Jean-Jacques Birgé

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mercredi 20 juillet 2016

Polyfree, free poli


Héberlué de ne pas trouver le nom d'Un Drame Musical Instantané ni le mien dans l'index de l'ouvrage Polyfree, la jazzosphère, et ailleurs (1970-2015), ensemble de textes réunis par Philippe Carles et Alexandre Pierrepont chez Outre Mesure, je m'étais un peu fourvoyé alors que nous étions présents, mais l'éditeur avait juste mal fait son boulot en omettant nos noms, hélas pas que les nôtres, dans son index. Pierrepont, véritable responsable de cette somme, qui s'avère de temps en temps se muer en soustraction, comme Claude Fabre, l'éditeur, avaient préféré traiter la chose par le mépris et l'arrogance plutôt que s'excuser simplement de ces petites erreurs. Les journalistes et autres analystes supposés ont toujours mal supporté "la critique de la critique", version littéraire de L'arroseur arrosé telle que la pratiqua longtemps Pablo Cueco dans le Journal des Allumés du Jazz. Or un index est à un livre ce qu'un générique est à un film ou les crédits à un disque : oublier certains de ses participants est une faute grave alors qu'un peu plus de rigueur aurait permis d'éviter ce genre de bévue. L'un et l'autre se sont donc focalisés sur cette indexation lacunaire espérant décrédibiliser mon intervention (il est certain que j'avais l'air un peu stupide de nous avoir cherchés en vain alors que nous étions cités par l'exemplaire Xavier Prévost dans son article sur les tendances hexagonales) plutôt que sur l'absence incroyable de certains musiciens là où ils auraient du fondamentalement figurer.

Ainsi André Hodeir apparaît pour son rôle pédagogique dans l'article de Lorraine Roubertie Soliman, seule femme parmi 30 contributeurs (saluons tout de même Jean-Paul Ricard qui traite de la place des musiciennes dans ce monde machiste), mais Hodeir est absent de celui sur les rapports du jazz et de la musique contemporaine signé Ludovic Florin et ne figure pas non plus dans l'index qui comporte malgré tout 1700 noms. Dans cet article manquent également à l'appel Heiner Goebbels, Fausto Romitelli ou même Leonard Bernstein, pour ne pas parler de Stravinski ou Gershwin antérieurs à la période analysée. Idem pour les rapports du jazz avec le rap où le rôle de Tony Hymas est escamoté malgré Ursus Minor et quantité de projets où le caractère cross-over mêlant rock, jazz, rap, chanson, musique contemporaine en fait un héros exemplaire de ce que ce livre voudrait marquer. Il est compréhensible que les goûts de certains rédacteurs les poussent à ignorer des musiciens, mais il est inadmissible qu'ils réécrivent l'Histoire, surtout lorsque leurs articles se targuent d'une universalité encyclopédique.

C'est en cela que l'on reconnaît les origines scolaires des universitaires, victimes du storytelling des institutions qu'ils ont fréquentées. Lors d'un colloque de l'Ircam auquel j'assistai, toutes les dates avancées par les conférenciers étaient en retard de dix ans sur la réalité. Cela explique probablement mon absence de l'article de Marc Chemillier sur les rapports du jazz et des musiques électroniques que je ne manquai pas de souligner dans le blog où je rappelai les faits par le menu.

Mais les limites de l'ouvrage tiennent essentiellement à la longueur des articles, trop longs pour obliger le rédacteur à aller droit au but, trop courts pour développer ses idées sans aligner de fastidieuses listes à vous coller mal à la tête. Les fines plumes que sont Guy Darol (spécialiste de Frank Zappa), François-René Simon (avec l'abécédaire de l'AACM) ou Philippe Carles (évoquant Bill Dixon, Joe McPhee et Evan Parker) s'en sortent avec brio. D'autres alignent les faits en suivant laborieusement la chronologie, ce dont Wikipédia s'acquitte avec plus de clarté. Enfin les pires à mes yeux, brûlés par tant de pédanterie, cherchent à justifier leur prose universitaire en multipliant les références littéraires ou philosophiques et les citations, délayage propre à ce formatage. Nous nous éloignons alors de la musique, pourtant le sujet de cet ouvrage dont l'inégalité tient au manque de direction évidente. Polyfree réfléchit une nouvelle fois ses limites, nombreux articles ne pouvant intéresser que les lecteurs déjà embarqués dans le free et ailleurs, et laissant sur le bas côté les néophytes qui se perdront dans les détails. Les articles survolant les spécialités européennes, italiennes, sud-africaines, japonaises et les monographies sur Anthony Braxton, Julius Hemphill, Steve Coleman, William Parker ou la West Coast sont moins risqués, et Yannick Séité sait même dissiper les malentendus lorsqu'il s'agit de John Zorn. Mais trop peu des textes présents prennent la hauteur nécessaire pour laisser entendre véritablement les tenants et aboutissants de tout ce tumulte. Question de style aussi probablement.

Polyfree est une auberge espagnole où chaque rédacteur a été convié à enfourcher son dada sans qu'aucun ne communique jamais avec son voisin. En gros chacun joue de son côté. Cette course d'obstacles manque d'une vision d'ensemble, en amont comme en aval. Les perspectives politiques sont diluées, les ressorts qui agissent les créateurs fatigués, mais on peut tout de même s'y référer à l'occasion, en évitant soigneusement de faire comme moi, le lire de la première à la dernière page en attrapant la migraine. Comme avec la plupart des encyclopédies, on a parfois l'impression de s'instruire quand on n'y connaît rien, et l'on est souvent irrité lorsque l'on maîtrise l'un des sujets...

lundi 11 juillet 2016

Aujourd'hui je sors définitivement de la jazzosphère

...
La semaine dernière j'ai reçu Polyfree, la jazzosphère, et ailleurs (1970-2015), l'ouvrage dirigé par Philippe Carles et Alexandre Pierrepont, publié par Outre Mesure. Le petit duo a rassemblé les textes d'une trentaine de journalistes, universitaires, etc. autour de sujets passionnants, des rencontres transgenres (musiques traditionnelles par Pierre Sauvanet, contemporaines par Ludovic Florin, électroniques par Marc Chemillier, rap par Christian Béthune, rock par Guy Darol) aux grands courants américains (West Coast par Bertrand Gastaut, AACM par François-René Simon, free et assimilés par Franpi Barriaux, Edouard Hubert, Xavier Daverat, Nader Beizael, Yannick Séité et Philippe Carles), des tendances hexagonales (par Xavier Prévost) aux spécialités exotiques (Afrique du Sud par Denis-Constant Martin, Japon par Michel Henritzi, jazz féminin par Jean-Paul Ricard !), posant questions sur l'improvisation, le silence, le rythme, la voix, la transmission, etc. (par Alexandre Pierrepont, Yves Citton, Frédéric Bisson, Matthieu Saladin, Bertrand Ogilvie, Jean Rochard, Bernard Aimé, Lorraine Roubertie Soliman - tiens une femme !?)... Je les cite tous d'autant que ces rédacteurs de jazz se signalent explicitement, bénéficiant seuls d'une biographie (pas les musiciens) dans ce joli pavé sans illustration de 352 pages.

Je vais me plonger dans leur prose de ce pas, mais je n'ai pu m'empêcher d'y chercher mon nom et celui de mes camarades. Or il ne figure pas dans l'index, pas plus que celui d'Un Drame Musical Instantané, Bernard Vitet seul bénéficiant de leur écoute à condition de se cantonner à sa période strictement jazz qui se clôt en 1976, à la création de notre collectif ! Nous en avons hélas l'habitude, même si un chapitre "inclassables" figure dans cette somme qui revendique ailleurs dans son titre. Ce type d'omission est courante et la déception des oubliés légendaire, mais j'ai du mal à accepter que des chapitres abordent des contrées que nous avons défrichées à l'avant-garde du mouvement sans que notre travail n'y soit salué. Je ne connais pas les universitaires Ludovic Florin ou Marc Chemillier dont la curiosité est limitée à ce qu'on leur a enseigné, mais le manque de rigueur des uns et des autres me blesse en semant une ombre sur la leur.

