Jean-Jacques Birgé

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vendredi 3 juillet 2015

Claire et nette la clarinette !


Clair et net, le jeu de mots est facile, mais la clarinette recèle des qualités expressives que le saxophone avait escamotées pendant un demi-siècle de nouveau jazz. Si Sidney Bechet et Benny Goodman lui avaient donné ses lettres de noblesse swing, l'instrument restait un peu timide jusqu'à ce que des musiciens européens se démarquent de la puissance américaine pour revendiquer leur culture et la diversité de leurs terroirs. Le métal, brillant et explosif, est aux États-Unis ce que le bois, tendre et délicat, est à l'Europe. L'Histoire n'est pas la même. L'esclavage engendra des formes radicales, là où les Lumières jouaient de leur passé encyclopédique. Dans les musiques populaires, les saxophones, la batterie, la guitare électrique conquirent le vieux continent au détriment des bois et des cordes. Dans le jazz les grands violonistes se nommaient Stéphane Grappelly, Jean-Luc Ponty. Venus du classique, quantité de violoncellistes émergèrent dans notre pays. Quant à la clarinette, nombreux doivent beaucoup à Michel Portal, la clarinette basse trouvant longtemps plus de grâce aux oreilles des jeunes musiciens que sa sœur cadette. En lisant la liste des clarinettistes jazz sur Wikipédia, y figurent Denis Colin et Louis Sclavis, mais en sont absents Jacques DiDonato, Sylvain Kassap, Étienne Brunet, Nano Peylet, François Cotinaud, Laurent Dehors, Sylvain Rifflet, Joris Rühl, Antonin-Tri Hoang, Jean-Brice Goddet, Jean Dousteyssier, Julien Pontvianne, Yom, et quantité d'autres qui auront la gentillesse de ne pas m'en vouloir en me ravivant la mémoire ou en se signalant. On peut trouver sur Wikipédia une autre liste aussi incomplète, même si elle répertorie uniquement les Français...
En trio avec le contrebassiste nîmois Guillaume Séguron et le batteur minesottien Davu Seru, la clarinettiste bretonne Catherine Delaunay sort chez nato un album rafraîchissant intitulé La double vie de Pétrichor. Le premier morceau me rappelle Le Peuple Étincelle, le groupe de bal du saxophoniste François Corneloup (et ce n'est pas parce que j'ai toujours préféré les bois et les cordes aux saxos, la percussion à la batterie que je vais devenir sectaire !), probablement pour la référence aux musiques traditionnelles et à la danse, nos jazz et tango à nous. La rencontre des trois musiciens aux origines différentes construit une conversation homogène où chacun se retrouve dans cet espéranto que l'on appelle musique. Le jazz se mâtine des traditions d'improvisation européennes et des folklores de l'hexagone. Catherine Delaunay joue de temps en temps du re-recording en attrapant un cor de basset, un accordéon ou une scie musicale, nous transportant sur le terrain humide de Pétrichor. Car comme souvent dans les productions du label nato le livret permet à la bande dessinée d'interpréter les notes qui s'échappent, se croisent et fusionnent. L'illustrateur Matthias Lehmann dessine ainsi un conte elliptique qui sent bon l'humus, euh pardon le pétrichor, en s'inspirant de ce qu'il entend. Avec cette petite bande nous sautons à pieds joints dans les flaques, nous réfléchissons dans un miroir multifaces, allons boire à la source en retrouvant les origines de la musique américaine, celles des peuples "natifs" ou esclavagisés, et revendiquons nos terroirs, gage de la mixité, du partage et de l'échange.

→ Guillaume Séguron, Catherine Delaunay, Davu Seru, La double vie de Pétrichor, nato, dist. L'autre distribution

jeudi 2 juillet 2015

Sur le Monde Diplo


Mon article d'aujourd'hui est délocalisé. Vous le trouverez sur Le Monde Diplomatique de juillet en page 26. Voilà plus de 20 ans que j'y suis abonné. À une époque faste je contribuais aux Amis du Diplo. Mediapart fait un travail d'investigation formidable, son Club ouvre des perspectives inattendues, mais le mensuel en papier est la seule revue avec Courrier International qui prenne le recul avec l'information, voire s'en affranchisse, pour tenter d'analyser les enjeux planétaires. Si vous voulez savoir où cela chauffera demain, dans deux ou dans dix ans, toutes les explications sont là. De mon côté je me suis cantonné aux pages culturelles, histoire de faire connaître Scott Walker, un artiste majeur, une voix unique, à celles et ceux qui l'ignorent encore...

mercredi 1 juillet 2015

Le camembert de la Sacem


En recevant les pourcentages des origines des droits d'auteur que la Sacem va répartir le 7 juillet, je me suis demandé si la musique était à ce point liée à l'image. En additionnant la télévision, Internet, le cinéma et l'exploitation vidéographique on obtient 54%. Si je ne me trompe, les usagers communs (15%) sont les perceptions forfaitaires provenant des magasins qui diffusent de la musique en fond sonore, les petites radios, les irrepartissables, etc., et les droits généraux (11%) correspondent aux spectacles en public. Restent 20% pour la radio et l'édition phonographique. Ce camembert est à prendre avec des pincettes, car n'y figurent pas, par exemple, ni les perceptions de l'étranger, ni la copie privée. Les résultats affichés ne me semblent néanmoins pas correspondre à la réalité des usages, mais aux conséquences des contrats passés entre "ma" société d'auteurs et les exploitants.
On sait par exemple que la télévision est majoritairement regardée par le troisième âge et que la Sacem n'a jamais réussi à moraliser les exploitants des nouveaux médias ni à comprendre la logique régissant Internet. Je n'ai pour ainsi dire rien touché de la cinquantaine de CD-Roms dont j'ai fait la musique alors que les éditeurs étaient florissants et la gratuité de la Toile n'engrangeait aucun revenu. Le choix de la répression via le ridicule Hadopi plutôt que le système de la licence globale (en gros, redevance forfaitaire sur le modèle de celle de l'audiovisuel) aboutit à des contrats iniques entre la Sacem et les gros diffuseurs comme YouTube qui ne profitent qu'aux majors. La perception est biaisée par l'absurdité du choix qu'ont fait la Sacem, la SACD et la Scam contre l'avis des sociétés d'interprètes comme la Spedidam et l'Adami, ne permettant pas aux usagers de comprendre l'économie du secteur. Pendant ce temps la gratuité devenait la norme, la loi transformant l'iPartage en piratage. Puisque les auteurs doivent être rétribués pour leur travail, encore fallait-il trouver les moyens de la répartition, deuxième étape de la fonction des sociétés d'auteurs. Comme toujours on marche sur la tête et les responsables ont préféré plancher sur une loi inapplicable plutôt que d'imaginer un système qui convienne aux usagers comme aux artistes.
J'ai dit et répété que je défendais les sociétés d'auteurs à l'extérieur, mais que je me battais contre leurs statuts à l'intérieur. J'ai acheté ma maison grâce à mes droits d'auteur sur un film passé régulièrement sur TF1 tandis qu'un millier d'autres œuvres ne m'a rapporté que des broutilles. Nous avons fait passer l'improvisation jazz, la cosignature, le dépôt sur bande, mais nous n'avons pas réussi à convaincre les responsables qui ont ignoré l'importance de la circulation des œuvres au profit de leur protection. Certains sites illégaux sauveront pourtant probablement de l'oubli quantité des chefs d'œuvre ignorés en leur temps.
Face à la prolifération des auteurs qui rêvent de gloire et s'inscrivent à la Sacem, la problématique de la gestion pousse la société à statufier en protégeant les mieux lotis. Cela ne diffère pas du reste de notre système social. Les indépendants n'ont rien à gagner aux lois actuelles. Elles profitent essentiellement aux gros et l'action culturelle qui subventionne projets artistiques ou festivals est loin de rééquilibrer la logique du profit. Sous prétexte de juste répartition on oublie que seule la solidarité avec les plus fragiles permettrait d'avancer de manière cohérente. Les irrepartissables devraient être exclusivement attribués à des fonds de soutien et non être distribués entre autres au prorata des revenus assurés. Le problème vient du fait que les statuts sont pondus par des auteurs qui ont atteint une certaine notoriété et défendent leurs privilèges. Dans les sociétés d'auteurs la hiérarchie est fonction de la quantité d'argent perçue. Devant les détracteurs des droits d'auteurs qui font lobby à Bruxelles il est indispensable de faire front commun, mais pour que ce soit effectif il est indispensable que la solidarité s'exerce à plein. Or les sociétés d'auteurs fonctionnent sur des schémas du siècle précédent, au détriment du plus grand nombre. En campant sur des positions conservatrices, elles risquent hélas de disparaître. Comme pour nos institutions publiques (rappelons que ce sont des sociétés privées quasi monopolistes) il est nécessaire d'inventer de nouvelles règles, généreuses et cohérentes avec les nouvelles pratiques.

