Jean-Jacques Birgé

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mardi 19 juin 2018

Cinquième indice


Le graphiste Étienne Mineur a inversé l'image pour qu'elle colle à sa mise en page. Ainsi mon œil le plus faible est passé de gauche à droite. Si je cligne, de deux choses lune, l'autre c'est le soleil. Pas seulement. Ce nouveau disque porte un concept farceur et très sérieux à la fois. D'où la divulgation des indices sans dévoiler le pot aux roses, d'autant que je suis plutôt sans fleurs ni couronnes. Mais si ce n'est pas trop demander, je préfère les vers de terre à la fumée. Pompes et circonstances.
Après que nous ayons réalisé l'identité audiovisuelle d'EuroPrix '98 à Vienne en Autriche pour l'agence Nofrontiere, Étienne m'avait commandé une composition musicale pour accompagner une réinterprétation de ses superbes animations graphiques. Je la lui avais livrée, mais mon camarade ne termina jamais son projet et cette suite électro retourna dans mon tiroir. Je l'ai un peu raccourcie pour des questions d'équilibre par rapport au reste du disque. Je venais d'acquérir un nouveau synthétiseur allemand, le Waldorf MicroWave XT qui me rappelait un peu mon PPG Wave également conçu par Siegfried Palm. J'avais aussi utilisé l'Ensoniq VFX-SD qui m'accompagne encore. C'est du charabia pour les néophytes. Pardon !
Il est très rare que je joue seul. Je préfère toujours être sollicité par d'autres camarades, comme j'adore les cahiers des charges qui cadrent mon imagination. Je regrette seulement que l'on ne m'invite pas plus souvent à partager la scène ou les studios. C'est le lot des entrepreneurs. Seuls les mercenaires enchaînent les boulots les uns après les autres. J'ai produit ce nouvel album pendant les périodes où je n'avais pas de commandes. Le besoin de me rendre utile me taraude. Pour une fois je me suis regardé dans la glace. Cocteau disait y voir "la mort au travail comme les abeilles dans une ruche de verre..." Je m'interroge maintenant sur l'effet que cette aventure aura sur moi. J'ai hâte d'être après.

mercredi 13 juin 2018

Quatrième indice


J'ai ajouté ma voix à une pièce composée à l’origine en quadriphonie pour le Futuroscope à Poitiers que m'avait commandée Michel Kouklia pour l'Antichambre de l'attraction Je danse avec les robots. J'y transforme aussi celle de la chanteuse Pascale Labbé avec mon Eventide H3000 qui ne me quitte jamais et dont j'ai programmé les effets il y a près de trente ans ! Elsa m'a suggéré de demander à Nicolas Chedmail de refaire la partie de cor qui sonnait trop corny dans l'enregistrement original de l'orchestre symphonique. Pour chaque chanson j'emprunte un style différent, j'étais plus rock dans la précédente, là c'est une sorte de faux lyrique qui convient à la solennité du propos. J'ai laissé ma voix disparaître dans les pièces suivantes. Il y aura bien une chanson portée par Birgitte Lyregaard, mais il m'a semblé que le montage radiophonique de la pièce précédente produirait un effet de rémanence nous accompagnant jusqu'à la fin, et même au delà. D'ailleurs les instrumentaux qui suivront finiront par s'effacer ! Je ne sais toujours pas s'il faut s'en moquer, s'en émouvoir, le craindre ou s'en réjouir...
Etienne Mineur qui a réalisé un travail magnifique sur la pochette a choisi une photo où je m'étais coupé les cheveux et la barbe depuis peu. C'était probablement en 1981 lors d'un direct à Radio G avec Bernard Vitet, qui a appuyé sur le bouton de l'appareil, et Marcel Trillat qui nous avait invités.
Grâce à Marwan Danoun qui a masterisé l'ensemble, les onze pièces forment un petit opéra plus homogène que je ne l'avais imaginé. Je me demande encore si la vie est une course d'obstacles où il faut enjamber l'un pour affronter le suivant, ou bien les tranches d'un gâteau comme aimait le penser Jean Renoir. Tout est parti à l'imprimerie aujourd'hui, mais j'ai l'impression que je soufflerai seulement lorsque nous aurons été livrés.

N.B.: Indices 1 2 3

lundi 11 juin 2018

Troisième indice


À la demande de Meidad Zaharia, nous avions enregistré avec le trompettiste Bernard Vitet et le violoncelliste Didier Petit plusieurs pièces qui devaient servir de playback au pianiste Vyacheslav Ganelin, à Gershon Wayserfirer à l'oud et Meidad aux percussions. Trio vs. Trio. Celui de Ganelin devait à son tour nous envoyer une bande sur laquelle nous serions intervenus. Je ne me souviens plus pourquoi le disque Overprinting ne s'est pas fait, probablement entre autres raisons parce que Mio Records, qui avait publié la version CD de Défense de avec le DVD de La nuit du phoque, a cessé ses activités. J'ai repris le principe du playback en ajoutant un orchestre symphonique à notre trio où je jouais déjà du synthétiseur. Ce sont en outre les seules paroles en anglais de tout l'album, mais comme chaque fois dans ce projet, la chanson marque juste un passage dans une pièce instrumentale. J'aime bien le mélange du free et du symphonique. Skies of France !
Étienne Mineur a utilisé le panneau de mon ARP 2600 pour le décor de sa double page, mais dans cette pièce j'étais déjà passé au numérique. Je ne me souviens plus qui a pris la photo, probablement Henry Colomer. C'était en 1971 lors du concours de l'Idhec à Marly-le-Roi. Nous partions en binôme, chaque candidat tiré au sort devant réaliser un reportage photographique sur l'autre pour une des épreuves obligatoires. Mon compagnon était Henry, Tony Meyer ou Jacques Leclerc. Pas moyen de me rappeler. J'ai conservé la vingtaine de portraits de ma pomme où je portais une tunique bariolée sous un caban de marin, un pattes d'eph à grosses rayures, des lunettes de soleil rectangulaires, un collier de santal et des mocassins indiens et, en plus, je jouais de la flûte en bambou. Rien d'étonnant à ce que la plupart de mes congénères ne me prennent pas au sérieux pendant les trois années d'études qui suivirent. Il aura fallu attendre le succès de La nuit du phoque, mais c'était trop tard. J'avais seulement vingt ans et j'étais déjà dans la vie active. Mais ça c'est une autre histoire.

mercredi 6 juin 2018

Second indice


Étienne Mineur peaufine le livret de 52 pages de mon prochain album. J'avais forcément Hendrix en tête lorsque j'ai formé le power trio avec Hervé Legeay à la guitare, Vincent Segal à la basse et Cyril Atef à la batterie.
Hervé, qui était déjà sur Carton et accompagnait Elsa lors de notre ¡Vivan Las Utopias! dans le Durruti de nato, n'avait jamais joué avec le duo Bumcello. De mon côté j'avais seulement partagé la scène dansante du Triton avec eux deux pendant plus de trois heures du concert décapant d'Entrechats. Je leur ai envoyé à tous mon enregistrement électro-acoustique de 1965 pour qu'ils s'en inspirent. Vincent et Hervé avaient chacun de son côté une proposition épatante, alors on a fait se succéder les deux en improvisant ce que l'époque nous évoquait. Je n'ai chanté que sur la première. Après quelques sueurs froides, nos rocks sonnent vraiment "garage". Entre fleurs et pavés je danse d'un pied sur l'autre. Cinquante ans plus tard je fête mes quinze ans passés alors dans les rues de Paris à découvrir le sable et sur les autoroutes américaines lors du voyage initiatique que j'ai conté en textes, images et sons dans mon roman augmenté USA 1968 deux enfants. Au mixage j'ai recalé la bande de 65 sur nos élucubrations électriques...

jeudi 31 mai 2018

Premier indice


Étienne Mineur termine le livret de 52 pages de mon prochain album. C'est pénible de devoir se taire pour ne pas gâcher la surprise. L'impatience. J'ai commencé ce projet il y a dix ans. Or ce chiffre est la clef du disque. Je me risque donc à publier un extrait du travail en cours. J'ajouterais bien que la valse composée par Michèle Buirette est chantée par ma fille Elsa Birgé accompagnée par sa mère à l'accordéon et Nicolas Chedmail au cor sur des paroles qui relatent ma première révolte. Cette magnifique mélodie se fond dans les boîtes à musique ancienne et nouvelles qu'accompagnent les manifestations parisiennes lors de la Guerre d'Algérie et les cris des agents de change du Palais Brongniart. On entend ma voix, celles de mon père et de ma sœur enregistrées en 1958. Lorsque j'ai terminé le mixage, Eliott n'était encore qu'un polichinelle, mais cela annonce bien la couleur par une histoire de famille... La suite n'a rien à voir. Les musiciens sont différents sur presque toutes les pièces. Ça tourne. Les révolutions sont des cycles, mais on en ressort tout de même souvent transformés.

lundi 28 mai 2018

Colette Magny, improvisations inédites


La presse s'intéresse enfin à la chanteuse Colette Magny à l'occasion de la sortie d'un coffret de 10 CD chez Sony. Il y a un demi-siècle, avec Brigitte Fontaine et Catherine Ribeiro, Colette incarnait notre révolte adolescente. Trois voix exceptionnelles, trois auteurs-compositrices-interprètes, trois fortes personnalités, un pied dans la fantaisie délirante, l'autre profondément enracinée dans un quotidien éminemment politique. Après le tube Melocoton, dont le succès embarrassera Colette toute sa vie, Répression avait été pour moi une révélation époustouflante en 1972. Mon camarade Bernard Vitet y interprétait la Suite des Black Panthers composée par François Tusques. J'ai été surpris qu'Un Drame Musical Instantané n'ait pas été contacté pour que figure Comedia dell'Amore 315 dans cette réédition salutaire, d'autant que l'un des responsables n'est autre que Bruno Barré, ancien violoniste de notre orchestre. Mais les "voix" des majors sont impénétrables. Ce n'est pas grave, puisque cette pièce enregistrée ensemble en 1991 sur le CD Urgent Meeting est en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org...