Ainsi pour mémoire si notre rencontre avec les musiques traditionnelles fut épisodique (pièces avec Bruno Girard, Youenn Le Berre, Valentin Clastrier, Jean-François Vrod, Baco...), nos accointances avec la musique contemporaine et l'électronique nous marginalisèrent suffisamment pendant 40 ans pour être signalées. Que le Drame compose pour le Nouvel Orchestre Philharmonique de Radio France, l'Ensemble de l'Itinéraire, cosigne avec Luc Ferrari ou Vinko Globokar, que Bernard Vitet fabrique des instruments invraisemblables pour Georges Aperghis, passe encore ! Mais je me souviens du mal que j'eus, à mes débuts en 1973, de faire accepter le synthétiseur par tous les jazzeux en activité. Combien de joueurs de cet instrument peuvent être comptés en France ? Qui improvisa librement sur ARP 2600 pendant une décennie, si ce n'est quelques cousins d'Amérique comme John Snyder ou Richard Teitelbaum qui lui était sur Moog comme Sun Ra ? J'enchaînai ensuite à l'inimitable PPG, programmai le DX7 en le comparant à la 4X de l'Ircam qui nageait dans les choux, jouant encore aujourd'hui sur VFX, V-Synth, Tenori-on, Kaossilator, etc. Je créai surtout des machines virtuelles à partir de mes œuvres interactives, de Machiavel à la Mascarade Machine, de la Pâte à son à FluxTune, de DigDeep à La Machine à rêves de Leonardo da Vinci. Contrairement à la plupart des musiciens cités dans l'ouvrage, l'électronique et l'informatique ne furent jamais pour moi des suppléments à une instrumentation classique, mais mes outils de prédilection. Pourtant, à force de polymorphisme, de transversalité, d'universalité, de multimédia, nous semions les critiques à la recherche d'étiquetage. Les classificateurs n'aiment pas les touche-à-tout. Même lorsqu'ils les rangent parmi "les inclassables" la référence américaine les aveugle. Incroyable par exemple qu'Étienne Brunet ne figure nulle part dans cette somme que je ne peux qu'assimiler à une soustraction. Ses albums sont autant d'ouvertures qu'il y a de chapitres dans ce livre. Aucune trace des voix de Frank Royon Le Mée (mort trop tôt ?), Dominique Fonfrède, Birgitte Lyregaard, Greetje Bijma ou Dee Dee Bridgewater (avec qui nous enregistrâmes avec le Balanescu String Quartet !), ni du vielliste Valentin Clastrier, de l'organiste de Barbarie Pierre Charial, de la harpiste Hélène Breschand, des accordéonistes Raúl Barboza, Michèle Buirette, Lionel Suarez, Vincent Peirani... Ces instruments sont-ils aussi bizarres que mes synthétiseurs pour être méprisés à ce point par les crocs-niqueurs de jazz ? Tandis que je commence à lire l'ouvrage j'y reconnais la même distribution paresseuse que celles des festivals français qui se copient presque tous les uns les autres, reproduisant chaque année à peu près le même programme... Pas de trace, par exemple, de Tony Hymas dans les rapports au rap, etc.

Pour les ignorants et les amnésiques, je rappelle que depuis 1976 le Drame mélangea instruments acoustiques et électroniques, occidentaux et traditionnels, rock et jazz, musique savante et populaire (avec Brigitte Fontaine et Colette Magny, deux chanteuses également absentes de l'ouvrage, pourtant déterminantes dans cette histoire !), il initia le retour au ciné-concert (24 films au répertoire, les mêmes qui sont utilisés régulièrement depuis par quantité de performeurs !), travailla avec nombre de comédiens pour associer la littérature à la musique (Buzzati avec Michael Lonsdale, Richard Bohringer, Daniel Laloux ; Michel Tournier et Jules Verne avec Frank Royon Le Mée ; je continuai avec Michel Houellebecq, Dominique Meens, Pierre Senges, etc.)... Dès 1974, bien avant les plunderphonics je créai des radiophonies en zappant comme un fou. Bernard Vitet et moi-même influençâmes la Sacem pour faire accepter l'improvisation jazz, le dépôt sur cassette, la signature collective. À nos débuts tous nos collègues sans exception critiquaient le fait que nous composions collectivement, à trois. Portal ou Lubat préféraient garder la direction des opérations. Nous étions politiques jusqu'à notre quotidien. Cela ne plaisait ni aux individualistes ni aux encartés. Quand je pense que j'ai enregistré avec Texier, Léandre, Chautemps, Petit, Zingaro, Lussier, Sclavis, Boni, Malherbe, Cueco, Tusques, Robert, Colin, Carter, Labbé, Grimal, Perraud, Delbecq, Hoang, Segal, Arguëlles, Atef, Collignon, Desprez, Risser, Mienniel, Contet, Kassap, Échampard, Deschepper et tant d'autres... Dans notre domaine nous fûmes aussi les premiers à enregistrer un CD, puis à créer un CD-Rom d'auteur. En 2009 j'avais déjà exprimé ici l'orgueil d'avoir inventé pas mal de choses récupérées ensuite. Lorsque qu'avec Antoine Schmitt nous exposions partout notre opéra Nabaz'mob, si peu de jazzeux se déplacèrent (70000 visiteurs en 4 jours à New York, 59000 à Paris, 4 mois au Musée des Arts Décos, 5 ans de tournée internationale...). Quelle absence de curiosité ! Alors que je vais me coltiner ce bouquin entièrement... Au moins les chapitres où je n'y connais pas grand chose...

J'ai longtemps brigué la reconnaissance du monde du jazz (bien que je sache bien ne pas en jouer), elle est venue d'ailleurs. Sans étiquette. Cela m'a longtemps déçu. Je ne veux plus l'être. Du moins par les camarades qui ne connaissent que le sens unique. Je quitte la jazzosphère, même si je continue à jouer avec les jeunes musiciens et musiciennes que j'ai nommés les affranchis. J'apprends plus d'elles et eux que des vieilles barbes qui se réfèrent paresseusement aux modèles américains ou à ce que leurs homologues encensent. C'est un petit monde où les salaires sont si bas qu'il leur est nécessaire de jouer les aristos. Lorsque l'on me demande mon métier je réponds que je suis compositeur. Si l'on insiste je précise "de musique barjo" et j'ajoute "mais j'en vis merveilleusement depuis 42 ans". Fuck le jazz qui se mord la queue (figure de style étymologiquement acrobatique) !

Séance de rattrapage :
Les disques (27 albums, dist. Orkhêstra / Les Allumés du Jazz / Le Souffle Continu...)
Les inédits (70 albums, 138h en écoute et téléchargement gratuits)
Radio Drame (tirage aléatoire de 840 pièces)

P.S.: Xavier Prévost (auteur multimédia / ancien producteur de radio, pas journaliste : jamais perçu une pige de presse de sa vie, seulement des droits d'auteur....) a la gentillesse de m'écrire :
Un livre ne se lit pas seulement par l'index..... incomplet semble-t-il, mais qui n'est pas mon fait !... Je te cite, ainsi que Francis Gorgé, et Un DMI, page 203 :
"(Bernard Vitet) fonde en compagnie de Jean-Jacques Birgé et Francis Gorgé UN DRAME MUSICAL INSTANTANÉ, collectif inclassable dont la constante sera, d'écart en écart, d'explorer toutes les facettes de l'aventure sonore."
Sur FaceBook Jean-Yves commente : "Ah non, c'est un peu court, jeune homme..." En effet, à part me réconcilier avec Xavier dont je m'étonnais du silence, mais qui a bonne mémoire et continue à être curieux), cela ne change pas grand chose au fond des articles sur la musique contemporaine, l'électronique, etc. Et les absences incroyables et absurdes de quantité de musiciens déterminants... Plus j'avance dans ma lecture plus je me dis que ce genre d'ouvrage n'est pas sérieux, parce qu'il manque d'une subjectivité explicite et se pose en référence encyclopédique. Il y a malversation sur le fond.

