Jean-Jacques Birgé

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lundi 25 janvier 2021

Autoportrait de Hélène Breschand


La vie est un roman, l'autoportrait sonore de Hélène Breschand, compositrice, improvisatrice et harpiste, me renvoie ses extraits comme autant de reflets de ma propre histoire. Je vais y revenir, mais d'abord je tiens à préciser que j'adore les montages radiophoniques et que celui d'Hélène, réalisé pour Radio Aligre, est extrêmement réussi, mélange de voix, de musiques, d'ambiances, journal pudique croisant le best of de ses petites madeleines. J'ai un faible pour les encyclopédistes œcuméniques, qualité qui s'ajoute à la sensibilité virtuose de la harpiste avec qui je n'ai encore jamais joué. Je l'avais engagée au Théâtre Antique lorsque j'étais directeur musical des Soirées des Rencontres d'Arles, la choisissant pour accompagner la prestation live Shadows du photographe Hiroshi Sugimoto... Si la belle tisse avec patience et passion sa tapisserie, chaîne et trame de cordes tendues et détendues, comme Pénélope dans l'Odyssée, elle est bien la magicienne Hélène au destin inexorable, mythologie savamment cuisinée à la sauce orphique.
Concordances qu'en corps dansent quand cordes anse... Hélène ouvre donc le bal avec les Shadoks dont j'ai eu un temps la chance de composer la musique pour Jacques Rouxel, et c'est par la clé Laborintus II de Luciano Berio que je suis entré en musique contemporaine. J'eus aussi la chance de travailler sur scène avec Claude Piéplu, d'entendre la voix d'Alain Resnais dans mon combiné téléphonique en bakélite, d'être présenté à Jeanne Moreau un soir à minuit au Napoléon, d'assister à la plus belle symphonie batracienne de ma vie à Nong Khiaw au Laos, le cinéma m'a livré sa syntaxe elliptique... Il faut tant de morceaux de miroirs brisés pour réfléchir le puzzle d'une vie, jeu d'échecs du Septième sceau où seuls sont épargnés les baladins. Mais c'est en entendant Domenico Modugno chanter les paroles de Pier Paolo Pasolini dans son sublime court métrage Que cosa sono le nuvole ? que mon cœur a chaviré. Il clôt cet autoportrait, exercice de sorcellerie qui, comme toute œuvre, est réussi dès lors que l'auditeur, le spectateur ou le visiteur peut se l'approprier.

mercredi 20 janvier 2021

27 jingles à la gloire du CD


À l'initiative des Allumés du Jazz, plusieurs dizaines de musiciens et leurs camarades ont enregistré 27 jingles pour clamer leur attachement au format CD. Je vous laisse découvrir qui sont-ils et ce qu'ils défendent. Ils offrent leurs enregistrements gracieusement, en toute solidarité, aux stations de radio qui partageraient leur goût pour la musique et souhaiteraient les diffuser. À l'origine, l'association, qui regroupe une soixantaine de labels de jazz, musiques improvisées ou tout simplement inventives, avait publié un sympathique fascicule de 4 pages, Le CD a ses charmes, en supplément du numéro 39 de leur célèbre Journal, le tout illustré par l'excellent Zou.

Chacun des neuf textes imprimés a ainsi été interprété par trois artistes différents, en solitaire ou en groupe. Chacun/e dut choisir entre Plaisir du geste, La culture c’est physique !, Froid le CD ?, Small is beautiful, Un moyen durable, Qui veut streamer des millions ?, Mercy mercy me (the Ecology), Disquaires par cœur, S’aider sans céder ses CD. Je me suis moi-même prêté au jeu en composant un petit cut-up au clavier accompagnant mon numéro d'allumé patenté.


Je ne vais pas rappeler ici les excellents arguments mettant les CD à l'honneur, puisqu'on peut les écouter en musique ! Sur la page du site où figurent les 9 x 3 jingles, s'affiche le texte de chaque annonce illustrée par Zou. Je suis curieux de découvrir au hasard de mes écoutes quelle station s'emparera de cette campagne salutaire. Radios nationales (les officielles), radios privées (les commerciales) ou radios libres (la résistance) ?

Évocation de Frank Zappa sur Art District Radio


Il y a quelques jours Serge Mariani invitait Jean Luc Ponty, Jimi Drouillard, Thierry Maillard et moi-même à évoquer Frank Zappa sur Art District Radio... La bonne adresse du podcast est https://artdistrict-radio.com/.../jaa.../speciale-zappa-1943
Pour ma part j'étais très ému de rencontrer Jean-Luc Ponty en direct du Texas où il réside (nous étions tous en visio) ; je ne l'avais pas revu depuis le 15 décembre 1970 au Gaumont Palace. Le lendemain, j'ai eu le plaisir de lui envoyer l'enregistrement du concert du Festival de Biot-Valbonne, que j'avais réalisé quelques mois plus tôt, alors qu'il jouait avec FZ, Alby Cullaz et Aldo Romano. J'avais emprunté l'ampli Marshall de Patrick Vian (Red Noise) pour Frank qui était venu seul avec sa guitare et rassemblé les musiciens pouvant jouer avec les deux "Américains".
À l'époque le disque King Kong où Ponty jouait la musique composée et arrangée par Zappa était une référence absolue pour nous. Le violoniste était accompagné par George Duke, qu'il avait fait connaître à Zappa, Ian Underwood, Ernie Watt, Gene Estes, Buell Neidlinger ou Wilton Felder, Art Tripp ou John Guerin...

vendredi 15 janvier 2021

De l'aventurier, du passeur et de l'inventeur, c'est Bernard qui me manque le plus...


Ce fut la dernière apparition de Bernard Vitet en public. Il mourut cinq ans et demi plus tard d'insuffisance respiratoire. Nous avions collaboré quasi quotidiennement pendant trente deux ans. Je n'ai passé autant de temps avec personne d'autre. C'était mon meilleur ami. Lorsque nous ne passions pas toute la journée à travailler, nous parlions des heures au téléphone, refaisant sans cesse le monde. Je rêverais de lui faire entendre chaque nouvelle pièce, découvrir ce que produisent les nouvelles générations, et discuter avec lui du jeu de massacre que le Capital nous impose. Il braverait le couvre-feu au guidon de son Solex ou de sa Harley. Il était monté en puissance en avançant dans le siècle. Avec mon père, Jean Birgé, et mon maître, Jean-André Fieschi, il forme un triumvirat dont la culture générale permettait toutes les outrances. Cet aventurier, ce passeur et cet inventeur m'ont appris à penser par moi-même. Bernard avait toujours une interprétation différente de la réalité. C'est celui des trois qui me manque le plus...

FRANÇOIS TUSQUES ET BERNARD VITET, DUO PERMUTANT
Article du 2 décembre 2007

Concert très émouvant vendredi soir à Montreuil où François Tusques jouait en duo avec Bernard Vitet dans le cadre des Journées Approxcinématives "Free Jazz / oreille Cinéma / iconophonies déconstructives ". Bernard, qui ne peut plus jouer de trompette à cause de ses problèmes dentaires, avait apporté sa trompette à anche (une trompette piccolo en si bémol aigu à quatre pistons avec un bec de saxophone sopranino) et son Reggy (un synthétiseur à pad sensitif construit il y a trentaine d'années par son cousin). François tissait une trame de notes grapillées s'enchevêtrant avec les sons électroniques. L'osmose était parfaite, y compris lorsqu'ils intervertirent les rôles, Bernard passant au piano et François au Reggy ! François dit que le synthétiseur produit un peu ce qu'il a toujours cherché, un habile équilibre entre l'écrit et l'aléatoire. Les notes rebondissaient dans tous les sens comme le vacarme des oiseaux virevoltant le soir en essaim, assourdissant tintamarre envahissant certains arbres appréciés par les passereaux, pour une musique naviguant entre free jazz et Ligeti.


Beaucoup d'anciens s'étaient déplacés pour écouter les deux septuagénaires, mais le peu de jeunes gens présents m'appparut angoissant. Je comprends aussi mieux Bernard qui a toujours évité de se retrouver au milieu de ses vieux potes, parce que cela lui "flanquait les moules", les mollusques collés à la proue des navires les empêchant d'avancer. L'âge du public est une question préoccupante. Les musiciens des nouvelles générations s'intéressent-ils si peu à ce qui s'est fait auparavant et à ce qui les a façonnés, souvent malgré eux ? Le concert de vendredi montrait une approche électro tout à fait originale et juvénile qui tranchait avec le tout venant à la mode.
Hier, nous assistâmes à la projection de trois films parmi la somptueuse programmation de Patrice Caillet : Archie Shepp au Panifrican Festival d'Alger avec Alan Silva qui jouait également ce soir, Sunny Murray, Clifford Thornton et Grachan Moncur III, filmés par Théo Robichet en 1971 rappelait l'enracinement du jazz en Afrique et le combat des Black Panthers, ''Don Cherry'', le film de 1967 de Jean-Noël Delamarre, Nathalie Perrey, Philippe Gras et Horace, mettait en scène la face "Peace and Love" de l'époque, et le film sur Un Drame Musical Instantané tourné en 1983 par Emmanuelle K pour la chaîne de télévision pirate Antène 1 montrait la liberté qui soufflait encore alors sur la création...

