Jean-Jacques Birgé

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mercredi 11 octobre 2017

Reprise du Workshop de Lyon


Le Workshop de Lyon fut au free jazz français des années 70 ce que François Tusques avait été aux années 60 : les meilleurs représentants d'une réappropriation locale d'un mouvement afro-américain global. Les manifestations contre la guerre du Viêt Nam avaient gagné Paris, mais les Lyonnais avaient déjà fondé leur Workshop en 1967. Chez nombreux musiciens un souffle de révolte attisait alors le feu collectif où le partage devenait la règle. Le Souffle Continu sort en vinyle leurs trois premiers albums (1973-1977) si l'on fait abstraction du magnifique Transit de Colette Magny et du Mirobolis de Steve Waring, enregistrés tous deux en 1975 comme leur second, La chasse de Shirah Sharibad.
En 1977, au moment du troisième, Tiens, les bourgeons éclatent..., ils créent l'ARFI, l'Association à la Recherche d’un Folklore Imaginaire. Collectif soudé et fortement implanté, les musiciens de Lyon ont toujours fait bande à part. Seul Louis Sclavis est parti voler de ses propres ailes. J'ai toujours eu l'impression que la bande des Lyonnais reflétaient l'esprit de leur ville, comme Tusques avec les Bretons, ou Portal et Lubat dans le Sud-Ouest. Le Workshop est inventif, mais il manque souvent de relief à mon goût, une retenue loin de la chaleur gasconne de mes préférés de l'époque. Comme si le squelette était complet, mais que la chair était maigre, un comble pour cette région gastronomique ! Pourquoi cacherais-je que je préfère le foie gras, le confit et le cassoulet ?
Depuis un demi-siècle ils ont conservé leur son, grosse machine collective accouchant de quantité de cellules indépendantes. Certains musiciens ont disparu, d'autres sont arrivés. La relève a toujours été assurée. Dans les trois premiers albums du Workshop, à commencer par Inter Fréquences, Maurice Merle est aux sax, Jean Bolcato à la contrebasse, Christian Rollet à la batterie. Ajoutez le trompettiste Jean Mereu dans le premier, le pianiste Patrick Vollat dans celui-ci et le second, et Louis Sclavis à la clarinette basse et au soprano pour les deux derniers. Les trois albums forment réellement triptyque, somme extraordinaire de recherche de timbres, d'influences de la musique traditionnelle à la contemporaine, de la fanfare au free exubérant, de la gravité à l'humour, avec toujours en ligne de mire ce qu'avait apporté au jazz l'incomparable Art Ensemble of Chicago. Le Workshop de Lyon fut un laboratoire. C'est aujourd'hui une mine pour les générations actuelles par la panoplie incroyable qu'ils rassemblent, en compilateurs géniaux et enthousiastes.

→ Workshop de Lyon, Inter Fréquences, LP Le Souffle Continu, 21€
→ Workshop de Lyon, La chasse de Shirah Sharibad, LP Le Souffle Continu, 21€
→ Workshop de Lyon, Tiens, les bourgeons éclatent..., LP Le Souffle Continu, 21€
Les trois, 56€... Le soin apporté à ces rééditions est toujours remarquable. Je regrette seulement que l'on retrouve le même très beau livret 30x30cm dans les trois disques. Cela permettra peut-être à certains d'en découper deux pour les encadrer !
→ Concert Musiques (Re)belles jazz libre jeudi 19 octobre à 20h30 au Théâtre Berthellot à Montreuil avec le Workshop de Lyon, le Cohelmec Ensemble, le Dharma, François Tusques et invités, quatre orchestres figures de cette époque libertaire

mardi 10 octobre 2017

Exercices de style de la musique appliquée


Derniers mètres de notre travail pour l'exposition Effets spéciaux, crevez l'écran ! qui débute mardi 17 octobre à la Cité des Sciences et de l'Industrie. Avec Sacha Gattino, nous avons réalisé le design sonore des dispositifs multimédia et composé la musique. Le sujet impose une série d'exercices de style que nous nous amusons à respecter en prenant quelques latitudes. Si l'on nous demandait aujourd'hui d'écrire de la musique de cirque par exemple, nous étudierions le projet pour trouver la meilleure solution, sans forcément les références musicales du genre. Mais ici le sujet impose un système référentiel auquel il serait absurde d'échapper.
Ainsi des ragtimes viennent soutenir Truquez comme Méliès, les connotations circassiennes sont de rigueur pour Faites les acrobates ! et Une foule d'effets nous fait accoucher de musiques arabe, médiévale ou futuriste. Le plus épineux fut de composer la minute symphonique de Faites votre bande-annonce, orchestre hollywoodien de cordes, bois, cuivres et percussion. Nous déclinons chaque fois plusieurs variations de manière à créer de la variété par l'aléatoire, pour ne pas lasser les visiteurs. L'artillerie lourde de la bande-annonce comporte ainsi deux thématiques façon Game of Thrones, une troisième plus décalée et humoristique, et la dernière, techno-pop avec guitares électriques, pianos, etc. Ensuite nous mixons chacune des voix des 22 comédiens français, anglais ou italiens avec l'une des quatre B.O.
D'autres dispositifs ont réclamé de la musique originale, souvent symphonique, mais La danse des particules fonctionne mieux avec des pièces existantes que nous avons montées pour qu'elles s'enchaînent façon DJ ! Le reste du travail consiste à bruiter certaines scènes dramatiques, à sonoriser les mouvements des visiteurs aux prises avec la motion capture, et à agencer le design sonore de l'ensemble des sons génériques ou spécifiques pour que tout s'orchestre parfaitement. Les sons étant intégrés par différents développeurs, nous avons demandé à ce qu'ils soient externalisés pour que nous puissions nous-mêmes intervenir dessus en dernière instance. La dernière phase de notre travail consiste en effet (spécial !) à équilibrer les volumes des centaines de sons que nous avons livrés...
Les exercices de style posent des questions auxquelles nous ne sommes pas accoutumés. Certaines restent des énigmes. L'important est que cela fonctionne. En écoutant et en nous confrontant à la matière, nous apprenons quantité de choses que nous avions inconsciemment évitées en composant notre propre musique.

lundi 9 octobre 2017

Symphonie parisienne


La semaine dernière Le Concert de la Loge jouait Haydn, Mozart et Devienne à l'Auditorium du Louvre. Le Comité National Olympique Sportif Français s’étant opposé à l’usage de l’adjectif « olympique », l’ensemble fut contraint d’amputer son nom alors qu'il se référait au « Concert de la Loge Olympique » créé en 1783, célèbre pour sa commande des Symphonies parisiennes à Joseph Haydn. La moyenne d'âge du public était la même que pour une soirée jazz. Sur scène il y avait pourtant pas mal de jeunes, et plus de femmes que d'hommes. Les musiciens baroques, curieux de nature, sont aussi moins compassés que les classiques habituels. Les cordes sont en boyau, les instruments à vent ont moins de clefs et leur timbre est riche de variations d'une note à l'autre.
Passé l'exquise interprétation du Concerto pour piano en sol majeur K453 par Justin Taylor au pianoforte, le moment le plus étonnant de la soirée fut certainement les salves d'applaudissements qui saluèrent les chorus successifs des solistes de la Symphonie concertante pour flûte, hautbois, basson et cor n°4 en fa majeur de François Devienne, compositeur français probablement inconnu à la plupart jusqu'ici. À la fin du XVIIIe siècle on exprimait son contentement comme aujourd'hui dans un club de jazz. De même Julien Chauvin, le directeur musical de l'orchestre (qui joue sans chef) et violoniste, scinda la Symphonie n°82 en ut majeur Hob.I.82 de Haydn, dite de l'Ours, en ouvrant la soirée avec les deux premiers mouvements et en la clôturant avec les deux derniers. Le Haydn et le Devienne enregistrés ce soir-là feront l'objet d'un disque comme tous les concerts de l'ensemble au Louvre.


