Jean-Jacques Birgé

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mercredi 16 janvier 2019

La douce France de Das Kapital


Si le trio Das Kapital a choisi la France comme thématique de son nouvel album, c'est celle de "Mignonne allons voir si la rose..." et non celle de la Révolution de 1789 ou des Gilets Jaunes ! Cette délicatesse ronsardienne tient probablement aux origines des trois musiciens et à la perception qu'ont de notre pays leurs concitoyens. Le saxophoniste Daniel Erdmann est allemand, le guitariste Hasse Poulsen est danois et le batteur Edward Perraud vit à Tours qui n'est pas si loin de Vendôme ! Vive le France a un parfum de baloche du samedi soir, un délicieux accent populaire que n'effacent pas leurs interprétations très libres de Ravel, Satie, Lully, Bizet et que confirment celles de Claude François, Barbara, Brassens ou Trenet. Ils étaient évidement plus revendicatifs lorsqu'ils jouaient Eisler, parfois augmentés d'un orchestre d'harmonie, mais cette douceur angevine se mâtine d'une nostalgie productive lorsqu'ils s'aventurent sur Ma plus belle histoire d'amour, Ne me quitte pas ou La mer. Le ténor respire toujours aussi droit et franc, la guitare égrène sobrement ses notes cristallines et la percussion se fait lourde et grave, prenant son temps en s'affranchissant des jongleries virtuoses, du moins en apparence.


Si la musique est une déclaration d'amour, la photo du trio par Denis Rouvre comme le photomontage de la pochette dû à Christian Kirk Jensen, auxquels ils sont toujours fidèles, se moquent savoureusement de la fierté du coq français. De Gaulle, Louis XIV et Napoléon veillent ainsi sur le répertoire hexagonal en soulignant notre indépendance face au jazz américain, au demeurant excellent. Pas question de signer le TAFTA en musique, cocorico !

→ Das Kapital, Vive la France, cd Label Bleu, dist. L'autre distribution, 12,99€, sortie le 25 janvier 2019

mercredi 9 janvier 2019

En 1972 Vallancien multiplie Maté


Lorsqu'un musicien branche son instrument acoustique sur un dispositif électronique il est souvent difficile de savoir qui fait quoi. En 1975 Michel Portal était passé à la maison avec sa clarinette pour tester les possibilités offertes par mon ARP 2600. Ce synthétiseur permettait à la fois de transformer un son externe en temps réel, grâce à des filtres ou au modulateur en anneau, et de contrôler en retour ses composantes électroniques, par exemple avec son suiveur d'enveloppe. On peut entendre ce genre d'interaction réciproque sur Un coup de groutchmeu dans notre album enregistré cette année-là, Avant Toute, où Francis Gorgé branche sa guitare électrique sur l'ARP. Michel Portal avait paniqué de perdre le contrôle sur son jeu, mais il m'avait gentiment encouragé à poursuivre ma route. Ce besoin de contrôle est un des handicaps majeurs de la plupart des compositeurs contemporains jaloux de leurs prérogatives de classe. De son côté, Portal abandonnera hélas plus tard toute velléité expérimentale au profit d'un fantasme swing partagé par nombreux jazzmen français de sa génération. Les plus jeunes se moquent aujourd'hui de ces deux tendances, à la fois plus aptes au partage et renouant avec leurs patrimoines européens.


Trois ans plus tôt, en 1972, le saxophoniste Philippe Maté s'était laissé manipuler avec ravissement par l'ingénieur du son Daniel Vallancien, sans craindre de perdre le pouvoir sur la musique produite ! Or leur compagnonnage d'alors s'avère aujourd'hui un jalon fondateur. Ce n'étaient pas les seuls à l'époque, mais ils étaient rares et pas toujours aussi créatifs (l'année précédente, Maté avait participé à l'album Tacet de Jean Guérin). Leurs mouvements d'échos ressemblent d'ailleurs furieusement à mes tripatouillages de la fin des années 60 lorsque j'enregistrais un orchestre composé de mes potes avec un micro posé entre les deux oreillettes de mon casque avec l'effet "son sur son" de mon magnétophone Sony TC355. En jouant également sur la vitesse de défilement de la bande magnétique, j'obtenais des excitations suraiguës ou des profondeurs abyssales. Le savoir faire de Vallancien préserve la qualité des instruments utilisés par Maté tout en les étalant par un phénomène de répétitions que l'on peut qualifier de psychédéliques en regard de l'époque. Une simple mélodie s'entend ainsi transformée en paysage sonore. La superposition des rythmes ou des pistes crée des nuages de notes et produit des effets de masse qui se rapprochent des désirs symphoniques que nous avions à peu près tous d'une manière ou d'une autre, et que l'électricité autorisait enfin, de plus en temps réel. Confronté aux possibilités de la machine, une grosse console, Philippe Maté n'utilise pas seulement son ténor en jouant de ses clapets ou de son anche, il se saisit ici d'un flexatone, là d'une sanza gabonaise. En jonglant simplement avec la stéréo, Vallancien donne une forme à ces expérimentations instrumentales.
Tous ces albums sont sortis ou ont été réédités sur le label du Souffle Continu, passionné par l'invention des années 70.

Daniel Vallancien & Philippe Maté, LP Le Souffle Continu (publié à l'origine sur Saravah), 20€
→ Jean Guérin, Tacet, LP Le Souffle Continu (publié à l'origine sur Futura), 18€
→ Birgé Gorgé, Avant toute (inédit), LP Le Souffle Continu, 18€

vendredi 4 janvier 2019

Nu Creative Methods au Souffle Continu


Durant plusieurs semaines j'ai cherché comment aborder la réédition en vinyle de l'album Nu Jungle Dances du duo Nu Creative Methods composé de Pierre Bastien et Bernard Pruvost. Je me souviens qu'en 1978 dans son grand studio de la rue Charles Weiss Bernard Vitet en avait un exemplaire avec un petit poisson au feutre noir naïvement ajouté au dos de la pochette déjà dessinée à la main. Il y avait probablement une connexion entre Bernard et Pierre, parce que l'ancien contrebassiste a toujours été un grand admirateur de mon ami trompettiste, évidemment, mais aussi parce que le disque La Guêpe de Bernard Vitet s'appuyait sur un texte de Francis Ponge qui était également l'auteur de My creative method. Si on ajoute qu'il avait fini par vendre sa trompette de poche sertie de fausses pierres précieuses à Don Cherry qui le tannait, celle qui avait appartenu à Joséphine Baker, et que Don avait signé un morceau intitulé Nu Creative Love, il y a des points de convergence certains, d'autant que de son côté Bernard aimait beaucoup Pierre. J'avais rencontré l'un et l'autre en 1976 à la clinique anti-psychiatrique de La Borde au sein du big band déjanté Opération Rhino plus ou moins dirigé par Jac Berrocal. J'écris "plus ou moins dirigé", car y régnait une douce folie libertaire en vogue à l'époque.


Cette gentille inclinaison pour les univers imaginaires brindezingues se retrouve dans la plongée ornithologique en jungle artificielle de Nu Creative Methods, enregistrée par Daniel Deshays, "chevalier des Palmes Académiques", et parue alors sur Davantage, label de Berrocal. Les deux compères, Bastien et Pruvost, s'y transforment en hommes-orchestres ou plutôt en animaux-forêt. Le capharnaüm instrumental listé au dos de la pochette n'est pas un inventaire à la Prévert car aucun raton-laveur n'y est soufflé ni joué, mais une panoplie de zoologues partis se tailler un chemin buissonnier dans la serre du jardin des Plantes. Leurs Nu Jungle Dances sont celles de deux gamins qui avancent méthodiquement à pas "contés" dans une bande dessinée comme ils avaient dû en dévorer dans les journaux à feuilletons hebdomadaires Tintin ou Spirou. En grandissant, Pierre Bastien passera à des jeux plus constructifs, délaissant les déguisements d'explorateur pour fabriquer des machines célibataires à base de Meccano et adopter la trompinette de Cherry et Vitet. Mais ça c'est une autre histoire !

→ Nu Creative Methods, Nu Jungle Dances, LP Le Souffle Continu, 20€
Jeudi 10 janvier à 18h30 Pierre Bastien retrouvera Dominique Grimaud, Françoise Crublé, Jacky Dupéty et Gilbert Artman pour fêter la réédition récente de leurs trois disques respectifs sur le label du Souffle Continu, à savoir Nu Creative Methods, Camizole et Lard Free... Dédicaces et concert improvisé !

mercredi 2 janvier 2019

Akinmusire et Halvorson pour bien commencer l'année


Partageant avec Sylvain Rifflet mon engouement pour le dernier disque d'Ambrose Akinmusire intitulé Origami Harvest, il me suggère ardemment d'écouter Code Girl, celui de la guitariste Mary Halvorson auquel participe également le trompettiste.
Le premier fait partie de ces disques aux multiples influences comme je les aime, entendre Frank Zappa, Michael Mantler, Tony Hymas, John Zorn, ou, encore plus évidents, les albums Forever Changes de Love, Escalator Over The Hill de Carla Bley, Skies of America d'Ornette Coleman, The Carnival de Wyclef Jean, Speakerboxxx/The Love Below d'Outkast, Welcome To The Voice de Steve Nieve et quelques autres disques d'arrangeurs zélés mêlant rock, jazz, rap, orchestre classique, etc. Origami Harvest réunit ainsi l'élégant Ambrose Akinmusire, le rappeur Kool A.D., le quatuor à cordes Mivos, le claviériste Sam Harris, le batteur Marcus Gilmore et quelques invités comme le saxophoniste Walter Smith III. L'album est à la fois entraînant et revendicatif, lyrique et romantique. Akinmusire a choisi de cultiver les oppositions : masculin et féminin, art savant et populaire, libre improvisation et contrôle compositionnel, ghettos et américanisme... Je l'écoute en boucle, aussi bien hyper concentré que sans y prêter attention.
Code Girl est plus heurté, mais surtout plus jazz, par l'expression individuelle des protagonistes. Pour ce double album, Mary Halvorson est devenue auteur en plus de son rôle de compositrice, paroles poétiques chantées par Amirtha Kidambi soutenue par la guitariste, le bassiste Michael Formanek, le batteur Tomas Fujiwara et donc Ambrose Akinmusire à la trompette. Là où celui-ci peignait des fresques grandioses comme les paysages qu'offrent les grands parcs américains, celui de Mary Halvorson se replie sur la chambre, ligne claire souvent représentée par Bill Frisell. Musique d'appartement par la diversité des pièces plutôt que musique de chambre, Code Girl surprend au cours de la visite par certains recoins cachés plus modernes. Je vibre évidemment beaucoup plus en sympathie avec la pièce montée baroque Origami Harvest qu'avec cette belle unité de style...
Comme je connaissais mal ces deux artistes je reviens sur leur passé et me rends compte que ces deux albums marquent un tournant fondamental dans leur histoire, leurs précédents sonnant plus banaux à mes oreilles. Comme Double Negative de Low il y a peu, je me demande si ces deux petites merveilles sont d'heureux accidents de parcours ou un renouveau annonçant de futurs étonnements...