mardi 12 janvier 2021

Joce Mienniel rêve la pop


The Dreamer n'est pas un disque de flûtiste, mais celui d'un compositeur qui rêve de pop. Par pop, entendre que le rock est une musique plus populaire que le jazz ou la musique improvisée. Il n'empêche que la flûte de Joce Mienniel tinte le son de son nouveau groupe d'une couleur céleste qui s'intègre merveilleusement au métal de ses influences pinkfloydiennes seconde manière. La première était plus psychédélique, mais là il y a le muscle de ce qui fit le succès du groupe anglais dont Joce reprend d'ailleurs le tube Money. Et puis il chante, il chante feutré, mais il chante, en anglais, des mots de tristesse. Ils s'évaporeront lorsqu'une femme lui prendra la main dans une inattendue mise à nu ; les photographies de Cédric Roulliat laissent pantois, entre Orphée, fidèle insouciant, et la trivialité d'Œdipe. Planante et affirmée, la musique s'envole en volutes répétitives jusqu'à la reprise du thème de Michel Nyman pour le film Meurtres dans un jardin anglais. Pas de crime ici, mais un hommage assumé à la puissance électrique de la pop. En ajoutant son synthétiseur Korg MS20 (comme on peut aussi l'entendre sur notre collaboration Game Bling avec Eve Risser et mon récent album Pique-nique au labo), en s'associant au claviériste Vincent Lafont (qu'il a longtemps cotoyé au sein de l'ONJ période Yvinec), au guitariste Maxime Delpierre et au batteur Sébastien Brun (tous deux entendus, entre autres, avec Jeanne Added), Joce Mienniel produit ce son de groupe qui fait la particularité du rock face aux discours solistes des jazzmen. En 2012 ses Paris Short Stories lui permettaient de s'approprier les standards de notre époque avec une originalité de timbres inédite. En 2016 sur Tilt, déjà avec Lafont et Brun, il continuait à jongler avec le rock et les trouvailles à la Morricone. Il est logique que, quatre nouvelles années plus tard, son style s'affirme encore une fois, un truc addictif, suffisamment riche pour tourner en boucle sur la platine.
Comme Sylvaine Hélary, Joce Mienniel dresse un pont entre ce qui est assimilé au jazz et la pop. Sur d'autres projets, comme pour Naïssam Jalal, les musiques extra-européennes lui rappellent les origines ancestrales de son instrument. Comme leurs homologues qui ont choisi les bois (clarinettes, basson), les cordes (violons, violoncelles) ou la percussion, ces virtuoses de la flûte précisent une caractéristique hexagonale qui se démarque des Anglo-saxons plus branchés par les saxophones, les guitares électriques ou la batterie. Mais quel que soit l'instrument, les nouvelles générations de musiciens français affirment de plus en plus un courant novateur et inventif, indéfinissable parce qu'ils réfléchissent la variété et la richesse de nos paysages continentaux, un œcuménisme qu'il s'agit de défendre contre les coups de butoir d'une industrie multinationale phagocytée par les États Unis. Aucun nationalisme évidemment dans mon propos, mais le désir de marier ses propres racines aux grands mouvements planétaires. La musique classique et la pop anglaise sont facilement décelables chez ce rêveur, travailleur acharné qui nous fait partager ses trépidants fantasmes oniriques.

→ Joce Mienniel, The Dreamer, CD Drugstore Malone, dist. L'autre distribution, sortie le 5 février 2021

mercredi 6 janvier 2021

Le temps de la musique, le temps du politique


Le numéro 40 du Journal des Allumés du Jazz est à la hauteur des précédents, toujours aussi riche et passionnant. Il est d’autant plus indispensable que l'ancestral Jazz Mag est dévoyé par un rédacteur-en-chef paranoïaque qui n’a rien trouvé de mieux que de censurer les labels, en l’occurrence GRRR et nato, dont les producteurs auraient eu l’outrecuidance de critiquer ses couves et articles vintage au détriment de la scène vivante. C'est cocasse lorsqu'on sait que son prochain numéro est censé évoquer la résistance ! Drôle de conception de la presse et belle manière d'enterrer une revue que plus grand monde ne lit, et pour cause. Époque pitoyable comparée à l'ouverture d'esprit de son ancien rédac'chef, Philippe Carles. Cela rappelle aussi les "canons" de Télérama à l'époque où Jean Wagner y sévissait, ils équivalaient à la consécration suprême... Quant à Jazz News, il semble emboîter le pas à Jazz Mag depuis qu’il a été racheté par le même propriétaire, Édouard Rencker, PDG du groupe Makheia. La presse musicale est véritablement sinistrée, tous genres confondus, et la presse généraliste a perdu presque toutes ses colonnes qui étaient dédiées à la musique. Il reste quelques journalistes qui savent écrire, mais leur espace d'expression est une peau de chagrin.

Allumez donc la mèche, et cette fois, la rubrique Encyclopédie d’Albert Lory analyse les termes résilience, présentiel, distanciel et process, illustrés par Matthias Lehmann, Edith, Julien Mariolle et Gabriel Rebuffelo. Rappelons que ce journal « gratuit, à la périodicité diablement aléatoire » sollicite la participation de nombreux auteurs de bandes dessinées. Suivent cinq pages et demie intitulées Le temps de la musique, le temps du politique, témoignages passionnants et réveillés recueillis par Pierre Tenne et Jean Rochard avec Éric Beynel, Billie Brelok, Jean-Louis Comolli, François Corneloup, Gilles Coronado, D’ de Kabal, Élise Dabrowski, Denis Fournier, Antonin-Tri Hoang, Naïssam Jalal, Caroline Lemière, Frédéric Maurin, Fanny Ménégoz, Jacky Molard Quartet (Hélène Labarrière, Yannick Jory, Janick Martin, Jacky Molard), Basile Naudet, Jean-François Pauvros, Nicolas Souchal, Yoram Rosilio, Christian Tarting, Léa Trommenschlager, illustrées par Emre Orhun, Sylvie Fontaine, Andy Singer, Zou et les photographies de Jean-Pierre Levaray et Guy Le Querrec. Serge Adam remet les concerts sans public en perspective, illustration de Rocco. En demandant "Faut-il aller plus vite que la musique ?", le communiqué des Allumés pose les questions que le Centre national de la Musique fraîchement créé évacue : disques, petites structures, numérisation à outrance, droits d'auteur, empreinte carbone... Partout Le Tamis de l'essentiel fait froid dans le dos. Thierry Alba dessine le vertige. Jean-Brice Godet aborde La musique au temps du corona et s'entretient avec Raphaëlle Tchamitchian, Matthieu Malgrange, Félicie Bazelaire, Alexandre Pierrepont, Nawel Benziane, Timothée Quost, Mathieu Schoenahl, Anouchka Charbey, Julien Courquin, illustrés par Johan De Moor. En intro, il rappelle un texte prémonitoire de Marc Moulin, Big Brother de 2003 ! Le premier confinement a mis le Système D à l'honneur, mais le second a mis à mal le volontarisme. Changer ses habitudes est une bonne chose pour un artiste, à condition qu'il puisse exercer son art du partage. Pour The Healing Force, Jean Mestinard interroge les doutes de Paul Wacrenier photographié par Philippe Clin. Jazz Police, un intermède (L)BD de Pic et JR qui rappelle que la confrontation ne date pas d'aujourd'hui. Efix tire le portrait du Gredin, neuf et fringant syndicat des disquaires indépendants avec Julie David, Christophe Ouali et Yves Plouhinec interrogés par Allumette. On est à la moitié du canard et on a déjà passé plusieurs heures à le décortiquer. Il reste pourtant plus de chair sur la carcasse que la somme des numéros de Jazz Magazine de l'année !

Reprise de Jean-Brice Godet qui s'est intéressé au DOC, le Doigt dans l'Oreille du Chauve, un conglomérat d'activités résistantes en Normandie. La Bretagne n'est pas en reste, Gaby Kerdoncuff évoquant ses Échos-sillons, six maisons de disques et une ribambelle de musiciens et producteurs qui d'habitude "résisdansent" en se fichant du centralisme. Laurel fait sauter les disques comme des crêpes. Yec'hed mat ! Illustré par Anna Hymas, le texte de Jonathan Thomas, membre du CRAL (EHESS), évoque Des disques politiques historiques, avec la figure, inattendue pour certains, de Jean-Marie Le Pen ! Je précise que la SERP ne possédait pas que des enregistrements d'extrême-droite, mais aussi les droits des discours de Lénine, peut-être pour mieux faire passer la pilule ? Reprise de Pierre Tenne qui recense les encyclopédies du Net (Wikipedia, Discogs, Bandcamp...) pour un Saint Thomas Swing illustré par Nathalie Ferlut. L'inénarrable Pablo Cueco, soutenu par Johann de Moor, dévoile Les abîmes du complot ("Protégez-nous de ceux qui veulent nous sauver", Livre du Deuxième Confinement). Il est aussi l'auteur d'un rébus diabolique avec Denis Bourdaud. On retrouve le médecin-urgentiste Mohamed El Khebir, présent dans le numéro 39, évoquant le ras-le-bol du nouveau confinement, avec Zou se prenant pour Van Gogh. Terminons avec les nouveautés, parce que les Allumés ce sont aussi des centaines et des centaines de disques formidables vendus sur leur site. J'apprécie évidemment la chronique de mon Pique-nique au labo par un certain T.C. avant les dernières étincelles d'Allumette par Efix et Jiair et la photo de Le Querrec commentée cette fois par Antoine Péran.

Ce n'est pas tout ça, j'ai mon ménage à faire. J'espère ne pas vous avoir saoulés avec cette distribution digne d'un générique de film hollywoodien, mais il y a là plus qu'à boire et à manger. C'est du roboratif ! Alors d'ici le prochain numéro, abonnez-vous, c'est gratuit ! À moins que vous ne préfériez soutenir...

lundi 4 janvier 2021

Étienne Brunet apprivoise le confinement à la clarinette basse


D'Étienne Brunet, en 2011 j'écrivais : " Étienne Brunet accouche d'un nouveau concept, comme chaque fois, avec les forceps. Fidèle qu'à lui-même, il reproduit les gènes d'un autre médium pour sortir du noir et crier rage ou désespoir. Pendant un an il aura creusé une ribambelle de logiciels de son et d'image pour faire naître son projet inspiré d'un roman à paraître. Quand cela ? On ne sait jamais. Tinnitus-Mojo est son histoire, celle d'un musicien qui a perdu l'audition d'une oreille et se lance éperdument dans la quête infinie des nouvelles technologies pour retrouver sa forme, ou, à défaut, l'inventer. " Étienne, rencontré il y a de 40 ans lorsqu'il jouait dans le trio Axolotl, a toujours choisi d'appuyer son art sur des concepts, qu'il enregistre Postcommunism Atmosphere avec Corneliu Stroe et Laurent Saiet, La légende du Franc Rock and Roll avec Saïet, Benjamin Ritter, Erick Borelva, Christophe Minck et Paul Rogers, Free/bifteck avec Daunik Lazro, Daniel Mille, Thierry Madiot, Borelva, Camel Zekri, Hubert Dupont, Julien Blaine et Fred van Hove aux grandes orgues avec qui il commet également Improvisations, ou Tips (Tribute to Steve Lacy) avec un petit ensemble, et bien d'autres albums où il saisit chaque fois l'essence-même de chaque culture, d'abord en CD, puis de plus en plus sur Internet, médium qui convient à ses élucubrations psychédéliques audiovisuelles. Ses livres, parce qu'il écrit comme il souffle, sont des disques de papier, rythmés et sonores. Isolé comme tous les artistes atypiques, seul comme tant de garçons de son âge égarés sur la Carte du Tendre, il lui a fallu composé avec le confinement.


Il a enfourché sa clarinette basse, fidèle Rossinante, et il a joué chaque jour des deux confinements, sur son balcon au printemps, dans sa chambre cet automne. C'est roots, enregistré à l’arrache avec son téléphone, mais ensuite réintégré à des images vidéographiques. Son passé de technicien à Canal+ lui aura peut-être servi à apprivoiser les machines. Dans le passé j'ai parfois joué avec Étienne, en trio avec son fils Léo à la Gameboy qui depuis est passé à la guitare baroque, au luth et au théorbe, en quartet avec Nicolas Clauss et Éric Échampard ; Étienne jouait alors du sax alto et de la cornemuse !


