Jean-Jacques Birgé

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jeudi 21 mai 2015

Le Kef, une ouverture


Ayant quitté Tunis le matin, notre bus est escorté par la police à l'entrée dans la province du Kef. Pour une fois sa présence rassure plutôt qu'elle n'inquiète. Gros dispositif autour du théâtre où s'est replié le Festival El Chanti / la Voix Est Libre à cause de la pluie. Il y a deux ans les Salafistes qui avaient tenté de l'incendier ont cassé les dents de son principal responsable et l'ont roué de coups. Ils se cachent dans la montagne près de la frontière algérienne, mais personne ne sait ici quelle idée idiote peut les traverser. Que les concerts se passent dans la joie et l'allégresse est une grande victoire pour les organisateurs locaux qui montrent à la population que la culture est toujours la bienvenue dans leur ville et que la liberté d'expression est un combat de tous les jours !


Nous visitons la Kasbah où devait se dérouler l'ensemble des festivités, mais où seul se tient le concert acoustique en plein air à la basilique. Éclaircie. Les oiseaux qui ouvrent la cérémonie ne lâcheront plus les artistes jusqu'à ce que la nuit tombe. Aux tubes volants que le jongleur Jörg Muller a installés dans le trou à ciel ouvert qui tient lieu de toit répondent les chanteuses Violaine Lochu et Alia Sellami. Elles commencent par imiter les harmoniques de l'aluminium avant d'aller projeter leurs voix contre les colonnes du temple. Le saxophoniste Peter Corser prend le relais de ce rituel païen en soufflant continu dans son ténor tandis que l'émotion nous submerge.


Au théâtre le chanteur Mounir Troudi et le percussionniste Wassim Hallal ont cette fois invité Zied Zouari, violoniste classique très influencé par la musique d'Inde du Sud. Le temps d'un morceau, la Mayennaise Violaine Lochu les rejoint pour l'un de leurs ragas maghrébins, et ça prend ! Duo vocal, plaintes du soufflet, envolées de l'archet, rebonds des peaux totalement différents du concert de Tunis avec Erwan Keravec...


Quand le Stambali de Chedli Bidali se déploie avec en plus Amazigh Kateb au gumbri, Dgiz à la contrebasse, Naïssam Jalal à la flûte, Philippe Gleizes à la batterie, le public se lève et danse, danse, danse au milieu des fauteuils, saisis par les rythmes des karkabas. J'ai sorti mon Tenori-on et quelques guimbardes. Avec Médéric Collignon au clavier, Djiz, Gleizes et Corser, nous fermons le bal, clôture d'un festival exceptionnel qui montre que les mélanges produisent les plus beaux enfants. Ceux de Tunisie le savent bien. Tous les participants, artistes et public, organisateurs et journalistes, techniciens et bénévoles ont partagé des moments inouïs dont il s'agit maintenant de prolonger les effets...

mercredi 20 mai 2015

Le Stambali au Café Ellouh / Whatever Saloon


La jeunesse tunisienne s'est déplacée pour le Stambali dont Amazigh Kateb de Gnawa Diffusion et le slameur Dgiz tiennent le rôle de Masters of Ceremony. Arrivé du Niger, du Tchad et du Mali par la route des esclaves, le Stambali est le cousin tunisien des Gnaoui. Musique de transe, il fut l'occasion d'improvisations débridées, donnant au Festival El Chanti / La Voix Est Libre sa véritable dimension. Au Café Ellouh / Whatever Saloon les jeunes sautent sur place, excités par les chansons de Kateb et les paroles de Dgiz. Certains convives commencent d'ailleurs à entrer dangereusement en symbiose avec la musique. La flûtiste Naïssam Jalal et le batteur Philippe Gleizes s'intègrent parfaitement aux gumbris de Kateb et Chedli Bidali et aux karkabas du reste de l'orchestre.


Un vent de fête souffle sur Tunis. Les visages rayonnent. Les musiciens venus de France retrouvent leurs racines par la magie du soufisme subsaharien. Les rives de la Méditerranée se touchent. La tête nous tourne.


Après l'entr'acte, le jongleur Jörg Muller fait à son tour tourner ses tubes de métal dans le ciel couvert du Café Ellouh. Dans le silence retrouvé, les tiges accrochées au plafond filent telles les lames d'un lanceur de couteaux. Au doigt et à l'œil sonnent les cloches tubulaires. Et Muller de danser au milieu de ses tubes apprivoisés qui virevoltent au dessus du public comme des libellules en laisse laissant la foule en liesse.


Le saxophoniste anglais Peter Corser fait descendre son souffle continu du haut d'un escalier en hélice aux fragiles marches de bois. Musique répétitive qui prolonge le stambali et ses castagnettes en métal comme le ballet des tubes.


Une scène impro très funky clôture les quatre jours du festival à Tunis avant de se transporter au Kef où la plupart des artistes réinterpréteront le lendemain certaines scènes de cette étonnante caravane. Médéric Collignon au clavier, Dgiz à la contrebasse, Gleizes derrière ses fûts, Peter Corser au ténor, Naïssam Jalal à la flûte, le percussionniste Jihed Khmiri sont rejoints le temps d'un échange par le violoniste Zied Zouari, les chanteuses Alia Sellami et Violaine Lochu, les rappeurs Katybon et Vippa, le slameur Anis Chouchene... À suivre.

mardi 19 mai 2015

Malouf à la Rachidia


Pour aller où que ce soit, même en parlant arabe, il faut redemander sa route à chaque coin de rue en sachant que la réponse sera probablement fausse. Si c'est épique en ville, imaginez le labyrinthe de la Medina ! Nous avons donc exécuté une spirale pour arriver à destination, arrivant juste à temps pour assister au 80ème anniversaire de La Rachidia, première institution musicale créée en Tunisie en 1934 pour sauvegarder le patrimoine musical tunisien dont le malouf et ses variantes. D'entrée, son président, Hedi Mouhli, nous avertit que la définition du malouf sur Wikipédia mérite de sérieuses corrections et que leur site Internet nécessite d'être complété ! Le projet est de remettre aux jeunes le soin de développer cette musique arabo-andalouse dont les racines sont d'ailleurs aussi juives qu'arabes. Dans sa grande majorité la jeunesse tunisienne ignore ses racines culturelles qu'elle pourrait développer au lieu de sombrer dans un désespoir autodestructeur qui l'entraîne vers l'Occident Coca Cola ou vers Daesh. La véritable révolution est un processus long engageant toutes les énergies. Ainsi les vieux professeurs de La Rachidia souhaitent que les jeunes s'emparent du malouf, qu'ils interprètent cette musique classique, la remixent et se l'approprient chacun à sa manière. Jusqu'au 31 mai le programme des concerts offre un éventail incroyable dont un karaoké où les enfants pourront chanter accompagnés par un orchestre en direct. Mais ce soir ce sont deux violonistes, Anis Kelibi et Abdelkarim Shabou, qui se succèdent pour interpréter des chants que nombreux convives murmurent discrètement tandis que les musiciens improvisent comme en jazz, brodant autour du thème. Je suis aux anges.


Le surlendemain, Raya Ben Guiza Verniers, attachée de presse de l'événement, nous arrange une visite inédite de la Medina avec le blogueur Jamal Ben Saidane dit Wild Tunis, justement responsable de la mise à jour du site de La Rachidia et auteur de quantité de photographies sur Instagram. Passionné par ce musée à ciel ouvert où il est né, Jamal occupe ses temps de loisirs à découvrir sans cesse des coins et recoins qu'il ne connaît pas encore, et à les faire partager à ses amis...


Tandis que nous faisons le tour des artisans qui continuent à travailler intra-muros, nous admirons le travail de la navette sur les métiers à tisser où chaîne et trame me font penser aux ruelles incroyables que nous empruntons, sauf qu'ici la soie interdit les impasses.


