Jean-Jacques Birgé

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mercredi 9 août 2017

Un avant-goût du festival d’Uzeste


Je n’avais pas revu Bernard Lubat depuis son retour à Uzeste il y a 40 ans. Avec Francis Gorgé et Bernard Vitet nous étions souvent invités dans la Compagnie qui portait son nom le temps qu’elle résida au Théâtre Mouffetard avant qu’elle s’enrichisse du suffixe de Jazzcogne. Même s’il a pris du poids il est plus facilement reconnaissable que moi qui portais alors la barbe et les cheveux longs. Le festival d’Uzeste dont le quarantième anniversaire s’y fête du 11 au 19 août prochains est devenu une institution pour les amateurs de jazz tous azimuts et de débats philosophiques hirsutes puisqu’y participent par exemple cette année Georges Didi-Huberman et Roland Gori.


Le soir où Serge Goacolou nous avait invités à dîner chez Stella & Bernard (encore un autre Bernard), Lubat avait rassemblé un orchestre de très jeunes musiciens pour jouer des standards d’hier et demain, Monk, Ellington, Miles, Mingus… et Lubat puisque la soirée s’est terminée par un bal improvisé, les convives ayant repoussé tables et chaises du jardin pour digérer l’exquis repas champêtre composé d’une soupe au pistou, de saltimboccas aux aubergines alla parmegiana et d’un nougat glacé, arrosé d’un Château Noguès 2009 de Dominique Bertram. Les tubes du maître sont parfaitement adaptés à la danse, et Antoine Chao retrouvé là et Françoise que l’on aperçoit au fond s’y sont déchaînés parmi les générations entremêlées.


Transmettre ce que ses aînés lui ont légué a toujours été une priorité pour ce musicien exceptionnel. Bernard Lubat a formé quantité de jazzmen et non des moindres depuis la création du festival dans la ville où ses parents tenaient L’Estaminet. Le père jouait de la batterie et de l’accordéon et le môme de suivre dès ses quatre ans. Je l’avais connu percussionniste et arrangeur, il tenait ce soir-là le clavier avec une virtuosité transparente que j’avais salué dans cette colonne lors de la parution de ses Improvisions au piano en CD.


Le timbre de l’instrument est aigre comme un orgue claveciné, et il y a samplé sa voix onomatopique dont il joue sur les touches noires et blanches tandis que le guitariste Fabrice Viera, qui codirige le festival, chante et produit toutes sortes de bruits vocaux très à propos pendant les improvisations du trompettiste Paolo Chatet, du saxophoniste Mathis Polack, du bassiste Jules Rousseau, de Thomas Boudé également à la guitare et du fiston Louis Lubat à la batterie.


Dans le jardin où nous avons dîné seront exposées les sculptures en bronze de Serge pendant le festival. On pourra aussi entendre Michel Portal, Louis Sclavis, Laure Duthilleul, Vanina Michel, Vincent Courtois, Dominique Pifarély, Jacques Di Donato, François Corneloup, Simon Goubert, Sylvain Darrifourcq, Valentin Ceccaldi, Joëlle Léandre, Yves Chaudouët, Juliette Kapla, Rita Macedo, Papanosh, André Minvielle, Jacques Bonnafé et tant d’autres figurant dans le programme de 48 pages… Comme partout Françoise fit remarquer à Lubat que son orchestre manquait de filles, ce à quoi il répondit que pour faire danser il fallait que ça envoie. Oublie-t-il les qualités multiples de Sophie Bernado, Yuko Oshima, Ève Risser, Fanny Lasfargues, Anne Pacéo, Linda Edsjö, Hélène Labarrière et bien d’autres ?

jeudi 27 juillet 2017

Six derniers disques avant l'autoroute


Avant de partir en vacances je réécoute les albums qui attendent leur tour de platine sur les étagères. De beaux disques se pressent ainsi au portillon et que je désespérais de n'avoir pas le temps de chroniquer.
Ainsi par ordre de ce qui me tombe sous la main, Casa Nostra du Trio Barolo rappelle la rencontre de Portal et Galliano, avec l'accordéoniste Rémy Poulakis dont je regrette qu'il ne chante qu'un seul air de Puccini de sa voix de ténor lyrique, mélange original avec ce trio jazz où Francesco Castellani joue du trombone et Philippe Euvrard, qui signe la majorité des titres, de la contrebasse.
Pour Feelin' Pretty, un autre trombone, Fidel Fourneyron, reprend des airs de West Side Story ou s'en inspire, dans un genre plus dépouillé, leur tordant gentiment le cou, mais Leonard Bernstein, compositeur contemporain populaire, se prête parfaitement à l'exercice de restructuration iconoclaste du trio d'improvisateurs Un Poco Loco. Le saxophoniste-clarinettiste Geoffroy Gesser et le contrebassiste Sébastien Beliah y vont aussi de leurs découpages et pliages des partitions dont la mémoire a conservé la trace.
Réappropriation également par le duo formé par la chanteuse Eloïse Decazes et du guitariste Éric Chenaux qui passent de très vieilles chansons françaises traditionnelles à la moulinette, La bride sur le coup ! La monotonie des ballades produit une intéressante nostalgie futuristique, rappelant parfois Third Ear Band, Nico, Brigitte Fontaine ou l'Incredible String Band. Ces histoires tiennent de la sorcellerie comme si le duo tournait une grande cuillère dans une marmite remplie de guitares molles.
En période de restriction budgétaire que nous imposent les divers gouvernements européens successifs, le trio est définitivement la forme orchestrale la plus économique. Mais "less is more" avec le Silence Trio formé par le pianiste suédois Jakob Davidsen avec le Franco-Danois Hasse Poulsen à la guitare et le Norvégien Torben Snekkestad aux anches ! Les trois musiciens obéissent à des consignes strictes de patience, écoute, tolérance, retenue, ensemble, ouverture d'esprit qui devraient leur éviter les interdits ayatollesques de nombreux tenants de l'improvisation libre. L'ambiance qui en découle est plutôt relaxante, sorte de musique contemporaine zen où le timbre règne en maître.
On retrouve Hasse Poulsen avec le batteur Fabien Duscombs pour des chansons et compositions signées par eux-mêmes, mais aussi Eddie Harris, Tom Waits, Eddie Henderson, Povl Dissing, Shell Silverstein et John Lennon, mêlées à des improvisations débridées où ils partagent leurs goûts éclectiques avec un public curieux aimant les surprises. Ces Free Folks prouvent que le free n'est pas un genre, mais une tournure d'esprit, de la musique traditionnelle au rock, du jazz à la chanson à laquelle Poulsen cède avec entrain.
Puisqu'on en est aux mélanges, je termine pour aujourd'hui avec un album d'une chanteuse pop britannique, Nina Miranda dont le Freedom of Movement est un mélange de bossa nova, funk, rock, hip-hop, dub, electronica, avec un côté kitsch qui tire vers Burt Baccaharah ! Il y a des guitares, de la basse, de la batterie, mais aussi beaucoup de voix, et puis de la flûte, des cuivres, des cordes, des claviers, des percussions, des bruitages et des effets spéciaux. C'est une grosse ratatouille genre Bollywood façon Bahia avec un sens de la fête très British sur des textes qui engagent à se prendre en main pour changer le monde.