→ Ambrose Akinmusire, Origami Harvest, CD Blue Note
→ Mary Halvorson, Code Girl, 2 CD Firehouse 12 Records, dist. Orkhêstra

mardi 1 janvier 2019

La musique du XXe siècle


Ayant reçu quantité de livres sur la musique, j'ai eu un peu de mal à tracer mon chemin entre les biographies alimentaires et celles rédigées par le menu, les autobiographies impudiques et les réécritures de l'Histoire... Ayant toujours préféré les "livres de" plutôt que les "livres sur", j'ai plus facilement adhéré à l'autobiographie de Brian Wilson avec en mémoire le bouleversant biopic Love & Mercy que lui avait consacré Bill Pohlad que la énième biographie copiée-collée sur John Coltrane intitulée platement L'amour suprême. J'ai malgré tout eu du mal à venir à bout des confessions de la star déglinguée des Beach Boys comme du premier volume (1940-1971) des Extravagantes aventures de Frank Zappa qui forcément m'intéressaient plus. Wilson décrit avec moult détails chaque chanson et album qui ne sont pas tous des chefs d'œuvre et raconte avec sincérité sa descente aux enfers, d'autant qu'il se confie là à Ben Greenman après la sortie du film. De même, Christophe Delbrouck décortique chronologiquement le quotidien au jour le jour de l'idole de ma jeunesse de manière telle que cela en devient fastidieux. De plus, je suis frustré de constater que les épisodes que je connais le mieux, les festivals d'Amougies et Biot-Valbonne ou le premier concert à l'Olympia par exemple, sont bâclés alors que les passages de Zappa en France à cette époque en diraient long sur l'évolution musicale des Mothers of Invention. J'ai tout autant de difficulté à lire le roman de Roland Brival sur Thelonious Monk malgré les illustrations réalisées à la craie par Bruno Liance qui lui confèrent une distance poétique certaine, comme sur un trottoir. Peut-être est-ce un rejet global de la part de ma bibliothèque musicale qui croule sous les ouvrages dont certains m'apparaissent comme incontournables alors que d'autres ne font que passer, mais j'ai souhaité entrer dans le nouveau siècle en laissant derrière moi les découvertes du précédent...
Pourtant le pavé encyclopédique de Jean-Noël von der Weid, La musique du XXe siècle, retient mon attention, tout simplement parce que je le consulte comme un dictionnaire et y découvre quantité de compositeurs que j'ignorais ou des détails sur certains que je pensais connaître. Les 720 pages ont le mérite d'être bien écrites, avec toujours un point de vue personnel, ce qui est rare, eut-il été sévèrement critiqué lors de sa première édition en 1992 et critiquable encore aujourd'hui pour la cinquième. Si j'y vois les manques habituels relatifs au monde de la musique dite savante, soit une attitude de classe privilégiant le sérail au détriment des inventeurs œuvrant dans les musiques dites populaires, est-il possible de contourner l'obstacle que représente toute encyclopédie ? Quoi qu'il en soit, La musique du XXe siècle ouvre des portes aux musiciens qui avancent dans le XXIe, qu'ils suivent l'orthodoxie de ce monde terriblement hiérarchisé ou qu'ils s'y intéressent parce que cette Histoire représente une mine inépuisable. Les amateurs y trouveront également leur compte, Jean-Noël von der Weid se donnant toujours le mal de communiquer à plusieurs niveaux de connaissances, avec beaucoup d'intelligence et même un soupçon de poésie.
On complétera ces informations en recourant à d'autres sources comme ce blog, celui de Jean-Jacques Palix, le site Citizenjazz, le magazine Revue & Corrigée, Le Son du Grisli, le Journal des Allumés du Jazz, démarches qui n'ont rien de simple tant elles se sont taries, les rubriques disparaissant les unes après les autres des quotidiens, hebdomadaires, mensuels, etc. Il est loin le temps où Daniel Caux explorait toutes les musiques sans distinction, où les revues Musique en Jeu, L'Art Vivant, voire Le Monde de la Musique à sa création, nous ravissaient. La presse musicale française est un désert où les rares oasis ont été privatisées.
Sur ma photo on voit La France Underground (1965-1979) de Serge Loupien que m'ont conseillé les disquaires du Souffle Continu et qui ne manquera pas non plus de me passionner tout en m'énervant un peu, mais je n'ai pas encore eu le temps de m'y plonger, accaparé par mes propres compositions musicales auxquelles je donne la priorité sur mes chroniques quotidiennes dans cette colonne, ce qui n'est pas une mince affaire pour ne pas faillir à mon rendez-vous quotidien avec vous, vous toutes et tous à qui je souhaite une meilleure année, on y reviendra !

→ Jean-Noël von der Weid, La musique du XXe siècle, ed. Pluriel, 20,20€
→ Serge Loupien, La France Underground (1965-1979, Free Jazz et Rock Pop, Le temps des utopies), ed. Rivage Rouge, 23€
→ Brian Wilson avec Ben Greenman, I am Brian Wilson (Le génie derrière les Beach Boys), ed. Castor Astral, 24€
→ Roland Brival, Thelonious, illustr. Bruno Liance, ed. Gallimard, 23€
→ Christophe Delbrouck, Les extravagantes aventures de Frank Zappa (Acte 1), ed. Castor Astral, 24€
→ Franck Médioni, John Coltrane (L'amour suprême), ed. Castor Astral, 20€

P.S.: J'ajoute deux petits fascicules très sympas publiés par Lenka Lente : Antonin Artaud Ci-gît avec un mini-CD inédit de Nurse With Wound (9€) et Guillaume Belhomme D'entre les morts avec un mini-CD de Daniel Menche (9€)... J'ai le même problème avec le Eric Dolphy de Belhomme qu'avec la plupart des biographies, même si c'est un bon boulot (15€)... Enfin, je n'ai pas encore chroniqué le troisième volume d'Agitation Frite de Philippe Robert (27€) sur lequel j'essaierai de revenir...

lundi 31 décembre 2018

Frith & Fox pendus entre enfer et paradis


Aux tous débuts d'Un Drame Musical Instantané Joséphine Markovits, qui venait de prendre la direction du Festival d'Automne à Paris, nous avait comparés à l'Art Ensemble of Chicago, probablement à cause du capharnaüm d'instruments hétéroclites disposés sur scène et pour la libre improvisation où tous les espoirs étaient permis sans restriction d'aucun style musical. Plus tard les critiques de jazz nous assimilèrent à John Zorn et aux mystérieux Residents sans que je comprenne exactement pourquoi. À l'époque Zorn zappait comme un fou tandis que les réfractaires à la musique du Drame regrettaient le "coïtus interruptus" de nos montages cut en direct. Au jeu des comparaisons je me souviens que nous fûmes également associés à Sun Ra, Stravinsky ou Zappa et les références éclaboussèrent étonnamment Pierre Henry, Pink Floyd, Karlheinz Stockhausen, Terry Riley, Tangerine Dream... Mais dans les bacs des disquaires nous étions simplement "inclassables".


En écoutant le récent CD A Day Hanging Dead Between Heaven And Earth signé Fred Frith et Hardy Fox je reconnais le goût des Residents pour un univers cinématographique à la fois rock et symphonique, compositions très articulées avec une recherche de timbres inhabituelle. Commencé en 1990 à Big Sur et terminé 25 ans plus tard, l'album sera le dernier de Hardy Fox, "tête pensante des Residents". Difficile de comprendre exactement comment la mayonnaise a pris, mais il semble que tout ait débuté avec des vagues, des oiseaux et une chanson fredonnée. L'année suivante, Fred Frith revient avec paroles et musiques, jouant sur un violon midi dont Hardy Fox enregistre acoustiquement et électroniquement tout ce qui en sort. En résulte un montage de 20 minutes, trop court pour un album. Récemment Walter Robotka, producteur autrichien de Klanggalerie spécialisé dans les disques inclassables et les archives inouïes, réactive le projet, Frith demande à Zeina Nasr d'écrire de nouvelles paroles, il ajoute un piano que l'ingénieur du son Myles Boisen vient d'acquérir et Fox peut enfin entendre le fruit de son travail, mais il s'éteint le 2 novembre dernier, terrassé par une tumeur au cerveau. A Day Hanging Dead Between Heaven And Earth sonne comme un des meilleurs albums des Residents et montre que Frith, musicien expérimental d'origine folk, fut toujours plus à l'aise dans le rock que nulle part ailleurs, à l'instar du film iconique Step Across The Border que lui consacrèrent Nicolas Humbert et Werner Penzel en 1990, date à laquelle A Day Hanging Dead Between Heaven And Earth fut initié. Et puis je commence à avoir une petite idée de ce qui m'anime et que je partage avec ces deux olibrius lorsque sur mon clavier j'ai un orchestre au bout des doigts !