P.P.S.: Je me suis énervé parce que je ne supporte pas qu'un journaliste se plante et t'insulte (par mail) au lieu de s'excuser. Entre l'élégance de Xavier Prévost et Franpi Sunship, et la mauvaise foi de Pierrepont imbu de lui-même il y a un précipice... Avec cette histoire je me suis fait un ennemi, mais pas mal d'amis ;-) Je reprécise que j'avais lu les chapitres qui me concernaient directement, ceux en lien avec la musique contemporaine et l'électronique qui commencent l'ouvrage et l'index qui le termine, mais en effet pas tout le bouquin que je n'ai pas la prétention d'avoir chroniqué. Sinon j'ai toujours du mal avec les compilateurs qui se font un nom sur le dos d'auteurs non payés et qui, de plus, n'assument pas leur responsabilité éditoriale.

mercredi 6 juillet 2016

L'album live de Harpon au Silencio est en ligne


J'avais les mots ; les sons sont là ! Il nous reste à soigner l'image. Le meuble haut du Silencio Club cachait les mains d'Amandine Casadamont œuvrant sur ses trois platines. Ce rempart a-t-il été conçu pour empêcher les fêtards d'y toucher ? Dommage ! Nous jouions face à face, de profil. Serions-nous plus spectaculaires côte à côte, face au public ? Mes instruments acoustiques produisent certes un meilleur effet visuel que lorsque je suis penché sur mon clavier, bossu sur mon ordi. Multiplier les apparitions inattendues. À la fin du set ma camarade perche les peluches qui se tordent de rire par terre. Préparer d'autres interventions théâtrales qui font sens pour échapper au spectacle radiophonique. Aucun concertiste ne devrait jamais négliger lumière, costumes, présence, regards... Heureusement la musique occupe tout l'espace, quatre histoires extravagantes qui vous emportent comme lorsque l'on va au cinéma... T'emmener voir le panorama... Weird Wild West... Les temps modernes... Skyline... Chaque spectateur, chaque auditeur, peut laisser voguer son imagination. Évocations.

→ Harpon, Live au Silencio Club, en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org / avec Amandine Casadamont (100% vinyle) et moi-même (clavier, Tenori-on, iPad, etc.)

vendredi 1 juillet 2016

Harpon au Silencio


Avec mon costume napolitain de harponneur parisien on peut dire que j'avais mis le paquet. Ayant prévenu Amandine pour ne pas la prendre en traître, elle s'était sentie obligée de sortir sa veste. De toute manière on les tomberait dès le second morceau, celui qui sent le large et les embruns. White Light, White Heat. Les chambres noires du Silencio gardent la température. Avons-nous la fièvre ? Personne ne pouvait décemment avoir compris quoi que ce soit au premier, même si l'heure du grand sommeil n'avait pas encore sonné. Les énigmes ont souvent le charme du noir et blanc, mais l'ouest est en couleurs. Whisky ambré pour un kidnapping lynchien en bonne et due forme. La femme blanche est pieds et poings liés. Faut-il avoir une case en moins pour jouer les héros ? Le morceau suivant n'est que mouvements. La scène de poursuite s'évanouit dans la fumée. La fiction emporte l'auditoire, mais l'image du réel nous échappe. Seule une vision du futur offrirait une porte de sortie, or l'épilogue laisse planer un doute sur le sérieux de l'opération. Amandine perche mon singe et son cochon qui se dandinent par terre tandis que les lumières s'éteignent.


Prochaine apparition de Harpon à Arles le 1er août avec Amandine Casadamont aux trois platines 100% vinyle et myself, me and I avec clavier, trompette à anche, harmonicas, guimbardes, percussion et machines électroniques...

mercredi 29 juin 2016

Pêché au Harpon


Amandine Casadamont et moi avons donné le nom de notre premier album à notre duo. Nous nous appelons donc désormais HARPON ! Occasion rêvée pour ma camarade, platiniste de circonstance, d'apporter un poulpe à déjeuner, avant que nous entrions en studio pour préparer le concert de demain soir jeudi.
Le poulpe était un rescapé d'un repas concocté par la scénographe culinaire Marie Chemorin dont les créations sont de véritables œuvres dramatiques qui se dégustent à plusieurs. Pour avoir joué les assistantes kali de la maître-queux, Amandine, qui ne fait jamais les choses à moitié, avait également apporté une charlotte au chocolat enrobée de biscuits de Reims. Je n'eus plus qu'à assaisonner la bête d'un délicat bouillon dashi au kombu et d'une pâte de yuzu goshô et nous nous mîmes à table, le riz gluant en feuille de bananier accompagnant l'ensemble. Au café, nous étions fin près pour embarquer.
Tandis que je lui fais écouter ma palette sonore en faisant courir mes doigts sur le grand clavier, Amandine choisit les vinyles qu'elle fera tourner sur ses trois platines selon les cinq thématiques cinématographiques que nous avons secrètement déterminées. J'oserai le terme de facéties tant l'humour habille nos sombres évocations sonores. Le poulpe incarne d'autre part merveilleusement l'énigme de la création ainsi que les acrobaties schizophréniques qu'elle exige de nous pour lui donner corps.

vendredi 10 juin 2016

Tony Hymas joue Léo Ferré au piano


Je l'ai déjà dit, je ne suis pas fan du piano solo, qu'il soit classique ou jazz. Alors pour m'enchanter il faut une patte bien à soi, une émotion et un style qui transcendent le genre. Glenn Gould me donne ce plaisir quoi qu'il interprétait. Comme pour les Sonates et Interludes de Cage, Ève Risser ou Benoît Delbecq me renversent lorsqu'ils préparent leurs pianos, mais est-ce encore du piano ou une sorte de gamelan ? Tony Hymas a la simplicité d'un Satie. Sa sensibilité habille chaque note d'une couleur qui lui colle à la peau. Pour ces quinze chansons il nous fait partager cette incarnation, nous offrant de vivre la musique du bout de ses doigts, effleurant les touches avec le cœur.
Brassens, Brel et Ferré étaient trois anarchistes dont on a vanté les vers plus que la musique. Dommage qu'aucun des trois n'est fustigé la misogynie de l'époque, mais ils furent trois formidables pamphlétaires, se moquant allègrement des pratiques de leurs congénères. En orchestrant les chansons de Brassens, Jean-Claude Vannier a su montrer la subtilité et l'inventivité de ses harmonies que la guitare rendait discrètes. Cette fois Hymas souligne l'attrait des mélodies de Ferré. Qu'il soit l'auteur des textes ou inspiré par les poèmes d'Aragon, Léo Ferré savait les mettre en musique pour souligner ses joies et ses colères. En réduisant pour piano ses mémorables chansons, Tony Hymas fait délicatement et généreusement ressortir la tristesse du misanthrope et les blessures de l'âme plutôt que ses révoltes.

Tony Hymas joue Léo Ferré, CD produit artisanalement par Jean Rochard pour nato, dist. L'autre distribution, 15€ - extraits

jeudi 9 juin 2016

Birgé-Gorgé, showcase à 18h30 au Souffle Continu


En 1974 lorsque avec Francis Gorgé nous avons enregistré les pièces inédites d'AVANT TOUTE qui vient de sortir en vinyle sur le label du Souffle Continu je jouais du synthétiseur ARP 2600. Aujourd'hui 9 Juin à 18h30 nous nous retrouverons à nouveau en duo, chose extrêmement rare, pour un showcase où je jouerai du Tenori-on, du Kaossilator, de la Machine à rêves de Leonard de Vinci et de la trompette à anche, histoire de fêter la sortie du disque. Francis sera évidemment à la guitare.


Chaque exemplaire du vinyle est différent, giclée d'encre noire sur le blanc ou l'inverse si l'on écoute l'autre face. A l'intérieur Francis et moi racontons l'histoire de cet enregistrement avec des photos prises à l'époque par Thierry Dehesdin, un autre camarade du lycée Claude Bernard où nous nous sommes tous rencontrés en 1969.
De cette première équipée il reste aussi Michel Polizzi qui chaque dimanche réalise Le mélange sur Radio Libertaire et l'avocat Edgard Vincensini qui tenait la basse dans notre premier groupe, deux trajectoires relativement opposées même si on rigole tous à se remémorer nos débuts. Les autres ont hélas disparu, bien que nous ne sachions pas vraiment ce qui est advenu du graphiste Antoine Guerreiro.