Dans sa boutique de conte de fée Fathi Blaich explique à Fadia comment se fabrique une chéchia et les différents modèles, de Tunis ou Oran. Après avoir été bouilli et avant d'être formé le cylindre tissé est brossé pour qu'aune trace du tissage ne subsiste. Le tissu doit être souple et doux au touché. Tout est en nuances de rouge. En Lybie on la porte noire, comme celle des Juifs qui dans le passé n'avaient pas le droit d'en avoir de rouges. Aujourd'hui seule l'exportation vers le Mali, le Niger, etc. permet au vieux monsieur de tenir, mais partout le savoir disparaît comme ce ferronnier mort il y a deux ans sans avoir transmis son savoir...


Avant de quitter Tunis nous admirons de loin la mosquée où nous ne pouvons entrer. Le samedi la population tunisienne fait ses courses rue du Général de Gaulle plutôt que dans la Médina plus axée sur le tourisme. Comme partout les contrefaçons chinoises pullulent. J'achète quelques épices qui sentent bon la Tunisie pour une somme dérisoire, et pour quelques dinars de plus de jolies babouches aux couleurs vives...

lundi 18 mai 2015

La Voix Est Libre à Tunis, un vent de liberté


En prologue à la seconde soirée du Festival El Chanti / La Voix est Libre Dgiz fait monter sur la scène de l'Institut Français, fraîchement inauguré de la veille, cinq slameurs dont c'est pour certains le baptême du feu. Les jeunes Tunisiens et Tunisiennes montrent que leur engagement met leur cœur et leur corps, leur sens critique et leur émotion au service d'une révolution qui ne se fera pas en un jour. Que leurs récits soient légendes merveilleuses ou dur retour à une réalité l'urgence et la sincérité suent de leurs lèvres même si un vent frais s'est levé sur Tunis.
Dgiz embraye avec une contrebasse de fortune, épaulé par le batteur Philippe Gleizes dont les tambours chantent l'Afrique, le saxophoniste Peter Corser trafiquant sa voix électroniquement, Blaise Merlin ayant troqué son costume de directeur du festival contre un violon, et l'extraordinaire Naïssam JaJal dont la flûte traversière et le ney swinguent avec des accents kirkiens et les cris du désert.


Dgiz slamant sur les mots du public, réagissant au quart de tour à tout ce qu'offre l'instant, entraîne tout ce petit monde dans une course folle qui donne envie de danser. L'humour du provocateur patenté transforme ses flèches en crève-cœur, les rythmes survoltés ne pouvant cacher sa tendresse pour le peuple tunisien.


Après l'entr'acte, le chanteur Mounir Troudi rejoint l'Electro Mezoued pour clore la soirée en beauté. Le quintet rassemblant Mehdi Haddab au oud électrique, le DJ electro Skander Besbes, le bassiste Pasco Teillet, le percussionniste Jihed Khmiri et le joueur de cornemuse Lotfi Gerbi rappelle étonnamment les grandes heures du rock celtique. L'histoire des musiques traditionnelles recèle plus d'un secret que les voyageurs ont adopté comme à mon tour je m'imprègne probablement de tout ce que j'entends au cours de mon voyage. Le mezoued, musique populaire des bas-fonds dont les paroles argotiques choquaient au point d'être interdites pendant la dictature de Ben Ali, revient sur le devant de la scène.


Son nom lui vient de la cornemuse bédouine issue des campements nomades, puis des campagnes investissant la ville. Sa sonorité aigre et puissante sort de deux cornes de veau, propulsée par le réservoir en peau de chèvre.


Mehdi Haddab, surnommé le Jimi Hendrix du oud, électrise le groupe. Son complice, le bassiste avec qui il travaille depuis quinze ans, livre un groove puissant sur lequel la voix peut improviser en toute liberté. Car l'improvisation marque tout le festival. L'Electro Mezoued et le Stamboli (prochain article !) seront hélas absents de l'édition parisienne du Festival qui se tiendra à la Maison de la Poésie, au Cirque Électrique et aux Bouffes du Nord du 26 au 30 mai, mais quantité de surprises nous attendent la semaine prochaine.

vendredi 15 mai 2015

La voix est libre à Tunis, zones de libre-étrange


Blaise Merlin aime jouer avec les mots pour présenter le festival qu'il a monté avec son homologue tunisienne, Bakhta Ben Tara, responsable du Chantier et auteure de l'affiche. À Tunis au Théâtre du 4ème Art, dès le premier soir La voix est libre est devenu "une zone de libre-étrange". Pour lutter contre la disparition du vivant, bio-diversité ou cultures minoritaires, il a choisi de générer de nouvelles associations, souvent aléatoires mais mûrement réfléchies, qui renforcent les organismes par une combinatoire que ne renierait pas la génétique moderne. En s'alimentant mutuellement, ils affinent leur système de défense contre le formatage et la consanguinité, deux facteurs de dégénérescence de notre civilisation et de nos cultures ayant fortement tendance aujourd'hui à fonctionner sur l'exclusion. En préservant le langage de chacun il ne sombre pas pour autant dans l'affadissement qu'avait produit la world music où souvent plus personne ne se retrouvait. Ici on apprend à se comprendre en parlant avec les mains, en devinant ce que les mots de l'autre revêtent, en assimilant la fonction de chacun dans l'élaboration de spectacles artistiques où le langage universel de la musique est la clef de sol qui ancre chaque terroir en y faisant expérimentalement pousser des graines issues d'autres continents. Si l'art peut être considéré comme le dernier rempart contre la barbarie, le festival La voix est libre est une opération radicalement politique opérant par le biais de la poésie, mariage du sens et de l'émotion dont la réciprocité montre que nous ne pouvons nous passer ni de l'un ni de l'autre. En résumé, le plaisir est immense et ça fait réfléchir !


Pour commencer la soirée Blaise Merlin interroge le philosophe islamologue Youssef Seddik, spécialiste de la Grèce antique et de l'anthropologie du Coran. Comme nombreux vieux érudits Seddik répond avec humour et humilité. Contre le dogmatisme de la mort il rend hommage à Giordano Bruno brûlé vif en 1600 pour hérésie par l'Inquisition alors qu'il a entre autres développé la théorie de l'héliocentrisme. Pour Seddik l'éternité est en nous toute notre vie, mais après on s'en fiche ! Il se méfie évidemment des interprétations des textes sacrés dictés au peuple alors que chacun devrait les lire en se faisant sa propre interprétation.


La soirée aborde tous les âges de la vie, mais elle bat sans cesse les cartes. Ainsi le duo de la danseuse Imen Smaoui et de la chanteuse accordéoniste Violaine Lochu incarne l'adolescence quand celui de Médéric Collignon et Alia Sellami retombe en enfance. Imen Smaoui a l'habitude d'intervenir dans des lieux où la danse est inattendue comme la rue, les marchés... On frôle la danse-contact. Lochu souligne la différence de leur art en chantant parfois hors-champ. Son style, plutôt proche de la musique contemporaine, a parfois des accents bretons, mais il s'affranchit des frontières.


Régression totale avec Alia Sellami et Médéric Collignon qui comparent leurs jouets comme les garnements dans le train au début du film Zéro de conduite de Jean Vigo ! Ils se ressemblent et passent du plus petit au plus gros, de la paille à la poutre, soufflant, frappant maints tuyaux qui n'étaient pas fabriqués à l'origine pour sonner. La voix s'en mêle et s'emmêle les pinceaux dans un capharnaüm qui incite Sellami à nommer leur pièce Range ta chambre !


