Jean-Jacques Birgé

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mardi 14 mai 2013

Des mondes à inventer ensemble


Pendant la semaine que je passe allongé, bloqué par mon lumbago récalcitrant, Gary m'apporte quatre albums de Zaum à écouter ainsi que l'anti-opéra post-apocalyptique et non-surréel de Steve Dalachinsky and The Snobs. Massive Liquidity (Bam Balam) est à ajouter à la liste des plus enthousiasmantes rencontres entre un poète et des musiciens. La diction envoûtante de Steve Dalachinsky rappelle immanquablement celle de William Burroughs. Le poète est habitué à déclamer ses textes avec des musiciens inventifs tels William Parker, Susie Ibarra, Matthew Shipp, Mat Maneri, Jim O'Rourke et tant d'autres. The Snobs est un duo français composé des deux frères Thibault sous pseudos Duck Feeling et Mad Rabbit. Le premier joue de la guitare en rocker tandis que le second mixe et transforme les sons de la palette instrumentale qu'ils utilisent, orgue, basse, percussion, sitar, bruits d'objets les plus divers, sur des rythmes hypnotiques dont les timbres habillent la voix d'un manteau sombre et coloré. Costume sur mesures puisqu'ils l'ont cousu après avoir enregistré la voix nue de Dalachinsky dans le studio. La forme du texte épouse le propos, kidnapping de concepts qui s'étend jusqu'à celui des mots. De leur côté, les Snobs offrent gracieusement depuis 2003 leurs albums personnels en téléchargement...


Si j'avais beaucoup aimé l'album Trop tard de Steve Harris et son groupe Zaum, je ne suis pas déçu par les quatre autres que Gary m'a prêtés. Leurs compositions instantanées n'ont pas le travers de tant de musiciens qui ont érigé l'improvisation en genre musical et la contraignent par tant d'interdits et de poncifs pseudo-libertaires que leurs œuvres en deviennent tragiquement prévisibles. À l'écoute des excellents exemples de Zaum, orchestre plutôt que réunion de solistes, je ne peux m'empêcher d'analyser la méthode et de m'interroger sur les structures qu'engendre le raccourci opéré entre composition et interprétation. Si je m'y reconnais avec délectation, les similitudes me troublent tant que je suis poussé à imaginer des partis pris plus radicaux pour personnaliser ma propre musique. Entendre qu'à l'inverse des ayatollahs de l'improvisation qui s'interdisent le do majeur, les rythmes soutenus ou les mélodies fredonnables j'attrape à bras le corps tous les sons du monde, choisissant les structures les plus adaptées à mon propos. À défaut d'être universelle, caractéristique pourtant propre à toute musique puisque ne nécessitant aucune traduction, la mienne s'appuie sur l'encyclopédie. Le travail consiste alors à s'approprier ce volume inépuisable pour y déceler les termes qui me sont les plus proches.
Lorsque l'on "improvise" à plusieurs le premier risque est l'imitation, imitation des modèles que l'on a entendus, imitation des propositions qui nous sont soumises dans l'instant. Il ne s'agit pas pour autant de pratiquer la contradiction systématique, mais de savoir attraper au vol les opportunités pour amener à soi, ou plus exactement vers ses préoccupations, ce qui se joue là. Dans un esprit de collaboration on acceptera évidemment pareillement celles de nos partenaires de jeu. D'autres choisiraient des voies différentes, mais, d'abord architecte, les structures me sont primordiales, avant le timbre et les notes. Considérant la composition instantanée à plusieurs comme une conversation je fuis l'unanimité pour rechercher la confrontation en espérant trouver complémentarité et complicité. Deux questions se posent donc, celle de son propre monde, celui que l'on s'invente par rejet de celui que la société tente de nous imposer, et celle qui consiste à rencontrer des partenaires avec qui échanger voire partager ses expériences dans l'espoir de toujours apprendre et améliorer, ne serait-ce qu'un tout petit peu, le quotidien de tous, et pas seulement le sien.

mercredi 8 mai 2013

Films de musique en vrac


Coup sur coup je regarde plusieurs films musicaux que j'avais gardés sous le coude. Les genres sont très différents. Tous posent la question de l'image lorsqu'il s'agit de figurer la musique.

"Grattez-vous si ça vous démange, aimez le blanc ou bien le noir, c'est bien plus drôle quand ça change, suffit de s'en apercevoir." Chaque fois que je regarde une version de l'opéra bouffe Les mamelles de Tirésias je reste pantois. Cette œuvre majeure de Francis Poulenc d'après Apollinaire est un ravissement. Je me souvenais de la version scénographiée par Topor (1986), je me laisse emporter tout autant par celle de Macha Makeïeff (2011) qui la fit intelligemment précéder à l'Opéra Comique du Foxtrot de la Jazz Suite n° 1 de Chostakovitch et du Bœuf sur le toit de Milhaud. Les noms de ces deux metteurs en scène laissent entrevoir la folie qui règne dans la pièce. Guillaume Apollinaire inventa d'ailleurs le terme surréaliste pour qualifier cette histoire trans-genre où la féministe Thérèse devient Tirésias. Certains ont cru y voir un pamphlet contre les femmes qui prirent la place sociale des hommes pendant la Première Guerre Mondiale, mais inversement j'entends que par l'absurde le poète taille un costard redoutable au machisme et à ses imbéciles préjugés. J'aime le lire ainsi, la fatuité masculine ne pouvant égaler la fantaisie féminine. Cette œuvre écrite en 1903 et terminée en 1916 anticipe L'événement le plus important depuis que l'homme à marcher sur la Lune, comédie de Jacques Demy de 1973 avec Deneuve et Mastroiani qui tombait enceint. De plus, elle annonce le clonage humain un siècle avant que les manipulations génétiques ne deviennent un sujet de débat majeur. En réalité il s'agissait avant tout d'inciter les Français à faire des enfants : "Écoutez ô Français la leçon de la guerre, Et faites des enfants vous qui n'en faisiez guère..." et ce sur un mode léger. La musique de Poulenc fait exploser en couleurs cette histoire rocambolesque avec ses airs inoubliables qui font briller la cocasserie des dialogues. En engageant clowns et acrobates, Macha Makeïeff fait son cirque quitte à irriter la critique bien pensante. Poulenc continue à énerver les coincés du classique alors que pour une fois on ne s'ennuie pas devant des acteurs figés par les rapports de classe. Ça bouge, ça foisonne, ça pétille d'invention et de folie douce tout en révélant une œuvre à la fois d'avant-garde et populaire.


