Jean-Jacques Birgé

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jeudi 29 septembre 2016

Rome sourit à l'ONJ


Après Paris et Berlin, le chapitre Rome de l'Orchestre National de Jazz dirigé par Olivier Benoit est le premier qui m'accroche véritablement. Les précédents étaient trop chargés, manquant de respiration. Les deux compositeurs invités, Benjamin de La Fuente et Andrea Agostini, alternent la véhémence propre à cet ensemble de virtuoses et des passages plus intimes. Si la musique me plaît beaucoup plus, est-ce pour ses coïncidences avec mon propre travail de grand orchestre au sein d'Un Drame Musical Instantané dans les années 80 ? Je ne suis pourtant pas convaincu par les extraits du film Gente di Roma que de La Fuente a insérés dans sa partition, plaqués là sans relation musicale. Je reste aussi toujours sceptique sur la thématique des trois capitales européennes qui sonnent comme des prétextes sans que j'en saisisse sérieusement la particularité locale. Par contre, les climax m'embarquent et je crois entendre Bernard Vitet quand le trompettiste Fabrice Martinez soliloque sans embouchure. Comme dans Rome: A Tone Poem of Sorts d'Agostini les claviers sont à l'honneur, Sophie Agnel au piano (préparé) ici, Paul Brousseau au Fender et effets dans la pièce précédente. Ils participent à la richesse variée des timbres comme tout le reste de l'ONJ. À noter que le directeur artistique Olivier Benoit a cédé sa place de guitariste à Didier Aschour et que Sylvain Daniel remplace Bruno Chevillon à la basse électrique. Le clarinettiste Jean Dousteyssier, les saxophonistes Alexandra Grimal et Hugues Mayot, le trombone Fidel Fourneyron, le violoniste Théo Ceccaldi et, last but not least, le batteur Éric Échampard complètent cet ensemble solidaire qui présentera le programme Europa Rome le 5 octobre au Carreau du Temple. Comme dans plus en plus de productions qui s'en réclament, n'attendez pas du jazz, mais une musique inventive qui s'affranchit des styles en allant piocher aussi bien dans le rock, la musique contemporaine, l'improvisation que les évocations cinématographiques.

→ ONJ, Europa Rome, ONJ Records, dist. L'autre distribution, sortie le 21 octobre 2016.

mardi 27 septembre 2016

Ursus Minor : What Matters Now


Aucune surprise. Je m'y attendais. En fait c'est le contraire. Le nouvel album d'Ursus Minor est un chef d'œuvre. C'est la surprise ! Ce n'est pas une contradiction, juste un poil de dialectique. Un poil de raton laveur, un "chat sauvage" que la Communauté européenne a scandaleusement décidé d'éradiquer, ici avec un bâillon rouge sur le museau pour éviter les puanteurs de nos sociétés sous contrôle, les gaz lacrymo de la ZAD et des manifs engrillagées de Paris. What Matters Now file la pêche parce qu'il est d'une énergie débordante et qu'il invente de nouvelles utopies. Le livret de 140 pages, bourré d'illustrations et de photographies, est un pavé dans la gueule de celles et ceux qui n'y croient plus ou qui font la sourde oreille. L'affirmation aussi de l'objet physique contre la dématérialisation de la virtualité vampirique.
Ce qui compte maintenant se décline en quatre parties : The Living Present, Land of The Tree, Talking Drums et A Simple Chronological Series. Au début la voix de Serge Quadruppani lance "la joie et la colère sont les deux passions de ce mouvement" pour qu'enchaînent et se déchaînent les rappeurs minnesotiens Desdamona et deM atlas. Leurs syllabes sont des cocktails Molotov, leurs vers des cris d'espoir. Mais Ursus Minor c'est d'abord le compositeur Tony Hymas, toujours aussi discret et efficace au clavier. Il est entouré du trio de choc constitué du sax baryton François Corneloup, du batteur Stokley Williams et d'un nouveau guitariste, Grego Simmons, encore plus hendrixien que ses prédécesseurs, Jef Lee Johnson et Mike Scott. De Jef Lee, passé dans un pays de nulle part, il reprennent le Move avec son dernier batteur, Patrick Dorcéan, parmi d'autres covers comme Notre Dame des Oiseaux de Fer de la bande Hamon Martin, Brown Baby d'Oscar Brown Jr ou Rythme Futur de Django Reinhardt... Plus rock que jazz, plus funk que pop, le double CD me fait danser sur ma chaise. Il rappelle les meilleures heures de l'Histoire de la musique populaire, quand elle épouse ou annonce les temps à venir, sans jamais désarmer parce qu'on n'a pas le choix, qu'on ne l'a jamais eu et qu'on ne l'aura jamais. On peut préférer dormir, calfeutré dans son petit confort, mais la mort est au bout du chemin. Pour chacune et chacun. Il reste peu de temps.
Seconde partie après un tendre intermède par Le Pont sur la Vézère où la clarinette de Manon Glibert rappelle que l'enregistrement s'est tenu à Treignac, berceau du festival Kind of Belou, complice de cette équipée ravageuse. La chanteuse soul Ada Dyer entre en scène avec un I Don't Live Today, Hendrix de circonstance. Puis c'est au tour de Dominique Pifarély de rejoindre le quartet et les Américaines. Son violon allume de nouvelles mèches, clins d'œil aux USA, parce qu'il est évident que c'est à leur rythme qu'Ursus Minor nous fait vibrer, même si le duo du Bénéfice du Doute, Mael Lhopiteau à la harpe celtique et Timothée Le Net à l'accordéon, et le Chœur des Belous viennent renforcer la ZAD Song qu'ouvre Sylvain Giro : "Nous n'héritons pas de la terre de nos parents, nous empruntons celle de nos enfants". Le premier disque s'achève avec un tendre et bel hommage à Val, Valérie Crinière qui nous manque cruellement, murmuré par la jeune Anna Mazaud.
Après les revendications anarchistes de The Words of Lucy Parsons, le comédien Frédéric Pierrot déclame La meilleure des polices de Mohamed Bourokba (La Rumeur), le jeune Léo Remke-Rochard slame de l'autre côté du miroir noir, le limousin Bernat Combi à son tour excitant occitan, Stokley toujours aussi Wonder, et les illustrateurs Zou, Laurent Lebot, Emre Ohrun, Florence Dupré la Tour, James, Val K, et toute la bande au groove impeccable, à la tchatche qui raconte comment le monde est et comment il pourrait être, sans la gabegie des profiteurs du Capital... J'oubliais : et un raton laveur ! What Matters Now est un disque dense d'un groupe qui danse, un pansement qui pense, une sentence qui fait sens...

→ Ursus Minor, What Matters Now, Hope Street, dist. L'autre distribution

vendredi 23 septembre 2016

Daniel Erdmann's Velvet Revolution


Après les disques et concerts du trio Das Kapital ne pourrait-on parler d'un all-star tant leurs prouesses isolées sont à la hauteur des espérances de leur ensemble ? À moins qu'ils ne s'agisse de divergences politiques annonçant la création de nouveaux partis ? J'ai maintes fois vanté celles du batteur tourangeau Edward Perraud avec qui j'ai eu souvent la chance de jouer en public et enregistré les albums Rêves et cauchemars et Anatomy. Il se pourrait bien qu'un jour ma route croise également celle du guitariste danois Hasse Poulsen, aussi incroyable en acoustique qu'en électrique, mais aujourd'hui c'est le saxophoniste allemand Daniel Erdmann avec son trio Velvet Revolution qui sort un album aussi beau, lyrique et romantique que ceux des deux autres, A Short Moment of Zero G.
Musique de chambre liée aux instruments utilisés, vibraphone pour Jim Hart, violon et alto pour Théo Ceccaldi et sax ténor pour Erdmann, les compositions du leader sont à la fois habitées, déterminées et délicates. Les lames assurant l'harmonie, les cordes la seconde voix, l'anche joue littéralement sur du velours avec les inflexions révolutionnaires auxquelles le sax aylerien nous a habitués, restes probables des fanfares d'Allemagne de l'Est dont les mélodies sont sur les lèvres. La langue d'Erdmann est celle du free, une musique tonale héroïque qui laisse à chaque musicien la liberté de s'exprimer et place l'auditeur en apesanteur. C'est tout bonnement magnifique.

