Jean-Jacques Birgé

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jeudi 5 mai 2016

Siné part en musique


Siné nous a quittés ce matin. En 2006 il était déjà mal en point et nous avions réalisé tous nos entretiens par mail pour la rubrique Le cours du temps dans la cadre du Journal des Allumés du Jazz... Parmi tous ses admirateurs, les musiciens pensent très fort à lui...
Le chapeau disait alors : " À 78 ans, Siné a cru en tout sauf en Dieu, tout ce qui nous a fait avancer ; tout ce qui nous a déçus aussi parfois. Et comme il a cru en tout, il a aussi défendu le jazz qu'il a aimé passionnément (et aime encore), qu'il a croqué, critiqué et associé à ses luttes nombreuses. Siné est de ceux qui ont fait avancer le monde, ceux qui ne l'ont pas trahi."

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mercredi 4 mai 2016

Un carton ?


Jeudi dernier je publiai la chanson Toï et Moï qui me valut tant de retours que je succombe aujourd'hui à la tentation de livrer un autre extrait de l'album Carton réalisé avec Bernard Vitet. Nous avions eu la prétention ou la naïveté de renouveler la chanson française, mais malgré les excellentes critiques qui accompagnèrent sa sortie en 1997 il n'y eut pas même de tempête dans mon verre d'eau, Bernard préférant de son côté un breuvage plus alcoolisé. De plus, les compliments s'adressaient essentiellement à la partie interactive de l'album, puisque c'était un des tous premiers CD-Rom d'artiste. Conçu à partir des étonnantes photographies de Michel Séméniako, je l'avais réalisé avec le graphiste Étienne Mineur et Antoine Schmitt à la direction technique.
J'avais écrit la chanson éponyme en utilisant des titres de films que j'aimais particulièrement. Les paroles se réfèrent entre autres à des œuvres d'Alfred Hitchcock, Elia Kazan, F.W. Murnau, Karl-Heinz Martin, Ferdinand Khittl, Luchino Visconti, Michael Snow, Ingmar Bergman, Jean Epstein, Pier Paolo Pasolini. Quant aux extraits sonores ils viennent de Max Ophüls, Jean Cocteau, John Huston, Fritz Lang, Alain Resnais... Je vous laisse deviner de quels films il s'agit, que ce soit les mots chantés par Bernard ou les bandes-sons originales. Avant la vidéo et les VHS, lorsque je voulais conserver la trace d'un film autrement que dans mon souvenir ou ma bibliothèque, je ne pouvais en enregistrer que le son. J'ai donc écrit une chanson d'amour, j'imagine mal de vivre avec quelqu'un qui ne partage pas ma passion, et aussi pour le cinématographe, en particulier pour la période muette qui paradoxalement m'apparaît comme la plus sonore. Car au début des années 30 le cinéma est surtout devenu parlant. C'est peut-être cette démarche réductrice, du moins d'un point de vue poétique, qui me fit initier le retour au ciné-concert avec Un Drame Musical Instantané dès 1976. Nous avons ainsi accompagné 26 films muets, fait le tour du monde grâce à ces spectacles, et lancé une mode qui fleurit depuis lors. Notre sens de la contradiction, notre peu d'appétence pour les affaires et notre soif d'invention nous firent abandonner le genre justement lorsque c'est devenu une mode, en 1985 après le Festival d'Avignon. Carton se réfère aux textes apparaissant sur l'écran, souvent intercalés entre les images.
La voix de Bernard me manque, comme son merveilleux sens mélodique, et lui-même plus que quiconque. Pour les refrains j'ai pitché la voix de ma fille Elsa lorsqu'elle avait 8 ans. En 2011 Françoise Romand a utilisé les chansons de l'album Carton, et celle-ci en particulier, dans son film Thème Je qui est aussi une histoire du cinéma, à sa manière, une histoire d'amour qui, pour une fois, finit bien, soit par où l'on a commencé.



CARTON

Elle habitait La Muette
Elle avait peur des mouettes
Il adorait le muet
Et rêvait d'un tramway,
A la Cinémathèque
Ils se sont rencontrés
Pour un film d'Hitchcock
Ils se sont rapprochés.

De l'autre côté du pont
Les fantômes vinrent à leur rencontre...

Il lui demanda son nom
Elle répondit Désir
Il en coupa le son
Ça s'appelait L'aurore,
Et de l'aube à minuit
Sur la route parallèle
Ils oubliaient le bruit
De leurs propres paroles.

De l'autre côté du pont
Les fantômes vinrent à leur rencontre...

Admirant les étoiles
Sans drap vague ma Grande Ourse
C'est la région centrale
Qui devenait leur source,
Dans la glace à trois faces
De ces deux cinéphages
Voyez-vous, s'ils s'embrassent,
Ce que sont les nuages.

mardi 3 mai 2016

Mauvaise langue de Bey Ler Bey


Les trois musiciens de Bey Ler Bey insistent bien : d'abord, le jazz n'a pas le monopole de l'improvisation. À qui le dites-vous ! L'improvisation consistant essentiellement à réduire le temps au minimum entre la composition et l'interprétation, elle n'est pas non plus un style où l'ont figé quelques ayatollahs prétendument libertaires, interdisant toute mélodie consonante et rythme soutenu. De par le monde certains improvisent d'après un thème, d'autres improvisent jusqu'au thème. Mais ce n'est pas tout, Florian Demonsant à l'accordéon, Laurent Clouet à la clarinette, Wassim Halal à la darbuka et au daf refusent le terme de folkeux ou de tradeux qu'on leur affecte sous prétexte que leur inspiration est balkanique. Les orientalistes risquent bien d'être désorientés ! Alors qu'est-ce que c'est ? A-t-on vraiment besoin de toujours coller une étiquette sur une musique pour pouvoir la vendre ? Certes les origines sont populaires, mais comment pourrait-il en être autrement ? Sauf à s'enfermer dans un ghetto élitaire que la bourgeoisie entretient pour jouer de pitoyables prérogatives hiérarchiques. Lorsqu'elles ne puisent pas leurs sources dans le creuset encyclopédique de la vie quotidienne où le corps et l'esprit s'ébrouent, les musiques savantes s'échouent dans la consanguinité et accouchent d'enfants idiots.
Bey Ler Bey sont donc de savants musiciens un pied dans la tradition, l'autre dans la modernité, le corps dansant, la tête dans les étoiles. Leurs quatre titres insinuent qu'ils ne manquent pas d'humour : Jacasseries, Bon sauvage, Aphone, Naufrage. La langue rouge du Bey se retrouve d'ailleurs servie sur un plateau avec le thé à la menthe au dos de la pochette, sorte de pastiche de Salomé en forme de corne de gazelle. J'avais bien aimé leur précédent album, vingt délicates miniatures au Mauvais œil. Cette fois leur Mauvaise langue est plus incisive, musique nerveuse, virtuose, impertinente. À force de nous faire tourner en bourrique, de nous faire tourner chèvre, tourner manège ou autour du pot, ces derviches laïques nous donnent le vertige sans que nous puissions nous arrêter jusqu'à la fin du disque qui lui aussi tourne, tourne sur la platine.

