Jean-Jacques Birgé

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mercredi 16 janvier 2019

La douce France de Das Kapital


Si le trio Das Kapital a choisi la France comme thématique de son nouvel album, c'est celle de "Mignonne allons voir si la rose..." et non celle de la Révolution de 1789 ou des Gilets Jaunes ! Cette délicatesse ronsardienne tient probablement aux origines des trois musiciens et à la perception qu'ont de notre pays leurs concitoyens. Le saxophoniste Daniel Erdmann est allemand, le guitariste Hasse Poulsen est danois et le batteur Edward Perraud vit à Tours qui n'est pas si loin de Vendôme ! Vive le France a un parfum de baloche du samedi soir, un délicieux accent populaire que n'effacent pas leurs interprétations très libres de Ravel, Satie, Lully, Bizet et que confirment celles de Claude François, Barbara, Brassens ou Trenet. Ils étaient évidement plus revendicatifs lorsqu'ils jouaient Eisler, parfois augmentés d'un orchestre d'harmonie, mais cette douceur angevine se mâtine d'une nostalgie productive lorsqu'ils s'aventurent sur Ma plus belle histoire d'amour, Ne me quitte pas ou La mer. Le ténor respire toujours aussi droit et franc, la guitare égrène sobrement ses notes cristallines et la percussion se fait lourde et grave, prenant son temps en s'affranchissant des jongleries virtuoses, du moins en apparence.


Si la musique est une déclaration d'amour, la photo du trio par Denis Rouvre comme le photomontage de la pochette dû à Christian Kirk Jensen, auxquels ils sont toujours fidèles, se moquent savoureusement de la fierté du coq français. De Gaulle, Louis XIV et Napoléon veillent ainsi sur le répertoire hexagonal en soulignant notre indépendance face au jazz américain, au demeurant excellent. Pas question de signer le TAFTA en musique, cocorico !

→ Das Kapital, Vive la France, cd Label Bleu, dist. L'autre distribution, 12,99€, sortie le 25 janvier 2019

mercredi 9 janvier 2019

En 1972 Vallancien multiplie Maté


Lorsqu'un musicien branche son instrument acoustique sur un dispositif électronique il est souvent difficile de savoir qui fait quoi. En 1975 Michel Portal était passé à la maison avec sa clarinette pour tester les possibilités offertes par mon ARP 2600. Ce synthétiseur permettait à la fois de transformer un son externe en temps réel, grâce à des filtres ou au modulateur en anneau, et de contrôler en retour ses composantes électroniques, par exemple avec son suiveur d'enveloppe. On peut entendre ce genre d'interaction réciproque sur Un coup de groutchmeu dans notre album enregistré cette année-là, Avant Toute, où Francis Gorgé branche sa guitare électrique sur l'ARP. Michel Portal avait paniqué de perdre le contrôle sur son jeu, mais il m'avait gentiment encouragé à poursuivre ma route. Ce besoin de contrôle est un des handicaps majeurs de la plupart des compositeurs contemporains jaloux de leurs prérogatives de classe. De son côté, Portal abandonnera hélas plus tard toute velléité expérimentale au profit d'un fantasme swing partagé par nombreux jazzmen français de sa génération. Les plus jeunes se moquent aujourd'hui de ces deux tendances, à la fois plus aptes au partage et renouant avec leurs patrimoines européens.


Trois ans plus tôt, en 1972, le saxophoniste Philippe Maté s'était laissé manipuler avec ravissement par l'ingénieur du son Daniel Vallancien, sans craindre de perdre le pouvoir sur la musique produite ! Or leur compagnonnage d'alors s'avère aujourd'hui un jalon fondateur. Ce n'étaient pas les seuls à l'époque, mais ils étaient rares et pas toujours aussi créatifs (l'année précédente, Maté avait participé à l'album Tacet de Jean Guérin). Leurs mouvements d'échos ressemblent d'ailleurs furieusement à mes tripatouillages de la fin des années 60 lorsque j'enregistrais un orchestre composé de mes potes avec un micro posé entre les deux oreillettes de mon casque avec l'effet "son sur son" de mon magnétophone Sony TC355. En jouant également sur la vitesse de défilement de la bande magnétique, j'obtenais des excitations suraiguës ou des profondeurs abyssales. Le savoir faire de Vallancien préserve la qualité des instruments utilisés par Maté tout en les étalant par un phénomène de répétitions que l'on peut qualifier de psychédéliques en regard de l'époque. Une simple mélodie s'entend ainsi transformée en paysage sonore. La superposition des rythmes ou des pistes crée des nuages de notes et produit des effets de masse qui se rapprochent des désirs symphoniques que nous avions à peu près tous d'une manière ou d'une autre, et que l'électricité autorisait enfin, de plus en temps réel. Confronté aux possibilités de la machine, une grosse console, Philippe Maté n'utilise pas seulement son ténor en jouant de ses clapets ou de son anche, il se saisit ici d'un flexatone, là d'une sanza gabonaise. En jonglant simplement avec la stéréo, Vallancien donne une forme à ces expérimentations instrumentales.
Tous ces albums sont sortis ou ont été réédités sur le label du Souffle Continu, passionné par l'invention des années 70.

