Jean-Jacques Birgé

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jeudi 16 février 2017

Chinese Man, de surprise en surprise


Chinese Man pourrait être l'équivalent français des Danois Den Sorte Skole, tant leurs références échappent à toute classification et genre de musique particulier. N'hésitant pas à sampler des disques très anciens, musiques populaires du monde entier avec une préférence pour le jazz des années 20 ou l'Inde, ils donnent une nouvelle jeunesse au passé tout en affirmant la continuité historique qui transforme l'actualité en fiction. La jungle d'alors ou le be-bop nous font sautiller de la même manière que le dub ou le reggae. Mais, bien que classés hip-hop, leurs rythmiques font souvent penser au trip-hop de Massive Attack, conférant une certaine unité à cette variété internationale d'une grande inventivité.
Épiçant leurs pièces d'extraits cinématographiques ou radiophoniques, comme je le faisais avec Dagon fin des années 60 et dont Un drame musical instantané s'était ensuite fait une spécialité, ils en soignent l'aspect dramatique, avec beaucoup d'humour, mais sans le regard critique sur la société qui caractérise les meilleurs groupes de rap américains. Composé des DJs Zé Mateo et High Ku, et du beatmaker SLY, le trio Chinese Man invite rappeurs et chanteurs à se joindre à leurs aventures hautes en couleurs. Quelle différence y a-t-il entre le scat de Cab Calloway et le raggamuffin ? Leur fantaisie débridée me fait penser à un bal expérimental où j'oserais me risquer sur la piste, oubliant ma timidité et mon lumbago. De surprise en surprise tout semble en effet possible, sans que leurs collages surréalistes ne soient jamais iconoclastes.
Shikantaza, le nouvel album des Aixois cinq ans après Racing With The Sun, est encore une invitation au voyage, conçue comme un retour aux sources du groupe, entre Marseille, Bombay et leur repère ardéchois. De la trempe d'Outkast ou Shabazz Palaces, ils pulsent et vous flanquent le vertige. Les voix sont transposées dans le grave, les rappeurs chantent en anglais, les intermèdes publicitaires sont souvent en français, les paysages exotiques et les chœurs hispanisants. Shikantaza (japonais, 只管打坐) est un terme utilisé dans l'école du bouddhisme zen sōtō qui peut être traduit par « seulement s'asseoir » ou « être assis sans rien faire » et qui décrit l'attitude à adopter lors de la méditation zazen. Mais la musique facétieuse de Chinese Man est loin de respecter le dharma du bouddha, plus encline à lorgner du côté de Bollywood en vous entraînant dans la danse/transe. Emballé par cette découverte, j'enchaîne carrément leurs trois volumes de Groove Sessions, Once Upon A Time, Sho-Bro, Remix with the Sun et leur rencontre avec le rappeur sud-africain Tumi. Shikantaza reste mon favori !Exercices de style ou tangentes expérimentales, la pop donne ici ce qu'elle a de meilleur.

→ Chinese Man, Shikantaza, CD ou 2 LP ou Internet, Chinese Man Records

vendredi 10 février 2017

The Sea Ranch Songs & Green Ground par le Kronos Quartet


Chaque fois que le Kronos Quartet sort un nouvel album je suis incapable de résister à la folie du consumérisme. Il y a vingt ans j'avais acheté à Montréal les vinyles consacrés à Thelonious Monk et Bill Evans et depuis j'ai systématiquement acquis leurs productions chez Nonesuch ou sur d'autres labels. En 1988 le trio du Drame avait rencontré le violoniste David Harrington sans arriver à s'entendre. Nous avions été trop gourmands tandis qu'il avait montré peu d'appétit pour la cuisine française ! Cinq ans plus tard nous avions préféré nous associer au Balanescu String Quartet pour notre contribution à Sarajevo Suite avec Dee Dee Bridgewater. Même si d'autres quatuors à cordes font preuve de plus de finesse j'ai toujours adoré la détermination électrique très américaine du Kronos.
Allant régulièrement voir sur leur site les nouveautés discographiques je découvre cette fois The Sea Ranch Songs d'Aleksandra Vrebalov et Green Ground de Pelle Gudmundsen-Holmgreen. La première évoque un ensemble immobilier sur la côte ouest des États Unis où les lotissements en bois sont conçus en harmonie avec la nature le long d'une plage au nord de San Francisco. Mais si The Sea Ranch fut un lieu d'accueil merveilleux pour la compositrice serbe et le quatuor, il semble être devenu un lieu de villégiature pour pensionnaires friqués en rupture avec les intentions de départ des fondateurs. Il n'empêche que la quiétude qui s'en dégage a inspiré Aleksandra Vrebalov mêlant quelques témoignages verbaux à son écriture plutôt planante. Le DVD qui double le CD montre les lieux, les architectures inventives, la nature verdoyante et l'océan, mais dans une perspective hélas illustrative malgré les effets de superposition ou de solarisation, ce qui rend le projet vidéographique particulièrement ennuyeux alors que l'écoute de l'album laisse rêver et imaginer cet espace propice à la détente, loin du monde concentrationnaire auquel les urbanistes nous ont habitués. L'album produit par le Kronos et Vrebalov est publié sur le label des compositeurs de Bang on a Can...
Celui du compositeur danois Pelle Gudmundsen-Holmgreen, décédé en juin 2016, réunit le Quatuor et le Theater of Voices de Paul Hillier pour une autre évocation de la nature tant terrestre qu'aquatique. Le terme de réunion s'impose d'autant que New Ground et No Ground sont les quatuors n°10 et 11 de Gudmundsen-Holmgreen, que Green est composé pour quatre voix, mais, superposés, ils donnent naissance à New Ground Green et No Ground Green ! Les chanteurs utilisent des percussions (crotales, guiro, claves, anklung) pour interpréter ces œuvres où les influences du baroque viennent frapper à la porte de la contemporanéité...

→ Aleksandra Vrebalov, The Sea Ranch Songs, CD+DVD Cantaloupe, 15,76€
→ Pelle Gudmundsen-Holmgreen, Green Ground, CD Dacapo, 19€

jeudi 9 février 2017

Le partage des os


Gary May suggère que la plupart des jeunes virtuoses sortis du CNSM s'épaulent et partagent leurs ripailles musicales à la façon des associations d'anciens élèves ou des copains de régiment sans fréquenter les anciens. Les générations précédentes, ne pouvant bénéficier des classes d'improvisation ou de jazz heureusement mises en place depuis une quinzaine d'années, apprenaient essentiellement de leurs aînés. La plupart de ces nouveaux orchestres fabuleux et inventifs sont, il est vrai, très peu intergénérationnels. C'est dommage, car si nous apprenons beaucoup nous-mêmes de la confrontation, ces jeunes affranchis méconnaissent ce que pourrait leur apporter ceux qui les ont précédés, mais tout autant ceux qui les suivent. J'en veux pour preuve leur ignorance lorsque, avide de découvertes, je leur demande qui sont les nouveaux musiciens arrivés après eux. Pour jouer ensemble, et en art le jeu n'a rien à voir avec l'âge du capitaine, il semble inévitable que les "vieux" soient à l'origine du projet. C'est d'autant plus vrai s'ils sont particulièrement entreprenants...
Même constatation en ce qui concerne leurs concerts où nombreux trouvent normal qu'on s'y déplace sans penser qu'il pourrait leur être agréable ou instructif de s'y rendre à leur tour. Rien de nouveau de ce côté-là, le métier veut que l'on s'y montre par souci de communication ou pour s'assurer une place sur le marché de l'emploi plus que par curiosité musicale... Malgré les collectifs artistiques qui se montent, ce qui est extrêmement réjouissant, l'individualisme, probablement lié à la forme musicale elle-même des jazz et musiques assimilées où s'expriment avant tout des individualités, empêche les musiciens de défendre leurs intérêts sociaux au sein d'organisations de type syndical. Elles leur permettrait pourtant de lutter contre les organisateurs qui ont fait drastiquement chuter les salaires depuis 25 ans, les gouvernements successifs qui ont scandaleusement réduit le budget alloué à la culture, les organismes dépendant du patronat et de l'État qui rendent de plus en plus difficile l'accès à la protection sociale comme le régime des intermittents du spectacle. La solidarité, démarche à la fois réciproque et frontale, est une nécessité.
Je n'aurais jamais pu produire autant de musique sans celle de mes camarades ni appris mon art sans la générosité des anciens à qui j'ai rendu hommage dans la longue litanie des crédits du site drame.org. Autodidacte, je n'avais pas vraiment le choix. Aujourd'hui j'ai celui de transmettre l'héritage qui me fut légué tout en continuant à rêver, construire et partager.

mercredi 8 février 2017

¡Libertad! du Roots 4tet de Pierre Durand


Monique me suggère d'écouter le nouvel album du guitariste Pierre Durand, ¡Libertad!, enregistré avec le ténor Hugues Mayot, le contrebassiste Guido Zorn et le batteur Joe Quitzke. Je suis toujours un peu gêné de demander que l'on m'envoie un disque sans savoir s'il me plaira, ou plutôt s'il m'inspirera quelques lignes. Comme pour tout ce que je produis, musique ou textes, design sonore ou spectacles, je suis happé par ce qui coule de source. J'ignore l'angoisse de la page blanche. Est-ce la facilité ou la paresse, la passion ou la boulimie du workaholic ? Il y a toujours une idée, un objet, un arbre ou un animal qui me sourit.
Ce matin, bonne pioche ! Le second chapitre des sept envisagés (le premier était un solo il y a quatre ans) est un voyage dans le jazz, en commençant par ses racines africaines, sa déclinaison bluesy pour suivre ses influences européennes et ses conséquences rocky. Durand compose de tendres mélodies pour ses interprètes, fait danser ses auditeurs et se projette dans un futur dystopique qu'en bon résistant il combat créativement. D'un continent à l'autre il envoie de toutes les couleurs, de l'esclave noir aux rouges de peau parqués dans des réserves, des caraïbes tropicales à la côte pacifique, bravant les embruns et les coups de soleil. Si j'adore les frappadingues en costume d'arlequin, j'apprécie toujours la virtuosité qui se fait discrète, comble de l'élégance.

