Jean-Jacques Birgé

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mardi 5 mai 2015

Volume 2 de Masse


J'ai déjà tout dit de mon admiration indéfectible pour Francis Masse. Que manquait-il au premier volume de La nouvelle encyclopédie de Masse si ce n'est le volume 2 ? Inconditionnels de Masse, sachez que l'auteur a redessiné et actualisé les dialogues de quantité de ses anciennes aventures scientifico-absurdes et qu'il y a ajouté près de 200 pages inédites sur les deux volumes ! Aux autres, amateurs de BD qui ne le connaissent pas encore, préparez-vous à un choc car Masse ne ressemble à personne. Seul Marc-Antoine Mathieu, qui le colle alphabétiquement dans ma bibliothèque, s'en approche, digne héritier de cet humour qui par la rigueur de son imagination laisse entrer le réel par la fenêtre du non-sens.
L'exigence du travail graphique se retrouve dans les sculptures métalliques de Masse où le grès, le marbre et le bois viennent parfois s'insérer pour évoquer d'amusantes allégories désacralisant l'art moderne par leurs titres narrant des histoires cachées sous l'apparente abstraction des formes. Le volume 2 est préfacé par six planches astucieuses de François Ayroles qui lui rend hommage en mettant en pages tout ce qui fait la force de Masse : inspiré par toutes sortes de théories scientifiques un Professeur Nimbus illustre de vertigineuses histoires à dormir debout, tâte du cinéma d'animation, joue de la densité de ses textes comme de ses dessins, reproduit les effets graphiques avec son fer à souder de sculpteur, libère par l'écriture l'image dessinée de la 2D ; Francis Masse considère la BD comme du free jazz, un truc qui ne s'écrit pas, elle développe le dessin dans la dimension du temps...

→ Francis Masse, La nouvelle encyclopédie de Masse, tome 2 : m-z, Ed. Glénat, coll. 1000 Feuilles, 240 x 320 mm, 312 pages, cartonné, 35 €… Le tome 1 : a-n a les mêmes caractéristiques.
Des heures, des semaines de lecture et de rêve en perspective !
→ Si cela ne suffisait pas, découvrez On m'appelle l'Avalanche (réédité chez L'Association), Les deux du balcon et La mare aux pirates (réédités par Glénat), L'art attentat (au Seuil), (vue d'artiste) ou Contes de Noël (toujours Glénat), etc.

mercredi 29 avril 2015

Hip Hop à l'IMA


Excellente initiative de l'Institut du Monde Arabe de présenter l'exposition HIP-HOP, du Bronx aux rues arabes dont le rappeur Akhenaton est le directeur artistique ! L'événement devrait attirer de nombreux jeunes qui se reconnaissent dans ce mouvement et de moins jeunes, curieux de cette culture de la rue dont les paroles ont le mérite d'être un des rares miroirs de notre quotidien social et politique. Critique, subversif, revendicatif, le Hip-Hop est, depuis 1973, progressivement sorti de l'underground pour gagner tous les médias. À l'I.M.A. sont exposées les racines du mouvement (free jazz lié aux revendications des Afro-Américains comme Max Roach et sa Freedom Now Suite, slam new-yorkais des Last Poets...) jusqu'à ses appropriations récentes lors des différents printemps arabes révolutionnaires. Si le graphisme s'accroche d'emblée, la musique est omniprésente par des diffusions avec ou sans casque d'écoute, la présence aléatoire de DJs et quantité de pochettes de disques. Derrière les vitrines, des objets et vêtements ont été prêtés par des artistes mythiques comme Afrika Bambaataa, Public Enemy, IAM, Omar Offendum et The Narcicyst. Manuscrits, affiches, quelques sculptures et installations vidéographiques complètent ce petit tour axé sur les États-Unis, la France et le Maghreb. La partie arabe est probablement la plus intéressante, car la moins connue ici.