→ Bey Ler Bey, Mauvaise langue, Cok Malko, dist. Orkhêstra, sortie le 1er juin 2016 aux Instants Chavirés

P.S. : le collectif Cok Malko réunit des musiciens ayant pour inspiration commune les Balkans et la Méditerranée, tel le quintet à cordes Bumbac dirigé par David Brossier qui sort également un CD le 27 mai.

vendredi 29 avril 2016

Parigot, un disque papier d'Étienne Brunet


Je sors du bain. Encore un. Parigot. Le temps d'un livre. Pas très gros. Mais prenant. Brunet crache des phrases indépendantes. Un dé pendant. Entre les jambes, évident. Automatique. Des coups. Cinq à sept. Pas toujours de verbe. Mais du verbe. En veux-tu en voilà. 100 pages remplies de musique. Lue, chantée, instrumentalisée, jetée au hasard de la composition. Rigoureuse. Un dé, terminé. Circulez. Y a tout à voir. C'est du vécu. Du vrai. Du cul. Ou son absence. Jazz. T'es frit, dirait Kiki la Cookie. Allégories en pagaille. Remontées. Arrangées en mesures. Des barres. Des clefs. Des grappes de notes. Les notes. Trop de musiciens ne jouent que les notes. Comme on tape à la machine. Sans arrière-pensée. Ils récitent par cœur. Qu'en reste-t-il ? Brunet les vit dans son corps. Vibrantes dans son oreille droite. La gauche laissée aux acouphènes. Bruit blanc. Il cherche l'amour. Tarif, le sexe. Solitude. (In My) par le Duke, se souviendrait Ego l'auteur. Parigot est un opéra. Brunet publie paroles et musique. Il se souvient de ses disques chez Saravah. Multipolaire. Pourtant Brunet n'a qu'un style. Ses albums chacun le sien. Rock 'n roll. Un thème principal. Le monde. Impalpable. Vous glisse entre les doigts. Encore ne faut-il pas mettre de gants ! Pour chaque phrase il doit choisir. Direct, crochet, uppercut ou overhand-punch. Le sort s'en mêle. Il ne manque que les pinceaux. Voilà Cattaneo. Brunet génère ses codes. Pure Data. Le score, insiste Algo le Rythmo. Jeu de jambes en l'air. Sans en avoir. La mouise, répète Retro le virus. Écrit coincé entre Charlie et le Bataclan. Le Parigot investit Berlin, Barcelone, la Bulgarie, l'Afrique. Son sax bande devant chaque femme qui lui sourit. Trop d'avance. Il marche à reculons. Étienne pleure en rigolant. Il joue. On l'écoute. Parigot est un disque couché sur papier. Dans l'urgence. Authentique.

→ Étienne Brunet, Parigot, Ed. Longue Traîne Roll, 100 pages, format A5, avec liens Internet vers toute sa musique gratuite, 9,50€

lundi 25 avril 2016

Élise Caron, entre Oscar Wilde et Victor Hugo


Élise Caron est belle. Élise Caron est drôle. Sa voix est douce comme le miel. Élise Caron est toujours belle. Drôle et spirituelle. Sa voix toujours comme le miel. Mais c'est le fond qui manque le moins. Pas le fond de teint, mais le ton de fin. Élise chante la nostalgie du temps qui passe et repasse selon les plis. Elle incarne la jeune fille qui ne vieillit pas, l'éternelle jeunesse, préparant son avenir avec délicatesse. Si la généalogie occupe ses chansons, la transmission d'une mère camoufle sa dystopie derrière la nature qu'elle rêve immuable. Les six musiciennes de Las Malenas qui l'accompagnent tanguent et fleurissent, bestiaire et jardin. Le sien des délices est peuplé d'animaux veillant soir et matin sur la bête humaine qui s'éteint, mais que l'amour chaque fois ressuscite. Le cours de l'histoire est bouleversé par les enfants. Sa fille, Gala Collette, lui a tressé une couronne de fleurs, roses de toutes les couleurs. L'un après l'autre, des hommes ont planté le décor, arrangeant les airs comme des maîtres sauciers. Andy Emler au nom prédestiné, Denis Chouillet éternel complice, Michel Musseau l'autre clown triste, Thomas de Pourquery comme si tous jouaient sur les mots, Sarah Murcia la huitième femme de cette bonne aventure ont adoubé les deux violons, violoncelle, contrebasse, bandonéon, piano, les éloignant un temps de leur tango d'antan, cordes et lames ciselant les textes d'Élise.


Enregistré live au Triton, ce nouvel album a le son de la vie. Oscillant souvent entre la tendresse de l'amour, ici quatorze chansons, et l'humour, ailleurs elle joue la comédie et se livre à des improvisations débridées, Élise Caron marie cette fois Le portrait de Dorian Gray et L'art d'être grand-père, berceuses pimpantes pour des enfants qui n'ont pas d'âge.

