Jean-Jacques Birgé

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jeudi 23 octobre 2014

Hymn For Her, couple-orchestre


Hymn For Her était mardi soir à Paris dans les Studios Campus avant d'entamer une tournée française dans des petits lieux sympas de Guern à Eymoutiers en passant par Tarnac et Treignac, autant dire confidentielle, mais heureux les happy few qui découvriront ce couple-orchestre pétant les flammes avec leur folk-blues psychédélique traversant le désert de Mojave. Aucun hasard, c'est là que Captain Beefheart se cachait pour peindre ! Si leur musique est très personnelle elle rappelle aussi bien Jefferson Airplane que Johnny Winter, un country rock aux accents tant West Coast que Deep South. Car Lucy Tight et Wayne Waxing voyagent, au propre comme au figuré. Originaires de Philadelphie ils sillonnent les États-Unis dans leur caravane Bambi Airstream de 1961 en métal argenté avec leur fille de sept ans quand ils ne se reposent pas dans leur campagne entourés d'amis et de chèvres. Bientôt de retour en Floride, ils sont ce soir à Douardenez où le label nato qui vient de publier leur compilation Hits From Route 66 les a conduits.


Sur scène Lucy et Wayne s'échangent leurs instruments en plein morceaux sans que leur énergie retombe. Ils restent toujours dans les cordes, vocales d'abord, pincées ensuite. Un banjo qui sert aussi de caisse claire, une guitare et une boîte à cigares amplifiée avec un manche à balai sans frettes sur lequel sont montées deux cordes. Au pied une ribambelle de pédales d'effet et une batterie rudimentaire, grosse caisse, cymbale et charleston. J'oubliais l'harmonica de Wayne, instrument incontournable de la panoplie de l'homme-orchestre. Dans un genre extrêmement différent j'ai tout de suite pensé à une pièce de Mauricio Kagel intitulée Zwei-Mann-Orchester. Le duo sonne comme quatre. Les chansons sont souvent tendres et humoristiques, la joie communicative.

mardi 21 octobre 2014

Eltron John remixe le Drame


Le magazine anglais WIRE publie avec son numéro d'octobre le CD Below The Radar Special Edition: The Dream, compilation de musique expérimentale et électronique réunie par l'Unsound Festival de Cracovie ! Y figure un remix de l'album L'homme à la caméra d'Un Drame Musical Instantané par le Polonais Eltron John qui fera partie en 2015 d'un excitant projet du label français DDD autour du Drame...

"Freed @ La Java" en écoute et téléchargement gratuits


Comme les 57 autres albums en ligne du site drame.org Freed @ La Java est en écoute et téléchargement gratuits.
Rencontres organisées par Xavier Ehretsmann (DDD/La Source), les soirées Freed attirent essentiellement des trentenaires qui ont envie de s'éclater en boîte. Les rythmes, souvent diffusés à un volume supérieur à celui de la musique classique (!), génèrent des transes chez ses adeptes. Ehretsmann programme des artistes qui sortent de l'ordinaire technoïde. Il préfère des expérimentaux qui renouent avec l'essence-même du genre à ses débuts, à savoir une liberté d'invention qui s'affranchit des formats en vigueur. Est-ce pour éviter les crampes que je ne conserve pas toujours le même tempo ? La noire à 120 fait battre le cœur et bouger les jambes, mais casser l'ambiance invite à d'autres modes de jeu, y compris chez les danseurs. Cette dialectique, vitale pour moi, évite de glisser dans le vertige d'une nouvelle mystique, ne serait-ce que celle du son, du gros son.
Attaché au geste instrumental que les synthétiseurs analogiques rendaient alors obligatoires, je continue de composer des musiques électroniques en préférant les touches noires et blanches ou des interfaces plus ludiques que le clavier de l'ordinateur pas sexy pour deux sous. Dans le premier set qui ne figure pas sur ce nouvel album le Londonien Bass Clef utilisait d'ailleurs sa boîte à rythmes et son échantillonneur comme un percussionniste contrairement aux tapoteurs capables de déchaîner placidement des ouragans avec deux doigts.
Au second set je prends le relais en utilisant deux claviers reliés ensemble en midi ainsi qu'à ma machine virtuelle. Un petit hub (prise multiple dédiée avec commutateurs) acheté au siècle dernier me permet de contrôler les uns avec les autres. Le Tenori-on fait toujours son effet grâce au ballet lumineux de ses leds qui soulignent les mouvements de mes doigts. Sur cette corde à linge j'accroche quelques instruments acoustiques qui évitent également l'effacement désincarné derrière les machines. Le H3000 m'offre de traiter ces sons avec des effets que j'ai programmés il y a belles lurettes, mais qui ont conservé leur efficacité malgré les années.
À propos de mon Eventide H3000 j'ai été amusé de le voir à l'œuvre dans Tryptique, le dernier film de Robert Lepage (coréalisé avec Pedro Pires). Une fille, retrouvant un film muet avec son père depuis longtemps disparu, engage quelqu'un qui lit sur ses lèvres puis fait un casting de comédiens pour lui rendre la parole, mais aucun ne convient. L'ingénieur du son a alors l'idée de lui faire faire à elle le bout d'essai, puis il transpose cette voix fénimine dans le grave et le miracle apparaît, le timbre du père recomposé !


Comme je l'ai déjà expliqué, le solo m'impose une gymnastique schizophrénique pour éviter les temps morts. Je suis plus à mon aise dans le duo qui suit avec Bass Clef, troisième set de la soirée. Improvisation sans concertation préalable (j'avais seulement eu le temps de discuter cinq minutes avec mon interlocuteur britannique), le jeu impose sa forme et nous rebondissons comme des Super Balls dans le Pong géant de nos machines qui n'ont plus rien de célibataires. Comme Bass Clef échantillonne son trombone en direct, je sors ma trompette de poche, un jouet à anche ou une guimbarde. Cette fois je pense à la scène inaugurale de Zéro de conduite de Jean Vigo, lorsque dans le train les garnements Caussat et Bruel se montrent leurs dernières trouvailles, sentiment souvent partagé avec mon ami Sacha Gattino qui vient de s'offrir une mbira de cinq octaves dont il ne se sépare plus malgré son encombrement ! Il est trois heures lorsque nous cédons le terrain au DJ The Hustler qui mixera jusqu'au petit matin. L'enregistrement me permet d'avoir une idée plus objective sur ce que nous avons fabriqué !
Coline Malivel nous ayant envoyé le visuel qu'elle a concoctée pour Freed, il ne reste plus qu'à titrer les deux sets. Je choisis les deux dernières phrases d'Anna la bonne, chanson parlée de Jean Cocteau écrite pour la troublante Marianne Oswald. Anna y raconte comment et pourquoi elle a assassiné sa patronne Mademoiselle Annabel Lee. La lutte des classes est évidente entre "Elle devait partir sur son yacht pour Java..." et "Ah la java !". Si nous avions enregistré d'autres pièces, j'aurais pu les intituler "Dix gouttes, dix, pas plus !" et "Et je verse tout le flacon...", mais ce sera pour la prochaine fois !

