Jean-Jacques Birgé

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vendredi 12 septembre 2014

Perraud invitait Mienniel, Avice et Desprez


Beau concert d'Edward Perraud et ses invités dans le cadre des lundis "Jazz à La Java". Première partie. Plus convaincu par les sons incroyables de la flûte de Joce Mienniel que par son utilisation de son synthé Korg MS20. On donne souvent le nom des marques des instruments électroniques car chacun a sa spécificité. Un sax est un sax. Un synthé ne veut pas dire grand chose. L'utilisation des pédales d'effets pourrait aussi faire partie de la nomenclature, comme par exemple lorsque Mienniel utilisa une guimbarde vietnamienne en drone timbré particulièrement impressionnant. N'empêche que c'est le plus étonnant de tous les flûtistes en activité que je connais.
La deuxième partie, très homogène, m'inspire de multiples questions. Perraud frappe comme Vulcain sur ses toms tandis qu'Aymeric Avice embouche deux trompettes, en fait une trompette et un bugle, mais traités électroniquement de telle manière que leur nature importait peu. Julien Desprez faisait hurler sa guitare en mouvements brusques, découpage savant dont il a le secret.
Comme je dois faire un concert de techno au même endroit le 9 octobre avec Bass Clef dans un cadre clubbing puisque la soirée s'étalera de minuit à six heures du matin, je me demande pourquoi jouer si fort, devons-nous craindre le silence, sommes-nous capables d'assumer pleinement nos influences musicales ? À La Java le niveau sonore est très différent près de la scène et au bar, aussi faut-il jouer comme des sourds si l'on veut toucher les bavards du fond de la salle.
Je m'interroge sur la nécessité de porter des boules Quiès, les musiciens étant souvent les premiers à se protéger. Je comprends le violoncelliste Vincent Segal qui m'incite à jouer de mes instruments électroniques à puissance acoustique. Si l'on vise la transe la concentration sait mal s'accommoder de la douleur. Il me semble que l'afflux d'énergie électrise, mais anesthésie la critique.
Idem avec le silence. Lorsque nous improvisons le simple fait d'interpréter des morceaux courts plutôt qu'un continuum ininterrompu permet de remettre le compteur à zéro de notre inspiration. Le silence fait aussi partie de la musique, mais certaines ne justifient probablement pas les nuances qui vont du ppp ou fff. Quant aux références incontournables pourquoi ne pas les assumer pleinement ? Un soupçon de rock me donne envie de l'affirmer, d'autant que notre approche serait fondamentalement originale. Lundi on était parfois à deux doigts d'Ennio Morricone, mais on ne l'a pas laissé entrer, même par la fenêtre. Le pire danger de l'improvisation est d'en faire un genre, annulant toutes les surprises. Or c'est justement ce qui est recherché dans les concerts où rien n'est préalablement écrit ou convenu. Et lundi soir l'expérience des musiciens comme du public était irreproductible.

mercredi 10 septembre 2014

Moondog par Rifflet & Irabagon


Mardi la pleine lune ressemblait à une pièce d'argent, de celles qu'on lance au musicien s'il nous enchante au coin de la rue, parfaitement ronde comme la galette que j'étais impatient de poser sur la platine, persuadé que c'était une première. Elle y tournera certainement plus d'une fois dans les semaines à venir. L'orchestre jouait hier à La Dynamo dans le cadre de Jazz à La Villette, on raconte que c'était fameux, mais j'étais sur une autre planète.
L'album Perpetual Motion, a Celebration of Moondog sort donc chez Jazz Village sous la forme d'un CD et d'un DVD. Enregistré majoritairement en public à Bobigny le 12 avril 2013 lors d'un concert qui m'avait alors conquis (lecture de l'article fortement recommandée !), le disque fait ressortir la modernité des compositions de Moondog et du traitement contemporain du clarinettiste Sylvain Rifflet (également au ténor, électronique et boîte à musique). Ses acolytes, Jon Irabagon (sax alto et ténor), Benjamin Flament (percussion et métaux traités), Phil Gordiani (guitares), Joce Mienniel (flûtes et MS20) et Ève Risser (piano et clavecin électrique) participent au plus bel hommage que je connaisse au compositeur aveugle qui marqua Charlie Parker, Allen Ginsberg, Terry Riley, Philip Glass et tant d'autres. La vision d'ensemble n'occulte jamais l'apport de chacun, leur virtuosité s'effaçant derrière la cohérence des morceaux. Les documents d'archives font traverser le temps tandis que les applaudissements enthousiastes du public rappellent l'actualité de la démarche.


Quant au documentaire réalisé par Arthur Rifflet pour La Huit, il mêle des vues de New York, entre autres avec Sylvain Rifflet à la clarinette basse et Jon Irabagon au sax alto, leurs entretiens ainsi que la voix de Moondog, des photos d'archives, les répétitions de l'orchestre et de la chorale d'enfants, le concert lui-même et des plans vidéo filmés par le troisième frangin, Maxence Rifflet, et rythmés par le montage dont la répétition rappelle les premiers pas de Steve Reich. Le souffle du clochard céleste est présent partout, dans les ambiances de la Sixième Avenue aux cours d'école, des commentaires passionnés à la scène de Seine-Saint-Denis. L'énergie de la musique rivalise avec la tendresse du propos et de nombreuses pièces sont livrées intégralement. Amaury Cornut, spécialiste de Moondog, a rédigé les notes de pochette de ce généreux album.

mercredi 27 août 2014

Chroniques de résistance (CD)