→ Pierre Durand, ¡Libertad!, CD Les disques de Lily, dist. Socadisc, 12€+poste

lundi 6 février 2017

Garibaldi Plop, savoureux coq-à-l'âne de Roberto Negro


N'étant pas fan en général des trios piano-basse-batterie, je suis très agréablement surpris par le nouvel album de Roberto Negro, Garibaldi Plop. Il y a évidemment d'autres exceptions comme le Money Jungle d'Ellington, Mingus, Roach, qui me vient le premier à l'esprit. Adorant les coq-à-l'âne, je suis comblé : on passe de quelques notes égrainées à des cascades dignes de Conlon Nancarrow, d'une simplicité à la Satie à des emballements que ne renierait pas Charlemagne Palestine, de la musique classique du début du XXe siècle à des citations jazz. C'est monté cut en direct comme j'adore pratiquer les ellipses dans ma propre musique. On traverse les époques et les continents à la vitesse de la lumière. Garibaldi Plop n'est-il pas déjà un mot-valise ? Référence au révolutionnaire héros des deux-mondes et au son du bouchon de liège ! Ne vous étonnez donc pas d'entendre Maurice Chevalier gratter sur le pick-up la Marche de Ménilmontant et le trio lui tordre le cou ! Pas de basse ici, mais Valentin Ceccaldi au violoncelle et Sylvain Darrifourcq à la batterie, délicats accompagnateurs collant des laies de papier peint aux motifs changeants derrière le piano, ravi d'enchaîner pointes, chassés, jetés et autres cabrioles à la manière d'un danseur étoile. Dédié à son père, à ceux qui sont tombés et ceux restés debout, le disque rassemble des titres rebondissants comme des semelles en caoutchouc, évoquant l'ivresse ou des mets simples, et honorant la mémoire des anciens, particulièrement ces Italiens, en photo sur la pochette, qui ont décidé de rejoindre la Résistance à partir de 1943 pour combattre aux côtés des Alliés.

Roberto Negro, Garibaldi Plop, CD Tricollectif, dist. L'autre distribution, 16€
→ concert de sorties de cet album et de Harvest de Guillaume Aknine, Jean-Brice Godet, Jean Dousteyssier (hommage à Neil Young), jeudi 9 février au Studio de l'Ermitage

vendredi 3 février 2017

Réédition vinyle luxueuse de Moshi de Barney Wilen


Par quel bout le prendre ? Un film, deux disques, vingt pages, trente centimètres sur trente, photos plein cadre, la réédition vinyle de Moshi de Barney Wilen est un véritable évènement discographique. Produit en 1972 par Pierre Barouh chez Saravah, ce fabuleux double album refait surface dans une édition luxueuse grâce à Caroline de Bendern et l'équipe du Souffle Continu. À sa sortie j'avais été fortement impressionné par son écoute au Pop Club sur France Inter comme le précédent Auto Jazz - Tragic Destiny Of Lorenzo Bandini, quatre ans plus tôt, qui mêlait jazz et musique concrète. Cette fois le saxophoniste traverse l'Afrique avec une bande de copains et trois Land-Rover remplies de matériel et d'instruments de musique. Mai 68 est passé par là. Caroline avait incarné malgré elle la nouvelle Marianne sur les épaules de Jean-Jacques Lebel. Il était grand temps de prendre la route...
Caroline et Barney sont ensemble. Il joue. Elle filme. C'est vite résumé tant les péripéties racontées dans le magnifique livret sont nombreuses. Sylvina Boissonas des productions Zanzibar finance l'expédition, qui s'éternise. Le sud marocain, l'Algérie, le Mali, le Niger. À Paris la musique des Pygmées les avait inspirés, ils rencontrent les Peuls Bororo. De déceptions en découvertes, ils avancent, mais le temps africain est plus lent qu'ils ne pensaient. Partis six mois, ils resteront deux ans, et l'argent finit par manquer. Au retour le mixage rassemble les enregistrements de terrain, les instruments achetés là-bas, balafons et percussions, des chansons composées par Barney sur des paroles de Caroline avec Babeth Lamy, Laurence Apithi, Marva Broome, et l'orchestre... Barney est au ténor, Michel Grailler au piano électrique, Pierre Chaze à la guitare, Simon Boissezon et Christian Tritsh à la basse, Didier Léon au luth, Micheline Pelzer à la batterie.


Ils repartent là-bas pour que Caroline termine son film qu'elle autoproduit, A l’intention de Mademoiselle Issoufou à Bilma, que l'on découvre enfin en DVD, glissé dans la pochette plastique... Barney signe encore la musique, avec Bernard Arcadio au synthétiseur et Denis Benaroche à la batterie. Filmé en amateur, le document est fabuleux. Je comprends mieux Gabrielle, une fille que je n'ai jamais revue et qui revenait de six mois chez les Peuls Bororo, à peu près à la même époque. La fascination qu'exerce leur beauté est renversante. C'est probablement à l'occasion de la Fête de la Geerewol durant six jours et six nuits que les images et les sons sont capturés. Fardés, drogués au bendore (décoction d'écorce noire de banohe, de gypse pilé et de lait), parés de colliers de perles et de cauris, d'amulettes et de plumes, ils dansent jusqu'à l'ivresse qui se termine en ébats amoureux dans une liberté qui s'est depuis évaporée. Même à Paris on faisait alors l'amour comme on disait bonjour.
Le moshi est un rite de transe pour évacuer le stress de Bororos traumatisés par un voyage en France où ils firent l’objet d’une étude ethnographique. Plus festives et joyeuses, les quatre faces noires de l'album Moshi content une aventure musicale qui préfigure la world music, mêlant les jazz et les musiques africaines, la pop psychédélique et les chœurs féminins, la voix du griot et les aboiements des chiens... Sur la platine le microsillon évoque un billet aller-retour pour un pays lointain d'une époque révolue, illusion miraculeuse que les artistes aiment créer pour la partager ensuite.

→ Barney Wilen, Moshi, gatefold sleeve avec artwork additionel, 2 LP son remasterisé en haute definition au studio Art & Son à Paris, livret 20 pages couleurs sur papier couché 200 gsm avec partitions, photos rares et inédites + DVD bonus du film de Caroline De Bendern "à l'intention de mlle Issoufou à Bilma", 45', jamais édité jusqu'à présent avec artwork exclusif, 1000 copies, 35€
P.S.: l'enveloppe de 5 cartes postales exclusives réservées aux cent premiers acheteurs à la boutique du Souffle Continu est déjà épuisée !

mercredi 1 février 2017

Pas ma tasse de thé, et pourtant...


Comment évoquer des disques qui m'ont fait passer un bon moment, mais sur lesquels je suis incapable d'écrire ? Mon incompétence me retient d'allonger des superlatifs ou de résumer ma sensibilité sans argumenter. Ce sont souvent des musiques plus classiques que les inventions que je traque inlassablement. Mes goûts me feraient passer à côté d'eux si le postier ne les glissait dans ma boîte aux lettres. Je les appelle les disques de l'après-midi, pas assez bizarres pour l'aube, pas assez intrigants pour que je m'y plonge pendant mon passage au sauna, pas assez dingues pour m'électriser toute la matinée, trop jazz pour les partager avec Françoise pendant la préparation du dîner, mais ils m'accompagnent très agréablement tandis que je regarde mésanges, rouge-gorge, geais, merles s'ébattre dans le jardin lorsque je lève le nez de mon clavier où je tape ces lignes.
Ainsi j'ai savouré Laniakea du pianiste Pierre Bœspflug et du trompettiste René Dagognet, Fines lames du vibraphoniste Renaud Détruit et de l'accordéoniste Florent Sepchat, Be Jazz For Jazz des Madness Tenors qui réunit Lionel Martin, George Garzone avec le pianiste Mario Stantchev, le bassiste Benoit Keller et le batteur Ramón López, et même What if ? du ténor Hugues Mayot avec Jozef Dumoulin aux claviers, Joachim Florent à la basse et Franck Vaillant à la batterie. Les jazz de Bœspflug sautent d'une décennie à une autre sans a priori de style et le son du bugle de Dagognet m'enchante. Mon petit faible pour l'accordéon et le marimba rejoint celui pour les Mikrokosmos de Bartók. C'est la même chose avec les ténors, même si j'apprécie les grands altistes j'ai toujours préféré les instruments en si bémol, du soprano au basse, alors lorsque les ténors se mettent à danser (le nom des Madness Tenors se réfère à un album de Sonny Rollins avec John Coltrane !) je remue seul sur ma chaise, surtout si les envolées lyriques tirent sur le free. L'album de Mayot se rapproche de mes préoccupations familiales, mais il tire trop souvent vers le jazz rock pour me convaincre. Dans les disques que j'écoute je cherche des timbres inédits et des constructions qui m'épatent plutôt que de belles mélodies ou des variations acrobatiques. Il n'empêche que tous ces albums sont d'excellente qualité et raviront les amateurs.
Je suis plus attiré par les ensembles orchestraux que vers les solos, duos ou trios. Sachant que les "critiques" parlent d'eux-mêmes plus que des sujets qu'ils traitent, je reconnais ma sympathie pour la symphonie, les bruits bizarres et les récits évocateurs. Dès que la musique s'échappe d'un genre identifiable elle me harponne, et je m'intéresse à tous, de la chanson française aux variétés internationales, des plus classiques aux plus contemporains, du rock aux musiques du monde, et le jazz en fait partie comme le tango, le blues ou le flamenco. Je n'ai jamais compris pourquoi Cab Calloway me donnait irrésistiblement envie de danser alors que j'aurais plutôt tendance à me cacher quand les autres s'y mettent. Quant à la musique de chambre, il est plus rare que j'y cède. Mes diverses enceintes ne connaissent pourtant pas la taille des salles qu'elles reproduisent...

