Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mardi 23 mai 2017

Dramaticules de Dominique Fonfrède et Françoise Toullec


Des borborygmes ? De la Ursonate de Kurt Schwitters au monologue surréaliste de Salvador Dali en passant par les poètes lettristes et le yaourt des rockers français, les langages inventés en réfléchissent l'essence au delà du sens. Pourtant, le passé de comédienne et le talent d'auteur de la chanteuse Dominique Fonfrède confèrent à ses élucubrations vocales une dramaturgie qui les transforme en saynètes tragicomiques proches de Tex Avery ou Samuel Beckett dont elle revendique ses "dramaticules". Les seize pièces du CD, improvisées et hautement préparées avec la pianiste Françoise Toullec, laissent à l'auditeur sa part d'interprétation, autant d'évocations d'une mécanique déréglée qui différencierait l'homme des autres espèces animales. Préparé, le piano l'est aussi, des gommes de Robbe-Grillet à un mikado fragment d'une chronologie du hasard, d'un balai d'apprenti-sorcier aux ficelles du métier qui sont évidemment dans ses cordes. La rencontre est virtuose. Le concert l'avait déjà prouvé. On se laisse prendre par le vertige quand Fonfrède déballe un extrait de l'Épopée de Grabinoulor du pré-surréaliste Pierre Albert-Birot. Pour faire passer leur originalité fondamentale, exercice acrobatique où l'humour permet de prendre ses distances avec le drame de l'existence, les deux musiciennes convoquent Jacques Tati, Francis Ponge, Bobby Lapointe, György Kurtag, Alain Louvier, Georges Simenon et le petit chaperon rouge. Mais ont-elles vraiment besoin d'aucun prétexte pour leur douce folie qui n'est autre que la lucidité des poètes ?

Dominique Fonfrède et Françoise Toullec, Dramaticules, CD Gazul Records, dist. Musea, 14,99€

vendredi 19 mai 2017

Chansons minimalistes de Musseau et Caron


J'ai tant écrit de louanges sur les auteurs-compositeurs-interprètes Élise Caron et Michel Musseau que l'envie de chroniquer les deux rééditions de la délicieuse divette et la nouveauté de mon clown triste préféré est une tentation qui tient de la gageure. L'un et l'autre soignent leurs mots comme des dresseurs de puces, une homéopathie où la dose minimale sauverait la vie des désespérés de la mélodie simple. Les amateurs d'Erik Satie y reconnaîtront leurs petits, pour l'humour grave et la légèreté des doses.
Récemment Élise Caron reprenait certaines des Chansons pour les petites oreilles et d'Eurydice Bis dans des adaptations Orchestrales commandées à plusieurs compositeurs dont Michel Musseau et accompagnée par l'ensemble de tango Las Malenas. Les premières datent de 2003, les secondes de 2006, millésimes que le label Le Triton exhume de sa cave où les meilleurs crus ont conservé leur bouquet. Christèle Chazelle au piano et Michel Musseau au piano jouet et à la scie musicale (encore lui ?! Probablement parce que je découvris Élise et Michel ensemble sous la direction du compositeur Luc Ferrari il y a tant de temps déjà) jouent à quatre pattes sur le premier ; le pianiste Denis Chouillet (un des autres arrangeurs des Orchestrales), les bassistes Sylvain Daniel ou Daniel Diaz, le clarinettiste Bruno Sanalone sont du second. La propre fille d'Élise, Gala Collette, a signé la conception graphique de l'un et l'autre.
La couverture de Petites histoires noires est par contre de Thierry Flamand. Michel Musseau, assis sur les boîtes aux lettres, regarde-t-il le fauteuil vide ou le tableau aussi noir que ses vies dépressives ? Mais l'art de ce Buster Keaton de la chanson française est si tendre qu'il donne envie d'en rire. Je regrette seulement que les a parte composés de quelques mots qu'il sert en scène pour présenter chaque chanson soit absents du disque. J'avais adoré le programme où il partageait la scène avec Élise et que j'avais chroniqué sous le titre Les mots de Musseau et les mets de Caron. Ces trois albums prolongent le plaisir ou permettent de découvrir deux artistes originaux, magnifiques fleurons de la chanson française dont l'humilité et la sincérité n'ont d'égales que l'esprit et la bonté.

mercredi 17 mai 2017

Cinq allitérations musicales par Bernado-Birgé-Edsjö (vidéos)


Mon incisive manquante m'avait donné l'idée du thème du concert de la semaine dernière au Triton, Défauts de prononciation. J'ai photographié mon plus beau sourire avec le vide intersidéral plongeant, mais c'était vraiment trop gore pour illustrer ce billet, déjà que je ferme les yeux à chaque opération de la série The Knick que je regarde ces soirs-ci. Clive Owen y est très bien dans le rôle du chirurgien junkie, et Steven Soderbergh a réalisé tous les épisodes, fait la lumière sous le pseudonyme de Peter Andrews et le montage sous celui de Mary Ann Bernard, encore un Shivaïste ! Le trou dentaire ne collait pas avec la délicatesse du concert de vendredi dernier. Nous avons donc virtuellement renfilé les doudounes de l'hiver 2015 et clic clac c'était déjà dans la boîte. Je passe récupérer le multipistes ce matin aux Lilas, mais en attendant j'ai monté les rushes que Françoise a tournés depuis le balcon...


La première allitération en ligne est Flyg fula fluga och den fula flugan flög (Envole-toi, mouche moche, et la mouche moche s'est envolée, 2'51). Le basson de Sophie Bernado répond à la voix de Linda Edsjö tandis que je joue du cristal au clavier. Le fait que la phrase soit suédoise convient évidemment parfaitement à Linda, native de Stockholm.


L'accent nordique de Linda et celui du sud de Sophie ont validé mon idée de prendre pour titres et thèmatiques des allitérations. La seconde ici est danoise. Oh miracle, Linda s'y entend aussi dans cette langue, d'autant qu'elle est diplômée de l'Académie Royale de Copenhague ! Sur Ringeren i Ringe ringer ringere end ringeren ringer i Ringsted (Le clocher de Ringe sonne moins bien que celui de Ringsted, 6'30) elle joue aussi du vibraphone et de la batterie. Sophie se contente de sa voix, elle qui est du Gers, le CNSM ne l'ayant pas formatée à l'accent pointu. Enfin, seul autodidacte de la bande, il est rare que je n'entende qu'un son, puisque je joue de plusieurs cloches au clavier, plus une touche de zoziaux printaniers.


Sju sjösjuka sjöman sköttes av sju sköna sköterskor på skeppet Shanghai (7 jolies infirmières se chargent de 7 marins qui ont le mal de mer sur le navire Shangaï, 6'36) ne se prononce pas du tout comme on pourrait le croire. Linda est encore à l'honneur pour essuyer les plâtres. Remarquez que j'ai réussi à taper le å avec son petit rond sur la tête, on dit "a rond en chef", en tenant alt-majuscule-§ sur mon Mac ! J'enchaîne le navire dans la tempête, le koto, le rythme des machines, une flûte tandis que Linda vocalise, vibraphonise et percute, Sophie se cramponnant à son grave instrument à anche double.


Nous avons aussi dialogué sur Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes / Peter Piper picked a peck of pickled peppers. If Peter Piper picked a peck of pickled peppers, where's the peck of pickled peppers Peter Piper picked? / Tas de riz, tas de rats, tas de riz tentant, tas de rats tentés, tas de riz tentant tenta tas de rats tentés, tas de rats tentés tâta tas de riz tentant / She sells seashells by the seashore. The shells she sells are surely seashells. So if she sells shells on the seashore, I'm sure she sells seashore shells, mais je n'avais pas matière cinématographique pour en réaliser un petit montage. Contentons-nous de Y a pas d'hélice hélas, c'est là qu'est l'os (6'06) issu du dialogue du film La grande vadrouille. Je joue de la trompette à anche et du clavier, Linda de la batterie et Sophie chante et passe au basson.