Ce n'est pas le seul morceau manquant dans le coffret Sony. Si le free jazz, la musique contemporaine et certaines positions politiques dérangent toujours pas mal de gens qui préféreraient s'en tenir aux belles chansons et aux standards de blues, il n'est pas étonnant que notre collaboration passe à l'as. Ses expérimentations et son toupet ne plaisaient pas à tout le monde ! Pour ma part j'avoue préférer ses pièces les plus osées musicalement comme Jabberwocky et Malachites, musique de Michel Puig sous la direction de Diego Masson, les disques Feu et Rythme, Répression ou Thanakan sur un texte d'Antonin Artaud, plutôt que son rêve de blues. Francis Gorgé et Bernard ont tous les deux accompagné Colette a des moments différents. J'ai plusieurs fois joué avec elle, en particulier au piano à quatre mains, Colette assurant la pompe pendant que je répondais à ses improvisations verbales. En 1983, nous avions aussi enregistré nos rencontres improvisées. Quatre d'entre elles figurent parmi les Inédits du Drame (index 17 à 20), soit 52 minutes où le quotidien s'exprime en paroles et musique. L'entendre comme la version musicale d'un blog ! Bernard est au bugle, à la trompette, au violon, à la bombarde, à la trompette à anche, aux percussions. Francis se concentre sur ses guitares. Quant à moi je joue, selon les morceaux, du synthétiseur et du piano-jouet, du mélodica et de l'harmonica, de la cythare inanga et de la sanza, de la flûte et de la trompette, des guimbardes et des percussions, etc. J'entretenais une correspondance suivie avec Colette, j'allais la voir rue de Flandres puis à Verfeil-sur-Seye, et elle me manque terriblement.

n°17 / Improvisation avec Colette Magny 1 - 1983 / 7'59



n°18 / Improvisation avec Colette Magny 2 - 1983 / 18'16



n°19 / Improvisation avec Colette Magny 3 - 1983 / 7'38



n°20 / Improvisation avec Colette Magny 4 - 1983 / 18'18



Nombreux musiciens reprochaient à Colette de ne pas être en place. Cela la chagrinait énormément. J'avais l'habitude de lui répondre qu'elle n'était en effet pas en place, mais à sa place ! À sa mort, avec Bernard Vitet, nous avions composé la chanson La clef à Molette et le marteau (elle signait souvent Molette Cagny) reproduite dans le livre de Sylvie Vadureau, Colette Magny, citoyenne-blues. Sur scène, nous avions choisi d'interpréter À l'écoute, inspiré d'une toile de Sylvie Dubal.
Dans le second volume d'Urgent Meeting intitulé Opération Blow-Up, nous enregistrâmes avec Brigitte Fontaine dont j'étais aussi fan, avec qui Bernard avait joué beaucoup, mais que je ne connaissais pas si bien. Ce sont des moments inoubliables.

mercredi 23 mai 2018

Jericho Sinfonia de Christophe Monniot


Le dernier album publié par Ayler Records est une des bonnes nouvelles du printemps. Mais de même que je dévore les modes d'emploi avant l'usage, je lis les livrets des disques en même temps que j'en découvre la musique. Le texte de présentation de Jericho Sinfonia de Christophe Monniot rédigé par Michel Petrossian est si élogieux que j'ai d'abord cru que c'était un gag de Monniot sous pseudonyme. Mais non, Petrossian existe, c'est un compositeur, et lorsqu'il avance que "Le disque que vous tenez entre les mains est une vraie nouveauté. Pas seulement à titre chronologique. Il s'agit d'une nouveauté au sens fort, au sens d'une rareté authentique. Ici Christophe Monniot tente et réussit ce qui fut peu tenté ces dernières années dans le monde du jazz. En quoi consiste cette singularité ? On peut évoquer trois aspects qui le caractérisent : un album concept, des matériaux très riches et la dimension spirituelle. Tout d'abord Jericho Sinfonia est une œuvre puissamment unifiée, porteuse d'un souffle et d'une cohérence interne inédits... ", il semble sérieux, d'autant que l'explication s'étale sur cinq pages du même acabit. Je me souviens avoir succombé moi-même à ce genre d'auto-promotion hagiographique à mes débuts, m'étant aperçu que nombreux journalistes recopiaient bêtement nos communiqués de presse. Le pire, c'est que cela marchait ! Aujourd'hui je n'oserais le faire que sous la bannière du canular. Il eut été plus juste de rappeler la longue liste des œuvres merveilleuses qui ont précédé cet oratorio savant et entraînant, de Sing Me a Song of Songmy de Freddie Hubbard avec Ilhan Mimaroğlu à toutes les pièces de Michael Mantler en passant par Escalator Over The Hill de Carla Bley, 200 Motels de Frank Zappa, Le trésor de la langue de René Lussier, Back On The Block de Quincy Jones, Welcome To The Voice de Steve Nieve, Mingus Erectus de Noël Balen, Buenaventura Durruti et tous les albums thématiques du label nato pour ne citer que les premiers qui me viennent à l'esprit.


C'eut été d'autant plus malin que l'album est formidable. J'adore ce genre de projet opératique. Mélange de voix enregistrées et d'arrangements pour le Grand Orchestre du Tricot, l'objet se rapproche d'une évocation radiophonique façon ACR sur l'énigme que représente l'effondrement des murailles de la ville de Jéricho. Le livret de Sylvie Gasteau repose sur un habile montage d'interrogations scientifiques et mystiques sur le phénomène hypothétique, mythe retranscrit dans l'Ancien Testament par le Livre de Josué. Si la parabole du mur renvoie explicitement à celui de Berlin, il rappelle plus terriblement l'existence de celui que l'État d'Israël a érigé contre les Palestiniens. Autant camper sur le terrain des espoirs actuels ! Les arrangements raffinés restent pourtant très jazz. Le texte d'accompagnement laissait entrevoir plus d'audace compositionnelle. La réussite de l'entreprise tient à l'équilibre entre les voix parlées et l'orchestre. Monniot, au soprano et à l'alto, est somptueusement accompagné par le pianiste Roberto Negro, les trompettistes Alan Regardin et Yoann Loustalot, les trombones Jean-Baptiste Lacou et Alexis Persigan, les saxophonistes Gabriel Lemaire et Quentin Biardeau, le guitariste Guillaume Aknine, le violoncelliste Valentin Ceccaldi, les batteurs Adrien Chennebault et Florian Satche, tous excellents. Le son d'ensemble est chaleureux, mais, malgré quelques percussions et cuivres enthousiastes, je doute qu'il fasse s'écrouler les murs de Jericho ! Par contre, il ravira les amateurs d'œuvres qui s'écoutent religieusement, appréciant chaque détail de ce bel édifice.

→ Christophe Monniot, Jericho Sinfonia, CD Ayler Records, dist. Orkhêstra, 17,50€

lundi 21 mai 2018

Spring Roll / Printemps de Sylvaine Hélary


Le double album de Sylvaine Hélary est une petite merveille. Printemps d'abord : surtout pas la baudruche florale que Macron suggère de "penser", mais la révolution déterminée que ces musiciens entreprennent. Les premières minutes ressemblent à des rythmes de Conlon Nancarrow avec les timbres de Harry Partch joués par des musiciens de jazz. Et puis survient un texte poétique de Julien Boudart, suivi du blogueur Aalam Wassef au téléphone en direct du Caire après le Printemps arabe et la révolution égyptienne de 2011, mais avant le coup d'état de 2013. Xavier Papaïs prend le relais lors du séminaire Défaire l'Occident à Plainartige avec sa conférence Magie et philosophie. Pendant ce temps sur le disque, mais en réalité l'année suivante en studio, les quatre musiciens échafaudent des expériences musicales originales qui ne ressemblent plus à rien, ou bien à tout. Il y a quelque chose d'encyclopédique, une réflexion sur la musique, sur sa fonction. Comme on disait que tout est politique, on dira que là tout fait sens. Enfin, pas qu'ici. Partout, mais cette fois on l'entend parce qu'il y a une volonté de le faire savoir. Les compositions musicales accompagnent, ponctuent, alors que la pratique précède la théorie. L'objet et son étude, étroitement mêlés, font œuvre. Pas hors d'œuvre, non. Plat de résistance. Tout un programme. À la résistance, concept somme toute négatif, se substituent l'action, l'invention, l'art, la poésie, la musique. Sylvaine Hélary à la flûte privilégie le son d'ensemble qu'élaborent des musiciens aux palettes multicolores comme je les aime, Antonin Rayon au piano et synthétiseur, Hugues Mayot aux saxophones et clarinettes, Sylvain Lemêtre au vibraphone et percussion, auxquels se joint Boudart au synthétiseur MS20. C'est à des gens comme eux qu'il faudrait confier la sonorisation des manifestations ! Proposer autre chose. Changer d'angle. Brusquer les habitudes. Avec une infinie tendresse.


Spring Roll, le second disque de l'album, est presque entièrement instrumental, avec apparitions vocales de Yumiko Nakamura et Jean Chaize. Plus minimaliste, plus lent ou plus calme dans son déroulement. Il faut de la patience pour composer des rouleaux de printemps. Préparer chaque ingrédient séparément ; décortiquer les crevettes, couper finement le porc, râper les carottes, hacher la coriandre, cuire les vermicelles de riz, laver la salade et la menthe, préparer les germes de soja, et puis mouiller les galettes de riz juste avant de les rouler. Je coupe le nước mắm avec autant d'eau, je presse un ou deux citrons, j'ajoute beaucoup de sucre, parfois de l'ail et les carottes. Qu'est-ce que je raconte ! Le Spring Roll d'Hélary n'est qu'une friandise pour les oreilles, et si la flûtiste passait en cuisine elle glisserait très probablement quelque ingrédient inédit, une succulente surprise. Comme ces fugitives apparitions des poèmes de Bashô, Shakespeare et Robert Walser dans leurs langues originales. Un silence. Quelques notes. La liberté de jouer ensemble. Chacun son tour comme ces plateaux tournants où l'on se passe les plats chinois dans la plus exquise convivialité...

