Jean-Jacques Birgé

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vendredi 19 juillet 2019

La bulle joyeuse de Théo Girard


En 1975 mon premier album et seul véritable succès discographique (!), réalisé avec Francis Gorgé sur mon label GRRR (aperçu en fond sous le CD de Théo Girard), portait le titre Défense de. Or avec ses quatre morceaux il formait la phrase "Défense de... crever / la bulle opprimante, / le réveil / pourrait être brutal". Quarante cinq ans plus tard , le contrebassiste Théo Girard sort Bulle, son second album, cette fois en quartet après le trio de 30YearsFrom que j'avais salué ici-même, mais sa bulle est nettement plus joyeuse. Ce n'est pourtant pas un signe des temps ! À croire qu'en période révolutionnaire on aurait besoin de mettre en garde contre un possible retour de la réaction, mais lors des dérives dictatoriales et régressives le ton devrait être aux heureuses utopies...

La franche rythmique du batteur anglais Sebastien Rochford, qu'elle soit martiale ou aérienne, permet aux deux vents solidaires de s'épanouir mélodiquement. Le jeune saxophoniste alto Basile Naudet qui vient se joindre au trio initial et le trompettiste Antoine Berjeaut s'adonnent à un lyrisme que l'on retrouve souvent dans les compositions initiées par des bassistes. Tout ce que j'avais écrit la fois précédente vaut pour ce nouvel opus. L'écriture rigoureuse n'empêche pas les solistes d'improviser et de faire glisser ce jazz dansant vers des paysages de liberté qui se font rares dans le réel, mais hantent heureusement toujours les espérances des créateurs.

→ Théo Girard Quartet, Bulle, Discobole Records, dist. Differ-Ant, sortie le 23 août 2019

jeudi 18 juillet 2019

Baroque Jazz Trio


Baroque Jazz Trio, son nom aurait du me mettre la puce à l'oreille. Encore eut-il fallu que je l'entende, ce nom ! Car en 1970 j'étais plongé dans le rock que je venais de découvrir grâce à Frank Zappa, Captain Beefheart, Pink Floyd et Soft Machine. Un an plus tôt j'avais bien eu la révélation du free jazz au Festival d'Amougies, mais de là à acheter un disque de jazz français il y avait encore loin, du moins quelques mois qui me séparaient du No, no, but it may be du Unit à Châteauvallon. Le Souffle Continu réitère ses œuvres de salut public, soit la réédition de vinyles méconnus ou disparus, en l'occurrence deux vinyles, un 33 tours 30 cm et un 45 tours 17 cm du trio formé par le percussionniste Philippe Combelle, le claveciniste Georges Alexandre (dit Georges Rabol) et le violoncelliste Jean-Charles Capon, et paru initialement sur Saravah, le label de Pierre Barouh.


Dès le premier morceau du 30 centimètres, se fait sentir l'influence de l'Inde que j'avais découverte grâce aux Beatles (j'avais un petit faible pour George Harrison qui s'était mis au sitar et avec qui j'aurai la chance de jouer en 1971) et aux Rolling Stones (leur album, dit "expérimental", Their Satanic Majesties Request est mon préféré). Le rock convient bien à la raideur du clavecin (instrument sans nuances et donc d'une rare franchise, comme par exemple dans le sublime concerto de de Falla) et je connaissais le talent de Capon pour l'avoir entendu sur la Lettre à Monsieur le Chef de gare de Latour-de-Carol de Brigitte Fontaine parue la même année. J'avais croisé Georges Rabol dans le magasin où j'achetais mes synthétiseurs, mais je ne connaissais pas sa musique. Quant à Philippe Combelle, j'avais surtout entendu parler de son père, Alix, par mon camarade Bernard Vitet. Capon et Rabol ont hélas disparu, mais la musique pop inventive du trio leur survit pour notre épatement. Sur la seconde face il n'y a rien d'étonnant à retrouver le flûtiste Michel Roques qui avait déjà enregistré avec Capon. Ce BJT complète d'ailleurs parfaitement les deux vinyles récents déjà publiés par Le Souffle. Au "piano basse batterie", qui ne m'a jamais totalement emballé s'il ne faisait pas partie de ses instigateurs d'outre-atlantique, se substitue un "clavecin violoncelle percussion" qui s'en démarque, proche à la fois de la musique classique française, de la pop anglaise et des musiques traditionnelles extra-européennes. Il y a un petit côté Swinging London qui me plaît sans que je sache l'identifier exactement, mais il est certain que les rythmes binaires échappent à la caricature. Le 45 tours est légèrement plus free, que ce soit sur Orientasie de Capon ou sur le Largo de Haendel à qui ils font subir d'étranges outrages.
En tout cas si vous aimez la pop instrumentale, ces deux vinyles vous raviront. Ils représentent parfaitement cette époque où nous rêvions de construire un monde meilleur, que ce soit de paix et d'amour ou pour la révolution !

→ Baroque Jazz Trio, BJT, LP Le Souffle Continu, 20€
→ Baroque Jazz Trio, Orientasie / Largo, EP Le Souffle Continu, 9€
les deux, 26€

mercredi 17 juillet 2019

En souvenir de Johnny Clegg


Johnny Clegg était à peine plus jeune que moi. En 1993 nous avions passé beaucoup de temps ensemble lors du tournage de Idir & Johnny Clegg a capella pour la série Vis à Vis produite par Point du Jour à l'initiative de Patrice Barrat qui avait coréalisé mon film. Johnny Clegg était un homme généreux, plus fragile qu'il ne paraissait. Patrice Barrat aussi... Je republie l'article que j'avais écrit en septembre 2008. À l'époque du tournage il n'y avait ni Skype ni téléphone connecté. La saga Vis à Vis avait été un exploit. Le film se terminait de manière freudienne, les deux chanteurs jouant ensemble à des milliers de kilomètres de distance en hommage à leurs mamans.

IDIR & JOHNNY CLEGG A CAPELLA

Tout avait commencé par une étude de faisabilité. En 1993, Jean-Pierre Mabille me demande d'imaginer deux artistes qui se parleraient chacun aux deux bouts de la planète et qui communiqueraient par satellite en vidéo compressée pendant trois jours. C'est le protocole initié par les auteurs de la série Vis à Vis, Patrice Barrat et Kim Spencer. Se "rencontreront" ainsi un Israélien et un Palestinien, une adolescente des villes et une des champs, un syndicaliste allemand et un français, etc. Après remise de mes conclusions, Jean-Pierre me propose de réaliser l'émission alors que je n'ai plus filmé depuis vingt ans !
Je cherche deux musiciens qui me branchent et soient d'accord pour se prêter au jeu. J'approche du but lorsque Robert Charlebois me parle d'un guitariste qui joue sur son premier disque, un certain Frank Zappa. Je suis aux anges. Nous sommes début 1993, le compositeur mourra quelques mois plus tard ; France 3 refuse car ses responsables ne trouvent pas Zappa assez "commercial". No commercial potential ! Je suis catastrophé. Un ami producteur, ancien violoniste du Drame, Bruno Barré, me suggère le Kabyle Idir, un des initiateurs de la world music, auteur du tube Avava Inouva. Pour lui répondre, nous réussissons à convaincre le Zoulou blanc Johnny Clegg qui vit à Johannesburg, auteur d'un autre tube, Asimbonanga. Je trouve intéressant de faire se confronter deux artistes qui ont choisi la musique comme mode de résistance au pouvoir dominant, et ce aux deux extrémités opposées de l'Afrique.
Idir ne pouvant se rendre en Algérie sans risquer sa vie, j'irai tourner sans lui en Kabylie les petits sujets qu'il compte montrer au Sud-Africain (son village, le forgeron, le printemps berbère de 1980, sa mère à Alger...). Nous réussissons à passer au travers des tracasseries, barrages, interrogatoires, confiscation du matériel, etc., et je rentre à Paris monter les petits sujets avec Corinne Godeau avant de partir à Joburg filmer ceux de Clegg (le township d'Alexandra, son copain Dudu assassiné, la manifestation en hommage à Chris Hani, un dimanche à la maison...). Devant les manifestations racistes (Mandela n'est pas encore au pouvoir), je pète les plombs le premier jour lorsque mon assistant noir se fait ceinturer en franchissant la porte à tourniquet d'un grand hôtel. Plus tard, je saute en l'air lorsque je vois le revolver dans la ceinture du monteur blanc avec qui je continue la préparation, il m'explique qu'il ne s'en sépare jamais, dort avec sous l'oreiller et qu'il n'a jamais vu d'enfant noir jusque l'âge de vingt ans ! C'était cela l'apartheid. Pendant le tournage, le dirigeant de l'ANC Chris Hani sera assassiné.