D'autres amis nous rejoindront donc ce soir au Souffle Continu, magasin de disques génial situé en haut de la rue de la Roquette, 22 rue Gerbier 75011 (entrée libre), tenu par Bernard et Théo qui soufflent continuellement sur les braises des années 70.

Merci à Amandine Casadamont pour les photos de son exemplaire !

vendredi 3 juin 2016

Musique un jour de pluie


Tandis que je tape ces mots à ma place de travail préférée, au bout de la table en verre de la salle à manger, avec vue sur le jardin si je lève le nez, je regarde la pluie tomber en écoutant mes "disques" les plus récents. Stromboli, c'est le nom (provisoire ?) de la petite chatte qui redonne vie à la maison, roupille en écoutant Feel It In Your Guts par Thurston Moore accompagnant un discours de Bernie Sanders. La musique peut parfois aider à faire passer le message auprès des distraits. À l'origine c'est un disque souple tiré à 1000 exemplaires, très vite épuisé, mais ça fait le buzz.
Fidelia, l'application qui me sert pour ce qui est dématérialisé, enchaîne avec Everything's Beautiful attribué à Miles Davis et Robert Glasper. Ce dernier a concocté un drôle de mélange, des masters et prises laissées de côté remixées avec une tripotée d'invités rendant hommage à Miles. Se suivent Bilal, Illa J, Erykah Badu, Phonte, Hiatus Kaiyote, Laura Mvula, KING, Georgia Ann Muldrow, Ledisi et John Scofield, Stevie Wonder, pour justifier l'influence du trompettiste et surtout du compositeur : en fin de cuisson une ratatouille noyée dans la soul. Dans le genre easy listening, je préfère nettement la pop de A Moon Shaped Pool, le nouveau Radiohead, excellente cuvée où les instruments acoustiques et le London Contemporary Orchestra prédominent. Rythmées et planantes, la variété des ambiances lui confère une petite touche cinématographique. Les premiers clips vont en ce sens : Burn The Witch est une animation de Chris Hopewell tandis que Paul Thomas Anderson a réalisé celui de Daydreaming avec Thom Yorke traversant espaces et saisons jusqu'à l'épuisement...
Je passe sur le Vulnicura Strings de Björk aussi catastrophique que l'original, pas faute de ma part d'avoir essayé une fois de plus, pour me laisser aller sur Bluefly, le nouveau Cyro Baptista paru chez Tzadik avec la forte présence de mon ami Vincent Segal au violoncelle. Quantité d'apparitions, mais le quartet formé avec le percussionniste Tim Keiper et le bassiste Ira Coleman tient son cap ; ça chante, ça danse, c'est léger et inventif, le Brésil comme on l'aime, libre et plein de fantaisie, à l'opposé du coup d'État institutionnel qui vient de replonger le pays vingt ans en arrière.


Sur la photo du jardin il n'y a pas que le charme, le bouleau et le palmier ruisselants, le pupitre vide et rouillé, et Stromboli qui fait semblant (que font d'autre les chats ?)... Dans le fond à droite on aperçoit la pile de matériel hi-fi qui me sert à diffuser ce qui déborde des étagères. Il est pratique d'enchaîner les albums virtuels sans bouger de mon fauteuil, mais je préfère toujours l'objet disque, fut-il aussi riquiqui qu'un CD. Ainsi, une fois de plus, Who's enjoying this Zoo ?, le nouveau projet du bassiste Frederick Galiay, cette fois associé au guitariste Gaël Cordaro, allie puissance et délicatesse. Le duo Mud produit une pop expérimentale où les chansons tiennent lieu de gros plans et les instrumentaux de plans d'ensemble. Des fenêtres du train qui nous emmène je crois reconnaître des paysages. Est-ce de les avoir traversés moi-même ou de m'y sentir invité ? Les sons électroniques et les ambiances réelles élargissent encore le cadre de ce disque intimiste. Cette musique de chambre à petit budget pour rêveur éveillé est étonnamment proche de la grosse machine somnambulique de Radiohead.


Retour au rythme avec Mots croisés / Crosswords de Qüntêt avec la slameuse Desdamona. Le trombone Jean-Louis Pommier (que nous avions judicieusement engagé sur le conseil de François Corneloup pour une musique de film avec Bernard Vitet il y a déjà neuf ans) s'est adjoint le saxophoniste Alban Darche, le sax-clarinette-flûtiste Rémy Sciuto, le trompettiste Alain Vankenhove, le tubiste François Thuillier et le batteur Christophe Lavergne pour composer de subtils arrangements sur lesquels il scande les textes qu'il a écrits avec la slameuse de Minneapolis. Le français est tout en retenue théâtrale quand l'Américaine fait rebondir les syllabes comme des ballons de basket. Les cuivres rattrapent les balles haut la main tandis que les voix égrainent les moments secrets de chacun.

→ Cyro Baptista, BlueFly, Tzadik, dist. Orkhêstra, 17,50€
→ Mud, Who's enjoying this Zoo ?, Inversus Doxa, 15€
→ Qüntêt feat. Desdamona, Mots croisés / Crosswords, Yolk, dist. L'autre distribution, 12€

mercredi 1 juin 2016

AVANT TOUTE, retour vers le futur


En découvrant le pressage vinyle de notre "nouvel" album je retrouve une émotion sensorielle que j'avais perdue depuis l'avènement du CD, l'impression irréelle que nous sommes là en train de jouer, entendre la reproduction de l'instant, madeleine de Proust plein les oreilles (drôle d'image !), mais surtout circulant dans le corps comme un courant électrique qui flanque le frisson. Le plus important, c'est bien le free son, la liberté incroyable de l'époque, l'imagination au pouvoir loin de tout revival, même si le obi, la bande de papier gris foncé qui ceinture le disque, évoque la rencontre improbable des Silver Apples et Sonny Sharrock et que ses premiers auditeurs s'emballent en citant Can, Kraftwerk ou Sun Ra.

Avant toute est le début de notre histoire ou plutôt sa préhistoire. Enregistrés de décembre 1974 à mars 1975, les quatre morceaux choisis par Bernard et Théo du label Le Souffle Continu parmi une quantité incroyable d'improvisations sont à la base de mon engagement musical. C'est en les réécoutant à l'époque que j'ai pensé pouvoir rivaliser avec ce que j'entendais à la radio. Le formatage n'était pas encore de rigueur sur les ondes ! Et ce sont justement ces morceaux qui convainquirent Sébastien Bernard de produire la première mouture de Défense de, disque signé Birgé Gorgé Shiroc devenu culte par sa présence sur la Nurse with Wound List. Notre premier album voyant le jour, nous avons laissé dormir ces archives quarante ans au grenier jusqu'à ce que je décide de mettre en ligne sur drame.org les étonnants inédits produits par le label GRRR et toutes les nouveautés exclusivement numériques depuis 15 ans.


Si le obi suggère simplement qu'il s'agit d'un duo du guitariste virtuose Francis Gorgé et de ma pomme en tant qu'un des premiers Français à jouer du synthétiseur (ici l'ARP 2600) pour une musique pop improvisée unique en son genre, sur un feuillet glissé à l'intérieur de la pochette nous racontons tous les deux l'histoire de ces quatre pièces que l'on peut écouter gratuitement et intégralement sur SoundCloud à cette adresse !

Mais alors pourquoi acheter un vinyle ? D'abord, parce que la dynamique de l'enregistrement d'époque est à tomber par terre et que la version numérique n'est qu'une pâle reproduction de l'original, ensuite parce que l'objet est un des plus beaux que nous ayons imaginé, ici avec Le Souffle Continu et le graphiste Stéphane Thanneur (le disque vinyle lui-même est une giclée d'encre noir sur blanc / blanc sur noir), sans oublier un grand merci à Thierry Dehesdin pour les photos prises sur scène à La Gaîté Montparnasse et à l'ARC-Musée d'Art Moderne ainsi qu'à Gary May pour la traduction anglaise...

Le reste est entre les mains des chroniqueurs, à commencer par l'illustre Bradford Bailey !

