Jean-Jacques Birgé

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vendredi 21 février 2020

L'1consolable devient Sauvage


Lors du colloque avignonnais organisé par Les Allumés du Jazz autour du thème "Enregistrer la musique, pour quoi faire ?", j'avais acheté deux albums à L'1consolable, Rap Games et L'augmentation. Le second, "un album dont vous êtes le héros", est interactif, sorte de jeu de l'oie qui nous fait découvrir les plages du disque dans des ordres différents. Et pas question de se contenter d'une version numérique. Tandis qu'on zappe, on suit le superbe livret de 52 Pages sous couverture rigide. Il y a beaucoup à lire, autant que L'1consolable en a à dire.
Cette fois il se lâche sur le sauvage, et sur les "animaux dénaturés" comme nous appelait Vercors. Là où l'Homme passe la Nature trépasse. Pas seulement. L'1consolable fait la chasse à la sauvagerie libérale, à la brutalité policière, il commente l'actualité des Gilets Jaunes ou du machisme assassin. Les sauvages sont également celles et ceux qu'on a affublés du terme pour mieux les asservir lors de la colonisation. Nos gouvernements continuent à voler leurs terres et leurs ressources, mais la langue de bois joue du politiquement correct. À l'opposé, L'1consolable, dont le scat râpeux me rappelle Bobby Lapointe, va droit au but. Le flow ne mâche pas ses mots, il les articule. Pour une fois je comprends, évidemment parce que c'est dans la langue de Molière, et ses sujets me parlent. La rythmique est un peu trop hip hop à mon goût, mais la musique se déploie lorsqu'apparaissent les clarinettes de Sylvain Kassap, les guitares de Young Bat, les scratches de Blanka (La Fine Équipe), les voix d'Irina Prieto Botella ou Skalpel... Avec les dos des Gilets Jaunes chroniqués hier, après avoir feuilleté le livret réalisé par Sylvain Bec, j'ai l'impression que les graffiti s'emparent de tous les supports possibles, pages arrachées au quotidien, à ce qu'il est et à ce qu'il pourrait être ! Sauvage est un disque de combat.

→ L'1consolable, Sauvage, 15€ CD digipack avec livret de 20 pages, 10€ en numérique...

mercredi 19 février 2020

Perspectives du XXIIe siècle (7)


Tout se passe comme dans un rêve. Je flotte. Chaque musicien invité donne des couleurs toujours plus vives à mes compositions. En réalité, comme le travail est très avancé, je les laisse souvent libres d'imaginer leurs parties. Lundi, Antonin-Tri Hoang a posé sa clarinette basse sur cinq des seize pièces et il a ajouté son saxophone alto sur deux d'entre elles. Comme toujours, il fait à la fois preuve d'une très grande inventivité et d'une retenue rare que je le pousse à braver. Sur le dernier morceau qui doit être festif, je lui ai demandé de faire un solo de sax entre Eric Dolphy dans Music Matador, Sonny Rollins dans St Thomas et Albert Ayler. Rien que ça ! Évidemment il s'en est affranchi, mais son chorus caraïbe est parfaitement adapté au "chœur d’hommes congolais avec harpe fourchue dyulu et bouteille frappée" enregistré au Niger par Constantin Brăiloiu en 1952. Je n'y pensais pas jusqu'ici, mais il y a une référence évidente pour moi au Liberation Music Orchestra de Charlie Haden revisitant les chants de la guerre d'Espagne, même si c'est totalement différent du point de vue du style ou dans le traitement. Non seulement les archives conservent leur pouvoir évocateur, mais l'émotion me semble décuplée grâce au grand écart des siècles qui séparent les originaux des arrangements "futuristes" que j'ai imaginés.
Je pense donc avoir terminé les enregistrements et le mixage d'ici la fin du mois. Les textes de l'important livret sont aussi quasi prêts. J'ai pris l'habitude de les commencer dès le premier jour d'un projet, ce qui m'évite d'oublier quelque chose ou quelqu'un. Jonathan Buchsbaum a corrigé ma traduction anglaise que j'avais adaptée à partir de Google et DeepL. L'intelligence artificielle a fait d'immenses progrès en ce domaine ces dernières années. J'ai été surpris du peu de maladresses que j'avais laissé passer. Nous devons encore choisir les photographies qui illustreront le livret, mais Madeleine Leclair et moi en avons plus qu'il ne nous en faut. Le mastering reste une étape cruciale qui sera confiée à un orfèvre. La sortie officielle est prévue pour le 15 mai à Paris !

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vendredi 14 février 2020

Perspectives du XXIIe siècle (6)


De passage à Paris, Sacha Gattino a pris le temps d'écouter mon prochain disque en l'état. J'avais besoin de plus jeunes oreilles pour vérifier que je ne rajoute pas d'aigus intempestifs au mixage. Comme on vieillit, les hautes fréquences deviennent de plus en plus inaudibles. Mon dernier audiogramme montrait que j'avais une audition supérieure à la moyenne, "pour mon âge !". Sacha m'a rassuré. Tout va bien de ce côté-là. Mais il m'a surtout suggéré de rallonger deux pièces, l'une pour intégrer une respiration salutaire, l'autre pour laisser le temps à la danse de s'installer. Dans cette pièce qui clôt ces Perspectives du XXIIe siècle, Antonin-Tri Hoang et Jean-François Vrod auront ainsi plus de place pour s'exprimer, développements personnels recherchés pour cette ultime appropriation des Archives Constantin Brăiloiu. Il est aussi possible que je demande à Nicolas Chedmail de revenir avec son cor et se joigne au saxophoniste-clarinettiste, au violoniste et à Sylvain Lemêtre qui a déjà enregistré ses percussions. Au terme d'une aventure qui a duré plus d'un an, j'avance toujours pas à pas, prenant chaque fois le recul nécessaire...
Je sais enfin à quoi ressemblera l'album dans sa continuité et son unité. Il est évident qu'il fera partie de mes préférés avec mon tout premier Défense de, les Trop d'adrénaline nuit et Machiavel d'Un Drame Musical Instantané (premier et dernier d'une longue série), celui d'El Strøm justement avec Sacha et Birgitte Lyregaard, mon précédent dit du Centenaire et l'album collectif Sarajevo Suite dont j'étais le directeur artistique...