Daniel Vallancien & Philippe Maté, LP Le Souffle Continu (publié à l'origine sur Saravah), 20€
→ Jean Guérin, Tacet, LP Le Souffle Continu (publié à l'origine sur Futura), 18€
→ Birgé Gorgé, Avant toute (inédit), LP Le Souffle Continu, 18€

vendredi 4 janvier 2019

Nu Creative Methods au Souffle Continu


Durant plusieurs semaines j'ai cherché comment aborder la réédition en vinyle de l'album Nu Jungle Dances du duo Nu Creative Methods composé de Pierre Bastien et Bernard Pruvost. Je me souviens qu'en 1978 dans son grand studio de la rue Charles Weiss Bernard Vitet en avait un exemplaire avec un petit poisson au feutre noir naïvement ajouté au dos de la pochette déjà dessinée à la main. Il y avait probablement une connexion entre Bernard et Pierre, parce que l'ancien contrebassiste a toujours été un grand admirateur de mon ami trompettiste, évidemment, mais aussi parce que le disque La Guêpe de Bernard Vitet s'appuyait sur un texte de Francis Ponge qui était également l'auteur de My creative method. Si on ajoute qu'il avait fini par vendre sa trompette de poche sertie de fausses pierres précieuses à Don Cherry qui le tannait, celle qui avait appartenu à Joséphine Baker, et que Don avait signé un morceau intitulé Nu Creative Love, il y a des points de convergence certains, d'autant que de son côté Bernard aimait beaucoup Pierre. J'avais rencontré l'un et l'autre en 1976 à la clinique anti-psychiatrique de La Borde au sein du big band déjanté Opération Rhino plus ou moins dirigé par Jac Berrocal. J'écris "plus ou moins dirigé", car y régnait une douce folie libertaire en vogue à l'époque.


Cette gentille inclinaison pour les univers imaginaires brindezingues se retrouve dans la plongée ornithologique en jungle artificielle de Nu Creative Methods, enregistrée par Daniel Deshays, "chevalier des Palmes Académiques", et parue alors sur Davantage, label de Berrocal. Les deux compères, Bastien et Pruvost, s'y transforment en hommes-orchestres ou plutôt en animaux-forêt. Le capharnaüm instrumental listé au dos de la pochette n'est pas un inventaire à la Prévert car aucun raton-laveur n'y est soufflé ni joué, mais une panoplie de zoologues partis se tailler un chemin buissonnier dans la serre du jardin des Plantes. Leurs Nu Jungle Dances sont celles de deux gamins qui avancent méthodiquement à pas "contés" dans une bande dessinée comme ils avaient dû en dévorer dans les journaux à feuilletons hebdomadaires Tintin ou Spirou. En grandissant, Pierre Bastien passera à des jeux plus constructifs, délaissant les déguisements d'explorateur pour fabriquer des machines célibataires à base de Meccano et adopter la trompinette de Cherry et Vitet. Mais ça c'est une autre histoire !