Les artistes JonOne, JayOne, Meen One, Ammar Abu Bakr, Evol, Yazan Halwani, Mode 2, Nassyo ont créé des œuvres spécialement pour l'occasion. L'installation Allonger le son est composée d'un cours de DJ'ing avec Cut Killer, de vinyles des Beatmakers Imhotep (France), Stormtrap (Palestine) et Gal3i du groupe Armada Bizerta (Tunisie). On retrouve partout les termes spécifiques qui accompagnent le mouvement Hip-Hop : sampling, graff, tag, Mc'ing, break dance, rap, flow, ghetto-blaster, mixtape, scratch, sneakers, etc.


Rentré à la maison j'écoute Never Better de P.O.S. et Midcity de clipping. sur les conseils de Léo Rochard ! Je suis en effet plus intéressé par le rap politique des enfants des Black Panthers que par le gangsta rap hyper macho. Il y a d'ailleurs hélas très peu de filles exposées à l'IMA. Le Hip Hop est majoritairement mâle. Alors j'enchaîne avec To Pimp a Butterfly, le dernier album de Kendrick Lamar dont le succès est phénoménal. Aux USA la révolte gronde parmi la communauté noire, ce n'est même plus une question politique. Ils ont simplement marre que la police les assassine...

En marge de l'exposition HIP-HOP, du Bronx aux rues arabes qui se déroule à l'I.M.A. jusqu'au 26 juillet 2015 ont lieu rencontres, ateliers, concerts et performances chorégraphiques, dont certains dans le cadre du Festival Paris Hip Hop (19 juin-6juillet). Aisha, l'illustration de Noe Two orne l'affiche d'aKa de Marseille.

mercredi 15 avril 2015

Hors Cadre[s]


Découverte de la revue Hors Cadre(s), observatoire de l'album et des littératures graphiques, qui en est déjà à son seizième numéro, consacré à La création et le numérique. Mise en page aérée, articles de fond sous des angles d'approche variés, enquêtes sérieuses, la publication destinée à la littérature jeunesse, rare lieu où la création littéraire et graphique s'épanouit encore, donne envie de retourner voir les précédents numéros. Sur le site Internet chacun reproduit son sommaire et les 48 pages que l'on peut feuilleter au format swf, mais la lecture de l'objet original reste indispensable à moins d'être radin au point de se crever les yeux et d'attraper la migraine en tentant de décrypter ce généreux avant-goût (L'Atelier du Poisson Soluble, 11€ le n° ou abonnement).


Ce n'est pas un hasard si je suis tombé sur cette belle revue, mais tout simplement parce que j'y suis cité plusieurs fois ainsi que certaines œuvres auxquelles j'ai participé. Ainsi Séverine Lebrun (Ceci n'est pas un livre - À la découverte des acteurs d'un nouveau monde) m'interroge sur le design sonore en s'appuyant sur Boum, roman graphique et sonore conçu avec l'illustrateur Mikaël Cixous et à paraître début mai chez Les Inéditeurs, et Marianne Berissi (On peut faire défiler le texte ?) évoque mon roman augmenté USA 1968 deux enfants réalisé avec la même équipe qui comprend également Sonia Cruchon et Mathias Franck. Et Yann Fastier de rappeler les antécédents du CD-Rom Alphabet créé avec Murielle Lefèvre et Frédéric Durieu à partir des illustrations de Květa Pacovská ; car ce fut bien l'âge d'or de la création numérique, avec des budgets considérables en regard de ce qui se pratique aujourd'hui et donc la possibilité de se plonger dans une recherche inventive encore inégalée, même par les superbes œuvres que l'équipe de Hors Cadre(s) recadre au fil des pages.