Le clou de la soirée est le trio formé du chanteur tunisien Mounir Troudi, du percussionniste fanco-libanais Wassim Hallal et du sonneur Erwan Keravec. Le chanteur égyptien Abdullah Miniawy aurait dû être des leurs, mais son gouvernement ne l'a pas autorisé à sortir du pays. Je me laisse porter par le chant soufi de Troudi et les quatre peaux de Hallal, mais le plus étonnant est la cornemuse de Keravec qui enveloppe l'ensemble d'un tapis multicolore comme ceux admirés hier dans la Medina. Le Breton phrase aussi de manière virtuose soutenu par un bourdon en do droit comme un minaret. On retrouvera les trois musiciens aux Bouffes du Nord le 30 mai dans le cadre de l'édition parisienne de La Voix Est Libre.
Les deux programmateurs, qui ont amené chacun/e la moitié des artistes qui composent le Festival, sont audacieux de l'ouvrir avec la soirée la plus difficile, constituée de petites formes assez "contemporaines", mais le public tunisien est gourmand de nouvelles expériences... Comme pour le Mézoued, musique populaire interdite du temps de la dictature ainsi que le Stambéli, cousine de la musique des Gnawa d'Algérie et du Maroc, respectivement programmés vendredi et samedi. Doucement les liens se dénouent tandis que d'autres se tissent.

mercredi 13 mai 2015

Kink Gong, collectage et remixage


Laurent Jeanneau est un baroudeur épris de musique et de son. Il arpente le sud-est asiatique à l'affût des minorités ethniques qu'il enregistre tels quels, field recordings (j'ai chroniqué ici l'excellent ouvrage d'Alexandre Galland sur le sujet) qu'il retraite parfois en composant des paysages sonores. Sous le nom de Kink Gong il a ainsi enregistré près de 150 CD, DVD ou LP, publiés à compte d'auteur ou chez Sublime Frequencies pour les enregistrements de terrain, et chez Kwanyin (Pékin), Atavistic (Chicago USA), PPT Stembogen (Paris), Discrepant (London) pour ses compositions expérimentales.
Dans le documentaire Small Path Music de David Harris (également chroniqué ici) Laurent Jeanneau raconte comment ses goûts se sont forgés à l'adolescence, au début des années 80, à l'écoute de tout ce qu'il trouvait un peu bizarre, hors catégories cela va de soi (Un Drame Musical Instantané en faisait partie !). Sur son site, il répertorie ses productions, ses performances en public, ses conférences... Il vend même des guimbardes à des prix défiant toute concurrence. Son travail de collectage est inestimable, car on ignore combien de temps encore les minorités ethniques qu'il rencontre résisteront à la mondialisation. Partout des voix uniques et des savoirs insoupçonnables disparaissent sous le goudron des routes qui se construisent. Les mentalités changent. La télévision est un rouleau compresseur qui formate tout ce qu'elle atteint.
Je me souviens des difficultés que j'avais rencontrées au Vietnam en filmant les Hmong et surtout les Yao au début des années 90. Leurs territoires avaient été interdits jusqu'à seulement deux ans auparavant. Nous étions gênés de venir en touristes, mais la séquence de l'arroseur arrosé peut se reproduire de mille manières. Personne n'avait encore jamais vu d'enfant blonde et notre fille Elsa ne supportait plus qu'à chaque village traversé des dizaines de femmes lui touchent les cheveux ! Dans la montagne j'avoue avoir parfois filmé en caméra cachée, mais je n'ai jamais utilisé ces images, me contentant de quelques extraits tournés à Sapa pour le scratch vidéo interactif Machiavel. Plus tard, au Laos, je me souviens de Louang Namtha où la plupart des habitants ne possédaient rien d'autre qu'une télévision. Parfois deux, qui marchaient en même temps. Mais aucun autre meuble... Je me souviens aussi d'un vieux musicien, jouant d'un violon de fortune au bord d'un chemin au Népal, dont la musique m'est restée depuis dans l'oreille... Il faut toujours prendre le temps. Quand nous voyageons notre vitesse ne correspond jamais à celle des pays traversés.
Lorsque Laurent Jeanneau revient en France il collabore avec Julien Clauss, participe aux Siestes électroniques ou à l'Atelier de Création radiophonique... En tapant "Kink Gong" dans un moteur de recherche vous découvrirez quantité de documents audio ou vidéo passionnants et d'expériences enjouées. Leur côté roots s'inscrit à l'opposé de la world music et du nettoyage (ethnique) qui gomme les scories de l'authenticité.

vendredi 8 mai 2015

Le vinyle pressé de revenir


Le support disque divise les auditeurs. Les uns ne peuvent plus écouter de vinyles. Les autres ne veulent plus écouter de CD. Passionné avant tout par la musique inscrite sur le support, je ne me satisfais d'aucune interdiction, qu'elle soit technique ou de principe. Les nouveaux adeptes du vinyle privilégient l'objet au sujet. Si les élucubrations audiophiles sont parfaitement mesurables, on comprend par contre les graphistes qui encensent les 30 centimètres de la pochette 33 tours alors que le CD présente une misérable surface cinq fois plus petite. Quelles que soient la taille et la forme de l'objet physique il est certain que cette valeur ajoutée semble seule capable de combattre la dématérialisation des supports. D'où l'engouement récent pour les disques en vinyle, ou les astuces éditoriales de certains producteurs numériques comme les livrets de 160 pages illustrées du label nato ou les variations de pochette infinies à composer soi-même du Never Better des rappeurs de P.O.S. J'ai déjà écrit ici ce qui pouvait justifier le choix de tel ou tel support, compte tenu de la réalité de fabrication, ou comment le passage d'une face A à la B lutte contre le flux radiophonique des playlists en mp3.
En éditant des albums des années 70, voire des inédits de cette époque, Le Souffle Continu, dont le magasin est connu de tous les amateurs, obéit à une logique cohérente. Le son de l'aiguille renforce l'expérience et les gestes de l'usager qui l'accompagnent participent à cette plongée dans le temps passé. Sortir méticuleusement le disque de sa pochette en papier blanc, le centrer sur l'axe de la platine, vérifier la vitesse de lecture, poser le bras, changer de face sont des usages qui influent sur d'autres comportements de notre quotidien comme Internet façonne inconsciemment nos cerveaux sans que nous en mesurions réellement l'ampleur. L'inconscient collectif n'agit pas parallèlement à la psyché de chacun, il l'oriente sérieusement, quitte à créer des incompatibilités sociales dans les cas les plus extrêmes, du point de vue des masses comme des individus !


Après les 30cm de Red Noise, Semool, Mahogany Brain et les trois 17cm de Heldon, Le Souffle Continu continue avec deux autres vinyles de Heldon, cette fois 30cm, Live In Paris 1975 et Live In Paris 1976, le premier tournant en 33T, le second en 45T ! Le travail de Richard Pinhas se situant entre le rock psychédélique et le rock industriel, il trouve un écho dans les musiques d'aujourd'hui avec ses envolées de guitare électrique, ses boucles synthétiques et ses saturations monodiques. Les disques de son groupe Heldon font ainsi figure de racines hexagonales à plusieurs courants actuels. Les pochettes dessinées par Stefan Thanneur réfléchissent à la fois le spectre timbral arc-en-ciel, les pétouilles du vinyle, et le light-show liquide d'époque que renforcent les galettes elles-mêmes, toutes différentes, mélange de rose ou de bleu avec du blanc sur le support transparent.
Sont annoncées les rééditions des historiques La guêpe de Bernard Vitet (texte de Francis Ponge) et Tacet de Jean Guérin parus à l'origine chez Futura. Il est également fortement question d'éditer Avant Défense de, improvisations inédites que j'enregistrai avec Francis Gorgé entre 1973 et 1975 avant notre premier disque, album "culte" pour avoir figuré sur la Nurse With Wound List et depuis réédité en CD et vinyle avec quantité de bonus chez MIO et Wah-Wah !


Le vinyle ne sied pas qu'aux rééditions. Nombreux artistes choisissent de publier leurs œuvres récentes uniquement sur disque noir, surtout s'ils appartiennent à des courants marginaux, musique de recherche ou improvisée, industrielle ou électronique, etc. La harpiste Hélène Breschand ne se prive pas pour autant du numérique, proposant d'envoyer une version digitale à télécharger à tout acheteur du LP Les Incarnés. Les préparations acoustiques et électroniques de son instrument torturé créent un univers saturé de silence et de déchirures, frottements et pinçons où le corps semble martyrisé par un enchevêtrement de cordes, sorte de bondage musical que renforce la voix japonisante.