P.S. : toute allusion du titre à une fable de La Fontaine est purement fortuite.

mardi 30 juin 2015

Le piano bien préparé d'Ève Risser


Depuis les Sonates et Interludes de John Cage composées entre 1946 et 1948, probablement sa seule œuvre grand public, le piano préparé m'a toujours fasciné pour son potentiel orchestral dont la variété de timbres explose le son classique du meuble bourgeois. Ayant découvert en 1977 le disque que François Tusques avait consacré à l'instrument dans le cadre de la série Spécial Instrumental du label Chant du Monde, je regrettai plus tard que le jazzman féru de blues l'ait abandonné lorsque je le fréquentai. Depuis récemment, quantité de musiciens de la scène improvisée se sont emparés de ses possibilités inouïes. Chacun a ses propres préparations : morceaux de bois, gommes, vis, pailles en plastique, papier, aimants, etc. glissés dans les cordes, balles de ping-pong rebondissantes, toutes sortes de baguettes, crins d'archet ; certains y mettent les doigts en étouffoir, d'autres pincent les cordes ; les pédales libèrent l'ensemble de la harpe... Le même principe a gagné la guitare et d'autres instruments à cordes. Le piano dévoile explicitement son rôle et sa technique percussive en se rapprochant du son du gamelan. Mais l'essentiel est la manière dont chaque musicien s'approprie le piano qu'il prépare en fonction de son monde, cet espace dramatique qui façonne le style.
Avec Des pas sur la neige la pianiste Ève Risser a enregistré une merveille de délicatesse, soundscape musical d'une beauté quasiment zen, désert blanc peuplé d'une foule d'objets animés, étymologiquement "qui ont une âme". Si les touches blanches laissent des traces noires sur la neige, les noires sont dessinées à l'encre de Chine, accumulation paradoxale d'haïkus graphiques formant un ruban de Möbius qui vous enveloppe comme une robe de Niki de Saint-Phalle chargée d'objets transitionnels. Ces grigris font le pont entre l'enfance de l'art et l'impossibilité du réel, un monde intime livré ici à l'écoute de tous, mélange de pudeur et d'exhibitionnisme dont les artistes jouent avec facétie. Mais ici la fantaisie de la randonneuse porte des accents graves. Les coups fouettent le visage, les archets électroniques laissent planer le doute, les flocons fondent sous la langue.

→ Ève Risser Des pas sur la neige, CD sur le label portugais Clean Feed

vendredi 26 juin 2015

Vibrer des Watt, pister Gayffier


Des fourmis chatouillent le bout de mes doigts. Je sens les os de mon crâne entrer en vibration avec les anches des clarinettes. Ma tête penche inexorablement à droite. J'ouvre les yeux. Les spectateurs les ont presque tous fermés. Les musiciens aussi. Tous perdent la notion du temps. Nous sommes sur un nuage. Le drone produit une ample et lente respiration. La concentration détend les muscles, elle ouvre les chakras. La nuit tombe sur la Bibliothèque Sigmund Freud dont ce sont les derniers instants avant le déménagement de la Société Psychanalytique de Paris dans le treizième arrondissement. Sous les toiles de Marie-Christine Gayffier réalisées en accord avec le lieu, le quatuor Watt vibre comme un seul corps, à moins que ce ne soit pour tous les corps. Leurs souffles continus semblent aspirer l'univers. La fin de la pièce sonnera comme un trou noir. Mais d'ici là Julien Pontvianne, Antonin-Tri Hoang, Jean Dousteyssier, Jean-Brice Godet sentent leurs lèvres tendues, ils pensent à leurs doigts crispés sur les clefs, ils gonflent leurs joues, inspirent par le nez, ou bien ils ne pensent plus à rien. Une seule note. La note seule. Seule la note. Si le sommeil peut gagner des spectateurs, il arrive qu'un musicien s'endorme sur la coda. D'autres se laissent aller à la rêverie, d'autres encore seront récupérés plus tard. On a le temps pour soi.


Après leur premier album en vinyle, le quatuor de clarinettes, dont Hoang et Godet doublent à la clarinette basse, a couché sur un CD la pièce que nous écoutons. Nous perdons l'acoustique, mais nous pouvons emporter à la maison la musique ornée d'une superbe sérigraphie de 38Fillette. En sortant, la lumière de la vitrine éclaire une installation de Marie-Christine Gayffier, Je remballe ma bibliothèque. Ses autres tableaux saisissent des éléments clefs de la vie ou de l'œuvre de Freud. Au sol elle a inscrit les repères alphabétiques de l'organisation livresque. Devant nos yeux des mots raisonnent à nos oreilles comme une série d'énigmes dont chacune et chacun ne possède qu'un bout de la résolution. À l'image de Watt, il faut l'ensemble pour percevoir l'unité. Si l'inconscient est construit comme un langage, le corps exprime ses contradictions et ses paradoxes. Nous sortons régénérés de l'expérience.

Watt, CD 77'06, Becoq Records
Marie-Christine Gayffier, exposition lisible/illisible, Bibliothèque Sigmund Freud, 15 rue Vauquelin, 75005 Paris, tél. 01.43.36.22.66, jusqu'au 30 juin (mercredi, le jeudi et le vendredi de 13h30 à 18h, entrée par la cour)