Dans son édito Sophie Van der Linden s'étonne que les créateurs insistent systématiquement que "l'ordinateur n'est qu'un outil". À chaque nouvelle révolution technologique il a pourtant fallu rappeler que les nouveaux instruments ne chassent pas forcément les anciens, mais qu'ils les complètent, offrant de réaliser des créations jusqu'ici seulement rêvées. À chaque support correspond des œuvres particulières et chaque œuvre doit trouver le support qui lui est le mieux adapté. Il aura ainsi fallu l'invention de la peinture en tube pour que les impressionnistes puissent glisser les couleurs dans leur poche et aillent peindre sur nature. De même la création numérique offre les ressources de l'interactivité, du partage entre lecteurs, des lumières inédites, des animations ou, en ce qui me concerne, la joie d'utiliser le son de mille manières inventives et complémentaires, loin des illustrations redondantes que tant de médias audiovisuels ont banalisé à force de rentabilisation, de marketing "ciblé", d'inculture et de perte de mémoire. Associer par exemple du son "hors cadre" aux images élargit l'espace en laissant deviner ce que l'on ne voit pas, et ses évocations laissent vagabonder l'imagination comme aucun autre artifice.

lundi 23 mars 2015

De toutes les couleurs à l'Atelier Patrix


À l'occasion des Portes Ouvertes des ateliers du 6e arrondissement était organisée rue de Vaugirard une petite exposition rétrospective de Georges Patrix, pour fêter les 60 ans de l'Atelier que le peintre avait fondé il y a tout juste 60 ans, aux heures chaudes de Montparnasse. Sur l'un de ses tableaux, dont on aperçoit un bout et qui fut longtemps accroché au Club Saint-Germain, on reconnaît Juliette Greco, Jean-Paul Sartre, Jacques Prévert, Boris Vian, le patron du Flore, Jean Genet et Django Reinhardt ! Ce tableau est un canular signé sous l’allonyme d’Émile Binet, son concierge sourd-muet, d'autant que la plupart de ses œuvres sont abstraites...
Le conteur Abbi Patrix, son fils et frère du graphiste Erik Patrix, joua le maître de cérémonie, entouré de la vibraphoniste Linda Edsjö et de la peintre Valérie Prazeres qui œuvra en temps réel sur une toile tendue derrière eux pendant la performance. Elsa était venue prêter voix forte en l'absence de Michèle Buirette qui avait marché la veille sur un râteau laissé à l'abandon sur un trottoir de Belleville, la faisant reculer sur une peau de banane qui la fit glisser in extremis dans une bouche d'égoût ouverte à tous vents. Cela fait toujours rire, mais la chute fait hélas très mal. De quoi en voir de toutes les couleurs, sujet pourtant de la performance parnassienne. Si nous fumes donc privés d'accordéon, nous y gagnâmes une version inédite de la chanson rouge Gorizia pour voix et vibra, et la primeur en concert de En visa om karlek, tandis qu'Abbi nous faisait voyager du Mont Parnasse au Tibet, en surfant sur l'arc-en-ciel où Valérie trempait ses pinceaux avant de les tendre aux spectateurs ravis de participer à cette débauche colorée...

mardi 3 mars 2015

Pas de deux


Parmi nos collaborations chorégraphiques ce n'est qu'avec Lulla Card (aujourd'hui Lulla Chourlin) que nous trouvâmes l'accord parfait. Nous avons monté ensemble le spectacle Zappeurs-Pompiers, regard critique sur le monde de la télévision et sur la (télé)vision du monde. J'y zappais les chaînes satellite en direct sur grand écran pour composer une fiction que Francis et Bernard accompagnaient musicalement. Dans sa première version (1987) le comédien Éric Houzelot prêtait main forte à Lulla, dans la seconde (1989) le clown Guy Pannequin des Macloma donnait la réplique à la chorégraphe suspendue à un fil ou filmant avec une paluche des paysages incroyables sculptés sur sa robe. Même plaisir partagé avec le danseur Didier Silhol qui intervint lors des performances inaugurant les CD-audio/rom Carton et Machiavel.

Comment en sommes-nous arrivés à représenter un ballet sur France Culture ?

