Jean-Jacques Birgé

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mardi 6 décembre 2016

Muhal Richard Abrams, compositeur expérimental mariant jazz et contemporain


C'est pour moi une surprise, une grosse surprise. Je connaissais évidemment l'importance du pianiste Muhal Richard Abrams comme fondateur de l'AACM dont l'Art Ensemble of Chicago m'apparaissait comme le fer de lance. L'Association for the Advancement of Creative Musicians défendait la Great Black Music à coups de free jazz particulièrement inventif, à la fois festif et revendicatif. Parmi les premiers membres de l'AACM figuraient également Henry Threadgill, Anthony Braxton, Jack DeJohnette... Je rencontrai Threadgill au Québec lors du fameux Festival de Victoriaville où nous jouions avec Un Drame Musical Instantané, mais le choc remonte au Festival d'Amougies en 1969 où l'Art Ensemble avait pastiché les groupes de rock, me faisant basculer de la pop vers ce jazz libertaire. Il faut y avoir vu Joseph Jarman, entièrement nu, à la guitare électrique, incarnant un guitar hero au milieu de l'extraordinaire instrumentarium de l'Ensemble où officiaient Lester Bowie, Roscoe Mitchell, Malachi Favors, à l'origine de ma première mutation musicale. La panoplie de multi-instrumentiste ne me quittera plus.

Or voilà que je reçois le deuxième volume des disques remasterisés de Muhal Richard Abrams sur les labels italiens Black Saint et Soul Note. Le coffret rassemble 9 albums d'une exceptionnelle variété : Sightsong est un duo avec le bassiste de l'Art Ensemble Malachi Favors (1975) ; le Shadograph, 5 (Sextet) réunit Abrams, Antony Davis, Douglas Ewart, Leroy Jenkins, George Lewis, Roscoe Mitchell, Abdul Wadud, mais c'est un disque de George Lewis où d'une pièce à l'autre l'instrumentation jazz glisse vers une écriture contemporaine utilisant violoncelle, sousaphone, basson, violon alto, cassettophones, synthétiseur Moog, etc. (1977) ; 1 - OQA + 19 est un quintet de free jazz avec les souffleurs Braxton et Threadgill plus la section rythmique de Leonard Jones et Steve Mc Call (1978) ; Liefelong Ambitions est l'album qui m'a donné envie d'écouter l'ensemble, duo frénétique enregistré en public sous le nom du violoniste Leroy Jenkins dont j'avais découvert l'originalité avec le Jazz Composer's Orchestra, en particulier son For Players Only (1981) ; Duet est pour deux pianos, le faux reflet étant incarné par Amina Claudine Myers et les pièces formant un hommage élastique où les dissonances dessinent l'histoire de la Grande Musique Noire (1981) ; Colors in Thirty-Third est un nouveau sextet avec le violoniste John Blake, Dave Holland parfois au violoncelle, le saxophoniste-clarinettiste John Purcell, le bassiste Fred Hopkins, le batteur Andrew Cyrille, démontrant que la frontière entre jazz et musique contemporaine est extrêmement ténue (1987) ; Familytalk enfonce le clou, passionnant mélange où Abrams passe du piano au synthétiseur et dirige l'orchestre composé du trompettiste Jack Walrath, de Patience Higgins au ténor, à la clarinette basse et au cor anglais, du bassiste Brad Jones et des percussionnistes Warren Smith et Reggie Nicholson (1993) ; Duets and Solos figurait déjà dans le coffret consacré au saxophoniste Roscoe Mitchell dont j'avais salué le coffret sur ce même label (en le détaillant un peu plus !), car on peut retrouver les mêmes albums selon ces compilations de rééditions, comme Shadowgraph 5 qui y figurait aussi, ainsi que Spihumonesty de Muhal Richard Abrams présent sur son volume 1, ce qui n'est pas si grave étant donné le nombre de disques et le prix très modique de la collection (1990) ; Song For All est donc le neuvième du coffret avec la chanteuse Richarda Abrams, fille du compositeur, et un septet où l'écriture contemporaine s'inspire encore une fois des racines afro-américaines (1995) !

Car les musiciens de Chicago n'ont jamais célébré aucun repli communautaire. Ils affirment leur authenticité en la partageant avec le reste du monde. Pour être de partout, il faut être de quelque part. Muhal Richard Abrams n'assume pas seulement la Great Black Music, il célèbre toute la musique américaine depuis le ragtime et le blues jusqu'aux recherches les plus contemporaines en passant par Charles Ives. Sa recherche de couleurs personnelles lui confère une originalité réjouissante. Il fait partie des musiciens étiquetés jazz comme Ornette Coleman, Cecil Taylor, Julius Eastman, Anthony Braxton, Roscoe Mitchell, George Lewis, Steve Lacy et bien d'autres, qui devraient être joués dans les festivals de musique contemporaine aussi souvent que ceux dont la couleur de peau a viré au blanc. D'autant qu'en plus de leurs écritures inventives ils swinguent, ce qui n'est pas le lot de tous les musiciens "classiques", endimanchés dans leur costumes souvent étriqués.

coffret Muhal Richard Abrams Vol. 2, The Complete Remastered Recordings on Black Saint & Soul Note, 9 CD Camjazz, 33€

→ Finie l'écoute de tous les albums du volume 2, j'ai aussitôt commandé, pour le même prix, le volume 1 qui en contient huit autres, soit dix-sept albums en tout que j'écoute les uns à la suite des autres sans aucune lassitude tant ils peuvent être variés et surprenants ! Le premier volume (1980-1994, soit à peu près la même période) est globalement plus orchestral que le second. Muhal Richard Abrams est fondamentalement expérimental, comme Roscoe Mitchell et George Lewis avec qui il a continué d'enregistrer et se produire. Dans ces albums il invite, parmi tant d'autres, le guitariste hendrixien Jean-Paul Bourelly, les trompettistes Baikida Carroll, Jack Walrath, Cecil Bridgewater, le trombone Dick Griffin, le tubiste Howard Johnson, la soprano Janette Moody, le siffleur Joel Brandon... Il intègre aussi le Theremin, la percussion contemporaine ou des sons électroacoustiques. Au milieu de ses recherches formelles et timbrales, toutes les époques de la Grande Musique Noire peuvent surgir à chaque instant. Plus les racines sont profondes, plus l'arbre a des chances de grandir. À 86 ans, Abrams continue de se produire en public comme lors du dernier festival Sons d'Hiver.

mardi 29 novembre 2016

Robert Desnos en musique


Robert Desnos n'a jamais cessé d'inspirer les musiciens. Poulenc, Milhaud, Wiener, Kosma, Lutoslawski, Dutilleux, Reibel et bien d'autres n'y ont pas résisté. Sur le label GRRR l'accordéoniste Michèle Buirette en chante plusieurs dans l'album Le Panapé de Caméla, et du spectacle Comment ça va sur la Terre ?, ma préférée reste Le zèbre chantée par Elsa. J'ai moi-même accompagné à l'orgue et effets électroniques les comédiens Arlette Thomas et Pierre Peyrou disant du Desnos lors du spectacle d'inauguration du Théâtre Présent à La Villette en 1972 ! Desnos prête à jouer. Les amateurs de facéties trouvent facilement dans ses poèmes matière à interprétations et digressions. En 1983, avec Un Drame Musical Instantané, nous avions intégré dans notre création policière La peur du vide le rêve que Desnos avait lui-même mis en sons pour la radio en 1938 :


Le trompettiste Serge Adam, la guitariste Christelle Séry et la chanteuse Tania Pividori ont choisi d'adapter le recueil Corps et biens pour leur spectacle Journal d'une apparition. Les paysages sonores et les évocations inventives accompagnant les textes déclamés me convainquent plus que les chansons à trois voix pas toujours très justes, mais l'ensemble se tient, surtout lorsque l'électronique ou l'électricité viennent assumer l'intemporalité de la poésie de Desnos. Pistons, cordes et effets vocaux donnent aux poèmes des allures animales de dessin animé dont l'espièglerie ne cache jamais la gravité.


