Jean-Jacques Birgé

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jeudi 2 avril 2020

John Tchicai With Strings


Lorsqu'Antonin-Tri Hoang m'a conseillé d'écouter le disque John Tchicai With Strings enregistré en 2005, j'ai pensé aux œuvres qui mêlaient jazz et orchestre à cordes ou même symphonique, comme Skies of America d'Ornette Coleman, Charlie Parker with strings, Clifford Brown with strings, The Body & The Soul et Sing Me A Song of Songmy de Freddie Hubbard, Lady in Satin de Billie Holiday, Three Windows du Modern Jazz Quartet, Mickey One et Focus de Stan Getz (plus Refocus de Sylvain Rifflet), des disques de Michael Mantler, Frank Zappa, Charlie Mingus, Duke Ellington, Joni Mitchell... J'en oublie. J'ai toujours aimé le mélange des genres et des outils, tentant par mes instruments de synthèse de m'approcher de la masse orchestrale qui m'a toujours fasciné. En 1984 avec Un Drame Musical Instantané nous avons pu jouer ainsi La Bourse et la Vie avec le Nouvel Orchestre Philharmonique de Radio France, ou en 1989 J'accuse avec un orchestre d'harmonie de 80 musiciens (comme récemment Das Kapital pour Eisler Explosion).


Mais voilà, il n'y a pas plus de cordes que de beurre en branche dans John Tchicai With Strings. On voit bien qu'elle manque à l'oiseau sur la pochette. Il y a bien des échantillonneurs. Mais sutout, la musique me rappelle furieusement certains albums que j'ai enregistrés avec Alexandra Grimal, Fanny Lasfargues, Sylvain Rifflet, Sylvain Lemêtre, Vincent Segal, Linda Edsjö, Sophie Bernado, et plus récemment Élise Dabrowski, Mathias Lévy, Jonathan Pontier, Christelle Séry, Karsten Hochapfel, Nicholas Christenson, Jean-Brice Godet, Jean-François Vrod, Hasse Poulsen et tant d'autres dont nombreux justement avec Antonin qui savait ce qu'il faisait en me mettant la puce à l'oreille !
Jusqu'ici Tchicai rimait pour moi avec le New York Contemporary Five ou le film de Michael Snow New York Eye and Ear Control avec Albert Ayler, mais je ne connaissais pas son travail avec le passionnant guitariste danois Pierre Dørge par exemple, ou son Grandpa's Spells, mélanges de free, de jazz traditionnel et de musique africaine. On avait certes l'habitude avec l'Art Ensemble of Chicago, mais ce n'est pas si courant dans la musique d'improvisation européenne. Je comprends mon ami saxophoniste parce que le son, droit, détaché, parfois aylerien, et le jeu mélodique de Tchicai sont très proches des siens. De plus, les musiciens qui l'accompagnent sonnent comme un orchestre, un grand orchestre contemporain, entendre qu'ils utilisent les ressources de la nouvelle lutherie électrique et électronique pour construire des timbres inédits. À côté de l'alto, Tchicai, fils d'une mère danoise et d'un père congolais, joue de la clarinette basse et, à la fin de With Strings, dit un poème du très regretté poète Steve Dalachinsky ! On ne s'étonnera pas que je sois séduit par les polyinstrumentistes du duo anglais Spring Heel Jack, John Coxon et Asley Wales. Le premier cumule guitare électrique, piano, échantillonneur, clavecin, percussion ; le second, échantillonneur, trompette, percussion... Le percussionniste Mark Sanders se joint à eux sur la moitié des titres de ce très bel album, forcément inclassable, le critère qui m'est le plus cher tant j'aime être étonné...
Ce disque et les autres que j'ai cités plus haut me feront attendre tous ceux que la Poste retient depuis trois semaines, comme le solo de Mirtha Pozzi, TZIMX, ou le nouvel album collectif produit par le label nato, Vol pour Sidney (retour), qui s'ouvre avec Petite Fleur chanté par Elsa accompagnée par Ursus Minor, rien que ça !

mercredi 25 mars 2020

Quand la musique sort de son confinement


Pourquoi attendre le confinement pour imaginer d'autres manières de diffuser la musique ? Il s'agissait avant tout de penser à ce que les nouveaux médias pouvaient apporter à la création. Lorsque le CD est arrivé, j'ai évidemment regretté les belles pochettes, mais ce support offrait une dynamique particulière, autorisant par exemple les pianissimo que les bruits de surface camouflaient. Il limitait aussi les coupures dans les œuvres longues. Les CD-Rom développaient l'interactivité, l'utilisateur devenant un interprète privilégié. Les œuvres en ligne rompaient avec les durées limitées et voyageaient plus facilement jusqu'aux fins fonds de la planète. Plus important encore pour moi, elles préservaient mon indépendance face au marché...
Voilà donc dix ans j'ai choisi de publier des albums en ligne parallèlement à l'édition discographique du label GRRR fondé en 1975. Sont ainsi venus s'ajouter quantité d'inédits à la cinquantaine de disques 33 tours et de CD. Pendant toute cette période la presse a bizarrement ignoré ce travail colossal hormis quelques articles sur Citizen Jazz et ImproJazz. Je ne chôme pas. Au fil des ans se sont accumulés 82 albums en ligne représentant plus de mille pièces au format mp3, soit 157 heures de musique gratuite en écoute et téléchargement. Dans notre société basée sur l'argent et le commerce, ce doit être louche. Drame.org n'est pas le seul site à subir ce mépris incompréhensible alors que les pratiques audiophiles ont été bouleversées par Internet. La même surdité des journalistes affectait déjà le medium radiophonique pourtant riche en créations originales. Je publiai ainsi certaines œuvres que le disque ne permettait pas, par exemple à cause de leur durée, puisque mes albums vont de 30 minutes à 24 heures !
De même qu'une grande partie de mon travail consiste à réduire le temps entre composition et interprétation, ce que l'on appelle habituellement l'improvisation, je trouve extrêmement excitant d'enregistrer avec des musiciens et d'en publier le résultat quelques jours après, avec couverture et notes de pochette. Le catalogue GRRR s'est enrichi de ses archives aussi bien que d'une actualité la plus récente. On peut ainsi profiter de Radio Drame, programme aléatoire embrassant la presque totalité de cette discographie ou choisir un album thématique. Cette pratique ne m'a pas empêché de continuer à produire des vinyles et des CD qui, eux, rencontrent chaque fois un accueil favorable de la critique.
En ces temps de confinement chacun et chacune propose des séquences home made pour sortir de nos isolements et j'en suis ravi. Peut-être cela permettra-t-il de rompre avec le silence médiatique qui entoure celles et ceux qui pratiquent ce sport depuis des années. Je ne me suis d'ailleurs pas cantonné à l'écoute exclusive puisque je publie régulièrement des vidéos de concerts, des créations audiovisuelles, des entretiens, etc. sur YouTube, DailyMotion ou Vimeo. Malgré le succès (relatif, car je ne fabrique que rarement des œuvres pop-ulaires), la presse ignorait jusqu'ici ce pan de mon travail. Rien de personnel, celui de mes collègues qui s'y collent n'est pas mieux vu ni entendu.
J'ai ainsi enregistré avec la fine fleur des improvisateurs actuels à qui je propose régulièrement de passer une journée en studio pour le plaisir de faire de la musique ensemble. Nous jouons ainsi pour nous rencontrer au lieu de nous rencontrer pour jouer. La musique est avant tout pour moi une aventure de partage. Pour celles et ceux qui s'intéressent un peu aux styles de musique que je pratique, je citerai la participation de Vincent Segal, Antonin-Tri Hoang, Edward Perraud, Birgitte Lyregaard, Linda Edsjö, Alexandra Grimal, Fanny Lasfargues, Ravi Shardja, Ève Risser, Joce Mienniel, Sophie Bernado, Amandine Casadamont, Samuel Ber, Sylvain Lemêtre, Sylvain Rifflet, Mathias Lévy, Élise Dabrowski, Hasse Poulsen, Wassim Halal, Christelle Séry, Jonathan Pontier, Jean-François Vrod, Karsten Hochapfel, Nicholas Christenson, Jean-Brice Godet, tous et toutes sortant de leur contexte habituel... Auxquels s'ajoutent des concerts avec elles/eux ou encore El Strøm, Francis Gorgé, Julien Desprez, Médéric Collignon, Pascal Contet, Bumcello, Sylvain Kassap, Yuko Oshima, Nicolas Clauss, Pascale Labbé, Didier Petit, Étienne Brunet, Éric Échampard, Hélène Sage, Sacha Gattino, Michel Houellebecq, Bass Clef, Pierre Senges, Helene Labarriere, Bruno Girard, Michèle Buirette, Colette Magny, Philippe Deschepper, Alain Monvoisin, Steve Argüelles, Gérard Siracusa, DJ Nem... Sans compter les disques auxquels participèrent des dizaines de musiciens/ciennes, incluant pas mal d'extraits, dont ceux d'Un Drame Musical Instantané évidemment...
Sur la page d'accueil Radio Drame égrène ainsi chansons, jazz, rock, musique symphonique, électronique, improvisations, évocations radiophoniques, etc. De quoi tenir un siège sans se lasser !

