70 Musique - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

vendredi 23 janvier 2026

Le lagon bleu d'Erwan Keravec


Pour illustrer ses trois nouvelles compositions pour cornemuse écossaise, Erwan Keravec choisit la station thermale du lagon bleu en Islande. C'est un gigantesque lac artificiel au milieu des champs de lave et de lichen alimenté par l'eau d'une centrale géothermique. Après ses remarquables interprétations récentes de Terry Riley ou Philip Glass, son album "solo" Whitewater, qui signifie eaux vives, d'essence tout autant minimaliste, fait bien l'effet d'un bain chaud entre 36° et 40°. L'appréhension de s'y plonger cède la place à une fascination dont il est à la fois douloureux et rassurant de s'extraire. Le timbre omnubilant et invasif du drone de la cornemuse renfermerait-il silice, sel de mer, calcium, carbonate et magnésium, soins d'un guérisseur ou sons d'un chaman breton à vous donner le vertige, comme jadis le Pandit Pran Nath, La Monte Young et Marian Zazeela ? La musique d'Erwan Keravec n'est pas sans risque, c'est d'abord une expérience réclamant de s'abstraire de son quotidien rassurant et répétitif. Un comble donc certainement. L'instrument tellurique y est pour quelque chose, trois bourdons (un basse et deux ténors) à anche simple, et un chanter (tuyau mélodique) muni d'une anche double. Après deux pièces intenses, Increase the flow rate et Until the swirl appears, la plus courte, Leeshore, nous aide à sortir du bain.

→ Erwan Keravec, Whitewater, CD 12€ - LP 22€ Offshore/Ici d'Ailleurs, dist. l'Autre distribution

mercredi 21 janvier 2026

Nadoz, pour guitare et clarinette basse


Si je me souviens bien, la guitariste Christelle Séry et le clarinettiste Étienne Cabaret se sont rencontrés au sein du Moger Orchestra. Deux ans plus tard, les voici en duo avec Nadoz pour l'album Le jour entier, une série de très belles pièces où l'une chante parfois et l'autre fait des bruits bizarres, comme j'adore, avec son arbre à sons. C'est frais et inventif, entre musique contemporaine, où Christelle Séry excelle, et musique traditionnelle explicitement bretonne d'où vient Étienne Cabaret. Résultat plutôt pop, entendre que cela pourrait plaire à tout un chacun et chacune, sans les barbelés des frontières imbéciles qui cloisonnent les genres et les publics. Les textes sont de Cabaret, sauf un emprunt à L'assommoir de Zola. Pour s'accorder à Christelle Séry merveilleusement électrique, il choisit la clarinette basse et les percussions grattées, frottées, secouées. Au fil du disque, la complicité montre une fois de plus le secret de la réussite. On peut s'aimer, se désirer, faire de la gymnastique, ou pas, mais sans la complicité la vie reste éphémère. C'est la garante des associations satisfaisantes, l'indispensable lien entre rêve et réalité, l'équilibre sur le fil fragile de l'existence.

→ Nadoz, Le jour entier, CD Musiques Têtues, dist. L'autre distribution, 15€, également sur Bandcamp

mardi 20 janvier 2026

Films de musique en vrac


Coup sur coup je regardai plusieurs films musicaux que j'avais gardés sous le coude. [L'article date du 8 mai 2013, mais cela ne fait pas de mal de les rappeler !]. Les genres sont très différents. Tous posent la question de l'image lorsqu'il s'agit de figurer la musique.

"Grattez-vous si ça vous démange, aimez le blanc ou bien le noir, c'est bien plus drôle quand ça change, suffit de s'en apercevoir." Chaque fois que je regarde une version de l'opéra bouffe Les mamelles de Tirésias je reste pantois. Cette œuvre majeure de Francis Poulenc d'après Apollinaire est un ravissement. Je me souvenais de la version scénographiée par Topor (1986), je me laisse emporter tout autant par celle de Macha Makeïeff (2011) qui la fit intelligemment précéder à l'Opéra Comique du Foxtrot de la Jazz Suite n° 1 de Chostakovitch et du Bœuf sur le toit de Milhaud. Les noms de ces deux metteurs en scène laissent entrevoir la folie qui règne dans la pièce. Guillaume Apollinaire inventa d'ailleurs le terme surréaliste pour qualifier cette histoire trans-genre où la féministe Thérèse devient Tirésias. Certains ont cru y voir un pamphlet contre les femmes qui prirent la place sociale des hommes pendant la Première Guerre Mondiale, mais inversement j'entends que par l'absurde le poète taille un costard redoutable au machisme et à ses imbéciles préjugés. J'aime le lire ainsi, la fatuité masculine ne pouvant égaler la fantaisie féminine. Cette œuvre écrite en 1903 et terminée en 1916 anticipe L'événement le plus important depuis que l'homme à marcher sur la Lune, comédie de Jacques Demy de 1973 avec Deneuve et Mastroiani qui tombait enceint. De plus, elle annonce le clonage humain un siècle avant que les manipulations génétiques ne deviennent un sujet de débat majeur. En réalité il s'agissait avant tout d'inciter les Français à faire des enfants : "Écoutez ô Français la leçon de la guerre, Et faites des enfants vous qui n'en faisiez guère..." et ce sur un mode léger. La musique de Poulenc fait exploser en couleurs cette histoire rocambolesque avec ses airs inoubliables qui font briller la cocasserie des dialogues. En engageant clowns et acrobates, Macha Makeïeff fait son cirque quitte à irriter la critique bien pensante. Poulenc continue à énerver les coincés du classique alors que pour une fois on ne s'ennuie pas devant des acteurs figés par les rapports de classe. Ça bouge, ça foisonne, ça pétille d'invention et de folie douce tout en révélant une œuvre à la fois d'avant-garde et populaire.


Du second film je ne connaissais que la musique composée par George Harrison, mon préféré des Beatles lorsque j'étais adolescent. Le vinyle de 1968 fait partie des disques qui m'ont considérablement influencé par la richesse et la variété des éléments qui le composent, mélange de musique indienne, de rock électrique, de musique électronique et de piano bastringue. Le film de Joe Massot, Wonderwall, a beau être une œuvre mineure, il incarne remarquablement le Swinging London des années 60. Un vieux savant est amoureux d'une jeune nymphette qu'il zieute à travers le mur de sa chambre. La camera obscura que le voyeur reconstitue projette alors des images psychédéliques dont la jeune Jane Birkin est l'héroïne. La musique et les décors tarabiscotés sont le sujet de cette fantaisie british méconnue.


Le dernier, Once (2006), est une rencontre romantique entre deux musiciens que seule la musique unit. Au détour d'une rue, un guitariste irlandais fait la connaissance d'une jeune pianiste tchèque et la musique folk de faire le reste. C'est rose bonbon, jouli jouli, le succès venant de l'urgence du tournage réalisé en deux semaines sans autorisation, laissant filtrer la passion qui mène chaque musicien malgré l'adversité.