Daniel Erdmann's Velvet Revolution, A Shift Moment of Zero G, CD BMC Records, sortie le 14 octobre 2016

vendredi 16 septembre 2016

André Minvielle, 1 time, extime


Avant de chroniquer 1time, le nouveau CD d'André Minvielle, j'ai longtemps cherché mes mots. J'aurais aimé écrire une chanson en bouts rimés pour lui rendre hommage, mais c'est trop de travail. Or j'ai déjà les miennes sur le feu, préparées pour un gros projet perso commencé il y a déjà six ans et que j'aimerais terminer l'année prochaine. Alors voilà, je passe et repasse l'album de Dédé sur la platine en me demandant comment l'aborder.
Ça commence par un Intime One Time forcément extime lorsqu'on l'offre au public en invitant le vieux compagnon Bernard Lubat au piano Fender, un tube nougaresque qui n'annonce pas la couleur tant l'éventail des chansons donne de l'air et des paroles à la chaleur du sud-ouest. Abdel Sefsaf scatte Le facteur d'accent d'une belle originalité, un enfant samplé joue aussi avec les mots en prenant L'ascenseur, le saxophone d'Illyes Ferfera africanise Sacré Eole, le trio de cuivres Journal Intime fait swinguer Le verbier, quantité d'invités formidables donc, avec aussi Fernand Nino Ferrer à la basse, Sylvain Marc à la guitare, Juliette Minvielle au piano, Georges Baux au clavier... Mais surtout il y a le peps de l'auteur, noteur, botteur, dotteur, docteur, moteur, roteur, sauteur, qui jongle avec les vers à faire bouger les jambes d'un cul-de-jatte ! Il improvise parfois, écrit et compose souvent, quand ce ne sont pas les musiques de Lubat, Marc Perrone, Richard Hertel, ou les paroles de Jacques Prévert ou André Benedetto. Il s'est fait construire une mainvielle à roue par Jacques Grandchamp, il éructe et percute, échantillonne des voix du cru et du cuit, ravivant les mythologies de France et de Navarre ou expérimentant pour révéler de nouveaux paradigmes, autant de représentations du monde cachées derrière les mots et portées par la musique de la langue. Héritier de Bobby Lapointe et Claude Nougaro, mélangeant jazz musette et funk occitan, Minvielle a inventé un scat à la française, blues râpé qu'il nomme vocalchimie. À l'ère de l'anthropocène qui menace nos existences, son nouvel album ne s'en laisse pas conter, il jouit de chaque jour qui naît pour en faire une fête... St Cop, brillez pour nous !

→ André Minvielle, 1 time, Complexe articole de déterritorialisation, dist.L'autre distribution, sortie le 23 septembre

jeudi 15 septembre 2016

"Changement de programme" sur WebSYNradio


Je suis perdu. Dominique Balaÿ me demande un programme pour WebSYNradio, sorte de carte blanche sous forme de playliste. Je suis submergé par les 138 heures d’inédits que Radio Drame diffuse aléatoirement sur mon site drame.org. Comment choisir ? Sur quels critères ? Je commence par sélectionner le premier morceau de chacun des 70 albums virtuels, libres en écoute et téléchargement. Trop long, beaucoup trop long, et totalement arbitraire. J’opte ensuite pour un autoportrait composé des pièces les plus intimes. À quoi bon si tout cela est déjà accessible sur drame.org ? Le cahier des charges est trop libre pour me fixer un cadre où la fiction rejoindrait le réel.
La solution à mes interrogations draconiennes apparaît soudain dans l’énoncé de mon incapacité. S’il me semble absurde d’extraire une liste courte des 900 pièces déjà offertes sur mon site, il me suffit de proposer une sélection d’œuvres qui n’y figurent pas ! Ma proposition consistera donc en une suite chronologique de plages de certains de mes disques dans l’ordre de leurs parutions, toutes inédites sur Internet. Comme ces albums sont presque tous en vente dans le commerce je n’en livre en général qu’un extrait pour appâter l’amateur de beaux objets, vinyles aux généreuses pochettes ou CD aux petits livrets illustrés.
Le corpus ainsi rassemblé dessine une histoire qui s’étale de 1975 à 1997, date à laquelle j’ai abandonné la production physique pour le virtuel. Elle commence avec Défense de, disque de Birgé Gorgé Shiroc devenu culte pour avoir figuré dans la Nurse With Wound List, et se termine avec Machiavel d’Un Drame Musical Instantané, collectif auquel je me consacrai pendant 32 ans.
Pour marquer la continuité avec l’époque actuelle j’ajoute néanmoins en prologue mon enregistrement le plus récent, soit la dernière pièce jouée en public au Silencio Club le 30 juin 2016, improvisée en duo avec la platiniste Amandine Casadamont sous le nom de groupe Harpon. Il manque cruellement mes collaborations avec tous ceux et celles qui participèrent à mes derniers albums, soit Vincent Segal, Antonin-Tri Hoang, Pascal Contet, Sophie Bernado, Linda Edsjö, Médéric Collignon, Julien Desprez, Birgitte Lyregaard, Bass Clef, Pierre Senges, Ève Risser, Joce Mienniel, Edward Perraud, Fanny Lasfargues, Sylvain Kassap, Nicolas Clauss, Alexandra Grimal, Ravi Shardja, Sacha Gattino, Yuko Oshima, Pascale Labbé Didier Petit, Étienne Brunet, Éric Échampard, Bumcello et bien d’autres antérieurement. Francis Gorgé qui quitta le Drame en 1992 et Bernard Vitet qui fut mon partenaire de 1976 à 2008 sont évidemment très présents dans la playliste composée pour WebSYNradio.
Changement de programme est à la fois un autoportrait en creux et un montage de scènes où les origines de ma musique sont explicites. Les évocations radiophoniques de mon enfance et mes études cinématographiques m’ont certainement plus influencé que l’Histoire de la musique, même si j’y ai plongé corps et âme, sans omettre aucune époque ni aucun continent. Musique à propos, cinéma pour aveugles, compositions interactives, mon travail appartient désormais aux auditeurs dont l’interprétation est la clef. Je souhaite surtout qu’ils se fassent leur propre cinéma !