Radio Drame, radio aléatoire de 157 heures de musique exclusive et gratuite, et qui le restera même après le confinement !
→ 40 de ces albums sont également sur Bandcamp au format .aif

samedi 21 mars 2020

L'homme à la caméra sur Musique Machine


Premier article sur la réédition de L'homme à la caméra d'Un Drame Musical Instantané avec en bonus l'inédit La glace à trois faces, l'un et l'autre pour grand orchestre... Jusqu'ici jamais édités en CD, merci Klanggalerie !

Next in Klanggalerie series of reissues from French avant collective Un Drame Musical Instantané here is the band's fifth album 1984’s L'Homme À La Caméra. It finds the collective deepening & expanding both their dissonant modern classic & the more bizarre theatrical leanings, yet still keeping alive their general avant genre-mixing & matching. Also featured on this reissue is a second never released album La Glace A Trois Faces- all bringing this new releases runtime up to seventy-six minutes.

This CD is the third reissue of the band's work from the label, and before this, we had the band 1980’s debut Rideau! & it’s 1982 follow-up À Travail Égal Salaire Égal. This recent reissue is presented a glossy red, grey & black color schemed mini gatefold- this takes in a list of albums impressive sonic line, full credits, and shape/ collage-based artwork. I’m not sure about the pressing of this, but I’d imagine it’s not huge- so if you enjoyed the other Un Drame Musical Instantané albums, act sooner than later!.

The bands centered around Jean-Jacques Birgé, Bernard Vitet, & Francis Gorgé- and for each of the albums, they are joined by twelve other musicians playing a mix of classical & non-classical wind instrumentation, violins/ cellos/ viola, and various percussive based instrumentation. The first album here is the group's 1984 album L'Homme À La Caméra- it takes in eleven pieces in all, with the key members taking on the following tasks- Birgé conductor, synth, tapes, flutes, piano, jew harp & vocals. Vitet- conductor, trumpet, flute & Vocals. And Gorgé- Conductor, guitar, and variable. Though the album is broken up into eleven tracks- it feels much more of a flowing & developing single-track album- as the fifteen strong project dart all over the place. It would foolish/ madness to try & chart/ review everything here, as it really does shift all over the place- but here’s a little idea of what we get. We begin with “Ouverture À L'Iris” this opens in the very dissonant and clashing manner with manic sawing string, dramatic crashing-at-times-stumbling percussion, and baying horn work- fairly soon this works it’s self up into a noise crescendo. Next we drop into a pared-back & moody blend of wavering flute harmonics, scuttling percussion, and awkward string twangs & plays which are fairly soon joined by a selection guttural mouth sounds. Before drifting into a blend wailing female harmonizing,brooding horn wonders meet grim string swoon, & what sounds like seagulls, before shifting in its last-minute into thick darts of off-key jazz organ. By the album, midpoint we come to “Consinus” and here we find a collision of what sounds like bright orchestratal comedy music, spiraling bright electronics, weird theatrical chatter & male/ female call receive, and wondering horn. The albums final track "Le Spectacle Est Dans La Salle" attempts to bring together playful jazz flute, brooding male choirs, weird snoring & creaks, and sudden darts of disconnected orchestrate & angular rock stylings. L'Homme À La Caméra is a bizarre, wholly unpredictable, and largely enjoyable music journey.

The second half of the CD is taken up by the eight tracks of unreleased album La Glace A Trois Faces- and once again this is orchestrate based, but jumps all over the place genre-wise- though maybe not as much as the first release. We go from the trad Jazz meets playful Avant jazz of “Bohème”, onto the clear strumming guitar meets wondering horn & awkward sing-song vocals “L'Invitation Au Voyage”, through to simmering dissonant blend of multi piping/ sawing orchestrate, banging keys, and brooding wind sounds of the final track "Perfect Crimes".

In all this is a great double-headed sonic adventure of a release that is prime perfect for those who enjoy there Avant-grade genre mixed, unpredictable & daring. I very much look forward to the next Un Drame Musical Instantané reissue from Klanggalerie.

jeudi 19 mars 2020

Rivages de Matinier & Seddiki


La Poste a beau exploiter ses vacataires en leur imposant de cibler des tournées impossibles, le facteur est fidèle au poste. Le confinement n'empêche pas de recevoir du courrier et le chroniqueur découvre un lien supplémentaire avec l'extérieur, le service de presse. Ainsi hier tombait dans ma boîte une enveloppe matelassée contenant un disque pressé parfaitement adapté à une après-midi cloîtré. Rivages de l'accordéoniste Jean-Louis Matinier et du guitariste Kevin Seddiki n'a rien de soporifique, mais il convient très bien à la sieste que je remets sans cesse au lendemain, attaché à mon clavier, nettoyé pour les circonstances au produit à vitres.