J'ai beaucoup de mal à équilibrer les personnalités des deux artistes. Idir semble mépriser Clegg qui a l'air de planer complètement. Le premier était ingénieur agronome, le second est un universitaire qui parle et compose en zoulou. Au montage, je fais tout ce que je peux pour rendre son côté sympathique à Idir et son esprit à Clegg. Je pense que le Kabyle ne croit pas totalement à la sincérité du Zoulou blanc qui a été adopté par deux familles. Au moment où nous filmons, ses deux familles d'adoption sont opposées dans la guerre des taxis et les morts se comptent par dizaines. Johnny ne sait plus où il se trouve, si ce n'est dans cette colonie juive anglaise régie par des femmes qui l'ont fait se diriger vers la masculinité noire des guerriers zoulous. Le film tourne progressivement en un échange psychanalytique où les mères des deux musiciens occupent toute la place ! La dernière séquence montre Clegg danser zoulou en hommage à la maman d'Idir dans son salon de Johannesburg devant son poste de télé où le Kabyle, dans son pavillon du Val d'Oise, joue en hommage à la celle du Sud-Africain.
Avec la monteuse, nous réussissons à imposer le dépassement au delà du formatage de 52 minutes, les sous-titres plutôt que le voice over et quelques fantaisies que le sujet et notre regard exigent. Nous fignolons, calant nous-mêmes les sous-titres qui font partie intégrante de la réalisation. Sous-titres français pour Clegg dans la version française, anglais pour Idir dans la version internationale. Quelques mois après, lors de son passage à l'Olympia, Idir aura la gentillesse de me confier que le film relança sa carrière... J'aurais au moins été utile à quelque chose !
Après le succès de Idir et Johnny Clegg a capella, Jean-Pierre Mabille qui travaillait toujours à Point du Jour me demande de partir à Sarajavo pendant le siège. Après les tensions algériennes (je suis un des derniers à pouvoir y tourner à cette époque) et sud-africaines (il y avait déjà des snipers dans les townships), c'est la cerise sur le gâteau pour terminer 1993. Mais ça, c'est une autre histoire.


Nous nous étions revus à Paris, et il y a trois ans j'avais retrouvé un document précieux que j'avais monté d'après mes rushes et qui ne figure pas dans mon film. Johnny Clegg y construit un arc musical en allant couper un des bambous de son jardin à Johannesburg.

vendredi 14 juin 2019

Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer.


Chaque fois que je réécoute le premier disque de Jacques Thollot, Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer., j'ai la vertigineuse impression de le découvrir comme si je ne l'avais jamais entendu ! Peut-être y a-t-il une raison à cela ? La réédition vinyle du disque de 1971 réalisée par Le Souffle Continu bénéficie d'un nouveau mastering particulièrement soigné. Le second morceau a même été stéréophonisé, la mono ayant toujours contrarié Thollot qui avait souhaité régler cette question à l'occasion d'une éventuelle réédition sur le label d'origine, Futura Records, dont Gérard Terronès était l'astucieux producteur. Le magnifique livret de 16 pages est orné d'une photographie inédite pleine page 30x30cm et qui d'autre que Jean Rochard, qui produisit les derniers albums du compositeur-batteur, pouvait rédiger le très beau texte qui l'accompagne ?!
Ces petits détails sont de taille, car Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer. est un véritable chef d'œuvre, un bijou d'intelligence et de sensibilité comme il en existe peu. J'ai beaucoup écrit sur Jacques Thollot, à l'occasion de son décès le 2 octobre 2014, lors du concert d'hommages à la Java en janvier 2015 où je jouai avec Fantazio et Antonin-Tri Hoang, pour la réédition de l'album Tenga Niña, l'inédit Thollot In Extenso également chez nato où figure le long entretien que Raymond Vurluz et moi eûmes avec lui fin 2002 pour le Cours du Temps du Journal des Allumés du Jazz.
Dans cet album magique Thollot ne joue pas seulement de la batterie, il empile les pianos, monte des bandes électroniques, convoque un violoncelle, toujours avec la poésie inouïe qui le caractérisait. Car quoi qu'il fasse, Jacques Thollot était avant tout un poète, jouant des fûts et des cymbales comme on compose des vers, des vers étranges comme ceux d'Henri Michaux qu'il adorait au point d'y trouver le titre de cet album assemblé lorsqu'il n'avait que 24 ans. S'il est considéré comme un musicien de jazz ou de free jazz, on ferait mieux d'évoquer l'OVNI ou l'objet difficile à ramasser dont parlait Cocteau, car sa manière de jouer ne ressemble à celle d'aucun de ses maîtres, Max Roach ou Kenny Clarke, Donald Byrd ou Eric Dolphy. Il faut aller fouiner du côté des impressionnistes français, de Jean Barraqué ou Terry Riley pour comprendre de quelles sphères vient sa musique. Mon camarade Bernard Vitet avait été un des premiers à repérer à la fois la richesse du gamin et sa fragilité lorsqu'il avait commencé avec les grands alors qu'il portait encore des culottes courtes. Dans cet album étonnant au sens fort du terme il joue avec lui-même, arpentant la dizaine d'années qu'il a derrière lui, se servant du re-recording avec une simplicité de virtuose. Or toutes les notes construisent une évidence, d'une liberté totale, celle d'un artiste dont tout qualificatif ne pourrait que le réduire, ayant seulement choisi la musique comme vecteur à son imagination... On se surprend à rêver devant cette cathédrale engloutie dont les tours émergent chaque fois qu'on le réécoute...

→ Jacques Thollot, Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer., LP Le souffle Continu, 22€ (il reste peut-être quelques uns des 111 exemplaires transparents de l'édition limitée à 111 avec un dessin original signé de Stéfan Thanneur...)

mercredi 12 juin 2019

La voix de Loïs Le Van


Repérée sur le disque Murmures de Tom Bourgeois, la voix de Loïs Le Van est terriblement prenante, aussi envoûtante qu'aérienne. Pour l'album Vind, le chanteur est accompagné par la pianiste Sandrine Marchetti et le guitariste Paul Jarret. Tout n'y est que délicatesse. J'avais déjà cité Robert Wyatt en référence pour la tessiture et le timbre de Le Van, et la chanson Wind Song rappelle pas mal Yael Naïm. Après trois écoutes je n'ai toujours pas compris les paroles écrites par Laura Karst, mais les syllabes dessinent des nuages dont on se plaît à imaginer les figures. Quant au Vind, c'est effectivement un vent du nord, franchement scandinave. Je ne vais pas en écrire des tartines, mais cette musique douce et enveloppante accompagne aussi bien un petit-déjeuner en plein air qu'un dîner aux chandelles.

→ Loïs Le Van, Vind, cd Cristal Records, 13€, sortie le 30 août 2019
→ concert de sortie le 19 septembre au Studio L'Hermitage, Paris

vendredi 31 mai 2019

Quand la musique prend son temps


Quand la musique prend son temps. Le temps de goûter chaque note, chaque accord, le temps de préparer les oreilles à l’écoute. Lenteur et délicatesse. Jozef Dumoulin assura la première partie du quartet Slow avec la plus grande tendresse sans craindre les dissonances soudaines. Les murmures arpégés de l’intro identifient le silence (nous sommes dans celui du Studio de l'Ermitage) et l'impose au public. Une forêt de pédales est posée sur le coffre de son Fender Rhodes et forme carrelage à ses pieds. Le comédien Denis Lavant, rencontré avec Nicolas Clauss qui en avait fait son portrait mouvant, me demande comment on appelle cette musique ? Il s’est lui-même déjà produit avec le percussionniste Laurent Paris qu’on entendra en seconde partie. Si la question est banale, la réponse l’est tout autant. Expérimentale ? Electro ? Aujourd'hui les étiquettes valsent plus que jamais.


La musique du projet Slow est plus évidemment jazz, mais la lenteur des tempi lui donne une allure d’éternité. Il y a longtemps que je n’avais pas entendu un aussi beau timbre de trompette ou de bugle, le son rond de Yoann Loustalot me rappelant celui de mon camarade Bernard Vitet, a fortiori celui de Miles ! Ceux des trois autres sont aussi veloutés, Éric Surmenian en pizz ou à l’archet, Julien Touery frôlant les touches du piano, Laurent Paris variant ses timbres malgré une batterie réduite à une grosse caisse posée horizontalement sur pieds, une caisse claire et quelques cymbales. L’évidence des thèmes mélodiques est surprenante. À mon goût, j'aimerais juste un peu plus de grincements sur peau ou métal, Paris s'y entendant à merveille pour en varier les formes et les couleurs. ..


