Jean-Jacques Birgé

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mercredi 28 juin 2017

Vinicio Capossela, Canzoni della Cupa


Deux disques enregistrés à onze ans d'intervalle réunissent ces Canzoni della Cupa. Aux chansons de Poussière répondent celles de l'Ombre. Les premières sentent la terre d'Italie, la sueur du travail au soleil, l'exploitation des paysans. La Lune éclaire les secondes, révélant ses fantômes, bêtes imaginaires de contes cruels, qu'une seule personne à la fois peut contempler. Chaque auditeur en fera l'expérience. Le premier disque respire l'authenticité de la musique traditionnelle du sud de l'Italie, pleine d'entrain, syllabes aux consonantes rapidement articulées qui donne le courage de moissonner et l'envie de danser. Le second a traversé l'Atlantique à la manière d'un Sergio Leone. Il Treno rend d'ailleurs hommage à la musique d'Ennio Morricone...


Si j'étais séduit par les chants à gorge déployée qui doivent s'affranchir de la poussière, je tombe sous le charme de la voix devenue grave de la rock star considérée comme le "Tom Waits italien", Vinicio Capossela, qui l'a posée pour tout bagage sur la nouvelle terre, rappelant le velours envoûtant d'un Leonard Cohen. Une autre côte orientale éloignée de la mer, un autre sud. En Californie la musique s'est enrichie de la proximité du Mexique et du désert texan. La nuit a succédé au jour. Le bestiaire s'est élargi à des animaux imaginaires ou du moins à leur incarnation païenne. Après ce voyage dans le temps et dans l'espace, comme tout immigré j'ai aimé revenir aux origines, là où l'inconscient va puiser son inspiration, là où naissent les légendes que s'approprient les poètes. Je navigue ainsi d'un disque à l'autre, selon l'heure et l'humeur.
L'album manquant d'un livret conséquent, on peut trouver toutes les informations sue le site de Capossela, en particulier un copieux livret en anglais et en italien avec les paroles des chansons, la longue liste des musiciens, des index des créatures, des lieux et des personnages qui hantent ce magnifique double album.

→ Vinicio Capossela, Canzoni della Cupa, 2 CD Accords Croisés / Pias, sortie le 26 août 2017

jeudi 22 juin 2017

Le voyage déconnecté de Lucas Santtana


Modo Avião est le genre de projet que j'adore. Le nouvel album de Lucas Santtana s'écoute comme on regarde un film, allongé dans des coussins profonds pour profiter du voyage. Enregistrée en mode binaural, l'expérience est d'autant plus convaincante au casque stéréo pour profiter des ambiances 3D. On est tout ouï puisque les images ne sont que mentales. C'est le cinéma pour les aveugles que je pratique depuis toujours, en particulier avec Un drame musical instantané. Comme je ne suis pas lusophone, je suis les sous-titres reproduits dans le livret pour vivre les aventures brésiliennes du personnage principal, sorte de double de Santtana. Il est très important de comprendre ce dont ça parle.
Modo Avião est une interrogation intime sur la vie folle que nous menons, ce quotidien 3.0 sous perfusion Internet, l'aliénation que le Capital nous inflige en nous appâtant avec ses jouets pour geeks et l'accumulation des contrôles qu'ils lui permettent d'exercer. Ainsi Santtana crée une fiction déconnectée, encore qu'il la joue en mode avion, posture paradoxale pour un adepte de la décroissance. Comme pour chacun de nous, il y a un fossé entre la vie que nous menons et celle dont nous rêvons. Des scènes dialoguées in situ alternent avec dix chansons enregistrées en studio. Modo Avião est un opéra de chambre d'une extrême tendresse, un pamphlet politique qui prend le temps d'un recul nécessaire, un modèle de musicalité tant dans les dialogues que dans la musique. Composée entièrement à la guitare acoustique, elle fait appel à quantité d'invités comme le guitariste Lucas Vasconcellos, le polyinstrumentiste Rodrigo Campello, le vibraphoniste Arthur Dutra, l'accordéoniste Mestrinho, le Danish (String) Quartet, sans compter les architectures sonores de Fabio Pinczowski qui joue des claviers, a enregistré et coproduit l'album...


À côté des musiciens il y a une demi-douzaine d'acteurs (surtout des actrices !) pour interpréter les scènes dialoguées entre Lui et toutes ces filles. Lucas Santtana s'est baladé avec son magnétophone et son micro aux oreilles écartées pour capter des ambiances immersives en field recording. Les chansons s'échappent de cette captation du quotidien pour distiller leur poésie. Les textes sont cosignés avec le romancier João Paulo Cuenca. Au Brésil Rafael Coutinho a réalisé une bande dessinée, miroir de l'album, mais aucun éditeur français ne semble avoir été intéressé à la publier. Santtana nous invite donc à un voyage où les paysages n'existent que parce que nous fermons les yeux et que nous nous laissons porter par le vent jusqu'à l'atterrissage. Comme si nous avions rêvé.

→ Lucas Santtana, Modo Avião, Nø Førmat, CD 16,99€ - LP 14,99€, sortie le 23 juin 2017

lundi 19 juin 2017

La cerise sur le gâteau : El Strøm ÉLU Citizen Jazz


Malgré le choix absurde de la plupart des votants qui n'ont pas compris le tour de passe-passe de garder les mêmes en changeant de nom (En Marche remplaçant le PS avec les mêmes et une politique qui glisse, qui glisse toujours plus à droite), nous sommes heureux d'avoir ravi trois circonscriptions au PS en élisant Alexis Corbière (Montreuil, Bagnolet), Sabine Rubin (Les Lilas, Romainville, Noisy-le-Sec, une partie de Bondy), Bastien Lachaud (Pantin), candidats de la France Insoumise. Dans notre bastion de résistance du 93 (sept circonscriptions sur douze avec Marie-Georges Buffet du PCF et Clémentine Autain d'Ensemble), nous respirerons peut-être un air local un peu plus sain. La soirée était déjà plutôt sympathique lorsque Franpi Barriaux a publié, dans l'édition de la semaine commençante, un bel article sur l'album Long Time No Sea de notre trio EL STRØM en l'honorant d'un ÉLU CITIZEN JAZZ, un disque rouge comme notre banlieue !