→ Jean-Jacques Birgé, Changement de programme, 19 pièces de 1975 à 2016, en écoute sur WebSYNradio qui offre quantité d'autres contributions sonores...
À partir du jeudi 15 septembre à 20h jusqu’au 29 septembre 2016 même horaire.
Podcast direct, mais il vous manquera le détail de chaque pièce et les photos !

lundi 12 septembre 2016

Michèle Buirette chante ses Passions Swing


L'accordéoniste Michèle Buirette est espiègle. Elle chante sa passion pour le jazz musette des années 30 en collant des paroles modernes à ses tubes sautillants. Ses histoires légères qui volent au vent renvoient à une époque où l'optimisme révolutionnaire flirtait avec le bonheur de vivre. C'est dire si l'on aurait bien besoin de s'en inspirer en ces périodes troubles où la manipulation d'opinion, les réformes les plus réactionnaires et les replis communautaires filent le mouron à la population. Ses paroles coquines et amoureuses dissipent les humeurs maussades en nous entraînant dans la danse. Lorsqu'elle ne compose pas elle-même, ou avec le guitariste Max Robin qui tient le rôle de directeur artistique, Michèle Buirette attrape Gus Viseur (Jeannette), Tony Murena (Passion), Jo Privat (Rêve bohémien, La Zingara), Django Reinhardt (Swing 42, Tears, Douce Ambiance) ou Sonny Rollins (Valse hot) pour nous raconter de petites histoires drôles et tendres : La grande bouffe, La plus bath des nanas, Le hommes de ma vie, Été 68, Ton moi et mon moi, Une fille de la ville, Parfum de révolution, La boîte à frissons, Cheveux au vent, Jean et Jeanne... Les virtuoses qui l'entourent se sont plu à jouer le jeu : Hervé Legeay à la guitare, Moïra Montier-Dauriac à la contrebasse, Elisabeth Keledjian à la batterie, Linda Edsjö aux percussions, Lucien Alfonso au violon, Antonin-Tri Hoang à la clarinette et au sax alto. Dans le joli livret Jean Rochard a écrit un très beau texte qui rend hommage à ces valses printanières. C'est vraiment bath !

→ Michèle Buirette, Swing Passions, GRRR, dist. L'autre distribution, sortie le 23 septembre.

jeudi 8 septembre 2016

Jazz, planant ou évocateur ?


L'album Aegn de Marc Buronfosse a beau être marqué du sceau grec, enregistré sur l'île de Paros avec le trompettiste Andreas Polyzogopoulos et le claviériste Stéphane Tsapis, il flirte avec un jazz cosmique plus nordique que méditerranéen. Transe aussi envoûtante qu'entraînante, la musique du quintet survole des paysages naturels où l'électronique trace des couloirs aériens, soutenue par la rythmique du batteur Arnaud Biscay et Buronfosse qui a troqué sa contrebasse pour une Fender VI. La guitare électrique de Marc-Antoine Perrio accentue les tenues planantes qui ne perdent jamais de vue la pulsation.
J'ai eu un peu de mal à trouver le nom du bassiste Rex Horandu et du batteur Evan Jenkins du Neil Cowley Trio dont le moteur est le pianiste anglais. Ce sont pourtant ses acolytes habituels. De plus, le guitariste Leo Abrahams les rejoint sur l'album Spacebound Apes pour former un carré. Très écrite, la musique tire parfois sur le rock progressif, l'ambient ou la pop. Elle ne les atteint heureusement jamais, protégée par un concept original puisqu'il s'agit de la bande-son d'une nouvelle littéraire, Lincoln. Ainsi les ambiances sont extrêmement variées, mélodies minimalistes ou plages étales, mais les coups francs viennent toujours ponctuer l'action. L'électronique, comme pour le disque de Buronfosse, élargit la palette des instrumentistes. Là comme ici, le style s'échappe des sentiers formatés pour accoucher d'une musique au service d'un propos plutôt qu'elle ne flatte des egos bavards. Le livret ferait-il son come back ? Que ce soit en musique comme en danse, il serait en effet grand temps que les artistes s'inspirent d'autres formes d'expression que les leurs, et ce avec du solide !

→ Marc Buronfosse, Aegn, Abalone Productions, dist. L'autre distribution, 14,25€
→ Neil Cowley Trio, Spacebound Apes, autoproduction, sortie le 16 septembre, 12,85€

lundi 5 septembre 2016

Eisler Explosion

...
Eisler Explosion, le nouvel album de Das Kapital, est à l'image du Feestlokaal Vooruit (Palais des Fêtes Vooruit), construit en 1913 par la coopérative socialiste à Gand en Belgique. Énorme pièce montée entre Art nouveau et Art déco, édifiée pour le plaisir et la gloire de la classe ouvrière, elle abrite plusieurs salles de spectacle. Pour fêter son 100e anniversaire, le producteur Wim Wabbles a passé commande à quatre compositeurs pour le Royal Symphonic Wind Orchestra Voorhuit d'après les œuvres d'Hanns Eisler et en aménageant des plages pour Das Kapital. Le trio guitare-sax-batterie a déjà à son actif deux formidables CD, Ballads & Barricades et Conflicts & Conclusions, où ils adaptent avec brio la musique du compositeur autrichien. Mélanger un trio amplifié avec un orchestre essentiellement d'harmonie n'est pas chose facile, mais l'ingénieur du son Michael Seminatore remporte une fois de plus son pari. Les moments où l'orchestre est absent produisent malgré tout une sorte de manque auquel palliait probablement son image et la présence du public médusé lors des deux concerts gantois. En 1989, avec Un Drame Musical Instantané, nous avions fait le même constat, mais dans le cadre du J'accuse de Zola nous avions martyrisé la Marseillaise (Contrefaçons, index 5) alors que le concert de cette Eisler Explosion se termina en fanfare par L'Internationale, hélas absente de l'album. Son compositeur, Pierre De Geyter, est lui-même natif de Gand, mais surtout la couleur aylerienne du saxophone de Daniel Erdmann se prête parfaitement aux hymnes héroïques !


La rencontre est donc ici forcément grandiose. Le batteur Edward Perraud souligne la dynamique de l'ensemble tandis que quatre percussionnistes enfoncent le clou quand ils ne font pas des pointes légères. Les envolées de Hasse Poulsen à la guitare figurent la contemporanéité de l'entreprise, seul timbre inhabituel de cet orchestre avec la contrebasse que l'on n'entendrait pas sans micro au milieu de la puissance de feu des 80 cuivres. Amateurs et professionnels s'y côtoient, dignes héritiers des fanfares socialistes, mettant tout leur cœur à honorer Hanns Eisler ainsi que les quatre compositeurs qui s'en inspirent. Erik Desimpelaere, Tim Garland, Stéphane Leach, Peter Vermeersch qui se succèdent tout au long des neuf pièces sont peut-être trop révérencieux face à Eisler tandis que le trio assume sa liberté même si elle est ici très surveillée. La modernité d'Eisler, mélange d'inventivité et de références populaires, apparaît ainsi moins évidente que dans les précédents albums de Das Kapital. Mais cela n'occulte nullement le feu d'artifice.

→ Das Kapital & Royal Symphonic Wind Orchestra Vooruit, Eisler Explosion, Das Kapital Records, dist. L'autre distribution, sortie le 23 septembre.

vendredi 2 septembre 2016

Magic Flutes


Si pour être de partout il faut être de quelque part, il n’en est pas moins vrai que les musiques traditionnelles partagent quantité de similarités de par le monde. En croisant leurs souffles, les flûtistes Jean-Luc Thomas et Ravichandra Kulur dressent un pont magique entre la Bretagne et l’Inde. En se faisant accompagner par le guitariste colombien Camilo Menjura et le percussionniste-tabliste Jérôme Kerihuel ils impriment définitivement l’étiquette Musiques du Monde à leurs créations originales.
En cette période noire de stigmatisations communautaires, leur ouverture d’esprit devient un mot d’ordre salutaire. On sent heureusement le style de chacun de ces deux virtuoses, Kulur aux flûtes Bansuri, Thomas à la traversière en bois, entraînés dans la danse par les rythmes de fête de nos continents à la dérive.
Les amateurs de festoù-noz, de tablas échevelés et de danses jusqu’au lever du jour devraient s’y retrouver avec le même entrain.

