Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

vendredi 21 avril 2017

Emmanuelle Parrenin illumine le Disquaire Day


Dans le tiré-à-part limité à 100 exemplaires qui accompagne Pérélandra, l'un des deux albums d'Emmanuelle Parrenin publiés par Le Souffle Continu à l'occasion du Disquaire Day, figurent trois dessins inédits de Berberian. La musicienne et le dessinateur le dédicaceront demain soir samedi à la boutique du label, 20-22 rue Gerbier dans le 11e, près du Père-Lachaise, après les show-cases de 18h et 20h. Mais les collectionneurs n'attendront probablement pas le soir pour acquérir la réédition de Maison Rose, album clef de 1977. Car demain entre 500 et 600 albums différents seront mis en vente le temps de ce samedi 22 avril, les amateurs et les spéculateurs se ruant comme des rapaces sur ces vinyles rares et inédits. Théo et Bernard qui dirigent le label et tiennent le magasin du Souffle Continu n'ont commandé ni Johnny ni Madonna, mais une centaine de références qui correspondent à leurs goûts comme ce superbe coffret inédit de Thelonious Monk édité par Sam Records, musique des Liaisons dangereuses avec Barney Willen au ténor en 1959, photographies et présentation exceptionnelles.
De son côté, le label du Souffle Continu publie donc une réédition de Maison Rose (la galette est tout aussi rose) et l'inédit Pérélandra (celle-là est verte comme les feuilles des arbres). Dans le premier la voix d'Emmanuelle Parrenin glisse sur un sillon de cristal, des chansons modales dont la fragilité rappelle Barbara ou Brigitte Fontaine avec un accompagnement qui sonne parfois comme Nico. Elle s'accompagne à la vielle à roue, à l'épinette des Vosges, au dulcimer pour interpréter une sorte de folk psychédélique avec Bruno Menny aux percussions, Didier Malherbe à la flûte, Yan Vagh et Denis Gasser à la guitare, la chanteuse Doatéa Bensusan... À ses débuts elle avait chanté avec les groupes Mélusine et Gentiane, puis avec Vincent Segal, Dan Ar Braz, Alan Stivell et plus récemment Étienne Jaumet ou Pierre Bastien. Ses collectages de chansons traditionnelles en zone rurale croisent son travail de danseuse contemporaine, en particulier dans la troupe de Carolyn Carlson. Sa surdité vaincue après un grave accident lui font inventer la maïeuphonie, musico-thérapie basée sur la résonance qu'elle pratique par exemple avec des enfants autistes. Le tiré-à-part raconte son parcours magique où l'ayahuasca la libère de ses démons. Tout ce qu'elle touche possède une légèreté qui donne à la vie son énigmatique tendresse. Elle a signé la plupart des morceaux de Maison Rose et les arrangements avec Menny, mais Plume blanche, plume noire est du à Jean-Claude Vannier... Pour le côté expérimental j'ai pensé à Illuminations, l'incroyable disque de Buffy Sainte-Marie.
C'est cet aspect qui est privilégié sur Pérélandra, compilation de bandes enregistrées entre 1978 et 1982 pour des spectacles chorégraphiques, auxquelles participaient le bandéoniste Juan José Mosalini, le saxophoniste-flûtiste Didier Malherbe, le guitariste Yan Vagh, la chanteuse Doatéa Bensusan, le pianiste Jacques Denjean. Bruno Menny s'y livre à des traitements électro-acoustiques qui soulignent l'aspect expérimental de ce folk renaissant. Cet album inédit, essentiellement instrumental, complète merveilleusement le premier. En 2011 Emmanuelle Parrenin avait sorti son second album officiel, Maison Cube, en collaboration avec Flóp et Les Disques Bien. Attention, la particularité des albums du Disquaire Day est de ne pas être réédités après épuisement !

→ Emmanuelle Parrenin, Maison Rose, réédition du Souffle Continu Records, remasterisée à partir des bandes originales, 33 tours vinyle rose, 23€
→ Emmanuelle Parrenin, Pérélandra, inédit, Le Souffle Continu Records, 45 tours 30 cm vinyle vert, 20€

mardi 18 avril 2017

Le Cohelmec Ensemble sur Le Souffle Continu


La mémoire est volatile. Plus le temps avance, plus l'on fait de la place dans son disque dur crânien. On fige des moments. On réécrit l'histoire. Je croyais me souvenir de la musique du Cohelmec Ensemble (pour Cohen Elbaz Méchali), et puis voilà, j'écoute les trois albums que Le Souffle Continu vient de rééditer en vinyle et se dévoilent soudain des coins obscurs de mon ciboulot. J'entendais un free jazz français interprétés par des gars sympas, c'était ce qui me restait, et puis je découvre une musique très structurée qui emprunte aussi à la pop de l'époque, à Zappa, au classique... En fait, cela dépend des disques. Le plus récent, double enregistré le 5 octobre 1974 au Théâtre de l'Est Parisien a les travers que je craignais, mais les deux précédents, Hippotigris Zebra Zebra et Next me surprennent par leur architecture complexe, la richesse des timbres, la variété des influences, la fraîcheur et l'invention. Le premier date de 1969, le second de 1971. J'ai probablement joué avec le saxophoniste Jean Cohen et le clarinettiste-flûtiste Evan Chandlee dans des jams où nous étions nombreux sur scène, souvenirs humains plus que musicaux. La section rythmique des frères Méchali, François à la contrebasse et Jean-Louis à la batterie ou au vibraphone, était fameuse.
Dominique Elbaz, au piano à leurs débuts mais dont je ne me souviens pas pour les avoir découverts un peu plus tard, fut ensuite remplacé par le guitariste Joseph Déjean. Sa mort dans un accident de voiture en 1976 nous fit perdre un musicien exceptionnel. J'avais été très impressionné lorsqu'il avait rejoint Michel Portal dans l'orchestre où m'avait traîné Bernard Lubat. Ce fut un drame terrible, il allait indubitablement manquer une voix dans la nouvelle musique française. Son jeu très personnel ne ressemblait à aucun autre. Next, mon préféré des trois albums, réfléchit à la fois son époque en rebondissant d'un morceau à l'autre, plein de fantaisie, sans être trop "jazz".


Dans l'album live du Cohelmec, où le trompettiste Jean-François Canape remplace Chandlee, les clichés du free jazz apparaissent, annonçant la face de l'improvisation libre la plus sectaire. J'ai toujours eu l'impression que les Français qui essayaient de jouer "jazz" n'arrivaient jamais à la cheville des Afro-Américains. Leurs velléités ne suffisent pas, il ignorent les causes profondes de la souffrance et de la colère qui l'ont engendré, comme ils ne savent pas que les standards sont des tubes portés par des paroles que chantaient les mamans ! C'est probablement ce que Déjean comprend en arrangeant Colchiques dans les prés. Lorsque le Cohelmec s'affranchit du jazz, ils diffusent une originalité qui annonce les nouvelles musiques européennes. Nombreux jeunes musiciens d'aujourd'hui ne cherchent plus à swinguer comme des Américains, ce qui leur réussit. Ils trouvent leur propre swing, un balancement qui résulte d'un savant mélange entre rock, jazz et musique contemporaine, allant aussi puiser dans leurs propres racines. Le Cohelmec en fait partie !