Publié par Desnos en mai 1930, après son éviction du groupe surréaliste par André Breton et la mort de son amour impossible, la chanteuse Yvonne George qu'il n'oubliera jamais, Corps et biens rassemble des poèmes écrits pendant les dix années précédentes, manière de passer à autre chose. Breton lui reproche son narcissisme, ce qui est plutôt cocasse venant de lui. Desnos refuse ses oukazes. Aragon en remet une couche : « Le langage de Desnos est au moins aussi scolaire que sa sentimentalité. Il vient si peu de la vie qu'il semble impossible que Desnos parle d'une fourrure sans que ce soit du vair, de l'eau sans nommer les ondes, d'une plaine qui ne soit une steppe, et tout à l'envi. Tout le stéréotype du bagage romantique s'adjoint ici au dictionnaire épuisé du dix-huitième siècle. […] Les lys lunaires, la marguerite du silence, la lune s'arrêtait pensive, le sonore minuit, on n'en finirait plus, et encore faudrait-il relever les questions idiotes (combien de trahisons dans les guerres civiles ? ) qui rivalisent avec les sphinx dont il est fait en passant une consommation angoissante. Le goût du mot « mâle », les allusions à l'histoire ancienne, du refrain dans le genre larirette, les interpellations adressées à l'inanimé, aux papillons, à des demi-dieux grecs, les myosotis un peu partout, les suppositions arbitraires et connes, un emploi du pluriel […] qui tient essentiellement du gargarisme, les images à la noix... »
Mais ce que ses anciens camarades lui reprochent, n'est-ce pas ce qui en fait tout le suc ?!

→ Robert Desnos, Journal d'une apparition, par Serge Adam, Tania Pividori, Christelle Séry, CD Quoi de neuf Docteur, dist. Muséa et Les Allumés du Jazz, sortie le 15 décembre 2016, puis plateformes iTunes, Qobuz, Deezer, Spotify dès le 13 janvier 2017...

vendredi 18 novembre 2016

Bribes 4 ou la contradiction unanime


J'ai d'abord pensé que Bribes 4 était au baloche ce qu'Albert Ayler était à la musique militaire. C'est le presqu'ensemble qui m'a ensuite séduit, très loin des unanimités du rock progressif ! La batterie exubérante de Yann Joussein sert de papier millimétré au duo d'origine, le saxophoniste Geoffroy Gesser et le pianiste-claviériste Romain Clerc-Renaud jouant des syncopes comme les enfants qui font semblant de s'évanouir.


Les effets électroniques de Joussein font glisser le timbre de l'orchestre vers une électroacoustique moderne tandis que la voix délicate ou trafiquée de la Suédoise Isabel Sörling popise le free jazz des improvisateurs dont les compositions semblent autant inspirées par la chanson française que par le soft power américain. Ici ou là la réverbération souligne les perspectives en créant des espaces dramatiques. Sur scène ils travaillent autant la lumière que le son. Bribes 4 ne craignent jamais d'être à contre-courant, leurs voix contradictoires constituant une musique homogène aussi héroïque que révoltée.

→ Bribes 4, CD, Coax Records, 12€
N.B.: L'extrait vidéo est chouette, mais il ne réfléchit pas l'énergie protéiforme du quartet...

jeudi 17 novembre 2016

Leonard Cohen n'est que l'interprète de The Partisan


Ces jours-ci, j’ai lu ou entendu que Leonard Cohen était l’auteur de The Partisan. Il n’en est pourtant que le formidable interprète, se l'appropriant magistralement.
La Complainte du partisan est une chanson écrite à Londres en 1943 par Emmanuel d'Astier de La Vigerie, dit Bernard sous la Résistance, et Anna Marly en a composé la musique. L'adaptation anglaise est du New-Yorkais Hy Zaret.
Si vous souhaitez écouter une version proche de l’originale, jadis chantée par l'auteur, les Compagnons de la Chanson ou Mouloudji, le compositeur et pianiste anglais Tony Hymas l'a arrangée pour l’album Chroniques de résistance publié par le label nato. Sur le CD comme sur scène, ma fille Elsa la chante parmi sept autres chansons, accompagnée par Tony Hymas, François Corneloup, le Trio Journal Intime et Peter Hennig (les siffleurs sont Elsa Birgé, François Corneloup, Thierry Mazaud et Frédéric Pierrot).



Anna Marly (photo), née à Pétrograd en Russie en 1917 et décédée à Palmer en Alaska en 2006, à qui l’on doit aussi la musique du Chant des Partisans dont elle a écrit les paroles en russe et qu’ont adaptées Maurice Druon et Joseph Kessel, s’était engagée en 1941 comme cantinière au quartier général des Forces Françaises Libres du Carlton Garden à Londres. Dans le superbe livret nato de 152 pages, il est précisé qu’Emmanuel d'Astier de La Vigerie était alors journaliste, membre des Mouvements unis de la Résistance. La chanson, devenue populaire en 1950, figurait dans le recueil The People’s Songbook. C’est là que le jeune Leonard Cohen la découvrit alors qu’il participait à un camp de jeunesse. « Une idée curieuse s’est un jour formée en moi, je me suis dit que les nazis avaient été renversés par la musique ».

Au fur et à mesure que le temps passait, la voix de Leonard Cohen descendait dans le grave. Rien d'étonnant donc à ce qu'il touche le fond du timbre avec son dernier album, You Want It Darker, annonçant sa fin prochaine. La messe est dite, aussi je conseille à ceux qui n'en possèdent aucun More Best Of où son art est au firmament. The Partisan n'y figure pas, mais il rassemble Everybody Knows, I'm Your Man, Take This Waltz, Tower of Song, Anthem, Democracy, The Future, Closing Time, Dance Me To The End of Love, Suzanne, Hallelujah, Never Any Good, The Great Event.

→ Tony Hymas, Chroniques de résistance, CD nato, dist. L'autre distribution, 15€
→ Leonard Cohen, More Best Of, Colombia, 10€

mardi 15 novembre 2016

Peirani et Wollny en Tandem


Si l'accordéoniste Vincent Peirani et le pianiste Michael Wollny ont glissé progressivement vers le jazz, leur album en duo, Tandem, montre qu'ils sont tous deux, avant tout, des musiciens classiques. Le swing qu'ils ont apprivoisé, la chanson qu'ils ont accompagnée et leur ouverture d'esprit leur permettent de jouer l'Adagio pour cordes de Samuel Barber, Hunter de Björk, Vignette de Gary Peacock, Fourth of July de Sufjan Stevens, Travesuras de Tomás Gubitsch, Song Yet Untitled de leur collègue Andreas Schaerer, avec un naturel et une précision exceptionnelles, tout en s'appropriant chacune de ces icônes. Cet éclectisme auquel s'ajoutent leurs compositions personnelles développe autant de facettes d'un même engagement à livrer avec une extrême sincérité les univers variés qu'ils déploient. D'une plage à l'autre, le cristal réfléchit tristesse ou gaité, excitation ou retenue, avec une élégance occultant l'extrême virtuosité des deux jeunes musiciens. L'entente est telle que l'on en oublie l'origine de chaque pièce pour ne considérer que l'ensemble comme une suite qui coule de source, une suite lyrique où les deux instruments qu'on dit complets forment un orchestre de cordes, cuivres et percussion virtuels. Tandem est l'un de leurs plus beaux albums parce qu'il aborde l'éventail de leurs répertoires en assumant leurs amours de jeunesse comme origine de toutes leurs aventures. C'est ce que l'on appelle généralement la maturité.