→ Sylvaine Hélary, Spring Roll + Printemps, cd Ayler Records (attention, ce double CD est en rupture chez l'éditeur, mais encore disponible chez Orkhêstra, son distributeur, 25€)

vendredi 11 mai 2018

Le système binaural


En juin dernier j'avais adoré écouter au casque l'album Modo Avião de Lucas Santtana paru sur le label Nø Førmat, d'autant qu'il avait été enregistré en mode binaural. En gros il s'agit de spatialiser les sons dans un univers 3D, soit de repérer leur position, pas seulement en stéréo gauche-droite, mais aussi derrière, au dessus, en dessous, etc. Pour cela on utilise des filtres et plusieurs micros. L'effet n'est évidemment perceptible qu'à l'écoute au casque.
L'ingénieur du son Bernard Lagnel s'en est fait une spécialité et son site Internet, Le son binaural, est particulièrement documenté sur le sujet. Il utilise en général le système Plug & Rec composé de deux DPA 4060 logés dans ses oreilles et d'un couple XY Schoeps.
Longtemps j'ai accroché deux petits micros au dessus de mes oreilles comme le fait toujours Amandine Casadamont avec qui je joue par ailleurs au sein de notre duo, Harpon. L'effet est magique, mais pas aussi bluffant que le système binaural utilisé par exemple par Lagnel.
Récemment il a enregistré Spat'sonore dont la configuration des sources instrumentales dans l'espace avec sa forêt de pavillons est particulièrement adaptée à la restitution binaurale. Ainsi j'ai le plaisir de découvrir I pirati a Palermu chanté par Elsa Birgé qu'accompagne Spat'sonore lors du concert du 4 mai dernier à l'Église Saint Merri. Lagnel a également enregistré la veille une répétition du karaoké bruitiste avec une quarantaine d'amateurs et les musiciens de Spat' pour la création de Les jardins à la française (ne supportent pas l'orage) d'Elsa Biston et Nicolas Chedmail, pièce en «partition défilante» à laquelle j'ai participé. On m'y entend d'ailleurs aider à régler les vidéoprojecteurs et donner des conseils aux amateurs !
En février j'avais aussi évoqué le film en 360° avec Spat'sonore et Elsa tourné par l'audioprothésiste Nicolas Sadoc, preuve que les représentations acoustiques en 3D de cet ensemble titillent les acousticiens autant que le public.

jeudi 10 mai 2018

Sleep Transmission par Empathy Family


La musique de drone me pose toujours question depuis que j'ai entendu La Monte Young et Marian Zazeela à la Fondation Maeght en 1970. Wikipédia en donne cette définition : "Le drone est un genre musical minimaliste faisant essentiellement usage de bourdons (drones en anglais), utilisant des sons, notes et clusters maintenus ou répétés. Il est typiquement caractérisé par de longues plages musicales présentant peu de variations harmoniques." J'ai chroniqué ici les exploits du quatuor de clarinettes français Watt, or d'un autre côté la drone music devient de plus en plus ambient ou noise. L'exclusion du silence ou la suppression du plaisir de composer une introduction et une coda identifiables continuent de me perturber, du moins en tant que compositeur. La dialectique n'est pourtant pas forcément absente dans les pièces des fondus de pédale hypnotique. L'évolution des timbres et des éléments perturbateurs immergés dans le flot créent un univers apocalyptique ou déconnectant (je n'ose pas dire relaxant !) qui me titillent suffisament pour que je commande un synthétiseur russe dédié à ce genre musical.
Jean Rochard me fait parvenir un des cent exemplaires numérotés de l'album Sleep Transmission que le label Eyemyth de son fils Léo et de son copain Jack Dzik a produit pour le duo Empathy Family. Drew Collins & Jack Williams sont deux jeunes musiciens de Providence, originaires de Rhode Island et du Connecticut. Ils ont pour moi l'avantage d'enregistrer des pièces courtes qui me permettent de cerner plus facilement leur univers en expansion permanente. Le sommeil hypnotique dans lequel ils nous plongent laisse surgir des bulles oniriques dans un océan de son animés de courants aux températures variées. Mélange de boucles magnétiques et de nappes électroniques, leur musique a la précision du rêve que l'on oublie au réveil. Astucieux, ils prennent des notes qu'ils recopient ici comme les vagues sur le sable répétant inlassablement flux et reflux sans qu'aucune ne soit semblable. Le silence entre les plages forment de petits rochers où nous poser.

→ Empathy Family, Sleep Transmission, LP Eyemyth Records, disponible au Souffle Continu, 17,90€
N.B.: La pochette est sérigraphiée amoureusement à la main que son velouté caresse ;-)

mercredi 9 mai 2018

Toscanini Forever


J'en avais un peu marre d'écouter des disques qui ne me plaisent qu'à moitié. Il y avait bien longtemps que je n'avais pas replongé dans ma discothèque classique, essentiellement des vinyles. J'avais eu ma période, qui avait commencé bien avant le grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané, au milieu des années 70, mais qui y avait trouvé son apogée vingt ans plus tard après nos pièces symphoniques et opératiques. M'étant avalé les quatre volumes du Traité d'orchestration de Charles Koechlin suivi du Traité d'harmonie d'Arnold Schönberg, mes camarades Francis Gorgé et Bernard Vitet me suggérèrent d'abandonner, car mon écriture devenait banale ! C'est souvent ce qui arrive avec les autodidactes. Prendre ses distances avec la doxa est plus difficile pour nous qu'inventer un nouveau langage.

Mon père ne possédait que la Ve de Beethoven par Karajan et le concerto pour piano en la mineur de Schumann. Lorsque j'eus vingt ans, devenu l'assistant de Jean-André Fieschi, celui-ci sut souvent trouver les entrées secrètes vers les mondes qui m'étaient inconnus. Il m'initia ainsi à l'opéra en commençant par Wozzeck et Pelléas. Je crois que la seconde symphonie de Mahler par Klemperer et les Kindertotenlieder par Kathleen Ferrier et Bruno Walter eurent immédiatement raison de mes a priori sur la musique classique. J'étais un musicien de rock particulièrement docte en la matière, passionné par Frank Zappa, Captain Beefheart, Soft Machine, Jimi Hendrix et tant d'autres merveilles que ma génération avait découvertes au fur et à mesure de leur apparition. Le free jazz m'avait été révélé au Festival d'Amougies en 1969 et je voue toujours un culte inextinguible à Edgard Varèse. J'avais eu la chance de bœufer avec Eric Clapton et George Harrison, et de fréquenter mon idole à moustache et barbichette. Mon enthousiasme adolescent me permit de rencontrer également les Pink Floyd, Frank Wright ou Sun Ra. Après les encouragements de Bernard Lubat et Michel Portal, ma collaboration quotidienne avec Bernard Vitet qui dura plus de trente ans fut évidemment d'une richesse inégalée. Nous n'avons jamais cessé, ainsi qu'avec Francis, de discuter de toutes les musiques de la planète depuis la nuit des temps. Cet échange me manque aujourd'hui.

Ce printemps je cherchais donc une musique qui fonctionne avec les beaux jours. Les fenêtres grandes ouvertes je laissais entrer le soleil et je me demandais depuis quelques temps ce qui pourrait en sortir. Bon dieu, mais c'est bien sûr : Arturo Toscanini était la solution. Il y a de nombreux chefs que j'admire ou qui correspondent parfaitement à tel ou tel compositeur, mais la direction d'orchestre de cet impétueux italien correspond exactement à mon tempérament. On lui a reproché de ne pas toujours respecter le tempo ou d'aller trop vite, mais qu'importe si cela swingue comme le meilleur des groupes de jazz ! Parmi la soixantaine de mes vinyles du maître j'ai choisi ses invitations à la danse avec le NBC Orchestra dans les années 40 : Ponchielli, Verdi, Bizet, Catalani, Rossini, Weber, Brahms, Paganini, J. Strauss Jr, Berlioz se succédèrent ainsi sur ma platine pour le plus grand bonheur de mes voisins. Je n'ai pas repoussé le divan pour avoir accès à mes 33 tours, car je ne compte pas en rester là.

mardi 8 mai 2018

Saravah, c'est où l'horizon (1967-1977)


Saravah est une roulotte comme Cocteau appelait l'appartement où habitait la famille de ses Parents terribles, une tribu de romanichels qui vivent leurs rêves de musique et de chansons sous la direction de Pierre Barouh. Les revers de fortune succèdent aux emportements de joie, mais le navire flotte toujours, malgré la disparition de son fondateur bohème. Dans un livre aux éditions Le Mot et le Reste, son fils, Benjamin Barouh, raconte les dix premières années de la saga du label Saravah qui a publié les disques de Jacques Higelin, Brigitte Fontaine, Areski, Jean-Roger Caussimon, Naná Vasconcelos, Pierre Akendengué, Jack Treese, David McNeil, Allain Leprest, Maurane, mais aussi Barney Wilen, Steve Lacy, l'ami Étienne Brunet ou le groupe Mahjun.
À cette époque l'amour était libre, l'imagination était au pouvoir, ce qui n'empêchait pas les indélicats de marquer leur territoire avant de le déserter en emportant la caisse comme nombreux en accusent Fernand Boruso (le B de BYG avec Jean-Luc Young et Jean Georgakarakos !) qui s'exprime aussi dans le livre, car il s'agit avant tout d'un recueil de témoignages. Si Brigitte Fontaine, toujours tournée vers l'avenir, ne veut pas entendre parler du passé, Areski, Jean Querlier, David McNeil, les ingénieurs du son et bien d'autres qui ont participé à l'aventure se prêtent à l'exercice. Au gré des pages on croise évidemment Francis Lai et Claude Lelouch, mais aussi le génial compositeur Michel Magne ou l'Art Ensemble de Chicago qui jouait sur le cultissime Comme à la radio. Les évocations de Pierre Barouh circulent du Brésil au Japon, du studio montmartrois du passage des Abbesses à celui du Château d'Hérouville, et de disque en disque, de rencontres improbables à finalement leur évidence. La Samba Saravah, adaptée de Samba da Bênção de Baden Powell et Vinícius de Moraes, pour le film Un homme et une femme donnera le ton de cette vie d'artiste, une fausse insouciance qui permet de vivre avec le sourire.
Enregistrer les premiers disques Saravah sur un Revox 2 pistes leur conférait une véracité inégalée. Simplifier la technique en la soignant particulièrement crée une ambiance exceptionnelle de concentration, l'instantané soulignant ce qui ne peut s'écrire, mais se joue dans l'urgence. Les premiers disques d'Un Drame Musical Instantané en bénéficièrent et je continue autant que possible à retoucher le moins possible les réglages et le jeu des instrumentistes, quitte à refaire une prise plutôt que de jouer du rafistolage que la technologie facilite de plus en plus. Les disques Saravah ont souvent joui de cette incroyable énergie brute que les productions trop léchées perdent hélas. Quand la technique s'efface, ce sont les voix et les corps qui s'exposent. Comme dans les meilleurs disques, les témoignages recueillis par Benjamin Barouh refont vivre une époque où tout semblait possible. Aux petits nouveaux de retrouver cette flamme ou de souffler sur de nouvelles braises !