jeudi 13 avril 2017

Je suis résolument ferrariste


Je m'en doutais depuis que, adolescent, j'avais écouté pour la première fois une pièce de Luc Ferrari à la radio dans les années 60 : je suis fondamentalement ferrariste, foncièrement, fraternellement. Le recueil de manuscrits, pour la plupart inédits, de Luc Ferrari (1929-2005), pionnier de la musique concrète, rassemblé par sa veuve Brunhild Ferrari et par Jérôme Hansen, ne fait que préciser les points de concordance avec ma propre manière d'envisager l'organisation des sons. L'entendre consista probablement pour moi en une libération par rapport à la musique pop que diffusaient alors Europe 1 et France Inter. Une autorisation de penser le monde comme une symphonie universelle où tout est permis, à commencer par le réel où l'imaginaire va puiser ses sources intarissables. L'observation est la règle, sa transposition l'exception. Je partage aussi le goût de la narration, hérité des poèmes symphoniques des compositeurs romantiques. Par contre mon caractère impétueux ne suivit pas la trace de son élégant minimalisme.
Si l'on reconnaît l'influence de John Cage dans son "hasard par détermination", son amour pour la vie sous toutes ses formes lui fait choisir celle, concrète, des sons du quotidien, des voix susurrées, plutôt que la synthèse de l'électronique. Cela ne l'empêchait pas de savoir écrire pour orchestre symphonique Histoire du plaisir et de la désolation sur les traces d'Edgard Varèse dont il avait filmé avec Gérard Patris Déserts dirigé par Maderna. Dans la même série des Grandes Répétitions, ils avaient réalisé des portraits extraordinaires d'Hermann Scherchen dont Ferrari évoque le studio personnel, de Stockhausen qui avait opté pour l'électronique, de Messiaen dont il s'était dégagé en rentrant au Service de la Recherche de Pierre Schaeffer, Schaeffer à qui il reproche de ne pas le comprendre et le brimer, de Cecil Taylor qui le rapproche d'un monde musical exempt de la hiérarchie imbécile qu'impose la classe bourgeoise...
Relire ses notes et feuilleter les partitions reproduites dans l'ouvrage donne envie de réécouter le somptueux coffret de 10 CD publié par l'INA et La Muse en Circuit lorsqu'il évoque l'Étude aux sons tendus, Tête et queue du dragon, Music Promenade, J'ai été coupé, les Presque Rien, Les Arythmiques, etc. Ses Tautologies me rappellent le synchronisme accidentel de Cocteau que j'ai toujours pratiqué, adaptant souvent cette technique vivante aux expositions que je sonorise. Ses entretiens avec François-Bernard Mâche, Catherine Millet, Christian Zanési, Pierre-Yves Macé et David Sanson sont passionnants. Ses réflexions intimes livrent sans pudeur ses frustrations et ses désirs, fidèles à ses Autobiographies recomposées. Dans sa préface, Jim O'Rourke me comble en rapprochant l'œuvre de Luc Ferrari du livre de Charles Ives, Essays Before A Sonata dont je possède l'édition originale et de Michael Snow, un des héros de mon adolescence que j'eus la chance de rencontrer à Toronto. Outre l'importance déterminante de sa démarche indépendante, ce recueil diffuse avec ravissement l'esprit et l'humour du compositeur.

→ Luc Ferrari, Musiques dans les spasmes - Écrits (1951-2005), 17 x 24 cm (broché), 236 pages (ill. coul. et n&b), Les presses du réel, 22,00 €
→ Pour la petite histoire, le 24 février 1992 Luc Ferrari, à qui je dois la rencontre avec Conlon Nancarrow, enregistra Comedia dell'Amore 224 avec le trio d'Un Drame Musical Instantané au Studio GRRR, publié sur le CD Opération Blow Up. Il y est chroniqué, à sa demande, aux postes "reportage et voix".

jeudi 6 avril 2017

La transe d'Alice Coltrane Turiyasangitananda


Si vous n'êtes pas allergique aux bondieuseries krishniques, la transe d'Alice Coltrane Turiyasangitananda vous portera peut-être aux nues. Sorte de gospel avec tablas et sitar, glissés de synthétiseur et épais accords d'orgue à tuyaux, la musique que la veuve de John Coltrane publia uniquement sur cassettes pour l'ashram qu'elle fonda en 1983 sur les collines de Santa Monica, 45 hectares près de Malibu au sud de la Californie, s'appuie essentiellement sur des chants incantatoires à grand renfort de Om Rama Shanti Hare... Elle chante avec un chœur de 24 disciples, joue des claviers, et de la harpe qui fit sa renommée dans sa période jazz. Après la mort de son mari, Alice Coltrane avait voyagé en Inde et rencontré en 1970 le guru Swami Satchidananda avant de créer le Vedantic Center en 1975 et de prendre le nom de Turiyasangitananda. Si vous préférez, faites comme ses disciples en l'appelant Swamini ! Son engagement total envers Dieu lui avait été dicté après avoir beaucoup maigri et sujette à de terribles crises d'insomnie et d'hallucinations. Le dimanche elle chantait seule des bhajans ou en groupe des kirtans dont Luaka Bop, le label de David Byrne, en publiera l'anthologie, à commencer par ce premier volume à l'occasion du dixième anniversaire de sa disparition.


Alice Coltrane avait auparavant collaboré avec Kenny Clarke, Kenny Burrell, Ornette Coleman, Pharoah Sanders, Charlie Haden, Roy Haynes, Jack DeJohnette, Carlos Santana et remplacé Mc Coy Tyner dans le dernier quartet de son mari. Sur ses 14 albums en tant que leader, sa musique fut toujours marquée par une quête spirituelle qui trouve ici son expression la plus explicite, cette fusion entre le gospel et le chant védique sonnant très actuelle grâce à l'électronique et à la re-masterisation de Baker Bigsby.

World Spirituality Classics 1: The Ecstatic Music of Alice Coltrane Turiyasangitananda, CD/LP/K7/Digital Luaka Bop (2 morceaux de plus sur le double vinyle), dist. Differ-ant, sortie le 5 mai

mardi 4 avril 2017

F.Zappa, L.Cohen, O.Coleman inaugurent la collection DVD Out Loud


Ayant chroniqué le film de Thorsten Schütte sur Frank Zappa l'an passé (relatant en particulier mes rencontres avec Zappa en 1969-70) ainsi que dix ans plus tôt celui de Shirley Clarke sur Ornette Coleman, je me suis plutôt intéressé aux bonus rassemblés par l'éditeur français Blaq out qui lance, avec Leonard Cohen, Bird On A Wire de Tony Palmer, une nouvelle collection DVD en commençant par 3 films exceptionnels jamais sortis en salle dans notre pays.


Si l'entretien avec l'habile réalisateur compilateur allemand relatant sa rencontre posthume avec le compositeur américain n'a aucun intérêt (Le Grand Zapping, 16'), celui avec Guy Darol permet de comprendre sa vie et son œuvre, envers d'un décor passionnant à découvrir pour celles et ceux qui n'en connaissent pas tous les ressorts et méandres (Zappa, l’apprenti chimiste de la musique, 21'). Schütte livre enfin 45 minutes d'entretiens avec des musiciens de Zappa. Ainsi le clavier Tommy Mars, les bassistes Arthur Darrow et Tom Fowler, le trombone Bruce Fowler, les percussionnistes Ed Mann et Chad Wackerman, le baryton Kurt McGettrick, le clavier-sax-chanteur Robert Martin racontent leurs débuts dans l'orchestre et les années passées en son seing, détails intéressants, mais forcément plus anecdotiques que le plat de résistance, le remarquable Eat that Question, Frank Zappa in his own words, probablement le meilleur témoignage audiovisuel sur le génie dont la renommée ne fait que grandir depuis sa mort le 4 décembre 1993, composé exclusivement d'archives, entretiens avec Zappa et extraits musicaux chronologiques, évitant l'écueil hagiographique habituel (2016, 77').

Pour Leonard Cohen, Bird on A Wire Tony Palmer a suivi le chanteur pendant sa tournée européenne de 1972 qui le mènera jusqu'à Jérusalem. Le film commence à Tel Aviv où la violence du service d'ordre ulcère Cohen, ce qui permet de placer l'ensemble sous un angle philosophique qui préoccupera le poète toute sa vie. Palmer filme ses chansons souvent sans les couper, du moins au son, entrant dans son intimité par le biais de ce qui se passe offstage. Explosant la chronologie, y compris en intégrant des archives familiales, il rend le portrait du Canadien intemporel, faisant apparaître la fragilité de l'artiste (1974, 1h46'). Son entretien en bonus est déterminant, décortiquant les affres de la production, le film ayant été perdu pendant plus de 35 ans (La Poésie en actes, 25'). À cette occasion il traite 200 Motels, le film de Zappa qu'il a réalisé, du plus mauvais film jamais tourné (avis que je ne partage heureusement pas du tout) ! À leur tour, Christophe Lebold et Gilles Tordjman décryptent l'histoire du poète, ses amours, ses provocations, et analysent son style (I Told You I Was a Stranger, 22'). Le dialogue entre les chanteurs Bertrand Belin et Sing Sing (Arlt) souffre par contre du défaut d'artistes qui, sans lien direct, se réfèrent à l'influence qu'ils ont subie, rappelant les banalités habituelles sur leur modèle (Leonard Cohen ’72, un mec en pull, 24'). On peut aussi regretter que dans le film les chansons ne soient pas sous-titrées, ce qui pénalise les non-anglophones.