Maquette album - Coline Malivel // Photo concert © Eduardo Lemos

lundi 13 octobre 2014

Service de nuit


La Java jeudi soir. La plupart des spectateurs ont l'air d'être arrivés déjà éméchés. Nuit de pleine lune. Un type s'étale sur mes instruments. Un autre tapote la peau du rhombe. J'aurais dû m'installer un peu en retrait comme Bass Clef. Le Londonien se charge du premier set. Des samples barjos s'immiscent dans sa boîte à rythmes. Pas moyen de refermer le couvercle. J'enchaîne direct. Le solo me fait faire des pieds et des mains pour garder le rythme. J'envoie des stridences de dentiste pour attaquer les basses profondes à la tronçonneuse. Médusé, le public me colle pour comprendre ce que je fabrique. Ma version de la soirée est très différente de ce que vit la salle. On me raconte. Ils s'approchent dangereusement pour voir de quel chapeau je sors mes lapins blancs. Les leds du Tenori-on les plongent sous hypnose. La trompette sonne comme une clarinette basse. Les guimbardes sont rarement utilisées dans les soirées techno. Le reste garde son mystère. Au troisième set la température grimpe. Bass Clef m'a rejoint pour un duo d'enfer. Nous alternons les rôles sur un petit signe de tête. L'un tend la corde à linge, l'autre y pend des trucs incroyables. Le DJ The Husler terminera après le premier métro. J'aurai dormi deux heures. Le lendemain matin je dois remettre le studio en ordre de marche pour enregistrer tout le week-end. Le night-clubbing est aussi différent des concerts que les taxis qui font le service de nuit le sont à la journée. Personne dans la rue et un déchaînement monstrueux en sous-sol.

jeudi 9 octobre 2014

Jeudi, ce soir minuit


Ce soir minuit, l'heure du crime. Chaque fois que je joue à La Java je repense à Anna la bonne, grinçante chanson parlée de Jean Cocteau interprétée par la virulente Marianne Oswald. "Elle voulait partir pour Java... Ah la java !" Sauf que cette nuit les night-clubbers danseront sur d'autres rythmes que cette valse rapide.
Cette fois encore je jouerai d'abord seul comme le Britannique Bass Clef avant de nous produire ensemble. Ce devrait être de 2h à 3h du matin. Jeudi soir. The Hustler tiendra ensuite les platines jusqu'à 6 heures. N'ayant jamais rencontré Bass Clef nous serons en impro totale, comme pour ma prestation solo. Improviser n'est pas travailler sans filet. Je jouerai sur du matériel que je n'apporte plus très souvent en concert, "techno" oblige, encore que celle-ci soit très expérimentale ! Deux synthétiseurs vintage reliés en midi à mon ordinateur par un hub me permettront de contrôler mes applications virtuelles par l'un ou l'autre, voire tout l'ensemble avec le V-Synth. J'ajoute deux pincées de Tenori-on, je saupoudre d'applis iPad, je passe à la moulinette du H3000, fromage ET dessert, en cas de pépin ou pour épicer le virtuel j'ai près de moi trompette à anche, guimbardes et d'autres petits choses acoustiques... Bass Clef vient lui-même de Londres avec boîte à rythmes, échantillonneur, trombone et percussion.
Lors du premier concert de la série Freed organisé par le label DDD les spectateurs me demandèrent depuis combien de temps je jouais cette musique ? Plus de 40 ans ! Le solo me force à jongler avec les instruments, le temps de chargement des virtuels m'obligeant à me transformer en Kali, la déesse aux huit bras. Comme je suis plutôt du matin je risque d'être un peu décalqué le lendemain. Mais l'énergie donne des ailes et je compte bien planer au-dessus de la foule. Concert de noctambule ou de somnambule ?

vendredi 3 octobre 2014

Jacques Thollot : le poète a rendu ses baguettes


Jacques Thollot s'est éteint hier, mais sa lumière est restée allumée. Avant d'être un batteur exceptionnel d'une originalité folle il était compositeur et avant d'être compositeur c'était un poète, avant tout un rêveur. S'il était encore en culottes courtes lorsqu'il commença à accompagner Bud Powell, Chet Baker, Art Farmer, René Thomas, Lee Konitz, Guy Lafitte, Donald Byrd, il avait gardé ce plaisir du jeu qui vient de l'enfance. Certains appellent cette musique du jazz, mais la sienne n'avait pas de nom, mélange insolite d'influences de musique classique et contemporaine, de pop, de sons d'ailleurs, musique des sphères qui s'entrechoquent et se laissent caresser.
Au début le père sévère l'accompagnait dans les boîtes. J'avais joué à cinq ans sur les genoux de Sidney Bechet ; l'année suivante à son enterrement, les baguettes de Jacques, qui en avait dix, rendirent hommage à cette légende de la Nouvelle Orléans qui avait illuminé nos jeunes années. Jacques s'affranchit de Kenny Clarke, qui avait été son maître, pour inventer son propre ballet de petit bois. Bernard Vitet l'engagea dans son orchestre avec Gato Barbieri et Jean-François Jenny-Clark. Don Cherry prit la relève.
On le retrouve ensuite avec Eric Dolphy, Barney Wilen, Sonny Sharrock, Joachim Kühn, Alan Silva, Steve Lacy, Pharoah Sanders, Rolf Kühn, Barre Phillips, Michel Portal... Mais c'est sous nom que Jacques Thollot sort ses albums magiques qui échappent aux qualificatifs : Quand le son devient aigü jeter la girafe à la mer en 1971 (disque culte où il joue aussi du piano, de l'orgue et de l'électronique), Watch Devil Go (1975, avec J.F. Jenny-Clark, François Jeanneau...), Resurgence (1977, avec Beb Guérin, Nana Vasconcelos, Siegfried Kessler, Jeanneau...), Cinq Hops (1978, avec Élise Ross, Jeanneau, Michel Grailler, François Couturier, Jean-Paul Céléa, Chris Hayward), A Winter's Tale (1993, avec Tony Hymas et Jenny-Clark), Tenga Niña (1996, une merveille absolue avec Hymas, Henry Lowther, Noël Akchoté, Claude Tchamitchian) et, avec Sam Rivers, Akchoté, Paul Rogers et Hymas, Configuration. Les disques nato l'accompagneront toute la dernière partie de sa vie...
Hélas l'alcool le mine. Il lui arrive d'annuler un concert à la dernière minute. Pourtant derrière ses fûts il continue de faire chanter ses rythmes. En 2002 nous l'avions interrogé sur son Cours du Temps pour le Journal des Allumés. Pendant l'entretien, au demeurant extraordinaire, Jacques se roulait de gros pétards qu'il fumait tout seul. À la fin j'ai tiré une bouffée du dernier et la suite de ma journée est tombée dans un pli du temps. Lui continuait de rêver. Ses images alimentaient la musique qui réfléchissait à son tour des formes, des couleurs, des mots, évocation d'un monde à part, architecture à quatre dimensions où nous étions de petits bonshommes qui courrions après le temps. Hier il a fini par le rattraper.