Du second film je ne connaissais que la musique composée par George Harrison, mon préféré des Beatles lorsque j'étais adolescent. Le vinyle de 1968 fait partie des disques qui m'ont considérablement influencé par la richesse et la variété des éléments qui le composent, mélange de musique indienne, de rock électrique, de musique électronique et de piano bastringue. Le film de Joe Massot, Wonderwall, a beau être une œuvre mineure, il incarne remarquablement le Swinging London des années 60. Un vieux savant est amoureux d'une jeune nymphette qu'il zieute à travers le mur de sa chambre. La camera obscura que le voyeur reconstitue projette alors des images psychédéliques dont la jeune Jane Birkin est l'héroïne. La musique et les décors tarabiscotés sont le sujet de cette fantaisie british méconnue.


Le dernier, Once (2006), est une rencontre romantique entre deux musiciens que seule la musique unit. Au détour d'une rue, un guitariste irlandais fait la connaissance d'une jeune pianiste tchèque et la musique folk de faire le reste. C'est rose bonbon, jouli jouli, le succès venant de l'urgence du tournage réalisé en deux semaines sans autorisation, laissant filtrer la passion qui mène chaque musicien malgré l'adversité.


Parallèlement, je suis fasciné par plusieurs films sur John Cage et Glenn Gould, emballé évidemment par Searching for Sugar Man, belle enquête policière en forme de conte de fée, et suis avec beaucoup d'intérêt la découverte de la musique turque par Alexander Hacke (Einstürzende Neubauten) dans le documentaire de Fatih Akin, Crossing The Bridge (2005)...

vendredi 3 mai 2013

Un opéra contre la guerre


C'est incroyable comme certains OMNI (tout Objet Musical Non Indentifiable) refont surface et révèlent leur insoupçonnable précocité. J'ai chroniqué il y a peu l'extraordinaire Agitation de Ilhan Mimaroğlu qui rassemblent des pièces révolutionnaires de 1974-75. Sing Me a Song of Songmy est un brûlot politique d'une invention musicale protéiforme exceptionnelle, sorte d'équivalent "pop" de Mr Freedom, le film de William Klein. Le dispositif est somptueux : en plus du Quintet du trompettiste de jazz Freddie Hubbard, du chœur Barnard-Colombia, d'un orchestre à cordes dirigé par Arif Mardin également à l'orgue Hammond, des récitants Mary Ann Hoxworth, Ñha-Khê, Charles Grau, Gungör Bozkurt et Freddie Hubbard, le compositeur et producteur Ilhan Mimaroğlu a intégré un synthétiseur et trafiqué les sons des uns et des autres ! Les textes de ce joyau de 1971 sont du poète turc Fazıl Hüsnü Dağlarca, du Vietnamien Ñha-Khê, de Kirkegaard et Che Guevara tandis que Scriabine ou Brahms y sont cités...
À quoi comparer cette homogénéité encyclopédique, mélange d'expressions et de textures si différentes ? Déserts d'Edgard Varèse, première œuvre pour orchestre et bande magnétique, fit scandale en 1954. Jazzex de Bernard Parmegiani, première rencontre de l'électro-acoustique et d'improvisateurs de jazz, ici Jean Louis Chautemps, Bernard Vitet, Gilbert Rovère et Charles Saudrais, date de 1966. Frank Zappa a publié Lumpy Gravy en 1968. Je me reconnaîtrai dans toutes, enregistrant Défense de en 1974, suivi de la fondation d'Un Drame Musical Instantané où pendant 32 ans il sera évidemment question de mélanger sans hiérarchie tout ce que le son peut produire lorsqu'il s'agit de défendre un propos. De fil en aiguille, la prochaine découverte semblerait être Amalgamation de Masahiko Satoh ; j'attends patiemment le facteur.
Pour Sing Me a Song of Songmy, Mimaroğlu a engagé un des deux trompettistes du Free Jazz d'Ornette Coleman, celui d'Out to Lunch d'Eric Dolphy, d'Ascension de John Coltrane, du film Blow Up d'Antonioni. Freddie Hubbard s'est entouré de Junior Cook au sax ténor, Kenny Barron au piano, Art Booth à la basse et Louis Hayes à la batterie.


L'œuvre est délicate. Elle se réfère au massacre de Songmy en 1968, aussi appelé My Lai, 400 civils vietnamiens torturés, violés, assassinés par les troupes américaines. La même année que cet album qui prône le Peace and Love de l'époque, Joseph Strick remporte l'Oscar du meilleur documentaire en interviewant cinq vétérans. Par contre, le pamphlet de Mimaroğlu contre la guerre qui ne s'achèvera qu'en 1975 fit un flop, comme toutes les œuvres prophétiques, trop avancées pour son temps. Elle ne rentre dans aucun moule. Cette suite est pourtant un joyau où les sons électroniques, les cordes, le free jazz et les voix réfléchissent la poésie des hommes qui vivent debout, dénonçant tous les crimes, racisme et violence, tout en prônant l'amour que seul l'art a jamais su traduire bien qu'il soit impalpable.

jeudi 2 mai 2013

Musique et cinéma, pour une union libre ?


Les compositeurs de musique de film, et avant tout les réalisateurs, feraient bien de lire le catalogue de l'exposition Musique et cinéma, le mariage du siècle ? (à la Cité de la Musique jusqu'au 18 août), mais le lire vraiment ! Nécessité de se poser la question le plus tôt possible dans la gestation d'un film évidemment. Et puis de Jaubert à Schifrin nombreux mettent en avant le silence. Ce silence qui laisse les bruits construire la partition sonore. Lorsque la musique réapparaît elle peut prendre tout son sens. Ou continuer dans le même registre sans que l'on sache que l'orchestre a pris le relais. J'ai particulièrement apprécié l'évocation de la musique "diégétique" par N.T. Binh, commissaire de l'exposition, lorsqu'elle est produite in situ sans vous tomber dessus comme si Dieu était aux commandes ! Comme les articles de François Porcile sur Maurice Jaubert ou la musique française de 1930 à 1970, de Pierre Berthoumieu sur le symphonisme hollywoodien de 1933 à nos jours, "l'éloge raisonné de la monogamie de quelques tandems cinéaste-compositeur" par Thierry Jousse, les entretiens avec Nino Rota (en 1972), Lalo Schifrin, Michel Deville, Alain Resnais, Bruno Coulais, Benoit Jacquot, le monteur-son Jean Goudier... Par contre, Michel Chion rate le coche lorsqu'il répond aux questions sur l'emploi de musique préexistante, omettant le principal, la référence culturelle voire intime que cela implique, ses conséquences sur le système d'identification, élément essentiel de la magie du cinéma.