→ Benjamin Barouh, Saravah, c'est où l'horizon 1967-1977, 304 pages, ed. Le Mot et le Reste, 22€

→ Connexions persos : Brigitte Fontaine enregistra sur Opération Blow Up avec le Drame en 1992. Jean Querlier est présent sur les deux premiers disques du Drame en grand orchestre (À travail égal salaire égal en 1982 et Les bons contes font les bons amis en 1983). J'ai plusieurs fois eu le plaisir de jouer avec Étienne Brunet et nous avons interviewé ensemble Steve Lacy en 2001. J'ai suivi l'Art Ensemble (offstage) pendant le Festival du Mans en 1997, mais j'ignore ce que sont devenues les bandes vidéo. J'assistai René Clément en 1975 lors des séances d'enregistrement de la musique de Francis Lai que dirigeait Christian Gaubert pour La Baby-Sitter. Bénéficiant de la générosité de Claude Lelouch, nous fréquentions chaque samedi les énormes fauteuils en cuir de son luxueux Club 13 en tant qu'étudiants à l'Idhec. Il m'est arrivé d'y regarder quatre films coup sur coup ! La musique tachiste de Michel Magne est un des disques fondateurs de mon histoire...

lundi 7 mai 2018

Les essaims#1 du Spat'sonore à Saint Merri


Vendredi soir Lutherie Urbaine, dont l'atelier-laboratoire est situé à Bagnolet, s'était associée à Babbel Productions et aux Rendez-vous contemporains de Saint Merri pour organiser Les Essaims #1 avec Spat'sonore. Au milieu d'un concert plutôt bruitiste, le violon lyrique d'Amarylis Billet s'envola vers les voûtes de l'église pendant Maelström composé par Karl Naegelen. Les tentacules de la pieuvre de métal enveloppaient le public serré sur les coussins au milieu du dispositif sonore acoustique. On souhaiterait tout de même un peu plus de confort à nos fesses glacées ! La guitare de Christelle Séry sonnait parfois comme des ondes Martenot. Les huit spatistes dont ici Olivier Germain-Noureux et Nicolas Nageotte, profitaient du décor de Saint Merri pour souffler dans les tuyaux à rallonges qui encerclait les spectateurs.


Quand la nuit fut tombée, les lumières de Thomas Costerg éclairèrent le spectacle en soulignant la magie du lieu et les pianissimi de l'orchestre. Ça chuchote et picote, ça hoquète et cliquète, ça frappe et ça rape, ça chante et ça hante, ça souffle et emmitoufle...


Moments particulièrement émouvants lorsqu'Elsa Birgé chanta I pirati a Palermu et O maharagias, accompagnée par les huit musiciens de Spat'sonore. Une en sicilien, l'autre en grec. Pendant ce temps-là je tournais autour du chœur avec Eliott dans sa poussette !


Comme tous les autres spatistes, y compris la violoniste, la guitariste et la chanteuse, Roméo Monteiro, Philippe Bord, Joris Rühl, Nicolas Chedmail actionnent des pistons qui dirigent le son vers des pavillons situés autour et au dessus du public.


Elsa Biston avait composé Les jardins à la française (ne supportent pas l'orage), une pièce portée par le système de partitions défilantes de Nicolas Chedmail avec des solistes de Spat' et une soixantaine d'amateurs agitant des sacs plastique, frappant des morceaux de bois, déchirant du papier kraft, soufflant dans des flûtes, des trompes et des harmonicas.


S'appuyant sur le même système grâce aux quatre écrans encadrant le public qu'ils suivaient scrupuleusement, les interprètes de The call of the wild du percussionniste Roméo Monteiro frappaient, soufflaient, frottaient... Le concert se termina sur les pétards de Aux enfants sauvages de Frédéric Pattar... La photo a été prise au cours de l'une des répétitions à Lutherie Urbaine.


Pendant les entr'actes, Pierre Bastien et Rie Nakajima faisaient évoluer leur petit théâtre d'objets mécaniques dans la crypte située au sous-sol, autre moment magique où les miniatures semblaient obéir à un rituel profane d'un autre temps.

lundi 30 avril 2018

Areski, un beau matin


Après avoir écouté la réédition en vinyle de Un beau matin d'Areski, j'ai aussitôt eu envie de constater les trente ans qui séparent cet album de 1970 et Le triomphe de l'amour trente ans plus tard. Le premier a la fraîcheur des premiers Saravah, du disque qu'il avait cosigné avec Jacques Higelin, un copain de régiment, ou de ceux qu'il concoctait alors avec sa compagne, la sublimissime Brigitte Fontaine. Le second chez Universal est riche d'arrangements que nombreux musiciens viennent alimenter. Les deux possèdent la poésie monotone d'une voix blanche à fleur de peau, le parfum kabyle des percussions qu'il effleure, des fleurs qu'il fait pousser dans son jardin de rêve, un rêve généreux et coloré.
Le nouveau vinyle est bleu transparent comme le ciel un beau matin. Il devait sortir pour le Disquaire Day, mais l'usine avait livré une galette défectueuse et en vinyle noir. Alors le voilà enfin, salué par une foule d'amis jeudi dernier au Souffle Continu. C'était aussi fêter la sortie du livre de Benjamin Barouh sur son père Pierre Barouh, fondateur des Disques Saravah et directeur artistique d'Un beau matin qu'accompagnent Benoît Charvet (flûte, basse) et Jean-Charles Capon (violoncelle), Areski jouant de tous les autres instruments. La fée Brigitte, discrète, ne fait pas défaut et Daniel Vallancien est le fidèle magicien du son. C'est évidemment une petite merveille qui refait surface avec cette manière qui n'appartient qu'à Areski et Brigitte Fontaine, auteur de plusieurs chansons, de mêler le quotidien au conte, la critique sociale aux hallucinations des rêveurs. Notons que Le brouillard (avec Joseph Jarman, Malachi Favors et Leo Smith, non stipulés !) figurait la même année tel quel dans l'inégalable Comme à la radio de Brigitte Fontaine qui enregistrera également Le dragon deux ans plus tard.
Le soir de lancement, Benjamin Barouh, Jean Querlier (à qui j'étais content de remettre la réédition CD de À travail égal salaire égal dans lequel il joue), Maïa Barouh, Dominique Cravic, Étienne Brunet (avec qui j'ai eu la joie de jouer plusieurs fois), Aurélien Merle, Margaux et Eric Guilleton rendirent hommage au label Saravah. Areski, probablement égaré dans la capitale à la fois réelle et onirique, arrivant en retard, se glissa au milieu du public, et écoutant le premier titre de son disque se fendit d'un "Ah ouais, c’est pas mal" !

→ Areski, Un beau matin, LP Le souffle continu, 20€

mardi 24 avril 2018

Agitation frite, témoignages de l'underground français (volume 2)


L'an passé je saluai le premier volume de ces témoignages de l'undergroud français recueillis par Philippe Robert. Le second volume justifie d'autant mieux ce sous titre d'Agitation frite que j'ignorais nombreux de ces nouveaux protagonistes convoqués par le journaliste dont les questions font toujours mouche. Ainsi, si cette fois je connaissais Gilles Yepremian depuis le lycée, Henri-Jean Enu (Fille Qui Mousse) depuis Le Parapluie, Raymond Boni qui figure sur Urgent Meeting, Pascal Bussy qui chroniquait déjà Un Drame Musical Instantané au début des années 80, Pascal Comelade qui exposa en même temps que Nabaz'mob aux Musée des Arts Décoratifs, Richard Pinhas avec qui j'avais joué au Gibus et au Bus Palladium au sein de Lard Free, ainsi que Ferdinand Richard (Étron Fou Leloublan), Emmanuelle Parrenin, Pierre Barouh, Henri Roger, Romain Slocombe (Bazooka), Maurice G. Dantec, Michel Doneda, Marc Hurtado (Étant Donnés), Frédéric Le Junter, Kasper T. Toeplitz, Noël Akchoté, eRikM, David Fenech, Quentin Rollet, Didier Lasserre... J'ignorais Thierry Müller, Fabrice Baty, Denis Tagu, Véronique Vilhet, Lucien Suel, Michel Henritzi, Arnaud Labelle-Rojoux, Frank Laplaine, Lionel Fernandez, Emmanuel Holterbach, Frédéric Acquaviva, Francis Ibanez, Grégory Henrion, Arnaud Maguet. L'underground est grand, Philippe Robert serait-il son prophète ?
Il n'y a pas de meilleure source que de donner la parole aux protagonistes de cette saga protéiforme. Les entretiens révèlent des personnalités hors normes, même si un fil bleu blanc rouge révèle des noms communs. À retrouver souvent ceux d'Isidore Isou, Claude Pélieu, Captain Beefheart, Robert Wyatt, Christian Marclay, Otomo Yoshihide, Nurse With Wound, Sonic Youth, Phil Niblock, Eliane Radigue (aucun ne risque de figurer dans l'ouvrage), on peut se demander si cette toile d'araignée est un rhizome ou un monde parallèle où les plus indépendants ne feront tout de même jamais partie de la famille ! Les renvois d'ascenseur se sont produits il y a fort longtemps à l'instigation des journalistes et des programmateurs, forgeant la légende à répéter ce qui se disait alors dans la presse tant généraliste que spécialisée. Tout n'est forcément que storytelling, comme le montre si bien Shlomo Sand dans son livre Crépuscule de l'Histoire. Malgré cette conformité qui en vaut une autre, l'éclatement de ces marges est explicite. Tous ces artistes, échappant au business qui ne cherche toujours que la rentabilité, ont choisi l'authenticité et partagent ici leur passion. Certaines de leurs inventions ont été récupérées par les majors à une époque où celles-ci cherchaient encore la nouveauté, d'où une nostalgie suscitant l'engouement actuel pour les revivals. Qui aujourd'hui incarnerait l'underground ? A-t-il été remplacé par des chapelles communautaires ou la sono mondiale via les réseaux sociaux absorberait-elle toute démarche individuelle ?
L'année prochaine, le volume 3 de cette passionnante encyclopédie sera constitué de nouveaux articles et interviews, d'une discographie de 1951 à 2018 et d'une sélection commentée de plus de 400 disques rares (un disque par groupe, pas plus) avec reproductions des pochettes. Ou : du rock psychédélique au free jazz, de la poésie sonore à l'électroacoustique, de l'acid folk au Rock In Opposition, de la library music à la "chanson expérimentale", du punk-rock à l'indus, des outsiders à l'improvisation libre, du hardcore au post-rock, du noise au black metal... On en redemande !