Parallèlement, je suis fasciné par plusieurs films sur John Cage et Glenn Gould, emballé évidemment par Searching for Sugar Man, belle enquête policière en forme de conte de fée, et suis avec beaucoup d'intérêt la découverte de la musique turque par Alexander Hacke (Einstürzende Neubauten) dans le documentaire de Fatih Akin, Crossing The Bridge (2005)...

mardi 13 janvier 2026

Jocelyn Mienniel & Les Instruments Migrateurs


Jocelyn Mienniel trempe sa flûte dans toutes les sauces. Il faut dire qu'il a de la bouteille comme cuisinier patenté (il est diplômé de l’école hôtelière de Thonon-les-Bains !). On peut l'entendre sur un texte d'Amaury Chardeau avec Chassol, Mike Ladd, Mathieu Edouard, scénographié par Xavier Veilhan (Dress Code), s'inspirer des tableaux de Fabienne Verdier avec Yaping Wang, Naomi Sato, Jozef Dumoulin, Ingar Zach (Circles) ou de Gustav Mahler sur un texte d'Olivier Cadiot avec un grand ensemble et un chœur d'enfants dirigé par Fiona Monbet (Le chant de la Terre), electro clubber avec Maxime Delpierre et Antonin Leymarie (Heaven) ou avec la French Connection, salonner avec Ashraf Sharif Khan, Iyad Haïmour, Stracho Temelkovski, Joachim Florent, Antony Gatta (Babel), rêver nocturne avec Maxime Delpierre, Vincent Lafont, Sébastien Brun (The Dreamer), égrainer les jours de la semaine sur un texte de Virginie Poitrasson avec Nathalie Richard, Aurélie Saraf, Julia Robert, Jean-François Dominges, Jutta Strohmaier (Chambre[s] à écho[s]), frôler d'autres flûtes avec les Coréens Aram Lee et Minwang Hwang (Wood & Steel), inviter à sa table des musiciens et des chefs cuisiniers (La grande table), seul avec le vidéaste Romain AL. (Dans la forêt), croiser le quintet Art Sonic avec un quatuor à cordes (Rayon vert) et j'en passe tant la faim de ce gastronome est insatiable. Je n'évoque que l'actualité, devant son clavier de cuisinier où il renouvelle la carte des années passées sans qu'on ait le temps de dire ouf. Il y a onze ans il avait même pris le temps d'un historique trio avec la pianiste Eve Risser et myself (Game Bling). Pour ma part (de gâteau), je l'avais découvert en 2008 lorsque Daniel Yvinec avait pris les commandes de l'ONJ.
Ainsi déguster le "menu découverte" des Instruments Migrateurs où chaque pièce de l'album est un échantillon d'un concert de sa résidence de deux ans au Comptoir de Fontenay n'est pas si surprenant. Chaque soir, après une après-midi de gammes, ses invités, en trio ou quartet, venus des cinq continents, improvisèrent pour la plupart sur leur répertoire traditionnel. Qu'importe leurs pays d'origine, l'ensemble résonne d'une unité qui vibre en sympathie. Et Jocelyn Mienniel de slalomer entre Japon, Inde, Sénégal, Iran, Chine, Turquie, Brésil, Palestine, Mali, Egypte, Syrie, Madagascar et France, puisque notre pays a longtemps symbolisé une terre d'accueil, finis terrae et point de rencontre des hommes et femmes de culture. Il est certain qu'il va falloir nous battre pour perpétuer ou retrouver ce sens de l'hospitalité que les bas du Front fustigent en oubliant d'où ils viennent eux-mêmes. On baigne donc ici dans un espéranto musical où les racines puisent étonnamment dans la même Terre nourricière. Comme si Les Instruments Migrateurs avaient tous le même langage, celui du cœur ou celui de la danse, avec tout de même l'épée de Damoclès du danger qu'a toujours représenté la world music de diluer les identités dans un noman's land formaté qui fait le jeu de la colonisation.

→ Jocelyn Mienniel & Les Instruments Migrateurs, CD Buda Musique, dist. Socadisc, sortie le 16 janvier 2026

jeudi 8 janvier 2026

Octave Mirbeau par Catherine Delaunay


Octave Mirbeau m'apparut en 1972 avec Le Journal d'une femme de chambre que Luis Buñuel avait adapté au cinéma en 1964 et dont je connais presque tous les dialogues par cœur. La version de Jean Renoir tournée vingt ans plus tôt aux États Unis ne me fit pas le même effet. Paulette Goddard n'est pas Jeanne Moreau, mais cela me fait toujours quelque chose parce que mon père avait interviewé la première et m'avait présenté à la seconde. Quant à Mirbeau je le vis pour la première fois dans l'incontournable Ceux de chez nous de Sacha Guitry en 1915 alors qu'il lui restait à peine deux ans à vivre. Il s'éteignit d'ailleurs dans ses bras le jour de son 69e anniversaire. Écrivain, critique d'art et journaliste anarchiste, il était logique que Jean Rochard l'honore par une production discographique comme il le fit pour Barney Bush, Gustave Courbet, Buenaventura Durruti, Federico Garcia Lorca ou Léo Ferré. Quant à la clarinettiste Catherine Delaunay, elle vit tout simplement "dans le village des Damps, en Normandie, et a découvert, par l’intermédiaire de quatre magnifiques tableaux de Camille Pissarro, qu’elle avait comme voisin (à quelque 125 ans près)" Octave Mirbeau ! Et pour fermer le cercle, il y a le trio que nous avions formé avec le pianiste Roberto Negro pour l'album intitulé Album il y a tout juste un an... Ce faisceau de coïncidences m'amène aujourd'hui à l'écoute d'un double album remarquable que Catherine Delaunay a composé et enregistré au fil du temps avec de très nombreux camarades.
Les images qui illustrent le livret de 100 pages se retrouvent dans cette musique délicate et résolue : iris et tournesols de Van Gogh, charge de policiers massacrant des manifestants de Félix Valloton, tableaux de Pissaro et illustrations de Nathalie Ferlut, portraits de Monet, Séverine, Rodin, Grave, Gauguin, Debussy, Maeterlinck ! Les textes dits par la comédienne Nathalie Richard confèrent à cet hommage une sorte d'évocation radiophonique tandis que les compositions de la clarinettiste particulièrement lyriques dessinent un théâtre musical où se croisent les voix de Anamaz, Sébastien Gariniaux, Olivier Thomas, tant d'autres, et les instruments de Nathan Hanson, François Corneloup, Tony Hymas, Hélène Labarrière, Davu Seru, Pascal Van den Heuvel, Pierrick Hardy, Marie-Suzanne de Loye, Christophe Morisset, Guillaume Séguron, Timothée Le Net, Léo Remke-Rochard, Jack Dzik, Erik Fratzke, Anthony Cox, Cory Healey, Laurent Dehors, Louise Jallu, Régis Huby, Guillaume Roy, Jacky Molard, Sylvain Lemêtre et une fanfare. C'est évidemment "l'écurie" nato, un projet comme Jean Rochard sait les mener, un des rares producteurs français au meilleur sens du terme, capable d'un voyage au long cours, corps et âme, en complicité avec les artistes. Mais c'est surtout une somptueuse réalisation de Catherine Delaunay qui a le temps et la place d'exercer son art. L'homme des Damps est une vision contemporaine d'un temps révolu qui renaît par la magie d'émotions intemporelles. On y retrouve la musique française, ses sources impressionnistes et la liberté qu'offre le nouveau siècle, libéré du carcan des étiquettes. Dommage qu'il sorte après les fêtes, c'eut été un cadeau idéal pour Noël, mais on peut toujours se l'offrir ou faire des heureux parce que ce genre d'objet est indémodable comme tout ce qui fait sens et illumine nos pas.

→ Catherine Delaunay, L'homme des Damps, 2 CD nato, à paraître le 9 janvier 2026

mardi 6 janvier 2026

Give The Vibes Some de Khan Jamal


Les découvertes se font souvent en tirant sur le fil qui pend derrière un artiste ou un projet que l'on a apprécié. Après Byard Lancaster, sorti chez Palm et réédité par Souffle Continu, on tombe ainsi sur le vibraphoniste Khan Jamal. C'eut pu être Philadelphie, tant de musiciens de jazz y sont associés, même s'ils n'y sont pas tous nés, John Coltrane, Mc Coy Tyner, Sun Ra, Philly Joe Jones, Reggie Workman, Billie Holiday, Benny Golson, Lee Morgan, Archie Shepp, etc. Nombreux d'entre eux se sont retrouvés à Paris, fin des années 60, début des années 70. En 1974, Jef Gilson l'enregistre en solo, c'est Give The Vibes Some, un jazz libre qu'on appelle free. En fait il n'est pas tout seul. Sur un des quatre morceaux il dialogue avec le trompettiste Clint Jackson et sur deux autres avec Hassan Rachid, pseudo d'un célèbre batteur français connu pour avoir inventé un drôle de langage. C'est un bel exemple de duo où les deux improvisateurs ont un discours personnel tout en produisant un entrelacement particulièrement créatif, c'est ensemble chacun de son côté, ou plutôt l'inverse, chacun chez soi mais sous le même toit.
Le fil, encore. Ce duo vibraphone-batterie me fait irrémédiablement penser à celui qu'avait produit Vincent Segal il y a dix ans, avec le joueur de balafon guinéen Fassery Diabaté (fils du célèbre Keletigui) et Jeffrey Boudreaux, batteur de la Nouvelle-Orléans. Vincent m'avait demandé d'en faire un quartet en enregistrant évidemment son violoncelle, en re-recording, en même temps que mes instruments (synthétiseurs, trompette à anche, trombone, guimbarde, flûte, etc.) et quelques ambiances de field recording. Vincent y jouait aussi du clavier, de la flûte, du tuba ! Les huit titres sont toujours dans les cartons, mais ce disque très particulier pourrait très bien faire surface un de ces jours.