Les auteurs et témoins interrogés auraient pu aussi évoquer la complémentarité de la musique face aux images ou son utilisation pléonasmique, la partition sonore qui englobe tous les sons et pas seulement la musique, son utilisation particulière dans les différents cinémas asiatiques, le synchronisme accidentel cher à Cocteau, etc., mais aucun ouvrage n'est jamais exhaustif.

Le catalogue (Actes Sud) étant truffé de QR-codes permettant de jouer des séquences vidéo et le site de l'exposition étant aussi richement illustré d'images que de sons, on peut se demander ce que la visite apportera de plus ? Comme je l'ignore et que je suis curieux il ne me reste plus qu'à y faire un saut !

vendredi 26 avril 2013

15 inédits pour piano des plus grands compositeurs classiques de Bach à Bartók


En exclusivité, les disques GRRR mettent gratuitement en ligne 15 inédits pour piano des plus grands compositeurs, de Bach à Bartók. Agréable façon de fêter avec vous la 100ème heure de notre radio aléatoire, Radio Drame ! L'incroyable coffre au trésor recèle des partitions attribuées à Scarlatti, Schubert, Chopin, Liszt, Brahms, Rachmaninov, Fauré, Debussy, Satie, Ravel, Roussel, Scriabine. En 1996, Bernard Vitet et moi-même passons plusieurs mois à travailler sur ce projet digne d'Orson Welles. Plusieurs majors sont intéressées, mais leurs services juridiques bloquent chaque fois et le disque interprété par la mythique Brigitte Vée, un prodige d'à peine douze ans, ne sortira jamais.
Se succèdent la Sonate anglaise attribuée à Domenico Scarlatti, Praeambulum en mi bémol majeur de Bach, Le saule de Schubert, Romance en mi bémol mineur de Chopin, Les adieux de Liszt, Minuetto en la mineur de Brahms, Prélude en la bémol mineur de Rachmaninov, Nénuphars de Fauré, Kite Ribbons de Debussy, Un chat andalou de Debussy, Crevette haltérophile de Satie, À l’école de Ravel, Impressions flamandes de Roussel, Lettre à Marina Scriabine, Pour les enfants de Bartók.

Pour écouter en ligne, préférez Safari, Explorer ou Chrome à FireFox...

Ci-dessous le livret original de 1996 rédigé par Pierre Ménart :

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mardi 23 avril 2013

Catherine Ribeiro, la transe retrouvée


Saut d'obstacles, toboggan, danse de Saint-Guy, la gymnastique qui consiste à vivre n'évite pas la marche arrière. Après l'apprentissage s'invite la rébellion. Mais plus on avance plus on recule. On passe sa vie à fuir le passé et y revenir. Le futur, lui, n'existe pas. Il ne se conjugue pas au présent quand le passé ne cesse de se rappeler à notre bon souvenir. Loin de toute nostalgie, la curiosité ou la nécessité poussent à déterrer les racines de l'être complexe que nous sommes devenu. Notre mémoire est saturée. Il faudrait une autre vie pour se souvenir de la sienne. On réécrit sans cesse l'histoire. On la réduit. On la fige. La vérité est une savante construction d'oublis et de dénis, de fausses pistes et de croisements, de retours en arrière et de projections, de rêves et de désillusions, de notes exhumées et de corbeille à papier. S'il leur arrive d'être révélés, les vestiges du passé découvrent parfois un bout du chemin que nous avions emprunté. Ce qui avait paru inné ou choisi s'avère dicté par la rencontre. Les plus déterminantes peuvent nous entraîner loin des avenues surpeuplées où le monde marche au pas, ou bien nous enrôler dans les armées conventionnées où le doute n'aura plus jamais voix au chapitre. On quitte le monde de l'enfance quand, vers six ans, la réponse anticipe toute question. L'école broie les poupées gigognes que l'on appelle pourquoi. La suite semble irréversible, sauf aux poètes, amateurs fidèles d'un monde auquel ils ne peuvent croire. Certains le paient de leur vie, prématurément ; d'autres s'en nourrissent, avidement. Subtil équilibre. Rien n'est immuable. Rien n'est éternel. Un jour, la marée rapporte ce que l'on croyait oublié. Cocteau témoigne : en bas, la mer ce matin recopie cent fois le verbe aimer.



Catherine Ribeiro était un vague souvenir, un nom écrit sur le sable. Une photo où l'ami Claude Thiébaut servait le vin à la tablée. Comment s'était-il retrouvé au percuphone, l'un des instruments incroyables construits par Patrice Moullet, le frère de Luc ? Catherine Ribeiro était ma troisième voix, avec Brigitte Fontaine et Colette Magny. Sérieuse rockeuse en transe quand la fragile Brigitte et la solide Colette incarnaient le jazz, le free et un certain contempo qui ne trouverait jamais son nom. Tout cela n'était qu'illusion. Ces trois prêtresses marchaient toutes sur la corde raide, vocale, politique, lyrique, révolutionnaire, parfois tombaient, se relevaient toujours. Ces muses me donnèrent le courage de gueuler dans notre désert encombré. D'avoir joué avec les deux autres, j'oubliai celle qui hurlait le plus fort, de sa voix chaude de pasionaria meurtrie, la plus psychédélique aussi. Il était logique qu'en abandonnant nos expériences lysergiques nous la délaissions pour de nouvelles aventures. La douleur s'apprivoise. N'est-ce pas, les filles ?
Un coffret rassemble les quatre premiers albums de Catherine Ribeiro et du groupe Alpes : n°2, Âme debout, Paix, Le rat débile et l'homme des champs (1970-74, Mercury). Avec 2bis qui les précède, ils me renvoient à mon adolescence, toujours présente. Comme Répression ou Comme à la radio. Colette est morte en 1997 ; il serait temps que la jeunesse la découvre. Catherine s'est fait discrète, ne retrouvant jamais la fougue de la sienne, avec ses rythmes envoûtants et les envolées électriques du cosmophone furieusement côte ouest. Seule Brigitte a survécu, renaissant de ses cendres il y a vingt ans. La persévérance garantit la persistance. Mais après ? Après, on ne sait rien. Voilà pourquoi on avance toujours en jetant un œil dans le rétro.