BIRGÉ - GORGÉ, Avant Toute, Souffle Continu Records (FFL014), édition limitée à 700 exemplaires, vinyle noir et blanc (tous les exemplaires sont différents), 350 gr. Sleeve - Reverse Printing - Obi Strip - insert avec photos, sortie le 23 mai 2016, 18 €

Pour fêter cette sortie, Francis et moi jouerons exceptionnellement en duo le JEUDI 9 JUIN à 18h30 (nous jouons "légers" à partir de 19h) au Souffle Continu, 20-22, rue Gerbier à Paris

jeudi 5 mai 2016

Siné part en musique


Siné nous a quittés ce matin. En 2006 il était déjà mal en point et nous avions réalisé tous nos entretiens par mail pour la rubrique Le cours du temps dans la cadre du Journal des Allumés du Jazz... Parmi tous ses admirateurs, les musiciens pensent très fort à lui...
Le chapeau disait alors : " À 78 ans, Siné a cru en tout sauf en Dieu, tout ce qui nous a fait avancer ; tout ce qui nous a déçus aussi parfois. Et comme il a cru en tout, il a aussi défendu le jazz qu'il a aimé passionnément (et aime encore), qu'il a croqué, critiqué et associé à ses luttes nombreuses. Siné est de ceux qui ont fait avancer le monde, ceux qui ne l'ont pas trahi."

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mercredi 4 mai 2016

Un carton ?


Jeudi dernier je publiai la chanson Toï et Moï qui me valut tant de retours que je succombe aujourd'hui à la tentation de livrer un autre extrait de l'album Carton réalisé avec Bernard Vitet. Nous avions eu la prétention ou la naïveté de renouveler la chanson française, mais malgré les excellentes critiques qui accompagnèrent sa sortie en 1997 il n'y eut pas même de tempête dans mon verre d'eau, Bernard préférant de son côté un breuvage plus alcoolisé. De plus, les compliments s'adressaient essentiellement à la partie interactive de l'album, puisque c'était un des tous premiers CD-Rom d'artiste. Conçu à partir des étonnantes photographies de Michel Séméniako, je l'avais réalisé avec le graphiste Étienne Mineur et Antoine Schmitt à la direction technique.
J'avais écrit la chanson éponyme en utilisant des titres de films que j'aimais particulièrement. Les paroles se réfèrent entre autres à des œuvres d'Alfred Hitchcock, Elia Kazan, F.W. Murnau, Karl-Heinz Martin, Ferdinand Khittl, Luchino Visconti, Michael Snow, Ingmar Bergman, Jean Epstein, Pier Paolo Pasolini. Quant aux extraits sonores ils viennent de Max Ophüls, Jean Cocteau, John Huston, Fritz Lang, Alain Resnais... Je vous laisse deviner de quels films il s'agit, que ce soit les mots chantés par Bernard ou les bandes-sons originales. Avant la vidéo et les VHS, lorsque je voulais conserver la trace d'un film autrement que dans mon souvenir ou ma bibliothèque, je ne pouvais en enregistrer que le son. J'ai donc écrit une chanson d'amour, j'imagine mal de vivre avec quelqu'un qui ne partage pas ma passion, et aussi pour le cinématographe, en particulier pour la période muette qui paradoxalement m'apparaît comme la plus sonore. Car au début des années 30 le cinéma est surtout devenu parlant. C'est peut-être cette démarche réductrice, du moins d'un point de vue poétique, qui me fit initier le retour au ciné-concert avec Un Drame Musical Instantané dès 1976. Nous avons ainsi accompagné 26 films muets, fait le tour du monde grâce à ces spectacles, et lancé une mode qui fleurit depuis lors. Notre sens de la contradiction, notre peu d'appétence pour les affaires et notre soif d'invention nous firent abandonner le genre justement lorsque c'est devenu une mode, en 1985 après le Festival d'Avignon. Carton se réfère aux textes apparaissant sur l'écran, souvent intercalés entre les images.
La voix de Bernard me manque, comme son merveilleux sens mélodique, et lui-même plus que quiconque. Pour les refrains j'ai pitché la voix de ma fille Elsa lorsqu'elle avait 8 ans. En 2011 Françoise Romand a utilisé les chansons de l'album Carton, et celle-ci en particulier, dans son film Thème Je qui est aussi une histoire du cinéma, à sa manière, une histoire d'amour qui, pour une fois, finit bien, soit par où l'on a commencé.



CARTON

Elle habitait La Muette
Elle avait peur des mouettes
Il adorait le muet
Et rêvait d'un tramway,
A la Cinémathèque
Ils se sont rencontrés
Pour un film d'Hitchcock
Ils se sont rapprochés.

De l'autre côté du pont
Les fantômes vinrent à leur rencontre...

Il lui demanda son nom
Elle répondit Désir
Il en coupa le son
Ça s'appelait L'aurore,
Et de l'aube à minuit
Sur la route parallèle
Ils oubliaient le bruit
De leurs propres paroles.

De l'autre côté du pont
Les fantômes vinrent à leur rencontre...

Admirant les étoiles
Sans drap vague ma Grande Ourse
C'est la région centrale
Qui devenait leur source,
Dans la glace à trois faces
De ces deux cinéphages
Voyez-vous, s'ils s'embrassent,
Ce que sont les nuages.

mardi 3 mai 2016

Mauvaise langue de Bey Ler Bey


Les trois musiciens de Bey Ler Bey insistent bien : d'abord, le jazz n'a pas le monopole de l'improvisation. À qui le dites-vous ! L'improvisation consistant essentiellement à réduire le temps au minimum entre la composition et l'interprétation, elle n'est pas non plus un style où l'ont figé quelques ayatollahs prétendument libertaires, interdisant toute mélodie consonante et rythme soutenu. De par le monde certains improvisent d'après un thème, d'autres improvisent jusqu'au thème. Mais ce n'est pas tout, Florian Demonsant à l'accordéon, Laurent Clouet à la clarinette, Wassim Halal à la darbuka et au daf refusent le terme de folkeux ou de tradeux qu'on leur affecte sous prétexte que leur inspiration est balkanique. Les orientalistes risquent bien d'être désorientés ! Alors qu'est-ce que c'est ? A-t-on vraiment besoin de toujours coller une étiquette sur une musique pour pouvoir la vendre ? Certes les origines sont populaires, mais comment pourrait-il en être autrement ? Sauf à s'enfermer dans un ghetto élitaire que la bourgeoisie entretient pour jouer de pitoyables prérogatives hiérarchiques. Lorsqu'elles ne puisent pas leurs sources dans le creuset encyclopédique de la vie quotidienne où le corps et l'esprit s'ébrouent, les musiques savantes s'échouent dans la consanguinité et accouchent d'enfants idiots.
Bey Ler Bey sont donc de savants musiciens un pied dans la tradition, l'autre dans la modernité, le corps dansant, la tête dans les étoiles. Leurs quatre titres insinuent qu'ils ne manquent pas d'humour : Jacasseries, Bon sauvage, Aphone, Naufrage. La langue rouge du Bey se retrouve d'ailleurs servie sur un plateau avec le thé à la menthe au dos de la pochette, sorte de pastiche de Salomé en forme de corne de gazelle. J'avais bien aimé leur précédent album, vingt délicates miniatures au Mauvais œil. Cette fois leur Mauvaise langue est plus incisive, musique nerveuse, virtuose, impertinente. À force de nous faire tourner en bourrique, de nous faire tourner chèvre, tourner manège ou autour du pot, ces derviches laïques nous donnent le vertige sans que nous puissions nous arrêter jusqu'à la fin du disque qui lui aussi tourne, tourne sur la platine.