→ Khan Jamal, Give The Vibes Some, CD 12€ / LP 25€, Souffle Continu Records

lundi 5 janvier 2026

U.S.A. le complot


Certains de mes proches ne comprennent pas toujours à quel point l'avidité de l'espèce humaine m'affecte, et en particulier la violence qu'elle génère. Rien de génétique évidemment, mais un héritage culturel qui honore celles et ceux qui ont résisté à la Bête. Sans elles, sans eux, je n'existerais pas. La politique de l'autruche m'est toujours apparue comme une "collaboration" validant les esclavagistes à qui l'Empire profite. Il n'y a qu'à voir la déclaration honteuse de la pitoyable marionnette à la tête de notre pays au sujet de la mainmise de Trump sur le pétrole vénézuélien. Anticipant les dégâts terribles dus à la nouvelle guerre américaine, je repense à l'une des émissions de création commandée à Un Drame Musical Instantané en 1983 par la station de radio France Musique. Si vous écoutez de temps en temps ou régulièrement des podcasts je vous recommande chaudement USA le complot qui fut diffusée le 17 juin 1983.

La bande-annonce que nous avions composée disait : « L’histoire des USA ressemble à un western. Les colons sont venus sans rien. Ils ont dû prendre. D’abord les terres indiennes, et le jazz des esclaves africains, et les matières premières du tiers monde. L’Amérique est devenue forte. Elle a le sens des affaires. Ce qu’on a volé, il a fallu le vendre. Les Américains ont le sens de l’hospitalité : ils sont partout chez eux. Génocide, ségrégation, chasse aux sorcières, impérialisme… Des États Unis d’Amérique retentit sur tout le globe une étrange musique qui fait semblant d’être sourde à ce qui se passe ailleurs où c’est une autre histoire… U.S.A., le complot. Une émission réalisée par Un Drame Musical Instantané. Jean-Jacques Birgé, Bernard Vitet, Francis Gorgé. Vendredi 17 juin 1983 de 22h30 à 1h du matin. » Pas moins de 2h10 de documents sonores et de musique !

Au programme : Mothers of Invention God Bless America. Musique des Indiens Navajos. Batteries d'ordonnance du Corps Expéditionnaire de Rochambeau. John Ford et Samuel Fuller. Chant Peyotl des Sioux Yankton. Revendications des tribus indiennes. John Philip Sousa Galant 7th. Buffalo Bill. Témoignages de Jean et Geneviève Birgé. Le jugement des flèches, musique de Victor Young. Chant de femmes du Burundi. Aretha Franklin Mary Don't You Weep. Steve Reich It's Gonna Rain. The Last Poets New York New York. Colette Magny Oink Oink. Ruben and The Jets Almost Grown. News On The March. Jimi Hendrix Star Spangled Banner. Charles Ives chante They Are There. Rocker par Charlie Parker en soutien au Parti Communiste Américain. Thelonious Monk et Miles Davis Bag's Groove. Albert Ayler Spirits Rejoyce. Cathy Berberian Stripsody par Marie-Thérèse Foy. Le Journal de Wall Street sur la culture française. Bertolt Brecht devant la Commission des Activités Anti-Américaines. Johnny Guitar, Vera Cruz, Un roi à New York, Tex Avery, Underworld USA. Humphrey Bogart, James Cagney. Johnny Hallyday La bagarre. Serge Gainsbourg Comic Strip. Michel Jonasz Big Boss. Karen Cherryl La marche des machos. Adriano Celentano 24000 baisers. Nina Hagen. Los Bravos Black is Black. Pyramis. YMO. Ryo Kawasaki and The Golden Dragon. Miles Davis Solea. Harry Partch chante The Letter. Spike Jones Hawaïan War Chant. Terry Riley et John Cale Church of Anthrax. Laurie Anderson From The Air. Charles Ives Variations on America… À cette époque la fin des émissions était quotidiennement marquée par La Marseillaise dans l’orchestration de Berlioz, c'était de circonstance en l'occurrence ! La nuit, les émissions s’arrêtaient.

J'ajoute que cette première émission de création, entièrement produite et réalisée par Un drame musical instantané, soit Bernard Vitet, Francis Gorgé et moi-même, était diffusée dans le cadre de Fréquence de nuit "made in USA", soirée coordonnée par Didier Alluard et Monique Veaute, avec la collaboration de l'ingénieur du son Alain Nedelec et de nos deux assistants, Bernard Treton et Christine Bessely. Je crois me souvenir que nous y avons passé un mois, dans une ambiance formidable et grâce aux moyens fournis par Radio France (studio, accès à la Discothèque, etc.). La couverture de l'album virtuel est découpée dans une œuvre empruntée à Nils Westergard.

À cette occasion, dans le journal Libération, Xavier Villetard titra L'Amérique made in USA :
Avec USA le complot, le trio de Un drame musical instantané (Jean-Jacques Birgé, Bernard Vitet et Francis Gorgé qui s'adonnent à la composition collective) intrigue ce soir dans Fréquence de nuit de France-Musique.
La conquête de l'Ouest est passée par là. Au travers de montage, mixage, extrait de bande-son, et bricolages de même farine, la radio exalte son cinéma: un western avec tout ce qu'il convient d'infamies, de cavalcades et de mélos. USA le complot, c'est l'Amérique en retour de flamme, cette manière innocente presque candide de digérer les génocides, la ségrégation, la chasse aux sorcières, l'impérialisme, etc., et d'y fonder sa jeune histoire.
« À la radio, on peut se servir de tout ce qui est sonore pour faire de la musique », disent-ils. Le chant, comme organique, d'une Indienne navajo est shunté par « les batteries d'ordonnance du corps expéditionnaire de Rochambeau» en pleine frivolité guerrière. Bertolt Brecht devant la commission des activités antiaméricaines (extrait de dix minutes environ) aux prises avec les fantômes agissants de Mac Carthy.
« Une émission antiaméricaine qui soit américaine », revendique le trio des instantanés : USA le complot puise dans le décalage, souligne le contraste, profite de l'instant suspendu avant que le western n'aboutisse: les cowboys, aussi, font leurs propres parodies, leurs désarrois tonitruants.
Tout finit alors dans le melting-pot déraciné, le pot-pourri de toutes les musiques (country, jazz, disco, post-modernes, etc., d'une seule gorgée), charriées par les Américains. Une émission à la gloire éphémère du « tais-toi et nage ».