Elsa, ton grand-père aurait été fier de t'entendre participer à ces Chroniques de Résistance, il aurait été bouleversé par ta voix et ses larmes auraient coulé sur ses joues comme lorsqu'il écoutait la Callas chanter Verdi (P.S.: le film "Senso" de Luchino Visconti commence sur une scène à la Fenice, l'opéra de Venise, avec l'air “Di quella pira” du Trouvère qui se termine par un appel aux armes, “All’armi, all’armi!” À la fin de l'aria les révolutionaires lancent depuis le balcon des tracts aux couleurs de la future Italie contre l'occupation autrichienne dont les officiers sont assis à l'orchestre).
Cette Suite en 27 fragments dédiée aux résistants du passé, du présent et du futur que Tony Hymas a composé magistralement est un opéra qui rend hommage à tous les oubliés de l'Histoire, un oratorio où la puissance des cuivres et de la percussion redonne au jazz son urgence de combat revendiquant la nécessité de la résistance.
Adressées aux résistants de la seconde guerre mondiale, les lettres américaines récentes de Barney Bush, John Holloway, David Miller et de la slammeuse Desdamona, dont le flow porte les mots acérés de tous comme des flèches pour que nous puissions vivre demain, répondent aux poèmes et textes clamés par les acteurs Nathalie Richard et Frédéric Pierrot que l'on a connus chez Rivette, Godard, Loach ou Assayas. La distribution de ce brûlot épique au poing levé et à la verve romantique est brillante : Aimé Césaire, René Char, Robert Desnos, Raymond Dronne, Buenaventura Durruti, Jean-Jacques Fouché et Gilbert Beaubatie, Armand Gatti, Georges Guingouin, Evelyn Mesquida, Marie-Eugène-Aimé Molle, Henri Nanot, Firmín Pujol, Maurice Rajfus, Jean Tardieu, Arsène Tchakarian.
Les Chroniques de résistance sont constituées de six parties : "Situation" replace d'emblée le combat dans le mouvement de l'Histoire sans négliger les luttes actuelles ; "Espagnols" parce que tout a commencé en 1936 et que les anti-franquistes passèrent plus tard les Pyrénées dans l'autre sens pour se battre contre les Nazis ; "Limousin" où le producteur Jean Rochard a fait naître ce magnifique projet lors du Festival de Treignac, Kind of Belou, et où surtout le maquis fut particulièrement actif (la première journée de l'équipe, avant les répétitions, commença par la visite du village martyr d'Oradour-sur-Glane) ; "Femmes" inoubliables, chansons bouleversantes portées par la voix à la fois tendre et déterminée d'Elsa Birgé : Suzy Chevet (écrite par Serge Utgé-Royo comme Souvenir de Ponzán dit François Vidal), Je trahirai demain (poignant texte de Marianne Cohn), Valse macabre 'à Germaine Tillion' (que j'ai moi-même écrite, inspiré par la lecture du Verfügbar et des témoignages des rescapées de Ravensbrück filmés par David Unger) ; dans le CD Elsa (qui à onze ans en 1996 interprétait déjà ¡Vivan las utopias! dans la compilation culte Buenaventura Durutti) chante également Les flamboyants et Addi-Bâ dont les paroles sont de Sylvain Girault et La complainte du Partisan écrite par Emmanuel d'Astier de la Vigerie sur une musique d'Anna Marly ; "Étrangers" pour les résistants de la première heure, Allemands (communistes du KPD, communistes antibolchéviques du KPOD, anarcho-syndicalistes la FAUD, anciens spartakistes, protestants de la Ligue d'urgence des pasteurs de Martin Niemöller, catholiques anciens membres de Zentrum, petites organisations étudiantes comme la Rose Blanche, aristocrates du Cercle de Kreisau, actions individuelles comme celle de Johann Georg Elser, déserteurs de la Wehrmacht, etc.), combattants de la MOI, Main Œuvre Immigrée (Polonais, Arméniens, Hongrois, Italiens, Espagnols, Français), Juifs de toute l'Europe, tirailleurs sénégalais renvoyés en Afrique pour "blanchir" l'armée de libération jusqu'au massacre de Thiaroye par les blindés français, tirailleurs marocains, tunisiens, algériens et l'on connaît maintenant les massacres de Sétif du 8 mai 1945 qui inaugurent la guerre d'indépendance algérienne, etc. ; "Libération(s)" parce que rien n'est terminé et que partout dans le monde des peuples résistent à l'oppression, à l'occupation, à la colonisation !
La musique du pianiste anglais Tony Hymas est remarquablement efficace, lyrique et puissante, sans aucun temps mort. Elle a donné du fil à retordre aux cinq instrumentistes virtuoses. Heureusement le saxophoniste baryton François Corneloup l'a pratiquée au sein d'Ursus Minor, le batteur-mandoliniste minnesotien des Fantastic Merlins Peter Hennig une fois dans le trio de Hymas, tandis que les cuivres de Journal Intime (Sylvain Bardiau à la trompette, Matthias Mahler au trombone, Frédéric Gastard au saxophone basse) font corps. Le souffle de la résistance leur donne l'énergie indispensable à cette fresque incroyable, suite logique des Voix d'Itxassou de Tony Coe, de la trilogie indienne Oyaté de Hymas et du double album consacré à Durutti.
Le livret bilingue de 152 pages est un complément indispensable, bourré d'informations passionnantes en plus de tous les paroles en français et anglais, et illustré merveilleusement par Vincent Bailly, Daniel Cacouault, Sylvie Fontaine, Stéphane Levallois, Jeanne Puchol, Vaccaro et quantité de photographies d'époque.
Parallèlement à la sortie de l'album chez nato et distribué par L'Autre Distribution, Frank Cassenti a réalisé un documentaire pendant les répétitions à Treignac en intégrant des extraits de son premier film, L'affiche rouge. Quant au spectacle il commencera sa tournée à l'automne. Ne le manquez pas !

mercredi 23 juillet 2014

Instruments de musique sur iPad


Après avoir investi les ordinateurs les instruments de musique virtuels se multiplient sur les tablettes. Mon iPad est ainsi rempli de petites applications légères et bon marché, clones de modèles physiques existants ou applications inventées sur mesures pour le portable.
J'ai commencé par acquérir les versions virtuelles des instruments que je possédais déjà, question de poids et d'encombrement, histoire aussi de les avoir toujours sous la main, tels le Tenori-on (TNR-i) et le Kaossilator (iKaossilator). Je possède deux exemplaires du premier que j'emporte pourtant partout avec moi comme j'adore jouer sur le petit jaune de Korg en glissant le doigt sur son pad. La programmation des virtuels et des physiques se ressemblent, mais il y a toujours des différences importantes. Le multitouch qui permet de jouer avec tous les doigts a un gros avantage sur les modèles embarqués sur ordinateur, la souris étant très limitée à moins d'ajouter une interface en dur.
J'ai également testé les gratuits, SynthStation, Alchemy, GlassPiano, etc., mais ils ne tiennent pas le choc devant les gros engins malins que m'indiquèrent les camarades. Par exemple, Edward Perraud utilise ThumbJam d'une manière parfaitement originale, ou Christian Taillemite me suggéra le Nave de chez Waldorf et l'iVCS3. La programmation et la sonorité du Nave me rappellent mes PPG et MicroWave dont je ne me sers plus qu'en studio et plutôt rarement, mais quelle joie quand l'occasion se présente ! Aucun synthétiseur ne possède la transparence du PPG, c'est hélas un meuble et il date d'avant la norme midi... Quant au clône du VCS3 (ou AKS) il est plus proche de mon premier synthé, un ARP 2600 que j'ai probablement eu tort de vendre en 1994 après vingt ans de bons et loyaux services, mais je ne reviens jamais en arrière sur les lieux de mes crimes. J'aime bien tester des petites applis originales comme Curtis ou DrawJong, tout dépend des projets en cours. S'ils décident de mes besoins, le temps de la découverte ne peut se faire que dans les temps de désœuvrement, façon de parler pour un workaholic ! Les vacances devraient me permettre d'expérimenter tout cela - cette dernière phrase validant la précédente ;-) - d'autant qu'avec mon adaptateur USB je peux brancher sur l'iPad le clavier DAW embarqué dans la Kangoo !

vendredi 18 juillet 2014

Le virtuel et les pianos miracles


La publication d'un nouvel instrument virtuel de qualité est chaque fois une fête pour les claviéristes, compositeurs et musiciens qui en ont compris les qualités. Si ces instruments ressemblent de prime abord à des clones de leurs modèles physiques, les plus intéressants constituent une nouvelle lutherie offrant des possibilités de timbre et de jeu inédits. La société UVI vient de sortir ainsi l'EGP (pour Electric Grand Piano) dont les quelques 10 000 échantillons ont été enregistrés sur un Yamaha CP-70, le célèbre premier piano à queue électro-acoustique "portable", développé dans les années 70 pour les musiciens en tournée, même s'il pesait tout de même 136 kg ! Il employait une amplification électrique qui transitait par des micros piézo placés sous chaque corde. Très populaire il a marqué toute la pop et le rock progressif.
Si les amateurs de la sonorité du CP70 trouveront leur bonheur, surtout s'ils possèdent un clavier lourd permettant plus de nuances qu'un clavier synthé, je suis surtout excité par les préparations reproduisant les attaques des cordes avec baguettes, archets, archets électroniques, étouffoirs, balais, médiators, etc., sur son clavier habituel. Les préparations sont homogènes contrairement au piano préparé de l'Ircam, également produit par le français UVI, dont chaque note peut être affectée indépendamment par 2 préparations différentes, une merveille ! Testant les presets de l'EGP j'ai découvert quantité de programmes impossibles à jouer avec l'instrument physique original, comme par exemple les archets. On ne peut pas faire tout ce que faisait son modèle, mais à l'inverse on bénéficie de programmes impossibles à réaliser jusqu'ici. L'objet possède en outre suffisamment de réglages pour se l'approprier en fonction de ses goûts ou de ses besoins. En plus de la partie électrique on peut mixer à sa guise une paire de microphones Bruel and Kjaer à stéréo large, un Neumann U67 et un microphone Royer à ruban combinés pour un signal Mid-Side.