"Tenir entre ses mains un disque de Jean-Jacques Birgé enregistré depuis le début de ce siècle est déjà un événement en soi. Non que l’iconoclaste explorateur du chant des machines et du son des objets n’ait pas enregistré durant cette longue période. Nous l’avions noté, il y a quelques années dans un dossier qui lui était consacré, la majeure partie de sa discographie est désormais en ligne : quatre albums en 2016, et des dizaines de références. Parmi celles-ci, on retrouve la chanteuse danoise Birgitte Lyregaard, dont Jean-Jacques avait parlé ici même et le percussionniste et électronicien Sacha Gattino. Ils forment avec Birgé le trio El Strøm, le courant en danois, curiosité qui mêle la poésie, les langues, les images, les collages sonores dans une lente divagation qui se réclame d’une liberté farouche, où l’humour n’est jamais loin… Long Time No Sea, jeu de mot qui donne le titre au disque rappelle également que si courant il y a, il ne ressemble en rien à un long fleuve tranquille.
Ainsi « Paris », courte description déconstruite en forme de tentative d’épuisement d’un lieu témoigne à la fois d’une grande attention collective et d’une légèreté revendiquée. La voix très souple de Lyregaard, qui peut passer du babil à une scansion parfaite en quelques instants, est le fil d’Ariane d’un voyage imaginaire mise en scène avec soin. Le cinéma pour les oreilles est indubitablement l’une des obsessions de Birgé. Ici, à force de sons acides, de voix troublées quand elles ne sont troublantes, on s’identifie à une superproduction. Les petites virgules colorées exécutées tant par des trompettes à anches et des potentiomètres que par des idiophones et autres tambours, créent un contexte féerique et surnaturel qui s’exprime à merveille dans le long « Sound Castles » qui ouvre l’album. Ce n’est pas anodin ; la pochette où s’étale une rougeoyante flèche en néon est une invitation pressante à passer de l’autre côté du miroir, où l’étrangeté règne sur une étendue de grincements cristallins et de voix mutantes. On pénètre toujours plus loin dans un taillis touffu de tintements, ténébreux mais rarement inquiétant. C’est une chute au ralenti dans l’inconnu avec la certitude d’un atterrissage sans dommages.
Jamais peut-être depuis Un Drame Musical Instantané Jean-Jacques Birgé n’avait fait montre d’une telle gourmandise pour la narration. Il le doit à ses deux compagnons qui marchent du même pas. Lorsque sur « Mécanique Cantiques », Lyregaard souffle un poème aux creux de nos ouïes assaillies d’harmonicas et d’instruments-jouets, il flotte sur Long Time No Sea une douceur enfantine qui se traduit par un goût insatiable pour le jeu, le hasard et le fortuit. Mélangé à quelques parti-pris ésotériques qui ne sombrent pas dans le mysticisme (« Dark Waters », et ses percussions pleines d’écho), il en résulte une œuvre ensorcelante comme un sortilège qu’on ne voudrait rompre sous aucun prétexte. Un monde parallèle dont nul fâcheux prince charmant n’aurait la mauvaise idée de vouloir nous délivrer. C’est impossible, d’ailleurs : le courant est trop fort."
(Franpi Barriaux, Citizen Jazz)

→ El Strøm, Long Time No Sea, CD avec Jean-Jacques Birgé (cla, fx, reed tp, hrm, objets), Birgitte Lyregaard (voc), Sacha Gattino (perc, dms, hrm, objets), Disques GRRR, dist. Orkhêstra, 15,50€

vendredi 16 juin 2017

Amandine Casadamont / Antonin-Tri Hoang, compositeurs irradiants


Hasard du temps, réaction en chaîne, actualité radioactive nous survivant... C'était hier. C'est aujourd'hui. C'est forcément demain... Hier soir Amandine Casadamont vernit son vinyle Retour Possible avec une performance à l'Espace Oppidum sur des images de Claire Olivès. Le matin-même le postier avait apporté le livre-disque Saturnium d'Antonin-Tri Hoang avec la photographe SMITH chez Actes-Sud. L'une et les autres crépitent, inspirés par la radioactivité menaçante. Rapprocher les deux est une évidence, d'autant qu'ils me rappellent la pièce Tchernobyl que j'enregistrai live en juin 2002 en y mixant un adagio composé avec Bernard Vitet huit ans plus tôt.
Amandine Casadamont est passée pour la troisième année en zone interdite à Fukushima. Elle en a rapporté les sons qui composent son Retour possible. Faut-il le croire ? Les rues vides suggèrent que ce n'est pas vraiment souhaitable. La face A, minimaliste, nous laisse d'ailleurs sans voix. Celle de l'auteure intervient sur la seconde, inventoriant l'horreur en commençant chaque phrase par "il semblerait". Parce qu'on ne voit rien. On ne sent rien. C'est un chantier où l'atmosphère est le seul air que l'on puisse fredonner. Les nouvelles sont mauvaises. Si mauvaises qu'on semblerait avoir glissé dans une science-fiction dystopique. Sauf que c'est là. Maintenant et pour longtemps.
Dotés du généreux Prix Swiss Life à 4 mains, Antonin-Tri Hoang et SMITH ont imaginé un conte musical et photographique où Marie Curie aurait découvert un nouvel élément chimique "capable de courber le temps", irradiant les images et les sons au delà de l'imaginable. Comme chez Casadamont, la composition musicale est dramatique, sorte de Hörspiel (évocation radiophonique) où la frontière entre documentaire et fiction n'importe plus. Leur Saturnium tient plus des fantaisies d'Orson Welles ou Joan Fontcuberta. À côté des portraits censés s'effacer avec le temps, on peut lire de faux manuscrits, l'article d'une revue scientifique, entendre la visite du puits où furent découverts 2 mg de la substance qui bouleverse les rapports de causalité. La musique suit cette logique impossible. Drônes et pointillisme de synthèse partagent la vedette à un trio anches-guitare-batterie avec la même délicatesse que celle du Retour possible. C'est la première fois que Hoang passe au synthétiseur, une machine qu'il s'est assemblée sur mesures, bloc par bloc. Ses sons analogiques ont une qualité acoustique qui me plaît inévitablement. Au Palais de Tokyo dans le cadre de l'exposition Le rêve des formes, ils sont spatialisés sur seize haut-parleurs, mais on ne fait que passer. L'ouvrage permet de rester.
Sur le plastique de Casadamont est imprimé un câble électrique prélevé sur la même île que la couverture de mon propre album. Mais Tchernobyl diffuse un sombre romantisme, souvenir des cent mille vies sacrifiées pour en sauver vingt millions alors que Fukushima reste une poudrière bien plus dangereuse. Quant au saturnium, il laisse entrevoir ces aller et retours dont l'art a le secret, mille-feuilles quantique rempli d'énigmes où les plis du temps finissent par répéter une histoire d'éternité.

→ Amandine Casadamont, Retour possible, vinyle 45 tours 30 cm, Sound Art 01, édition limitée à 100 exemplaires, 40 et 50€ (disponible au 30 rue de Picardie jusqu'à dimanche)
→ Antonin-Tri Hoang & SMITH, Saturnium, livre et CD, ed. Actes-Sud, dist. Harmonia Mundi, sortie le 6 septembre 2017, 16,64€
→ Jean-Jacques Birgé & Bernard Vitet, Tchernobyl, sur CD Établissement d'un ciel d'alternance, GRRR 2026, dist. Orkhêstra, 15€

lundi 12 juin 2017

Youthstar au top sur l'Échelle de Scoville


C'est la quatrième fois que j'écoute l'EP de Youthstar sans savoir encore comment en parler. Il me manque probablement les termes adéquats. Chacun des six morceaux sur lequel le MC anglais place ses flows est complètement différent. Si je comprends bien, Youthstar a choisi ses featurings pour les avoir déjà pratiqués en toute complicité. Sur cet EP trop court à mon goût, il collabore ainsi successivement avec A.S.M., Chill Bump and Illaman, Taiwan MC, Deluxe, Big Red... Il est par ailleurs devenu le MC attitré du groupe Chinese Man dont je suis totalement fan. Le moins que l'on puisse dire est qu'il diffuse une énergie d'enfer. Plutôt logique pour un amateur de piment extra fort, délire que je partage de manière immodérée, puisque je ne crains aucun degré sur l'échelle de Scoville, bien au contraire, un magnétisme irrépressible m'attire vers ces sommets jumpy qui donnent envie de rigoler ! Menu dégustation composé de hip hop, trap, bass music, pop rock, boom bap, SA.Mod diffuse un feu d'artifice en entrée et en sortie. En plus des beats à réveiller les morts, je suis évidemment séduit par la richesse et la variété des samples, qu'ils soient vocaux, instrumentaux, bruitistes ou des ready-made aux références culturelles détournées. Comme d'habitude avec les rappeurs anglophones j'ai du mal à suivre le sens de ce que cela raconte, surtout lorsqu'ils n'ont pas leur langue dans leur poche et qu'elle fait sept tours sur elle-même entre chaque syllabe sans qu'on ait le temps de dire ouf. Je risque peut-être d'être déçu, mais j'aimerais bien pouvoir lire le texte à l'occasion, même les parties francophones dont le débit rivalise avec celui du robinet, net, net, net...