→ Jean-Luc Thomas - Ravichandra Kulur, Magic Flutes, Hisrustica, 16,50€

mercredi 3 août 2016

Dernier concert avant l'autoroute


Aux anciens Ateliers de la SNCF d'Arles, Amandine Casadamont a l'idée de faire un photomaton de notre duo Harpon. Nous commençons avec lunettes, les retirons, Amandine s'échappe, mais le plus drôle est le moment où je dois sortir de la cabine exigüe pendant qu'elle y entre. Nous avons tous les deux l'air parfaitement illuminé. Flash.
Parmi les expositions des Rencontres de la photographie que nous avons vues, la seule qui nous ait vraiment emballés est celle de Christian Marclay. Dans une sorte de tunnel rappelant une rue, nous passons devant deux rangées de six écrans où des vidéos montrent des bouteilles, verres et canettes abandonnées sur lesquelles il frappe pour composer une musique minimaliste, cristalline et aérée. Comme les images sont à ras du sol les ombres des jambes des visiteurs qui viennent se superposer nous propulsent dans l'East London où Marclay a filmé. La spatialisation sonore rend la courte promenade très rafraîchissante. A l'envers d'un des deux murs de ce Pub Crawl (2014), six petits films d'animation silencieux constitués de plusieurs milliers de photographies font jouer un mégot, un coton-tige, un chewing-gum écrasé, une cigarette qui se consume, des capsules de bière dans des scènes toujours aussi astucieuses. Intéressante, Mauvais genre, la collection de transsexuels de Sébastien Lipschitz, 450 photographies amateur de travestis de 1880 à 1980. Amusante, les saucisses de Beni Bischof. Trop d'expositions anecdotiques à notre goût, mais nous en avons ratées pas mal.


Lundi soir, c'est notre tour puisque nous participons avec Amandine à La Nuit de l'Année organisée par Phonurgia Nova pour son trentième anniversaire. Antoine Chao ouvre la soirée avec un montage sonore émouvant de son travail journalistique autour de Radio Debout et des évènements politiques récents au Mexique. Nous enchaînons avec trois improvisations, Hypnotik, Insomnie et Rewind. Je ne peux m'empêcher de faire le lien avec Marclay. Précurseur des DJ scratcheurs, il fut le premier platiniste que je rencontrai dans les années 80 tandis qu'Amandine est la première à produire des fictions qui me rappellent terriblement Un Drame Musical Instantané. Dans ses mix elle allie avec la plus grande élégance le sens et la plasticité, jonglant calmement avec trois platines. Elle sait également marier la gravité et l'humour, jouant des contrastes comme j'aime le faire avec mes instruments. Bien que nos sources et nos pratiques soient radicalement différentes nous semons la confusion sur qui fait quoi, y compris parfois à nos propres oreilles. Que ce soit en arpentant les expos d'Arles ou sur scène nous sommes sur la même longueur d'ondes, impatients de rejouer ensemble dès la rentrée.
En attendant je quitte la Toile pour un mois en montagne où nous ne recevrons ni Internet ni téléphone, saine coupure de la perfusion avec laquelle nous vivons le reste de l'année. Bonnes vacances à celles et ceux qui en prennent, pensées solidaires envers les autres...

Photo du concert © Olivia Ekelund

mardi 2 août 2016

Paso Doble d'Alain Mahé et Kaye Mortley


Dimanche soir Rewind Phonurgia diffusait Paso Doble, une création radiophonique d'Alain Mahé et Kaye Mortley dans le jardin du sculpteur Gaston de Luppé à Arles. Les auditeurs étaient tout ouïe, chacun, chacune, transporté/e dans ses rêveries. J'avais bien senti le geste instrumental derrière l'édifice compositionnel. J'ai griffonné quelques mots pendant la pièce...
"Faisons comme si je ne savais pas. D'ailleurs je ne sais rien. Ici il pleut. Là-bas un autre continent, une île où se seraient échoués des naufragés de différentes nations, à leurs pas on entend bien qu'ils tournent en rond, les mouvements de l'épave composent une symphonie de métal où les fantômes des noyés luttent contre les vagues, les sirènes ont la voix grave, elles se jouent de la tempête, les machines avaient exhalé une fumée brouillant les pistes, déviant les courants pour cacher quelque rite indigène, la terre est tabou, le créateur est un naufrageur..."
Et puis j'ai pensé une fois de plus que les cinéastes devraient absolument engager des créateurs sonores pour leurs fictions, et je ne parle pas de musique...

mardi 26 juillet 2016

Frank Zappa, trois nouveautés posthumes


Trois albums de Frank Zappa sortent en juillet. N'en jetez plus ! La famille Zappa, qui s'entredéchire depuis la mort de Gail, sa veuve, ressort périodiquement des inédits, concerts et bandes de studio. Voilà de quoi alimenter le mange-disques sur la route des vacances ! Mais tous n'ont pas le même intérêt à mes oreilles nées un autre été sur une autre route, celui de 1968 de Cincinnati à San Francisco. Jazz Magazine avait publié en 2004 le récit de mon lien personnel à Frank Zappa, que je considère comme l'un de mes pères, chronologiquement après Papa, mais avant Jean-André Fieschi et Bernard Vitet.
J'ai commencé par Frank Zappa For President, compilation sur un thème peu connu en France de la part du compositeur, le terrain politique. Il ne s'agissait pas seulement de chansons satiriques, mais d'une implication citoyenne dans la vie de son pays qui le mènera à témoigner devant le Sénat ou à imaginer se présenter à l'élection présidentielle de 1992. Il poussera les jeunes à s'inscrire sur les listes électorales, conseillera Vaclav Havel à son arrivée au pouvoir en Tchécoslovaquie, etc. Guy Darol a très bien raconté cette histoire dans son livre Frank Zappa, l'Amérique en déshabillé ou Christophe Delbrouck aux mêmes éditions du Castor Astral. L'album inclut trois solos pour Synclavier dont une magnifique longue pièce tardive de 1993, Overture to “Uncle Sam”, un remix de Brown Shows Don’t Make It enregistré en 1969 et des versions en concert de When The Lie’s So Big et America The Beautiful en 1988.
Ce disque est un peu fourre-tout, mais il est plus surprenant que The Crux of the Biscuit, miroir live de la période Apostrophe enregistré en 1972-73, tricotage rock assez bavard qui n'apporte pas grand chose à l'édifice zappien. Totalement fan de ses débuts, je ne raccrocherai véritablement qu'à la fin de sa vie, lorsque Zappa pourra enfin réaliser son rêve de jeunesse en composant de la musique pour orchestre classique. De 1966 à 1972 chaque album était une révélation, radicalement différent du précédent. Le succès arrive ensuite et Zappa cherche à toucher un public plus large. Cela ne m'empêchera pas de continuer à acheter tout ce qu'il produit, mais il faudra que j'attende The Yellow Shark et quelques albums posthumes pour retrouver l'enthousiasme de mon adolescence.