jeudi 25 juin 2015

"Tout va monter" déborde du cadre


En matière d'improvisation musicale la surprise cède trop souvent la place aux conventions, système réflexe et viral où la consanguinité favorise l'épidémie. La culture générale et l'exploration tous azimuts constituent un des remèdes à la bouillie sonore que les héritiers d'un free-jazz édulcoré, entendre coupé de ses racines, perpétuent en marge d'un quotidien que les médias alimentent jusqu'à l'étouffement. Si le flux tend à rendre anonyme ce que nous entendons il ouvre grand le robinet de la diversité. L'improvisation ne peut en aucun cas représenter un genre musical en s'interdisant la tonalité, la carrure et les citations. En théorie tous les styles de musique peuvent y recourir, car elle consiste essentiellement à réduire le temps au strict minimum entre la composition et l'exécution de la partition, et ce dans une éventuelle création collective fonctionnant comme un dialogue, avec comme gymnastique la particularité de devoir s'exprimer simultanément à l'écoute de ses partenaires. Que ce soit dans le cadre d'une fidélité quasi familiale ou par les ressorts d'une insatiable curiosité échangiste l'exercice consiste à se renouveler perpétuellement pour affiner sa pensée et comprendre celles de ses interlocuteurs. L'époque où n'existait que le papier pour faire voyager sa musique de manière ubiquitaire ne pouvait espérer que la perfection dans le respect de la partition. Or avant cette période et ailleurs qu'en occident la tradition orale offrait une liberté d'interprétation que les nouveaux classiques se chargèrent d'oublier pour affirmer la suprématie de leur classe sociale. Depuis quelques décennies la musique a d'autres façons de se propager sur la planète grâce à la reproduction mécanique et aujourd'hui Internet gagne encore en rayonnement géographique immédiat. Le concert offre néanmoins la possibilité d'écouter la musique dans des conditions acoustiques meilleures que le son filtré du mp3 dans des oreillettes bon marché. Et dans ce cadre, mais ce n'est pas le seul, l'improvisation pourrait promettre une expérience inouïe et irreproductible.
La qualité de l'album Tout va monter, produit par le label nato, tient beaucoup à la rencontre de trois musiciens exceptionnels évoluant habituellement dans des mondes très différents, même si la contrebassiste Joëlle Léandre et le pianiste Benoît Delbecq sont affiliés à des mouvances libertaires du jazz européen. L'apport de Carnage The Executioner, beatboxer autodidacte, est déterminant dans la réussite du concert enregistré en public le 10 février 2013 lors de la série Retour à la Case Dunois. Le rappeur minnesotien insuffle des rythmes soutenus qui invitent les deux jazz(wo)men à sortir de leurs habitudes, si tant est qu'ils en aient, la contrebassiste-performeuse ayant eu une carrière de soliste dans le contemporain, le pianiste-claviériste fréquentant la chanson française ou le rap avec le même entrain. Le mélange produit une musique inédite où la finesse du jeu pianistique de Delbecq se déploie dans des préparations percussives à base de petits bouts de bois, avec la collection philatélique en pizz ou à à l'archet de Léandre et les chaos qu'ils inspirent à Carnage, à son tour entrant dans leur jeu de matières rebondissantes. Ne vous étonnez pas si vous entendez des voix, si les basses sortent des subs, si la percussion devient réelle, si le blues et le rock se réconcilient avec le jazz et les musiques contemporaines, les écoutes sont ici plus sympathiques qu'en real politik, les échanges évitant tout protectionnisme et le mode TAFTA étant soigneusement évité.

mercredi 24 juin 2015

Utopian Wind de Pascal Contet


Il fut un temps où les accordéonistes rasaient les murs. L''industrie pop anglo-saxonne en avait fait le comble de la ringardise franchouillarde. C'était évidemment ignorer le swing musette, le cajun ou la richesse de nos terroirs alors toujours vivaces. Le tango laissait passer le bandonéon, mais la valse se cachait soigneusement sous des rythmes à trois temps, alors qu'il est difficile de trouver plus swing. Quant aux classiques, les accordéonistes étaient aussi compassés que leurs collègues guitaristes. Un soir que le producteur Jacques Bidou m'avait fait faux bond avec sa boîte à soufflet pour un concert au 28 rue Dunois, j'ai demandé à Michèle Buirette de le remplacer au pied levé. Le choc fut tel que j'épousai peu après cette fille ouverte au free jazz comme à la chanson française. Le mariage du synthétiseur, autre instrument ostracisé par la plupart des musiciens, et de l'accordéon tenait du cadavre exquis et de la sono mondiale en devenir. Michèle a suivi son chemin, moi le mien, mais je me suis dès lors intéressé à cet imposant instrument à bretelles (un accordéon avec basses chromatiques pèse facilement quinze kilos). De Gus Viseur, avec qui avait joué mon camarade Bernard Vitet, à Guy Klucevsek découvert auprès de John Zorn, l'éventail était assez large pour que je garde une tendresse particulière pour cet instrument complet, orchestre à lui tout seul comme le piano ou le synthétiseur.
Utopian Wind, le nouvel album de Pascal Contet ne pouvait me faire plus plaisir. Virtuose et esprit ouvert à tout ce qui se crée, Contet multiplie les rencontres avec la danse, la littérature, le cinéma, le théâtre, il improvise, les compositeurs contemporains lui écrivent des pièces sur mesure, il ne néglige pas pour autant le répertoire et il adore mélanger tous les styles dans ses concerts. Il joue ici en solo une douzaine de pièces de sa composition, utilisant toutes les ressources contemporaines, mécaniques et sensibles de son instrument. Minimalisme et maximalisme se rejoignent, du faux silence où l'air s'engouffre à la puissance d'un plein jeu dont les graves vous chatouillent l'estomac. L'arc-en-ciel qui se déplie laisse passer une gloire aussi tendre qu'étincelante, me donnant joyeusement envie de lui proposer de jouer ensemble à la première occasion ! Elle se présente aussitôt. Le 12 novembre nous serons donc en trio aux Lilas, dans la nouvelle salle du Triton, avec le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang. Youpi !

→ Pascal Contet Utopian Wind, label Plein Jeu, dist. physique Socadisc et dist. numérique Idol

lundi 8 juin 2015

Edward Perraud, séducteur patenté


Chez un artiste la reconnaissance vient rarement d'où on l'attend. On a probablement commencé par ses parents, mais aucun enfant ne répond jamais à leurs aspirations. Il faut du moins l'espérer, même si la névrose s'alimente de cet écart. La création artistique permet de contourner l'obstacle en se servant de ses faiblesses, équivalent intellectuel de l'aïkido ! Mais l'équilibre reste précaire. Il suffit d'un papillon pour faire chuter le fildefériste. Le miracle tient au fait que rien n'est jamais définitivement joué jusqu'à l'ultime saut où tous se retrouvent égaux, quel qu'il ou elle soit. S'il n'a pas eu l'orgueil de faire ôter le filet, l'acrobate remonte sur le fil, comme il est possible de reconsidérer sa vie à chaque instant. Il suffit parfois d'une rencontre, d'un trop plein, d'un vide cruel, d'un accident, d'une thérapie ou d'un bon copain. Mais l'ambition est tenace et son manque tout autant. À vouloir trop gagner on peut tout perdre. Au risque de tout perdre la réussite n'en sera que plus glorieuse.
Reprise. Miles Davis voulait la reconnaissance du Great Black People, mais elle se portait sur James Brown. Seule la bourgeoisie blanche allait aux concerts de celui qui inventa deux fois le jazz. Du point de vue de Miles, il vivait un échec. Edward Perraud voudrait être un grand batteur de jazz alors qu'il est Edward Perraud. Son jeu ne ressemble à aucun autre. Il jongle avec ses instruments comme avec les sonorités inouïes qu'il en extrait. Grand improvisateur, il compose aussi d'exquises petites mélodies. Mais dès lors qu'il se conforme au moule des usages il ne fait que grossir la queue des prétendants qui partagent le même fantasme alors que la distribution des prix est terminée depuis le siècle dernier.
La légitime nécessité de remplir son frigo pousse la plupart des professionnels à des compromis. L'essence même du succès est de se partager, mais ce partage s'effectue avec toute une faune d'intermédiaires, organisateurs de spectacle, producteurs, subventionneurs, journalistes, qui décident de ce qui est bon ou pas pour le public. Ils inventent des catégories ; aux musiciens de s'y conformer. Les dés sont pipés pour celles et ceux qui sortent des sentiers battus. La tentation devient forte de rejoindre les grandes allées. Nombreux y perdent leur âme. Les résistants prennent le risque de l'isolement, fut-il splendide.