→ Youthstar, SA.Mod Hot Sauce EP, Chineseman Records, CD 8€ ou EP 12€, et sur différentes plateformes (Deezer, Spotify, YouTube, Napster, itunes) .

jeudi 8 juin 2017

DDD publie 4 remix de L'homme à la caméra


1895, 1929, 1973, 1984, 1999, 2014, 2017, autant de jalons pour accoucher de ce bel objet !
Le label français DDD publie 4 remix de l'album L'homme à la caméra d'Un Drame Musical Instantané sur un vinyle transparent vendu en bundle avec le vinyle original (pressage d'époque). Le New Yorkais Jorge VELEZ dit Professor Genius, l'Australien Dro Carey aka Tuff SHERM, le Polonais Eltron JOHN et le célèbre Thurston MOORE se sont prêtés au jeu... Des expériences similaires suivront avec d'autres vinyles historiques du Drame et de nouveaux remixeurs !
Thurston Moore (Sonic Youth) avait enregistré 7/11 en 1999, mais ce titre n'avait jamais été publié. Xavier Ehretsmann a commandé plus récemment les trois autres remix. De son côté, en octobre 2014, le magazine anglais WIRE avait publié le morceau d'Eltron John sur le CD Below The Radar Special Edition: The Dream, compilation de musique expérimentale et électronique réunie par l'Unsound Festival de Cracovie.
La transparence du vinyle de REMIX laisse voir la pochette originale où figurent un photogramme du film de 1929 de Dziga VERTOV et les 15 musiciens du grand orchestre d'Un D.M.I. lors de la création du ciné-concert au Théâtre Déjazet le 14 janvier 1984. Seul un sticker rond laisse apparaître le nom des 4 remixeurs. Le visuel de Coline Malivel s'inspire d'une diapositive du light-show L'Œuf Hyaloïde que j'avais cofondé avec quatre camarades, extraite du Light-Book imprimé par l'Imprimerie Union en 1973.
Un tiré-à-part 15x23cm est offert à tout acquéreur du bundle à la boutique DDD ou au Souffle Continu.

Extraits mp3 avec commentaires du producteur sur chacun des 4 remix...
Le film de Vertov sonorisé en 1984 par Un Drame Musical Instantané
L'homme à la caméra + Remix, 2 LP 33 T, DDD/GRRR, dist. Rubadub, 16€, sortie du bundle le 13 juin 2017

vendredi 2 juin 2017

Jackie Berroyer, un chroniqueur musical exemplaire


Les chroniques musicales de Jackie Berroyer sont des modèles du genre parce qu'elles n'obéissent pas au formatage que les professionnels s'imposent. Seule la passion l'anime et il les intègre naturellement à ce qui ressemble à un blog quotidien où ses émois amoureux, ses inquiétudes financières et ses poses hypocondriaques de type faussement banal occupent autant de place. Rédigées à l'origine essentiellement pour la revue suisse Vibrations, il les a réarrangées et les commente avec le recul qu'offrent les années. La première personne du singulier de cette personne singulière, dont nous connaissons le visage et la silhouette surtout par ses rôles d'acteur, signe ce journal extime, cousin d'un blog généraliste aux spécialités récurrentes. Dans son avant-propos, Berroyer parle d'autofiction, sachant bien que chez ceux qui disent "il" ou bien "elle", ça sent son petit moi. Les chroniqueurs musicaux, par exemple, ne font souvent que des portraits en creux d'eux-mêmes.
La plupart des aventures de Berroyer datent de plus d'une décennie, mais cela ne sent pas le réchauffé pour autant suspends ton vol. C'est qu'il aime les jeux de mots laids comme il craint celui qui passe jusqu'à l'attirer dans ses entrefilets. Son récent retour en cuisine rafraîchit donc les plats pour que nous en savourions avec gourmandise le bis-cuit millésimé. Parlons peu, parlons de moi (Ne dites à personne que j’en parle à tout le monde) possède évidemment le style Berroyer, un mélange d'humilité naïve et d'égotisme complaisant, de générosité et d'humour, un swing authentique, rare sous nos latitudes. Parce que l'auteur aime le jazz, le blues, le rock, le reggae et toutes les musiques qui l'accompagnent au long de sa vie. Miles Davis et Frank Zappa deviennent les refrains de sa chanson de gestes où les chorus sont tenus par les Beatles et les Rolling Stones, John Lee Hooker et Grant Green, Charlie Parker et Thelonious Monk, Manu Chao, Cheikha Remitti ou Koffi Olomidé, avec des breaks sur Platon, Pierre Lattès et Gérard Térronès, Benny Lévy, Nabe ou le Professeur Choron. Ses amours pathétiques avec des filles de facilement trente ans plus jeunes que lui n'ont pas cette légèreté, sa lucidité ne pouvant qu'accoucher d'une forme de cynisme larmoyant. C'est probablement ce qui fait son charme. À 71 ans, si la peur de la maladie et de la mort les explique, nous n'aurons par contre pas la clef de son endettement pathologique, si ce n'est la soif de vivre au jour le jour dans une société où l'improvisation semble réservée aux jazzmen, mais pas aux écrivains. Il n'empêche qu'en le lisant j'ai apprécié son style qui coule de source, tant qu'il nous donne envie d'écouter la bande-son de sa vie.

→ Jackie Berroyer, Parlons peu, parlons de moi (Ne dites à personne que j’en parle à tout le monde), couverture de Honoré, 288 pages, Ed. Le Dilettante, 20€

mardi 30 mai 2017

Paolo Fresu & Uri Caine, nocturne pour trompette et piano


Plutôt enclin à rechercher des musiques qui se rapprochent du cinématographe, entendre que le cut prévaut au développement, ou que la variété des plans supplante les variations du thème, j'ai parfois besoin de calme, d'une tendresse que seule la nuit ou la musique savent produire, du moins certaines nuits et certaines musiques, lorsque la nuit n'est habitée que d'étoiles et que la musique m'y transporte sur un courant d'air. L'enregistrement live à Milan du duo formé par le trompettiste sarde Paolo Fresu et le pianiste américain Uri Caine est de toute évidence un nocturne. Après les albums Things en 2006 et Think en 2009, la complicité de près de 15 ans des deux musiciens continue de caresser les oreilles comme une brise légère.


L'influence de la musique classique que Uri Caine arrangea souvent (Mahler, Wagner, Bach, Schumann, Mozart, Vivaldi...) pour des orchestres à tendance jazz ne s'entend pas seulement ici sur le Menuet en sol mineur de Bach, le troisième mouvement de la première symphonie de Mahler ou La Travagliata, Sino Alla Lorte Mi Protesto, L'Amante Bugiardo de Barbara Strozzi, mais aussi dans les morceaux d'origine pop (Nature Boy d'Eden Ahbez, All I Want de Joni Mitchell, Give Peace A Chance de Lennon) ou jazz (I Loves You Porgy de Gershwin). Paolo Fresu se faufile entre les touches avec l'aisance d'un oiseau de nuit, passant parfois au bugle, encore plus velouté, ou électrifiant l'air en transformant le son avec ses effets électroniques. Je cherche vainement mes mots car la qualité de ce concert est justement de les faire oublier pour laisser la musique nous emporter vers l'éther dont aucun nom ne peut rendre son irréalité tangible.

