détonateur, d’autant que les groupes de travail, comme la Coordination des Intermittents et Précaires d’Île-de-France, se mirent en place avec une efficacité remarquable. Il se pense comme un privilégié qui bénéficie des allocations chômage depuis 17 ans. Il a toujours travaillé plus d’heures que le minimum demandé. Au début, il acceptait tout, cirque, variétés, zouk, pas seulement du jazz ou des projets créatifs, pour obtenir son compte d’heures. Salaires - commandes plus droits d’auteur et d’interprète (il rappelle qu’il est nécessaire de remplir les feuilles de Spedidam et déclarer les enregistrements sur le site de l’Adami !) et Assedic représentent chacun un tiers de ses revenus. Il joue de la trompette dans trois ou quatre orchestres, et investit le reste de son temps dans la production, avec son label Quoi de Neuf Docteur. Il est plus facile de s’en sortir lorsqu’on a un peu l’esprit d’entreprise ! Il a arrêté de jouer dans les clubs pour pouvoir s’occuper des enfants le matin, il essaie de préserver le dimanche et prend une semaine de vacances tous les deux mois. C’est une lutte quotidienne pour faire vivre ces musiques, il faut monter des dossiers, trouver des partenaires, présenter des projets… C’est la « rame totale » et sans aucun répit, même si la liberté et l’autonomie dont jouissent les musiciens sont enviées par nombreux autres artistes qui, ne pouvant bénéficier du régime des intermittents, doivent, parallèlement, avoir un autre travail pour survivre.
Cela rappelle le statut des musiciens américains, souvent obligés de cumuler les « gigs » ou les emplois pour pouvoir survivre. En France, quelques-uns s’en sortent en enseignant. Il y a quelques années, comme je demandais au responsable de la création à la Direction de la Musique comment les autres musiciens s’en sortaient, il me répondit, cynique et amusé, qu’ils avaient une femme qui travaille, souvent dans l’enseignement d’ailleurs. Tiens donc, le gâchis ça rapproche ! Mais comment font les autres, s’ils ne sont pas soutenus par leur famille ? Ils crèvent la faim, tout simplement, et ils le font en silence.

mardi 27 mars 2018

Le violon aurait-il toujours l'âme française ?


"Ils ont brisé mon violon. Parce que j'ai l'âme française." Créé par Amiati en 1885, Le violon brisé de René de Saint-Prest, L. Christian et Victor Herpin fait référence à la guerre de 1870 qui permit à l'Allemagne d'annexer l'Alsace et la Lorraine. Volte-face de ma part, non en tant qu'originaire de cette région, mais pour souligner la particularité française de cet instrument dans l'histoire des jazz, se démarquant de la prépondérance des cuivres étasuniens. Depuis Stéphane Grapelli et Michel Warlop, les violonistes français, français comme le béret de L'affaire est dans le sac des frères Prévert, se sont souvent affranchis de leurs études classiques en acquérant une liberté que seuls les jazz ou les musiques traditionnelles leur offraient. Si Jean-Luc Ponty, en particulier avec Frank Zappa, ou Didier Lockwood ont suivi les traces de leurs aînés, les générations suivantes ont souvent pris la tangente, tels Dominique Pifarély, Régis Huby ou Guillaume Roy à l'alto. Si l'étiquette jazz leur colle toujours à la peau, les jeunes violonistes s'en sont totalement dégagés pour n'en conserver que la liberté de jeu et de style. On retrouve le même mouvement chez les musiciens "trad" comme Jean-François Vrod, Lucien Alfonso ou Mathias Lévy qui flirtent avec le swing. Le plus médiatique d'entre eux est l'impétueux Théo Ceccaldi, mais il en existe d'autres comme Thomas Enhco ou ici Clément Janinet. J'évoquerai une autre fois les violoncellistes qui réfléchissent la même histoire.
Avec l'album O.U.R.S. (Ornette Under The Repetitive Skies), Janinet est explicite quant à ses influences, le free jazz d'Ornette Coleman d'un côté, les minimalistes américains de l'autre. Mais sa musique, remarquablement interprétée par le clarinettiste basse - saxophoniste Hugues Mayot, le contrebassiste Joachim Florent, le batteur Emmanuel Scarpa et, sur certaines pièces, le guitariste Gilles Coronado et le violoncelliste Mario Boisseau, retrouve les accents des musiques classique et contemporaine européennes qui lui confèrent une profondeur au delà de l'énergie de surface que développent les clones jazzeux copiant les Américains. Fraîche et lyrique, elle pulse et s'épanouit aux couleurs printanières sonnant un réveil nécessaire.

→ Clément Janinet, O.U.R.S., cd Gigantonium, 12€

N.B.: n'étant pas violoniste, donc pouvant me contenter d'un jouet chinois, j'en profite pour signaler aux amateurs de beaux instruments que mon Albert Blanchi niçois de 1921 et mon archet Charles Bazin sont en vente chez Laurent Paquier aux Luthiers de l'Est Parisien, 29 rue Mercœur !

vendredi 23 mars 2018

Louise Jallu, tango des filles perdues


La jeune bandéoniste Louise Jallu manie son instrument avec à la fois tendresse et détermination. Le Tango Carbón est devenu Louise Jallu Quartet. Mêmes membres, puisque ce sont toujours le violoniste Mathias Lévy, le pianiste Grégoire Letouvet et le contrebassiste Alexandre Perrot qui l'accompagnent avec autant d'aplomb. Affiches dans le métro, graphisme aux petits oignons, livret trilingue, concert de sortie du CD au Café de la Danse, invités de marque, décor personnalisé, tout est en place pour lancer la jeune musicienne de 24 ans. Le projet est loin d'être banal, d'autant que les remarquables arrangements de ses pièces ou de celles d'Enrique Delfino sont cosignés avec Bernard Cavanna dont Jallu interprète aussi la téméraire Sonatine 43 où le compositeur contemporain joue sur les timbres variés des tirés-poussés. Huit hauts abat-jour conçus par le scénographe Raymond Sarti encadrent la scène, trois grands miroirs en couvrent astucieusement des angles inédits, affirmant la musique de chambre. Les lumières de Jacques Rouveyrollis, plus habitué aux spectacles de variétés, éclaboussent hélas de couleurs criardes la dramaturgie. De même les acrobaties des deux danseurs font regretter l'élégance sauvage des véritables amateurs de tango. Sans parler d'une première partie jouée par un guitariste ridiculisant le concept d'improvisation à ne pas en maîtriser les structures dans la fulgurance de l'instantané. Peu importe, la musique nous embarque dans un voyage tragique et dépaysant...