Comme les autres instruments de la marque, l'EGP nécessite de télécharger l'application gratuite UVIworkstation, moteur multitimbral sans limitation du nombre de pistes, avec arpégiateur et d'autres effets. Il peut être utile d'acquérir en plus une clé-dongle iLok servant à protéger l'application contre la piraterie, mais l'on peut éventuellement s'en passer...
L'EGP d'UVI rejoint donc dans ma panoplie pianistique déjantée leur piano préparé, ainsi que l'Xtended Piano, l'EP73 Deconstructed et tous les autres claviers parus chez SonicCouture, autre excellent luthier d'applications virtuelles fonctionnant, elles, sous moteur Kontakt, mais les deux applications peuvent très bien se superposer !
Dans tous les cas la qualité de reproduction sonore, l'ergonomie générale, la facilité de programmation, et le prix sans commune mesure avec les instruments vintage, offrent aux musiciens de jouer avec la plus grande sensibilité, voire une nouvelle inventivité.

mercredi 16 juillet 2014

Hendrix et Ayler encadrés


Entrés par hasard dans un garage où se tenait un vernissage nous avons traversé une vieille maison arlésienne où sont exposés divers photographes. Chaque pièce a son style propre, de la cour encastrée à la cave parsemée de gravier, d'un salon bourgeois meublé à d'autres chambres vides. Toute la ville est ainsi sollicitée par les photographes, in ou off des Rencontres d'Arles. Surprise de découvrir de grands tirages d'Elliott Landy où je reconnais Ornette Coleman, Bob Dylan, Janis Joplin, Jim Morrison, Eric Clapton, Country Joe... Landy, photographe officiel du festival mythique, dédicace son livre Woodstock Vision, The Spirit of a Generation. Sur le mur s'affichent quantité de photographies prises essentiellement au Fillmore East de New York avec une pellicule infra-rouge, mais ce sont les deux grands portraits d'Albert Ayler, l'un au ténor, l'autre à la harpe (!) qui attirent mon attention à côté des nombreux clichés de Jimi Hendrix.
Les trentenaires me posent quantité de questions sur cette époque où nous pensions réinventer le monde, à coups de "Peace & Love" et d'une révolution qui fut essentiellement de mœurs. Si même le Nouvel Observateur titrait sur la société des loisirs la réaction fut plus puissante que nos espérances, violente, inique, cynique et destructrice. La libération sexuelle ne nous rendit pas plus heureux, mais elle facilitait les rapports. Notre romantisme juvénile permit à nombre d'entre nous de jouir toute notre vie d'une effervescence utopiste salutaire, mélange de résistance critique et de quotidien sybarite. Nous nous battions le plus souvent avec des fleurs. Celles et ceux qui ne désarmèrent jamais continuent de chevaucher la queue de la comète qui nous montrait le ciel avec les yeux de l'innocence. Nous n'en étions pas moins lucides, fuyant le formatage des ciboulots qui brise toute tentative d'indépendance et de solidarité.

mardi 1 juillet 2014

Les Beatles par le menu


Il y a un avant et un après les Beatles. Plus qu'aucun autre groupe les quatre de Liverpool ont symbolisé les années 60, sortes de zazous modernes desserrant leurs nœuds de cravate pour sauter dans la rue et galvaniser la révolte de toute une jeunesse avide de sensations nouvelles. J'avais entendu parler de leurs cheveux qui n'étaient pourtant pas si longs lorsque quelques mois plus tard, en 1964, j'assistai à A Hard Day's Night dans un cinéma de Salisbury. Les filles hurlaient dans la salle comme si c'était un concert en public, s'évanouissant littéralement pendant la séance. Il était précédé de Bedlam in Paradise avec les Three Stooges, un autre trio de farfelus ! De retour en France j'achetai leur 14 plus grands succès... Et puis Help ! l'été suivant. Je suis donc retourné au cinéma. Mon père m'envoyait chaque année apprendre l'anglais dans un environnement propice, Greenways School ou une famille londonienne. Même si j'ai gagné une place pour les Rolling Stones à l'Olympia l'année suivante, la musique était entrée chez moi par la fenêtre du grand écran. Les mélodies des Beatles ne m'ont plus quitté, encore que Revolution n°9 soit le morceau qui m'aura certainement le plus influencé. Le 26 août 1968 j'achetai à New York le 45 tours de Hey Jude, mais dans mon Panthéon Frank Zappa avait déjà détrôné ceux qui allaient bientôt se séparer.


Jalon essentiel de l'Histoire de la Musique, les Beatles étaient de remarquables mélodistes que les idées d'arrangements de George Martin magnifièrent encore. Si les filles s'écharpaient pour savoir qui de John ou Paul était le plus sexy, je préférais l'hippysme de George Harrison, encore plus exotique à mes oreilles que les deux autres. Ringo servait surtout de faire-valoir. En 1971 j'eus aussi la chance de jouer avec Harrison, que j'avais rencontré grâce à Lennon, lors d'une mémorable soirée chez Maxim's avec les dévôts de Krishna. La cosignature Lennon-McCartney me servit de modèle lorsqu'il fut question de composition collective. Pendant plus de trente ans nous cosignerons ainsi toutes les œuvres d'Un Drame Musical Instantané, que les uns ou les autres y aient ou non participé, pratique peu courante à l'époque dans notre milieu et nous valant la plus grande suspicion de nos collègues.


La question de qui a fait quoi nous importait peu, seul le résultat nous passionnait. C'est pourtant la petite et la grande cuisine qu'aborde Ian McDonald dans l'ouvrage de référence Revolution in The Head. Trouvé chez Foyle dans sa version originale en 1995, je suis heureux de pouvoir m'y replonger dans la traduction d'Aymeric Leroy parue aux Éditions du Mot et le Reste. Cet éditeur devient le grand spécialiste de tout ce qui se publie sur la musique savante populaire. Chacune des 241 chansons est chronologiquement détaillée, personnel, instrumentation, analyse critique, etc., et ce des premiers enregistrements amateurs de 1957 à la "reformation" de 1994-95. Soixante pages du tableau chronologique de ma version Pimlico ont été remplacées par une synthèse des versions anglaises ultérieures à l'original et par des photos couleurs de pochettes. Les six cents pages remplies d'informations, de détails croustillants et d'intelligents commentaires représentent le livret idéal à la discographie complète des Beatles, permettant que l'on s'y replonge une fois encore, puisque leurs chansons se repassent à chaque nouvelle génération.

lundi 30 juin 2014

La grève, point G du rêve


J'ai raté l'entrée en scène d'André Minvielle avec le panneau "La grève, point G du rêve" suivie de la lecture intégrale du remarquable texte d'Edwy Plenel sur le modèle du statut des intermittents qu'en firent avec lui Babx et Thomas de Pourquery. Dans le foyer du Theâtre Sorano un couillon hurle pour se faire rembourser. Dans la salle le public venu assister à l'Hommage à Claude Nougaro concocté par le trio est partagé. Raison de plus pour prendre le temps d'expliquer pourquoi il est si important de défendre cette lutte qui préfigure ce qui nous attend avec le honteux et catastrophique Traité Transatlantique.