À l'entr'acte je croise le violoniste Lucien Alfonso qui organise ce vendredi soir la soirée du label Wopela sur la Péniche Anako. De 20h à minuit s'y succéderont Giuoco Piano, la Cosmologie de la Poire, Odeia (dont Elsa est la chanteuse) et Monsieur Lulu.

lundi 27 mai 2019

Azeotropes, collectif festif


Si Loris Binot en est le chef d'orchestre, Azeotropes est un collectif de musiciens capables de transmettre leur joie de vivre en jouant ensemble un mélange de ses compositions et improvisations. Fanfare grand luxe avec cordes, guitare et accordéon, cet orphéon mêle toutes les musiques qui ont passionné Binot depuis plus de trente ans, du rock au jazz en passant par les musiques contemporaines et le mode festif, tout en en proposant une relecture personnelle privilégiant le son d'ensemble tout en offrant aux solistes de belles plages d'eau turquoise. Il y a évidemment un petit côté zappien dans cette explosion de rythmes et de timbres, ce qui n'est pas fait pour me déplaire tant que ça prend la tangente ! Azeotropes en prend tant qu'on dirait une roue de vélo dont les rayons seraient passés de l'autre côté du pneu, autant dire un soleil ! Le disque commence par un pétage de piano préparé en bonne et due forme, mais très vite rejoint par le trompettiste Joseph Ramacci, l'altiste Antoine Arlot, le ténor Christophe Castel, le batteur Michel Deltruc, la violoniste alto Annabelle Dodane, le contrebassiste Louis-Michel Marion, la violoniste Madeleine Lefebvre, le guitariste Denis Jarosinski et l'accordéoniste Emilie Škrijelj. Loris Binot joue donc du piano ainsi que du Fender Rhodes et du Moog. Ce genre de projet sympathique fête bien le printemps en offrant aux petites fleurs d'ouvrir leurs corolles.

Azeotropes, cd CCAM

vendredi 24 mai 2019

Tant de bons disques et si peu d'espace


Il y a tant de bons disques que j'aimerais évoquer, mais sans un angle personnel pour les aborder je reste incapable d'écrire. Je souhaiterais faire plaisir à leurs auteurs en trouvant les mots, mais je suis ailleurs, dans leurs sons ou dans l'espace où ils s'écoulent les uns après les autres, décor sonore de mon quotidien ou écoute attentive comme lorsque l'on est au cinéma. Les rubriques musicales de la presse disparaissent les unes après les autres. Le milieu est sinistré. Dans les îlots de résistance le salaire des piges est pitoyable, cinq euros pour une chronique de disque dans un journal de jazz qui a pignon sur rue, vous le croyez, ça ? Avec quelques journalistes pugnaces qui d'ailleurs jouent, comme moi, le rôle de vigies, les blogueurs sont les derniers remparts contre l'anonymat du flux et les blockbusters kleenex. Avec Louis-Julien Nicolaou à Télérama, Jacques Denis à Libération, Franpi Barriaux sur Citizen Jazz et quelques autres qui m'en voudront de ne pas les citer, nous sommes souvent les premiers à souligner l'intérêt de tel ou tel album, à nous enflammer... Ces trois-là sont hebdomadaires et proches de mes goûts en général. Quotidien, sans rédaction en chef ni ligne éditoriale imposée, je peux réagir au jour le jour. Mais là je sèche et cela me rend triste. Aucun de nous fait vendre. Aucun artiste ne vend plus de disques, si ce n'est à la fin des concerts, à condition que ce soit le même répertoire. Par contre, cela remplit un dossier de presse qui pourra convaincre un organisateur ou simplement fait chaud au cœur si le chroniqueur est séduit. Par exemple, la couverture médiatique de mon Centenaire m'a identifié comme compositeur auprès de quelques jeunes musiciens qui me prenaient pour un journaliste, et elle m'a aidé à traverser un moment difficile de ma vie, de ma vie de centenaire, s'entend !
J'aurais tant aimé vous parler de la fougue du violoncelliste Matthias Bartolomey et du violoniste Klemens Bittmann pour leur Dynamo chez ACT ou de la délicatesse inventive des Episodes de Spring Roll chez Clean Feed avec la flûtiste Sylvaine Hélary, le ténor Hugues Mayot, les deux pianistes Antonin Rayon et Kris Davis, le percussionniste Sylvain Lemêtre. De même l'électro funk puissant de Seb El Zin sur BZZ Records, le swing très lent et tendre de Slow par le trompettiste Yoann Loustalot, le pianiste Julien Touéry, le contrebassiste Éric Surménian et le batteur Laurent Paris sur le label Bruit Chic, ou celui de Kepler avec le pianiste Maxime Sanchez, les ténors Adrien Sanchez et Julien Pontvianne sur Onze Heures Onze, ou encore en un peu plus énervé The Lost Animals d'Oxyd avec le pianiste Alexandre Herer, le trompettiste Olivier Laisney, le bassiste Olivier Gabriele, la batteur Thibaut Perriard et à nouveau le ténor Julien Pontvianne sur le même label, mais aussi le rock essentiel de Massif Occidental par le duo Hyperculte sur Bongo Joe, le jazz puissant flirtant avec le rock de Frizione du ténor Romano Pratesi avec le tromboniste Glenn Ferris, le guitariste Hasse Poulsen, le pianiste Stéphan Oliva, le contrebassiste Claude Tchamitchian, le batteur Christophe Marguet, autant dire un all stars, sur Das Kapital, et pour terminer le dernier album du poète Steve Dalachinsky avec The Snobs, superbe Pretty In The Morning sur Bisou Records... Peut-être reviendrai-je sur l'un d'eux si je trouve une manière d'en parler qui me soit propre. Ou bien aucun d'eux, pourtant tous excellents, ne m'évoque la révolution après laquelle je cours sans cesse. Rares sont les artistes dont je surveille les sorties comme je le faisais avec Scott Walker, qui, le lâcheur, vient de mourir et ne m'offrira plus ce plaisir. Combien sont-ils ceux que je diffuse en boucle sur la platine jusqu'à l'invasion totale de mon univers spatio-temporel ? Que cela ne vous retienne pas ! Tous ceux que j'ai cités méritent qu'on s'y arrête et qu'on s'en délecte. Ce n'est pour moi qu'une question d'identification. Ma plus récente émotion, je l'ai ressentie sur Internet en découvrant le travail orchestral de Jonathan Pontier...

mardi 21 mai 2019

La révolte des carrés


Comme promis, l'album La révolte des carrés est en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org ! C'est le 78e album à paraître exclusivement en ligne sur le site du label GRRR qui totalise 1025 pièces. Sur la page d'accueil la radio aléatoire diffuse ainsi 153 heures de musique inédite, parallèlement à une trentaine de disques physiques que l'on peut acquérir en fouillant dans son porte-feuilles ou simplement découvrir sur Bandcamp. La liste de toutes celles et tous ceux à qui je dois près de 50 ans de bonheur en musique est sur la page Crédits du site, mais cette fois-ci c'est au tour du guitariste Hasse Poulsen et du percussionniste Wassim Halal de faire la une avec un album de free rock zarbi inattendu.
En proposant son titre à l'album rassemblant 13 portraits de révolutionnaires improvisés le 13 mai dernier pour fêter un autre lundi 13 mai, celui de 1968, qui fut ma seconde grande manifestation et qui marqua l'unification de la lutte entre les étudiants et les travailleurs, Wassim a mimé un carré qui avance en se déhanchant. Hasse et moi cherchions quelque chose de plus prosaïque, mais tous ceux que nous avancions sonnaient velléitaires : Pour un 13 mai révolutionnaire, Figures de la révolution, Portraits de famille, Le poing levé, Révolution tentation et perpétuation, (Les) enfants des fleurs, Mai 68-19, Dans la famille Fleurs la révolution…, Révolus scions, Sans fleurs ni couronnes, 100 fleurs ni couronnes, etc. Vraiment trop ringards ! Le 13 mai 1940 Churchill a prononcé son Blood, Sweat and Tears, le 13 mai 1958 fut mis en place le comité de salut public en Algérie, celui de 68, et puis, coup de chance, de journée internationale officielle répertoriée pour cette date ! Et puis Wassim a lancé "La révolte des carrés" en faisant le pitre et nous l'avons tous instantanément adopté. Quelques jours plus tard j'ai trouvé une image de carrés bringuebalants dans les lumières mouvantes d'Anne-Sarah Le Meur. Ce rouge à venir remue ciel et terre et fait bouger mes lignes. Tout le monde sait que j'aime les couleurs vives, comme les émotions vives, enfin... Tout ce qui est vif !