→ Paolo Fresu & Uri Caine, Two Minuettos (Live in Milano), Tŭk Music (Sonodisc/IDOL), 20€, sortie le 30 juin 2017

vendredi 26 mai 2017

Défis de prononciation, nouvel album de Bernado Birgé Edsjö


Après avoir édité 5 vidéos du spectacle Défauts de prononciation, voici l'album rassemblant les 10 pièces improvisées le vendredi 12 mai au Triton, Les Lilas. Il s'intitule Défis de prononciation pour marquer la différence en assumant le pluriel : un défaut, des défis ! En lecture et téléchargement gratuits comme les 70 autres albums exclusivement disponibles en ligne sur le site du label GRRR, il réunit Sophie Bernado (voix, basson), Linda Edsjö (voix, vibraphone, batterie) et moi-même (clavier, Tenori-on, trompette à anche, guimbarde...).
Ces allitérations sont dans l'ordre où elles ont été jouées. Les deux dernières sont des propositions du public, respectivement Pépito Matéo et Jean Bonnefoy. Florian Tirot est l'ingénieur du son. J'en ai assuré le mixage le 18 mai, jour de sa mise en ligne sur le site drame.org. Ma photo de pétales de magnolia a été prise à Rueil-Malmaison.

#1 Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ?
#2 Flyg fula fluga och den fula flugan flög
#3 Peter Piper picked a peck of pickled peppers. If Peter Piper picked a peck of pickled peppers, where's the peck of pickled peppers Peter Piper picked?
#4 Tas de riz, tas de rats, tas de riz tentant, tas de rats tentés, tas de riz tentant tenta tas de rats tentés, tas de rats tentés tâta tas de riz tentant
#5 Ringeren i Ringe ringer ringere end ringeren ringer i Ringsted
#6 Sju sjösjuka sjömän sköttes av sju sköna sköterskor på skeppet Shanghai
#7 She sells seashells by the seashore. The shells she sells are surely seashells. So if she sells shells on the seashore, I'm sure she sells seashore shells
#8 Y a pas d'hélice hélas, c'est là qu'est l'os
#9 Six chats chauves assis sous six souches de sauge sèche
#10 Si six scies scient six cyprès, six cent six scies scieront six cent six cyprès

mardi 23 mai 2017

Dramaticules de Dominique Fonfrède et Françoise Toullec


Des borborygmes ? De la Ursonate de Kurt Schwitters au monologue surréaliste de Salvador Dali en passant par les poètes lettristes et le yaourt des rockers français, les langages inventés en réfléchissent l'essence au delà du sens. Pourtant, le passé de comédienne et le talent d'auteur de la chanteuse Dominique Fonfrède confèrent à ses élucubrations vocales une dramaturgie qui les transforme en saynètes tragicomiques proches de Tex Avery ou Samuel Beckett dont elle revendique ses "dramaticules". Les seize pièces du CD, improvisées et hautement préparées avec la pianiste Françoise Toullec, laissent à l'auditeur sa part d'interprétation, autant d'évocations d'une mécanique déréglée qui différencierait l'homme des autres espèces animales. Préparé, le piano l'est aussi, des gommes de Robbe-Grillet à un mikado fragment d'une chronologie du hasard, d'un balai d'apprenti-sorcier aux ficelles du métier qui sont évidemment dans ses cordes. La rencontre est virtuose. Le concert l'avait déjà prouvé. On se laisse prendre par le vertige quand Fonfrède déballe un extrait de l'Épopée de Grabinoulor du pré-surréaliste Pierre Albert-Birot. Pour faire passer leur originalité fondamentale, exercice acrobatique où l'humour permet de prendre ses distances avec le drame de l'existence, les deux musiciennes convoquent Jacques Tati, Francis Ponge, Bobby Lapointe, György Kurtag, Alain Louvier, Georges Simenon et le petit chaperon rouge. Mais ont-elles vraiment besoin d'aucun prétexte pour leur douce folie qui n'est autre que la lucidité des poètes ?

Dominique Fonfrède et Françoise Toullec, Dramaticules, CD Gazul Records, dist. Musea, 14,99€

vendredi 19 mai 2017

Chansons minimalistes de Musseau et Caron


J'ai tant écrit de louanges sur les auteurs-compositeurs-interprètes Élise Caron et Michel Musseau que l'envie de chroniquer les deux rééditions de la délicieuse divette et la nouveauté de mon clown triste préféré est une tentation qui tient de la gageure. L'un et l'autre soignent leurs mots comme des dresseurs de puces, une homéopathie où la dose minimale sauverait la vie des désespérés de la mélodie simple. Les amateurs d'Erik Satie y reconnaîtront leurs petits, pour l'humour grave et la légèreté des doses.
Récemment Élise Caron reprenait certaines des Chansons pour les petites oreilles et d'Eurydice Bis dans des adaptations Orchestrales commandées à plusieurs compositeurs dont Michel Musseau et accompagnée par l'ensemble de tango Las Malenas. Les premières datent de 2003, les secondes de 2006, millésimes que le label Le Triton exhume de sa cave où les meilleurs crus ont conservé leur bouquet. Christèle Chazelle au piano et Michel Musseau au piano jouet et à la scie musicale (encore lui ?! Probablement parce que je découvris Élise et Michel ensemble sous la direction du compositeur Luc Ferrari il y a tant de temps déjà) jouent à quatre pattes sur le premier ; le pianiste Denis Chouillet (un des autres arrangeurs des Orchestrales), les bassistes Sylvain Daniel ou Daniel Diaz, le clarinettiste Bruno Sanalone sont du second. La propre fille d'Élise, Gala Collette, a signé la conception graphique de l'un et l'autre.
La couverture de Petites histoires noires est par contre de Thierry Flamand. Michel Musseau, assis sur les boîtes aux lettres, regarde-t-il le fauteuil vide ou le tableau aussi noir que ses vies dépressives ? Mais l'art de ce Buster Keaton de la chanson française est si tendre qu'il donne envie d'en rire. Je regrette seulement que les a parte composés de quelques mots qu'il sert en scène pour présenter chaque chanson soit absents du disque. J'avais adoré le programme où il partageait la scène avec Élise et que j'avais chroniqué sous le titre Les mots de Musseau et les mets de Caron. Ces trois albums prolongent le plaisir ou permettent de découvrir deux artistes originaux, magnifiques fleurons de la chanson française dont l'humilité et la sincérité n'ont d'égales que l'esprit et la bonté.

mercredi 17 mai 2017

Cinq allitérations musicales par Bernado-Birgé-Edsjö (vidéos)


Mon incisive manquante m'avait donné l'idée du thème du concert de la semaine dernière au Triton, Défauts de prononciation. J'ai photographié mon plus beau sourire avec le vide intersidéral plongeant, mais c'était vraiment trop gore pour illustrer ce billet, déjà que je ferme les yeux à chaque opération de la série The Knick que je regarde ces soirs-ci. Clive Owen y est très bien dans le rôle du chirurgien junkie, et Steven Soderbergh a réalisé tous les épisodes, fait la lumière sous le pseudonyme de Peter Andrews et le montage sous celui de Mary Ann Bernard, encore un Shivaïste ! Le trou dentaire ne collait pas avec la délicatesse du concert de vendredi dernier. Nous avons donc virtuellement renfilé les doudounes de l'hiver 2015 et clic clac c'était déjà dans la boîte. Je passe récupérer le multipistes ce matin aux Lilas, mais en attendant j'ai monté les rushes que Françoise a tournés depuis le balcon...


La première allitération en ligne est Flyg fula fluga och den fula flugan flög (Envole-toi, mouche moche, et la mouche moche s'est envolée, 2'51). Le basson de Sophie Bernado répond à la voix de Linda Edsjö tandis que je joue du cristal au clavier. Le fait que la phrase soit suédoise convient évidemment parfaitement à Linda, native de Stockholm.