J'ai raté ça, mais pas le concert. Avec Hélène Sage venue m'écouter évoquer les rapports de la poésie et de la musique chez Michel Houellebecq sur le plateau de France Culture dressé dans l'église Saint-Pierre des Cuisines, nous avons enfourché deux velibs pour rejoindre cet autre événement du Marathon des Mots organisé à Toulouse. Le direct où Marianne Denicourt avait su insuffler leur rythme aux alexandrins sensibles du poète m'avait donné des ailes. J'avais reconnu chez elle la musique d'Établissement d'un ciel d'alternance que Houellebecq avait enveloppé de sa voix chaude et envoûtante. Rien à voir avec les tentatives de les transformer en chansonnettes pour midinets.

Au Sorano, Babx au piano, Dédé Minvielle à la percussion, Thomas de Pourquery au sax alto ont donc choisi la veine rose de Nougaro, la couleur de Toulouse qu'ils ont rougie au feu de l'actualité. La révolte n'a jamais quitté celui qu'ils surent s'approprier, évitant de sombrer dans une adaptation trop révérencieuse. À bout de souffle chanté dans le noir a capella, Paris mai mixé avec Locomotive d'or, la Dépêche du Midi lue en diagonale, le jazz rencontrant la java, les trois gars étaient faits pour cela. Et Dédé de souffler dans sa varinette ou une drôle de bouteille comme Thomas dans son bec lyrique, et Babx de plaquer ses accords dans cette merveilleuse mêlée.

Photo n°2 © Hélène Sage

jeudi 26 juin 2014

Fantazio rubato


Dimanche dernier l'association BaLiPa qui organise des évènements à l'intersection de Bagnolet, Les Lilas et Paris, avait installé le soleil pour réchauffer les nombreux musiciens venus jouer en after de la Fête de la Musique. Fantazio qui habite le quartier était accompagné par la batteuse japonaise Kumiko et deux Tamouls, le guitariste Paul Jacob et la chanteuse Kavitha Gopi. Chansons traditionnelles japonaises et airs de Bollywood étaient passés à la moulinette d'un rock à Billy, punk et pounk, joyeuse musique approximative qu'un attachant chef d'orchestre trisomique avait du mal à suivre. Ces Indus Bandits zappaient les langues, les rythmes, les mélodies qui me rappelaient tantôt Tony Tani, tantôt Captain Beefheart, tantôt Lata Mangeshkar, mais n'appartenaient qu'à eux. Le public ravi, assis sur des chaises au milieu de la rue, écoutait les orchestres de jazz, de hard rock ou classique avec le même intérêt. Le quartier apprenait à se connaître. On serrait des pognes. Il faisait beau. Même dans les cœurs.
Fantazio pense que l'on devrait recommencer ce type de concert toutes les semaines. Il a une longue pratique des squats où les gigs s'improvisent. Énervé par les journalistes qui n'y mettent jamais les pieds, il continue de fréquenter ces lieux vivants comme il en avait l'habitude à Berlin. Nous partageons le même sentiment sur la plupart des "professionnels de la profession" qui ne se bougent que pour les trucs convenus. Tristes tropismes. Les annonceurs et le réseautage font la loi. La médiocrité leur embraye le pas, l'arrogance, fruit de leur ignorance, assassinant les artistes les plus fragiles. Quelle curiosité résiste à la paresse ? La solidarité va devoir s'exercer au delà des luttes intermittentes, les coudes se serrer au lieu de jouer perso, les chapelles s'ouvrir, apprendre à écouter si l'on veut changer le monde. Quel autre propos aurait l'artiste, amateur ou passé pro ? Quel avenir envisageons-nous pour demain matin ?

lundi 23 juin 2014

Des albums qui arrachent


De plus en plus de jeunes virtuoses venus du jazz et de la musique improvisée publient des albums en solo ou duo. En période de réduction de budgets les petites formes fleurissent évidemment mieux que les grands ensembles. Le jeu de massacre auquel se livre le gouvernement en faisant le lit du Medef au lieu de soutenir les artistes, intermittents ou pas, n'arrange pas les choses. Alors quitte à vendre des projets bon marché, puisqu'aussi léger qu'un showcase, autant revendiquer ses extrêmes sans se courber devant les lois médiocres du marché. Car avant tout il est question de rage et de révolte. Jusqu'au boutistes amoureux du son et de ses infinies variations nombre d'entre eux se risquent à lever le poil des timorés nostalgiques de l'ancien temps. Ils attrapent la matière à pleines mains, la malaxent, la broient, la fondent pour dresser des cathédrales miniatures aussitôt englouties par de nouvelles expériences. Cela ne s'écoute pas en faisant la vaisselle ni vous pousse à danser. Cela s'écoute dans le recueillement, comme on lit un livre dans le silence. Les musiciens en question n'apportent pas de réponse, ils interrogent, dans un partage mérité pour peu que l'on prenne le temps de s'arrêter, loin de la foule, de la perfusion médiatique, du bruit décervelant que le monde déverse bouillant dans nos ciboulots qui débordent d'informations inutiles. Cette musique n'en rajoute pas, elle guérit le mal par le mal.
Les derniers albums reçus en date sont Acapulco de Julien Desprez, brutale sculpture physique où la guitare électrique jouent des effets de manche, Missing Time de Frederick Galiay, drône électroacoustique où la basse électrique plonge chercher la gravité des hautes sphères, REPS de Sophie Agnel et Olivier Benoit, quatre mains sympathiques où les cordes métalliques du piano et de la guitare tissent une toile magique servant de réceptacle au pur jus cérébral. L'écoute des trois m'évoque les brûlants rayons du soleil d'été qui ne manqueront pas d'échauffer les pensées à moins que vous ne préféreriez l'ombre, il y en a tout autant, question de point de vue, de confort d'écoute, du choix du siège, en proie à la torpeur ou fièrement debout.

mercredi 18 juin 2014

La voix humaine par la grâce de Denise Duval


Francis Poulenc est en France un compositeur largement sous-estimé. Quasi autodidacte préférant jouer sur l'instinct plutôt que suivre les règles d'une école, il oscille entre écrire des œuvres sacrées et des pièces impertinentes casquette sur l'œil. Mouton noir de la famille Rhône-Poulenc, homosexuel déclaré à une époque où régnait le machisme des surréalistes, digne héritier de la musique française en opposition au wagnérisme puis au dodécaphonisme, Poulenc composa trois opéras remarquables et radicalement différents. Les mamelles de Tirésias est certainement le seul opéra surréaliste (le mot fut inventé par Guillaume Apollinaire pour la pièce qu'il met en musique), drôle, enjoué, complètement loufoque. Le dialogue des Carmélites d'après Georges Bernanos raconte le martyre d'une jeune femme au moment de la Terreur, sobre, bouleversante évocation de l'échafaud. La voix humaine est la mise en musique du monologue sublime de Jean Cocteau, kaléidoscope d'émotions exprimées par une femme que son jeune amant vient de quitter. La réussite de ces trois opéras doivent énormément à leur interprète, Denise Duval, cantatrice atypique issue des Folies Bergère !