Photo © Caroline de Bendern, sa compagne pour qui nous avons une pensée tendre ainsi que pour sa fille Marie qui chantait sur Tenga Niña...

jeudi 2 octobre 2014

Areuh, areuh !


Qu'y a-t-il de plus jouissif que de retomber en enfance ? Les variations adultes de la régression ne sont que de sublimes tentatives pour rejoindre les émois d'une époque où nous n'avions besoin d'aucun prétexte ni partenaire pour nous satisfaire. L'objet transitionnel change de forme jusqu'à devenir immatériel. Et l'objet a de hanter nos jours et nos nuits ! Restons prosaïques et revenons à nos moutons en suivant le tintement des grelots...
Bien que le Musée des Arts Décoratifs avance que le hochet est le plus ancien des jouets sonores, on peut imaginer que dans les temps préhistoriques, pendant que les hommes étaient à la chasse et que les femmes dessinaient sur les parois des grottes, les enfants aimaient déjà le bruit qui rassure ! La collection rassemble 37 hochets princiers du XVIIIe et XIXe siècle d’Italie et de France, bijoux en métal argenté, vermeil, corail, os ou ivoire. Les gosses de riches les secouaient et sifflaient pour éloigner les mauvais esprits et appeler la nounou. Ils mordillaient le corail pour soulager la pousse des dents. Mais Jean-Jacques Rousseau en 1762 déjà se révoltait dans Émile ou De l'éducation : « On ne sait plus être simple de rien, pas même autour des enfants. Des grelots d’argent et d’or, du corail, des cristaux à facettes, des hochets à tout prix et de toute espèce : que d’apprêts inutiles et pernicieux ! Rien de tout cela ; point de grelots, point de hochets ; de petites branches d’arbre avec leurs fruits et leurs feuilles, une tête de pavot dans laquelle on entend sonner les graines, un bâton de réglisse que l’enfant peut sucer et mâcher, l’amuseront autant que ces magnifiques colifichets, et n’auront pas l’inconvénient de l’accoutumer au luxe dès sa naissance ». Je n'ai jamais vu de sourires plus radieux que ceux des enfants laotiens s'amusant après des jouets de fortune qu'ils avaient eux-mêmes confectionnés. Adultes, il n'est que Les Maîtres Fous pour s'épanouir ainsi au soleil.
Si dans ma boîte à outils s'amoncellent des petits machins en bois, métal, peau, terre, plastique, je peux toujours faire sonner les rupins avec les clones virtuels de l'Acoustic Toy Museum où les bijoux des Arts Décos côtoient plus de 200 autres petites madeleines échantillonnées. Pourtant rien ne vaut à mes oreilles le son fortuit d'un objet qui ne leur était pas destiné. Je claque les portes, frappe les casseroles, fais siffler les bambous ou écoute simplement le bruit du vent ou de la pluie, la rumeur de la ville et les oiseaux qui me réveillent. Cette petite musique, comme la grande, me rassure. Un jour je ne l'entendrai plus.

vendredi 26 septembre 2014

Scott Walker + Sunn 0))) = Soused


Scott Walker est un des rares artistes dont j'attends les albums avec la fébrilité qui m'animait adolescent. Plus de Zappa ni de Beefheart pour nous surprendre, la plupart des rockers tapent le carton en maison de retraite, les jazzmen ont troqué le mordant des années free pour un consensus bien comme il faut, on s'inquiète pour la santé des derniers chanteurs à texte, les politiques à court terme des majors ne permettent plus de révéler aucun courant véritablement nouveau... Côté élitaire la plupart des compositeurs contemporains ne livrent que des clônes bien policés ou de pâles reproductions des chefs d'œuvre passés. Le public se repaît d'un énième revival, manne providentielle du coffre au trésor de l'humanité. Heureusement de nouveaux musiciens s'interrogent et par ci par là se réveillent des talents inattendus, malgré le silence bruyant des médias. L'envie d'être étonné est si forte que l'on en arrive à ne plus rien écouter que le bruit de la ville ou de la nature. Alors lorsque l'on apprend que Scott Walker sort un album avec le groupe de drône métal Sunn 0))) on plonge direct sur l'ovni qui fera grincer les oreilles formatées par les radios privées, les compressions du mp3, le flux ininterrompu des baladeurs et les sacro-saintes habitudes.
Cinq pièces, cinquante minutes, Soused (qui sortira le 21 octobre sur 4AD) n'est pas aussi surprenant que le furent Tilt et The Drift en 1997 et 2006, renaissance expérimentale d'un chanteur de pop anglais passé par Brel et qui réussit à fondre un alliage métallique composé de crooning monotone, de magma électro-symphonique et d'enclumes rythmiques sur des textes intellos. Si en 2012 Bisch Bosch était électronique, les guitares de Sunn 0))) électrisent ce nouvel opus. Coups de fouet de Brando, cargo de Herod 2014, vrombissements de Bull, mécanique ferroviaire de Fetish, cliquetis régressifs de Lullaby, la plongée dans le rock est vivifiante. Les guitares des Américains Greg Anderson et Stephen O'Maley (tous deux également au Moog) et du Hollandais Tos Nieuwenhuizen (du groupe Beaver) soutiennent et ponctuent le chant de Walker venu avec l'orchestrateur Mark Warman et du producteur Peter Walsh qui étaient déjà de ses précédents voyages.