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mardi 11 février 2020

Chinese Man + Scratch Bandits Crew + Baja Frequencia


Chinese Man Records est définitivement mon label français de trip-hop préféré, encore que les paroles, presque toujours en anglais m'échappent généralement. Mais la base est radicalement marseillaise. Pour célébrer ses 15 ans le trio Chinese Man a invité le duo Baja Frequencia et le duo de platinistes Scratch Bandits Crew à passer une semaine ensemble en montagne pour revisiter en toute liberté les morceaux les plus célèbres du label. Le mélange des genres me rappelle les meilleurs moments de Wyclef Jean, l'utilisation de found footage certains disques d'Un Drame Musical Instantané, le groove une amphétamine hallucinogène. Ça swingue, c'est plein d'images mentales, c'est souvent drôle. En concert ils sont accompagnés des MCs Youthstar et Miscellanous (Chill Bump) auxquels s'ajoutent ASM, Illaman, CW Jones et Taiwan MC sur l'album.


J'avais déjà vu (et entendu) le clip impressionnant réalisé par Boris Vassalo & Jérémie Poppe sur une idée originale de High Ku avec le performeur Régis Truchy. Là je repense au mythique et incontournable Weapon Of Choice de Fatboy Slim avec Christopher Walken filmé par Spike Jonze. Mais ne vole ici que la valise ! Si les réminiscences sont au programme de l'album comme de la vidéo de The Drop, les sessions des Marseillais préservent leur originalité en jouant sur une exubérance emprunte de quantité de cultures festives.

→ Chinese Man + Scratch Bandits Crew + Baja Frequencia, The Groove Sessions Vol. 5, CD/2LP Chinese Man Records, distr. Believe Digital/DFiffer-Ant, sortie le 21 février 2020

samedi 8 février 2020

Photos de la pochette de L'Homme à la caméra par Étienne Mineur


Comme toujours, Étienne Mineur sait mettre en valeur ses créations par de belles photographies.


Francis Gorgé et moi lui avons demandé de concevoir une nouvelle pochette pour la première édition CD de L'homme à la caméra publiée par Walter Robotka du label autrichien Klanggalerie.


Chose rare, ni Francis ni moi ni même Bernard n'aimions la pochette originale du vinyle d'Un Drame Musical Instantané.


C'est d'autant important qu'elle soit nouvelle que nous avons ajouté une autre partition (totalement inédite), La glace à trois faces, également avec le grand orchestre du Drame, 15 musiciens et musiciennes.


Ont déjà été réédités en CD Trop d'adrénaline nuit (chez GRRR), Rideau ! et À travail égal salaire égal sur Klanggalerie, Défense de sur MIO Records (mais à nouveau épuisé).


Le prochain vinyle à sortir en CD sera Carnage qui est épuisé depuis 25 ans.


Francis et moi lui en réaliserons un nouveau master qui lui redonnera, comme aux autres, une nouvelle jeunesse.


Et le bonus sera de taille, puisqu'il sera interprété par un orchestre symphonique.



→ Un Drame Musical Instantané, L'homme à la caméra / La glace à trois faces, CD Klanggalerie gg277, 17€ frais d'envoi compris

vendredi 7 février 2020

Berceuses du monde entier


Comme je suis grand-père depuis bientôt deux ans, la question des disques pour enfants redevient d'actualité. Il y a quelques mois j'avais évoqué Mes premiers chants apaisants, merveilleux livre-disque concocté par Martina Catella et réalisé avec des artistes d'aujourd'hui. Cette fois Madeleine Leclair a sélectionné 19 berceuses enregistrés de 1940 à 2004 dans 18 pays différents. Toutes proviennent de disques publiés dont un exemplaire est conservé dans les Archives Internationales de Musique Populaire (AIMP) du Musée d'Ethnographie de Genève (MEG). C'est sur ce label que paraîtra mon nouvel album le 15 mai. Certaines berceuses sont chantées, d'autres sont purement instrumentales. On voyage ainsi sur les cinq continents en s'émerveillant de tant d'attention délicate et d'écoute parentale. J'imagine l'importance que peut revêtir ce disque pour les bébés qui grandiront avec ce passé émotionnel. J'ai toujours pensé que, si ma fille Elsa chantait si juste, elle le devait à sa maman qui jusqu'à sa naissance avait joué de l'accordéon tout contre son corps et ses oreilles. Madeleine Leclair, conservatrice du département d’ethnomusicologie au MEG, responsable des collections d'instruments de musique et des AIMP, et éditrice de la collection discographique, souligne les points communs à toutes ces berceuses : des mélodies simples, enchaînements de motifs courts répétés, un contour mélodique global suivant une ligne descendante. Des bottes de sept lieues nous permettent ainsi de sauter de pays en pays sur les marches du rêve.
Lorsqu'Elsa avait six ans, j'étais désespéré par l'offre discographique. Il n'existait pas grand chose d'intelligent en dehors de Steve Waring, Henri Dès, Mouloudji et les Frères Jacques. André Ricros, producteur du label de musique traditionnelle Silex, décida de lancer la collection Zéro de Conduite dont je lui soufflai le nom. Avec Bernard Vitet et Gérard Siracusa, nous avons ainsi composé le spectacle musical Crasse-Tignasse dont le disque marqua nombre de gamins et gamines. Remarquables traductions du célèbre Struwwelpeter du Dr Heinrich Hoffmann par Cavanna, il ne s'agissait pas de berceuses, mais de "chansons pour les enfants qui aiment avoir peur" ! En 1992 Elsa enregistra Only For Love, mais ce n'était pas vraiment pour les enfants, tandis que trois ans plus tard, avec Bernard, nous composâmes pour elle tout un recueil de chansons qui restèrent à l'état de maquettes. Elle avait onze ans. La maman d'Elsa, Michèle Buirette, nous déconseilla d'en faire une bête de foire en exhibant ses talents vocaux et nous rangeâmes tout dans des cartons. Quinze ans plus tard, notre fille réalisa son rêve d'enfance de devenir chanteuse, sans l'appui de papa maman. Aujourd'hui c'est à son tour de monter des spectacles pour enfants. Après Comment ça va sur la Terre ?, elle vient de créer avec la percussionniste suédoise Linda Edsjö, une autre jeune maman, le spectacle Comme c'est étrange ! sous le nom de groupe Söta Sälta. Le disque sort bientôt ! Il va sans dire que j'adore...