lundi 22 avril 2013

Michel Musseau contre les spéculateurs


Michel Musseau a plus d'un tour dans son sac. Compositeur et comédien, il nous régale depuis longtemps de ses satires sur le monde moderne avec un humour ravageur tenant du dessin animé et de l'évocation radiophonique. Si son théâtre musical ne ressemble qu'à lui, sorte de Buster Keaton à la Gotlib que l'on imaginerait porter béret et baguette sous le bras, ses chœurs revendicatifs rappellent Luigi Nono, ses radiophonies hilarantes Pierre Dac et Frank Zappa, ses canons Francis Poulenc, ses arrangements Jean-Claude Vannier et son engagement Jean-Luc Mélenchon ! Je ne peux pas m'empêcher de réécouter régulièrement son album Sapiens Sapiens où officiait déjà l'inénarrable Élise Caron, rencontrée chez Luc Ferrari où tous deux ont fourbi leurs truculentes armes pendant une dizaine d'années.
Comme tous les comiques il est difficile d'imaginer plus sérieux, plus à cheval sur le moindre détail. Commande de la MPAA (Maison des Pratiques Artistiques Amateurs) créée en 2007, Bienvenue aux Paradis est une pièce vocale, instrumentale et radiophonique, méditation absurde sur la délinquance "phynancière", un rêve musical pour échapper à la fascination des grandes fortunes et du pillage planétaire. C'est dire si elle est d'actualité plus que jamais. Avec trois chœurs, hommes, femmes et enfants, un narrateur, un piano, un orgue et la percussion, plus trois radios, Musseau met la dialectique au service de sa cantate "phynancière". Au lyrisme rafraîchissant de la soixantaine d'acteurs amateurs réunis sur la scène de l'Auditorium Saint-Germain répondent les enregistrements cartoonesques des chenapans Musseau, Caron et leurs amis.
Nous avions le même âge lorsque nous vîmes le clown Albert Fratellini et tous deux sommes des fans du célèbre piano-jouet Michelsonne, sauf que Michel se fit dédicacer le livre Nous les Fratellini et qu'il possède 17 Michelsonne quand les deux miens sont un peu fatigués. De plus, j'envie son humour pince-sans-rire ; j'aimerais savoir aborder comme lui les sujets graves avec sa distance de clown triste. En 1993, il tenait le piano sur notre album Crasse-Tignasse. Alors, en attendant de trouver une nouvelle occasion de collaborer, nous nous contenterons d'aller manifester ensemble le 5 mai prochain !

jeudi 18 avril 2013

Fantôme dans le MCD sur la création sonore


Très belle couverture du Magazine des Cultures Digitales qui marque son dixième anniversaire. Le Formidable Studio fabrique des objets qu'il photographie ensuite, ici une sculpture en vinyle fondu. Ce numéro 70 intitulé Echo / System est consacré à la création sonore et j'ai l'honneur d'y apparaître au moins deux fois.
Jean-Yves Leloup rappelle que "à partir de 1977 Un Drame Musical Instantané fut l'un des premiers groupes modernes à s'être emparé de la forme du ciné-concert, revisitant une grande partie des classiques du muet qui, aujourd'hui encore, constituent le répertoire des musiciens et DJs actuels : Le cuirassé Potemkine (S.M. Eisenstein), La chute de la Maison Usher (Jean Epstein), Le cabinet du Dr Caligari (Robert Wiene), Nosferatu (F.W. Murnau), L'homme à la caméra (Dziga Vertov), La Passion de Jeanne d'Arc (Carl T. Dreyer), Häxan (Benjamin Christensen) ou encore les films de Louis Feuillade, Marcel L'Herbier ou du Fonds Albert Kahn." La pochette de Trop d'adrénaline nuit illustre l'article.
Plus loin, Cécile Becker évoque son coup de cœur pour La machine à rêves de Leonardo da Vinci, œuvre récente cosignée avec Nicolas Clauss, réalisée pour iPad (et gratuite !), avec de belles images à l'appui.
En feuilletant les 132 pages de la revue bilingue, je me reconnais entre les lignes dans presque chaque sujet abordé par l'équipe que dirige Anne-Cécile Worms et dont Laurent Diouf est le rédacteur en chef. Évidemment pas pour les labels Optical Sound et monoKrak ou la Radio 2067 de David Guez, mais dès que sont évoqués la confusion technique, l'importance du visuel, la copie illégale ou les concerts live, je crois reconnaître mon discours ! Cela s'amplifie avec la mise en ligne de la musique sur les radios Web (notre Radio Drame offre 99 heures de musique inédite !) ou sa vente sur de multiples plateformes. La faillite de la presse spécialisée à la traîne justifie l'importance prise par les blogs (sic). Les installations me rappellent Les portes avec Nicolas Clauss et surtout Nabaz'mob avec Antoine Schmitt, les expériences audiovisuelles notre bon vieux light-show des années 60, les collaborations chorégraphiques les aventures du Drame, le field recording l'intégration de tous les sons possibles à nos créations, le montage électro-acoustique mes centaines de milliers de coupes exécutées du temps de la bande magnétique et mes plunderphonics avant la lettre, le synthé analogique mon ARP 2600, les nouveaux instruments mon Tenori-on et la Mascarade Machine conçue avec Antoine Schmitt, la science-fiction les articles de mon père dans la revue Satellite et l'album éponyme réalisé avec Francis Gorgé sous pseudos, etc. C'est dire si je vibre en sympathie avec ce passionnant numéro 70 !

mercredi 17 avril 2013

Métamorphose d'Inger Christensen en papillon


J'avais été emballé par le passage de Birgitte Lyregaard et Linda Edsjö sur scène à la Maison du Danemark il y a deux ans. L'album CD de Inger qui vient de sortir est à la hauteur de mon souvenir. On n'a beau ne pas parler un mot de danois, les vers de la grande poétesse Inger Christensen (1935-2009) nous emportent dans un étrange pays où tout est musique. Le vibraphone de Linda Edsjö fait scintiller la glace. Le chant de Birgitte Lyregaard se démultiplie à l'infini en faisant résonner le cristal de la langue. On imagine les petites scènes d'un théâtre de marionnettes où les deux filles incarnent tous les rôles, parfois comiques, toujours lyriques. Tout à l'écoute, on garde les yeux grand ouverts, émerveillés par la magie de ces voix, cousines de Björk ou Camille, qui nous font voyager loin, très loin. Si Birgitte chante en transformant sa voix et Linda joue des percussions en chantant, l'atmosphère reste pure, brise légère où des lutins expérimentent d'étranges potions et où les papillons ignorent les saisons. Lorsque le silence envahit définitivement l'espace, on rêve de retourner au plus vite dans cette vallée où le mot merveilleux n'a jamais sonné aussi juste (Gateway Music).

lundi 15 avril 2013

Merveilleux hommage à Moondog


Il aura fallu six mois de travail à Sylvain Rifflet pour réaliser l'un de ses rêves, un hommage au compositeur américain Louis Thomas Hardin dit Moondog, figure mythique new-yorkaise des années 50, minimaliste influencé autant par Stravinski que Charlie Parker, musicien de rue aveugle déguisé en Viking, compositeur prolixe, amateur de canons, de contrepoints et de mesures impaires, fan de jazz, de traditions amérindiennes et de musique répétitive. La première de ce spectacle unique fut un enchantement, Rifflet réussissant à s'approprier les compositions de Moondog sans ne jamais jouer les décalcomanies.
Tout commence dans le noir. Les musiciens traversent le public en diffusant une petite musique désuète sur leurs smartphones. Un écran s'éclaire projetant le chef d'orchestre et son invité Jon Irabagon dans les rues de New York. Un délicat fondu s'opère entre l'enregistrement et la scène. L'orchestre enchaîne.