La qualité de la copie de Ornette, Made in America de la réalisatrice expérimentale Shirley Clarke (1919-1997) sur Ornette Coleman (1930-2015) n'a rien à voir avec la pauvre VHS que j'avais dégottée à la Downtown Music Gallery de New York en 2006. J'écrivis alors : Le montage de ce qui s'avérera être le dernier film de Shirley Clarke s'acheva en 1985 après vingt ans de travail. (...) On peut y voir et entendre une quantité d'extraits depuis les groupes d'Ornette à l'Orchestre Symphonique de Fort Worth, la ville natale du compositeur texan, jouant son fameux Skies of America. Les témoignages sont émouvants : William Burroughs, Brion Gysin, George Russell. (on se souvient du passage improvisé du philosophe Jacques Derrida venu rejoindre Ornette sur la scène de la Villette en juillet 97 et hué par la foule inculte). Le montage joue d'effets rythmiques, de colorisations, d'annonces sur écran roulant, de reconstitutions historiques avec Demon Marshall and Eugene Tatum jouant les rôles du jeune Ornette... Le film est tendre, vivant (1984, 75').
L'affirmation des titres des albums d'Ornette m'a tout de suite impressionné : Something Else, Tomorrow Is The Question!, The Shape Of Jazz To Come, Change Of The Century, Free Jazz, The Art Of The Improvisers, Crisis, Science Fiction jusqu'au dernier, Sound Grammar, qui continue à développer le concept colemanien de musique harmolodique que je n'ai jamais très bien compris, mais qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse, la musique d'Ornette possède quelque chose d'unique, une fougue sèche, un lyrisme sans concession, une urgence durable. Je reste froid devant sa théorie comme je l'étais devant les élucubrations pseudo philosophiques de Sun Ra, mais encore une fois, qu'importe, puisque la musique nous précède et que nous en sommes réduits à lui courir après. Son dernier album est une des plus belles expressions de la vivacité de la musique afro-américaine comme son Skies of America rappelle encore le fondateur de la musique contemporaine américaine, Charles Ives. Ornette joue de l'alto, peut-être le seul à la hauteur de l'oiseau Parker, du violon et de la trompette. (...) Il y a chez Ornette quelque chose qui déborde du jazz, un sens de la composition unique comme chez Ellington, Mingus ou Monk, un appel des îles qui pousse irrésistiblement à danser malgré l'atonalité relative des mélodies et les flottements rythmiques. Si on lui doit le terme free jazz, il est aussi probable que toute cette musique changera définitivement de couleur lorsqu'Ornette rendra les armes.
En bonus, Shirley Clarke dit tout ou Nous sommes des pionnières, l'entretien de Joyce Wexler-Ballard à UCLA en 1982 avec la réalisatrice est une conversation à bâtons rompus d'une profonde honnêteté, pleine d'humour, axée sur sa personnalité égocentrique (58'). Eric Thouvenel rappelle les circonstances du projet, expliquant simplement comment les dissonances de l'harmolodie ont pu influencer le style du film (Coleman, Clarke, Make America Free Again, 21'). L'aventure intime des deux protagonistes est pourtant esquivée. Enfin, le trompettiste Médéric Collignon au cornet, accompagné par le pianiste Yvan Robilliard, décrit avec subtilité ce que sont le jazz et le free jazz, la musique noire américaine, la liberté du jeu et le paradoxe des définitions (25’).

Les trois films dessinent le portrait d'un temps où l'engagement politique des artistes figurait le terreau de leurs œuvres, pas seulement théoriquement, mais aussi dans leur quotidien. Les documents d'époque témoignent à la fois de leurs musiques, rock et contemporaine pour Zappa, folk pour Cohen, jazz pour Coleman, et du contexte historique qui les influença et sur lequel ils imprimèrent leur marque en retour. Trois films intelligents et sensibles, indispensables pour quiconque s'intéresse à la musique et à son filmage.

Eat That Question - Frank Zappa in His Own Words de Thorsten Schütte / Leonard Cohen - Bird On A Wire de Tony Palmer / Ornette - Made in America par Shirley Clarke, coll. Out Loud, 3 DVD Blaq Out, sortie le 2 mai 2017

lundi 3 avril 2017

Extension du domaine de la biwa


Le guitariste Serge Teyssot-Gay et le violoncelliste Gaspar Claus prolongent le chant de la joueuse de biwa Kakushin Nishihara. Des fantômes traversent le pont quantique dressé entre le Japon millénaire et l'underground tokyoïte. Le crâne rasé aux tatouages zébrés, la récitante ressemble à l'héroïne d'un blockbuster sur la fin du monde. Mais le Kintsugi, qui donne son nom au trio, est la renaissance d'un objet brisé, réparé avec une laque saupoudrée d'or, et Minamoto no Yoshitsune, qui donne son nom à l'album, est un général samouraï (1159-1189) des périodes Heian et Kamakura. La voix sépulcrale vibre comme les cinq cordes du luth à manche court, tranchante, glissante, marquante. Je ne comprends pas le japonais, mais l'épopée évoque une bataille, la tempête, la traversée d'une montagne et la mort de Yoshitsune dont la tête finira exposée. Les cordes pincées et frottées par les deux acolytes de Kakushin Nishihara nous plongent à la fois dans la modernité et dans le fantasme d'un Japon d'estampes auxquelles les films de Mizoguchi et Kurosawa ont donné le mouvement. Pourtant tout semble figé, immuable, éternel, avec le paradoxe d'une terrible fragilité, à la chute inéluctable. Tsugu signifie réparer, relier, transmettre, valoriser, ce que fait le trio en spectacle et sur ce CD aux inflexions magiques.



→ Kintsugi, Yoshitsune, CD Les Disques du Festival Permanent / Intervalle Triton, dist. L'autre distribution, sortie le 28 avril 2017

jeudi 30 mars 2017

La Chose Commune


Les évocations opératiques de la Résistance sont toujours des brûlots romantiques, rappelant une jeunesse perdue pour les uns, jamais abandonnée pour les autres. Comment se prétendre artiste sans rêver de révolution ou de liberté ? Le cycle est infernal, la liberté est un fantôme, mais baisser les bras serait criminel. Chanter la Résistance comme les Chroniques de Tony Hymas ou ici la Commune de Paris avec Emmanuel Bex et David Lescot n'est pas innocent quand la démocratie est aujourd'hui bafouée par ceux qui prétendent la protéger. On se cherche des modèles d'honnêteté politique, histoire d'avoir le courage de ses opinions. Le vote utile a montré ses limites. Face au cynisme ambiant et à une collaboration de plus en plus pétainiste, l'urgence d'inventer de nouvelles utopies pousse des artistes à mettre en scène le spectacle de notre société pour ne pas se laisser hypnotiser par la société du spectacle qui camoufle les vrais enjeux sous le fard des émotions téléguidées.
À monter ce genre de projet on danse sur une corde raide, car la parole risque de submerger la musique à vouloir être trop explicite. Les compositeurs alternent ainsi airs et récitatifs sans négliger les instrumentaux. Pour Hymas aller chercher la rappeuse Desdamona, ou Lescot le rappeur Mike Ladd, deux Américains s'exprimant dans leur langue, est le choix d'un parlé chanté d'aujourd'hui, le spoken word du slam et du hip hop. Le premier avait choisi Elsa Birgé pour porter ses mélodies chantées en français, Emmanuel Bex élit Élise Caron. La Commune de Paris et la Résistance au nazisme sont cousins de jazz dans ces opéras modernes où l'excellence des musiciens est quasiment révolutionnaire. Sollicité par Bex qui tient l'orgue en maître de chapelle laïque, Lescot, qui a déjà écorché le monde de la finance, le mythe étatsunien et le racisme, écrit un texte où se découvre une héroïne oubliée, Elisabeth Dmitrieff, où les revendications pourraient être les nôtres tant la misère et l'injustice nous taraudent. Il convoque Alexis Bouvier, Jules Vallès, Jean Bastiste Clément, Paul Verlaine (Ballade en l'honneur de Louise Michel), Arthur Rimbaud (Chant de Guerre Parisien) ou cite le Manifeste du Comité central de l'Union des Femmes pour la Défense de Paris et les Soins aux Blessés. On n'échappe pas au Temps des cerises et à La semaine sanglante parce que leurs mots pourraient redevenir d'actualité si les pauvres arrêtaient de soutenir leurs bourreaux, si les flics retournaient leurs armes contre ceux qui leur commandent de parquer leurs frères. Quelques effets sonores appuient de temps en temps le petit orchestre composé de Bex, de la saxophoniste Géraldine Laurent, du batteur Simon Goubert, et accessoirement Lescot à la trompette et Caron à la flûte.