Dans Denise Duval, ou la Voix retrouvée, long bonus de 1998 accompagnant le film réalisé par Dominique Delouche en 1970, la soprane montre ses qualités de comédienne en donnant une leçon d'interprétation passionnante à la jeune Sophie Fournier. En 2004, saisi par le toupet de Denise Duval interviewée dans Libération par Éric Dahan, j'avais acheté sa biographie rédigée par Bruno Berenguer (ed. Symétrie). Je possédais également l'enregistrement vidéographique d'un savoureux récital donné avec Poulenc au piano, mais je rêvais depuis quarante ans de la voir dans le rôle que je ne connaissais que par le disque. Or Dominique Delouche l'avait filmée en 35 mm couleurs pour la télévision dans des décors et costumes de son fait. Ayant perdu sa voix, elle chantait là en playback sur l'enregistrement de 1959, concentrant toute son énergie sur son jeu dramatique. Nous avons donc Georges Prêtre, à la tête de l'orchestre de l'Opéra Comique où l'œuvre fut créée, suivant la cantatrice tel que le rôle l'exige, à l'inverse de la pratique usuelle où les chanteurs s'adaptent à l'orchestre ! Delouche redouble de virtuosité en découpant le film, imaginant des angles que seul le cinéma permet, transformant le décor 1925 en toiles de Klimt au gré des plans. En écoutant l'œuvre on comprend ce que les "comédies" musicales de Jacques Demy lui doivent, comme on entend d'où vient la chanson française à l'écoute de Bizet, Massenet ou Gustave Charpentier. Poulenc et Cocteau ne pouvaient rêver meilleure interprète que cette femme moderne pour jouer l'amoureuse éconduite pendue au fil de son téléphone face à un amant terriblement absent. Sa diction parfaite permet de jouir du texte de Cocteau et son intelligence de la musique de Poulenc. Le DVD publié par Doriane (extrait ici) est un must absolu que vous soyez ou non fan d'opéra.

lundi 16 juin 2014

Velvet Goldmine, hymne de Todd Haynes au glam rock


Carlotta publie en Blu-ray et DVD un film culte de Todd Haynes, hymne au glam rock en forme de kitscherie musicale et cinématographique. De Superstar: The Karen Carpenter Story (film interdit sur la vie de Karen Carpenter entièrement interprété par des poupées Barbie et visible de temps en temps sur YouTube) à I'm Not There (où six acteurs différents dont une femme incarnent Bob Dylan) le cinéaste américain s'est toujours passionné pour les récits mettant en scène des musiciens.
Velvet Goldmine est de cette veine hors du commun où les aller et retours entre fiction et réalité produisent une poésie vertigineuse où l'abondance de références plus ou moins cachées finissent par former une toile d'araignée cannibale qui gomme les a-priori et nous avale corps et âme. Par un effet de renversement propre au système d'identification cinématographique cette fellation peut nous chatouiller la luette ou la digestion arachnoïde aller jusqu'à son terme scatologique, mais l'expérience mérite toujours le voyage tant Haynes bouscule les codes en changeant nos repères.
Ainsi, si le glam rock m'a toujours laissé insensible par son attraction pour une décadence propre à la bourgeoisie et la poudre aux yeux des paillettes camouflant la lutte des classes au profit d'une révolte sexuelle, certes nécessaire, mais lourdement versifiée, le film, et plus encore le bonus où témoignent Todd Haynes et sa productrice Christine Vachon, ainsi que ses acteurs Ewan McGregor, Christian Bale, Jonathan Rhys Meyers, Toni Collette, m'ont permis de mieux comprendre cette période de l'histoire du rock dont le côté rétro m'avait agacé. Car la revendication de la bisexualité s'opposant au machisme du rock et à l'hétérosexualité du psychédélisme évitait hélas la question du féminisme en ne mettant toujours en scène que des hommes. Le film n'est d'ailleurs pas exempt de misogynie. De plus, dans la fastuosité des années 70 il existait des courants autrement plus inventifs, tant dans le rock que dans le jazz et la musique contemporaine.


Le scénario abracadabrant que le style exige et l'étude de mœurs quasi ethnographique confèrent néanmoins à Velvet Goldmine (1998) un intérêt indéniable. Si David Bowie, Iggy Pop, Lou Reed ou Marc Bolan ont inspiré les personnages principaux du film, les musiciens qui ont participé aux enregistrements de la musique ont dû bien s'amuser à recréer cette période essentiellement britannique. On reconnaîtra Thom Yorke et Jonny Greenwood (Radiohead), David Gray, Bernard Butler (Suede), Andy Mackay (Roxy Music), Ron Asheton (The Stooges), Thurston Moore et Steve Shelley (Sonic Youth), Placebo, etc. Dans les premières secondes Todd Haynes demande aux spectateurs de pousser le volume à fond. Ces indispensables décibels ne m'empêchent pas de penser que cette libération sexuelle exposée à grand renfort de strass et de drogues brutales affectait plus le paraître que l'être. La révolution amorcée dans ces conditions accoucha d'un pétard mouillé, science-fiction de pacotille pour midinets en révolte contre la famille, mais qui, leur crise adolescente passée, reprendront le flambeau des aînés. Les cadavres sortaient des placards, mais ils avaient toujours leurs costumes du dimanche.

vendredi 13 juin 2014

Big, c'est grand !


Big, c'est "grand" ! C'est "gros" aussi. Le gros son de la basse et de la batterie. Énorme, comme les trados possibles. Ce soir certains se sont enfilé du coton dans les oreilles pour épargner leurs tympans. Les musiciens nous avaient prévenu, mais les boules Quiès atténuaient trop les timbres des cymbales et du métal. Big, c'est "remarquable". Une énergie communicative qui électrise les uns et berce les autres. Big, c'est "marquant" comme le Triton que l'ouvreur nous imprime sur le poignet. On se souviendra de ce duo diabolique qui nous emporte dans les extrêmes. Big, c'est "fort". Deux virtuoses qui jouent au ping-pong avec les timbres de leurs instruments. Edward Perraud jongle avec ses baguettes, Fred Galiay penché sur le manche fait glisser son archet. Big, c'est "prétentieux". Parce qu'il faut être gonflés pour tenir tout un set dans la sueur avec cette précision de forçat. Mais quand on pète plus haut que son cul, suffit de mettre son cul à la hauteur du pet pour rétablir l'équilibre. Big, c'est "ambitieux". Les propositions fortes le sont toujours. Ils en font parfois de drôles d'albums qui ressemblent à leurs performances. Big, c'est "grand" !