Hasse est arrivé un tout petit peu en retard, parce que le matin-même il a composé une chanson de circonstance, This Is Always The First Time ! Oui, ce doit être toujours la première fois. Pour les artistes comme pour les amoureux. Paradoxalement, Bernard Vitet me conseillait de toujours jouer comme si c'était la dernière. La première et la dernière se confondent. Je déteste refaire deux fois le même tour et je veux chaque matin reprendre tout à zéro. Voir la vie avec un œil neuf. C'est ce qui arrive lorsqu'on est amoureux. On peut l'être d'une personne, de la vie, de la musique ou de bien des choses. La ville semble alors éclairée de couleurs inédites, on a la tête à l'envers, on ne contrôle plus rien, guidé par une force sublime qui nous transporte. L'ici devient l'ailleurs. J'ai souvent cette sensation lorsque j'organise les sons, composition préalable ou instantanée, action directe du jeu, révélation de l'écoute... Dans Les Demoiselles de Rochefort, une fille dit à Gene Kelly "Vous avez de la chance !", et lui de lui répondre :"Je fais ce que je peux !"...

→ Birgé Halal Poulsen, La révolte des carrés, GRRR, 82 minutes

lundi 20 mai 2019

Continuum de Thurston Moore


Musique répétitive, drone, noise, arpèges, larsens, Thurston Moore, ex-Sonic Youth, a joué une pièce extrêmement prenante vendredi soir sur la scène du Silencio. Ce flux à rebondissements réclamait l'usage de pédales d'effets dont le guitariste préfère généralement se passer, et pour cause, car l'une d'elle tomba en rade à la fin du morceau, l'obligeant à improviser une coda inédite. Nous nous connaissons depuis trente ans, mais nous ne nous étions jamais rencontrés. Il y a exactement 20 ans Thurston avait enregistré un remix d'Un Drame Musical Instantané que l'on peut écouter sur drame.org. Il l'avait appelé 7/11, du nom d'une chaîne de commerces de proximité américains ouverts de 7h à 23h, probablement pratique lorsqu'on est musicien !
Comme nous discutions à bâtons rompus après son concert, Thurston me dit qu'il n'a pas reconnu ce qu'il avait composé sur le disque de remix qui accompagne parfois le vinyle de L'homme à la caméra... Par acquis de conscience je compare le CDR qu'il m'avait envoyé avec le disque transparent qu'a pressé DDD. Horreur et honte de ma part, ce n'est pas la pièce de Thurston ! J'avertis aussitôt Xavier Ehretsmann qui me dit qu'on trouvera une solution, le nom de Thurston n'apparaissant que sur un sticker. Je me fais un devoir de rectifier partout la mauvaise information, renvoyant les curieux au seul endroit où l'on peut écouter 7/11, le site du label GRRR...



Vous pouvez croiser Thurston Moore ce soir lundi à 18h30 au Souffle Continu où, avec Brunhild Ferrari, Eva Prinz et Catherine Marcangeli, il signera le livre Complete Works de Luc Ferrari dont j'ai parlé ici aussi et j'apprends à l'instant qu'il jouera un petit morceau !

P.S.: pour réparer ma bévue Thurston me propose d'enregistrer en duo et de sortir un 17 cm avec les 2 morceaux. Ah, si tous les musiciens avaient cette élégance...

mercredi 15 mai 2019

Bientôt la révolte des carrés


À peine Questions publié la semaine dernière sur le site drame.org, trio composé d'Élise Dabrowski (contrebasse, voix), Mathias Lévy (violon) et moi-même, s'annonce déjà un nouvel opus sur le label GRRR, toujours en écoute et téléchargement gratuits. Mixé, enluminé graphiquement, quelques jours après leur enregistrement, directement du producteur au consommateur, c'est ce qu'on appelle un circuit court !
Donc cette fois-ci je fais front avec le guitariste Hasse Poulsen et le percussionniste Wassim Halal. La photo est d'Elsa. Je n'ai pas forcément eu une bonne idée de leur proposer une suite improvisée de portraits de révolutionnaires. Alors que les précédents thèmes permettaient une interprétation très large, ce sujet réduisait au contraire nos imaginations à des caricatures, vue du ciel certes, de l'imaginaire collectif. Nous avons relevé le défi brillamment, mais ce fut beaucoup plus difficile, même si l'ambiance de franche camaraderie était bien là comme à chacune des ces expériences/laboratoires où les musiciens n'ont jusque là jamais joué ensemble pour la plupart. Je rappelle que mon propos est de jouer pour se rencontrer au lieu de se rencontrer pour jouer ! Hasse était arrivé sur son lourd vélo danois chargé de son ampli Marshall à l'avant et de ses trois guitares sur le dos. Wassim avait voyagé en bus avec daf, bendir et darbouka, et je lui ai prêté un tara acquis il y a bien longtemps dans le souk de Marrakech. Nous avons donc enchaîné, ce qui n'est pas si grave tant nombre d'entre eux ont fini assassinés, Ho Chi Minh, Rosa Luxemburg, Malcolm X, Julian Assange, Maximilien Robespierre, Toussaint Louverture, Mahatma Gandhi, Thomas Sankara, Louise Michel, Angela Davis, Spartacus, Geronimo... Hasse avait composé le matin-même une chanson, It Is Always The First Time, qui avait trait aussi bien à notre sujet et à la vie qu'à l'improvisation en général. J'ai un peu de travail de montage et de mixage avant publication, mais ce nouvel album devrait vous arriver avant la fin du mois.
Je dois d'abord terminer le traitement des fichiers d'une application pour tablette sur l'apnée du sommeil chez les enfants. Quelques démarches domestiques occupent également mon temps, sans compter les trois heures quotidiennes consacrées au blog et mes activités politiques tous azimuts qui ces derniers jours m'ont terriblement accaparé. Mais c'est chaque fois pour la bonne cause...

→ Birgé Dabrowski Lévy, Questions, GRRR, 139 minutes sur drame.org
→ Birgé Poulsen Halal, La révolte des carrés, GRRR, à paraître prochainement

vendredi 10 mai 2019

Questions de Birgé, Dabrowski et Lévy


Voilà, comme promis, le nouvel album est en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org, et c'est le 77ème ! Questions regroupe 12 compositions instantanées enregistrées en trio avec Élise Dabrowski et Mathias Lévy. Élise joue de la contrebasse et elle chante sur presque tous les morceaux, idem au violon pour Mathias, sauf que sur C'est pour quand ? il m'a emprunté mon sax alto et mon venova, mais comme j'en profite pour l'harmoniser avec le H3000 son Ayler tourne au Kirk ! De mon côté j'enchaîne comme d'habitude quantité d'instruments que je choisis en fonction du récit à construire : claviers, synthétiseur, field recording, guimbardes, baudruche, flûtes, frein (c'est la contrebasse à tension variable construite par Bernard Vitet), radiophonie (plunderphoniocs pour les anglo-saxons), groowah et toulouhou (c'est le nom que leur donne Dan Moi), chimes, trompette à anche, Tenori-on, etc. Tirant à tour de rôle les cartes des Oblique Strategies inventées par Brian Eno et Peter Schmidt, nous avons imaginé Dans l’œuvre et hors d’œuvre, Dans quel ordre faites-vous les choses ?, À quoi pensez-vous juste à l’instant ?, Utilisez une couleur impossible, Essayez de faire semblant, Un bout seulement - pas tout, Avons-nous besoin de trous ?, Les mots nécessitent-ils de changer ?, Débarrassez-vous des ambiguïtés et convertissez-les en détails, Accumulation, Écoutez la voix douce...
Si le début peut sembler très free, progressivement se fait sentir l'influence des musiques populaires comme la pop, le jazz, le trad... En fin de séance les pièces s'allongent. Si nous pressions un CD, ce serait un double album avec ses 2h19. Pour l'instant, Questions est en libre accès sous format mp3, mais j'imagine que bientôt on le trouvera en AIFF sur Bandcamp. Trente-deux albums du label GRRR y sont déjà accessibles.
J'ai adoré l'ambiance de notre session. J'attends les retours de mes deux camarades pour d'éventuelles corrections, mais l'album est dores et déjà accessible dans une mouture très avancée. Pour l'instant ils sont dans l'ordre où nous les avons joués, mais est très facile de remplacer ou déplacer un fichier. Après les trois premiers nous avons fait une petite pause déjeuner. J'avais préparé des rillettes de saumon (je mixe le poisson cuit avec de la crème fraîche, du yaourt, du citron et des épices), des rillettes d'agneau de l'île d'Yeu au thym citron et du caviar d'aubergine aux grains de coriandre, accompagnés de gousses d'ail noir que je prépare moi-même, mais au garage à cause de son parfum capiteux ! Mathias préférait le café tandis qu'Élise et moi avions opté pour un Tamaryokucha, un thé vert qui ne doit infuser que 40 secondes à 70°. Je pense que ce qu'on ingère influe aussi sur ce qu'on produit !