→ Fred Frith and Hardy Fox, A Day Hanging Dead Between Heaven And Earth, CD Klanggalerie, 17€ port inclus

jeudi 27 décembre 2018

Chifoumi avec les Sylvain Lemêtre et Rifflet


Hier j'évoquais le disque en duo avec Hélène Sage enregistré en 1981 et qui a mis 37 ans pour être enfin publié. Cela explique pourquoi il m'arrive de faire un album dans la journée et de le mettre en ligne dès le lendemain !
C'était donc jeudi, comme lorsque j'étais enfant et qu'il n'y avait pas d'école ce jour-là. Ainsi jeudi dernier nous nous sommes bien amusés, ce qui est de bon présage. Jouer ensemble sans autre but que le plaisir est une activité de jeunes gens. À en avoir fait son métier on perd trop souvent le sens que l'on espérait donner à sa vie. Ce n'est plus de l'art, c'est du calcul. Aussi je propose régulièrement à des musiciens et musiciennes de passer une journée ensemble dans le studio à improviser librement. L'idée est d'enregistrer un album que l'on mettra en ligne aussitôt, gratuit en écoute et téléchargement.
Trop de mes collègues pensent en termes de carrière, ils ou elles ont peur de faire de l'ombre à une sortie de disque, ou bien jouer sans but lucratif leur semble peut-être dévalorisant, comme si cela les reléguait au rang d'amateur. Or l'amateurisme vient du verbe aimer. Prendre une journée juste pour jouer, c'est comme dîner avec des amis et ne plus arriver à se quitter alors qu'il est une heure avancée de la nuit. On peut comprendre celles et ceux qui font des additions parce que les fins de mois sont difficiles. Les gilets jaunes l'expriment clairement. Un Français sur cinq ne mange que deux repas par jour. Cela touche évidemment aussi les artistes. Vivre de son art est devenu de plus en plus ardu. Mais qu'est-ce qui nous fait tenir si ce n'est la passion ? Si cette passion est parfois devenue payante elle risque aussi de provoquer une dramatique amnésie. C'est comme pour tout le reste, on a la fâcheuse habitude d'oublier les belles résolutions de son adolescence au profit de petits arrangements qui invitent la mort bien avant notre véritable décès...


Ces propos représentent exactement le contraire de l'ambiance de notre rencontre en musique au Studio GRRR jeudi. J'avais invité le saxophoniste ténor Sylvain Rifflet et le percussionniste Sylvain Lemêtre dont j'admirais les travaux sans n'avoir jamais joué ensemble. Idem pour eux deux qui s'appréciaient sans bien se connaître. Nos échanges verbaux soulignèrent que nous étions sur la même longueur d'ondes, encensant les mêmes artistes ou projets et critiquant avec bienveillance ceux qui nous semblaient hélas ratés cette année. Par exemple me voilà commandant Code Girl de Mary Halvorson en même temps qu'Origami Harvest d'Ambrose Akinmusire déjà prévu ! Et puis nous avons joué, quinze pièces dont deux pas terribles (il faut bien prendre des risques en testant des trucs bizarres) et deux formidables dont la technique nous a privés (Cubase ayant bugué pendant la prise). Il en reste onze réunies sous le titre Chifoumi. Le chifoumi est le célèbre jeu de mains jeux de vilains "caillou-papier-ciseaux". Ainsi le thème de chaque pièce était donné d'emblée, libre à chacun de l'interpréter à sa guise. Pour Caillou 2 j'ai prêté mon Venova, un sax en plastique Yamaha, à Rifflet qui sinon jouait évidemment de son ténor tandis que Lemêtre avait étalé un set de percussion incroyable dans le studio...


De mon côté j'avais programmé quelques timbres en accord avec caillou, papier ou ciseaux. Si je jouai essentiellement de mes claviers, je fis un caillou de mon Lyra-8, un synthé russe très noisy, un papier de mon Tenori-on, le machin carré japonais qui fait de la lumière, et aux ciseaux de Crasse-Tignasse j'ajoutai une flûte, l'erhu, des guimbardes et ma sempiternelle trompinette à anche.
En fin de journée, comme nous étions enchantés, avant de plier j'ai demandé à mes deux camarades de contribuer instrumentalement au morceau commandé par les Allumés du Jazz pour un vinyle qui devrait sortir pour le prochain Disquaire Day. Le titre de notre contribution est Les travailleurs du disque dans le miroir des allumettes ! Sur le field recording qu'Amandine Casadamont a réalisé en Transylvanie et que j'ai monté comme une scène de film, j'ai d'abord posé des nappes étranges, sortes de drones électriques aux pétouilles de surface. Puis j'ai suggéré à Sacha Gattino, de passage à Paris, de siffler comme il l'avait si bien fait dans le Tombeau qu'il a écrit pour mon Centenaire. Une petite réverbération astucieuse le place au milieu d'une forêt où des bûcherons taillent des allumettes et où un enfant tripote dangereusement une arme à feu. Sylvain Lemêtre apporte du grave avec ses gongs et ses peaux, et le chorus lyrique de Sylvain Rifflet au ténor fait chavirer la pièce dans une beauté vénéneuse inattendue...

→ Birgé Lemêtre Rifflet, Chifoumi, écoute et téléchargement gratuit sur drame.org
→ Birgé Casadamont Gattino Lemêtre Rifflet, in album vinyle collectif pour le Disquaire Day, à paraître le 13 avril 2019

mercredi 26 décembre 2018

37 ans pour honorer un rendez-vous !


Un beau cadeau de Noël est arrivé samedi par la Poste. C'est un Rendez-Vous qui aura mis 37 ans à se concrétiser ! Le label autrichien Klanggalerie continue en effet de publier en CD des vinyles d'Un Drame Musical Instantané ou des disques totalement inédits comme ce duo avec Hélène Sage enregistré en 1981 et qui n'avait jamais été édité.
Après Rideau ! et À travail égal salaire égal, Klanggalerie poursuit son programme extensif de rééditions CD du Drame qui permettra de jouir de nos premiers albums initialement publiés en vinyle, mais également de projets connexes comme ce Rendez-vous.
« J'ai rencontré Hélène lors d'une performance qu'elle donnait à l'Espace Palikao à Paris avec la chorégraphe Lulla Card Chourlin. Elle chantait au volant de sa vieille Mercedes Benz, tentant d'écraser Lulla, et elle jouait de la contrebasse perchée sur le toit de sa voiture ! Je lui ai proposé d'enregistrer quelques improvisations au Studio GRRR comme je l'ai toujours fait avec les nouveaux musiciens et comme je continue à le faire. Nous nous sommes immédiatement entendus, comme on peut le constater sur ce disque 37 ans plus tard, à tel point que je lui ai demandé de rejoindre le grand orchestre du Drame que nous venions de fonder. Elle a apporté une nouvelle dose de délire au groupe, jouant d'étranges instruments qu'elle avait inventés. C'était une super flûtiste, elle chante aussi, mais je lui ai demandé de jouer de plein de trucs bizarres, la laissant souvent libre d'improviser à côté des parties écrites. Les années suivantes nous avons joué en duo et elle a parfois tenu le rôle de quatrième membre du Drame.
Hélène vit depuis longtemps à Toulouse, mais nous sommes restés proches. La disparition de Bernard Vitet fut une terrible perte pour elle, pour Francis Gorgé et pour moi. Je regrette qu'il ne soit plus là pour discuter de tout et de rien, à refaire le monde qui en a bien besoin. Lorsque je réécoute ces pièces aujourd'hui, je suis surpris par le niveau de composition, la qualité et la variété de nos inventions. Le mélange d'instruments acoustiques et électroniques sonne totalement actuel, avec l'énergie de la jeunesse et l'amour absolu pour des formes inouïes. »


Jean-Jacques Birgé - synthétiseur, orgue, boîte à rythmes, electronics, trompette, anches, cordes, percussion, zhumains & autres animaux
Hélène Sage - flûtes, clarinettes, sax ténor, bouilloire, voix, accordéon, contrebasse, bâton de pluie

→ Jean-Jacques Birgé & Hélène Sage, Rendez-Vous, CD Klanggalerie, 17€ port inclus où que ce soit !

jeudi 20 décembre 2018

Samuel Ber, batteur-compositeur


Antonin avait vu juste, bien entendu, Samuel Ber est le nouveau batteur avec lequel il faut compter. Pas sur ses doigts, mais de tête. Le jeune Belge a le rythme, mais il a aussi le timbre. Avec la fougue de sa jeunesse inventive, il sort ce dimanche deux albums épatants qu'il a majoritairement composés et qui donnent la pêche. Le premier que je place sur la platine est Maps & Synedoches, trio avec le saxophoniste américain Tony Malaby aux ténor et soprano et le claviériste Jozef Dumoulin, un autre Belge au Fender Rhodes et divers effets électroniques. Ces derniers temps le jazz m'ennuyait. Trop de répétitions, de conventions, de citations, de revivals ou d'interdits. Ce n'est pourtant jamais un question de genre. Tout dépend qui s'en joue. Le free a la liberté de se réinventer par vagues. L'anche tranche et déchire, l'électronique plane et appuie, les baguettes découpent et recollent. Samuel Ber sait s'entourer. À son tour il attrape les cordes que lui envoient ses deux camarades et il en fait des nœuds, nœuds coulants et nœuds de chaise, nœuds de bois ou de fusion, nœuds chinois ou en tête de turc, etc.
Le jeune batteur a composé l'intégralité du second album, Between. Le groupe Pentadox comprend un pianiste, Bram de Looze, et trois saxophonistes, Guillaume Orti à l'alto, Sylvain Debaisieux au ténor et Bo van der Werf au baryton. La musique semble plus écrite, plus structurée, mais l'improvisation y tient toujours une place prépondérante. Des parties entraînantes suivent des mouvements lents. Des passages plus bruitistes élargissent le champ vers des paysages où les anches se fondent en une seule entité à l'instar des éléments de la batterie.
Sur aucun des deux CD je ne trouve trace d'un nom de label. Ils sont produits par Samuel Ber avec le soutien du gouvernement flamand pour le premier, du gouvernement wallon-bruxellois pour le second, de quoi réunifier un pays coupé en deux ! La musique ignore la barrière des langues. La tranche du digipack de Pentadox est vierge, futur anonyme de ma discothèque si l'ordre alphabétique n'y régnait. S'y trouve justement L'isthme des ismes, le trio que nous avions enregistré le 2 novembre 2017 avec Samuel et Antonin-Tri Hoang, invités à Radio France par Bruno Letort pour l'émission Tapage nocturne. Je m'étais enthousiasmé pour la richesse de ses timbres, son esprit d'à propos et d'ouverture... Comme Antonin au même âge, on pressent que Samuel, déjà virtuose à 23 ans, prendra la tangente, plongeant dans la composition pour ce qu'elle offre de champ révolutionnaire.