USA le complot est en écoute libre sur drame.org.

mardi 30 décembre 2025

Un opéra contre la guerre


L'actualité m'a donné envie de republier cet article du 3 mai 2013...
C'est incroyable comme certains OMNI (tout Objet Musical Non Indentifiable) refont surface et révèlent leur insoupçonnable précocité. J'avais chroniqué l'extraordinaire Agitation de Ilhan Mimaroğlu qui rassemblent des pièces révolutionnaires de 1974-75. Sing Me a Song of Songmy est un brûlot politique d'une invention musicale protéiforme exceptionnelle, sorte d'équivalent "pop" de Mr Freedom, le film de William Klein. Le dispositif est somptueux : en plus du Quintet du trompettiste de jazz Freddie Hubbard, du chœur Barnard-Colombia, d'un orchestre à cordes dirigé par Arif Mardin également à l'orgue Hammond, des récitants Mary Ann Hoxworth, Ñha-Khê, Charles Grau, Gungör Bozkurt et Freddie Hubbard, le compositeur et producteur Ilhan Mimaroğlu a intégré un synthétiseur et trafiqué les sons des uns et des autres ! Les textes de ce joyau de 1971 sont du poète turc Fazıl Hüsnü Dağlarca, du Vietnamien Ñha-Khê, de Kirkegaard et Che Guevara tandis que Scriabine ou Brahms y sont cités...


À quoi comparer cette homogénéité encyclopédique, mélange d'expressions et de textures si différentes ? Déserts d'Edgard Varèse, première œuvre pour orchestre et bande magnétique, fit scandale en 1954. Jazzex de Bernard Parmegiani, première rencontre de l'électro-acoustique et d'improvisateurs de jazz, ici Jean Louis Chautemps, Bernard Vitet, Gilbert Rovère et Charles Saudrais, date de 1966. Frank Zappa a publié Lumpy Gravy en 1968. Je me reconnaîtrai dans toutes, enregistrant Défense de en 1974, suivi de la fondation d'Un Drame Musical Instantané où pendant 32 ans il sera évidemment question de mélanger sans hiérarchie tout ce que le son peut produire lorsqu'il s'agit de défendre un propos [et nous avons remis cela avec Francis Gorgé depuis quelques années, dont le nouvel album du Drame qui devrait sortir en 2026]. De fil en aiguille, la prochaine découverte semblerait être Amalgamation de Masahiko Satoh ; j'attends patiemment le facteur.
Pour Sing Me a Song of Songmy, Mimaroğlu a engagé un des deux trompettistes du Free Jazz d'Ornette Coleman, celui d'Out to Lunch d'Eric Dolphy, d'Ascension de John Coltrane, du film Blow Up d'Antonioni. Freddie Hubbard s'est entouré de Junior Cook au sax ténor, Kenny Barron au piano, Art Booth à la basse et Louis Hayes à la batterie.


L'œuvre est délicate. Elle se réfère au massacre de Songmy en 1968, aussi appelé My Lai, 400 civils vietnamiens torturés, violés, assassinés par les troupes américaines. La même année que cet album qui prône le Peace and Love de l'époque, Joseph Strick remporte l'Oscar du meilleur documentaire en interviewant cinq vétérans. Par contre, le pamphlet de Mimaroğlu contre la guerre qui ne s'achèvera qu'en 1975 fit un flop, comme toutes les œuvres prophétiques, trop avancées pour son temps. Elle ne rentre dans aucun moule. Cette suite est pourtant un joyau où les sons électroniques, les cordes, le free jazz et les voix réfléchissent la poésie des hommes qui vivent debout, dénonçant tous les crimes, racisme et violence, tout en prônant l'amour que seul l'art a jamais su traduire bien qu'il soit impalpable.

dimanche 28 décembre 2025

C'est un jour comme un autre, sauf pour Brigitte Bardot et Francis Marmande


Décidément, c'est celui des nécrologies (voir plus bas). Lorsque nous évoquions Brigitte Bardot avec mon camarade Bernard Vitet il ne fallait surtout pas en dire un mot désagréable, même si elle fricotait avec le Front National. Ils avaient en commun l'amour des animaux, élan fort louable, même si cela me semblait contourner leurs difficultés avec l'espèce humaine, voire leurs propres enfants. Pour avoir enregistré un disque, en particulier la chanson "C'est un jour comme un autre" où il dialogue avec elle au bugle, il gardait une certaine tendresse pour ce flirt d'un jour. Pour moi, c'était "Babette s'en va-t-en guerre" avec Francis Blanche ou "Viva Maria" avec Jeanne Moreau. C'est de mon âge. Il y a tant d'autres histoires. Zip Chebab Pah Blop Whizzz !



BATAILLE PERDUE

Francis Marmande n'est plus. Marmande, c'est compliqué. Du moins ça l'était. Une plume, c'est rare. L'ombre et la lumière. Il avait révélé notre travail sur les films muets lorsque Un Drame Musical Instantané était le seul à pratiquer ce sport, sollicité quatre pages (1 2 3 4) dans une revue qui plus tard m'interdirait de séjour, encensé Nabaz'mob, notre opéra pour 100 lapins connectés, etc. Il était prêt aussi à inventer une histoire pour rester seul aux commandes d'un monde qu'il considérait jalousement comme sien. La part maudite. La lumière était claire, l'ombre ténébreuse. Les plumes se font rares. Manque de courage dans un monde qui rétrécit à vue d'œil. De Marmande par contre, on pouvait s'attendre à tout. Il va manquer.

vendredi 19 décembre 2025

Le testament de Frank Zappa


Je redécouvre le premier disque posthume de Frank Zappa après une trentaine d'années sans l'avoir réécouté. Civilization, Phaze III est de la trempe de mes préférés, soit les débuts des Mothers (1968 - particulièrement We're Only In It, Lumpy Gravy et Uncle Meat) et la fin avec l'Ensemble Modern (1993), avec l'utilisation du Synclavier, donc sa "serious music". Comme c'est le dernier qu'il a achevé et qu'il correspond à son rêve de toujours, on peut le considérer comme son testament.
Zappa alterne des parties dialoguées enregistrées en 1967 puis 1991, et des musiques réalisées avec l'Ensemble Modern l'année suivante, surtout des samples de l'orchestre allemand injectés dans le Synclavier. L'œuvre représente une maîtrise de la technique d'échantillonnage, sans que l'on sache ce qui est interprété en direct ou recomposé. Zappa gardait tout, montait, mixait sans cesse. En 1967, ayant découvert les propriétés des cordes du piano vibrant en sympathie, il avait imaginé le "piano people" en demandant à Eric Clapton, Rod Stewart, Tim Buckley, Motorhead Sherwood, Roy Estrada, Spider Barbour (leader des Chrysalis), All-Night John (le manager du Studio Apostolic), Louis Cuneo (pour son rire qui sonnait "comme un dindon psychotique") et d'autres de s'y pencher. De nombreux invités célèbres venaient lui rendre visite et il en profitait pour les intégrer à son œuvre expansive. On se souvient du concert avec John Lennon et Yoko Ono ou de Jimi Hendrix sur la pochette de We're Only In It For The Money, mais il y eut aussi des jazzmen comme Archie Shepp, Don Cherry ou Roland Kirk, sans parler de tous les musiciens passés par son orchestre, et les groupes avec qui il improvisa au Festival d'Amougies. Zappa reprend l'idée du piano en 1991 avec sa fille Moon Unit, Michael Rappaport, Ali N. Askin, Todd Yvega et la section complète des cuivres de l'Ensemble Modern, cette fois dans le Bösendorfer Imperial (mon piano préféré évidemment !) du studio UMRK, l'Utility Muffin Research Kitchen au sous-sol de sa maison sur les hauteurs de Hollywood.