J'ai oublié de préciser que j'ai choisi ce point d'interrogation parce qu'il me rappelait à la fois le nez rouge de l'affiche de Yoyo (film de Pierre Étaix), le Taijitu (yin et yang sont dans un bateau, etc.) et le corps (pour parties ou dans le mouvement) !

jeudi 9 mai 2019

Avec Élise Dabrowski et Mathias Lévy


Je suis éreinté des yeux à force de scruter l'écran, des index parce que je tape à deux doigts, du ciboulot à force de concentration parce que j'ai commencé à 6 heures du matin et qu'il était 16h lorsque j'ai terminé. Qu'est-ce que je fabrique et qu'est-ce qui m'excite à ce point que je m'accroche à mes nouvelles machines comme un junkie à sa seringue ?
Tout a commencé hier matin. La contrebassiste et chanteuse Élise Dabrowski et le violoniste Mathias Lévy sont arrivés de bonne heure pour enregistrer un album en trio dans la journée. On papotait tellement que je me suis demandé si on aurait le temps de jouer. Et puis on a enchaîné 12 morceaux de plus de deux heures en tout, avant de se quitter en se promettant qu'il fallait qu'on se revoit bientôt. Ces séances que j'organise sont basées sur la passion de notre métier ou sur le métier que nous avons choisi et qui se confond avec notre passion. D'habitude les musiciens se rencontrent pour jouer, or depuis Urgent Meeting et Opération Blow Up en 1991-92 j'ai compris qu'il fallait que nous enregistrions ensemble pour nous rencontrer. Je fais en sorte que nous soyons le plus confortablement installés possible. Je prépare toujours le studio la veille, plaçant les micros, les casques, les espaces de chacun/e, mes propres instruments, le Mac Mini qui tient lieu d'enregistreur et le MacBook sur lequel je joue via mon nouveau clavier adapté aux applis de Native Instruments et aux plug-ins Eventide et GRM Tools, etc. Je prévois aussi de provisions de bouche lorsque je n'ai pas le temps de cuisiner. Il ne faut pas que j'oublie l'appareil-photo, car il est nécessaire de laisser une trace visuelle de notre aventure.
La journée de mardi s'est donc passée comme sur des roulettes. Nous étions ravis tant de la musique que de l'expérience, déconnectée des habitudes professionnelles et des nécessités alimentaires. La seule consigne était d'improviser le plus librement, sans aucun interdit ni préjugé. Cela signifie qu'il est autorisé de jouer en do majeur ou de tenir un rythme soutenu, ce que trop d'improvisateurs de free music s'interdisent, ce qui a le don de m'ennuyer plus que n'importe quoi. L'improvisation n'est pas un genre. C'est juste une manière de raccourcir le temps entre la composition et l'interprétation. Je rabâche, mais j'ai des lecteurs/trices qui prennent ce blog en route et qui ne sont pas coltinés les 4000 articles que j'ai pondus depuis 14 ans ! Nous nous sommes donc amusés comme des fous. Mathias Lévy a même joué du sax alto et du venova, c'est un soprano en ut en plastique, qu'il m'a empruntés, tout comme il a désossé mon archet de violon pour le glisser sous les cordes du sien. Élise Dabrowski a pioché dans les dictionnaires alignés derrière elle pour trouver les mots, découvrant l'analogique. J'ai reconnu du français, de l'anglais et de l'allemand. Les autres langues étaient peut-être inventées ? Nous n'avons rien réécouté le soir-même, préférant continuer à refaire le monde en nous interrogeant sur les absurdités de celui de la musique.
Mais le lendemain matin, c'est-à-dire hier, j'ai peaufiné le mixage des 139 minutes qu'on avait mises dans la boîte. Je fais peu de corrections. C'est aux musiciens de contrôler leur son en jouant, mais parfois quelques petits rééquilibrages s'imposent parce que nous jouons aux casques et qu'ils ne sont pas hermétiques. Le secret est de bien placer les micros. J'avais installé trois Shoeps (voix d'Élise, contrebasse, violon) et un Shure de proximité pour tous mes bidules. Mathias avait besoin d'un Neumann en plus pour se servir de temps en temps de son violon comme d'un cymbalum en frappant les cordes dans lesquelles il glisse des petits machins. J'ai nettoyé les deux ou trois pains dans la micro, soigné techniquement les débuts et les fins et masterisé l'ensemble. La nuit précédente j'avais déjà préparé la pochette un gros ? rouge suggéré par Élise comme j'avais proposé le titre Questions. Les thèmes des morceaux étaient donnés par le jeu des Oblique Strategies que j'utilise aussi en concert. Nous avons tiré les cartes à tour de rôle. En concert je demande au public de s'en charger ! Pour terminer j'ai répertorié l'instrumentation et le minutage pour chaque pièce, et j'ai francisé les titres en les rendant un peu plus sexy. L'album virtuel sera donc bientôt en ligne, gratuit en écoute et téléchargement comme 76 autres dont on peut aussi profiter en aléatoire sur la radio qui en page d'accueil de drame.org !
Cela tombe bien, parce que je remets ça lundi prochain avec le guitariste Hasse Poulsen et le percussionniste Wassim Halal pour des portraits de révolutionnaires dont nous ne savons encore rien ni les uns ni les autres... À part cela, j'aimerais bien savoir pourquoi le clavier de mon nouveau portable rajoute des caractères un peu partout sans que je le lui demande. Peut-être y a-t-il un réglage à faire dans les préférences ? Mais là, c'est bon, je rends mon tablier. Terminer un album le lendemain de son enregistrement fait de moi le Lucky Luke de la production discographique. En plus il a fallu pondre ce 4146e article du blog pour relater toute cette salade !

mardi 7 mai 2019

Le chaos technique de Franck Vigroux


Franck Vigroux est un caméléon qui joue des nuances de gris en prenant la couleur de la muraille. Pour parvenir à ses faims, il a choisi la musique comme médium à en faire tourner les tables de mixage sur elles-mêmes, provoquant un maelström de bruits assourdissants qui lorgnent sur le drone, sorte de rouleau compresseur n'autorisant aucune contradiction. La dialectique est absente. C'est fort et brutal. Il flotte une odeur de fauve, des mâles sans aucun doute. L'électronique y est animal, bête du Gévaudan des temps modernes. La matière sonore est bien matière, des murmures, des bruits de surface, de lourdes percussions se mêlant aux sons se synthèse. Mais je n'ai rien vu à Hiroshima. Les pochettes des deux vinyles ne livrant aucune information, j'ai volé vers son site que j'ai épluché avec un économe pour creuser sous la peau. L'écorché est sombre, lugubre, cosmique, orageux. J'ai regardé les pixels d'Antoine Schmitt et les corps de Kurt d'Haeseleer, les performances de Vigroux lui-même. Partout règne le chaos, mais un chaos organisé, dressé, une ligne directe comme le faisceau d'un laser, un torrent de lames. J'imaginais la mort autrement, plus complexe, plus sensuelle, mais nous n'avons pas tous la même approche. Alors je me suis laissé porter par cette rage intérieure et quand tout s'est tu j'ai rêvé d'un chant de fleurs...

→ Franck Vigroux, Rapport sur le désordre, LP D'autres Cordes
→ Franck Vigroux, Théorème, LP D'autres Cordes

lundi 29 avril 2019

Un coffret hautement radioactif


Fan des films de Joe Dante, j'avais adoré Matinée (en français Panic sur Florida Beach) et ri des exercices absurdes imposés aux écoliers au moment de la crise des missiles de Cuba en 1962. Je pensais que le cinéaste les avait ironiquement imaginés, or à l'écoute de la centaine de chansons de l'époque traitant de la peur de la bombe atomique ou de la fascination qu'elle provoque, ainsi que des annonces radiophoniques de la protection civile, nous comprenons que cette psychose était générale. En France mes parents répétaient d'ailleurs qu'ils n'auraient jamais dû faire d'enfants avec cette menace planant au-dessus de nos têtes ! Le signe de la paix date de cette période, créé par Gerald Holtom à la demande de Bertrand Russell. Cette obsession est probablement à l'origine de mon adhésion aux Citoyens du Monde lorsque j'avais 12 ans.