Pour l'instant j'ignore comment se procurer ces deux nouveautés, mais une solution devrait bientôt voir le jour ! Il y a déjà quelques morceaux sur SoundCloud...

vendredi 7 décembre 2018

Steve Shehan à fleur de peaux


N'ayant pas les yeux bleus, je pensais qu'aucune fille n' "aurait pu d'amour pour moi mourir". La mode voulait qu'Alain Delon soit le séducteur type. Je n'étais pas très grand. Les filles me considéraient plutôt comme un frère protecteur qui plus tard serait remplacé par la figure du père. Cela me faisait une belle jambe. Je n'avais d'autre issue que de tomber amoureux de filles inaccessibles que ma passion et mes vers sauraient conquérir. C'étaient toujours des femmes avec une forte personnalité que la mienne ne risquait pas d'écraser. J'ai été heureux, du moins la plupart du temps, mais je regardais les hommes beaux, comme les bandits, avec un brin d'envie, imaginant qu'eux n'avaient aucun effort à faire pour séduire. J'ai transposé cette histoire à la musique. Il me semblait qu'une sublime mélodie, un timbre enjôleur, une rythmique dansante, une orchestration chaleureuse séduiraient le public avec une facilité déconcertante, ce à quoi jamais je ne me résignai. Je choisis une autre manière d'aborder la question pour profiter allègrement des réponses. Les fantasmes sont là pour interroger nos choix alors que ce qui nous caractérise ordonne la magie de nos rencontres...
Il y a plus de vingt ans je fis la connaissance du percussionniste Steve Shehan, une sorte de Crocodile Dundee motard et aviateur, Américain de Paris né d'un père Cherokee et d'une mère française, dont la virtuosité rythmique ne sacrifiait jamais la beauté des timbres sur des instruments extrêmement variés. J'envisageai une collaboration, mais quelle que soit ma production pléthorique les projets inaboutis sont toujours plus nombreux que ceux dont on voit le terme. Steve ayant possédé un ouistiti qui avait tout détruit chez lui sut convaincre ma fille de ne pas adopter de petit singe, ce qui lui vaut de ma part une infinie gratitude ! La musique de ce beau gosse (cf. le parallèle avec mon premier paragraphe) est à l'opposé absolu de ce que je pratique. Sorte de easy listening visant la beauté et la légèreté, elle incarne l'évidence cosmopolite d'une world music qui aurait intégré le jazz et la musique classique en une sorte de gamelan étendu à tous les instruments de l'orchestre. Sur terre, sur mer ou dans le ciel, on plane, on glisse, on flotte au gré du courant.


Si, à côté de ses prestations en tant que sideman de nombreuses stars de la pop, je l'ai souvent entendu avec le trio Hadouk, Steve Shehan revient cet hiver avec V.I.S., un triple album à l'élégance dandisque. Visa Mundi, le premier, digne héritier de l'exotica, est un sextet composé avec le claviériste Christian Belhomme, le violoncelliste Eric Longsworth, le batteur Jean-Daniel Glorioso, le bandéoniste Juanjo Mosalini et le chanteur lyrique Steeve Brudey dont la voix passe du baryton en haute-contre. Avec ses amis il puise leur répertoire aussi bien dans Vivaldi et Bizet que dans le blues ou le tango. Sur le second, Incarnations, Shehan, en duo avec l'étonnant Brudey auteur des poèmes, rassemble des lieder qu'il improvise au piano en s'inspirant des mélodies de la seconde École de Vienne, mais qui rappellent plutôt celles de Charles Ives. L'assomption du patrimoine classique replace l'Europe sur le même plan que les autres continents, revalorisant de ce fait les sources populaires considérées avec condescendance par les défenseurs de la musique savante. L'esprit de salon les guide comme ailleurs l'esprit de la forêt. C'est décidément très beau, avec toujours le calme en horizon. Le troisième disque, Stella Novae, s'appuie sur des poèmes récités de Baudelaire, Apollinaire, Racine, Michel-Ange, Frédérique Deghelt et d'autres pour créer un album de studio onirique. Pour ce conte musical dit par Brudey, Shehan se saisit de toutes sortes d'instruments et invite Suleiman Högdahr ou Hamid Daghshent au ghichak, la clarinettiste Carol Robinson, le percussionniste Jamey Haddad, le batteur Steve Gadd, des choristes, un quatuor à cordes virtuel... Les tableaux peints par Steve Shehan illustrent les trois livrets, personnages fantomatiques d'un petit théâtre exotique où les coups de pinceaux sont donnés par un percussionniste toujours plus caressant que frappant.

→ Steve Shehan, V.I.S., coffret 3CD Safar, 33€

jeudi 6 décembre 2018

On voudrait revivre ranime Manset


En 1980 avec le spectacle Rideau ! Un Drame Musical Instantané mettait en scène le discours de la méthode. Nous commencions par improviser derrière le rideau. Lorsqu'il s'ouvrait enfin, nous discutions entre nous comme si nous étions à la maison et décidions de réécouter ce que nous avions joué, cette fois à vue ! Le spectacle continuait sur le mode de l'analyse à bâtons rompus, nous faisant mutuellement écouter des œuvres que nous aimions, etc. Le public nous alpaguait de temps en temps. Samedi dernier j'ai eu l'immense plaisir d'assister au Théâtre d'Ivry au concert-spectacle de Léopoldine Hummel et Maxime Kerzanet construit sur des principes cousins, faisant exploser le cadre du concert et, par extension, du théâtre. Si j'avais adoré Blumen im Topf, le disque de Léopoldine H H, je ne m'attendais pas du tout à une mise en scène des chansons de Gérard Manset.


Léopoldine et Maxime y expriment leur admiration pour l'auteur de Animal on est mal, Il voyage en solitaire, Rouge-gorge, On ne tue pas son prochain, Y'a une route, sans céder au mythe un peu ridicule de l'artiste un poil paranoïaque. Leurs arrangements minimalistes mettent en valeur les mélodies et les passages théâtralisés lui taillent un costume à sa mesure. Il y a énormément d'humour dans leur manière conviviale de s'adresser au public, improvisant en fonction des réactions des spectateurs. Cette simplicité cache un vrai travail de réappropriation tant des chansons de Manset que de l'espace théâtral. Ils ont choisi à raison les tubes les plus connus et les plus réussis, car l'œuvre de l'auteur-compositeur-interprète recèle tout de même un paquet de textes ringards et de musiques basiques. Surtout ils savent en faire ressortir la magie, à la fois fragile et tendre, tragique et poétique, tout en restant eux-mêmes. En donnant le titre On voudrait revivre à leur spectacle de tréteaux ils redonnent une nouvelle jeunesse à ces chansons sans aucune nostalgie. Quelques notes de guitare, une basse, un clavier suffisent. Lorsqu'ils griffent le sol de charbon, des écorchures d'or fin brillent dans les ténèbres. Dans la mise en scène de Chloé Brugnon il y a même un rideau qui s'ouvre, se déplie comme un escargot, se replie, permettant apparitions et disparitions ! Avec l'album d'hommages Route Manset paru en 1996 (interprété par Murat, Bashung, Cabrel, Françoise Hardy, Cheb Mami, Brigitte Fontaine, Annegarn, Salif Keita...) c'est certainement ce que j'ai préféré de Manset, peut-être parce qu'il a besoin de se dévêtir des oripeaux du mythe pour que l'on profite de son art. Léopoldine et Maxime exposent une tendresse d'une rare sincérité, sans ne jamais en rajouter. Au contraire ils dépouillent, mettent à nu leurs émotions, bégaient et se reprennent, sachant que comme au cirque se planter et reprendre avec succès crée une complicité que le public recherche, loin des shows médiatiques désincarnés avec écrans géants. Musiciens et comédiens, ils jouent, comme des enfants, des enfants de Manset aussi, qui règlent leur conte avec les anciens...

Photos © Félix Taulelle

mardi 4 décembre 2018

Zappa pour mémoire


Frank Zappa est décédé il y a exactement un quart de siècle aujourd'hui. Cela ne rajeunit personne. Je suis resté le gamin admiratif de la première heure. Je lis le gros dossier que Citizen Jazz lui consacre cette semaine. En 2004 Jazz Magazine m'avait demandé de raconter ma rencontre avec l'idole de mes 15 ans. Je reproduis ici ce témoignage, en pensant à tout ce que je lui dois... Pour l'illustrer j'ai choisi l'affiche originale que j'avais accrochée dans ma chambre et j'ai ajouté quelques liens...

LES M.O.I., L’ÉMOI ET MOI

Juillet 1968, Cincinnati, Ohio. Au retour d’une Battle of the Bands, Jeff me fait écouter We’re only in it for the money. Foudroyé par l’humour et l’invention des Mothers, ma réaction est immédiate : c’est ça que j’aimerais faire si j’étais musicien. San Francisco, un mois plus tard. Au retour d’un concert du Grateful Dead au Fillmore West, où nous étions allés en faisant voler la voiture comme dans Bullit, Peter m’offre Freak Out! et Absolutely Free qu’il trouve trop farfelus. Il joint quelques graines à l’inestimable présent. Je ne possédais alors que le 33 tours de Claude François à l’Olympia et quelques 45 tours des Beatles et des Rolling Stones, je n’avais aucune pratique musicale. Quelques mois plus tard je monte le premier concert de rock au Lycée Claude Bernard à Paris, j’y chante, joue du saxophone et des percussions et diffuse des bandes électroniques que j’ai réalisées à partir d’ondes courtes. Francis Gorgé y joue de la guitare sur le Marshall de Patrick Vian, du groupe Red Noise, le même ampli sur lequel Frank Zappa s’est branché au Festival de Biot-Valbonne. La musique n’a pas grand-chose à voir avec celle de mon idole, mais ce fut l’étincelle de ma vocation musicale. Revenons en arrière. De retour des USA, je passe à Pan, le magasin d’Adrien Nataf, et je lui demande s’il n’a rien dans ce genre-là. Il me vend Stricly Personal de Captain Beefheart. Nouveau choc. En octobre, les Mothers of Invention passent à l’Olympia, public clairsemé, spectacle sarcastique où Jimmy Carl Black joue un vampire assoiffé de sexe. Les disques se suivent, Lumpy Gravy, Ruben & the Jets, Uncle Meat, Hot Rats, pas un album ne ressemble au précédent, c’est ce qui me fascine alors.