→ Nu Creative Methods, Nu Jungle Dances, LP Le Souffle Continu, 20€
Jeudi 10 janvier à 18h30 Pierre Bastien retrouvera Dominique Grimaud, Françoise Crublé, Jacky Dupéty et Gilbert Artman pour fêter la réédition récente de leurs trois disques respectifs sur le label du Souffle Continu, à savoir Nu Creative Methods, Camizole et Lard Free... Dédicaces et concert improvisé !

mercredi 2 janvier 2019

Akinmusire et Halvorson pour bien commencer l'année


Partageant avec Sylvain Rifflet mon engouement pour le dernier disque d'Ambrose Akinmusire intitulé Origami Harvest, il me suggère ardemment d'écouter Code Girl, celui de la guitariste Mary Halvorson auquel participe également le trompettiste.
Le premier fait partie de ces disques aux multiples influences comme je les aime, entendre Frank Zappa, Michael Mantler, Tony Hymas, John Zorn, ou, encore plus évidents, les albums Forever Changes de Love, Escalator Over The Hill de Carla Bley, Skies of America d'Ornette Coleman, The Carnival de Wyclef Jean, Speakerboxxx/The Love Below d'Outkast, Welcome To The Voice de Steve Nieve et quelques autres disques d'arrangeurs zélés mêlant rock, jazz, rap, orchestre classique, etc. Origami Harvest réunit ainsi l'élégant Ambrose Akinmusire, le rappeur Kool A.D., le quatuor à cordes Mivos, le claviériste Sam Harris, le batteur Marcus Gilmore et quelques invités comme le saxophoniste Walter Smith III. L'album est à la fois entraînant et revendicatif, lyrique et romantique. Akinmusire a choisi de cultiver les oppositions : masculin et féminin, art savant et populaire, libre improvisation et contrôle compositionnel, ghettos et américanisme... Je l'écoute en boucle, aussi bien hyper concentré que sans y prêter attention.
Code Girl est plus heurté, mais surtout plus jazz, par l'expression individuelle des protagonistes. Pour ce double album, Mary Halvorson est devenue auteur en plus de son rôle de compositrice, paroles poétiques chantées par Amirtha Kidambi soutenue par la guitariste, le bassiste Michael Formanek, le batteur Tomas Fujiwara et donc Ambrose Akinmusire à la trompette. Là où celui-ci peignait des fresques grandioses comme les paysages qu'offrent les grands parcs américains, celui de Mary Halvorson se replie sur la chambre, ligne claire souvent représentée par Bill Frisell. Musique d'appartement par la diversité des pièces plutôt que musique de chambre, Code Girl surprend au cours de la visite par certains recoins cachés plus modernes. Je vibre évidemment beaucoup plus en sympathie avec la pièce montée baroque Origami Harvest qu'avec cette belle unité de style...
Comme je connaissais mal ces deux artistes je reviens sur leur passé et me rends compte que ces deux albums marquent un tournant fondamental dans leur histoire, leurs précédents sonnant plus banaux à mes oreilles. Comme Double Negative de Low il y a peu, je me demande si ces deux petites merveilles sont d'heureux accidents de parcours ou un renouveau annonçant de futurs étonnements...

→ Ambrose Akinmusire, Origami Harvest, CD Blue Note
→ Mary Halvorson, Code Girl, 2 CD Firehouse 12 Records, dist. Orkhêstra