→ Vincent Peirani & Michael Wollny, Tandem, The ACT Company, CD 17,50€

lundi 14 novembre 2016

Guillaume Perret, l'homme-orchestre à la sax machine


Le saxophoniste Guillaume Perret entend son nouvel album, Free, comme une musique de film tandis qu'il m'apparaît plutôt comme un dance-floor hirsute dans une jungle de synthèse. Armé de son ténor et d'un puzzle d'effets qu'il contrôle en temps réel, Perret joue des boucles pour constituer un orchestre à lui tout seul. Pour le disque il a enregistré de longues prises où les pistes s'empilent, quitte à les découper ensuite pour recomposer ses paysages imaginaires. C'est dans ce montage que la référence cinématographique s'impose, méthode que nous utilisions dans les années 70 avec Un Drame Musical Instantané lorsque nous improvisions des pièces qui faisaient rarement moins de trente minutes. Je m'efforçais ensuite de respecter la chronologie tout en pratiquant quelques ellipses. C'est ainsi que l'album des Poisons (d'une durée de 24 heures) fut réalisé ! Nous construisions à trois des récits dramatiques là où Perret échafaude seul des rythmes entraînants sur lesquels il hurle sa rage mélodique dans une spirale de derviche tourneur.


Si les références nord-américaines et caraïbiennes s'enchaînent, le jazz offre avant tout la liberté de l'improvisation ! Les loops poussent à la techno et à la transe, un jeu très mâle qui ne fait pas dans la dentelle, propre à exciter les deux sexes en butte à s'éclater. Les titres ne sont pas équivoques, c'est du hard ! Walk, Heavy Dance, Pilgrim, Cosmonaut, She's Got Rhythm montrent à la fois le besoin d'avancer et de découvrir... S'il marche sur le fil, Perret doit sans cesse retrouver l'équilibre sans écraser le blindage.


Les pédales d'effets donnent un son analogique aux transformations sonores que Perret fait subir à son ténor pour fabriquer nappes, chorus distordus, basses, percussions et jungle animale. Les boucles donnent la couleur raide des boîtes aux rythmes tandis que les couches de sax se répondent en se dandinant avec lyrisme. Je suis curieux d'entendre le processus à l'œuvre lors du concert de jeudi prochain 17 novembre au Café de la Danse, car sur le disque il attaque souvent les morceaux alors que le mille-feuilles est déjà précuit, travail de composition quasi symphonique dont l'électricité est le moteur.

→ Guillaume Perret, Free, Kakoum Records/Harmonia Mundi

mardi 1 novembre 2016

Musique en chaleur


Il y a un temps pour tout, et en musique à chaque moment de la journée, en fonction du lieu, selon les conditions climatiques ou nos accompagnements correspond un style, et ce pour chacun. Ainsi le matin, dans la chaleur du sauna, je choisis soit des évocations radiophoniques, soit de la variété internationale. Encore qu'il me soit arrivé de réécouter des CD que j'avais déjà chroniqués comme le White Desert Orchestra d'Ève Risser, le We Free d'Alexandre Saada, le Velvet Revolution de Daniel Erdmann, le duo Nakano-Segal ou Ursus Minor.
Comme j'y sue une vingtaine de minutes je m'y reprends forcément en plusieurs fois pour écouter un disque. Cela tient du feuilleton lorsqu'il s'agit du coffret 10 ans d'essais radiophoniques, du studio au club d'essai de Pierre Schaeffer ou, à moindre durée, de l'ACR France Culture On Nagra : il enregistrera de Yann Paranthoën. Ici, l'histoire d'un magnétophone mythique, là les grandes heures de la radio 1942/1952, dans les deux cas les bases de la création sonore par ses acteurs et ses instruments... La voix y tient un rôle majeur, tant dans la fiction que le documentaire. Schaeffer a découpé sa démonstration en quatre parties (la mise en ondes, le texte et le micro, l'écran sonore, la radio et ses personnages), mais je préfère le titre de certaines sous-parties comme La part du rêve, Le décor sonore, L'homme et les machines, Psychanalyse des voix ou le reportage sur la Libération de Paris en 1944.
Quant à la variété internationale, je profite de mon inactivité pour écouter les albums récents de chanteurs pop/folk comme David Crosby, toujours aussi nostalgique, Leonard Cohen, plus sombre que jamais, Joe Henry, chouette sans jamais égaler son Scar, des trucs plutôt calmes en somme. La chaleur des convecteurs me dissuade d'emporter les livrets que je crains d'abîmer, bien que ce soit une vue de l'esprit, car les infrarouges se moquent du papier. Par contre je gis les yeux fermés, concentré sur ma respiration et sur ce que j'entends...
Ainsi je découvre Bon Iver que m'ont conseillé deux jeunes musiciens contemporains danois qui trouvent ce groupe révolutionnaire ; c'est très bien, comme Radiohead, mais cela n'a rien de "révolutionnaire" à mes oreilles, pas plus que les drones ou la noise. La Monte Young ou l'indus existaient déjà il y a 50 ans ! La nouvelle jeunesse n'a pas de point de comparaison, n'ayant simplement jamais vécu de période renversante telles qu'en produisirent le rock 'n roll, les Beatles, le Flower Power psychédélique, le free jazz du Black Power, les répétitifs américains, le reggae des îles, le rap du ghetto, la techno des raves, les musiques improvisées hors jazz, etc., tous mouvements qui dérangèrent fondamentalement nos habitudes musicales. Ajoutez le printemps 68 sur toute la planète, quand nous espérions sérieusement refaire le monde. L'idée de révolution semble pour eux un concept ancien auquel ils répondent généreusement, par exemple en adhérant à des collectifs DIY. Ils ne croient pas que l'on puisse un jour inventer quelque chose de radicalement différent de ce qui s'est fait jusqu'ici, alors que je rêve de trucs impossibles, préoccupé par mon projet spéculatif sur lequel je reviendrai certainement dans quelques mois ! Il existe des artistes indépendants qui sortent des sentiers battus, mais aucun mouvement nouveau n'a vu le jour depuis des lustres, phénomène lié à la désaffection des majors à prendre le moindre risque... Quoi qu'il en soit, je suis super content d'écouter les trois albums foisonnants de Bon Iver dont j'ignorais tout...

jeudi 27 octobre 2016

Macha Gharibian entre Paris, New York et Erevan


J'avais quantité de raisons d'écouter le nouvel album de Macha Gharibian. D'abord pour avoir été impressionnée il y a quelques années lorsqu'elle chantait avec les Glotte-Trotters de Martina A. Catella en même temps que ma fille Elsa. Les "fils de" et les "filles de" sont parfois énervants, comme si il y avait une évidence aux familles de musiciens. Mais si l'on dit que les chiens ne font pas des chats, le piston ne fait pas grand chose quand il s'agit de la voix, parce qu'il faut avoir de l'oreille et que c'est beaucoup de travail, d'exigence et d'écoute envers celles et ceux qui les entourent. Dan, le papa de Macha est donc l'un des fondateurs du groupe Bratsch comme BabX est le fils de Martina, professeur géniale chez qui tant sont passés avec succès... À la contrebasse Théo Girard est le fils de Bruno Girard, un autre fondateur de Bratsch qui fut le violoniste du grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané pendant quelques années... Aux saxophones soprano et ténor on retrouve Alexandra Grimal, la sœur de David, violoniste et fondateur des Dissonances, ça se complique si je commence à citer le reste de la famille... J'ai eu le plaisir d'enregistrer deux albums en duo avec Alexandra, Transformation et Récréation. Il n'y a pas non plus de loi ni d'évidence. Personne de ma famille n'avait de don pour la musique, sauf peut-être ma grand-mère maternelle, soprano dramatique amateur qui avait chanté sous la direction de Paul Paray, mais nous fuyions bêtement ses vocalises lorsque nous étions enfants...