En quête de choses bizarres et méconnues, j'ai donc dégotté les 5 CD d'Atomic Platters - Cold War Music From The Golden Age Of Homeland Security publiés en 2005 par Conelrad et Bear Family Records. Ils sont accompagnés d'un DVD comportant 9 courts métrages des années 50, anti-communisme forcément primaire à la clef, ainsi qu'un livret de 300 pages illustré de photos de la Guerre froide et rempli d'informations ahurissantes ! Le quartet de Slim Gaillard joue Atomic Cocktail, Doris Day chante Tic, Tic, Tic, Bo Didley joue Mr. Khruschev, le Golden Gate Quartet chante Atomic and Evil, Dexter Gordon joue Bikini... Les titres souvent rock 'n roll ou country & western s'appellent Get That Communist Joe, Atomic Nightmare, Radioactive Mama, I'm Gonna Dig Myself A Hole, They Locked God Outside The Iron Curtain, A Mushroom Cloud, Fifty Megatons, Uranium Rock, The Commies Are Coming, The Senator McCarthy Blues, Death Of Joe Stalin (Good Riddance), etc. Certes il manque Oh Lord Don't Let Them Drop That Atomic Bomb On Me de Charlie Mingus, mais c'est un festival de trucs plus délirants les uns que les autres, y compris les messages lus par Groucho Marx, Pat Boone, Johnny Cash, Boris Karlov, Bob Hope, Bing Crosby et quantité d'autres, plus deux pièces inédites de 1961 pour vous foutre la trouille, If The Bomb Falls et The Complacent Americans.


Sur le site Atomic Platters réalisé entre 1999 et 2005, Bill Geerharts livre nombreuses informations relatives à la Guerre froide et ce qu'elle a engendré aux États Unis, des pistes vers d'autres albums et d'autres films par exemple, ou pléthore de classements pour les titres du coffret. Bon j'y retourne, parce que c'est presqu'aussi drôle que Ninotchka de Lubitsch !

jeudi 25 avril 2019

Luc Ferrari : Complete Works


Nous pourrions regretter que le pavé de 400 pages sur le compositeur Luc Ferrari ne paraisse qu'en anglais ! Dans les films j'aime que les protagonistes s'expriment dans leur langue maternelle, quitte à avoir recours aux sous-titres. Entendre des soldats romains parler autrement qu'en latin m'a toujours paru étrange. Et Ferrari ne mâche pas ses mots, joue avec et ne pratique pas celle qu'on dit de bois. En fait, Complete Works vient compléter les Écrits (1951-2005) parus en français aux Presses du réel il y a deux ans sous le titre Musiques dans les spasmes (voir article) et dirigés par Brunhild Ferrari et Jérôme Hansen. Ainsi les textes de l'ouvrage américain peuvent s'y lire dans leur langue originale. Outre une chronologie (non exhaustive) des œuvres, l'intérêt de celui qui vient de paraître chez Ecstatic Peace Library vient des illustrations pleine page, de son grand format et de la qualité de la mise en pages. Il est probable que Thurston Moore n'est pas étranger à l'affaire, car il cosigne cette édition américaine avec sa compagne Eva Prinz, la traductrice Catherine Marcangeli et Brunhild Ferrari. Ce n'est pas si étonnant de la part du guitariste de Sonic Youth, collectionneur toujours à l'affût de voix personnelles. Avec la reproduction de la préface de Jim O'Rourke, la postface de David Grubbs et le commentaire de John Zorn en quatrième de couverture, cet ouvrage offre une couverture planétaire, hélas post mortem, au plus indépendant de tous les compositeurs français de son époque (en tout cas celui dont je me sens le plus proche), expérimentateur tous terrains, passionné autant par la musique électronique que concrète, s'essayant de manière très personnelle et réussie au théâtre musical, à l'improvisation dirigée, à la promenade sonore, à diverses formes orchestrales ou radiophoniques... Il était l'héritier direct de Schaeffer, Varèse et Cage, en ce qu'il ne les imita jamais, mais en tira les leçons dont il avait besoin.
Bien que ne figurant pas dans cette publication, je suis fier d'avoir cosigné Comedia dell'Amore 224 en 1992, six minutes enregistrées avec lui (reportage et voix - Ferrari n'utilisait pas le terme "field recording") et mes deux camarades du Drame, Bernard Vitet (trompette, bugle, voix) et Francis Gorgé (guitare). J'y jouais du synthétiseur et en avais assuré le mixage. Nous lui avions demandé, comme à chacun des invités de notre Opération Blow Up, un dessin. Luc nous avait répondu avec une photocopie noir et blanc de L'Odalisque de François Boucher, femme à la pose ambiguë qu'il avait cosignée avec le peintre ! C'était son côté coquin, qui l'avait fait surnommer par Bernard, également pour son élégance, "le Gainsbourg de la musique contemporaine"... Je me souviens aussi que c'est grâce à lui que j'avais rencontré Élise Caron et Michel Musseau qui avaient interprété nombreuses de ses œuvres dans les années 80. Quant à Thurston Moore qui, avec Brunhild Ferrari, dédicacera Complete Works le 20 mai au Souffle Continu (c'est là que j'ai acheté les deux livres, réciproquement 22€... et 52€, aïe !), il épata tous les journalistes présents à l'Olympia quand en sortie de scène du concert de Sonic Youth il leur posa comme première question : "Est que Un Drame Musical Instantané, ça existe toujours ?" Hélas, depuis 2008, la réponse est négative, mais je suis heureusement bien vivant et continue à produire toujours plus de musique que d'articles !

vendredi 19 avril 2019

Musique Brut Collection : Adolf Wölfli par Graeme Revell


C'est évidemment toujours par hasard que se font les découvertes, sérendipité appliquée à ma veille expérimentale que dessinent mes pérégrinations sur le Net et IRL (In Real Life), hasard tout de même guidé par la Méthode et ses tangentes. L'album Musique Brut Collection signé Graeme Revell est un objet à part. Certains ou certaines me diront évidemment qu'ils connaissent ce disque par cœur, mais pour moi c'est une surprise ! Il se compose de deux parties distinctes, mais néanmoins cousines, The Insect Musicians et Necropolis, Amphibians & Reptiles. Les dix premiers titres sont des œuvres de ce compositeur néo-zélandais de musiques de blockbusters qui a trituré ici exclusivement des sons d'insectes qu'il a enregistrés ou dont il a acquis les droits en sillonnant la planète en 1984 et 1985 et qu'il a retravaillés l'année suivante sur un synthétiseur Fairlight dans l'esprit de ce que suggère le Traité des objets musicaux de Pierre Schaeffer. Le résultat sonne comme une exotica électronique très mélodique, aussi étonnante et originale que lorsque les impressionnistes ou les minimalistes se sont inspirés des musiques du monde.


Les six dernières pièces sont des interprétations personnelles des musiques et partitions de l'artiste suisse d'art brut Adolf Wölfli. C'est tout aussi bizarre et passionnément hétérogène, mélange de bruits, d'ambiances, voix parlée en allemand, fanfare, piano mécanique, cloches, grandes orgues, chœurs, percussion, etc. Après plusieurs agressions sexuelles contre de très jeunes filles, Wölfli passa 35 ans enfermé dans l'asile d'aliénés de la Waldau près de Berne, pratiquement le foyer inaugural de l'art brut que découvrira Jean Dubuffet. Ce grand schizophrène fut probablement le modèle de Blaise Cendrars pour Moravagine, dessina quelques 1300 dessins et rédigea une biographie de 25000 pages. Sa musique est d'une incroyable modernité, du moins telle que l'interprète Revell qui lui trouve ou lui crée un cousinage évident avec ses propres expérimentations.

→ Graeme Revell, Musique Brut Collection, cd The Fine Line of Mute Records / Musique Brut