J'ai été épaté par le solo de cor naturel de Nicolas Chedmail, alternant sons bouchés et ouverts, sans pistons ni palettes, sa virtuosité ne l'empêchant pas de swinguer. La couleur de sa figure se rapprocha progressivement de la tomate, mais ce sont des fleurs qu'on avait envie de lui lancer, comme au jeune pianiste prodige de 25 ans semblant s'amuser à caresser les touches de son instrument qui manquait forcément un peu de coffre, mais quelle grâce ! Si j'ai une fois de plus été subjugué par les inventions du "rocker" Haydn, je me suis tout de même ennuyé aux minauderies mozartiennes. On ne se refait pas. Il y a trente ans, alors que j'avouais à Marc-André Dalbavie, mon désintérêt pour Mozart en dehors de certains de ses opéras et de sa musique maçonnique, le jeune protégé de Boulez me souffla "C'est déjà courageux de le dire" ! La soirée n'en était pas moins bien agencée et je remontai de dessous la pyramide, repu, enjoué, avec aussi le souvenir du parfum des udon au canard caramélisé du restaurant Sanukiya où nous avions eu la bonne idée d'aller avant l'heure d'affluence lorsqu'une queue immense s'allonge sur le trottoir.

Photo © Franck Juery

jeudi 5 octobre 2017

Les musiciens l'ont à l'œil


Les musiciens l'ont à l'œil, mais il le jouent à l'oreille. Qui ? Le cinéma ! Pratiquement trois albums de musique sur quatre que je reçois font référence à des cinéastes, des films, des acteurs... La plupart du temps la référence est subjective, voire usurpée, on n'y entend rien qui nous rappelle de près ou de loin les caractéristiques du cinématographe, à moins que ce ne soient simplement des arrangements de thèmes de la BO, indiscutable.
J'y suis d'autant sensible que quiconque désirant comprendre mon atypique musique devra chercher du côté du montage et des ellipses, des effets de perspective et de la grosseur des plans, de l'utilisation de bruitages et d'ambiances paysagères, extraits de dialogue, etc. Compositeur autodidacte, je suis par contre diplômé de l'Idhec (l'Institut des Hautes Études Cinématographiques est l'ancêtre de La Femis) pour le montage et la réalisation. J'y ai gagné quelques lettres de noblesse que je n'ai pas manqué de faire figurer sur ma biographie ! J'ai compensé mes lacunes musicales en adaptant ce que j'y avais appris, développant mon goût pour le médium audiovisuel, l'appliquant à ma pratique instrumentale et mes compositions. L'initiative de revenir au ciné-concert dès 1976 n'y est évidemment pas étrangère. Un drame musical instantané a ainsi accompagné créativement plus d'une vingtaine de films muets, du trio au grand orchestre. Je signifie par là qu'il ne s'agit jamais d'accompagnement ou d'iconoclastie, mais d'une complémentarité que je recherche toujours lorsque je compose de la musique appliquée pour le cinéma, le théâtre, la danse, les applications interactives, les expositions, etc. Il y a aussi ma pratique inaugurale du synthétiseur et de l'improvisation libre, mais ça c'est une autre histoire.
De quoi s'agit-il donc quand des collègues revendiquent leur inspiration du côté du cinéma ? D'un fantasme souvent, de marketing parfois, fut-il plus ou moins inconscient ou explicite ! Le cinéma fait rêver les artistes encore plus que la musique, et pas seulement par intérêt économique. S'il est vrai que j'ai acheté ma maison avec l'un des 200 films que j'ai sonorisés, les 199 autres ne m'ont pas rapporté grand chose ! L'abstraction de la musique peut aussi forcer à revendiquer un concept pour arriver à vendre sa camelote à des organisateurs qui n'y entende pas grand chose, en tout cas beaucoup moins qu'ils devraient (le plagiat n'est pas le fait des seuls artistes, leurs programmations sont trop souvent des clones les unes des autres !). Quoi de mieux alors que le médium où l'identification est poussée à son paroxysme ? Les musiciens fantasment le pouvoir du cinéma à raconter des histoires alors que la musique narrative, la musique à programme, les poèmes symphoniques, n'ont jamais eu le vent en poupe chez les classiques. Les gardiens de la musique savante ont souvent méprisé la chanson et, à moins de travailler pour l'opéra, choisissent des textes les plus abstraits possibles, disons poétiques. Certes la poésie, comme la musique, joue d'effets circonlocutoires qui laissent la place à l'interprétation de l'auditeur. Il est amusant de noter que de leur côté les cinéastes fantasment la musique et la craignent. Ils ont l'impression qu'elle pourrait sauver leur film tout en se méfiant qu'elle n'écrase pas les images. Or l'on ne refait pas le cadre, on ne revient pas sur une faute de rythme, on camoufle et le plus souvent on alourdit en surlignant les effets à la demande des réalisateurs, alors que le son pourrait apporter tant en développant par exemple le hors-champ, au sens propre comme au figuré.
C'est ainsi que ma déception est grande lorsque, le dossier de presse annonçant le Technicolor ou le noir et blanc, je n'en trouve nulle trace à l'écoute. Heureusement les exceptions existent, celles-ci faisant appel à des idées sans rapport avec les structures musicales, mais interrogeant la méthode sans hésiter à en adopter le discours. Il faut pour cela oser les œuvres dramatiques, au sens théâtral du terme, et aimer raconter des histoires, qu'elles soient d'ordre fictionnel ou d'un désordre documentaire.

mercredi 4 octobre 2017

La contrebasse de Bernard Santacruz


Pour quelles raisons Bernard Santacruz m'envoie-t-il son album solo, à moi dont la basse est l'instrument auquel je fais le moins attention dans les configurations orchestrales ? Peut-être parce que j'avais salué son association avec Bruno Tocanne dans leur excellent album Over The Hills ou que la semaine dernière je révélais la profondeur de la basse électrique d'Olivier Lété ? Les sons aigus vibrent en sympathie avec mon coffre haut perché et les solistes se détachent facilement sur le paysage, en tout cas cela expliquerait tout, du moins du côté de mon handicap. Mais du sien, comment sa contrebasse réussit-elle à me happer ?


Les pizzicati de Santacruz me font penser à une écriture manuscrite qui tranche avec les mécaniques trop bien réglées. Ses improvisations s'écrivent comme il respire. Enregistré en public dans la Salle des Nus de l'École des Beaux-Arts de Rouen, son nouveau disque convoque les esprits du lieu. J'ai connu l'un des figurants du film de Jean Cocteau qui jouait une statue "nous" suivant des yeux. Impressionnant. C'est tout vu, il n'y a pas d'histoire, Santacruz les enchaîne pourtant les unes après les autres. Ce sont bien des contes et des fables qu'il prend à la corde, comme une guitare, comme le faisait Charlie Haden. Il y a tout de même des contrebassistes que j'entends bien !