→ Madness Tenors, Be Jazz For Jazz, CD Cristal Records (en vinyle chez Ouch! Records), sortie le 27 janvier 2017
→ Hugues Mayot, What if ?, CD ONJ Records, dist. L'autre distribution, sortie le 3 février 2017
→ Pierre Bœspflug & René Dagognet, Laniakea, CD Cristal Records, sortie le 3 mars 2017
→ Renaud Détruit & Florent Sepchat, Fines lames, CD Cristal Records, sortie le 10 mars 2017

vendredi 27 janvier 2017

Mingus Erectus, une histoire du jazz


Voilà le genre d'objet qui me ravit ! D'abord parce qu'il s'inspire de la musique et du roman du plus grand compositeur de jazz à mes yeux et mes oreilles, Charles Mingus, ensuite parce qu'il allie un recueil de textes et un CD, l'un renvoyant à l'autre par un jeu de directs, de crochets et d'uppercuts. Pour les directs j'ai noté quelques samples d'époque. Les crochets sont des déviations musicales qu'empruntent un paquet de musiciens formidables qui ont participé à l'enregistrement de la musique originale composée par Étienne Gauthier. On doit les uppercuts aux textes de Noël Balen à la tête de cette entreprise qui rappelle furieusement le style littéraire de Moins qu'un chien (Beneath The Underdog), le roman autobiographique de Mingus qu'Un Drame Musical Instantané avait largement cité en 1992 dans notre spectacle Let My Children Hear Music. Mais ici tout est nouveau, textes et musique, excepté Goodbye Pork Pie Hat. Les bruitages s'y mêlent dans un hommage brillant qui convoque, en plus des comédiens et des solistes, le Fame's Macedonian Symphonic Orchestra dirigé par Philippe Jakko, avec un ensemble à cordes orchestré par Gauthier et une section de cuivres par le saxophoniste Julien Cavard.
La distribution exceptionnelle rassemble les chanteurs Liz McComb, Michel Jonasz, David Linx, les rappeurs Passi, Kohndo, Mike Ladd, les comédiens Dominique Pinon, Irène Jacob, Jean-Luc Debattice, Victor Lazlo, Thomas de Pourquery, Arthur Ribo qui jouent les textes de Noël Balen dans l'urgence qu'ils réclament. Lui-même tient la contrebasse et la machine à écrire, mais il est savamment épaulé par Philip Catherine (guitares), Ricky Ford (sax ténor), Steve Potts (sax soprano), Géraldine Laurent (sax alto), Michel Portal (clarinette basse), Stéphane Belmondo et David Enhco (trompette), Glenn Ferris (trombone), Bojan Z et Thomas Enhco (piano), Jacky Terrasson (Fender Rhodes), Emmanuel Bex (orgue), Marius Etherton (guitare funky), Danny Kendrick (batterie additionnelle), tandis qu'Étienne Gauthier empile claviers, piano, batterie, percussions et programmations. Ajoutons les battements de cœur in utero de Gabrielle Balen sur À fleur de cuir et vous en aurez assez pour vous mettre l'eau à la bouche.
Le recueil de textes poétiques de Noël Balen pourrait fait figure de livret luxueux s'il n'était le nerf du projet. La moitié des textes du livre n'ont pas été enregistrés, aussi pouvons-nous en jouir indépendamment ou simultanément. L'auteur s'est si bien inspiré de son idole qu'ils semblent avoir été écrits par Mingus lui-même, et l'interprétation est de la trempe de la meilleure jazz poetry à l'instar de LeRoi Jones ou Jayne Cortez, des écrivains William Burrouhgs, Allen Ginsberg, Bob Holman, ou Sidney Poitier disant Platon sur une musique de Fred Katz. Toute proportion gardée, l'ensemble rappelle un peu l'ambitieux Back On The Block de Quincy Jones. Une histoire du jazz. Les poèmes de Balen rendent la modernité de Mingus, intemporel, rythmique, furieux. Une histoire noire américaine.

→ Noël Balen, Mingus Erectus, 128 pages + CD exclusif offert avec le livre rempli de photos des participants, Le Castor Astral, 15€

jeudi 26 janvier 2017

Rideau !, enfin en CD


Rideau! sort pour la première fois en CD grâce au label autrichien Klang Galerie. Second album d'Un Drame Musical Instantané, il avait été publié en 1980 sur GRRR en vinyle où il est toujours disponible. Remasterisé en 2016 avec quantité de bonus tracks, parmi lesquels la pièce figurant sur l'album de compilation In Fractured Silence de United Dairies, pour la première fois ici dans son intégralité.
Après nos débuts exclusivement consacrés à la composition instantanée, que les à-peu-près nomment improvisation, M'enfin, sous-titré en anglais The Phantom of Liberty en hommage à Luis Buñuel, fut notre première pièce écrite en composition préalable, soit un morceau de studio avec nombreux re-recordings et manipulations électro-acoustiques. Bernard Vitet y joue des cuivres et d'un faisceau de percussion de son invention aujourd'hui disparu, le percuvent, qui se joue avec la bouche. Francis Gorgé passe de la guitare classique à l'électrique tandis que je fais sonner mon synthétiseur ARP 2600. Tous les deux utilisons également de petites percussions. L'alternance de la fanfare virtuelle avec la guitare et les sons électroniques se déroule sur fond de chiffres du loto arabe enregistré dans le café en face de chez moi.
Pas besoin d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer, sous-titré Against Noise Conspiracy parce que je fus incapable de traduire la maxime de Guillaume d'Orange, est le second morceau de studio de notre histoire, mais l'enjeu fut cette fois de le camoufler en pièce de concert avec le son de la salle et les applaudissements. Bernard au violon, Francis à la guitare arco, moi-même au piano et au synthé, sommes mixés avec un orchestre qui s'accorde. Lors de n'importe quel concert symphonique, c'est un moment toujours réussi quels que soient l'ensemble et l'œuvre ! J'ai découvert beaucoup plus tard qu'Edgard Varèse avait composé une pièce sur ce principe intitulée Tuning Up.
Le morceau éponyme Rideau ! est extrait d'un concert live enregistré au Forum des Halles. Très conceptuel et provocateur, le happening consistait à dissocier l'image des musiciens sur scène et leurs productions sonores. Nous commencions par jouer rideau fermé, puis le rideau s'ouvrait et nous écoutions ce que nous venions d'improviser, commentant notre écoute, vautrés dans de confortables fauteuils. C'était une manière d'illustrer notre façon de travailler en la mettant en scène. Nous diffusions également des pièces d'autres compositeurs que nous discutions simultanément, tel Charles Ives chantant au piano ou le trou de Monk sur The Man I Love avec Miles Davis. Le public avait été interloqué que j'ai l'audace de répondre à un spectateur nous apostrophant : "Papa, on se retrouvera à la sortie !". Or c'était bien mon père, qui m'avait énervé en ne comprenant pas ce que nous tentions de faire, soit scénographier le discours de la méthode et fabriquer des espaces imaginaires. C'est certainement l'un des plus intéressants spectacles de théâtre musical que nous ayons créé, car il annonçait nombreuses voies que nous allions ensuite empruntées pendant la trentaine d'années à venir. Francis y joue aussi de la basse. Je possédais encore mon orgue Farfisa Professional, en plus de l'ARP et de la flûte. Je me risque aussi à la mandoline...
La critique, sous titré Ask Why, quatrième et dernier morceau du vinyle original, fut enregistré en une seule prise devant quelques amis dans ma cave du 7 rue de l'Espérance à Paris, le 1er avril. Bernard et moi y jouons de la guimbarde en plus de nos instruments de prédilection. Nous avions alors un instrumentarium extrêmement volumineux qui rappelait à certains critiques l'Art Ensemble of Chicago, également pour la collection de racines culturelles que nous arrosions.


Les quatre inédits présents sur le CD ont été enregistrés en 1983 dans un studio hyper professionnel. Nous avions demandé le piano Bösendorfer Imperial, des percussions d'orchestre tels des timbales, des gongs, des cloches plaques, une grosse caisse symphonique, etc. Tunnel sous la Manche (Under the Channel) était donc déjà paru sur la compilation de United Dairies avec d'autres pièces de Nurse With Wound, Soma et Hélène Sage, mais dans une version écourtée. C'est la première fois qu'on peut l'entendre dans son intégralité. Bernard est au piano et à la percussion, Francis à la guitare, au synthé (probablement un DX7), à la percussion et à la flûte. J'y joue du synthétiseur, mais je suis passé au PPG Wave 2.2 dont le timbre est d'une profondeur et d'une transparence inégalées ; je complète avec flûte, trompette et diffusion de bandes magnétiques ; on peut reconnaître des extraits du Trou (mais cette fois de Jacques Becker !) que je réutiliserai plus tard pour L'homme à la caméra, de même qu'ailleurs j'ai entendu des bouts de La règle du jeu de Jean Renoir, de Johnny Guitar de Nicholas Ray, et le témoignage d'un fou furieux de l'association Légitime Défense.
La durée des quatre bonus correspond à peu près à celle des quatre pièces originales du vinyle. Pour La peur du vide, Légitime défense et Le directeur paiera pour ses crimes, Bernard joue évidemment de la trompette, mais aussi de la trompette à anche (une de ses innombrables inventions), du violon, de la double bombarde (encore une de ses facéties), des timbales, etc. Francis est essentiellement à la guitare, mais cela ne l'empêche pas d'utiliser synthé, basse et percussion. Quant à moi, en plus du PPG je m'assois au piano, souffle dans trompette, trombone, flûte et guimbarde, et diffuse toujours de drôles de bandes avec un magnétophone à cassette.
Ces quatre inédits auraient pu constituer à eux seuls un album. Je les aime autant que les quatre pans de Rideau !. L'époque était particulièrement inventive, pas seulement chez le Drame. En 1983 nous n'enregistrions plus de disque en trio, accaparés par notre grand orchestre avec lequel nous avons réalisé coup sur coup À travail égal salaire égal, Les bons contes font les bons amis, L'homme à la caméra, et quantité de ciné-concerts, genre que nous avions remis à la mode dès 1976. Bernard n'est plus de ce monde, mais Francis et moi sommes très heureux de cette réédition augmentée. De même que nous avions dédié le vinyle Rideau ! au contrebassiste Beb Guérin qui venait tristement de mettre fin à ses jours, nous aurions pu dédier ce CD à Bernard Vitet qui nous manque cruellement et auquel nous pensons quasi quotidiennement l'un et l'autre.