Sooting Songs For Babies - Berceuses du Monde, coproduction MEG - Mental Grove Records, CD 15€ / LP 20€

vendredi 31 janvier 2020

Down The Hill avec Alexandra Grimal et Giovanni di Domenico


L'album Nāga d'Alexandra Grimal m'avait enchanté. Exactement un an plus tard, je reçois Down The Hill, duo de la saxophoniste-chanteuse avec le pianiste Giovanni di Domenico, et la magie est intacte. Selon les pièces, la soprano oscille entre le saxophone et ses cordes vocales. Tout est limpide, coule de source, tendresse, tranquillité. Le duo se partage les compositions, échappe aux étiquettes, ils planent. N'y cherchez pas le jazz, c'est juste la beauté de la musique, sans chichis, sans fioritures, sans démonstration lourdingue. L'image de la pochette est bien choisie. J'ai pensé au champ de fleurs repiquées une à une dans la scène sublime entre Jean Gabin et Danielle Darrieux dans Le plaisir de Max Ophüls. Un disque à écouter pour méditer ou se reposer. En réalité, ça me la coupe, je n'ai rien à dire.

→ Alexandra Grimal et Giovanni di Domenico, Down The Hill, édition limitée à 200 exemplaires, sans label ! Je ne comprendrai jamais rien aux lois du marché, au goût des gens, à la banalité recherchée, mais c'est peut-être simplement la rançon de la liberté... Heureusement Down The Hill est sur Bandcamp !

jeudi 30 janvier 2020

Perspectives du XXIIe siècle (5)


La dernière pièce de l'édifice m'empêche de dormir. Des ruines on est passés à la reconstruction, mais l'issue est encore incertaine. J'ai créé des pauses au milieu d'accumulations ivesiennes, par exemple notre déambulation enregistrée au second sous-sol du Musée d'Ethnographie de Genève. Il n'y a presque pas de musique proprement dite, mais deux petites minutes de field recording où se sont inopinément glissés d'étranges cris dont on peut imaginer la souffrance. Les Hibakushis sont les rescapés d'une catastrophe nucléaire. Les idiophones que j'ai enregistrés la veille n'avaient jamais été joués depuis leur entrée au Musée en 1952, deux cents ans avant mon histoire.
De retour à Paris, j'avais rendez-vous avec le percussionniste Sylvain Lemêtre dont j'adore la variété de timbres en plus de son style rythmique qui tire vers une danse tribale envoûtante. Chez les musiciens avec qui je travaille, je recherche toujours la richesse de leur palette. Ce ne sont pas forcément des couleurs. Ce peut être la manière de prendre les choses, un angle de vue qui varie sans cesse, comme chez le souffleur Antonin-Tri Hoang qui sera le prochain à investir le studio GRRR ou le violoniste Jean-François Vrod qui fermera le ban. L'ouverture est le moteur de l'aventure.
Sylvain a commencé par installer son incroyable set de peaux, de cymbales et de gongs. Il ne restait plus qu'à enchaîner les six pièces où il frappe, frotte ou caresse, en préservant paradoxalement l'unité de l'ensemble. Depuis le début de mon entreprise il s'agit de noyer le poisson. Oublier l'âge des archives du fantastique Fonds Constantin Brăiloiu que m'a confié Madeleine Leclair, ainsi que la virtualité d'une partie de mon instrumentation. La forme, le style, naissent de la méthode. Nous avons enregistré les morceaux dans l'ordre pour préserver la continuité dramatique. Je faisais aussi écouter à mon invité les pièces où il ne me semblait pas nécessaire qu'il intervienne. Après son départ j'ai seulement ajouté ici ou là quelques effets de réverbération pour le fondre dans l'atmosphère dramatique, en particulier pour les scènes qui se passent en extérieur.


Les pistes de percussion sur le chœur d’hommes au Congo avec harpe fourchue dyulu et bouteille frappée, et le zarb sur les deux bourrées simultanées, intitulées humoristiquement Ensemble Ratatam, m'ont permis de m'affranchir de cette pièce, la dernière qui me résistait. En propulsant la coda dans le cosmos j'ai malheureusement renvoyé l'humanité à son échec constitutionnel. Je pense donc réintégrer l'électronique lors de cette ultime tentative de s'en sortir. À l'heure qu'il est, j'ignore encore comment, mais je peux aller me recoucher, maintenant que je tiens le fil...

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mercredi 29 janvier 2020

Jean Morières sur site


Jean Morières s'est envolé il y a 6 ans déjà. Mathilde, l'une de ses filles, signale que sa sœur Fani a conçu un nouveau site pour lui rendre hommage et rappeler son singulier travail. Les onglets en haut de page sont des sauts dans l'espace d'un long déroulant qui égrène son portrait, la flûte zavrila de son invention, sa discographie avec un lien vers les disques du label Nûba, quatre films de Mathilde sur leur père, six textes dont un poème que lui a adressé sa compagne Pascale Labbé, dix photographies où elle est évidemment très présente, et le chapitre Eddy Bitoire, "avatar délirant et navrant" de Jean avec cinq chansons que je ne connaissais pas ou que j'avais oubliées. J'avais évoqué deux clips vidéo hilarants que j'adore, mais les "nouvelles" sont du même acabit, avec son fils Antoine à la guitare et à la batterie ! En 2014 sa famille, ses ami/e/s s'étaient réunis pour un concert qui rappelait la belle personne et l'artiste passionnant qui nous avait quittés prématurément.