Comme nous avions épuisé notre répertoire au demeurant totalement improvisé, j'ai demandé si quelqu'un dans la salle pouvait nous proposer une de ces phrases vachardes que nous serions heureux d'exécuter aussitôt comme un dit d'un condamné. Avant que Jean Bonnefoy nous suggère Si six scies scient six cyprès, combien scient six cent six scies ? Si six scies scient six cyprès, six cent six scies scieront six cent six cyprès (7'05), Pépito Matéo, qui était probablement entré là parce qu'il avait vu de la lumière, nous propose Six chats chauves assis sous six souches de sauge sèche. Nous en fûmes très inspirés, même si à la maison nous n'en avons actuellement que cinq en comptant les trois chatons d'un mois qui seront appelés à voler de leurs propres ailes dès juillet prochain... Mes deux camarades miaulent ainsi un duo adéquat que j'accompagne au Tenori-on, avant que Linda ne passe au vibra et que je dégonfle ma baudruche... Pour terminer, l'ordinateur a travaillé toute la nuit pour que ces instantanés voient le jour.

samedi 13 mai 2017

Trois réactions au CD d'EL STRØM "Long Time No Sea"



Robert Wyatt : "Terrific CD" (10 mai 2017)

Louis-Julien Nicolaou (Les Inrocks, 12 mai 2017)
Les 10 albums de jazz français qu’il faut écouter d’urgence :
"La première impression est câline : petite boîte à musique et voix douce nous affirmant que la liberté existe, ce que nous sommes tout prêts à croire, comme à n’importe quel conte de l’enfance. Et puis, rapidement, ça se détraque et on décolle vers un territoire sans balises, hors-monde, traversé de transes obsédantes, d’étranges ruminations vocales et tripatouillages qui déconstruisent le sens, déroutent, égarent, ravissent. Le paysage s’élabore en collages et zigzags aléatoires et c’est toute une anarchie fantasque, drôle et vivante à laquelle nous invitent l’expérimentateur compulsif Jean-Jacques Birgé, la chanteuse Birgitte Lyregaard et le percussionniste Sacha Gattino. La musique si neuve d’El Strøm nous vient sans doute d’un lointain futur : la seule chose dont on est sûr, c’est qu’on ne s’y ennuie pas."

Jean Rochard (natomusic, 11 mai 2017) :
En 1844, Grandville, inimaginable illustrateur, publie Un autre monde (Transformations, visions, incarnations, ascensions, locomotions, explorations, pérégrinations, excursions, stations, cosmogonies, fantasmagories, rêveries, folâtreries, facéties, lubies, métamorphoses, zoomorphoses, lithomorphoses, métempsycoses, apothéoses et autres choses). Le déroulé complet du titre est celui du plus explicite des programmes ou plutôt des déprogrammes de la plus folle intériorisation à l'extérieur le plus absolu (l'imagination selon Will Spoor).
Dans une mise en scène d'Etienne Mineur, les illustrations d'Un autre monde ornent justement, 173 ans plus tard, le livret du premier album (physique comme on dit de nos jours) de El Strøm, trio constitué de Birgitte Lyregaard, Sacha Gattino et Jean-Jacques Birgé (également mixeur de l'enregistrement). Cela tombe bien, car le dessein d'Un autre monde et ses immanquables sous-titres est aussi celui de ce disque titré Long time no sea, jeu de mots entièrement associable à l'univers de Grandville.
Les trois camarades de luth, troubadours des impossibles, philosophes des tentations avides et joyeuses, en 9 stations, livrent et délivrent autant de formes, autant de détails chantés où le réel scruté n'a qu'à bien se tenir. Les à-coups sont tendres mais déterminés et les frontières facétieusement piétinées. C'est que l'accueil est l'une des multiples qualités des trois baladins. Leurs chansons sont effectivement des points hospitaliers pour qui cherche, des situations riches de petites énigmes pour mieux se libérer, "Approchez-vous même en dormant, délivrez-nous du contretemps" dit l'une des chansons. Qu'ils trifouillent la radio où vibrent de saveurs orientales, à l'évidence, les trois labadens turbulents s'entendent à merveille et cette joie d'être ensemble fait du bien.
Leurs chansons sont des fêtes taquines tintinnabulantes, des loupes qui ne craignent pas l'infiniment petit où tout se révèle ("C'est tout petit, ça veut dire loin, oui mais c'est grand quand tu t'approches"). L'évocation de "Lover Man", la chanson de Jimmy Davis, Ram Ramirez et James Sherman, écrite pour Billie Holiday, surprendra plaisamment en pareil territoire où c'est bien parce qu'il est interdit d'interdire qu'on a grande mémoire. Ah oui, El Strøm signifie "le courant" en danois, ça vous étonne ?

El Strøm, Long Time No Sea (Grrr 2029, dist. Orkhêstra)
→ À signaler également la très attendue réédition du classique Rideau ! de Un drame musical instantané par le label viennois Klanggalerie (Klanggalerie gg221)

vendredi 12 mai 2017

Défis de prononciation, ce soir 20h au Triton


D'abord ce n'est pas tous les jours vendredi, car je n'ai pas joué à Paris ou en région parisienne depuis le concert avec Bumcello il y a 15 mois qui avait fait salle comble, et aucun autre n'est encore programmé ! Concert exceptionnel à plus d'un titre donc, parce que nos "défauts de prononciation" sont si nombreux qu'on aurait dû appeler le spectacle "Défis de prononciation". Avec Sophie et Linda nous avons enregistré l'album Arlequin en 2015 (disponible en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org), mais nous n'avons jamais joué ensemble sur scène, et cette fois encore nous vous en ferons voir de toutes les couleurs...
Au menu, errare humanum est. En art, les erreurs font le style. Les machines en sont incapables, ne connaissant que le bug. D’une langue à une autre, nos défauts de prononciation alimentent les allitérations, sujets de nos improvisations. Nos accents tracent une ligne musicale de Auch à Stockholm traversant Les Lilas, longitude 2°25′14″ Est. D’Andromaque à La grande vadrouille, les serpents sifflent, la mouche moche s’envole, les rats tâtent du riz, Peter Piper picore des poivrons, elle vend des coquillages, les marins ont le mal de mer, les grosses cloches sonnent, y a pas d’hélice c’est là qu’est l’os…

Et puis on vous promet de tomber la veste avec l'arrivée du joli mai...

Défauts de prononciation, avec Sophie BERNADO (basson, voix), Linda EDSJÖ (vibraphone, percussion, voix), Jean-Jacques BIRGÉ (claviers, machines, archaïsmes), Le Triton, 11bis rue du coq français, 93260 Les Lilas, Métro Mairie des Lilas (ligne 11) - Vélib - Autolib - Porte des Lilas : Bus 61 - 96 - 105 - 115 - 129 - 170 - 249 - Tramway - Billetterie/Renseignements 01 49 72 83 13 - www.letriton.com - tarifs : voir flyer ci-dessus

mercredi 3 mai 2017

Dominique Lentin à l'heure du thé


Après la visite de Dominique Lentin, j'ai cherché dans mes archives des images de Dagon, le groupe qui réunissait Daniel Hoffman à la guitare, Fabien Poutignat à la flûte, Jean-Pierre Lentin à la basse et Dominique à la batterie, prises par Thierry Dehesdin lors d'un concert à la Fac Dauphine en 1971 auquel je participai. Les provocateurs patentés m'avaient déguisé avec un truc en plumes style Zizi Jeanmaire, mais j'avais heureusement apporté avec moi la robe de chambre en laine des Pyrénées de ma grand-mère et le béret rouge de ma petite sœur. Je manipulais des bandes magnétiques en direct et produisais des larsens avec un amplificateur de téléphone en approchant la ventouse du haut-parleur. Je ne me rappelle pas du reste, mais sur la photo j'aperçois un entonnoir qui avait peut-être appartenu au ministre Michel Debré. Philippe Graine, dit Sigismond Macchabée, faisait aussi partie de la troupe. Il est difficile de me souvenir de cette époque riche en rebondissements. La bande habitait encore chez leurs parents, près de la Tour Eiffel, et j'étais impressionné par le papa, Albert-Paul Lentin, journaliste anticolonialiste proche de Mehdi Ben Barka et fondateur de Politique Hebdo.