Road Tapes, Venue #3, la troisième parution estivale, comble mes vœux, pas qu'elle soit révolutionnaire par rapport à ce que nous connaissons, mais parce qu'elle comble un vide discographique dans la saga des Mothers of Invention, entre le premier groupe, le plus loufoque, et le second, plus virtuose, mais sur le répertoire du précédent. Ian Underwood, au clavier et au sax alto, est le seul survivant de l'ancienne formule. Les chanteurs Howard Kaylan et Mark Volman, le claviériste George Duke, le bassiste Jeff Simmons, le batteur Aynsley Dunbar l'ont rejoint sous la baguette du maître pour deux concerts au Tyrone Guthrie Theater de Minneapolis en juillet 1970. C'est la formation du concert auquel j'assistai au premier rang du Gaumont Palace le 15 décembre 1970 avec en invité spécial le violoniste Jean-Luc Ponty. Ce fut aussi ma dernière rencontre avec Zappa, telle que je le racontai dans le chapitre 23 de mon roman USA 1968 deux enfants. Excellent chroniqueur à qui je dois le signalement de cet album, Franpi Barriaux conseille particulièrement la "suite" que constitue A Piece of Contemporary Music, The Return of The Unchback Duke et Cruising For Burgers, mais ce double CD embrasse des chansons de tous les premiers albums, de Freak Out à Chunga's Revenge, avec le guitariste au meilleur de sa forme, les deux chanteurs des Turtles, la rythmique de Dunbar découvert l'année précédente au Festival d'Amougies et le jazz qui pointe son nez avec George Duke. L'humour régressif est encore très présent, mais l'on sent poindre les ambitions nouvelles annonçant 200 Motels et la suite, plus virtuose que jamais.

mercredi 20 juillet 2016

Polyfree, free poli


Héberlué de ne pas trouver le nom d'Un Drame Musical Instantané ni le mien dans l'index de l'ouvrage Polyfree, la jazzosphère, et ailleurs (1970-2015), ensemble de textes réunis par Philippe Carles et Alexandre Pierrepont chez Outre Mesure, je m'étais un peu fourvoyé alors que nous étions présents, mais l'éditeur avait juste mal fait son boulot en omettant nos noms, hélas pas que les nôtres, dans son index. Pierrepont, véritable responsable de cette somme, qui s'avère de temps en temps se muer en soustraction, avait préféré traiter la chose par le mépris et l'arrogance plutôt que s'excuser simplement de ces petites erreurs, ce que j'ai attendu également en vain de son éditeur, Claude Fabre. Les journalistes et autres analystes supposés ont toujours mal supporté "la critique de la critique", version littéraire de L'arroseur arrosé telle que la pratiqua longtemps Pablo Cueco dans le Journal des Allumés du Jazz. Or un index est à un livre ce qu'un générique est à un film ou les crédits à un disque : oublier certains de ses participants est une faute grave alors qu'un peu plus de rigueur aurait permis d'éviter ce genre de bévue. L'un et l'autre se sont donc focalisés sur cette indexation lacunaire espérant décrédibiliser mon intervention (il est certain que j'avais l'air un peu stupide de nous avoir cherchés en vain alors que nous étions cités par l'exemplaire Xavier Prévost dans son article sur les tendances hexagonales) plutôt que sur l'absence incroyable de certains musiciens là où ils auraient du fondamentalement figurer.

Ainsi André Hodeir apparaît pour son rôle pédagogique dans l'article de Lorraine Roubertie Soliman, seule femme parmi 30 contributeurs (saluons tout de même Jean-Paul Ricard qui traite de la place des musiciennes dans ce monde machiste), mais Hodeir est absent de celui sur les rapports du jazz et de la musique contemporaine signé Ludovic Florin et ne figure pas non plus dans l'index qui comporte malgré tout 1700 noms. Dans cet article manquent également à l'appel Heiner Goebbels, Fausto Romitelli ou même Leonard Bernstein, pour ne pas parler de Stravinski ou Gershwin antérieurs à la période analysée. Idem pour les rapports du jazz avec le rap où le rôle de Tony Hymas est escamoté malgré Ursus Minor et quantité de projets où le caractère cross-over mêlant rock, jazz, rap, chanson, musique contemporaine en fait un héros exemplaire de ce que ce livre voudrait marquer. Il est compréhensible que les goûts de certains rédacteurs les poussent à ignorer des musiciens, mais il est inadmissible qu'ils réécrivent l'Histoire, surtout lorsque leurs articles se targuent d'une universalité encyclopédique.

C'est en cela que l'on reconnaît les origines scolaires des universitaires, victimes du storytelling des institutions qu'ils ont fréquentées. Lors d'un colloque de l'Ircam auquel j'assistai, toutes les dates avancées par les conférenciers étaient en retard de dix ans sur la réalité. Cela explique probablement mon absence de l'article de Marc Chemillier sur les rapports du jazz et des musiques électroniques que je ne manquai pas de souligner dans le blog où je rappelai les faits par le menu.

Mais les limites de l'ouvrage tiennent essentiellement à la longueur des articles, trop longs pour obliger le rédacteur à aller droit au but, trop courts pour développer ses idées sans aligner de fastidieuses listes à vous coller mal à la tête. Les fines plumes que sont Guy Darol (spécialiste de Frank Zappa), François-René Simon (avec l'abécédaire de l'AACM) ou Philippe Carles (évoquant Bill Dixon, Joe McPhee et Evan Parker) s'en sortent avec brio. D'autres alignent les faits en suivant laborieusement la chronologie, ce dont Wikipédia s'acquitte avec plus de clarté. Enfin les pires à mes yeux, brûlés par tant de pédanterie, cherchent à justifier leur prose universitaire en multipliant les références littéraires ou philosophiques et les citations, délayage propre à ce formatage. Nous nous éloignons alors de la musique, pourtant le sujet de cet ouvrage dont l'inégalité tient au manque de direction évidente. Polyfree réfléchit une nouvelle fois ses limites, nombreux articles ne pouvant intéresser que les lecteurs déjà embarqués dans le free et ailleurs, et laissant sur le bas côté les néophytes qui se perdront dans les détails. Les articles survolant les spécialités européennes, italiennes, sud-africaines, japonaises et les monographies sur Anthony Braxton, Julius Hemphill, Steve Coleman, William Parker ou la West Coast sont moins risqués, et Yannick Séité sait même dissiper les malentendus lorsqu'il s'agit de John Zorn. Mais trop peu des textes présents prennent la hauteur nécessaire pour laisser entendre véritablement les tenants et aboutissants de tout ce tumulte. Question de style aussi probablement.

Polyfree est une auberge espagnole où chaque rédacteur a été convié à enfourcher son dada sans qu'aucun ne communique jamais avec son voisin. En gros chacun joue de son côté. Cette course d'obstacles manque d'une vision d'ensemble, en amont comme en aval. Les perspectives politiques sont diluées, les ressorts qui agissent les créateurs fatigués, mais on peut tout de même s'y référer à l'occasion, en évitant soigneusement de faire comme moi, le lire de la première à la dernière page en attrapant la migraine. Comme avec la plupart des encyclopédies, on a parfois l'impression de s'instruire quand on n'y connaît rien, et l'on est souvent irrité lorsque l'on maîtrise l'un des sujets...

lundi 11 juillet 2016

Aujourd'hui je sors définitivement de la jazzosphère

...
La semaine dernière j'ai reçu Polyfree, la jazzosphère, et ailleurs (1970-2015), l'ouvrage dirigé par Philippe Carles et Alexandre Pierrepont, publié par Outre Mesure. Le petit duo a rassemblé les textes d'une trentaine de journalistes, universitaires, etc. autour de sujets passionnants, des rencontres transgenres (musiques traditionnelles par Pierre Sauvanet, contemporaines par Ludovic Florin, électroniques par Marc Chemillier, rap par Christian Béthune, rock par Guy Darol) aux grands courants américains (West Coast par Bertrand Gastaut, AACM par François-René Simon, free et assimilés par Franpi Barriaux, Edouard Hubert, Xavier Daverat, Nader Beizael, Yannick Séité et Philippe Carles), des tendances hexagonales (par Xavier Prévost) aux spécialités exotiques (Afrique du Sud par Denis-Constant Martin, Japon par Michel Henritzi, jazz féminin par Jean-Paul Ricard !), posant questions sur l'improvisation, le silence, le rythme, la voix, la transmission, etc. (par Alexandre Pierrepont, Yves Citton, Frédéric Bisson, Matthieu Saladin, Bertrand Ogilvie, Jean Rochard, Bernard Aimé, Lorraine Roubertie Soliman - tiens une femme !?)... Je les cite tous d'autant que ces rédacteurs de jazz se signalent explicitement, bénéficiant seuls d'une biographie (pas les musiciens) dans ce joli pavé sans illustration de 352 pages.