→ Élise Caron, Orchestrales, cd Le Triton, 12 €

mercredi 20 avril 2016

L'École de Canterbury


Fort de ses 736 pages le livre d'Aymeric Leroy sur l'École de Canterbury est une précieuse compilation chronologique des histoires de famille d'une bande de musiciens pop fascinés par le jazz, avec le groupe Soft Machine en locomotive. L'auteur remonte à leur scolarité géographique qui permettra au guitariste australien déjanté Daevid Allen, au crooner Kevin Ayers, au chercheur tourmenté Robert Wyatt, à l'organiste intello Mike Ratledge, au roadie Hugh Hopper devenu bassiste de se rencontrer. Les Wilde Flowers intégreront également Richard et David Sinclair, Pye Hastings, Brian Hopper et quelques autres. Leroy privilégie néanmoins le rock progressif, trop unisoniste à mon goût, de groupes somme toute mineurs comme Caravan, Egg, National Health, voire les plus récentes moutures de Soft Machine face aux recherches inventives que le compositeur-batteur Robert Wyatt ne cessera jamais de mener, dans ses élucubrations pataphysiques en solo comme dans ses tentatives collectivistes telle Matching Mole ou dans les chansons qui le hisseront au rang d'artiste culte (Leroy n'en salue pas moins Rock Bottom, le chef d'œuvre de Wyatt sorti en 1975, mais il passe à côté de sa démarche fondamentale où chaque étape fait sens). La lecture du détail des associations qui se font et se défont au fil des concerts et des disques de tous ces groupes rend indispensable l'écoute ou la réécoute des enregistrements évoqués (P.S.: j'avais d'ailleurs été injuste avec Hatfield and The North lors de cet article). C'est ainsi que le rubato des uns renvoie le swing des autres au papier à musique alors que ce sont les improvisations et les expérimentations qui influenceront radicalement des centaines de musiciens européens sans qu'ils suivent pour autant les traces de ces précurseurs britanniques. Les débuts de Soft Machine furent surtout déterminants parce qu'ils permirent à des musiciens issus du rock de se servir des manières du jazz sans tenter d'en imiter le style.
À la fin du XXe siècle, le Californien Frank Zappa fut l'autre passeur qui gomma les frontières entre les styles et les conventions, de l'écrit à l'instantané, mettant en scène l'interprétation de partitions complexes, fondant l'engagement politique dans le pop art et l'humour, s'inspirant du classique et de la musique contemporaine, du rock et du jazz, du free, du doo wop ou du blues... La caractéristique des Européens fut justement de se passer du blues, insistant plutôt sur leurs racines symphoniques. Après les longues suites instrumentales de la période du troisième album de Soft Machine et leur introduction flamboyante des cuivres, Robert Wyatt, résolument minimaliste, maria humour non-sensique et pensée révolutionnaire, sa voix unique, blanche et fragile, haut perchée et zozotante, en devenant le vecteur. On remarquera que la voix de Zappa, chaude et séductrice, ironique et professorale, fut tout aussi déterminante pour passer la barre de l'expérimental et toucher un public toujours plus large.
À privilégier et donc à détailler le côté carré (même si les mesures sont impaires !) du rock progressif face aux expérimentations originales, Leroy passe à côté de l'importance que représente par exemple The End of An Ear de Wyatt ou les variations improvisées d'un concert à l'autre de Soft Machine à la meilleure époque. Je me souviens que chacun recélait toujours des surprises. Je fournis d'ailleurs à Leroy en 2005 l'enregistrement intégral que j'en réalisai à Amougies, ainsi que celui de Caravan, entre autres. Ce sont toutes les bandes qui circulent sur Internet et qui se sont parfois retrouvées publiées commercialement par des individus peu scrupuleux. Ce n'est évidemment pas le cas de l'auteur dont la rigueur est un des fers de lance, même si je ne partage pas toujours ses avis sur la scène de Canterbury. Ces divergences sont probablement dues à la différence de générations, que l'on ait vécu ce mouvement in vivo ou in vitro au travers des enregistrements et des rétrospectives. Leroy néglige ainsi l'importance qu'eut Chrysler Rose de Dashiell Hedayat sur nos soirées lysergiques, ou l'incroyable délire des concerts de Gong dont j'assurai souvent le light-show, comme je le fis sur Kevin Ayers avec Lol Coxhill, David Bedford, Mike Oldfield, etc. à la Roundhouse en 1971 pour Krishna Lights. Mais le manque de cette somme érudite réside surtout dans l'absence d'analyse du contexte social. Or il influence pourtant fondamentalement les rebellions artistiques, l'Histoire des prolos ou petits bourgeois blancs du Kent étant radicalement différente de celle des Afro-Américains. Mettre encore en perspective ce qui se passait hors cette petite famille eut éclairé autrement leur mouvement et l'influence énorme qu'il eut sur la génération suivante. La profusion des anecdotes et la chronologie des faits finissent pas occulter les motivations, conscientes ou inconscientes, des protagonistes. En cela le livre d'Aymeric Leroy favorise le savoir encyclopédique au détriment de l'analyse.
Il n'empêche que c'est une mine d'informations jamais compilées jusqu'ici. Dans cette perspective on peut regretter qu'il n'y ait pas plus d'entrées, entendre divers systèmes de recherche, plus thématiques que les classiques index de groupes, musiciens et albums. Aborder en quelques lignes un ouvrage aussi compact et laborieux est néanmoins très injuste.

→ Aymeric Leroy, L'École de Canterbury, 736 pages, Ed. Le Mot et le Reste, 33€

lundi 18 avril 2016

Un violon peut en cacher un autre

...
La semaine dernière j'évoquais l'adaptation contemporaine du swing des années 20-30 sous la direction de Jean Dousteyssier. Cette fois la compilation Jazz Violin Legends concoctée par Noël Balen et Claude Carrière rassemble des violonistes de jazz de 1927 à 1960, tels quels dans leur jus. L'instrument est plutôt rare dans ce style de musique. Des vint-et-un présents dans l'album, seul Stéphane Grappelli est connu du grand public. C'est donc un florilège inattendu de virtuoses sensibles qui se succèdent sur la galette.
Elle commence avec Darnell Howard chez Earl Hines et se termine avec Joe Kennedy Jr chez Ahmad Jamal. Entre temps on aura entendu Emilio Carreres, la star Joe Venuti, Juice Wilson, Eddie South surnommé L'ange noir du violon tant l'instrument était l'apanage des Blancs (en duo avec Django Reinhardt), Edgar Sampson, Grappelli, Michel Warlop (en trio avec Django et Louis Vola, auquel s'ajoutent Grappelli et South pour Oh! Lady Be Good), Stuff Smith (sublime The Man I Love avec Shirley Horn), étonnant Georges Effrosse avec les trois frères Ferret qui sonne comme des ondes Martenot, Svend Asmussen, Ginger Smock seule fille de la sélection... Mais ce qui m'étonne, probablement parce que je ne suis pas un aficionado, ce sont les musiciens connus pour jouer d'autres instruments et que l'on entend ici au violon, à commencer par Django lui-même accompagné au piano par Ivon de Bie. Ainsi s'emparent de l'archet le guitariste Claude Williams avec l'orchestre de Count Basie, le trompettiste Ray Nance avec celui de Duke Ellington, le saxophoniste Ray Perry dans le sextet hyper swing de Lionel Hampton, le contrebassiste John Frigo, le pianiste Claude Laurence (pseudo d'André Hodeir avec au piano Léon Chauliac dont me parlait mon camarade Bernard Vitet !) ! Autre curiosité de 1955, Harry Lookofsky enregistre en re-recording trois violons, deux altos dont un en solo tandis qu'Oscar Pettiford tient le violoncelle et la contrebasse.
Surprenant par la différence des phrasés et des sensibilités, j'ai adoré préparer le dîner en l'écoutant.

Jazz Violin Legends, coll. Original Sound Deluxe, Cristal, dist. Harmonia Mundi, sortie le 13 mai 2016

dimanche 17 avril 2016

Le podcast du duo avec Amandine Casadamont est déjà en ligne


"Un duo est né, rapidement, quasiment en l'espace d'une journée. D'un côté Amandine Casadamont, artiste, créatrice sonore, platiniste. De l'autre, Jean-Jacques Birgé, compositeur amoureux du son autant que des notes, co-fondateur du légendaire groupe Un Drame Musical Instantané. Birgé devant son clavier à synthèses, Casadamont jonglant sur trois platines vinyles. Il est sorti de leur dialogue sonore tout un album improvisé : Harpon. Jean-Jacques Birgé a proposé à Amandine Casadamont d'utiliser sa collection de disques de fictions sonores. Il en est sorti des morceaux sous-marins, qui nous font vivre des bulles de dialogues, et crée une histoire dont chacun choisit les images. L'esthétique vintage et clin d'œil par moments, mais le dialogue sonore est tout en cohérence. Harpon, c'est drôle, Harpon ça nous parle, Harpon ça fait des bonds. Le duo Birgé-Casadamont est là ce soir, et nous offre un live inédit, intitulé 47 mars."