Notre aventure chorégraphique avait commencé avec Karine Saporta que Hélène Sage nous avait présentée en nous précisant que ce n'était pas un cadeau ! Le GRCOP (Groupe de Recherche Chorégraphique de l'Opéra de Paris) avait commandé une pièce à la chorégraphe. Sur Manèges (1985) la collaboration s'était plutôt bien passée, mais la création suivante fut un supplice. C'est la seule fois de ma vie où je tendis la bande d'une main pendant que je saisissais le chèque de l'autre. Sans avoir été prévenus, Bernard Vitet, Francis Gorgé et moi découvrîmes à la première du Cœur métamorphosé (1986), dans la grande salle du Théâtre de la Ville, une minute, extraite de notre partition d'une heure, répétée soixante fois avec un métronome posé par dessus. Nous avons sifflé notre musique et le ratage kitsch et, préférant penser à l'avenir plutôt que faire jouer nos droits, nous allâmes boire un coup. Sage décision nous permettant de nous souvenir essentiellement de la joie d'avoir été joués au Palais Garnier !

De prime abord, travailler avec le chorégraphe Jean Gaudin semblait plus fructueux, mais on ne dirige pas des musiciens comme des danseurs, et quantité de compositeurs ont vécu des histoires difficiles dans ce contexte. Dans le passé le ballet était le fruit de la collaboration de trois artistes : le librettiste, le chorégraphe et le musicien. Vous pouvez ajouter le décorateur lorsqu'il s'agit de Picasso ou Picabia. Depuis plus de trente ans le chorégraphe a pris le pouvoir sur les autres corps de métier en pensant se substituer au librettiste et en manipulant les musiciens comme si c'était de la terre glaise. On entend ainsi les mêmes musiques, souvent saucissonnées, et l'on assiste à la énième version du discours amoureux de Barthes. Imaginez-vous que le musicien engagé par un chorégraphe puisse arguer que ce n'est pas la musique qui est trop longue, mais la pièce elle-même, ou du moins sa structure ? Le résultat nous parut pourtant suffisamment enthousiasmant pour en proposer une version radiophonique à France Culture dont les programmes musicaux étaient alors dirigés par Charlotte Latigrat...


C'est cette création intitulée Écarlate (1988) que nous proposons aujourd'hui en écoute et téléchargement gratuits.

mardi 24 février 2015

L'Algérie de Dirk Alvermann, un livre-molotov


La semaine dernière la librairie Le Monte-en-l'air avait invité Federico Rossin pour une lecture/projection croisée du livre L’Algérie de Dirk Alvermann et du coffret DVD Algérie en Flamme de René Vautier.
Le protest photo book de Dirk Alvermann est un petit livre de photos pleine page qui rappelle fondamentalement le montage cinématographique. Aucun texte, aucune légende, mais également aucune image de guerre proprement dite. En 1960, par le seul jeu des regards croisés et de la dialectique le jeune photographe ouest-allemand réussit à mettre en scène le colonialisme et la lutte pour l'indépendance du peuple algérien. "Hommes, femmes, personnes âgées et enfants sont les protagonistes d’une insurrection générale qui affecte l’ensemble de la société et ses classes". L'art et la manière sont si exemplaires que certains parlent de "livre-molotov".