Étienne Brunet ne s'arrête jamais de défricher des territoires qu'il ne connaît pas, meilleure méthode pour ne pas s'endormir. De toute manière, comme tous les grands productifs, il meuble ses insomnies. On le retrouve à Bangkok avec un groupe thaïlandais, à Berlin avec le violoncelliste Tristan Honsinger, à Lisbonne dans un grand ensemble d'improvisateurs, commémorant Pierre Barouh qui fut longtemps son producteur dans un orchestre Saravah, avec les Africains Djeour Cissokho, Mamadou Faye et le groupe Allalaké ; il s'est aussi formé à l'écriture symphonique et collabore avec le plasticien Fred Sapey, avec les poètes Julien Blaine et Jacques Donguy...
Après l'ancien, Étienne vient de mettre en ligne son nouveau site, d'une grande richesse et profondeur. Le système, même dans ses marges, isole stupidement les compositeurs comme lui, travailleur acharné en liaison directe avec son temps, prêt à y laisser sa chemise, sa peau et son âme. Le succès est un concept absurde pour les explorateurs. Ce sont les risques qui donnent toute la saveur à la vie, car le chemin est toujours plus excitant que la destination.

vendredi 1 janvier 2021

Pique-nique au labo dans Revue & Corrigée


Agréable manière de commencer l'année avec un article de Pierre Durr dans le n°126 de Revue & Corrigée (décembre 2020) à propos de mon dernier album sorti chez GRRR (dist. Orkhêstra, Les Allumés du Jazz et Bandcamp).

JEAN-JACQUES BIRGÉ
PIQUE-NIQUE AU LABO
GRRR, 2xCD, 2031-32 – 2020

On retient l’idée. En ces temps de confinement, on nous interdit d’aller rendre visite à nos amis. En revanche, on peut travailler. Alors pourquoi ne pas aller dans un studio d’enregistrement, bien sûr pour travailler, mais aussi pour rencontrer d’autres personnes ? Et la musique, c’est aussi le partage d’un savoir-faire et d’émotions que l’on communique aux auditeurs... Certes, ce double enregistrement n’a pas été réalisé lors des confinements : la chronologie des 22 titres (d’octobre 2010 à décembre 2019) n’inclut pas l’année 2020... Mais ouvre une piste (c’est le cas de le dire) pour contrer les interdictions de sortie. Tout au long de ces dix dernières années, Jean-Jacques Birgé a donc accueilli pour chaque titre, ici présenté, une ou deux personnes, histoire d’enregistrer ensemble. Car pour paraphraser Guigou Chenevier, le musicien est le meilleur ami du musicien*. ll est vrai qu’en son temps, Un Drame Musical Instantané ouvrait lui aussi la porte à d’autres musiciens**. Pour ce Pique-Nique au Labo, la plupart des invités sont français, ou tout du moins résidents : violoncellistes (Vincent Segal, Karsten Hochapfel), violonistes (Mathias Lévy, Jean-Francois Vrod), saxophonistes ou clarinettistes (Antonin-Tri Hoang, Sylvain Rifflet, Alexandra Grimal, Jean-Brice Godet), guitaristes (Julien Desprez, Hasse Poulsen, Christelle Séry), batteurs et/ou percussionnistes (Edward Perraud, Samuel Ber, Linda Edsjö, Sylvain Lemêtre), vocalistes (Birgitte Lyregaard, Médéric Collignon), accordéoniste (Pascal Contet), platiniste (Amandine Casadamont), et quelques autres encore à la basse, aux flûtes, etc. Cette somme vous plonge dans des effets euphorisants (« Improvisation »), vous entraîne dans des ritournelles déjantées (« Sur trois pattes »), dans des ambiances tour à tour tendres, espiègles, savoureuses (« Je pense a ton cul »), déconcertantes (« La Patience de la dame »), entourées de mystérieux halos (« Sous Surveillance », « Masked Man »), de rires et de parenthèses conviviales (« Soyez extravagant », ou l’intro de « Accretion »), épisodiquement plus lugubre (« In Total Darkness »), sans oublier quelque référence à des tragédies (les détonations et tirs dans une ville assiégée in « Dans l’Œuvre et hors d’œuvre »***). Au-delà du choix et de la variété des sonorités et couleurs mises en jeu, le souci de la continuité et de la progressivité permet à cet enregistrement d’éviter l’écueil des compilations disparates — sachant toutefois que ces 22 pièces ne sont que des éclats scintillants issus d’une vingtaine d’albums (parmi 60 autres !) numériques conçus ces dix dernières années, et disponibles sur drame.org.

* Guigou Chenevier, Le Batteur est le meilleur ami du musicien, in PolySons, 2003.
** Voir Urgent Meeting, GRRR, 1991, et Urgent Meeting 2 : Operation Blow-up, GRRR, 1992.
*** On pense à « Starry Night » de Mazen Kerbaj.

vendredi 25 décembre 2020

Lors d'un concert de jazz, j'ai vu...


Article du 29 novembre 2007 avec post-scriptum d'actualité

ceux qui hochent la tête, ceux qui boudent, ceux qui ne lâchent pas leur verre, ceux qui jouent avec leurs doigts, ceux qui ont les bras croisés, ceux qui se frictionnent les lèvres, ceux qui n'en perdent pas une bouchée, ceux qui pensent à autre chose, ceux qui prennent des notes, ceux qui en jouent, ceux qui ont les jambes énervées, ceux qui attendent l'entr'acte pour aller boire un coup, ceux qui ne font qu'écouter, ceux qui se tiennent le menton, ceux qui se frottent les yeux, ceux qui les ferment, ceux qui ont oublié d'éteindre leur portable, ceux qui cherchent les toilettes, ceux qui se bousculent au bar, ceux qui s'y accrochent, ceux qui laissent tomber une pantoufle du balcon, ceux que l'on ne reconnaît jamais, ceux qui filment, ceux qui fument, tous ceux qui sont des celles, ceux qui suent, ceux qui mâchonnent, ceux qui se parlent dans le creux de l'oreille, ceux qui n'entendent rien, ceux qui n'attendent plus rien, ceux qui baillent, ceux qui mettent leur main devant leur bouche, ceux qui les ont baladeuses, ceux qui partent à l'entr'acte, ceux qui ne se déparent pas de leur sourire, ceux qui rêvent, ceux qui s'endorment, ceux qui recommencent à vivre, ceux qui regardent ailleurs, ceux qui sont seuls, ceux qui sont plusieurs, ceux qui ne sont pas là pour ça, ceux qui comptent leurs sous, ceux qui arrivent lorsque tout est fini, ceux qui applaudissent, ceux qui rejoignent la nuit.

P.S. du 25 décembre 2020 :
évidemment vous ne pourrez rien voir ni personne aujourd'hui, parce que ceux qui nous gouvernent ont une gestion de la crise incohérente et criminelle. Ils choisissent d'interdire les lieux de spectacle et de culture sous prétexte de risques contagieux, alors que toutes les précautions sont prises. Les artistes vont mourir à petit feu, comme le personnel de restauration et d'autres commerces dits "non essentiels". Pendant ce temps, le couvre-feu oblige les usagers du métro et du RER à s'entasser en début de soirée, épaule contre épaule, au lieu d'étaler les rentrées. Et il faut porter le masque en forêt ou sur la plage. Les effets de bord ou secondaires seront plus meurtriers que le virus. Il y aurait, il y aura des pages à écrire, des procès à intenter, tant l'absurde nous enferme, nous anesthésie, servant sans mal les intérêts financiers de quelques milliardaires. On sait tout cela, me direz-vous. Mais que faisons-nous alors pour y remédier ?

Illustration d'Harvey Kurtzman extraite de Thelonious Violence

vendredi 18 décembre 2020

Reset


Les Allumés du Jazz sont toujours à la pointe de la réflexion politique sur le monde des arts, et en particulier celui de la musique, et pas seulement du jazz ! A l'occasion de leur dernier coup de gueule intitulé Le tamis de l'essentiel et de la sortie du n°40 de leur/notre Journal, je retrouve le brouillon d'un article que j'écrivais pour le n°20. Depuis, une nouvelle génération de musiciens et de musiciennes a heureusement émergé, à la fois virtuose, profonde et affranchie, affranchie du modèle américain, affranchie des étiquettes qui les enfermaient, affranchie des paroisses qui les isolaient. Devant l'adversité, ils ont souvent constitué des collectifs. En 2013, je les avais nommés "les affranchis" ! Mais qui sait comment ils se relèveront de l'exploitation criminelle que les gouvernements font de la crise dite sanitaire ?

Article du 23 septembre 2007

Peut-on feindre de comprendre la crise du disque en incriminant le cynisme et la frilosité de l'industrie, l'incompétence des institutions, la vénalité des marchands, la faillite de la distribution, l'absence de vrais producteurs, la faiblesse de la presse spécialisée, le téléchargement gratuit, la configuration astrale ou l'âge du capitaine ? N'est-il pas nécessaire d'interroger la musique elle-même et donc ceux et celles qui la font, compositeurs et interprètes ?
Aucun mouvement nouveau ne semble avoir marqué la musique occidentale depuis l'avènement du rap, de la techno ou de l'école spectrale. Nos allons de revival en remix sans déceler aucune nouvelle façon de voir, ni d'entendre. Le passe-partout délivré aux États-Unis, qui écrabouille les cultures régionales tandis que se multiplient les reconductions à la frontière, est lui-même devenu périmé : parmi les vingt plus grosses ventes actuelles en France, aucun artiste n'était connu il y a un an et ne le sera probablement plus dans deux. Les puristes qui pensent que l'improvisation est un genre interdisent que l'on prenne des libertés avec le free. L'electro-pop transforme le jazz en big promo. La chanson française revisite ses auteurs en dix lignes de bling et dix lignes de blang. Que se passe-t-il ? Chez trop d'artistes on recherche en vain les intentions. Comme le craignait Cocteau, "certains s'amusent sans arrière-pensée".
La politique nationale ne fait que réfléchir la crise mondiale et la vie musicale n'est qu'une projection de la société qui l'a engendrée sans qu'elle ne soit plus capable de lui rendre la monnaie de sa pièce. Est-il envisageable de créer des œuvres nouvelles sans inventer de nouvelles utopies ? La résistance ne pouvant être le fait d'un seul, l'union est indispensable, la fédération salvatrice. Pourtant, si chaque artiste porte sa responsabilité dans le débat qui nous anime tous, ses réponses lui sont propres, elles le définissent.