→ Philippe Robert, Agitation Frite, témoignages de l'underground français II, 380 Pages 15 X 19,5 cm, ed. Lenka Lente, 27€

vendredi 20 avril 2018

Danser sur un volcan


La musique a de multiples fonctions. Elle souligne les moments de solitude ou rassemble les fêtards, anesthésie ou suscite la réflexion, entraîne les troupes ou fait planer, rappelle le passé ou suggère le futur... Et elle est aussi la compagne de quantité d'autres formes d'expression. À chaque époque correspond un cri ou une harmonie. Le rock ou le punk furent des vecteurs de colère chez des jeunes gens qui voulaient s'affranchir d'une société engoncée dans la grisaille du conformisme, le free jazz paraphrasait le discours revendicatif des Black Panthers, la techno recherchait la transe, etc. De quoi m'interroger sur le nombre important de disques qui mêlent les racines traditionnelles entre elles aussi bien qu'à la modernité... La modernité, c'est étymologiquement la mode. Les frontières se dissolvent sous le langage le plus universel qui fut jamais pratiqué, la musique !
L'Amsterdam Klezmer Band invite les Hongrois Söndörgö aux accents balkaniques ; les Turbans sont composés de membres venus de Bugarie, Grèce, Espagne, Israël, Biélorussie, Iran, Turquie, Grande-Bretagne ; le nom de United Colors of Méditerranée est explicite, quitte à inviter un marimbiste de la Nouvelle-Orléans ; jazzmen et jeunes Algériens forment le Fanfaraï Big Band pour donner un sang neuf aux années 70, etc. Les années 70, période culturelle la plus fertile de l'après-guerre et ce dans tous les arts et toutes les musiques, sont d'ailleurs en odeur de sainteté si l'on en juge par les rééditions et revivals à gogo. Ça pète et ça swingue à tout va avec le disco glamour du Brésilien Tim Maia ou l'afro-funk du Ghanéen Ebo Taylor. J'ai aussi longuement écouté l'envoutant trio Talawine, du percussionniste Roméo Monteiro et du clarinettiste Nicolas Nageotte avec le joueur de oud syrien Hassan Abd Alrahman...
Ma propre pratique étant axée sur les évocations dramatiques dont l'ancêtre est le poème symphonique, j'ai l'habitude d'écouter la musique concentré comme si j'étais au cinéma. Comme je danse extrêmement rarement, les musiques pimpantes accompagnent certains moments de ma vie quotidienne qui appellent l'entrain. Elles font alors partie du décor comme les meubles, la lumière, les parfums de la cuisine et les fleurs du jardin. Certaines, mais c'est rare, récupèrent irrésistiblement mes jambes qui deviennent alors celles d'une folle marionnette. Je n'ai jamais réussi à expliquer pourquoi le moindre morceau de Cab Calloway me fait me dandiner sur ma chaise comme un dément jusqu'à m'entraîner dans la danse comme si j'avais chaussé Les chaussons rouges.
Au delà de l'usage, je m'interroge sur l'excitation de la fête dans le contexte historique menaçant que nous devons aux tarés qui gouvernent la planète. Sous prétexte de toujours plus de profit, ils risquent de nous entraîner dans une guerre qui, à défaut d'être mondiale, n'en fait pas moins des millions de morts. Ce chiffre n'a rien d'exagéré si l'on sait compter sur ses doigts en faisant tourner le globe à la manière de Charlie Chaplin dans Le dictateur. Avant chaque catastrophe, catastrophe sciemment calculée, la fête bat son plein, sorte de drogue du vertige faisant oublier les intérêts de chacun. La publicité mensongère prépare à l'inacceptable pour que tous y aillent comme un seul homme. Il en fut ainsi de la Belle Époque comme des années 20, et en creusant plus avant on verra hélas que la cérémonie ne date pas du XXe siècle. La différence majeure est le pouvoir de destruction qui s'est considérablement accru depuis Hiroshima et Nagasaki, avec une démographie galopante qui réveille certains eugénistes et une arrogance des nantis quasi suicidaire. C'est à cela que sert le nationalisme, concept manipulateur faisant oublier que c'est la lutte des classes qui devrait guider nos actes, d'autant que nous sommes tellement plus nombreux que ceux qui tirent les ficelles pour nous pendre.
Ainsi chaque fois que la danse envahit le paysage, j'entends malgré tout le bruit des bottes qu'elle couvre dans une euphorie amnésique, la joie d'une saine dépense physique libérant les endomorphines. Cette pensée ne doit pas pour autant faire bouder notre plaisir, mais il ne faut pas être dupe de ce qui se prépare dans notre dos pendant que nous foulons le plancher du bal. L'art, fut-il comme aujourd'hui sans frontières, n'a jamais fait le poids face à l'absurde rapacité des hommes.

Par ordre de préférence, guidée par l'humeur de cette journée printanière :
The Turbans, CD/LP Six Degrees / Universal
→ Talawine, Azraq, CD Urborigène Records
→ Amsterdam Klezmer Band & Söndörgö, Szikra, CD/2LP Vetnasj Records, dist. L'autre distribution, sortie le 25 mai 2018
Fanfaraï Big Band, Raï Is Not Dead, CD Tour'n'sol Prod, dist. L'autre distribution, sortie le 27 avril 2018
United Colors of Méditerranée, Sirocco, CD ô Jazz, sortie le 27 avril 2018
→ Ebo Taylor, Yen Ara, CD/LP Mr Bongo
→ Tim Maia, Disco Club, CD/LP Mr Bongo
Célia, CD/LP Mr Bongo, sortie le 25 mai 2018

mercredi 11 avril 2018

L'envers du décor


En avril 2004 j'avais réalisé une enquête sur les intermittents du spectacle pour le numéro 547 de Jazz Magazine. Rien n'a changé, tout a empiré. J'ai raconté ici mon parcours du combattant. Le gouvernement vendu aux banques essaiera encore de se débarrasser d'un statut qui permet à notre pays de rayonner encore un tout petit peu par sa culture, du moins il y participe. Mais les crédits sont systématiquement coupés, les festivals ferment, les scènes nationales deviennent des coquilles vides, les artistes peinent de plus en plus. Dans le même temps nos ventes d'armes augmentent et les patrons des grosses sociétés et leurs actionnaires se gavent sur le dos des pauvres. Il est néanmoins difficile de délocaliser la culture, à moins de n'avaler plus que du MacDo formaté muzak et blockbusters, ce qui réglera la question en renvoyant les trublions se faire matraquer par la police et l'armée. J'ai eu toutes sortes de pensées cahotantes hier soir en comptant les dizaines de cars de police cachés dans les rues parallèles au boulevard Saint-Michel, remplis de Robocops prêts à rentrer dans le lard des étudiants qui rêveraient d'un nouveau joli mai. Leurs ordres étaient clairs à Notre-Dame-des-Landes. Mais revenons plus simplement à cette enquête...

Devenir musicien ou musicienne de jazz n’a rien d’un rêve de midinet(te). On ne vise pas la notoriété. Cela commence en général par une passion, et de gammes en rencontres, vous voilà passé(e) professionnel(le). La question de la subsistance peut alors devenir prépondérante. Mais d’abord comment vit-on, et en vit-on ? Quelle organisation du temps implique cette activité ? A une époque où les salaires stagnent tandis que les prix augmentent, où le statut d’intermittent dérange le patronat plus intéressé à promouvoir la consommation qu’à défendre la culture, il est plus que temps d’essayer de comprendre comment vivent les artistes et quelles sont leurs chances de perdurer dans un monde où le profit est devenu la règle d’or.