J'étais resté en contact avec Jean-Pierre lorsqu'il avait participé à la fondation du journal Actuel et de Radio Nova, et j'avais revu Dominique à l'enterrement de son frère il y a huit ans. Dominique a continué la batterie, en particulier avec les I et avec Ferdinand et les Philosophes. J'aime bien le CD qu'il m'a laissé, Best Before 04/04/44 avec Bruno Meillier au sax et Paed Conca à la basse. Il y a un fort cousinage avec ce que je fais, sauf qu'ils ont été assimilés au rock alors que j'ai plutôt, et probablement à tort, fréquenté les scènes de jazz. Aujourd'hui Bruno est notre distributeur de disques, Orkhêstra, et Dominique compose surtout pour le théâtre. Quant aux autres membres de Dagon... Je partage des points de vue politique avec Daniel sur FaceBook. À l'époque, j'étais un peu choqué que Fabien incarne le souffre-douleur du groupe qui l'avait surnommé Loupignat ; il a su s'en servir lorsqu'il a créé sa société de bijoux électroniques, Loupi. Sur la photo Jean-Pierre tient la place centrale, c'était l'intello de la bande, et l'on aperçoit au fond Daniel et derrière lui Dominique. Comme celui-ci n'a pas Internet chez lui, il me demande si je pourrais retrouver la trace de sa première petite amie, Marie-Reine, qui a épousé le bassiste des Flamin' Groovies et vit San Francisco. Le truc amusant c'est qu'elle fut quelques années plus tôt ma première petite amie aussi ! C'est grâce à elle que j'avais connu Dagon. J'ignore si ma démarche portera ses fruits, mais nous lui avons envoyé ensemble un message pour avoir de ses nouvelles. Dominique, qui est donc plus jeune que moi, est déjà grand-père de très grandes filles. Notre mémoire est forcément lacunaire. Internet la ravive parfois lorsque nos enquêtes portent leurs fruits.

mardi 2 mai 2017

"Rideau !" sonne comme une ouverture


Si tous les journalistes pouvaient être aussi consciencieux que Franpi Barriaux dans Citizen Jazz, mes matins ressembleraient à ce 1er mai (il est paru hier). Il fête un travail commencé dans les années 70 du siècle dernier, un travail quotidien, sans dimanche ni jour férié puisque tous ont le goût des vacances quand passion rime avec profession. On me dit que nous partagerions ce privilège avec seulement 5% de la population. Raison de plus pour désirer changer le monde et s'y employer, sans peur et sans reproche...


Avec Rideau !, c’est un sacré morceau d’histoire de la musique électronique francophone et de ses cousines improvisées (terme auquel Jean-Jacques Birgé, l’un des auteurs préférera celui de composition instantanée) qui voit le jour pour la première fois en CD. Paru en vinyle à l’orée des années 80, le second disque d’Un Drame Musical Instantané (UDMI) étonne par son témoignage sur la frénésie créative de cette décennie dans les expressions de marge et sa grande modernité. On pourra le constater notamment avec la vidéo en pied d’article : quelques mois après la mort du trompettiste et poly-instrumentiste Bernard Vitet, Birgé et son vieux compagnon Francis Gorgé reprenaient ce spectacle entourés de jeunes musiciens avec une impression de bonification, propre aux grands crus.
Le disque n’est pas que la photo d’une époque. Un morceau comme « Tunnel sous la Manche », théâtral sans être emphatique, révèle un propos très intemporel, marqué par la musique contemporaine et les racines zappaïennes de Birgé dans la plupart de ses prises de parole. Et pourtant… Le trio a toujours eu une démarche très proche de l’image, si ce n’est directement intégrée à celle-ci. Et dès les prémices de l’album, on plonge dans une ambiance de documentaire, voire dans un cinéma du réel qui marque sa sécularité sans s’y enfermer. Ainsi, dans « M’enfin », les sons captés dans le bar du coin où des travailleurs immigrés jouent au loto ponctuent une œuvre complexe et vivante. Elle est percluse de sons issus de nombreux claviers que l’on qualifierait aujourd’hui de vintage, de jeux étendus de guitare, de multiples cuivres et d’autres lutheries extravagantes. Cela donne l’impression d’un long travelling avant dans un monde regardé avec beaucoup de chaleur et d’empathie, émaillé de dialogues impulsifs et en un sens, romanesques.
UDMI s’appuie sur des musiciens iconoclastes et très complémentaires. Bernard Vitet brille dans « Rideau ! », où chacune de ses interventions est fougueuse et précise. Ce morceau, véritable happening enregistré live en juin 1980 au Forum des Halles, permet de ressentir le rôle explosif de la relation Birgé/Gorgé, encore vivace de nos jours. C’est un moteur à entropie, qui déborde d’idées sans partir dans toutes les directions et marque un album qui fait date. On retrouve par ailleurs ces duettistes dans le bien nommé Avant Toute paru en vinyle sur le label du Souffle Continu. Il met sur un magnifique support des archives qui datent de 74 et constitue autant une genèse des folies de l’UDMI qu’un incontestable jalon posé dans l’histoire de l’électronique hexagonale. Deux pièces indispensables aux discothèques honorables.

→ Un Drame Musical Instantané, Rideau !, avec Jean-Jacques Birgé (claviers, électronique, effets), Francis Gorgé (guitares), Bernard Vitet (trompettes), CD label Klang Galerie
→ Birgé Gorgé, Avant Toute, avec Jean-Jacques Birgé (synthétiseur ARP 2600), Francis Gorgé (guitares), vinyle label Souffle Continu

mercredi 26 avril 2017

Bernard Vitet, irremplaçable


Rares sont les jours où je ne pense pas à mon copain. 32 ans de collaboration quotidienne, c'est beaucoup plus de temps que je n'en ai passé avec quiconque. Ajoutez les dernières années, empruntes de tristesse, d'abord parce que sa Harley était devenue trop lourde et qu'il était trop paresseux pour se déplacer sans elle, ensuite parce qu'une "bonne âme" avait fait le vide autour de son chevêt. Heureusement il y avait le téléphone dont nous avions été toujours adeptes et Bernard ne s'était jamais départi de son esprit de contradiction. Nous passions le voir de temps en temps. Il déclinait doucement. Sa voix grave de baryton Martin résonne toujours à mon oreille. Et sa pensée raisonne sans que je puisse trouver d'équivalence auprès de mes meilleurs amis. On pouvait parler de tout parce qu'il réfléchissait et que sa culture s'étendait au delà de sa connaissance, à la découverte de nouvelles contrées littéraires ou scientifiques, se pâmant pour les merveilles de la nature. Mais c'est évidemment dans la sphère musicale que Bernard Vitet me manque le plus. Avec qui parlerais-je aujourd'hui de Monk ou Varèse, des Beatles ou Webern, de Colette Magny ou des trompes cenrafricaines, du phonogène universel ou des modes à transposition limitée, de l'image du musicien sur scène ou de la cohérence de notre travail avec notre rôle citoyen, des paradoxes et des contradictions ?


Chaque fois que je travaille sur un nouveau projet je rêve de le lui montrer, sachant qu'il va chercher la petite bête pour m'obliger à me justifier et à préciser ma pensée. J'ai rarement connu autant de bienveillance dans la critique. Nous nous engueulions parfois, mais tombions toujours d'accord avant la fin de la journée. Bernard incarnait à la fois le passé, le présent et l'avenir. Appelons cela Le Grand Jeu. Il avait joué avec Django Reinhardt et Gus Viseur, Eric Dolphy et Albert Ayler, remplacé Miles dans le Quintet de Rêve, joué les chorus de Barbara, Bardot, Montand, Gainsbourg, participé à la première rencontre jazz et électronique avec Parmegiani, fondé le Unit avec Portal, et tant d'autres faits d'armes étonnants comme le premier groupe de free jazz en France avec François Tusques. Nous avions fondé en 1976 avec Francis Gorgé le collectif Un Drame Musical Instantané que je me suis décidé à dissoudre après leurs départs respectifs. Bernard n'évoquait jamais que l'avenir, du moins en ce qui concerne notre art. Il fallait le travailler au corps pour qu'il raconte comment il avait composé le pont de My Way sans le signer ou ses séances avec Diana Ross. Sa nostalgie se focalisait sur Paris, une ville qu'il aimait tant et dont les transformations le contrariaient. Ses derniers mois furent allégés par la lecture amusée d'Alphonse Allais. Mais pendant des années nous avons tiré des plans sur la comète, construit pas mal de fusées et atteint quelques planètes.
Je partage quantité de choses avec mes proches, mais je n'ai jamais retrouvé cette universalité qui n'épargnait aucun sujet. Ce qu'il ignorait, il l'inventait en convoquant le bon sens. Il se moquait d'avoir tort ou raison. L'important était de faire avancer la réflexion. Il est des deuils dont on ne peut se défaire. Nous parlons souvent de lui avec Francis. Bernard aurait été passionné par ce que va devenir la France Insoumise dans les mois qui viennent...