Octobre 1969. La France interdit au premier festival pop de se tenir sur son territoire et nous nous retrouvons tous en Belgique, au Festival d’Amougies. Je découvre le seul robinet accessible de la commune pour pouvoir nous débarbouiller chaque matin, pendant les quelques heures sans musique. Enfoui dans mon sac de couchage, avec un petit magnétophone, j’enregistre Frank Zappa, venu seul, faire le bœuf avec Pink Floyd, Caravan, Blossom Toes, Sam Apple Pie, Ainsley Dunbar Retaliation et Archie Shepp ! L’Art Ensemble de Chicago m’ouvre le champ extraordinaire du free jazz. Joseph Jarman, nu, pastiche les guitaristes de rock, mieux que tous les guitar heroes. Zappa arrose de whisky l’harmonica de Beefheart pendant qu’il joue. À leur sortie de scène, j’enjambe la barrière et harponne Zappa, je l’abreuve de questions pendant trois quarts d’heure. Moment fabuleux que je vais reproduire à chacune de ses visites jusqu’au concert du Gaumont Palace. Je tente la pareille avec le Capitaine qui me traverse comme un ectoplasme, mystère.

Août 1970, festival maudit de Biot-Valbonne. Je suis le premier, et peut-être un des seuls à payer mon billet. Je donne un coup de main à l’Open Light qui assure les projections psychédéliques. Personne ne reconnaît Zappa, je lui demande s’il a sa guitare et sa pédale wah-wah. Il lui manque un ampli et un orchestre. Je cherche l’un et les autres. Le concert se fera en quartet avec Jean-Luc Ponty, Albi Cullaz et Aldo Romano! Le festival écourté et annulé, je me retrouve à faire le bœuf avec Eric Clapton dans la villa de Giorgio Gomelsky, l’impressario des Stones, où je rencontre Frank Wright et me retrouve embarqué dans la villa de Pink Floyd ! J’arrivais alors de la Fondation Maeght où venaient de jouer Cecil Taylor, Sun Ra et Albert Ayler. A cette époque, l’invention règne dans tous les arts, pas seulement chez les Mamans !

Décembre 1970. Ma dernière rencontre avec Zappa remonte au Gaumont Palace où il improvise de petits gestes virtuoses de l’index et du majeur pour diriger Ponty. Pendant les années 80 je m’éloigne un peu d’une musique devenue trop typiquement rock à mon goût, mais les pièces pour orchestre me fascinent à nouveau, même si l’interprétation de Boulez est catastrophique. Zappa est tellement furieux qu’il se fait vraiment prier pour venir saluer. On raconte qu’il a réussi à se faire jouer en envisageant l’achat d’une 4X, l’ordinateur développé par l’IRCAM. Il optera pour un synthétiseur Synclavier et, malgré d’intéressants enregistrements dirigés par Kent Nagano, trouvera l’orchestre idéal en l’Ensemble Modern (The Yellow Shark).

Printemps 1993. Je dois réaliser un film de la série Vis à Vis pour France 3 sur deux musiciens qui se parlent par satellite pendant trois jours. Contacté, Robert Charlebois, me suggère de le faire avec un guitariste américain qui joue sur son premier album, un chum qui s’appelle Frank Zappa. Je sais déjà que Zappa est très malade. La chaîne répond que ce n’est pas assez médiatique. Le film se fera entre Idir et Johnny Clegg !

Décembre 1993. Je tourne Chaque jour à Sarajevo pendant le siège. Mille obus par vingt quatre heures ! Je m’endors en comptant les explosions et me laisse bercer par cette partition digne de Ionisation d’Edgard Varèse. Un soir, en rentrant à l’Holiday Inn, j’allume CNN. Sur le générique de fin du Journal, Zappa, barbu, fatigué, dirige l’Ensemble Modern. Je comprends qu’il vient de mourir. Le monde s’écroule autour de moi. Là c’est trop, je parle tout seul, je m’effondre.

J’ai toujours considéré Zappa comme le père de mon récit, du moins pour la musique. Chaque fois que je « découvrais » un nouveau compositeur, je courrais voir s’il appartenait à la liste d’influences que Zappa donne dans son premier album. Ainsi, depuis 1968, j’ai vérifié les noms de Schoenberg, Kirk, Kagel, Mingus, Boulez, Webern, Dolphy, Stockhausen, Cecil Taylor, et mon favori, Charles Ives… Je suis surpris aujourd’hui de ne pas y lire les noms de Conlon Nancarrow, Harry Partch ou Sun Ra. Ma mémoire me fait défaut.

vendredi 30 novembre 2018

De l'improvisation libre des années 70...


Nous ne savions pas toujours jouer des instruments que l'on utilisait, mais le désir et la fougue suppléaient à nos incompétences. Je ressens cette excitante perversion productive à l'écoute du double vinyle du groupe Camizole publiée par Le Souffle Continu. En général les musiciens maîtrisent leur instrument, mais devant un autre, étranger à leur pratique, ils retrouvent l'innocence créative de l'enfance. Ainsi dans les années 70 Michel Portal qui aimait alors prendre tous les risques s'adjoignait des Jac Berrocal qui le mettaient en danger ou adorait que le trompettiste Bernard Vitet passe au violon que celui-ci jouait coincé entre les genoux comme un violoncelle. Dans ces cas-là, même si l'on fait ce qu'on peut, il en sort souvent des choses qu'aucun virtuose n'aurait osé produire, ce qui à mes oreilles est bien dommage. Les acquis finissent par formater les usages. Ainsi j'ai toujours aimé m'attaquer à des instruments dont j'ignore tout, oubliant leur histoire ou leur géographie, pour ne considérer que leur état, analysant leur constitution et les systèmes d'émission qui les caractérisent. Cette candeur rafraîchissante n'empêche pas de maîtriser ses principaux outils si on le souhaite. Je crois sincèrement être resté un virtuose des sons de synthèse, des ambiances narratives ou de la guimbarde, mais par exemple personne ne me propose jamais de tenir un pupitre de ce petit objet que trop de mes collègues pensent désuet !
L'absence de maîtrise ne génère pas que de l'inouï. Les fantasmes accompagnant certains instruments créent aussi des pastiches "corny" des plus amusants ou des plus instructifs, les acrobates en herbe révélant parfois l'essence-même d'une fanfare ou de quelque maniérisme pompier. Ces déviances délicieuses constituent les fondements d'un groupe comme Camizole. Le batteur Jean-Luc Dupéty souffle tuba et trompette. Le saxophoniste Jack Dupéty hautboïse et frappe. Le saxophoniste Françoise Crublé gratte. Peut-être que je me trompe et que c'est tout le contraire, ou que personne ne contrôle rien véritablement. Allez savoir ! Dominique Grimaud, que l'on retrouvera dans Vidéo-Aventures, joue du synthé, souffle et gratte comme tout le monde, et comme les autres il est autodidacte. Ces nouvelles musiques offrent à des néophytes la possibilité de créer qui leur était jusqu'ici interdite. L'improvisation totale permet de s'éclater ensemble, de vivre la musique sans contrainte, sans entrave, sans temps mort. Chacune des quatre faces enregistrées en 1977 se rapporte à un concert précis : au Théâtre municipal de Chartres dont ils sont originaires, au Festival de Canteloup, au Festival Dupon et ses Fantômes à Grenoble, à Romainville... Sur la dernière, à la Maison de la Radio, ils sont rejoints par la violoniste Catherine Lienhardt qui souffle tout autant, puis à Saint-Cloud par Christian Chanet éructant. Leurs improvisations ressemblent à de petites madeleines, souvenirs d'enfance qu'ils recrachent avec l'énergie d'une jeunesse toujours présente.
Sans remettre en cause leurs maladresses passionnément créatrices, nombreux des musiciens spontanéistes des années 70 auront du mal à évoluer avec le temps et disparaîtront de la scène musicale. C'est le cas de pas mal des artistes publiés par Le Souffle Continu, marqués par le sceau du free jazz, une appellation plus fantasmatique que réelle. Ils auront marqué une époque, mais les suivantes leur échapperont, faute de savoir s'adapter musicalement ou financièrement. Certains de leurs cadets reprendront brillamment le flambeau comme le duo Fabien Robbe et Jérôme Gloaguen, secondés par Julien Palomo, dont le CD Anima Animus vient de paraître. Le style d'improvisation s'est transformé en une sorte de répertoire, datant le travail à défaut de le millésimer. Je reconnais forcément ici et là les débuts d'Un Drame Musical Instantané. La trompette, l'ARP 2600, le foisonnement d'idées ne sont que quelques marqueurs. Mais quarante ans nous séparent. Heureusement les revivals permettent aux vieux nostalgiques et aux jeunes curieux de découvrir les années d'or de la seconde moitié du XXe siècle.
L'autre récent vinyle qui réunit Camizole et Lard Free est plus caricatural d'un free jazz à la française, héritier de mai 68 plus que de la révolte des Black Panthers. Aux quatre piliers de Camizole se sont joints le batteur Gilbert Artman, également au vibraphone et à l'orgue, et le sax baryton Philippe Rolliet qui joue aussi de la basse. Je fis moi-même quelques concerts au sein de Lard Free en 1974, en trio avec Gilbert et Richard Pinhas.
Quoi qu'il en soit le chat adore, il ronronne en écoutant ces disques libertaires, son choix allant clairement au récent Anima Animus sur lequel il a jeté son dévolu. Comme pour l'eau du robinet il préfère ce qui est frais du jour aux plats réchauffés. Alors Django, et la mémoire, tu t'en bats les oreilles ? Peut-être es-tu comme ces artistes qui vivent leur musique au jour le jour, lorsque leurs sons se substituent au dialogue ? Pourquoi me regardes-tu ainsi en miaulant avec cet air de connivence ? Ignores-tu que nous ne sommes tous que des agrégateurs de contenu et que nos échanges réfléchissent le monde bien au delà de la sphère musicale ? Pour une fois que c'est moi qui t'apprends quelque chose, ne me regarde pas avec ces yeux comme deux ronds de flan !