Les arbres généalogiques sont bien anecdotiques face au talent de chacune et chacun. Pourtant, pour une arrière-petite-fille du génocide arménien (la grand-mère de ma compagne y a survécu miraculeusement), cela fait sens. Il est ici question de transmission, des voix que l'on n'a pas connues et que l'on ne doit pas oublier. Mais lorsqu'on a la vie devant soi, le passé importe moins que l'avenir ; et la terre dont on a hérité, il faut savoir l'entretenir. L'espoir nous fait avancer, parce qu'aucune bataille n'est jamais perdue, tant qu'il reste des combattants. La musique est une arme merveilleuse, surtout là, où elle est havre de paix et chant d'amour. Macha Gharibian, en plus d'avoir une belle voix grave, joue magnifiquement du piano. J'ai véritablement accroché à partir du troisième morceau, Let The World Re-Begin, peut-être parce qu'il me rappelle Linda Sharrock que j'avais enregistrée avec Wolfgang Puschnig pour Sarajevo Suite, juste avant de m'occuper de Musiques du Front pour le label Silex, l'album sur le Haut-Karabagh. Je me rends compte que depuis que je tape ces lignes je cherche des points de concordance, des ramifications, avec cet album chamarré, entre jazz et musiques du monde, entre orient et occident. Rien d'étonnant. Paris est à mi-chemin entre New York et Erevan. Les villes, qu'elle vous ait vue grandir, que vous l'ayez adoptée ou qu'elle vous inspire, dessinent des histoires où le quotidien rejoint le mythe. Et ces voyages initiatiques forment la jeunesse, sur la trace des anciens.
Macha est ce qu'on appelle une artiste complète. Elle écrit ses paroles, compose et chante en anglais et en arménien. D'ici à ce que j'apprenne qu'elle danse aussi bien, il n'y a pas loin ! J'adore particulièrement les arrangements jazz où sont aussi présents le trombone Mathias Mahler (Trio Journal Intime), les batteurs Fabrice Moreau ou Dré Pallemaerts, le guitariste David Potaux-Razel et le soprano-clarinettiste-flûtiste Tosha Vukmirovic, mais un souffle romantique habite autant les morceaux plus traditionnels que le piano modernise par son traitement ciselé, à la fois mélodique et rythmique, une sorte de ligne claire qui détoure les thèmes en faisant ressortir les couleurs.

→ Macha Gharibian, Trans Extended, CD Jazz Village, dist. Pias, 19,65€

lundi 24 octobre 2016

Koki Nakano et Vincent Segal, entre romantisme décomposé et minimalisme exubérant


Le jeune pianiste japonais de 28 ans Koki Nakano avait déjà écrit des pièces pour violoncelle et piano avant de composer pour Vincent Segal. À ses pièces il donne parfois le nom des lieux où il séjourne, manière de tenir son journal de voyage à travers une Europe dont il connaît bien la musique. On reconnaît ici ou là la musique classique française ou allemande, de même que son appétence pour le jazz et la pop lui permettent d'assimiler toutes ses influences dans son monde musical personnel. Certaines pièces sonnent plutôt classiques, d'autres répétitives. Sa diversité fait pourtant unité, entre romantisme décomposé et minimalisme exubérant. La virtuosité n'y cache jamais le lyrisme.


Vendredi soir Nakano et Segal jouaient dans le Grand Foyer du Théâtre du Châtelet dans le cadre du Festival Nø Førmat devant 200 spectateurs vernis. Les concerts acoustiques sans amplification permettent de jouir de la musique dans ses moindres nuances. Je ne comprends pas que des musiciens poussent les décibels comme on joue des muscles. Les systèmes de sonorisation rendent rarement grâce à la musique. Privilégier le volume, c'est sacrifier le timbre.
L'équilibre était parfait. Le pianiste retenait astucieusement le Fazioli et le violoncelliste, tournant les pages de sa partition sur iPad grâce à une pédale, voletait autour et zébrait l'espace avec une précision d'horloger.


Deux heures plus tard, le même soir, Vincent Segal et Ballaké Sissoko interprétaient leur Musique de nuit dans la grande salle bondée du Châtelet. Très légèrement amplifiés, la kora et le violoncelle résonnaient dans une intimité de proximité pour chacun et chacune quelle que soit sa place. Les deux musiciens se connaissent depuis si longtemps qu'ils peuvent improviser autour de leurs compositions, sans avoir besoin de partition, contrairement au concert de 18h où la mise en place rigoureuse des rythmes l'exigeait. Chaque fois le violoncelliste montrait que la musique est avant tout une histoire d'écoute et d'amitié, bien au delà du discours sur le franchissement des frontières musicales et culturelles.

→ Koki Nakano, Lift, CD Nø Førmat, 15€, dist. A+lso / Sony pour la France, IDOL pour le reste du monde
Sinon, le Pass annuel Nø Førmat de 50€ (ou 60€ en format vinyle) permet de recevoir tous les albums produits dans l'année, plus des invitations à des concerts privés, à des répétitions, à des rencontres avec les artistes...

vendredi 21 octobre 2016

Frank Zappa par lui-même et dans ses œuvres


Tandis que Eat That Question - Frank Zappa in His Own Words fait le tour des festivals, le film sort en Blu-Ray et DVD aux États Unis. Thorsten Schütte a travaillé pendant huit ans sur cette biographie cinématographique, probablement la meilleure réalisée sur Frank Zappa. Composé exclusivement d'entretiens avec l'artiste et d'extraits live, il évite l'écueil des témoignages hagiographiques qui plombent les documentaires du genre. Schütte a fait le tour des télévisions du monde entier pour dégoter des documents rares et il a finalement reçu l'appui de la famille, soit Gail, la veuve du compositeur disparue récemment, et leur fils Ahmet. Leurs filles Moon et Diva sont plus ou moins associées, mais Dweezil n'est toujours pas en odeur de sainteté malgré ou à cause de ses concerts-hommages à leur père, Zappa Plays Zappa, en tournée depuis dix ans. La partie familiale du reportage ne semble pas avoir été la plus agréable ni la plus aisée pour le réalisateur allemand !
J'ai beaucoup écrit sur celui qui déclencha ma vocation musicale en 1968 et dont je m'occuperai ensuite épisodiquement lors de ses premiers passages en France. Ayant laissé retomber cette passion pendant les années 80 pour m'emballer à nouveau sur les œuvres orchestrales de la fin de sa vie, je découvre avec plaisir et intérêt le parcours kaléidoscopique de mon héros de jeunesse. Peu de temps avant sa mort en 1993 d'un cancer de la prostate à 52 ans, Zappa avait accepté de dialoguer pendant trois jours par satellite et vidéo compressée avec le chanteur Robert Charlebois, filmé par mes soins, mais France 3 refusa le projet qu'elle ne trouvait pas assez commercial. On retrouvait le "no commercial potential" imprimé ironiquement sur nombre de ses pochettes ! Quelques mois plus tard, en tournage à Sarajevo pendant le siège pour la BBC, je m'écroulerai à l'annonce de son décès. Je n'ai jamais essayé de l'imiter musicalement, mais la variété de ses créations représente toujours pour moi un modèle de rigueur et d'inventivité.