Synaesthetic Trip, le quartet d'Edward Perraud, est constitué de virtuoses exceptionnels parmi les meilleurs instrumentistes chacun dans son domaine, soit Benoît Delbecq au piano et au synthé, Bart Maris à la trompette, bugle et trompette piccolo, Arnault Cuisinier à la contrebasse et le maître jongleur à la batterie et effets électroniques. Les mélodies sont belles et simples, autant que possible. Alors pourquoi toutes ces tergiversations devant un disque somptueux qui enthousiasmera inconditionnellement la critique ? Parce qu'à désirer la reconnaissance du milieu du jazz Edward Perraud se fourvoie en banalisant son art ! Chaque fois qu'il échappe au genre il rehausse ses couleurs, comme sur Entrailles qui ouvre la marche comme jadis Xiasmes, ou sur Nun Komm, interprétation brillante de J.S. Bach qui rappelle le travail de Carla Bley à la meilleure époque ou Uri Caine (clin d'œil mahlerien de Maris sur Te Koop Te Huur). Tout est parfait, trop parfait justement pour me plaire. Or c'est dans les maladresses que le style se forge. À force d'accepter toutes les propositions en accumulant les rôles de mercenaire, Edward Perraud apprend à tout jouer, mais finit par faire du "à la manière de" alors qu'il n'est jamais aussi extraordinaire que lorsqu'il oublie le reste du monde pour se concentrer sur le sien (écoutez Bitter Sweets, duo fabuleux avec la chanteuse Élise Caron).
Le concert de lancement de Beyond The Predictable Touch à l'Ermitage égratigne heureusement la perfection de l'enregistrement. L'ajout des saxophonistes Thomas de Pourquery et Daniel Erdmann apporte une nouvelle dimension, particulièrement en live, où l'altiste sonne paradoxalement comme un ténor aylerien et le ténor comme un altiste West Coast ! Le trompettiste Fabrice Martinez les rejoint pour clore en fanfare une très belle soirée malgré les bémols que je n'ai pu m'empêcher de proférer en pensant à tous les musiciens sincères qui risquent leur âme à vouloir trop séduire. Comme écrivait Jean Cocteau en exergue d'une Histoire féline dans le Journal d'un inconnu : "ne pas être admiré, être cru".

jeudi 4 juin 2015

Babx, Cristal automatique #1


En chantant Rimbaud, Baudelaire, Genet, Artaud, Kerouac, Césaire, le Québécois Gaston Miron ou l'Américain Tom Waits, le compositeur Babx ne fait pas semblant d'imiter les plus grands. Il plonge aux sources du romantisme moderne, avalant ces grands crus en ne recrachant que l'ivresse qu'ils procurent. Il frappe les touches de son piano comme on se tape la tête contre les murs pour soulager la difficulté d'être ou caresse celles de son Chamberlin, clavier orchestral ancêtre du Mellotron, pour remplir l'espace qui se dérobe immanquablement sous les pieds des poètes et des amoureux. Babx témoigne. Violoncelle, guitare, percussion renforcent le vertige. Si l'album Cristal automatique #1 rappelle Claude Nougaro, Léo Ferré, Philippe Léotard ou Noir Désir, c'est qu'ils nous manquent tous cruellement. La musique tranche avec la variété formatée que l'industrie délivre aujourd'hui, distributrice de Kleenex dont l'insipidité n'irrite pas que les oreilles. Du Bal des pendus aux Armes miraculeuses en passant par La mort des amants, Le condamné à mort, L'ombilic des limbes et La marche à l'amour, les mots inusables deviennent de sombres mélopées qui virevoltent sur l'oreiller étoilé. L'album porte le chiffre 1 : on en redemande. Qu'il nous surprenne !

→ Babx, Cristal automatique #1, livret magnifiquement illustré par Laurent Allaire (Alix), CD digipack BisonBison, dist. L'autre distribution, sortie officielle le 25 juin 2015 (350 exemplaires signés et numérotés déjà publiés le 22 avril dernier lors d'un concert à La Maison de la Poésie)

mardi 2 juin 2015

L'éloge de l'infini, rien qu'un soir


"L'éloge de l'infini" qui clôturait le Festival La voix est libre est-il compatible avec la peau de chagrin sur laquelle s'inscrit la baisse de subventions de l'État, véritable trou noir où se perd une gauche qui n'en a plus que le nom ? Face à l'assassinat programmé de la culture dans notre pays un appel à contribution est donc lancé sous la forme d'un crowdfunding pour qu'une treizième édition du festival existe l'an prochain.
Faisant fi de ces considérations terre à terre l'astrophysicien Aurélien Barrau ouvre la soirée dans une des plus belles salles de la capitale, le Théâtre des Bouffes du Nord, sas entre le monde ancien rappelé par l'usure des murs et le monde nouveau que rêvent tous les artistes qui en foulent les planches. Le public suspendu aux lèvres du jeune scientifique, qui arpente la scène comme un lion en cage, oscille de la 9ème dimension à la théorie des cordes, comprenant probablement qu'entre la science et la poésie l'espace est étroit.
Le pas de deux de Josef Nadj et Ivan Fatjo renvoie à la systématique et pitoyable destruction de toute chose, marque propre à l'humanité. Derrière leurs masques impassibles, les deux danseurs brisent leurs instruments de musique dans un ballet de fossoyeurs où le son bouge encore malgré l'entropie qui se profile.


Livrée à elle-même, la chanteuse Violaine Lochu, très présente dans cette édition tant à Paris qu'à Tunis, est au meilleur de sa forme, jouant du soufflet de ses accordéons comme d'un comparse qu'elle porte sur le ventre ou sur le dos, respiration explicite partagée par tous les protagonistes de la soirée, qu'ils l'évitent ou s'y baignent. Faisant fi du chaos de l'infini, les musiciens comme les scientifiques nient le silence du cosmos, question sans réponse aussi bruyante que recueillie. Dans cet univers qui ne sera probablement jamais pour nous que légendaire, Violaine Lochu convoque les sirènes auxquelles peu de marins savent résister.


La première partie s'achève avec la colère du Congolais Dieudonné Niangouna, habilement soutenu par la guitare électrique de Julien Desprez et la trompette d'Aymeric Avice. Le comédien décortique notre monde dans une langue si effilée que ses mots dessinent des guillotines qui coupent sérieusement. Je ne peux hélas assister à la seconde partie, concert de Mounir Troudi, Wassim Hallal, Erwan Keravec et Manu Théron, que j'attendais avec impatience, Françoise étant partie aux urgences de la Fondation Rotschild pour un décollement de la rétine. Pas d'affolement, l'opération par le Docteur Le Mer s'est bien passée et, à l'heure qu'il est, elle se repose sagement... Vive le service public !

lundi 1 juin 2015

La voix est libre au Cirque Électrique


Chaque soir en entrée de jeu Blaise Merlin rappelle : "Loin des standards sous vide, du trac boursier et des identités contrôlées, bienvenue en zone de « Libre-Étrange » : un territoire aux frontières indéfinies où la production d’infini l’emporte sur le produit fini !" Si la plupart des artistes s'étaient déjà produits à l'Atelier du Plateau le Festival La voix est libre offre un autre espace de rencontres inattendues entre la musique et d'autres formes d'expression artistique.
Grand moment du festival, le duo du clown Ludor Citrik et du musicien Médéric Collignon tient de ce nouveau cirque où l'impossible devient le réel. Le clown destroy aura beau tondre l'improvisateur virtuose, lui briser son clavier, il se retrouve malgré lui la marionnette de ce clown blanc qui le prend dans ses filets vocaux. On peut seulement regretter que la scène soit frontale à la place de la piste, le cercle faisant saillir le danger de tous côtés.


La seconde soirée au Cirque Électrique étant organisée sous le signe de l'Humanimal, de véritables animaux jouèrent les faire-valoir des facéties des "autres bêtes de scène". Des bestioles en plastique de Cyril Casmèze au cheval peinturluré de Netty Radvanyi en passant par le chat amorphe de Sébastien Barrier et le perroquet docile de la trapéziste Hélène de Vallombreuse, aucun ne pouvait dissiper le malaise que génère le dressage, alors que leurs maîtres sont tous des artistes sauvages (en opposition aux artistes d'élevage). Ils ouvrent néanmoins les portes du rêve que certains assimilent à la poésie dès lors que la réalité glisse sur des peaux de banane qui lui font perdre au moins un de ses paramètres.