L'Algérie est l'un des cinq ouvrages introuvables que Martin Parr rassemble en facsimilés en 2011 sous le titre The Protest Box. Le format de poche est celui que Alvermann avait choisi à son retour, publié à l'origine à 35 000 exemplaires en Allemagne de l'Est où il est parti vivre. Il avait vingt ans (comme Avoir vingt ans dans les Aurès, le film de Vautier de 1972 !) lorsqu'il avait rejoint l’Armée de libération algérienne "avec l’idée de documenter les événements en cours pour dynamiter une fois pour toutes le photo­journalisme européen asservi à la France colonialiste". Une note de l'éditeur et le rappel des faits préfacent le livre d'images découpé en six chapitres : 1. ... la colonisation n'apporte ni l'humanité ni la justice, ni la civilisation ni le progrès. / 2. Ils respectent le droit des peuples... / 3. Qui ont osé s'insurger... / 4. ... c'est une révolution organisée et non une révolte anarchique. / 5. La libération de l'Algérie sera l'œuvre de tous les Algériens... / 6. ... par le peuple et pour le peuple. Mais que l'on ne s'y trompe pas ! L'Algérie est une œuvre d'abord sensible, fondamentalement humaine, où les regards en disent plus que tous les discours. C'est une leçon de cinéma qui renvoie maint documentaire au rang de simple reportage. C'est un film où le temps est régi par le lecteur qui tourne les pages. C'est un hymne à la résistance, celle qui hante nos cœurs, à faire bouillir nos cerveaux et bouger nos bras et jambes. C'est la vie derrière les choses. Indispensable.

→ Dirk Alvermann, L’Algérie, livre, ed. Steidl, 18€
René Vautier en Algérie, 15 films en 4 DVD, Les Mutins de Pangée, 28€

mercredi 11 février 2015

37 secondes de 4 minutes 34


Ce matin une mésange a tenté en vain de traverser le miroir collé au fond du jardin. Devant cette fenêtre illusoire le petit oiseau retombait sans cesse comme une puce sur un trampoling. Au trentième essai la mésange s'est retrouvée face au mur et là elle s'est envolée. La vie est ainsi faite de faux-semblants où il suffit de contourner l'obstacle au lieu de s'y casser le nez. Les passe-muraille sont incapables de passer par la fenêtre. Mes camarades du collectif 4 minutes 34 font pousser des poissons sur les branches. Mikael Cixous a dessiné la lune plongeant dans les vagues pour nager parmi les étoiles et le poisson volant brise les mailles du filet.


Pour leur premier anniversaire Sonia Cruchon a calé un extrait du concert que j'ai donné avec Médéric Collignon et Julien Desprez au Triton. Magie du synchronisme accidentel et preuve par 9, le morceau s'appelle La répétition est une forme du changement, clin d'œil à l'équipe qui formait le collectif Sur le toit.

lundi 9 février 2015

Zéphyr, un nouveau type de jeu pour les jeunes enfants


Les quatre petits jeux que je viens de terminer de sonoriser pour Les Éditions Volumiques sont enfin en ligne. La collection Zéphyr est constituée de quatre petits livres basés sur un nouveau type de jeu utilisant à la fois un livre illustré et une tablette (iOS et Android). On peut aussi télécharger gratuitement les applications seules, mais le Ballon, le Safari en ballon, la Fusée et la Soucoupe volante prennent vraiment de la hauteur lorsque l'on pose les objets découpés au centre de l'écran. On a alors l'impression de s'envoler au-dessus des nuages ou dans la stratosphère.
Pour chaque jeu j'ai choisi une ambiance radicalement différente : céleste pour le Ballon (c'est la même application que Balloon, composée avec mon camarade Sacha Gattino, il faut atterrir sur les cibles, ce n'est pas si facile), africaine pour le Safari (prendre des photos des animaux dont les cris sont tous authentiques), électro pour la Fusée (chaque population extraterrestre a sa propre identité sonore) et inquiétante pour la Soucoupe (elle aspire tout ce qu'elle survole). Au dessus des illustrations de Julia Spiers & Étienne Mineur, les ambiances sont différentes selon la hauteur on l'on vole. Pour les enfants à partir de 4 ans (4,99€ par livre). Les livres sont disponibles en librairie et sur le eShop des Volumiques.
Entre temps j'enregistre, pour les plus grands, musiques et bruitages du Monde de Yo-Ho, un jeu de plateau où chaque téléphone est un navire à fond de verre, pour une aventure dans un univers de piraterie teinté de fantaisie...