Dans ce film, Frank Zappa affirme son rôle de compositeur dans toutes ses activités. S'il a toujours écrit de la "musique sérieuse" (indéfectible amour d'Edgard Varèse et son Ionisation), il n'était connu que pour ses chansons provocatrices. Il n'a commencé à écrire des paroles qu'à l'âge de 22 ans, se battant continuellement contre la censure qui lui reproche ses mots crus dont il revendique la justesse. Il est fier d'être américain (avec des réserves sur l'importance culturelle de son pays et la dénonciation de la dérive reaganienne vers une théocratie fasciste, mais sans comprendre la nature de la Fête de l'Huma et du communisme européen). Il n'a pratiquement jamais pris de drogues, mais l'abus de cigarettes, de café et de beurre de cacahuètes avec une hygiène alimentaire déplorable n'a pas été plus salutaire. Ses chansons satiriques sur les groupies soulignent la vie dissolue des tournées. Il hait les major compagnies du disque qui l'ont censuré, etc. Le puzzle, lié au montage d'archives, n'empêche pas sa musique et ses intentions d'être explicites, probablement grâce au respect de la chronologie. Détail insignifiant, mais important pour l'image, c'est la première fois que je comprends l'origine de la moustache qui camoufle un rictus près de la narine droite ! Pour la barbe je ne sais pas, je vais réécouter les disques...
Le film, coproduit par la France (Estelle Fialon des Films du Poisson) et l'Allemagne (Jochen Laube de UFA Fiction), a des chances de se retrouver sur Arte qui leur a emboîté le pas, mais il est aussi possible qu'il sorte bientôt dans les salles...

→ Thorsten Schütte, Eat That Question - Frank Zappa in His Own Words, Blu-Ray & DVD, Sony Pictures Home Entertainment, sous-titres anglais et français

mercredi 19 octobre 2016

Obsolete de Dashiell Hedayat, retour d'acide


En sortant du Souffle Continu où je venais d'acheter la réédition d'Obsolete, le disque rose de Dashiell Hedayat, je me suis demandé si l'écouter 45 ans plus tard me produirait des retours d'acide. La pilule ronde a bien goût de madeleine, sucrée comme le buvard minuscule que nous avalions telle une hostie psychédélique. La spirale m'aspirait vers le haut, transe rock de la tornade qui nous hypnotisait le samedi soir dans des coussins profonds. Nous avons écouté Chrysler rose encore et encore, même si je laissais toujours au moins trois mois entre deux trips. Attention, les produits d'antan n'ont rien à voir avec ceux mis sur le marché aujourd'hui, souvent frelatés ou trafiqués. L'herbe venait des Amériques, le kif du Maroc, la variété des haschs se savourait selon les différentes provenances, libanais rouge ou jaune, pakistanais, afghan, népalais noir veiné de blanc, cachemire, etc. J'ai arrêté de fumer essentiellement parce qu'avec le temps cela me fatigue, je ne suis plus bon à rien et le lendemain matin le soleil est pâlot.
La première fois que j'ai rencontré Melmoth, c'était son anniversaire. Il venait d'avoir 23 ans. Melmoth est un des nombreux pseudos de Daniel Théron, dit Jack-Alain Léger, dit Dashiell Hedayat, dit Ève Saint-Roch, dit Paul Smaïl. Les groupes Red Noise et les Crouille Marteaux accompagnaient le jeune écrivain sur la scène pendant que nous projetions notre premier light-show. Patrick Vian et Jean-Pierre Kalfon jouaient de la guitare électrique, Pierre Clémenti de la scie musicale. Nous étions au balcon avec nos projecteurs à diapos et d'autres qui faisaient éclater des bulles de couleurs sur les musiciens.
Sur Obsolete, Dashiell Hedayat chante accompagné par Daevid Allen (guitare), Didier Malherbe (sax et flûte), Christian Tritsch (basse, guitare), Pip Pyle (batterie), il joue de la chambre d'écho tandis qu'on entend ici ou là les voix de Gilli Smyth, William Burroughs, Sam Ellidge (le fils de Robert Wyatt a alors cinq ans !). C'est en fait le groupe Gong qui enregistrait alors comme lui au Château d'Hérouville en 1971. Chantal Darcy (du mythique label Shandar) et Bernard Lenoir avaient produit le disque en laissant à Dashiell Hedayat une totale liberté. Il tirait ce pseudo-là d'un mix entre l'auteur de polars américain Dashiell Hammett (Le faucon maltais) et celui du sublime La chouette aveugle, Sadegh Hedayat. En remontant par le Père Lachaise, nous sommes passés près de la tombe de l'Iranien dont une petite chouette stylisée orne la tombe dans l'enclos musulman. Ce con de Daniel Théron avait viré islamophobe à la fin de sa vie, mais il n'allait pas très bien. D'ailleurs dans Chrysler il chante que "les enfants ont écrit que Dashiell est un con". Dépressif, il a fini par se défenestrer de chez lui au 8ème étage, en 2013 à 66 ans.
Il n'empêche qu'Obsolete est un des grands disques de rock tout court, pas seulement de rock français. Plus proche des improvisations californiennes que des élucubrations anglaises ou australiennes. C'est un disque d'ivresse. Un truc d'ado qui découvre le monde. "Une Chrysler rose ! Le 7e ciel à travers la capote déchirée. J'ai une Chrysler rose tout au fond de la cour, elle ne peut plus rouler mais, c'est là que je fais l'amour..."

→ Dashiell Hedayat, Obsolete, Replica/Musea Records, 14€ au Souffle Continu

mardi 18 octobre 2016

À l'assaut de l'empire du disque


L'enquête de Stephen Witt, À l’assaut de l’empire du disque, est sous-titrée Quand toute une génération commet le même crime, mais l'histoire est plus complexe qu'elle n'y paraît, plus complexe même que le récit palpitant qu'en fait l'auteur. Au travers de trois portraits parallèles, le journaliste raconte par le menu comment une équipe allemande a inventé le mp3, comment des employés d'une usine de pressage de Caroline du Nord ont sorti 2000 CD en les piratant avant leur sortie officielle, comment le patron d'une des multinationales du disque (PDG d'Atlantic, Warner puis Universal, et actuellement Sony !) jouait de manière ambiguë avec les intérêts des producteurs... Le récit hyper détaillé ressemble à un polar, avec tous les détails indispensables pour qu'on s'y croit. Il faut néanmoins le considérer plus emblématique qu'exclusif, car il y eut certainement d'autres protagonistes que Karlheinz Brandenburg, Dell Glover et Doug Morris.
Brandenburg vit un parcours d'obstacles pour développer le format mp3 auquel personne ne croit, Glover cherche la manière de faire fuiter les CD malgré les mesures de sécurité, et Morris rappelle Richie Finestra, le héros inconséquent de Vinyl, le feuilleton de Martin Scorsese et Mick Jagger. La conjugaison de leurs efforts ouvrira la voie au piratage planétaire. Witt remonte la piste comme un détective privé et dévoile les conséquences de ce jeu de dominos qui s'écroule en même temps qu'il se construit. Les pseudonymes affublant les fichiers illicites trouvent leur explication, urgence des tagueurs qui mènent une course orgueilleuse pour être les premiers. L'enquête se focalise sur les best-sellers de la musique populaire américaine sans approcher les conséquences que tout cela va avoir sur l'ensemble de l'industrie du disque et sur les pratiques artistiques variées qui y sont rattachées. Lorsque le livre se referme on a beaucoup appris des vingt dernières années. Les verdicts sont tombés, mais comme pour les banquiers et les faux-monnayeurs, les escrocs et les bandits sont déjà ailleurs.