→ Bernard Santacruz, Tales, Fables and Other Stories, cd Juju Works, dist. Absilone

lundi 2 octobre 2017

Deux fois Delbecq, mais pas tout seul


Ah non pas tout seul ! La musique fait partie des arts qu'il est bon de partager dans l'acte de création. DStream sort deux albums où le pianiste Benoît Delbecq confronte son jeu élégant à des partenaires tout aussi inventifs et délicats.
Le trio Manasonics est composé avec deux vieux comparses, le batteur Steve Arguëlles et le bruiteur Nicolas Becker. Il y a déjà un quart de siècle que Steve et Benoît avaient fondé les fameux Recyclers avec Noël Akchoté. Ils ont continué leur collaboration sur quantité de projets (Ambitronix, Delbecq 5, Pianoctail, Katerine...). On peut même les entendre sur l'album Machiavel d'Un Drame Musical Instantané ! Leurs interventions sont toujours aussi vives qu'à propos, aussi légères qu'imaginatives. La nature-même du travail de designer sonore de Nicolas Becker fonctionne sur le même registre d'une transparence constructive. Manasonics détournent leurs instruments de prédilection pour constituer une musique de chambre où le trio de percussionnistes joue sur du velours. Delbecq est l'un des grands virtuoses du piano préparé, Arguëlles est un sorcier du logiciel Usine (conçu par Olivier Sens) et Becker passe à l'abstraction en plus d'avoir déjà bruité plus de 250 films. Leur Foley est un des meilleurs disques de l'automne, un petit bijou qui échappe au tape-à-l'œil des grosses machines.
Naturellement j'ai posé ensuite Evergreens sur la platine. Ce second album produit par DStream est plus animé, ping-pong électrique où s'entremêlent les fils et les cordes. Jozef Dumoulin est le nouvel alter ego de Benoît Delbecq. Ensemble, ils forment le duo de claviéristes Plug and Pray, Delbecq au piano, Dumoulin au Fender Rhodes. L'un et l'autre ajoutent l'électronique pour enrichir leur panoplie de timbres, et Delbecq joue également ses e-drums en direct. Comme pour Foley il faudra que je l'écoute plusieurs fois pour trouver les mots. Je ne fais là que balbutier quand eux y vont sans hésiter. Ils se branchent et prient juste pour que ça marche. Et ça vole et nous venge... Les deux (albums) font la paire, et si j'ai bien compris, ce n'est qu'un début !

→ Manasonics, Foley, CD DStream, dist. L'autre distribution, 12,99€
→ Plug and Pray, Evergreens, CD DStream, dist. L'autre distribution, 12,99€

jeudi 28 septembre 2017

Revolutionary Birds pour chant soufi, cornemuse et percussion


Dans mon article du 15 mai 2015 en direct de Tunis au Festival La Voix Est Libre, j'écrivais : "Le clou de la soirée est le trio formé du chanteur tunisien Mounir Troudi, du percussionniste franco-libanais Wassim Halal et du sonneur Erwan Keravec. (...) Je me laisse porter par le chant soufi de Troudi et les quatre peaux de Hallal, mais le plus étonnant est la cornemuse de Keravec qui enveloppe l'ensemble d'un tapis multicolore comme ceux admirés hier dans la Medina. Le Breton phrase aussi de manière virtuose soutenu par un bourdon en do droit comme un minaret." Créés à Beyrouth quelques semaines plus tôt, ces Revolutionary Birds sont enregistrés l'année suivante au Quartz de Brest en décembre 2016...


Le mélange des genres est une nécessité qui s'oppose à tous les intégrismes. Or si pour être de partout il faut être de quelque part, Wassim Halal, Erwan Keravec et Mounir Troudi parlent bien la même langue, celle de la musique. Ils participent au vertige qui nous attrape, corps et âme. Mon premier, cornemuse, prend la nuque jusqu'au bas du dos, mon second, daf, darbuka et bendir, nous démange les doigts, mon troisième est une voix qui vient de l'intérieur, et mon tout ferait bouger les jambes si nous n'étions assis dans une salle de spectacle ou dans le salon à savourer leur album ! La pochette montre que ces drôles d'oiseaux ont aussi un humour aiguisé, répétitivité d'un perroquet bavard et poulets rôtis embrochés à la queue-leu-leu, suggérant peut-être une révolution confisquée sur laquelle il faudra bien revenir !

→ Wassim Halal, Erwan Keravec, Mounir Troudi, Revolutionary Birds, cd Buda Musique, à paraître le 3 novembre 2017

mercredi 27 septembre 2017

La vielle à roue contemporaine


Là où Valentin Clastrier se rapproche des nouvelles musiques improvisées en créant des univers dramatiques suggestifs, Laurence Bourdin fait rentrer ici la vielle à roue dans le répertoire contemporain en interprétant des œuvres de Pierre-Alain Jaffrennou, Christophe Havel, Xavier Garcia, Pascale Jakubowski, Jean-Michel Bossini. Tellurique de ce dernier préserve l'aspect rythmique de la tradition, avec parfois des inflexions rock, alors que les quatre autres compositeurs jouent sur des effets de matière, avec force glissés et harmoniques, mariant les cordes frottées à des sons électroacoustiques préenregistrés. Tous sont néanmoins intéressés par la théâtralité de la musique, s'inspirant de paysages mystérieux...


De même, dans d'autres contextes, Laurence Bourdin se rapproche des inventions swing de Clastrier dont elle fut, entre autres, l'élève. Si le CD vient de paraître, Hurdy Gurdy #Myst figurait déjà une création multimédia pour vielle à roue électroacoustique (luthier : Philippe Mousnier) de la Compagnie Grain de Son avec des vidéos créées en direct par Benoit Voarick. Réactualisant des instruments traditionnels comme la vielle à roue ou la cornemuse, de jeunes musiciens et musiciennes enrichissent la palette des timbres en montrant qu'importe les outils, ils restent au service de leur imagination...

→ Laurence Bourdin, Hurdy Gurdy #Myst, cd Grain de son, 18€ (ou 30€ avec un livre illustré des images du spectacle et les paroles des acteurs du projet).

mardi 26 septembre 2017

Spatialisation de la musique


Un son est caractérisé par sa hauteur, sa durée, son timbre et son volume, mais sa place dans l'espace est le plus souvent négligée. La disposition des instruments d'un orchestre symphonique sur scène est une convention que Hector Berlioz remet en question dès 1831 dans Lélio ou le Retour à la vie. Dans cette suite à sa Symphonie fantastique qui marque une étape capitale dans l'histoire du théâtre musical, il joue du hors-champ (voir l'incroyable livret) comme en usera Charles Ives en 1906 dans La question sans réponse avant d'imaginer sa Symphonie de l'Univers où plusieurs orchestres sont disposés sur des collines adjacentes. Nombreux compositeurs contemporains s'en inspirèrent et avec Un Drame Musical Instantané, après la création de La rue, la musique et nous à Arcueil en 1979, je disposai des haut-parleurs dans les arbres du Parc della Rimembranza à Naples pour créer des espaces imaginaires. Cette "métamorphose critique d'un espace livré à l'illusion" me laissait espérer sonoriser totalement une ville, mais cette folie des grandeurs rencontra l'opposition frileuse des édiles ! L'opéra Nabaz'mob pour 100 lapins communicants conçu et réalisé en 2006 avec Antoine Schmitt prend toute sa dimension dans la disposition spatiale des 100 synthétiseurs-haut-parleurs-lumineux. La semaine dernière j'assistai ainsi à deux concerts dont la spatialisation est l'un des éléments déterminants...


À La Obra-X skill, galerie d'art à Bagnolet où se rencontrent nombreux chorégraphes, le guitariste Laurent Stoutzer avait invité le violoniste Régis Huby et le percussionniste Xavier Desandre Navarre à improviser avec les installations vidéo-sonores de David Coignard. Chaque spectateur, invité à se promener partout autour des musiciens, des sculptures et des écrans, pouvait réalisé son propre mixage, mais la plupart finissaient par choisir une place pour n'en plus bouger. C'était pourtant en s'approchant ou s'éloignant d'une enceinte que la scénographie d'Ondes sur Ombres prenait son sens tant l'atelier était spacieux et la musique dense. Coignard dirigeait ses machines depuis un ordinateur tandis que l'ingénieur du son suivait les trois musiciens transformant leurs émissions à l'aide d'une pléthore de pédales d'effets. Stoutzer jouait d'un continuum électrique, Huby descendait dans l'infra-grave, Desandre Navarre fictionnalisait l'ensemble avec quantité de petits objets délicats, de gros ressorts venaient marteler de pauvres haut-parleurs qui ne leur avaient rien fait. Nous y assistions plongés dans la musique et l'obscurité comme l'homme se noyant dans un moniteur-aquarium situé au centre du dispositif.