L'enfermement

Définir peut s'avérer un piège si cela dessine les limites de l'inspiration, réduisant l'œuvre aux acquis, condamnant l'auteur à une forme d'auto-parodie à laquelle chacun sera confronté un jour ou l'autre. Comment donc évoluer avec son temps lorsqu'on est musicien et que l'on ne souhaite pas répéter éternellement les mêmes formules ? Rien n?est acquis pour toujours. Rien n'est joué. Est-il possible de s'affranchir de son inspiration première, acquise dès l'adolescence, voire dès l'enfance, pour la faire sans cesse évoluer ? Il faut déjà toute une vie pour savoir qui l'on est, laissant à sa généalogie ce qui lui revient et assumant nos choix. Le poids des désirs inassouvis des parents forgent la névrose de leur progéniture qui à leur tour, etc. et dans l'autre sens, en remontant le temps sur des générations et des générations... Garder de la place pour les rencontres. Sur des routes parallèles, le zéro croise l'infini.
Faut-il se réjouir des étiquettes qui nous collent à la peau ou les subit-on comme on marque les bêtes ? Le classement arrange les marchands, mais contraint les œuvres à s'y plier, faute de quoi elles risquent d'échouer dans la catégorie des inclassables, antichambre de la mort ou de la starification. On sait que le succès, comme l'échec, est un poison. Son action est perverse, car s'il corrompt rarement celui qui l'atteint, le succès le pousse à remercier généreusement son public, à lui faire plaisir en lui offrant ce qu'il a plébiscité. Il fait du bien au porte-monnaie et flatte l'ego, mais fige souvent l'œuvre comme on épinglerait un papillon. On pourra l'admirer à sa guise, mais plus jamais il ne volera de ses propres ailes. L'échec est évidemment encore plus cruel, car il rend amer, aigri et peut faire sombrer dans des abîmes où jeter l'éponge est un moindre mal. Préconisons raisonnablement un petit succès stable qui empêche de s'endormir sur ses lauriers ou de s'auto-détruire, et revenons à nos moutons, hélas bien mal entourés.

Microcosmos

Rares sont les analystes qui écrivent effectivement sur la musique aujourd'hui. La presse musicale, tous genres confondus, est sinistrée, condamnée à suivre la mode de façon culinaire ou à se tourner vers le passé pour récupérer ceux qu'elle négligea lorsqu'ils étaient encore en action. Existe-t-il aujourd'hui un équivalent à une revue comme jadis Musique en Jeu, de celles que l'on collectionne tant les analyses qu'elle propose font office de manifestes, de témoignages formateurs, sujets à débat et réflexions visionnaires ? Mais personne, absolument personne, ne sait où ça va, et chacun s'affole dans son coin ou fait la sourde oreille. Les musiques que nous représentons ne peuvent s'épanouir qu'entourées, promues, au-delà d'un petit cénacle élitaire.
Nombreux programmateurs du monde des jazz sont usés comme les politiciens incapables de passer la main aux nouvelles générations. Ignorant comment les recycler, on les conserve. Tout le monde finit par jouer la même chose et l'on rencontre partout les mêmes même si chacun se croit unique. L'unicité n'est pas qu'une qualité, elle isole. Seul un mouvement d'ensemble peut changer les choses. Les quelques festivals et clubs à la programmation originale sont étouffés par l'effet de masse qui polarise les projecteurs. Les institutions reproduisent leurs aides à ceux qu'ils ont déjà soutenus. La fermeture des portes est automatique. Personne ne décide plus rien. Une fois lancé, le système fonctionne tout seul. Les jeunes ont de plus en mal de mal à se faire entendre. Ils sont condamnés à payer pour jouer ou se faire enregistrer. L'analyse de la situation exige une remise à plat générale. Pourquoi faisons-nous de la musique ? Pourquoi devient-on producteur ? Quel monde souhaitons-nous construire ?

Artistes et producteurs

Il est intéressant de noter une inversion de tendance aux Allumés. Si les premiers adhérents furent des producteurs refusant l'entrée aux labels de musiciens, la plupart des nouveaux membres sont des auto-productions. Est-ce un signe de la faillite des producteurs dont c'est le métier ? Quels publics ces musiques touchent-elles ? Jouons-nous une musique d'aujourd'hui ou sommes-nous les derniers vestiges d'une époque révolue qui n'a de contemporaine que le nom, un fantasme d'un autre siècle ? Pouvons-nous laisser le soin aux majors de décider ce qui sera diffusé ? Comment évoluer avec son temps ? Il est certainement plus difficile à un musicien de changer qu'à un producteur. La névrose colle à la peau des artistes, c'est leur fonds de commerce, le terreau sur lequel ils ont bâti leur œuvre, canalisant leur folie et la transformant en fleurs ou en plantes vénéneuses. Les uns se servent de leur souffrance pour créer, aucun choix ne s'offre à eux, tandis que les autres peuvent changer leur fusil d'épaule au gré des modes et de leurs lubies. Quelles influences bénéfiques les uns peuvent exercer sur les autres et réciproquement ? Dans ce petit monde où chacun se croit paranoïaque, les artistes pourraient incarner la tendance obsessionnelle et les producteurs une forme d'hystérie !

La grande évasion

Mis à part son statut social, le seul terrain d'intervention efficace du musicien reste son art. À chacun de creuser pour mettre à jour ses racines, d'arroser la terre, tailler les branches mortes, donner une forme au feuillage. Quels rythmes représentent le mieux notre univers ou remettraient les pendules à l'heure ? Quelles lois régissent les mélodies ? L'harmonie est-elle figée par ses écoles ? Quel rôle entend-on donner à la musique dans une société où l'influence de l'étranger est régie par des quotas, sans commune mesure s'il s'agit des Etats-Unis face à l'Afrique ou à l'Asie ? La responsabilité des artistes n?est pas forcément de manifester dans les rues, encore que tout élan de solidarité interprofessionnelle ou citoyen est fortement conseillé dans ces périodes de retour à la barbarie et au vichysme, mais la question de savoir pourquoi on joue ci ou ça, comment et quelle complicité ou résistance nous entretenons par notre expression artistique est fondamentale, fondatrice. Derrière les notes de musique se lisent des intentions. Sont-elles choisies par ceux qui les jouent ou sont-elles dictées par un marché, embrigadées dans une armée qui a choisi de mettre le monde au pas, au pas de la loi, une seule, lucrative et vidée de toute substance. Existe-t-il encore un art qui ne soit pas officiel ou doit-on l'inventer ? Rien n'est joué d'avance. La dilution n'est pas inéluctable. Il est urgent de se rappeler chaque matin ce qui nous motiva pour jouer la première note et ce qu'elle signifia pour nous. Il est vital de redéfinir aujourd'hui pourquoi nous combattons.

jeudi 17 décembre 2020

Pique-nique en Birgérama


Pique-nique en Birgérama est le titre que T.C. a donné à son article sur mon dernier album, dans le n°40 du Journal des Allumés du Jazz qui vient de paraître, à moins de deux mois de son édition précédente... Ce journal papier est le seul dans son genre, politique, analytique, polémique, participatif, informatif, depuis que Jazz Magazine est aux mains de censeurs vintage (quelle drôle de conception de la presse !) et que Jazz News fait la sourde oreille, peut-être par manque de personnel ! De plus le Journal des Allumés est gratuit, et on peut également le télécharger ou le lire en ligne si l'on est allergique au papier (comme les excellents Citizen Jazz, les Dernières Nouvelles du Jazz, etc., qui n'existent que sur Internet)...

Pique-nique en Birgérama

Jean-Jacques Birgé est probablement l’un des plus agiles représentants du courant frétillantiste de ce que l’on a appelé un temps la « New Music », qui garde son potentiel de nouveauté au-delà du terme. Particulièrement bien servi par l’actualité discographique avec la réédition enrichie de À travail égal salaire égal de Un drame musical instantané (Klang Galerie), la publication de son anticipation anthropologique Perspectives du XXIIe siècle (MEG) faisant suite à plus anticipé encore, l’album Centenaire de Jean-Jacques Birgé (GRRR – disponible aux Allumés du Jazz) ou le titillant et insolite Long Time No Sea du groupe El Strøm (GRRR – disponible aux Allumés du Jazz), le voici cette fois nous conviant à Pique-nique au labo, sélection en 23 plages des innombrables séances, tant musicales qu’amicales, surgissant de son studio, aussi plein d’invités que la fameuse cabine de la Nuit à l’Opéra. C’est bourré de surprises et d’éclats en tous genres et constitue une sorte de joyeux manifeste bien de notre temps cette fois, qui fait autant, body & soul, la pique que la nique.


JEAN-JACQUES BIRGÉ
PIQUE-NIQUE AU LABO GRRR - GRRR2031-32 - 2020 / 2CD - 15 €

Jean-Jacques Birgé (kb, electronics, plunderphonics, ambience, harmonica, Jew’s harps), Samuel Ber (dm, perc), Sophie Bernado (voc, bassoon), Amandine Casadamont (vinyls), Nicolas Christenson (b), Médéric Collignon (voc), Pascal Contet (acc), Elise Dabrowski (b, voc), Julien Desprez (eg), Linda Edsjö (marimba, vib, perc), Jean-Brice Godet (cassettes, cl), Alexandra Grimal (ts), Wassim Halal (perc), Antonin-Tri Hoang (as, cl, p), Karsten Hochapfel (cello), Fanny Lasfargues (electroacoustic bass), Mathias Lévy (vln), Sylvain Lemêtre (perc), Birgitte Lyregaard (voc), Jocelyn Mienniel (fl, MS20), Edward Perraud (dm, electronics), Jonathan Pontier (kb), Hasse Poulsen (g), Sylvain Rifflet (ts), Ève Risser (voc, melodica), Vincent Segal (cello), Christelle Séry (eg), Ravi Shardja (electric mandolin), Jean-François Vrod (vln)

N.B. de JJB : Klang Galerie a également publié des rééditions, pour la première fois en CD et agrémentés de longs bonus, des vinyles Rideau ! et L'homme à la caméra d'Un Drame Musical Instantané. En mars ce sera au tour de Carnage, épuisé depuis 25 ans, avec en bonus l'enregistrement original de La Bourse et la vie interprété par le trio Birgé Vitet Gorgé et l'Ensemble Instrumental du Nouvel Orchestre Philharmonique dirigé par Yves Prin. Walter Robotka (Klang Galerie) a ajouté Rendez-vous, duo inédit d'Hélène Sage et ma pomme enregistré en 1981 !
Enfin, petite erreur chronologique dans l'article de T.C., mon Centenaire (1952-2052) précède évidemment la catastrophe de 2152 évoquée dans Perspectives du XXIIe siècle, année où a priori nous serons tous morts, y compris les enfants qui naissent aujourd'hui, à moins qu'ils tiennent 132 ans, si je sais encore compter sur mes doigts !

mercredi 16 décembre 2020

Et puis, il y a les voix...