La Chose Commune est une chose commune à tous et toutes, du moins elle le devrait, tant nous semblons incapables de retenir les leçons de l'Histoire, manipulés par les médias de masse qui caricaturent le seul candidat à la présidentielle porteur d'un programme salvateur, tant économique qu'écologique. En attendant le résultat du vote, farce de l'absurde dans un pays où vivent encore 9 millions de pauvres et où les riches sont de plus en plus riches, nous autres de la classe moyenne, du moins à même de posséder un lecteur, pouvons écouter le CD comme une évocation radiophonique, même si le spectacle d'Emmanuel Bex et David Lescot se joue aussi sur scène avec lumière et scénographie comme au Théâtre de la Ville - Espace Cardin du 19 au 29 avril 2017... Le reste se passe dans la rue.

→ Emmanuel Bex et David Lescot, La Chose Commune, CD Le Triton, dist. L'autre distribution, sortie avril 2017

mercredi 29 mars 2017

EL STRØM sort LONG TIME NO SEA


Long Time No Sea est ma première nouveauté en CD depuis 20 ans.

El Strøm signifie le courant en danois.
Trois ruisseaux forment une rivière.
Au premier barrage l'énergie électrique favorise le voyage.
Birgitte Lyregaard chante en se moquant des frontières (jazz, pop, punk, contemporain, classique…) pour survoler les continents en feu follet. Babylone dans un mouchoir de poche.
Sacha Gattino cuisine rythmes pointus et objets sonores cueillis sur la planète, transformant ses jouets avec la gravité des enfants qui se prennent au jeu.
Je joue ici d'instruments rares, acoustiques (trompette à anche, xaphoon) ou électroniques (Mascarade Machine, Tenori-on, Theremin), je n'avais jamais rencontré autant de complicité avec des musiciens depuis Un Drame Musical Instantané.
Chansons cousues main ou improvisation libre, instruments faits maison ou technologie dernier cri, chant des sirènes ou révolte des machines, l'électrochoc produit une bonne humeur plus vraie que nature.

Depuis Machiavel en 1998 avec Un Drame Musical Instantané, j'ai publié 70 albums inédits sur drame.org, mais ils sont exclusivement en ligne, objets virtuels en écoute et téléchargement gratuits. Trop d'adrénaline nuit, enregistré en 1977 par Un D.M.I., était une réédition d'un vinyle en CD. Établissement d'un ciel d'alternance avec Michel Houellebecq, sorti en 2006, datait de dix ans plus tôt. Les rééditions de Défense de de Birgé Gorgé Shiroc (LP et CD) et Rideau ! d'Un D.M.I. (CD) sont sorties sur d'autres labels, et le vinyle préhistorique Avant Toute en duo avec Gorgé vient du Souffle Continu... C'est donc bien ma première nouveauté en CD depuis 20 ans !

Il fallait marquer le coup en emballant nos 77 minutes dans un bel objet que l'on ait envie de tenir entre ses doigts. Le graphiste Étienne Mineur a peaufiné pochette et livret en jouant avec des vidéoprojecteurs et des matériaux réfléchissants. Il a intégré des gravures de J.-J. Grandville de 1844 et même une autre, non identifiée, de 1774, toutes issues de la collection particulière de Sacha Gattino. Le mélange réfléchit le nouveau baroque que constitue l'association du passé et du futur. S'y côtoient composition et improvisation, acoustique et électronique, français, anglais et danois chantés, instruments originaux, traditionnels ou objets brut... Si vous trouvez des analogies avec des musiques existantes, je suis preneur ;-)


El Strøm, Long Time No Sea, CD 77 minutes, GRRR 2029, dist. Orkhêstra et Les Allumés du Jazz, 15€
→ Tirage limité : premières commandes, premiers servis ! Vous pouvez envoyer 15€ par chèque ou payer par PayPal et même par CB. Envoyez un mail à cette adresse pour la marche à suivre... Ou encore passez par votre disquaire favori qui aura commandé chez Orkhêstra, cela va souvent aussi vite, car il faut que je pédale jusqu'à la Poste !

mardi 28 mars 2017

Prévert éclair et piano forain sans la mer


Quelle idée de me plonger dans des méandres informatiques au lieu d'aller me promener sur la plage dimanche après-midi avant de prendre le train ! J'ai à peine profité du jardin de La Ciotat dont les cerisiers sont en fleurs et n'ai rien vu de la foule du bord de mer. La file des automobilistes s'allongeait vers Marseille. Françoise m'a raconté que personne ne se baignait, mais il y avait un monde fou pour cette première journée de vrai printemps après les hallebardes des jours précédents. Quelques heures de TGV plus tard, je retrouvais mes pénates et les deux garnements félins...
Hélas ou tant mieux, le boulot aussi m'attendait. C'est toujours la même chose. Voilà des semaines que je tourne en rond et tout arrive en même temps. J'ai donc composé et enregistré le générique de notre websérie sur Jacques Prévert après quelques approximations angoissantes. C'est toujours ainsi. Tant que je ne tiens pas le bon bout je m'inquiète de mes capacités. J'ai trouvé en programmant le Tenori-on avec des sons de flûte, violon et métallophone, resynchronisant les pistes l'une après l'autre, calant des sons de guitare préparée avec du riz. Sonia trouvait que le résultat correspondait trop au côté gentil du poète et qu'il fallait que je le rende plus actuel. J'ai donc ajouté un rythme inspiré du rap et tout cela tricote, laissant chacun/e se faire son cinéma. Mika avait concocté une animation inspirée par les collages de Prévert, avec l'oiseau certes, mais aussi avec le cœur, l'église, l'usine, le poing levé et la clope au bec ! Jamais facile de faire passer plein d'idées en douze secondes sans charger... Avec le handicap d'avoir à caler la musique sur les images et non le contraire ! Parfois les conditions de production ne nous donnent pas le choix. Il faut alors transformer les contraintes en appui-tête. Je dois imaginer comment cette musique annoncera chaque épisode sans que la répétition lasse... Demain, c'est-à-dire aujourd'hui quand vous me lirez, nous devons dresser un décor sonore pour chacune des interventions d'Eugénie Bachelot-Prévert qui nous livre des anecdotes passionnantes sur son grand-père.
Dans le même temps Sacha me presse de lui envoyer des sons pour une prochaine exposition à la Cité des Sciences et de l'industrie. Je lui wetransfère trois pièces foraines pour piano et quelques effets à la Méliès ! J'ai encore du mal à comprendre comment tout cela va s'agencer, mais ce sera amusant à faire, comme toujours avec mes camarades de jeu... D'ailleurs on nous livre enfin le CD d'El Strøm dans la matinée ! On en reparle très vite. En attendant je dois me faire à manger en puisant dans les réserves, n'ayant eu le temps de faire aucune course depuis mon retour d'Aubagne.