→ Un Drame Musical Instantané, Rideau !, CD, Klang Galerie, 16€

mardi 17 janvier 2017

Pink Floyd et Zappa, 48 ans plus tard


J'écris 48 ans plus tard, alors que le somptueux coffret de 27 disques du Pink Floyd s'appelle The Early Years 1965-1972, commençant donc quatre ans plus tôt si je sais encore compter. Il est certain que le calcul mental se perd chez les nouvelles générations ! Donc en 1965 je n'en étais encore qu'aux Beatles et aux Rolling Stones, achetant leurs 45 tours lors de mes séjours britanniques, envoyé par mon père qui pensait à juste titre que les voyages forment la jeunesse*. C'est seulement en 1969 avec More, la B.O. du film de Barbet Schroeder, puis Ummagumma, que je deviens fan du Floyd en même temps que de Soft Machine. Ils font alors figure de groupe expérimental, psychédélique et planant. De plus Rick Wright joue comme moi sur orgue Farfisa, alors que Mike Ratledge (Soft Machine) possède un Lowrey avec une distorsion qui me renverse et Keith Emerson (Nice) un Hammond plus classique qu'il renverse. J'ai lâché très vite, le groupe perdant progressivement sa légèreté et l'inventivité de ses débuts au profit d'un son plus banalement rock. Si je m'interdis d'acheter le coffret à près de 500 euros, il n'empêche que leur première période est la seule qui m'ait vraiment passionné, que ce soit avec Syd Barrett sur les deux premiers albums ou sans lui pour les deux suivants.
Mais dès l'été 1968 mon idole est Frank Zappa. Il incarne le déclic qui me fera faire de la musique et devenir compositeur. J'ai raconté mon voyage au Festival d'Amougies où je l'y enregistre avec le minuscule magnétophone portable de ma petite sœur et comment mes bandes feront le tour de la planète en toute illégalité. J'avais eu la chance de voir à Paris le long métrage de 3h30 réalisé à cette occasion par Jérôme Laperrousaz et Jean-Noël Roy, produit par Jacques Zajdermann, le père de Paule. Il n'était resté qu'une semaine à l'affiche, interdit par Pink Floyd, le producteur du festival et des disques Byg, Jean Georgakarakos, n'ayant jamais obtenu les autorisations nécessaires, d'autant qu'il n'avait pas payé les musiciens ! En lisant que la jam session de Interstellar Overdrive avec le Floyd et Zappa figure sur le troisième DVD du nouveau coffret je suis excité comme une puce, car je n'ai jamais revu autre chose que quelques clichés photographiques de la rencontre. Roger Waters et Nick Mason auront donc enfin cédé à je ne sais quelles sirènes !
Si les films m'intéressent plus que les CD dans cette extraordinaire rétrospective, je suis à la fois ému et déçu par l'extrait d'Amougies. J'aurai attendu 48 ans pour revoir ces images prises sous le chapiteau où nous assistions aux concerts les plus merveilleux, enfouis dans nos sacs de couchage. Mais, contrairement à nombreuses autres séquences, le son est à peine meilleur que mon enregistrement bien que ce soit Antoine Bonfanti qui s'en soit chargé, et, plus grave, l'extrait ne présente que la première moitié de l'improvisation alors que c'est dans la seconde que le morceau prend son envol. Je réalise seulement aujourd'hui que Zappa n'a que 28 ans lorsque je saute les barrières pour le rencontrer. J'avais assisté au concert des Mothers of Invention à l'Olympia un an plus tôt dans une salle clairsemée. Il m'apparaît alors comme un adulte, car je n'ai que 16 ans quand je l'abreuve de questions, sympathie qui me permettra de lui donner un petit coup de main les deux années suivantes.
S'ils sont d'un intérêt inégal, répétant parfois les mêmes morceaux, leur exhaustivité rappelle ou dévoile une époque où la télévision montrait une ouverture d'esprit beaucoup large qu'aujourd'hui. Je me rends surtout compte que c'est plus pop que je ne pensais, et que l'improvisation libre de Interstellar Overdrive aura considérablement influencé mon jeu de clavier. De même, Set The Control For The Heart of The Sun orientera mon goût pour les mailloches et la transe. J'ai passé plusieurs jours à regarder les films d'un œil distrait, mais attentif. Je n'arrive pas à assister religieusement aux captations de concerts ni aux passages télé comme si c'était des films de fiction ou des documentaires de création, mais la musique déroule son flux ininterrompu pendant que je tape ces lignes...

→ Pink Floyd, coffret édition limitée The Early Years 1965-1972, 27 disques CD/DVD/Blu-Ray/vinyles/documents, 25 heures, Pink Floyd Records, à partir de 426,45€

* Jean-Jacques Birgé, USA 1968 deux enfants, roman augmenté sur iPad, Les inéditeurs, 2,99€

jeudi 12 janvier 2017

François Sarhan, entre rock inventif et musique contemporaine


Marcher sur les pas de Frank Zappa est casse-gueule. C'est pourtant la première image qui me vient à l'écoute de L'Nfer (2006) du compositeur François Sarhan, et la réussite est exemplaire. Sur un récit de voyage à Londres raconté par le compositeur sans négliger les contrechamps, se greffe un arrangement musical qui suit la prosodie de la voix à la manière du Trésor de la langue du Québéquois René Lussier, technique utilisée également par Christophe Chassol. Mais Sarhan développe une écriture personnelle ponctuant dramatiquement le récit, remarquablement interprétée par l'Ensemble Ictus. Tout aussi découpé, mais avec une couleur plus jazz-rock, Orloff (2007) adopte le même système, cette fois avec son propre orchestre, CRWTH. Le documentaire fait place à une fiction de série B doublée en français et entrecoupée d'interruptions publicitaires. J'avais auparavant regardé des vidéos réalisées par Sarhan qui me semblaient plus kageliennes que zappiennes, mais les deux évocations quasi radiophoniques du CD Pop Up rappellent ici les fresques narratives du compositeur américain plus que les scénographies du provocateur argentin.
Même si elle s'appuie sur des sonorités et des rythmes issus du rock, il s'agit de musique savante. Que l'on ne s'y trompe pas, je range également Zappa dans cette catégorie, du moins pour ses œuvres les plus importantes ; j'entends par là des pièces qui s'écoutent sans rien faire d'autre, en opposition à certaines musiques populaires que l'on peut consommer en faisant la vaisselle par exemple, ou qui offrent le loisir de danser dessus.


L'album fondant Wandering Rocks et Commodity Music qui date de 2016, soit dix ans après Pop Up, soulève aussi la question de la façon dont la musique est "consommée" aujourd'hui. Sarhan regrette que l'on ne prenne plus le temps de l'écoute attentive, comme pour la poésie qui exige la même concentration. Écrite pour quatre guitares électriques, ici le groupe Zwerm, et 27 haut-parleurs diffusant des sons de synthèse réalisés avec le synthétiseur analogique SERGE à La Muse en Circuit, la version sur CD est réduite à une stéréophonie immobile alors qu'en représentation le public se promène au milieu du dispositif, voire dans plusieurs salles. Le projet initial plonge les spectateurs au milieu de haut-parleurs dont aucun ne diffuse la même source. Nous sommes ici plus proches des nouvelles musiques improvisées que du rock, la décomposition des formes construisant un nouveau parcours, plus abstrait que le précédent album.
Si j'ai cité Frank Zappa dont Sarhan est un des plus brillants héritiers, je me dois de suggérer le cousinage de L'Nfer avec le sublime Agitation d'İlhan Mimaroğlu pour ses montages cut qui font sens, critique politique loin de l'entertainment formaté. Wandering Rocks... est évidemment une expérience sensorielle que l'on aimerait partager dans un espace plus approprié que son salon. En explorant le site de François Sarhan ou les vidéos réalisées par le compositeur, on se rendra compte de l'étendue de son talent, ses inspirations l'amenant dans des contrées très différentes des deux albums chroniqués ici.