Je vais me plonger dans leur prose de ce pas, mais je n'ai pu m'empêcher d'y chercher mon nom et celui de mes camarades. Or il ne figure pas dans l'index, pas plus que celui d'Un Drame Musical Instantané, Bernard Vitet seul bénéficiant de leur écoute à condition de se cantonner à sa période strictement jazz qui se clôt en 1976, à la création de notre collectif ! Nous en avons hélas l'habitude, même si un chapitre "inclassables" figure dans cette somme qui revendique ailleurs dans son titre. Ce type d'omission est courante et la déception des oubliés légendaire, mais j'ai du mal à accepter que des chapitres abordent des contrées que nous avons défrichées à l'avant-garde du mouvement sans que notre travail n'y soit salué. Je ne connais pas les universitaires Ludovic Florin ou Marc Chemillier dont la curiosité est limitée à ce qu'on leur a enseigné, mais le manque de rigueur des uns et des autres me blesse en semant une ombre sur la leur.

Ainsi pour mémoire si notre rencontre avec les musiques traditionnelles fut épisodique (pièces avec Bruno Girard, Youenn Le Berre, Valentin Clastrier, Jean-François Vrod, Baco...), nos accointances avec la musique contemporaine et l'électronique nous marginalisèrent suffisamment pendant 40 ans pour être signalées. Que le Drame compose pour le Nouvel Orchestre Philharmonique de Radio France, l'Ensemble de l'Itinéraire, cosigne avec Luc Ferrari ou Vinko Globokar, que Bernard Vitet fabrique des instruments invraisemblables pour Georges Aperghis, passe encore ! Mais je me souviens du mal que j'eus, à mes débuts en 1973, de faire accepter le synthétiseur par tous les jazzeux en activité. Combien de joueurs de cet instrument peuvent être comptés en France ? Qui improvisa librement sur ARP 2600 pendant une décennie, si ce n'est quelques cousins d'Amérique comme John Snyder ou Richard Teitelbaum qui lui était sur Moog comme Sun Ra ? J'enchaînai ensuite à l'inimitable PPG, programmai le DX7 en le comparant à la 4X de l'Ircam qui nageait dans les choux, jouant encore aujourd'hui sur VFX, V-Synth, Tenori-on, Kaossilator, etc. Je créai surtout des machines virtuelles à partir de mes œuvres interactives, de Machiavel à la Mascarade Machine, de la Pâte à son à FluxTune, de DigDeep à La Machine à rêves de Leonardo da Vinci. Contrairement à la plupart des musiciens cités dans l'ouvrage, l'électronique et l'informatique ne furent jamais pour moi des suppléments à une instrumentation classique, mais mes outils de prédilection. Pourtant, à force de polymorphisme, de transversalité, d'universalité, de multimédia, nous semions les critiques à la recherche d'étiquetage. Les classificateurs n'aiment pas les touche-à-tout. Même lorsqu'ils les rangent parmi "les inclassables" la référence américaine les aveugle. Incroyable par exemple qu'Étienne Brunet ne figure nulle part dans cette somme que je ne peux qu'assimiler à une soustraction. Ses albums sont autant d'ouvertures qu'il y a de chapitres dans ce livre. Aucune trace des voix de Frank Royon Le Mée (mort trop tôt ?), Dominique Fonfrède, Birgitte Lyregaard, Greetje Bijma ou Dee Dee Bridgewater (avec qui nous enregistrâmes avec le Balanescu String Quartet !), ni du vielliste Valentin Clastrier, de l'organiste de Barbarie Pierre Charial, de la harpiste Hélène Breschand, des accordéonistes Raúl Barboza, Michèle Buirette, Lionel Suarez, Vincent Peirani... Ces instruments sont-ils aussi bizarres que mes synthétiseurs pour être méprisés à ce point par les crocs-niqueurs de jazz ? Tandis que je commence à lire l'ouvrage j'y reconnais la même distribution paresseuse que celles des festivals français qui se copient presque tous les uns les autres, reproduisant chaque année à peu près le même programme... Pas de trace, par exemple, de Tony Hymas dans les rapports au rap, etc.

Pour les ignorants et les amnésiques, je rappelle que depuis 1976 le Drame mélangea instruments acoustiques et électroniques, occidentaux et traditionnels, rock et jazz, musique savante et populaire (avec Brigitte Fontaine et Colette Magny, deux chanteuses également absentes de l'ouvrage, pourtant déterminantes dans cette histoire !), il initia le retour au ciné-concert (24 films au répertoire, les mêmes qui sont utilisés régulièrement depuis par quantité de performeurs !), travailla avec nombre de comédiens pour associer la littérature à la musique (Buzzati avec Michael Lonsdale, Richard Bohringer, Daniel Laloux ; Michel Tournier et Jules Verne avec Frank Royon Le Mée ; je continuai avec Michel Houellebecq, Dominique Meens, Pierre Senges, etc.)... Dès 1974, bien avant les plunderphonics je créai des radiophonies en zappant comme un fou. Bernard Vitet et moi-même influençâmes la Sacem pour faire accepter l'improvisation jazz, le dépôt sur cassette, la signature collective. À nos débuts tous nos collègues sans exception critiquaient le fait que nous composions collectivement, à trois. Portal ou Lubat préféraient garder la direction des opérations. Nous étions politiques jusqu'à notre quotidien. Cela ne plaisait ni aux individualistes ni aux encartés. Quand je pense que j'ai enregistré avec Texier, Léandre, Chautemps, Petit, Zingaro, Lussier, Sclavis, Boni, Malherbe, Cueco, Tusques, Robert, Colin, Carter, Labbé, Grimal, Perraud, Delbecq, Hoang, Segal, Arguëlles, Atef, Collignon, Desprez, Risser, Mienniel, Contet, Kassap, Échampard, Deschepper et tant d'autres... Dans notre domaine nous fûmes aussi les premiers à enregistrer un CD, puis à créer un CD-Rom d'auteur. En 2009 j'avais déjà exprimé ici l'orgueil d'avoir inventé pas mal de choses récupérées ensuite. Lorsque qu'avec Antoine Schmitt nous exposions partout notre opéra Nabaz'mob, si peu de jazzeux se déplacèrent (70000 visiteurs en 4 jours à New York, 59000 à Paris, 4 mois au Musée des Arts Décos, 5 ans de tournée internationale...). Quelle absence de curiosité ! Alors que je vais me coltiner ce bouquin entièrement... Au moins les chapitres où je n'y connais pas grand chose...

J'ai longtemps brigué la reconnaissance du monde du jazz (bien que je sache bien ne pas en jouer), elle est venue d'ailleurs. Sans étiquette. Cela m'a longtemps déçu. Je ne veux plus l'être. Du moins par les camarades qui ne connaissent que le sens unique. Je quitte la jazzosphère, même si je continue à jouer avec les jeunes musiciens et musiciennes que j'ai nommés les affranchis. J'apprends plus d'elles et eux que des vieilles barbes qui se réfèrent paresseusement aux modèles américains ou à ce que leurs homologues encensent. C'est un petit monde où les salaires sont si bas qu'il leur est nécessaire de jouer les aristos. Lorsque l'on me demande mon métier je réponds que je suis compositeur. Si l'on insiste je précise "de musique barjo" et j'ajoute "mais j'en vis merveilleusement depuis 42 ans". Fuck le jazz qui se mord la queue (figure de style étymologiquement acrobatique) !