Après moult improvisations et déjà 15 ans d'existence, Nicolas Chedmail a commandé des œuvres à différents compositeurs pour son Spat'sonore, pieuvre instrumentale coiffant et encerclant le public dans une forêt de tubes et pavillons. Même la violoniste Amarylis Billet, la guitariste Christelle Séry et le percussionniste Roméo Monteiro peuvent aiguiller leurs sons en diverses directions grâce à d'astucieux bricolages de pédales et pistons dont bénéficient déjà les souffleurs Thomas Beaudelin, Philippe Bord, Maxime Morel, Joris Rühl et Nicolas Chedmail. À l'occasion de Portes Ouvertes à la Manufacture des Oeillets d'Ivry, le Spat'sonore interpréta donc Maelström de Karl Naegelen et Aux enfants sauvages de Frédéric Pattar, avec une chanson de pirates siciliens interprétée par Elsa Birgé en cerise sur le gâteau. Après une nouvelle version de l'improvisation Des madeleines dans la galaxie, les pièces de Naegelen et Pattar forçaient les Spatistes à fourbir leurs armes pour lutter contre l'inertie des dizaines de mètres de tuyaux que les sons doivent parcourir jusqu'aux oreilles des spectateurs médusés. Fermer les yeux sur l'étrange Meccano de tubes et pavillons vous téléporte vers une quatrième dimension dont le prologue à la chanson d'Elsa, devenue rockeuse au mégaphone, me sembla le plus hallucinant.

lundi 25 septembre 2017

Les ours sont devenus des ânes


Les Ânes de Bretagne, ce sont d'abord Gigi Bourdin & Laurent Jouin. Depuis un quart de siècle qu'on les connaissait en Ours du Scorff à amuser les enfants de leurs chansons spirituelles aux jeux de mots à la Bobby Lapointe, seraient-ils devenus adultes avec leurs textes coquins ? N'y comptez pas trop. Certes les arrangements de Hélène Labarrière et Jacky Molard, qui signent aussi les compositions, sont correctement vêtus, mais les textes de Gigi Bourdin sont toujours aussi facétieux. Le bestiaire de ces garnements a juste changé de zoo. Il reste fondamentalement breton, même lorsqu'ils singent le moyen-orient sur Le loukoum. La basse de Labarrière, les violons, guitares et mandoline de Molard sont épaulés de temps en temps par l'accordéon de Janick Martin, les percussions d'Antonin Volson ou la clarinette de Dominique Le Bozec. Comme la musique est dansante, on peut au choix savourer les paroles ou se laisser porter par le rythme des chants à répondre qui nous entraîne dans la farandole du fest-noz...

→ Gigi Bourdin & Laurent Jouin, Les Ânes de Bretagne, cd Innacor, dist. L'autre distribution, 16,50€

mercredi 20 septembre 2017

Solo de basse d'Olivier Lété


Il pleuvait. J'ai tout de même traversé le jardin pour regarder si le postier était passé. Un voisin avait glissé son nouveau CD dans la boîte. On se croise de temps en temps dans le quartier, mais nous ne nous connaissons pas. Il y a de plus en plus de musiciens à la Dhuys. Des classiques et des modernes. Olivier Lété a enregistré Tuning seul à la basse électrique, sans pédales d'effets, juste avec deux amplis. Je pourrais ajouter sans fioriture si l'épaisseur du son ne lui donnait son volume, sa sculpture. C'est grave, très grave. On sent l'instrument dans ses moindres détails, le filetage des cordes, le gras des doigts, la densité de la caisse, la membrane des haut-parleurs... On comprend l'amour de la vibration, jusqu'au plus profond de l'être. Comme si le musicien avait retrouvé le pourquoi de son choix instrumental, l'émotion des origines. L'album donne envie de l'écouter sur des haut-parleurs au diamètre le plus large. Aucun des miens ne dépasse 38 centimètres. Le vrombissement des basses fréquences est tellurique. Oubliez les enceintes de l'ordi, c'est nul. Tout se joue dans l'épaisseur. Le timbre fait foi. Au cinquième morceau, Un retour, Lété commence à phraser. Au sixième, Blacktop, il prend l'ascenseur. Et ainsi de suite. La basse continue. Frappe et frotte jusqu'au neuvième, But He Can't Fly, parce que c'est tout en bas.

→ Olivier Lété, Tuning, label Discobole, 10€

vendredi 15 septembre 2017

Sea Song(e)s, quand le rêve devient réalité


En 1974 l'album Rock Bottom de Robert Wyatt nous avait laissés sur les fesses. L'annonce de sa chute d'une fenêtre le collant à vie dans une chaise roulante nous avait assommés. Son disque solo montrait une détermination inégalable, un élan incroyable, un nouveau départ exemplaire. En 1999, Jazz Magazine m'avait envoyé à Louth interviewer l'un de mes héros, le seul encore vivant, puisque Zappa et Cage étaient passés de l'autre côté. J'avais eu le temps de les rencontrer l'un et l'autre, mais mes contacts avec Robert Wyatt restaient épistolaires. Pendant trois jours, je lui ai posé toutes les questions qui me turlupinaient. Son départ de Soft Machine avait été pour moi une catastrophe, alors qu'il m'expliquait que son accident lui avait permis de faire enfin ce dont il rêvait, des chansons. Si en France il était considéré comme un batteur de rock et un chanteur pop, son goût pour le jazz n'avait pas échappé aux musiciens qui se moquaient des étiquettes. Aujourd'hui son influence fait fi des frontières musicales, et celles et ceux qui s'en sont nourris lui rendent hommage de mille manières. On l'a vu par exemple récemment avec Odeia reprenant Alifib, mais ses enfants sont innombrables.


Le batteur Bruno Tocanne avait 19 ans lorsque Rock Bottom nous conquit. Revenant à ses amours de jeunesse, Tocanne précise son univers et le rend de plus en plus personnel. En exhumant ses sources il s'en affranchit, révélant leur impact sur sa propre personnalité. Son précédent album, salué ici-même, montrait comment Escalator Over The Hill de Carla Bley l'avait impressionné. Point de revival, mais une re-création d'un autre album qui m'avait chamboulé tout autant trois ans avant Rock Bottom. Cette fois tous les morceaux sont originaux, composés par ses musiciens, le trompettiste Rémi Gaudillat ou la pianiste Sophia Domancich, sur des paroles de Marcel Kanche ou Antoine Läng qui chante et claviérise sur le disque. À quatre ils s'inspirent des émotions que leur a procurées l'album de Wyatt, sur sa manière d'arranger les chansons, son minimalisme romantique s'adaptant parfaitement à cet ambitieux projet qui se clôt sur Sea Song, le premier morceau de Rock Bottom, celui qui nous avait fauchés à l'origine ! Les quatre Français abordent donc l'univers de l'Anglais avec la plus grande liberté, jouant sur la mémoire, le rêve qu'on avait et la réalité qu'on se donne. Les textes, dont un du canterburien John Greaves, renvoient indirectement à son histoire. La trompette, dont jouait Mongezi Feza sur Rock Bottom, est l'instrument que Wyatt utilise aujourd'hui pour improviser, mais les digressions des autres instrumentistes, mises à part quelques réminiscences discrètes, vont plutôt puiser chez Soft Machine. Sea Song(e)s apparaît comme un documentaire de création sur Robert Wyatt ou une fiction qui s'en inspire sans sombrer dans le biopic. Superbe !