mercredi 28 mai 2014

Hommage-surprise à Olivier Bernard


Dans la vie d'un artiste rares sont les rencontres intelligentes et sensibles avec les institutions ou les programmateurs. Elles se bornent le plus souvent à un système d'évaluation basé sur l'exercice du formulaire ou à des relations sociales hypocrites qui mènent au cynisme. Il arrive pourtant de croiser un interlocuteur attentif et bien intentionné qui ne se retranche pas derrière son pouvoir, mais facilite le rapport douloureux que l'artiste entretient avec le réel.
Le 30 novembre dernier, Olivier Bernard a quitté son poste de responsable de l'action culturelle de la Sacem. Or depuis une quarantaine d'années il incarnait pour moi le rééquilibrage des injustices dont cette société est le fait. Il défendait tous les créateurs sans souci de ce qu'ils rapportent de droits d'auteur. C'est dire ce que lui doivent les compositeurs contemporains, les jazzmen, les improvisateurs et tant d'autres ainsi que les festivals qui les programment ou les centres pédagogiques.
J'ai l'habitude de défendre la Sacem à l'extérieur (j'ai acheté ma maison grâce à mes droits d'auteur), mais de l'attaquer de l'intérieur (car ce fut toujours un combat pour les toucher). Je me souviens d'Alain Izard m'expliquant qu'une des directives de la maison est de ne pas dépenser des francs pour percevoir des sous. Les petits y sont négligés et les gros, comme ailleurs, y sont largement favorisés. Je pense, entre autres, aux irrépartissables distribués au pro-rata de ce que touchent les auteurs. L'action culturelle rééquilibrait ces absurdités immorales en soutenant les projets créatifs, ce qui nous rappelait que cette société privée monopoliste à qui nous avions cédé la gestion de nos droits nous appartient aussi. Avec le départ d'Olivier Bernard de la Sacem il semblerait que le remarquable travail qu'il a développé sans relâche soit saccagé, la sinistre logique du profit l'emportant ici aussi sur l'intelligence et la défense indispensable de la culture, dernier rempart contre la barbarie.
Pour accompagner son départ "en retraite" et saluer celui qui était pour tous devenu un ami, nombreux musiciens ont participé hier soir à une merveilleuse soirée à la Dynamo de Pantin, organisée par sa compagne Marie-Anne Bernard-Roudeix et Henry Fourès à l'insu de l'intéressé ! Malgré l'ampleur de l'entreprise Olivier ne se doutait pas que la convocation qui lui avait été faite n'était qu'un traquenard pour fêter son courage, son intégrité et sa finesse. L'éclectisme sied à ce curieux de toutes les musiques et chacun intervint quelques minutes pour lui rendre hommage.
Se succédèrent ainsi Omar Yagoubi au piano, Claude Samuel commentant en images le Centre Acanthes, François Bayle diffusant un "tango" électro, le contrebassiste Patrice Caratini accompagné de la chanteuse Hildegarde Wanzlawe et du clarinettiste Clément Caratini, ma pomme au Tenori-on, Yanael Quenel interprétant au piano une pièce de Reinhard Flender, rejoint par Françoise Kübler pour une chanson grivoise d'Henry Fourès, Julien Desprez à la fougueuse guitare électrique, David Jisse pour deux tendres chansons, L'Accroche-note en trio avec Kübler et les clarinettistes Armand Angster et Sylvain Kassap, un traditionnel arménien par le violoncelliste Félix Simonian accompagné au piano par sa fille Luciné Simonian, un solo de batterie de Jean-Louis Méchali qui diffusa une vidéo d'un spectacle sud-africain, la flûtiste Keiko Murakami pour une pièce très zen de Joji Yuasa, un petit film sur une pièce pour douze saxophones de Denis Levaillant qui clôturera plus tard la soirée au piano, Krystof Maratka à la flûte harmonique, Alain Louvier au piano avec sa musclée Étude n°7 (pour 6 agresseurs), le tout entrecoupé de quantité de messages enregistrés par les amis absents.
Dans la salle étaient réunis une foule d'amis, compositeurs, musiciens, directeurs de festival, anciens collaborateurs, qui fleurirent cette soirée en un somptueux bouquet à l'image de celui qui continuera de garder une écoute bienveillante dans ses nouvelles activités. Juste avant le concert, Keiko Murakami m'expliqua le sens du nom de mon instrument, le Tenori-on. On signifie le son, mais Tenori est le nom d'un petit oiseau qui vient se poser sur la main. J'invitai donc tous les présents à continuer de tendre la main aux jeunes créateurs qui devront se battre plus que jamais contre la normalisation et le formatage en développant des mondes dont le caractère imaginaire incarne l'espoir d'un réel plus juste, où la beauté dépasse les critères esthétiques pour redonner du sens à nos vies.

mercredi 14 mai 2014

Rebotier et Perraud, sortie de placards


NOOOOOOON ! N’ouvrez pas ce livre ! Ne le dépliez pas ! Et ne l’affichez pas ! Rentrez placards ! Sortez des murs ! Achevez d’imprimer les libraires ! Supprimez les imprimeurs ! Autodafez les éditueurs ! Avis-à-la-vie-à-la-mort : avisez pas les affiches 350 DPI ! Dévisagez-défigurez ! Visez-vous 2D ! Côt-côt- côt-côt, quat’ de couv’ ! Et sautez lé zôteurs ! Fiche ton camp, ennemi lecteur !
Vendredi Maison de la Poésie, l'écrivain-compositeur Jacques Rebotier avait invité le batteur Edward Perraud à lui donner la réplique pour une performance autour de son livre 22, placards!, prix littéraire des lycéens et apprentis de la région Île-de-France 2014. Plus à l'aise dans la composition que l'improvisation Rebotier trouve en Perraud un complice hors pair, si aiguisé dans l'écoute que le moindre de ses réflexes percussifs semblent anticiper les mots. L'exercice de l'instantané tient de la schizophrénie lorsque le performeur doit frapper, frotter, caresser, lancer tout en écoutant le texte-gigogne qui se déplie devant lui.


Là où le poète pratique le montage en direct le musicien jongle littéralement avec les mots de l'autre, les prolongeant par un timbre approchant, reproduisant la prosodie, traduisant dans l'instant l'humour ravageur en notes de musique. Il marche sur des charbons ardents comme un fildefériste dont on aurait chauffé le fil à blanc. Rebotier appela Saint-Paul et Manuel Valls à la rescousse, le premier en petits papiers pliés jonchant le sol comme des pâquerettes, le second placardé grand écran radotant ses labsus révélateurs.


Cet Out of placards se termina en séance photographique lorsque François Bayle vint saluer les deux compères après concert. Perraud dont la passion pour la photo est égale à son enthousiasme musical est toujours à l'affût de l'image, même démuni de son appareil ! Je m'y suis donc collé allègrement, avec l'idée de réinviter cet été le batteur aux Rencontres d'Arles pour une nouvelle soirée au Théâtre Antique, mais ça c'est une autre histoire...

vendredi 9 mai 2014

La Great Black Music hors des sentiers battus


Suite à ma lecture du livre de Philippe Robert sur la Great Black Music j'ai commandé plusieurs disques sur Internet en me fiant aux pistes indiquées par l'auteur. Si Full Catastrophe, l'album de Meridiem qui réunit Percy Howard (voix), Vernon Reid (guitare), Trey Gunn (Warr guitare) et Charles Hayward (batterie), sonne trop hard et pas assez funk à mon goût je suis emballé par Incident Seductions avec les mêmes musiciens auxquels se joignent entre autres Steve Sullivan (guitare), John Ettinger (violon) et Bill Laswell (basse). La voix de crooner baryton de Percy Howard dont la monotonie mélancolique peut rappeller Scott Walker ou Nico sied à ses chansons poétiques que les arrangements aériens de l'orchestre n'étouffent jamais. Les extraits de son plus récent, A Pleasant Fiction, semblent de la même veine (chansons complètes en écoute ici).