L'accent nordique de Linda et celui du sud de Sophie ont validé mon idée de prendre pour titres et thèmatiques des allitérations. La seconde ici est danoise. Oh miracle, Linda s'y entend aussi dans cette langue, d'autant qu'elle est diplômée de l'Académie Royale de Copenhague ! Sur Ringeren i Ringe ringer ringere end ringeren ringer i Ringsted (Le clocher de Ringe sonne moins bien que celui de Ringsted, 6'30) elle joue aussi du vibraphone et de la batterie. Sophie se contente de sa voix, elle qui est du Gers, le CNSM ne l'ayant pas formatée à l'accent pointu. Enfin, seul autodidacte de la bande, il est rare que je n'entende qu'un son, puisque je joue de plusieurs cloches au clavier, plus une touche de zoziaux printaniers.


Sju sjösjuka sjöman sköttes av sju sköna sköterskor på skeppet Shanghai (7 jolies infirmières se chargent de 7 marins qui ont le mal de mer sur le navire Shangaï, 6'36) ne se prononce pas du tout comme on pourrait le croire. Linda est encore à l'honneur pour essuyer les plâtres. Remarquez que j'ai réussi à taper le å avec son petit rond sur la tête, on dit "a rond en chef", en tenant alt-majuscule-§ sur mon Mac ! J'enchaîne le navire dans la tempête, le koto, le rythme des machines, une flûte tandis que Linda vocalise, vibraphonise et percute, Sophie se cramponnant à son grave instrument à anche double.


Nous avons aussi dialogué sur Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes / Peter Piper picked a peck of pickled peppers. If Peter Piper picked a peck of pickled peppers, where's the peck of pickled peppers Peter Piper picked? / Tas de riz, tas de rats, tas de riz tentant, tas de rats tentés, tas de riz tentant tenta tas de rats tentés, tas de rats tentés tâta tas de riz tentant / She sells seashells by the seashore. The shells she sells are surely seashells. So if she sells shells on the seashore, I'm sure she sells seashore shells, mais je n'avais pas matière cinématographique pour en réaliser un petit montage. Contentons-nous de Y a pas d'hélice hélas, c'est là qu'est l'os (6'06) issu du dialogue du film La grande vadrouille. Je joue de la trompette à anche et du clavier, Linda de la batterie et Sophie chante et passe au basson.


Comme nous avions épuisé notre répertoire au demeurant totalement improvisé, j'ai demandé si quelqu'un dans la salle pouvait nous proposer une de ces phrases vachardes que nous serions heureux d'exécuter aussitôt comme un dit d'un condamné. Avant que Jean Bonnefoy nous suggère Si six scies scient six cyprès, combien scient six cent six scies ? Si six scies scient six cyprès, six cent six scies scieront six cent six cyprès (7'05), Pépito Matéo, qui était probablement entré là parce qu'il avait vu de la lumière, nous propose Six chats chauves assis sous six souches de sauge sèche. Nous en fûmes très inspirés, même si à la maison nous n'en avons actuellement que cinq en comptant les trois chatons d'un mois qui seront appelés à voler de leurs propres ailes dès juillet prochain... Mes deux camarades miaulent ainsi un duo adéquat que j'accompagne au Tenori-on, avant que Linda ne passe au vibra et que je dégonfle ma baudruche... Pour terminer, l'ordinateur a travaillé toute la nuit pour que ces instantanés voient le jour.

samedi 13 mai 2017

Trois réactions au CD d'EL STRØM "Long Time No Sea"



Robert Wyatt : "Terrific CD" (10 mai 2017)

Louis-Julien Nicolaou (Les Inrocks, 12 mai 2017)
Les 10 albums de jazz français qu’il faut écouter d’urgence :
"La première impression est câline : petite boîte à musique et voix douce nous affirmant que la liberté existe, ce que nous sommes tout prêts à croire, comme à n’importe quel conte de l’enfance. Et puis, rapidement, ça se détraque et on décolle vers un territoire sans balises, hors-monde, traversé de transes obsédantes, d’étranges ruminations vocales et tripatouillages qui déconstruisent le sens, déroutent, égarent, ravissent. Le paysage s’élabore en collages et zigzags aléatoires et c’est toute une anarchie fantasque, drôle et vivante à laquelle nous invitent l’expérimentateur compulsif Jean-Jacques Birgé, la chanteuse Birgitte Lyregaard et le percussionniste Sacha Gattino. La musique si neuve d’El Strøm nous vient sans doute d’un lointain futur : la seule chose dont on est sûr, c’est qu’on ne s’y ennuie pas."

Jean Rochard (natomusic, 11 mai 2017) :
En 1844, Grandville, inimaginable illustrateur, publie Un autre monde (Transformations, visions, incarnations, ascensions, locomotions, explorations, pérégrinations, excursions, stations, cosmogonies, fantasmagories, rêveries, folâtreries, facéties, lubies, métamorphoses, zoomorphoses, lithomorphoses, métempsycoses, apothéoses et autres choses). Le déroulé complet du titre est celui du plus explicite des programmes ou plutôt des déprogrammes de la plus folle intériorisation à l'extérieur le plus absolu (l'imagination selon Will Spoor).
Dans une mise en scène d'Etienne Mineur, les illustrations d'Un autre monde ornent justement, 173 ans plus tard, le livret du premier album (physique comme on dit de nos jours) de El Strøm, trio constitué de Birgitte Lyregaard, Sacha Gattino et Jean-Jacques Birgé (également mixeur de l'enregistrement). Cela tombe bien, car le dessein d'Un autre monde et ses immanquables sous-titres est aussi celui de ce disque titré Long time no sea, jeu de mots entièrement associable à l'univers de Grandville.
Les trois camarades de luth, troubadours des impossibles, philosophes des tentations avides et joyeuses, en 9 stations, livrent et délivrent autant de formes, autant de détails chantés où le réel scruté n'a qu'à bien se tenir. Les à-coups sont tendres mais déterminés et les frontières facétieusement piétinées. C'est que l'accueil est l'une des multiples qualités des trois baladins. Leurs chansons sont effectivement des points hospitaliers pour qui cherche, des situations riches de petites énigmes pour mieux se libérer, "Approchez-vous même en dormant, délivrez-nous du contretemps" dit l'une des chansons. Qu'ils trifouillent la radio où vibrent de saveurs orientales, à l'évidence, les trois labadens turbulents s'entendent à merveille et cette joie d'être ensemble fait du bien.
Leurs chansons sont des fêtes taquines tintinnabulantes, des loupes qui ne craignent pas l'infiniment petit où tout se révèle ("C'est tout petit, ça veut dire loin, oui mais c'est grand quand tu t'approches"). L'évocation de "Lover Man", la chanson de Jimmy Davis, Ram Ramirez et James Sherman, écrite pour Billie Holiday, surprendra plaisamment en pareil territoire où c'est bien parce qu'il est interdit d'interdire qu'on a grande mémoire. Ah oui, El Strøm signifie "le courant" en danois, ça vous étonne ?