→ Trio Barolo, Casa Nostra, cd Ana Records, dist. L'autre distribution, 12,99€, sortie le 25 août 2017
→ Un Poco Loco, Feelin' Pretty, cd Umlaut Records, 12€
→ Eloïse Decazes & Éric Chenaux, La bride, cd Three:Four Records, 12CHF
→ Silence Trio, 1, cd ILK Music, 119kr
→ Hasse Poulsen & Fabien Duscombs, Free Folks, cd Das Kapital Records, dist. L'autre distribution, 13,99€, sortie le 25 août 2017
→ Nina Miranda, Freedom of Movement, cd Six Degrees Records, 17€

mardi 25 juillet 2017

Kristen Noguès, hommage bouleversant à la petite souris


Il y a des rendez-vous manqués, faute de temps, pas le temps passé, mais l'avenir qui bute, quand le cœur arrête de battre. Rencontrée grâce à Lors Jouin, j'avais immédiatement adhéré à la fantaisie de Kristen Noguès, une comédie dramatique où le petit clown prend l'air grave aussitôt le rideau levé. Kristen était d'abord une compositrice, inventive, en perpétuelle recherche d'autre chose. Sa harpe celtique a des accents contemporains qui s'écartent de la tradition tout en l'assumant. C'est son histoire, celle de sa famille et de son pays, la Bretagne, sac et ressac. Poussés par une mutuelle curiosité nous avions envisagé une collaboration que la maladie balaya beaucoup trop tôt. Heureusement d'autres eurent la chance de partager sa musique. Nombreux sont rassemblés sur Logodenning, le magnifique double album publié en 2008 et réédité par Innacor : Annie Ebrel, Joël Allouche, Etienne Callac, Jean-René Dalerci, François Daniel, Paolo Fresu, Peter Gritz, Jean-François Jenny-Clarke, Ivan Lantos, Nguyên Lê, Erik Marchand, Jacky Molard, Patrick Molard, Mauro Negri, Bruno Nevez, Rüdiger Oppermann, Jacques Pellen, Ronan Pellen, Jean-Luc Roumier, John Surman, Jean-Michel Veillon, Karim Ziad...
Le texte du livret rédigé par l'écrivain Gérard Alle rend parfaitement la tendresse de ses compositions, la fragilité de la "petite souris", ses interrogations, son esprit aventurier, son humour aussi et ses angoisses... Avec Bernard Vitet nous avions désiré le son de la harpe celtique pour l'un de nos projets, mais nous avions rencontré une voix, une pensée, une histoire, une autre. Si elle était bretonne par tous les pores de sa peau, Kristen Noguès ne s'embarrassait d'aucun préjugé, prête à toutes les rencontres, musique contemporaine, jazz, musiques improvisées, etc. Tout au long des cinq chapitres (Finis Terrae, Les Autres, Astract, Improviser et le trio, La longueur des jours) qui structurent le double album, ses cordes vibrent en sympathie. Elle n'est jamais aussi présente que lorsqu'elle chante à son tour et elle me touche plus particulièrement quand la musique perd ses repères pour jouer seulement sur l'écoute mutuelle comme avec le saxophoniste John Surman. Son compagnon, le guitariste Jacques Pellen, a sélectionné les morceaux dont les trois quarts étaient inédits. Le violoniste et polyinstrumentiste Jacky Molard a assuré la réalisation de l'ensemble. L'épais livret de 48 pages est rempli de photographies et de l'amour que ses amis lui prodiguaient. Logodenning est un chant d'amour qu'ils lui renvoient au-delà des étoiles.

→ Kristen Noguès, Logodenning 1952-2007, 2CD Innacor, dist. L'autre distribution, 16,95€

lundi 24 juillet 2017

Robert Wyatt par/sur Odeia


Alifib ? Vous pouvez imaginer que je l'aime à plus d'un titre. Robert et Alfie, Elsa évidemment, la simplicité de cette magnifique mélodie, cette interprétation toute personnelle de Odeia, les mots de Robert à la vision du clip, mes souvenirs de Soft Machine dont je ne manquais aucun concert, la première sortie de Robert Wyatt sur la scène du Théâtre des Champs Élysées avec Henry Cow après son accident qui le colle sur une chaise roulante, ma visite à Louth pour Jazz Magazine, ses petits mots gribouillés sur des paquets de cigarettes déchirés, sa voix zozotante qui atteint des aigus inimitables, son français quasi impeccable... Alifib figurait dans l'album Rock Bottom sorti en 1974, son come back éclatant, un disque devenu culte depuis. En "touchant le fond", l'ancien batteur converti à la chanson pop nous faisait donner un coup de pied au fond de la piscine pour remonter dans les sphères planantes de la poésie pure, la musique ! Elsa Birgé aurait pu tout aussi bien choisir Shipbuilding ou O Caroline qu'elle adorait enfant. Mais c'est la déclaration d'amour pataphysicienne à Alfreda Benge, sa compagne peintre et poète, qu'elle interprète avec Lucien Alfonso au violon, toujours aussi en verve, le talentueux Karsten Hochapfel à la guitare et Pierre-Yves Le Jeune à la contrebasse qui secoue en même temps une maracas minimaliste très wyattienne.


Dans MW2, un des livres d'artiste cosignés avec Wyatt et publié par Æncrages & Co, Jean-Michel Marchetti traduit les paroles : "Non ni non. Ni no non. Ni ni folie bololie. Alife mon garde-manger... Je ne peux pas te laisser, ni te délaisser. Alife mon garde-manger. Te confisquer ou te regarder, toi Alife mon garde-manger. Non ni non. Ni no non. Ni ni folie bololie. Balaise, le môle. Héliploptère et trou le doigt. Pas un, est-ce un, ben, dis, hein. Bruit et des bruits. Trip trip pip pippy pippy pip pip landerine. Alife mon garde-manger, Alife mon garde-manger." Dans la version initiale, Hugh Hopper avec qui j'eus la chance de jouer une seule fois tient la basse, Robert est au clavier. Celle d'Odeia figurera dans leur second album à paraître.
Découvrant le clip filmé à la Manufacture des Oeillets d'Ivry par Ugo Vouaux-Massel, Robert Wyatt, fidèle à lui-même, envoie un petit mot adorable à Elsa : "I am so moved by this . everything about it : a great film for a start . and the variations so interesting ,original but also , exactly understanding the harmonic feel i was after . And then , Elsa ........You : Perfect".

mercredi 19 juillet 2017

Le sombre orchestre de Scott Walker


J'avais laissé tomber le film de Brady Corbet après un quart d'heure. La partition pour orchestre de Scott Walker m'incite à y revenir. Sombre, brutale, tendue comme un arc, la musique met les nerfs en pelote. Des blocs de cordes assassins tombent des cintres comme un pendu au bout d'une corde, le couperet de la guillotine ou un peloton d'exécution. Mortel. C'est du gros lourd. Plus sommaire que ce que le chanteur écrit dans ses derniers albums expérimentaux, sa musique de film répond aux lois du genre, rappelant par endroits certains scores de Bernard Herrmann. La musique de film ne fait pas souvent dans la dentelle, elle doit rester complémentaire de l'image et de l'action, ne pas occuper tout l'espace. Le corps est éviscéré, le squelette à peine dépouillé de sa peau. Les cuivres accentuent la pomposité de ce film ambitieux...