I. Intermittents du spectacle
Pourquoi les artistes ne cèderont pas

Un régime salutaire

Les artistes et techniciens du spectacle ne dépendent pas du régime général de l’assurance-chômage mais des annexes VIII et X. Cette dernière, mise en application en décembre 1969, concerne le spectacle vivant dont font partie les musiciens, tandis que la première regroupe les professionnels de l’audiovisuel. Salariés intermittents à employeurs multiples, ils sont sans cesse à la recherche d’un emploi, et alternent les périodes de travail et d’inactivité. Pourtant, on peut difficilement parler de chômage proprement dit, car rémunérés ou pas, les artistes continuent à œuvrer avec la même intensité, parfois même avec encore plus d’ardeur dans les moments sans emploi.
En effet, les artistes musiciens (puisque c’est leur cas que nous évoquons ici, et c’est ainsi que leur profession est inscrite sur leur feuille de salaire) ne sont en général rémunérés que lors de leurs prestations scéniques ou des enregistrements. Si les répétitions sont parfois payées (c’est plutôt rare dans le jazz), le temps de l’apprentissage d’un nouvel instrument, les exercices pour rester à niveau (ou pour l’atteindre !), la recherche incessante de nouveaux contrats, le temps passé à se faire payer, l’entretien et l’acquisition de ses instruments de travail, la fréquentation des concerts (en tant que spectateur) que nécessite son appartenance au milieu musical, etc. ne sont pris en charge par aucun employeur. Comment s’en sortir alors (avons-nous le choix ?) sans une aide de l’État ou des collectivités locales et régionales, sans la solidarité interprofessionnelle, sans une loi qui permette à la culture de continuer à se perpétuer ou à s’inventer ? Les artistes ne se considèrent jamais comme des chômeurs longue durée. Ils ont pourtant besoin d’un régime qui leur permette de prendre le temps de réfléchir, de composer, d’inventer, de travailler à plein temps pour leur art, leur métier.
La place du compositeur est encore plus dramatique, et souvent le musicien de jazz (ou assimilé) cumule ce poste avec son rôle d’interprète, car rares sont les commandes rémunérées. Le compositeur ne bénéficie pas du statut de salarié intermittent, il ne peut compter que sur ses droits d’auteur qui, dans le domaine du jazz, sont le plus souvent inexistants. Il peut toujours espérer une commande de musique de film et que celui-ci passe à la télévision, de préférence sur TF1 (dix fois plus payant qu’un passage sur Arte par exemple). Les ventes de disques rapportent des sommes plutôt symboliques en royautés, et les droits de reproduction mécanique n’ont d’effet réel que pour quelques uns.
Alors les musiciens pointent au chômage. Ils le font en renvoyant leur carte de pointage au début de chaque mois. Ils doivent pour cela attendre de recevoir leur carte mensuelle et la renvoyer illico. En cas de perte par la poste, ils sont immédiatement radiés et doivent courir se réinscrire à leur agence pour l’emploi. Bien qu’ils soient souvent en déplacement, ils n’ont pas la possibilité, qu’ont les chômeurs du régime général, de pointer sur Internet. Mais là, nous entrons sur un terrain miné, celui de la bureaucratie à la française. Pointer au chômage pour percevoir ses droits pourrait facilement être assimilé à un travail, tant la course d’obstacles peut s’avérer retorse.
Encore faut-il remplir certaines conditions pour percevoir des indemnités. Jusqu’à cette année, il fallait réunir 507 heures sur 12 mois pour pouvoir bénéficier des allocations chômage du régime des intermittents du spectacle. Cela équivaut également à 43 cachets isolés. Ne croyez pas que cela soit facile ! Sauf pour les quelques musiciens qui ont le vent en poupe, 43 dates c’est beaucoup dans une année, particulièrement pour les jeunes qui débutent. Le taux de l’indemnité est fixé par le montant moyen des salaires perçus pendant cette période. Être inscrit au chômage permet en outre d’être pris en charge par la Sécurité Sociale en cas de maladie.
Il y a hélas beaucoup plus d’artistes qui ne remplissent pas ces conditions que de chômeurs secourus. On frise alors la misère comme cela se pratique dans la plupart des autres pays européens. Le statut des intermittents du spectacle est une exception culturelle dans le paysage mondial. La renommée de la France à l’étranger, sa place sans commune mesure avec son rôle économique, tiennent justement à son image de pays de la culture. La protection du droit d’auteur par la SACEM ou la SACD participe aussi à ce mouvement de résistance. La Loi Lang de 1985 sur les droits voisins, gérés par la SPEDIDAM et l’ADAMI, accorde aux interprètes des droits qu’ils sont susceptibles de percevoir lorsque les œuvres auxquelles ils ont participé sont rediffusées. C’est pourquoi les artistes se battent et ne cèderont pas devant l’arrogance criminelle et suicidaire d’un patronat stupide et inculte, qui impose sa loi à un gouvernement semblant ne plus avoir d’autre pouvoir que celui de brader les richesses de l’État, son patrimoine culturel, ses racines les plus profondes, son terreau le plus fertile.

Les racines du bien

Depuis plus de dix ans, le patronat n’a de cesse de tenter de réduire ou supprimer un régime qui lui coûte plus qu’il ne lui rapporte. Car le capital n’a de logique que celle du profit direct et à court terme, il ne se soucie certes guère de l’exception culturelle ! Le parti socialiste, lorsqu’il était au pouvoir, a repoussé toute initiative qui aurait envenimé le dialogue avec le Medef (Mouvement des Entreprises de France), la droite a entériné ce qui était depuis longtemps programmé. On peut penser que ce sont les artistes qui font les frais de ces politiques désastreuses, or c’est tout le pays qui est concerné et qui risque de sombrer dans l’obscurantisme et la déchéance, tant spirituelle qu’économique.
Dans les familles, c’est souvent pire : les « saltimbanques » sont le plus souvent considérés comme des parasites de la société, qui ne produisent aucune valeur marchande, passent leur temps à rêver, sont à la charge de ceux qui travaillent, une espèce de fainéants assistés ! Pourtant la culture, qu’ils véhiculent, mieux, dont ils sont les auteurs, tisse une sorte de rhizome qui constitue les racines-mêmes d’un pays, d’une région, d’un peuple. Ne pas les protéger, ne pas les encourager, c’est vouer la nation à un déclin rapide, une barbarie sans mémoire, un avenir sans fondement, un cauchemar où tout serait chiffrable, étiquetable, formaté, uniformisé, en un mot, rentable. Évidemment c’est inverser les rôles, car sans culture il n’y a plus de peuple.
C’est également idiot d’un point de vue mercantile, on l’a constaté l’été dernier lorsque les commerçants ont commencé à se plaindre du manque à gagner par l’annulation des festivals. Hôteliers, cafetiers, restaurateurs, épiciers, boulangers, transporteurs, etc. vivent d’un tourisme attiré par les manifestations culturelles. Ces événements emploient des artistes et des techniciens qui sont le plus souvent intermittents du spectacle. L’art n’est pas un pays à part, il est enraciné dans la vie quotidienne. Imaginez que les intermittents de l’audiovisuel fassent grève, ce seraient des soirées sans télé, perspective plutôt chouette rétorqueront avec (mauvais ?) esprit les plus radicaux… On comprendra donc que sans culture s’écroule tout un pan de l’économie.
Les exemples du gâchis existent. Regardez ce qui se passe en Italie aujourd’hui. Ou hier en Allemagne. Ou encore en Chine ou en Union Soviétique pendant la période du réalisme-socialiste. Combien d’années faudra-t-il à ces nations pour remonter la pente ? L’originalité d’une culture fait la force d’un peuple, sa langue est son vecteur. Ce n’est pas un hasard si en France, les musiques traditionnelles les plus vivantes (à ne pas confondre avec les musiques folkloriques) sont celles des peuples les plus résistants : Bretagne, Corse, Pays basque…

La peau de chagrin

Tentons de résumer brièvement les nouvelles dispositions de la loi qui a mis en colère les artistes du spectacle vivant, au point de lancer une grève radicale l’été dernier (un véritable drame pour des professionnels qui n’ont d’autre passion que leur métier et déjà du mal à réunir leurs heures). Saluons au passage l’imagination dont ceux-ci ont souvent fait preuve pour manifester sans trêve leur refus de disparaître !
Il faudra donc avoir travaillé minimum 507 heures au cours des 11 mois précédant la fin du dernier contrat au lieu de 12 (10 mois et demi à partir de l’année prochaine, et ensuite ?), pour pouvoir percevoir des allocations pendant 8 mois. À partir de la date anniversaire, redevenue mobile et correspondant à la fin des 8 mois indemnisés (ajouter les jours déclarés pour la localiser), aura lieu un nouvel examen des droits. Maximum 55 heures d’enseignement pourront être comptabilisées pour le calcul des heures, le délai de franchise sera réduit de 30 jours et il n’y a plus la dégressivité de 20% après les 3 premiers mois. Le montant de l’allocation sera fonction du salaire mais aussi du nombre de jours travaillés. Le montant des allocations est comme d’habitude très compliqué à calculer, mais à la lueur des fascicules consultés on peut tout de même comprendre que ce sont les jeunes et les plus démunis qui seront exclus du régime (les conditions d’admission se durcissent) alors que les plus à l’aise restent encore les mieux lotis. Précisons qu’il y a toujours eu des plafonds qui empêchent les plus riches de le crever, et que l’examen du texte du protocole révèle chaque semaine son lot de nouvelles dispositions perverses tendant à vous empêcher de bénéficier du régime.
Des mesures de contrôle des fraudes sont annoncées, mais quelles sont leurs réalité et efficacité lorsqu’on sait que ce sont les entreprises tant publiques que privées, et non des moindres, le plus souvent de l’audiovisuel, qui ont généré le « déficit » des Assedic en déclarant d’autorité comme intermittents des salariés qui n’en ont pas le statut. Dans le jazz, certains tourneurs ou agents abusent aussi de ce système. Mais s’est-on donner les moyens de ces contrôles ?!… À la télé, les salariés sont muselés, menacés de licenciement s’ils dénoncent l’escroquerie dont ils sont les victimes et, malgré eux, les complices. Cela explique que les manifestations de résistance sont surtout le fait des artistes du spectacle vivant. Ainsi le patronat fait payer une partie de son salariat à plein temps en le déclarant à mi-temps et en facturant la différence aux Assedic, donc aux intermittents puisque leurs allocations sont réduites sous le prétexte de résorber ce déficit ! Rappelons que la nouvelle loi a été signée par le patronat (Medef), le gouvernement (jamais il n’aura compté autant de fossoyeurs parmi ses membres) et trois syndicats minoritaires (CFDT, CFTC, CGC) qui ne sont absolument pas représentatifs du milieu du spectacle. Les artistes n’ont pas d’autre choix que de se battre, mais n’est-ce pas pour eux constitutionnel ?
Il est hélas à prévoir que la peau de chagrin du régime des intermittents n’est pas le pire à venir : la décentralisation et la déconcentration des moyens risque bien de sonner le glas de toutes les professions artistiques en but aux attaques assassines du libéralisme le plus sauvage. On sera bien forcés d’y revenir…