→ Tocanne Domancich Läng Gaudillat, Sea Song(e)s, CD Cristal Records, à paraître le 6 octobre 2017

mercredi 13 septembre 2017

Jazz Migration fait mouche


L'AJC (Association Jazzé Croisé, ex AFIJMA) publie un CD où figurent les lauréats du concours Jazz Migration #3. Pour cette 3ème édition, les quatre groupes élus sont Armel Dupas Trio, Ikui Doki, Novembre, n0x.3 & Linda Oláh. Comme l'an passé qui avait vu aider Watchdog, le Quatuor Machaut de Quentin Biardeau, Pj5 et Post K, la qualité des musiciens est équivalente à l'inventivité dont ils font preuve.
Depuis 2002 Jazz Migration œuvre à la valorisation et au développement de jeunes musiciens. Sur 81 candidatures, 15 finalistes ont été départagés par 80 programmateurs (issus de scènes nationales et conventionnées, clubs, festivals, centres culturels…) qui ont sélectionné les 4 lauréats. Ceux-ci bénéficieront la première année d'un accompagnement à la fois professionnel et artistique se soldant l'année suivante par une tournée de 80 concerts en France et en Europe. Ce dispositif participe à contrebalancer la frilosité des programmateurs qui ont la fâcheuse tendance à se copier les uns les autres en négligeant les jeunes artistes. "Face à une crise économique des plus importantes, face à la baisse des dotations publiques, face à l’approche de la réforme territoriale, le soutien à l’émergence est primordial et plus urgent qu’avant." De même, la presse spécialisée est souvent très en retard sur l'actualité, préférant mettre en avant les têtes d'affiche vendeuses et les chouchoux de leurs annonceurs. Cimetière et formatage sont deux mamelles que désertent progressivement les lecteurs. Quant à la presse généraliste, elle a perdu presque partout ses rubriques consacrées aux arts innovants ou les a réduites à une peau de chagrin. C'est pourtant en soutenant les nouvelles formes que l'avenir s'enrichira, plutôt qu'en répétant éternellement les mêmes formules à coups de revivals. C'est une des motivations qui m'a poussé à tenir ce blog, d'abord par le partage, ensuite via la transmission. C'est dire si toute initiative de ce type me réjouit, d'autant que la sélection de ceux qui votent est généralement plus audacieuse que leur programmation annuelle !
Lorsque j'ai commencé à jouer du synthétiseur en 1973, personne n'en voulait, pas plus dans le rock que dans le jazz, et la musique contemporaine privilégiait des systèmes très lourds n'offrant aucune mobilité. L'électronique a doucement envahi tous les secteurs musicaux. Les claviers ont enrichi leurs palettes, les pédales d'effets ont été adoptées par d'autres musiciens que les guitaristes, les bidouilleurs ont été conquis par des systèmes modulaires avec de nouvelles interfaces. De même la musique répétitive des minimalistes américains exerce une forte influence chez tous les mélodistes. On le constate ici avec le trio d'Armel Dupas dont le bassiste Kenny Ruby et le batteur Mathieu Penot jouent des synthés, modernisant la pop tendre du pianiste. Ou avec le trio nOx.3 dont le saxophoniste Rémi Fox, le batteur Nicolas Fox, le pianiste Matthieu Naulleau et la chanteuse suédoise Linda Oláh utilisent pads électroniques, Moog et effets spéciaux, immergeant leurs références rock ou jazz dans un tourbillon circulaire recherchant le vertige. Si Novembre, dont j'ai déjà salué ici l'excellence, est un quartet acoustique, il n'empêche qu'ailleurs son saxophoniste Antonin-Tri Hoang s'est récemment mis à l'électronique en assemblant lui-même les modules nécessaires à ses nouvelles idées de composition. Avec le pianiste Romain Clerc-Renaud, le contrebassiste Thibault Cellier et le batteur Elie Duris, le quartet explose les idées reçues sur ce qu'aurait pu devenir le free-jazz. Quant à Ikui Doki, leurs titres My Tailor is Reich ou Debussy l'Africain ne laissent planer aucune ambiguïté sur leur inspiration ! La bassoniste Sophie Bernado est ici remplacée par le saxophoniste ténor Robin Fincker qui, avec la harpiste Rafaëlle Rinaudo et le baryton-clarinette basse Hugues Mayot, rappellent que la musique française s'est toujours enrichie des apports extra-européens.
Si les jeunes musiciens rament comme des fous pour se faire entendre, il est important de souligner que nombreux séniors rencontrent aussi des difficultés pour jouer en public, surtout lorsqu'ils continuent à inventer en s'affranchissant de leur passé ou des chemins balisés ! Il n'existe alors aucun fond de soutien pour lutter contre la frigidité et l'immobilisme des programmateurs victimes des modes et du formatage. Quel que soit l'âge du capitaine, l'embarcation est fragile et il faut redoubler de courage pour affronter la mer d'huile qu'imposent ceux qui craignent les tempêtes et les vaisseaux pirates...

mardi 12 septembre 2017

89.4 MHz (programme surprise)


Chaque matin je m'allonge sur la planche de cèdre rouge du haut pour suer un bon coup en écoutant de la musique. J'en profite pour passer les CD reçus dans la semaine à raison de tranches de vingt minutes. Le plaisir se tinte d'une forte concentration puisque je n'ai rien d'autre à faire en même temps, contrastant avec l'hyperactivité kalimorphe de la journée qui va suivre.
Mais le plus souvent la radio est réglée sur 89.4 MHz, la fréquence de Radio Libertaire dont le programme musical matinal est d'une rare variété et d'une grande inventivité, et ce sans annonce ni publicité. J'ignore qui est responsable de cette "pause musicale" dans le programme (voir la grille) - est-ce une personne ou un tirage aléatoire dans une play-list ? - quoi qu'il en soit j'adore son éclectisme qui va de la chanson française à la musique la plus contemporaine, du rock au jazz, du punk au rock, de l'ambient à l'electro, etc. Bien que je découvre des tas de choses sans jamais apprendre ce que c'est, cette palette a le don de m'activer les synapses en plus de flatter mes oreilles.
Le dimanche, mon camarade de classe Michel Polizzi produit Le mélange de 17h à 19h avec la même ouverture d'esprit comme il le pratique depuis 40 ans, en autres sur WXPN-FM à Philadelphie...
Quant à la douche froide qui suit l'entrée en matière matinale, elle n'est nullement synonyme de redescente, bien au contraire, sa fraîcheur donnant le coup de fouet inaugural à la journée commencée quelques deux ou trois heures plus tôt !

lundi 11 septembre 2017

Valentin Clastrier, maître de la vielle du futur


Voilà plus de 20 ans que je n'avais pas entendu Valentin Clastrier, maître incontesté de la vielle à roue. J'écris "incontesté", mais j'imagine que les puristes voient d'un mauvais œil un musicien qui n'est pas issu des musiques traditionnelles, qui a ajouté 17 cordes aux 10 d'origine (grâce au luthier Denis Siorat) et a électrifié son instrument. En 1992 nous l'avions invité sur le cd Opération Blow Up d'Un drame musical instantané. Enregistré ensemble, Nos amis les hommes 423 reste un de mes préférés de l'album. Bernard Vitet est à la trompette et je joue du synthé et de l'échantillonneur. La virtuosité époustouflante de Valentin Clastrier n'a jamais occulté la poésie qui se dégage de son jeu incroyable. Il arrivait déjà à attaquer neuf notes sur un tour de manivelle quand ses collègues n'en produisaient que quatre. Et pendant qu'il tourne il marque le pas sur un gros cube.