La particularité de sa musique "sérieuse" (sérieuse en opposition au rock, pas la même audience) est qu'elle fut majoritairement conçue et enregistrée pour des disques, car rarement jouée en public. Inspiré par Varèse, Webern et Stravinski, c'est probablement ce qu'il a réalisé de plus personnel. La musique est à la fois très physique avec des changements de rythmes brusques, mélodique (Zappa ne craint pas plus la tonalité que l'atonalité), timbrale (la variété de sons est incroyable), dramatique (il a souvent une idée derrière la tête), bruitiste (comme les bulles), fondamentalement symphonique. Il y use des ressources du studio, effets et ciseaux, comme il l'a toujours fait.
Le double CD porte le chiffre III, car Zappa imaginait cet "opéra-pantomime en deux actes" comme un troisième chapitre après We're Only In It et Lumpy Gravy qui datent de vingt-cinq ans plus tôt. Il en rêvait accompagné de chorégraphies inexplicables, sur des sujets comme les moteurs, les cochons, les poneys, l'eau noire, le nationalisme, la fumée, la musique, la bière et diverses formes d'isolement, avec un décor mobile automatisé. Son livret, montage "à la Burroughs", en précise d'ailleurs la scénographie tout le long. Zappa réussit à boucler ce 63ème album avant de mourir à 52 ans d'un cancer de la prostate le 4 décembre 1993, il sortira le 31 octobre 1994, suivi d'innombrables inédits.

jeudi 18 décembre 2025

Le blues moderne d'Étienne Brunet


Pour annoncer la sortie de Ear Asphyxia, son nouvel album solo, le saxophoniste Étienne Brunet fustige l'époque où l'oreille est asphyxiée par les réseaux a-sociaux, l'absence d'écoute de la presse qui a perdu ses supports, l'isolement des musiciens qui ont oublié que seule la solidarité permet de s'en sortir, du moins à long terme, le concept de playlist inadapté à la notion d'album, les replis communautaires contraires à la qualité universelle de la musique, le marketing qui passe l'art au rayon des cosmétiques et tutti quanti. Marcher en dehors des clous n'a jamais profité aux musiciens vivants. Seule la mort leur rend grâce. Mais comme le rappelait Frank Zappa sur ses premiers disques en citant Edgard Varèse, "le compositeur d'aujourd'hui refuse de mourir". On sait que se plaindre n'est pas forcément très adroit quand on ne prête qu'aux riches, mais Étienne Brunet n'a le choix que de la sincérité comme tous les vrais artistes. Alors, pour continuer à arpenter les chemins créatifs qui le caractérisent, il est allé voir ailleurs s'il y était. Cela n'a pas vraiment changé la donne, mais depuis plusieurs années il passe la moitié de son temps en Thaïlande où il est parti à la rencontre des musiciens du cru. Là-bas, au moins, il ne se fait pas d'illusion sur celles qu'on a perdues. En jouant du changement d'angle qu'impose la longitude il peut garder les yeux ouverts et les oreilles à l'affût.


Il livre ainsi un disque enregistré seul sur son saxophone soprano recourbé, Ear Asphyxia. On pense évidemment à Steve Lacy dont il est resté un grand admirateur. Sauf qu'Étienne Brunet est passionné par ce qu'apporte la nouvelle lutherie. Alors de temps en temps il hisse son pavillon dans une pédale d'effets ou il le troque contre un sax électronique EMEO. Et puis il creuse aussi le son des origines, et le voilà au kaen, un orgue à bouche thaï qui fait tourner la tête quand on en souffle comme un ensemble de cuivres. Ou encore, il s'est toujours amusé à triturer la vidéo en pensant naïvement que ses élucubrations surréalistes attireront le chaland qui passe. Or les amateurs de jazz détestent ce qui est fabriqué avec les logiciels d'intelligence artificielle, maldonne Nam June Paik ! Parce que c'est bien du jazz qu'il enregistre de mars à avril 2025 au Big Buddha Park de Jomtien Beach et au Thai Music Maker de Bangkok. Un jazz où la ligne joue sur les obliques, en figures courbes, en coupes serrées, seul sur la plage ou au coin d'une rue comme les gars qui ont le blues chevillé au corps et qui ont l'absolue nécessité de le crier à la face du monde. Ils jettent une bouteille à l'amer. Promeneur, tu peux la ramasser sur les plateformes renégates (Spotify, AppleMusic, Deezer), ou mieux sur Bandcamp qui reste un système vertueux. Étienne Brunet met également à jour son site qui rappelle ou révèle tout ce qu'il a entrepris depuis un demi-siècle, souvent à contre-courant ou à contre-temps, mais les poètes s'en fichent, c'est à cela qu'on les reconnaît, à la ligne de fuite qui vous court après, indispensable, vitale, suspendue, oui ce sont bien des points de suspension...

mardi 16 décembre 2025

Le musée de la musique à Paris


Emmener des enfants visiter des musées est toujours surprenant, entre ce que nous pensons épatant et ce qui les attire intimement. Il faut tout de même que je me batte chaque fois pour que la virtualité des vidéos ne prenne pas le pas sur la présence des objets. Même le parcours enfant du Musée de la Musique à la Porte de Pantin où il est nécessaire de porter un casque, une télécommande, un livre-jeu et un crayon noir distrait Eliott qui a sept ans. Nous l'abandonnons rapidement pour ouvrir grands les yeux et les oreilles. Pour lui l'opportunité de gratter quelques cordes, de frapper un immense gong très grave, de jouer du Theremin ou de la batterie électronique enterre la beauté des formes, des marquèteries ou l'ingéniosité des factures.
Heureusement nous admirons la nouvelle présentation du Musée de la Musique où je n'étais pas retourné depuis sa création il y a trente ans. Les instruments du monde sont cette fois intégrés à ceux de l'occident. La visite chronologique, de la fin du XVIe siècle à nos jours, offre un spectacle fabuleux qui tient à la fois de l'histoire des inventions, du savoir-faire des artisans et de la poésie des rêveurs. Eliott est évidemment fasciné par la démesure de certaines pièces comme l'octobasse, des contrebassons et des flûtes immenses qui nécessitent qu'on monte sur un tabouret pour être à leur niveau. Les percussions apparaissent comme plus faciles d'accès, d'autant qu'il a pris des cours de batterie et de gamelan avec Will Guthrie.


Nicolas Chedmail, dont un spat' est au Musée de Bruxelles, m'explique que les cors omnitoniques n'ont jamais été véritablement joués. Les luthiers s'essaient parfois à des prototypes qui ne seront jamais adoptés par les musiciens. D'autres finissent par envahir toute la musique populaire comme les guitares électriques ou les synthétiseurs. En dehors du studio de Pierre Henry reconstitué au sous-sol, on peut admirer le premier Theremin, la console 116 C du GRM, l'UPIC de Iannis Xenakis, l’ordinateur 4X développé par l’Ircam, le premier Moog, mon vieil ARP 2600, etc. Dans les étages inférieurs on appréciera les collections de clavecins, de harpes, de cordes, de vents, de bois et de percussions. Dimanche une claveciniste faisait d'ailleurs la démonstration in vivo de son instrument. Le musée recèle plus de 9000 pièces.
La différence fondamentale avec ma petite collection ou celle, plus incroyable, de mon camarade Sacha Gattino, c'est que les nôtres sont joués. Je me souviens de mon chagrin lors de l'après-midi passé dans le gigantesque cylindre du Quai Branly en compagnie de l'ethnomusicologue Madeleine Leclair où je n'étais pas autorisé à faire sonner grand chose malgré quelques transgressions ! C'est le paradoxe de tels musées, car, comme les colliers de perles, les instruments de musique doivent être joués pour rester en vie. Quelques uns sont utilisés malgré tout, mais rarement. À la Cité de la Musique on en prend plein les yeux, mais les oreilles sont bridées, malgré les nombreux dispositifs qui fonctionnent comme des leurres.
Les nombreux prototypes inventés par des savants fous sont également absents de la plupart des musées de la musique du monde, que ce soit la clarinette à coulisse acquise Place des Vosges chez le Boucher, le percuphone de Patrice Moullet, le daxophone de Hans Reichel, les créations en PVC de Nicolas Bras, l'orchestre de Harry Partch, l'orgue à feu, la trompette à anche de Bernard Vitet, les jouets électroniques customisés, etc. Et pourquoi pas la meute de cent lapins connectés de notre opéra Nabaz'mob !

lundi 15 décembre 2025

Anatomy avec Edward Perraud (2013)


Après notre concert au Triton avec Antonin-Tri Hoang, Edward Perraud m'avait proposé de nous voir en studio le mois suivant. Nos Rêves et cauchemars nous avaient donné furieusement envie d'enregistrer une séance laboratoire comme celles que je mène depuis 2010 avec de jeunes musiciens et musiciennes aussi divers que Alexandra Grimal, Antonin-Tri Hoang, Fanny Lasfargues, Birgitte Lyregaard, Sacha Gattino, Ravi Shardja, Vincent Segal [et beaucoup d'autres depuis cet article du 12 avril 2013]... Chaque fois marquées par la publication d'un album en édition numérique, écoute et téléchargement gratuits sur le site drame.org [ou sur Bandcamp].