→ Heldon, Heldon Live in Paris 1975 et Heldon Live in Paris 1976, Le Souffle Continu, 17€ chaque
→ Hélène Breschand, Les Incarnés, D'Autres Cordes, 15€

mercredi 6 mai 2015

Le Drame samplé par Den Sorte Skole


Comme je cherchais à acquérir (c'est fait) un exemplaire physique de Never Better de P.O.S., un groupe de rap politique de Minneapolis qui a réalisé un superbe travail graphique de sa pochette CD, je tombai sur le site Discogs et tapai "Un Drame Musical Instantané" pendant que j'y étais... Surprise de trouver un coffret de trois vinyles dont j'ignorais l'existence avec des samples du Drame sur deux morceaux ! Le duo danois Den Sorte Skole composé de Simon Dokkedal et Martin Højland fait un travail de compilation extraordinaire, revendiquant par ailleurs des concerts plutôt que du DJ'ing. Pour le morceau Overnite ils ont samplé les couteaux de notre Pas de cadeau publié en 1981 sur le label De Qualité sous la forme d'une compilation intitulée 18 surprises pour Noël (dont nos exemplaires numérotés étaient ornés de la trace d'une main sanglante au recto de la pochette)...

Pas de cadeau (Un Drame Musical Instantané, 2'19, 1981) :



Overnite (Den Sorte Skole, 4'41, 2013) :



Sur ce morceau, en plus de notre attirail de boucher aiguisé pour la fête des confiseurs qui leur sert de rythmique et que l'on retrouve également sur le mix Cervello, Den Sorte Skole a samplé Malvina Reynolds (Overtime), Guilherme Lamounier (Freedom), Waldjinah & Orkes Bintang Surakarta (Bawa Asmarandana Pamitan / Gesang), Simon Boswell (Maggots), Conrad Schnitzler (Afghanistan), Les Amazones De Guinée (Samba), Munir Bashir (Du'a - Invocation), Galapagos Duck (Removalists Suite A. In The Making), Les Baxter (Hot Wind), Roky Erickson And The Aliens (I Walked With A Zombie), Stained Glass (Fahrenheit), Jimmy Hughes (It Was Nice), Blo (Miss Sagit), Abner Jay (I Wanna Job), Old Regular Baptists (I Am A Poor Pilgrim Of Sorrow), Shankar Jaikishan (Tere Bina Aag Yeh Chandi). À cette écoute et à la lecture de cette liste on comprend pourquoi leur compilation comprend des milliers de confetti issus de 250 vieux vinyles venus de 51 pays sur 6 continents, rassemblés pour cette Lektion III.


Comme on peut l'imaginer, les Danois de Den Sorte Skole ne se sont pas embarrassés de nous demander notre avis ni de payer les droits des milliers de samples récupérés ici et là. La tracklist est impressionnante. Aussi vous ne trouverez pas leur coffret sur iTunes, Deezer ou Spotify. Il est donné en téléchargement gratuit sur leur site (donation possible à la discrétion de l'usager), à moins que vous ne préféreriez l'avoir en dur pour 25 euros avec un livret de 40 pages qui détaille scrupuleusement les origines de chaque emprunt*. Pour que la sauce prenne il faut synchroniser les platines rythmiquement, faire coïncider les tonalités et structurer les morceaux en mixant toutes ces musiques, voix de toutes origines, extraits sonores, field recordings, etc. Le résultat qui leur a pris deux ans et demi de travail est une re-création particulièrement réussie, un voyage extraordinaire transcontinental, transgenre, une réappropriation de l'histoire de la musique comme un jeu de cartes battu, mille-feuilles finalement réduit à un unique microsillon qui tourne sur la platine pour le plaisir de la découverte, chansons sans frontières qui me donnent envie d'écouter aussitôt la première leçon publiée en 2006 (plutôt hip-hop) et la seconde en 2008 (déjà plus dramatique), toutes deux épuisées en LP ou CD.

→ Den Sorte Skole, Lektion III (le plus varié et le plus universel des trois !), Not On Label (Den Sorte Skole Self-released), 3 vinyles 30cm, édition limitée, 2e tirage, Danemark

* P.S. (extrait du livret) : Overtime kicks off with knives and an acoustic guitar dancing a dark ominous dance. It’s the sound of blades of steel sliding against each other. Usually not a very pleasing sound, but here it becomes an efficient rhythmical tool. The sample is taken from the 1981 piece “Pas De Cadeau” from the French musical collective Un Drame Musicale Instantané. Founded in 1976 by Jean-Jaques Birgé, Bernard Vitet and Francis Gorgé and focusing on collective creation and on constant renewal of the concert form. They have mixed acoustic and electronic instruments, some of them homemade, such as a huge balafon using frying pans and flower pots as a keyboard, a trumpet made of reed, plexiglass flutes, a fire organ and of course knives. Gorgé left the outfit in 1992, but Vitet and Birgé are still fully operational as a duo working with a great number of collaborators.

lundi 4 mai 2015

Succès du Tricollectif


Six soirs de suite le public se pressa à La Générale pour assister aux Soirées Tricot, festival gratuit organisé par les musiciens du Tricollectif. C'était l'événement parisien de la semaine dernière. Une trentaine de formations esquissèrent les différents courants du jazz actuel sans omettre ses épousailles avec le rock, la musique contemporaine ou la variété toutes époques confondues, ne négligeant ni la voix ni la danse. Inventifs et solidaires, ces jeunes musiciens et musiciennes représentent bien ceux que je nommai les Affranchis dans un article où nombreux se reconnurent alors. Je retrouve chez eux ce qui me passionna au même âge, la liberté de l'improvisation (que nous appelions composition instantanée) initiée par le jazz et le free jazz, la puissance de l'électricité et de l'électronique, la découverte des anciens de Guillaume de Machaut à la musique française du XXe siècle, la révolution du sérialisme, le goût pour le cinéma et la rencontre d'autres formes artistiques, mais aussi le partage au sein d'un collectif et l'inspiration suscitée par le quotidien et notre conscience citoyenne...

Rien d'étonnant à ce que le Tricollectif investisse La Générale, coopérative artistique, politique et sociale, sise 14 avenue Parmentier dans les locaux désaffectés d'un ancien centre de distribution d’électricité à la magnifique architecture industrielle du début du XXe siècle. Si je n'assistai hélas qu'à la dernière soirée j'ai pu apprécier nombreuses aventures des musiciens du Tricollectif et de leurs invités grâce à leur production discographique puisque cette bande de joyeux drilles ont également fondé un label. Engagés dans leurs projets respectifs, ils les multiplie en participant les uns aux autres, invitent leurs camardes des autres collectifs, insufflant une chaleur communicative à leurs initiatives artistiques. À La Générale, avant que la foule se tasse pour les concerts, on pouvait approcher du bar et se délecter de la cuisine d'Elsa d'habitude à l'Atelier du Plateau, se vautrer dans de divans profonds ou faire une partie de ping-pong !


Pour ouvrir la soirée de samedi la bassoniste Sophie Bernado, entendue récemment avec Art Sonic, improvisa vocalement et synthétiquement avec le batteur Adrien Chennebault (membre des ensembles maison Walabix et La Scala) et le danseur-acrobate Johan Bichot issu de la scène orléanaise, berceau du Tricollectif. Sur un tempo apparemment immuable où les baguettes rebondissaient librement en variété de timbres, la chanteuse jongla de l'anglais au yaourt en passant par l'italien et la BeatBox tandis que le danseur exécutait des sauts de carpe nous mettant en appétit.

Le quatuor Petite Moutarde qui suivit dans la grande salle nous rassasia de tendres compositions où se mêlent l'influence du jazz et de la musique française pour une musique inédite se déployant sans que les solistes écrasent le son d'ensemble. Au charismatique violoniste Théo Ceccaldi (groupes maison : Toons, La Scala, la Loving Suite pour Birdy So, l'Orchestre du Tricot / membre fondateur du Tricollectif avec son jeune frère, le talentueux violoncelliste Valentin Ceccaldi, très présent dans l'organisation de ce festival et dont je regrette de ne pas avoir vu l'Atomic Spoutnik) et au délicat batteur Florian Satche (groupes maison : Marcel et Solange, Toons, Quelle sauce ?, l'Orchestre du Tricot) se joignent l'aventureuse saxophoniste Alexandra Grimal (avec qui j'ai eu la joie d'enregistrer deux albums, Transformation et Récréation, et de jouer sur scène Rêves et cauchemars) et le discret contrebassiste Ivan Gélugne, mais la discrétion est le propre de la plupart des bassistes et l'orchestre jouait acoustique, défi parfaitement réussi. Je restai sur ma faim quant aux images projetées au dessus des musiciens, le vidéaste se contentant le plus souvent de découper des bouts d'Entr'acte de René Clair sans le nommer, même si de voir sur l'écran Erik Satie et Francis Picabia tirer le canon est un joli clin d'œil à cette nouvelle musique française qui augure des lendemains qui chantent.