→ Stephen Witt, À l’assaut de l’empire du disque, 304 pages, Le Castor Astral, 24€, à paraître en novembre 2016

lundi 17 octobre 2016

Le White Desert Orchestra d'Ève Risser sonne en couleurs


Si Les deux versants se regardent est un des albums les plus enthousiasmants de l'automne, c'est d'abord parce qu'il ne répond à aucune attente, si ce n'est d'avoir assisté béat à la première du White Desert Orchestra en mars 2015. En choisissant le piano préparé, la soliste Ève Risser avait opté d'emblée pour un concept orchestral, sorte de grand gamelan occidental dont la richesse de timbres vient augmenter un instrument déjà réputé complet. En s'adjoignant huit des meilleurs instrumentistes de l'Hexagone (plus le trompettiste norvégien Elvind Lønning), la compositrice crée un orchestre solidaire où ses neuf compagnons, jeunes affranchis, peuvent s'exprimer librement, chose devenue rare dans les projets très écrits. L'ensemble sonne comme l'agrandissement photographique de ses précédentes expériences, projection 3D du piano sous la forme d'un orchestre "préparé", où les timbres incroyables de chaque musicien et musicienne semblent également avoir inspiré la pianiste pour les reproduire à l'orchestre : souffles crachés des clarinettes d'Antonin-Tri Hoang et des saxophones de Benjamin Dousteyssier, volutes des flûtes de Sylvaine Hélary, éructations du basson de Sophie Bernado, crépitements de la basse électroacoustique de Fanny Lasfargues, découpages tranchants de la guitare de Julien Desprez, grondements du trombone de Fidel Fourneyron, percussions graves ou scandées de Sylvain Darrifourcq, etc. Ici l'etcétéra fait sens, lorsque, transporté, l'on se moque de savoir qui fait quoi.


En soufflant le chaud et le froid des grands espaces qui l'ont fascinée, Ève Risser exalte la nature. La Terre ouvre ses entrailles pour laisser s'envoler quelques oiseaux de nuit. Le ciel laisse retomber les touches noires et blanches comme s'il pleuvait des grêlons accordés. Se perpétue inlassablement l'idée d'une projection du petit vers le grand, comme les ombres de la caverne platonicienne, avec ce que cela comporte d'interprétation. L'auditeur se fait son cinéma.


Sur le disque sont absents les 80 choristes, enfants et personnes âgées, de la première au Festival Banlieues Bleues à La Courneuve, question de budget évidemment, et d'implication pédagogique suivant les lieux de concert. À Annecy, le 22 novembre prochain, ils et elles seront 150 choristes ! En écoutant cet opéra instrumental, je n'ai pu m'empêcher de penser à Carla Bley, lorsqu'en 1971 je posai pour la première fois Escalator Over The Hill sur la platine. Ève Risser est de cette trempe, femme moderne qui joue de tous les accessoires à sa portée pour jouir du temps qui passe et s'approprier l'espace au-delà du territoire concédé.

→ Ève Risser White Desert Orchestra, Les deux versants se regardent, Clean Field, dist. Orkhêstra, sortie le 11 novembre 2016

jeudi 6 octobre 2016

Non je ne veux pas d'une civilisation comme celle-là

...
Avec Feu et Rythme qui l'a précédé de deux ans, mon disque de Colette Magny préféré est Répression, parce que ce fut par lui et la chanson éponyme que je découvris cette chanteuse extraordinaire qui allait accompagner nos luttes, parce que la suite des Black Panthers est composée par le pianiste François Tusques, qu'y figurent le trompettiste Bernard Vitet, les contrebassistes Beb Guérin et Barre Philips, le sax alto Juan Valoaz et le batteur Noël Mc Ghee, parce que Léon Francioli a composé la musique de Libérez les prisonniers politiques, que la pochette est signée Ernest Pignon-Ernest, et parce que Camarade Curé m'avait fortement surpris et impressionné.
45 ans plus tard, Pierre Prouvèze m'offre le disque du Chœur des prêtres basques GOGOR. À côté de Ez, Ez Dut Nai sur lequel Colette chante en re-recording, les autres morceaux sont aussi émouvants. Le 4 novembre 1968, devant l'absence de réponse du Pape à leur lettre de doléance sur l'attitude honteuse de l'Église au Pays Basque, soixante prêtres de la Biscaye décidèrent de s'enfermer au séminaire de Derio tant que Rome ne réagirait pas. Quelqu'un eut la bonne idée de les enregistrer pendant les 25 jours où ils étaient cernés par la police et accablés par la presse. Comme le texte intégral de leurs revendications reproduit sur le livret du CD est assez long, je cite seulement quelques vers de Colette qui résume leur position :
Camarade-curé, l'évêque t'a interdit d'exercer ton ministère
À la rigueur tu peux dire la messe,
mais surtout pas prêcher...
Et plus loin
"L'Église est coupable de l'oppression qui s'exerce sur les travailleurs,
Liée au pouvoir fasciste, militariste et capitaliste,
Elle jouit de privilèges dont le peuple est privé,
Nous la voulons pauvre du côté des pauvres et des opprimés,
Libre sur le plan du culte,
Dynamique, à l'avant-garde de la promotion humaine,
Qu'elle s'incarne dans l'Histoire, dans la marche et dans l'effort des travailleurs du pays basque..."


Je fus très proche de Colette Magny que j'allai voir dans sa campagne à Verfeye-sur-Seye dans le Tarn-et-Garonne. Nous avons enregistré ensemble Comedia dell'Amore en 1991 au sein d'Un Drame Musical Instantané, et tant Francis Gorgé que Bernard Vitet l'accompagnèrent dans ses récitals. Je me contentais d'improviser au piano avec elle ici et là. Avec Léo Ferré et quelques autres, douée d'une voix exceptionnelle, elle représenta pendant trente ans l'extrême-gauche par ses textes provocateurs et revendicatifs. Depuis sa disparition, il y a bientôt vingt ans, je pense souvent à elle.

→ Colette Magny, Répression / Pena Konga, CD Scalen'Disc
→ Go-Gor, Agorila, CD remasterisé en 2012