Comme Harpon en ligne le jour de son enregistrement, le podcast de l'émission Supersonic de Thomas Baumgartner diffusé hier soir sur France Culture est déjà en ligne.
Contrairement à ce qui est dit plus haut je ne suis pas amoureux des notes ! Ce ne sont que les clous sur lesquels je tape avec mes instruments que je considère comme des outils, rien de plus. Les machines sont des entités qu'il faut dompter et pervertir pour se les approprier. J'aime seulement les rêves que la musique me procure et ceux qu'elle inspire aux auditeurs. Le reste tient d'une cuisine quasi alchimique que j'aime partager en discourant sur la méthode. L'autre aspect de la musique que j'adore est le fait de la pratiquer à plusieurs. L'improvisation est un sport d'équipe où l'on doit en même temps inventer, écouter et produire.
Le duo avec Amandine coule de source. Si nos références sont radicalement différentes nous avons la même approche de la fiction radiophonique, un cinéma pour les oreilles où la suggestion tient lieu de fil rouge. Lorsqu'il s'agit de mettre en musique nos sentiments ou nos points de vue documentés nous sommes étonnamment toujours sur la même longueur d'ondes.

vendredi 15 avril 2016

Birgé et Casadamont célèbrent le 47 mars sur France Culture, samedi 23h


Aussitôt l'album HARPON en ligne sur drame.org, Thomas Baumgartner nous propose de participer à son émission Supersonic. C'est donc à Radio France qu'a lieu notre premier live. Il choisit de diffuser La patience de la dame et nous invite à improviser une nouvelle pièce, tout à fait dans l'esprit de l'album, mais que nous intitulons 47 mars en référence à la datation de La Nuit Debout. Il est facile de s'en souvenir : on ajoute 31 au jour d'avril puisque ce mouvement a commencé Place de la République à Paris ce jour-là.
Amandine Casadamont mixe vinyles et disques souples, y puisant fiction et documentaire, tandis que je pianote ou que j'incline mon iPad avec des applications interactives que j'ai conçues pour d'autres propos. Tout va très vite depuis le 29 mars dernier. Dans nos têtes nous sommes déjà ailleurs, travaillant sur nos prochains concerts.
En attendant, ce nouvel épisode est à découvrir demain samedi à 23h sur France Culture.

jeudi 14 avril 2016

Avec "Post K" Jean Dousteyssier remet les années 20 au goût du jour


J'ai titré Avec "Post K" le clarinettiste Jean Dousteyssier remet les années 20 au goût du jour, mais qu'est-ce que le goût du jour ? Et puis les années 20, c'était quoi ? On imagine forcément qu'il s'agit du début du XXe siècle, l'arrivée du jazz coïncidant avec la fin de la Première Guerre Mondiale, les Américains en profitant aussitôt pour investir les territoires libérés, mais aussitôt conquis. Le soft power est déjà à l'œuvre ! Ils recommenceront le même tour à la fin de la Seconde...
Brusquement, le cake-walk vint disperser et décolorer tout. Les projecteurs jaillirent des cintres du Nouveau-Cirque, des oriflammes de soie aux couleurs américaines se déployèrent à gauche et à droite des portes, les premiers nègres (on ne connaissait que le pauvre Chocolat) apportèrent le Cake solennel, une vague d'élégance remplit les gradins de femmes couvertes de perles et de plumes, d'hommes à monocle, à chevelure en brosse ou à crâne étincelant, les cuivres et les tambours de l'orchestre attaquèrent une musique inconnue dont le rythme évoquait les marches que Souza dirigeait et ponctuait de coups de feu, les projecteurs, comme des ballerines, vinrent se réunir entre la haie des écuyers bleus, et les Elks apparurent. Jamais le premier jazz au Casino de Paris accompagnant la danse de Gaby Deslys et de Pilcer, jamais le nègre à blouse océane des Black Birds, jamais la danseuse à roulettes, jamais les matches de pancrace, jamais aucun spectacle de mode et de salpêtre ne fut comparable à cette apparition... (les Elks étaient des danseurs, comme ceux qui les imitent quand s'épanouit l'Umlaut Big Band auquel participe Jean Dousteyssier)... Cocteau continue plus loin : Et, à leur exemple, le rythme s'emparait du nouveau monde et après le nouveau monde du vieux monde et ce rythme se communiquait aux machines et des machines retournait aux hommes et cela ne devait plus s'arrêter et les Elks sont morts (...), mort le Nouveau-Cirque et mort ou vif le cortège continue sa danse...
Quant au goût du jour il est devenu multiple, se dispersant communautairement, par catégories de personnel, de revivals en opérations Kleenex, éclaté en petites chapelles. Mais le jazz perdure et celui de Jean Dousteyssier déconstruit le passé et le reconstruit sans cesse, aller-retours entre la tradition et le glitch du moment, free jazz qui n'aurait pas oublié la leçon des anciens, sorte d'Art Ensemble of Paris Today mêlant l'Histoire (les années 20-30, mais aussi le free des Afro-Américains des années 60-70) et l'actualité (nouvelles traditions européennes) en une danse euphorique et communicative. Avec son frère Benjamin Dousteyssier (pilier de l'Umlaut B. B.) aux sax alto et ténor, le pianiste Matthieu Naulleau (entendu également dans l'Umlaut B. B.) et le batteur Elie Duris (entendu dans Novembre) il dépoussière Jelly Roll Morton, Fats Waller, Willie "The Lion" Smith, Louis Armstrong, Red Nichols, Eubie Blake et quelques autres champions du swing ou de la jungle. On sautille sur place. Le titre de l'album Post K se réfère à l'après ouragan Katrina qui ravagea la Nouvelle Orléans il y a dix ans. S'il me semble logique d'improviser comme de regarder notre univers avec des yeux neufs, ce quartet virtuose accouche d'une musique populaire inventive qui fait plaisir à tous les sens.
Sur leur site ils ont la générosité de nous offrir plusieurs de leurs petites pièces délicieuses...

→ Jean Dousteyssier, Post K, CD ONJ Records, dist. L'autre distribution, sortie le 29 avril 2016

vendredi 1 avril 2016

Le pavé sur les plages de D' de Kabal


Le coffret N.O.T.R.A.P. rassemble six albums du chanteur-slameur-auteur-militant D' de Kabal, enregistrés de 2003 à 2015. Lancer ce pavé est une manière de casser la baraque avant de passer à autre chose. Auparavant il y avait eu le groupe Kabal co-fondé en 1993, la collaboration avec Assassin entre 1995 et 1997, le théâtre à partir de 1998 avec Mohamed Rouabhi et la compagnie Les Acharnés, le passage du rap au slam en 2001, la fondation du Spoke Orchestra avec Félix J, Nada et Franco Mannara, et puis après ? Après, on est impatient de savoir ce que nous concocte cet engagé au quotidien qui organise des ateliers d'écriture, encadrant des mineurs en détention, se confrontant à des musiciens venus des musiques expérimentales et du jazz...
N.O.T.R.A.P. (New Oral Tradition Rhythm And Poetry) relate un moment de vie, une vie réfléchissant l'agit-prop de son époque. Tirage limité qui déprimera celles et ceux qui seront passés à côté, mais D' est un artiste généreux qui a très tôt compris l'importance du partage, facilité par Internet. Il a en effet choisi d'offrir ses disques en téléchargement gratuit. Séances de rattrapage garanties ! Et la scène, le théâtre, les ateliers pédagogiques, les publications équilibrent ce choix, car il faut bien nourrir sa petite famille. Avec N.O.T.R.A.P. il s'est fait plaisir, à lui et à ses amis. L'objet est un cadeau magnifique, mais D' a l'habitude de gâter ses fans. Il explique ainsi clore plus d'une décennie de projets solo et remercier les plus fidèles d'un soutien quasi indéfectible.
D', qui s'écrit déprime et se dit D, est connu d'abord pour sa voix incroyable, une hyper-basse rugueuse et monotone qui ne l'empêche pas de jouer avec la sienne ou d'interpréter des rôles. Sa diction est celle d'un boxeur, danseur capable de directs époustouflants. Ensuite ce sont ses mots qui font mouche. Il attaque avec intelligence la société moderne, le racisme et l'obscurantisme, les inégalités comme il évoque la sous-France. J'ai mis du temps à écrire mon article parce que c'est vraiment copieux. On en prend plein la gueule. Sur son site il offre heureusement de télécharger les textes de ses chansons. D' représente une nouvelle forme de chansonnier, son humour corrosif n'occultant jamais son indéfectible tendresse.