Article du 27 septembre 2007

Dans sa chronique sur Nabaz'mob dans Le Monde du 20 septembre dernier, Francis Marmande faisait référence à un autre opéra, Welcome to the Voice, de Steve Nieve et Muriel Teodori.
C'est une histoire d'amour entre un compositeur-pianiste anglais et une psychanalyste-réalisatrice française. Ensemble ils écrivent un drôle d'histoire qui rappelle autant Diva de Beinex que Une chambre en ville de Demy, et la musique suit les chemins de traverses ouverts par Escalator Over The Hill et No answer.
C'est une histoire d'amour entre un rocker fan de Berio et une collectionneuse de Michael Mantler, Carla Bley, Robert Wyatt autant que de Kathleen Ferrier, Maria Callas et West Side Story. J'ai toujours adoré ce genre de truc hybride comme L'hallali du Drame, cette fois un projet improbable qui finit tout de même par exister parce que de doux dingues comme Sting, Wyatt ou Elvis Costello lui prêtent leurs voix. La cantatrice Barbara Booney n'est pas en reste, suivie de Sara Fulgoni, Nathalie Manfrino et Amanda Roocroft.
C'est une histoire d'amour entre un ouvrier sidérurgiste et une chanteuse d'opéra. Il y a des effluves de Michel Colombier qui planent dans cette œuvre qui mêle l'écriture classique pour le Quatuor Brodsky, entendu avec Björk, et les improvisations jazz de Ned Rothenberg, Sting, Marc Ribot et Nieve.
C'est une histoire d'amour improbable, et pourtant ! Qui n'essaye rien n'a rien. Nieve et Teodori ont pris tous les risques, Welcome to the Voice est une œuvre magique qui convoque les fantômes de Carmen, Butterfly et Norma sur un livret résolument moderne et politique où apparaissent tous ceux qu'ils aiment de Godard à Mozart, de Gramsci à Verdi, de Rosa Lux à Chosta, de Maïakovski à Stravinsky... Comme me le susurrait Jean-Pierre Léaud, un doigt sur la bouche, un soir boulevard Montparnasse : "Et puis, il y a les voix..."
Booney, Sting, Wyatt, Costello, The London Voices et Le Chœur des Amis Français réunis dans un même ouvrage, un véritable opéra, haletant, palpitant, téméraire, improbable, inespéré !


P.S.: en reproduisant mon article de 2007 je découvre que l'œuvre fut jouée au Châtelet en novembre 2008 sans que je n'en sache rien. Quel dommage !

mardi 15 décembre 2020

Sur l'improvisation non-idiomatique


David J. Keffer (je cite ici ce professeur qui enseigne la musique improvisée non-idiomatique aux USA à l’Université du Tennessee) a écrit ses réflexions en écoutant plusieurs fois le double CD Pique-nique au labo que j’ai enregistré avec 28 improvisateurs/trices et produit sur le label GRRR. Il ne se fait pas d'illusions sur le fait que son compte-rendu soit particulièrement révélateur, mais il l’a écrit en écoutant la musique. Et il a adoré ma suggestion de jouer pour se rencontrer plutôt que de se rencontrer pour jouer.

Ci-dessous la traduction de l'article du Blog de la Poison Pie Publishing House :

Lorsque nous avons pris connaissance des réflexions de Vijay Iyer sur la "cognition incarnée" de la musique dans sa thèse de doctorat₁, nous avons placé ce concept dans un spectre de réponses musicales. À l'une des extrémités du spectre se trouve une réponse purement physique. Beaucoup d'entre nous commencent inconsciemment un mouvement physique, comme taper ses orteils ou bouger la tête, en réponse au stimulus de la musique rythmique. Ensuite vient une réponse émotionnelle. Là encore, de nombreux auditeurs peuvent s'identifier à la notion de "chansons tristes", qui décrivent une réponse émotionnelle à un morceau de musique, généralement construit avec l'intention d'induire précisément une telle réponse. L'idée de la musique induisant une réponse cognitive est donc une extension naturelle de ce spectre, puisque le mouvement physique, les émotions et les idées intellectuelles sont tous traités par le même organe biologique, à savoir le cerveau et les systèmes nerveux central, endocrinien et musculaire associés.

Un mécanisme commun utilisé en musique pour induire une réponse intellectuelle est la manifestation de la liberté musicale dans les ensembles d'improvisation collaborative, dans lesquels chaque musicien n'est pas obligé de se conformer à un ensemble de notes et d'accords strictement spécifiés, mais est plutôt invité à participer à une contribution plus individualisée au son collectif. Cette approche de la musique est facilement associée à des concepts égalitaires. En tant que telle, aux États-Unis d'Amérique elle a été historiquement associée au Mouvement des Droits Civiques, car elle place les musiciens sur un pied d'égalité, indépendamment de leur histoire et de leur renommée. Ce type de musique est individuellement sans ego tout en étant une revendication collective, car elle prône l'action sociale pour s'élever à l'idéal égalitaire.

La réceptivité à la cognition incarnée peut exiger une écoute active. Ce qu'un auditeur entend dans la musique est en grande partie ce qu'il apporte à la musique. Cela peut se produire à la fois sur le plan intellectuel et émotionnel. Peut-être contre-intuitivement, nous suggérons que dans le cas de l'improvisation non-idiomatique, l'appréciation intellectuelle de la musique est plus superficielle que la réponse émotionnelle. Une telle affirmation peut sembler rétrograde car de nombreuses personnes assistent à des concerts (du moins en période non pandémique) et réagissent à la musique à un niveau non intellectuel. Cependant, d'après ma propre expérience, la capacité d'apprécier intellectuellement la musique d'un artiste qui a échappé aux conventions traditionnelles de la mélodie et du rythme se développe progressivement au fur et à mesure que l'oreille est entraînée, mais une fois établi comme principe d'écoute active, s’offrent de larges applications. La reconnaissance du risque artistique pris dans des entreprises musicales par des artistes qui m'étaient jusqu'alors inconnus s'avère suffisante pour faire de moi un réceptacle volontaire à la musique, bien qu'elle ne résonne peut-être pas à un niveau dit plus profond.

Ce niveau supplémentaire de résonance va au-delà d'une reconnaissance superficielle du mérite de la musique pour aboutir à un désir d'être poussé à l'action par la musique, même si l'action consiste seulement à réécouter la musique. Cette réponse est due autant aux caractéristiques audio de la musique qu'à la relation non audio de l'auditeur avec la musique. Par exemple, à la maison d'édition Poison Pie, nous aimons énormément la musique du guitariste improvisateur britannique non idiomatique Derek Bailey, mais notre appréciation est tout autant motivée par l'attrait esthétique des sons physiques générés par la combinaison de l'être humain et de l'instrument de musique que par les attitudes culturelles adoptées par Bailey et représentées par sa musique. Sa vie musicale, expression infatigable d'auto-éducation, est illustrée par sa déclaration : "Toute l'histoire de ma vie est en réalité une tentative acharnée de repousser cette ignorance colossale que j'ai toujours portée en moi "₂ , tout comme son humilité et son humour irrévérencieux. Insister sans repentir sur le fait que le monde peut s'accommoder de cette musique bien qu'elle ne génère ni grand succès ni richesse excessive est un message qui nous interpelle également. Le monde est ce que nous en faisons et un modèle qui prône la capacité à dépasser la propagande d'une monoculture dominante, dans laquelle la valeur repose uniquement sur la quantité d'auditeurs et l'ampleur de la reconnaissance populaire, est un prix qui dépasse la valeur.

Bien sûr, Derek Bailey n'est qu'un exemple que nous évoquons pour illustrer notre propos. Il existe d'innombrables praticiens résidant dans les marges culturelles qui luttent contre le rétrécissement de l'expérience humaine par leur persévérance à se livrer à des actes qu'eux seuls peuvent juger valoir la peine. Ces réflexions exprimées dans les quatre paragraphes ci-dessus sont apparues au fur et à mesure que nous écoutions le pique-nique au labo de Jean-Jacques Birgé. Il s'agit d'un recueil de vingt-deux morceaux d'improvisation où Birgé collabore à divers duos et trios avec vingt-huit autres improvisateurs. Le matériel a été enregistré au cours de la dernière décennie. Nous entendons des fragments de quelques minutes issues d’un corpus d'improvisation vraisemblablement plus important. Chaque pièce se distingue non seulement par son personnel, mais aussi par l'instrumentation et l'approche individuelle de l'improvisation que chaque membre de l'ensemble a apportée à la réunion.

Comme l'explique le livret, "Il s'agit de jouer pour se rencontrer et non le contraire comme il est d’usage", c'est-à-dire de se rencontrer pour jouer.

Après une première écoute de la musique, j'ai senti qu’écrire cette critique m'aiderait à trouver comment cette musique me parle. Je devais aller au-delà d'un collage de pièces disparates, enregistrés au cours d'une décennie, puis réunis en une compilation, pour entendre le thème soutenu. C'est, de l'avis d'un profane, un autre exemple étonnant de la "cognition incarnée" de la musique créative. Il a servi d'introduction puissante à l'œuvre de Jean-Jacques Birgé et de ses conspirateurs.

Article du 10 décembre 2020 du Dr. David J. Keffer sur mon double CD Pique-nique au labo paru le 14 octobre 2020 sous le numéro 2031-2032 du label GRRR
Bandcamp (2 CD et fichiers numériques) / Discogs

Références :
1 Vijay Iyer, Microstructures of Feel, Macrostructures of Sound: Embodied Cognition in West African and African-American Musics, Ph.D. Dissertation, University of California, Berkeley, 1998.
2 Ben Watson, Derek Bailey and the Story of Free Improvisation, Verso, London, 2004, p. 55.

samedi 12 décembre 2020

Radio Panik (playlist)


Retour sur 4 heures d'émission que la Bruxelloise Radio Panik m'a consacrées ce mois-ci. Long entretien avec Nico Bogaerts entrecoupé de musique.
Sur la scène de la Gaîté Montparnasse à l'ARP 2600 (1975) / Photo © Thierry Dehesdin


Un Drame Musical Instantané ‎: Rangé des voitures avec Youval Micenmacher (Carnage - GRRR - 1985)
Jean-Jacques Birgé : 1965 (Intimités - GRRR online - 1965)
Birgé - Hoang - Perraud : La deuxième vie de mon père (Jean-Jacques Birgé + 28 musiciens - Pique​-​nique au labo - GRRR - 2020)
Un Drame Musical Instantané: Les blancs jouent et gagnent (L'hallali - GRRR - 1987)
Birgé Gorgé : Un coup de Groutchmeu (Avant Toute - Souffle Continu Records - 2016)
Un Drame Musical Instantané avec Yves Robert : Comedia dell'amore 329 (Urgent Meeting - GRRR - 1991)
Birgé - Christenson - Godet : The Back of the Mind (Duck Soup - GRRR online - 2019)
Crasse-Tignasse (1993) avec Birgé, Vitet, Siracusa / Photo © J.Tholance