mercredi 17 avril 2019

Pianissimal


Bon je rabâche, mais je me sens toujours aussi incompétent pour évoquer les disques de pianistes. Déjà en solo c'est difficile, mais le trio piano-basse-batterie m'échappe le plus clair du temps. Peut-être est-ce le croisement du meuble bourgeois avec le swing du jazz que je n'assimile pas vraiment ? Pour les solos est-ce simplement parce que je conçois la musique d'abord comme un art d'équipe, le summum de la conversation où tout le monde parle en même temps tout en s'écoutant les uns les autres ? Il m'aura fallu aujourd'hui celui de Françoise Toullec pour que je me lance. Un hibou sur la corde rassemble des pièces conçues pour l'opus 102, un piano exceptionnel construit par Stephen Paulello, quatorze notes supplémentaires, une sixte dans le grave et une quarte dans l’aigu, encore plus surprenant que le Bösendorfer Impérial que nous avions l'habitude de réclamer à Radio France quand nous y faisions nos interventions hirsutes avec le Drame. Je triche aussi parce qu'il s'agit d'un piano préparé ou, plus exactement, d'un piano étendu. Le piano préparé est une perversion haute en couleurs me laissant souvent croire qu'il s'agit d'un ensemble de cordes et de percussions, un gamelan occidental entre les mains de quelque marionnettiste. Elliptique, Françoise Toullec tourne les pages d'une fiction abstraite. Pour honorer cet instrument grandiose elle a préféré ne pas lui greffer de vis, chevilles et d'autres petits objets iconoclastes ; si elle a surtout plongé dans son espace intérieur, elle l'a tout de même caressé, gratouillé, frappé avec des baguettes, et effleuré d'un archet électronique, l'e-Bow qui donne son titre à l'album. Au lieu des rythmes auxquels le piano préparé est habitué, elle a laissé résonner les cordes parallèles de l'opus 102 dans la lenteur, savourant chaque vibration en gourmette. J'ai enfilé mon maillot et j'ai plongé dans le son pour un bain de minuit à quatorze heure. Les autres n'y étaient pas.
Réveillé, j'ai remis les autres disques sur la platine. Guillaume de Chassy joue avec délicatesse les chansons de Barbara. Assumant son héritage hexagonal, lui aussi a pris là ses distances avec le jazz, n'en conservant que la souplesse de l'improvisation. Les compositeurs classiques ont d'ailleurs toujours usé de cette liberté. N'avez-vous jamais entendu les improvisations de Camille Saint-Saëns au Pianola sur Samson et Dalila ? Ou Granados ? Ou Mahler réduisant ses symphonies sur un Welte-Mignon ! Comme pour les standards de jazz qui sont en fait les chansons que chantaient leurs mamans aux futurs jazzmen virtuoses, de Chassy s'approprie celles de Barbara en les impressionnant début du XXe, pour un résultat sans âge, on dit "millésimé".
Le pianiste bulgare Mario Stantchev, dont j'avais apprécié son Jazz Before Jazz avec les œuvres Louis Moreau Gottschalk, conjugue le swing à tous les temps, échappant ainsi aux poncifs nord-américains. Les cinq autres pianistes qui s'empilent devant ma platine ont préféré s'adjoindre un bassiste et un batteur, c'est leur droit, mais franchement j'aurais préféré qu'ils composent des associations aux timbres moins convenus. Yaron Herman sautille avec grâce, accompagné par Sam Minae et Ziz Ravitz. Plus moderne, Stephan Oliva s'inspire toujours de son goût pour le cinématographe, mariant le jazz aux émotions qu'il procure. Peut-être de jouer avec les Américains Or Bareket et Leon Parker, Fred Nardin est plus classique et attendu. Même question avec Vincent Bourgeyx qui a passé trop de temps à New York et ne coïncide pas du tout avec mon "rêve cosmique", même à y rajouter un sax. Il y a des amateurs pour ce genre, heureusement pour eux, mais dès que cela ressemble à ce qu'on est susceptible d'entendre dans une boîte de jazz, ma tasse de thé déborde... Je préfère le Coréen Heo avec Alexis Coutureau et Kevin Lucchetti, c'est un peu plus bizarre, probablement dû aux éléments asiatiques qui fusionnent avec le jazz. La chanteuse Youn Sun Nah est venue soutenir son compatriote sur un titre. Il n'empêche que chaque fois je me souviens que Saint-Saëns avait ajouté les pianistes à son Carnaval des Animaux ! Il y en a que j'adore évidemment, on m'aura lu ailleurs, car ce n'est pas le piano qui m'ennuie, mais l'attribut pianistique. Je pense que cela me fait le même effet avec tous les instruments. Il n'y a qu'en art que j'apprécie les pervers.

→ Françoise Toullec, Un hibou sur la corde, cd Gazul Records, dist. Musea
→ Guillaume de Chassy, Pour Barbara, cd NoMadMusic, dist. Pias
→ Mario Stantchev, Musica Sin Fin, cd Cristal, dist. Believe Digital
→ Yaron Herman Trio, Songs of The Degrees, cd Blue Note, dist. Universal
→ Stephan Oliva / Sébastien Boisseau / Tom Rainey, Orbit, cd Yolk, dist. L'autre distribution
→ Fred Nardin Trio, Look Ahead, cd Naïve, dist. Believe
→ Vincent Bourgeyx, Cosmic Dream, cd Paris Jazz Underground, dist. L'autre distribution
→ Heo Trio, Sherpa, cd Cristal, dist. Sony Music

lundi 15 avril 2019

Aux Ronds-Points des Allumés, la revue


Les Allumés du Jazz ont publié simultanément un vinyle 30 cm et une revue de 124 pages à partir des Rencontres d'Avignon dont le thème était « Enregistrer la musique, pour quoi faire ? ». Les deux objets portent le titre « Aux Ronds-Points des Allumés du Jazz ». Cette association rassemble une soixantaine de labels de jazz, musiques improvisées ou tout simplement inventives. Or je suis sidéré par le travail fourni par tous les contributeurs de l'un comme de l'autre, des musiciens évidemment pour le disque, tandis que pour la revue ils ont été rejoints par des producteurs, des journalistes, des historiens, des disquaires, des ingénieurs du son, des organisateurs de spectacles, des bibliothécaires, des cinéastes, des photographes, des illustrateurs, etc. Les témoignages, analyses et réflexions débordent largement le cadre du jazz et dressent un portrait salé de notre société. Rappelons qu'il y a déjà 15 ans Francis Marmande écrivait dans Le Monde Diplomatique : « Les Allumés du jazz sont le seul journal de jazz à maintenir un point de vue politique sur cette musique. » Rien n'a changé, ou plus justement le monde a continué sa descente aux enfers, ce qui n'empêche pas les activistes de se battre contre l'absurdité des marchands avec les gouvernants à leurs bottes comme bras armé. D'où l'importance d'une telle somme ! Il m'est impossible de résumer ma lecture assidue tant elle fut riche d'enseignement, sans compter l'humour qui la traverse, que ce soit grâce aux flèches décochées par mes camarades ou aux dessins des nombreux illustrateurs. Les Allumés, jouant avec des allumettes, mettent le feu aux poudres en révélant l'envers du décor par leurs passionnants témoignages.
Les textes sont de Valérie de St Do, Francis Marmande, Guillaume Pitron, Hervé Krief, Sofian Fanen, Jean-Louis Comolli, Thierry Jousse, Guillaume Kosmicki, Pablo Cueco, PL. Renou, Bruno Tocanne, Guillaume Grenard, Alexandre Pierrepont, Christian Rollet, Thomas Dunoyer de Segonzac, Morgane Carnet, Michel Dorbon, Cyril Darmedru, Patrick Guivarc’h, Noël Akchoté, Cécile Even, Jacques Denis, Luc Bouquet, Jean Rochard, Guy Girard, Stéphan Oliva, Olivier Gasnier, Théo Jarrier, Pascal Bussy, Mico Nissim, Eve Risser, L’1consolable, Alexandre Herrer, Serge Adam, Daniel Yvinec, Laetitia Zaepfel, Saturnin Le Canard, Jean-Marc Foussat, Jean-Paul Ricard, Simone Hédière, Les Martine’s, Nicolas Talbot, Léo Remke-Rochard... Page 70 on trouvera le mien, Voir pour le croire, que j'avais écrit à la demande de mes camarades. Quant aux illustrations, elles sont de Nathalie Ferlut, Hélène Balcer, Denis Bourdaud, Matthias Lehmann, Johan de Moor, Zou, Jeanne Puchol, Thomas Dunoyer de Segonzac, Emre Ohrun, Anna Hymas, Efix, Jop, Rocco, Andy Singer, Laurel, Mape 816, Gabriel Rebufello, Sylvie Fontaine, Cattaneo, Thierry Alba, Pic, et les photographies de Judith Prat, Francis Azevedo, Guy Le Querrec, Sasha Ivanovich, Judith Wintreberg, Xavier Popy, Gérard Rouy. Nathalie Ferlut a signé la couverture de la revue comme celle du disque. Marianne T. secondée par Christelle Raffaëlli et les Allumettes Anne-Marie Perrein et Cyrielle Belot ont rassemblé ce superbe travail rédactionnel et graphique.
Continuité avec les 37 numéros du Journal des Allumés, les rubriques de la revue sont L'aventure collective, Numérique l'envers du décor, La simplification des stickers contre le discours critique, Le miroir aux allumettes, Quand le son rentre en boîte, Les travailleurs du disque, Les petites séries, Le musicien face à l'autoproduction jusqu'où ?. Est-ce assez explicite ? Que tire-t-on de cette lecture indispensable à qui veut comprendre l'histoire du disque, ce que nous voulons ou pouvons en faire aujourd'hui, et ce que nous réserve l'avenir à moins que nous nous groupions pour enrayer ou minimiser la catastrophe ? D'abord la joie et le plaisir de créer. Ensuite de le réaliser ensemble. C'est en fédérant toutes les forces en présence que nous pouvons résister à la mort programmée par le capitalisme dont le profit à court terme est le seul but. Il faut étendre ce combat aux autres secteurs de la musique, de l'art, de la culture, et par extension à tous les enjeux de notre vie, car c'est de cela que traite la revue en filigranes. Ce formidable élan vital est donc difficile à résumer ici, si ce n'est par la complicité que ce blog entretien quotidiennement avec les idées qui y sont exprimées tout au long des 124 pages qui explosent en couleurs...