Camizole, 2 LP Le Souffle Continu, 24€
Camizole + Lard Free, LP Le Souffle Continu, 18€ (38€ avec le précédent)
Robbe Gloaguen, Anima Animus, CD MazetoSquare, 15€

mercredi 28 novembre 2018

Ligeti et Romitelli à La Scala


J'ai découvert lundi le nouveau théâtre de La Scala boulevard de Strasbourg, décoré par Richard Peduzzi, où j'ai assisté à un concert exceptionnel. Le Quatuor Béla interpréta avec la plus grande sensibilité les Métamorphoses nocturnes, premier quatuor à cordes de Giörgy Ligeti, suivies des Métanuits, une adaptation incroyable de Roberto Negro au piano et Émile Parisien au saxophone soprano, à la fois fidèle et totalement déjantée. Negro tout en nuances, martelant ou caressant le clavier, en jouant comme d'une batterie accordée. Parisien avec une sonorité dans le grave que je n'ai pas entendue depuis Sidney Bechet (et certains connaissent mon histoire avec le jazzman de La Nouvelle Orléans !), rappelant aussi le son de shakuhachi du trompettiste Nils Petter Molvær. Hallucinant. Les six musiciens ont terminé ensemble avec une petite composition de Negro. Je me demande pourquoi on fait des comptes-rendus de concerts alors qu'ils sont passés, surtout que j'en suis resté bouche bée... Ce n'est pas comme un disque que l'on peut toujours acquérir en suivant les conseils avisés des chroniqueurs. Est-ce pour cette raison que je rencontre rarement de journalistes aux concerts intéressants ? Heureusement pour eux et pour nous, les photographes échappent à ce paradoxe temporel.
Par contre il n'est peut-être pas trop tard pour réserver vos places pour vendredi au même endroit. Julien Leroy dirigera l'ensemble luxembourgeois United Instruments of Lucilin avec la soprano Donatienne Michel-Dansac (qui l'avait enregistré avec Ictus) pour la première représentation à Paris de An Index of Metals du génialissime Fausto Romitelli disparu en 2004 à l'âge de 41 ans. C'est le compositeur de Professor Bad Trip pour celles et ceux qui connaissent ! L'orchestre de 12 musiciens mêle guitare et basse électriques, sons électroniques, bois, cordes et cuivres. Romitelli, maître du timbre, avait tout assimilé, rock, jazz, musique spectrale, etc.
En 2007 j'écrivais "La musique d'An Index of Metals est encore plus corrosive que dans ses œuvres précédentes. Utilisation de tous les bruits parasites, grattements de vinyle, friture numérique, clics, infrabasses, dans un univers varèsien adapté au nouveau siècle... On passe d'un monde à l'autre sans ne jamais quitter l'univers. La guitare électrique se mêle parfaitement à l'orchestre. Qu'écoutait donc Romitelli pour se détendre lorsqu'il rentrait chez lui ? A-t-il jamais fait de la scène lorsqu'il était adolescent ? Qu'y a-t-il vu et entendu ? Tant de questions sans réponse me brûlent les lèvres tandis que je suis assailli par les sons qui m'entourent et "ignorant des choses qui le concerne". J'étais moins convaincu alors par les images projetées, mais c'est une nouvelle proposition de lumière qui sera faite à La Scala vendredi, due à François Menou. Mais si le biologiste Jeff Humbert n'y va pas avec ses appareils, quel photographe résistera à ses pantoufles pour laisser une trace de cet autre concert exceptionnel ?

mardi 27 novembre 2018

Souvenir de La Maison Rouge


En feuilletant l'ouvrage rétrospectif 2004-2018 de La Maison Rouge, j'ai la surprise de trouver notre photo en double page lorsqu'avec Vincent Segal nous avions imaginé une visite commentée en musique de l'exposition Vinyl, disques et pochettes d'artistes, de la collection Guy Schraenen. Il faut dire que la petite bible bleue fait tout de même 880 pages dont 736 illustrées ! Notre intervention du 21 mars 2010 est immortalisée ici devant le disque souple de Salvador Dali dont j'avais moi-même copie et que je fais tourner sur l'électrophone pendant que Vincent l'accompagne au violoncelle.


J'avais raconté ici notre petite aventure et Françoise Romand l'avait filmée de station en station.
La première partie (8'37) tourne autour de Christian Marclay, Helio Oiticica, Philip Glass, Laurie Anderson et je suis au Tenori-on...


Dans la seconde (5'46) je suis au Kaossilator et Martin Fournier nous prête sa voix pour Allen Ginsberg, mais nous continuons également avec Laurie Anderson, William Burroughs, John Giorno, Salvador Dali, Iannis Xenakis, Pierre Boulez...
Pour la troisième (9'00) Vincent joue aussi du tourne-disques et de ses keuss keuss en plus du violoncelle tandis que je passe à la flûte, au tourne-disques, au zuzu et à la varinette ! Comme le 33 tours d'Hélène Sage et Bernard Vitet, Supposons le problème résolu paru chez GRRR figurait dans le catalogue de l'exposition aux côtés de Rideau ! et À travail égal salaire égal nous nous arrêtons devant ceux d'Un Drame Musical Instantané ainsi que Michael Snow et Maurice Lemaître...


Filmé avec une HandyCam, le court-métrage rend bien l'ambiance de la performance qui dura près de deux heures. Nous avions exclu l'interprétation mémorable de 4'33 de John Cage qui se prêtait mal à une diffusion cinématographique et avions écourté nombre de stations. De même, nous ne nous sommes pas attardés sur les dizaines de pochettes que nous avons commentées en direct, préférant privilégier les séquences musicales. Pour rendre digeste la diffusion sur Internet, nous avions découpé le film de 23'23 en trois parties.

Sur la photo de Pauline Seckel parue sur l'ouvrage rétrospectif 2004-2018, on reconnaît Gary May venu nous écouter...

dimanche 25 novembre 2018

Mon Centenaire sous la plume de Jean Rochard


Disque ami : Jean-Jacques Birgé
CENTENAIRE DE JEAN-JACQUES BIRGÉ

Le système décimal a permis de régulières extravagances faisant mine d'une division naturelle du temps, l'une des plus notables : la célébration des centenaires. Le nombre 100 atteint alors un cap mémorable, celui de l'indépassable dépassé. Jean-Jacques Birgé, on le connaît bien - depuis toujours pourrait-on dire - pour son œuvre prolifique, œuvre d'affût, œuvre critique certes, mais œuvre joueuse et curieuse d'un jeune homme qu'on n'avait pas vu vieillir. Voilà donc centenaire cet admirateur de Cocteau et nous, emportés dans le miroir (un tantinet machiavélique ?)* qui nous entraîne avec tendresse vers les chemins passés et avec agitation (free) vers ceux du futur.
Dans la musique de Jean-Jacques Birgé - et ça justifie parfaitement ce disque -, le présent ne tient pas en place, on est toujours dans l'instant d'après, lequel se perche dans l'instant d'avant. 10 morceaux chapitrent l'ensemble, de 1952 (après recherches, il s'agit d'une probable date de naissance - ce qui éloigne la parenté supposée de Jean-Jacques Birgé et de Phrynichos) à 2052 (pour cette date les investigations vont bon train). Expérimentations pop, contes musettes, psyché rock free, nouvelle vague twistée : les images ont des dents. Comme lors de certaines fêtes, de réunions où tout s'entrechoque avec une douce grâce nostalgique d'ombres heureusement incarnées, on est heureux de retrouver Birgé et ses compagnes et compagnons, le temps d'un échange : Elsa Birgé, Nicolas Chedmail, Michèle Buirette, Jean et Agnès Birgé, Hervé Legeay, Vincent Segal, Cyril Atef, Bernard Vitet, Didier Petit, Pascale Labbé, Philippe Deschepper, Yves Robert, Éric Échampard, Birgitte Lyregaard, Sacha Gattino. "Les années 2010 (Contretemps)" - morceau de l'ensemble à la plus longue durée au lyrisme clairvoyant - là, l'album prend un tour différent précisément lorsque l'on se retrouve dans cet instant présent délicat à stabiliser. La brume des platines d'Amandine Casadamont s'épaissit de tous ses détails, emporte les souvenirs proches, transformant les certitudes en futur indicatif et les réalités en verbe provisoire. Seul rescapé d'avant le fameux contretemps, Antonin-Tri Hoang se retrouve de l'autre côté de l'histoire, sentiment de bref jonction des années 2040. Puis revient à Sacha Gattino le 11e titre, l'image finale affinée, le Tombeau de Jean-Jacques Birgé. 100 est un nombre dit entier et, comme tout ce qui est entier, aime voir les choses évoluer vers leur épanouissement. En un rêve bien éveillé, Jean-Jacques Birgé se saisit d'une histoire qu'il ne laissera pas être ravagée pour en chercher les passages fructueux. "Rêve en technicolor ? Ne pensez qu'à l'amour ?"
L'album est disponible en "ligne" comme le disent les pêcheurs de futur, mais on aurait bien tort de ne pas l'acquérir en "physique" comme le disent les partisans du corps, car il est difficile de penser cette écoute sans prendre dans ses mains de temps en temps le livret (acte conjugué et déterminé-déterminant) réalisé par Étienne Mineur.

* Jean-Jacques Birgé et Bernard Vitet sont les auteurs avec Un Drame Musical Instantané de Machiavel (GRRR 2023)

Centenaire de Jean-Jacques Birgé (GRRR 2030), disponible aux Allumés du Jazz (et Orkhêstra International)

vendredi 23 novembre 2018

Tout d'un coup, Ikui Doki

...
Quel dommage que le label Ayler Records arrête bientôt de sortir de nouveaux disques ! La production discographique hélas coûte cher et les ventes ne se portent pas au mieux dans ce secteur fragilisé par les magouilles des majors compagnies et les facilités accordées aux fournisseurs de contenu sur Internet. Les responsabilités sont multiples. En France, par exemple, la Fnac a d'abord enterré les petits disquaires, puis les majors ont été ravies de se débarrasser de la question des stocks en licenciant quantité de salariés après avoir dématérialisé ses supports. Des accord scandaleux ont été passés entre les sociétés d'auteurs et des sites comme YouTube, Spotify, Deezer, etc. qui ne profitent absolument pas aux artistes, ni aux producteurs indépendants. Le retour annoncé du vinyle reste une niche et les disques se vendent essentiellement à l'issue des concerts lorsqu'ils correspondent à ce que le public vient d'entendre. Ou bien il faut que Johnny meurt ! Les récentes Rencontres des Allumés du Jazz en Avignon ont suscité maints débats sur "Enregistrer la musique, pour quoi faire ?". On y reviendra. En attendant ne boudons pas notre plaisir lorsque paraît un album qui sort de l'ordinaire...