Stephen O'Malley a signé la pochette avec le photographe Gast Bouschet. Le superbe extrait vidéo illustre d'ailleurs parfaitement le métal fondu de la rencontre. Les deux entités sont peut-être trop évidemment compatibles. Ni le chanteur au romantisme exacerbé ni les guitaristes de doom dark n'entraînent les autres sur des terrains par eux inexplorés. La dialectique présente dans The Drift, chef d'œuvre absolu de Scott Walker, est noyée dans l'entente cordiale. Même si je plane à cent mètres sous terre, finalement en manque d'imprévu, je me tourne vers des collaborations de Walker moins évidentes avec Ute Lemper (Punishing Kiss et Lullaby By-By-By) et Leos Carax (B.O. du film Pola X) ou plus anciennes avec James Bond (Only MySelf To Blame pour le film The World is Not Enough), Nick Cave (cover de I Threw It All Away de Bob Dylan pour le film To Have and to Hold), Goran Bregovic (Man From Reno), toutes aussi remarquables.

lundi 22 septembre 2014

Exclusivement vinyle par Franck Vigroux


À la boutique du Souffle Continu des gamins demandent si l'on y vend des vinyles de 185 grammes. La musique passe après le support. N'est-ce pas ce qui se passe avec le flux radiophonique ou la playlist d'iTunes ? Certains se connectent néanmoins sur le Net pour identifier ce qui leur a plu sur FIP ou une autre station. Ce marécage où nos oreilles s'embourbent en poussent d'autres à refuser cette logorrhée sonore et ne plus se vouer qu'au retour du vinyle. Le CD a fait long feu, mais le nouvel engouement pour les 30 cm a poussé les majors à s'en goinfrer jusqu'à saturer les rares usines de fabrication européennes. Les délais de plus en plus importants limitent à leur tour l'essor des galettes noires dont on peut craindre que le revival ne soit qu'un passage.
Ces considérations poussent le musicien-producteur Franck Vigroux à ne publier son dernier album que sous cette forme. Plus question d'être noyé dans le flux. Celles ou ceux qui ne possèdent pas de platine tourne-disques seront privés de galette. Chaque face dure une quinzaine de minutes. Il faudra quitter sa position avachie pour aller retourner l'objet. L'écoute redevient active.
La pochette de Ciment représente un chalet dans les bois. Au verso l'autre photographie de Umut Ungan est un parking qui ressemble à Rungis. Vigroux a ressorti sa première guitare électrique, un instrument rudimentaire de quelques dizaines d'euros qu'il a rebranché avant de mettre en route l'enregistrement paradoxalement numérique. Le silence avait un peu déserté son œuvre. Ici il prend son temps. La valeur de son temps. La noise croise le fer avec le blues. Les titres laissent imaginer des lambeaux de mémoire. Réminiscences d'un guitariste passé depuis au drône de synthèse. Une manière de se poser quand les amis vous rappellent que rien n'existe sans la respiration. Ce Ciment n'est pas la pâte dure des édifices, mais plutôt le lien, un trait d'union entre le passé et le futur qui redonne des couleurs au présent. (Dac Records)

vendredi 12 septembre 2014

Perraud invitait Mienniel, Avice et Desprez


Beau concert d'Edward Perraud et ses invités dans le cadre des lundis "Jazz à La Java". Première partie. Plus convaincu par les sons incroyables de la flûte de Joce Mienniel que par son utilisation de son synthé Korg MS20. On donne souvent le nom des marques des instruments électroniques car chacun a sa spécificité. Un sax est un sax. Un synthé ne veut pas dire grand chose. L'utilisation des pédales d'effets pourrait aussi faire partie de la nomenclature, comme par exemple lorsque Mienniel utilisa une guimbarde vietnamienne en drone timbré particulièrement impressionnant. N'empêche que c'est le plus étonnant de tous les flûtistes en activité que je connais.
La deuxième partie, très homogène, m'inspire de multiples questions. Perraud frappe comme Vulcain sur ses toms tandis qu'Aymeric Avice embouche deux trompettes, en fait une trompette et un bugle, mais traités électroniquement de telle manière que leur nature importait peu. Julien Desprez faisait hurler sa guitare en mouvements brusques, découpage savant dont il a le secret.
Comme je dois faire un concert de techno au même endroit le 9 octobre avec Bass Clef dans un cadre clubbing puisque la soirée s'étalera de minuit à six heures du matin, je me demande pourquoi jouer si fort, devons-nous craindre le silence, sommes-nous capables d'assumer pleinement nos influences musicales ? À La Java le niveau sonore est très différent près de la scène et au bar, aussi faut-il jouer comme des sourds si l'on veut toucher les bavards du fond de la salle.
Je m'interroge sur la nécessité de porter des boules Quiès, les musiciens étant souvent les premiers à se protéger. Je comprends le violoncelliste Vincent Segal qui m'incite à jouer de mes instruments électroniques à puissance acoustique. Si l'on vise la transe la concentration sait mal s'accommoder de la douleur. Il me semble que l'afflux d'énergie électrise, mais anesthésie la critique.
Idem avec le silence. Lorsque nous improvisons le simple fait d'interpréter des morceaux courts plutôt qu'un continuum ininterrompu permet de remettre le compteur à zéro de notre inspiration. Le silence fait aussi partie de la musique, mais certaines ne justifient probablement pas les nuances qui vont du ppp ou fff. Quant aux références incontournables pourquoi ne pas les assumer pleinement ? Un soupçon de rock me donne envie de l'affirmer, d'autant que notre approche serait fondamentalement originale. Lundi on était parfois à deux doigts d'Ennio Morricone, mais on ne l'a pas laissé entrer, même par la fenêtre. Le pire danger de l'improvisation est d'en faire un genre, annulant toutes les surprises. Or c'est justement ce qui est recherché dans les concerts où rien n'est préalablement écrit ou convenu. Et lundi soir l'expérience des musiciens comme du public était irreproductible.

mercredi 10 septembre 2014

Moondog par Rifflet & Irabagon


Mardi la pleine lune ressemblait à une pièce d'argent, de celles qu'on lance au musicien s'il nous enchante au coin de la rue, parfaitement ronde comme la galette que j'étais impatient de poser sur la platine, persuadé que c'était une première. Elle y tournera certainement plus d'une fois dans les semaines à venir. L'orchestre jouait hier à La Dynamo dans le cadre de Jazz à La Villette, on raconte que c'était fameux, mais j'étais sur une autre planète.
L'album Perpetual Motion, a Celebration of Moondog sort donc chez Jazz Village sous la forme d'un CD et d'un DVD. Enregistré majoritairement en public à Bobigny le 12 avril 2013 lors d'un concert qui m'avait alors conquis (lecture de l'article fortement recommandée !), le disque fait ressortir la modernité des compositions de Moondog et du traitement contemporain du clarinettiste Sylvain Rifflet (également au ténor, électronique et boîte à musique). Ses acolytes, Jon Irabagon (sax alto et ténor), Benjamin Flament (percussion et métaux traités), Phil Gordiani (guitares), Joce Mienniel (flûtes et MS20) et Ève Risser (piano et clavecin électrique) participent au plus bel hommage que je connaisse au compositeur aveugle qui marqua Charlie Parker, Allen Ginsberg, Terry Riley, Philip Glass et tant d'autres. La vision d'ensemble n'occulte jamais l'apport de chacun, leur virtuosité s'effaçant derrière la cohérence des morceaux. Les documents d'archives font traverser le temps tandis que les applaudissements enthousiastes du public rappellent l'actualité de la démarche.