El Strøm, Long Time No Sea (Grrr 2029, dist. Orkhêstra)
→ À signaler également la très attendue réédition du classique Rideau ! de Un drame musical instantané par le label viennois Klanggalerie (Klanggalerie gg221)

vendredi 12 mai 2017

Défis de prononciation, ce soir 20h au Triton


D'abord ce n'est pas tous les jours vendredi, car je n'ai pas joué à Paris ou en région parisienne depuis le concert avec Bumcello il y a 15 mois qui avait fait salle comble, et aucun autre n'est encore programmé ! Concert exceptionnel à plus d'un titre donc, parce que nos "défauts de prononciation" sont si nombreux qu'on aurait dû appeler le spectacle "Défis de prononciation". Avec Sophie et Linda nous avons enregistré l'album Arlequin en 2015 (disponible en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org), mais nous n'avons jamais joué ensemble sur scène, et cette fois encore nous vous en ferons voir de toutes les couleurs...
Au menu, errare humanum est. En art, les erreurs font le style. Les machines en sont incapables, ne connaissant que le bug. D’une langue à une autre, nos défauts de prononciation alimentent les allitérations, sujets de nos improvisations. Nos accents tracent une ligne musicale de Auch à Stockholm traversant Les Lilas, longitude 2°25′14″ Est. D’Andromaque à La grande vadrouille, les serpents sifflent, la mouche moche s’envole, les rats tâtent du riz, Peter Piper picore des poivrons, elle vend des coquillages, les marins ont le mal de mer, les grosses cloches sonnent, y a pas d’hélice c’est là qu’est l’os…

Et puis on vous promet de tomber la veste avec l'arrivée du joli mai...

Défauts de prononciation, avec Sophie BERNADO (basson, voix), Linda EDSJÖ (vibraphone, percussion, voix), Jean-Jacques BIRGÉ (claviers, machines, archaïsmes), Le Triton, 11bis rue du coq français, 93260 Les Lilas, Métro Mairie des Lilas (ligne 11) - Vélib - Autolib - Porte des Lilas : Bus 61 - 96 - 105 - 115 - 129 - 170 - 249 - Tramway - Billetterie/Renseignements 01 49 72 83 13 - www.letriton.com - tarifs : voir flyer ci-dessus

mercredi 3 mai 2017

Dominique Lentin à l'heure du thé


Après la visite de Dominique Lentin, j'ai cherché dans mes archives des images de Dagon, le groupe qui réunissait Daniel Hoffman à la guitare, Fabien Poutignat à la flûte, Jean-Pierre Lentin à la basse et Dominique à la batterie, prises par Thierry Dehesdin lors d'un concert à la Fac Dauphine en 1971 auquel je participai. Les provocateurs patentés m'avaient déguisé avec un truc en plumes style Zizi Jeanmaire, mais j'avais heureusement apporté avec moi la robe de chambre en laine des Pyrénées de ma grand-mère et le béret rouge de ma petite sœur. Je manipulais des bandes magnétiques en direct et produisais des larsens avec un amplificateur de téléphone en approchant la ventouse du haut-parleur. Je ne me rappelle pas du reste, mais sur la photo j'aperçois un entonnoir qui avait peut-être appartenu au ministre Michel Debré. Philippe Graine, dit Sigismond Macchabée, faisait aussi partie de la troupe. Il est difficile de me souvenir de cette époque riche en rebondissements. La bande habitait encore chez leurs parents, près de la Tour Eiffel, et j'étais impressionné par le papa, Albert-Paul Lentin, journaliste anticolonialiste proche de Mehdi Ben Barka et fondateur de Politique Hebdo.


J'étais resté en contact avec Jean-Pierre lorsqu'il avait participé à la fondation du journal Actuel et de Radio Nova, et j'avais revu Dominique à l'enterrement de son frère il y a huit ans. Dominique a continué la batterie, en particulier avec les I et avec Ferdinand et les Philosophes. J'aime bien le CD qu'il m'a laissé, Best Before 04/04/44 avec Bruno Meillier au sax et Paed Conca à la basse. Il y a un fort cousinage avec ce que je fais, sauf qu'ils ont été assimilés au rock alors que j'ai plutôt, et probablement à tort, fréquenté les scènes de jazz. Aujourd'hui Bruno est notre distributeur de disques, Orkhêstra, et Dominique compose surtout pour le théâtre. Quant aux autres membres de Dagon... Je partage des points de vue politique avec Daniel sur FaceBook. À l'époque, j'étais un peu choqué que Fabien incarne le souffre-douleur du groupe qui l'avait surnommé Loupignat ; il a su s'en servir lorsqu'il a créé sa société de bijoux électroniques, Loupi. Sur la photo Jean-Pierre tient la place centrale, c'était l'intello de la bande, et l'on aperçoit au fond Daniel et derrière lui Dominique. Comme celui-ci n'a pas Internet chez lui, il me demande si je pourrais retrouver la trace de sa première petite amie, Marie-Reine, qui a épousé le bassiste des Flamin' Groovies et vit San Francisco. Le truc amusant c'est qu'elle fut quelques années plus tôt ma première petite amie aussi ! C'est grâce à elle que j'avais connu Dagon. J'ignore si ma démarche portera ses fruits, mais nous lui avons envoyé ensemble un message pour avoir de ses nouvelles. Dominique, qui est donc plus jeune que moi, est déjà grand-père de très grandes filles. Notre mémoire est forcément lacunaire. Internet la ravive parfois lorsque nos enquêtes portent leurs fruits.

mardi 2 mai 2017

"Rideau !" sonne comme une ouverture


Si tous les journalistes pouvaient être aussi consciencieux que Franpi Barriaux dans Citizen Jazz, mes matins ressembleraient à ce 1er mai (il est paru hier). Il fête un travail commencé dans les années 70 du siècle dernier, un travail quotidien, sans dimanche ni jour férié puisque tous ont le goût des vacances quand passion rime avec profession. On me dit que nous partagerions ce privilège avec seulement 5% de la population. Raison de plus pour désirer changer le monde et s'y employer, sans peur et sans reproche...


Avec Rideau !, c’est un sacré morceau d’histoire de la musique électronique francophone et de ses cousines improvisées (terme auquel Jean-Jacques Birgé, l’un des auteurs préférera celui de composition instantanée) qui voit le jour pour la première fois en CD. Paru en vinyle à l’orée des années 80, le second disque d’Un Drame Musical Instantané (UDMI) étonne par son témoignage sur la frénésie créative de cette décennie dans les expressions de marge et sa grande modernité. On pourra le constater notamment avec la vidéo en pied d’article : quelques mois après la mort du trompettiste et poly-instrumentiste Bernard Vitet, Birgé et son vieux compagnon Francis Gorgé reprenaient ce spectacle entourés de jeunes musiciens avec une impression de bonification, propre aux grands crus.
Le disque n’est pas que la photo d’une époque. Un morceau comme « Tunnel sous la Manche », théâtral sans être emphatique, révèle un propos très intemporel, marqué par la musique contemporaine et les racines zappaïennes de Birgé dans la plupart de ses prises de parole. Et pourtant… Le trio a toujours eu une démarche très proche de l’image, si ce n’est directement intégrée à celle-ci. Et dès les prémices de l’album, on plonge dans une ambiance de documentaire, voire dans un cinéma du réel qui marque sa sécularité sans s’y enfermer. Ainsi, dans « M’enfin », les sons captés dans le bar du coin où des travailleurs immigrés jouent au loto ponctuent une œuvre complexe et vivante. Elle est percluse de sons issus de nombreux claviers que l’on qualifierait aujourd’hui de vintage, de jeux étendus de guitare, de multiples cuivres et d’autres lutheries extravagantes. Cela donne l’impression d’un long travelling avant dans un monde regardé avec beaucoup de chaleur et d’empathie, émaillé de dialogues impulsifs et en un sens, romanesques.
UDMI s’appuie sur des musiciens iconoclastes et très complémentaires. Bernard Vitet brille dans « Rideau ! », où chacune de ses interventions est fougueuse et précise. Ce morceau, véritable happening enregistré live en juin 1980 au Forum des Halles, permet de ressentir le rôle explosif de la relation Birgé/Gorgé, encore vivace de nos jours. C’est un moteur à entropie, qui déborde d’idées sans partir dans toutes les directions et marque un album qui fait date. On retrouve par ailleurs ces duettistes dans le bien nommé Avant Toute paru en vinyle sur le label du Souffle Continu. Il met sur un magnifique support des archives qui datent de 74 et constitue autant une genèse des folies de l’UDMI qu’un incontestable jalon posé dans l’histoire de l’électronique hexagonale. Deux pièces indispensables aux discothèques honorables.