Le quartet Alphabet, composé de Rifflet au sax et à la clarinette, Joce Mienniel aux flûtes et au synthétiseur, Phil Gordiani à la guitare et Benjamin Flament à la batterie métallique, est augmenté du saxophoniste Irabagon et de la pianiste Ève Risser. La grande surprise interviendra après deux pièces sous un arbre où pendent des sacs en plastique, un duo pour boîte à musique et guitare sèche suivi d'un trio pour piccolo, clavecin et guitare. Tout le concert respire cette délicatesse. Lentement des enfants descendent des gradins formant une chaîne qui trace des lignes graphiques sur la scène. Ils se regroupent enfin pour former le chœur de Perpetual Motion, titre du spectacle qu'a mis en place Anne-Marion Gallois.


Il ne manque aucun enfant à l'appel. Leur implication est totale. Rifflet a passé quatre mois à raison d'un jour par semaine aux collèges Jean Vilar de La Courneuve, République, Pierre Semard et au Conservatoire Jean Wiener de Bobigny pour les faire chanter en anglais cette musique a priori pas si facile à interpréter. Nous sommes transportés par leurs sourires radieux et leur énergie communicative. Une tendresse généreuse se dégage de l'ensemble. Ces enfants du 93, réfléchissant ce qu'il y a de plus prometteur dans la France d'aujourd'hui, sont à l'image de la rencontre du musicien new-yorkais et de la tradition européenne, melting pot culturel accouchant de joyeuses et originales démarches artistiques.


La scénographie transforme le concert en spectacle multimédia. Les vidéos de Maxence Rifflet simulent gros plans et toiles de fond en faisant descendre un écran derrière l'orchestre. Des pièces de chambre, comme ce duo pour clarinette et piano, alternent avec des ensembles électriques.


Les nouvelles générations de musiciens français s'affranchissent du jazz en y puisant maintes aspirations, mais sans tenter de le copier bêtement comme le firent trop nombreux de leurs aînés. Leur culture et leurs goûts sont plus variés. Selon les uns ou les autres, ils s'inspirent de la pop, du rock, du folk, de l'électro, mais aussi de la chanson française, de la musique classique ou contemporaine, des bruits ambiants, etc. Ils mêlent leur art à d'autres formes d'expression et, un comble dans une profession si souvent individualiste, on les rencontre aux concerts des uns les autres !


Ici le trio de souffleurs répond au trio de percussion. Flûte, sax, clarinette contre piano, guitare, percussion. La musique de Moondog pétille. Rifflet a gagné son pari.


J'apprécie d'autant ce merveilleux hommage que j'avais moi-même composé il y a sept ans Young Dynamite pour la compilation CD de TraceLabel. Déjà en 1969 javais été conquis par le vinyle paru chez CBS où figure le célèbre Bird's Lament que l'orchestre de Perpetual Motion, a Celebration to Moondog reprendra généreusement en rappel.

L'hommage à Moondog en vidéo


La maison ne reculant devant aucun sacrifice, voici un petit montage roots de quelques moments du concert d'hommage à Moondog chroniqué ce matin... En attendant le film tourné à quatre caméras par Arthur Rifflet (un autre frère de Sylvain Rifflet !) pour la chaîne Mezzo, j'ai pensé que les impatients y trouveraient leur compte !

vendredi 12 avril 2013

Anatomy avec Edward Perraud


Après notre concert au Triton avec Antonin-Tri Hoang, Edward Perraud m'avait proposé de nous voir en studio le mois suivant. Nos Rêves et cauchemars nous avaient donné furieusement envie d'enregistrer une séance laboratoire comme celles que je mène depuis deux ans avec de jeunes musiciens et musiciennes aussi divers que Alexandra Grimal, Antonin-Tri Hoang, Fanny Lasfargues, Birgitte Lyregaard, Sacha Gattino, Ravi Shardja, Vincent Segal... Chaque fois marquées par la publication d'un album en édition numérique, écoute et téléchargement gratuits sur le site drame.org.

D'une certaine manière ces sessions figurent la suite du projet Urgent Meeting mené par le Drame il y a vingt ans. Nous avions proposé à des musiciens d'horizons extrêmement divers de venir chez nous enregistrer une pièce sur un thème proposé au choix. D'habitude, on se rencontre pour jouer. Il s'agissait de jouer pour se rencontrer. On s'installait le matin, nous les invitions à déjeuner dans un bon restaurant et nous enregistrions ensemble l'après-midi. Trente-trois répondirent à notre invitation et non des moindres : Colette Magny, Raymond Boni, Geneviève Cabannes, Didier Malherbe, Michèle Buirette, Pablo Cueco, Youenn Le Berre, Michael Riessler, Laura Seaton, Mary Wooten, Jean Quarlier, François Tusques, Dominique Fonfrède, Michel Godard, Gérard Siracusa, Yves Robert, Denis Colin, Louis Sclavis, Vinko Globokar pour un premier CD, Brigitte Fontaine, Frank Royon Le Mée, Henri Texier, Valentin Clastrier, Joëlle Léandre, Michel Musseau, Stéphane Bonnet, Jean-Louis Chautemps, György Kurtag, Didier Petit, Luc Ferrari, Hélène Sage, Carlos Zingaro, René Lussier pour le second volume intitulé Opération Blow Up. La musique avait été un prétexte pour tenter de comprendre ce que signifie d'être musicien, de composer dans l'instant et d'appréhender sous des angles différents le monde où nous évoluons.


La journée et la soirée du 4 avril passées avec Edward Perraud furent une extraordinaire partie de plaisir. Seule notre autodiscipline nous permit de mettre dans la boîte 76 minutes d'un duo échevelé. Nous avions tant de choses à nous raconter ! Nous le fîmes donc en paroles pendant les pauses et en musique pour dix pièces portant chacune le titre d'une partie du corps, sujet convenu quelques minutes avant d'entamer notre marathon. Nous oubliâmes ainsi étonnamment les mains et les bras qui nous permettent pourtant ces surprenantes acrobaties ou les oreilles par quoi commence toute musique. Se succèdent Cou, Tête, Poitrine, Nombril, Poils, Sexe, Jambes, Chevilles, Nez Bouche et Cerveau. J'aurai déjà écrit ces lignes sans qu'il n'en sache rien lorsqu'Edward m'enverra la pochette de l'album qu'il viendra de réaliser. Bras et jambes réintègrent ainsi physiquement Anatomy. Pour les oreilles nous nous fions aux vôtres ! De son côté Françoise Romand nous tira le portrait. Il est maintenant évident que nous n'en resterons pas là !