mardi 28 janvier 2020

Première édition CD de L'homme à la caméra


Lors d'une réédition de disque il est d'usage de reproduire la pochette originale, concession aux collectionneurs fétichistes, m'avait-on expliqué. Nous nous y sommes conformés avec joie pour les précédents albums d'Un Drame Musical Instantané, Trop d'adrénaline nuit, Rideau !, À travail égal salaire égal ou pour le cultissime Défense de. Le passage du vinyle au CD n'est pas toujours des plus heureux, car passer de 30 à 12 centimètres fait perdre les détails et la beauté de l'objet. Nous avons chaque fois décidé d'équilibrer cette perte par un nouveau mastering accentuant les nuances et, surtout, en ajoutant des pièces inédites en bonus. Or pour la réédition, la première en CD, de L'homme à la caméra d'Un Drame Musical instantané nous avons préféré demander au graphiste Étienne Mineur de concevoir une nouvelle pochette qui soit d'actualité tout en se référant au constructivisme, époque où Dziga Vertov tourna son film. Comme pour les albums du trio El Strøm et de mon Centenaire sa création graphique nous enchante...


J'ai raconté ici comment, avec Francis Gorgé et Bernard Vitet, nous avions composé la musique du film de Vertov pour notre orchestre de 15 musiciens et musiciennes. Le 14 janvier 1984, le concert au Théâtre Déjazet, qui rencontra un beau succès ainsi que les trois jours précédents, fut enregistré en public (je me souviens qu'il occupe une page d'un roman du sulfureux Marc-Édouard Nabe, mais je ne l'ai pas retrouvée). Il faisait suite à sa création à Strasbourg en octobre 83 lors du Festival Musica. Il constitue la première partie du CD qui sort sur le label autrichien de Walter Robotka, Klanggalerie. Je suis ravi d'avoir retrouvé la partition d'un autre film muet, La glace à trois faces de Jean Epstein, enregistré dans les mêmes conditions à Corbeil-Essonnes le 11 janvier 1983. C'est donc trente minutes de plus que cette réédition, la première en CD, offre aujourd'hui. Si vous connaissez les musiciennes et musiciens qui participaient à ces deux projets, vous constaterez notre éclectisme, pas seulement musical (!) :
Jean-Jacques Birgé (direction, synthétiseur, piano, flûtes, trombone, guimbarde, voix, bandes magnétiques), Bernard Vitet (direction, trompette, bugle, flûte, trompette à anche, voix), Francis Gorgé (direction, guitare, basse à tension variable), Hélène Sage (voix, flûtes, clarinette basse, sax ténor, appeaux, instruments originaux), Magali Viallefond (hautbois, cor anglais, flûte, tôle à voix, orgue de cristal), Jean Querlier (hautbois, cor anglais, sax alto, flûte), Youenn Le Berre (flûtes, flûte électrique, sax ténor, basson), Denis Colin (clarinette basse), Patrice Petitdidier (cor), Philippe Legris (tuba), Jacques Marugg (vibraphone, marimba, timbales, percussion), Gérard Siracusa (percussion, marimba, cloches), Bruno Barré (violon), Bruno Girard (violon), Nathalie Baudoin (alto), Marie-Noëlle Sabatelli (violoncelle), Didier Petit (violoncelle, voix), Hélène Bass (violoncelle), Geneviève Cabannes (contrebasse, clavier, voix).
Il existe une version de L'homme à la caméra en ciné-concert avec le film de Vertov sur Daily Motion et un extrait d'une répétition sur YouTube, mais le nouveau master audio vaut vraiment le détour. Quant à La glace à trois faces, j'ai encore plus de plaisir à redécouvrir notre travail en grand orchestre puisqu'il était resté inédit.
Avec La Chute de la Maison Usher du même génial Epstein et Le cabinet du Docteur Caligari, c'est l'un des 26 films que nous avons le plus joué de par le monde. Un Drame Musical Instantané fut à l'origine du retour du ciné-concert sur films muets dès 1976. Imaginer des partitions originales et contemporaines ne se pratiquait absolument pas à cette époque. C'est devenu chose courante et j'ai préféré arrêter lorsque c'est devenu une mode. Pour le Vertov nous nous étions inspirés du son Laboratoire de l'Ouïe, pour La glace nous avions dessiné le portrait de chacune des trois femmes jusqu'à l'accident automobile qui coûte la vie au héros, une hirondelle en plein front. Détachées des images, écouter ces musiques de films sur disque leur donne un sens nouveau et l'incomparable avantage de se faire chacun, chacune, son propre cinéma, démarche commune à toutes mes œuvres.

→ Un Drame Musical Instantané, L'homme à la caméra / La glace à trois faces, CD Klanggalerie gg277, 17€ frais d'envoi compris

lundi 27 janvier 2020

Terre Neuve de Brigitte Fontaine


En 1992 Brigitte Fontaine n’enregistra qu’une seule chanson. Ce no woman’s land charnière allait inaugurer un nouveau cycle après une traversée du désert médiatique. Le nougat était passé inaperçu avant que EMI ne décide de rééditer le disque French Corazon comme une nouveauté l’année suivante. Abandonnant une apparente fragilité légendaire, elle se laissait porter par un dévorant désir de rock. C’est ce qu’elle nous annonça alors que j’avais programmé mes machines d’une délicate mélopée. J’envoyai Bernard Vitet lui faire un thé à la cuisine pendant que je changeais mon fusil d’épaule.
En découvrant Terre Neuve, son nouvel album, il me semble reconnaître l’ambiance de notre Amore 529 enregistré ensemble ce jour-là. Comme si Brigitte bouclait le cycle entamé il y a vingt-huit ans. La guitare électrique saturée de Yan Péchin et les programmations de Jean Lamoot, qui ont réalisé ensemble Terre Neuve, renvoient à Alain Bashung avec qui l'un et l'autre travaillèrent pendant de longues années. Depuis sa disparition et le naufrage de Noir Désir, il y a bien une place à prendre dans le rock français et la jeune octogénaire relève le défi avec panache et sans mâcher ses mots. Elle n’a pour autant jamais quitté l’expérimental, même à faire un temps la clown sur le petit écran de la décadence. Voilà plus de 50 ans qu'elle m'enchante !