Photos le 13 janvier 2010 à Bagnolet lors d'un dîner avec Benoît Delbecq © JJB / Album de Musicora, Gens de musique, 1999 © Guy Vivien

vendredi 21 avril 2017

Emmanuelle Parrenin illumine le Disquaire Day


Dans le tiré-à-part limité à 100 exemplaires qui accompagne Pérélandra, l'un des deux albums d'Emmanuelle Parrenin publiés par Le Souffle Continu à l'occasion du Disquaire Day, figurent trois dessins inédits de Berberian. La musicienne et le dessinateur le dédicaceront demain soir samedi à la boutique du label, 20-22 rue Gerbier dans le 11e, près du Père-Lachaise, après les show-cases de 18h et 20h. Mais les collectionneurs n'attendront probablement pas le soir pour acquérir la réédition de Maison Rose, album clef de 1977. Car demain entre 500 et 600 albums différents seront mis en vente le temps de ce samedi 22 avril, les amateurs et les spéculateurs se ruant comme des rapaces sur ces vinyles rares et inédits. Théo et Bernard qui dirigent le label et tiennent le magasin du Souffle Continu n'ont commandé ni Johnny ni Madonna, mais une centaine de références qui correspondent à leurs goûts comme ce superbe coffret inédit de Thelonious Monk édité par Sam Records, musique des Liaisons dangereuses avec Barney Willen au ténor en 1959, photographies et présentation exceptionnelles.
De son côté, le label du Souffle Continu publie donc une réédition de Maison Rose (la galette est tout aussi rose) et l'inédit Pérélandra (celle-là est verte comme les feuilles des arbres). Dans le premier la voix d'Emmanuelle Parrenin glisse sur un sillon de cristal, des chansons modales dont la fragilité rappelle Barbara ou Brigitte Fontaine avec un accompagnement qui sonne parfois comme Nico. Elle s'accompagne à la vielle à roue, à l'épinette des Vosges, au dulcimer pour interpréter une sorte de folk psychédélique avec Bruno Menny aux percussions, Didier Malherbe à la flûte, Yan Vagh et Denis Gasser à la guitare, la chanteuse Doatéa Bensusan... À ses débuts elle avait chanté avec les groupes Mélusine et Gentiane, puis avec Vincent Segal, Dan Ar Braz, Alan Stivell et plus récemment Étienne Jaumet ou Pierre Bastien. Ses collectages de chansons traditionnelles en zone rurale croisent son travail de danseuse contemporaine, en particulier dans la troupe de Carolyn Carlson. Sa surdité vaincue après un grave accident lui font inventer la maïeuphonie, musico-thérapie basée sur la résonance qu'elle pratique par exemple avec des enfants autistes. Le tiré-à-part raconte son parcours magique où l'ayahuasca la libère de ses démons. Tout ce qu'elle touche possède une légèreté qui donne à la vie son énigmatique tendresse. Elle a signé la plupart des morceaux de Maison Rose et les arrangements avec Menny, mais Plume blanche, plume noire est du à Jean-Claude Vannier... Pour le côté expérimental j'ai pensé à Illuminations, l'incroyable disque de Buffy Sainte-Marie.
C'est cet aspect qui est privilégié sur Pérélandra, compilation de bandes enregistrées entre 1978 et 1982 pour des spectacles chorégraphiques, auxquelles participaient le bandéoniste Juan José Mosalini, le saxophoniste-flûtiste Didier Malherbe, le guitariste Yan Vagh, la chanteuse Doatéa Bensusan, le pianiste Jacques Denjean. Bruno Menny s'y livre à des traitements électro-acoustiques qui soulignent l'aspect expérimental de ce folk renaissant. Cet album inédit, essentiellement instrumental, complète merveilleusement le premier. En 2011 Emmanuelle Parrenin avait sorti son second album officiel, Maison Cube, en collaboration avec Flóp et Les Disques Bien. Attention, la particularité des albums du Disquaire Day est de ne pas être réédités après épuisement !

→ Emmanuelle Parrenin, Maison Rose, réédition du Souffle Continu Records, remasterisée à partir des bandes originales, 33 tours vinyle rose, 23€
→ Emmanuelle Parrenin, Pérélandra, inédit, Le Souffle Continu Records, 45 tours 30 cm vinyle vert, 20€

mardi 18 avril 2017

Le Cohelmec Ensemble sur Le Souffle Continu


La mémoire est volatile. Plus le temps avance, plus l'on fait de la place dans son disque dur crânien. On fige des moments. On réécrit l'histoire. Je croyais me souvenir de la musique du Cohelmec Ensemble (pour Cohen Elbaz Méchali), et puis voilà, j'écoute les trois albums que Le Souffle Continu vient de rééditer en vinyle et se dévoilent soudain des coins obscurs de mon ciboulot. J'entendais un free jazz français interprétés par des gars sympas, c'était ce qui me restait, et puis je découvre une musique très structurée qui emprunte aussi à la pop de l'époque, à Zappa, au classique... En fait, cela dépend des disques. Le plus récent, double enregistré le 5 octobre 1974 au Théâtre de l'Est Parisien a les travers que je craignais, mais les deux précédents, Hippotigris Zebra Zebra et Next me surprennent par leur architecture complexe, la richesse des timbres, la variété des influences, la fraîcheur et l'invention. Le premier date de 1969, le second de 1971. J'ai probablement joué avec le saxophoniste Jean Cohen et le clarinettiste-flûtiste Evan Chandlee dans des jams où nous étions nombreux sur scène, souvenirs humains plus que musicaux. La section rythmique des frères Méchali, François à la contrebasse et Jean-Louis à la batterie ou au vibraphone, était fameuse.
Dominique Elbaz, au piano à leurs débuts mais dont je ne me souviens pas pour les avoir découverts un peu plus tard, fut ensuite remplacé par le guitariste Joseph Déjean. Sa mort dans un accident de voiture en 1976 nous fit perdre un musicien exceptionnel. J'avais été très impressionné lorsqu'il avait rejoint Michel Portal dans l'orchestre où m'avait traîné Bernard Lubat. Ce fut un drame terrible, il allait indubitablement manquer une voix dans la nouvelle musique française. Son jeu très personnel ne ressemblait à aucun autre. Next, mon préféré des trois albums, réfléchit à la fois son époque en rebondissant d'un morceau à l'autre, plein de fantaisie, sans être trop "jazz".