II. La vie des bêtes

À côté de la loi et des chiffres, il y a la vie de tous les jours, les petites magouilles pour s’en sortir, la dure réalité des faits. Les règles perverses poussent à la perversité. Il est souvent préférable de toucher des salaires plus élevés sans trop dépasser les 43 cachets, éviter de déclarer plus de 4 jours consécutifs (4 cachets valent 48 heures tandis que 5 en valent 40 !), ne pas rester un mois sans cachet, déclarer plutôt sur les derniers mois pour ne pas risquer que certaines dates ne soient pas prises en compte, quelques uns vont jusqu’à « acheter » les heures qui leur manquent, etc. Ces petites combines salvatrices ne signifient pas grand-chose au regard des magouilles juteuses des employeurs, dont l’État lui-même fait partie.
Au moment de calculer sa retraite, Bernard Vitet dut faire jouer sa notoriété car jusqu’en 1968 il était généralement payé de la main à la main et en liquide. Il était pourtant un des deux trompettistes que le monde de la variété et du jazz s’arrachait. Ses allocations de retraite atteignent ainsi généreusement 700 euros. Il pense qu’il lui aurait mieux fallu se battre à l’époque pour cotiser et en profiter aujourd’hui. C’est aussi une responsabilité civique vis-à-vis de l’ensemble de la profession. Il donne quelques cours, récemment à des acteurs jouant des rôles de trompettiste au cinéma (Romain Duris, Samuel Le Bihan), joue avec des jeunes venus de la scène électro et compose. Il s’angoisse terriblement pour l’avenir. Toujours sur son Sportser 883 Harley, il me dépose devant un vieil immeuble du Marais.
Deuxième étage sans ascenseur, bordel ambiant mais organisé. Pablo Cueco me reçoit dans son bureau où s’alignent sur une estrade un ensemble de zarbs habillés de petites couvertures. Pablo ne s’est jamais beaucoup préoccupé de sa subsistance, ça a toujours plus ou moins marché. Il a déontologiquement alterné des phases avec et sans Assedic, en fonction de ses activités. Lorsqu’il avait de nombreuses commandes d’événementiels, il considérait anormal de percevoir des indemnités de chômage. Pablo a toujours fait très attention de ne pas trop se créer de besoins, qui feraient grimper son minimum vital, augmentant les frais fixes, rendant pénibles les périodes économiquement faibles. Avec sa compagne, Mirtha Pozzi, également percussionniste, ils ont été poussés à acheter leur appartement de 40 m2 pour ne pas être mis à la porte. Ils en paient les traites chaque mois. Dans son budget, le poste le plus important est de très loin celui du bistro. Levé entre 7h et 9h, il y petit-déjeune, y bouquine, y donne ses rendez-vous et y travaille. Les horaires sont variables, c’est la caractéristique du métier, on peut faire une séance d’enregistrement de 10h, prendre l’avion à 6h, ou se coucher très tard après un concert. Depuis quelques années, il s’oblige à prendre des vacances, au soleil au bord de la mer : Mirtha est uruguayenne, et Pablo me rappelle que Montevideo est un port. Ces jours-ci, il compose. Il vient de boucler l’intégrale de Gargantua en 8 CD ! Lorsqu’il y a des concerts en perspective, il faut compter 4 heures par jour de travail au zarb pour rester « au top ». Pablo compare notre statut de musicien avec celui des Belges, des Anglais ou des Espagnols sans aucune protection sociale. Les Assedic représentent actuellement 40% de ses revenus, les droits d’auteur restant faibles. Se remémorant l’intéressant rapport de Jean-Pierre Vincent d’il y a dix ans, Pablo relève un effet pervers des Assedic. « Les artistes survivent grâce à un système collectif voire collectiviste, mais ce régime leur permet paradoxalement d’avoir souvent une attitude libérale et de se vivre comme des aventuriers. La réforme ne résout évidemment pas le problème, et même l’accentue, tout en générant d’autres effets pervers. Au-delà de l’aspect bricolage de cette réforme, le plus inquiétant est le choix de réduire le nombre d’indemnisés pour rééquilibrer les comptes (difficulté d’entrer dans le système notamment pour les jeunes). Cela semble indiquer un désir à moyen terme de supprimer notre régime spécifique, contrairement aux affirmations rassurantes voire paternalistes du camarade Aillagon ». Nous descendons au café du coin où Pablo m’offre un verre d’excellent Corneloup (Côte du Rhône). Ce rouge me donne l’idée d’appeler dès le lendemain mon baryton préféré.
Malgré une certaine notoriété, l’année dernière François Corneloup, comme Dominique Pifarély ou d’autres qui ont préféré de ne pas apparaître dans cet article, n’avait pas son nombre d’heures. Ayant déménagé à Bordeaux, ses frais fixes mensuels s’élèvent à 1500 euros pour survivre, 2000 pour travailler. Au-delà, il peut investir dans son orchestre, indispensable pour exister. Il a ainsi financé le disque de son quartet (Ducret Robert Echampard), 6000 euros : être un leader coûte très cher. Il insiste sur l’absence de réseau de diffusion autre que les lieux prestigieux : pas plus d’une dizaine de salles en milieu socioculturel, impossible d’organiser de vraies tournées, les festivals englués dans une problématique de marché sont devenus incompétents ou pas compétitifs…
De passage pour deux jours à Paris où elle loue un petit appartement avec ses deux chats, nourris en son absence par sa concierge, Joëlle Léandre souligne que ce n’est pas la France qui la fait vivre depuis 20 ans ! Inscrite aux Assedic depuis 1973, elle n’a pas touché d’indemnités depuis plus de 18 ans, n’arrivant pas à réunir ses 507 heures. Elle n’a jamais cessé de pointer. Jouer en Suisse, en Allemagne, en Belgique, au Canada, lui assure 70% de ses revenus, modestes cachets pour la plupart. Heureusement, Joëlle pratique la diversité, elle accompagne des poètes, écrit pour la danse et le théâtre, interprète quelques partitions contemporaines, et enseigne 4 mois tous les deux ans au célèbre Mills College près de San Francisco. Toujours en colère, très consciente des luttes, Joëlle s’inquiète pour les jeunes, et pour les vieux dont la retraite approche. Elle aurait bien aimé connaître le sort des quelques dix musiciens qui squattent toutes les scènes et festivals, mais, comme par hasard, ceux-ci préfèrent éviter de figurer dans une telle enquête.
Pendant le retour d’un Conseil d’Administration des Allumés du Jazz qui ont, faute de crédits suffisants, déménagé au Mans (nouvelle politique d’implantation régionale forcément très salutaire), Didier Petit me raconte qu’il part vivre en Bourgogne, à une heure de TGV de Paris (où il conserve un pied-à-terre), pour des raisons de qualité de vie, d’économie, et avec l’envie d’organiser des concerts en régions. Il insiste pour que les artistes s’impliquent beaucoup plus dans la production pour comprendre le milieu dans lequel ils vivent. Il raconte aussi qu’un concert dans un centre culturel français à l’étranger lui fut payé par un chèque de l’Etat (Trésor public) sans aucune feuille de salaire !
Voilà 35 ans que Ann Ballester vit sans savoir de quoi sera fait demain. Elle a créé un outil pour enseigner en toute légalité, l’école associative Musiseine à Marcilly-sur-Seine, en milieu rural, où, dès le début, les élèves jouent autant Bach qu’ils improvisent. Pour ne pas les coincer avec ce mot qui fait peur, elle leur demande d’abord de mettre les notes dans le désordre ! Comme tous les intermittents, n’ayant pas le droit de faire partie du bureau de l’association, elle en est la responsable artistique. « On n’a pas le droit d’être bénévole, mais on est forcé de l’être, car 95% du boulot n’est pas rémunéré, on bosse 7 jours sur 7, avec la journée de 35 heures » ! Ce sont les concerts en trio, en quartet, et surtout avec Archie Shepp et des amateurs (de 50 à 400 !) qui la font vivre. Sans les Assedic, elle ne pourrait pas continuer à payer les traites de sa maison. Pendant 3 ans, elle a « bouffé des patates ». Elle milite activement au sein de l’Union des Musiciens de Jazz, l’UMJ.
Je termine ce petit tour en rendant visite à Serge Adam dans sa maison de Ménilmontant qu’il a achetée il y a 20 ans alors qu’il était prof d’économie, la retapant petit à petit. Il y vit avec sa compagne, l’architecte acousticienne Christine Simonin, et leurs deux enfants. Ayant lu le protocole, Serge s’est fait mal voir en juin dernier pour avoir dénoncé le discours qui s’y opposait sans nuance et fustigé la grève des festivals. Il défendait que le vrai combat était celui de la déconcentration en régions, regrettant que les artistes n’aient pas appuyé en début d’année les revendications des enseignants, comme Pablo Cueco notant de son côté qu’ils n’étaient pas non plus aux manifestations sur les retraites. Serge comprend que le protocole fut un détonateur, d’autant que les groupes de travail, comme la Coordination des Intermittents et Précaires d’Île-de-France, se mirent en place avec une efficacité remarquable. Il se pense comme un privilégié qui bénéficie des allocations chômage depuis 17 ans. Il a toujours travaillé plus d’heures que le minimum demandé. Au début, il acceptait tout, cirque, variétés, zouk, pas seulement du jazz ou des projets créatifs, pour obtenir son compte d’heures. Salaires - commandes plus droits d’auteur et d’interprète (il rappelle qu’il est nécessaire de remplir les feuilles de Spedidam et déclarer les enregistrements sur le site de l’Adami !) et Assedic représentent chacun un tiers de ses revenus. Il joue de la trompette dans trois ou quatre orchestres, et investit le reste de son temps dans la production, avec son label Quoi de Neuf Docteur. Il est plus facile de s’en sortir lorsqu’on a un peu l’esprit d’entreprise ! Il a arrêté de jouer dans les clubs pour pouvoir s’occuper des enfants le matin, il essaie de préserver le dimanche et prend une semaine de vacances tous les deux mois. C’est une lutte quotidienne pour faire vivre ces musiques, il faut monter des dossiers, trouver des partenaires, présenter des projets… C’est la « rame totale » et sans aucun répit, même si la liberté et l’autonomie dont jouissent les musiciens sont enviées par nombreux autres artistes qui, ne pouvant bénéficier du régime des intermittents, doivent, parallèlement, avoir un autre travail pour survivre.
Cela rappelle le statut des musiciens américains, souvent obligés de cumuler les « gigs » ou les emplois pour pouvoir survivre. En France, quelques-uns s’en sortent en enseignant. Il y a quelques années, comme je demandais au responsable de la création à la Direction de la Musique comment les autres musiciens s’en sortaient, il me répondit, cynique et amusé, qu’ils avaient une femme qui travaille, souvent dans l’enseignement d’ailleurs. Tiens donc, le gâchis ça rapproche ! Mais comment font les autres, s’ils ne sont pas soutenus par leur famille ? Ils crèvent la faim, tout simplement, et ils le font en silence.

mardi 27 mars 2018

Le violon aurait-il toujours l'âme française ?