Contes ineffables échappe déjà à la banalité des accompagnements du rap. Les compositions musicales de Gystérieux, Yed, Toty, Dawan, Professor K, la participation du guitariste Marc Ducret, de la contrebassiste Hélène Labarrière, du violoniste Nicolas Charmel, de Sophie la bruiteuse et des vocalistes Cat Buken, La Mama, Soukheyna, Spike d'Antagony soulignent la brillance du projet.
En 2005, il fonde le collectif R.I.P.O.S.T.E. (Réactions Inspirées par les Propos Outrageux et Sécuritaires Théorisés chez l'Elite), et multiplie les projets au croisement de différentes disciplines musicales et théâtrales. En 2006 j'avais évoqué la sortie de Incassable(s). Le talent de comédien de D' renforce la dramatisation des morceaux. On retrouve Ducret, mais aussi le contrebassiste Stéphane Diot ainsi que Charlott'Calas Nikov, Hanifah Walidah, San Piranesti, Talya Mess, Doctor A, Claudia Philips, Ded-1. Les décalages par rapport à la doxa du rap sont de plus en plus évidents. La théâtralisation fabrique un écrin radiophonique aux textes coups de poing.
Sur Autopsie d'une Sous-France les arrangements de Franco Mannara, qu'on retrouvera dans leur projet commun Stratégies Obliques avec Benoît Delbecq, renouvellent les rythmes et affirment le goût pour la mixité, sons synthétiques et symphoniques, musiques du monde et violence urbaine.
Composé par Yed, (Re)Fondations invite cette fois Vincent Segal dont les couleurs font sonner son violoncelle comme quantité d'autres instruments, mais là encore ce sont les textes qui font sens. Un seul morceau, un conte quasi biblique, long rap œcuménique de notre époque. Soliloques du chaos et Point Limite Zéro sont deux albums inédits. Le premier est composé par Mannara, Yed et Abraham "Tismé" Diallo, le second par Mannara dont la voix se mêle à celles de Mia Delmaé et Arnaud Churin. La fidélité de ses collaborateurs est le gage d'un engagement sincère pour cet artiste qui a choisi l'indépendance plutôt que de se retrouver lié à une major qui lui aurait certainement donné une plus grande audience, mais à quel prix ? Les paroles de D' expriment la rage, critique d'un monde que seule la résistance permet de supporter, mais jamais d'accepter.

Coffret N.O.T.R.A.P. sur Bandcamp qui offre d'autres sons si le coffret est déjà épuisé.
Les textes de N.O.T.R.A.P. sont publiés par L'œil du souffleur.

mardi 29 mars 2016

Harpon, nouvel album en duo avec Amandine Casadamont


Il est rare et précieux de rencontrer un musicien ou une musicienne avec qui l'on s'accorde naturellement. C'est comme se faire un nouvel ami. Cela n'arrive pas tous les jours, mais l'intuition des premiers échanges se confirme souvent rapidement dans la pratique. Je ne me souviens plus quand et comment j'ai rencontré Amandine Casadamont, mais elle faisait partie des quelques personnes que j'avais à l'œil, entendre surtout que je lui prête une oreille puisqu'elle est créatrice radiophonique. Le terme est bien vague pour une fille qui manie la fiction et le documentaire sonores avec autant d'audace qu'elle joue les DJ en jonglant avec ses trois platines vinyle. L'année dernière je faisais partie d'un jury qui lui accorda le Grand Prix Phonurgia Nova pour Zone de silence enregistré au Mexique. Lorsque Amandine ne s'y retrouve pas confrontée aux narcotrafiquants elle passe en zone interdite à Fukushima. À ma question si elle était courageuse, suicidaire ou inconsciente, elle me répondit que probablement un peu des trois. Mettre en ondes le silence à la radio c'est évidemment jouer avec le feu. Nous la vîmes plus protégée sur la scène du Silencio improvisant un mix à partir de disques de fiction, de bruitages et musiques variées. Je l'invitai donc à enregistrer ensemble un album au Studio GRRR...


Harpon marie mes premiers émois radiophoniques où je zappais les ondes courtes et ma recherche incessante de recréer ce rêve éveillé avec les instruments de mon époque. Les miens associent le plus souvent l'électronique et le geste instrumental, en l'occurrence trois claviers reliés à des banques de sons que j'ai toujours cherché à rendre le plus acoustique possible. Ceux d'Amandine sont ses trois platines vinyle où elles posent divers microsillons quitte à les maltraiter en faisant sauter l'aiguille ou intervenant sur la vitesse. Fondus du disque noir, les scratcheurs sont toujours à la recherche de galettes rares qu'ils remixent pour composer de nouveaux univers. Je lui ai donc prêté ma collection de 33 tours, essentiellement des fictions radiophoniques des années 50 qu'elle a mélangées avec ses drones et bruitages. Nous avons ainsi improvisé six pièces hier matin, mises en ligne le soir-même. J'aime cette urgence que le Net suscite et qui correspond bien à celle de l'improvisation, mouvement réduisant au minimum le temps entre conception et interprétation.