Dernière chose : Anatomy est en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org (utiliser Safari, Chrome ou Explorer plutôt que FireFox).

mardi 9 avril 2013

Musik das Kapital


Fondé en 2002, Das Kapital est dans la lignée d'Albert Ayler et du Liberation Music Orchestra. En bon Nordique le guitariste danois Hasse Poulsen joue la ligne claire tandis que le saxophoniste allemand Daniel Erdmann rappelle que les Anglo-saxons produisent un son chaud en restant sur la réserve. Le batteur nantais Edward Perraud est l'artificier de ce trio virtuose qui interprète nombre de chansons sans paroles. Leurs deux premiers albums, Ballads & Barricades en 2009 et Conflicts & Conclusions en 2011, sont consacrés au compositeur Hans Eisler, élève de Schönberg passé à Hollywood avant de revenir en Allemagne de l'Est, chaque fois en bisbille avec la politique locale. Le troisième, Das Kapital Loves Christmas en 2012, est une compilation de chants de Noël où Karl Marx porte le bonnet rouge de Coca Cola. La variété et la fantaisie des compositions leur permettent de s'échapper plus facilement de la partition, en particulier rythmiquement, et Erdmann ajoute cette fois le soprano quand la gravité épique d'Eisler ne réclamait que le ténor. Quelle que soit leur inspiration la musique de Das Kapital est aussi lyrique qu'énergique. On se prête à imaginer une extension du trio à un ensemble plus important, voire un grand orchestre qui renouvellerait les timbres, même si l'équilibre actuel est tout à fait remarquable. Aussitôt dit, aussitôt fait, je lis qu'un orchestre d'harmonie de 100 musiciens les seconde à Gand sur Eisler ! Ils sont déjà ailleurs, préparant pour le printemps un nouveau spectacle d'après les compositions de Wayne Shorter... (dist. L'autre Distribution)

lundi 8 avril 2013

Comment ça va sur la Terre ?


Les animaux en ont marre. Plus de pluie, plus de mares. Plus d'arbres, plus d'ombre... Se rebellant contre l'absurdité en maniant l'absurde, ils ont confié à trois filles drôles et émouvantes le soin de nous faire rire de leurs aventures. Michèle Buirette, Elsa Birgé et Linda Edsjö ont composé un spectacle musical exquis pour les enfants à partir de 5 ans. Que signifie cette formule imposée ? Trop jeune pour comprendre ou trop vieux pour apprécier ? Les mélodies sont si belles qu'il n'est pas de limite inférieure pour se laisser porter, et la magie du spectacle plaira à quiconque a gardé le goût de vivre. L'âge est un mille-feuilles quantique où l'on ajoute chaque fois un anniversaire à tous les précédents. Les parents choisissent les spectacles pour leurs petits et ce dimanche nombreux gamins venus avec leur classe pendant la semaine avaient entraîné toute leur famille au Théâtre Dunois où se joue jusqu'à dimanche prochain Comment ça va sur la Terre ?
Dans la salle petits et grands jubilent en écoutant les chansons à trois voix et en admirant les acrobaties d'Elsa. L'accordéon de Michèle et le vibraphone de Linda donnent une touche céleste à cette évocation terre à terre. Ce récital est aussi un spectacle humoristique s'appuyant sur une réflexion sérieuse. Comment pourrait-il en être autrement ? Cessons donc de nous morfondre, ne boudons pas notre plaisir et rebellons-nous avec le ver de terre, le pélican, le zèbre, l'hippocampe et la baleine. Comme le trio féminin, Robert Desnos a signé la pétition des deux mains, avec les pieds et de tout son cœur.
Si vous hésitiez vous pourrez la relire sur votre lecteur CD puisque l'album est sorti en temps et en heure. Petite merveille de sensibilité critique et d'humour impertinent, il rassemble les chansons dont les jeux de mots riment avec l'évidence des mélodies. Enregistré et mixé à Spézet par Jacky Molard qui fait une apparition au violon et à la mandoline, comme Hélène Labarrière contrebasse sur cinq morceaux, le disque est l'un de ces objets rares qui nous accompagnent tandis que nous grandissons (dist. Victor mélodie).

vendredi 29 mars 2013

Tout pour le son


Sous la tente au-dessus du périphe, au fond du parquet dans la lumière, un trio se livrait à un exercice de musique sommaire, un cran avant le binaire, tension sans détente, change pas de main je sens que ça vient, la montée de sève se faisant attendre en vain, seules nos oreilles saturées suaient des boules, Quies retirées au bar dès les premières mesures. Lorsque je lis les programmes des festivals et que je n'y reconnais personne je me dis qu'il faut bien que j'écoute ce que fabriquent les jeunes musiciens. D'autant que mes anciennes connexions ont la fâcheuse tendance à prendre leur retraite alors que ma soif d'invention n'est pas prête de se tarir.
Heureusement Fanny Lasfargues attaqua sa contrebasse à la mailloche, à l'archet, à la brosse, à la baguette en composant des boucles dont le timbre semblait minéral. En écoutant le son de son solo au Cirque Électrique je pense au film de Mark Kidel que je viens de voir sur Edgard Varèse. Le Bourguigon n'en avait que pour le son. Ceux de Fanny lui auraient plu, basse électroacoustique cinq cordes branchée sur une ribambelle de pédales d'effets avec l'artefact en bandoulière et le cristal au bout des doigts.


À l'entracte le froid de l'hiver qui n'en finit pas malgré la date de péremption nous était tombé sur les jambes. J'ai repensé à Varèse dont on entend dans le film un enregistrement très correct de la session qu'il dirigea en 1957 avec Mingus à la basse, partition graphique préfigurant le free-jazz et générant par là-même un éclairage inédit sur l'histoire de la musique. Bonne nouvelle, la cassette que m'a donnée Robert Wyatt est donc une pâle copie de l'original. Kidel ne se trompe pas d'inspirations en illustrant la musique, là où Bill Viola s'était planté dans les grandes largeurs avec son désert pris à la lettre, grossière erreur.
Les témoignages sont de première main. Je découvre la haine de Varèse pour son père, son amour de la peinture et sa passion pour l'alchimie, une tentative d'explication concernant la disparition des premières œuvres et sa dépression qui lui fit songer un temps au suicide. Quinze ans sans écrire, c'est dur. Évoquant les scandales que les représentations de ses œuvres n'ont pas manqué de provoquer, le compositeur "qui refusait de mourir" précise que pour vomir sa musique il faut d'abord l'avaler ! En inspectant le DVD commandé aux Films d'Ici j'ai la nette impression qu'il est gravé à l'unité. Donnez donc du travail à la petite main qui s'en charge !