Le quatuor Hoye + Wormholes échappa au simple collage en réussissant à faire dialoguer les peintres Vincent Fortemps et Mazen Kerbaj dont les improvisations étaient projetées sur deux écrans mitoyens et les guitaristes Jean-François Pauvros et Sharif Sehnaoui dont l'électricité rimait avec les lumières et les ombres. Les matières fusionnaient, les structures se cabraient, avec comme seul bémol la longueur de la prestation, point noir de presque toutes les contributions du festival, relayant les derniers à jouer devant une salle privée des angoissés du dernier métro. Cet égoïsme égotiste dessine une ombre au tableau du partage, revendication légitime d'un festival dont les sous-entendus politiques sont explicites.


La musique jouant des évocations plutôt que de montrer les êtres et les choses, les musiciens sont à leur avantage dans la confrontation avec les circassiens. Ainsi la chanteuse Violaine Lochu restructure avec quantité de fantaisie le numéro de trapèze, le violoniste Théo Ceccaldi transforme le cheval en centaure, le violoncelliste Gaspar Claus redonne sa hauteur à la scène en balançant son violoncelle vers les cintres...


Les hauts parleurs Fantazio, Charles Pennequin, Pierre Meunier et Élise Caron, accompagnés par le percussionniste Benjamin Colin dont le solo d'élastique électrique quasi hendrixien enthousiasma la foule, offrirent une performance cocasse, improvisation débridée autour d'une table transformée en petite cène. L'heure tardive et la fatigue aidant, la prestation de chacun et chacune révélait son caractère intime, de la timidité vaincue à la provocation bienveillante.

vendredi 29 mai 2015

La voix est libre pour Brigitte Fontaine


Retrouvailles émouvantes avec Brigitte Fontaine accompagnée mercredi soir par la Campagnie des Musiques à Ouïr dirigée par Denis Charolles. Pour cette seconde soirée du Festival La voix Est Libre et la première au Cirque Électrique, la salle était comble, mais la langue crue de la chanteuse qui ne l'a pas dans sa poche ou un jeunisme absurde poussèrent quelques grappes de spectateurs à quitter la salle avant la fin d'un show magique. Peut-être ces jeunes gens trouvaient-ils indécent qu'une iconoclaste leur crache à la gueule "Je suis vieille et je vous encule !" ? En regardant Brigitte se déhancher et chanter librement j'ai pensé à La vieille dame indigne, formidable premier film de René Allio, avec la comédienne Sylvie. Heureusement la majorité du public venu l'applaudir profita de la défection de Philippe Torreton pour jouir d'une rallonge, heure et demie merveilleuse si ce n'est une sonorisation épouvantable, où les chanteurs Loïc Lantoine (avec sa voix gutturale) et Oriane Lacaille (en créole !) interprétèrent le répertoire de la vieille libellule qui termina en rappel avec La femme à barbe.


Depuis ses duos avec Jacques Higelin ou Areski et l'incontournable Comme à la radio avec l'Art Ensemble of Chicago je suis fan de Brigitte Fontaine, jusqu'à enregistrer avec elle et Bernard Vitet en 1992 la chanson Amore 529 sur l'album d'Un Drame Musical Instantané, Opération Blow Up. Cette date marque le tournant de sa carrière, retour rock qui m'avait déstabilisé dans un premier temps, ayant préparé un morceau fragile qui ne correspondait plus à ses aspirations en nougat. J'avais reprogrammé les machines pendant que Bernard prenait le thé avec elle à la cuisine et Brigitte put chanter "Serait-ce le sillon où se grave la vierge ou le microsillon poussiéreux des concierges ?" sur le rythme qui lui convenait et qui ne l'a plus lâchée ! Depuis, j'ai continué à acheter tous ses disques avec le même ravissement.


Mercredi soir, Denis Charolles à la batterie et au trombone, Claude Delrieu à la guitare et à l'accordéon, la harpiste Aurélie Sataf, les souffleurs Alexandre Authelain et Julien Eil s'en donnèrent à cœur joie pour accompagner les chansons hirsutes de Brigitte Fontaine que toute la troupe entonna, Oriane Lacaille et Loïc Lantoine en avant. Le chapiteau du Cirque Électrique donnait à l'événement une allure circassienne qui convenait à cette meute autant qu'à la soirée suivante où les bêtes de scène la partageraient avec un chat, un perroquet et un cheval. Mais ça c'est une autre histoire.


En première partie Vimala Pons, dépitée d'avoir cassé son double en équilibre sur sa tête, réussit à rattraper ce qu'elle fut seule à considérer comme un ratage, en commettant un effeuillage transgenre, comique et provocateur qui nous mit à poil, nous renvoyant notre propre image en miroir de son numéro d'acrobate.

mercredi 27 mai 2015

La contempop' de Jacques Thollot


Ça passe trop vite. Tenga Niña est si actuel que je ne l'imaginais pas daté de 1996. J'ai tant écouté ce cinquième et dernier disque de Jacques Thollot que j'étais persuadé d'en avoir écrit une chronique, mais ni le Journal des Allumés du Jazz (entretien du Cours du Temps par Raymond Vurluz et ma pomme en 2002) ni le magazine Muziq (première mouture) n'existaient encore et je n'ai commencé ce blog quotidien qu'en 2005. Leurre du temps. Tempo d'un cœur. À cent à l'heure. Toute l'œuvre de ce compositeur unique, batteur de jazz icônique, reflète cette élasticité chronique, ombres portées où chaque train peut en cacher un autre. Jacques Thollot est avant tout un poète. S'il versifie du bout de ses baguettes, faisant rimer cassures avec collures, il compose des mélodies d'un lyrisme renversant où la répétition explose sous les éclats métalliques, ici les cordes du guitariste Noël Akchoté, du contrebassiste Claude Tchamitchian, du pianiste Tony Hymas, plus la trompette d'Henry Lowther. Le jazz émerge ça et là, mais sa musique ne ressemble à aucune autre, si pop et contempo qu'on pourrait la néologer contempop, glissant l'instrumental au rayon rare des chansons inventives ! Sa fille Marie l'insinue en bouclant l'album par L'au-delà qu'elle chante en renversant le temps, comme le présage d'un passé ineffaçable. Jacques est mort le 2 octobre 2014 sans avoir le temps d'enregistrer un ultime opus que nous pouvons seulement rêver à l'image des anciens. Nous lui avons rendu hommage à La Java en début d'année, mais rien ne peut remplacer le plus-que-réel du poète.
Le label nato réédite Tenga Niña en conservant la couverture de Pierre Cornuel, mais avec un nouveau livret de 28 pages axé sur l'album alors que l'édition originale se référait au passé de Thollot. Les mots sont empruntés au journalistes qui saluèrent sa sortie ou à l'artiste lui-même. Les nouvelles photographies sont signées Christian Rose, Guy Le Querrec, Mephisto, Philip Anstett, Jean-Luc Karcher, Caroline de Bendern... La célébration est complète. Si vous l'aviez raté à sa sortie, le moment est bien choisi pour découvrir cet album majeur d'un éternel enfant.

jeudi 21 mai 2015

Le Kef, une ouverture


Ayant quitté Tunis le matin, notre bus est escorté par la police à l'entrée dans la province du Kef. Pour une fois sa présence rassure plutôt qu'elle n'inquiète. Gros dispositif autour du théâtre où s'est replié le Festival El Chanti / la Voix Est Libre à cause de la pluie. Il y a deux ans les Salafistes qui avaient tenté de l'incendier ont cassé les dents de son principal responsable et l'ont roué de coups. Ils se cachent dans la montagne près de la frontière algérienne, mais personne ne sait ici quelle idée idiote peut les traverser. Que les concerts se passent dans la joie et l'allégresse est une grande victoire pour les organisateurs locaux qui montrent à la population que la culture est toujours la bienvenue dans leur ville et que la liberté d'expression est un combat de tous les jours !