Inspiré par une nouvelle de Jean-Paul Sartre, The Childhood of a Leader (L'enfance d'un chef) fut tourné sous deux versions, anglaise et française. Je n'arrive pas à m'intéresser au sort de l'enfant, encore moins au rapport de causalités qui ferait de son éducation par des parents autoritaires un futur dictateur. La transposition de la honte générée par le Traité de Versailles qui se conclut là en 1919 à celle que tente de lui infliger un monde d'adultes déconnecté tient d'un symbolisme balourd. La psychologie du film provient d'un comportementalisme réducteur, loin de la complexité analytique susceptible de révéler les mécanismes de la pensée du petit paranoïaque. Il va me falloir du temps pour réécouter le disque de Scott Walker en oubliant le maniérisme prétentieux qui avait séduit la Mostra de Venise en 2015...

→ Scott Walker, The Childhood of a Leader, mp3 9,99€ / CD 8,22€ / LP 12,94€ 4AD

lundi 10 juillet 2017

Thollot in extenso


Un nouveau disque de Jacques Thollot est un évènement rare. Il n'en a enregistré que cinq sous son nom de son vivant. Chacun développe une poésie unique qui s'inspire autant du jazz que de la musique classique française, un territoire de l'enfance que le batteur ne put jamais abandonner. Enfant précoce, il le restera jusqu'à sa mort le 2 octobre 2014. Nombreux musiciens lui avaient rendu hommage à la Java, et j'avais de mon côté demandé à Fantazio et Antonin-Tri Hoang d'improviser avec moi sur des poèmes de Henri Michaux que Jacques adorait. Jean Rochard a rassemblé les ultimes enregistrements de son quartet et des interprétations originales de divers musiciens qui reprennent avec brio quelques titres en perpétuant l'équilibre incroyable de cet oiseau blessé à qui les baguettes servaient de balancier lorsqu'il avançait léger sur les fils de la portée.
Au début du disque, Sunny Murray laisse un message sur le répondeur de Jacques Thollot qui n'est déjà plus là. Sa fille Marie chante, joliment accompagnée par un quatuor à cordes dirigé par Tony Hymas, avant que le pianiste anglais rejoigne le nouveau quartet où figurent le saxophoniste Nathan Hanson et le contrebassiste Claude Tchamitchian. Il n'y a déjà plus de temps. Les époques se confondent conférant à Jacques l'immortalité des grands artistes. Avec To Neneh by Don from Jacques le cornettiste Kirk Knuffke et le vibraphoniste Karl Berger rappellent le lègue d'une génération à une autre et la tendresse de toute cette musique. Hanson convoque un chœur de saxophones, Jacques joue en duo avec Tony Quand le son devient aigu, jeter une girafe à la mer ou improvise aux claviers avec le guitariste Noël Akchoté. La clarinettiste Catherine Delaunay souligne l'originalité du compositeur inspiré par toutes les musiques du XXe siècle. Autre magnifique surprise, le quartet formé à l'occasion de l'hommage à la Java et réunissant le saxophoniste François Jeanneau, la pianiste Sophia Domancich, le contrebassiste Jean-Paul Celea et le batteur Simon Goubert interprète Cinq hops, Go Mind, Seven. D'autres saynettes musicales où réapparaissent Akchoté, Berger, Jacques et son dernier quartet constituent la troisième partie de l'album intitulée Ce sont, où nous sommes, après Infiniment et La voie des rythmes.
Comme tous les albums du label nato, Jacques Thollot In Extenso bénéficie d'un packaging extrêmement soigné dont les illustrations ont été confiées à Gabriel Rebufello et le graphisme à Marianne T. Deux livrets de 28 pages chacun l'accompagnent : le premier est Faits d'images de Chenz, Philippe Gras, Jean-Pierre Leloir, Guy Le Querrec, Jean Rochard, Christian Rose, Sami ; le second est l'entretien (en français et en anglais) que j'avais mené avec Raymond Vurluz pour les Allumés du Jazz n°7 les 24 juin et 4 juillet 2001, un Cours du Temps chronologique complété par des commentaires sur des musiciens qui avaient marqué le parcours de Jacques.
In Extenso est une anthologie composée exclusivement d'inédits offrant de se promener dans l'œuvre de Jacques Thollot, moitié jardin anglais aux contours sinueux révélant des points de vue cachés, moitié jardin à la française que les rythmes quadrillent en de majestueuses perspectives. L'ensemble est enrobé dans un paquet cadeau soulignant l'amour indéfectible de ses amis.

→ Jacques Thollot, In Extenso, label nato, dist. L'autre distribution, sortie le 22 septembre 2017

mercredi 5 juillet 2017

Jazz en 150 figures


Guillaume Belhomme publie un beau livre de près de deux kilos avec ses 150 musiciens de jazz préférés, de King Oliver, Jelly Roll Morton, Sidney Bechet, Louis Armstrong à Otomo Yoshihide, Ken Vandermark, Mats Gustavson, Martin Küchen en passant par tous les incontournables qui ont marqué l'Histoire. Chaque article illustré de belles photographies s'ouvre sur une introduction, mais c'est par les disques qu'ils sont évoqués. La subjectivité de la somme est évidemment revendiquée et l'on appréciera l'éclectisme des goûts de l'auteur qui se passionne autant pour les racines que pour les variations iconoclastes actuelles. L'ouvrage peut plaire autant aux aficionados qu'aux néophytes, même si j'aurais apprécié des analyses plus sensibles ou poétiques qui auraient permis de mieux cerner la spécificité de chaque musicien et musicienne. Une interprétation plus subjective de Belhomme provoquerait aussi une interprétation plus personnelle de notre part. Il y a ainsi à mon avis trop de noms propres et pas assez d'adjectifs pour que l'on arrive à entendre la musique sans l'écouter. Il n'en reste pas moins que ma curiosité est vivement sollicitée pour les artistes que je connais mal, voire pas du tout. Tout au long de ses 750 chroniques de disques, cette anthologie pourra se lire comme une histoire de la création jazzistique à travers les âges aussi bien qu'elle offrira de picorer ici et là au gré de son propre temps.