Sur son dernier album Valentin Clastrier joue d'une vielle alto électroacoustique construite pour lui par le luthier Wolfgang Weichselbaumer. Parmi les innovations, "la R.V.H. (roue à variation de hauteur) permet de modifier la position de la roue-archet, par rapport au niveau fixe des cordes. Ces variations de hauteur génèrent des différences de volume (nuances), et offrent aussi la possibilité d'un jeu en tapping ou cordes frappées, que l'on peut naturellement alterner avec le jeu frotté habituel." Si l'artiste intègre à sa palette toutes sortes de bruits qui pourraient paraître parasites, c'est toujours pour servir un propos. Chaque morceau est un court métrage évoquant un univers qui ne ressemble à rien de connu. La musique de Valentin Clastrier, à la fois rythmique et lyrique, fait rêver. Elle raconte des histoires à dormir debout, dessine des paysages inouïs et nous renvoie à la question sans réponse.

→ Valentin Clastrier, cd Innacor, dist. L'autre distribution, 16,50€

mercredi 6 septembre 2017

La Résistance hongroise par le jazz


Les pays où sévissent des pouvoirs durs et réactionnaires voient souvent s'organiser une résistance culturelle forte. Dans les états prétendument démocratiques les artistes ont tendance à se ramollir à l'instar de la majorité de la population qui s'endort dans son petit confort sans vagues. En Hongrie, depuis 2010, le retour du nationaliste Viktor Orbán aboutit à des décisions délirantes qui font froid dans le dos. Y aurait-il un rapport de cause à effet si autant de musiciens inventifs hongrois proposent des disques enthousiasmants, en particulier sur le label BMC (Budapest Music Center) ?

Par ordre d'apparition, ici extraits de son épais catalogue, les quatre saxophonistes allemands de l'Arte Quartett et le bassiste Wolfgang Zwiauer invitent Le compositeur et chanteur virtuose suisse Andreas Schaerer pour un Perpetual Delirium où les références musicales explosent les genres que le XXe siècle a fait fleurir en toute liberté. Les continents n'échappent pas à la dérive auquel ce voyage surprenant nous invite. Certains penseront que c'est de la musique contemporaine, d'autres du jazz, alors que l'innommable est une garantie de pérennité. La cohésion de l'ensemble est aussi une des marques de fabrique de ces nouvelles écoles européennes qui assument créativement leur héritage, qu'il soit local, européen, américain ou planétaire.

Red réunit cette fois deux quartets qui ne sont pas plus hongrois, les Allemands de Melanoia (Hayden Chisholm, sax / Ronny Graupe, guitare / Achim Kaufmann, piano / Dejan Terzic, percussion) et le quatuor à cordes français IXI (Régis Huby, violon / Théo Ceccaldi, violon / Guillaume Roy, alto / Atsushi Sakaï, violoncelle) pour lequel nous avions écrit avec Bernard Vitet, mais pour ce faire ils ont recours à la jeune compositrice suisse Luzia von Wyl. Est-ce par contre un hasard si le cocktail toxique est de couleur rouge et qu'il mène à la mort ? Terzic recherche avant tout l'authenticité, sachant qu'elle mène forcément à l'originalité. "Ne pas être admiré, être cru" revendiquait Jean Cocteau ! Là encore compositions préalable et instantanée font bon ménage. Lorsque l'on ignore ce qui est écrit ou pas, la musique se dépare de ses oripeaux techniques pour ne laisser apparaître que les sentiments qu'elle procure.

Et les Hongrois dans tout cela ? À croire que je raconte n'importe quoi !... D'autant que dans cette colonne, du label BMC je n'avais chroniqué qu'un trio d'Yves Robert et l'extraordinaire Daniel Erdmann's Velvet Revolution). Et bien les Hongrois font ici leur apparition avec The Worst Singer In The World de l'András Dés Trio que là encore un percussionniste dirige. András Dés compose une série de pièces avec une arrière-pensée politique, la liberté d'imaginer toutes sortes de schémas organisationnels pour une société qui à l'évidence se porte moins bien que la musique. Il s'est adjoint deux guitaristes, Márton Fenyvesi dont les cordes sont en métal et István Tóth Jr. en nylon, pour évoquer la démocratie, chimère dont rêvent ceux qui en sont privés par la dictature, mais qui n'est probablement qu'un rideau de fumée pour mieux faire accepter les inepties culturellement ancrées au plus profond de nous-mêmes. Je digresse peut-être, mais les dysfonctionnements sociaux les plus terribles ne sont-ils pas à rechercher d'abord dans les us et coutumes, totems et tabous, principes d'oppression érigés en lois ? Nous nous efforçons toujours de traiter les effets en oubliant les causes, et nous n'aboutissons qu'à une perpétuelle dystopie qui nous rapproche chaque fois de la catastrophe. La plupart du temps, la musique participe à nous endormir, sur nos lauriers, sur nos certitudes, sur ce qui nous rassure quand la mort rôde. De plage en plage András Dés développe ses bons sentiments.

S'il est un instrument hongrois, c'est bien le cymbalum. Dégagé de l'approche traditionnelle tzigane, le virtuose Miklós Lukács explore des territoires contemporains, interprétant les pièces de Péter Eötvös ou accompagnant des musiciens de jazz. Il fait ainsi appel à deux Américains, le contrebassiste Larry Grenadier et le batteur Eric Harland pour ce Cinbalom Unlimited. Malgré sa formation classique et son amour pour le jazz, ses racines folk le rattrapent sans cesse, du plus profond qu'il puisse creuser, de l'Inde des migrations tziganes à la Perse ancienne...

Moi qui adore la déglingue, surtout lorsqu'elle obéit à de savantes compositions, je suis servi avec le Trio Kontraszt ! Quand le piano n'est pas préparé, son timbre mélangé à la percussion sonne comme tel. Le claviériste Stevan Kovacs Tickmayer signe presque toutes les pièces qu'interprètent avec lui le souffleur István Grencsó et le batteur Szilveszter Miklós. En fait de déglingue, c'est réglé comme du papier à musique, avec des rythmes complexes, des jeux de ping-pong véloces, des clins d'œil au classique, des traits trop jazzy à mon goût, mais toujours cet équilibre subtil entre compositions préalable et instantanée... La musique de Tickmayer reflète la politique de son pays, cinquante ans sous le joug soviétique, la libération, le retour de l'extrême-droite, etc., avec la nécessité qu'il y eut d'émigrer, mouvement vital que Orbán refuse aujourd'hui à celles et ceux qui veulent simplement traverser la Hongrie. Les voyages forment la jeunesse. Ils l'assassinent lorsque des tyrans bouclent les frontières. La musique, encore une fois, s'affranchit des barbelés... From Dyonisian Sound Sparks to the Silence of Passing raconte cet éternel recommencement, mais l'espèce humaine apprend-elle quoi que ce soit du passé et de ses erreurs ou s'enferre-t-elle, incapable d'éviter l'entropie ? Quoi qu'il en soit les artistes refusent l'inéluctable en inventant sans cesse de nouvelles utopies.