Inspirée par La traite des blanches, livre d'Albert Londres, Louise Jallu dresse le portrait de ces filles perdues, Griseta, Francesita, Claudinette, La Negra, María, attendrie par cette époque terrible, univers nostalgique suffisamment éloigné pour que la sympathie s'exprime sans regrets... La présence canaille de Sanseverino sur Au paradis perdu de François Béranger y a toute sa place, tout comme Katerina Fotinaki interprétant Anibal Troílo. Sur le premier CD, Louise Jallu joue seule ou avec ses invités. On croise ainsi Tomás Gubitsch à la guitare, Anthony Millet à l'accordéon, César Stroccio au bandonéon, Claude Tchamitchian à la contrebasse, et sur Claudinette Claude Barthélémy joue du oud. Nous avions découvert le quartet sous chapiteau lors du beau spectacle équestre de la Compagnie Pagnozoo délicatement mis en scène par Anne-Laure Liégeois. Le double album possède une parfaite homogénéité où la virtuosité se cache toujours sous une apparente simplicité due au naturel de la jeune musicienne dont on peut s'attendre à des surprises pour l'avenir.


→ Louise Jallu, Francesita, 2cd Klarthe, dist. Harmonia Mundi/Pias, à paraître le 6 avril 2018

jeudi 15 mars 2018

La pop s'immisce


Il y a ceux que j'envoie directement au recyclage et ceux que j'étale à vue. Ces derniers, qui sont les premiers, finiront sur les étagères, tranche lisible, ordre alphabétique par genre musical. Parmi eux j'ai choisi 3 nouveaux albums qui flirtent avec la pop, un terme daté correspondant pourtant mieux au style que celui du rock.
Comme le suggère le guitariste danois Hasse Poulsen à propos du trio formé avec son compatriote claviériste Johan Dalgaard et le saxophoniste anglais Peter Corser, c'est le temps des mélanges. Tous les trois vivent depuis plus de vingt ans à Paris, ville cosmopolite dont le melting pot attire toujours autant d'artistes étrangers malgré la politique discriminatoire qui rejette essentiellement ceux venus d'Europe de l'Est ou d'Afrique. On sera donc heureux d'écouter leurs invités, l'Égyptien Abdullah Miniawy et le Tunisien Mounir Troudi, qui chantent leurs textes ou ceux du poète ancien Al Hallaj. Si Poulsen vient plutôt du jazz, Corser fréquente quantité de milieux artistiques et Dalgaard a fait ses armes auprès de chanteurs de variétés, mais aucun d'eux ne dessine de frontières entre les genres musicaux, du folk aux improvisations contemporaines. Il n'y a donc aucune raison de s'étonner de la présence d'André Minvielle, Sanseverino ou Claudia B. Poulsen sur ce recueil de chansons pop aux tourneries répétitives qui doivent autant aux minimalistes américains qu'au soufisme. S'ils ont fait le choix d'appeler leur musique du jazz, c'est que le terme rassemble aujourd'hui toutes celles et ceux qui mettent en avant la recherche de formes et de timbres liée à une pratique instrumentale, le plus souvent collective, où l'improvisation ne fige jamais les œuvres, si ce n'est dans les enregistrements discographiques. SighFire figure un éventail d'émotions enthousiasmantes où planent les flammes de la pop...


En sous-tirant son album Voyage imaginaire dans les ruines de Detroit, la référence est claire pour Sylvain Daniel et son Palimpseste. S'inspirant des photographies de Romain Meffre et Yves Marchand, le bassiste qui n'a jamais mis les pieds dans la Motor City, a réécrit une ville de toutes pièces dans son imaginaire musical. Contrairement aux albums de l'ONJ dirigé par Olivier Benoit dont il fait partie et dont les concepts ciblés sur des capitales (Paris, Berlin, Rome, Oslo) m'apparurent comme des prétextes capillotractés, il réussit son Detroit par transposition fantasmatique. Ni vraiment techno, ni si soul, l'ambiance est pourtant là. Sylvan Daniel le doit probablement à la place prédominante de la basse électrique autour de laquelle s'échafaudent les pièces, plus construites que le sous-titre ne le laisse supposer ! Le saxophoniste ténor Laurent Bardainne, le pianiste Manuel Peskine et le batteur Matthieu Penot font tourner les chaînes de montage comme si l'industrie était toujours en activité.


Rebel Diwana, le plus rock des trois albums, est un tournant dans le travail de Titi Robin, entièrement électrique, avec claviers (Nicholas Vella), basse (Natalino Neto) et batterie (Arthur Alard). Le guitariste devient chanteur de rock à la voix caverneuse et celle de l'Indien Shuheb Hassan s'envole en volutes psychédéliques, nous rappelant les influences de l'Asie Centrale et du Rajasthan dans la musique de l'Angevin. Le virtuose du sarangi Murad Ali Khan imprime ses couleurs exotiques aux rythmes planants du nouveau groupe. Si les textes de Robin sont souvent sombres, déclamés par lui-même ou chantés en hindi par Hassan, la musique est entraînante, retour aux sources d'une pop que les jeunes refusent de dater comme ancienne parce qu'elle véhicule toujours un romantisme adolescent qui refuse la perte des illusions des années 60 et 70.



→ Peter Corser/Johan Dalgaard/Hasse Poulsen, SighFire, cd Das Kapital, dist. L'autre distribution
→ Sylvain Daniel, Palimpseste, cd ONJ, dist. L'autre distribution
→ Titi Robin, Rebel Diwana, cd Suraj, dist. PIAS

mardi 13 mars 2018

Jean-Jacques, qu'ont-ils de curieux ?


L'idée de ce petit article m'étant venu à la fréquentation régulière de Beyond The Coda, le blog du compositeur et créateur sonore Jean-Jacques Palix, commençons par là, voulez-vous ? Il suffit d'avoir les oreilles collées sur une tête chercheuse pour jouir des archives récoltées ici et là depuis déjà 7 ans par mon (pré)homonyme. Ses six à huit trouvailles mensuelles sont classées en quatre rubriques (radio, groupes, villes, disques) montrant une ouverture d'esprit encyclopédique et un goût prononcé pour la recherche tous azimuts. Les derniers révèlent l'étrange bluesman Marvin Pontiac, les films expérimentaux de Jean Mitry sur une musique concrète de Pierre Boulez ou Pacific 231 d'Arthur Honegger, la lettre B d'un abécédaire musical incongru, le groupe de krautrock psychédélique Normil Hawaiians, les formes discoïdales, le compositeur Martin Matalon, le site web de tous les bruits à la fois Every Noise at Once, le groupe de jazz-metal Burning Ghosts, le chant indien Dhrupad, etc. Vous n'êtes pas au bout de vos surprises ! C'est absolument passionnant si vous aimez faire des découvertes...
Lors de ma scolarité je ne connaissais que deux autres Jean-Jacques, Rousseau éminemment séduisant pour un jeune révolutionnaire, et l'élève Imerglick avec qui je partageais alors la passion des jeux de société. M'intéressant plus à Pierre Goldman qu'à son frère j'eus que peu d'appétence pour le travail de l'auteur de Rouge, il était logique que Lebel me plaise. Je me fritai hélas avec Lemêtre qui défendait les abus de pouvoir d'Ariane Mnouchkine pendant la lutte des intermittents du spectacle. En googlisant j'en découvre quelques paquets, mais c'est l'artiste visionnaire Lequeu (1757-1826) qui attire mon attention. Si l'objet du blog de Palix était graphique il y figurerait certainement en bonne place !
J'aurais dû m'appeler Jacques. En fait non, ma mère étant persuadée d'accoucher d'une fille, c'eut été Claire. Devant le fait accompli, mes parents sortirent Jacques d'un chapeau, mais un cousin venait de naître affublé de ce prénom. Mon père s'appelant Jean, j'ignore à quoi ils jouèrent, mais je me retrouvais allitéré d'un triple J dont la proximité avec la première personne du singulier m'orienta probablement vers une affirmation de moi (cela va de soi), elle-même s'assurant la permanence du jeu dans ma vie.