Quant au documentaire réalisé par Arthur Rifflet pour La Huit, il mêle des vues de New York, entre autres avec Sylvain Rifflet à la clarinette basse et Jon Irabagon au sax alto, leurs entretiens ainsi que la voix de Moondog, des photos d'archives, les répétitions de l'orchestre et de la chorale d'enfants, le concert lui-même et des plans vidéo filmés par le troisième frangin, Maxence Rifflet, et rythmés par le montage dont la répétition rappelle les premiers pas de Steve Reich. Le souffle du clochard céleste est présent partout, dans les ambiances de la Sixième Avenue aux cours d'école, des commentaires passionnés à la scène de Seine-Saint-Denis. L'énergie de la musique rivalise avec la tendresse du propos et de nombreuses pièces sont livrées intégralement. Amaury Cornut, spécialiste de Moondog, a rédigé les notes de pochette de ce généreux album.

mercredi 27 août 2014

Chroniques de résistance (CD)


Elsa, ton grand-père aurait été fier de t'entendre participer à ces Chroniques de Résistance, il aurait été bouleversé par ta voix et ses larmes auraient coulé sur ses joues comme lorsqu'il écoutait la Callas chanter Verdi (P.S.: le film "Senso" de Luchino Visconti commence sur une scène à la Fenice, l'opéra de Venise, avec l'air “Di quella pira” du Trouvère qui se termine par un appel aux armes, “All’armi, all’armi!” À la fin de l'aria les révolutionaires lancent depuis le balcon des tracts aux couleurs de la future Italie contre l'occupation autrichienne dont les officiers sont assis à l'orchestre).
Cette Suite en 27 fragments dédiée aux résistants du passé, du présent et du futur que Tony Hymas a composé magistralement est un opéra qui rend hommage à tous les oubliés de l'Histoire, un oratorio où la puissance des cuivres et de la percussion redonne au jazz son urgence de combat revendiquant la nécessité de la résistance.
Adressées aux résistants de la seconde guerre mondiale, les lettres américaines récentes de Barney Bush, John Holloway, David Miller et de la slammeuse Desdamona, dont le flow porte les mots acérés de tous comme des flèches pour que nous puissions vivre demain, répondent aux poèmes et textes clamés par les acteurs Nathalie Richard et Frédéric Pierrot que l'on a connus chez Rivette, Godard, Loach ou Assayas. La distribution de ce brûlot épique au poing levé et à la verve romantique est brillante : Aimé Césaire, René Char, Robert Desnos, Raymond Dronne, Buenaventura Durruti, Jean-Jacques Fouché et Gilbert Beaubatie, Armand Gatti, Georges Guingouin, Evelyn Mesquida, Marie-Eugène-Aimé Molle, Henri Nanot, Firmín Pujol, Maurice Rajfus, Jean Tardieu, Arsène Tchakarian.
Les Chroniques de résistance sont constituées de six parties : "Situation" replace d'emblée le combat dans le mouvement de l'Histoire sans négliger les luttes actuelles ; "Espagnols" parce que tout a commencé en 1936 et que les anti-franquistes passèrent plus tard les Pyrénées dans l'autre sens pour se battre contre les Nazis ; "Limousin" où le producteur Jean Rochard a fait naître ce magnifique projet lors du Festival de Treignac, Kind of Belou, et où surtout le maquis fut particulièrement actif (la première journée de l'équipe, avant les répétitions, commença par la visite du village martyr d'Oradour-sur-Glane) ; "Femmes" inoubliables, chansons bouleversantes portées par la voix à la fois tendre et déterminée d'Elsa Birgé : Suzy Chevet (écrite par Serge Utgé-Royo comme Souvenir de Ponzán dit François Vidal), Je trahirai demain (poignant texte de Marianne Cohn), Valse macabre 'à Germaine Tillion' (que j'ai moi-même écrite, inspiré par la lecture du Verfügbar et des témoignages des rescapées de Ravensbrück filmés par David Unger) ; dans le CD Elsa (qui à onze ans en 1996 interprétait déjà ¡Vivan las utopias! dans la compilation culte Buenaventura Durutti) chante également Les flamboyants et Addi-Bâ dont les paroles sont de Sylvain Girault et La complainte du Partisan écrite par Emmanuel d'Astier de la Vigerie sur une musique d'Anna Marly ; "Étrangers" pour les résistants de la première heure, Allemands (communistes du KPD, communistes antibolchéviques du KPOD, anarcho-syndicalistes la FAUD, anciens spartakistes, protestants de la Ligue d'urgence des pasteurs de Martin Niemöller, catholiques anciens membres de Zentrum, petites organisations étudiantes comme la Rose Blanche, aristocrates du Cercle de Kreisau, actions individuelles comme celle de Johann Georg Elser, déserteurs de la Wehrmacht, etc.), combattants de la MOI, Main Œuvre Immigrée (Polonais, Arméniens, Hongrois, Italiens, Espagnols, Français), Juifs de toute l'Europe, tirailleurs sénégalais renvoyés en Afrique pour "blanchir" l'armée de libération jusqu'au massacre de Thiaroye par les blindés français, tirailleurs marocains, tunisiens, algériens et l'on connaît maintenant les massacres de Sétif du 8 mai 1945 qui inaugurent la guerre d'indépendance algérienne, etc. ; "Libération(s)" parce que rien n'est terminé et que partout dans le monde des peuples résistent à l'oppression, à l'occupation, à la colonisation !
La musique du pianiste anglais Tony Hymas est remarquablement efficace, lyrique et puissante, sans aucun temps mort. Elle a donné du fil à retordre aux cinq instrumentistes virtuoses. Heureusement le saxophoniste baryton François Corneloup l'a pratiquée au sein d'Ursus Minor, le batteur-mandoliniste minnesotien des Fantastic Merlins Peter Hennig une fois dans le trio de Hymas, tandis que les cuivres de Journal Intime (Sylvain Bardiau à la trompette, Matthias Mahler au trombone, Frédéric Gastard au saxophone basse) font corps. Le souffle de la résistance leur donne l'énergie indispensable à cette fresque incroyable, suite logique des Voix d'Itxassou de Tony Coe, de la trilogie indienne Oyaté de Hymas et du double album consacré à Durutti.
Le livret bilingue de 152 pages est un complément indispensable, bourré d'informations passionnantes en plus de tous les paroles en français et anglais, et illustré merveilleusement par Vincent Bailly, Daniel Cacouault, Sylvie Fontaine, Stéphane Levallois, Jeanne Puchol, Vaccaro et quantité de photographies d'époque.
Parallèlement à la sortie de l'album chez nato et distribué par L'Autre Distribution, Frank Cassenti a réalisé un documentaire pendant les répétitions à Treignac en intégrant des extraits de son premier film, L'affiche rouge. Quant au spectacle il commencera sa tournée à l'automne. Ne le manquez pas !