lundi 27 mars 2017

Ciné-concert exemplaire à Aubagne


Le 18ème Festival International du Film d’Aubagne (FIFA) s’est clôt sur un ciné-concert exemplaire après le palmarès qui a entre autres couronné le saxophoniste Émile Parisien par le Grand Prix de la musique originale pour Souffler plus fort que la mer de Marine Place.
Face au manque d’audace de trop de compositeurs confrontés aux images du cinématographe, les neuf musiciens choisis parmi quatre-vingt candidats et réunis pour une master class dirigée par Jérôme Lemonnier brillèrent par leur inventivité et la cohésion de l’ensemble.
Quelques jours plus tôt nous avions assisté à une autre démonstration du genre où la banalité écrasait les films sonorisés en direct. De retour à l’hôtel, il m’avait suffi de me remémorer l’insolente partition originale de Carl Stalling composée en 1935 pour le film d’animation Balloon Land de Ub Iwerks pour constater le manque d’humour de la nouvelle musique jouée ici en direct. Pourquoi diable les musiciens ont-ils gommé les bruitages rythmant le film pour ne garder qu’une pâle copie de la partie orchestrale ? La même logorrhée sonore illustrative s’étala sur le récent documentaire Marselha de Nicolas Von-Borzyskowski et sur le touchant court métrage québécois Viaduc de Patrice Laliberté. Cette approche fatale, hélas coutumière depuis un siècle, entâchait d’ailleurs Rapsodia Satanica, un navet de 1917 de Nino Oxilia rénové par la Cinémathèque de Bologne avec la musique originale d’époque de Pietro Mascagni, composition néo-classique aussi barbante que la réalisation. Lorsque l’on sait que n’importe quelle musique fonctionne avec n’importe quel film, mais qu’évidemment le sens change radicalement selon le choix, on comprend que la maîtrise du sens est l’enjeu capital de l’exercice. Cela n’empêche nullement de jouer également avec les émotions, à condition toujours que la musique, pour justifier sa présence, soit complémentaire du montage image, apportant de nouvelles informations ou un point de vue cohérent, fut-il critique.


Dirigé par Jérôme Lemonnier, les neufs compositeurs-interprètes, souvent poly-instrumentistes, qui ne se connaissaient ni des lèvres ni des dents dix jours plus tôt, font donc preuve d’une incroyable cohésion d’ensemble en traitant chaque film d’une manière originale. C’est donc à la fois un modèle de collaboration qu’il faut saluer chez ces jeunes de 22 à 30 ans, autodidactes (entendre proches du jazz) ou élèves de conservatoires en classe de musique à l’image, et la richesse de leurs points de vue documentés, auquel leur moniteur n’est certainement pas étranger.
Ainsi Benjamin Balcon (guitares, basse), Hadrien Bonardo (flûtes, anche double), Louis Chenu (sax alto), Matthieu Dulong (violoncelle), Julien Ponsoda (trombone, trompette), Nicolas Rezaï-Pyle (percussion, synthétiseur), Félix Römer (piano, échantillonneur), Clovis Schneider (guitare, basse, mandoline), David Tufano (batterie, percussion, synthétiseur) accompagnent avec succès cinq courts métrages en cherchant une musique qui serve le propos de chaque film. À noter que les partitions initiales avaient été ôtées des bandes-son pour en proposer de nouvelles en direct.
Délicats sur Celui qui a deux âmes de Fabrice Luang-Vija (2015), grinçants sur Tma, Svetlo, Tma de Jan Svankmajer (1989, photo touten haut), euphoriques sur Le voyage dans la lune de Georges Méliès (1902, 2e photo), proches du silence pour Les allées sombres de Claire Doyon (2015), drôles sur 5m80 de Nicolas Deveaux (2013), ils ne s’enferment jamais dans un genre musical pour préserver l’originalité des films traités. Le mélange de leurs orchestrations collectives avec certains bruitages des partitions originales, parfois retravaillés, nous plonge chaque fois dans un univers différent, le choix du programme étant particulièrement astucieux. Souhaitons maintenant à cette équipée de rejouer ailleurs ce spectacle enthousiasmant…

jeudi 23 mars 2017

Youn Sun Nah va de l'avant


Le nouvel album de Youn Sun Nah s'intitule She Moves On. Mais si la chanteuse coréenne "va de l'avant", c'est en marchant à reculons puisqu'elle revisite des chansons du passé en leur donnant un petit parfum actuel, encore que ce soit un aujourd'hui jazz plutôt glamour, style qui ne semble pas se démoder, voix langoureuse plus proche de Broadway que de l'underground où continue de s'inventer l'avenir. En 2010 avec Same Girl, elle avait jazzifié Metallica, Randy Newman, Sergio Mendes et Philippe Sarde. En 2013 Lento convoquait Nine Inch Nails, Scriabine ou un traditionnel coréen avec l'accordéoniste Vincent Peirani. De nouveau quatre ans plus tard, Youn Sun Nah chante toujours aussi merveilleusement, un blues clean et généreux, en choisissant des auteurs inattendus, ici Lou Reed, Paul Simon, Jimi Hendrix, Joni Mitchell, Fairport Convention... Enregistrant cette fois à New York, elle s'est entourée de nouveaux musiciens, Jamie Saft aux claviers, Brad Jones à la contrebasse, Dan Rieser à la batterie, avec le guitariste Marc Ribot en joker sur cinq morceaux issus de la cosmologie rock. Sur A Sailor's Life Youn Sun Nah a des inflexions de Grace Slick, mais ce n'est pas Sandy Denny. C'est toujours superbement interprété, mais l'ensemble manque d'une véritable appropriation. Il y a un côté "bonne élève" typique des Asiatiques lorsqu'ils n'osent pas faire grincer des dents. The Dawn Treader ne saurait par exemple faire oublier la version originale de Joni Mitchell. C'est le genre de disque que j'écoute avec plaisir en fin de journée quand le soleil commence à rougir, mais je serais incapable de la reconnaître en blind fold test. Peut-être qu'en allant franchement plus de l'avant, Youn Sun Nah saura-t-elle un jour dévoiler qui se cache derrière l'excellence...

→ Youn Sun Nah, She Moves On, cd ACT/PIAS, sortie le 19 mai 2017

mercredi 22 mars 2017

David Enhco sur le chemin des écoliers


Depuis la disparition de Bernard Vitet, j'écoute les trompettistes avec une attention redoublée. David Enhco, qui joue d'ailleurs sur la petite merveille mingusienne de Noël Balen chroniquée récemment, fait partie de la génération des jeunes trentenaires que j'ai nommés les affranchis. S'il sait susurrer la tendresse, j'ai surtout été intéressé par une dialectique originale qui fait boiter certaines compositions du quartet comme si un musicien prenait discrètement la tangente au milieu du morceau. Ces contrepieds peuvent s'échapper de la tonalité, du timbre ou du tempo, sans affecter le plaisir de l'écoute. Le facétieux Roberto Negro au piano n'y est pas étranger. Les pièces du contrebassiste Florent Nisse et du batteur Gautier Garrigue sont plus classiques, mais les improvisations collectives rappellent que le free jazz n'est pas un genre, mais une soif de liberté qui peut prendre des chemins de traverses qui mènent toujours à l'homme. Ici ses Horizons sont calmes et reposants, comme des paysages de vacances.