Aux Ronds-Points des Allumés du jazz, revue au tirage limité, 5€ seulement !

vendredi 12 avril 2019

Aux Ronds-Points des Allumés, le disque


Les Allumés du Jazz frappent fort pour le Disquaire Day. En plus d'une revue liée au colloque avignonnais qui avait pour thème "Enregistrer la musique, pour quoi faire ?" le collectif d'une soixantaine de labels français publie le vinyle 30 centimètres où s'expriment les musiciens séduits par la question. Ayant participé à la table ronde "Le miroir des allumettes", j'ai moi-même enregistré pour l'occasion une petite fiction musicale avec Amandine Casadamont (field recording), Sacha Gattino (sifflement), Sylvain Rifflet (saxophone ténor) et Sylvain Lemêtre (percussion), Les travailleurs du disque dans le miroir des allumettes.


à écouter sur une bonne écoute avec des basses !

À ce magnifique disque-manifeste ont également participé (appréciez l'incroyable distribution !) L’1consolable avec Alfred Cat, Sylvain Kassap, Christiane Bopp, Géraldine Laurent, Tony Hymas, Etienne Gaillochet, Laurent Rochelle, Ève Risser, Antonin-Tri Hoang, Catherine Delaunay, Jean-Brice Godet, Nathan Hanson, François Corneloup, Pablo Cueco, Mirtha Pozzi, Das Kapital (Hasse Poulsen, Daniel Erdmann, Edward Perraud), Riverdog (Jean-François Pauvros, Léo Remke-Rochard, Jack Dzik), Benoît Delbecq, Pascal Van den Heuvel, Jacky Molard Quartet (Jacky Molard, Hélène Labarrière, Janick Martin, Yanick Jory), Serge Adam / le Jazz Composers Allumés Orchestra (JCAO) avec Géraldine Laurent, Morgane Carnet, Sylvain Kassap, Michel Edelin, Rémi Gaudillat, Serge Adam, Christiane Bopp, Loïc Bachevillier, Jean-Philippe Viret, Samuel Silvant et Bruno Tocanne / Xavier Garcia empruntant des samples à une quinzaine de labels des Allumés (avec La Marmite Infernale, imuZZic Grand(s)Ensemble, Les Voyageurs de l’Espace, Samuel Silvant Quartet, Marc Sarrazy et Laurent Rochelle, Anti Rubber Brain Factory, Christofer Bjurström, Ill Chemistry, Dominique Pifarély, Big Band Quoi de neuf docteur, Denis Fournier et Denman Maroney) / Les Martine’s (Anne Mars, Richard Maniere) et Tristan Macé / le Collectif Ishtar avec Benoît Cancoin, Cyril Darmedru, Eddy Kowalski, Xavier Saïki, Tony di Napoli, Olivier Toulemonde, Sylvain Nallet, Gérald Chagnard, Lætitia Pauget, Hélène Peronnet, Jules Toulemonde, Gérard Authelain / les Fondeurs de son avec Florent Dupuit, Nicolas Souchal, Niels Mestre, Stef Maurin, Yoram Rosilio / et puis aussi Léo Aubry, Jean-Marc Bouchez, Les damnés du skeud, Boris Darley, Simon Deborne, Nicolas Desmarchelier, Hervé Michard, Dominique Pauvros, etc.

Et la musique ? La Face A commence par Changez de disque, un rap de circonstance de L'1consolable et des Damnés du Skeud. Le rappeur a peaufiné un texte formidable sur l'état de la production discographique, sa distribution, la dématérialisation, les subventions, les GAFA, la piraterie, etc. Il ne manque que l'arnaque qu'est devenu le Disquaire Day, sensé soutenir les disquaires, profession en danger mortel, et qui s'est bizarrement focalisé sur le vinyle, mais est surtout devenu une foire du disque récupérée par les marchands de tout et n'importe quoi, y compris de la bière et une boisson énergisante ou un concours de soldes ! Le flow de L'1consolable est revendicatif en diable, malin, et ça swingue d'enfer avec l'accompagnement jazz des musiciens inventifs qui lui ont envoyé chacun un petit bout de musique... Suit 7 Janvier, une longue suite pour orchestre à géométrie variable réuni pour l'occasion par Bruno Tocanne, composée par Rémi Gaudillat et interprétée par le Jazz Composers Allumés Orchestra. L'acronyme JCAO n'est pas innocent, clin d'œil musical au JCOA de Michael Mantler et Carla Bley, et les couleurs du big band changent au gré des mouvements comme un kaléidoscope.
La Face J débute avec Sur la route des Allumés, un montage pétillant et entraînant de Xavier Garcia "à partir d'emprunts joyeux et amicaux" d'une quinzaine d'ensembles liés aux Allumés. Ce puzzle, comme presque toutes les contributions du disque, figure une fractale du projet global. La mise en abîme est ici particulièrement évidente. Puis Les Martine's, voix et guitare, avec le bandéoniste Tristan Macé, font respirer la dentelle de Par les temps qui courent, ciselé comme les créations de papier que le couple de graphistes a l'habitude de produire. Ils nous préparent au calme de notre petite évocation radiophonique qui marque une pause énigmatique. Le titre Les travailleurs du disque dans le miroir des allumettes a guidé nos pas dans la forêt transylvanienne. J'ai calé mes sons électroniques sur le field recording d'Amandine, j'ai demandé à Sacha de passer siffler, et j'ai laissé les deux Sylvain, ténor et percussion, improviser en leur assignant simplement leurs places. Suite à cela, avec Des airs cultes (en sabots) le Collectif Ishtar réintègre les mots dans la musique, miroir des Rencontres d'Avignon qui inspirèrent ce disque, et Le Fondeur de Son de se sentir libre de clôturer ce superbe album collectif avec son Fonderie Topophonographique, à la fois bruitiste et fondamentalement collectiviste. Franchement, je suis super fier d'avoir participé à cette aventure qui se tient de bout en bout grâce à Jean Rochard et Bruno Tocanne qui ont supervisé l'ensemble avec le concours des Allumettes, Anne-Marie Parein et Cyrielle Belot.


Quant à la revue, y ont contribué pour les textes Valérie de St Do, Francis Marmande, Guillaume Pitron, Hervé Krief, Sofian Fanen, Jean-Louis Comolli, Thierry Jousse, Guillaume Kosmicki, Pablo Cueco, PL. Renou, Bruno Tocanne, Guillaume Grenard, Alexandre Pierrepont, Christian Rollet, Thomas Dunoyer de Segonzac, Morgane Carnet, Michel Dorbon, Cyril Darmedru, Patrick Guivarc’h, Noël Akchoté, Cécile Even, Jacques Denis, Luc Bouquet, Jean Rochard, Guy Girard, Stéphan Oliva, Olivier Gasnier, Théo Jarrier, Pascal Bussy, Mico Nissim, Eve Risser, L’1consolable, Alexandre Herrer, Serge Adam, Daniel Yvinec, Laetitia Zaepfel, Saturnin Le Canard, Jean-Marc Foussat, Jean-Paul Ricard, Simone Hédière, Les Martine’s, Nicolas Talbot, Léo Remke-Rochard et votre serviteur !
Les illustrations sont de Nathalie Ferlut, Hélène Balcer, Denis Bourdaud, Matthias Lehmann, Johan de Moor, Zou, Jeanne Puchol, Thomas Dunoyer de Segonzac, Emre Ohrun, Anna Hymas, Efix, Jop, Rocco, Andy Singer, Laurel, Mape 816, Gabriel Rebufello, Sylvie Fontaine, Cattaneo, Thierry Alba, Pic, et les photographies de Judith Prat, Francis Azevedo, Guy Le Querrec, Sasha Ivanovich, Judith Wintreberg, Xavier Popy, Gérard Rouy. Nathalie Ferlut a signé la pochette du disque et de la revue.

Le disque n'est disponible que demain samedi et exclusivement demain, à moins qu'il en reste quelques exemplaires après-demain, mais c'est rare. En général les vinyles conçus pour le Disquaire Day partent comme des petits pains, que ce soit dans le réseau des 42 boutiques associées à l'opération ou à l'étranger. J’ignore si c’est du 180 grammes, mais c’est du lourd qui les dépasse allègrement ! N'oubliez pas non plus les 124 pages de la revue sur laquelle je reviendrai...

Aux Ronds-Points des Allumés du Jazz : le disque vinyle 18€... La revue 5€ (gratuite avec le disque samedi uniquement, chez les disquaires qui l'auront reçue à temps, merci la Poste !)
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