Vous pouvez donc écouter ou télécharger gratuitement Harpon comme les 68 autres albums inédits présents sur drame.org, 928 pièces, 137 heures de musique ininterrompue si vous vous branchez sur Radio Drame en page d'accueil ! De son côté Amandine Casadamont offre aussi ses créations sur son site (mis à jour jusqu'en 2010), puis sur SoundCloud.

lundi 28 mars 2016

Tamia Valmont (Tamia) et Les chants de la terre


Les voix de Tamia sont les perles d'un collier qu'un fil relie magiquement d'île en île. Cette énigme de l'Atlantide révèle tous Les chants de la Terre par un passage secret où le sacré n'a d'autre source qu'une humanité retrouvée, malgré les assauts du temps et la folie des hommes.
Après trente ans d'une carrière internationale commencée avec son étonnante apparition au cours d'un concert mythique au Festival de Châteauvallon en 1972 au sein d'un Unit¹ réunissant Michel Portal, Bernard Vitet, Beb Guérin, Léon Francioli et Pierre Favre, la chanteuse Tamia avait disparu de la scène, et même disparu tout court. En 1977 nous avions partagé maintes improvisations avec Un Drame Musical Instantané² avant que Tamia ne se produise essentiellement en solo, puis en duo avec le percussionniste Pierre Favre (2 disques chez ECM). Son enseignement forma longtemps de nombreux vocalistes. Lorsque Bernard Vitet était tombé malade je l'avais recherchée en vain, le Net ne relatant qu'une homonyme canadienne née une trentaine d'années plus tard. La notoriété de cette chanteuse de new soul poussa notre Tamia à ajouter Valmont à son nom pour éviter toute confusion. Après un passage à vide qui guette tout créateur indépendant, Tamia refait aujourd'hui surface en rééditant son album sorti en 1999 chez Universal (elle a juste changé l'ordre des pièces) et annonce la sortie prochaine d'un tout nouvel opus.
Récemment je reçus donc un coup de téléphone inattendu. Comment ne pas reconnaître ce timbre de voix unique où les harmoniques glissent de syllabe en syllabe ? Nous avons beaucoup parlé, évoquant l'avenir encore plus que le passé. Le lendemain de nos retrouvailles je posai la nouvelle version de son CD Les chants de la terre \ Earth Songs sur la platine comme l'un de ses bijoux étalés comme autant de souvenirs, parures chatoyantes d'un rite païen dont les matières et les couleurs reflètent les voyages vécus ou simplement rêvés. A capella ou accompagnée par le percussionniste Xavier Desandre-Navarre et le multi-instrumentiste Henri Agnel, Tamia revisite les continents et les réinvente en enregistrant sa voix sur plusieurs pistes, convoquant de temps en temps un chœur, sans aucune parole, jouant des possibilités incroyables de la voix humaine, seule divinité immatérielle de ses rituels purificateurs. Nancy Houston, qui s'est inspirée de Tamia pour le personnage principal de son roman Lignes de faille, signe le texte de présentation de cet album merveilleux.

→ Tamia Valmont, Les chants de la terre \ Earth Songs, Eolico 01 (réédition de l'album paru initialement chez Universal)
¹ Michel Portal Unit No, no but it may be, réédité en CD dans une version inédite intégrale, Universal
² Un Drame Musical Instantané, Poisons, GRRR

mercredi 23 mars 2016

Alva Noto & Ryuichi Sakamoto avec l'Ensemble Modern: utp_


J'ai souvent du mal avec la raideur germanique du compositeur de musique électronique Carsten Nicolai dit Alva Noto, mais associé au romantisme japonais de Ryuichi Sakamoto et surtout à la cohésion de l'Ensemble Modern je plane totalement. Le concert enregistré live pour le 400e anniversaire de la ville de Mannheim le 16 novembre 2007 est livré sous deux versions audiovisuelles, en stéréo et en 5.1, l'écran flottant au-dessus de l'orchestre ou bien les visuels de Noto seuls, et sous la forme d'un CD. Le coffret contient également deux petits livrets, le premier avec une introduction de David Toop et des images couleur pleine page, le second avec la partition complète de 72 minutes.
Après avoir écouté l'œuvre deux fois, j'ai eu l'idée de diffuser le CD sur l'ampli du rez-de-chaussée où sont branchées deux enceintes Auratone dans la salle à manger et deux imposantes Technics dans le salon simultanément au DVD sur le système 5.1 du premier étage, sans pour autant chercher un synchronisme parfait. L'expérience est tout bonnement hallucinante, surtout dans l'escalier !
Utp_, pour piano, orchestre de chambre et électronique est un modèle de musique minimaliste, un trip zen où les instruments acoustiques dressent un pont avec les click et boom électroniques. Les points et les lignes prennent de l'épaisseur. L'indétermination de nombreux paramètres de la partition donne vie à l'artificiel, faisant vibrer les corps sonores dans le silence de l'air. Le robot est devenu androïde.


Reçu du Japon à un prix extrêmement décent en comparaison à d'autres propositions, la troisième fois est enfin la bonne après que j'ai commandé deux fois le CD+DVD et que ses vendeurs successifs aient annulé l'envoi pour avoir pensé le posséder à tort. Les objets épuisés atteignent parfois des prix délirants utp_ est souvent proposé entre 60 et 90 euros.
Mais ce n'est rien à côté des catalogues d'exposition récemment recherchés sur le Net. Travaillant avec Jean-Hubert Martin à l'exposition Carambolages dont j'ai composé toute la partition musicale, j'ai craqué pour nombreux ouvrages, seules traces de ses précédentes interventions muséographiques. Il m'a fallu fouiner pas mal pour les trouver à des prix raisonnables, mais j'ai dû abandonner en ce qui concerne l'original des Magiciens de la Terre proposé à plus de 1000 euros ! J'ai par contre enrichi ma bibliothèque de beaux exemplaires de Une image peut en cacher une autre, La mort n'en saura rien, Altäre, Le château d'Oiron et son cabinet de curiosités, Africa Remix, Dali, Le Maroc contemporain, Ilya et Emilia Kabakov... En ce qui concerne Le Théâtre du Monde j'ai eu l'immense joie de recevoir le somptueux catalogue de l'exposition originale australienne intitulée Theater of the World, grandes reproductions pleine page et surtout intégralité du projet initial... Internet, via des sites comme Leboncoin, eBay, Discogs, etc., permet de trouver quantité de choses que l'on pensait inaccessibles, et parfois pour des sommes dérisoires, d'autres fois honteusement spéculatives.

jeudi 17 mars 2016

Ceòl Mòr/Light & Shade du sonneur Patrick Molard


Rien d'étonnant à ce qu'en écoutant les stridences de la cornemuse je sente les esprits de la lande se réveiller et les ombres de la préhistoire sortir de terre comme des menhirs lorsque l'orchestre vient la rejoindre pour interpréter une musique inouïe, transmise oralement de génération en génération. Si le répertoire du Ceòl Mòr fut créé exclusivement pour la cornemuse seule, Patrick Molard eut l'idée de l'étendre à d'autres instruments en utilisant le système gaéllique ancestral chanté du canntaireachd où les notes sont des voyelles et les ornementations des consonnes. En réalisant des arrangements modernes, son frère, le violoniste Jacky Molard, rend imperceptibles les couches du temps, strates d'un monde où le ciel et la mer sont les mêmes qu'antan. La grande histoire s'efface devant la géographie, les petites histoires font place à l'imagination. Le saxophoniste Yannick Jory et la contrebassiste Hélène Labarrière, déjà membres de l'Acoustic Quartet de Jacky, le guitariste Eric Daniel et le batteur Simon Goubert s'imprègnent de ce tissu qui colle à la peau jusqu'à ne plus sentir si l'habit est dessus ou dessous. Dans ces musiques du XVIIe et XVIIIe siècles issues des hautes terres d'Écosse, ressuscitées par l'étude des manuscrits, elle-même enjolivée par une fantaisie grave qui caractérise notre époque, se retrouvent la transe des musiques répétitives et le grain de folie des jours de grande marée. L'air du large est vivifiant, mais il énerve les esprits qui font corps avec les vivants.