Rivages est un album apaisant en cette époque où le temps s'étire bizarrement. Les lames de l'accordéon font vibrer une veine mélodramatique sans nostalgie. Les cordes de la guitare ont une rondeur charnelle sans être mièvres. Au milieu de leurs propres compositions, les deux compères ont discrètement glissé Les berceaux de Fauré et La chanson d'Hélène de Sarde qui se fondent dans la fausse chaleur d'un début de printemps. Les vagues déferlent sans heurts au gré des heures, paressant comme souvent les disques paraissant sur le label ECM, tandis que je joue avec les mots comme d'autres font des châteaux de sable au risque de se faire verbaliser. Il y a longtemps qu'en tapant on ne fait plus de pâtés...

→ Jean-Louis Matinier & Kevin Seddiki, Rivages, cd ECM, dist. Universal, sortie le 17 avril 2020 - concert le 23 avril si nous ne sommes plus assignés à résidence

mardi 17 mars 2020

Alors, y a personne, dans la rue...


À la mort de la chanteuse Colette Magny en 1997, j'avais choisi d'interpréter, avec Bernard Vitet, À l'écoute que notre amie avait composé à partir d'un tableau de Sylvie Dubal. Cette chanson m'a toujours bouleversé. Aujourd'hui elle résonne bizarrement dans ma tête. Les musiciens, qui ont l'habitude de partager leur passion, se retrouvent cantonnés chez eux, comme tout le monde. Ainsi l'orchestre de Jannis Kounellis joue tout seul. Et la guitare sommaire de Molette Cagny, comme elle signait souvent ses lettres, vibre dans le silence de la ville...


Tu as vu quelqu'un ?
As-tu vu quelqu'un ?
Tu as vu quelqu'un ?
Personne
Alors, y a personne ?
Quelqu'un...
Je les prendrai tous
Y a quelqu'un ?
Personne
Y a quelqu'un ?
Personne
Alors y a personne ?
Mais si y a quelqu'un
Mais non y a personne
On les collera tous au mur
Au coin de la rue y a un manège
Mais tu ne l'as pas vu
Les fourmis dévalent
Les abeilles travaillent
Y a quelqu'un ?
Alors comme ça t'es sûr y a personne dans la ville ?
Mais enfin puisque je te dis qu'il y a tous les copains
Tu vois bien
Personne... Dans la rue... En ville
Enfin c'est ridicule écoute, regarde bien, tu vois bien
Je te dis y a tous les copains
Alors, y a personne dans la rue...
Enfin, c'est formidable, regarde bien
Je te dis y a tous les copains
Y a plus personne : alors je vois plus rien

mercredi 11 mars 2020

Le son d'Omni-Vermille


Anne-Sarah Le Meur a structuré Omni-Vermille, son installation générative pour 6 écrans en 7 interludes et 7 parties. J'ai suivi sa structure en conservant une unité sur les parties longues (5 minutes chacune) et en variant les interludes (2 minutes chacun). L'ensemble d'environ 52 minutes est projeté en boucle sur 4 mètres de haut et 18 mètres de la façade du ZKM à Karlsruhe en Allemagne. Elle se voit de loin sur la place piétonne, mais il faut évidemment s'approcher pour entendre la musique, d'autant qu'elle est programmée de 18h à minuit pendant plusieurs semaines. J'ai enregistré en une seule prise chacun des 14 mouvements. Les 7 parties sont jouées au clavier avec le moteur Kontakt et des sonorités électro-acoustiques. Les 7 interludes passent du clavier à la Machine à rêves de Leonardo da Vinci, et de la flûte à la trompette à anche. Les instruments acoustiques sont transformés par un effet que j'ai programmé sur l'Eventide H3000. J'ai cherché à créer des mouvements amples et contemplatifs, ce qui me change de mes habitudes !



Le public peut percevoir ou pas les transitions, visuelles ou musicales, cela n'a pas d'importance. La sensation dépend de la distance d'où l'on regarde les écrans et de la sensibilité de chacun/e. Anne-Sarah, par exemple, a fait en sorte que quelqu'un passant chaque jour à l'heure pile à proximité de la vitrine verra un spectacle différent. De toute manière la générativité joue sans cesse de ses variations de couleurs et de formes. La musique, dont les 14 éléments sont déclenchés successivement par l'ordinateur, joue ainsi du synchronisme accidentel que j'adore, en particulier par rapport aux plissés imprévisibles des images. Pendant que j'y étais, j'ai commis un petit mixage adapté à l'écoute pure, ce qui constitue le 82e album virtuel, soit la 1064e pièce et la 157e heure exclusivement en ligne du site drame.org et des Disques GRRR...

→ Jean-Jacques Birgé, Omni-Vermille, album en ligne en écoute et téléchargement gratuits (comme 81 autres albums inédits ; par contre, une quarantaine de CD et vinyles sont commandables sur le site et certains sur Bandcamp)

lundi 9 mars 2020

Charlie Parker, oiseau de bon augure


Je n'écoute plus beaucoup de jazz au sens strict du terme, et si cela m'arrive je préfère choisir ceux et celles qui ont fait l'histoire plutôt que celles et ceux qui la récitent. Heureusement, de temps en temps, de jeunes musiciens et chanteurs me surprennent par la manière de s'approprier le passé pour envisager l'avenir. En fait ils sont aujourd'hui assez nombreux en France à s'y reconnaître sans tenter de mimer vainement les anciens. J'avais l'habitude de dire que lorsque le jazz français est bon, c'est que ce n'est pas du jazz. Depuis que la question de l'influence américaine n'est plus à l'ordre du jour, ils et elles ont trouvé leurs voix, qu'ils se préoccupent du swing ou qu'ils s'en moquent. Ainsi le jazz est devenu une manière d'envisager la musique plus qu'un genre. L'expression individuelle, l'improvisation et la liberté d'invention en sont des marqueurs. Le rock est plus une musique de groupe ou de chanteurs, la musique dite contemporaine la continuité du classique, le rap une chronique de la rue, la chanson française un texte, etc. Il faudrait décortiquer les préjugés, les communautarismes, les stratégies de vente, etc. Je schématise évidemment.
D'abord, parce que le disque Ornithologie du trombone Fidel Fourneyron et Un Poco Loco, trio formé avec le saxophoniste ténor Geoffroy Gesser et le contrebassiste Sébastien Beliah, est une petite merveille qui suit fidèlement les volutes, les saccades et les brisures de l'original tout en sonnant actuelle, je ne sais par quel miracle ? Quel plaisir de sentir mes jambes remuer en écoutant Salt Peanuts ! Le timbre est grave, mais la musique est légère, légère. On se sent voler.