→ François Sarhan, Pop Up, CD, Sismal Records
→ François Sarhan, Wandering Rocks / Commodity Music, CD, label Muse

jeudi 5 janvier 2017

La cornemuse et le robinet


J'aurais pu vous parler du nouveau CD qu'Erwan Keravec a intitulé Sonneurs, soit un quatuor d'instruments traditionnels bretons interprétant des partitions du XXIe siècle, mais ma nuit avait été perturbée par un problème de robinets. Si je ne m'étais pas inquiété de celui du jardin dont le pas de vis est enfoui sous une pâte informe, j'aurais développé une analyse des cinq pièces de l'album à commencer par la première, ma préférée, composée par Wolfgang Mitterer sur une commande du Théâtre de Cornouaille, scène nationale de Quimper. Où trouver demain un chalumeau si le métal venait à casser ? D'où proviennent les graves percussifs de ce Run qui coule insatiablement des tuyaux de la cornemuse de Keravec, de la trélombarde de son frère Guénolé, de la bombarde d'Erwan Hamon et du biniou koz de Mickaël Cozien ? Si je n'avais ressassé toute la nuit la fuite d'un second robinet, au second étage, à savoir si je me déciderais à démonter celui-là moi-même ou attendre la venue d'un plus bricoleur, j'aurais évoqué les quatre autre pièces, successivement dûes à Susumu Yoshida, Bernard Cavanna, Erwan Keravec et Samuel Sighicelli. Elles feront probablement grincer les dents des classiques plombiers, mais raviront les adorateurs du nouveau. J'ai donc pris la voiture pour en acheter un tout neuf puisque l'ancien m'avait craché à la figure lorsque je l'avais démonté, couché sur le dos. Il y avait deux arrêts et non un seul comme je l'avais supposé, d'où la douche, avec signe de reprise. Tandis que je maniais la clef anglaise et le seau suédois, les quatre Bretons glissandaient dans des flaques de dissonances, attaquaient les résistances continentales, remontaient les bretelles des modes en laissant filer les bourdons. J'en ai profité pour vider le syphon. Il y avait de l'eau. Mais plus d'air que d'eau. Dehors il pleuvait. Dedans ça sonnait le Finistère. Je n'en verrai le bout que demain, lorsque les points cardinaux se seront rejoints au calvaire, là où les langues se délient, où les problèmes de robinets n'ont plus cours, pour que je puisse enfin voir le bout du tunnel.



→ Erwan Keravec, Sonneurs, CD, Offshore/Buda Musique, dist. Socadisc / Au Centre Pompidou le 4 février 2017 !

mercredi 4 janvier 2017

Turn Up Caravaggio


La stéréo panoramique de Caravaggio nous fait tourner la tête. Leurs tempi rapides nous entraînent vers un monde mécanique où l'on pourrait reconnaître Les temps modernes de Chaplin ou le début du Testament de Dr Mabuse de Fritz Lang, et les timbres de collection traversent la planète avec la rage du Tranceperceneige de Bong Joon-ho.
Avec Turn Up, leur troisième album, le quartet dessine, arbitrairement et sans chronologie, l'histoire du rock, longtemps appelée pop-music en France, en sept morceaux qu'ils assimilent à l'art rock. Ils développent chaque fois des séquences articulées où le blues, le hard-rock progressif, le psychédélique planant se mêlent au krautrock, à la jungle ou à l'électro. Aucun des parcours de chacun ne laisse pourtant penser à un come back, si ce n'est de leurs amours adolescents, puisque le batteur Éric Échanpard et le bassiste Bruno Chevillon viennent du jazz et des musiques improvisées, et que le claviériste Samuel Sighicelli et le violoniste Benjamin de la Fuente sont issus des musiques contemporaines et expérimentales.
Avec ses fûts accordés et ses cymbales ciselées, Échampard mène une course contre la montre, horloge implacable du synthétiseur. À la basse ou à la contrebasse, Chevillon laisse tomber des blocs telluriques en insérant des effets électroniques que lui offre son puzzle de pédales agencées. Soliste ici plus lyrique que mélodique, De La Fuente strie le ciel de saturations guitaristiques en remontant ses manches. Sighicelli intègre des échantillons radiophoniques ou cinématographiques à ses touches noires et blanches. Leurs voix à tous les quatre ne sont plus alors que murmures qui susurrent de se laisser porter par le flux électrique. La septième et dernière pièce retourne à la nuit dans un turn out libérateur de toutes ces énergies.
J'ai beaucoup aimé ce disque où j'avoue reconnaître pas mal de mes aspirations compositionnelles lorsque les alliages servent le propos. Il est probable que sur scène le groupe se livre à des variations plus libres que sur leurs précédents répertoires, le jeu d'ensemble laissant à chacun le soin d'apporter sa pierre à l'édifice.

→ Caravaggio, Turn Up, CD, Label La Buissonne, dist. PIAS, sortie le 24 février 2017

vendredi 30 décembre 2016

Le rap inventif de Danny Brown et Vince Staples


Comme je trouve le dernier album de Common totalement ramollo et que, par contre, j'avais été enchanté par To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar qui s'est radicalisé politiquement et le dernier Ursus Minor, Jean Rochard me conseille d'écouter Danny Brown et Vince Staples.
Atrocity Exhibition, celui de Brown, vous électrise, mais ne comptez pas danser dessus, c'est bien barré. Le rappeur qui rime depuis l'enfance exprime son désarroi face à la vie, d'une voix haut perchée qui rappelle le délirant They're Going to Take Me Away, Ha-Haaa! de Napoleon XIV en 1966 ou le chanteur Mad Dog (a.k.a. Bionic) dans l'album Juxtapose de Tricky de 1999. La musique a parfois des accents pop et électronique, empruntant des samples à Nick Mason ou Delia Derbyshire.
Aussi expérimental, Summertime '06 de Vince Staples raconte sa jeunesse douloureuse, issue d'une famille de délinquants originaires de Compton. Le rap, comme beaucoup d'expressions artistiques, offre une porte de sortie à des êtres sensibles qui, sans leur art, auraient fini en prison ou à l'asile pour ne pas accepter les règles qu'impose la société. La musique échappe aux conventions du genre, utilisant moult effets spéciaux, field recording, percussions inattendues. Plus récent, l'EP Prima Donna est du même acabit, les ruptures donnant une impression de déroulement cinématographique à ses morceaux.


Danny Brown ou Vince Staples sont particulièrement touchants par leur sincérité, relatant la fragilité de la vie de ces jeunes Noirs laissés pour compte dans l'Amérique ultra-libérale du XXIe siècle. Très personnels, leurs albums sont pleins d'inventions musicales et vocales. Mais comme je dois me concentrer pour comprendre les paroles j'en ressors chaque fois rincé, comme passé au rouleau compresseur d'un système inhumain qui, à force de surabondance d'informations et de biens de consommation, finit par étouffer ceux qui ont de l'argent comme ceux qui n'en ont pas.

→ Danny Brown, Atrocity Exhibition, CD, Warp Records
→ Vince Staples, Summertime '06, 2CD, Def Jam Recordings, ARTium Recordings and Blacksmith Records
→ Vince Staples, Prima Donna, EP, ARTium Recordings and Def Jam Recordings

mercredi 28 décembre 2016

Cent soleils (texte complet)


Voici donc le texte complet de mon article commandé par Citizen Jazz, trop long pour être intégralement reproduit dans la belle revue chroniquée hier dans cette colonne...

Dans le film de Luchino Visconti Le guépard, Tancrède joué par Alain Delon insiste auprès du Prince Salina interprété par Burt Lancaster « Il faut tout changer pour que rien ne change ». Autour de quel centre s’exercent les révolutions pour se retrouver un jour au même point, justifiant un nouveau cycle ? Elles permettent chaque fois au système de se régénérer, retardant l’entropie.

La fin de la première guerre mondiale vit le jazz déferler du nouveau monde vers l’ancien. La fin de la seconde lui redonna une nouvelle jeunesse avec le be-bop. Celle du Vietnam coïncida avec l’affirmation du Black Power et les Panthères Noires accouchèrent du free jazz. Le rouleau compresseur américain du soft power finira par semer des graines qui banaliseront l’affaire, tandis que les musiciens européens apprirent à les faire pousser en tenant compte de leur sol et des méthodes traditionnelles de leurs propres cultures. En France, pays du métissage et de toutes les convergences jusqu’au bout du nez du continent, la finis terrae, l’institutionnalisation de la musique improvisée dans les conservatoires arma la jeunesse, précisant sa maîtrise technique et lui rappelant ses racines, souvent multiples. Les autodidactes avaient déjà montré le chemin de l’indépendance, elle s’affirme aujourd’hui dans des projets les plus variés où les étiquettes explosent sous la richesse des propositions.

LES AFFRANCHIS

Il y a trois ans j’écrivais ainsi un petit manifeste*, accompagné d’une liste longue comme le bras de musiciens et musiciennes, que j’intitulais Les affranchis.

« Un mouvement exceptionnel se dégage enfin parmi les jeunes musiciens vivant en France. On attendait depuis longtemps qu'une musique inventive naisse de ce territoire historique, carrefour géographique où se croisent toutes les influences. Si le jazz, le rock, les musiques traditionnelles, la chanson, l'électronique, le minimalisme, le classique pouvaient se sentir chez les uns et les autres il manquait encore à la plupart de s'affranchir du modèle anglo-saxon ou américain. Depuis quelque temps la surprise va grandissant. Ces jeunes musiciens et musiciennes, car il y a de nombreuses filles dans ce mouvement et ce n'est pas la moindre de ses caractéristiques, ont pour beaucoup suivi des études classiques. Ils sortent souvent du CNSM, le Conservatoire, même si ce sont forcément les plus rebelles qui nous intéressent ici. Non contents d'être des virtuoses sur leur instrument ils composent et improvisent, entendre là que la composition soit préalable ou instantanée n'a pas d'importance. Leur univers assume l'héritage de la musique savante du XXe siècle et de la musique populaire, chanson française et rythmes afro-américains, structures complexes et simplicité de l'émission. Le blues et ses ramifications jazz et rock les ont amenés à se démarquer du ghetto dans lequel s'est enfermée la musique contemporaine. La tradition de la chanson française leur offre un nouveau répertoire de standards. La connaissance des maîtres les a armés. L'improvisation libre leur ouvre les portes du direct.