→ Patrick Molard, Ceòl Mòr/Light & Shade, CD, Innacor, dist. L'autre distribution, sortie le 1er avril 2016

jeudi 25 février 2016

Les jazzmen toujours plus pop

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La liste des projets pop, entendre étymologiquement "populaires", enregistrés par des jazzmen ne fait que s'allonger.
Ainsi, malgré l'omniprésence du saxophone, le guitariste Gilles Coronado qui a baptisé son nouveau groupe tout simplement Coronado et le trio Le Maigre Feu de la Nonne en Hiver sortent des albums où la chanson française joue les passe-murailles, fantômes des années où le métissage eut été impensable bien que les chanteurs d'autrefois aient toujours cherché la collaboration d'instrumentistes inventifs souvent venus du jazz. Mon camarade trompettiste Bernard Vitet jouait par exemple sur les premiers Gainsbourg, avec Montand, Barbara, Claude François ou Brigitte Bardot, mais il participait aussi aux spectacles de Brigitte Fontaine ou Colette Magny. Cette tradition perdure, Gilles Coronado accompagnant Philippe Katerine et enregistrant un triple CD (hautement recommandé) avec lui et son groupe Francis et ses Peintres. Katerine prête ici sa voix au morceau le plus expérimental de l'album Au pire, un bien qui sort sur le label du studio La Buissonne. Sa voix est délicatement triturée par la magie des effets de vitesse, remontée et mixée pour le titre éponyme, clou d'un disque lyrique dont les influences sont multiples, sorte de jazz-rock, ni jazz ni rock et encore moins jazz-rock ! Matthieu Metzger est au saxophone alto, Antonin Rayon aux claviers et Franck Vaillant à la batterie, mais tous se fondent dans des compositions originales de Coronado, grâce aux traitements électroniques des timbres, dans un son de groupe où le rythme impose sa loi avec ses cassures et rapides changements de tempo.
Approche totalement différente du saxophoniste ténor Philippe Lemoine, fidèle aux chansons qu'il interprète instrumentalement avec le bassiste Olivier Lété et le percussionniste Éric Groleau. Il souffle ses Mélodramatic French Songs d'un son droit, épuré, privilégiant l'émotion tout en s'appropriant la nostalgie que ces chansons sans paroles inspirent. Comme pour les standards sur lesquels improvisent les jazzmen américains et que leurs mamans leur chantaient lorsqu'ils étaient petits, nous avons les mots sur le bout des lèvres qui vibrent en sympathie avec l'anche de Lemoine. Chaque note réfléchit alors les intentions initiales de Brassens et Fol, Gainsbourg, Piaf et Dumont, Barbara, Christophe et Jarre, Brel et Jouannest, Renaud, Souchon et Voulzy, Sarde, Fontaine et Areski. Comme ce devrait toujours être le cas, les paroles dictent la musique qui les porte. Qui à son tour nous emporte.

→ Coronado, au pire, un bien, Label La Buissonne, à paraître le 18 mars
→ Le Maigre Feu de la Nonne en Hiver, Mélodramatic French Songs, Discobole Records, paru

jeudi 18 février 2016

Yves Robert Trio Inspired


Inspirés ! Les trois musiciens l'ont probablement senti dans le feu de l'action et la réécoute a dû les conforter dans leur impression. Le nouvel album du trio d'Yves Robert est une petite bombe d'énergie lyrique soutenue par une rythmique fougueuse. Enregistré en Hongrie au cours d'un concert à l'Opus Jazz Club du Budapest Music Studio, Inspired est le fruit d'une longue collaboration avec le plus dansant de nos batteurs et le plus inventif de nos contrebassistes. Cyril Atef mêle sa voix à ses fûts et cymbales tandis que Bruno Chevillon traite de temps en temps sa contrebasse avec toutes sortes d'effets, tout en respectant l'orthodoxie du swing des nouveaux jazz. Quant au trombone d'Yves Robert il excite la gourmandise ! Timbre velouté, phrasé détaché, capable de la plus grande tendresse comme de l'éclat, il se fond dans le sucre du trio, un sucre sculpté comme savent le tourner certains pâtissiers. Le disque explose de couleurs vives et met l'eau à la bouche.

→ Yves Robert Trio, Inspired, cd BMC, dist. UVM, 13,31 €

mercredi 17 février 2016

Concert lynchien au Carreau du Temple


Les groupes Caravaggio et Decoder se sont réunis pour créer un spectacle musical représenté d'abord à Hambourg, puis jeudi dernier à l'Auditorium du Carreau du Temple. Organisé par l'ONJ en partenariat avec La Muse en Circuit dans le cadre de Jazz Fabric, le concert tient plus d'une nouvelle musique contemporaine dans la mouvance de Bang On A Can que du jazz, entendre que l'électricité du rock alimente en tension des compositions très structurées, blocs de béton unanimes tombant des cintres, la lumière appuyant d'effets flashy la violence enthousiaste des virtuoses.
Installés côté jardin, les quatre de Caravaggio ont toujours montré leur intérêt pour le cinéma en faisant éclater les genres musicaux. Il faut certainement s'intéresser à autre chose qu'à son art pour accoucher de projets iconoclastes aussi délirants. Le batteur Éric Échampard, avec qui j'ai eu la chance de partager plusieurs fois la scène et que j'ai engagé justement pour des musiques de films, et le contrebassiste Bruno Chevillon, dont on connaît le goût pour l'expérimentation, les beaux-arts et la poésie pasolinienne, ont participé à l'ONJ d'Olivier Benoit, ce qui explique cette programmation (Chevillon l'a quitté il y a déjà un an). De même, les approches de l'informatique musicale pratiquées par le violoniste-guitariste Benjamin de la Fuente et le claviériste Samuel Sighicelli comme leur apprentissage auprès du compositeur Gérard Grisey les avaient déjà poussés à créer le groupe Sphota avant de s'adjoindre la rythmique puissante de leurs deux compagnons. Tous les quatre sont passionnés d'images, voire le spectacle Marée noire de Sighicelli qui m'avait enthousiasmé en 2008 ou la musique que Caravaggio a enregistré pour L'Amour est un crime parfait des frères Larrieu.


Côté cour, les Allemands de Decoder sont bien leurs cousins d'outre-Rhin. Compositeurs et musiciens forment ce collectif étonnant dont Alexander Schubert tient les manettes en régie. Sa pièce multimédia f1 donne immédiatement le ton de la soirée. Commandée pour les deux ensembles réunis, elle implique un nombre variable de musiciens, cinq minimum, deux performeurs, plus de la vidéo et de la lumière. La soprano Frauke Aulbert, la clarinettiste Carola Schaal, la violoncelliste Sonja Lena Schmid, le joueur de cythare électrique Leopold Hurt, le claviériste Andrej Koroliov et le percussionniste Jonathan Shapiro se serreront les coudes avec les Français pour interpréter les œuvres composées également par de la Fuente et Sighicelli avec talent.
Mais le morceau de bravoure est bien f1, mise en scène humoristique et critique d'un univers anthropomorphe où la mort rôde en coulisses. Une sorte de lapin géant rappelant ceux de David Lynch dialogue au téléphone avec un spectre, aller et retours entre l'écran et la scène, entre le meneur de jeu et le public, tandis que les musiciens portent des masques d'animaux et, accessoirement, un clic à l'oreille tant le synchronisme est capital à la mise en place des effets dramatiques. Mise en abîme d'une recherche d'un cinéma expérimental en direct, f1 est éblouissant dans tous les sens du terme et les timbres inouïs de l'orchestre participent de ce nouveau théâtre musical où l'écran prend toute sa dimension, justifié par une bascule que seul le hors-champ offre à l'imagination.