Jazz en 150 figures, 360 pages, 30x22x3 cm, 1814g, Éditions du Layeur, 39,90€

jeudi 29 juin 2017

Hommage aux naïfs


Il fallait bien que le Douanier Rousseau passe par là. Beaucoup se moquaient. Un siècle plus tard, j'ai seulement cadré et appuyé sur le bouton, mais les bestioles sont restées hors-champ. Les poissons rouges cachés par les herbes ne font pas un bruit. De temps en temps viennent boire un renard, un héron, un hérisson, des chats ou des petits oiseaux.
Je ris des compositeurs contemporains qui raillent la chanson française, mais seraient incapables d'écrire une mélodie qui se fredonne, comme je suis atterré par les musiciens de variétés qui ne comprennent rien à la musique savante de notre époque. Les uns comme les autres assimilent la libre improvisation à des tût tût pouët pouët sans faire l'effort de s'ouvrir sur le monde. Pas assez d'imagination ! Les classiques tentent en vain de suivre les tempi élastiques des musiques traditionnelles. Le rubato, c'est comme la note bleue ! Mais les jazzeux et les rockers s'enferment dans des règles dictées de l'autre côté de l'océan... Il n'y a pourtant pas que les notes et leur organisation : les privilèges de classe s'expriment aussi par certains choix. Il faut lutter, longtemps.
Cocteau disait que les gens préfèrent reconnaître que connaître. C'est aussi la raison pour laquelle il est difficile de sortir du modèle social et écologique actuel alors que la plupart en souffrent considérablement. Plus l'industrie et le commerce fabriquent d'étiquettes, plus le formatage renvoie la création à la marge, valorisant des artistes Kleenex qui ne durent que quelques mois. Il faut durer. La citation de Guillaume d'Orange, Point n'est besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer, a donné son titre à l'une des pièces du disque Rideau ! enregistré en 1980. Les indépendants affiliés à aucun mouvement ont plus de mal que quiconque à faire accepter leur travail, mais leur persévérance finit par les faire sortir de leur isolement lorsque les critiques sont épuisés de ressasser toujours le même refrain. Henri Rousseau a malgré tout été inhumé sans le sou dans la fosse commune, mais la nature lui rend naïvement le plus bel hommage.

mercredi 28 juin 2017

Vinicio Capossela, Canzoni della Cupa


Deux disques enregistrés à onze ans d'intervalle réunissent ces Canzoni della Cupa. Aux chansons de Poussière répondent celles de l'Ombre. Les premières sentent la terre d'Italie, la sueur du travail au soleil, l'exploitation des paysans. La Lune éclaire les secondes, révélant ses fantômes, bêtes imaginaires de contes cruels, qu'une seule personne à la fois peut contempler. Chaque auditeur en fera l'expérience. Le premier disque respire l'authenticité de la musique traditionnelle du sud de l'Italie, pleine d'entrain, syllabes aux consonantes rapidement articulées qui donne le courage de moissonner et l'envie de danser. Le second a traversé l'Atlantique à la manière d'un Sergio Leone. Il Treno rend d'ailleurs hommage à la musique d'Ennio Morricone...


Si j'étais séduit par les chants à gorge déployée qui doivent s'affranchir de la poussière, je tombe sous le charme de la voix devenue grave de la rock star considérée comme le "Tom Waits italien", Vinicio Capossela, qui l'a posée pour tout bagage sur la nouvelle terre, rappelant le velours envoûtant d'un Leonard Cohen. Une autre côte orientale éloignée de la mer, un autre sud. En Californie la musique s'est enrichie de la proximité du Mexique et du désert texan. La nuit a succédé au jour. Le bestiaire s'est élargi à des animaux imaginaires ou du moins à leur incarnation païenne. Après ce voyage dans le temps et dans l'espace, comme tout immigré j'ai aimé revenir aux origines, là où l'inconscient va puiser son inspiration, là où naissent les légendes que s'approprient les poètes. Je navigue ainsi d'un disque à l'autre, selon l'heure et l'humeur.
L'album manquant d'un livret conséquent, on peut trouver toutes les informations sue le site de Capossela, en particulier un copieux livret en anglais et en italien avec les paroles des chansons, la longue liste des musiciens, des index des créatures, des lieux et des personnages qui hantent ce magnifique double album.

→ Vinicio Capossela, Canzoni della Cupa, 2 CD Accords Croisés / Pias, sortie le 26 août 2017

jeudi 22 juin 2017

Le voyage déconnecté de Lucas Santtana


Modo Avião est le genre de projet que j'adore. Le nouvel album de Lucas Santtana s'écoute comme on regarde un film, allongé dans des coussins profonds pour profiter du voyage. Enregistrée en mode binaural, l'expérience est d'autant plus convaincante au casque stéréo pour profiter des ambiances 3D. On est tout ouï puisque les images ne sont que mentales. C'est le cinéma pour les aveugles que je pratique depuis toujours, en particulier avec Un drame musical instantané. Comme je ne suis pas lusophone, je suis les sous-titres reproduits dans le livret pour vivre les aventures brésiliennes du personnage principal, sorte de double de Santtana. Il est très important de comprendre ce dont ça parle.
Modo Avião est une interrogation intime sur la vie folle que nous menons, ce quotidien 3.0 sous perfusion Internet, l'aliénation que le Capital nous inflige en nous appâtant avec ses jouets pour geeks et l'accumulation des contrôles qu'ils lui permettent d'exercer. Ainsi Santtana crée une fiction déconnectée, encore qu'il la joue en mode avion, posture paradoxale pour un adepte de la décroissance. Comme pour chacun de nous, il y a un fossé entre la vie que nous menons et celle dont nous rêvons. Des scènes dialoguées in situ alternent avec dix chansons enregistrées en studio. Modo Avião est un opéra de chambre d'une extrême tendresse, un pamphlet politique qui prend le temps d'un recul nécessaire, un modèle de musicalité tant dans les dialogues que dans la musique. Composée entièrement à la guitare acoustique, elle fait appel à quantité d'invités comme le guitariste Lucas Vasconcellos, le polyinstrumentiste Rodrigo Campello, le vibraphoniste Arthur Dutra, l'accordéoniste Mestrinho, le Danish (String) Quartet, sans compter les architectures sonores de Fabio Pinczowski qui joue des claviers, a enregistré et coproduit l'album...


À côté des musiciens il y a une demi-douzaine d'acteurs (surtout des actrices !) pour interpréter les scènes dialoguées entre Lui et toutes ces filles. Lucas Santtana s'est baladé avec son magnétophone et son micro aux oreilles écartées pour capter des ambiances immersives en field recording. Les chansons s'échappent de cette captation du quotidien pour distiller leur poésie. Les textes sont cosignés avec le romancier João Paulo Cuenca. Au Brésil Rafael Coutinho a réalisé une bande dessinée, miroir de l'album, mais aucun éditeur français ne semble avoir été intéressé à la publier. Santtana nous invite donc à un voyage où les paysages n'existent que parce que nous fermons les yeux et que nous nous laissons porter par le vent jusqu'à l'atterrissage. Comme si nous avions rêvé.

→ Lucas Santtana, Modo Avião, Nø Førmat, CD 16,99€ - LP 14,99€, sortie le 23 juin 2017

lundi 19 juin 2017

La cerise sur le gâteau : El Strøm ÉLU Citizen Jazz


Malgré le choix absurde de la plupart des votants qui n'ont pas compris le tour de passe-passe de garder les mêmes en changeant de nom (En Marche remplaçant le PS avec les mêmes et une politique qui glisse, qui glisse toujours plus à droite), nous sommes heureux d'avoir ravi trois circonscriptions au PS en élisant Alexis Corbière (Montreuil, Bagnolet), Sabine Rubin (Les Lilas, Romainville, Noisy-le-Sec, une partie de Bondy), Bastien Lachaud (Pantin), candidats de la France Insoumise. Dans notre bastion de résistance du 93 (sept circonscriptions sur douze avec Marie-Georges Buffet du PCF et Clémentine Autain d'Ensemble), nous respirerons peut-être un air local un peu plus sain. La soirée était déjà plutôt sympathique lorsque Franpi Barriaux a publié, dans l'édition de la semaine commençante, un bel article sur l'album Long Time No Sea de notre trio EL STRØM en l'honorant d'un ÉLU CITIZEN JAZZ, un disque rouge comme notre banlieue !