Dans l'album live du Cohelmec, où le trompettiste Jean-François Canape remplace Chandlee, les clichés du free jazz apparaissent, annonçant la face de l'improvisation libre la plus sectaire. J'ai toujours eu l'impression que les Français qui essayaient de jouer "jazz" n'arrivaient jamais à la cheville des Afro-Américains. Leurs velléités ne suffisent pas, il ignorent les causes profondes de la souffrance et de la colère qui l'ont engendré, comme ils ne savent pas que les standards sont des tubes portés par des paroles que chantaient les mamans ! C'est probablement ce que Déjean comprend en arrangeant Colchiques dans les prés. Lorsque le Cohelmec s'affranchit du jazz, ils diffusent une originalité qui annonce les nouvelles musiques européennes. Nombreux jeunes musiciens d'aujourd'hui ne cherchent plus à swinguer comme des Américains, ce qui leur réussit. Ils trouvent leur propre swing, un balancement qui résulte d'un savant mélange entre rock, jazz et musique contemporaine, allant aussi puiser dans leurs propres racines. Le Cohelmec en fait partie !

jeudi 13 avril 2017

Je suis résolument ferrariste


Je m'en doutais depuis que, adolescent, j'avais écouté pour la première fois une pièce de Luc Ferrari à la radio dans les années 60 : je suis fondamentalement ferrariste, foncièrement, fraternellement. Le recueil de manuscrits, pour la plupart inédits, de Luc Ferrari (1929-2005), pionnier de la musique concrète, rassemblé par sa veuve Brunhild Ferrari et par Jérôme Hansen, ne fait que préciser les points de concordance avec ma propre manière d'envisager l'organisation des sons. L'entendre consista probablement pour moi en une libération par rapport à la musique pop que diffusaient alors Europe 1 et France Inter. Une autorisation de penser le monde comme une symphonie universelle où tout est permis, à commencer par le réel où l'imaginaire va puiser ses sources intarissables. L'observation est la règle, sa transposition l'exception. Je partage aussi le goût de la narration, hérité des poèmes symphoniques des compositeurs romantiques. Par contre mon caractère impétueux ne suivit pas la trace de son élégant minimalisme.
Si l'on reconnaît l'influence de John Cage dans son "hasard par détermination", son amour pour la vie sous toutes ses formes lui fait choisir celle, concrète, des sons du quotidien, des voix susurrées, plutôt que la synthèse de l'électronique. Cela ne l'empêchait pas de savoir écrire pour orchestre symphonique Histoire du plaisir et de la désolation sur les traces d'Edgard Varèse dont il avait filmé avec Gérard Patris Déserts dirigé par Maderna. Dans la même série des Grandes Répétitions, ils avaient réalisé des portraits extraordinaires d'Hermann Scherchen dont Ferrari évoque le studio personnel, de Stockhausen qui avait opté pour l'électronique, de Messiaen dont il s'était dégagé en rentrant au Service de la Recherche de Pierre Schaeffer, Schaeffer à qui il reproche de ne pas le comprendre et le brimer, de Cecil Taylor qui le rapproche d'un monde musical exempt de la hiérarchie imbécile qu'impose la classe bourgeoise...
Relire ses notes et feuilleter les partitions reproduites dans l'ouvrage donne envie de réécouter le somptueux coffret de 10 CD publié par l'INA et La Muse en Circuit lorsqu'il évoque l'Étude aux sons tendus, Tête et queue du dragon, Music Promenade, J'ai été coupé, les Presque Rien, Les Arythmiques, etc. Ses Tautologies me rappellent le synchronisme accidentel de Cocteau que j'ai toujours pratiqué, adaptant souvent cette technique vivante aux expositions que je sonorise. Ses entretiens avec François-Bernard Mâche, Catherine Millet, Christian Zanési, Pierre-Yves Macé et David Sanson sont passionnants. Ses réflexions intimes livrent sans pudeur ses frustrations et ses désirs, fidèles à ses Autobiographies recomposées. Dans sa préface, Jim O'Rourke me comble en rapprochant l'œuvre de Luc Ferrari du livre de Charles Ives, Essays Before A Sonata dont je possède l'édition originale et de Michael Snow, un des héros de mon adolescence que j'eus la chance de rencontrer à Toronto. Outre l'importance déterminante de sa démarche indépendante, ce recueil diffuse avec ravissement l'esprit et l'humour du compositeur.

→ Luc Ferrari, Musiques dans les spasmes - Écrits (1951-2005), 17 x 24 cm (broché), 236 pages (ill. coul. et n&b), Les presses du réel, 22,00 €
→ Pour la petite histoire, le 24 février 1992 Luc Ferrari, à qui je dois la rencontre avec Conlon Nancarrow, enregistra Comedia dell'Amore 224 avec le trio d'Un Drame Musical Instantané au Studio GRRR, publié sur le CD Opération Blow Up. Il y est chroniqué, à sa demande, aux postes "reportage et voix".

jeudi 6 avril 2017

La transe d'Alice Coltrane Turiyasangitananda


Si vous n'êtes pas allergique aux bondieuseries krishniques, la transe d'Alice Coltrane Turiyasangitananda vous portera peut-être aux nues. Sorte de gospel avec tablas et sitar, glissés de synthétiseur et épais accords d'orgue à tuyaux, la musique que la veuve de John Coltrane publia uniquement sur cassettes pour l'ashram qu'elle fonda en 1983 sur les collines de Santa Monica, 45 hectares près de Malibu au sud de la Californie, s'appuie essentiellement sur des chants incantatoires à grand renfort de Om Rama Shanti Hare... Elle chante avec un chœur de 24 disciples, joue des claviers, et de la harpe qui fit sa renommée dans sa période jazz. Après la mort de son mari, Alice Coltrane avait voyagé en Inde et rencontré en 1970 le guru Swami Satchidananda avant de créer le Vedantic Center en 1975 et de prendre le nom de Turiyasangitananda. Si vous préférez, faites comme ses disciples en l'appelant Swamini ! Son engagement total envers Dieu lui avait été dicté après avoir beaucoup maigri et sujette à de terribles crises d'insomnie et d'hallucinations. Le dimanche elle chantait seule des bhajans ou en groupe des kirtans dont Luaka Bop, le label de David Byrne, en publiera l'anthologie, à commencer par ce premier volume à l'occasion du dixième anniversaire de sa disparition.


Alice Coltrane avait auparavant collaboré avec Kenny Clarke, Kenny Burrell, Ornette Coleman, Pharoah Sanders, Charlie Haden, Roy Haynes, Jack DeJohnette, Carlos Santana et remplacé Mc Coy Tyner dans le dernier quartet de son mari. Sur ses 14 albums en tant que leader, sa musique fut toujours marquée par une quête spirituelle qui trouve ici son expression la plus explicite, cette fusion entre le gospel et le chant védique sonnant très actuelle grâce à l'électronique et à la re-masterisation de Baker Bigsby.

World Spirituality Classics 1: The Ecstatic Music of Alice Coltrane Turiyasangitananda, CD/LP/K7/Digital Luaka Bop (2 morceaux de plus sur le double vinyle), dist. Differ-ant, sortie le 5 mai

mardi 4 avril 2017

F.Zappa, L.Cohen, O.Coleman inaugurent la collection DVD Out Loud


Ayant chroniqué le film de Thorsten Schütte sur Frank Zappa l'an passé (relatant en particulier mes rencontres avec Zappa en 1969-70) ainsi que dix ans plus tôt celui de Shirley Clarke sur Ornette Coleman, je me suis plutôt intéressé aux bonus rassemblés par l'éditeur français Blaq out qui lance, avec Leonard Cohen, Bird On A Wire de Tony Palmer, une nouvelle collection DVD en commençant par 3 films exceptionnels jamais sortis en salle dans notre pays.


Si l'entretien avec l'habile réalisateur compilateur allemand relatant sa rencontre posthume avec le compositeur américain n'a aucun intérêt (Le Grand Zapping, 16'), celui avec Guy Darol permet de comprendre sa vie et son œuvre, envers d'un décor passionnant à découvrir pour celles et ceux qui n'en connaissent pas tous les ressorts et méandres (Zappa, l’apprenti chimiste de la musique, 21'). Schütte livre enfin 45 minutes d'entretiens avec des musiciens de Zappa. Ainsi le clavier Tommy Mars, les bassistes Arthur Darrow et Tom Fowler, le trombone Bruce Fowler, les percussionnistes Ed Mann et Chad Wackerman, le baryton Kurt McGettrick, le clavier-sax-chanteur Robert Martin racontent leurs débuts dans l'orchestre et les années passées en son seing, détails intéressants, mais forcément plus anecdotiques que le plat de résistance, le remarquable Eat that Question, Frank Zappa in his own words, probablement le meilleur témoignage audiovisuel sur le génie dont la renommée ne fait que grandir depuis sa mort le 4 décembre 1993, composé exclusivement d'archives, entretiens avec Zappa et extraits musicaux chronologiques, évitant l'écueil hagiographique habituel (2016, 77').