mercredi 23 juillet 2014

Instruments de musique sur iPad


Après avoir investi les ordinateurs les instruments de musique virtuels se multiplient sur les tablettes. Mon iPad est ainsi rempli de petites applications légères et bon marché, clones de modèles physiques existants ou applications inventées sur mesures pour le portable.
J'ai commencé par acquérir les versions virtuelles des instruments que je possédais déjà, question de poids et d'encombrement, histoire aussi de les avoir toujours sous la main, tels le Tenori-on (TNR-i) et le Kaossilator (iKaossilator). Je possède deux exemplaires du premier que j'emporte pourtant partout avec moi comme j'adore jouer sur le petit jaune de Korg en glissant le doigt sur son pad. La programmation des virtuels et des physiques se ressemblent, mais il y a toujours des différences importantes. Le multitouch qui permet de jouer avec tous les doigts a un gros avantage sur les modèles embarqués sur ordinateur, la souris étant très limitée à moins d'ajouter une interface en dur.
J'ai également testé les gratuits, SynthStation, Alchemy, GlassPiano, etc., mais ils ne tiennent pas le choc devant les gros engins malins que m'indiquèrent les camarades. Par exemple, Edward Perraud utilise ThumbJam d'une manière parfaitement originale, ou Christian Taillemite me suggéra le Nave de chez Waldorf et l'iVCS3. La programmation et la sonorité du Nave me rappellent mes PPG et MicroWave dont je ne me sers plus qu'en studio et plutôt rarement, mais quelle joie quand l'occasion se présente ! Aucun synthétiseur ne possède la transparence du PPG, c'est hélas un meuble et il date d'avant la norme midi... Quant au clône du VCS3 (ou AKS) il est plus proche de mon premier synthé, un ARP 2600 que j'ai probablement eu tort de vendre en 1994 après vingt ans de bons et loyaux services, mais je ne reviens jamais en arrière sur les lieux de mes crimes. J'aime bien tester des petites applis originales comme Curtis ou DrawJong, tout dépend des projets en cours. S'ils décident de mes besoins, le temps de la découverte ne peut se faire que dans les temps de désœuvrement, façon de parler pour un workaholic ! Les vacances devraient me permettre d'expérimenter tout cela - cette dernière phrase validant la précédente ;-) - d'autant qu'avec mon adaptateur USB je peux brancher sur l'iPad le clavier DAW embarqué dans la Kangoo !

vendredi 18 juillet 2014

Le virtuel et les pianos miracles


La publication d'un nouvel instrument virtuel de qualité est chaque fois une fête pour les claviéristes, compositeurs et musiciens qui en ont compris les qualités. Si ces instruments ressemblent de prime abord à des clones de leurs modèles physiques, les plus intéressants constituent une nouvelle lutherie offrant des possibilités de timbre et de jeu inédits. La société UVI vient de sortir ainsi l'EGP (pour Electric Grand Piano) dont les quelques 10 000 échantillons ont été enregistrés sur un Yamaha CP-70, le célèbre premier piano à queue électro-acoustique "portable", développé dans les années 70 pour les musiciens en tournée, même s'il pesait tout de même 136 kg ! Il employait une amplification électrique qui transitait par des micros piézo placés sous chaque corde. Très populaire il a marqué toute la pop et le rock progressif.
Si les amateurs de la sonorité du CP70 trouveront leur bonheur, surtout s'ils possèdent un clavier lourd permettant plus de nuances qu'un clavier synthé, je suis surtout excité par les préparations reproduisant les attaques des cordes avec baguettes, archets, archets électroniques, étouffoirs, balais, médiators, etc., sur son clavier habituel. Les préparations sont homogènes contrairement au piano préparé de l'Ircam, également produit par le français UVI, dont chaque note peut être affectée indépendamment par 2 préparations différentes, une merveille ! Testant les presets de l'EGP j'ai découvert quantité de programmes impossibles à jouer avec l'instrument physique original, comme par exemple les archets. On ne peut pas faire tout ce que faisait son modèle, mais à l'inverse on bénéficie de programmes impossibles à réaliser jusqu'ici. L'objet possède en outre suffisamment de réglages pour se l'approprier en fonction de ses goûts ou de ses besoins. En plus de la partie électrique on peut mixer à sa guise une paire de microphones Bruel and Kjaer à stéréo large, un Neumann U67 et un microphone Royer à ruban combinés pour un signal Mid-Side.


Comme les autres instruments de la marque, l'EGP nécessite de télécharger l'application gratuite UVIworkstation, moteur multitimbral sans limitation du nombre de pistes, avec arpégiateur et d'autres effets. Il peut être utile d'acquérir en plus une clé-dongle iLok servant à protéger l'application contre la piraterie, mais l'on peut éventuellement s'en passer...
L'EGP d'UVI rejoint donc dans ma panoplie pianistique déjantée leur piano préparé, ainsi que l'Xtended Piano, l'EP73 Deconstructed et tous les autres claviers parus chez SonicCouture, autre excellent luthier d'applications virtuelles fonctionnant, elles, sous moteur Kontakt, mais les deux applications peuvent très bien se superposer !
Dans tous les cas la qualité de reproduction sonore, l'ergonomie générale, la facilité de programmation, et le prix sans commune mesure avec les instruments vintage, offrent aux musiciens de jouer avec la plus grande sensibilité, voire une nouvelle inventivité.

mercredi 16 juillet 2014

Hendrix et Ayler encadrés


Entrés par hasard dans un garage où se tenait un vernissage nous avons traversé une vieille maison arlésienne où sont exposés divers photographes. Chaque pièce a son style propre, de la cour encastrée à la cave parsemée de gravier, d'un salon bourgeois meublé à d'autres chambres vides. Toute la ville est ainsi sollicitée par les photographes, in ou off des Rencontres d'Arles. Surprise de découvrir de grands tirages d'Elliott Landy où je reconnais Ornette Coleman, Bob Dylan, Janis Joplin, Jim Morrison, Eric Clapton, Country Joe... Landy, photographe officiel du festival mythique, dédicace son livre Woodstock Vision, The Spirit of a Generation. Sur le mur s'affichent quantité de photographies prises essentiellement au Fillmore East de New York avec une pellicule infra-rouge, mais ce sont les deux grands portraits d'Albert Ayler, l'un au ténor, l'autre à la harpe (!) qui attirent mon attention à côté des nombreux clichés de Jimi Hendrix.
Les trentenaires me posent quantité de questions sur cette époque où nous pensions réinventer le monde, à coups de "Peace & Love" et d'une révolution qui fut essentiellement de mœurs. Si même le Nouvel Observateur titrait sur la société des loisirs la réaction fut plus puissante que nos espérances, violente, inique, cynique et destructrice. La libération sexuelle ne nous rendit pas plus heureux, mais elle facilitait les rapports. Notre romantisme juvénile permit à nombre d'entre nous de jouir toute notre vie d'une effervescence utopiste salutaire, mélange de résistance critique et de quotidien sybarite. Nous nous battions le plus souvent avec des fleurs. Celles et ceux qui ne désarmèrent jamais continuent de chevaucher la queue de la comète qui nous montrait le ciel avec les yeux de l'innocence. Nous n'en étions pas moins lucides, fuyant le formatage des ciboulots qui brise toute tentative d'indépendance et de solidarité.