→ Les CD du label BMC (Budapest Music Center) sont distribués en France par UVM, 16,99€

lundi 4 septembre 2017

Les fous du son par Laurent de Wilde


Enfant, je rêvais de devenir inventeur. Dans mon souvenir, de choses qui ne servent à rien. Dans celui de ma mère, de choses qui serviraient à l’humanité. Je pense avoir répondu à l’une comme à l’autre, puisque l’art ne sert à rien tout en étant utile à l’humanité ! En dévorant Les fous du son de Laurent de Wilde, j’ai ressenti le même enthousiasme qu’avec Les 1001 inventions qui ont changé le monde.
L’auteur évoque la vie de ceux qui ont forgé les outils qu’utiliseront les compositeurs de musique électronique, en commençant par l’ambitieux et détestable Edison et l’avènement de l’électricité. Il s’arrête à celui de l’informatique qui nécessiterait un travail aussi conséquent. La lecture de cet ouvrage de référence de 560 pages me semble indispensable à tous ceux et celles qui souhaitent apprendre d’où viennent les synthétiseurs, mais aussi l’orgue Hammond ou le piano électrique Fender Rhodes, et comment fut rendue possible la musique électroacoustique. La création d’un nouvel outil produit immanquablement de nouvelles œuvres. Ainsi Cézanne mit le tube dans sa poche et alla peindre sur nature !
Laurent de Wilde évoque la guerre des brevets, les succès, les laissés pour compte, et les vies de famille sacrifiées par ces fous du son. Il aborde les techniques employées en vulgarisant habilement les processus physiques, ne relatant pratiquement jamais les œuvres auxquelles elles donnèrent naissance. Les luthiers ne sont jamais les meilleurs utilisateurs de leurs instruments. C’est en partageant leurs créations qu’ils leur permettent de se développer.
Contrairement à nombreux ouvrages sur l’Histoire de la musique moderne, il y a très peu d’erreurs (par exemple, Frank Zappa n’a jamais « travaillé avec l’Ircam »), mais on peut regretter que l’auteur ne cite jamais ses sources, alors qu’il se fend d’un glossaire. De même, il privilégie l’interface clavier dans son analyse au détriment des synapses que crée la nouvelle lutherie. Cela s’explique par la pratique personnelle de Laurent de Wilde, pianiste de jazz renommé, auteur par ailleurs d’une excellente biographie de Thelonious Monk. Je me souviens de sa visite au studio GRRR alors qu’il avait quinze ans et cherchait sa voie. Laurent de Wilde met l’accent sur le Minimoog, l’orgue Hammond ou le Fender Rhodes, très en vogue chez les claviéristes de musique populaire et omet les différences de qualité acoustique des synthétiseurs qu’il décrit. Il passe ainsi à côté de l’ARP 2600 face au Moog ou à l’EMS/AKS, oubliant les modules originaux de l’instrument et son ouverture vers l’extérieur (on pouvait y brancher n’importe quoi et l’intégrer dans le circuit !). Une description plus précise des différents composants d’un synthétiseur aurait permis de comprendre cette nouvelle manière d’entendre la musique et de composer avec tous les bruits en partant de zéro. De même, le timbre des uns renvoie les autres au son d’un jouet. Il faudrait comparer la transparence inégalée d’un PPG Wave, d’autant que tout le monde n’est pas adepte du « gros son » (Siegfried Palm, grand oublié de cette exégèse), la brillance du Moog, la mollesse des Korg ou la dynamique d’un DX7. À propos du Yamaha DX7, il faut rappeler que des logiciels indispensables à sa programmation tournaient sur Atari, que la carte SuperMax boostait considérablement le modèle de base, que le MEP4 offrait de transformer n’importe quel signal Midi en un autre, etc. Ces absences sont essentiellement liées à la formation pianistique de Laurent de Wilde, alors qu’un synthésiste ne considère les touches noires et blanches que comme un long potentiomètre démultiplié.
Ces remarques n’oblitèrent nullement l’intérêt de ce livre formidable qui fait rêver en nous plongeant dans la tête de ces fous du son. Ma propre pratique m’aurait fait privilégier d’autres instruments et négliger certains que développe amoureusement de Wilde. Son récit s’achève à la fin des années 80 quand surgit l’ère numérique. Après avoir rendu hommage à Thaddeus Cahill, Leon Theremin, Maurice Martenot, Laurens Hammond, Max Mathews, Raymond Scott, Hugh Le Caine, Harold Rhodes, Robert Moog, Don Buchla, Peter Zinovieff, Ikutarō Kakehashi, John Chowning, etc., dans son outro il pointe avec justesse que l’interface est le nouvel enjeu à venir. D’où mon inclination en concert pour le Tenori-on, la Mascarade Machine et les différents pads 2D ou 3D ! Car le geste instrumental, par sa fébrilité indispensable (errare humanum est), donne une vie à la musique qu’aucune machine, aucun robot ne peut encore égaler, la nécessité de penser par soi-même trouvant son extension dans le corps de chaque artiste…

→ Laurent de Wilde, Les fous du son, Ed. Grasset, 22,90€

mercredi 9 août 2017

Un avant-goût du festival d’Uzeste


Je n’avais pas revu Bernard Lubat depuis son retour à Uzeste il y a 40 ans. Avec Francis Gorgé et Bernard Vitet nous étions souvent invités dans la Compagnie qui portait son nom le temps qu’elle résida au Théâtre Mouffetard avant qu’elle s’enrichisse du suffixe de Jazzcogne. Même s’il a pris du poids il est plus facilement reconnaissable que moi qui portais alors la barbe et les cheveux longs. Le festival d’Uzeste dont le quarantième anniversaire s’y fête du 11 au 19 août prochains est devenu une institution pour les amateurs de jazz tous azimuts et de débats philosophiques hirsutes puisqu’y participent par exemple cette année Georges Didi-Huberman et Roland Gori.


Le soir où Serge Goacolou nous avait invités à dîner chez Stella & Bernard (encore un autre Bernard), Lubat avait rassemblé un orchestre de très jeunes musiciens pour jouer des standards d’hier et demain, Monk, Ellington, Miles, Mingus… et Lubat puisque la soirée s’est terminée par un bal improvisé, les convives ayant repoussé tables et chaises du jardin pour digérer l’exquis repas champêtre composé d’une soupe au pistou, de saltimboccas aux aubergines alla parmegiana et d’un nougat glacé, arrosé d’un Château Noguès 2009 de Dominique Bertram. Les tubes du maître sont parfaitement adaptés à la danse, et Antoine Chao retrouvé là et Françoise que l’on aperçoit au fond s’y sont déchaînés parmi les générations entremêlées.


Transmettre ce que ses aînés lui ont légué a toujours été une priorité pour ce musicien exceptionnel. Bernard Lubat a formé quantité de jazzmen et non des moindres depuis la création du festival dans la ville où ses parents tenaient L’Estaminet. Le père jouait de la batterie et de l’accordéon et le môme de suivre dès ses quatre ans. Je l’avais connu percussionniste et arrangeur, il tenait ce soir-là le clavier avec une virtuosité transparente que j’avais salué dans cette colonne lors de la parution de ses Improvisions au piano en CD.


Le timbre de l’instrument est aigre comme un orgue claveciné, et il y a samplé sa voix onomatopique dont il joue sur les touches noires et blanches tandis que le guitariste Fabrice Viera, qui codirige le festival, chante et produit toutes sortes de bruits vocaux très à propos pendant les improvisations du trompettiste Paolo Chatet, du saxophoniste Mathis Polack, du bassiste Jules Rousseau, de Thomas Boudé également à la guitare et du fiston Louis Lubat à la batterie.