Nous visitons la Kasbah où devait se dérouler l'ensemble des festivités, mais où seul se tient le concert acoustique en plein air à la basilique. Éclaircie. Les oiseaux qui ouvrent la cérémonie ne lâcheront plus les artistes jusqu'à ce que la nuit tombe. Aux tubes volants que le jongleur Jörg Muller a installés dans le trou à ciel ouvert qui tient lieu de toit répondent les chanteuses Violaine Lochu et Alia Sellami. Elles commencent par imiter les harmoniques de l'aluminium avant d'aller projeter leurs voix contre les colonnes du temple. Le saxophoniste Peter Corser prend le relais de ce rituel païen en soufflant continu dans son ténor tandis que l'émotion nous submerge.


Au théâtre le chanteur Mounir Troudi et le percussionniste Wassim Hallal ont cette fois invité Zied Zouari, violoniste classique très influencé par la musique d'Inde du Sud. Le temps d'un morceau, la Mayennaise Violaine Lochu les rejoint pour l'un de leurs ragas maghrébins, et ça prend ! Duo vocal, plaintes du soufflet, envolées de l'archet, rebonds des peaux totalement différents du concert de Tunis avec Erwan Keravec...


Quand le Stambali de Chedli Bidali se déploie avec en plus Amazigh Kateb au gumbri, Dgiz à la contrebasse, Naïssam Jalal à la flûte, Philippe Gleizes à la batterie, le public se lève et danse, danse, danse au milieu des fauteuils, saisis par les rythmes des karkabas. J'ai sorti mon Tenori-on et quelques guimbardes. Avec Médéric Collignon au clavier, Djiz, Gleizes et Corser, nous fermons le bal, clôture d'un festival exceptionnel qui montre que les mélanges produisent les plus beaux enfants. Ceux de Tunisie le savent bien. Tous les participants, artistes et public, organisateurs et journalistes, techniciens et bénévoles ont partagé des moments inouïs dont il s'agit maintenant de prolonger les effets...

mercredi 20 mai 2015

Le Stambali au Café Ellouh / Whatever Saloon


La jeunesse tunisienne s'est déplacée pour le Stambali dont Amazigh Kateb de Gnawa Diffusion et le slameur Dgiz tiennent le rôle de Masters of Ceremony. Arrivé du Niger, du Tchad et du Mali par la route des esclaves, le Stambali est le cousin tunisien des Gnaoui. Musique de transe, il fut l'occasion d'improvisations débridées, donnant au Festival El Chanti / La Voix Est Libre sa véritable dimension. Au Café Ellouh / Whatever Saloon les jeunes sautent sur place, excités par les chansons de Kateb et les paroles de Dgiz. Certains convives commencent d'ailleurs à entrer dangereusement en symbiose avec la musique. La flûtiste Naïssam Jalal et le batteur Philippe Gleizes s'intègrent parfaitement aux gumbris de Kateb et Chedli Bidali et aux karkabas du reste de l'orchestre.


Un vent de fête souffle sur Tunis. Les visages rayonnent. Les musiciens venus de France retrouvent leurs racines par la magie du soufisme subsaharien. Les rives de la Méditerranée se touchent. La tête nous tourne.


Après l'entr'acte, le jongleur Jörg Muller fait à son tour tourner ses tubes de métal dans le ciel couvert du Café Ellouh. Dans le silence retrouvé, les tiges accrochées au plafond filent telles les lames d'un lanceur de couteaux. Au doigt et à l'œil sonnent les cloches tubulaires. Et Muller de danser au milieu de ses tubes apprivoisés qui virevoltent au dessus du public comme des libellules en laisse laissant la foule en liesse.


Le saxophoniste anglais Peter Corser fait descendre son souffle continu du haut d'un escalier en hélice aux fragiles marches de bois. Musique répétitive qui prolonge le stambali et ses castagnettes en métal comme le ballet des tubes.


Une scène impro très funky clôture les quatre jours du festival à Tunis avant de se transporter au Kef où la plupart des artistes réinterpréteront le lendemain certaines scènes de cette étonnante caravane. Médéric Collignon au clavier, Dgiz à la contrebasse, Gleizes derrière ses fûts, Peter Corser au ténor, Naïssam Jalal à la flûte, le percussionniste Jihed Khmiri sont rejoints le temps d'un échange par le violoniste Zied Zouari, les chanteuses Alia Sellami et Violaine Lochu, les rappeurs Katybon et Vippa, le slameur Anis Chouchene... À suivre.

mardi 19 mai 2015

Malouf à la Rachidia


Pour aller où que ce soit, même en parlant arabe, il faut redemander sa route à chaque coin de rue en sachant que la réponse sera probablement fausse. Si c'est épique en ville, imaginez le labyrinthe de la Medina ! Nous avons donc exécuté une spirale pour arriver à destination, arrivant juste à temps pour assister au 80ème anniversaire de La Rachidia, première institution musicale créée en Tunisie en 1934 pour sauvegarder le patrimoine musical tunisien dont le malouf et ses variantes. D'entrée, son président, Hedi Mouhli, nous avertit que la définition du malouf sur Wikipédia mérite de sérieuses corrections et que leur site Internet nécessite d'être complété ! Le projet est de remettre aux jeunes le soin de développer cette musique arabo-andalouse dont les racines sont d'ailleurs aussi juives qu'arabes. Dans sa grande majorité la jeunesse tunisienne ignore ses racines culturelles qu'elle pourrait développer au lieu de sombrer dans un désespoir autodestructeur qui l'entraîne vers l'Occident Coca Cola ou vers Daesh. La véritable révolution est un processus long engageant toutes les énergies. Ainsi les vieux professeurs de La Rachidia souhaitent que les jeunes s'emparent du malouf, qu'ils interprètent cette musique classique, la remixent et se l'approprient chacun à sa manière. Jusqu'au 31 mai le programme des concerts offre un éventail incroyable dont un karaoké où les enfants pourront chanter accompagnés par un orchestre en direct. Mais ce soir ce sont deux violonistes, Anis Kelibi et Abdelkarim Shabou, qui se succèdent pour interpréter des chants que nombreux convives murmurent discrètement tandis que les musiciens improvisent comme en jazz, brodant autour du thème. Je suis aux anges.


Le surlendemain, Raya Ben Guiza Verniers, attachée de presse de l'événement, nous arrange une visite inédite de la Medina avec le blogueur Jamal Ben Saidane dit Wild Tunis, justement responsable de la mise à jour du site de La Rachidia et auteur de quantité de photographies sur Instagram. Passionné par ce musée à ciel ouvert où il est né, Jamal occupe ses temps de loisirs à découvrir sans cesse des coins et recoins qu'il ne connaît pas encore, et à les faire partager à ses amis...


Tandis que nous faisons le tour des artisans qui continuent à travailler intra-muros, nous admirons le travail de la navette sur les métiers à tisser où chaîne et trame me font penser aux ruelles incroyables que nous empruntons, sauf qu'ici la soie interdit les impasses.


Dans sa boutique de conte de fée Fathi Blaich explique à Fadia comment se fabrique une chéchia et les différents modèles, de Tunis ou Oran. Après avoir été bouilli et avant d'être formé le cylindre tissé est brossé pour qu'aune trace du tissage ne subsiste. Le tissu doit être souple et doux au touché. Tout est en nuances de rouge. En Lybie on la porte noire, comme celle des Juifs qui dans le passé n'avaient pas le droit d'en avoir de rouges. Aujourd'hui seule l'exportation vers le Mali, le Niger, etc. permet au vieux monsieur de tenir, mais partout le savoir disparaît comme ce ferronnier mort il y a deux ans sans avoir transmis son savoir...