Jean-Jacques Birgé : Les années 1950 avec Elsa Birgé, Michèle Buirette et Nicolas Chedmail (Album du Centenaire (1952​-​2052) - GRRR - 2018)
Birgé Gorgé : Bolet Meuble (Avant Toute - Souffle Continu - 2016)
Jean-Jacques Birgé : L'indésir avec Nicolas Chedmail (Perspectives du XXIIe siècle - MEG - 2020)
Birgé - Risser - Mienniel : Je pense à ton cul (Pique​-​nique au labo - GRRR - 2020)
Birgé Gorgé Shiroc ‎: pourrait être brutal (Défense de - GRRR - 1975)
Un Drame Musical Instantané : Tunnel Sous La Manche - Under The Channel (In Fractured Silence - United Dairies -1984)
Thurston Moore : 7/11 (Remix d'Un Drame Musical Instantané - GRRR online - 1999)
Chez Robert Wyatt (1999) / Photo © Alfie Benge

vendredi 11 décembre 2020

Sylvaine Hélary, flûtiste et compositrice (3)


Sylvaine Hélary explose son rôle de flûtiste en chantant, racontant des histoires et dirigeant le groupe Glowing Life, plus pop que jazz. La frontière stylistique entre rock et jazz est parfois difficilement saisissable, mais le rock est une musique de groupe alors que le jazz privilégie l'expression individuelle. Quant au swing c'est une notion sujette à caution ; toute interprétation réussie devrait swinguer, du classique au contemporain, de la musique traditionnelle à la variété internationale. Il faut que ça donne envie de danser, peu importe s'il s'agit de mouvements désordonnés ou de formes codifiées. Donc Vies scintillantes joue sur les deux tableaux, c'est un disque pop, avec un groupe qui swingue, composé du claviériste Antonin Rayon, virtuose de Hammond B3, du guitariste-bassiste Benjamin Glibert et du batteur Christophe Lavergne.


Avec ce que j'ai écrit précédemment, on ne sera pas surpris de reconnaître quelque cousinage avec le groupe Soft Machine. L'expérimental se transforme en chanson jusqu'à retrouver les intentions de départ. Ça glougloute mystérieusement en fines gouttelettes dans le tuyau avant que le quartet entame une nouvelle longue suite sur un texte de PJ Harvey, rejoint par le chorégraphe Mark Tompkins, entendu aux côtés d'Hélène Sage ou de Sarah Murcia. Les improvisations sont à mi-chemin entre le jazz rock (façon Miles Davis) et la pop psychédélique. Ça brille comme le plancton qui recouvre la pochette, mais n'oubliez jamais que, la nuit en plongée, ces unicellulaires aux formes merveilleuses et variées picotent lorsqu'ils viennent vous mordre.

→ Sylvaine Hélary Glowing Life, Vies scintillantes, CD Ayler Records, 13€

Cet article fait suite aux articles de mercredi et jeudi sur cinq autres disques de flûtistes.

jeudi 10 décembre 2020

Naïssam Jalal, flûtiste et compositrice (2)


Le nouvel album de la flûtiste Naïssam Jalal est double. Double CD, double vue, double fond, double vitrage, double sens... Pour envisager Un autre monde aujourd'hui, il faut être doué/e de double vue. Si l'on désire faire traverser les frontières à nos désirs d'amour et de fraternité, les valises simples ne conviennent plus. Comme si ces sentiments étaient d'une époque révolue, la contrebande s'impose. Et je ne pense pas que le double vitrage suffise à contenir sa rage contre l'absurdité criminelle du Capital. La musique de Naïssam Jalal est à double sens. Côté face, le mélange de Moyen Orient et de jazz rappelle la transe mélodique de John Coltrane. De l'autre côté, les revendications s'empilent. Être une femme, d'origine syrienne, compositrice, engagée politiquement et refusant de céder à la banalité du décervelage programmé, exige une tenue de combat, une forme exceptionnelle si l'on veut garder le sourire. Parce que la vie est là, qui vous tend les bras, quand on a 36 ans.


La virtuose, à la traversière comme au nay, chante parfois en doublant un autre instrument, car elle est accompagnée par le groupe Rhythms of Resistance composé du saxophoniste Mehdi Chaïb, du violoncelliste Karsten Hochapfel qui tient souvent ici le rôle de guitariste, du contrebassiste Damien Varaillon, du batteur Arnaud Dolmen qui privilégie les peaux et, pour le second disque, de l'Orchestre National de Bretagne dirigé par Zahia Ziouani, une autre manière d'assumer la migration, même si les interprètes classiques sont lents à se mettre au diapason des métriques complexes. Les arabesques de la flûte, et du nay auquel je suis encore plus sensible, nous emmènent vers Un autre monde, celui où l'on se saoule de musique pour vivre au lieu de survivre.



→ Naïssam Jalal, Un autre monde, 2CD Les couleurs du son, dist. L'autre distribution, sortie le 5 février 2021

Cet article fait suite à l'article d'hier sur quatre autres disques de flûtistes et précède la chronique du Glowing Life de Sylvaine Hélary.

mercredi 9 décembre 2020

Flûte ! (1)


Mon premier instrument fut une flûte rapportée de Sicile en 1967. Je l'ai toujours, mais je crains souvent que les conditions hydrométriques fassent éclater le bambou. Depuis, j'en ai acquis des dizaines, en bois, en métal, en terre, en plastique, mais je joue toujours des mêmes : une roumaine très aiguë, deux fabriquées par Bernard Vitet (une en plexiglas qui sonne comme un shakuhachi, l'autre très basse en PVC), deux encore en PVC achetées à Nicolas Bras, une varinette (flûte de nez) et des harmoniques comme celles aperçues sur la photo. La semaine dernière, pour le disque de rock que nous enregistrons en ce moment, Nicolas Chedmail m'a emprunté ma flûte à bec ténor ! Longtemps la flûte traversière était vouée aux filles, préjugé absurde que ridiculisent les souffles actuels de Naïssam Jalal, Sylvaine Hélary, Eve Risser, Elise Caron et bien d'autres...
M'arrivent quatre disques dont vous aurez deviné l'instrumentation ! Les deux premiers viennent d'Inde du Nord, musique hindoustanie interprétée sur des flûtes en bambou bansurî (merci à Cyriaque Kempf). Si Hamsadhwani propose des pièces variées, raga pentatonique joué par Ravi Shankar Mishra sur des instruments qu'il fabrique lui-même dans son atelier-garage de Mysore en Inde du Sud, je suis particulièrement bouleversé par la lente progression du Raag Yaman de son maître Pandit Nityanand Haldipur, qui lui-même fut le disciple de l'extraordinaire Annapurna Devi. Celle-ci, fille du légendaire Ustad Baba Allauddin Khan, fut la première épouse du célèbre Ravi Shankar. En Inde, comme pour les autres musiques, la tradition du Maihar Gharana se transmet ainsi, formant des lignées. Les tablistes sont nommés sur les pochettes, le plus jeune, Pandit Ravindra Yavagal, et le plus âgé, Pandit Omkar Gulvady, mais il n'est pas fait mention des joueurs de tampura qui entretiennent la basse continue... Je ne m'attendais pas à être envouté à ce point. Comme avec les drones de La Monte Young, la musique envahit l'espace, puis le corps qui finit par se dématérialiser jusqu'à l'abstraction de soi-même !
C'est une autre tradition que perpétue le duo de flûtistes Isophone composé de Rosa Parlato et Claire Marchal, celle de la musique contemporaine improvisée faisant appel aux traversières, de la piccolo à la basse. L'album Bise est tout en retenues délicates, réminiscences effleurées, harmoniques retrouvées, recherchant l'écoute de l'autre du bout des lèvres.
Le dernier est encore un duo, mais si Miquèu Montanaro joue des flûtes dont la fujara et la dvojnica, du galoubet tambourin (sa spécialité) et de la guimbarde, il dialogue avec son fils, le violoniste baryton Baltazar Montanaro-Nagy. Les improvisations ont évidemment un goût provençal prononcé. Les rythmes sont enlevés, les timbres variés et la danse n'est jamais loin.

P.S.: J'ignore où en est Joce Mienniel, mais je reçois à l'instant les disques de Sylvaine Hélary (avec Antonin Rayon, Benjamin Gilbert, Christophe Lavergne et Mark Tompkins) et de Naïssam Jalal (avec le groupe Rhythms of Resistance et le Nouvel Orchestre de Bretagne) que je suis impatient de découvrir et que je n'ai évidemment pas eu le temps d'écouter... À suivre !

→ Ravi Shankar Mishra, Hamsadhwani, CD Bansuriworld
→ Pandit Nityanand Haldipur, Raag Yaman, CD Bansuriworld
→ Isophone (Rosa Parlato & Claire Marchal), Bise - Improvisations aux flûtes traversières, CD Setola Di Maiale
→ Duo Montanaro, Be, CD Compagnie Montanaro

mardi 8 décembre 2020

Radio Panik ce mardi soir à 20h (épisode 2)


Second épisode après celui de mardi dernier.

À l'occasion de la sortie du double CD Pique-Nique au labo qui rassemble 29 improvisateurs/trices, Nico Bogaerts m'invite sur RADIO PANIK (Bruxelles 105.4) ce soir mardi 8 décembre de 20h à 22h. Ce long entretien à bâtons rompus entrecoupé de musique est évidemment disponible en direct sur Internet et téléchargeable gratuitement en Ogg ou mp3...
Nico Bogaerts revient sur mon passé, depuis Défense de avec Birgé Gorgé Shiroc (1975), disque-culte pour figurer sur la Nurse With Wound List, jusqu'aux deux albums parus pendant les premier et second confinements, le pré-cité Pique-nique et Perspectives du XXIIe siècle.
Les questions affutées que l'homme de radio belge me pose m'incitent à évoquer cinquante années de création excitante, Un Drame Musical Instantané évidemment (1976-2008) avec Francis Gorgé et Bernard Vitet, et sous mon nom propre ces vingt dernières années. J'ignore à quoi ressembleront ces deux émissions de deux heures, mais notre entretien téléphonique dura 3 heures 20. Et comme de bien entendu j'ai l'impression de n'avoir rien dit et je me suis trouvé terriblement bavard à l'écoute de la première partie, mais je suis mauvais juge, les retours ayant été très encourageants !