"Tenir entre ses mains un disque de Jean-Jacques Birgé enregistré depuis le début de ce siècle est déjà un événement en soi. Non que l’iconoclaste explorateur du chant des machines et du son des objets n’ait pas enregistré durant cette longue période. Nous l’avions noté, il y a quelques années dans un dossier qui lui était consacré, la majeure partie de sa discographie est désormais en ligne : quatre albums en 2016, et des dizaines de références. Parmi celles-ci, on retrouve la chanteuse danoise Birgitte Lyregaard, dont Jean-Jacques avait parlé ici même et le percussionniste et électronicien Sacha Gattino. Ils forment avec Birgé le trio El Strøm, le courant en danois, curiosité qui mêle la poésie, les langues, les images, les collages sonores dans une lente divagation qui se réclame d’une liberté farouche, où l’humour n’est jamais loin… Long Time No Sea, jeu de mot qui donne le titre au disque rappelle également que si courant il y a, il ne ressemble en rien à un long fleuve tranquille.
Ainsi « Paris », courte description déconstruite en forme de tentative d’épuisement d’un lieu témoigne à la fois d’une grande attention collective et d’une légèreté revendiquée. La voix très souple de Lyregaard, qui peut passer du babil à une scansion parfaite en quelques instants, est le fil d’Ariane d’un voyage imaginaire mise en scène avec soin. Le cinéma pour les oreilles est indubitablement l’une des obsessions de Birgé. Ici, à force de sons acides, de voix troublées quand elles ne sont troublantes, on s’identifie à une superproduction. Les petites virgules colorées exécutées tant par des trompettes à anches et des potentiomètres que par des idiophones et autres tambours, créent un contexte féerique et surnaturel qui s’exprime à merveille dans le long « Sound Castles » qui ouvre l’album. Ce n’est pas anodin ; la pochette où s’étale une rougeoyante flèche en néon est une invitation pressante à passer de l’autre côté du miroir, où l’étrangeté règne sur une étendue de grincements cristallins et de voix mutantes. On pénètre toujours plus loin dans un taillis touffu de tintements, ténébreux mais rarement inquiétant. C’est une chute au ralenti dans l’inconnu avec la certitude d’un atterrissage sans dommages.
Jamais peut-être depuis Un Drame Musical Instantané Jean-Jacques Birgé n’avait fait montre d’une telle gourmandise pour la narration. Il le doit à ses deux compagnons qui marchent du même pas. Lorsque sur « Mécanique Cantiques », Lyregaard souffle un poème aux creux de nos ouïes assaillies d’harmonicas et d’instruments-jouets, il flotte sur Long Time No Sea une douceur enfantine qui se traduit par un goût insatiable pour le jeu, le hasard et le fortuit. Mélangé à quelques parti-pris ésotériques qui ne sombrent pas dans le mysticisme (« Dark Waters », et ses percussions pleines d’écho), il en résulte une œuvre ensorcelante comme un sortilège qu’on ne voudrait rompre sous aucun prétexte. Un monde parallèle dont nul fâcheux prince charmant n’aurait la mauvaise idée de vouloir nous délivrer. C’est impossible, d’ailleurs : le courant est trop fort."
(Franpi Barriaux, Citizen Jazz)

→ El Strøm, Long Time No Sea, CD avec Jean-Jacques Birgé (cla, fx, reed tp, hrm, objets), Birgitte Lyregaard (voc), Sacha Gattino (perc, dms, hrm, objets), Disques GRRR, dist. Orkhêstra, 15,50€

vendredi 16 juin 2017

Amandine Casadamont / Antonin-Tri Hoang, compositeurs irradiants


Hasard du temps, réaction en chaîne, actualité radioactive nous survivant... C'était hier. C'est aujourd'hui. C'est forcément demain... Hier soir Amandine Casadamont vernit son vinyle Retour Possible avec une performance à l'Espace Oppidum sur des images de Claire Olivès. Le matin-même le postier avait apporté le livre-disque Saturnium d'Antonin-Tri Hoang avec la photographe SMITH chez Actes-Sud. L'une et les autres crépitent, inspirés par la radioactivité menaçante. Rapprocher les deux est une évidence, d'autant qu'ils me rappellent la pièce Tchernobyl que j'enregistrai live en juin 2002 en y mixant un adagio composé avec Bernard Vitet huit ans plus tôt.
Amandine Casadamont est passée pour la troisième année en zone interdite à Fukushima. Elle en a rapporté les sons qui composent son Retour possible. Faut-il le croire ? Les rues vides suggèrent que ce n'est pas vraiment souhaitable. La face A, minimaliste, nous laisse d'ailleurs sans voix. Celle de l'auteure intervient sur la seconde, inventoriant l'horreur en commençant chaque phrase par "il semblerait". Parce qu'on ne voit rien. On ne sent rien. C'est un chantier où l'atmosphère est le seul air que l'on puisse fredonner. Les nouvelles sont mauvaises. Si mauvaises qu'on semblerait avoir glissé dans une science-fiction dystopique. Sauf que c'est là. Maintenant et pour longtemps.
Dotés du généreux Prix Swiss Life à 4 mains, Antonin-Tri Hoang et SMITH ont imaginé un conte musical et photographique où Marie Curie aurait découvert un nouvel élément chimique "capable de courber le temps", irradiant les images et les sons au delà de l'imaginable. Comme chez Casadamont, la composition musicale est dramatique, sorte de Hörspiel (évocation radiophonique) où la frontière entre documentaire et fiction n'importe plus. Leur Saturnium tient plus des fantaisies d'Orson Welles ou Joan Fontcuberta. À côté des portraits censés s'effacer avec le temps, on peut lire de faux manuscrits, l'article d'une revue scientifique, entendre la visite du puits où furent découverts 2 mg de la substance qui bouleverse les rapports de causalité. La musique suit cette logique impossible. Drônes et pointillisme de synthèse partagent la vedette à un trio anches-guitare-batterie avec la même délicatesse que celle du Retour possible. C'est la première fois que Hoang passe au synthétiseur, une machine qu'il s'est assemblée sur mesures, bloc par bloc. Ses sons analogiques ont une qualité acoustique qui me plaît inévitablement. Au Palais de Tokyo dans le cadre de l'exposition Le rêve des formes, ils sont spatialisés sur seize haut-parleurs, mais on ne fait que passer. L'ouvrage permet de rester.
Sur le plastique de Casadamont est imprimé un câble électrique prélevé sur la même île que la couverture de mon propre album. Mais Tchernobyl diffuse un sombre romantisme, souvenir des cent mille vies sacrifiées pour en sauver vingt millions alors que Fukushima reste une poudrière bien plus dangereuse. Quant au saturnium, il laisse entrevoir ces aller et retours dont l'art a le secret, mille-feuilles quantique rempli d'énigmes où les plis du temps finissent par répéter une histoire d'éternité.