Le morceau de résistance était l'Aum Grand Ensemble de Julien Pontvianne qui fêtait la sortie du disque Silere sur le label Onze Heures Onze. Écrit autour d'un poème d'Henry David Thoreau, la pièce est un long continuum monotone joué par treize musiciens, drone rappelant fortement La Monte Young ou Charlemagne Palestine. Après une superbe introduction crescendo, la chanteuse Anne-Marie Jean creva le sombre nuage, la voix rapprochant alors Silere de Michael Mantler. Je regrettai que Pontvianne, fasciné par l'évolution spectrale des timbres, se prive des possibilités spatiales offertes par le large panoramique que présentent les vibraphones, piano, claviers, guitare, basses, clarinettes, saxophones et batterie. Je m'interrogeai aussi sur l'ordre de passages des orchestres. Trop souvent les projets calmes et retenus se retrouvent en fin de soirée, les plus entraînants ouvrant le bal ; or il serait plus judicieux de forcer délicatement l'écoute d'entrée de jeu, pour nous réveiller ensuite quand il se fait tard. À la place, nos oreilles fatiguées par l'excitation des rythmes sont confrontées à une tension somnambulique qui sied mal à minuit. Samedi soir ou déjà dimanche matin, les fêtards pouvaient néanmoins réactiver leurs guiboles en dansant sur Trio à lunettes - Bobun Fever, histoire de terminer cette folle semaine en beauté... Mais j'étais déjà rentré écrire mon petit compte-rendu, regrettant de ne pas prendre d'aussi belles photos que celles que Jeff Humbert met régulièrement en ligne sur FaceBook !

jeudi 30 avril 2015

Minor Dispute de Petros Klampanis


Même si les disques de jazz proprement dit me barbent, j'ai toujours une oreille qui traîne lorsqu'un compositeur s'adjoint un quatuor à cordes.
Si j'apprécie les enregistrements historiques des différentes époques du Dixieland au free le plus débridé en passant par la jungle et le be-bop, le jazz comme musique de répertoire ou clone d'un temps révolu ne m'a jamais passionné. J'ai le plus souvent l'impression de consommer un plat réchauffé. Les revivals de pop ou de tango, la chanson française et les compositions contemporaines me font le même effet si je n'y décèle pas une démarche originale, un recul critique ou un mariage contre nature. Le jazz style piano bar est probablement celui qui me fait le plus penser à de la musique d'ascenseur et n'entendez pas par là un clin d'œil à Erik Satie dont la musique d'ameublement était largement en avance sur son temps. Car, pour s'approprier une culture qui n'est pas la sienne il faut justement y mettre une sacrée dose de soi, en particulier en y mêlant ses propres racines. Je crains donc le jazz actuel comme tout ce qui porte une étiquette exclusive.
Quant à l'adjonction d'un quatuor à cordes à un projet dit jazz, il s'agit justement toujours d'un désir d'écriture, l'arrangement se mâtinant forcément de musique "classique", épousailles du nouveau monde et de l'ancien. Pour beaucoup le quatuor est la forme réduite d'un rêve symphonique. Associé aux vertus de l'enregistrement ou de l'amplification, ce fantasme est devenu monnaie courante et ces expériences toujours riches d'enseignement. Il n'est pas rare non plus qu'un terroir s'y glisse ou plus sûrement y sème son engrais. Comme me le rappelait André Ricros, "pour être de partout il faut être de quelque part."


C'est donc avec intérêt, puis avec plaisir, que j'écoute Minor Dispute, le nouvel album du contrebassiste grec Petros Klampanis dont les talents d'arrangeur s'ajoutent à sa sensibilité d'instrumentiste. Les Balkans dessinent ainsi un trait d'union entre le classique et le jazz. En plus de Gilad Hekselman à la guitare, Jean-Michel Pilc au piano, John Hadfield à la batterie et aux percussions, les cordes des violonistes Maria Manousaki et Megan Gould, de l'altiste Lev "Ljova" Zhurbin (ou Matt Sinno) et du violoncelliste Yoed Nir (ou Colin Stokes) ouvrent une fenêtre sur la Méditerranée. Pour ne pas avoir lu préalablement les notes de pochette je suis tout à coup surpris de reconnaître Thalassaki dans un inventif arrangement où le quatuor est tout indiqué. Rien d'étonnant puisque c'est un morceau traditionnel grec que je connais par le groupe Odeia dans lequel chante ma fille Elsa (en écoute ici)... Les deux albums ont d'ailleurs bénéficié de crowdfunding pour leur production. J'en profite pour saluer le courage de Aléxis Tsípras et son parti SYRIZA qui résistent à la politique ultra-libérale de la Communauté Européenne propulsée par l'Allemagne d'Angela Merkel ! La musique fait partie des formes de résistance.

→ Petros Klampanis Minor Dispute, Cristal Records, dist. Harmonia Mundi, sortie le 19 mai
→ Odeia Escales, Label Wopela, dist. L'autre distribution

mardi 28 avril 2015

ONJ : Europa Berlin (CD)


La machine vous embarque, vous écrase ou vous porte, mais jamais ne caresse. Moteur à explosions composé de pistons, de cordes bandées et de frappes unanimes, Europa Berlin est la deuxième station du périple ferroviaire entrepris par l'Orchestre National de Jazz dirigé par Olivier Benoit. La première n'avait pas plus l'air du Paris éternel où je suis né que celle-ci ne réfléchit la résurrection berlinoise. L'ensemble fait si mâle que j'ai l'impression d'être sur le terrain d'entraînement d'une armée d'enragés prêts à en découdre avec le monde entier. Est-ce un clin d'œil carré au Globe Unity éclaté d'Alexander von Schlippenbach ? Car Berlin n'est pas Vienne. Olivier Benoit choisit d'en faire une marche plutôt qu'une valse ! La ville a pourtant tenté d'effacer le souvenir du Reich en constituant une mosaïque d'initiatives libertaires qui redonne des couleurs à la capitale. Si vous aimez l'avancée kolossal des tanks qui gravissent les collines et dégringolent les pentes vous serez ravis, mais si vous préférez le Sehnsucht, intraduisible vague-à-l'âme chanté par Goethe et Schubert évoquant la délicatesse de la poésie allemande que la seconde guerre mondiale a balayé en détruisant toutes ses marges, alors vous verrez probablement les filles baisser le son de votre ampli en vous demandant si vraiment vous aimez cela.
Difficile d'identifier les références à l'architecture annoncées par le guitariste-compositeur-chef d'orchestre tant à Paris qu'à Berlin. Je me demande ce que donnera la prochaine escale prévue à Rome, où la musique contemporaine devrait prendre le pas sur le jazz et le rock en rendant hommage à Luciano Berio, Luigi Nono et Fausto Romitelli, trois compositeurs résolument variés, mesurés, curieux, qui surent réconcilier le passé avec leur époque en revendiquant les recherches les plus inventives tout en assumant les musiques populaires. Les compositions sont brillantes, les onze musiciens de l'ONJ font tous preuve d'une virtuosité exceptionnelle tant individuelle que groupée, mais la musique, toute en tension, est si dense et homogène qu'elle ne laisse aucune place à la détente et à la dialectique, ressort dramatique qui m'est vital. Question de goût, de point de vue ou de capacité respiratoire !
(ONJAZZ Records, L'Autre Distribution, sortie le 27 avril)

lundi 27 avril 2015

Elektro Moskva, un portrait de la Russie


Elektro Moskva ravira tous les amateurs de musique électronique, les fans de circuit bending, les adeptes de l'improvisation libre, les curieux de la Russie d'hier et d'aujourd'hui, d'autant que le film plonge les résistants bidouilleurs dans une ambiance post-apocalyptique très à la mode dans les récits d'anticipation actuels. Les rêves sonores de ces musiciens russes puisent leurs sources dans la misère quotidienne d'un peuple qui en a vu de toutes les couleurs avant, pendant et après la révolution. Le montage des documents d'archives soviétiques, leurs commentaires aussi épiques que romantiques, les témoignages des acteurs passionnés, l'utilisation du 5.1 adéquate au sujet placent le film de Dominik Spritzendorfer et Elena Tikhonova parmi les meilleurs documentaires musicaux à côté de Step Across The Border ou Straight No Chaser. Ajoutez-y Leon Theremin filmé et interviewé en 1993 par Sergey Zezjulkov quelques mois avant la mort du génial inventeur, document exceptionnel d'un film qui ne verra jamais le jour et qui aura mis vingt ans à nous parvenir et vous aurez tout ce qu'il faut pour que Elektro Moskva devienne incontournable.