→ Bey Ler Bey, Mauvaise langue, Cok Malko, dist. Orkhêstra, sortie le 1er juin 2016 aux Instants Chavirés

P.S. : le collectif Cok Malko réunit des musiciens ayant pour inspiration commune les Balkans et la Méditerranée, tel le quintet à cordes Bumbac dirigé par David Brossier qui sort également un CD le 27 mai.

vendredi 29 avril 2016

Parigot, un disque papier d'Étienne Brunet


Je sors du bain. Encore un. Parigot. Le temps d'un livre. Pas très gros. Mais prenant. Brunet crache des phrases indépendantes. Un dé pendant. Entre les jambes, évident. Automatique. Des coups. Cinq à sept. Pas toujours de verbe. Mais du verbe. En veux-tu en voilà. 100 pages remplies de musique. Lue, chantée, instrumentalisée, jetée au hasard de la composition. Rigoureuse. Un dé, terminé. Circulez. Y a tout à voir. C'est du vécu. Du vrai. Du cul. Ou son absence. Jazz. T'es frit, dirait Kiki la Cookie. Allégories en pagaille. Remontées. Arrangées en mesures. Des barres. Des clefs. Des grappes de notes. Les notes. Trop de musiciens ne jouent que les notes. Comme on tape à la machine. Sans arrière-pensée. Ils récitent par cœur. Qu'en reste-t-il ? Brunet les vit dans son corps. Vibrantes dans son oreille droite. La gauche laissée aux acouphènes. Bruit blanc. Il cherche l'amour. Tarif, le sexe. Solitude. (In My) par le Duke, se souviendrait Ego l'auteur. Parigot est un opéra. Brunet publie paroles et musique. Il se souvient de ses disques chez Saravah. Multipolaire. Pourtant Brunet n'a qu'un style. Ses albums chacun le sien. Rock 'n roll. Un thème principal. Le monde. Impalpable. Vous glisse entre les doigts. Encore ne faut-il pas mettre de gants ! Pour chaque phrase il doit choisir. Direct, crochet, uppercut ou overhand-punch. Le sort s'en mêle. Il ne manque que les pinceaux. Voilà Cattaneo. Brunet génère ses codes. Pure Data. Le score, insiste Algo le Rythmo. Jeu de jambes en l'air. Sans en avoir. La mouise, répète Retro le virus. Écrit coincé entre Charlie et le Bataclan. Le Parigot investit Berlin, Barcelone, la Bulgarie, l'Afrique. Son sax bande devant chaque femme qui lui sourit. Trop d'avance. Il marche à reculons. Étienne pleure en rigolant. Il joue. On l'écoute. Parigot est un disque couché sur papier. Dans l'urgence. Authentique.

→ Étienne Brunet, Parigot, Ed. Longue Traîne Roll, 100 pages, format A5, avec liens Internet vers toute sa musique gratuite, 9,50€

lundi 25 avril 2016

Élise Caron, entre Oscar Wilde et Victor Hugo


Élise Caron est belle. Élise Caron est drôle. Sa voix est douce comme le miel. Élise Caron est toujours belle. Drôle et spirituelle. Sa voix toujours comme le miel. Mais c'est le fond qui manque le moins. Pas le fond de teint, mais le ton de fin. Élise chante la nostalgie du temps qui passe et repasse selon les plis. Elle incarne la jeune fille qui ne vieillit pas, l'éternelle jeunesse, préparant son avenir avec délicatesse. Si la généalogie occupe ses chansons, la transmission d'une mère camoufle sa dystopie derrière la nature qu'elle rêve immuable. Les six musiciennes de Las Malenas qui l'accompagnent tanguent et fleurissent, bestiaire et jardin. Le sien des délices est peuplé d'animaux veillant soir et matin sur la bête humaine qui s'éteint, mais que l'amour chaque fois ressuscite. Le cours de l'histoire est bouleversé par les enfants. Sa fille, Gala Collette, lui a tressé une couronne de fleurs, roses de toutes les couleurs. L'un après l'autre, des hommes ont planté le décor, arrangeant les airs comme des maîtres sauciers. Andy Emler au nom prédestiné, Denis Chouillet éternel complice, Michel Musseau l'autre clown triste, Thomas de Pourquery comme si tous jouaient sur les mots, Sarah Murcia la huitième femme de cette bonne aventure ont adoubé les deux violons, violoncelle, contrebasse, bandonéon, piano, les éloignant un temps de leur tango d'antan, cordes et lames ciselant les textes d'Élise.


Enregistré live au Triton, ce nouvel album a le son de la vie. Oscillant souvent entre la tendresse de l'amour, ici quatorze chansons, et l'humour, ailleurs elle joue la comédie et se livre à des improvisations débridées, Élise Caron marie cette fois Le portrait de Dorian Gray et L'art d'être grand-père, berceuses pimpantes pour des enfants qui n'ont pas d'âge.

→ Élise Caron, Orchestrales, cd Le Triton, 12 €

mercredi 20 avril 2016

L'École de Canterbury


Fort de ses 736 pages le livre d'Aymeric Leroy sur l'École de Canterbury est une précieuse compilation chronologique des histoires de famille d'une bande de musiciens pop fascinés par le jazz, avec le groupe Soft Machine en locomotive. L'auteur remonte à leur scolarité géographique qui permettra au guitariste australien déjanté Daevid Allen, au crooner Kevin Ayers, au chercheur tourmenté Robert Wyatt, à l'organiste intello Mike Ratledge, au roadie Hugh Hopper devenu bassiste de se rencontrer. Les Wilde Flowers intégreront également Richard et David Sinclair, Pye Hastings, Brian Hopper et quelques autres. Leroy privilégie néanmoins le rock progressif, trop unisoniste à mon goût, de groupes somme toute mineurs comme Caravan, Egg, National Health, voire les plus récentes moutures de Soft Machine face aux recherches inventives que le compositeur-batteur Robert Wyatt ne cessera jamais de mener, dans ses élucubrations pataphysiques en solo comme dans ses tentatives collectivistes telle Matching Mole ou dans les chansons qui le hisseront au rang d'artiste culte (Leroy n'en salue pas moins Rock Bottom, le chef d'œuvre de Wyatt sorti en 1975, mais il passe à côté de sa démarche fondamentale où chaque étape fait sens). La lecture du détail des associations qui se font et se défont au fil des concerts et des disques de tous ces groupes rend indispensable l'écoute ou la réécoute des enregistrements évoqués (P.S.: j'avais d'ailleurs été injuste avec Hatfield and The North lors de cet article). C'est ainsi que le rubato des uns renvoie le swing des autres au papier à musique alors que ce sont les improvisations et les expérimentations qui influenceront radicalement des centaines de musiciens européens sans qu'ils suivent pour autant les traces de ces précurseurs britanniques. Les débuts de Soft Machine furent surtout déterminants parce qu'ils permirent à des musiciens issus du rock de se servir des manières du jazz sans tenter d'en imiter le style.
À la fin du XXe siècle, le Californien Frank Zappa fut l'autre passeur qui gomma les frontières entre les styles et les conventions, de l'écrit à l'instantané, mettant en scène l'interprétation de partitions complexes, fondant l'engagement politique dans le pop art et l'humour, s'inspirant du classique et de la musique contemporaine, du rock et du jazz, du free, du doo wop ou du blues... La caractéristique des Européens fut justement de se passer du blues, insistant plutôt sur leurs racines symphoniques. Après les longues suites instrumentales de la période du troisième album de Soft Machine et leur introduction flamboyante des cuivres, Robert Wyatt, résolument minimaliste, maria humour non-sensique et pensée révolutionnaire, sa voix unique, blanche et fragile, haut perchée et zozotante, en devenant le vecteur. On remarquera que la voix de Zappa, chaude et séductrice, ironique et professorale, fut tout aussi déterminante pour passer la barre de l'expérimental et toucher un public toujours plus large.
À privilégier et donc à détailler le côté carré (même si les mesures sont impaires !) du rock progressif face aux expérimentations originales, Leroy passe à côté de l'importance que représente par exemple The End of An Ear de Wyatt ou les variations improvisées d'un concert à l'autre de Soft Machine à la meilleure époque. Je me souviens que chacun recélait toujours des surprises. Je fournis d'ailleurs à Leroy en 2005 l'enregistrement intégral que j'en réalisai à Amougies, ainsi que celui de Caravan, entre autres. Ce sont toutes les bandes qui circulent sur Internet et qui se sont parfois retrouvées publiées commercialement par des individus peu scrupuleux. Ce n'est évidemment pas le cas de l'auteur dont la rigueur est un des fers de lance, même si je ne partage pas toujours ses avis sur la scène de Canterbury. Ces divergences sont probablement dues à la différence de générations, que l'on ait vécu ce mouvement in vivo ou in vitro au travers des enregistrements et des rétrospectives. Leroy néglige ainsi l'importance qu'eut Chrysler Rose de Dashiell Hedayat sur nos soirées lysergiques, ou l'incroyable délire des concerts de Gong dont j'assurai souvent le light-show, comme je le fis sur Kevin Ayers avec Lol Coxhill, David Bedford, Mike Oldfield, etc. à la Roundhouse en 1971 pour Krishna Lights. Mais le manque de cette somme érudite réside surtout dans l'absence d'analyse du contexte social. Or il influence pourtant fondamentalement les rebellions artistiques, l'Histoire des prolos ou petits bourgeois blancs du Kent étant radicalement différente de celle des Afro-Américains. Mettre encore en perspective ce qui se passait hors cette petite famille eut éclairé autrement leur mouvement et l'influence énorme qu'il eut sur la génération suivante. La profusion des anecdotes et la chronologie des faits finissent pas occulter les motivations, conscientes ou inconscientes, des protagonistes. En cela le livre d'Aymeric Leroy favorise le savoir encyclopédique au détriment de l'analyse.
Il n'empêche que c'est une mine d'informations jamais compilées jusqu'ici. Dans cette perspective on peut regretter qu'il n'y ait pas plus d'entrées, entendre divers systèmes de recherche, plus thématiques que les classiques index de groupes, musiciens et albums. Aborder en quelques lignes un ouvrage aussi compact et laborieux est néanmoins très injuste.