Leurs sources sont trop vastes pour être citées, mais les différentes formes que le jazz a empruntées au cours du siècle précédent les ont fortement marqués. Pour s'en affranchir ils l'ont croisé avec la musique savante, privilégiant les marginaux aux nouveaux académiques, revalorisant le rock et toutes les musiques du monde. On retrouve souvent Debussy, Satie, Stravinski, Cage, Ligeti, Monk, Hendrix, Miles, Reich, Zappa, Wyatt dans leur discours. Beaucoup d'hommes encore, mais leur féminité est de plus en plus assumée, et tant de filles peuvent enfin s'épanouir aujourd'hui sans devoir imiter le jeu des machos. Même si certains de leurs aînés ont préparé le terrain, ces "jeunes" musiciennes et musiciens ne sont pas dans la concurrence, mais dans une solidarité qui fait chaud au cœur. Encore faut-il maintenant qu'ils et elles s'organisent ! Leur culture musicale, et plus encore extra-musicale, soit ce que l'on appelle la culture générale faite de littérature, de cinéma, de spectacles en tous genres, de voyages, gastronomiques et fraternels, de conscience politique et écologique, etc., leur confère à chacun et chacune une indépendance de création. Leur imagination accouche de mondes très variés, inventifs, surprenants, porteurs d'espoir dans l'univers formaté que les financiers et censeurs veulent nous imposer. J'ai longtemps cherché un terme à proposer pour caractériser ce mouvement exceptionnel. LES AFFRANCHIS correspond bien à ce qu'ils et elles représentent. »

WWW

Il est une autre révolution, mondiale celle-ci, et propulsée par la technologie. Souvent l’invention de nouveaux outils a contribué à de nouvelles formes artistiques. Par exemple la peinture en tubes a-t-elle permis aux impressionnistes d’aller peindre sur nature. En musique chaque nouvel instrument, qu’il soit de création ou de reproduction, a bouleversé son Histoire. Au début du XXe siècle le matériel de reproduction sonore autorisa la musique à voyager autrement qu’avec du papier. Ses formes écrites ou non écrites pouvaient se diffuser par le truchement de la radio et des disques. Dans la seconde moitié du siècle la guitare électrique amplifia la musique pop(ulaire). Les instruments qui forgèrent ce que nous appelons par facilité le jazz sont récents. Le saxophone date de la fin du XIXe, la batterie arriva au début du suivant, l’orgue et le piano électrique précédèrent le synthétiseur, etc. Au basculement vers le XXIe l’informatique donna un coup de fouet à la musique électronique. Mais la grande révolution de ces quinze dernières années est le déploiement de la Toile à l’échelle mondiale, le World Wide Web.

Il ne faut pas croire que la dématérialisation des supports prit de cours les multinationales du disque. Elles l’orchestrèrent soigneusement pour réduire leurs dépenses afin d’engranger toujours plus de bénéfices. Le gros problème était le stock, encombrant et immobilisé. Sa disparition progressive, mais relativement rapide, entraîna une vague de licenciements. Cette recherche de rentabilité toujours plus gourmande s’accompagna d’une réduction dramatique des investissements en termes de risques. Aucun courant de musique populaire n’a émergé d’ailleurs depuis ce bouleversement radical, car les calculs mercantiles du Capital s’exercent à court terme. Les us et coutumes s’en trouvèrent néanmoins chamboulés.

Les jeunes n’achètent plus de disques, ils écoutent des mp3 dont la plupart disposent illégalement ou injustement, les accords de la Sacem avec YouTube, Deezer ou Spotify ne profitant qu’aux majors. Les musiques qui défilent sont rarement identifiées sous la logorrhée du flux des mp3 diffusées en playlists. Pourtant ce phénomène touche encore peu les musiques de niche dont le jazz et assimilés font partie. D’abord parce que la qualité des compressions mp3 le plus souvent utilisées reproduit difficilement la recherche de timbres des musiques inventives.

La musique vivante est une des meilleures réponses contre la suprématie du flux anonyme. Les concerts se multiplient, même si l’État, assujetti aux lois dictées par les banques, se désinvestit scandaleusement de la culture qui fait pourtant la richesse de notre tout petit pays et sa renommée mondiale. Il y a de plus en plus de concerts dans les cafés, les squats et en appartement. De toute manière les festivals tournaient en rond, leurs responsables ayant pour la plupart si peu d’entrain et d’imagination, se copiant les uns les autres sans chercher à faire des découvertes. De plus en plus de musiciens créent leurs labels et montent leurs propres festivals, franchement les plus réussis, les plus conviviaux et donc les plus excitants. Entendre ces affirmations comme des généralités, car il existe heureusement quelques exceptions remarquables de producteurs et programmateurs encore dignes de ces noms. Il est malgré tout de plus en plus difficile de vivre de son art, les salaires ayant drastiquement baissé depuis vingt-cinq ans, et les musiciens étant également de plus en plus nombreux (la reproduction de l'extrait paru dans Passage en Revue de Citizen Jazz 2016 s'arrête ici), mais cela nous l’avons voulu et nous nous y sommes employés depuis 1968.

Autre démonstration de résistance est le retour du vinyle voué à l’oubli avec l’avènement du CD. Les amateurs de beaux objets, et l’emballage n’est pas qu’esthétique, car aussi porteur de sens et d’informations, n’ont jamais accroché au boîtier cristal riquiqui. Le CD a l’avantage d’éviter la détérioration à l’usage, bien qu’il ne soit pas éternel comme on nous l’avait vendu à ses débuts, et de proposer une durée qui sied à de nombreux projets. Le vinyle offre une surface graphique conséquente, et, travaillé dans des conditions devenues hélas exceptionnelles, une dynamique étonnante face à la réduction binaire des 0 et des 1 du numérique. Ce n’est pas le propos de comparer ici les deux supports, mais l’un et l’autre ont des avantages. Nombreux audiophiles ne jurent plus que par l’analogique quand d’autres restent attachés au disque en plastique argenté. De même le téléchargement et l’écoute en ligne ouvrent de nouvelles perspectives.

La disponibilité immédiate n’est pas l’une des moindres qualités de la musique sur Internet. Elle fonctionne d’ailleurs aussi bien pour l’émetteur que pour le récepteur. J’adore enregistrer un vendredi, monter, mixer, préparer l’iconographie pendant le week-end et mettre en ligne le lundi soir un album complet, offert gratuitement aux auditeurs avertis. La rentabilité directe est nulle, mais quels profits espérer de la vente des disques aujourd’hui ?! L’investissement est également considérablement réduit, à condition de disposer du matériel pour enregistrer. Si l’on compare encore avec le salaire proposé pour un concert, la différence reste dramatiquement minime alors que la liberté de produire en toute indépendance est stimulante. La plupart des disques pressés ne servent qu’à la promotion, à moins de vente à la fin des concerts, ce qui souvent ne permet que de rembourser les coûts de la production. De plus, côté prospection, les programmateurs exigent maintenant des vidéos, ce qui repousse le problème un peu plus loin… Les musiciens n’arrivent à vivre qu’en multipliant leurs interventions, dans des domaines variés comme par exemple la pédagogie, la musique appliquée restant une des plus lucratives.


À mon niveau, j’ai suivi l’évolution des techniques, mais jamais celles du marché que j’aurais plutôt tendance à anticiper. Le label GRRR est un des plus anciens puisque fondé en 1975**. Nous avons commencé par des vinyles en soignant leur graphisme, nous investissant à la gravure avec des orfèvres en la matière, nous déplaçant à l’imprimerie lors de la mise en machine des pochettes… En 1987 nous avons été parmi les premiers à produire un CD***, ce qui nous offrait la possibilité de composer des pièces délicates que le gratouillis de l’aiguille nous interdisait jusque là et de proposer des œuvres plus longues. En 1997 Carton**** fut l’un des premiers CD-Rom d’auteur. Mais à partir de 2010 nous mettons en ligne***** les archives d’Un Drame Musical Instantané, puis tous les nouveaux albums, soit une trentaine de collaborations avec pour la plupart de jeunes musiciens et musiciennes parmi les affranchis. Parallèlement à ces travaux purement sonores je m’investis depuis toujours dans des formes multimédia comme aujourd’hui les œuvres sur tablettes tactiles******. C’est sans compter les spectacles vivants où se mêlent différentes expressions artistiques.

Reste un problème, le refus absurde de la presse papier, généraliste et spécialisée, de chroniquer les œuvres en ligne. Leur lectorat se réduit pourtant de jour en jour au profit de magazines en ligne et des blogs. Cette posture risque de leur coûter leur existence. Pourtant, de même que pour les supports sonores, le papier est complémentaire des éditions numériques. Si une liseuse possède des qualités indéniables pour lire un roman, les ouvrages illustrés sont plus agréables dans leur forme traditionnelle. Ce numéro exceptionnel de Citizen Jazz attestera de ce que j’avance !

THIS IS THE QUESTION

Que nous réserve l’avenir ? Les jeunes musiciens et musiciennes vont-ils continuer à nous épater par leur virtuosité couplée avec le développement de mondes bien à eux ? Le Web va-t-il continuer à diffuser la résistance aux courants dominants ? Face à la barbarie et à la restriction des libertés grandissantes quel sera le rôle des artistes ?

Les jeunes musiciens ont tendance à se regrouper en collectifs comme dans les années 60-70. Ils ont moins l’esprit de chapelle que leurs aînés. La solidarité n’est pas un vain mot. Mais nombreux prétendent que les conditions pédagogiques dont ils et elles ont bénéficié sont entrain de s’étioler. De plus en plus ils apprennent à se servir des outils informatiques leur permettant de s’affranchir des lourdeurs du studio. Idem des outils de communication qu’ils maîtrisent de mieux en mieux. Reste à voir comment ils se comporteront avec les nouveaux venus !

Aux débuts d’Internet, pratiquement 80% des sites étaient créatifs. Vingt ans plus tard l’inventivité a déserté le Web au profit du commerce et des services. Par contre les réseaux sociaux se sont développés considérablement, offrant une contre-offensive à l’abrutissement généralisé asséné par les média traditionnels aux mains de l’État, des banquiers et des marchands d’armes.