D'une certaine manière ces sessions figurent la suite du projet Urgent Meeting mené par le Drame il y a vingt ans. Nous avions proposé à des musiciens d'horizons extrêmement divers de venir chez nous enregistrer une pièce sur un thème proposé au choix. D'habitude, on se rencontre pour jouer. Il s'agissait de jouer pour se rencontrer. On s'installait le matin, nous les invitions à déjeuner dans un bon restaurant et nous enregistrions ensemble l'après-midi. Trente-trois répondirent à notre invitation et non des moindres : Colette Magny, Raymond Boni, Geneviève Cabannes, Didier Malherbe, Michèle Buirette, Pablo Cueco, Youenn Le Berre, Michael Riessler, Laura Seaton, Mary Wooten, Jean Querlier, François Tusques, Dominique Fonfrède, Michel Godard, Gérard Siracusa, Yves Robert, Denis Colin, Louis Sclavis, Vinko Globokar pour un premier CD, Brigitte Fontaine, Frank Royon Le Mée, Henri Texier, Valentin Clastrier, Joëlle Léandre, Michel Musseau, Stéphane Bonnet, Jean-Louis Chautemps, György Kurtag, Didier Petit, Luc Ferrari, Hélène Sage, Carlos Zingaro, René Lussier pour le second volume intitulé Opération Blow Up. La musique avait été un prétexte pour tenter de comprendre ce que signifie d'être musicien, de composer dans l'instant et d'appréhender sous des angles différents le monde où nous évoluons.


La journée et la soirée du 4 avril 2013 passées avec Edward Perraud furent une extraordinaire partie de plaisir. Seule notre autodiscipline nous permit de mettre dans la boîte 76 minutes d'un duo échevelé. Nous avions tant de choses à nous raconter ! Nous le fîmes donc en paroles pendant les pauses et en musique pour dix pièces portant chacune le titre d'une partie du corps, sujet convenu quelques minutes avant d'entamer notre marathon. Nous oubliâmes ainsi étonnamment les mains et les bras qui nous permettent pourtant ces surprenantes acrobaties ou les oreilles par quoi commence toute musique. Se succèdent Cou, Tête, Poitrine, Nombril, Poils, Sexe, Jambes, Chevilles, Nez Bouche et Cerveau. J'aurai déjà écrit ces lignes sans qu'il n'en sache rien lorsqu'Edward m'enverra la pochette de l'album qu'il viendra de réaliser. Bras et jambes réintègrent ainsi physiquement Anatomy. Pour les oreilles nous nous fions aux vôtres ! De son côté Françoise Romand nous tira le portrait. Il est maintenant évident que nous n'en resterons pas là !

Dernière chose : Anatomy est en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org, et sur Bandcamp.

vendredi 12 décembre 2025

Parmi les 25 albums de l'année par Franpi


Le choix de Franpi du 1er décembre m'avait échappé. Cela me fait très plaisir qu'il ait élu ANIMAL OPÉRA, un album qui ne ressemble à aucun autre, même aux miens, parce qu'il a été étrangement réalisé sans aucun musicien, même pas moi. Y figurent en effet l'opéra pour 100 lapins connectés NABAZ'MOB ainsi que L'AUBE À SHIMIYACU enregistré en Amazonie avec des milliers d'insectes !


Contrairement à nombreux de mes disques que certains considèrent maximalistes, ANIMAL OPÉRA est une œuvre contemplative d'une grande richesse de timbres néanmoins, on ne se refait pas. Cette fois, minimalisme et drone ont quelque chose d'hallucinatoire. Et puis le design graphique d'Étienne Mineur est merveilleux. On le trouve sur Bandcamp (aujourd'hui vendredi tous les achats vont à 100% au label, le mien s'appelle GRRR, c'est bien aussi pour mes bestioles...).

La QRcodemanie


Les musiciens tombaient déjà dans le panneau des plateformes comme Spotify qui ne connaissent que le format chanson au détriment de l'album concept, ne rétribuent pratiquement pas les artistes et sont de plus en plus inondés de morceaux bidons formatés à l'IA, les voilà qui se jettent sur les QR codes pour faire écouter leurs musiques ! Sans évoquer le manque généré par les albums dématérialisés qui font abstraction des notes de pochette, du graphisme et du plaisir de l'objet physique, par les pochettes en carton minimales envoyées à la presse avec des feuillets indigents, sommes-nous réduits à écouter sur le haut-parleur de notre smartphone ou en nous isolant sous un casque audio ? Il est certain que peaufiner le son quand on imagine la pauvreté des systèmes de restitution ne profite pas aux musiques dont la qualité sonore est une composante fondamentale de la composition.
Peut-être m'y prends-je mal, mais je flashe le QR code sur mon smartphone et je ne sais pas le faire sur mon ordinateur qui, lui, est relié à ma chaîne hi-fi par un convertisseur numérique-analogique ? Pour écouter les disques vers lesquels renvoient les QR codes imprimés sur leurs cartes de visite, je dois rivaliser d'astuce pour retrouver les liens vers leurs sites web. Ce qui est supposé faciliter l'écoute la complique considérablement.
Suite à cette gymnastique particulièrement énervante, je peux enfin découvrir le prochain album du groupe Buck, une musique très tonique, explosive comme ils disent, mais rien de cinématographique comme ils le prétendent, encore un terme revendiqué erronément sur les trois quarts des albums que je reçois. Leur formidable énergie entre jazz et rock rappelle l'entrain époustouflant de la jeunesse, ivre de sensations extrêmes. Simon Girard au trombone, Léo Ouillon au sax ténor, Yann Paulet aux sax baryton et alto, Nicolas Mondon à la guitare, Nans Paulet au tuba et Thomas Pierre à la batterie interprètent une musique de groupe (héritée du rock) sans léser les solistes (tradition du jazz). Ils vous propulsent en l'air comme si un rouleau-compresseur vous écrasait au plafond !
Le dos de la carte de visite de La drave ressemble à une jolie carte du tarot, c'est déjà ça, l'image de la jeune fille conduisant un tronc d'arbre sur un cours d'eau accompagne opportunément le quartet formé par Zoïa Tescher à la batterie, Zdeněk Tománek au sax soprano, Basile Tuauden à la basse et Vincent Audusseau au piano Rhodes, à l'harmonium et qui compose ce jazz bretonnant très joli. Je ne trouve pas comment écouter l'album autrement que sur le smartphone, alors je me contente des trois titres trouvés sur le Net.
Souvent les QR codes renvoient à des clips. La vidéo minuscule, lorsqu'elle n'est pas créative, se conçoit, mais jamais le son. Je me penchent tout de même sur celles de Audusseau en duo avec le trompettiste Clément Lemennicier... Voilà vingt ans que les organisateurs de spectacles exigent de voir la musique : auraient-ils perdu confiance en leurs oreilles ? Cela me rappelle Edgard Varèse se moquant des spectateurs qui avaient besoin de voir ce qui se passe dans la fosse ! Cela peut pourtant être pédagogique. Aujourd'hui, sur les écrans, on croit voir, on n'entend rien. Les QR codes ne sont pas une si mauvaise idée, mais il faut trouver le moyen de les ouvrir facilement sur un système plus adéquat qu'un smartphone. Je crains de ne pouvoir y échapper pour un projet en cours et cela me contrarie.
Les albums évoqués ici ne paraîtront qu'au printemps 2026.

mercredi 10 décembre 2025

GRRR Animé (2013)