→ Un Drame Musical Instantané, Rideau !, avec Jean-Jacques Birgé (claviers, électronique, effets), Francis Gorgé (guitares), Bernard Vitet (trompettes), CD label Klang Galerie
→ Birgé Gorgé, Avant Toute, avec Jean-Jacques Birgé (synthétiseur ARP 2600), Francis Gorgé (guitares), vinyle label Souffle Continu

mercredi 26 avril 2017

Bernard Vitet, irremplaçable


Rares sont les jours où je ne pense pas à mon copain. 32 ans de collaboration quotidienne, c'est beaucoup plus de temps que je n'en ai passé avec quiconque. Ajoutez les dernières années, empruntes de tristesse, d'abord parce que sa Harley était devenue trop lourde et qu'il était trop paresseux pour se déplacer sans elle, ensuite parce qu'une "bonne âme" avait fait le vide autour de son chevêt. Heureusement il y avait le téléphone dont nous avions été toujours adeptes et Bernard ne s'était jamais départi de son esprit de contradiction. Nous passions le voir de temps en temps. Il déclinait doucement. Sa voix grave de baryton Martin résonne toujours à mon oreille. Et sa pensée raisonne sans que je puisse trouver d'équivalence auprès de mes meilleurs amis. On pouvait parler de tout parce qu'il réfléchissait et que sa culture s'étendait au delà de sa connaissance, à la découverte de nouvelles contrées littéraires ou scientifiques, se pâmant pour les merveilles de la nature. Mais c'est évidemment dans la sphère musicale que Bernard Vitet me manque le plus. Avec qui parlerais-je aujourd'hui de Monk ou Varèse, des Beatles ou Webern, de Colette Magny ou des trompes cenrafricaines, du phonogène universel ou des modes à transposition limitée, de l'image du musicien sur scène ou de la cohérence de notre travail avec notre rôle citoyen, des paradoxes et des contradictions ?


Chaque fois que je travaille sur un nouveau projet je rêve de le lui montrer, sachant qu'il va chercher la petite bête pour m'obliger à me justifier et à préciser ma pensée. J'ai rarement connu autant de bienveillance dans la critique. Nous nous engueulions parfois, mais tombions toujours d'accord avant la fin de la journée. Bernard incarnait à la fois le passé, le présent et l'avenir. Appelons cela Le Grand Jeu. Il avait joué avec Django Reinhardt et Gus Viseur, Eric Dolphy et Albert Ayler, remplacé Miles dans le Quintet de Rêve, joué les chorus de Barbara, Bardot, Montand, Gainsbourg, participé à la première rencontre jazz et électronique avec Parmegiani, fondé le Unit avec Portal, et tant d'autres faits d'armes étonnants comme le premier groupe de free jazz en France avec François Tusques. Nous avions fondé en 1976 avec Francis Gorgé le collectif Un Drame Musical Instantané que je me suis décidé à dissoudre après leurs départs respectifs. Bernard n'évoquait jamais que l'avenir, du moins en ce qui concerne notre art. Il fallait le travailler au corps pour qu'il raconte comment il avait composé le pont de My Way sans le signer ou ses séances avec Diana Ross. Sa nostalgie se focalisait sur Paris, une ville qu'il aimait tant et dont les transformations le contrariaient. Ses derniers mois furent allégés par la lecture amusée d'Alphonse Allais. Mais pendant des années nous avons tiré des plans sur la comète, construit pas mal de fusées et atteint quelques planètes.
Je partage quantité de choses avec mes proches, mais je n'ai jamais retrouvé cette universalité qui n'épargnait aucun sujet. Ce qu'il ignorait, il l'inventait en convoquant le bon sens. Il se moquait d'avoir tort ou raison. L'important était de faire avancer la réflexion. Il est des deuils dont on ne peut se défaire. Nous parlons souvent de lui avec Francis. Bernard aurait été passionné par ce que va devenir la France Insoumise dans les mois qui viennent...

Photos le 13 janvier 2010 à Bagnolet lors d'un dîner avec Benoît Delbecq © JJB / Album de Musicora, Gens de musique, 1999 © Guy Vivien

vendredi 21 avril 2017

Emmanuelle Parrenin illumine le Disquaire Day


Dans le tiré-à-part limité à 100 exemplaires qui accompagne Pérélandra, l'un des deux albums d'Emmanuelle Parrenin publiés par Le Souffle Continu à l'occasion du Disquaire Day, figurent trois dessins inédits de Berberian. La musicienne et le dessinateur le dédicaceront demain soir samedi à la boutique du label, 20-22 rue Gerbier dans le 11e, près du Père-Lachaise, après les show-cases de 18h et 20h. Mais les collectionneurs n'attendront probablement pas le soir pour acquérir la réédition de Maison Rose, album clef de 1977. Car demain entre 500 et 600 albums différents seront mis en vente le temps de ce samedi 22 avril, les amateurs et les spéculateurs se ruant comme des rapaces sur ces vinyles rares et inédits. Théo et Bernard qui dirigent le label et tiennent le magasin du Souffle Continu n'ont commandé ni Johnny ni Madonna, mais une centaine de références qui correspondent à leurs goûts comme ce superbe coffret inédit de Thelonious Monk édité par Sam Records, musique des Liaisons dangereuses avec Barney Willen au ténor en 1959, photographies et présentation exceptionnelles.
De son côté, le label du Souffle Continu publie donc une réédition de Maison Rose (la galette est tout aussi rose) et l'inédit Pérélandra (celle-là est verte comme les feuilles des arbres). Dans le premier la voix d'Emmanuelle Parrenin glisse sur un sillon de cristal, des chansons modales dont la fragilité rappelle Barbara ou Brigitte Fontaine avec un accompagnement qui sonne parfois comme Nico. Elle s'accompagne à la vielle à roue, à l'épinette des Vosges, au dulcimer pour interpréter une sorte de folk psychédélique avec Bruno Menny aux percussions, Didier Malherbe à la flûte, Yan Vagh et Denis Gasser à la guitare, la chanteuse Doatéa Bensusan... À ses débuts elle avait chanté avec les groupes Mélusine et Gentiane, puis avec Vincent Segal, Dan Ar Braz, Alan Stivell et plus récemment Étienne Jaumet ou Pierre Bastien. Ses collectages de chansons traditionnelles en zone rurale croisent son travail de danseuse contemporaine, en particulier dans la troupe de Carolyn Carlson. Sa surdité vaincue après un grave accident lui font inventer la maïeuphonie, musico-thérapie basée sur la résonance qu'elle pratique par exemple avec des enfants autistes. Le tiré-à-part raconte son parcours magique où l'ayahuasca la libère de ses démons. Tout ce qu'elle touche possède une légèreté qui donne à la vie son énigmatique tendresse. Elle a signé la plupart des morceaux de Maison Rose et les arrangements avec Menny, mais Plume blanche, plume noire est du à Jean-Claude Vannier... Pour le côté expérimental j'ai pensé à Illuminations, l'incroyable disque de Buffy Sainte-Marie.
C'est cet aspect qui est privilégié sur Pérélandra, compilation de bandes enregistrées entre 1978 et 1982 pour des spectacles chorégraphiques, auxquelles participaient le bandéoniste Juan José Mosalini, le saxophoniste-flûtiste Didier Malherbe, le guitariste Yan Vagh, la chanteuse Doatéa Bensusan, le pianiste Jacques Denjean. Bruno Menny s'y livre à des traitements électro-acoustiques qui soulignent l'aspect expérimental de ce folk renaissant. Cet album inédit, essentiellement instrumental, complète merveilleusement le premier. En 2011 Emmanuelle Parrenin avait sorti son second album officiel, Maison Cube, en collaboration avec Flóp et Les Disques Bien. Attention, la particularité des albums du Disquaire Day est de ne pas être réédités après épuisement !