Avant de quitter Tunis nous admirons de loin la mosquée où nous ne pouvons entrer. Le samedi la population tunisienne fait ses courses rue du Général de Gaulle plutôt que dans la Médina plus axée sur le tourisme. Comme partout les contrefaçons chinoises pullulent. J'achète quelques épices qui sentent bon la Tunisie pour une somme dérisoire, et pour quelques dinars de plus de jolies babouches aux couleurs vives...

lundi 18 mai 2015

La Voix Est Libre à Tunis, un vent de liberté


En prologue à la seconde soirée du Festival El Chanti / La Voix est Libre Dgiz fait monter sur la scène de l'Institut Français, fraîchement inauguré de la veille, cinq slameurs dont c'est pour certains le baptême du feu. Les jeunes Tunisiens et Tunisiennes montrent que leur engagement met leur cœur et leur corps, leur sens critique et leur émotion au service d'une révolution qui ne se fera pas en un jour. Que leurs récits soient légendes merveilleuses ou dur retour à une réalité l'urgence et la sincérité suent de leurs lèvres même si un vent frais s'est levé sur Tunis.
Dgiz embraye avec une contrebasse de fortune, épaulé par le batteur Philippe Gleizes dont les tambours chantent l'Afrique, le saxophoniste Peter Corser trafiquant sa voix électroniquement, Blaise Merlin ayant troqué son costume de directeur du festival contre un violon, et l'extraordinaire Naïssam JaJal dont la flûte traversière et le ney swinguent avec des accents kirkiens et les cris du désert.


Dgiz slamant sur les mots du public, réagissant au quart de tour à tout ce qu'offre l'instant, entraîne tout ce petit monde dans une course folle qui donne envie de danser. L'humour du provocateur patenté transforme ses flèches en crève-cœur, les rythmes survoltés ne pouvant cacher sa tendresse pour le peuple tunisien.


Après l'entr'acte, le chanteur Mounir Troudi rejoint l'Electro Mezoued pour clore la soirée en beauté. Le quintet rassemblant Mehdi Haddab au oud électrique, le DJ electro Skander Besbes, le bassiste Pasco Teillet, le percussionniste Jihed Khmiri et le joueur de cornemuse Lotfi Gerbi rappelle étonnamment les grandes heures du rock celtique. L'histoire des musiques traditionnelles recèle plus d'un secret que les voyageurs ont adopté comme à mon tour je m'imprègne probablement de tout ce que j'entends au cours de mon voyage. Le mezoued, musique populaire des bas-fonds dont les paroles argotiques choquaient au point d'être interdites pendant la dictature de Ben Ali, revient sur le devant de la scène.


Son nom lui vient de la cornemuse bédouine issue des campements nomades, puis des campagnes investissant la ville. Sa sonorité aigre et puissante sort de deux cornes de veau, propulsée par le réservoir en peau de chèvre.


Mehdi Haddab, surnommé le Jimi Hendrix du oud, électrise le groupe. Son complice, le bassiste avec qui il travaille depuis quinze ans, livre un groove puissant sur lequel la voix peut improviser en toute liberté. Car l'improvisation marque tout le festival. L'Electro Mezoued et le Stamboli (prochain article !) seront hélas absents de l'édition parisienne du Festival qui se tiendra à la Maison de la Poésie, au Cirque Électrique et aux Bouffes du Nord du 26 au 30 mai, mais quantité de surprises nous attendent la semaine prochaine.

vendredi 15 mai 2015

La voix est libre à Tunis, zones de libre-étrange


Blaise Merlin aime jouer avec les mots pour présenter le festival qu'il a monté avec son homologue tunisienne, Bakhta Ben Tara, responsable du Chantier et auteure de l'affiche. À Tunis au Théâtre du 4ème Art, dès le premier soir La voix est libre est devenu "une zone de libre-étrange". Pour lutter contre la disparition du vivant, bio-diversité ou cultures minoritaires, il a choisi de générer de nouvelles associations, souvent aléatoires mais mûrement réfléchies, qui renforcent les organismes par une combinatoire que ne renierait pas la génétique moderne. En s'alimentant mutuellement, ils affinent leur système de défense contre le formatage et la consanguinité, deux facteurs de dégénérescence de notre civilisation et de nos cultures ayant fortement tendance aujourd'hui à fonctionner sur l'exclusion. En préservant le langage de chacun il ne sombre pas pour autant dans l'affadissement qu'avait produit la world music où souvent plus personne ne se retrouvait. Ici on apprend à se comprendre en parlant avec les mains, en devinant ce que les mots de l'autre revêtent, en assimilant la fonction de chacun dans l'élaboration de spectacles artistiques où le langage universel de la musique est la clef de sol qui ancre chaque terroir en y faisant expérimentalement pousser des graines issues d'autres continents. Si l'art peut être considéré comme le dernier rempart contre la barbarie, le festival La voix est libre est une opération radicalement politique opérant par le biais de la poésie, mariage du sens et de l'émotion dont la réciprocité montre que nous ne pouvons nous passer ni de l'un ni de l'autre. En résumé, le plaisir est immense et ça fait réfléchir !


Pour commencer la soirée Blaise Merlin interroge le philosophe islamologue Youssef Seddik, spécialiste de la Grèce antique et de l'anthropologie du Coran. Comme nombreux vieux érudits Seddik répond avec humour et humilité. Contre le dogmatisme de la mort il rend hommage à Giordano Bruno brûlé vif en 1600 pour hérésie par l'Inquisition alors qu'il a entre autres développé la théorie de l'héliocentrisme. Pour Seddik l'éternité est en nous toute notre vie, mais après on s'en fiche ! Il se méfie évidemment des interprétations des textes sacrés dictés au peuple alors que chacun devrait les lire en se faisant sa propre interprétation.


La soirée aborde tous les âges de la vie, mais elle bat sans cesse les cartes. Ainsi le duo de la danseuse Imen Smaoui et de la chanteuse accordéoniste Violaine Lochu incarne l'adolescence quand celui de Médéric Collignon et Alia Sellami retombe en enfance. Imen Smaoui a l'habitude d'intervenir dans des lieux où la danse est inattendue comme la rue, les marchés... On frôle la danse-contact. Lochu souligne la différence de leur art en chantant parfois hors-champ. Son style, plutôt proche de la musique contemporaine, a parfois des accents bretons, mais il s'affranchit des frontières.


Régression totale avec Alia Sellami et Médéric Collignon qui comparent leurs jouets comme les garnements dans le train au début du film Zéro de conduite de Jean Vigo ! Ils se ressemblent et passent du plus petit au plus gros, de la paille à la poutre, soufflant, frappant maints tuyaux qui n'étaient pas fabriqués à l'origine pour sonner. La voix s'en mêle et s'emmêle les pinceaux dans un capharnaüm qui incite Sellami à nommer leur pièce Range ta chambre !