[Au moment de cet article du 20 mars 2013 on me racontait que ce sixième album numérique paru chez GRRR depuis le début de cette année-là plaisait] particulièrement aux jeunes auditeurs, entendre par là en-dessous de quarante ans. C'est ainsi, plus on avance dans la vie, plus les jeunes vieillissent… Lorsque j'avais vingt ans, une femme de trente représentait LA femme. Et comme j'ai pu en être amoureux ! Avec le temps, les trentenaires m'ont l'air de gamines… Cela n'enlève rien à leurs qualités humaines ou professionnelles. Lorsque je lis le pédigrée de mes deux camarades de jeu c'est moi qui suis le bambin de la bande, autodidacte avançant tant bien que mal, obligé d'inventer pour pallier mes incompétences.
Fanny Lasfargues et Antonin-Tri Hoang [avaient déjà en 2013] une maturité musicale qui leur laisse choisir leur voie au milieu des infinies propositions que le métier pourrait leur suggérer. Ils ont su jusqu'ici résister au formatage que les écoles et les usages imposent. Que dis-je ils ont su, ils ont dû ! Que de mauvaises manières la mode et la critique autorisée voudraient nous faire imiter, tant dans nos vies que dans notre art… Ces agents de la circulation n'ont d'autre arme que de taire ce qui se joue autrement. Toute une après-midi je me suis donc roulé par terre avec Fanny et Antonin comme les enfants rêveurs que nous sommes restés.
Comme les cinq autres albums déjà parus cette [année-là], Animé est un recueil de compositions instantanées qu'il est coutume d'appeler improvisations, mais le terme étant devenu un genre aux mains d'ayatollahs s'interdisant toute mélodie tonale ou rythme soutenu, je préfère léviter, avec ou sans apostrophe, au-dessus de cette mêlée informe où une chatte ne reconnaîtrait pas ses petits. Voilà, tous les coups sont permis, à savoir que la règle est celle de la conversation, où l'on se répond, s'interrompt, s'unit, un art du partage où les critiques sont toujours constructives, parce qu'avant de produire on aime d'abord être ensemble.
Fanny Lasfargues avait apporté sa basse électroacoustique à cinq cordes et une ribambelle de pédales d'effets que je n'ai pas pris le temps de lorgner tant j'étais concentré sur la musique qui se composait dans l'instant. Antonin-Tri Hoang qui avait déjà participé aux agapes de GRRR avec Vincent Segal ou avec Edward Perraud soufflait alternativement dans ses clarinettes ou son alto, et j'attends le jour où je le verrai emboucher les trois à la fois façon Kirk !
[...] L'album était en ligne le lendemain-même de son enregistrement, comme chaque fois… Lucky Luke de l'édition phonographique virtuelle, j'imaginai les titres et je choisis une photo qui me rappelle le glitch de certaines de nos pièces, distorsion du temps où l'accident renvoie aussi bien à la vie qu'à la mort, l'ambulance et ses sirènes laissant espérer une suite à cette belle plante, le son du pot cassé rappelant notre partie de jonglage où rattraper les balles ou les manquer rapporte le même nombre de points. Cinquante cinq minutes en écoute et téléchargement gratuits comme les [106] autres albums offerts gracieusement sur le site drame.org, [et les 83 mis en ligne depuis sur Bandcamp]...

mercredi 3 décembre 2025

Retour au Mans pour le Salon des Allumés


En allant au Mans pour le salon des Allumés du Jazz en tant que producteur des disques GRRR, je pensais essentiellement y retrouver des camarades pas vus depuis longtemps plutôt qu'y vendre mes précieuses galettes. C'était couru d'avance, mais peu couru par la population mansoise, pas plus hélas que parisienne, même si Le Mans est à moins d'une heure de TGV de la capitale. Question de budget certes, mais la décentralisation ne me semble ici peu encline à faire découvrir des musiques, pourtant absolument passionnantes, d'autant qu'elles échappent résolument au marché du disque, un territoire artistiquement sinistré depuis la dématérialisation des supports, les plateformes d'écoute façon Spotify et la politique Kleenex des majors. J'avancerais même que c'est ce qui se fait de plus créatif en France, voire en Europe, osons même la planète, et que l'association des Allumés, qui rassemble une soixantaine de labels de disques, en est un acteur essentiel. Raison de plus pour défendre sa démarche exemplaire en suggérant quelques transformations dans son organisation à laquelle je ne participe malgré tout plus depuis longtemps. La plupart des camarades producteurs partageaient l'idée de revenir à Paris l'an prochain et de renommer Les Allumés en laissant tomber sa particule qui fait fuir la majorité des jeunes et moins jeunes alors que la plupart de ces musiques ont pris le large et produisent des œuvres largement plus allumées que jazz justement. C'est amusant de constater que c'était déjà mes revendications lorsque j'étais actif au sein de l'association. J'imagine que ce débat alimentera les prochains conseils d'administration. En tout cas c'était formidable de voir et entendre la vitalité des labels de mes camarades et de les retrouver en marge des concerts qui se tenaient là pendant deux jours.
Le premier auquel j'assistai est un ensemble créé pour l'occasion, le Jazz Composers Allumés Orchestra, nommé en clin d'œil au JCOA fondé par Carla Bley et Michael Mantler. Il distillait d'ailleurs une ambiance festive proche de celle de son modèle, particulièrement quand François Corneloup tint la baguette virtuelle. La pianiste Eve Beuvens, la violoniste alto Elisa Arciniegas et le saxophoniste Camille Secheppet avaient composé trois autres pièces interprétées par des pros et des amateurs (coordinateur Cédric Thimon).


Les percussionnistes Pablo Cueco et Mirtha Pozzi avaient invité Jean-Brice Godet à la clarinettiste contrebasse et le rappeur L'1consolable à jouer quelques poèmes de Benjamin Péret et d'extraits de la revue semestrielle OUF qui vient de paraître aux éditions Qupé. Vingt euros ce n'est pas cher pour cet ouvrage collectif de fictions autour d'un thème, agrémenté de plein de dessins, et de musique via des QR codes. Le premier numéro évoque Après l'ordinateur..., le prochain sera autour de la faute. 240 pages occupées par une quarantaine d'auteurs et d'autrices. Il est évidemment emprunt d'humour sucré et d'onirisme salé.


Le dernier concert auquel j'assistai, lorsque je ne faisais pas le pied de grue devant la table où étaient disposées les dernières nouveautés GRRR, était le quintet formé par Jacky Molard, Hélène Labarrière, François Corneloup, Catherine Delaunay et Jean-François Pauvros improvisant plus ou moins autour de L'Internationale ! Tout au long de la journée j'ai eu le plaisir de croiser tous ceux-là, nombreux sont à la fois musiciens et producteurs, ainsi que Jean Rochard, Christelle Raffaëlli, Quentin Rollet, Xavier Garcia, Françoise Bastianelli, Bruno Tocanne, Jean-Marc Foussat, Michel Dorbon...

jeudi 27 novembre 2025

L'ensemble Ensemble


La musique de l'ensemble Ensemble ressemble à certaines musiques que j'aime écouter ou produire. Les abstractions imagées de la première pièce, En route, font défiler un paysage de timbres aussi homogène que varié. La voix enneigée de la Norvégienne Mari Kvien Brunvoll me rappelle la diction d'une autre chanteuse que j'aime beaucoup, la Danoise Birgitte Lyregaard. Elle utilise aussi de petits instruments électroniques tandis qu'en jouant sur des pierres le Périgourdin Toma Gouband emmène avec lui le reste de l'orchestre sur des pentes fleuries. Sur la suivante, Venter (Waiting), les cordes du piano préparé de l'Alsacienne Ève Risser qui est à l'origine du projet (également à la flûte alto), du guitariste norvégien Kim Myhr et du violoniste (et altiste) roumain George Dumitriù font délicatement monter la tension, percussion aidant. En sang om Døden (A Song About Death) poursuit l'atmosphère méditative sans se démonter. Si les cinq musiciens/ciennes composent ensemble, que ce soit préalablement ou dans un mouvement instantané, si les paroles sont généralement le fait de la chanteuse, la mélodie vient cette fois d'un air traditionnel d'après Johan Hufthammer sur un texte de Dorothe Engelbretsdatter. Ka da (What Then) et Framtida (Future) s'animent un tout petit peu plus, l'écoute entre les interprètes se communiquant aisément aux spectateurs. Le disque fut en effet enregistré en public à l'Atelier du Plateau en juin 2018 par Céline Grangey, même si la photo de la pochette de Pauline Rühl-Saur a été prise récemment au Jardin Extraordinaire de Nantes ! L'ensemble revendique une certaine forme de free folk que je n'ai pas perçu, mais leur rencontre accouche d'un petit bijou de tendresse et d'éveil rafraîchissants.