→ David Enhco, Horizons, NOME, dist. L'autre distribution, sortie le 28 avril 2017

jeudi 16 mars 2017

Voyage anglais dans le paysage électronique français


J'embarque à bord de l'Eurostar pour participer ce soir à l'ouverture de l'exposition Voyage dans le paysage électronique français, invité à Londres par Ben Osborne. La Red Gallery et le Kamio Bar présentent images et photos illustrant l'histoire de la musique électronique en France depuis Russolo et Martenot jusqu'aux acteurs actuels qui font danser les foules. Me voilà donc transformé en délégué national pour un concert solo, armé de la Mascarade Machine, d'un de mes Tenori-on et de deux iPads. Les magazines MixMag et DJ Mag publient des photos de mes jeunes années au synthétiseur ARP 2600.
Le premier annonce :
Jean-Jacques Birgé, pictured here in concert in 1975, started making electronic music in 1965 when he was 13 years old. On the avant-garde experimental wing of electronic music, his music deconstructs jazz, rock, classical and many other genres...
Tandis que le second rapporte :
Pioneering composer and musician Jean-Jacque Birgé recalls being given a theatre to play in: “These pictures were shot during a live concert at Théâtre de la Gaîté Montparnasse in 1975. I play the ARP 2600, Francis Gorgé is on guitar, and Shiroc on drums. The director had to be crazy to give us his beautiful old theatre to play. There were few spectators, but they all remember those fantastic sessions which made Francis and I decide to invite Shiroc onto our album, ‘Défense De’. I found these photos very recently in the attic. The ARP 2600 had no internal memory and the keyboard was monophonic. The synthesiser was fantastic. But I had to 100% improvise every night…”
Quant à l'expo y est précisé :
Jean-Jacques Birgé is a composer, filmmaker, multimedia author, sound designer and writer. He wrote his first electronic track in 1965, was the founder of the GRRR Records and was one of the first live synthesizer players in France from 1973 onwards. He was the precursor of the return of the cinema-concert in 1976, composes for symphonic orchestras, and improvises freely with musicians from all genres. From 1995 onwards, he became one of the most fashionable sound designers of multimedia and interactive music composition in France.


Demain vendredi, Jack de Marseille, Ben Osborne, Milan Kobar et Cleo T ouvrent le bal. Je dois probablement cette invitation à la parution récente de ma préhistoire, le vinyle Avant Toute en duo avec Francis Gorgé publié par Le Souffle Continu. Je me souviens qu'à mon adhésion à la Sacem il avait fallu que je me batte pour être accepté comme compositeur, sans la restriction "de musique électroacoustique". L'électronique fait partie de ma panoplie, mais je ne me reconnais d'aucune étiquette, même si je fis partie des premiers synthésistes français. Selon les projets je choisis le mode de composition le plus adapté et son orchestration idoine, de l'informatique à l'orchestre symphonique, des instruments traditionnels au field recording, du bricolage à la plus extrême sophistication ! J'ai lu sur Wikipédia que j'étais qualifié de compositeur encyclopédiste, ce qui me ravit, sachant que je dois mon style essentiellement à mes études cinématographiques dont j'ai adapté les ressources à la musique.

French Touch - An exhibition of French electronic music, Red Gallery/Kamio Bar, 1-3 Rivington St, London EC2A 3DT, du 16 mars au 9 avril. L'exposition sera ensuite aux festivals Jack In A Box (juillet) et Château Perché (4 au 6 août), puis Paris et ailleurs dans l'année... Et aux USA en 2018.

Concert solo ce jeudi soir à 19h (Free Entry but you must register for a ticket) : The night begins with an extremely rare UK live performance in the Kamio Bar by French electronic pioneer Jean-Jacques Birgé and an exclusive showing of film Paris/ Berlin: 20 Years of Underground Techno directed by Amélie Ravalec. Panel Discussion: Olivier Degorce (Photographer), Edouard Hartigan (Photographer), Stephane Jourdain (Photographer), Jean-Jacques Birgé (musician and composer), Sammy El Zobo (Director, Chateau Peché Festival, France), Professor Martin James (Solent University), David McKenna (French Music Export Office), host Ben Osborne (Noise of Art), also in attendance Johann Bouché-Pillon (Photographer and artist) and Etienne Castelle (Director, Chateau Peché Festival, France)...

lundi 13 mars 2017

Supersonic, fils naturels de Sun Ra


À l'occasion du premier album de Supersonic j'avais raconté ma propre filiation avec Sun Ra. La chronique qui suit n'a donc rien d'objectif puisque nous nous sommes découverts cousins à la mode des étoiles. Sur la lancée de son album dédié au Maître de l'Arkestra et fort de son succès, Thomas de Pourquery a su prolonger le miracle en composant cette fois lui-même les pièces qui constituent Sons of Love. Sa méthode est simple, mais encore faut-il en avoir le talent et être entouré d'une aussi fine équipe. Au lieu de repartir de l'origine, Thomas entame une seconde saison en s'inspirant de la première, reprenant les éléments de ses arrangements qui ont si bien fonctionné. Mélange de glamour vocal et de free jazz lyrique, la musique de Supersonic produit un effet festif où le rythme fait remuer le derrière. À l'alto du chef s'ajoutent le ténor de Laurent Bardainne et la trompette de Fabrice Martinez tandis que la section rythmique composée du pianiste Arnaud Roulin, du bassiste Frederick Galliay et du batteur Edward Perraud occupe le dance floor.


Parfaitement huilé, le sextet sonne comme un big band. Il n'y a pas de secret, c'est une histoire de famille, une famille qui s'entend bien. Ainsi le plaisir de jouer ensemble est communicatif. En chœur solaire ils partagent le vertige de la transe et le goût des belles mélodies, folle entreprise de séduction qui gagne les cœurs et donne envie d'encores.
Après une première exceptionnelle, Sons of Love souffre pourtant des défauts de toutes les secondes. Un troisième album pourrait lui donner tout son sens. Le crooner falsetto s'adjoindra-t-il une guitare électrique, un trombone, une clarinette basse ou un spécialiste des paysages sonores inexplorés ? Révisitera-t-il Rashaan Roland Kirk ou Jimi Hendrix ? Préférera-t-il atterrir sur nos terroirs ? Propulsé dans cet espace-temps gigogne, allongé dans ma cabine spatiale dont la chaleur avoisine les 66°C, je me surprends à faire ainsi des plans sur la comète...

→ Thomas de Pourquery / Supersonic, Sons of Love, Label Bleu, dist. L'Autre Distribution, 12,99€ - Release Party : 25 avril 2017 à La Gaîté Lyrique, Paris...