À coté, Carl Hancock Rux, écrivain, metteur en scène, performeur, fait figure d'activiste. Chroniqueur de la négritude, cet autre baryton chante une soul aux rythmes syncopées empruntant aux rock, blues, jazz, soul, gospel, funk ou hip hop. Le mélange des genres accouche d'une œuvre originale portée par des textes exemplaires. Cette fois, j'entends le timbre de Jimi Hendrix avec les intonations de Gil-Scott Heron, les chœurs d'Attica Blues et les murmures de Massive Attack. Le gosse de Harlem revendique les racines multiples de la Great Black Music et cite Serge Gainsbourg, Coldplay, King Pleasure, 50 Cent, Bill Withers, Arvo Pärt parmi ses inspirations. Sur Apothecary RX figurent le violoniste d'avant-garde Leroy Jenkins, Mark Anthony Thompson dit Chocolate Genius, le guitariste brésilien Vinicius Cantuaria, Rob Hyman des Hooters. Cela me donne envie d'écouter dare-dare les trois autres albums enregistrés par Rux, musique urbaine où le politique et le social croisent le fer avec la spiritualité et la poésie.


Mais la surprise vient du duo de hip-hop expérimental Shabbaz Palaces composé de Ishmael Butler alias Palaceer Lazaro et Tendai Baba Maraire, originaires de Seattle et du Zimbabwe. Contrairement au genre où les alexandrins formatent trop souvent les morceaux en un flow continu sans autre surprise que le récit des rappeurs, ici chaque morceau développe sa propre structure avec des samples choisis venant de tous les horizons, même dans les albums où les enchaînements se réalisent sans temps mort : sons électroniques, sub-basses, instruments traditionnels, ensemble de cors de chasse, section de jazz ou free jazz, mbira (le père de Tendai est Dumisani Maraire), percussions et chœurs africains, bribes de dialogues, bruitages... Si la voix nasale a souvent les intonations du Zappa des premières heures leurs inventions sont aussi hirsutes...


Pour terminer cette revue de disques chaudement recommandés, j'ai choisi Seize The Time de l'ex-Black Panther Elaine Brown dont j'avais entendu The Meeting, l'hymne qu'elle avait composée pour leur parti, sur le générique de fin du remarquable film de William Klein autour de Eldridge Cleaver qu'elle remplaça comme ministre de l'information du parti qu'elle dirigera ensuite de 1974 à 1977. Mais la militante dut se battre également contre le machisme de son organisation. En 1969 elle enregistrait ses chansons avec le pianiste de jazz Horace Tapscott qui a également signé les arrangements, mais je n'ai trouvé nulle part le nom des autres musiciens. Les titres de ce document historique sont éloquents : The Panther, And All Stood By, The End of Silence, Very Black Man, Take It Away, Assassination, Poppa's Come Home...

jeudi 8 mai 2014

A Thousand Toughts, 40 ans de Kronos Quartet


Le Kronos Quartet n'a jamais chômé à raison d'un album par an depuis 1973 sans compter les enregistrements pour des films et les commandes pour divers compositeurs contemporains. Nombreuses des 800 pièces créées n'ont pour autant jamais été publiées comme celles de Steve Lacy, Tom Waits, Mr Bungle, Einstürzende Neubauten, Frank Zappa ou le spectacle multimédia Sun Rings de Terry Riley. S'ils abordent le répertoire contemporain sans aucune frontière, de Monk et Hendrix à Morton Feldman et Zorn leur énergie rappelle le rock 'n roll, direct et électrique. Cela ne les empêche pas de jouer de la musique médiévale aussi bien que les romantiques allemands et autrichiens avec beaucoup de sensibilité, faisant tomber les barrières entre musiques savantes et populaires. Ainsi ils collaborent avec des compositeurs du monde entier, enregistrent en superposition à des bandes magnétiques ou sur leurs propres playbacks, se jouant même du temps en allant chercher de vieilles cires. Les commandes passées ont permis de révéler quantité de compositeurs traditionnels issus de terroirs peu représentés dans les salons bourgeois occidentaux, du Mexique au Japon, de l'Afrique à l'Afghanistan. Leurs albums sont souvent thématiques, programmes pensés pour faire œuvre par les rencontres étonnantes qu'ils se permettent sans a priori géographique, historique ou stylistique.
Grosse machine étatsunienne aussi subventionnée qu'acclamée, le Kronos publie cette fois un coffret, réédition de 5 CD, Pieces of Africa, Requiem for a Dream, Nuevo, Black Angels avec une nouvelle compilation, A Thousand Thoughts, accessible indépendamment. Y figurent des œuvres enregistrées tout au long de leur longue carrière et qui n'avaient pour la plupart pas trouvé place dans les CD précédents. On notera que les violoncellistes ont la vie plus difficile que les trois autres puisque le quatuor en épuisa trois, tous de grand talent. Ici 15 pièces se succèdent sans autre connexion que de faire le tour du globe terrestre et prétendre à l'inédit. N'y avait-il rien d'autre dans leurs tiroirs qui les empêche de rééditer Blind Willie Johnson, Rahul Kuchh Saaman, Omar Souleyman, Terry Riley ou Astor Piazzolla déjà parus ? C'est un peu gruger les amateurs qui comme moi possèdent la quasi intégralité du Kronos que de prétendre ainsi à la nouveauté sans préciser les doublons. Mais comme leurs cordes sonnent toujours d'enfer, on ferme les yeux et l'on réécoute, piochant au hasard n'importe lequel de leurs disques. Cela vaut mieux que la musique pompier à laquelle le quatuor participe, composée par Clint Mansell pour Noé, dernière kitcherie du réalisateur Darren Aronofsky, qui sort simultanément, et de trois ! Décidément le Kronos semble se moquer du temps qui passe, aventurier fringuant s'appropriant toutes les ressources de la planète...

mardi 6 mai 2014

Odeia au Lavoir Moderne Parisien


La première fois qu'Elsa se lança sur son trapèze avec La Caravane Passe, c'était il y a dix ans au Lavoir Moderne Parisien. Retour aux sources. Anniversaire. Pour aujourd'hui, fêter la sortie du CD du groupe Odeia distribué par L'Autre Distribution. La dernière fois que je les ai vus, c'était en novembre à Montreuil dans l'Usine Frapal où Judith Gueyfier, illustratrice de leur album Escales, les accueillait. Clément Alfonso a récemment réalisé deux clips avec le quatuor.
Le premier, Liouba, est chanté en tsigane russe. Noir et blanc, écrans multiples, les gestes apparemment simples reflètent des situations complexes, sous les doigts des musiciens les tranches de vie deviennent des tranches de gâteau, l'image découpe le quotidien comme si le jour ne devait jamais se lever, pourquoi les Slaves doivent-ils toujours souffrir et sublimer leurs âmes meurtries dans des mélodies aussi craquantes ?


Le second film, plus classique, est une chanson de Mouloudji sur une musique de Georges Van Parys. "Un jour tu verras, on se rencontrera, quelque part, n'importe où, guidés par le hasard..." Lorsque Odeia voyage ils nous emportent dans leurs bagages. Nous partons pour Athènes, Syracuse, Gorizia ou Caracas sans quitter nos fauteuils, planant au-dessus de la houle du large, portés par les envolées lyriques du violon de Lucien Alfonso, flèches légères qui filent droit vers les nuages, par les inventions harmoniques de Karsten Hochapfel au violoncelle ou à la guitare, folle boussole dont l'attraction terrestre est plus grave qu'il n'en a l'air, par l'assurance de la contrebasse de Pierre-Yves Lejeune dont le manche est un gouvernail permettant à l'orchestre d'arriver à bon port. S'il est une fille dans chacun, Elsa Birgé les incarne toutes. Polyglotte, elle peut être la bonne étoile qui guide les marins ou le feu des naufrageurs qui les damne à jamais. Tessiture incroyable, basses profondes qui vous retournent le ventre, aigus angéliques qui vous tirent les larmes, sa voix réfléchit la lumière.