Comme si cela ne suffisait pas, je découvre l'album collectif The Passion of Charlie Parker sorti en 2017. Le projet me rappelle un peu ceux de Hal Willner, habitué des hommages qui prennent de la distance pour mieux honorer ses idoles. Produit par Larry Klein sur des paroles orignales de David Baerwald, il rassemble une belle brochette de chanteurs et chanteuses racontant la vie de l'oiseau compositeur et saxophoniste alto. Le comédien Jeffrey Wright tandis que se succèdent Gregory Porter, Madeleine Peyroux, Melody Gardot, Barbara Hannigan, Luciana Souza, Kurt Elling et Camille Bertault. Ils et elles sont accompagnés par Donny McCaslin au sax ténor (pas d'alto ici ni dans le disque de Fourneyron), Ben Monder à la guitare, Craig Taborn au piano, Larry Grenadier ou Scott Colley à la contrebasse et Eric Harland à la batterie. Le sax (excellent et varié), le guitariste et le batteur faisaient partie de l'orchestre de Black Star, dernier disque de David Bowie, celui que je préfère, peut-être parce qu'explicitement marqué par Scott Walker !
Le résultat pourrait être du genre des trucs mous que je reçois régulièrement, je me demande pourquoi on me les envoie, et surtout pourquoi ces artistes s'y fourvoient, mais non, c'est une belle histoire, agréable et surprenante, enfin pas toujours, mais d'un niveau plus qu'honorable. Madeleine Peyroux entame d'emblée l'histoire avec des paroles explicites soulignant la distance avec le sujet. Je suis ensuite heureusement surpris de découvrir Barbara Hannigan dont la présence indique l'ouverture de l'entreprise. Après sa prestation aussi barjo qu'espérée, tout coule de source, même si je préfère Porter, Wright et Elling aux chanteuses blanches qui se la jouent noires. Je suis injuste, elles sont ici très convaincantes, ma préférence allant à Gardot. La Passion de Charlie Parker fait probablement référence au chemin de croix du camé génial, mais elle exprime ce que les "modernes" doivent au compositeur dont l'agilité tenait aussi bien de son cerveau que de ses doigts.

→ Fidel Fourneyron & Un Poco Loco, Ornithologie, CD Umlaut Records, LA C.A.D. / L'Autre Distribution, 12€
The Passion of Charlie Parker, CD / 2LP Impulse!/Universal, 15€

jeudi 27 février 2020

Perspectives du XXIIe siècle (8)


L'enregistrement de Jean-François Vrod marque la fin d'un long processus de création entrepris il y a un an. Il ne me restait plus qu'à revoir le mixage à la lumière de l'ajout du violon. Comme Nicolas, Sylvain, Sacha et Antonin, mon camarade me suggéra judicieusement quelques modifications ici et là. Des oreilles fraîches et bienveillantes sont les bienvenues lorsqu'on travaille seul sur un projet personnel au long cours. Le mixage tel qu'il est me plaît beaucoup, mais le mastering de Marwan Danoun en fera ressortir des détails qui m'échappent comme il l'avait réalisé pour mes deux précédents CD, Long Time No Sea du trio El Strøm et mon Centenaire. Trop attaché à la musique, ses structures, les émotions qu'elle procure, le sens de l'ensemble, je suis incapable de repérer les failles dans l'équilibre des fréquences. Nous avons besoin du recul d'un ingénieur du son qui perçoit notre travail sous un angle totalement différent du nôtre tout en comprenant nos intentions. Perspectives du XXIIe siècle fut aussi complexe à concevoir qu'à créer. Je ne m'étais heureusement pas rendu compte de l'enjeu que représente de s'attaquer aux archives de Constantin Brăiloiu, référence incontournable de tous les musiciens de musiques traditionnelles. J'ai préservé autant que possible l'essence de chaque plage, comme si c'était l'un des membres du groupe.
Il me semble avoir passé mon temps à "noyer le poisson". D'abord pour mélanger ces archives musicales du monde entier avec mes enregistrements de terrain, dit field recording, et avec mes propres instruments, qu'ils soient virtuels ou physiques, ensuite avec les musiciens qui m'ont prêté main forte, dans l'ordre d'apparition le corniste Nicolas Chedmail, le percussionniste Sylvain Lemêtre, le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang et le violoniste Jean-François Vrod. Ma fille Elsa fait une courte intervention vocale et dix sept hommes et femmes ont enregistré quelques phrases dans leur langue maternelle. Mon travail a donc consisté à ce qu'on ne pense plus à ce qui fut rapporté des années 1930-1950 et de l'époque actuelle. Pour composer chaque pièce il s'est agi de m'approprier le passé pour imaginer l'avenir, à l'instar du scénario de ce petit opéra instrumental dont le modèle est évidemment le poème symphonique cher à Berlioz ou Richard Strauss.
Mardi, Jean-François n'a pas seulement merveilleusement joué du violon, il a ajouté quelques borborygmes, toujours dans cette optique de "noyer le poisson", sur le chant d'Elsa d'abord et lors de la séquence enregistrée au deuxième sous-sol du Musée d'Ethnographie de Genève où figure le cri des Hibakusha, ces rescapés d'une catastrophe nucléaire. J'avais écrit plusieurs chansons que j'ai finalement laissées à l'état instrumental, craignant d'être trop explicite plutôt qu'évocatif. Je déteste les films français où les réalisateurs expliquent tout dès la première séquence alors que les Américains entretiennent le mystère aussi longtemps que possible. Mon petit scénario est à la fois un texte et un prétexte, les deux s'appuyant évidemment sur le contexte, la fin d'un monde et la naissance d'un nouveau, la dystopie se transformant, pour un temps, en utopie.

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mercredi 26 février 2020

Anciens et nouveaux


Chaque fois qu'un instrument vient s'ajouter à ma panoplie de poly-instrumentiste je jubile et trouve de nouvelles inspirations. Le dernier en date est encore à Rennes, une shahi baaja que Sacha vient de me vendre. Fusion de la harpe, de l'épinette des Vosges, du dulcimer et de la guitare électrique, cette cithare indienne possède 2 cordes mélodiques, 3 cordes bourdons, 10 cordes sympathiques. Celle construite par Paloma est donc une adaptation électrifiée et légèrement modifiée du bulbul tarang indien ! J'en ai un très rudimentaire depuis près de 50 ans, mais c'est vraiment un instrument de touriste. Je l'appelais cithare à touches. Sur le Net on trouve diverses démonstrations, mais je suis curieux de savoir comment je l'utiliserai, et si je transformerai son timbre avec des effets... J'attendrai mon voyage à Rennes début mai à moins que quelqu'un me la remonte, mais elle mesure près d'un mètre et semble assez lourde. J'ai d'autre part tenté d'acheter des cordes neuves, mais le prix d'envoi varie entre 65 et 125€ de transport, ce qui est délirant pour un jeu de cordes...