Si chacun et chacune peut développer sa propre esthétique en suivant plus ou moins tel courant, voire en l’initiant (la mode n’a d’intérêt que lorsqu’on la crée), n’est-il pas de sa responsabilité de réfléchir le monde qui l’entoure, de l’analyser et d’assumer sa position sociale ? L’artiste est un citoyen dont la voix porte. Les cent fleurs qui éclosent ici et là sont le reflet de la diversité libertaire rencontrée par exemple aux Nuits Debout. Comment unifier ces mouvements sans perdre l’authenticité de chacun ? La question se pose plus crucialement entre les différents corps de métier qu’entre homologues. Les responsables de salles, les journalistes, les producteurs, les diffuseurs, les musiciens semblent évoluer dans des mondes parallèles. Comment les pousser à miser sur l’avenir au lieu de ressasser les recettes éculées qui s’épuisent ?

Les quinze dernières années ont montré un regain de vitalité de la musique en France, pas seulement dans le jazz et assimilés. Comment s’appuyer sur cet élan pour ne pas s’endormir sur ses lauriers ? La politique française actuelle, dans tous les domaines, pas seulement la culture, nous pousse dans le mur. Comment se servir de nos armes pour construire un monde meilleur ? Faut-il changer la nature de la musique, intervenir dans des zones laissées à l’abandon, prêcher la bonne parole à l’étranger, fédérer toutes ces énergies ?

P.S. (conservé dans la parution de Citizen Jazz) : je n’ai aucun souvenir précis de ces quinze ans qui aurait changé la face du jazz et des musiques improvisées. C’est la somme de tous qui fait sens. C’est peut-être la raison pour laquelle je tiens quotidiennement un journal en ligne depuis douze ans sur drame.org et Mediapart. L’actualité se double ainsi d’une mémoire, un long métrage de plus de 3300 articles en plus de ceux que j’écris ailleurs et en marge de mes activités musicales et artistiques.

*www.drame.org/blog du 23 août 2013
**Birgé Gorgé Shiroc, Défense de, disque culte figurant sur la Nurse With Wound List
***Un Drame Musical Instantané, L’hallali, avec l’opéra La fosse et l’ensemble de l’Itinéraire, Frank Royon Le Mée, Dominique Fonfrède, etc.
****Birgé Vitet, Carton, CD-Extra interactif de chansons avec le photographe Michel Séméniako
*****www.drame.org, avec, à l’heure actuelle, 69 albums inédits, 929 pièces, 137 heures et une radio aléatoire en page d’accueil
******www.lesinediteurs.com, www.volumique.com

mardi 27 décembre 2016

Citizen Jazz, d'Internet au papier


La question piège envoyée par Citizen Jazz était : «Pouvez-vous relater un fait et/ou une courte anecdote, qui, selon vous, représente l’évolution du jazz et/ou des musiques improvisées au cours de ces 15 dernières années ? ». Carte blanche fut donnée à des structures comme Les Vibrants Défricheurs (Collectif rouennais), Jazzdor (scène strasbourgeoise), BeCoq et nato (maisons de disques indépendantes) qui y ont répondu. Nombreux musiciens, journalistes, acteurs proches de la ligne de la revue en ligne se sont prêtés au jeu. J'y ai moi-même participé sur 6 pages avec un texte dont je livrerai demain l'intégralité puisque n'y figure que le début, soit un long extrait. Mais je préfère laisser Matthieu Jouan présenter l'entreprise en reproduisant son édito qui rappelle d'alleurs quelques pistes que je formulai dans mon texte Les Affranchis publié dans cette colonne en août 2013 :

" Quoi de plus incongru et décadent qu’une revue imprimée sur du papier pour fêter les quinze ans d’un magazine sur internet ?
Un pied de nez au temps qui passe et au rapport au support. Car si la revue trouvera sa place définitive sur une étagère poussiéreuse pour n’être ouverte qu’au prochain déménagement (Ah tiens, j’ai ça moi ?), le magazine en ligne est constamment accessible, mouvant, remuant, à jour.
Et du haut de ses quinze ans, notre base de données vous regarde, forte de ses plus de 16 000 articles et 70 000 documents. Nous avons donc décidé de rassembler quelques idées, quelques textes, quelques images et de mettre tout ça en forme. Quelques portraits de musicien.nes que Citizen Jazz suit particulièrement (Pourquoi eux et pas d’autres ? Aucune idée…), des témoignages de personnalités du jazz (ceux qui ont trouvé le temps de répondre), des articles sur des sujets divers, bref un sommaire comme on sait les faire : totalement spontané. Ce qui frappe à la lecture des articles c’est la récurrence de plusieurs concepts et constats.
En premier lieu, la place des femmes dans le jazz. Elles sont de plus en plus nombreuses et visibles. C’est réjouissant et vous les trouverez, assez régulièrement, au fil de ces pages.

Ensuite, la valse des étiquettes ouvre de nouvelles perspectives. Ces fameux « affranchis » savent tout jouer, mélangent tous les styles, les genres, les approches et permettent d’évoluer dans d’autres espaces que ceux confinés au jazz et aux musiques improvisées. De plus, la technologie et internet permettent aujourd’hui la production directe et indépendante de musique, de l’enregistrement à la vente. L’accès au patrimoine du jazz est total, la découverte musicale est accélérée, le circuit traditionnel est obsolète. Les réseaux sociaux sont les nouveaux agendas, les almanachs, les carnets d’adresse. Enfin, l’augmentation du nombre de très bons musiciens, couplée à la fermeture de nombreux lieux et à l’absence flagrante de renouvellement et de curiosité, de prise de risque dans la programmation des festivals de jazz oblige les musicien.nes à s’organiser autrement.
L’époque où l’on gagnait de l’argent en vendant des disques est révolue. Celle où l’on en gagne en les chroniquant aussi !

Suivent 128 pages très joliment présentées et illustrées avec force photos, dessins, collages, bandes dessinées et quantité de points de vue et témoignages passionnants montrant la vitalité de ces musiques inventives. Les choix éditoriaux, évidemment sélectifs, ne choquent pas, parce qu'ils sont présentés comme des coups de cœur, évitant ainsi l'écueil dans lequel est tombée la compilation Polyfree où la plupart des articles thématiques souffrent d'une pseudo exhaustivité qui en révèle les écueils. Les musiciens.ciennes élu.e.s par Citizen Jazz reflètent exclusivement la création hexagonale, échappant ainsi à la starification américaine sur laquelle s'appuie Jazzmag. Enfin, la mise en pages aérée en fait un livre luxueux agréable à feuilleter, parfait à offrir. Les souscripteurs ont eu la chance de recevoir en bonus Le petit livre noir, tiré seulement à 300 exemplaires, qui taille un costard aux parfaites mesures de la presse jazz traditionnelle ; cela reste gentil puisque aucun nom n'est révélé, mais ça vaut tout de même son pesant de bananes !
Saluons donc celles et ceux qui ont concocté ce bel ouvrage, Diane Gastellu, Anne Yven, Franpi Barriaux, Olivier Acosta, Julien Aunos, Aymeric Morillon, Matthieu Jouan, Jeanne Davy, Léna Tritscher et Denis Esnault.

Passage en Revue, 15 ans de Citizen Jazz en papier, 20€

mardi 20 décembre 2016

Jolies surprises du Migou à Galliano


Voici deux disques auxquels je ne m'attendais pas. J'ai cru que le premier était du country & western remis au goût du jour et que le second serait pour Papy. Erreur des a priori qui m'oblige à tout écouter pour ne pas passer à côté de disques que je remettrai plusieurs fois sur la platine.
Plus fasciné par le cinéma que par les grands espaces, Le Migou réunit six jeunes musiciens s'affranchissant des étiquettes pour inventer une musique à la croisée du jazz actuel, du blues et de la musique classique française du XXe siècle. Leur instrumentation se prête à ces évocations décalées, mais jamais iconoclastes. Les cordes et les cuivres se passent de batterie qui risquerait de noyer les timbres colorés sous le bruit blanc des cymbales. Le violoniste Quentin Andréoulis, la violoncelliste Aëla Gouvernec, le guitariste Nicolas Frache, le bassiste Pierre Gibbe, la trompettiste Emmanuelle Legros et le saxophoniste ténor Thibaut Fontana qui signe presque toutes les compositions nous font voyager dans un Far West imaginaire, du Kentucky au Colorado en passant par le désert de Tabernas dans la province espagnole d'Almería où furent tournés maints westerns spaghetti. Cette démarche conceptuelle permet d'imaginer que les prochains albums iront piocher leur inspirations sous d'autres latitudes. L'écran large est proche de ceux où se projettent Bill Frisell, le rhythm & blues et les guitares électriques des années 60. California Love est un album de genre comme il y a des films de genre, sans que la personnalité des auteurs s'efface devant l'exercice.




Il y avait longtemps que je n'avais écouté un disque de Richard Galliano, ayant raté ses incartades classiques chez Bach et Vivaldi ou son hommage à Nino Rota. Son New Jazz Musette, comme Astor Piazzolla lui avait conseillé de l'appeler, est un double CD d'une rare sensibilité. Le texte de présentation est maladroit lorsqu'il annonce "se délecter de l'œuvre d'un grand maître, en attendant qu'une autre génération se lève". Comme s'il pouvait ignorer Lionel Suarez, Vincent Peirani ou d'autres jeunes accordéonistes virtuoses ! Heureusement Galliano reste à la hauteur de sa réputation. Son swing intact donne au musette une nouvelle jeunesse, musique du monde populaire et inventive, au même titre que le blues ou le tango peuvent l'être entre les mains de contemporains dépoussiérant la tradition. Entouré du guitariste Sylvain Luc, du bassiste Philippe Aerts et du batteur André Ceccarelli, l'ancien accompagnateur de Nougaro, Barbara, Reggiani, collaborateur de Chet Baker, Eddy Louis, Ron Carter, Wynton Marsalis, Charlie Haden ou Gary Burton, révise les titres qui ont marqué son style sans oublier les défricheurs Émile Vacher, Gus Viseur ou Tony Murena qui ont fait swinguer l'accordéon comme personne. Son jeu puissant et volontaire ne néglige jamais les nuances où chaque note possède sa propre valeur. La nostalgie qui s'en dégage ne se rapporte pourtant pas au passé, mais va puiser des sentiments profonds au cœur de mélodies qui semblent évidentes alors qu'elles sont le fruit d'un travail d'orfèvre.