Avec ses textes en parlé-chanté, poésie romantique d’un quotidien d’ivresse, Terre Neuve est un disque testament, même si l’on peut espérer d’autres surprises de cette immortelle. Dans Parlons d’autre chose, parmi ses citations elle reprend les derniers mots de Goethe que Bernard, qui l’a souvent accompagnée, avait choisis comme titre pour son disque solo en 1979, Mehr Licht !. La mort est très présente dans cette fontaine de jouvence, mais Terre Neuve annonce bien autre chose. Un après s’inscrit dans la lentille ronde d'une longue-vue. Les poètes ont le pouvoir de rendre le rêve à la réalité. Brigitte Fontaine est une fée électrique qui rue dans les brancards, rock jusqu'au bout des ongles. Les concerts suivent...

→ Brigitte Fontaine, Terre Neuve, Verycords, CD 15,99€ / LP 19,99€

samedi 25 janvier 2020

Perspectives du XXIIe siècle (4)


Enregistrement de quelques idiophones du Musée d'Ethnographie de Genève avec Madeleine Leclair et Isabel Garcia Gomez pour mon album "Perspectives du XXIIe siècle" qui sortira officiellement le 15 mai !
Cymbales ching, châp lek et châp yai de Thaïlande, cymbales jota d’Inde, bol kin du Japon, bol de Chine, gong chinois des Philippines, tambour de bronze de Thaïlande, cloche de Côte d'Ivoire, sistre du Mali, tambour de bois à fente du Cameroun.

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vendredi 24 janvier 2020

Château Perché 2020


C'est une nouvelle très attendue chez les fêtards férus de musique électro. Certains piétinent un an, dès la fin de l'édition précédente ! La billetterie vient d'ouvrir pour le Festival Château Perché 2020 qui se tiendra au Château d'Avrilly du 13 au 16 août. Le site du festival est choupinet, écoresponsable, à l'image de ces trois jours endiablés où une atmosphère psychédélique flotte sur la forêt qui entoure le château. Un petit quiz obligé donne la couleur pour accéder aux billets. En général 80% partent dès la première semaine. Cela vaudra le coup d'œil de lire leurs recommandations aux festivaliers lorsqu'ils seront mis en ligne. Si le festival change de château chaque année, il revient sur celui d'Avrilly dans l'Allier pour cette nouvelle édition. J'y avais fait un concert de trois heures en 2018, en duo avec la platiniste Amandine Casadamont.


Cette fois nous serons quatre sur la grande scène, chargés de réveiller en douceur les 10 000 festivaliers le matin du 16 août de 10h à 12h40. Pour ce troisième jour de musique festive, nous passerons de l'expérimentale ambient à la transe tribale ! Le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang s'amuse de devoir refaire Hendrix à Woodstock. Avec lui se joint à nous une rythmique féminine particulièrement inventive qui groove à mort, soit la bassiste Fanny Lasfargues et la batteuse Blanche Lafuente. Pendant que nous jouerons, le dirlo, Samy El Zobo, a prévu une cérémonie dans le public avec procession et un serpent de trente mètres de long. Ce n'est que le début. Lorsque je cherche à décrire l'ambiance de Château Perché, je parle d'un croisement entre Alice au Pays des Merveilles et Blade Runner. Selon un thème qui change chaque jour, le public se maquille et se déguise avec une fantaisie débridée. Je devais y rejouer l'an passé avec le percussionniste Sylvain Lemêtre, mais la Préfecture avait interdit la plupart des représentations pour cause de dangereuse tempête. Cette année il y aura douze scènes réparties dans le parc et la forêt avec 450 artistes. Mais à l'heure de notre intervention paradisiaque seule la grande scène sera ouverte. J'ai commencé à travailler sur l'immersion évolutive qui nous amènera à l'extase.
Le festival a une page FaceBook donnant quantité de renseignements.

mercredi 22 janvier 2020

Perspectives du XXIIe siècle (3)


Rien ne se perd, rien ne se crée. Nous avions feint de l’oublier. Les éléments se transforment et s’assemblent en de nouvelles combinaisons. Dans la région, nous étions quelques uns et quelques unes à avoir survécu. Nous n’avions d’autre choix que de nous reconstruire. Mais comment éviter de reproduire éternellement les mêmes erreurs ? Chaque cellule avait la responsabilité d’assumer sa façon, quitte à ce que nous les confrontions ensuite pour en tirer le meilleur. Écœurés par la prétendue démocratie qui avait toujours écrasé les plus faibles, nous fonctionnions à l’unanimité. Toute rivalité avait fait long feu. La propriété était de l’ordre du passé, du temps qu’il était coutume d’appeler L’Indésir.

Nous avons d’abord cherché à comprendre comment une telle catastrophe avait été rendue possible. Les humains avaient fini par se faire à eux-mêmes ce qu’ils avaient fait subir pendant des siècles aux autres espèces. Ils l’avaient ensuite expérimenté sur leurs semblables, sans se rendre compte qu’ils seraient finalement leur propre cible. Leur violence avait gagné la terre qui s’était déchaînée au delà de l’imaginable, sauf peut-être dans le cerveau des plus désespérés. Ceux-là avaient hélas disparu les premiers.

D’une vallée à l’autre, s’il restait âme qui vive, les Jambes rapatriaient les bonnes nouvelles. La musique était devenue la langue universelle, un espéranto sans paroles, capable de franchir les montagnes et peut-être un jour les océans. Comparer nos anciens dialectes alimentait néanmoins cette poésie sonore.