P.S.: petite erreur de sous-titre, il s'agit d'Eddy Bert. Quant à Bird il mourut juste avant d'avoir eu le temps de prendre des leçons avec Varèse...

jeudi 28 mars 2013

Trop tard


Gary me prête un CD de ZAUM, le groupe du batteur anglais Steve Harris. Comme d'habitude je fais une recherche sur Google pour étayer mon article et j'apprends que l'auteur de l'album I hope you never love anything as much as I love you est mort depuis déjà quatre ans. Il en avait soixante. J'ai tout de suite été séduit par l'originalité des improvisations du groupe avec lequel je ressens de profondes affinités musicales. La pochette spécifie d'ailleurs "composition instantanée" plutôt qu'improvisation. Ils sont sept : Cathy Stevens (violectra), Geoff Hearn (saxophones), Karen Wimhurst (clarinettes), Udo Dzieranowski et J'm Black (guitare), Adrian Nawton (échantillons live et trouvés), plus Andrea Parkins (accordéon et ordinateur) et épisodiquement quatre chanteuses parmi lesquelles l'épouse de Steve Harris, Cathy Prince.
On s'y prend souvent trop tard. Comme lorsque l'on remet sans cesse au lendemain la visite à un ami et qu'un jour ce n'est plus la peine. Certains prétendent qu'ils sont débordés, mais ce ne sont que de faux prétextes, on a toujours le temps de faire ce que l'on souhaite faire, personne n'est dupe, assumons nos choix. D'autres proclament ne pas avoir cinq minutes et vont droit dans le mur. Mais là j'arrive seulement après la bataille parce que je ne savais pas. Je ne savais pas que j'avais un cousin à la mode de (Grande) Bretagne qui voulait s'échapper du jazz tout en en adoptant les meilleurs concepts, la liberté, l'appropriation individuelle dans un contexte collectif, la rapidité d'esprit, la conversation... De l'autre côté on s'affranchit du blues avec ses douze mesures, des standards et autres thèmes imposés, du swing des Afro-Américains et de l'impérialisme culturel des USA, pour privilégier les ambiances cinématographiques, des timbres inédits, l'héritage de la musique classique européenne, les bois et les cordes plutôt que les cuivres, une encore plus grande liberté, une manière de penser par soi-même loin de tous les formatages que les marchands tentent de nous imposer par leurs choix éditoriaux et leurs programmations paresseuses ou par voie de presse trop souvent à leur botte. Steve Harris, comme tant d'autres heureusement encore vivants, était un homme libre. Il va en falloir beaucoup plus pour renverser la vapeur et sortir notre époque du marasme où le Capital l'enfonce.

mercredi 27 mars 2013

Une Amérique belle et cruelle


Tout va bien en Amérique, l'essai théâtral et musical de Benoît Delbecq et David Lescot, ressemble à la bande dessinée de Mike Konopacki et Paul Buhle d'après Une histoire populaire des États Unis d'Howard Zinn. La très belle mise en musique de jalons symboliques de l'histoire de l'Empire américain est une adaptation séduisante des deux siècles de crimes que chaque Étasunien devrait connaître. Tout en demi-teintes les acteurs égrènent le cynisme candide de la découverte du continent par Christophe Colomb, la conquête de l'Ouest, le génocide indien, l'esclavage, le Ku Klux Klan, la pègre sicilienne, la répression sanglante des grèves, etc. On pense à la remarquable série télévisée Tremé filmée à la Nouvelle Orleans après le passage de l'ouragan Katrina où les informations sociales sont insidieusement livrées tandis que la presse tait scandaleusement le sort de la ville détruite. La musique y est aussi présente partout, manière de supporter l'intolérable. On est pourtant loin de la colère politique de la Suite des Black Panthers chantée dans les années 60 par Colette Magny et de son appel à la révolte sur fond de free jazz. Les temps ont changé, mais l'avenir réserve bien des surprises.
Au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris, et ce jusqu'au 6 avril, les images vidéo d'Éric Vernhes donnent une profondeur de champ à la fois poétique et historique à l'évocation musicale, le found footage dressant le décor et les traitements en direct ressuscitant les fantômes. Qu'ils chantent, rappent ou slament, Mike Ladd, D' de Kabal, Ursuline Kairson, Irène Jacob, donnent toute leur puissance aux textes lorsque la musique s'impose. Delbecq au piano, Steve Arguëlles à la batterie, Franco Mannara à la guitare électrisent la scène. La passion que génère la culture américaine mêlée à une critique implacable de son histoire ne peut qu'engendrer une mélancolie sincère, à la fois belle et cruelle.

Photo © Christophe Raynaud de Lage - Wikispectacle

lundi 25 mars 2013

Improjazz brise l'omertà


La presse spécialisée continue de boycotter les albums musicaux qui ont adopté une forme dématérialisée sur Internet. À moins d'une mutation tardive, ils signent leur propre faire-part de décès. Les grandes surfaces ne vendront bientôt plus aucun CD et les petits magasins ont un débit trop mince pour faire vivre producteurs, distributeurs et, last but not least, les artistes. Il n'y a qu'à la fin des concerts que les albums physiques partent comme des petits pains, pour peu que le public ait apprécié le show. La tendance est aujourd'hui au téléchargement, légal ou pas. Nous ne sommes pas là pour nous en réjouir, d'autant que les conditions de diffusion sont souvent déplorables, mp3 compressant la musique en en supprimant les détails, haut-parleurs riquiquis des ordinateurs, junk food culturel affadissant l'écoute critique...
Il n'empêche qu'en offrant gratuitement ses nouvelles productions, en écoute et téléchargement, le label GRRR a multiplié de manière explosive son audience sans dépenser les sommes importantes que la fabrication physique imposait. Pour l'industrie discographique c'est un manque à gagner. Pour les artistes c'est une aubaine. Les grosses machines ont du souci à se faire tandis que les indépendants pourraient y voir une opportunité salvatrice, leur économie étant forcément à repenser en ces temps de "crise" où le Capital est devenu plus meurtrier que jamais. Encore faudrait-il que les journalistes soient un peu plus solidaires de ceux dont ils dépendent réellement ! Leur emploi ne tient qu'à la bonne santé du secteur tout entier. Idem avec les programmateurs qui ne prennent aucun risque en choisissant toujours les mêmes artistes et en faisant la sourde oreille aux jeunes mouvements qui s'animent...
Un CD comme Tamala du Toukouleur Orchestra, produit grâce au crowdfunding, sort sans label ni numéro de référence ; à quoi bon puisqu'il ne se retrouvera pas dans les bacs, mais qu'il sera distribué par les musiciens eux-mêmes pendant les concerts ou via leur site Internet ? On le trouvera également sur toutes les plateformes de téléchargement moyennant 34,99€ et 10% de commission versés à Zimbalam qui se chargera de l'opération... Et ça marche !
Improjazz brise une fois de plus l'omertà sur les albums GRRR en publiant un article signé Gary May dans le numéro 193 de mars qui vient de sortir, à propos de Rêves et cauchemars du trio que j'ai formé avec Antonin-Tri Hoang et Edward Perraud. Gary May annonce également les albums d'El Strøm avec Birgitte Lyregaard et Sacha Gattino...