→ Le Migou, California Love, CD, Grolektif, 11€, sortie le 13 janvier 2017
→ Richard Galliano, New Jazz Musette, 2CD, Ponderosa, dist. Pias, sortie le 17 février 2017

vendredi 16 décembre 2016

Joëlle Léandre, le travail d'une femme en 8 CD


Pour ses 40 ans sur les routes, les amis polonais de Joëlle Léandre lui ont fait une belle surprise en produisant un coffret de 8 CD enregistrés pour la plupart en 2015 et 2016. Un solo emblématique date seulement de dix ans en arrière. Le premier disque est signé par Les Diaboliques avec la pianiste suisse Irène Schweizer et la chanteuse britannique Maggie Nicols que j'avais écoutées aux Bouffes du Nord en 2011 lors du festival La Voix est Libre. Suivent des duos avec le violoniste Mat Maneri, la chanteuse Lauren Newton, tous deux américains, le trompettiste Jean-Luc Capozzo et le guitariste anglais Fred Frith. Les deux derniers sont consacrés à un quartet figurant le saxophoniste anglais Evan Parker, le pianiste espagnol Agusti Fernández et le percussionniste slovène Zlatko Kaučič. Je précise la nationalité de chacun de ses partenaires de jeu pour exprimer le nomadisme de la contrebassiste qui a toujours revendiqué de gagner sa vie grâce aux concerts à l'étranger !
Nous avions l'habitude de nous croiser au 28 rue Dunois, et en 1981 Joëlle Léandre déclina notre offre de participer au grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané en tant que soprano. Pas question pour elle de laisser tomber sa grand-mère, comme certains appellent le gros instrument à cordes, pour venir s'égosiller, bien que nous adorions comme elle utilisait sa voix de temps en temps. Nous enregistrâmes néanmoins en 1992 avec grand plaisir un Urgent Meeting dans l'album Opération Blow Up... Bien qu'elle fasse partie d'un courant radical de l'improvisation, où un rythme soutenu ou une mélodie en do majeur semblent de mauvais goût, nous avons toujours apprécié son talent de performeuse où la théâtralité fait partie intégrante de sa virtuosité. Tout dépend évidemment du choix de ses interlocuteurs, elle-même étant prête à toutes les expérimentations. Il y a dix ans le Journal des Allumés dont je m'occupais alors avec Jean Rochard l'interviewa dans le cadre du Cours du Temps, rubrique que j'avais initiée pour conter le trajectoire de musiciens qui avaient marqué la seconde moitié du XXe siècle. Après ce Joëlle Léandre, en deux temps, trois mouvements, elle s'exprima avec la même liberté l'année suivante dans un livre que je chroniquai sous le titre Joëlle Léandre a capella. L'Aixoise est intarissable quant il s'agit d'évoquer sa carrière ou d'enregistrer quantité d'albums avec d'autres improvisateurs...
Huit CD, c'est donc peu comparé aux dizaines d'enregistrements déjà publiés, mais pourtant assez représentatifs de ses qualités, tant dans la variété des façons d'attaquer l'instrument que de dialoguer avec ses camarades de jeu. Après avoir écouté non-stop ce joli cadeau d'anniversaire musicalement quadragénaire, j'avoue préférer les spectacles où la théâtralité fait sortir la musique de sa stricte interprétation formelle, souvent grâce à la voix comme avec Maggie Nicols, Lauren Newton ou celle de Joëlle (remarquable solo plein d'humour), permettant d'échapper à un free jazz européen devenu conventionnel avec le temps. Des musiciens comme Derek Bailey ou Joëlle Léandre ont en effet imprimé leur style, transformant une démarche qui leur était personnelle en genre musical lorsque d'autres se sont engouffrés à leur suite. Les CD sont bien indexés, mais aucun titre n'est spécifié, ce qui insiste sur l'aspect live des enregistrements, caractéristique de cette mouvance de l'improvisation libre.

→ Joëlle Léandre, a woman's work..., coffret 8 CD, Not Two Records, 80€

mardi 13 décembre 2016

Mon remix de Controlled Bleeding accélère


Il y a 30 ans Paul Lemos, cofondateur du groupe américain Controlled Bleeding, demandait à Un Drame Musical Instantané de participer à un disque collectif intitulé Dry Lungs III sur Placebo Records en cassette et vinyle. Le volume IV et le double V des Dry Lungs suivirent en vinyle puis CD sur le label Subterranean. J'enregistrai ainsi Don't Lock The Cage au trombone et cordes, Pale Driver Killed by a Swallow On a Country Road au synthétiseur et Rien ne va plus, mélange de field recording, synthé et percussion. Nous étions en trio avec Francis Gorgé (percussion et sons électroniques) et Bernard Vitet (percussion, piano et trompette) sur le premier et le troisième, le grand orchestre du Drame figurait sur le second dirigé par Francis. Bernard est décédé en 2013, les deux comparses de Paul, Chris Moriarty et Joe Papa, en 2008 et 2009. En 1987 nous avions enregistré Phagocytations comme playback à une pièce collaborative avec Controlled Bleeding qui aurait dû jouer par dessus et nous envoyer également une prise pour que le Drame rejoue à son tour dessus, mais c'était resté lettre morte, problème de courrier probablement à une époque où Internet n'existait pas.
Récemment Paul Lemos a intercédé auprès du producteur autrichien Walter Robotka pour qu'il ressorte notre 33 tours Rideau ! de 1980 ; il sera donc là en janvier, pour la première fois en CD, sur le label KlangGalerie. Or la semaine dernière Paul m'écrit qu'il aimerait que je compose un remix d'un des titres du dernier album de Controlled Bleeding, Larva Lumps and Baby Bumps. Je choisis le premier morceau de cet album rock très destroy, Driving Through Darkness, et je m'y attèle aussitôt, ignorant depuis toujours la procrastination !
J'ai souvent eu un problème avec les remix du Drame par d'autres musiciens : je ne reconnais pas nos intentions et parfois même pas les samples choisis. Cela ne me gêne pas, mais m'interroge sur les raisons de leur choix. En me pliant à mon tour à l'exercice, j'ai cherché à préserver le style de l'album original avec son énergie survoltée, d'autant que j'aime beaucoup la version de Controlled Bleeding et que je regrette de ne pas profiter plus souvent des qualités du rock. Je commence par enregistrer des basses à la guimbarde, deux pistes en l'occurrence. Pour mes bribes de voix je retire mon incisive provisoire et miaule nasalement un peu comme David Lynch dans Crazy Clown Time. Cela me donne une bouche pâteuse genre lendemain de cuite dans l'aigu. J'ajoute une guitare électrique aux accents hendrixiens, du moins comme j'imagine qu'il en jouerait aujourd'hui sur un tel morceau ! En fait je la joue sur le clavier de mon V-Synth en me servant du pad et du beam. J'efface alors toutes les pistes de Paul (guitares, synthé, orgue), sauf la rythmique dont je filtre la basse et la batterie, en particulier avec le plug-in Black Hole d'Eventide. Je renforce le rythme avec une guitare préparée et j'ajoute quelques effets de cordes confondants rappelant des crissements de pneus plus que des glissandi, ainsi que des passages automobiles sur autoroute avec effet Doppler qui font virer mon film vers la fiction. Ce n'est plus qu'une question de mixage.

P.S.: les choses vont vite, j'aime quand les choses vont très vite. Ayant reçu mes 5'55" hier lundi soir, Paul Lemos me propose de participer au prochain album de Controlled Bleeding comme membre du groupe à part entière. Driving through darkness ? I love it !

vendredi 9 décembre 2016

Papiers sonores


Jean-Noël von der Weid publie aux Éditions Aedam Musicae un ouvrage qui tient à la fois de l'encyclopédie choisie, de l'analyse critique et de la poésie. Écoutant des œuvres qui l'ont séduit, il laisse aller sa plume en cherchant des points de concordance stylistique avec la musique. L'auteur suggère de lire à voix haute chaque évocation tout en écoutant les pièces allant du Moyen-Âge à nos jours. Chacun des cinquante chapitres est précédé d'une introduction raisonnée des compositeurs dont il a choisi une ou plusieurs œuvres. Si je reconnais, avec le plus grand plaisir, la proximité de mes propres choix dans leur éclectisme convoquant Varèse, Ives, Cage, Ligeti, Kagel, Webern, Xenakis, Ferrari, Romitelli, Mingus, Ellington, Monk, Léandre, Scelsi, Sciarrino, etc. (mais aussi Gesualdo, Couperin, Bach, Beethoven, Debussy, Ravel, Prokofiev, etc.), il me donne surtout envie de découvrir des compositeurs dont le travail m'est encore étranger comme Franck Bedrossian, Lori Freedman, Helmut Oehring, Olga Neuwirth, Enno Poppe... Von der Weid joue des allitérations, du rythme des phrases, de la ponctuation, pour retrouver une émotion toute personnelle qui le fait vibrer en sympathie avec ceux qu'il accompagne.

→ Jean-Noël von der Weid, Papiers sonores, Ed. Aedam Musicae, 180 pages, 25€
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