→ Aymeric Leroy, L'École de Canterbury, 736 pages, Ed. Le Mot et le Reste, 33€

lundi 18 avril 2016

Un violon peut en cacher un autre

...
La semaine dernière j'évoquais l'adaptation contemporaine du swing des années 20-30 sous la direction de Jean Dousteyssier. Cette fois la compilation Jazz Violin Legends concoctée par Noël Balen et Claude Carrière rassemble des violonistes de jazz de 1927 à 1960, tels quels dans leur jus. L'instrument est plutôt rare dans ce style de musique. Des vint-et-un présents dans l'album, seul Stéphane Grappelli est connu du grand public. C'est donc un florilège inattendu de virtuoses sensibles qui se succèdent sur la galette.
Elle commence avec Darnell Howard chez Earl Hines et se termine avec Joe Kennedy Jr chez Ahmad Jamal. Entre temps on aura entendu Emilio Carreres, la star Joe Venuti, Juice Wilson, Eddie South surnommé L'ange noir du violon tant l'instrument était l'apanage des Blancs (en duo avec Django Reinhardt), Edgar Sampson, Grappelli, Michel Warlop (en trio avec Django et Louis Vola, auquel s'ajoutent Grappelli et South pour Oh! Lady Be Good), Stuff Smith (sublime The Man I Love avec Shirley Horn), étonnant Georges Effrosse avec les trois frères Ferret qui sonne comme des ondes Martenot, Svend Asmussen, Ginger Smock seule fille de la sélection... Mais ce qui m'étonne, probablement parce que je ne suis pas un aficionado, ce sont les musiciens connus pour jouer d'autres instruments et que l'on entend ici au violon, à commencer par Django lui-même accompagné au piano par Ivon de Bie. Ainsi s'emparent de l'archet le guitariste Claude Williams avec l'orchestre de Count Basie, le trompettiste Ray Nance avec celui de Duke Ellington, le saxophoniste Ray Perry dans le sextet hyper swing de Lionel Hampton, le contrebassiste John Frigo, le pianiste Claude Laurence (pseudo d'André Hodeir avec au piano Léon Chauliac dont me parlait mon camarade Bernard Vitet !) ! Autre curiosité de 1955, Harry Lookofsky enregistre en re-recording trois violons, deux altos dont un en solo tandis qu'Oscar Pettiford tient le violoncelle et la contrebasse.
Surprenant par la différence des phrasés et des sensibilités, j'ai adoré préparer le dîner en l'écoutant.

Jazz Violin Legends, coll. Original Sound Deluxe, Cristal, dist. Harmonia Mundi, sortie le 13 mai 2016

dimanche 17 avril 2016

Le podcast du duo avec Amandine Casadamont est déjà en ligne


"Un duo est né, rapidement, quasiment en l'espace d'une journée. D'un côté Amandine Casadamont, artiste, créatrice sonore, platiniste. De l'autre, Jean-Jacques Birgé, compositeur amoureux du son autant que des notes, co-fondateur du légendaire groupe Un Drame Musical Instantané. Birgé devant son clavier à synthèses, Casadamont jonglant sur trois platines vinyles. Il est sorti de leur dialogue sonore tout un album improvisé : Harpon. Jean-Jacques Birgé a proposé à Amandine Casadamont d'utiliser sa collection de disques de fictions sonores. Il en est sorti des morceaux sous-marins, qui nous font vivre des bulles de dialogues, et crée une histoire dont chacun choisit les images. L'esthétique vintage et clin d'œil par moments, mais le dialogue sonore est tout en cohérence. Harpon, c'est drôle, Harpon ça nous parle, Harpon ça fait des bonds. Le duo Birgé-Casadamont est là ce soir, et nous offre un live inédit, intitulé 47 mars."


Comme Harpon en ligne le jour de son enregistrement, le podcast de l'émission Supersonic de Thomas Baumgartner diffusé hier soir sur France Culture est déjà en ligne.
Contrairement à ce qui est dit plus haut je ne suis pas amoureux des notes ! Ce ne sont que les clous sur lesquels je tape avec mes instruments que je considère comme des outils, rien de plus. Les machines sont des entités qu'il faut dompter et pervertir pour se les approprier. J'aime seulement les rêves que la musique me procure et ceux qu'elle inspire aux auditeurs. Le reste tient d'une cuisine quasi alchimique que j'aime partager en discourant sur la méthode. L'autre aspect de la musique que j'adore est le fait de la pratiquer à plusieurs. L'improvisation est un sport d'équipe où l'on doit en même temps inventer, écouter et produire.
Le duo avec Amandine coule de source. Si nos références sont radicalement différentes nous avons la même approche de la fiction radiophonique, un cinéma pour les oreilles où la suggestion tient lieu de fil rouge. Lorsqu'il s'agit de mettre en musique nos sentiments ou nos points de vue documentés nous sommes étonnamment toujours sur la même longueur d'ondes.

vendredi 15 avril 2016

Birgé et Casadamont célèbrent le 47 mars sur France Culture, samedi 23h


Aussitôt l'album HARPON en ligne sur drame.org, Thomas Baumgartner nous propose de participer à son émission Supersonic. C'est donc à Radio France qu'a lieu notre premier live. Il choisit de diffuser La patience de la dame et nous invite à improviser une nouvelle pièce, tout à fait dans l'esprit de l'album, mais que nous intitulons 47 mars en référence à la datation de La Nuit Debout. Il est facile de s'en souvenir : on ajoute 31 au jour d'avril puisque ce mouvement a commencé Place de la République à Paris ce jour-là.
Amandine Casadamont mixe vinyles et disques souples, y puisant fiction et documentaire, tandis que je pianote ou que j'incline mon iPad avec des applications interactives que j'ai conçues pour d'autres propos. Tout va très vite depuis le 29 mars dernier. Dans nos têtes nous sommes déjà ailleurs, travaillant sur nos prochains concerts.
En attendant, ce nouvel épisode est à découvrir demain samedi à 23h sur France Culture.