Le trio Ikui Doki bénéficie déjà d'une instrumentation originale mariant la pop électrique avec l'impressionnisme français du début du XXe siècle tout en rappelant le timbre médiéval d'un groupe que j'adorais, The Third Ear Band. Eux préfèrent se réclamer d'un free jazz de chambre ! Sophie Bernado au basson, Hugues Mayot au saxophone ou à la clarinette, Raphaelle Rinaudo à la harpe mélodisent ou rythment leurs compositions tour à tour. S'ils ressemblent à quelqu'un, c'est aux copains et copines de leur génération, ceux que je nommai les affranchis, débarrassés des fantasmes afro-américains de leurs aînés dont ils ont néanmoins hérité le goût de l'improvisation tout en faisant fi des frontières qui avaient isolé les musiciens dans de ridicules chapelles. Les œuvres d'Ikui Doki sont très imagées, comme si elles racontaient de petites histoires, graves ou humoristiques, toujours lyriques, suffisamment abstraites pour qu'elles ressemblent à des rêves. Chacun, chacune peut se faire son cinéma, là tout de suite. En réalité ikui doki signifie tout d'un coup en japonais. Alors disons que ce sont autant d'haïkus développés sur la longueur, une sorte d'interprétation paradoxale puisque transposés dans le temps musical. Plus j'écoute le disque, plus j'en entends de nouvelles, comme s'il générait chaque fois une autre variation. Cette impression est si bizarre qu'il faut que je le rejoue encore une fois pour m'en assurer !

P.S.: On ne sait jamais, mais je m'y attendais un peu pour avoir chroniqué leurs débuts lors de la troisième édition de Jazz Migration, et pour avoir auparavant enregistré deux albums avec Sophie et la vibraphoniste suédoise Linda Edsjö, Arlequin et Défis de prononciation !

→ Bernado Mayot Rinaudo, Ikui Doki, cd Ayler Records, dist. Orkhêstra, 13€
→ Concert pour la sortie du disque le 28 novembre à l'Atelier du Plateau

mercredi 14 novembre 2018

Musique expérimentale de Lynch et Badalamenti


Nombreux fans du cinéma de David Lynch ignorent qu'il peint ou qu'il a enregistré des disques aussi allumés que ses films. Mon préféré reste Crazy Clown Time où il incarne des personnages, transformant chaque chanson techno-rock en petit court métrage audio. L'album Thought Gang, composé avec son compositeur de films attitré Angelo Badalamenti, est du même acabit, même s'il est plus abstrait. Ce ne sont pas des chansons, mais des évocations musicales que Lynch a imaginées comme des courtes histoires...


Bien qu'il sorte aujourd'hui, l'objet n'est pas une nouveauté puisqu'il a été enregistré de 1991 à 1993, entre la saison 2 de Twin Peaks et le début de la production de Fire Walk With Me. Lynch en a d'ailleurs utilisé des bouts pour ses publicités Adidas, la série HBO Hotel Room (Logic & Common Sense), Mulholland Drive, Inland Empire, Fire Walk With Me (A Real Indication et The Black Dog Runs at Night) et la saison 3 de Twin Peaks (Frank 2000, Summer Night Noise, Logic and Common Sense). Le résultat est très excitant, mélange de free jazz, de rock déglingué, de cymbales noise et de spoken word. Filtrer sa voix avec un son téléphone fait automatiquement glisser le morceau vers la fiction. Ce mélange expérimental ne surprendra pas pour autant les amateurs de musiques improvisées...


Les consignes d'improvisation aux musiciens sont parfois rigolotes : « Imaginez que vous êtes un poulet avec la tête tranchée et que vous courez avec un millier de dollars dans le gosier ! » Angelo Badalamenti pose sa voix et joue des claviers, David Lynch est aux percussions et joue un peu de guitare et de synthé. Ils se sont adjoints le bassiste Reggie Hamilton, le batteur Gerry Brown, le claviériste-souffleur Tom Ranier, plus Vinnie Bell à la guitare, Buster Williams à la basse et Grady Tate à la batterie sur A Real Indication, tous des musiciens de jazz ! Sur Summer Night Noise Lynch dit à ses gars : « Ça commence vraiment, vraiment calme... Pensez à une nuit d’été : des insectes, une petite brise, l'herbe dans le vent... Et au loin arrive une tempête... Elle s'approche... Et se rapproche... Et elle se déchaîne, c'est simplement une violente tempête d'été avec le tonnerre et les éclairs... Et puis ça va, ça se calme et ça s'éloigne... Et ensuite nous sommes de retour à un calme humide et humide. » Lynch appelle tout cela de la "musique moderne". J'imagine que ce doit être un parallèle avec son cinéma moderne, une manière pour lui de s'affranchir de la grille de formatage des chansons !

→ David Lynch & Angelo Badalamenti, Thought Gang, Sacred Bones Records, CD/LP/Bandcamp

vendredi 9 novembre 2018

Le miroir aux Allumettes


Mon 4001e article du Blog aura donc été publié d'Avignon. Cela se fête, mais, avec le travail que réclame la mise en ligne du brouillon de mon intervention de cette après-midi aux Rencontres organisées par Les Allumés du Jazz dans la Cité des Papes, je suis rentré à l'hôtel, remettant à samedi cet anniversaire que j'espère célébrer de la plus exquise manière !
Je ne suis pas l'auteur du titre Le miroir aux Allumettes, ni du libellé de la rencontre dont le thème général est "Enregistrer la musique, pour quoi faire ?" : La musique ne peut plus se passer d'image y compris le jazz ou la musique instrumentale. Chaque groupe, chaque projet, chaque titre se doit d'avoir sa vidéo pour tenter d'exister dans un monde dominé par l'image. Les promoteurs de la musique l'exigent également. On ne parle plus de dossier de presse, mais d'EPK (electronic press kit). Le spectateur filme d'avantage qu'il n'écoute. L'accompagnement d'images pour la musique va de paire avec une certaine rapidité, un souci d'efficacité rentable. Pourtant l'image et la musique ont su s'aimer, à travers le cinéma par exemple où chaque partie s'attirait (communiait parfois) pour retourner ensuite à ses propres champs. La musique pourrait-elle être d'avantage vue qu'écoutée ? Que peut apporter à la musique, l'image ? Stephan Oliva évoqua les pochettes de disques, les partitions graphiques et la musique de film, nous gratifiant au passage d'extraits au piano de Bernard Hermann. Guy Girard diffusa deux petits films rares aussi exquis l'un que l'autre, le premier avec Jean-François Pauvros et Jacques Berrocal, le second un clip formidable pour Ursus Minor. Thierry Jousse recentra le débat avec l'intelligence qui le caractérise, tandis que Didier Petit endossait le rôle du modérateur. De mon côté j'avais écrit les lignes qui suivent, phénomène qui m'est inhabituel, préférant toujours improviser, mais j'avais déjà en tête de les reproduire ! Je brodai donc autour après avoir rappelé mes études à l'Idhec, ma réhabilitation des ciné-concerts dès 1976 et l'influence majeure du cinématographe sur mes compositions musicales...

Notes :