Premier épisode déjà en ligne

Deuxième et dernier épisode disponible dès 20h

lundi 7 décembre 2020

Scott Walker en 8 articles



RÉSURRECTION DE SCOTT WALKER
Article du 14 octobre 2007

Scott Walker est-il en phase avec son époque ou appartient-il à cette catégorie d'artistes qu'on dit en avance sur son temps parce que le monde autour traîne paresseusement les pieds ? La vitesse et le temps dépendent toujours du système de repères choisi. On les dits relatifs, depuis qu'un violoniste a posé que l'énergie est égale au produit de la masse par la vitesse au carré. La masse s'abat sur la caisse en bois de plus d'un mètre d'arête comme les poings cognent le quartier de viande de toute leur énergie sans oublier le temps qui file. Chaque son, millimétré, frappe le corps et l'imagination parce qu'ils répondent au propos d'un artiste qui a refusé de vendre son âme au diable. Les violons partagent leurs âmes avec les sons électroniques et les effets électroacoustiques du laboratoire. Leur concepteur est un être hypersensible et critique qui n'a pas voulu jouer le rôle de pop-star qu'on lui offrait du temps des Walker Brothers. The Sun Ain't Gonna Shine Anymore. Aucun d'eux ne s'appelait Walker, aucun n'était frère. L'argent n'était pas son moteur. Comme Zappa rêvait de composer pour orchestre symphonique et gagnait sa vie avec des chansons pour teen-agers en rébellion, Noel Scott Engel (son vrai nom) passa des succès sucrés de boys band des années 60 aux adaptations amères de Jacques Brel pour aboutir aux diamants noirs Tilt et The Drift que j'évoquais il y a quelques jours.


30th Century Man, le film de Stephen Kijak retrace la vie étonannte de cet intellectuel américain, amateur d'Ingmar Bergman dont il chanta Le septième sceau, qui émigra dans le Swinging London pour fuir la guerre du Vietnam et parce qu'il était fan des comédiens Margaret Rutherford et Terry-Thomas. Il resta un passionné de cinéma dont on retrouve maintes citations dans son œuvre de Dreyer à Godard en passant par Bresson, Jancso, Pasolini, Visconti, Fassbinder, mais aussi de littérature, Kafka, Camus, Beckett, comme de politique. Ce ne sont pas des alibis. Les chansons de Scott Walker sont traversées d'images et d'émotions fortes, de réflexions sur le monde, de poésie sombre et binaire. Ne cherchez pas le groove ni le swing, nous dit-il. C'est un compositeur européen, inspiré par les classiques et les modernes, par leurs orchestrations inventives et majestueuses. Si sa voix est unique, ses timbres orchestraux le sont aussi. Regardez-le enregistrer The Drift, couché à plat ventre sous le cube géant.


Cette biographie de deux heures (DVD Verve) est produite par David Bowie qui s'est toujours réclamé de Scott Walker. Y témoignent également Radiohead, Jarvis Cocker (Pulp), Brian Eno, Damon Albarn (Blur, Gorillaz), Neil Hannon (The Divine Comedy), Marc Almond, Alison Goldfrapp, Sting, Dot Allison, Simon Raymonde (Cocteau Twins), Richard Hawley, Rob Ellis, Johnny Marr (The Smiths/Modest Mouse), Gavin Friday, Lulu, Peter Olliff, Angela Morley, Ute Lemper, Ed Bicknell, Evan Parker, Hector Zazou, Mo Foster, Phil Sheppard, Pete Walsh... Les extraits sont magnifiques, l'aventure étonnante, la musique envoûtante. Les séances d'enregistrement de la musique de Pola X de Leos Carax convoquent je ne sais combien de guitaristes et de batteurs dans un immense entrepôt. Électrique. Comment, crooner baryton de variétés adolescent, devient-on cet artiste réfléchi de 63 ans construisant un monde inouï qu'il faudra encore au moins dix ans au public pour apprécier ? Ses propos rappellent ceux d'un autre outsider écœuré par les réactions du public, le pianiste Glenn Gould. Quelles souffrances dut-il endurer ? Quel silence l'habita longtemps ? Quel avenir nous prépare-t-il ? Vous le saurez peut-être lors d'un prochain épisode...

PERLE DE CULTURE
Article du 21 février 2007

(...) Deux cd de Scott Walker (ex-Walker Brothers), Tilt (1997) et The Drift (2006), sombres paysages cinématographiques de rocker intello. Superbe. La diction me rappelle Jack Bruce chez Michael Mantler. L'orchestration est hyper-moderne, industrielle et animale, minimale et symphonique. J'adore tout ce que fait Mantler, la monotonie apparente, l'inexorabilité, le timbre des voix (Bruce, Wyatt, Faithfull...). Écouter Scott Walker me donne cette impression léthargique d'énergie contenue, son chant rappelle Elvis dans un opéra contemporain. Quelques petites extravagances soniques me font préférer The Drift, une merveille, ça finira par se savoir. Les sons métalliques font grincer les neurones, les grosses caisses cognent à la porte, les bruitages narratifs n'enlèvent rien à l'abstraction... Les références se nomment Pasolini ou Brecht, les évocations de Mussolini ou Milosevic rappellent la noirceur de Triste Lilas de Vigroux, atmosphères de fin du monde, l'enfer comme si vous y étiez...

SCOTT WALKER : ORPHÉE OU CERBÈRE ?
Article du 9 octobre 2007



Il y a quelques temps, Benoît Hické relatait, sur le blog de Poptronics, la sortie du dernier cd de Scott Walker et d'un dvd qui lui est consacré. J'avais évoqué ici-même deux albums absolument sublimes de cet ex-Walker Brothers (The Sun Ain't Gonna Shine Anymore) passé par l'adaptation de Brel en anglais pour arriver aux aussi brillants que lugubres Tilt (1995) et surtout The Drift (2006), recueils de chansons innommables tant par sa manière de chanter et la gravité de ses textes que par l'invention instrumentale.
Le fourreau sombre, à peine lisible, granuleuse surface lunaire de pierre volcanique, donne le ton. L'intérieur du digipack en papier recyclé fait renaître le toucher de façon presque maladive, comme caresser de la laine de verre. And Who Shall Go To The Ball ? And What Shall Go To The Ball ? est une pièce purement instrumentale composée pour un étrange ballet (la Candoco Dance Company comprend des danseurs handicapés) de Rafael Bonachela qui, lors de ses précédentes créations, a travaillé avec Kylie Minogue. Quelques sons électroacoustiques, le London Sinfonietta, des plaques de métal : la partition oscille entre un minimalisme ardent et une marche bancale qui n'avance que par à-coups. L'œuvre ne dure pas plus de 25 minutes, mais l'énergie qu'elle requiert suffit à vous donner envie de le remettre encore une fois sur la platine. Avec ce gros point d'interrogation, Scott Walker affirme sa démarche de compositeur résolument contemporain déjà présente sous sa voix de baryton atonal dans son chef d'œuvre précédent. The Drift n'est pourtant pas à mettre en toutes les mains, car il risque de faire flipper pas mal de monde, comme jadis Captain Beefheart avec Trout Mask Replica. C'est trop lugubre, trop visionnaire, trop personnel pour que cela plaise aujourd'hui. On préférera généralement oublier la brutalité de l'époque dans une insipidité festive et une ivresse de surface. Il faudra probablement attendre pas mal d'années pour que son travail soit apprécié à sa juste valeur. Le trouble qu'il procure me rappelle aussi Pier Paolo Pasolini ou Joel Peter Witkin.

BISH BOSCH DE SCOTT WALKER
Article du 7 décembre 2012


Les albums qui sortent de l'ordinaire sont si rares qu'il est impossible d'échapper à ceux de Scott Walker. Je n'ai ressenti un tel choc qu'avec Captain Beefheart, Robert Wyatt, Björk, des voix comme celle de Jack Bruce chez Michael Mantler, ou sur notre continent Colette Magny, Brigitte Fontaine, Camille, Claire Diterzi, pour ne pas citer les éternels, tel Jacques Brel que Walker adapta scrupuleusement en anglais. De préférence chanteurs ayant dessiné leur univers musical en faisant fi de ce qui se fait ou pas. Si ses paysages sonores évoquent d'étranges scènes de film, la voix de Scott Walker, sorte de ténor déjanté ou de crooner emphatique, en dérange plus d'un/e. Il faudra parfois du temps pour s'habituer à cette manière de clamer sa rage ou sa douleur. Bish Bosch, son tout nouvel album, ne produit peut-être pas la même surprise qu'en leur temps Tilt et surtout The Drift, mais sa singularité, sa rigueur et son invention bousculent tout autant.

Bish Bosch signifie que le travail est terminé, il se réfère à la peinture torturée de Jérôme Bosch pleine de petites scènes cruelles et provocantes, et à l'argot de "putain". Ce mélange de sources réfléchit bien la démarche poétique de son auteur, maniant sans prérogatives le trivial et le sublime, le passé et le futur, le bien et le mal. Nous voyageons sur la même galère de la Grèce Antique à la Roumanie de Ceaușescu, de Hawaï aux Alpes, nous heurtant à des concepts de biologie moléculaire ou respirant de sulfureuses puanteurs fécales. Lorsque le mythe croise le quotidien on ne peut s'empêcher de penser à Pasolini, d'autant que Scott Walker ne se prive pas de citations bibliques et de références psychanalytiques. Ses textes nous bringuebalent sur des montagnes russes où il est pratiquement impossible de s'accrocher au garde-fou tant il se plait à changer brusquement de décors ou à convoquer d'historiques monstres au détour d'un vers.

Comme on le voyait dans le film 30th Century Man, il a beau inventer des sons inouïs avec toutes sortes d'objets ou d'instruments comme le Tubax, nouveau modèle de saxophone contrebasse, profonds ou aériens, tranchants ou veloutés, jamais la musique ne saurait produire le malaise que sa diction peut susciter. D'autant que cette fois il ne se prive pas de jouer de silences le laissant souvent a capella. Scott Walker est un minimaliste explosif. Les évènements se succèdent sans précipitation, mais avec une détermination effrayante. Le suspense est colossal. Chaque fois jusqu'à l'effondrement du majestueux et laborieux château de cartes. Si l'orchestre à cordes est utilisé pour des effets de vertige ou si les percussions martèlent l'espace comme dans le film Pola X de Leos Carax, les guitares électriques et les claviers numériques n'ont pas toujours l'efficacité dramatique de ses illustrations circonlocutoires, entendre que la poésie n'est jamais ici explicite, afin de générer des effets différents à chaque nouvelle écoute. Les envolées explicitement rock participent-elles au cut-up burroughsien des références ou sont-elles une tentative d'amadouer les oreilles rétives ?

Le graphisme de la pochette de Bish Bosch est aussi so(m)bre que les précédents. Il annonce la couleur ! De par son incontestable originalité, ses ambiances noires dont l'auteur se force pourtant à exclure tout cynisme, sa poésie hermétique truffée de connotations encyclopédiques, sa monotonie vocale aux intentions dramaturgiques, cet album ne plaira pas à tout le monde. Mais il comblera celles et ceux qui aiment les textures ciselées, les boutades incisives, les transpositions sonores inspirées par le sens des mots, la musique passionnée, et celles-ci comme ceux-là remettront encore et encore ce disque sur la platine pour s'en approcher chaque fois un peu plus, pour en varier les angles, pour en révéler les détails. Une œuvre !