vendredi 9 mars 2018

Freaks en punk virtuose / Laura Perrudin en femme-orchestre


Attirés par l'affiche de Jean-Pascal Retel dont l'imagination s'accorde avec les clins d'œil provocateurs de Théo Ceccaldi, nous avons marché jusqu'à la Maroquinerie pour le lancement du CD Amanda Dakota du groupe Freaks dirigé par le violoniste qui en a composé tous les morceaux. Si Théo Ceccaldi est un excellent musicien, ses talents de communicant sont à la hauteur. Les visuels sont toujours suffisamment drôles et intrigants pour qu'on ait envie d'écouter ce à quoi ils correspondent. Si les références sont nombreuses, et là aussi les textes d'accompagnement enrobent le projet d'une aura dithyrambique, le côté punk virtuose du groupe alterne avec des chansons modernement surannées. Cette oscillation entre le rythme des décibels et les mélodies rétro-éclairées rappelle, dans un genre radicalement différent, le Supersonic de Thomas de Pourquery : puissante évocation d'ensemble entrecoupées de pauses de crooner langoureux. En écoutant Bonne nuit Madame qui clôturait le concert, j'ai d'ailleurs rêvé que Freaks adapte Die eiserne Brigade (La brigade d'acier) d'Arnold Schönberg, sublime valse méconnue composée en 1916 par le compositeur viennois à la demande de ses camarades au service militaire.



Mais c'est le rouleau compresseur de la section rythmique qui marque la musique de Freaks, quitte à relayer parfois les solistes au second plan. Le violon de Théo Ceccaldi disparaît alors, comme la voix de Dom Farkas qui les a rejoints pour le rappel sur Bingo Mazout. Les vrombissements de la basse (un horizoncelle ?!) du frérot violoncelliste Valentin Ceccaldi ajoutée à la grosse caisse et aux toms d'Étienne Ziemniak faisaient trembler mes mollets dans une obscurité zébrée d'éclairs. Ajoutez la guitare stridente de Giani Caserotto, l'alto ou le baryton de Mathieu Metzger (très beau solo en piqués) qui remplaçait Benjamin Dousteyssier, le ténor de Quentin Biardeau, et vous obtiendrez un groupe de choc, une brigade d'acier. Je fus néanmoins surpris par la dédicace iconoclaste, pas à Carla Bley dont on reconnaît l'influence sur plusieurs morceaux, mais à Bernard Arnault pour Escalator Over The Bill, attendant en vain quelque remarque critique sur le milliardaire plutôt que l'admiration de surface pour son score d'exploiteur au barème de la finance.


Si la citation de Frank Zappa me plut évidemment beaucoup plus ("N'importe quoi, n'importe quand, n'importe où, sans aucune raison"), je regrettai tout de même que la folie déglinguée de Freaks se cantonne aux superbes images de promotion, aux contrastantes cassures de rythme et aux clins d'œil référentiels. En comparaison des improvisations dirigées du compositeur américain et de ses facéties en concert, la musique m'apparut un peu trop packagée. Mais c'est probablement ma déformation professionnelle qui me fait désirer des effets bruitistes, des instruments hors normes et des voix délirantes dans quantité de projets que j'écoute...


J'imagine encore que Henry m'a tuer est un hommage à Henry Threadgill dont Théo partage la coquetterie vestimentaire et à qui je dois un des plus beaux compliments sur la mienne, un matin dans un hôtel de Victoriaville ! Remonté à la maison, je découvre l'album qu'un indélicat postier, fan compréhensible du violoniste, avait probablement subtilisé d'un premier envoi. Après un Tchou-Tchou très zappien, on comprend enfin les charmantes paroles en désuétude de Robin Mercier sur l'exotique Amanda Dakota que le pilonnage de concert écrabouillait, comme si les spectateurs étaient sourds. Le mixage équilibré du disque permet enfin d'apprécier tous les instruments, en particulier les pizzicati qui disparaissaient en live. Le disque, beaucoup moins trash qu'en scène, met en valeurs les ruptures de rythmes zorniens que le New Yorkais récolta lui-même chez Carl Stalling. Je ne comprends toujours pas pourquoi la plupart des musiciens actuels s'exhortent à diluer leurs ingrédients savamment équilibrés en une bouillabaisse bon marché dès qu'ils passent en public. Les spectateurs seraient-ils incapables d'apprécier la variété des saveurs finement cuisinées en laboratoire qu'il faille les assommer ? Amanda Dakota est pour autant un des albums les plus excitants de ce début d'année.


Dans cette soirée renversante rien d'étonnant à ce que je termine par le début en saluant la prestation solo de la chanteuse Laura Perrudin en première partie. Elle s'accompagne d'une harpe électrique et chromatique à cordes alignées, construite par le luthier Philippe Volant, d'où elle extrait des boucles à la volée, transformées par des pédales d’effet qui, avec l'élégance de la simplicité, jouent le rôle de sub-basse, percussions, guitare fuzz, arpèges délicats... Après une phrase comme celle-là je dois reprendre ma respiration.


Laura Perrudin chante en français et en anglais, évoque les Poisons et antidotes de son second album (ce qui me rappelle les 24 heures des nôtres enregistrés de 1976 à 79 !) et la mort qui, issue de son prochain disque, se moque des actes des vivants inconséquents. Ses vocalises ne m'enchantent pas autant que ses petites histoires, chantées ou slamées, tandis que son instrument de femme-orchestre livre une éclatante richesse de timbres incantatoires, anticipant les crescendos hystériques des Freaks se chauffant en coulisses.