La citation de Lénine "Le Communisme, c'est le gouvernement des Soviets plus l’électrification de tout le pays" trouve son écho dans les fantasmes des musiciens électroniciens russes. L'histoire de leurs synthétiseurs devient une allégorie de la vie quotidienne au temps des Soviets. Ils trouveront d'abord dans les poubelles de l'Armée rouge les composants qu'ils assembleront empiriquement, puis ils voleront des pièces détachées au KGB, arpenteront les marchés aux puces pour finir chez les marchands de jouets chinois qu'ils détourneront !


Les musiciens russes abhorrent les instruments occidentaux formatés pour préférer la bidouille de l'objet unique. Ils privilégient la surprise de l'expérimentation à la sécurité et revendiquent l'improvisation qui place le processus au dessus du résultat. La répétition les ennuie, ils veulent se coltiner à la matière. Les musiciens Alexey Borisov, Stanislav Kreichi, Dmitriy Morozov a.k.a. Vtol, Richardas Norvila a.k.a. Benzo sont les acteurs passionnants de ce documentaire de création.


Mais le clou du film est évidemment le vieux Lev Sergueïevitch Termen dit Leon Theremin qui n'est pas seulement l'inventeur du premier instrument de musique électronique en 1920. Rappelons que l'on joue du Theremin sans le toucher, en bougeant les mains dans un champ électromagnétique émis par deux antennes. Mais Lénine est plus intéressé par sa déclinaison, le Signalling Apparatus, une alarme anti-voleurs. En 1926 Theremin construit secrètement un système de télévision pour l'armée pour surveiller les frontières. En 1931 il construit pour Henry Cowell le Rythmicon, première boîte à rythmes électronique. En 1932 c'est le Terpsitone qui convertit les mouvements des danseurs en notes de musique. Le KGB lui commande un système d'écoute indétectable qui permettra entre autres d'espionner l'ambassade des États Unis à Moscou. Dans le film Theremin parle de ses dernières inventions, un traitement permettant de rajeunir et un autre rendant la vie aux trépassés !


Dans Elektro Moskva les musiciens russes érigent un hymne au bruit, étudiant le chaos indéfiniment en se servant d'instruments faits de bric et de broc et enregistrant des field recordings complètement destroy. Leur morale reflète l'état du pays : "rien ne fonctionne, mais tirons-en le meilleur parti !" Loin d'être en arrière, leurs propos sont peut-être prémonitoires de ce qui nous attend, que ce soit due à la crise économique fabriquée par de cyniques financiers qui assèchent la planète ou parce que la décroissance est écologiquement inéluctable.

Elektro Moskva, 12,90€ téléchargeable avec sous-titres français sur leur site très bien documenté - 16,89€ version avec bonus

jeudi 23 avril 2015

Playlist des enchanteuses


Sur la platine tournaient déjà les albums Older de Yael Naim, 69 battements par minute de Claire Diterzi, celui d'Ibeyi, The Way de Macy Gray, et puis Michel Musseau me conseille d'écouter Modern Ruin de Kyrie Kristmanson, et comme je l'en remercie il en ajoute un autre de déjà douze ans d'âge, Exile de Sidsel Endresen, deux petites merveilles.
Les chansons pop de Yael Naim composées avec David Donatien (ici live) passent et repassent avec une évidence surprenante. Sur Irma la chanteuse Leyla Mac Calla, au violoncelle et au banjo, rejoint Yael Naim qui tient le glockenspiel, mais l'émotion la plus forte s'exprime probablement sur le très Bachien Coward avec les chœurs des 3SomeSisters. La variété n'étant pas mon fort, je ne l'avais pas entendue avant l'album Around Robert Wyatt de l'ONJ où elle interprète Just As You Are avec Arno et Guillaume Poncelet au banjo, et Shipbuilding dont Antonin-Tri Hoang est le soliste au sax alto. Son cheveu sur la langue produit justement le même effet de fragilité que pour Robert Wyatt !


Claire Diterzi est trop personnelle pour emporter tous les suffrages à la première écoute. C'est pourtant probablement l'auteure-compositrice-interprète-multi-instrumentiste la plus originale de sa génération, la plus complète certainement (N.B. : Camille ne cumule pas tous ces postes). Son dernier album est le meilleur depuis son chef d'œuvre Tableaux de chasse. Six textes sont cette fois signés du dramaturge argentin Rodrigo Garcia, provocateur avec ses hauts et ses bas. Diterzi a toujours soigné le spectacle, consciente de l'importance de l'image chez une artiste. Aux seize chansons de l'album doivent correspondre seize clips-vidéo. Dans celui de Infiniment petit le géant est joué par Denis Lavant !


Je ne m'attarde pas sur Ibeyi, duo franco-cubain composé des sœurs jumelles Lisa-Kaindé et Naomi Diaz, ni sur le dernier album de Macy Gray aussi chouette que ses précédents, voix enrouée aussi craquante que Billie Holiday, parce que d'un côté le soleil me fait de l'œil et de l'autre le boulot arrive via WeTransfer...


Modern Ruin de la chanteuse et compositrice canadienne Kyrie Kristmanson est façonné par Clément Ducol, le compagnon de Camille à la vie comme à la scène. Il a choisi l'excellent Quatuor Voce pour l'accompagner sur ces chansons d'amour écrites par des femmes troubadours du Moyen-Âge. Sa connaissance de la musique contemporaine lui permet de faire sortir des cordes les coups les plus ressassés pour envoyer des timbres étonnants sans mettre de gants. La transversalité des genres envahit la variété avec bonheur.


Enregistré en 1993 chez ECM, Exile est le plus beau disque de la chanteuse norvégienne Sidsel Endresen avec Nils Petter Molvær à la trompette, Django Bates au piano et au cor, Jens Bugge Wesseltoft aux claviers, David Darling au violoncelle et le percussionniste Jon Christensen. L'album s'ouvre au fur et à mesure que l'on avance dans le temps. Depuis, elle continue de flâner entre jazz, musique improvisée et musique électronique.
De plus en plus d'artistes femmes écrivent ou composent leur propre répertoire. Peut-être le faisaient-elles déjà dans le passé, mais dans la clandestinité du machisme tenace elles restaient dans l'ombre, ou plutôt sur le devant de la scène en proie au désir du public.

lundi 20 avril 2015

Art Sonic et l'Orchestre Éphémère


Il y a des occasions qui ne se manquent pas. À défaut elles se racontent ou se partagent par la magie de la reproduction, un disque par exemple puisqu'il s'agit de musique. C'est du moins à espérer, car en clôture du Festival Banlieues Bleues, l'Atelier du Plateau accueillait l’Ensemble Art Sonic et ses invités. Le quintette à vent s'était multiplié par deux en invitant cinq musiciens exceptionnels à jouer sur des instruments rares et plutôt encombrants ! Sous la direction du flûtiste aux mains d'argent Joce Mienniel et du clarinettiste sautillant Sylvain Rifflet, le hauboïste Cédric Chatelain, la bassoniste Sophie Bernado et le corniste Baptiste Germser avaient été rejoints par la harpiste Hélène Breschand, Thomas Bloch au cristal Baschet, Claudio Bettinelli aux bols et percussions métalliques tandis que Ève Risser et Benoît Delbecq avaient troqué leurs pianos respectivement pour le clavecin et le célesta.