L'ensemble Ensemble, Live at Atelier du Plateau, BMC Records, sortie le 12 décembre 2025

mardi 25 novembre 2025

Solo dépaysage et Pozzallo (2013)


Pozzallo et Solo dépaysage [étaient] les quatrième et cinquième albums chez GRRR auxquels je [participais] depuis le début de l'année [cet article date du 19 février 2013] après dans tous les sens du terme avec Vincent Segal et Antonin-Tri Hoang, Récréation avec Alexandra Grimal, Rêves et cauchemars avec Edward Perraud et Antonin-Tri Hoang. En cette période de vaches maigres [déjà en 2013 !], travailler, créer, rêver, s'activer restent les meilleurs remparts contre la déprime. Trois de ces cinq disques virtuels ont pourtant été enregistrés en concert moyennant salaire, mais les tarifs sont à la baisse et, même avant les restrictions budgétaires, il faut jouer énormément pour arriver à boucler son mois. Seules les commandes assurent un revenu décent. Tandis que certains préfèrent se tirer dans les pattes plutôt que profiter de la solidarité, se retrouver pour des créations collectives est un plaisir absolu. Toutes les séances et les spectacles enregistrés ici furent des moments de grâce, des arrêts du temps qui tendaient vers l'infini, des tranches de gâteau comme les appelait Jean Renoir, plus délicieuses encore que des tranches de vie.

Il en fut donc ainsi de la rencontre du plasticien Nicolas Clauss et moi-même avec le compositeur-clarinettiste Sylvain Kassap avec qui ni l'un ni l'autre n'avions jamais joué sérieusement, mais que nous avions souvent évoquée. Pour cette création organisée à Aix-en-Provence par Seconde Nature, Sylvain avait apporté sa clarinette et son ancêtre le chalumeau, sa clarinette basse et deux Kaospads dans lesquels il pouvait également diffuser quelques sons préenregistrés sur son iPhone. De mon côté je jouais essentiellement d'un clavier commandant divers instruments virtuels tels glassharmonica, piano électrique préparé (Arpettes) ou même orchestre à cordes (Pozzallo). J'utilisai le Tenori-on pour la pièce répétitive Entraves et transformai les sons interactifs de Nicolas sur Jumeau Bar et Fès ou la clarinette basse de Bâches avec mon H3000. La première partie se déroula comme sur des roulettes, mais Nicolas appuya malencontreusement sur la touche de son clavier numérique au début de la seconde, générant chez lui une panique l'obligeant à redémarrer toutes les machines alors qu'il eut suffi de réappuyer sur la touche fatale ! Au grand soulagement de tous, le spectacle s'étala à nouveau sur les trois grands écrans, détails retravaillés en direct de la scène capitale, un orage en pleine mer que j'accompagnai également du son d'un naufrage, paraphrasant l'accident dont nous venions de sortir plus ou moins indemnes. En rappel, nous reprîmes Pozzallo (qui donne son titre à l'album) en remplaçant le calme adagio de la première partie par une rythmique brutale avec Sylvain éructant dans son instrument comme un damné, manière vigoureuse de terminer une soirée riche en surprises et dont l'enregistrement rend bien la complicité lyrique et les évocations quasi radiophoniques.


Le précédent album fut aussi enregistré en public, cette fois dans le cadre d'I.R.L. Performances à Paris et en binôme avec le vidéaste Jacques Perconte. J'ai déjà raconté mon peu d'appétence pour le solo, mais à la réécoute je comprends que je fus le seul frustré de la soirée, les spectateurs ne pouvant être conscients de mes réserves, puisqu'elles concernaient mes difficultés techniques à me déhancher comme un malade pour que les spectateurs puissent jouir au mieux de la composition musicale que j'improvisais en suivant la projection. Une fois n'est pas coutume, Solo dépaysage est donc une expérience que je peux enfin partager en toute quiétude, mais que je ne souhaite pas reproduire, préférant de très loin accompagner en trio les manipulations en temps réel de notre camarade vidéaste [...].

Aujourd'hui, sur drame.org, en marge des disques physiques (LP et CD) vendus sur Bandcamp, 106 albums (202 heures de musique inédite) sont offerts gratuitement en écoute et téléchargement. En page d'accueil réside une radio aléatoire tandis que chaque album est accessible indépendamment... De plus, un nouveau site réactualisé techniquement (https) est en construction. A suivre...

samedi 22 novembre 2025

L’Académie Charles Cros décerne un Coup de cœur au disque Les Déments de Denis Lavant, Jean-Jacques Birgé et Lionel Martin


Coup de cœur de l'Académie Charles Cros 2025

L’Académie Charles Cros, par l’intermédiaire de sa Commission « Parole enregistrée, documents et créations sonores », a distingué le CD Les Déments d’un Coup de cœur. Cette reconnaissance met en lumière un projet à la croisée du jazz, de l’improvisation, de la création sonore et de la poésie, avec des textes méconnus de Marcel Moreau, André Martel, Xavier Grall, André Schlesser Derrière cette œuvre singulière, le comédien Denis Lavant, le saxophoniste Lionel Martin et le compositeur, multiinstrumentiste Jean-Jacques Birgé. La remise officielle du Coup de cœur aura lieu le samedi 31 janvier 2026.

L’Académie Charles Cros, par ce Coup de cœur, salue la cohérence d’un projet qui assume sa dimension expérimentale tout en restant profondément incarné. La voix, les timbres instrumentaux et le travail sur l’espace sonore y sont pensés comme un véritable dispositif dramaturgique.

Denis Lavant, Lionel Martin, Jean-Jacques Birgé : un trio à la présence forte. Au cœur du projet, la voix de Denis Lavant donne corps au texte avec une intensité rare. Sa diction, ses respirations, deviennent éléments de composition au même titre que les instruments. En regard, les musiques de Lionel Martin et Jean-Jacques Birgé construisent un environnement sonore où se mêlent motifs jazz, improvisations, textures électroniques ou acoustiques, jeux sur les dynamiques et le silence. Cette interaction constante entre la parole et le son crée une forme de « théâtre pour l’oreille », où l’auditeur est invité à circuler dans un paysage mental et sonore.

Des labels engagés dans la création libre
Ce Coup de cœur de l’Académie Charles Cros vient aussi récompenser le travail du label Ouch ! Records (co producteur avec GRRR et A.P.R.E.) et sa ligne éditoriale forte, No Border, tournée vers les formes contemporaines du jazz, les musiques improvisées et les projets où la prise de risque artistique et la qualité d’enregistrement et des pochettes vont de pair.
Les Déments s’inscrit ainsi dans le catalogue du label comme une pièce incontournable, à la fois exigeante et ouverte, qui parle aussi bien aux amateurs de jazz aventureux qu’aux auditeurs curieux des nouvelles écritures sonores.

NOTE de JJB : Les déments est le fruit de l'association de deux labels indépendants gérés par deux musiciens, OUCH ! pour Lionel Martin et GRRR pour Jean-Jacques Birgé. Cette complicité s'est distinguée depuis l'idée originale jusqu'à la communication, en passant par l'enregistrement où elle s'est étendue magiquement à Denis Lavant et par la réalisation de la pochette à Ella & Pitr.