mardi 4 octobre 2016

La musique, éternel espéranto - 2


Hier j'écrivais : Il y a du revival dans l'air, mais ce retour aux sources s'expose sous les couleurs de la mixité. Puisque, depuis le free jazz, le rap, le reggae ou l'électro, aucune révolution musicale n'est sorti des haut-parleurs, c'est en mélangeant des ingrédients jusqu'alors étrangers les uns aux autres que la cuisine se renouvelle. Au lieu de défendre leurs prés carrés, les musiciens ont appris à s'écouter en allant voir ailleurs s'ils y sont. Ils ont découvert d'autres styles, d'autres modes de jeu, d'autres règles, d'autres accents. Nombreux ont compris que la musique est la forme rêvée et aboutie de l'espéranto...
Ainsi TOC, initiales du trio de Jérémie Ternoy (Fender Rhodes), Peter Orins (batterie), Ivann Cruz (guitare) s'est une fois de plus adjoint une ribambelle de camarades pour traduire leurs impressions en musique. Pour ce nouvel album, le vague alibi du jazz de la Nouvelle Orléans les rapprocherait plutôt de la transe de l'Art Ensemble de Chicago quand ceux-ci singeaient le rock avec souvent plus d'à propos que les originaux. Ils se débrouillent pour que les uns assurent une continuité dans la pulsation pendant que les autres jouent des riffs répétitifs sans ne jamais perdre de vue une certaine idée du free, la liberté de jouer ensemble. Le trompettiste Christian Pruvost, les saxophonistes Sakina Abdou (alto et soprano) et Jean-Baptiste Rubin (baryton et ténor), le tubiste et trombone Maxime Morel sont les derviches tourneurs de The Compulsive Brass. Si les références aux ancêtres Jelly Roll Morton et Kid Ory sont explicites, j'ignore d'où sortent certains sons d'apparence électronique dans les introductions. Pour le reste, c'est à vous flanquer le vertige : musique répétitive d'obédience jazz, pop-rock d'influence free, danses de cinglés communicatives, hurlements de joie sur rythmique à même la peau... En plus, vous avez le choix du support, car le collectif sort l'album en vinyle 12", CD digifile, téléchargements mp3, Flac HD 88,2 kHz/24bits. Si la prochaine fois vous pouviez écrire vos notes de pochette autrement qu'en pattes de mouche anorexique blanches sur fond beige, j'aurais encore des yeux en plus de mes oreilles !


TOC & The Compulsive Brass, Air Bump, Circum-Disc, dist. Allumés du Jazz / Musea / CDBaby

lundi 3 octobre 2016

La musique, éternel espéranto - 1


Il y a du revival dans l'air, mais ce retour aux sources s'expose sous les couleurs de la mixité. Puisque, depuis le free jazz, le rap, le reggae ou l'électro, aucune révolution musicale n'est sorti des haut-parleurs, c'est en mélangeant des ingrédients jusqu'alors étrangers les uns aux autres que la cuisine se renouvelle. Au lieu de défendre leurs prés carrés, les musiciens ont appris à s'écouter en allant voir ailleurs s'ils y sont. Ils ont découvert d'autres styles, d'autres modes de jeu, d'autres règles, d'autres accents. Nombreux ont compris que la musique est la forme rêvée et aboutie de l'espéranto...
Ainsi, le 7 février dernier, le pianiste Alexandre Saada convia 29 musiciens au Studio Ferber à Paris sans qu'aucun ne connaisse le nom des autres invités. Chacun/e était libre de jouer ce qui lui faisait envie. Comme ils et elles improvisaient totalement, il a appelé ce rassemblement We Free (qui fut aussi le nom d'un groupe de rock expérimental français à la fin des années 60) et il a découpé les meilleurs passages de ces cinq heures pour les coucher sur un CD. L'autodiscipline a si bien fonctionné que nous pouvons écouter de joyeuses et exubérantes compositions collectives instantanées. Le temps où l'improvisation était tragiquement devenu un style est définitivement révolu. On peut même danser sur ces élucubrations instrumentales d'où émergent les voix chantées. Il a donc fallu se conformer aux références en espérant que toutes et tous partageraient le goût du rythme, des riffs et de la tonalité. Si le résultat rappelle parfois Pharoah Sanders ou les grands ensembles d'Archie Shepp, c'est bien que cette soirée avait à la fois un caractère de fête, mystique de l'union et compréhension raisonnée de la véritable anarchie. N'ayant pas encore trouvé de lien vers l'album ailleurs que sur des sites marchands, je leur en veux de m'obliger à recopier leurs noms avec mes deux doigts. Étaient donc présents Sophie Alour, Julien Alour, Illya Amar, Philippe Baden Powell, Marc Berthoumieux, Martial Bort, Florent Briqué, Gilles Coquard, Larry Crockett, Alex Freiman, Macha Gharibian, Julien Herné, Olivier Hestin, Chris Jennings, Dominique Lemerle, Sébastien Llado, Olivier Louvel, Malia, Meta, Jocelyn Mienniel, Ichiro Onoe, Antoine Paganotti, Tony Paeleman, Bertrand Perrin, Laurent Robin, Clotilde Rullaud, Alexandre Saada, Olivier Temine, Tosha Vukmirovic. Alors pour la peine, la prochaine fois que vous vivez de telles agapes, invitez-moi à les partager !

→ Alexandre Saada, We Free, musique improvisée par The All Band, label Promise Land, dist. Socadisc

jeudi 29 septembre 2016

Rome sourit à l'ONJ


Après Paris et Berlin, le chapitre Rome de l'Orchestre National de Jazz dirigé par Olivier Benoit est le premier qui m'accroche véritablement. Les précédents étaient trop chargés, manquant de respiration. Les deux compositeurs invités, Benjamin de La Fuente et Andrea Agostini, alternent la véhémence propre à cet ensemble de virtuoses et des passages plus intimes. Si la musique me plaît beaucoup plus, est-ce pour ses coïncidences avec mon propre travail de grand orchestre au sein d'Un Drame Musical Instantané dans les années 80 ? Je ne suis pourtant pas convaincu par les extraits du film Gente di Roma que de La Fuente a insérés dans sa partition, plaqués là sans relation musicale. Je reste aussi toujours sceptique sur la thématique des trois capitales européennes qui sonnent comme des prétextes sans que j'en saisisse sérieusement la particularité locale. Par contre, les climax m'embarquent et je crois entendre Bernard Vitet quand le trompettiste Fabrice Martinez soliloque sans embouchure. Comme dans Rome: A Tone Poem of Sorts d'Agostini les claviers sont à l'honneur, Sophie Agnel au piano (préparé) ici, Paul Brousseau au Fender et effets dans la pièce précédente. Ils participent à la richesse variée des timbres comme tout le reste de l'ONJ. À noter que le directeur artistique Olivier Benoit a cédé sa place de guitariste à Didier Aschour et que Sylvain Daniel remplace Bruno Chevillon à la basse électrique. Le clarinettiste Jean Dousteyssier, les saxophonistes Alexandra Grimal et Hugues Mayot, le trombone Fidel Fourneyron, le violoniste Théo Ceccaldi et, last but not least, le batteur Éric Échampard complètent cet ensemble solidaire qui présentera le programme Europa Rome le 5 octobre au Carreau du Temple. Comme dans plus en plus de productions qui s'en réclament, n'attendez pas du jazz, mais une musique inventive qui s'affranchit des styles en allant piocher aussi bien dans le rock, la musique contemporaine, l'improvisation que les évocations cinématographiques.

→ ONJ, Europa Rome, ONJ Records, dist. L'autre distribution, sortie le 21 octobre 2016.