"Ils ont brisé mon violon. Parce que j'ai l'âme française." Créé par Amiati en 1885, Le violon brisé de René de Saint-Prest, L. Christian et Victor Herpin fait référence à la guerre de 1870 qui permit à l'Allemagne d'annexer l'Alsace et la Lorraine. Volte-face de ma part, non en tant qu'originaire de cette région, mais pour souligner la particularité française de cet instrument dans l'histoire des jazz, se démarquant de la prépondérance des cuivres étasuniens. Depuis Stéphane Grapelli et Michel Warlop, les violonistes français, français comme le béret de L'affaire est dans le sac des frères Prévert, se sont souvent affranchis de leurs études classiques en acquérant une liberté que seuls les jazz ou les musiques traditionnelles leur offraient. Si Jean-Luc Ponty, en particulier avec Frank Zappa, ou Didier Lockwood ont suivi les traces de leurs aînés, les générations suivantes ont souvent pris la tangente, tels Dominique Pifarély, Régis Huby ou Guillaume Roy à l'alto. Si l'étiquette jazz leur colle toujours à la peau, les jeunes violonistes s'en sont totalement dégagés pour n'en conserver que la liberté de jeu et de style. On retrouve le même mouvement chez les musiciens "trad" comme Jean-François Vrod, Lucien Alfonso ou Mathias Lévy qui flirtent avec le swing. Le plus médiatique d'entre eux est l'impétueux Théo Ceccaldi, mais il en existe d'autres comme Thomas Enhco ou ici Clément Janinet. J'évoquerai une autre fois les violoncellistes qui réfléchissent la même histoire.
Avec l'album O.U.R.S. (Ornette Under The Repetitive Skies), Janinet est explicite quant à ses influences, le free jazz d'Ornette Coleman d'un côté, les minimalistes américains de l'autre. Mais sa musique, remarquablement interprétée par le clarinettiste basse - saxophoniste Hugues Mayot, le contrebassiste Joachim Florent, le batteur Emmanuel Scarpa et, sur certaines pièces, le guitariste Gilles Coronado et le violoncelliste Mario Boisseau, retrouve les accents des musiques classique et contemporaine européennes qui lui confèrent une profondeur au delà de l'énergie de surface que développent les clones jazzeux copiant les Américains. Fraîche et lyrique, elle pulse et s'épanouit aux couleurs printanières sonnant un réveil nécessaire.

→ Clément Janinet, O.U.R.S., cd Gigantonium, 12€

N.B.: n'étant pas violoniste, donc pouvant me contenter d'un jouet chinois, j'en profite pour signaler aux amateurs de beaux instruments que mon Albert Blanchi niçois de 1921 et mon archet Charles Bazin sont en vente chez Laurent Paquier aux Luthiers de l'Est Parisien, 29 rue Mercœur !

vendredi 23 mars 2018

Louise Jallu, tango des filles perdues


La jeune bandéoniste Louise Jallu manie son instrument avec à la fois tendresse et détermination. Le Tango Carbón est devenu Louise Jallu Quartet. Mêmes membres, puisque ce sont toujours le violoniste Mathias Lévy, le pianiste Grégoire Letouvet et le contrebassiste Alexandre Perrot qui l'accompagnent avec autant d'aplomb. Affiches dans le métro, graphisme aux petits oignons, livret trilingue, concert de sortie du CD au Café de la Danse, invités de marque, décor personnalisé, tout est en place pour lancer la jeune musicienne de 24 ans. Le projet est loin d'être banal, d'autant que les remarquables arrangements de ses pièces ou de celles d'Enrique Delfino sont cosignés avec Bernard Cavanna dont Jallu interprète aussi la téméraire Sonatine 43 où le compositeur contemporain joue sur les timbres variés des tirés-poussés. Huit hauts abat-jour conçus par le scénographe Raymond Sarti encadrent la scène, trois grands miroirs en couvrent astucieusement des angles inédits, affirmant la musique de chambre. Les lumières de Jacques Rouveyrollis, plus habitué aux spectacles de variétés, éclaboussent hélas de couleurs criardes la dramaturgie. De même les acrobaties des deux danseurs font regretter l'élégance sauvage des véritables amateurs de tango. Sans parler d'une première partie jouée par un guitariste ridiculisant le concept d'improvisation à ne pas en maîtriser les structures dans la fulgurance de l'instantané. Peu importe, la musique nous embarque dans un voyage tragique et dépaysant...


Inspirée par La traite des blanches, livre d'Albert Londres, Louise Jallu dresse le portrait de ces filles perdues, Griseta, Francesita, Claudinette, La Negra, María, attendrie par cette époque terrible, univers nostalgique suffisamment éloigné pour que la sympathie s'exprime sans regrets... La présence canaille de Sanseverino sur Au paradis perdu de François Béranger y a toute sa place, tout comme Katerina Fotinaki interprétant Anibal Troílo. Sur le premier CD, Louise Jallu joue seule ou avec ses invités. On croise ainsi Tomás Gubitsch à la guitare, Anthony Millet à l'accordéon, César Stroccio au bandonéon, Claude Tchamitchian à la contrebasse, et sur Claudinette Claude Barthélémy joue du oud. Nous avions découvert le quartet sous chapiteau lors du beau spectacle équestre de la Compagnie Pagnozoo délicatement mis en scène par Anne-Laure Liégeois. Le double album possède une parfaite homogénéité où la virtuosité se cache toujours sous une apparente simplicité due au naturel de la jeune musicienne dont on peut s'attendre à des surprises pour l'avenir.


→ Louise Jallu, Francesita, 2cd Klarthe, dist. Harmonia Mundi/Pias, à paraître le 6 avril 2018

jeudi 15 mars 2018

La pop s'immisce


Il y a ceux que j'envoie directement au recyclage et ceux que j'étale à vue. Ces derniers, qui sont les premiers, finiront sur les étagères, tranche lisible, ordre alphabétique par genre musical. Parmi eux j'ai choisi 3 nouveaux albums qui flirtent avec la pop, un terme daté correspondant pourtant mieux au style que celui du rock.
Comme le suggère le guitariste danois Hasse Poulsen à propos du trio formé avec son compatriote claviériste Johan Dalgaard et le saxophoniste anglais Peter Corser, c'est le temps des mélanges. Tous les trois vivent depuis plus de vingt ans à Paris, ville cosmopolite dont le melting pot attire toujours autant d'artistes étrangers malgré la politique discriminatoire qui rejette essentiellement ceux venus d'Europe de l'Est ou d'Afrique. On sera donc heureux d'écouter leurs invités, l'Égyptien Abdullah Miniawy et le Tunisien Mounir Troudi, qui chantent leurs textes ou ceux du poète ancien Al Hallaj. Si Poulsen vient plutôt du jazz, Corser fréquente quantité de milieux artistiques et Dalgaard a fait ses armes auprès de chanteurs de variétés, mais aucun d'eux ne dessine de frontières entre les genres musicaux, du folk aux improvisations contemporaines. Il n'y a donc aucune raison de s'étonner de la présence d'André Minvielle, Sanseverino ou Claudia B. Poulsen sur ce recueil de chansons pop aux tourneries répétitives qui doivent autant aux minimalistes américains qu'au soufisme. S'ils ont fait le choix d'appeler leur musique du jazz, c'est que le terme rassemble aujourd'hui toutes celles et ceux qui mettent en avant la recherche de formes et de timbres liée à une pratique instrumentale, le plus souvent collective, où l'improvisation ne fige jamais les œuvres, si ce n'est dans les enregistrements discographiques. SighFire figure un éventail d'émotions enthousiasmantes où planent les flammes de la pop...


En sous-tirant son album Voyage imaginaire dans les ruines de Detroit, la référence est claire pour Sylvain Daniel et son Palimpseste. S'inspirant des photographies de Romain Meffre et Yves Marchand, le bassiste qui n'a jamais mis les pieds dans la Motor City, a réécrit une ville de toutes pièces dans son imaginaire musical. Contrairement aux albums de l'ONJ dirigé par Olivier Benoit dont il fait partie et dont les concepts ciblés sur des capitales (Paris, Berlin, Rome, Oslo) m'apparurent comme des prétextes capillotractés, il réussit son Detroit par transposition fantasmatique. Ni vraiment techno, ni si soul, l'ambiance est pourtant là. Sylvan Daniel le doit probablement à la place prédominante de la basse électrique autour de laquelle s'échafaudent les pièces, plus construites que le sous-titre ne le laisse supposer ! Le saxophoniste ténor Laurent Bardainne, le pianiste Manuel Peskine et le batteur Matthieu Penot font tourner les chaînes de montage comme si l'industrie était toujours en activité.


Rebel Diwana, le plus rock des trois albums, est un tournant dans le travail de Titi Robin, entièrement électrique, avec claviers (Nicholas Vella), basse (Natalino Neto) et batterie (Arthur Alard). Le guitariste devient chanteur de rock à la voix caverneuse et celle de l'Indien Shuheb Hassan s'envole en volutes psychédéliques, nous rappelant les influences de l'Asie Centrale et du Rajasthan dans la musique de l'Angevin. Le virtuose du sarangi Murad Ali Khan imprime ses couleurs exotiques aux rythmes planants du nouveau groupe. Si les textes de Robin sont souvent sombres, déclamés par lui-même ou chantés en hindi par Hassan, la musique est entraînante, retour aux sources d'une pop que les jeunes refusent de dater comme ancienne parce qu'elle véhicule toujours un romantisme adolescent qui refuse la perte des illusions des années 60 et 70.



→ Peter Corser/Johan Dalgaard/Hasse Poulsen, SighFire, cd Das Kapital, dist. L'autre distribution
→ Sylvain Daniel, Palimpseste, cd ONJ, dist. L'autre distribution
→ Titi Robin, Rebel Diwana, cd Suraj, dist. PIAS
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