→ Théo Ceccaldi Freaks, Amanda Dakota, cd Tricollection, Dist. L'autre distribution, 12,50€
→ Laura Perrudin, Poisons et antidotes, cd Volatine, 15€

mercredi 7 mars 2018

Le Dharma sans rides


Les albums du Dharma, que Le Souffle Continu vient de rééditer en vinyle, ont le mérite de réfléchir une époque, sans nostalgie. Réécouter les 4 à la suite dresse un portrait musical des jazz du début des années 70 dans toute la diversité des influences que le vent du large soufflait sur l'Hexagone. Si les références sont évidentes, les musiciens du Dharma surent les cuisiner à leur sauce en les saupoudrant des épices post-68, posant au fur et à mesure les bases des nouvelles traditions européennes. Chaque album se situe dans un cadre particulier où les structures préétablies aménagent suffisamment d'espace aux improvisations collectives. Ces compositions instantanées caractérisent ce qu'on a ici coutume d'appeler le jazz par rapport au rock où seuls les solistes peuvent dérouler leur fil d'Ariane. À notre propre époque inondée de revivals, le Dharma n'est pas vraiment daté parce qu'il s'approprie les codes avant qu'ils ne deviennent des dogmes.
Mr Robinson sonne fondamentalement américain. Rien de surprenant, car c'est au Centre Américain situé boulevard Raspail, là où se dresse aujourd'hui la Fondation Cartier, alors quartier général de tous les musiciens noirs américains exilés à Paris, que se rencontrèrent le pianiste chilien Patricio Villaroel et le batteur Jacques Mahieux. Celui-ci jouait déjà avec les souffleurs Jef Sicard (alto, ténor, flûte, clarinette basse) et Gérard Coppéré (ténor, soprano), et le contrebassiste Michel Gladieux. Le Dharma était né. Posé et enthousiaste, mélodique et charpenté, il soigne les ambiances rubato avec des soli de flûte et de sax lorgnant du côté de la côte est des États Unis où Miles Davis et Charlie Mingus ont révolutionné le jazz que l'Art Ensemble of Chicago vient déjà bouleverser...
Pour l'album en trio piano/basse/batterie intitulé Snoopy's Time, Villaroel compose de plus en plus et devient électrique à l'instar des claviers saturés de Miles. Avec l'arrivée du guitariste Gérard Marais, le quintet se tinte parfois d'une couleur rock. En France, sous influence Soft Machine, ce qu'on appela un temps jazz-rock devient le rock progressif. Les groupes anglais ayant des difficultés à se faire entendre chez eux traversent la Manche. End Starting s'éloigne des modèles américains pour s'inventer de nouvelles perspectives où free jazz signifie avant tout que l'inspiration se libère. Le Dharma n'en perd pas pour autant son accent français. En 1973, Archipel, le quatrième album, troisième en quintet, possède une signature collective. En même temps que d'autres groupes, il ouvre la voie aux expérimentations, tendance que l'on retrouve actuellement à se dégager des cadres anglo-saxons en assumant l'héritage des musiques savantes et populaires dans un melting pot sans distinction de style, ou, devrais-je dire, un pot-au-feu des plus alléchants. Trois ans plus tard, ils accompagneront la chanteuse révolutionnaire Colette Magny sur Visage-Village (rien à voir avec le récent film quasi homonyme de JR et Varda !) avec l'accordéoniste Lino Leonardini, Jean Querlier remplaçant Sicard, et François Méchali remplaçant Gladieux. Et s'il est une chanteuse dont on devrait ressortir tous les disques, c'est bien Colette Magny ! Mais aujourd'hui c'est au Dharma de bénéficier de cette remarquable réédition.

→ Dharma Quintet, Mr Robinson (1970), LP Souffle Continu, 21€
→ Dharma Trio, Snoopy's Time (1970), LP Souffle Continu, 21€
→ Dharma Quintet, End Starting (1971), LP Souffle Continu, 21€
→ Dharma Quintet, Archipel (1973), LP Souffle Continu, 21€
Le bundle des 4 vinyles, 75€

mardi 6 mars 2018

Léopoldine H H, l'espiègle


De même qu'il n'y aurait peut-être pas eu Camille sans Brigitte Fontaine, il n'y aurait probablement pas Léopoldine H H sans Camille. Entendre que chaque artiste ouvre la voie aux suivants dès lors qu'il ou elle fait partie des défricheurs. Et pour défricher il faut d'abord être soi-même en s'affranchissant des modèles. On saisira le paradoxe. Comment révéler sa personnalité en assumant la filiation ? C'est d'autant plus complexe lorsque les influences sont nombreuses. Au delà de cette transmission parfois inconsciente, il est indispensable de retrouver sans cesse l'origine de sa passion, le moment fondateur où seule la passion nous guide, sans penser à gagner sa vie ou faire carrière. Or Léopoldine H H déroule une fraîcheur contagieuse. Plus elle s'échappe de l'orthodoxie de la chanson française, mieux le potentiel de sa fantaisie se devine. En cela elle rappelle les débuts plutôt sages de Brigitte Fontaine ou Camille avec respectivement Brigitte Fontaine est .... ? et Le sac des filles, alors que leurs albums suivants, Comme à la radio ou Le fil sont d'une telle originalité qu'ils sont pour beaucoup la référence absolue. Peu importe que Léopoldine préfère revendiquer les influences de Nina Hagen, Colette Magny, Bashung ou Björk, l'important est que ces exemples soient inimitables.


Léopoldine H H possède une sorte de naturel, à la fois espiègle et raffiné, qui laisse espérer une explosion de fantaisie. En fait, son premier album, Blumen im Topf, semble déjà à cheval entre de jolies mélodies sur des textes savamment choisis et des saynètes où elle jongle avec les mots comme avec la musique. D'un côté elle choisit de mettre en musique des textes littéraires (Olivier Cadiot, Gwenaëlle Aubry, Roland Topor, Gildas Milin...), de l'autre elle exploite ses acquis de comédienne, sa principale activité jusqu'ici. Or les plus grands chanteurs, qu'ils soient de variétés ou d'opéra, ont toujours été avant tout de fantastiques dramaturges, capables de faire passer des intentions avec une grimace, un geste, une respiration. C'est l'apanage d'une Piaf, d'un Brel ou d'une Callas. De plus, son oscillation entre le français et l'alsacien, sans compter l'allemand et l'anglais, lui offre déjà de marcher d'un pied sur l'autre avec tendresse et humour, et même une bonne dose d'autodérision et de provocation. Ainsi des chansons comme Blumen im Topf, Zozo Lala, Je suis dans l'air, Mama ich will a Ding, Blumen Frischgemixt Van Landhuyt se prêtent à de délicieuses facéties. Si Léopoldine joue des claviers, du ukulélé, d'une mini-harpe, de la machine à écrire, elle n'est pas toute seule ; Maxime Kerzanet et Charly Marty, comédiens comme elle, l'accompagnent aux guitares et claviers, et ils participent aux chorégraphies désuètes de ses chansons, plus sérieuses dans le fond que son ineffable sourire.

→ Léopoldine H H, Blumen im Topf, cd Mala Noche (label indépendant), 14€

vendredi 2 mars 2018

Euphorie de l'éthio-jazz


Visions of Selam est le genre de disque qui justifie la fonction "Repeat" de sa platine. Les six français du groupe Arat Kilo se sont associés à la chanteuse malienne Mamani Keïta et au rappeur Mike Ladd pour composer treize invitations à la danse des plus enivrantes. Les touches de mon clavier sautillent sous mes doigts et j'ai du mal à rester assis ! Le jazz frénétique d'Addis-Abeba des années 60-70 élargit son chant d'action à toute l'Afrique, jusqu'en Amérique. Mike Ladd, qui semble bizarrement le rappeur actuellement incontournable sur sol hexagonal, trouve une nouvelle inspiration dans cet éthio-jazz survolté et Mamani Keïta confirme le talent que ses disques solo sur le label NoFormat! avaient annoncé.