Séance de rattrapage :
Les disques (27 albums, dist. Orkhêstra / Les Allumés du Jazz / Le Souffle Continu...)
Les inédits (70 albums, 138h en écoute et téléchargement gratuits)
Radio Drame (tirage aléatoire de 840 pièces)

P.S.: Xavier Prévost (auteur multimédia / ancien producteur de radio, pas journaliste : jamais perçu une pige de presse de sa vie, seulement des droits d'auteur....) a la gentillesse de m'écrire :
Un livre ne se lit pas seulement par l'index..... incomplet semble-t-il, mais qui n'est pas mon fait !... Je te cite, ainsi que Francis Gorgé, et Un DMI, page 203 :
"(Bernard Vitet) fonde en compagnie de Jean-Jacques Birgé et Francis Gorgé UN DRAME MUSICAL INSTANTANÉ, collectif inclassable dont la constante sera, d'écart en écart, d'explorer toutes les facettes de l'aventure sonore."
Sur FaceBook Jean-Yves commente : "Ah non, c'est un peu court, jeune homme..." En effet, à part me réconcilier avec Xavier dont je m'étonnais du silence, mais qui a bonne mémoire et continue à être curieux), cela ne change pas grand chose au fond des articles sur la musique contemporaine, l'électronique, etc. Et les absences incroyables et absurdes de quantité de musiciens déterminants... Plus j'avance dans ma lecture plus je me dis que ce genre d'ouvrage n'est pas sérieux, parce qu'il manque d'une subjectivité explicite et se pose en référence encyclopédique. Il y a malversation sur le fond.

P.P.S.: Je me suis énervé parce que je ne supporte pas qu'un journaliste se plante et t'insulte (par mail) au lieu de s'excuser. Entre l'élégance de Xavier Prévost et Franpi Sunship, et la mauvaise foi de Pierrepont imbu de lui-même il y a un précipice... Avec cette histoire je me suis fait un ennemi, mais pas mal d'amis ;-) Je reprécise que j'avais lu les chapitres qui me concernaient directement, ceux en lien avec la musique contemporaine et l'électronique qui commencent l'ouvrage et l'index qui le termine, mais en effet pas tout le bouquin que je n'ai pas la prétention d'avoir chroniqué. Sinon j'ai toujours du mal avec les compilateurs qui se font un nom sur le dos d'auteurs non payés et qui, de plus, n'assument pas leur responsabilité éditoriale.

mercredi 6 juillet 2016

L'album live de Harpon au Silencio est en ligne


J'avais les mots ; les sons sont là ! Il nous reste à soigner l'image. Le meuble haut du Silencio Club cachait les mains d'Amandine Casadamont œuvrant sur ses trois platines. Ce rempart a-t-il été conçu pour empêcher les fêtards d'y toucher ? Dommage ! Nous jouions face à face, de profil. Serions-nous plus spectaculaires côte à côte, face au public ? Mes instruments acoustiques produisent certes un meilleur effet visuel que lorsque je suis penché sur mon clavier, bossu sur mon ordi. Multiplier les apparitions inattendues. À la fin du set ma camarade perche les peluches qui se tordent de rire par terre. Préparer d'autres interventions théâtrales qui font sens pour échapper au spectacle radiophonique. Aucun concertiste ne devrait jamais négliger lumière, costumes, présence, regards... Heureusement la musique occupe tout l'espace, quatre histoires extravagantes qui vous emportent comme lorsque l'on va au cinéma... T'emmener voir le panorama... Weird Wild West... Les temps modernes... Skyline... Chaque spectateur, chaque auditeur, peut laisser voguer son imagination. Évocations.

→ Harpon, Live au Silencio Club, en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org / avec Amandine Casadamont (100% vinyle) et moi-même (clavier, Tenori-on, iPad, etc.)

vendredi 1 juillet 2016

Harpon au Silencio


Avec mon costume napolitain de harponneur parisien on peut dire que j'avais mis le paquet. Ayant prévenu Amandine pour ne pas la prendre en traître, elle s'était sentie obligée de sortir sa veste. De toute manière on les tomberait dès le second morceau, celui qui sent le large et les embruns. White Light, White Heat. Les chambres noires du Silencio gardent la température. Avons-nous la fièvre ? Personne ne pouvait décemment avoir compris quoi que ce soit au premier, même si l'heure du grand sommeil n'avait pas encore sonné. Les énigmes ont souvent le charme du noir et blanc, mais l'ouest est en couleurs. Whisky ambré pour un kidnapping lynchien en bonne et due forme. La femme blanche est pieds et poings liés. Faut-il avoir une case en moins pour jouer les héros ? Le morceau suivant n'est que mouvements. La scène de poursuite s'évanouit dans la fumée. La fiction emporte l'auditoire, mais l'image du réel nous échappe. Seule une vision du futur offrirait une porte de sortie, or l'épilogue laisse planer un doute sur le sérieux de l'opération. Amandine perche mon singe et son cochon qui se dandinent par terre tandis que les lumières s'éteignent.


Prochaine apparition de Harpon à Arles le 1er août avec Amandine Casadamont aux trois platines 100% vinyle et myself, me and I avec clavier, trompette à anche, harmonicas, guimbardes, percussion et machines électroniques...

mercredi 29 juin 2016

Pêché au Harpon


Amandine Casadamont et moi avons donné le nom de notre premier album à notre duo. Nous nous appelons donc désormais HARPON ! Occasion rêvée pour ma camarade, platiniste de circonstance, d'apporter un poulpe à déjeuner, avant que nous entrions en studio pour préparer le concert de demain soir jeudi.
Le poulpe était un rescapé d'un repas concocté par la scénographe culinaire Marie Chemorin dont les créations sont de véritables œuvres dramatiques qui se dégustent à plusieurs. Pour avoir joué les assistantes kali de la maître-queux, Amandine, qui ne fait jamais les choses à moitié, avait également apporté une charlotte au chocolat enrobée de biscuits de Reims. Je n'eus plus qu'à assaisonner la bête d'un délicat bouillon dashi au kombu et d'une pâte de yuzu goshô et nous nous mîmes à table, le riz gluant en feuille de bananier accompagnant l'ensemble. Au café, nous étions fin près pour embarquer.
Tandis que je lui fais écouter ma palette sonore en faisant courir mes doigts sur le grand clavier, Amandine choisit les vinyles qu'elle fera tourner sur ses trois platines selon les cinq thématiques cinématographiques que nous avons secrètement déterminées. J'oserai le terme de facéties tant l'humour habille nos sombres évocations sonores. Le poulpe incarne d'autre part merveilleusement l'énigme de la création ainsi que les acrobaties schizophréniques qu'elle exige de nous pour lui donner corps.

vendredi 10 juin 2016

Tony Hymas joue Léo Ferré au piano


Je l'ai déjà dit, je ne suis pas fan du piano solo, qu'il soit classique ou jazz. Alors pour m'enchanter il faut une patte bien à soi, une émotion et un style qui transcendent le genre. Glenn Gould me donne ce plaisir quoi qu'il interprétait. Comme pour les Sonates et Interludes de Cage, Ève Risser ou Benoît Delbecq me renversent lorsqu'ils préparent leurs pianos, mais est-ce encore du piano ou une sorte de gamelan ? Tony Hymas a la simplicité d'un Satie. Sa sensibilité habille chaque note d'une couleur qui lui colle à la peau. Pour ces quinze chansons il nous fait partager cette incarnation, nous offrant de vivre la musique du bout de ses doigts, effleurant les touches avec le cœur.
Brassens, Brel et Ferré étaient trois anarchistes dont on a vanté les vers plus que la musique. Dommage qu'aucun des trois n'est fustigé la misogynie de l'époque, mais ils furent trois formidables pamphlétaires, se moquant allègrement des pratiques de leurs congénères. En orchestrant les chansons de Brassens, Jean-Claude Vannier a su montrer la subtilité et l'inventivité de ses harmonies que la guitare rendait discrètes. Cette fois Hymas souligne l'attrait des mélodies de Ferré. Qu'il soit l'auteur des textes ou inspiré par les poèmes d'Aragon, Léo Ferré savait les mettre en musique pour souligner ses joies et ses colères. En réduisant pour piano ses mémorables chansons, Tony Hymas fait délicatement et généreusement ressortir la tristesse du misanthrope et les blessures de l'âme plutôt que ses révoltes.