En photo tout en haut, deux instruments que j'ai récupérés après en avoir été privé pendant longtemps. Le premier est mon Blanqui de 1921, un niçois entièrement révisé par Laurent Paquier des Luthiers de l'Est Parisien. J'avais cherché à le vendre pour payer mes implants dentaires, mais, n'ayant pas trouvé d'acquéreur et revenu à une stabilité économique, j'ai choisi de le garder. Je ne sais pas jouer du violon, mais alors pas du tout, or les bruits que je commets avec sortent avec une facilité, une évidence et un plaisir qu'aucun autre instrument ne me procure. On a beau ne rien y connaître, les bons instruments donnent des ailes. C'est pareil avec les musiciens, jouer avec d'excellents interprètes est la meilleure école que j'ai fréquentée.
Quant au PPG Wave 2.2, son timbre est exceptionnel, d'une transparence inégalée, aux attaques tranchantes comme une lame. Après l'ARP 2600, ce fut mon second synthétiseur, magnifique appareil acquis grâce aux bons soins d'Hélène Sage. Contrairement au précédent, il pouvait mémoriser ses programmes, et à l'opposé du suivant, il n'avait pas encore adopté la norme midi lui permettant une connexion informatique. Voilà deux ans qu'il était en panne. Le bricoleur que m'a indiqué Étienne Auger l'a ressuscité, en même temps que l'Ensoniq VFX-SD dont le clavier avait lâché. Le PPG est revenu juste à temps pour que je l'intègre à la dernière pièce de mon prochain album que j'ai probablement bouclé hier, séance dont je parlerai demain.

vendredi 21 février 2020

L'1consolable devient Sauvage


Lors du colloque avignonnais organisé par Les Allumés du Jazz autour du thème "Enregistrer la musique, pour quoi faire ?", j'avais acheté deux albums à L'1consolable, Rap Games et L'augmentation. Le second, "un album dont vous êtes le héros", est interactif, sorte de jeu de l'oie qui nous fait découvrir les plages du disque dans des ordres différents. Et pas question de se contenter d'une version numérique. Tandis qu'on zappe, on suit le superbe livret de 52 Pages sous couverture rigide. Il y a beaucoup à lire, autant que L'1consolable en a à dire.
Cette fois il se lâche sur le sauvage, et sur les "animaux dénaturés" comme nous appelait Vercors. Là où l'Homme passe la Nature trépasse. Pas seulement. L'1consolable fait la chasse à la sauvagerie libérale, à la brutalité policière, il commente l'actualité des Gilets Jaunes ou du machisme assassin. Les sauvages sont également celles et ceux qu'on a affublés du terme pour mieux les asservir lors de la colonisation. Nos gouvernements continuent à voler leurs terres et leurs ressources, mais la langue de bois joue du politiquement correct. À l'opposé, L'1consolable, dont le scat râpeux me rappelle Bobby Lapointe, va droit au but. Le flow ne mâche pas ses mots, il les articule. Pour une fois je comprends, évidemment parce que c'est dans la langue de Molière, et ses sujets me parlent. La rythmique est un peu trop hip hop à mon goût, mais la musique se déploie lorsqu'apparaissent les clarinettes de Sylvain Kassap, les guitares de Young Bat, les scratches de Blanka (La Fine Équipe), les voix d'Irina Prieto Botella ou Skalpel... Avec les dos des Gilets Jaunes chroniqués hier, après avoir feuilleté le livret réalisé par Sylvain Bec, j'ai l'impression que les graffiti s'emparent de tous les supports possibles, pages arrachées au quotidien, à ce qu'il est et à ce qu'il pourrait être ! Sauvage est un disque de combat.

→ L'1consolable, Sauvage, 15€ CD digipack avec livret de 20 pages, 10€ en numérique...

mercredi 19 février 2020

Perspectives du XXIIe siècle (7)


Tout se passe comme dans un rêve. Je flotte. Chaque musicien invité donne des couleurs toujours plus vives à mes compositions. En réalité, comme le travail est très avancé, je les laisse souvent libres d'imaginer leurs parties. Lundi, Antonin-Tri Hoang a posé sa clarinette basse sur cinq des seize pièces et il a ajouté son saxophone alto sur deux d'entre elles. Comme toujours, il fait à la fois preuve d'une très grande inventivité et d'une retenue rare que je le pousse à braver. Sur le dernier morceau qui doit être festif, je lui ai demandé de faire un solo de sax entre Eric Dolphy dans Music Matador, Sonny Rollins dans St Thomas et Albert Ayler. Rien que ça ! Évidemment il s'en est affranchi, mais son chorus caraïbe est parfaitement adapté au "chœur d’hommes congolais avec harpe fourchue dyulu et bouteille frappée" enregistré au Niger par Constantin Brăiloiu en 1952. Je n'y pensais pas jusqu'ici, mais il y a une référence évidente pour moi au Liberation Music Orchestra de Charlie Haden revisitant les chants de la guerre d'Espagne, même si c'est totalement différent du point de vue du style ou dans le traitement. Non seulement les archives conservent leur pouvoir évocateur, mais l'émotion me semble décuplée grâce au grand écart des siècles qui séparent les originaux des arrangements "futuristes" que j'ai imaginés.
Je pense donc avoir terminé les enregistrements et le mixage d'ici la fin du mois. Les textes de l'important livret sont aussi quasi prêts. J'ai pris l'habitude de les commencer dès le premier jour d'un projet, ce qui m'évite d'oublier quelque chose ou quelqu'un. Jonathan Buchsbaum a corrigé ma traduction anglaise que j'avais adaptée à partir de Google et DeepL. L'intelligence artificielle a fait d'immenses progrès en ce domaine ces dernières années. J'ai été surpris du peu de maladresses que j'avais laissé passer. Nous devons encore choisir les photographies qui illustreront le livret, mais Madeleine Leclair et moi en avons plus qu'il ne nous en faut. Le mastering reste une étape cruciale qui sera confiée à un orfèvre. La sortie officielle est prévue pour le 7 mai à Paris !