Avec Michaël Havard (saxophones baryton et alto, flûte traversière), Aristide Gonçalves (trompette, bugle, claviers), Fabien Girard (guitare électrique, balafon), Samuel Hirsch (basse électrique, glockenspiel), Florent Berteau (batterie), Gérald Bonnegrace (percussions), ils ont enregistré leur album en seulement trois jours dans les conditions du live. C'est le petit secret des disques vivants, ici avec seulement un 24 pistes analogique. Lorsque j'avais découvert grâce à Francis Falceto cette musique d'origine éthiopienne, mélange de jazz, de l'azmari traditionnel, de funk et de pop, les disques de Mahmoud Ahmed et d'Aster Aweke m'avaient envoûté. Je retrouve cette excitation, même s'il me manque parfois le charme craquant des mélodies lentes de l'Abyssinie. Mais chaque fois que ces jours-ci j'aurai besoin d'un petit coup d'adrénaline, je saurai où est la réserve !



→ Arat Kilo / Manani Keïta / Mike Ladd, Visions of Selam, cd Accords Croisés, dist. Pias, sortie le 16 mars 2018

mercredi 21 février 2018

Laurie Anderson et le Kronos Quartet


Un album du Kronos Quartet est toujours un évènement, souvent parce que le quatuor américain de la côte ouest joue des compositeurs méconnus venus de tous les horizons planétaires, ou pour insuffler une franche énergie électrique aux œuvres choisies. Ces critères ne peuvent être caractéristiques de leur collaboration avec la performeuse new-yorkaise Laurie Anderson dont les inventions n'ont jamais trouvé meilleure exposition que dans son film Home of the Brave (1986), si ce n'est le CD-Rom marsien Puppet Motel avec l'artiste Hsin-Chien Huang (1994). Mais le chemin parcouru ensemble révèle une œuvre aboutie où les sympathies s'expriment dans une unité n'excluant pas la diversité. La musique de Landfall (2015) se déroule comme un film en 30 courtes scènes évoquant la tempête Sandy de 2012 qui inonda New York. Laurie Anderson oscille entre rêve et réalité, flottant parmi les pertes qu'elle arrose pour faire germer de nouvelles pousses. Se joignant aux cordes de David Harrington, John Sherba, Hank Dutt et Sunny Yang, elle fait grincer les siennes, filetées ou vocales, intègre des ambiances sonores jouées au clavier Optigan, quelques percussions, et filtre le flot pour qu'une fine poussière s'y dépose.


Aucune surprise si l'on connaît ses marottes, mais une sérénité assumée après la perte de son compagnon, Lou Reed. Fortement épaulée par le quatuor et Jacob Garchik, elle a arrangé les morceaux en une merveilleuse synthèse qui réfléchit toute son œuvre. Sur scène, les notes sont transformées en texte projeté. Le disque n'est pas de ceux que l'on n'écoute qu'une fois. C'est un petit opéra comme elle les aime, lyrique et sensuel, que le quatuor magnifie en l'entourant d'une tendresse sincère avec l'énergie que le caractérise. Excellente cuvée du Kronos donc, offrant à Laurie Anderson les conditions de la maturité.

→ Laurie Anderson & Kronos Quartet, Landfall, cd Nonesuch, 16,99€ (double vinyle 26,90€)

jeudi 15 février 2018

Les autres, par un rappeur palestinien et une flûtiste d'origine syrienne


Trop de disques de rap américain sont frustrants lorsque leurs livrets ne divulguent pas les paroles de leur flow. Les commerçants inondent le globe de leurs produits comme si le monde entier comprenait leur langue. L'impérialisme s'infiltre insidieusement dans toutes les couches de la société. Pour Al Akhareen (Les autres), Osloob, rappeur, chanteur, beatboxer et producteur palestinien, et la flûtiste franco-syrienne Naïssam Jalal ont traduit ou fait traduire les textes arabes en français et en anglais. On perd sur le papier le rythme de la poésie qui s'écoute, mais l'on peut au moins savoir contre quoi ils protestent. Osloob, qui est né dans un camp de réfugiés au Liban, a retrouvé en France Naïssam Jalal, fille d'immigrés syriens. Ensemble ils hurlent leur colère contre le régime de Bachar el-Assad, contre l'occupation israélienne de la Palestine, contre la guerre qu'ils n'ont pas connue, mais dont ils subissent les effets, contre les religieux de tous bords, contre les marchands qui se gavent sur la misère des peuples, contre les médias corrompus qui trafiquent la réalité du terrain...


En passant du trio avec Dj Junkaz Lou au sextet en s'adjoignant le saxophoniste castelroussin Mehdi Chaïb, le bassiste sénégalais Alune Wade et le batteur guadeloupéen Arnaud Dolmen, Osloob et Naïssam Jalal allient le hip hop au jazz instrumental, les racines populaires du rap aux recherches lyriques cantonnées à un petit milieu élitaire. Comme les flûtistes Joce Mienniel et Sylvaine Hélary elle offre une nouvelle voie à son instrument. À Tunis lors du festival La Voix Est Libre j'avais été impressionné par les improvisations de Naïssam au ney et à la flûte traversière, entre la rage du ghetto et une poésie kirkienne. On la connaissait avec son groupe Rhythms of Resistance. Elle s'envole et entraîne ses camarades dans un groove qui sort le rap de sa monotonie instrumentale tandis qu'Osloob trouve dans cet orchestre une machine puissante qui porte ses mots de colère et ses vers d'espoir.

→ Osloob & Naïssam Jalal, Al Akhareen, cd Les couleurs du son, dist. L'autre distribution, sortie le 2 mars 2018

lundi 12 février 2018

Aum, fractale du silence


Si l'on emploie souvent le terme minimaliste pour ce qu'il était d'usage d'appeler musique répétitive, You've never listened to the wind du AUM Grand Ensemble dirigé par Julien Pontvianne mérite plus que tout autre le terme, même si l'éventail des timbres pianissimo est d'une richesse inattendue. Le saxophoniste-clarinettiste revendique l'influence de Messiaen, Feldman, Ligeti, Grisey ou LaMonte Young, mais je ne peux m'empêcher de penser à l'impact de 4'33 de Cage.
Comme le suggère le titre, après cela, vous n'entendrez plus jamais le vent comme avant. Je me demande même si ce disque n'a pas des vertus thérapeutiques. Le rythme du cœur se ralentit, des pensées douces vous envahissent lentement, chaque son produit par l'un des quatorze interprètes se savoure comme un joyau unique et l'ensemble fait corps, un orchestre où l'apport de chacun, chacune, est un tout, comme une fractale de l'œuvre complète.
Bâti au tour du texte de Fernando Pessoa Gardeur du troupeau, Julien Pontvianne a composé un nouvel hymne à la nature après Silere et Abhra où flottait déjà l'ombre de Thoreau. Les vents gonflent la voile, le gamelan renforce la pulsation des claviers, les contrebasses soutiennent les fondations, les sons électroniques font frissonner les feuilles. Tous les musiciens semblent vibrer en sympathie. C'est tout simplement magnifique.