Le clou de la soirée est le trio formé du chanteur tunisien Mounir Troudi, du percussionniste fanco-libanais Wassim Hallal et du sonneur Erwan Keravec. Le chanteur égyptien Abdullah Miniawy aurait dû être des leurs, mais son gouvernement ne l'a pas autorisé à sortir du pays. Je me laisse porter par le chant soufi de Troudi et les quatre peaux de Hallal, mais le plus étonnant est la cornemuse de Keravec qui enveloppe l'ensemble d'un tapis multicolore comme ceux admirés hier dans la Medina. Le Breton phrase aussi de manière virtuose soutenu par un bourdon en do droit comme un minaret. On retrouvera les trois musiciens aux Bouffes du Nord le 30 mai dans le cadre de l'édition parisienne de La Voix Est Libre.
Les deux programmateurs, qui ont amené chacun/e la moitié des artistes qui composent le Festival, sont audacieux de l'ouvrir avec la soirée la plus difficile, constituée de petites formes assez "contemporaines", mais le public tunisien est gourmand de nouvelles expériences... Comme pour le Mézoued, musique populaire interdite du temps de la dictature ainsi que le Stambéli, cousine de la musique des Gnawa d'Algérie et du Maroc, respectivement programmés vendredi et samedi. Doucement les liens se dénouent tandis que d'autres se tissent.

mercredi 13 mai 2015

Kink Gong, collectage et remixage


Laurent Jeanneau est un baroudeur épris de musique et de son. Il arpente le sud-est asiatique à l'affût des minorités ethniques qu'il enregistre tels quels, field recordings (j'ai chroniqué ici l'excellent ouvrage d'Alexandre Galland sur le sujet) qu'il retraite parfois en composant des paysages sonores. Sous le nom de Kink Gong il a ainsi enregistré près de 150 CD, DVD ou LP, publiés à compte d'auteur ou chez Sublime Frequencies pour les enregistrements de terrain, et chez Kwanyin (Pékin), Atavistic (Chicago USA), PPT Stembogen (Paris), Discrepant (London) pour ses compositions expérimentales.
Dans le documentaire Small Path Music de David Harris (également chroniqué ici) Laurent Jeanneau raconte comment ses goûts se sont forgés à l'adolescence, au début des années 80, à l'écoute de tout ce qu'il trouvait un peu bizarre, hors catégories cela va de soi (Un Drame Musical Instantané en faisait partie !). Sur son site, il répertorie ses productions, ses performances en public, ses conférences... Il vend même des guimbardes à des prix défiant toute concurrence. Son travail de collectage est inestimable, car on ignore combien de temps encore les minorités ethniques qu'il rencontre résisteront à la mondialisation. Partout des voix uniques et des savoirs insoupçonnables disparaissent sous le goudron des routes qui se construisent. Les mentalités changent. La télévision est un rouleau compresseur qui formate tout ce qu'elle atteint.
Je me souviens des difficultés que j'avais rencontrées au Vietnam en filmant les Hmong et surtout les Yao au début des années 90. Leurs territoires avaient été interdits jusqu'à seulement deux ans auparavant. Nous étions gênés de venir en touristes, mais la séquence de l'arroseur arrosé peut se reproduire de mille manières. Personne n'avait encore jamais vu d'enfant blonde et notre fille Elsa ne supportait plus qu'à chaque village traversé des dizaines de femmes lui touchent les cheveux ! Dans la montagne j'avoue avoir parfois filmé en caméra cachée, mais je n'ai jamais utilisé ces images, me contentant de quelques extraits tournés à Sapa pour le scratch vidéo interactif Machiavel. Plus tard, au Laos, je me souviens de Louang Namtha où la plupart des habitants ne possédaient rien d'autre qu'une télévision. Parfois deux, qui marchaient en même temps. Mais aucun autre meuble... Je me souviens aussi d'un vieux musicien, jouant d'un violon de fortune au bord d'un chemin au Népal, dont la musique m'est restée depuis dans l'oreille... Il faut toujours prendre le temps. Quand nous voyageons notre vitesse ne correspond jamais à celle des pays traversés.
Lorsque Laurent Jeanneau revient en France il collabore avec Julien Clauss, participe aux Siestes électroniques ou à l'Atelier de Création radiophonique... En tapant "Kink Gong" dans un moteur de recherche vous découvrirez quantité de documents audio ou vidéo passionnants et d'expériences enjouées. Leur côté roots s'inscrit à l'opposé de la world music et du nettoyage (ethnique) qui gomme les scories de l'authenticité.

vendredi 8 mai 2015

Le vinyle pressé de revenir


Le support disque divise les auditeurs. Les uns ne peuvent plus écouter de vinyles. Les autres ne veulent plus écouter de CD. Passionné avant tout par la musique inscrite sur le support, je ne me satisfais d'aucune interdiction, qu'elle soit technique ou de principe. Les nouveaux adeptes du vinyle privilégient l'objet au sujet. Si les élucubrations audiophiles sont parfaitement mesurables, on comprend par contre les graphistes qui encensent les 30 centimètres de la pochette 33 tours alors que le CD présente une misérable surface cinq fois plus petite. Quelles que soient la taille et la forme de l'objet physique il est certain que cette valeur ajoutée semble seule capable de combattre la dématérialisation des supports. D'où l'engouement récent pour les disques en vinyle, ou les astuces éditoriales de certains producteurs numériques comme les livrets de 160 pages illustrées du label nato ou les variations de pochette infinies à composer soi-même du Never Better des rappeurs de P.O.S. J'ai déjà écrit ici ce qui pouvait justifier le choix de tel ou tel support, compte tenu de la réalité de fabrication, ou comment le passage d'une face A à la B lutte contre le flux radiophonique des playlists en mp3.
En éditant des albums des années 70, voire des inédits de cette époque, Le Souffle Continu, dont le magasin est connu de tous les amateurs, obéit à une logique cohérente. Le son de l'aiguille renforce l'expérience et les gestes de l'usager qui l'accompagnent participent à cette plongée dans le temps passé. Sortir méticuleusement le disque de sa pochette en papier blanc, le centrer sur l'axe de la platine, vérifier la vitesse de lecture, poser le bras, changer de face sont des usages qui influent sur d'autres comportements de notre quotidien comme Internet façonne inconsciemment nos cerveaux sans que nous en mesurions réellement l'ampleur. L'inconscient collectif n'agit pas parallèlement à la psyché de chacun, il l'oriente sérieusement, quitte à créer des incompatibilités sociales dans les cas les plus extrêmes, du point de vue des masses comme des individus !


Après les 30cm de Red Noise, Semool, Mahogany Brain et les trois 17cm de Heldon, Le Souffle Continu continue avec deux autres vinyles de Heldon, cette fois 30cm, Live In Paris 1975 et Live In Paris 1976, le premier tournant en 33T, le second en 45T ! Le travail de Richard Pinhas se situant entre le rock psychédélique et le rock industriel, il trouve un écho dans les musiques d'aujourd'hui avec ses envolées de guitare électrique, ses boucles synthétiques et ses saturations monodiques. Les disques de son groupe Heldon font ainsi figure de racines hexagonales à plusieurs courants actuels. Les pochettes dessinées par Stefan Thanneur réfléchissent à la fois le spectre timbral arc-en-ciel, les pétouilles du vinyle, et le light-show liquide d'époque que renforcent les galettes elles-mêmes, toutes différentes, mélange de rose ou de bleu avec du blanc sur le support transparent.
Sont annoncées les rééditions des historiques La guêpe de Bernard Vitet (texte de Francis Ponge) et Tacet de Jean Guérin parus à l'origine chez Futura. Il est également fortement question d'éditer Avant Défense de, improvisations inédites que j'enregistrai avec Francis Gorgé entre 1973 et 1975 avant notre premier disque, album "culte" pour avoir figuré sur la Nurse With Wound List et depuis réédité en CD et vinyle avec quantité de bonus chez MIO et Wah-Wah !


Le vinyle ne sied pas qu'aux rééditions. Nombreux artistes choisissent de publier leurs œuvres récentes uniquement sur disque noir, surtout s'ils appartiennent à des courants marginaux, musique de recherche ou improvisée, industrielle ou électronique, etc. La harpiste Hélène Breschand ne se prive pas pour autant du numérique, proposant d'envoyer une version digitale à télécharger à tout acheteur du LP Les Incarnés. Les préparations acoustiques et électroniques de son instrument torturé créent un univers saturé de silence et de déchirures, frottements et pinçons où le corps semble martyrisé par un enchevêtrement de cordes, sorte de bondage musical que renforce la voix japonisante.

→ Heldon, Heldon Live in Paris 1975 et Heldon Live in Paris 1976, Le Souffle Continu, 17€ chaque
→ Hélène Breschand, Les Incarnés, D'Autres Cordes, 15€
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