Leurs arrangements d'une rare délicatesse confèrent à Odeia une grâce légère qui tranche avec les mixtures écœurantes de la world music. Chaque note est à sa place sur le compas de ces navigateurs infatigables dont le voyage ne fait que commencer. Sorti il y a une semaine, leur disque Escales est déjà Coup de cœur BFM-TV et Élu Citizen Jazz. Ils sont ce soir à 20h30 au Lavoir Moderne Parisien, 35 rue Léon dans le 18ème (12/10€).

vendredi 2 mai 2014

Le rêve d'Armagan


Après le cauchemar d'Edward Perraud intitulé L'Afrique fantôme, voici le rêve d'une spectatrice, Armagan Uslu est une vidéaste turque vivant à Paris, qui a accepté l'invitation lancée au public de venir raconter le sien sur la scène de La Java avant que nous l'interprétions tous ensemble (5'47). Quelle ne fut pas notre surprise lorsque Alexandra Grimal s'en inspira pour improviser une petite histoire avant de reprendre son saxophone ! Comme tous les rêves et cauchemars filmés ce 14 avril par Françoise Romand les séquences vidéographiques que j'ai montées ne représentent pas l'intégralité des rêves tels que nous les avons joués en direct, mais sont de simples témoignages de la naissance d'un nouveau groupe !


Jean-Jacques BIRGÉ - clavier, Tenori-on
Alexandra GRIMAL - voix, sax ténor
Antonin-Tri HOANG - sax alto
Fanny LASFARGUES - basse électro-acoustique
Edward PERRAUD - batterie

mercredi 30 avril 2014

Field recording, l'usage sonore du monde


Pour la prose je savais. Or je faisais du field recording depuis tout ce temps sans le savoir. Le passionnant ouvrage d'Alexandre Galand paru sur la non moins excellente collection Formes de l'éditeur Le Mot et le Reste m'ouvre les yeux sur une pratique naturelle consistant à enregistrer sur le terrain aussi bien les ambiances que la musique. L'usage sonore du monde en 100 albums se réfère évidemment au récit de voyage de Nicolas Bouvier paru en 1963, qui inspira entre autres le cinéaste Stéphane Breton pour sa collection de films ethnographiques. Si les découvertes sont nombreuses parmi trois grandes sections, la captation des sons de la nature, celle des musiques des hommes et les compositions qui s'en emparent, on se perd un peu dans le classement à l'intérieur de chacune.

On peut aussi regretter l'absence d'analyse sur les motivations de tel ou tel compositeur à intégrer des séquences documentaires dans ses fictions, d'autant que c'est la partie la plus faible de l'introduction alors que ces mélanges occupent la majeure partie de l'ouvrage. Quelle raison a chacun de se confronter au monde sonore en dehors d'un contexte musical ? Quelle différence s'exprime entre nature et culture ? La sélection très orientée "musiques du monde" dans la seconde partie et "musique électro-acoustique" dans la troisième (analogie avec le travail solitaire du preneur de son ?) en oublie les rockers et les jazzmen aux motivations fort différentes, tels René Lussier (Le trésor de la langue dressant un pont entre le l'Histoire du Québec et la musique), Frank Zappa (producteur de Wild Man Fisher, artiste de rue schizophrénique), Barney Wilen (Moshi, influence d'un voyage en Afrique, et Auto Jazz - Tragic Destiny Of Lorenzo Bandini, énergie de la course automobile), Colette Magny (Mai 68 avec les reportages de Chris Marker), parmi tant d'autres. Ce n'est pas seulement une question de choix, car l'absence d'articulations historiques qui ont pourtant fait le succès de plusieurs ouvrages de la collection ne nous permet que de picorer ici et là des informations, certes précieuses. Après avoir interrogé le spécialiste des chants d'oiseaux Jean C. Roché, l'ethnomusicologue Bernard Lortat-Jacob et le musicien improvisateur Peter Cusack, Alexandre Galand nous offre néanmoins 100 pistes, autant d'albums pour la plupart méconnus, pour alimenter notre curiosité dans ce domaine ouvert de l'écoute sans frontières.

Chaque parcours est une invitation au voyage. Je me revois en 1966 arpentant le Maroc avec le petit magnétophone portable italien de ma sœur, enregistrant les Gnaouas, les singes magots de la forêt, les médinas de Fès et Marrakech, afin de sonoriser le montage diapo de nos vacances. Trois ans plus tard je capturais le son du Festival d'Amougies, seul témoignage musical aujourd'hui accessible du premier festival de musique pop et jazz européen. J'en profitai pour immortaliser l'ambiance du public, les annonces de Pierre Lattès et les coups de gueule de Mouna. Il me faudra ensuite attendre de rentrer à l'Idhec en 1971 pour développer mes expériences sonores, encouragé par l'enseignement de Michel Fano et Aimé Agnel. L'écoute radiophonique de Luc Ferrari et Barney Wilen au Pop Club de José Artur m'avaient déjà titillé, mais la découverte d'Edgard Varèse grâce à Frank Zappa fut déterminante. Pour simplifier, merci John Cage, toute organisation de sons n'est-elle pas musique dès lors que l'on signifie son début et sa fin ? En 1975, Défense de, mon premier album, intègre des bruitages et l'année suivante Un drame musical instantané branchera le téléphone du studio sur la table de mixage de manière à incorporer les coups de fil reçus pendant nos improvisations ! J'avais pris l'habitude de diffuser des reportages sonores parmi les instruments comme les chiffres du loto dans Rideau ! (1980), On tourne (1981) entièrement enregistré dans une usine de métaux, une partie de chasse dans Ne pas être admiré. Être cru. (1982) et le métro dans L'homme à la caméra (1983) avec le grand orchestre, le haras de Blois pour Les blancs jouent et gagnent (1987) ou le casino de Deauville pour le film L'argent de Marcel L'Herbier (1988), etc. Les saynètes que compose la litanie de mes répondeurs téléphoniques (1977-89), les radiophonies revendiquant leurs social soundscapes (1974-81) ou la Mascarade Machine (2010) transformant le flux hertzien en mélodies n'appartiennent-ils pas tout autant au genre du field recording ? En 1994 j'organisai les bandes rapportées du Haut-Karabagh par Richard Hayon comme un carnet de notes, récit de voyage où ces Musiques du Front se jouaient dans les cimetières, les tranchées et les ruines. J'ai longtemps marché, un micro fiché sur chaque oreille, mais aujourd'hui j'utilise un petit Nagra discret et compact. Sur scène il m'arrive aujourd'hui d'utiliser les samples que Chris Watson a commercialisé pour SonicCouture...

Le field recording devient un décor de théâtre (pré-établi) où se déroule l'action (par exemple, improvisée), sa véracité documentaire permettant aux auditeurs de s'immiscer dans des fictions imaginaires. Plus généralement composer des partitions sonores mêlant bruits, voix et musiques m'a poussé à considérer le field recording comme une composante essentielle de mon travail, et ce dans les trois cas cités par Galand, en enregistrant les bruits de la nature et des activités humaines, en privilégiant parfois des prises de son in situ, en intégrant ces éléments à des compositions hybrides. Même le studio est chez moi un terrain particulier où la vie quotidienne a sa place. L'improvisation y est pour beaucoup. Comme toute organisation sonore est musique, tout enregistrement devient ainsi field recording, pulvérisant les frontières qui séparent le vivant du vécu.
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