→ Amandine Casadamont, Retour possible, vinyle 45 tours 30 cm, Sound Art 01, édition limitée à 100 exemplaires, 40 et 50€ (disponible au 30 rue de Picardie jusqu'à dimanche)
→ Antonin-Tri Hoang & SMITH, Saturnium, livre et CD, ed. Actes-Sud, dist. Harmonia Mundi, sortie le 6 septembre 2017, 16,64€
→ Jean-Jacques Birgé & Bernard Vitet, Tchernobyl, sur CD Établissement d'un ciel d'alternance, GRRR 2026, dist. Orkhêstra, 15€

lundi 12 juin 2017

Youthstar au top sur l'Échelle de Scoville


C'est la quatrième fois que j'écoute l'EP de Youthstar sans savoir encore comment en parler. Il me manque probablement les termes adéquats. Chacun des six morceaux sur lequel le MC anglais place ses flows est complètement différent. Si je comprends bien, Youthstar a choisi ses featurings pour les avoir déjà pratiqués en toute complicité. Sur cet EP trop court à mon goût, il collabore ainsi successivement avec A.S.M., Chill Bump and Illaman, Taiwan MC, Deluxe, Big Red... Il est par ailleurs devenu le MC attitré du groupe Chinese Man dont je suis totalement fan. Le moins que l'on puisse dire est qu'il diffuse une énergie d'enfer. Plutôt logique pour un amateur de piment extra fort, délire que je partage de manière immodérée, puisque je ne crains aucun degré sur l'échelle de Scoville, bien au contraire, un magnétisme irrépressible m'attire vers ces sommets jumpy qui donnent envie de rigoler ! Menu dégustation composé de hip hop, trap, bass music, pop rock, boom bap, SA.Mod diffuse un feu d'artifice en entrée et en sortie. En plus des beats à réveiller les morts, je suis évidemment séduit par la richesse et la variété des samples, qu'ils soient vocaux, instrumentaux, bruitistes ou des ready-made aux références culturelles détournées. Comme d'habitude avec les rappeurs anglophones j'ai du mal à suivre le sens de ce que cela raconte, surtout lorsqu'ils n'ont pas leur langue dans leur poche et qu'elle fait sept tours sur elle-même entre chaque syllabe sans qu'on ait le temps de dire ouf. Je risque peut-être d'être déçu, mais j'aimerais bien pouvoir lire le texte à l'occasion, même les parties francophones dont le débit rivalise avec celui du robinet, net, net, net...

→ Youthstar, SA.Mod Hot Sauce EP, Chineseman Records, CD 8€ ou EP 12€, et sur différentes plateformes (Deezer, Spotify, YouTube, Napster, itunes) .

jeudi 8 juin 2017

DDD publie 4 remix de L'homme à la caméra


1895, 1929, 1973, 1984, 1999, 2014, 2017, autant de jalons pour accoucher de ce bel objet !
Le label français DDD publie 4 remix de l'album L'homme à la caméra d'Un Drame Musical Instantané sur un vinyle transparent vendu en bundle avec le vinyle original (pressage d'époque). Le New Yorkais Jorge VELEZ dit Professor Genius, l'Australien Dro Carey aka Tuff SHERM, le Polonais Eltron JOHN et le célèbre Thurston MOORE se sont prêtés au jeu... Des expériences similaires suivront avec d'autres vinyles historiques du Drame et de nouveaux remixeurs !
Thurston Moore (Sonic Youth) avait enregistré 7/11 en 1999, mais ce titre n'avait jamais été publié. Xavier Ehretsmann a commandé plus récemment les trois autres remix. De son côté, en octobre 2014, le magazine anglais WIRE avait publié le morceau d'Eltron John sur le CD Below The Radar Special Edition: The Dream, compilation de musique expérimentale et électronique réunie par l'Unsound Festival de Cracovie.
La transparence du vinyle de REMIX laisse voir la pochette originale où figurent un photogramme du film de 1929 de Dziga VERTOV et les 15 musiciens du grand orchestre d'Un D.M.I. lors de la création du ciné-concert au Théâtre Déjazet le 14 janvier 1984. Seul un sticker rond laisse apparaître le nom des 4 remixeurs. Le visuel de Coline Malivel s'inspire d'une diapositive du light-show L'Œuf Hyaloïde que j'avais cofondé avec quatre camarades, extraite du Light-Book imprimé par l'Imprimerie Union en 1973.
Un tiré-à-part 15x23cm est offert à tout acquéreur du bundle à la boutique DDD ou au Souffle Continu.

Extraits mp3 avec commentaires du producteur sur chacun des 4 remix...
Le film de Vertov sonorisé en 1984 par Un Drame Musical Instantané
L'homme à la caméra + Remix, 2 LP 33 T, DDD/GRRR, dist. Rubadub, 16€, sortie du bundle le 13 juin 2017

vendredi 2 juin 2017

Jackie Berroyer, un chroniqueur musical exemplaire


Les chroniques musicales de Jackie Berroyer sont des modèles du genre parce qu'elles n'obéissent pas au formatage que les professionnels s'imposent. Seule la passion l'anime et il les intègre naturellement à ce qui ressemble à un blog quotidien où ses émois amoureux, ses inquiétudes financières et ses poses hypocondriaques de type faussement banal occupent autant de place. Rédigées à l'origine essentiellement pour la revue suisse Vibrations, il les a réarrangées et les commente avec le recul qu'offrent les années. La première personne du singulier de cette personne singulière, dont nous connaissons le visage et la silhouette surtout par ses rôles d'acteur, signe ce journal extime, cousin d'un blog généraliste aux spécialités récurrentes. Dans son avant-propos, Berroyer parle d'autofiction, sachant bien que chez ceux qui disent "il" ou bien "elle", ça sent son petit moi. Les chroniqueurs musicaux, par exemple, ne font souvent que des portraits en creux d'eux-mêmes.
La plupart des aventures de Berroyer datent de plus d'une décennie, mais cela ne sent pas le réchauffé pour autant suspends ton vol. C'est qu'il aime les jeux de mots laids comme il craint celui qui passe jusqu'à l'attirer dans ses entrefilets. Son récent retour en cuisine rafraîchit donc les plats pour que nous en savourions avec gourmandise le bis-cuit millésimé. Parlons peu, parlons de moi (Ne dites à personne que j’en parle à tout le monde) possède évidemment le style Berroyer, un mélange d'humilité naïve et d'égotisme complaisant, de générosité et d'humour, un swing authentique, rare sous nos latitudes. Parce que l'auteur aime le jazz, le blues, le rock, le reggae et toutes les musiques qui l'accompagnent au long de sa vie. Miles Davis et Frank Zappa deviennent les refrains de sa chanson de gestes où les chorus sont tenus par les Beatles et les Rolling Stones, John Lee Hooker et Grant Green, Charlie Parker et Thelonious Monk, Manu Chao, Cheikha Remitti ou Koffi Olomidé, avec des breaks sur Platon, Pierre Lattès et Gérard Térronès, Benny Lévy, Nabe ou le Professeur Choron. Ses amours pathétiques avec des filles de facilement trente ans plus jeunes que lui n'ont pas cette légèreté, sa lucidité ne pouvant qu'accoucher d'une forme de cynisme larmoyant. C'est probablement ce qui fait son charme. À 71 ans, si la peur de la maladie et de la mort les explique, nous n'aurons par contre pas la clef de son endettement pathologique, si ce n'est la soif de vivre au jour le jour dans une société où l'improvisation semble réservée aux jazzmen, mais pas aux écrivains. Il n'empêche qu'en le lisant j'ai apprécié son style qui coule de source, tant qu'il nous donne envie d'écouter la bande-son de sa vie.