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vendredi 14 février 2020

Perspectives du XXIIe siècle (6)


De passage à Paris, Sacha Gattino a pris le temps d'écouter mon prochain disque en l'état. J'avais besoin de plus jeunes oreilles pour vérifier que je ne rajoute pas d'aigus intempestifs au mixage. Comme on vieillit, les hautes fréquences deviennent de plus en plus inaudibles. Mon dernier audiogramme montrait que j'avais une audition supérieure à la moyenne, "pour mon âge !". Sacha m'a rassuré. Tout va bien de ce côté-là. Mais il m'a surtout suggéré de rallonger deux pièces, l'une pour intégrer une respiration salutaire, l'autre pour laisser le temps à la danse de s'installer. Dans cette pièce qui clôt ces Perspectives du XXIIe siècle, Antonin-Tri Hoang et Jean-François Vrod auront ainsi plus de place pour s'exprimer, développements personnels recherchés pour cette ultime appropriation des Archives Constantin Brăiloiu. Il est aussi possible que je demande à Nicolas Chedmail de revenir avec son cor et se joigne au saxophoniste-clarinettiste, au violoniste et à Sylvain Lemêtre qui a déjà enregistré ses percussions. Au terme d'une aventure qui a duré plus d'un an, j'avance toujours pas à pas, prenant chaque fois le recul nécessaire...
Je sais enfin à quoi ressemblera l'album dans sa continuité et son unité. Il est évident qu'il fera partie de mes préférés avec mon tout premier Défense de, les Trop d'adrénaline nuit et Machiavel d'Un Drame Musical Instantané (premier et dernier d'une longue série), celui d'El Strøm justement avec Sacha et Birgitte Lyregaard, mon précédent dit du Centenaire et l'album collectif Sarajevo Suite dont j'étais le directeur artistique...

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mardi 11 février 2020

Chinese Man + Scratch Bandits Crew + Baja Frequencia


Chinese Man Records est définitivement mon label français de trip-hop préféré, encore que les paroles, presque toujours en anglais m'échappent généralement. Mais la base est radicalement marseillaise. Pour célébrer ses 15 ans le trio Chinese Man a invité le duo Baja Frequencia et le duo de platinistes Scratch Bandits Crew à passer une semaine ensemble en montagne pour revisiter en toute liberté les morceaux les plus célèbres du label. Le mélange des genres me rappelle les meilleurs moments de Wyclef Jean, l'utilisation de found footage certains disques d'Un Drame Musical Instantané, le groove une amphétamine hallucinogène. Ça swingue, c'est plein d'images mentales, c'est souvent drôle. En concert ils sont accompagnés des MCs Youthstar et Miscellanous (Chill Bump) auxquels s'ajoutent ASM, Illaman, CW Jones et Taiwan MC sur l'album.


J'avais déjà vu (et entendu) le clip impressionnant réalisé par Boris Vassalo & Jérémie Poppe sur une idée originale de High Ku avec le performeur Régis Truchy. Là je repense au mythique et incontournable Weapon Of Choice de Fatboy Slim avec Christopher Walken filmé par Spike Jonze. Mais ne vole ici que la valise ! Si les réminiscences sont au programme de l'album comme de la vidéo de The Drop, les sessions des Marseillais préservent leur originalité en jouant sur une exubérance emprunte de quantité de cultures festives.

→ Chinese Man + Scratch Bandits Crew + Baja Frequencia, The Groove Sessions Vol. 5, CD/2LP Chinese Man Records, distr. Believe Digital/DFiffer-Ant, sortie le 21 février 2020

samedi 8 février 2020

Photos de la pochette de L'Homme à la caméra par Étienne Mineur


Comme toujours, Étienne Mineur sait mettre en valeur ses créations par de belles photographies.


Francis Gorgé et moi lui avons demandé de concevoir une nouvelle pochette pour la première édition CD de L'homme à la caméra publiée par Walter Robotka du label autrichien Klanggalerie.


Chose rare, ni Francis ni moi ni même Bernard n'aimions la pochette originale du vinyle d'Un Drame Musical Instantané.


C'est d'autant important qu'elle soit nouvelle que nous avons ajouté une autre partition (totalement inédite), La glace à trois faces, également avec le grand orchestre du Drame, 15 musiciens et musiciennes.


Ont déjà été réédités en CD Trop d'adrénaline nuit (chez GRRR), Rideau ! et À travail égal salaire égal sur Klanggalerie, Défense de sur MIO Records (mais à nouveau épuisé).


Le prochain vinyle à sortir en CD sera Carnage qui est épuisé depuis 25 ans.


Francis et moi lui en réaliserons un nouveau master qui lui redonnera, comme aux autres, une nouvelle jeunesse.


Et le bonus sera de taille, puisqu'il sera interprété par un orchestre symphonique.



→ Un Drame Musical Instantané, L'homme à la caméra / La glace à trois faces, CD Klanggalerie gg277, 17€ frais d'envoi compris

vendredi 7 février 2020

Berceuses du monde entier


Comme je suis grand-père depuis bientôt deux ans, la question des disques pour enfants redevient d'actualité. Il y a quelques mois j'avais évoqué Mes premiers chants apaisants, merveilleux livre-disque concocté par Martina Catella et réalisé avec des artistes d'aujourd'hui. Cette fois Madeleine Leclair a sélectionné 19 berceuses enregistrés de 1940 à 2004 dans 18 pays différents. Toutes proviennent de disques publiés dont un exemplaire est conservé dans les Archives Internationales de Musique Populaire (AIMP) du Musée d'Ethnographie de Genève (MEG). C'est sur ce label que paraîtra mon nouvel album le 7 mai. Certaines berceuses sont chantées, d'autres sont purement instrumentales. On voyage ainsi sur les cinq continents en s'émerveillant de tant d'attention délicate et d'écoute parentale. J'imagine l'importance que peut revêtir ce disque pour les bébés qui grandiront avec ce passé émotionnel. J'ai toujours pensé que, si ma fille Elsa chantait si juste, elle le devait à sa maman qui jusqu'à sa naissance avait joué de l'accordéon tout contre son corps et ses oreilles. Madeleine Leclair, conservatrice du département d’ethnomusicologie au MEG, responsable des collections d'instruments de musique et des AIMP, et éditrice de la collection discographique, souligne les points communs à toutes ces berceuses : des mélodies simples, enchaînements de motifs courts répétés, un contour mélodique global suivant une ligne descendante. Des bottes de sept lieues nous permettent ainsi de sauter de pays en pays sur les marches du rêve.
Lorsqu'Elsa avait six ans, j'étais désespéré par l'offre discographique. Il n'existait pas grand chose d'intelligent en dehors de Steve Waring, Henri Dès, Mouloudji et les Frères Jacques. André Ricros, producteur du label de musique traditionnelle Silex, décida de lancer la collection Zéro de Conduite dont je lui soufflai le nom. Avec Bernard Vitet et Gérard Siracusa, nous avons ainsi composé le spectacle musical Crasse-Tignasse dont le disque marqua nombre de gamins et gamines. Remarquables traductions du célèbre Struwwelpeter du Dr Heinrich Hoffmann par Cavanna, il ne s'agissait pas de berceuses, mais de "chansons pour les enfants qui aiment avoir peur" ! En 1992 Elsa enregistra Only For Love, mais ce n'était pas vraiment pour les enfants, tandis que trois ans plus tard, avec Bernard, nous composâmes pour elle tout un recueil de chansons qui restèrent à l'état de maquettes. Elle avait onze ans. La maman d'Elsa, Michèle Buirette, nous déconseilla d'en faire une bête de foire en exhibant ses talents vocaux et nous rangeâmes tout dans des cartons. Quinze ans plus tard, notre fille réalisa son rêve d'enfance de devenir chanteuse, sans l'appui de papa maman. Aujourd'hui c'est à son tour de monter des spectacles pour enfants. Après Comment ça va sur la Terre ?, elle vient de créer avec la percussionniste suédoise Linda Edsjö, une autre jeune maman, le spectacle Comme c'est étrange ! sous le nom de groupe Söta Sälta. Le disque sort bientôt ! Il va sans dire que j'adore...