Notre cellule avait eu la chance inestimable de s’établir sur les ruines du Musée d’Ethnographie de Genève où avaient été conservées les Archives Internationales de Musique Populaire. Les fouilles exhumaient des rouleaux, des cires et les machines pour les écouter, des instruments aussi, des idiophones. Nous étions tombés sur une mine avec le Fonds Constantin Brăiloiu, un collecteur roumain qui avait été le premier à comprendre l’importance qu’elles pourraient un jour revêtir. Il classait les musiques selon leurs fonctions plutôt que leurs origines géographiques. Exactement comme nous. Nous venions de partout, mais nous avions le même projet.

Un camarade dit que pour être de partout il faut être de quelque part. Nous nous sommes appropriés les chants et les cris de tous et de toutes. Les sonorités étaient parfois étranges. Il suffit d’en partir et de se laisser aller à la rêverie. Chaque note de cette nouvelle Renaissance fait sens, comme à l’époque où les anciens disaient que tout est politique. La Nature qui se réveille avec nous participe aux agapes. On ne comprend pas toujours ce que les autres expriment, mais nous tombons toujours d’accord parce que nous partageons le même projet. Les sujets n’ont aucune valeur en face de l’objet.

Nous sommes donc arrivés à accepter la chaleur et les inondations. Nous avons seulement pris l’habitude de creuser. La manière de les honorer est encore plus excitante que les trésors que les fouilles laissent apparaître. Nous apprenons à nous exprimer en sons avec la même liberté que jadis la parole qui d’ailleurs ne s’est jamais tue. Il est si délicieux d’étonner et d’être étonné. Nous rions beaucoup. Nous avons enfin compris ce que signifie d’être ensemble.

Texte rédigé pour l'album à paraître au printemps en coproduction avec le MEG, les AIMP et GRRR

mardi 14 janvier 2020

Perspectives du XXIIe siècle (2)


La vieille neutralité de la Suisse y est-elle pour quoi que ce soit si des survivants du monde entier se retrouveront à Genève pour imaginer une société juste où les origines, le genre, les responsabilités, les compétences n'impliqueront aucune hiérarchie ni ségrégation ? Des mouvements identiques se créeront sur d'autres points du globe. Il n'y aura plus d'autochtones ni de migrants, mais des citoyens, des camarades partageant tout ce qui aura survécu à la catastrophe. Ils témoigneront. Ils inventeront.
Pour mon prochain disque qui sortira au printemps, une œuvre d'anticipation en coproduction avec le Musée Ethnographique de Genève (MEG) et les Archives Internationales de Musique Populaire (AIMP), j'ai besoin d'enregistrer quelques phrases parlées dans des langues très diverses. J'ai commencé par le chinois et l'anglais avec mes amis Sun Sun qui habite en face et Gary un peu plus loin dans le quartier. Anna, arrivant cette semaine de Cologne, sera mise à contribution pour l'allemand, et Valentina pour l'italien. J'ai prévu d'ajouter l'arabe, le persan, le russe, le roumain, le bulgare, le polonais, le danois, le suédois, le brésilien, le wolof... Il faudrait que je trouve quelques personnes qui parlent l'espagnol, le grec, le turc, le hongrois, le hollandais, le portugais, d'autres langues du continent africain, etc. Comme je pensais au mixage de ces voix avec la flûte et le piano préparé que j'ai déjà enregistrés, j'ai par hasard réentendu Laborintus 2 sur Radio Libertaire. J'ignore à quoi ressembleront mes deux pièces, mais j'y vois un vague cousinage avec l'œuvre sublime de Luciano Berio.
Lorsque je ne sais pas comment aborder une composition musicale dont je connais pourtant la raison ou la fonction, mais qui résiste, je prends le taureau par les cornes et je me lance. Simplement je réfléchis longtemps en amont, pour agir vite ensuite. Souvent j'avance par étapes, corrigeant ce qui me déplaît en ajoutant, retranchant, transformant des éléments. Il ne faut jamais perdre de vue l'intention initiale, mais prendre le chemin des écoliers n'est pas interdit. Pour un autodidacte il est même conseillé. Adepte du définitif provisoire, je donne des titres que je remplace au fur et à mesure. La méthode est la même avec la musique. Je suis impatient d'enregistrer les musiciens qui me rejoindront dans les deux mois qui viennent. Comme je suis en avance sur la planning, ce dont j'ai tout de même l'habitude, il est question d'avancer la sortie du CD à fin avril. On verra bien.

mercredi 8 janvier 2020

Musiques populaires japonaises 1920-1950


J'ignore ce qu'ils mettent dans les sandwiches vietnamiens au poulet, mais il y a un truc qui rend totalement accro. C'est pareil avec la musique japonaise populaire des années 1920-1950. Lorsque je commence à écouter du ryūkōka, je n'arrive plus à m'arrêter. Les plus bouleversantes ont été enregistrées pendant la Seconde Guerre Mondiale. À partir de 1945, le jazz s'immisce plus ostensiblement. Ce sont souvent des modèles musicaux occidentaux japonisés surtout vocalement. J'étais déjà dingue de Tony Tani dont ma fille Elsa a repris Antano onamae nanteeno avec le Spat'sonore, mais là je suis comblé, vu la profusion de la collection Vintage Japanese Music. Je n'ai pas réussi à acquérir les CD, mais j'ai acheté les albums en mp3. Les voix sont renversantes. Je note Kusunoki Shigeo, Kirishima Noboru, Tabata Yoshiro, Koume Akasaka, Watanabe Hamako, Kasagi Shizuko, Kouta Katsutaro, etc. Elles me rappellent le sublime Anatahan, dernier film de Josef von Sternberg, ou les Mizoguchi Kenji qui se passent pourtant généralement aux siècles précédents...