→ AUM Grand Ensemble, You've never listened to the wind, CD Onze Heures Onze, dist. Absilone, 13€, sortie physique et numérique le 23 février 2018

vendredi 9 février 2018

Petite conversation avec John Coltrane


J'aime bien ces petits livres qu'on lit d'un trait. Pour l'accompagner j'ai posé A Love Supreme sur la platine. Exactement la même durée. Django est venu me faire des mamours tandis que j'étais allongé sur le divan. Il voulait que je lui frotte les oreilles, vigoureusement, encore. L'interviewer s'annonce d'emblée socialiste. Il faut voir ce que cela signifie aux États Unis en 1966. Frank Kofsky est donc marxiste, professeur d'Histoire à l'université de Sacramento et fan de jazz. Il écrira ensuite Black Nationalism and the Revolution in Music devenu John Coltrane and the Jazz Revolution of the 1960s, et Black Music, White Business: Illuminating the History and Political Economy of Jazz. Le titre souligne qu'il est bien dans la ligne de Malcolm X. Ses questions auront cette couleur. Il finit par réussir à enregistrer John Coltrane à l'arrière d'une voiture stationnée sur le parking d'un supermarché près de la gare de Deer Park à Long Island. Coltrane a conduit une quarantaine de minutes pour que Kofsky puisse attraper son train à l'heure pour Manhattan.
Kofsky l'interroge sur le rapport que la musique entretient avec la politique et le social, sur les difficultés qu'il a rencontrées avec la presse en 1961-62 en faisant évoluer sa musique vers des contrées plus aventureuses, sur son engagement en tant que musicien. Coltrane répond toujours un peu de manière abstraite, en musicien. Il raconte comment il travaille sans arrêt ses instruments, dans toutes les pièces de la maison, jusque dans les toilettes. Du rôle terrible d'une nouvelle embouchure, de l'attrait du soprano et de la difficile infidélité au ténor, de la flûte... On saisit l'humilité du saxophoniste qui ne veut plus jouer dans les clubs à cause du bruit du bar, sa générosité envers les autres musiciens, Dolphy, Sanders, Garrison, Rashied Ali, mais avant tout le bain musical dans lequel il flotte en permanence... Coltrane mourra un an plus tard d'un cancer du foie.

→ John Coltrane / Frank Kofsky, Conversation, ed. Lenka Lente, 9€ port compris

jeudi 8 février 2018

Des disques agréables


Je reçois trop de bons disques. Envoyez les mauvais ! Ces derniers temps mon blog finit par ressembler à une rubrique musicale. Après avoir parlé de moi pendant des années le seul moyen de ne pas me répéter est d'écouter les autres, des autres que la presse spécialisée et généraliste laisse pour compte, comptes d'apothicaire liés aux annonceurs. Mon court sommeil me permet néanmoins de continuer à œuvrer quitte à les rejoindre sur les étagères en espérant la même attention. Quoi de plus agréable que les surprises émanant de collègues que l'on ne connaît pas et de partager leur passions ?
Ainsi le saxophoniste-clarinettiste basse Tom Bourgeois a-t-il créé à Bruxelles le quartet Murmures avec l'accordéoniste Thibault Dille, le guitariste Florent Jeunieaux et le chanteur Loïs Le Van, qu'un double album vient nous révéler tout en tendresse et détermination. La voix susurrée rappelle la fragilité de Chet Baker quand la musique souligne le cousinage velouté avec Robert Wyatt. Les comparaisons sont ici inévitables alors que la démarche est parfaitement originale. Si le premier CD propose essentiellement des compositions de Bourgeois sur des textes de Popp Eszter, Laura Kast et François Vaiana, le second est une adaptation inattendue du Quatuor à cordes de Maurice Ravel ! On croit parfois entendre le soprano de Lol Coxhill ou la guitare de Terje Rypdal, mais c'est le charme des mélodies et la suavité des arrangements que l'on retient.


J'ai gardé sous le coude plusieurs disques agréables en sachant que je devrai les réécouter, d'autant que je suis plutôt à la recherche d'œuvres hirsutes qui me prennent à rebrousse-poil, mais pas jusqu'à ressentir la douleur du cosmétique que ma mère avait eu l'idée de m'infliger pour me coiffer les cheveux en brosse quand j'étais tout petit. On y retrouve souvent une instrumentation plus européenne que les cuivres éclatants d'outre-atlantique soutenus par une puissante section rythmique. Ainsi l'accordéon considéré ringard il y a quarante ans a-t-il retrouvé ses lettres de noblesse dans ces musiques contemporaines influencées par le jazz et le classique, comme le bois de la clarinette et du violoncelle, tous les trois faisant bon ménage avec la guitare et la contrebasse dans le Silent Walk du guitariste Samuel Strouk. Ainsi Vincent Peirani, François Salque, Florent Pujuila et Diego Imbert y perpétuent une tradition mélodique où chaque instrument expose son timbre harmonique dans toute sa richesse expressive. Ce sont pour moi les musiques du soir qui reposent des journées hyperactives.


L'Ensemble Minisym étend son orchestration au théorbe du guitariste Charles-Henry Beneteau, à la vielle du batteur Alexis Degrenier, à l'harmonium ou aux Dents de Dragon d'Amaury Cornut qui se joignent au violon d'Hélène Checco, à l'alto de Gwenola Morin et au violoncelle de Benjamin Jarry pour interpréter des pièces de Moondog en les adaptant pour leur sextuor, déchiffrant des inédits du Viking aveugle de la 6ème Avenue dont Amaury est un des spécialistes. La musique de Moondog inspire aujourd'hui quantité de jeunes musiciens qui trouvent dans ses rythmes répétitifs inhabituels et ses réminiscences médiévales un terreau à leur sensibilité jazzy minimaliste. Après avoir moi-même été séduit dès 1969, j'avais participé à un Hommage paru sur Trace Label, aujourd'hui épuisé. L'Ensemble Minisym possède la candeur de la passion et la fraîcheur de l'original.


Musique répétitive, quatuor à cordes (Hélène Frissung, Fanny Kobus, Carole Deville), bois (Cassandre Girard à la flûte, Laurent Rochelle à la clarinette basse et au soprano, mais aussi Daniel Palomo-Vunesa aux saxophones et Rhys Chatham à la trompette), percussion plutôt que batterie (Jérôme Chinour, Loïc Schild), poésie vocale (Guillaume Boppe, Sophie M, Géraldine Ros, Justine Schaeffer), on retrouve encore ces références dans Rivières de la nuit du guitariste Denis Frajerman. Comme dans les autres disques, le jazz s'affranchit ici du swing en privilégiant néanmoins les expressions individuelles se dégageant d'orchestrations soignées. Les voix se font incantatoires ou simplement narratives. Les instrumentaux évoquent des paysages cinématographiques dont le cinéma ferait bien de se passer quand il joue les redondances ! La musique a un pouvoir évocateur inégalable, suggérant le hors-champ mieux que toutes les images.