mardi 1 janvier 2019

La musique du XXe siècle


Ayant reçu quantité de livres sur la musique, j'ai eu un peu de mal à tracer mon chemin entre les biographies alimentaires et celles rédigées par le menu, les autobiographies impudiques et les réécritures de l'Histoire... Ayant toujours préféré les "livres de" plutôt que les "livres sur", j'ai plus facilement adhéré à l'autobiographie de Brian Wilson avec en mémoire le bouleversant biopic Love & Mercy que lui avait consacré Bill Pohlad que la énième biographie copiée-collée sur John Coltrane intitulée platement L'amour suprême. J'ai malgré tout eu du mal à venir à bout des confessions de la star déglinguée des Beach Boys comme du premier volume (1940-1971) des Extravagantes aventures de Frank Zappa qui forcément m'intéressaient plus. Wilson décrit avec moult détails chaque chanson et album qui ne sont pas tous des chefs d'œuvre et raconte avec sincérité sa descente aux enfers, d'autant qu'il se confie là à Ben Greenman après la sortie du film. De même, Christophe Delbrouck décortique chronologiquement le quotidien au jour le jour de l'idole de ma jeunesse de manière telle que cela en devient fastidieux. De plus, je suis frustré de constater que les épisodes que je connais le mieux, les festivals d'Amougies et Biot-Valbonne ou le premier concert à l'Olympia par exemple, sont bâclés alors que les passages de Zappa en France à cette époque en diraient long sur l'évolution musicale des Mothers of Invention. J'ai tout autant de difficulté à lire le roman de Roland Brival sur Thelonious Monk malgré les illustrations réalisées à la craie par Bruno Liance qui lui confèrent une distance poétique certaine, comme sur un trottoir. Peut-être est-ce un rejet global de la part de ma bibliothèque musicale qui croule sous les ouvrages dont certains m'apparaissent comme incontournables alors que d'autres ne font que passer, mais j'ai souhaité entrer dans le nouveau siècle en laissant derrière moi les découvertes du précédent...
Pourtant le pavé encyclopédique de Jean-Noël von der Weid, La musique du XXe siècle, retient mon attention, tout simplement parce que je le consulte comme un dictionnaire et y découvre quantité de compositeurs que j'ignorais ou des détails sur certains que je pensais connaître. Les 720 pages ont le mérite d'être bien écrites, avec toujours un point de vue personnel, ce qui est rare, eut-il été sévèrement critiqué lors de sa première édition en 1992 et critiquable encore aujourd'hui pour la cinquième. Si j'y vois les manques habituels relatifs au monde de la musique dite savante, soit une attitude de classe privilégiant le sérail au détriment des inventeurs œuvrant dans les musiques dites populaires, est-il possible de contourner l'obstacle que représente toute encyclopédie ? Quoi qu'il en soit, La musique du XXe siècle ouvre des portes aux musiciens qui avancent dans le XXIe, qu'ils suivent l'orthodoxie de ce monde terriblement hiérarchisé ou qu'ils s'y intéressent parce que cette Histoire représente une mine inépuisable. Les amateurs y trouveront également leur compte, Jean-Noël von der Weid se donnant toujours le mal de communiquer à plusieurs niveaux de connaissances, avec beaucoup d'intelligence et même un soupçon de poésie.
On complétera ces informations en recourant à d'autres sources comme ce blog, celui de Jean-Jacques Palix, le site Citizenjazz, le magazine Revue & Corrigée, Le Son du Grisli, le Journal des Allumés du Jazz, démarches qui n'ont rien de simple tant elles se sont taries, les rubriques disparaissant les unes après les autres des quotidiens, hebdomadaires, mensuels, etc. Il est loin le temps où Daniel Caux explorait toutes les musiques sans distinction, où les revues Musique en Jeu, L'Art Vivant, voire Le Monde de la Musique à sa création, nous ravissaient. La presse musicale française est un désert où les rares oasis ont été privatisées.
Sur ma photo on voit La France Underground (1965-1979) de Serge Loupien que m'ont conseillé les disquaires du Souffle Continu et qui ne manquera pas non plus de me passionner tout en m'énervant un peu, mais je n'ai pas encore eu le temps de m'y plonger, accaparé par mes propres compositions musicales auxquelles je donne la priorité sur mes chroniques quotidiennes dans cette colonne, ce qui n'est pas une mince affaire pour ne pas faillir à mon rendez-vous quotidien avec vous, vous toutes et tous à qui je souhaite une meilleure année, on y reviendra !

→ Jean-Noël von der Weid, La musique du XXe siècle, ed. Pluriel, 20,20€
→ Serge Loupien, La France Underground (1965-1979, Free Jazz et Rock Pop, Le temps des utopies), ed. Rivage Rouge, 23€
→ Brian Wilson avec Ben Greenman, I am Brian Wilson (Le génie derrière les Beach Boys), ed. Castor Astral, 24€
→ Roland Brival, Thelonious, illustr. Bruno Liance, ed. Gallimard, 23€
→ Christophe Delbrouck, Les extravagantes aventures de Frank Zappa (Acte 1), ed. Castor Astral, 24€
→ Franck Médioni, John Coltrane (L'amour suprême), ed. Castor Astral, 20€

P.S.: J'ajoute deux petits fascicules très sympas publiés par Lenka Lente : Antonin Artaud Ci-gît avec un mini-CD inédit de Nurse With Wound (9€) et Guillaume Belhomme D'entre les morts avec un mini-CD de Daniel Menche (9€)... J'ai le même problème avec le Eric Dolphy de Belhomme qu'avec la plupart des biographies, même si c'est un bon boulot (15€)... Enfin, je n'ai pas encore chroniqué le troisième volume d'Agitation Frite de Philippe Robert (27€) sur lequel j'essaierai de revenir...