mardi 1 juillet 2014

Les Beatles par le menu


Il y a un avant et un après les Beatles. Plus qu'aucun autre groupe les quatre de Liverpool ont symbolisé les années 60, sortes de zazous modernes desserrant leurs nœuds de cravate pour sauter dans la rue et galvaniser la révolte de toute une jeunesse avide de sensations nouvelles. J'avais entendu parler de leurs cheveux qui n'étaient pourtant pas si longs lorsque quelques mois plus tard, en 1964, j'assistai à A Hard Day's Night dans un cinéma de Salisbury. Les filles hurlaient dans la salle comme si c'était un concert en public, s'évanouissant littéralement pendant la séance. Il était précédé de Bedlam in Paradise avec les Three Stooges, un autre trio de farfelus ! De retour en France j'achetai leur 14 plus grands succès... Et puis Help ! l'été suivant. Je suis donc retourné au cinéma. Mon père m'envoyait chaque année apprendre l'anglais dans un environnement propice, Greenways School ou une famille londonienne. Même si j'ai gagné une place pour les Rolling Stones à l'Olympia l'année suivante, la musique était entrée chez moi par la fenêtre du grand écran. Les mélodies des Beatles ne m'ont plus quitté, encore que Revolution n°9 soit le morceau qui m'aura certainement le plus influencé. Le 26 août 1968 j'achetai à New York le 45 tours de Hey Jude, mais dans mon Panthéon Frank Zappa avait déjà détrôné ceux qui allaient bientôt se séparer.


Jalon essentiel de l'Histoire de la Musique, les Beatles étaient de remarquables mélodistes que les idées d'arrangements de George Martin magnifièrent encore. Si les filles s'écharpaient pour savoir qui de John ou Paul était le plus sexy, je préférais l'hippysme de George Harrison, encore plus exotique à mes oreilles que les deux autres. Ringo servait surtout de faire-valoir. En 1971 j'eus aussi la chance de jouer avec Harrison, que j'avais rencontré grâce à Lennon, lors d'une mémorable soirée chez Maxim's avec les dévôts de Krishna. La cosignature Lennon-McCartney me servit de modèle lorsqu'il fut question de composition collective. Pendant plus de trente ans nous cosignerons ainsi toutes les œuvres d'Un Drame Musical Instantané, que les uns ou les autres y aient ou non participé, pratique peu courante à l'époque dans notre milieu et nous valant la plus grande suspicion de nos collègues.


La question de qui a fait quoi nous importait peu, seul le résultat nous passionnait. C'est pourtant la petite et la grande cuisine qu'aborde Ian McDonald dans l'ouvrage de référence Revolution in The Head. Trouvé chez Foyle dans sa version originale en 1995, je suis heureux de pouvoir m'y replonger dans la traduction d'Aymeric Leroy parue aux Éditions du Mot et le Reste. Cet éditeur devient le grand spécialiste de tout ce qui se publie sur la musique savante populaire. Chacune des 241 chansons est chronologiquement détaillée, personnel, instrumentation, analyse critique, etc., et ce des premiers enregistrements amateurs de 1957 à la "reformation" de 1994-95. Soixante pages du tableau chronologique de ma version Pimlico ont été remplacées par une synthèse des versions anglaises ultérieures à l'original et par des photos couleurs de pochettes. Les six cents pages remplies d'informations, de détails croustillants et d'intelligents commentaires représentent le livret idéal à la discographie complète des Beatles, permettant que l'on s'y replonge une fois encore, puisque leurs chansons se repassent à chaque nouvelle génération.

lundi 30 juin 2014

La grève, point G du rêve


J'ai raté l'entrée en scène d'André Minvielle avec le panneau "La grève, point G du rêve" suivie de la lecture intégrale du remarquable texte d'Edwy Plenel sur le modèle du statut des intermittents qu'en firent avec lui Babx et Thomas de Pourquery. Dans le foyer du Theâtre Sorano un couillon hurle pour se faire rembourser. Dans la salle le public venu assister à l'Hommage à Claude Nougaro concocté par le trio est partagé. Raison de plus pour prendre le temps d'expliquer pourquoi il est si important de défendre cette lutte qui préfigure ce qui nous attend avec le honteux et catastrophique Traité Transatlantique.


J'ai raté ça, mais pas le concert. Avec Hélène Sage venue m'écouter évoquer les rapports de la poésie et de la musique chez Michel Houellebecq sur le plateau de France Culture dressé dans l'église Saint-Pierre des Cuisines, nous avons enfourché deux velibs pour rejoindre cet autre événement du Marathon des Mots organisé à Toulouse. Le direct où Marianne Denicourt avait su insuffler leur rythme aux alexandrins sensibles du poète m'avait donné des ailes. J'avais reconnu chez elle la musique d'Établissement d'un ciel d'alternance que Houellebecq avait enveloppé de sa voix chaude et envoûtante. Rien à voir avec les tentatives de les transformer en chansonnettes pour midinets.

Au Sorano, Babx au piano, Dédé Minvielle à la percussion, Thomas de Pourquery au sax alto ont donc choisi la veine rose de Nougaro, la couleur de Toulouse qu'ils ont rougie au feu de l'actualité. La révolte n'a jamais quitté celui qu'ils surent s'approprier, évitant de sombrer dans une adaptation trop révérencieuse. À bout de souffle chanté dans le noir a capella, Paris mai mixé avec Locomotive d'or, la Dépêche du Midi lue en diagonale, le jazz rencontrant la java, les trois gars étaient faits pour cela. Et Dédé de souffler dans sa varinette ou une drôle de bouteille comme Thomas dans son bec lyrique, et Babx de plaquer ses accords dans cette merveilleuse mêlée.