→ Tom Bourgeois, Murmures, double cd NeuKlang, sortie le 9 mars 2018
→ Samuel Strouk, Silent Walk, cd Crescendo by Fo Feo Productions, dist. Caroline
→ Ensemble Minisym, New Sound, cd Les Disques Bongo Joe, dist. L'autre distribution
→ Denis Frajerman, Rivières de la nuit, cd Douxième Lune, dist. Allumés du Jazz

mardi 6 février 2018

La soustraction des fleurs


Toujours à la recherche d'inouï, j'eus la chance de rencontrer André Ricros il y a vingt ans alors qu'il venait de monter le label Silex. Nombreuses de ses découvertes sont devenues aujourd'hui les phares de la nouvelle musique traditionnelle, entendre que leurs terroirs sont hexagonalement régionaux quand celui des jazzmen est plutôt afro-américain. Les uns comme les autres aiment improviser d'après des thèmes ou faire évoluer les structures de leurs œuvres selon des règles qu'ils se sont fixées à eux-mêmes. L'esprit et les oreilles ouvertes, empruntant également quantité de trouvailles à la musique contemporaine, au rock ou à la techno, ils laissent les frontières aux douaniers, leur langue universelle ne nécessitant que la passion.


C'est ainsi qu'en 1991 je suis instantanément séduit par le jeu et l'imaginaire du violoniste Jean-François Vrod qui joue alors dans La Compagnie Chez Bousca et Le Trio Violon. Passionné par le potentiel qu'offre l'électricité et l'informatique, il choisit également de monter le trio acoustique La soustraction des fleurs avec un autre violoniste, Frédéric Aurier, et le percussionniste Sylvain Lemêtre. Les trois musiciens utilisent leurs voix comme ils exploitent toutes les variations de timbres que leurs instruments leur permettent grâce à d'habiles préparations, et s'ils ne le permettent pas, eux-mêmes se l'autorisent, bravant les usages. Dans des paysages vallonnés ils font tourner la tête des danseurs et réfléchir leurs jambes. En plus de jouer du zarb, Lemêtre sait frapper tout ce qui sonne tandis que Vrod et Aurier nous font oublier qu'à eux deux ils n'ont que huit cordes. Leurs arcs nous font voyager bien au delà des contrées attendues. Aurier passe parfois à l'alto et Vrod fait des pieds et des mains sur une guitare à deux cordes, une radio, un kazoo ou détournant toutes sortes d'objets. D'amont (un premier CD restitue la musique de la performance Les Fêlés de la chorégraphe Cécile Magnien) en aval (le deuxième est enregistré onze ans plus tard), le trio de La soustraction des fleurs replante aussitôt ce qu'il cueille pour que leurs bouquets parfumés changent de couleurs selon les saisons...

Lien d’écoute de 5 morceaux de l'album
→ La soustraction des fleurs, Airs de moyenne montagne, double cd Umlaut, 20€

lundi 5 février 2018

Le Spat'sonore s'éclate en 3D


Les films en 360° me convainquent rarement. Au cinéma le cadre est d'autant capital qu'il détermine le hors-champ, territoire du son par excellence. Pourtant le sujet justifie ici pleinement cette technique permettant à chaque spectateur du film de vivre l'expérience musicale qu'offre le spectacle vivant. La spatialisation acoustique du Spat'sonore inventé par Nicolas Chedmail place le public au centre de l'orchestre dont les ramifications composées de tuyaux et pavillons nous encerclent et nous surplombent. Le film en 360° tourné par l'audioprothésiste Nicolas Sadoc au Festival WALDEN La folle journée reproduit cette expérience étonnante. Pas question cette fois de fermer les yeux comme il m'est arrivé de le faire lors de certains concerts pour en apprécier l'effet multiphonique. À moins de posséder un casque VR, l'appareil reproducteur le plus adapté est une tablette connectée à YouTube, le smartphone donnant une image évidemment plus petite, et un ordinateur oblige à glisser la petite main pour admirer la scène du sol au plafond et sous tous les angles du cercle. Il suffit donc de tourner sur soi-même, debout ou sur un fauteuil à roulettes, et de tourner, tourner...


À chacun, chacune, de contrôler l'image, mais aussi le son, puisque le microphone comme la caméra suit nos mouvements circulaires et sur toute la hauteur de la chapelle du domaine de Trefforest. Le son ne vient pas forcément de la place des interprètes puisqu'il est dirigé vers des pavillons éloignés par un jeu subtil d'aiguillages en métal. Chacun fait ainsi son mixage comme son cadre... Chedmail suggère de privilégier l'écoute au casque pour en profiter au maximum.


Ainsi je tourne, je tourne... Comme un derviche... Musique de vertige où la question de savoir où donner de la tête ne se pose plus !


Parmi le répertoire du Spat'sonore Nicolas Chedmail a choisi i Pirati a Palermu, une chanson sicilienne interprétée par Elsa Birgé et drôlement arrangée par les Spatistes ! Thomas Beaudelin, Amarylis Billet, Elsa Birgé, Philippe Bord, Nicolas Chedmail, Maxime Morel, Roméo Monteiro, Joris Rühl et Christelle Sery jouent le jeu jusqu'au bout de ce court-métrage dont chaque visionnage est différent.

vendredi 2 février 2018

Qu'est-ce qu'un Power Trio ?


Mardi je jouais le d'Artagnan de ces trois mousquetaires, bouclant l'une des dernières séances de mon prochain disque avec Hervé Legeay à la guitare, Vincent Segal à la basse et Cyril Atef à la batterie. Il ne me reste plus qu'à poser ma voix et mixer l'ensemble avec les sons électroniques que j'ai enregistrés en 1965 ! La technique accaparait toute mon attention de manière à restituer l'électricité produite par le power trio en très grande forme. Répondant à ma demande extrêmement ciblée, Vincent avait proposé une pièce de rock progressif en 9/8 tandis que Hervé lorgnait du côté du Grateful Dead. Les deux s'enchaînent à merveille et je cale maintenant mes mots sur la première partie pour laisser la place à l'envolée zeppelinesque de la seconde.


Si la section rythmique va de paire depuis plus d'une quinzaine d'années sous le nom de Bumcello, Hervé n'avait jamais joué avec eux. Vincent avait assisté à un concert du Drame décisif en 1983 aux Musiques de Traverses de Reims et nous jouons régulièrement ensemble depuis déjà huit ans. Ma seule rencontre musicale avec Cyril est un concert mémorable il y a deux ans au Triton avec eux deux qui avait duré près de trois heures ! Quant à Hervé, notre première collaboration remonte à 1992 pour 'Cause I've Got Time Only For Love avec Elsa qui avait six ans. Tenir le rôle de chanteur de rock m'a toujours fait un bien fou, que ce soit lors de mon premier concert au Lycée Claude Bernard ou plus tard pour les albums Kind Lieder et Crasse-Tignasse, mais cela me terrorise depuis qu'enfant on décida que je chantais faux... Parmi tous mes instruments ma voix livre une intimité sans fard. J'en use plusieurs fois et de manière très variée pour ce futur album extrêmement particulier auquel participent une quinzaine de musiciens, musiciennes et chanteuses.