Sooting Songs For Babies - Berceuses du Monde, coproduction MEG - Mental Grove Records, CD 15€ / LP 20€

vendredi 31 janvier 2020

Down The Hill avec Alexandra Grimal et Giovanni di Domenico


L'album Nāga d'Alexandra Grimal m'avait enchanté. Exactement un an plus tard, je reçois Down The Hill, duo de la saxophoniste-chanteuse avec le pianiste Giovanni di Domenico, et la magie est intacte. Selon les pièces, la soprano oscille entre le saxophone et ses cordes vocales. Tout est limpide, coule de source, tendresse, tranquillité. Le duo se partage les compositions, échappe aux étiquettes, ils planent. N'y cherchez pas le jazz, c'est juste la beauté de la musique, sans chichis, sans fioritures, sans démonstration lourdingue. L'image de la pochette est bien choisie. J'ai pensé au champ de fleurs repiquées une à une dans la scène sublime entre Jean Gabin et Danielle Darrieux dans Le plaisir de Max Ophüls. Un disque à écouter pour méditer ou se reposer. En réalité, ça me la coupe, je n'ai rien à dire.

→ Alexandra Grimal et Giovanni di Domenico, Down The Hill, édition limitée à 200 exemplaires, sans label ! Je ne comprendrai jamais rien aux lois du marché, au goût des gens, à la banalité recherchée, mais c'est peut-être simplement la rançon de la liberté... Heureusement Down The Hill est sur Bandcamp !

jeudi 30 janvier 2020

Perspectives du XXIIe siècle (5)


La dernière pièce de l'édifice m'empêche de dormir. Des ruines on est passés à la reconstruction, mais l'issue est encore incertaine. J'ai créé des pauses au milieu d'accumulations ivesiennes, par exemple notre déambulation enregistrée au second sous-sol du Musée d'Ethnographie de Genève. Il n'y a presque pas de musique proprement dite, mais deux petites minutes de field recording où se sont inopinément glissés d'étranges cris dont on peut imaginer la souffrance. Les Hibakushis sont les rescapés d'une catastrophe nucléaire. Les idiophones que j'ai enregistrés la veille n'avaient jamais été joués depuis leur entrée au Musée en 1952, deux cents ans avant mon histoire.
De retour à Paris, j'avais rendez-vous avec le percussionniste Sylvain Lemêtre dont j'adore la variété de timbres en plus de son style rythmique qui tire vers une danse tribale envoûtante. Chez les musiciens avec qui je travaille, je recherche toujours la richesse de leur palette. Ce ne sont pas forcément des couleurs. Ce peut être la manière de prendre les choses, un angle de vue qui varie sans cesse, comme chez le souffleur Antonin-Tri Hoang qui sera le prochain à investir le studio GRRR ou le violoniste Jean-François Vrod qui fermera le ban. L'ouverture est le moteur de l'aventure.
Sylvain a commencé par installer son incroyable set de peaux, de cymbales et de gongs. Il ne restait plus qu'à enchaîner les six pièces où il frappe, frotte ou caresse, en préservant paradoxalement l'unité de l'ensemble. Depuis le début de mon entreprise il s'agit de noyer le poisson. Oublier l'âge des archives du fantastique Fonds Constantin Brăiloiu que m'a confié Madeleine Leclair, ainsi que la virtualité d'une partie de mon instrumentation. La forme, le style, naissent de la méthode. Nous avons enregistré les morceaux dans l'ordre pour préserver la continuité dramatique. Je faisais aussi écouter à mon invité les pièces où il ne me semblait pas nécessaire qu'il intervienne. Après son départ j'ai seulement ajouté ici ou là quelques effets de réverbération pour le fondre dans l'atmosphère dramatique, en particulier pour les scènes qui se passent en extérieur.


Les pistes de percussion sur le chœur d’hommes au Congo avec harpe fourchue dyulu et bouteille frappée, et le zarb sur les deux bourrées simultanées, intitulées humoristiquement Ensemble Ratatam, m'ont permis de m'affranchir de cette pièce, la dernière qui me résistait. En propulsant la coda dans le cosmos j'ai malheureusement renvoyé l'humanité à son échec constitutionnel. Je pense donc réintégrer l'électronique lors de cette ultime tentative de s'en sortir. À l'heure qu'il est, j'ignore encore comment, mais je peux aller me recoucher, maintenant que je tiens le fil...

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mercredi 29 janvier 2020

Jean Morières sur site


Jean Morières s'est envolé il y a 6 ans déjà. Mathilde, l'une de ses filles, signale que sa sœur Fani a conçu un nouveau site pour lui rendre hommage et rappeler son singulier travail. Les onglets en haut de page sont des sauts dans l'espace d'un long déroulant qui égrène son portrait, la flûte zavrila de son invention, sa discographie avec un lien vers les disques du label Nûba, quatre films de Mathilde sur leur père, six textes dont un poème que lui a adressé sa compagne Pascale Labbé, dix photographies où elle est évidemment très présente, et le chapitre Eddy Bitoire, "avatar délirant et navrant" de Jean avec cinq chansons que je ne connaissais pas ou que j'avais oubliées. J'avais évoqué deux clips vidéo hilarants que j'adore, mais les "nouvelles" sont du même acabit, avec son fils Antoine à la guitare et à la batterie ! En 2014 sa famille, ses ami/e/s s'étaient réunis pour un concert qui rappelait la belle personne et l'artiste passionnant qui nous avait quittés prématurément.

mardi 28 janvier 2020

Première édition CD de L'homme à la caméra


Lors d'une réédition de disque il est d'usage de reproduire la pochette originale, concession aux collectionneurs fétichistes, m'avait-on expliqué. Nous nous y sommes conformés avec joie pour les précédents albums d'Un Drame Musical Instantané, Trop d'adrénaline nuit, Rideau !, À travail égal salaire égal ou pour le cultissime Défense de. Le passage du vinyle au CD n'est pas toujours des plus heureux, car passer de 30 à 12 centimètres fait perdre les détails et la beauté de l'objet. Nous avons chaque fois décidé d'équilibrer cette perte par un nouveau mastering accentuant les nuances et, surtout, en ajoutant des pièces inédites en bonus. Or pour la réédition, la première en CD, de L'homme à la caméra d'Un Drame Musical instantané nous avons préféré demander au graphiste Étienne Mineur de concevoir une nouvelle pochette qui soit d'actualité tout en se référant au constructivisme, époque où Dziga Vertov tourna son film. Comme pour les albums du trio El Strøm et de mon Centenaire sa création graphique nous enchante...