Tony Hymas joue Léo Ferré, CD produit artisanalement par Jean Rochard pour nato, dist. L'autre distribution, 15€ - extraits

jeudi 9 juin 2016

Birgé-Gorgé, showcase à 18h30 au Souffle Continu


En 1974 lorsque avec Francis Gorgé nous avons enregistré les pièces inédites d'AVANT TOUTE qui vient de sortir en vinyle sur le label du Souffle Continu je jouais du synthétiseur ARP 2600. Aujourd'hui 9 Juin à 18h30 nous nous retrouverons à nouveau en duo, chose extrêmement rare, pour un showcase où je jouerai du Tenori-on, du Kaossilator, de la Machine à rêves de Leonard de Vinci et de la trompette à anche, histoire de fêter la sortie du disque. Francis sera évidemment à la guitare.


Chaque exemplaire du vinyle est différent, giclée d'encre noire sur le blanc ou l'inverse si l'on écoute l'autre face. A l'intérieur Francis et moi racontons l'histoire de cet enregistrement avec des photos prises à l'époque par Thierry Dehesdin, un autre camarade du lycée Claude Bernard où nous nous sommes tous rencontrés en 1969.
De cette première équipée il reste aussi Michel Polizzi qui chaque dimanche réalise Le mélange sur Radio Libertaire et l'avocat Edgard Vincensini qui tenait la basse dans notre premier groupe, deux trajectoires relativement opposées même si on rigole tous à se remémorer nos débuts. Les autres ont hélas disparu, bien que nous ne sachions pas vraiment ce qui est advenu du graphiste Antoine Guerreiro.


D'autres amis nous rejoindront donc ce soir au Souffle Continu, magasin de disques génial situé en haut de la rue de la Roquette, 22 rue Gerbier 75011 (entrée libre), tenu par Bernard et Théo qui soufflent continuellement sur les braises des années 70.

Merci à Amandine Casadamont pour les photos de son exemplaire !

vendredi 3 juin 2016

Musique un jour de pluie


Tandis que je tape ces mots à ma place de travail préférée, au bout de la table en verre de la salle à manger, avec vue sur le jardin si je lève le nez, je regarde la pluie tomber en écoutant mes "disques" les plus récents. Stromboli, c'est le nom (provisoire ?) de la petite chatte qui redonne vie à la maison, roupille en écoutant Feel It In Your Guts par Thurston Moore accompagnant un discours de Bernie Sanders. La musique peut parfois aider à faire passer le message auprès des distraits. À l'origine c'est un disque souple tiré à 1000 exemplaires, très vite épuisé, mais ça fait le buzz.
Fidelia, l'application qui me sert pour ce qui est dématérialisé, enchaîne avec Everything's Beautiful attribué à Miles Davis et Robert Glasper. Ce dernier a concocté un drôle de mélange, des masters et prises laissées de côté remixées avec une tripotée d'invités rendant hommage à Miles. Se suivent Bilal, Illa J, Erykah Badu, Phonte, Hiatus Kaiyote, Laura Mvula, KING, Georgia Ann Muldrow, Ledisi et John Scofield, Stevie Wonder, pour justifier l'influence du trompettiste et surtout du compositeur : en fin de cuisson une ratatouille noyée dans la soul. Dans le genre easy listening, je préfère nettement la pop de A Moon Shaped Pool, le nouveau Radiohead, excellente cuvée où les instruments acoustiques et le London Contemporary Orchestra prédominent. Rythmées et planantes, la variété des ambiances lui confère une petite touche cinématographique. Les premiers clips vont en ce sens : Burn The Witch est une animation de Chris Hopewell tandis que Paul Thomas Anderson a réalisé celui de Daydreaming avec Thom Yorke traversant espaces et saisons jusqu'à l'épuisement...
Je passe sur le Vulnicura Strings de Björk aussi catastrophique que l'original, pas faute de ma part d'avoir essayé une fois de plus, pour me laisser aller sur Bluefly, le nouveau Cyro Baptista paru chez Tzadik avec la forte présence de mon ami Vincent Segal au violoncelle. Quantité d'apparitions, mais le quartet formé avec le percussionniste Tim Keiper et le bassiste Ira Coleman tient son cap ; ça chante, ça danse, c'est léger et inventif, le Brésil comme on l'aime, libre et plein de fantaisie, à l'opposé du coup d'État institutionnel qui vient de replonger le pays vingt ans en arrière.


Sur la photo du jardin il n'y a pas que le charme, le bouleau et le palmier ruisselants, le pupitre vide et rouillé, et Stromboli qui fait semblant (que font d'autre les chats ?)... Dans le fond à droite on aperçoit la pile de matériel hi-fi qui me sert à diffuser ce qui déborde des étagères. Il est pratique d'enchaîner les albums virtuels sans bouger de mon fauteuil, mais je préfère toujours l'objet disque, fut-il aussi riquiqui qu'un CD. Ainsi, une fois de plus, Who's enjoying this Zoo ?, le nouveau projet du bassiste Frederick Galiay, cette fois associé au guitariste Gaël Cordaro, allie puissance et délicatesse. Le duo Mud produit une pop expérimentale où les chansons tiennent lieu de gros plans et les instrumentaux de plans d'ensemble. Des fenêtres du train qui nous emmène je crois reconnaître des paysages. Est-ce de les avoir traversés moi-même ou de m'y sentir invité ? Les sons électroniques et les ambiances réelles élargissent encore le cadre de ce disque intimiste. Cette musique de chambre à petit budget pour rêveur éveillé est étonnamment proche de la grosse machine somnambulique de Radiohead.


Retour au rythme avec Mots croisés / Crosswords de Qüntêt avec la slameuse Desdamona. Le trombone Jean-Louis Pommier (que nous avions judicieusement engagé sur le conseil de François Corneloup pour une musique de film avec Bernard Vitet il y a déjà neuf ans) s'est adjoint le saxophoniste Alban Darche, le sax-clarinette-flûtiste Rémy Sciuto, le trompettiste Alain Vankenhove, le tubiste François Thuillier et le batteur Christophe Lavergne pour composer de subtils arrangements sur lesquels il scande les textes qu'il a écrits avec la slameuse de Minneapolis. Le français est tout en retenue théâtrale quand l'Américaine fait rebondir les syllabes comme des ballons de basket. Les cuivres rattrapent les balles haut la main tandis que les voix égrainent les moments secrets de chacun.

→ Cyro Baptista, BlueFly, Tzadik, dist. Orkhêstra, 17,50€
→ Mud, Who's enjoying this Zoo ?, Inversus Doxa, 15€
→ Qüntêt feat. Desdamona, Mots croisés / Crosswords, Yolk, dist. L'autre distribution, 12€
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