Pour cette nouvelle aventure intégralement acoustique, Mienniel & Rifflet ont repris l'ascenseur pour des étages élevés, d'une hauteur plus contemporaine que leur album Cinque Terre, mais tout aussi lyrique et riche en timbres incroyables. Leurs goûts éclectiques sont chaque fois recentrés par un traitement puissant et délicat d'arrangements originaux comme lors du rappel où Art Sonic et l'Ensemble Éphémère interprétèrent Il Casanova de Nino Rota. Il se murmure que la prochaine étape serait un programme autour de l'accordéoniste Jo Privat, star disparue du jazz musette. En attendant, la marqueterie sonore et les sculptures métalliques amplifièrent merveilleusement le souffle multiphonique du quintette à ressort, mêlant habilement l'écriture traditionnelle et l'improvisation où chacun/e put s'échapper sans que la virtuosité ne cache jamais l'évocation dramatique et sensible.


Grâce au dispositif orchestral inhabituel imaginé par Mienniel et Rifflet nous eûmes le privilège de voir Benoît Delbecq de face tandis qu'il se faisait les muscles sur le célesta, touches raides pour un pianiste habitué à caresser son clavier. Même enjeu pour Ève Risser qui arpégea des clusters dignes du concerto de Manuel de Falla. La puissance de la harpe préparée de minuscules pinces à linge par Hélène Breschand est aussi enthousiasmante que les dés à coudre et les barbotages dans des cuvettes accordées du percussionniste italien Claudio Bettinelli. Frottant les tiges du cristal Baschet, Thomas Bloch tenait le rôle de la basse et des voix célestes, enveloppant le reste de l'orchestre dans un halo merveilleux. La rose des vents d'Art Sonic nous fit perdre la boussole, des slaps cinglants au souffle continu, accords exaltés et sereins suggérant la cohésion humaine au delà des notes.

vendredi 10 avril 2015

Les mots de Musseau et les mets de Caron


Michel Musseau pèse ses maux en nous renvoyant aux nôtres. Avec ses allures de clown triste le compositeur se prête à l'exercice de la chanson en s'accompagnant seul au piano. Chaque mot est à sa place comme dans une valise cent fois ouverte et refermée. Entre ses mains les riens du tout deviennent des vérités universelles. Les accords restent souvent suspendus comme si aucune résolution ne pouvait être prise sans que le clavier se cabre. Les aphorismes servant d'introductions sont déjà des courts métrages où l'absurde frise le bon sens. Chaque chanson, française comme le béret de Brunius dans L'affaire est dans le sac de Pierre et Jacques Prévert, met en voix une historiette métaphysique où l'humour révèle "la difficulté d'être" avec une tendresse exceptionnelle.


Seconde partie de la soirée. Sous une fausse insouciance c'est bien la tendresse qui domine dans le tour de chant d'Élise Caron accompagnée par le pianiste Denis Chouillet. Le mélo dit que l'amour ne peut être que spirituel, entendre l'intelligence du cœur. "Et mon cul c'est du Poulenc ?" avais-je écrit à la sublime divette en 1996 pour signifier l'enfance de l'art et du cochon. À l'écoute de son merveilleux récital j'ajouterais aujourd'hui les facéties de Jean Constantin, les mélodies de Michel Legrand ou l'influence toute contemporaine qu'Élise Caron semble avoir eu sur Camille. Autant de réminiscences déplacées qui nous embarquent pour un nouveau voyage orphique où il est dangereux de se retourner. Denis Chouillet, compagnon de scène depuis le début des années 90, sautille d'une main sur l'autre entre piano et électrique tandis que la chanteuse passe du clavier à la guitare. Le public en redemande. Au fond du Triton, des amoureux se roulent des pelles. C'est bon signe.

Deux autres représentations ce soir et demain samedi à 21h au Triton, Les Lilas.

mardi 7 avril 2015

Kronos Quartet : Tundra Songs


L'insatiable curiosité du Kronos Quartet le mène cette fois dans le Grand Nord. Tundra Songs, publié par Centrediscs, le label du Centre de Musique Canadienne, est l'un de leurs albums les plus originaux. Composé entièrement par le jeune Canadien Derek Charke, il pose quantité de questions qui font souvent défaut à la musique contemporaine comme son ancrage dans les musiques populaires de la planète, son immersion dans les sons du monde, son rapport à la voix et à la narration, sa générosité lyrique, l'improvisation...
La chanteuse inuk (singulier de inuït !) Tanya Tagaq, révélée par le Medúlla de Björk, montre la voie aux cordes qui imitent à leur tour les jeux du Katajjak, en faisant faire des cercles aux archets qui les attaquent verticalement ou les pressent jusqu'au grincement. "Pour accroître les effets, on peut utiliser des mini-pinces à linge. On les place près du chevalet et sur les cordes. De la même façon, les notes d’un piano préparé (des vis sont insérées entre les cordes) émettent un son différent, plus rocailleux. Les mouvements circulaires de l’archet possèdent de manière inhérente un temps fort et un temps faible, l’accent étant donné non par la tête mais par le talon de l’archet. Le temps fort sera soit ferme, soit délicat ; cela dépend si le mouvement circulaire va dans le sens des aiguilles d’une montre ou dans le sens contraire des aiguilles. Le mouvement vertical de l’archet donne un son plus léger mais le rapport temps fort - temps faible demeure." Les nouvelles techniques croisent les pratiques ancestrales.
Dans Cercle du Nord III Charke fait fondre ses field recordings dans les sons du quatuor : la nature avec les oiseaux, les aboiements des chiens et glissements des traîneaux, les pas sur la neige, le vent, mais aussi la vie moderne avec le vrombissement des motoneiges, les camions sur les routes glacées et le bourdonnement omniprésent de la centrale électrique d’Inuvik. Le compositeur cherche à refléter la modernité de ce paysage social en mutation, quitte à ajouter un son de synthétiseur, mais toujours avec la subtilité de son analyse. Pourquoi les musiciens résistent-ils à considérer tous les sons sur un plan d'égalité ? La musique est-elle autre chose que l'organisation des bruits, des évocations qu'ils suscitent, sans hiérarchie, un pont dressé entre nature et culture ? Dès les années 60 je mêlais les bruits du quotidien ou certains sons exotiques aux instruments traditionnels et électroniques, cherchant à fabriquer des univers mentaux ou à recréer des espaces imaginaires que seul le son fait naître. L'infini.
Pour les Tundra Songs Charke enregistre les crevettes, les krills, les phoques avec un hydrophone. La glace craque. On pense au travail de Chris Watson. Les corbeaux fondent sur la viande. Il fabrique un capteur de bourdonnements constitué d’une boîte en plastique avec un trou pour le microphone, puis y introduit un moustique pour l'enregistrer ! Chacun des mouvements explore un monde sonore précis : la glace (hiver), l'eau (printemps), une histoire contée par Laakkuluk Williamson Bathory de Iqaluit au Nunavut (été), les hurlements des chiens de traîneau (automne), le croassement des corbeaux (hiver).
Sous les archets du Kronos se dessine l'histoire du Groenland, un voyage dans le temps qui ne néglige ni le passé ni le futur, une épopée des grands espaces où le jeu est une des clefs de l'énigme.

lundi 30 mars 2015

Lothar and The Hand People


De temps en temps, au gré d'un nom lu ou entendu, la mémoire revient avec son lot d'émotions oubliées. En saisir un petit bout suffit pour dérouler le fil de toute une époque. Un morceau de musique, particulièrement, peut faire remonter les rêves de sa jeunesse, le sens d'une démarche, un engrenage de notre inconscient horloger. J'ai souvent cherché à comprendre comment j'en étais arrivé là, un chemin de traverse me menant très vite aux bases de mon engagement et de l'une de mes passions. Parmi les premiers émois électroniques je me souvenais de la musique tachiste de Michel Magne, des Silver Apples rapportés des USA en 1968, de Luc Ferrari entendu sur France Inter, de White Noise acheté sur sa pochette, de l'époustouflant Walter (Wendy) Carlos, du disque électronique de George Harrison, du Poème électronique de Varèse, mais j'avais oublié Lothar and The Hand People.