SCOTT WALKER + SUNN 0))) = SOUSED
Article du 26 septembre 2014


Scott Walker est un des rares artistes dont j'attends les albums avec la fébrilité qui m'animait adolescent. Plus de Zappa ni de Beefheart pour nous surprendre, la plupart des rockers tapent le carton en maison de retraite, les jazzmen ont troqué le mordant des années free pour un consensus bien comme il faut, on s'inquiète pour la santé des derniers chanteurs à texte, les politiques à court terme des majors ne permettent plus de révéler aucun courant véritablement nouveau... Côté élitaire la plupart des compositeurs contemporains ne livrent que des clones bien policés ou de pâles reproductions des chefs d'œuvre passés. Le public se repaît d'un énième revival, manne providentielle du coffre au trésor de l'humanité. Heureusement de nouveaux musiciens s'interrogent et par ci par là se réveillent des talents inattendus, malgré le silence bruyant des médias. L'envie d'être étonné est si forte que l'on en arrive à ne plus rien écouter que le bruit de la ville ou de la nature. Alors lorsque l'on apprend que Scott Walker sort un album avec le groupe de drone métal Sunn 0))) on plonge direct sur l'ovni qui fera grincer les oreilles formatées par les radios privées, les compressions du mp3, le flux ininterrompu des baladeurs et les sacro-saintes habitudes.
Cinq pièces, cinquante minutes, Soused (qui sortira le 21 octobre sur 4AD) n'est pas aussi surprenant que le furent Tilt et The Drift en 1997 et 2006, renaissance expérimentale d'un chanteur de pop anglais passé par Brel et qui réussit à fondre un alliage métallique composé de crooning monotone, de magma électro-symphonique et d'enclumes rythmiques sur des textes intellos. Si en 2012 Bisch Bosch était électronique, les guitares de Sunn 0))) électrisent ce nouvel opus. Coups de fouet de Brando, cargo de Herod 2014, vrombissements de Bull, mécanique ferroviaire de Fetish, cliquetis régressifs de Lullaby, la plongée dans le rock est vivifiante. Les guitares des Américains Greg Anderson et Stephen O'Maley (tous deux également au Moog) et du Hollandais Tos Nieuwenhuizen (du groupe Beaver) soutiennent et ponctuent le chant de Walker venu avec l'orchestrateur Mark Warman et du producteur Peter Walsh qui étaient déjà de ses précédents voyages.


Stephen O'Malley a signé la pochette avec le photographe Gast Bouschet. Le superbe extrait vidéo illustre d'ailleurs parfaitement le métal fondu de la rencontre. Les deux entités sont peut-être trop évidemment compatibles. Ni le chanteur au romantisme exacerbé ni les guitaristes de doom dark n'entraînent les autres sur des terrains par eux inexplorés. La dialectique présente dans The Drift, chef d'œuvre absolu de Scott Walker, est noyée dans l'entente cordiale. Même si je plane à cent mètres sous terre, finalement en manque d'imprévu, je me tourne vers des collaborations de Walker moins évidentes avec Ute Lemper (Punishing Kiss et Lullaby By-By-By) et Leos Carax (B.O. du film Pola X) ou plus anciennes avec James Bond (Only MySelf To Blame pour le film The World is Not Enough), Nick Cave (cover de I Threw It All Away de Bob Dylan pour le film To Have and to Hold), Goran Bregovic (Man From Reno), toutes aussi remarquables.

SUR LE MONDE DIPLO
Article du 2 Juillet 2015


Mon article d'aujourd'hui est délocalisé. Vous le trouverez sur Le Monde Diplomatique de juillet en page 26. Voilà plus de 20 ans que j'y suis abonné. À une époque faste je contribuais aux Amis du Diplo. Mediapart fait un travail d'investigation formidable, son Club ouvre des perspectives inattendues, mais le mensuel en papier est la seule revue avec Courrier International qui prenne le recul avec l'information, voire s'en affranchisse, pour tenter d'analyser les enjeux planétaires. Si vous voulez savoir où cela chauffera demain, dans deux ou dans dix ans, toutes les explications sont là. De mon côté je me suis cantonné aux pages culturelles, histoire de faire connaître Scott Walker, un artiste majeur, une voix unique, à celles et ceux qui l'ignorent encore...

P.S.: l'article est accessible en ligne !
Le jour de la mort de Scott Walker le 25 mars 2019 je découvre que mon article y est lu à haute-voix par le comédien Arnaud Romain.

LE SOMBRE ORCHESTRE DE SCOTT WALKER
Article du 19 juillet 2017


J'avais laissé tomber le film de Brady Corbet après un quart d'heure. La partition pour orchestre de Scott Walker m'incite à y revenir. Sombre, brutale, tendue comme un arc, la musique met les nerfs en pelote. Des blocs de cordes assassins tombent des cintres comme un pendu au bout d'une corde, le couperet de la guillotine ou un peloton d'exécution. Mortel. C'est du gros lourd. Plus sommaire que ce que le chanteur écrit dans ses derniers albums expérimentaux, sa musique de film répond aux lois du genre, rappelant par endroits certains scores de Bernard Herrmann. La musique de film ne fait pas souvent dans la dentelle, elle doit rester complémentaire de l'image et de l'action, ne pas occuper tout l'espace. Le corps est éviscéré, le squelette à peine dépouillé de sa peau. Les cuivres accentuent la pomposité de ce film ambitieux...


Inspiré par une nouvelle de Jean-Paul Sartre, The Childhood of a Leader (L'enfance d'un chef) fut tourné sous deux versions, anglaise et française. Je n'arrive pas à m'intéresser au sort de l'enfant, encore moins au rapport de causalités qui ferait de son éducation par des parents autoritaires un futur dictateur. La transposition de la honte générée par le Traité de Versailles qui se conclut là en 1919 à celle que tente de lui infliger un monde d'adultes déconnecté tient d'un symbolisme balourd. La psychologie du film provient d'un comportementalisme réducteur, loin de la complexité analytique susceptible de révéler les mécanismes de la pensée du petit paranoïaque. Il va me falloir du temps pour réécouter le disque de Scott Walker en oubliant le maniérisme prétentieux qui avait séduit la Mostra de Venise en 2015...

→ Scott Walker, The Childhood of a Leader, mp3 9,99€ / CD 8,22€ / LP 12,94€ 4AD

LE CHEVAL GAGNANT DE SCOTT WALKER
Article du 26 mars 2029


Dans un documentaire de la BBC de 1995 Scott Walker évoque un film anglais de 1949 qui l'a considérablement marqué enfant, The Rocking Horse Winner d'Anthony Pelissier d'après une nouvelle de D.H. Lawrence. Scott Walker, qui s'est éteint hier, a toujours exprimé l'influence du cinématographe sur ses œuvres. Comme j'avais écouté toute la journée ses disques j'ai pensé regarder ce "joyau méconnu", or s'y décèle probablement la clef du mystère qui entoure le chanteur. Je déteste gâcher le plaisir de la découverte ("spoiler" comme disent les Anglophones, et cela n'a rien à voir avec "se poiler", d'autant que la mort de Walker m'affecte particulièrement), mais les voix qui émanent de la maison susurrent une possibilité de trouver l'argent nécessaire à la famille dans le besoin quitte à en payer le prix fort. Le succès s'avère menaçant ! Lorsqu'on connaît l'histoire de ce génie on est forcément troublé par la possible analogie avec son abandon précoce de la scène en pleine gloire et les distances entretenues avec le business.


L'inspiration d'un artiste a quelque chose de mystérieux, presque mystique, irraisonnable même au plus matérialiste. Le succès va de paire. Scott Walker avait toute sa vie eu la chance du petit garçon du film de Pelissier et cela lui faisait peur. J'ai trouvé sur le Net une copie de ce film rare sous-titrée en espagnol. C'est déjà ça. Hier matin j'avais découvert l'article de juillet 2015 que j'avais écrit sur Scott Walker pour Le Monde Diplomatique lu à haute-voix par le comédien Arnaud Romain ! Cette histoire mystérieuse où se mêlent la chance, l'inspiration, l'inquiétude pécuniaire des parents, la confiance, le jeu, la générosité et l'amour filial a d'étranges résonances avec ma propre histoire, pas seulement la mienne, mais celle de nombreux artistes...

dimanche 6 décembre 2020

Pique-nique au labo dans Jazz'halo


Un super article (en flamand, j'imagine) de Georges Tonla Briquet dans la revue belge Jazz’halo sur le double CD Pique-nique au labo avec 28 musiciens et musiciennes invité/e/s, que je vais tenter de traduire !

Un double CD avec un total de deux heures d'improvisation. L'initiateur et la figure centrale de chaque morceau est le musicien polyvalent français Jean-Jacques Birgé.
Jean-Jacques Birgé (°1952) constitue un monde à part, un monde en soi. L'homme compose pour presque toutes les disciplines artistiques possibles et joue de la moitié d'un magasin de musique. Il réalise également des films, conçoit les paysages sonores les plus divers et possède son propre label de disques GRRR. Et ce n'est qu'une petite sélection de son champ d'action. L'un de ses récents projets est ce Pique-Nique Au Labo.
Pour ceux qui ne sont pas très familiers avec le concept d'improvisation ou qui connaissent moins bien la scène française en ce domaine, c'est une porte d'entrée idéale. La durée des pièces varie d'une minute et demie à un peu moins de neuf minutes. Des instantanés en quelque sorte où un concert d'improvisation en direct est généralement un long flux d'idées connectées. Mais du seul fait de la limitation dans le temps, le seuil est très bas pour une meilleure connaissance. Les enregistrements ont principalement eu lieu dans son studio GRRR entre 2010 et 2019.
Un total de vingt-huit musiciens dont des noms connus tels que Vincent Segal, Antonin-Trí Hoang, Eve Risser, Julien Desprez, Sylvain Rifflet, Alexandra Grimal et le batteur belge Samuel Ber (Mâäk). Une collection de vingt-deux croquis difficiles à résumer. "Il s'agit de jouer pour se rencontrer et non l'inverse comme d'habitude", explique Birgé. De l'électro-poésie à des moments ébouriffants ou à glacer le sang, de la transe africaine à des éruptions de synthétiseur et du scratch à un modèle exotique détourné. Entre les deux, on peut encore entendre des bruits et des chuchotements, qu'ils soient ou non encapsulés dans des mouvements rythmiques, et le détachement sobre qui donne à réfléchir est juxtaposé au drame ambivalent. Presque toutes les impressions possibles sont passées en revue dans cette constellation où la polarisation est un terme inconnu. L'écoute "au hasard" donne toujours lieu à de nouvelles découvertes. Livret inclus avec toutes les informations de base.
Conseils d'écoute : www.drame.org, https://jjbirge.bandcamp.com
Tags : surréalisme, "Eraserhead" (David Lynch), le monde fantastique de Tim Burton, les bandes originales de John Carpenter, Anna Homler, Laurie Anderson.
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