vendredi 3 mars 2017

Agitation frite, témoignages de l'underground français


Le recueil de Philippe Robert, Agitation frite, témoignages de l'underground français, paraît au moment où La Maison Rouge expose Contre-cultures 1969-1989, l'esprit français. Ce n'est pas un hasard si ce sous-terrain musical est totalement absent de la galerie parisienne. D'un côté nous sommes en face d'un mouvement toujours vivace qui crée sans se préoccuper de la mode, de l'autre on continue à entretenir le mythe de modes passagères qui marquèrent leur temps. Les deux se complètent, l'art des uns répondant à la culture des autres. L'exposition embrassant son époque recèle évidemment quelques magnifiques pièces et le livre de Philippe Robert recense les engagements d'opposition rétifs à tout ce qui pourrait être récupérable.
Pourquoi le public a-t-il toujours trois métros de retard sur la musique par rapport aux arts plastiques ? Cette question a probablement trait à la difficulté des analystes de cerner le hors-champ. Circulez, y a rien à voir ! La société du spectacle adore encenser les rebelles des beaux quartiers, tandis que les musiques de traverses échappent à toute classification bien ordonnée. L'inclassable est la règle, contraire à la loi du marché. La spéculation ne pouvant donc s'exercer que sur du long terme, elle n'intéresse pas les modernes. Entendre étymologiquement ceux qui créent la mode, un système de l'éphémère dont les collectionneurs font leurs choux gras. Conclusion de ce prologue, pour avoir participé activement à la plupart des aventures évoquées par l'exposition et dans le bouquin, je vois essentiellement de la nostalgie dans la première qui a tourné la page alors que le second m'en apprend énormément sur ce qui m'est pourtant le plus proche et qui reste d'actualité !
Pour ce premier volume d'entretiens, car on imagine mal qu'il en reste là, Philippe Robert a choisi d'interroger chacun sur l'origine de son art. Quelle étincelle mit le feu aux poudres ? En suivant le cordon Bickford jusqu'au Minotaure, l'histoire de chacun se déroule à grand renfort d'anecdotes dessinant des parcours atypiques qui ne se croisent que par la nature même de la musique, son partage. À la reprise d'articles précédemment publiés dans Revue & Corrigée, Vibrations, Octopus, Supersonic Jazz ou le blog Merzbo-Derek, il ajoute des entretiens inédits qui lui ont semblé indispensables à ce portrait prismatique de l'underground musical le plus inventif de la scène française. Ainsi Gérard Terronès, Dominique Grimaud, Gilbert Artman, Pierre Bastien, Dominique Répécaud, Jérôme Noetinger, Jacques Oger, Sylvain Guérineau, Yann Gourdon et moi-même complétons les témoignages de François Billard, Pierre Barouh, Michel Bulteau, Jac Berrocal, Jacques Debout, Albert Marcoeur, Christian Vander, Richard Pinhas, Pascal Comelade, Christian Rollet, Guigou Chenevier, Bruno Meillier, Daunik Lazro, Dominique Lentin, Jean-Marc Montera, Didier Petit, Yves Botz, Camel Zekri, Noël Akchoté, Christophe & Françoise Petchanatz, Lê Quan Ninh, Jean-Marc Foussat, Jean-Louis Costes, Jean-Noël Cognard, Julien Palomo, Romain Perrot délivrés à la charnière de notre siècle et du précédent.
Si le recueil est plus passionnant que tous les autres panoramas publiés récemment, il le doit à l'opportunité des questions de Philippe Robert qui, connaissant son sujet, pose celles qui le titillent. Sa curiosité est communicative. Les musiciens des groupes Magma, Urban Sax, Catalogue, Mahogany Brain, Soixante Étages, Etron Fou Leloublan, Camizole, Vidéo-Aventures, Heldon, Lard Free, Workshop de Lyon, Un drame musical instantané, Les I, Dust Breeders, Vomir, comme les producteurs des labels Saravah, Futura ou Potlatch savent que leurs rencontres sont aussi déterminantes que les mondes qui les habitent. Si la première partie de l'ouvrage est un kaléidoscope d'inventions sans étiquettes, la seconde partie glisse vers une forme, plus conventionnelle à mes yeux et mes oreilles, de l'improvisation issue du jazz et sa déclinaison prévisible, la noise. Il n'empêche que je me suis laissé emporter par la lecture, passant une nuit blanche à le dévorer sans en perdre une miette. L'underground est tout sauf raisonnable.

→ Philippe Robert, Agitation frite, témoignages de l'underground français, 366 Pages, 15 X 19,5 cm, Ed. Lenka Lente, 25€

jeudi 2 mars 2017

E.S.T. Symphony, pop de luxe


Le premier album d'un groupe pop avec orchestre symphonique que j'ai acheté était probablement en 1969 celui de Deep Purple avec le Royal Philharmonic, mais je ne pense pas l'avoir conservé. En jazz me vient immédiatement à l'esprit Skies of America d'Ornette Coleman. Il y en a d'autres évidemment, comme les expériences de Frank Zappa avec Mehta, Boulez, Nagano. Les associations les plus réussies sont souvent avec de plus petits orchestres comme l'Ensemble Modern. J'ai déjà raconté que c'est mon goût pour la symphonie qui m'a poussé à jouer du synthétiseur dès 1973. Aujourd'hui je peux avoir un orchestre au bout des doigts grâce aux moteurs Kontakt ou UVI, avec juste un ordinateur et un clavier lourd. Cela ne remplace pas les solistes, et pour une orchestration complexe il faut s'adjoindre un séquenceur. Mais mes interprètes m'obéissent au doigt et à l'œil sans que je sois obligé d'aller en Europe de l'Est, ni convaincre certains musiciens de jouer notre musique de dingues comme lorsque nous avions composé La Bourse et la vie pour et avec le Nouvel Orchestre Philharmonique de Radio France !
E.S.T. n'a rien à voir avec l'orient. C'est l'abréviation du Esbjörn Svensson Trio dont le leader est mort en 2008 d'un accident de plongée sous-marine dans l'archipel de Stockholm. Restent le bassiste Dan Berglund et le batteur Magnus Öström. Ils ont demandé au chef Hans Ek d'arranger pour orchestre symphonique leurs morceaux issus des 13 albums du groupe en s'adjoignant quelques solistes, le pianiste Iiro Rantala, le saxophoniste Marius Neset, le trompettiste Verneri Pohjolaet et Johan Lindström à la pedal steel guitare. Ni jazz, ni rock, ni classique, ni même musique de film, E.S.T. Symphony sonne comme de la variété instrumentale. Entendre que le mélange se rapproche des orchestrations de Michel Legrand avec Miles Davis ou celles de Quincy Jones avec nombreux pop singers. Rien d'étonnant, car s'il a composé pour le cinéma, Hans Ek a aussi travaillé avec Pink Floyd, Peter Gabriel, Björk, Paul Simon, Ennio Morricone, Patti Smith et le Kronos Quartet. Il ne manque à cet enregistrement que les chanteurs ! Je me suis surpris à y pourvoir tandis que j'étais allongé, inventant des paroles en écoutant cette très agréable musique dont les mélodies sont élégamment habillées par les 90 musiciens du Royal Stockholm Philharmonic Orchestra. Les solistes restaient le plus souvent discrets, répondant à mes improvisations vocales par de brillants chorus. La fraîcheur des arrangements distillent un enthousiasme étonnant, d'autant que ce n'est pas le genre de musique qui me comble habituellement. L'interprétation toute en nuances fait glisser les paysages nordiques comme un diaporama aux couleurs inattendues, ciel bleu d'azur plus haut que chez nous, survol de forêts interminables, visages devinés derrière un voile... Ce luxuriant hommage à Esbjörn Svensson ravira les amateurs de voyages au Pays des Merveilles.

E.S.T. Symphony, CD ou LP ACT Music, entre 12€ et 22€ selon les vendeurs !

jeudi 16 février 2017

Chinese Man, de surprise en surprise


Chinese Man pourrait être l'équivalent français des Danois Den Sorte Skole, tant leurs références échappent à toute classification et genre de musique particulier. N'hésitant pas à sampler des disques très anciens, musiques populaires du monde entier avec une préférence pour le jazz des années 20 ou l'Inde, ils donnent une nouvelle jeunesse au passé tout en affirmant la continuité historique qui transforme l'actualité en fiction. La jungle d'alors ou le be-bop nous font sautiller de la même manière que le dub ou le reggae. Mais, bien que classés hip-hop, leurs rythmiques font souvent penser au trip-hop de Massive Attack, conférant une certaine unité à cette variété internationale d'une grande inventivité.
Épiçant leurs pièces d'extraits cinématographiques ou radiophoniques, comme je le faisais avec Dagon fin des années 60 et dont Un drame musical instantané s'était ensuite fait une spécialité, ils en soignent l'aspect dramatique, avec beaucoup d'humour, mais sans le regard critique sur la société qui caractérise les meilleurs groupes de rap américains. Composé des DJs Zé Mateo et High Ku, et du beatmaker SLY, le trio Chinese Man invite rappeurs et chanteurs à se joindre à leurs aventures hautes en couleurs. Quelle différence y a-t-il entre le scat de Cab Calloway et le raggamuffin ? Leur fantaisie débridée me fait penser à un bal expérimental où j'oserais me risquer sur la piste, oubliant ma timidité et mon lumbago. De surprise en surprise tout semble en effet possible, sans que leurs collages surréalistes ne soient jamais iconoclastes.
Shikantaza, le nouvel album des Aixois cinq ans après Racing With The Sun, est encore une invitation au voyage, conçue comme un retour aux sources du groupe, entre Marseille, Bombay et leur repère ardéchois. De la trempe d'Outkast ou Shabazz Palaces, ils pulsent et vous flanquent le vertige. Les voix sont transposées dans le grave, les rappeurs chantent en anglais, les intermèdes publicitaires sont souvent en français, les paysages exotiques et les chœurs hispanisants. Shikantaza (japonais, 只管打坐) est un terme utilisé dans l'école du bouddhisme zen sōtō qui peut être traduit par « seulement s'asseoir » ou « être assis sans rien faire » et qui décrit l'attitude à adopter lors de la méditation zazen. Mais la musique facétieuse de Chinese Man est loin de respecter le dharma du bouddha, plus encline à lorgner du côté de Bollywood en vous entraînant dans la danse/transe. Emballé par cette découverte, j'enchaîne carrément leurs trois volumes de Groove Sessions, Once Upon A Time, Sho-Bro, Remix with the Sun et leur rencontre avec le rappeur sud-africain Tumi. Shikantaza reste mon favori !Exercices de style ou tangentes expérimentales, la pop donne ici ce qu'elle a de meilleur.