mardi 27 septembre 2016

Ursus Minor : What Matters Now


Aucune surprise. Je m'y attendais. En fait c'est le contraire. Le nouvel album d'Ursus Minor est un chef d'œuvre. C'est la surprise ! Ce n'est pas une contradiction, juste un poil de dialectique. Un poil de raton laveur, un "chat sauvage" que la Communauté européenne a scandaleusement décidé d'éradiquer, ici avec un bâillon rouge sur le museau pour éviter les puanteurs de nos sociétés sous contrôle, les gaz lacrymo de la ZAD et des manifs engrillagées de Paris. What Matters Now file la pêche parce qu'il est d'une énergie débordante et qu'il invente de nouvelles utopies. Le livret de 140 pages, bourré d'illustrations et de photographies, est un pavé dans la gueule de celles et ceux qui n'y croient plus ou qui font la sourde oreille. L'affirmation aussi de l'objet physique contre la dématérialisation de la virtualité vampirique.
Ce qui compte maintenant se décline en quatre parties : The Living Present, Land of The Tree, Talking Drums et A Simple Chronological Series. Au début la voix de Serge Quadruppani lance "la joie et la colère sont les deux passions de ce mouvement" pour qu'enchaînent et se déchaînent les rappeurs minnesotiens Desdamona et deM atlas. Leurs syllabes sont des cocktails Molotov, leurs vers des cris d'espoir. Mais Ursus Minor c'est d'abord le compositeur Tony Hymas, toujours aussi discret et efficace au clavier. Il est entouré du trio de choc constitué du sax baryton François Corneloup, du batteur Stokley Williams et d'un nouveau guitariste, Grego Simmons, encore plus hendrixien que ses prédécesseurs, Jef Lee Johnson et Mike Scott. De Jef Lee, passé dans un pays de nulle part, il reprennent le Move avec son dernier batteur, Patrick Dorcéan, parmi d'autres covers comme Notre Dame des Oiseaux de Fer de la bande Hamon Martin, Brown Baby d'Oscar Brown Jr ou Rythme Futur de Django Reinhardt... Plus rock que jazz, plus funk que pop, le double CD me fait danser sur ma chaise. Il rappelle les meilleures heures de l'Histoire de la musique populaire, quand elle épouse ou annonce les temps à venir, sans jamais désarmer parce qu'on n'a pas le choix, qu'on ne l'a jamais eu et qu'on ne l'aura jamais. On peut préférer dormir, calfeutré dans son petit confort, mais la mort est au bout du chemin. Pour chacune et chacun. Il reste peu de temps.
Seconde partie après un tendre intermède par Le Pont sur la Vézère où la clarinette de Manon Glibert rappelle que l'enregistrement s'est tenu à Treignac, berceau du festival Kind of Belou, complice de cette équipée ravageuse. La chanteuse soul Ada Dyer entre en scène avec un I Don't Live Today, Hendrix de circonstance. Puis c'est au tour de Dominique Pifarély de rejoindre le quartet et les Américaines. Son violon allume de nouvelles mèches, clins d'œil aux USA, parce qu'il est évident que c'est à leur rythme qu'Ursus Minor nous fait vibrer, même si le duo du Bénéfice du Doute, Mael Lhopiteau à la harpe celtique et Timothée Le Net à l'accordéon, et le Chœur des Belous viennent renforcer la ZAD Song qu'ouvre Sylvain Giro : "Nous n'héritons pas de la terre de nos parents, nous empruntons celle de nos enfants". Le premier disque s'achève avec un tendre et bel hommage à Val, Valérie Crinière qui nous manque cruellement, murmuré par la jeune Anna Mazaud.
Après les revendications anarchistes de The Words of Lucy Parsons, le comédien Frédéric Pierrot déclame La meilleure des polices de Mohamed Bourokba (La Rumeur), le jeune Léo Remke-Rochard slame de l'autre côté du miroir noir, le limousin Bernat Combi à son tour excitant occitan, Stokley toujours aussi Wonder, et les illustrateurs Zou, Laurent Lebot, Emre Ohrun, Florence Dupré la Tour, James, Val K, et toute la bande au groove impeccable, à la tchatche qui raconte comment le monde est et comment il pourrait être, sans la gabegie des profiteurs du Capital... J'oubliais : et un raton laveur ! What Matters Now est un disque dense d'un groupe qui danse, un pansement qui pense, une sentence qui fait sens...

→ Ursus Minor, What Matters Now, Hope Street, dist. L'autre distribution

vendredi 23 septembre 2016

Daniel Erdmann's Velvet Revolution


Après les disques et concerts du trio Das Kapital ne pourrait-on parler d'un all-star tant leurs prouesses isolées sont à la hauteur des espérances de leur ensemble ? À moins qu'ils ne s'agisse de divergences politiques annonçant la création de nouveaux partis ? J'ai maintes fois vanté celles du batteur tourangeau Edward Perraud avec qui j'ai eu souvent la chance de jouer en public et enregistré les albums Rêves et cauchemars et Anatomy. Il se pourrait bien qu'un jour ma route croise également celle du guitariste danois Hasse Poulsen, aussi incroyable en acoustique qu'en électrique, mais aujourd'hui c'est le saxophoniste allemand Daniel Erdmann avec son trio Velvet Revolution qui sort un album aussi beau, lyrique et romantique que ceux des deux autres, A Short Moment of Zero G.
Musique de chambre liée aux instruments utilisés, vibraphone pour Jim Hart, violon et alto pour Théo Ceccaldi et sax ténor pour Erdmann, les compositions du leader sont à la fois habitées, déterminées et délicates. Les lames assurant l'harmonie, les cordes la seconde voix, l'anche joue littéralement sur du velours avec les inflexions révolutionnaires auxquelles le sax aylerien nous a habitués, restes probables des fanfares d'Allemagne de l'Est dont les mélodies sont sur les lèvres. La langue d'Erdmann est celle du free, une musique tonale héroïque qui laisse à chaque musicien la liberté de s'exprimer et place l'auditeur en apesanteur. C'est tout bonnement magnifique.

Daniel Erdmann's Velvet Revolution, A Shift Moment of Zero G, CD BMC Records, sortie le 14 octobre 2016

vendredi 16 septembre 2016

André Minvielle, 1 time, extime


Avant de chroniquer 1time, le nouveau CD d'André Minvielle, j'ai longtemps cherché mes mots. J'aurais aimé écrire une chanson en bouts rimés pour lui rendre hommage, mais c'est trop de travail. Or j'ai déjà les miennes sur le feu, préparées pour un gros projet perso commencé il y a déjà six ans et que j'aimerais terminer l'année prochaine. Alors voilà, je passe et repasse l'album de Dédé sur la platine en me demandant comment l'aborder.
Ça commence par un Intime One Time forcément extime lorsqu'on l'offre au public en invitant le vieux compagnon Bernard Lubat au piano Fender, un tube nougaresque qui n'annonce pas la couleur tant l'éventail des chansons donne de l'air et des paroles à la chaleur du sud-ouest. Abdel Sefsaf scatte Le facteur d'accent d'une belle originalité, un enfant samplé joue aussi avec les mots en prenant L'ascenseur, le saxophone d'Illyes Ferfera africanise Sacré Eole, le trio de cuivres Journal Intime fait swinguer Le verbier, quantité d'invités formidables donc, avec aussi Fernand Nino Ferrer à la basse, Sylvain Marc à la guitare, Juliette Minvielle au piano, Georges Baux au clavier... Mais surtout il y a le peps de l'auteur, noteur, botteur, dotteur, docteur, moteur, roteur, sauteur, qui jongle avec les vers à faire bouger les jambes d'un cul-de-jatte ! Il improvise parfois, écrit et compose souvent, quand ce ne sont pas les musiques de Lubat, Marc Perrone, Richard Hertel, ou les paroles de Jacques Prévert ou André Benedetto. Il s'est fait construire une mainvielle à roue par Jacques Grandchamp, il éructe et percute, échantillonne des voix du cru et du cuit, ravivant les mythologies de France et de Navarre ou expérimentant pour révéler de nouveaux paradigmes, autant de représentations du monde cachées derrière les mots et portées par la musique de la langue. Héritier de Bobby Lapointe et Claude Nougaro, mélangeant jazz musette et funk occitan, Minvielle a inventé un scat à la française, blues râpé qu'il nomme vocalchimie. À l'ère de l'anthropocène qui menace nos existences, son nouvel album ne s'en laisse pas conter, il jouit de chaque jour qui naît pour en faire une fête... St Cop, brillez pour nous !

→ André Minvielle, 1 time, Complexe articole de déterritorialisation, dist.L'autre distribution, sortie le 23 septembre
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