Photos © Gerhard Kühne

mardi 9 février 2016

Le flux et le fixe


Comme je planche sur le parcours musical de Carambolages, la prochaine exposition imaginée par Jean-Hubert Martin au Grand Palais, je découvre le livre de Jean-Noël von der Weid sur l'influence réciproque des peintres et des musiciens. L'ouvrage est encyclopédique tant les références abondent. J'imagine qu'y revenir par l'index me sera plus utile que sa lecture in extenso. L'auteur a pourtant réduit son analyse à la peinture proprement dite et à la musique classique, entendre jusqu'à celle que l'on a coutume d'appeler contemporaine. Le flux et le fixe est une collection de portes qui ouvrent sur des champs d'investigation, des chants d'hiver que je me remémore au coin du feu tandis que les images défilent dans mon souvenir comme des ombres portées. Von der Weid a choisi d'écouter avec les yeux et de regarder avec les oreilles. Il révèle une gymnastique dialectique qui offre de changer d'angle pour découvrir le monde. Un de ses amis, Thierry Vagne, a eu la bonne idée de mettre en ligne une reproduction des tableaux évoqués dans le livre. Il ne vous manque plus qu'à aller piocher dans votre discothèque, à la médiathèque ou sur le Net les œuvres musicales, quantité de pistes que vous ne connaissez probablement pas, un autre intérêt du livre de von der Weid.
Je me suis souvent interrogé sur ma façon d'approcher la musique, en cinéaste, ma formation à l'Idhec et mon autodidactisme musical m'y ayant amené quasi naturellement. J'ai toujours composé de la musique pour les aveugles, voyez-vous cela ! Dans mon travail les intentions et les structures passent avant les notes et l'harmonie. J'ai l'impression de peser les choses, le pour du contre, tension détente, tendre et cruel, réel et surréel... La dialectique m'est constitutionnelle. Malgré mon approche scientifique les histoires que je me raconte impliquent les formes plastiques. Je dessine, mais seulement dans mon ciboulot. Cette liberté d'interprétation m'incite à me renouveler relativement facilement, parce que je ne suis attaché à aucun style. Un jour une comédie, le lendemain un drame, la semaine suivante un pamphlet politique ou une réflexion philosophique. À chaque projet correspond un support, et réciproquement. Il n'y a ni forme ancienne, ni forme nouvelle, mais seulement la forme appropriée. J'ignore la page blanche, mais pas le silence.


Je reviens vers les écrits de Jean-Hubert Martin et feuillète quelques catalogues de ses précédentes expositions. Il fut le commissaire des Magiciens de la Terre, de La mort n'en saura rien, d'Une image peut en cacher une autre, du Théâtre du Monde, du Maroc contemporain et tant d'autres. J'y reviendrai ces prochains jours, d'autant que je dois composer le parcours musical et sonore de Carambolages, soit 27 étapes sur deux niveaux en passant par le grand escalier. Si l'on possède un smartphone il ne faudra pas oublier son casque pour profiter de cette dimension poétique qui accompagnera les 185 œuvres en jouant sur la complémentarité plutôt que sur l'illustration. Jean-Hubert Martin a remplacé les audioguides souvent très scolaires en me confiant d'évoquer par le son ce parcours ludique qu'il a construit sur le modèle du Marabout-Bout de ficelle-Selle de cheval... L'imagination est mise à contribution, les visiteurs renvoyés à leur propre sensibilité. Le son est le médium idéal pour évoquer sans imposer. Si certains de mes choix s'expliquent d'eux-mêmes, d'autres doivent rester énigmatiques. Je suis aux anges...

→ Jean-Noël Von Der Weid, Le flux et le fixe, Ed. Fayard, 18 €
→ Jean-Hubert Martin, L'art au large, Ed. Flammarion, 29 €
Carambolages, exposition au Grand Palais, du 2 mars au 4 juillet 2016

lundi 8 février 2016

La symphonie de l'univers


Non, ce ne sont pas les oreilles des cent lapins de notre opéra Nabazmob, mais 9oualab, une installation du Collectif Pixylone composé de Younes Atbane, Zouhair Atbane et Omar Sabrou, exposée en 2014 à l'Institut du Monde Arabe dans le cadre du Maroc Contemporain dont le commissaire était Jean-Hubert Martin. C'est incroyable comme les six cents pains de sucre (l'équivalent de 300 paires d'oreilles de Nabaztag !), éclairés en 3D et sonorisés, m'ont immédiatement fait penser à notre opéra, deux regards parallèles sur nos sociétés, même si les intentions des uns et des autres sont très différentes.


Mais si je l'évoque aujourd'hui, c'est pour une autre coïncidence, musicale cette fois. En créant Nabazmob nous avions inexplicablement oublié le Poème symphonique pour 100 métronomes de Ligeti de 1962. L'hommage aurait pourtant été clair. La surprise vient de ma réécoute de la Symphonie de l'Univers de Charles Ives, œuvre inachevée mais libre de la continuer si de futurs compositeurs voulaient s'y atteler. Cette "sixième" symphonie de mon compositeur de prédilection est probablement sa plus ambitieuse. Conçue de 1911 à 1928 pour plusieurs orchestres elle présente trois parties sans pause : Le passé (du chaos à la formation des eaux et des montagnes), Le présent (la Terre et le firmament, évolution de la nature et de l'humanité) et L'avenir (le paradis, l'élévation de tout vers la spiritualité). Or, en écoutant les vingt percussionnistes de la version complétée par Larry Austin, j'ai cru reconnaître les prémisses du premier mouvement de notre opéra !


Je me suis souvent demandé comment nous en étions arrivés là avec Antoine Schmitt. À quoi pouvait ressembler cette musique composée pour 100 synthétiseurs midi de pacotille hébergés dans les estomacs de nos rongeurs wi-fi ? Je suis aux anges de constater aujourd'hui ce cousinage involontaire ou inconscient avec Ligeti et Ives. De quels ancêtres pouvais-je rêver de mieux ?! Si l'indétermination de l'ensemble doit beaucoup à John Cage, le second mouvement, glissement d'accords tuilés, se réfère forcément à Ligeti et le troisième, citations d'extraits opératiques se superposant, explicitement à Ives. Mais je n'aurais jamais imaginé cette coïncidence incroyable du premier mouvement, voire du 2bis, un petit plus rythmique que nous jouons parfois en concert lorsque l'envie nous prend ! De même, l'œuvre collective des artistes marocains m'apparaît comme une suite improbable. Je ne sais pas si les lapins aiment le sucre, mais cela ne m'étonnerait pas !
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