Pour Leonard Cohen, Bird on A Wire Tony Palmer a suivi le chanteur pendant sa tournée européenne de 1972 qui le mènera jusqu'à Jérusalem. Le film commence à Tel Aviv où la violence du service d'ordre ulcère Cohen, ce qui permet de placer l'ensemble sous un angle philosophique qui préoccupera le poète toute sa vie. Palmer filme ses chansons souvent sans les couper, du moins au son, entrant dans son intimité par le biais de ce qui se passe offstage. Explosant la chronologie, y compris en intégrant des archives familiales, il rend le portrait du Canadien intemporel, faisant apparaître la fragilité de l'artiste (1974, 1h46'). Son entretien en bonus est déterminant, décortiquant les affres de la production, le film ayant été perdu pendant plus de 35 ans (La Poésie en actes, 25'). À cette occasion il traite 200 Motels, le film de Zappa qu'il a réalisé, du plus mauvais film jamais tourné (avis que je ne partage heureusement pas du tout) ! À leur tour, Christophe Lebold et Gilles Tordjman décryptent l'histoire du poète, ses amours, ses provocations, et analysent son style (I Told You I Was a Stranger, 22'). Le dialogue entre les chanteurs Bertrand Belin et Sing Sing (Arlt) souffre par contre du défaut d'artistes qui, sans lien direct, se réfèrent à l'influence qu'ils ont subie, rappelant les banalités habituelles sur leur modèle (Leonard Cohen ’72, un mec en pull, 24'). On peut aussi regretter que dans le film les chansons ne soient pas sous-titrées, ce qui pénalise les non-anglophones.

La qualité de la copie de Ornette, Made in America de la réalisatrice expérimentale Shirley Clarke (1919-1997) sur Ornette Coleman (1930-2015) n'a rien à voir avec la pauvre VHS que j'avais dégottée à la Downtown Music Gallery de New York en 2006. J'écrivis alors : Le montage de ce qui s'avérera être le dernier film de Shirley Clarke s'acheva en 1985 après vingt ans de travail. (...) On peut y voir et entendre une quantité d'extraits depuis les groupes d'Ornette à l'Orchestre Symphonique de Fort Worth, la ville natale du compositeur texan, jouant son fameux Skies of America. Les témoignages sont émouvants : William Burroughs, Brion Gysin, George Russell. (on se souvient du passage improvisé du philosophe Jacques Derrida venu rejoindre Ornette sur la scène de la Villette en juillet 97 et hué par la foule inculte). Le montage joue d'effets rythmiques, de colorisations, d'annonces sur écran roulant, de reconstitutions historiques avec Demon Marshall and Eugene Tatum jouant les rôles du jeune Ornette... Le film est tendre, vivant (1984, 75').
L'affirmation des titres des albums d'Ornette m'a tout de suite impressionné : Something Else, Tomorrow Is The Question!, The Shape Of Jazz To Come, Change Of The Century, Free Jazz, The Art Of The Improvisers, Crisis, Science Fiction jusqu'au dernier, Sound Grammar, qui continue à développer le concept colemanien de musique harmolodique que je n'ai jamais très bien compris, mais qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse, la musique d'Ornette possède quelque chose d'unique, une fougue sèche, un lyrisme sans concession, une urgence durable. Je reste froid devant sa théorie comme je l'étais devant les élucubrations pseudo philosophiques de Sun Ra, mais encore une fois, qu'importe, puisque la musique nous précède et que nous en sommes réduits à lui courir après. Son dernier album est une des plus belles expressions de la vivacité de la musique afro-américaine comme son Skies of America rappelle encore le fondateur de la musique contemporaine américaine, Charles Ives. Ornette joue de l'alto, peut-être le seul à la hauteur de l'oiseau Parker, du violon et de la trompette. (...) Il y a chez Ornette quelque chose qui déborde du jazz, un sens de la composition unique comme chez Ellington, Mingus ou Monk, un appel des îles qui pousse irrésistiblement à danser malgré l'atonalité relative des mélodies et les flottements rythmiques. Si on lui doit le terme free jazz, il est aussi probable que toute cette musique changera définitivement de couleur lorsqu'Ornette rendra les armes.
En bonus, Shirley Clarke dit tout ou Nous sommes des pionnières, l'entretien de Joyce Wexler-Ballard à UCLA en 1982 avec la réalisatrice est une conversation à bâtons rompus d'une profonde honnêteté, pleine d'humour, axée sur sa personnalité égocentrique (58'). Eric Thouvenel rappelle les circonstances du projet, expliquant simplement comment les dissonances de l'harmolodie ont pu influencer le style du film (Coleman, Clarke, Make America Free Again, 21'). L'aventure intime des deux protagonistes est pourtant esquivée. Enfin, le trompettiste Médéric Collignon au cornet, accompagné par le pianiste Yvan Robilliard, décrit avec subtilité ce que sont le jazz et le free jazz, la musique noire américaine, la liberté du jeu et le paradoxe des définitions (25’).

Les trois films dessinent le portrait d'un temps où l'engagement politique des artistes figurait le terreau de leurs œuvres, pas seulement théoriquement, mais aussi dans leur quotidien. Les documents d'époque témoignent à la fois de leurs musiques, rock et contemporaine pour Zappa, folk pour Cohen, jazz pour Coleman, et du contexte historique qui les influença et sur lequel ils imprimèrent leur marque en retour. Trois films intelligents et sensibles, indispensables pour quiconque s'intéresse à la musique et à son filmage.

Eat That Question - Frank Zappa in His Own Words de Thorsten Schütte / Leonard Cohen - Bird On A Wire de Tony Palmer / Ornette - Made in America par Shirley Clarke, coll. Out Loud, 3 DVD Blaq Out, sortie le 2 mai 2017

lundi 3 avril 2017

Extension du domaine de la biwa


Le guitariste Serge Teyssot-Gay et le violoncelliste Gaspar Claus prolongent le chant de la joueuse de biwa Kakushin Nishihara. Des fantômes traversent le pont quantique dressé entre le Japon millénaire et l'underground tokyoïte. Le crâne rasé aux tatouages zébrés, la récitante ressemble à l'héroïne d'un blockbuster sur la fin du monde. Mais le Kintsugi, qui donne son nom au trio, est la renaissance d'un objet brisé, réparé avec une laque saupoudrée d'or, et Minamoto no Yoshitsune, qui donne son nom à l'album, est un général samouraï (1159-1189) des périodes Heian et Kamakura. La voix sépulcrale vibre comme les cinq cordes du luth à manche court, tranchante, glissante, marquante. Je ne comprends pas le japonais, mais l'épopée évoque une bataille, la tempête, la traversée d'une montagne et la mort de Yoshitsune dont la tête finira exposée. Les cordes pincées et frottées par les deux acolytes de Kakushin Nishihara nous plongent à la fois dans la modernité et dans le fantasme d'un Japon d'estampes auxquelles les films de Mizoguchi et Kurosawa ont donné le mouvement. Pourtant tout semble figé, immuable, éternel, avec le paradoxe d'une terrible fragilité, à la chute inéluctable. Tsugu signifie réparer, relier, transmettre, valoriser, ce que fait le trio en spectacle et sur ce CD aux inflexions magiques.