→ Jackie Berroyer, Parlons peu, parlons de moi (Ne dites à personne que j’en parle à tout le monde), couverture de Honoré, 288 pages, Ed. Le Dilettante, 20€

mardi 30 mai 2017

Paolo Fresu & Uri Caine, nocturne pour trompette et piano


Plutôt enclin à rechercher des musiques qui se rapprochent du cinématographe, entendre que le cut prévaut au développement, ou que la variété des plans supplante les variations du thème, j'ai parfois besoin de calme, d'une tendresse que seule la nuit ou la musique savent produire, du moins certaines nuits et certaines musiques, lorsque la nuit n'est habitée que d'étoiles et que la musique m'y transporte sur un courant d'air. L'enregistrement live à Milan du duo formé par le trompettiste sarde Paolo Fresu et le pianiste américain Uri Caine est de toute évidence un nocturne. Après les albums Things en 2006 et Think en 2009, la complicité de près de 15 ans des deux musiciens continue de caresser les oreilles comme une brise légère.


L'influence de la musique classique que Uri Caine arrangea souvent (Mahler, Wagner, Bach, Schumann, Mozart, Vivaldi...) pour des orchestres à tendance jazz ne s'entend pas seulement ici sur le Menuet en sol mineur de Bach, le troisième mouvement de la première symphonie de Mahler ou La Travagliata, Sino Alla Lorte Mi Protesto, L'Amante Bugiardo de Barbara Strozzi, mais aussi dans les morceaux d'origine pop (Nature Boy d'Eden Ahbez, All I Want de Joni Mitchell, Give Peace A Chance de Lennon) ou jazz (I Loves You Porgy de Gershwin). Paolo Fresu se faufile entre les touches avec l'aisance d'un oiseau de nuit, passant parfois au bugle, encore plus velouté, ou électrifiant l'air en transformant le son avec ses effets électroniques. Je cherche vainement mes mots car la qualité de ce concert est justement de les faire oublier pour laisser la musique nous emporter vers l'éther dont aucun nom ne peut rendre son irréalité tangible.

→ Paolo Fresu & Uri Caine, Two Minuettos (Live in Milano), Tŭk Music (Sonodisc/IDOL), 20€, sortie le 30 juin 2017

vendredi 26 mai 2017

Défis de prononciation, nouvel album de Bernado Birgé Edsjö


Après avoir édité 5 vidéos du spectacle Défauts de prononciation, voici l'album rassemblant les 10 pièces improvisées le vendredi 12 mai au Triton, Les Lilas. Il s'intitule Défis de prononciation pour marquer la différence en assumant le pluriel : un défaut, des défis ! En lecture et téléchargement gratuits comme les 70 autres albums exclusivement disponibles en ligne sur le site du label GRRR, il réunit Sophie Bernado (voix, basson), Linda Edsjö (voix, vibraphone, batterie) et moi-même (clavier, Tenori-on, trompette à anche, guimbarde...).
Ces allitérations sont dans l'ordre où elles ont été jouées. Les deux dernières sont des propositions du public, respectivement Pépito Matéo et Jean Bonnefoy. Florian Tirot est l'ingénieur du son. J'en ai assuré le mixage le 18 mai, jour de sa mise en ligne sur le site drame.org. Ma photo de pétales de magnolia a été prise à Rueil-Malmaison.

#1 Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ?
#2 Flyg fula fluga och den fula flugan flög
#3 Peter Piper picked a peck of pickled peppers. If Peter Piper picked a peck of pickled peppers, where's the peck of pickled peppers Peter Piper picked?
#4 Tas de riz, tas de rats, tas de riz tentant, tas de rats tentés, tas de riz tentant tenta tas de rats tentés, tas de rats tentés tâta tas de riz tentant
#5 Ringeren i Ringe ringer ringere end ringeren ringer i Ringsted
#6 Sju sjösjuka sjömän sköttes av sju sköna sköterskor på skeppet Shanghai
#7 She sells seashells by the seashore. The shells she sells are surely seashells. So if she sells shells on the seashore, I'm sure she sells seashore shells
#8 Y a pas d'hélice hélas, c'est là qu'est l'os
#9 Six chats chauves assis sous six souches de sauge sèche
#10 Si six scies scient six cyprès, six cent six scies scieront six cent six cyprès

mardi 23 mai 2017

Dramaticules de Dominique Fonfrède et Françoise Toullec


Des borborygmes ? De la Ursonate de Kurt Schwitters au monologue surréaliste de Salvador Dali en passant par les poètes lettristes et le yaourt des rockers français, les langages inventés en réfléchissent l'essence au delà du sens. Pourtant, le passé de comédienne et le talent d'auteur de la chanteuse Dominique Fonfrède confèrent à ses élucubrations vocales une dramaturgie qui les transforme en saynètes tragicomiques proches de Tex Avery ou Samuel Beckett dont elle revendique ses "dramaticules". Les seize pièces du CD, improvisées et hautement préparées avec la pianiste Françoise Toullec, laissent à l'auditeur sa part d'interprétation, autant d'évocations d'une mécanique déréglée qui différencierait l'homme des autres espèces animales. Préparé, le piano l'est aussi, des gommes de Robbe-Grillet à un mikado fragment d'une chronologie du hasard, d'un balai d'apprenti-sorcier aux ficelles du métier qui sont évidemment dans ses cordes. La rencontre est virtuose. Le concert l'avait déjà prouvé. On se laisse prendre par le vertige quand Fonfrède déballe un extrait de l'Épopée de Grabinoulor du pré-surréaliste Pierre Albert-Birot. Pour faire passer leur originalité fondamentale, exercice acrobatique où l'humour permet de prendre ses distances avec le drame de l'existence, les deux musiciennes convoquent Jacques Tati, Francis Ponge, Bobby Lapointe, György Kurtag, Alain Louvier, Georges Simenon et le petit chaperon rouge. Mais ont-elles vraiment besoin d'aucun prétexte pour leur douce folie qui n'est autre que la lucidité des poètes ?