→ Emmanuelle Parrenin, Maison Rose, réédition du Souffle Continu Records, remasterisée à partir des bandes originales, 33 tours vinyle rose, 23€
→ Emmanuelle Parrenin, Pérélandra, inédit, Le Souffle Continu Records, 45 tours 30 cm vinyle vert, 20€

mardi 18 avril 2017

Le Cohelmec Ensemble sur Le Souffle Continu


La mémoire est volatile. Plus le temps avance, plus l'on fait de la place dans son disque dur crânien. On fige des moments. On réécrit l'histoire. Je croyais me souvenir de la musique du Cohelmec Ensemble (pour Cohen Elbaz Méchali), et puis voilà, j'écoute les trois albums que Le Souffle Continu vient de rééditer en vinyle et se dévoilent soudain des coins obscurs de mon ciboulot. J'entendais un free jazz français interprétés par des gars sympas, c'était ce qui me restait, et puis je découvre une musique très structurée qui emprunte aussi à la pop de l'époque, à Zappa, au classique... En fait, cela dépend des disques. Le plus récent, double enregistré le 5 octobre 1974 au Théâtre de l'Est Parisien a les travers que je craignais, mais les deux précédents, Hippotigris Zebra Zebra et Next me surprennent par leur architecture complexe, la richesse des timbres, la variété des influences, la fraîcheur et l'invention. Le premier date de 1969, le second de 1971. J'ai probablement joué avec le saxophoniste Jean Cohen et le clarinettiste-flûtiste Evan Chandlee dans des jams où nous étions nombreux sur scène, souvenirs humains plus que musicaux. La section rythmique des frères Méchali, François à la contrebasse et Jean-Louis à la batterie ou au vibraphone, était fameuse.
Dominique Elbaz, au piano à leurs débuts mais dont je ne me souviens pas pour les avoir découverts un peu plus tard, fut ensuite remplacé par le guitariste Joseph Déjean. Sa mort dans un accident de voiture en 1976 nous fit perdre un musicien exceptionnel. J'avais été très impressionné lorsqu'il avait rejoint Michel Portal dans l'orchestre où m'avait traîné Bernard Lubat. Ce fut un drame terrible, il allait indubitablement manquer une voix dans la nouvelle musique française. Son jeu très personnel ne ressemblait à aucun autre. Next, mon préféré des trois albums, réfléchit à la fois son époque en rebondissant d'un morceau à l'autre, plein de fantaisie, sans être trop "jazz".


Dans l'album live du Cohelmec, où le trompettiste Jean-François Canape remplace Chandlee, les clichés du free jazz apparaissent, annonçant la face de l'improvisation libre la plus sectaire. J'ai toujours eu l'impression que les Français qui essayaient de jouer "jazz" n'arrivaient jamais à la cheville des Afro-Américains. Leurs velléités ne suffisent pas, il ignorent les causes profondes de la souffrance et de la colère qui l'ont engendré, comme ils ne savent pas que les standards sont des tubes portés par des paroles que chantaient les mamans ! C'est probablement ce que Déjean comprend en arrangeant Colchiques dans les prés. Lorsque le Cohelmec s'affranchit du jazz, ils diffusent une originalité qui annonce les nouvelles musiques européennes. Nombreux jeunes musiciens d'aujourd'hui ne cherchent plus à swinguer comme des Américains, ce qui leur réussit. Ils trouvent leur propre swing, un balancement qui résulte d'un savant mélange entre rock, jazz et musique contemporaine, allant aussi puiser dans leurs propres racines. Le Cohelmec en fait partie !

jeudi 13 avril 2017

Je suis résolument ferrariste


Je m'en doutais depuis que, adolescent, j'avais écouté pour la première fois une pièce de Luc Ferrari à la radio dans les années 60 : je suis fondamentalement ferrariste, foncièrement, fraternellement. Le recueil de manuscrits, pour la plupart inédits, de Luc Ferrari (1929-2005), pionnier de la musique concrète, rassemblé par sa veuve Brunhild Ferrari et par Jérôme Hansen, ne fait que préciser les points de concordance avec ma propre manière d'envisager l'organisation des sons. L'entendre consista probablement pour moi en une libération par rapport à la musique pop que diffusaient alors Europe 1 et France Inter. Une autorisation de penser le monde comme une symphonie universelle où tout est permis, à commencer par le réel où l'imaginaire va puiser ses sources intarissables. L'observation est la règle, sa transposition l'exception. Je partage aussi le goût de la narration, hérité des poèmes symphoniques des compositeurs romantiques. Par contre mon caractère impétueux ne suivit pas la trace de son élégant minimalisme.
Si l'on reconnaît l'influence de John Cage dans son "hasard par détermination", son amour pour la vie sous toutes ses formes lui fait choisir celle, concrète, des sons du quotidien, des voix susurrées, plutôt que la synthèse de l'électronique. Cela ne l'empêchait pas de savoir écrire pour orchestre symphonique Histoire du plaisir et de la désolation sur les traces d'Edgard Varèse dont il avait filmé avec Gérard Patris Déserts dirigé par Maderna. Dans la même série des Grandes Répétitions, ils avaient réalisé des portraits extraordinaires d'Hermann Scherchen dont Ferrari évoque le studio personnel, de Stockhausen qui avait opté pour l'électronique, de Messiaen dont il s'était dégagé en rentrant au Service de la Recherche de Pierre Schaeffer, Schaeffer à qui il reproche de ne pas le comprendre et le brimer, de Cecil Taylor qui le rapproche d'un monde musical exempt de la hiérarchie imbécile qu'impose la classe bourgeoise...
Relire ses notes et feuilleter les partitions reproduites dans l'ouvrage donne envie de réécouter le somptueux coffret de 10 CD publié par l'INA et La Muse en Circuit lorsqu'il évoque l'Étude aux sons tendus, Tête et queue du dragon, Music Promenade, J'ai été coupé, les Presque Rien, Les Arythmiques, etc. Ses Tautologies me rappellent le synchronisme accidentel de Cocteau que j'ai toujours pratiqué, adaptant souvent cette technique vivante aux expositions que je sonorise. Ses entretiens avec François-Bernard Mâche, Catherine Millet, Christian Zanési, Pierre-Yves Macé et David Sanson sont passionnants. Ses réflexions intimes livrent sans pudeur ses frustrations et ses désirs, fidèles à ses Autobiographies recomposées. Dans sa préface, Jim O'Rourke me comble en rapprochant l'œuvre de Luc Ferrari du livre de Charles Ives, Essays Before A Sonata dont je possède l'édition originale et de Michael Snow, un des héros de mon adolescence que j'eus la chance de rencontrer à Toronto. Outre l'importance déterminante de sa démarche indépendante, ce recueil diffuse avec ravissement l'esprit et l'humour du compositeur.

→ Luc Ferrari, Musiques dans les spasmes - Écrits (1951-2005), 17 x 24 cm (broché), 236 pages (ill. coul. et n&b), Les presses du réel, 22,00 €
→ Pour la petite histoire, le 24 février 1992 Luc Ferrari, à qui je dois la rencontre avec Conlon Nancarrow, enregistra Comedia dell'Amore 224 avec le trio d'Un Drame Musical Instantané au Studio GRRR, publié sur le CD Opération Blow Up. Il y est chroniqué, à sa demande, aux postes "reportage et voix".
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