→ Kintsugi, Yoshitsune, CD Les Disques du Festival Permanent / Intervalle Triton, dist. L'autre distribution, sortie le 28 avril 2017

jeudi 30 mars 2017

La Chose Commune


Les évocations opératiques de la Résistance sont toujours des brûlots romantiques, rappelant une jeunesse perdue pour les uns, jamais abandonnée pour les autres. Comment se prétendre artiste sans rêver de révolution ou de liberté ? Le cycle est infernal, la liberté est un fantôme, mais baisser les bras serait criminel. Chanter la Résistance comme les Chroniques de Tony Hymas ou ici la Commune de Paris avec Emmanuel Bex et David Lescot n'est pas innocent quand la démocratie est aujourd'hui bafouée par ceux qui prétendent la protéger. On se cherche des modèles d'honnêteté politique, histoire d'avoir le courage de ses opinions. Le vote utile a montré ses limites. Face au cynisme ambiant et à une collaboration de plus en plus pétainiste, l'urgence d'inventer de nouvelles utopies pousse des artistes à mettre en scène le spectacle de notre société pour ne pas se laisser hypnotiser par la société du spectacle qui camoufle les vrais enjeux sous le fard des émotions téléguidées.
À monter ce genre de projet on danse sur une corde raide, car la parole risque de submerger la musique à vouloir être trop explicite. Les compositeurs alternent ainsi airs et récitatifs sans négliger les instrumentaux. Pour Hymas aller chercher la rappeuse Desdamona, ou Lescot le rappeur Mike Ladd, deux Américains s'exprimant dans leur langue, est le choix d'un parlé chanté d'aujourd'hui, le spoken word du slam et du hip hop. Le premier avait choisi Elsa Birgé pour porter ses mélodies chantées en français, Emmanuel Bex élit Élise Caron. La Commune de Paris et la Résistance au nazisme sont cousins de jazz dans ces opéras modernes où l'excellence des musiciens est quasiment révolutionnaire. Sollicité par Bex qui tient l'orgue en maître de chapelle laïque, Lescot, qui a déjà écorché le monde de la finance, le mythe étatsunien et le racisme, écrit un texte où se découvre une héroïne oubliée, Elisabeth Dmitrieff, où les revendications pourraient être les nôtres tant la misère et l'injustice nous taraudent. Il convoque Alexis Bouvier, Jules Vallès, Jean Bastiste Clément, Paul Verlaine (Ballade en l'honneur de Louise Michel), Arthur Rimbaud (Chant de Guerre Parisien) ou cite le Manifeste du Comité central de l'Union des Femmes pour la Défense de Paris et les Soins aux Blessés. On n'échappe pas au Temps des cerises et à La semaine sanglante parce que leurs mots pourraient redevenir d'actualité si les pauvres arrêtaient de soutenir leurs bourreaux, si les flics retournaient leurs armes contre ceux qui leur commandent de parquer leurs frères. Quelques effets sonores appuient de temps en temps le petit orchestre composé de Bex, de la saxophoniste Géraldine Laurent, du batteur Simon Goubert, et accessoirement Lescot à la trompette et Caron à la flûte.


La Chose Commune est une chose commune à tous et toutes, du moins elle le devrait, tant nous semblons incapables de retenir les leçons de l'Histoire, manipulés par les médias de masse qui caricaturent le seul candidat à la présidentielle porteur d'un programme salvateur, tant économique qu'écologique. En attendant le résultat du vote, farce de l'absurde dans un pays où vivent encore 9 millions de pauvres et où les riches sont de plus en plus riches, nous autres de la classe moyenne, du moins à même de posséder un lecteur, pouvons écouter le CD comme une évocation radiophonique, même si le spectacle d'Emmanuel Bex et David Lescot se joue aussi sur scène avec lumière et scénographie comme au Théâtre de la Ville - Espace Cardin du 19 au 29 avril 2017... Le reste se passe dans la rue.

→ Emmanuel Bex et David Lescot, La Chose Commune, CD Le Triton, dist. L'autre distribution, sortie avril 2017

mercredi 29 mars 2017

EL STRØM sort LONG TIME NO SEA


Long Time No Sea est ma première nouveauté en CD depuis 20 ans.

El Strøm signifie le courant en danois.
Trois ruisseaux forment une rivière.
Au premier barrage l'énergie électrique favorise le voyage.
Birgitte Lyregaard chante en se moquant des frontières (jazz, pop, punk, contemporain, classique…) pour survoler les continents en feu follet. Babylone dans un mouchoir de poche.
Sacha Gattino cuisine rythmes pointus et objets sonores cueillis sur la planète, transformant ses jouets avec la gravité des enfants qui se prennent au jeu.
Je joue ici d'instruments rares, acoustiques (trompette à anche, xaphoon) ou électroniques (Mascarade Machine, Tenori-on, Theremin), je n'avais jamais rencontré autant de complicité avec des musiciens depuis Un Drame Musical Instantané.
Chansons cousues main ou improvisation libre, instruments faits maison ou technologie dernier cri, chant des sirènes ou révolte des machines, l'électrochoc produit une bonne humeur plus vraie que nature.

Depuis Machiavel en 1998 avec Un Drame Musical Instantané, j'ai publié 70 albums inédits sur drame.org, mais ils sont exclusivement en ligne, objets virtuels en écoute et téléchargement gratuits. Trop d'adrénaline nuit, enregistré en 1977 par Un D.M.I., était une réédition d'un vinyle en CD. Établissement d'un ciel d'alternance avec Michel Houellebecq, sorti en 2006, datait de dix ans plus tôt. Les rééditions de Défense de de Birgé Gorgé Shiroc (LP et CD) et Rideau ! d'Un D.M.I. (CD) sont sorties sur d'autres labels, et le vinyle préhistorique Avant Toute en duo avec Gorgé vient du Souffle Continu... C'est donc bien ma première nouveauté en CD depuis 20 ans !

Il fallait marquer le coup en emballant nos 77 minutes dans un bel objet que l'on ait envie de tenir entre ses doigts. Le graphiste Étienne Mineur a peaufiné pochette et livret en jouant avec des vidéoprojecteurs et des matériaux réfléchissants. Il a intégré des gravures de J.-J. Grandville de 1844 et même une autre, non identifiée, de 1774, toutes issues de la collection particulière de Sacha Gattino. Le mélange réfléchit le nouveau baroque que constitue l'association du passé et du futur. S'y côtoient composition et improvisation, acoustique et électronique, français, anglais et danois chantés, instruments originaux, traditionnels ou objets brut... Si vous trouvez des analogies avec des musiques existantes, je suis preneur ;-)


El Strøm, Long Time No Sea, CD 77 minutes, GRRR 2029, dist. Orkhêstra et Les Allumés du Jazz, 15€
→ Tirage limité : premières commandes, premiers servis ! Vous pouvez envoyer 15€ par chèque ou payer par PayPal et même par CB. Envoyez un mail à cette adresse pour la marche à suivre... Ou encore passez par votre disquaire favori qui aura commandé chez Orkhêstra, cela va souvent aussi vite, car il faut que je pédale jusqu'à la Poste !

mardi 28 mars 2017

Prévert éclair et piano forain sans la mer


Quelle idée de me plonger dans des méandres informatiques au lieu d'aller me promener sur la plage dimanche après-midi avant de prendre le train ! J'ai à peine profité du jardin de La Ciotat dont les cerisiers sont en fleurs et n'ai rien vu de la foule du bord de mer. La file des automobilistes s'allongeait vers Marseille. Françoise m'a raconté que personne ne se baignait, mais il y avait un monde fou pour cette première journée de vrai printemps après les hallebardes des jours précédents. Quelques heures de TGV plus tard, je retrouvais mes pénates et les deux garnements félins...
Hélas ou tant mieux, le boulot aussi m'attendait. C'est toujours la même chose. Voilà des semaines que je tourne en rond et tout arrive en même temps. J'ai donc composé et enregistré le générique de notre websérie sur Jacques Prévert après quelques approximations angoissantes. C'est toujours ainsi. Tant que je ne tiens pas le bon bout je m'inquiète de mes capacités. J'ai trouvé en programmant le Tenori-on avec des sons de flûte, violon et métallophone, resynchronisant les pistes l'une après l'autre, calant des sons de guitare préparée avec du riz. Sonia trouvait que le résultat correspondait trop au côté gentil du poète et qu'il fallait que je le rende plus actuel. J'ai donc ajouté un rythme inspiré du rap et tout cela tricote, laissant chacun/e se faire son cinéma. Mika avait concocté une animation inspirée par les collages de Prévert, avec l'oiseau certes, mais aussi avec le cœur, l'église, l'usine, le poing levé et la clope au bec ! Jamais facile de faire passer plein d'idées en douze secondes sans charger... Avec le handicap d'avoir à caler la musique sur les images et non le contraire ! Parfois les conditions de production ne nous donnent pas le choix. Il faut alors transformer les contraintes en appui-tête. Je dois imaginer comment cette musique annoncera chaque épisode sans que la répétition lasse... Demain, c'est-à-dire aujourd'hui quand vous me lirez, nous devons dresser un décor sonore pour chacune des interventions d'Eugénie Bachelot-Prévert qui nous livre des anecdotes passionnantes sur son grand-père.
Dans le même temps Sacha me presse de lui envoyer des sons pour une prochaine exposition à la Cité des Sciences et de l'industrie. Je lui wetransfère trois pièces foraines pour piano et quelques effets à la Méliès ! J'ai encore du mal à comprendre comment tout cela va s'agencer, mais ce sera amusant à faire, comme toujours avec mes camarades de jeu... D'ailleurs on nous livre enfin le CD d'El Strøm dans la matinée ! On en reparle très vite. En attendant je dois me faire à manger en puisant dans les réserves, n'ayant eu le temps de faire aucune course depuis mon retour d'Aubagne.