Lorsque nous eûmes terminé, Cyril endossa l'une de mes vestes et Vincent s'empara du masque de Bernard Vitet pour annoncer l'enregistrement du prochain album de Bumcello qui se trouvait ainsi caché sous les traits du Drame !
De mon côté je repensais à l'Experience d'Hendrix, et aux Cream forcément. J'avais tout de même bœufé avec Clapton chez Gomelsky. On a les références qu'on peut. Pendant la séance je racontai à Cyril comment je m'étais retrouvé à jouer avec George Harrison chez Maxim's. Tout est lié. Le positionnement des instruments dans le panoramique me rappelle les Beatles. Vincent aurait préféré la mono. Et puis j'avais entendu le Dead au Fillmore West à San Francisco. Là j'avais la rythmique de M à sa grande époque qui cartonnait dans le studio avec une efficacité redoutable et la Gretsch d'Hervé qui hurlait dans le Fender en repissant dans les micros de la batterie. Je m'en suis plutôt bien sorti, mais j'ai tout fait en aveugle, pas en sourd ! Je cherchais l'ambiance des années 60 pour mon projet impossible, un truc à la Orson Welles comme lorsque nous avions composé les pièces pour piano de Brigitte Vée avec Bernard...

mardi 30 janvier 2018

Claire Diterzi, variété expérimentale


L'arbre en poche, le nouvel album de Claire Diterzi, retrouve la folie de Tableaux de chasse, mais la chanteuse s'efface souvent derrière le contre-ténor congolais Serge Kakudji. Artiste pluridisciplinaire, elle en a écrit les textes et composé la musique lors de sa résidence à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon et chez elle où elle a réalisé elle-même les enregistrements de même qu'elle programme ses machines et joue des claviers, de la guitare, des kalimbas... Elle a même mis en scène le spectacle d'où cette suite de douze scènes est tirée. Les critiques apprécient rarement les touche-à-tout qu'ils affublent du suffixe "de génie" lorsqu'ils sont bienveillants. En 2010 Claire Diterzi avait été la cible d'une cabale honteuse de la part de certains compositeurs "contemporains" lorsqu'elle avait obtenu une résidence à la villa Médicis de Rome. Une femme c'est déjà difficile à admettre dans le cénacle machiste, mais une chanteuse de musique populaire, avec des origines paternelles kabyles qui plus est, leur paraissait intolérable ! Or l'artiste cultive soigneusement la recherche dans ses facéties vocales comme dans ses arrangements instrumentaux, et L'arbre en poche est une œuvre osée qui peut revendiquer le statut d'expérimental tout en pouvant séduire un plus large public.


Inspirée par Le Baron perché, elle en tire l'anagramme qui donne leur titre à l'album et au spectacle, après avoir essayé Arche bien drôle, Rebel chaperon, L'herbe Prozac, Branche éplore, Bar Léon Chéper, Proche branlée pour contourner le refus des droits du roman d'Italo Calvino ! Elle aime jouer sur les mots pour éviter les maux qui l'ont fait souffrir. Les clins d'œil érotiques ou gentiment provocateurs conjurent les sorts jetés par de vilaines sorcières. Sa révolte fustige les dégâts monstrueux que l'homme inflige à la nature, sa sensibilité laissant entrevoir qu'elle-même s'y fond et s'y confond. Sa voix se multiplie par la puissance des harmoniseurs. L'électro se teinte de sons anciens, créant un nouveau baroque où s'envole la voix sublime de Serge Kakudji...

→ Claire Diterzi, L'arbre en poche, cd Pias, 15,99€

jeudi 25 janvier 2018

Tombeau de Poulenc


J'ai toujours adoré Francis Poulenc, compositeur français mésestimé, peut-être pour les mêmes raisons que je dois toujours défendre Jean Cocteau. Il fut même mon voisin au Père Lachaise, mais j'ai déménagé ! J'ai usé le coffret de ses mélodies comme celui de sa musique de chambre, joué et rejoué ses opéras. Dans des genres radicalement différents, une comédie surréaliste, une tragédie historique et une comédie dramatique intimiste, Les mamelles de Tirésias, Le dialogue des Carmélites et La voix humaine sont trois chefs d'œuvre absolus dont les livrets sont respectivement d'Apollinaire, Bernanos et Cocteau. De plus, Poulenc, mouton noir de la famille Rhône-Poulenc, a bénéficié d'interprètes exceptionnels comme Pierre Bernac et la sublimissime Denise Duval. Il y avait deux Poulenc, le compositeur mystique de chœurs célestes et le garnement casquette sur l'œil, celui que je préfère évidemment ! En composant un Tombeau de Poulenc, le pianiste Jean-Christophe Cholet, le saxophoniste Alban Darche et l'ancien chef du Vienna Art Orchestra, Mathias Rüegg, en inventent un troisième, imaginaire contemporain, à l'aide d'un orchestre de jazz.


Librement inspirée par l'œuvre de Poulenc sans jamais tenter la moindre adaptation, Le tombeau de Poulenc est une rencontre exquise entre la musique classique française du début du XXe siècle et les influences du jazz. "Dans la musique occidentale savante, un tombeau est un genre musical en usage pendant la période baroque. Il était composé en hommage à un grand personnage ou un collègue musicien (maître ou ami), aussi bien de son vivant qu'après sa mort, contrairement à ce que le nom de ce genre musical pourrait laisser penser. Il s'agit généralement d'une pièce monumentale, de rythme lent et de caractère méditatif, non dénué parfois de fantaisie et d'audace harmonique ou rythmique. C'est le plus souvent une allemande lente et élégiaque ou une pavane, danse de la Renaissance depuis longtemps tombée en désuétude à l'époque de la mode des tombeaux. Contrairement au lamento italien, le tombeau n'est pas censé utiliser les modes expressifs du deuil et de la douleur qui sont alors vus avec scepticisme dans la tradition musicale classique française. Cependant certains éléments sont notables comme l'usage d'une note répétitive symbolisant la Mort frappant à la porte ou l'utilisation de gammes diatoniques ou chromatiques montantes ou descendantes symbolisant les tribulations de l'âme et sa transcendance." Si je reproduis cette définition de Wikipédia, cela n'a rien d'innocent, vous comprendrez cette allusion à mon propre travail dans quelques mois ! Les plus célèbres sont le Tombeau de Couperin par Ravel ou celui de Debussy par Dukas, Roussel, Malipiero, Goossens, Bartók, Schmitt, de Falla, Ravel, Satie et Stravinsky.
Le choix de deux pianos rappelle tout de même le Concerto en ré mineur de Poulenc, les références instrumentales étant là les plus prononcées. L'orchestre comprend aussi violon, flûtes, saxophone ou clarinette, trompette, trombone, tuba, contrebasse et batterie. De l'ensemble se dégage une douceur particulière, une musique de chambre aux fenêtres ouvertes sur la campagne.

Le Tombeau de Poulenc, cd Yolk, dist. L'autre distribution, 12,99€, sortie le 2 février 2018
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