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jeudi 21 mars 2013

Step Across Japan


Le film We Don’t Care About Music Anyway… est à la noise ce que Step Across The Border était à la nouvelle musique improvisée il y a vingt ans. Dans les deux films, les images et leur montage évoquent le son des musiciens qu'elles enregistrent, réfléchissent leurs sujets de conversation et retournent aux paysages qui les ont inspirés. Alors qu'un couple de cinéastes allemands avaient suivi le guitariste anglais tout autour du monde, les Français Cédric Dupire et Gaspard Kuentz se sont focalisés sur Tokyo. Les deux documentaires de création avaient probablement besoin de ce regard extérieur pour rendre le bouillonnement des scènes musicales et révéler leur environnement social.


La noise japonaise, faite de stridences et de saturations, de scratches et de rythmes mécaniques, de hurlements et d'amplification des sons du corps humain, est une réaction extrêmement vive au formatage des idées comme des paysages du Japon contemporain. En 1996, arpentant les rues de Tokyo, je demandais à mon ami Aki Onda pourquoi il ne photographiait de sa ville que les coins pourris et la misère. Le film m'aide à comprendre Ōtomo Yoshihide qui, à la même époque, me répétait ce qu'il venait de chanter sur scène : "I hate Japan!". Pour faire écho aux musiques violentes et désespérées de Sakamoto Hiromichi, Yamakawa Fuyuki, L?K?O, Numb, Saidrum, Takehisa Ken, Shimazaki Tomoko et Ōtomo Yoshide, les cinéastes ont choisi des déserts urbains parsemés de détritus, usines désaffectées et plages polluées sur lesquels plane le fantôme d'Hiroshima. We Don’t Care About Music Anyway… tient sa magie du montage des sons dû à Jacob Stambach sous la houlette de Noa Garcia-Kisanuki et de celui des images à la fois redondantes et complémentaires. Si les compositions musicales manquent furieusement de dialectique, elles dessinent un juste portrait en creux du Japon qui tranche avec l'idée que s'en font les occidentaux. D'autres, tel Franck Vigroux qui m'a signalé cette perle noire, voient dans notre société les mêmes scories, fascinés par la déchéance d'un monde qui court à sa perte sans être pour autant capables de proposer de nouvelles utopies. Reconnaissons que l'exercice est de plus en plus difficile. À voir sans hésiter.

mercredi 20 mars 2013

GRRR animé


On me raconte que ce sixième album numérique paru chez GRRR depuis le début de l'année plaît particulièrement aux jeunes auditeurs, entendre par là en-dessous de quarante ans. C'est ainsi, plus on avance dans la vie, plus les jeunes vieillissent… Lorsque j'avais vingt ans, une femme de trente représentait LA femme. Et comme j'ai pu en être amoureux ! Avec le temps, les trentenaires m'ont l'air de gamines… Cela n'enlève rien à leurs qualités humaines ou professionnelles. Lorsque je lis le pédigrée de mes deux camarades de jeu c'est moi qui suis le bambin de la bande, autodidacte avançant tant bien que mal, obligé d'inventer pour pallier mes incompétences.
Fanny Lasfargues et Antonin-Tri Hoang ont une maturité musicale qui leur laisse choisir leur voie au milieu des infinies propositions que le métier pourrait leur suggérer. Ils ont su jusqu'ici résister au formatage que les écoles et les usages imposent. Que dis-je ils ont su, ils ont dû ! Que de mauvaises manières la mode et la critique autorisée voudraient nous faire imiter, tant dans nos vies que dans notre art… Ces agents de la circulation n'ont d'autre arme que de taire ce qui se joue autrement. Toute une après-midi je me suis donc roulé par terre avec Fanny et Antonin comme les enfants rêveurs que nous sommes restés.
Comme les cinq autres albums déjà parus cette année, Animé est un recueil de compositions instantanées qu'il est coutume d'appeler improvisations, mais le terme étant devenu un genre aux mains d'ayatollahs s'interdisant toute mélodie tonale ou rythme soutenu, je préfère léviter, avec ou sans apostrophe, au-dessus de cette mêlée informe où une chatte ne reconnaîtrait pas ses petits. Voilà, tous les coups sont permis, à savoir que la règle est celle de la conversation, où l'on se répond, s'interrompt, s'unit, un art du partage où les critiques sont toujours constructives, parce qu'avant de produire on aime d'abord être ensemble.
Fanny Lasfargues avait apporté sa basse électroacoustique à cinq cordes et une ribambelle de pédales d'effets que je n'ai pas pris le temps de lorgner tant j'étais concentré sur la musique qui se composait dans l'instant. Antonin-Tri Hoang qui avait déjà participé aux agapes de GRRR avec Vincent Segal ou avec Edward Perraud soufflait alternativement dans ses clarinettes ou son alto, et j'attends le jour où je le verrai emboucher les trois à la fois façon Kirk !
Même si je ne l'annonce qu'aujourd'hui, l'album était en ligne le lendemain-même de son enregistrement, comme chaque fois… Lucky Luke de l'édition phonographique virtuelle, j'imaginai les titres et je choisis une photo qui me rappelle le glitch de certaines de nos pièces, distorsion du temps où l'accident renvoie aussi bien à la vie qu'à la mort, l'ambulance et ses sirènes laissant espérer une suite à cette belle plante, le son du pot cassé rappelant notre partie de jonglage où rattraper les balles ou les manquer rapporte le même nombre de points. Cinquante cinq minutes en écoute et téléchargement gratuits comme les 43 autres albums offerts gracieusement sur le site drame.org...
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