Les musiciens oublient trop souvent que sur scène ils produisent une image. La manière de se vêtir, de se tenir, de communiquer entre eux influe sur la perception qu’en ont d’eux les spectateurs. Or l’on sait que lorsqu’ils sont associés l’image prime toujours sur le son dans la mémoire de chacun et chacune d’entre nous.
Les programmateurs ne sont pas différents des consommateurs. Ils veulent voir pour le croire. Edgard Varèse se moquait des spectateurs qui se penchaient sur la fosse d’orchestre pour savoir quels instruments étaient à l’œuvre. Lorsque vous assistez à un concert, fermez-vous les yeux pour profiter des accords subtils, des rythmes inventifs, des chorus véloces ou préférez-vous regardez les mains du guitariste sur son manche, la gymnastique du batteur ou l’air renfrogné des quarante violonistes qui rêvaient tous de devenir premier violon et qui hélas sont relégués au peloton… d’exécution ? Les collègues pensent-ils voler quelques trouvailles techniques, emprunter quelque gestuelle frimeuse ou préférez-vous vous laisser emporter par la musique sur un tapis volant, voire vous faire votre propre cinéma ?
Il ne faut jamais oublier le mérite du son par rapport à l’image. Le son est évocateur là où l’image impose sa présence. Au cinéma le son est le seul à mettre en scène le hors-champ. Le son repousse ainsi le cadre au delà des limites géographiques. Au concert il nous fait voyager en nous extirpant du théâtre ou du club qui accueille les musiciens et leur public.
Celles et ceux qui veulent emporter un morceau de leurs émotions vécues lors d’une représentation ont aujourd’hui tendance à le faire avec une caméra plutôt qu’un magnétophone. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils suivent l’évolution du marché qui commercialise des couteaux suisses audiovisuels que l’on appelle des smartphones. Et ces smartphones rendent simple la captation vidéo. Peu importe que leur petit écran gêne leurs voisins ! Lorsque je prends des photos pendant un concert pour illustrer les articles de mon blog, je m’arrange toujours pour cadrer l’œil rivé au viseur afin ennuyer le moins possible celles et ceux qui m’entourent et qui regardent plus qu’ils n’écoutent. De tous temps les outils ont ainsi forgé de nouveaux usages. Si ceux qui nous étouffent nous dérangent, alors inventons de nouveaux outils qui soient en accord avec nos aspirations !
Les outils, qu’ils soient d’exécution ou d’enregistrement ont toujours eu un impact considérable sur la création artistique. Ainsi en peinture l’invention de la peinture en tube permit aux impressionnistes de peindre sur nature. Cézanne mit le tube dans sa poche et partit se promener dans la campagne. C’est toute l’Histoire de la peinture qui en fut chamboulée. De même l’invention du paléophone par Charles Cros, du phonographe par Edison et du gramophone par Emile Berliner permirent à la musique de voyager sans avoir besoin du papier de la partition. La reproduction mécanique eut ses beaux jours. On pouvait faire de la musique plutôt que l’écrire. Ce n’était plus un passage obligé. Les autres civilisations s’en étaient accommodées depuis belles lurettes. Les improvisateurs occidentaux purent ainsi laisser des traces de leur travail. Celui des ethnomusicologues est intimement lié à l’enregistrement. Au MEG, le Musée Ethnographique de Genève, les Archives Internationales des Musiques Populaires ont un fond de plus de 20 000 phonogrammes depuis le rouleau jusqu’aux fichiers numériques.
Avec la révolution du numérique, il n’y a plus de limites à la quantité. On peut enregistrer du son ou des images sans que cela coûte une fortune. Alors pourquoi s’en priver ? C’est quasi forfaitaire.
Dans la seconde partie du XXe siècle le disque était la preuve d’un professionnalisme. Il fallait en avoir un de produit pour espérer être programmé où que ce soit. Lorsqu’il devient accessible au plus grand nombre, cela ne suffit plus. Aujourd'hui il faut avoir son site Internet, des vidéos, des affiches. Tout EPK, l’Electronic Press Kit, se doit d’être illustré de tout cet attirail d’images. À quoi cela sert-il ? À se faire une idée sans avoir à écouter véritablement, on survole ainsi, c’est l’arbre qui cache la forêt. On n’écoute plus. Cela fait longtemps que "les professionnels de la profession" n’écoutent plus rien, répétant inlassablement les formules toutes faites, les formules clefs en main de leurs collègues. Presque tous les festivals programment les mêmes artistes, et d’année en année on se retrouve entre soi comme les copains de promotion, ou les copains de régiment d’antan. Des découvertes, peu s’y risquent. Cela prend du temps. Or c’est justement de gagner le temps dont il est hélas question ici. On joue là à qui perd gagne, et qui gagne du temps au lieu de le perdre à jouir y perd l’essence-même de ce qui fait un être humain, la nécessité de penser par soi-même.
Les images sont donc réductrices, mais elles sont aussi indispensables, parce qu’aucun musicien ou musicienne ne peut se permettre de ne pas convaincre. Le sex-appeal, pour un garçon autant qu’une pour une fille, devient un argument de vente. Cela ne s’entend pas, mais se voit.
Lorsqu’il y a une scénographie ou un jeu de scène particulier, ils méritent évidemment d’être vus, et donc reproduits. Nous sommes tous et toutes ravis de profiter des films réalisés autour de la musique. Les quelques secondes ou minutes de Django Reinhardt ou Charlie Parker sont magiques. Se transporter à Monterey, Woodstock ou sur l’île de Wight est extraordinaire. Voir Rashaan Roland Kirk souffler dans tous ses binious à la fois, voir danser James Brown, suivre Fred Frith dans Step Across The Border, découvrir Thelonious Monk dans Straight No Chaser, les Rolling Stones dans Gimme Shelter, etcétéra, est renversant. Comme on ne sait pas toujours ce qui aura de la valeur quelques décennies plus tard, on engrange. Des cinéastes laisseront un témoignage précieux de ce qui se jouait en 2018, s’il reste quelqu’un pour l’apprécier le siècle prochain évidemment, et au rythme où nous allons on peut s'interroger, de même que l’on peut se demander si toutes les questions professionnelles que nous posons ici sont vraiment de l’ordre de l’urgence alors que nous participons à l’entreprise de destruction massive que l’humanité a mise en œuvre depuis cinquante ans, essentiellement grâce au capitalisme. En tout cas elle s’accélère.
Il y a donc d’une part nécessité de laisser des traces audiovisuelles de nos créations musicales, fussent-elles vaines, parce que l’on ne sait pas ce que l’Histoire retiendra. Tant de musiciens négligés de leur vivant sont devenus des coqueluches avec le temps. D’autre part les musiciens, musiciennes, sont obligés de se plier à l’exercice si ils et elles veulent se vendre aux programmateurs et pour que les journalistes paresseux, entendre ceux qui ne se déplacent pratiquement jamais autrement que pour se faire voir, relatent leurs exploits.
Pourtant à y regarder d’un peu plus près on s’apercevra que si l'on écoute un disque, parfois un nombre incalculable de fois, on regarde rarement plus d’une fois les images qui les accompagnent sur un DVD par exemple. Or les images ont un pouvoir mnémotechnique inégalé. C’est souvent réducteur, mais ÇA rappelle. Entendre ce ÇA comme le ça freudien, qui ne connaît pas d’interdits et est régi par le seul principe de plaisir. Donc d’un côté l’image rappelle le son, de l’autre il l’enferme. Comme je l’expliquais plus tôt, le son, sans image imposée, est évocateur, c’est-à-dire qu’il permet à chacun, chacune, de se faire son propre cinéma.
Une expérience facile montrera que quelle que soit la musique que l’on colle sur des images, par exemple lors d’un ciné-concert sur un film muet, cela fonctionne. Ce qui change d’une musique à l’autre est le sens que l’on apporte à ce collage. Ainsi le résultat de ce mariage sera-t-il iconoclaste, redondant ou complémentaire. C’est la même chose avec les images que les musiciens choisiront pour leur musique. Le résultat sera redondant, iconoclaste ou complémentaire. Les images ajoutées alourdiront, détruiront ou rendront explicite la musique.
Comme pour tout, il ne peut y avoir de position de principe. Il est seulement nécessaire de contrôler et bien choisir les images qui accompagneront nos musiques, qu’elles soient en accord, classiques ou révolutionnaires, réservées ou extraverties, tendres ou brutales.
À ce sujet je rappellerai une phrase de Bertoldt Brecht : "Il n’existe ni forme ancienne, ni forme nouvelle, mais seulement la forme appropriée."

mardi 6 novembre 2018

Enregistrer la musique, pour quoi faire ?


Excellente cuvée que ce n°37 du Journal des Allumés du Jazz consacré à l'enregistrement de la musique. Pas question ici de technique, mais de nécessité. Son thème « Enregistrer la musique, pour quoi faire ? » est également l'objet des Rencontres que l'association de producteurs indépendants organise en Avignon du 7 au 9 novembre.
J'y interviens avec Jean-Paul Ricard, Gérard de Haro, Jean-Marc Foussat, Guillaume Kosmicki (Quand le son entre en boîte), Serge Adam, Gilles Pagés, Nadine Verna, Daniel Yvinek (Fond d'aide et indépendance), Michel Dorbon, Cyril Darmedru, Valérie de Saint-Do, Patrick Guivarc'h (Livres, disques et films aménagent le territoire), Luc Bouquet, Noël Akchoté, Jacques Denis, Cécile Even, Francis Marmande (La simplification des stickers contre le discours critique), Bruno Tocanne, Morgane Carnet, Thomas Dunoyer de Segonzac, Guillaume Grenard, Christian Rollet, Alexandre Pierrepont (L'aventure collective), Didier Petit, Guy Girard, Thierry Jousse, Stephan Oliva (Le miroir aux Allumettes), Hervé Krief, Sophian Fanen, Guillaume Pitron (Numérique, l'envers du décor), Laurence Brisard, Anne Mars et Richard Maniere, Jérôme Poret, Nicolas Talbot (Les petites séries), Mico Nissim, Alexandre Herer, L1consolable, Eve Risser (Le musicien face à l'acte d'autoproduction, jusqu'où ?), Aïda Blehamd, Pascal Bussy, Olivier Gasnier, Théo Jarrier (Les travailleurs du disque)...
Vous pouvez vous y inscrire sur le site des Allumés. Fondé en 1995, le collectif avait organisé en janvier 2005 au même endroit des rencontres intitulées « L’avenir du disque, rebâtir ». Le supplément du n°13 du Journal rassembla les réflexions propres à ces journées qui suscitèrent un grand intérêt public et professionnel. C’est donc de nouveau à Avignon qu’ils se retrouveront treize ans plus tard, afin d’évoquer les possibilités de trouver une juste dynamique face au monde musical dans une situation bouleversée...
Si l'époque est menaçante, l'ambiance de ces Rencontres sera forcément festive (film, expo, concert, etc.), combattante et critique à l'instar de la publication récente, téléchargeable gratuitement. Voyons le sommaire : une encyclopédie illustrée d'Albert Lory, l'édito de Jean Rochard, une critique de l'éventuel Centre National de la Musique, l'influence des oiseaux par Philippe Perez, l'histoire de l'enregistrement par Jean-Paul Ricard, la glorification des labels ICP, FMP, Incus par Gérard Rouy, le streaming dans le viseur de Jean-Louis Wiart et Serge Adam, le rôle du Calif désormais coaché par Pascal Bussy, l'émotion de Léo Remke-Rochard devant L'oiseau de Jean-Marc Foussat, ceux et celles qui entendent des voix par Magali Molinié, une invitation à La Gare par Valérie de Saint-Do, la relativité de tout cela, un questionnaire aux musiciens du Surnatural Orchestra, le livre de Serge Loupien sur la France Underground 1965-1979 et trois films musicaux par Pablo Cueco, des batteurs écoutés avec Christian Rollet, etc. La question à l'honneur lors des Rencontres est posée à Noël Akchoté, Ludivine Bantigny et Francis Lebon, Stéphane Bérard, Eric Beynel, Etienne Brunet, Morgane Carnet, Jean-Louis Comolli, François Corneloup, Michel Dorbon, Fantazio, Denis Fournier, Jean-Brice Godet, Mats Gustafsson, Antonin-Tri Hoang, François Jeanneau, L’1consolable, Anne Montaron, Eve Risser, Daniel Sotiaux, Le Souffle Continu (Théo Jarrier et Bernard Ducayron), Nicolas Thirion, Jean-François Vrod et ma pomme. Cela en fait du monde, et du beau monde !
C'est plein, c'est dense et passionnant, d'autant que le tout est illustré comme d'habitude par une ribambelle de dessinateurs, Anne Hymas, Jop, Zou, Nathalie Ferlut, Emre Orhun, Luigi Critone, Julien Mariolle, Matthias Lehmann, Johan De Moor, Jazzi, Thierry Alba, Pic, Cattaneo, Sylvie Fontaine, Mape 813, Jeanne Puchol, Andy Singer, Laurel, Nathalie Ferlut, Rocco, Efix et de photographes Judith Prat, Gérard Rouy, Vincent Chaintrier, Philippe de Jonckheere, Pierre Puech, Miriam Kidde, Clément Puig, Vincent Sannier et, last but not least, l'éternel Guy Le Querrec...
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