J'ai raconté ici comment, avec Francis Gorgé et Bernard Vitet, nous avions composé la musique du film de Vertov pour notre orchestre de 15 musiciens et musiciennes. Le 14 janvier 1984, le concert au Théâtre Déjazet, qui rencontra un beau succès ainsi que les trois jours précédents, fut enregistré en public (je me souviens qu'il occupe une page d'un roman du sulfureux Marc-Édouard Nabe, mais je ne l'ai pas retrouvée). Il faisait suite à sa création à Strasbourg en octobre 83 lors du Festival Musica. Il constitue la première partie du CD qui sort sur le label autrichien de Walter Robotka, Klanggalerie. Je suis ravi d'avoir retrouvé la partition d'un autre film muet, La glace à trois faces de Jean Epstein, enregistré dans les mêmes conditions à Corbeil-Essonnes le 11 janvier 1983. C'est donc trente minutes de plus que cette réédition, la première en CD, offre aujourd'hui. Si vous connaissez les musiciennes et musiciens qui participaient à ces deux projets, vous constaterez notre éclectisme, pas seulement musical (!) :
Jean-Jacques Birgé (direction, synthétiseur, piano, flûtes, trombone, guimbarde, voix, bandes magnétiques), Bernard Vitet (direction, trompette, bugle, flûte, trompette à anche, voix), Francis Gorgé (direction, guitare, basse à tension variable), Hélène Sage (voix, flûtes, clarinette basse, sax ténor, appeaux, instruments originaux), Magali Viallefond (hautbois, cor anglais, flûte, tôle à voix, orgue de cristal), Jean Querlier (hautbois, cor anglais, sax alto, flûte), Youenn Le Berre (flûtes, flûte électrique, sax ténor, basson), Denis Colin (clarinette basse), Patrice Petitdidier (cor), Philippe Legris (tuba), Jacques Marugg (vibraphone, marimba, timbales, percussion), Gérard Siracusa (percussion, marimba, cloches), Bruno Barré (violon), Bruno Girard (violon), Nathalie Baudoin (alto), Marie-Noëlle Sabatelli (violoncelle), Didier Petit (violoncelle, voix), Hélène Bass (violoncelle), Geneviève Cabannes (contrebasse, clavier, voix).
Il existe une version de L'homme à la caméra en ciné-concert avec le film de Vertov sur Daily Motion et un extrait d'une répétition sur YouTube, mais le nouveau master audio vaut vraiment le détour. Quant à La glace à trois faces, j'ai encore plus de plaisir à redécouvrir notre travail en grand orchestre puisqu'il était resté inédit.
Avec La Chute de la Maison Usher du même génial Epstein et Le cabinet du Docteur Caligari, c'est l'un des 26 films que nous avons le plus joué de par le monde. Un Drame Musical Instantané fut à l'origine du retour du ciné-concert sur films muets dès 1976. Imaginer des partitions originales et contemporaines ne se pratiquait absolument pas à cette époque. C'est devenu chose courante et j'ai préféré arrêter lorsque c'est devenu une mode. Pour le Vertov nous nous étions inspirés du son Laboratoire de l'Ouïe, pour La glace nous avions dessiné le portrait de chacune des trois femmes jusqu'à l'accident automobile qui coûte la vie au héros, une hirondelle en plein front. Détachées des images, écouter ces musiques de films sur disque leur donne un sens nouveau et l'incomparable avantage de se faire chacun, chacune, son propre cinéma, démarche commune à toutes mes œuvres.

→ Un Drame Musical Instantané, L'homme à la caméra / La glace à trois faces, CD Klanggalerie gg277, 17€ frais d'envoi compris

lundi 27 janvier 2020

Terre Neuve de Brigitte Fontaine


En 1992 Brigitte Fontaine n’enregistra qu’une seule chanson. Ce no woman’s land charnière allait inaugurer un nouveau cycle après une traversée du désert médiatique. Le nougat était passé inaperçu avant que EMI ne décide de rééditer le disque French Corazon comme une nouveauté l’année suivante. Abandonnant une apparente fragilité légendaire, elle se laissait porter par un dévorant désir de rock. C’est ce qu’elle nous annonça alors que j’avais programmé mes machines d’une délicate mélopée. J’envoyai Bernard Vitet lui faire un thé à la cuisine pendant que je changeais mon fusil d’épaule.
En découvrant Terre Neuve, son nouvel album, il me semble reconnaître l’ambiance de notre Amore 529 enregistré ensemble ce jour-là. Comme si Brigitte bouclait le cycle entamé il y a vingt-huit ans. La guitare électrique saturée de Yan Péchin et les programmations de Jean Lamoot, qui ont réalisé ensemble Terre Neuve, renvoient à Alain Bashung avec qui l'un et l'autre travaillèrent pendant de longues années. Depuis sa disparition et le naufrage de Noir Désir, il y a bien une place à prendre dans le rock français et la jeune octogénaire relève le défi avec panache et sans mâcher ses mots. Elle n’a pour autant jamais quitté l’expérimental, même à faire un temps la clown sur le petit écran de la décadence. Voilà plus de 50 ans qu'elle m'enchante !


Avec ses textes en parlé-chanté, poésie romantique d’un quotidien d’ivresse, Terre Neuve est un disque testament, même si l’on peut espérer d’autres surprises de cette immortelle. Dans Parlons d’autre chose, parmi ses citations elle reprend les derniers mots de Goethe que Bernard, qui l’a souvent accompagnée, avait choisis comme titre pour son disque solo en 1979, Mehr Licht !. La mort est très présente dans cette fontaine de jouvence, mais Terre Neuve annonce bien autre chose. Un après s’inscrit dans la lentille ronde d'une longue-vue. Les poètes ont le pouvoir de rendre le rêve à la réalité. Brigitte Fontaine est une fée électrique qui rue dans les brancards, rock jusqu'au bout des ongles. Les concerts suivent...

→ Brigitte Fontaine, Terre Neuve, Verycords, CD 15,99€ / LP 19,99€
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