Dominique Fonfrède et Françoise Toullec, Dramaticules, CD Gazul Records, dist. Musea, 14,99€

vendredi 19 mai 2017

Chansons minimalistes de Musseau et Caron


J'ai tant écrit de louanges sur les auteurs-compositeurs-interprètes Élise Caron et Michel Musseau que l'envie de chroniquer les deux rééditions de la délicieuse divette et la nouveauté de mon clown triste préféré est une tentation qui tient de la gageure. L'un et l'autre soignent leurs mots comme des dresseurs de puces, une homéopathie où la dose minimale sauverait la vie des désespérés de la mélodie simple. Les amateurs d'Erik Satie y reconnaîtront leurs petits, pour l'humour grave et la légèreté des doses.
Récemment Élise Caron reprenait certaines des Chansons pour les petites oreilles et d'Eurydice Bis dans des adaptations Orchestrales commandées à plusieurs compositeurs dont Michel Musseau et accompagnée par l'ensemble de tango Las Malenas. Les premières datent de 2003, les secondes de 2006, millésimes que le label Le Triton exhume de sa cave où les meilleurs crus ont conservé leur bouquet. Christèle Chazelle au piano et Michel Musseau au piano jouet et à la scie musicale (encore lui ?! Probablement parce que je découvris Élise et Michel ensemble sous la direction du compositeur Luc Ferrari il y a tant de temps déjà) jouent à quatre pattes sur le premier ; le pianiste Denis Chouillet (un des autres arrangeurs des Orchestrales), les bassistes Sylvain Daniel ou Daniel Diaz, le clarinettiste Bruno Sanalone sont du second. La propre fille d'Élise, Gala Collette, a signé la conception graphique de l'un et l'autre.
La couverture de Petites histoires noires est par contre de Thierry Flamand. Michel Musseau, assis sur les boîtes aux lettres, regarde-t-il le fauteuil vide ou le tableau aussi noir que ses vies dépressives ? Mais l'art de ce Buster Keaton de la chanson française est si tendre qu'il donne envie d'en rire. Je regrette seulement que les a parte composés de quelques mots qu'il sert en scène pour présenter chaque chanson soit absents du disque. J'avais adoré le programme où il partageait la scène avec Élise et que j'avais chroniqué sous le titre Les mots de Musseau et les mets de Caron. Ces trois albums prolongent le plaisir ou permettent de découvrir deux artistes originaux, magnifiques fleurons de la chanson française dont l'humilité et la sincérité n'ont d'égales que l'esprit et la bonté.

mercredi 17 mai 2017

Cinq allitérations musicales par Bernado-Birgé-Edsjö (vidéos)


Mon incisive manquante m'avait donné l'idée du thème du concert de la semaine dernière au Triton, Défauts de prononciation. J'ai photographié mon plus beau sourire avec le vide intersidéral plongeant, mais c'était vraiment trop gore pour illustrer ce billet, déjà que je ferme les yeux à chaque opération de la série The Knick que je regarde ces soirs-ci. Clive Owen y est très bien dans le rôle du chirurgien junkie, et Steven Soderbergh a réalisé tous les épisodes, fait la lumière sous le pseudonyme de Peter Andrews et le montage sous celui de Mary Ann Bernard, encore un Shivaïste ! Le trou dentaire ne collait pas avec la délicatesse du concert de vendredi dernier. Nous avons donc virtuellement renfilé les doudounes de l'hiver 2015 et clic clac c'était déjà dans la boîte. Je passe récupérer le multipistes ce matin aux Lilas, mais en attendant j'ai monté les rushes que Françoise a tournés depuis le balcon...


La première allitération en ligne est Flyg fula fluga och den fula flugan flög (Envole-toi, mouche moche, et la mouche moche s'est envolée, 2'51). Le basson de Sophie Bernado répond à la voix de Linda Edsjö tandis que je joue du cristal au clavier. Le fait que la phrase soit suédoise convient évidemment parfaitement à Linda, native de Stockholm.


L'accent nordique de Linda et celui du sud de Sophie ont validé mon idée de prendre pour titres et thèmatiques des allitérations. La seconde ici est danoise. Oh miracle, Linda s'y entend aussi dans cette langue, d'autant qu'elle est diplômée de l'Académie Royale de Copenhague ! Sur Ringeren i Ringe ringer ringere end ringeren ringer i Ringsted (Le clocher de Ringe sonne moins bien que celui de Ringsted, 6'30) elle joue aussi du vibraphone et de la batterie. Sophie se contente de sa voix, elle qui est du Gers, le CNSM ne l'ayant pas formatée à l'accent pointu. Enfin, seul autodidacte de la bande, il est rare que je n'entende qu'un son, puisque je joue de plusieurs cloches au clavier, plus une touche de zoziaux printaniers.


Sju sjösjuka sjöman sköttes av sju sköna sköterskor på skeppet Shanghai (7 jolies infirmières se chargent de 7 marins qui ont le mal de mer sur le navire Shangaï, 6'36) ne se prononce pas du tout comme on pourrait le croire. Linda est encore à l'honneur pour essuyer les plâtres. Remarquez que j'ai réussi à taper le å avec son petit rond sur la tête, on dit "a rond en chef", en tenant alt-majuscule-§ sur mon Mac ! J'enchaîne le navire dans la tempête, le koto, le rythme des machines, une flûte tandis que Linda vocalise, vibraphonise et percute, Sophie se cramponnant à son grave instrument à anche double.


Nous avons aussi dialogué sur Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes / Peter Piper picked a peck of pickled peppers. If Peter Piper picked a peck of pickled peppers, where's the peck of pickled peppers Peter Piper picked? / Tas de riz, tas de rats, tas de riz tentant, tas de rats tentés, tas de riz tentant tenta tas de rats tentés, tas de rats tentés tâta tas de riz tentant / She sells seashells by the seashore. The shells she sells are surely seashells. So if she sells shells on the seashore, I'm sure she sells seashore shells, mais je n'avais pas matière cinématographique pour en réaliser un petit montage. Contentons-nous de Y a pas d'hélice hélas, c'est là qu'est l'os (6'06) issu du dialogue du film La grande vadrouille. Je joue de la trompette à anche et du clavier, Linda de la batterie et Sophie chante et passe au basson.


Comme nous avions épuisé notre répertoire au demeurant totalement improvisé, j'ai demandé si quelqu'un dans la salle pouvait nous proposer une de ces phrases vachardes que nous serions heureux d'exécuter aussitôt comme un dit d'un condamné. Avant que Jean Bonnefoy nous suggère Si six scies scient six cyprès, combien scient six cent six scies ? Si six scies scient six cyprès, six cent six scies scieront six cent six cyprès (7'05), Pépito Matéo, qui était probablement entré là parce qu'il avait vu de la lumière, nous propose Six chats chauves assis sous six souches de sauge sèche. Nous en fûmes très inspirés, même si à la maison nous n'en avons actuellement que cinq en comptant les trois chatons d'un mois qui seront appelés à voler de leurs propres ailes dès juillet prochain... Mes deux camarades miaulent ainsi un duo adéquat que j'accompagne au Tenori-on, avant que Linda ne passe au vibra et que je dégonfle ma baudruche... Pour terminer, l'ordinateur a travaillé toute la nuit pour que ces instantanés voient le jour.
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