→ Chinese Man, Shikantaza, CD ou 2 LP ou Internet, Chinese Man Records

vendredi 10 février 2017

The Sea Ranch Songs & Green Ground par le Kronos Quartet


Chaque fois que le Kronos Quartet sort un nouvel album je suis incapable de résister à la folie du consumérisme. Il y a vingt ans j'avais acheté à Montréal les vinyles consacrés à Thelonious Monk et Bill Evans et depuis j'ai systématiquement acquis leurs productions chez Nonesuch ou sur d'autres labels. En 1988 le trio du Drame avait rencontré le violoniste David Harrington sans arriver à s'entendre. Nous avions été trop gourmands tandis qu'il avait montré peu d'appétit pour la cuisine française ! Cinq ans plus tard nous avions préféré nous associer au Balanescu String Quartet pour notre contribution à Sarajevo Suite avec Dee Dee Bridgewater. Même si d'autres quatuors à cordes font preuve de plus de finesse j'ai toujours adoré la détermination électrique très américaine du Kronos.
Allant régulièrement voir sur leur site les nouveautés discographiques je découvre cette fois The Sea Ranch Songs d'Aleksandra Vrebalov et Green Ground de Pelle Gudmundsen-Holmgreen. La première évoque un ensemble immobilier sur la côte ouest des États Unis où les lotissements en bois sont conçus en harmonie avec la nature le long d'une plage au nord de San Francisco. Mais si The Sea Ranch fut un lieu d'accueil merveilleux pour la compositrice serbe et le quatuor, il semble être devenu un lieu de villégiature pour pensionnaires friqués en rupture avec les intentions de départ des fondateurs. Il n'empêche que la quiétude qui s'en dégage a inspiré Aleksandra Vrebalov mêlant quelques témoignages verbaux à son écriture plutôt planante. Le DVD qui double le CD montre les lieux, les architectures inventives, la nature verdoyante et l'océan, mais dans une perspective hélas illustrative malgré les effets de superposition ou de solarisation, ce qui rend le projet vidéographique particulièrement ennuyeux alors que l'écoute de l'album laisse rêver et imaginer cet espace propice à la détente, loin du monde concentrationnaire auquel les urbanistes nous ont habitués. L'album produit par le Kronos et Vrebalov est publié sur le label des compositeurs de Bang on a Can...
Celui du compositeur danois Pelle Gudmundsen-Holmgreen, décédé en juin 2016, réunit le Quatuor et le Theater of Voices de Paul Hillier pour une autre évocation de la nature tant terrestre qu'aquatique. Le terme de réunion s'impose d'autant que New Ground et No Ground sont les quatuors n°10 et 11 de Gudmundsen-Holmgreen, que Green est composé pour quatre voix, mais, superposés, ils donnent naissance à New Ground Green et No Ground Green ! Les chanteurs utilisent des percussions (crotales, guiro, claves, anklung) pour interpréter ces œuvres où les influences du baroque viennent frapper à la porte de la contemporanéité...

→ Aleksandra Vrebalov, The Sea Ranch Songs, CD+DVD Cantaloupe, 15,76€
→ Pelle Gudmundsen-Holmgreen, Green Ground, CD Dacapo, 19€

jeudi 9 février 2017

Le partage des os


Gary May suggère que la plupart des jeunes virtuoses sortis du CNSM s'épaulent et partagent leurs ripailles musicales à la façon des associations d'anciens élèves ou des copains de régiment sans fréquenter les anciens. Les générations précédentes, ne pouvant bénéficier des classes d'improvisation ou de jazz heureusement mises en place depuis une quinzaine d'années, apprenaient essentiellement de leurs aînés. La plupart de ces nouveaux orchestres fabuleux et inventifs sont, il est vrai, très peu intergénérationnels. C'est dommage, car si nous apprenons beaucoup nous-mêmes de la confrontation, ces jeunes affranchis méconnaissent ce que pourrait leur apporter ceux qui les ont précédés, mais tout autant ceux qui les suivent. J'en veux pour preuve leur ignorance lorsque, avide de découvertes, je leur demande qui sont les nouveaux musiciens arrivés après eux. Pour jouer ensemble, et en art le jeu n'a rien à voir avec l'âge du capitaine, il semble inévitable que les "vieux" soient à l'origine du projet. C'est d'autant plus vrai s'ils sont particulièrement entreprenants...
Même constatation en ce qui concerne leurs concerts où nombreux trouvent normal qu'on s'y déplace sans penser qu'il pourrait leur être agréable ou instructif de s'y rendre à leur tour. Rien de nouveau de ce côté-là, le métier veut que l'on s'y montre par souci de communication ou pour s'assurer une place sur le marché de l'emploi plus que par curiosité musicale... Malgré les collectifs artistiques qui se montent, ce qui est extrêmement réjouissant, l'individualisme, probablement lié à la forme musicale elle-même des jazz et musiques assimilées où s'expriment avant tout des individualités, empêche les musiciens de défendre leurs intérêts sociaux au sein d'organisations de type syndical. Elles leur permettrait pourtant de lutter contre les organisateurs qui ont fait drastiquement chuter les salaires depuis 25 ans, les gouvernements successifs qui ont scandaleusement réduit le budget alloué à la culture, les organismes dépendant du patronat et de l'État qui rendent de plus en plus difficile l'accès à la protection sociale comme le régime des intermittents du spectacle. La solidarité, démarche à la fois réciproque et frontale, est une nécessité.
Je n'aurais jamais pu produire autant de musique sans celle de mes camarades ni appris mon art sans la générosité des anciens à qui j'ai rendu hommage dans la longue litanie des crédits du site drame.org. Autodidacte, je n'avais pas vraiment le choix. Aujourd'hui j'ai celui de transmettre l'héritage qui me fut légué tout en continuant à rêver, construire et partager.

mercredi 8 février 2017

¡Libertad! du Roots 4tet de Pierre Durand


Monique me suggère d'écouter le nouvel album du guitariste Pierre Durand, ¡Libertad!, enregistré avec le ténor Hugues Mayot, le contrebassiste Guido Zorn et le batteur Joe Quitzke. Je suis toujours un peu gêné de demander que l'on m'envoie un disque sans savoir s'il me plaira, ou plutôt s'il m'inspirera quelques lignes. Comme pour tout ce que je produis, musique ou textes, design sonore ou spectacles, je suis happé par ce qui coule de source. J'ignore l'angoisse de la page blanche. Est-ce la facilité ou la paresse, la passion ou la boulimie du workaholic ? Il y a toujours une idée, un objet, un arbre ou un animal qui me sourit.
Ce matin, bonne pioche ! Le second chapitre des sept envisagés (le premier était un solo il y a quatre ans) est un voyage dans le jazz, en commençant par ses racines africaines, sa déclinaison bluesy pour suivre ses influences européennes et ses conséquences rocky. Durand compose de tendres mélodies pour ses interprètes, fait danser ses auditeurs et se projette dans un futur dystopique qu'en bon résistant il combat créativement. D'un continent à l'autre il envoie de toutes les couleurs, de l'esclave noir aux rouges de peau parqués dans des réserves, des caraïbes tropicales à la côte pacifique, bravant les embruns et les coups de soleil. Si j'adore les frappadingues en costume d'arlequin, j'apprécie toujours la virtuosité qui se fait discrète, comble de l'élégance.

→ Pierre Durand, ¡Libertad!, CD Les disques de Lily, dist. Socadisc, 12€+poste
info | luxury nile cruises