Photo n°2 © Hélène Sage

jeudi 26 juin 2014

Fantazio rubato


Dimanche dernier l'association BaLiPa qui organise des évènements à l'intersection de Bagnolet, Les Lilas et Paris, avait installé le soleil pour réchauffer les nombreux musiciens venus jouer en after de la Fête de la Musique. Fantazio qui habite le quartier était accompagné par la batteuse japonaise Kumiko et deux Tamouls, le guitariste Paul Jacob et la chanteuse Kavitha Gopi. Chansons traditionnelles japonaises et airs de Bollywood étaient passés à la moulinette d'un rock à Billy, punk et pounk, joyeuse musique approximative qu'un attachant chef d'orchestre trisomique avait du mal à suivre. Ces Indus Bandits zappaient les langues, les rythmes, les mélodies qui me rappelaient tantôt Tony Tani, tantôt Captain Beefheart, tantôt Lata Mangeshkar, mais n'appartenaient qu'à eux. Le public ravi, assis sur des chaises au milieu de la rue, écoutait les orchestres de jazz, de hard rock ou classique avec le même intérêt. Le quartier apprenait à se connaître. On serrait des pognes. Il faisait beau. Même dans les cœurs.
Fantazio pense que l'on devrait recommencer ce type de concert toutes les semaines. Il a une longue pratique des squats où les gigs s'improvisent. Énervé par les journalistes qui n'y mettent jamais les pieds, il continue de fréquenter ces lieux vivants comme il en avait l'habitude à Berlin. Nous partageons le même sentiment sur la plupart des "professionnels de la profession" qui ne se bougent que pour les trucs convenus. Tristes tropismes. Les annonceurs et le réseautage font la loi. La médiocrité leur embraye le pas, l'arrogance, fruit de leur ignorance, assassinant les artistes les plus fragiles. Quelle curiosité résiste à la paresse ? La solidarité va devoir s'exercer au delà des luttes intermittentes, les coudes se serrer au lieu de jouer perso, les chapelles s'ouvrir, apprendre à écouter si l'on veut changer le monde. Quel autre propos aurait l'artiste, amateur ou passé pro ? Quel avenir envisageons-nous pour demain matin ?

lundi 23 juin 2014

Des albums qui arrachent


De plus en plus de jeunes virtuoses venus du jazz et de la musique improvisée publient des albums en solo ou duo. En période de réduction de budgets les petites formes fleurissent évidemment mieux que les grands ensembles. Le jeu de massacre auquel se livre le gouvernement en faisant le lit du Medef au lieu de soutenir les artistes, intermittents ou pas, n'arrange pas les choses. Alors quitte à vendre des projets bon marché, puisqu'aussi léger qu'un showcase, autant revendiquer ses extrêmes sans se courber devant les lois médiocres du marché. Car avant tout il est question de rage et de révolte. Jusqu'au boutistes amoureux du son et de ses infinies variations nombre d'entre eux se risquent à lever le poil des timorés nostalgiques de l'ancien temps. Ils attrapent la matière à pleines mains, la malaxent, la broient, la fondent pour dresser des cathédrales miniatures aussitôt englouties par de nouvelles expériences. Cela ne s'écoute pas en faisant la vaisselle ni vous pousse à danser. Cela s'écoute dans le recueillement, comme on lit un livre dans le silence. Les musiciens en question n'apportent pas de réponse, ils interrogent, dans un partage mérité pour peu que l'on prenne le temps de s'arrêter, loin de la foule, de la perfusion médiatique, du bruit décervelant que le monde déverse bouillant dans nos ciboulots qui débordent d'informations inutiles. Cette musique n'en rajoute pas, elle guérit le mal par le mal.
Les derniers albums reçus en date sont Acapulco de Julien Desprez, brutale sculpture physique où la guitare électrique jouent des effets de manche, Missing Time de Frederick Galiay, drône électroacoustique où la basse électrique plonge chercher la gravité des hautes sphères, REPS de Sophie Agnel et Olivier Benoit, quatre mains sympathiques où les cordes métalliques du piano et de la guitare tissent une toile magique servant de réceptacle au pur jus cérébral. L'écoute des trois m'évoque les brûlants rayons du soleil d'été qui ne manqueront pas d'échauffer les pensées à moins que vous ne préféreriez l'ombre, il y en a tout autant, question de point de vue, de confort d'écoute, du choix du siège, en proie à la torpeur ou fièrement debout.

mercredi 18 juin 2014

La voix humaine par la grâce de Denise Duval


Francis Poulenc est en France un compositeur largement sous-estimé. Quasi autodidacte préférant jouer sur l'instinct plutôt que suivre les règles d'une école, il oscille entre écrire des œuvres sacrées et des pièces impertinentes casquette sur l'œil. Mouton noir de la famille Rhône-Poulenc, homosexuel déclaré à une époque où régnait le machisme des surréalistes, digne héritier de la musique française en opposition au wagnérisme puis au dodécaphonisme, Poulenc composa trois opéras remarquables et radicalement différents. Les mamelles de Tirésias est certainement le seul opéra surréaliste (le mot fut inventé par Guillaume Apollinaire pour la pièce qu'il met en musique), drôle, enjoué, complètement loufoque. Le dialogue des Carmélites d'après Georges Bernanos raconte le martyre d'une jeune femme au moment de la Terreur, sobre, bouleversante évocation de l'échafaud. La voix humaine est la mise en musique du monologue sublime de Jean Cocteau, kaléidoscope d'émotions exprimées par une femme que son jeune amant vient de quitter. La réussite de ces trois opéras doivent énormément à leur interprète, Denise Duval, cantatrice atypique issue des Folies Bergère !


Dans Denise Duval, ou la Voix retrouvée, long bonus de 1998 accompagnant le film réalisé par Dominique Delouche en 1970, la soprane montre ses qualités de comédienne en donnant une leçon d'interprétation passionnante à la jeune Sophie Fournier. En 2004, saisi par le toupet de Denise Duval interviewée dans Libération par Éric Dahan, j'avais acheté sa biographie rédigée par Bruno Berenguer (ed. Symétrie). Je possédais également l'enregistrement vidéographique d'un savoureux récital donné avec Poulenc au piano, mais je rêvais depuis quarante ans de la voir dans le rôle que je ne connaissais que par le disque. Or Dominique Delouche l'avait filmée en 35 mm couleurs pour la télévision dans des décors et costumes de son fait. Ayant perdu sa voix, elle chantait là en playback sur l'enregistrement de 1959, concentrant toute son énergie sur son jeu dramatique. Nous avons donc Georges Prêtre, à la tête de l'orchestre de l'Opéra Comique où l'œuvre fut créée, suivant la cantatrice tel que le rôle l'exige, à l'inverse de la pratique usuelle où les chanteurs s'adaptent à l'orchestre ! Delouche redouble de virtuosité en découpant le film, imaginant des angles que seul le cinéma permet, transformant le décor 1925 en toiles de Klimt au gré des plans. En écoutant l'œuvre on comprend ce que les "comédies" musicales de Jacques Demy lui doivent, comme on entend d'où vient la chanson française à l'écoute de Bizet, Massenet ou Gustave Charpentier. Poulenc et Cocteau ne pouvaient rêver meilleure interprète que cette femme moderne pour jouer l'amoureuse éconduite pendue au fil de son téléphone face à un amant terriblement absent. Sa diction parfaite permet de jouir du texte de Cocteau et son intelligence de la musique de Poulenc. Le DVD publié par Doriane (extrait ici) est un must absolu que vous soyez ou non fan d'opéra.
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