jeudi 14 avril 2016

Avec "Post K" Jean Dousteyssier remet les années 20 au goût du jour


J'ai titré Avec "Post K" le clarinettiste Jean Dousteyssier remet les années 20 au goût du jour, mais qu'est-ce que le goût du jour ? Et puis les années 20, c'était quoi ? On imagine forcément qu'il s'agit du début du XXe siècle, l'arrivée du jazz coïncidant avec la fin de la Première Guerre Mondiale, les Américains en profitant aussitôt pour investir les territoires libérés, mais aussitôt conquis. Le soft power est déjà à l'œuvre ! Ils recommenceront le même tour à la fin de la Seconde...
Brusquement, le cake-walk vint disperser et décolorer tout. Les projecteurs jaillirent des cintres du Nouveau-Cirque, des oriflammes de soie aux couleurs américaines se déployèrent à gauche et à droite des portes, les premiers nègres (on ne connaissait que le pauvre Chocolat) apportèrent le Cake solennel, une vague d'élégance remplit les gradins de femmes couvertes de perles et de plumes, d'hommes à monocle, à chevelure en brosse ou à crâne étincelant, les cuivres et les tambours de l'orchestre attaquèrent une musique inconnue dont le rythme évoquait les marches que Souza dirigeait et ponctuait de coups de feu, les projecteurs, comme des ballerines, vinrent se réunir entre la haie des écuyers bleus, et les Elks apparurent. Jamais le premier jazz au Casino de Paris accompagnant la danse de Gaby Deslys et de Pilcer, jamais le nègre à blouse océane des Black Birds, jamais la danseuse à roulettes, jamais les matches de pancrace, jamais aucun spectacle de mode et de salpêtre ne fut comparable à cette apparition... (les Elks étaient des danseurs, comme ceux qui les imitent quand s'épanouit l'Umlaut Big Band auquel participe Jean Dousteyssier)... Cocteau continue plus loin : Et, à leur exemple, le rythme s'emparait du nouveau monde et après le nouveau monde du vieux monde et ce rythme se communiquait aux machines et des machines retournait aux hommes et cela ne devait plus s'arrêter et les Elks sont morts (...), mort le Nouveau-Cirque et mort ou vif le cortège continue sa danse...
Quant au goût du jour il est devenu multiple, se dispersant communautairement, par catégories de personnel, de revivals en opérations Kleenex, éclaté en petites chapelles. Mais le jazz perdure et celui de Jean Dousteyssier déconstruit le passé et le reconstruit sans cesse, aller-retours entre la tradition et le glitch du moment, free jazz qui n'aurait pas oublié la leçon des anciens, sorte d'Art Ensemble of Paris Today mêlant l'Histoire (les années 20-30, mais aussi le free des Afro-Américains des années 60-70) et l'actualité (nouvelles traditions européennes) en une danse euphorique et communicative. Avec son frère Benjamin Dousteyssier (pilier de l'Umlaut B. B.) aux sax alto et ténor, le pianiste Matthieu Naulleau (entendu également dans l'Umlaut B. B.) et le batteur Elie Duris (entendu dans Novembre) il dépoussière Jelly Roll Morton, Fats Waller, Willie "The Lion" Smith, Louis Armstrong, Red Nichols, Eubie Blake et quelques autres champions du swing ou de la jungle. On sautille sur place. Le titre de l'album Post K se réfère à l'après ouragan Katrina qui ravagea la Nouvelle Orléans il y a dix ans. S'il me semble logique d'improviser comme de regarder notre univers avec des yeux neufs, ce quartet virtuose accouche d'une musique populaire inventive qui fait plaisir à tous les sens.
Sur leur site ils ont la générosité de nous offrir plusieurs de leurs petites pièces délicieuses...

→ Jean Dousteyssier, Post K, CD ONJ Records, dist. L'autre distribution, sortie le 29 avril 2016

vendredi 1 avril 2016

Le pavé sur les plages de D' de Kabal


Le coffret N.O.T.R.A.P. rassemble six albums du chanteur-slameur-auteur-militant D' de Kabal, enregistrés de 2003 à 2015. Lancer ce pavé est une manière de casser la baraque avant de passer à autre chose. Auparavant il y avait eu le groupe Kabal co-fondé en 1993, la collaboration avec Assassin entre 1995 et 1997, le théâtre à partir de 1998 avec Mohamed Rouabhi et la compagnie Les Acharnés, le passage du rap au slam en 2001, la fondation du Spoke Orchestra avec Félix J, Nada et Franco Mannara, et puis après ? Après, on est impatient de savoir ce que nous concocte cet engagé au quotidien qui organise des ateliers d'écriture, encadrant des mineurs en détention, se confrontant à des musiciens venus des musiques expérimentales et du jazz...
N.O.T.R.A.P. (New Oral Tradition Rhythm And Poetry) relate un moment de vie, une vie réfléchissant l'agit-prop de son époque. Tirage limité qui déprimera celles et ceux qui seront passés à côté, mais D' est un artiste généreux qui a très tôt compris l'importance du partage, facilité par Internet. Il a en effet choisi d'offrir ses disques en téléchargement gratuit. Séances de rattrapage garanties ! Et la scène, le théâtre, les ateliers pédagogiques, les publications équilibrent ce choix, car il faut bien nourrir sa petite famille. Avec N.O.T.R.A.P. il s'est fait plaisir, à lui et à ses amis. L'objet est un cadeau magnifique, mais D' a l'habitude de gâter ses fans. Il explique ainsi clore plus d'une décennie de projets solo et remercier les plus fidèles d'un soutien quasi indéfectible.
D', qui s'écrit déprime et se dit D, est connu d'abord pour sa voix incroyable, une hyper-basse rugueuse et monotone qui ne l'empêche pas de jouer avec la sienne ou d'interpréter des rôles. Sa diction est celle d'un boxeur, danseur capable de directs époustouflants. Ensuite ce sont ses mots qui font mouche. Il attaque avec intelligence la société moderne, le racisme et l'obscurantisme, les inégalités comme il évoque la sous-France. J'ai mis du temps à écrire mon article parce que c'est vraiment copieux. On en prend plein la gueule. Sur son site il offre heureusement de télécharger les textes de ses chansons. D' représente une nouvelle forme de chansonnier, son humour corrosif n'occultant jamais son indéfectible tendresse.


Contes ineffables échappe déjà à la banalité des accompagnements du rap. Les compositions musicales de Gystérieux, Yed, Toty, Dawan, Professor K, la participation du guitariste Marc Ducret, de la contrebassiste Hélène Labarrière, du violoniste Nicolas Charmel, de Sophie la bruiteuse et des vocalistes Cat Buken, La Mama, Soukheyna, Spike d'Antagony soulignent la brillance du projet.
En 2005, il fonde le collectif R.I.P.O.S.T.E. (Réactions Inspirées par les Propos Outrageux et Sécuritaires Théorisés chez l'Elite), et multiplie les projets au croisement de différentes disciplines musicales et théâtrales. En 2006 j'avais évoqué la sortie de Incassable(s). Le talent de comédien de D' renforce la dramatisation des morceaux. On retrouve Ducret, mais aussi le contrebassiste Stéphane Diot ainsi que Charlott'Calas Nikov, Hanifah Walidah, San Piranesti, Talya Mess, Doctor A, Claudia Philips, Ded-1. Les décalages par rapport à la doxa du rap sont de plus en plus évidents. La théâtralisation fabrique un écrin radiophonique aux textes coups de poing.
Sur Autopsie d'une Sous-France les arrangements de Franco Mannara, qu'on retrouvera dans leur projet commun Stratégies Obliques avec Benoît Delbecq, renouvellent les rythmes et affirment le goût pour la mixité, sons synthétiques et symphoniques, musiques du monde et violence urbaine.
Composé par Yed, (Re)Fondations invite cette fois Vincent Segal dont les couleurs font sonner son violoncelle comme quantité d'autres instruments, mais là encore ce sont les textes qui font sens. Un seul morceau, un conte quasi biblique, long rap œcuménique de notre époque. Soliloques du chaos et Point Limite Zéro sont deux albums inédits. Le premier est composé par Mannara, Yed et Abraham "Tismé" Diallo, le second par Mannara dont la voix se mêle à celles de Mia Delmaé et Arnaud Churin. La fidélité de ses collaborateurs est le gage d'un engagement sincère pour cet artiste qui a choisi l'indépendance plutôt que de se retrouver lié à une major qui lui aurait certainement donné une plus grande audience, mais à quel prix ? Les paroles de D' expriment la rage, critique d'un monde que seule la résistance permet de supporter, mais jamais d'accepter.

Coffret N.O.T.R.A.P. sur Bandcamp qui offre d'autres sons si le coffret est déjà épuisé.
Les textes de N.O.T.R.A.P. sont publiés par L'œil du souffleur.
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