Dans le jardin où nous avons dîné seront exposées les sculptures en bronze de Serge pendant le festival. On pourra aussi entendre Michel Portal, Louis Sclavis, Laure Duthilleul, Vanina Michel, Vincent Courtois, Dominique Pifarély, Jacques Di Donato, François Corneloup, Simon Goubert, Sylvain Darrifourcq, Valentin Ceccaldi, Joëlle Léandre, Yves Chaudouët, Juliette Kapla, Rita Macedo, Papanosh, André Minvielle, Jacques Bonnafé et tant d’autres figurant dans le programme de 48 pages… Comme partout Françoise fit remarquer à Lubat que son orchestre manquait de filles, ce à quoi il répondit que pour faire danser il fallait que ça envoie. Oublie-t-il les qualités multiples de Sophie Bernado, Yuko Oshima, Ève Risser, Fanny Lasfargues, Anne Pacéo, Linda Edsjö, Hélène Labarrière et bien d’autres ?

jeudi 27 juillet 2017

Six derniers disques avant l'autoroute


Avant de partir en vacances je réécoute les albums qui attendent leur tour de platine sur les étagères. De beaux disques se pressent ainsi au portillon et que je désespérais de n'avoir pas le temps de chroniquer.
Ainsi par ordre de ce qui me tombe sous la main, Casa Nostra du Trio Barolo rappelle la rencontre de Portal et Galliano, avec l'accordéoniste Rémy Poulakis dont je regrette qu'il ne chante qu'un seul air de Puccini de sa voix de ténor lyrique, mélange original avec ce trio jazz où Francesco Castellani joue du trombone et Philippe Euvrard, qui signe la majorité des titres, de la contrebasse.
Pour Feelin' Pretty, un autre trombone, Fidel Fourneyron, reprend des airs de West Side Story ou s'en inspire, dans un genre plus dépouillé, leur tordant gentiment le cou, mais Leonard Bernstein, compositeur contemporain populaire, se prête parfaitement à l'exercice de restructuration iconoclaste du trio d'improvisateurs Un Poco Loco. Le saxophoniste-clarinettiste Geoffroy Gesser et le contrebassiste Sébastien Beliah y vont aussi de leurs découpages et pliages des partitions dont la mémoire a conservé la trace.
Réappropriation également par le duo formé par la chanteuse Eloïse Decazes et du guitariste Éric Chenaux qui passent de très vieilles chansons françaises traditionnelles à la moulinette, La bride sur le coup ! La monotonie des ballades produit une intéressante nostalgie futuristique, rappelant parfois Third Ear Band, Nico, Brigitte Fontaine ou l'Incredible String Band. Ces histoires tiennent de la sorcellerie comme si le duo tournait une grande cuillère dans une marmite remplie de guitares molles.
En période de restriction budgétaire que nous imposent les divers gouvernements européens successifs, le trio est définitivement la forme orchestrale la plus économique. Mais "less is more" avec le Silence Trio formé par le pianiste suédois Jakob Davidsen avec le Franco-Danois Hasse Poulsen à la guitare et le Norvégien Torben Snekkestad aux anches ! Les trois musiciens obéissent à des consignes strictes de patience, écoute, tolérance, retenue, ensemble, ouverture d'esprit qui devraient leur éviter les interdits ayatollesques de nombreux tenants de l'improvisation libre. L'ambiance qui en découle est plutôt relaxante, sorte de musique contemporaine zen où le timbre règne en maître.
On retrouve Hasse Poulsen avec le batteur Fabien Duscombs pour des chansons et compositions signées par eux-mêmes, mais aussi Eddie Harris, Tom Waits, Eddie Henderson, Povl Dissing, Shell Silverstein et John Lennon, mêlées à des improvisations débridées où ils partagent leurs goûts éclectiques avec un public curieux aimant les surprises. Ces Free Folks prouvent que le free n'est pas un genre, mais une tournure d'esprit, de la musique traditionnelle au rock, du jazz à la chanson à laquelle Poulsen cède avec entrain.
Puisqu'on en est aux mélanges, je termine pour aujourd'hui avec un album d'une chanteuse pop britannique, Nina Miranda dont le Freedom of Movement est un mélange de bossa nova, funk, rock, hip-hop, dub, electronica, avec un côté kitsch qui tire vers Burt Baccaharah ! Il y a des guitares, de la basse, de la batterie, mais aussi beaucoup de voix, et puis de la flûte, des cuivres, des cordes, des claviers, des percussions, des bruitages et des effets spéciaux. C'est une grosse ratatouille genre Bollywood façon Bahia avec un sens de la fête très British sur des textes qui engagent à se prendre en main pour changer le monde.

→ Trio Barolo, Casa Nostra, cd Ana Records, dist. L'autre distribution, 12,99€, sortie le 25 août 2017
→ Un Poco Loco, Feelin' Pretty, cd Umlaut Records, 12€
→ Eloïse Decazes & Éric Chenaux, La bride, cd Three:Four Records, 12CHF
→ Silence Trio, 1, cd ILK Music, 119kr
→ Hasse Poulsen & Fabien Duscombs, Free Folks, cd Das Kapital Records, dist. L'autre distribution, 13,99€, sortie le 25 août 2017
→ Nina Miranda, Freedom of Movement, cd Six Degrees Records, 17€

mardi 25 juillet 2017

Kristen Noguès, hommage bouleversant à la petite souris


Il y a des rendez-vous manqués, faute de temps, pas le temps passé, mais l'avenir qui bute, quand le cœur arrête de battre. Rencontrée grâce à Lors Jouin, j'avais immédiatement adhéré à la fantaisie de Kristen Noguès, une comédie dramatique où le petit clown prend l'air grave aussitôt le rideau levé. Kristen était d'abord une compositrice, inventive, en perpétuelle recherche d'autre chose. Sa harpe celtique a des accents contemporains qui s'écartent de la tradition tout en l'assumant. C'est son histoire, celle de sa famille et de son pays, la Bretagne, sac et ressac. Poussés par une mutuelle curiosité nous avions envisagé une collaboration que la maladie balaya beaucoup trop tôt. Heureusement d'autres eurent la chance de partager sa musique. Nombreux sont rassemblés sur Logodenning, le magnifique double album publié en 2008 et réédité par Innacor : Annie Ebrel, Joël Allouche, Etienne Callac, Jean-René Dalerci, François Daniel, Paolo Fresu, Peter Gritz, Jean-François Jenny-Clarke, Ivan Lantos, Nguyên Lê, Erik Marchand, Jacky Molard, Patrick Molard, Mauro Negri, Bruno Nevez, Rüdiger Oppermann, Jacques Pellen, Ronan Pellen, Jean-Luc Roumier, John Surman, Jean-Michel Veillon, Karim Ziad...
Le texte du livret rédigé par l'écrivain Gérard Alle rend parfaitement la tendresse de ses compositions, la fragilité de la "petite souris", ses interrogations, son esprit aventurier, son humour aussi et ses angoisses... Avec Bernard Vitet nous avions désiré le son de la harpe celtique pour l'un de nos projets, mais nous avions rencontré une voix, une pensée, une histoire, une autre. Si elle était bretonne par tous les pores de sa peau, Kristen Noguès ne s'embarrassait d'aucun préjugé, prête à toutes les rencontres, musique contemporaine, jazz, musiques improvisées, etc. Tout au long des cinq chapitres (Finis Terrae, Les Autres, Astract, Improviser et le trio, La longueur des jours) qui structurent le double album, ses cordes vibrent en sympathie. Elle n'est jamais aussi présente que lorsqu'elle chante à son tour et elle me touche plus particulièrement quand la musique perd ses repères pour jouer seulement sur l'écoute mutuelle comme avec le saxophoniste John Surman. Son compagnon, le guitariste Jacques Pellen, a sélectionné les morceaux dont les trois quarts étaient inédits. Le violoniste et polyinstrumentiste Jacky Molard a assuré la réalisation de l'ensemble. L'épais livret de 48 pages est rempli de photographies et de l'amour que ses amis lui prodiguaient. Logodenning est un chant d'amour qu'ils lui renvoient au-delà des étoiles.

→ Kristen Noguès, Logodenning 1952-2007, 2CD Innacor, dist. L'autre distribution, 16,95€
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