Après la défaite jamais explicitement admise par l'Empire du Soleil Levant, les chansons composées entre 1939 et 1945 sont quasiment tabou. Mais quelle que soit l'époque toutes distillent un blues nippon incroyable.

mardi 7 janvier 2020

Le choc des électrons libres


Il est toujours très agréable de recevoir un disque dans une belle pochette. Le vinyle est double, la couve trois volets est faite main, sérigraphie tirée au hasard parmi trois modèles, la mienne est celle de droite, la plus destructurée. Destructuré, c'est juste et faux à la fois. Le choc des électrons libres a beau faire dans le lourd, c'est le mélange des genres qui est la règle. Hard rock, free jazz, punk, électro, pop à la française et musique traditionnelle de Gascogne et de Bretagne. Les emprunts sont clairs, la fusion accouchant d'une musique qui sort résolument des clous, puissante et volontaire. Si le saxophoniste baryton et clarinettiste Francis Mounier est l'instigateur de l'association d'Artús et des Niou Bardophones, l'apport du sonneur Erwan Keravec, à la cornemuse écossaise et à la trompette préparée, met les poings sur les i pour nous envoyer au tapis.


Artús est formé des rockers Romain Colautti (guitare baryton, boha), Romain Baudoin (vielle alto), Matèu Baudoin (chant, violon, tambourin à corde, flûtes, percussions), Thomas Baudoin (chant, boha, guimbardes, flûtes, percussions) et Nicolas Godin (dispositif électronique, batterie). Avec Erwan Keravec les Niou Bardophones sont Guénolé Keravec (bombarde, trélombarde), Ronan Le Gourierec (saxophone baryton) et Jean-Marie Nivaigne (batterie). Autour de Francis Mounier, cela fait du monde, et du bruit. Tous ensemble, ils produisent Le choc des électrons libres. Pas une seule fille. C'est de la musique qui fait mâle.


La pochette cartonnée de Thomas Baudoin bénéficie de la création graphique de Jean-Marc Saint-Paul et de la sérigraphie d'Ivan Bléhaut & Benjamin Lahitte. C'est agréable à tenir en mains. Il y a du grain et de la colle, de la matière et de la découpe, c'est vrai pour la musique aussi...

→ Le choc des électrons libres, Le choc des électrons libres, 2 LP Pagans, 20€

jeudi 2 janvier 2020

Prévert par Minvielle et Papanosh


En 2020 Jacques Prévert est toujours d'actualité, fêté cette fois par la rencontre du voc'alchimiste André Minvielle et du quintet de jazz Papanosh. Les exemplaires de Paroles, Histoires et Spectacle qui appartenaient à ma mère sont usés jusqu'à la moëlle. Je remets régulièrement sur ma platine les 6 CD du coffret paru en 1992 avec Catherine Sauvage, Les Frères Jacques, Edith Piaf, Marianne Oswald, Mouloudji, Germaine Monteiro, Juliette Greco, Yves Montand, Jean Guidoni, Serge Reggiani, Cora Vaucaire, Renée Lebas, Zette, Catherine Ribeiro, Agnès Capri, Michel Simon, Tino Rossi, Jacques Jansen, Fabien Loris, Marie Laforet, PierreBrasseur, Gilles et Julien, Marlene Dietrich, Chanson Plus Bifluorée, RichardBohringer, Claude Nougaro, Florelle, Béatrice Arnac, Simone Signoret, etc., et Prévert lui-même évidemment pour contribuer à cet extraordinaire inventaire. Chez GRRR, Michèle Buirette interprète La chanson des sardinières, et avec Isabelle Fougère, Sonia Cruchon et Mikaël Cixous je suis très fier de nos 12 ultra-courts collages vidéo Prévert Exquis réalisés il y a deux ans et diffusés sur TV5Monde. Comme pour nous, le Parade de Minvielle & Papanosh n'aurait été possible sans le soutien d'Eugénie Bachelot-Prévert, la petite-fille du poète, qui réussit à sortir la succession d'un protectionnisme rendant impossible le moindre hommage.


André Minvielle, qui a publié en décembre avec BabX et Thomas de Pourquery un magnifique CD Nougaro dont j'avais salué la création à Toulouse en 2014, a trouvé de nouveaux partenaires de fête en Papanosh. Le trompettiste Quentin Ghomari, le saxophoniste Raphaël Quenehen, le pianiste-organiste Sébastien Palis, piano, le contrebassiste Thibault Cellier, le batteur-percussionniste Jérémie Piazza et le chanteur-percussionniste ont mis en musique une douzaine de poèmes qui swinguent, valsent, fanfarent et nous émeuvent. Ils ont mis Les petits plats dans les grands pour un Cortège contre La guerreLes belles familles autorisent L'amiral à avoir Quartier Libre à Alicante. Minvielle entonne Étranges étrangers d'une manière tendre et sautillante alors que j'haranguais le foule en tribun dans notre version vidéographique. On oublie trop souvent l'engagement politique de Prévert au profit de son imagination poétique. Il serait aujourd'hui avec les Gilets Jaunes et les grévistes. Avec encore La brouette et les grandes inventions, De vos jours, Un matin rue de la colombe, Le combat avec l'ange, Destiné et Chant Song, la Prévert Parade nous donne envie de danser et de ré-imaginer le monde qui ne tourne vraiment pas rond. Comment a-t-on pu le confier à des pitoyables employés de banque et à leurs maîtres assoiffés de sang et de pouvoir alors que musiciens et poètes lui donnent les couleurs de la vie en faisant lever le soleil chaque matin pour nous réchauffer le cœur. Disque salutaire dit que salue Terre.