lundi 27 mars 2017

Ciné-concert exemplaire à Aubagne


Le 18ème Festival International du Film d’Aubagne (FIFA) s’est clôt sur un ciné-concert exemplaire après le palmarès qui a entre autres couronné le saxophoniste Émile Parisien par le Grand Prix de la musique originale pour Souffler plus fort que la mer de Marine Place.
Face au manque d’audace de trop de compositeurs confrontés aux images du cinématographe, les neuf musiciens choisis parmi quatre-vingt candidats et réunis pour une master class dirigée par Jérôme Lemonnier brillèrent par leur inventivité et la cohésion de l’ensemble.
Quelques jours plus tôt nous avions assisté à une autre démonstration du genre où la banalité écrasait les films sonorisés en direct. De retour à l’hôtel, il m’avait suffi de me remémorer l’insolente partition originale de Carl Stalling composée en 1935 pour le film d’animation Balloon Land de Ub Iwerks pour constater le manque d’humour de la nouvelle musique jouée ici en direct. Pourquoi diable les musiciens ont-ils gommé les bruitages rythmant le film pour ne garder qu’une pâle copie de la partie orchestrale ? La même logorrhée sonore illustrative s’étala sur le récent documentaire Marselha de Nicolas Von-Borzyskowski et sur le touchant court métrage québécois Viaduc de Patrice Laliberté. Cette approche fatale, hélas coutumière depuis un siècle, entâchait d’ailleurs Rapsodia Satanica, un navet de 1917 de Nino Oxilia rénové par la Cinémathèque de Bologne avec la musique originale d’époque de Pietro Mascagni, composition néo-classique aussi barbante que la réalisation. Lorsque l’on sait que n’importe quelle musique fonctionne avec n’importe quel film, mais qu’évidemment le sens change radicalement selon le choix, on comprend que la maîtrise du sens est l’enjeu capital de l’exercice. Cela n’empêche nullement de jouer également avec les émotions, à condition toujours que la musique, pour justifier sa présence, soit complémentaire du montage image, apportant de nouvelles informations ou un point de vue cohérent, fut-il critique.


Dirigé par Jérôme Lemonnier, les neufs compositeurs-interprètes, souvent poly-instrumentistes, qui ne se connaissaient ni des lèvres ni des dents dix jours plus tôt, font donc preuve d’une incroyable cohésion d’ensemble en traitant chaque film d’une manière originale. C’est donc à la fois un modèle de collaboration qu’il faut saluer chez ces jeunes de 22 à 30 ans, autodidactes (entendre proches du jazz) ou élèves de conservatoires en classe de musique à l’image, et la richesse de leurs points de vue documentés, auquel leur moniteur n’est certainement pas étranger.
Ainsi Benjamin Balcon (guitares, basse), Hadrien Bonardo (flûtes, anche double), Louis Chenu (sax alto), Matthieu Dulong (violoncelle), Julien Ponsoda (trombone, trompette), Nicolas Rezaï-Pyle (percussion, synthétiseur), Félix Römer (piano, échantillonneur), Clovis Schneider (guitare, basse, mandoline), David Tufano (batterie, percussion, synthétiseur) accompagnent avec succès cinq courts métrages en cherchant une musique qui serve le propos de chaque film. À noter que les partitions initiales avaient été ôtées des bandes-son pour en proposer de nouvelles en direct.
Délicats sur Celui qui a deux âmes de Fabrice Luang-Vija (2015), grinçants sur Tma, Svetlo, Tma de Jan Svankmajer (1989, photo touten haut), euphoriques sur Le voyage dans la lune de Georges Méliès (1902, 2e photo), proches du silence pour Les allées sombres de Claire Doyon (2015), drôles sur 5m80 de Nicolas Deveaux (2013), ils ne s’enferment jamais dans un genre musical pour préserver l’originalité des films traités. Le mélange de leurs orchestrations collectives avec certains bruitages des partitions originales, parfois retravaillés, nous plonge chaque fois dans un univers différent, le choix du programme étant particulièrement astucieux. Souhaitons maintenant à cette équipée de rejouer ailleurs ce spectacle enthousiasmant…

jeudi 23 mars 2017

Youn Sun Nah va de l'avant


Le nouvel album de Youn Sun Nah s'intitule She Moves On. Mais si la chanteuse coréenne "va de l'avant", c'est en marchant à reculons puisqu'elle revisite des chansons du passé en leur donnant un petit parfum actuel, encore que ce soit un aujourd'hui jazz plutôt glamour, style qui ne semble pas se démoder, voix langoureuse plus proche de Broadway que de l'underground où continue de s'inventer l'avenir. En 2010 avec Same Girl, elle avait jazzifié Metallica, Randy Newman, Sergio Mendes et Philippe Sarde. En 2013 Lento convoquait Nine Inch Nails, Scriabine ou un traditionnel coréen avec l'accordéoniste Vincent Peirani. De nouveau quatre ans plus tard, Youn Sun Nah chante toujours aussi merveilleusement, un blues clean et généreux, en choisissant des auteurs inattendus, ici Lou Reed, Paul Simon, Jimi Hendrix, Joni Mitchell, Fairport Convention... Enregistrant cette fois à New York, elle s'est entourée de nouveaux musiciens, Jamie Saft aux claviers, Brad Jones à la contrebasse, Dan Rieser à la batterie, avec le guitariste Marc Ribot en joker sur cinq morceaux issus de la cosmologie rock. Sur A Sailor's Life Youn Sun Nah a des inflexions de Grace Slick, mais ce n'est pas Sandy Denny. C'est toujours superbement interprété, mais l'ensemble manque d'une véritable appropriation. Il y a un côté "bonne élève" typique des Asiatiques lorsqu'ils n'osent pas faire grincer des dents. The Dawn Treader ne saurait par exemple faire oublier la version originale de Joni Mitchell. C'est le genre de disque que j'écoute avec plaisir en fin de journée quand le soleil commence à rougir, mais je serais incapable de la reconnaître en blind fold test. Peut-être qu'en allant franchement plus de l'avant, Youn Sun Nah saura-t-elle un jour dévoiler qui se cache derrière l'excellence...

→ Youn Sun Nah, She Moves On, cd ACT/PIAS, sortie le 19 mai 2017

mercredi 22 mars 2017

David Enhco sur le chemin des écoliers


Depuis la disparition de Bernard Vitet, j'écoute les trompettistes avec une attention redoublée. David Enhco, qui joue d'ailleurs sur la petite merveille mingusienne de Noël Balen chroniquée récemment, fait partie de la génération des jeunes trentenaires que j'ai nommés les affranchis. S'il sait susurrer la tendresse, j'ai surtout été intéressé par une dialectique originale qui fait boiter certaines compositions du quartet comme si un musicien prenait discrètement la tangente au milieu du morceau. Ces contrepieds peuvent s'échapper de la tonalité, du timbre ou du tempo, sans affecter le plaisir de l'écoute. Le facétieux Roberto Negro au piano n'y est pas étranger. Les pièces du contrebassiste Florent Nisse et du batteur Gautier Garrigue sont plus classiques, mais les improvisations collectives rappellent que le free jazz n'est pas un genre, mais une soif de liberté qui peut prendre des chemins de traverses qui mènent toujours à l'homme. Ici ses Horizons sont calmes et reposants, comme des paysages de vacances.


→ David Enhco, Horizons, NOME, dist. L'autre distribution, sortie le 28 avril 2017
info | luxury nile cruises