Leur second album, Space Hymn, commençait par Today is Yesterday's Tomorrow. Nous appelions cela de la musique spatiale, naviguant entre science-fiction et expériences sensorielles avec ou sans expédients divers. Lothar and the Hand People était le premier groupe de rock à jouer sur scène avec Theremin et synthétiseur Moog.
Réunis en 1965 à Denver, les Hand People sont contemporains des Beach Boys qui utilisèrent à la même époque une sorte de Theremin appelée Tannerin sur I Just Wasn't Made for These Times, Good Vibrations et Wild Honey. Lothar était le nom que les Hand People donnaient à leur Theremin !
Le groupe émigra à New York en 1966, enregistra seulement deux albums, Presenting... Lothar and the Hand People en 1968 et Space Hymn en 1969, et se dissoudra l'année suivante. Les voix rappellent un peu les Beatles, mais leur rock est à la fois psychédélique, folk et totalement azimuté. Lors de quelques séances mémorables, c'est ici que la mémoire refait surface, nous jouions le jeu de Space Hymn, allongés sur de profonds coussins sous la lumière noire. Far out ! Je me servis probablement de cette expérience pour pratiquer l'hypnose sur mes petits camarades de lycée, mais fatigué par l'exercice je ne continuai pas... Du moins l'hypnose. J'abandonnerai aussi les expériences lysergiques, et le dérèglement de tous les sens beaucoup plus tard, toujours pour les mêmes raisons : mon travail exige une fraîcheur que les lendemains matins brumeux empâtent. Progressivement la musique et les mots devinrent une drogue plus efficace que la chimie, fut-elle soigneusement naturelle !

vendredi 27 mars 2015

Berlingot, un disque de papier d'Étienne Brunet


Le dernier disque d'Étienne Brunet est un livre de 130 pages au format A5. Comme chacun de ses précédents albums, Berlingot est porté par un concept fort, ici une écriture rythmée à la manière des poètes de la Beat Generation sur des sujets contemporains. Ça tourne autour de la musique, le style et l'idée, tribulations d'un musicien imaginatif qui se heurte au réel comme une mouche contre la vitre, un cri romantique dans la jungle Internet. Sa course après une mère morte lorsqu'il avait six ans est une ronde où les permutations mènent sans cesse à la chute. Les chapitres sont de courtes pièces, parfois déjà publiées dans différents magazines, mais qui font sens, s'emboîtent et se succèdent comme les mouvements d'un petit opéra. L'impudeur de l'auteur mêle le sang et les larmes, le sperme et la voix, dans une danse parano que la confrontation à notre société du spectacle analyse et valide. Passés au crible du free jazz, les textes rendent hommage à Brion Gysin et à la ville de Berlin, la musique à Wagner, Satie et Cage, le saxophone à Ayler et Coltrane. Des partitions récentes bouclent l'ouvrage qui ravira les amateurs de musiques alternatives. Étienne Brunet est un compositeur trop atypique pour être adoubé par ses pairs. Les électrons libres dérangent la confortable classification des genres. Il a publié son livre à compte d'auteur, ce qui est devenu le lot de la plupart des créateurs inventifs de notre siècle.

Berlingot, Longue Traîne Roll, 8,50 + 3 euros de port

mercredi 25 mars 2015

Le White Desert Orchestra de Ève Risser


En réunissant le White Desert Orchestra la pianiste-flûtiste Ève Risser réalise l'un de ses rêves, d'autant qu'elle l'a prolongé au delà du réveil. Une quarantaine de très jeunes enfants et une quarantaine de seniors sont venus lui prêter voix fortes pour évoquer la matière que fabrique la nature. Des grands espaces américains à la structure d'une simple pierre, elle a composé des pièces sensibles où la métamorphose joue avec le temps. Le projet pédagogique mené parallèlement à la direction de son tentet lui permet d'assumer plus facilement son rôle de chef dans une entreprise où ce sont d'abord des camarades qui jouent le jeu pour elle. Tous et toutes font partie de ces jeunes affranchis qui font fi des frontières et des genres pour se consacrer à la musique, medium universel par excellence.


Si son Désert Blanc est beaucoup trop chaud pour être celui de l'Antarctique, il pourrait s'agir des White Sands de gypse du Nouveau Mexique, lumière aveuglante des dunes se confondant avec le ciel, sans limites, vertigineuse. Regardez avec les yeux d'une femme et vous entendrez peut-être les timbres magiques qui éclosent de l'orchestre. Sylvaine Hélary (flûte), Sophie Bernardo (basson), Antonin-Tri Hoang (sax alto, clarinette, clarinette basse), Benjamin Dousteyssier (sax ténor et baryton), Eivind Lønning (trompette), Fidel Fourneyron (trombone), Julien Desprez (guitare électrique), Ève Risser (piano), Fanny Lasfargues (basse électro-acoustique), Sylvain Darrifourcq (batterie, percussion), Céline Grangey (mise en son) sont les artisans de la transmutation. Pour cette 32ème édition du Festival Blanlieues Bleues à La Courneuve, le chœur d'adultes du Conservatoire à Rayonnement Régional d’Aubervilliers-La Courneuve était dirigé par Catherine Simonpietri et les enfants de l’école élémentaire Charlie Chaplin de La Courneuve par Azraël Tomé. Hors les chœurs les mouvements lents rappellent parfois les à-plats mouvants et cuivrés de Carla Bley tandis que les passages rythmiques ont quelque chose de zappien dans l'humour et l'entrain. Mais la pâte est de sa patte.


Il y a sept ans pour son Prix au CNSM Ève Risser avait déjà disséminé des comparses parmi le public. Hier soir le premier invité à sortir de l'ombre fut un gamin s'emparant du Theremin suivi d'une petite fille prenant la place d'Ève au piano. Les autres suivirent, dirigés tour à tour par l'une ou l'un d'entre eux. Quant au chœur d'adultes il était divisé en deux, en haut des gradins derrière le public qui encerclait le spectacle. Il n'aurait plus manqué que la salle se mette à chanter comme l'y incite dans ses œuvres Bobby McFerrin, car c'est le genre de pari qui doit titiller Ève Risser depuis belles lurettes ! Le White Desert Orchestra est bien la continuité d'une démarche généreuse.

mardi 17 mars 2015

J'ai tué l'amour


Si J’ai tué l’amour est le titre du projet franco-suédois sur les amours biscornues de Linda Edsjö (voix, vibraphone, percussions) et Elsa Birgé (voix, percussions), n'allez pas croire que c'est celui de la musique ! Les deux filles ont mis en ligne cinq chansons bouleversantes sur la page SoundCloud de Linda, cinq chansons tragiques que leur interprétation habitée transforme en saynètes à vous briser le cœur ou à vous faire rire. L'accompagnement instrumental minimal est un écrin où brillent les voix précieuses des deux musiciennes...

La belle qui fait la morte, chanson féministe avant la lettre puisqu'elle date du XVIIe siècle !



Sur J'ai tué l'amour le jazzo-flûte et le clavier de cloches viennent soutenir le vibraphone sur cette chanson méconnue de Barbara, musique de Jean Poissonnier...



En visa om karlek, chanson traditionnelle suédoise d'un autre amour désabusé...



Mon homme, version très personnelle du tube d'Albert Willemetz et Jacques-Charles sur une musique de Maurice Yvain, rendue célèbre par Mistinguett et Édith Piaf...



Le marchand de velours est tout de même plus gai et carrément grivois, avec un superbe arrangement a capella de ce traditionnel breton...


Par ces chansons aux accents graves rappelant la situation aiguë des femmes dans l'Histoire, Elsa et Linda évoquent l'émancipation indispensable dont les femmes ont dû faire preuve pour s'affranchir de la domination masculine et du carcan social qui les ont souvent rendues complices en acceptant leur soumission. L'interprétation critique et les associations qu'elle suscite retournent comme un gant le sens des paroles initiales quel que soit leur lieu d'origine ou l'époque. On attend avec impatience le spectacle et l'album complet !
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