→ Minvielle & Papanosh, Prévert Parade, La C.A.D /Label Vibrant, dist. L'autre distribution, 13,99€, sortie le 31 janvier

mardi 31 décembre 2019

8 nouveaux albums GRRR sur Bandcamp


Dernier article de l'année. Vous n'êtes pas là parce que vous êtes déjà en train de préparer le réveillon ou bien vous souhaitez soigneusement l'éviter, alors vous avez le temps de découvrir certains de ces albums qui vous aurez ratés. Enregistrés entre mai 2017 et décembre 2019, ils participent tous du petit laboratoire que je poursuis depuis quelques années : jouer avec des musiciens et musiciennes pour le plaisir de les rencontrer au lieu de les rencontrer pour pouvoir jouer avec elles et eux. C'était le principe d'Un Drame Musical Instantané en 1992 lorsque nous avons enregistré Urgent Meeting et Opération Blow Up avec 33 invités venus d'horizons musicaux les plus divers. La musique a brisé mon isolement adolescent lorsque je suis rentré de mon voyage initiatique aux États Unis à l'été 1968. J'ai passé ma vie à perpétuer cette passion avec la même innocence, sans penser à la moindre rentabilité malgré qu'elle m'ait nourri, à tous points de vue, intellectuellement et alimentairement, ce qui pourrait se résumer à "gastronomiquement". C'est bien pour un réveillon ! À l'origine le réveillon était un petit moment d’éveil. Avant la messe de minuit ? Parier qu'il en vaut bien une, mais laquelle ? Celle de tous les formatages que nous imposent le système, la famille, les usages, les croyances ? Résister, c'est encore accepter. Penser "autrement" nous renvoie à l'isolement. La musique permet d'y échapper, elle devrait permettre d'échapper à toutes les messes. Un langage universel où l'abstraction dessine avec précision l'essence de toute chose. Lorsqu'on improvise, ce qui revient à réduire au minimum le temps entre la composition et l'interprétation, on s'exprime tous et toutes en même temps à voix haute. Nous n'entendons pas tout, mais la résultante est perceptible. Ce n'est qu'à la réécoute que la vérité éclate. Une vérité évidemment toujours subjective, celle de chaque auditeur. Personne n'entend la même chose, mais toutes les interprétations sont justes. Chacun, chacune s'approprie le résultat. Il y autant d'œuvres que d'auditeurs. Cela ne nous appartient plus. C'est cadeau ! Puisque nous voguons sur un terrain réellement expérimental, vous pouvez tenter l'expérience en allant sur Bandcamp...

* GRRR 3092 - BIRGÉ BERNADO EDSJÖ Défis de prononciation 54’
Sophie Bernado (basson, voix) - Linda Edsjö (vibraphone, percussion, voix)
- Jean-Jacques Birgé (claviers, divers)

* GRRR 3093 - BIRGÉ HOANG BER L’isthme des isthmes 25’
Antonin-Tri Hoang (sax alto, clarinette basse, piano) - Samuel Ber
(batterie, percussion) - Jean-Jacques Birgé (échantillonneur, divers)

* GRRR 3096 - BIRGÉ LEMÊTRE RIFFLET Chifoumi 62'
Sylvain Lemêtre (percussion) - Sylvain Rifflet (sax ténor, venova) -
Jean-Jacques Birgé (claviers, electronics, divers)

* GRRR 3097 - BIRGÉ DABROWKI LÉVY Questions 99'
Élise Dabrowski (contrebasse, voix) - Mathias Lévy (violon, sax alto, venova)
- Jean-Jacques Birgé (claviers, electronics, divers)

* GRRR 3098 - BIRGÉ HALAL POULSEN La révolte des carrés 82'
Wassim Halal (percussion) - Hasse Poulsen (guitare) -
Jean-Jacques Birgé (claviers, electronics, divers)

GRRR 3099 - BIRGÉ PONTIER SÉRY WD-40 75'
Christelle Séry (guitare) - Jonathan Pontier (claviers) -
Jean-Jacques Birgé (claviers, electronics, divers)

* GRRR 3100 - BIRGÉ HOCHAPFEL VROD Ball of Fire 73'
Jean-François Vrod (violon) - Karsten Hochapfel (violoncelle) -
Jean-Jacques Birgé (claviers, electronics, divers)

* GRRR 3101 - BIRGÉ CHRISTENSON GODET Duck Soup 64'
Jean-Brice Godet (clarinettes, cassettes) - Nicholas Christenson (contrebasse,
bébé violoncelle) - Jean-Jacques Birgé (claviers, electronics, divers)...
sur 12 photographies de Roger Ballen

lundi 30 décembre 2019

Maderna, Morricone, Varèse et la libre improvisation


Si Bruno Maderna est surtout connu comme chef d'orchestre et compositeur de musique contemporaine, il est surprenant d'entendre ce qu'il a enregistré en 1968 pour le film La Morte Ha Fatto L'uovo (La mort a pondu un œuf), thriller giallo de Giulio Questi avec Jean-Louis Trintignant et Gina Lollobrigida. Cordes dissonantes, piano préparé, guitare désaccordée, percussion font inévitablement penser à l'improvisation libre qui se développera dans les années 70 jusqu'à nos jours. Né en 1920 à Venise, mort en 1973 à Darmstadt, deux lieux symboliques, Maderna fut adulé par Boulez, Berio, Donatoni qui lui ont dédié des pièces, et bien d'autres dont il a créé les œuvres comme Nono, Xenakis, Mefano, Amy, de Pablo, Zender, Bussotti, etc. Dans sa partition sonore pour ce film (sur YouTube), il est encore surprenant d'entendre des mélodies quasi romantiques au violon tranchant avec l'atonalité du reste.
De même, il y a bien longtemps j'avais été étonné de découvrir les improvisations d'Ennio Morricone avec le Gruppo di Improvvisazione Nuova Consonanza de Franco Evangelisti dès 1964, ce qui en faisait le premier précurseur avant les Britanniques d'AMM. Morricone a d'ailleurs fait participer le Gruppo à la partition d'Un coin tranquille à la campagne (sur YouTube) d'Elio Petri, cinéaste majeur à redécouvrir, à la même époque que Maderna.
Comment faire l'impasse sur la découverte incroyable de l'enregistrement du workshop dirigé par Edgard Varèse en 1954 auquel participèrent Art Farmer, Hal McKusik, Teo Macero, Eddie Bert, Frank Rehak, Don Butterfield, Hall Overton, Ed Shaughnessy, John La Porta et, last but not least, Charlie Mingus. Son écoute permet de se demander si Varèse n'est pas tout simplement le père du free jazz !
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