jeudi 5 février 2015

Fête du Graphisme 2015


À la Cité Internationale des Arts à Paris les expositions Utopies et Réalités, We Love Books et Underground s'arrêtent dimanche 8 février, mais la Fête du Graphisme continue ailleurs jusqu'au 4 mars comme Célébrer la Terre à l'Hôtel de Ville. Quantité d'événements ont marqué cette seconde édition et un somptueux catalogue de plus de 500 pages a été édité aux Éditions du Limonaire. 1500 œuvres des cinq continents dessinent un panorama exceptionnel d'affiches, de livres et de créations numériques que l'on retrouve dans l'ouvrage, mais les formats y sont évidemment réduits par rapport aux originaux.


Les affiches épurées de Kazumasa Nagai (en haut d'article) répondent aux tarabiscotées de Henning Wagenbreth (ci-dessus), tous deux montrant que l'on peut construire une œuvre au travers des commandes. Tant l'abstraction que la narrativité nous permettent de rêver par leurs évocations d'évènements irreproductibles. Le Tokyoïte s'approprie un bestiaire incroyable tandis que le Berlinois intègre la typographie à ses illustrations explosives.
On aimerait feuilleter les 150 livres du monde entier dont les couvertures nous attirent, mais les expositions nous contraignent à les admirer derrière le verre et le plexi. Comme pour les autres expositions l'offre de We Love Books est généreuse, on en prend plein les yeux, la tête vous tourne, les idées fusent. Tant qu'il est inventif le papier a un bel avenir. La création numérique ne peut se substituer aux objets magnifiques. La complémentarité devient évidente, envoyant bouler la question de la dématérialisation dès lors que les créateurs donnent sa raison d'être à la matière.


Parmi la sélection mondiale de revues alternatives de 1960 à aujourd'hui je reconnais celles qui m'ont animé dès les premières années et dont j'ai conservé quelques exemplaires, It, Suck, Le Parapluie, Oz, Time Out, Actuel... Mais là encore la richesse et la variété de ces revues Underground est fabuleuse. Imprimées en photocopie, offset, rhiso, xérographie, sérigraphie, linogravure, tampons, elles réfléchissent le monde parallèle d'une résistance au pouvoir établi. Ça frotte, ça grince, écharpe, mais défend surtout d'autres modèles de vie que le "métro boulot dodo" que le capital perpétue en diluant nos rêves dans une incitation à la consommation des plus stériles. Si la nostalgie de l'époque où nous croyions changer le monde explose dans un psychédélisme hallucinatoire la rage des nouvelles utopies ne faiblit pas au cours des années et les styles se télescopent, revendiquant la liberté de penser par soi-même et de transformer joies et souffrances en insatiable créativité.

mardi 23 décembre 2014

Codex Seraphinianus


En me promenant sur le Net je suis tombé par hasard sur un livre étrange, écrit dans une langue calligraphique intraduisible, illustré de dessins totalement déjantés. J'avais déjà vu la double page du couple se transformant en crocodile, mais le PDF m'a instantanément donné envie d'acquérir l'objet malgré son prix coûteux. L'original du Codex Seraphinianus publié en 1981 par l'éditeur Franco Maria Ricci est inabordable, mais en cherchant bien j'ai trouvé en Grande-Bretagne une très belle édition américaine récente de 370 pages chez Rizzoli, somptueusement reliée et imprimée sur un papier extrêmement agréable au toucher pour 74 euros port inclus. Le texte étant indéchiffrable, un petit fascicule intitulé Decodex et signé de l'auteur est glissé dans la jaquette. Ce sont les seules informations de ou sur Luigi Serafini, la double page où l'on reconnaîtra quelques mots français, portrait esquissé d'Albertine dans La recherche du temps perdu, ne nous apportant pas plus de lumière.


Une petite recherche nous apprend néanmoins que Luigi Serafini est un artiste italien né en 1949, architecte et designer, auteur également de peintures, sculptures et installations (extrait 1 - extrait 2 - Photo). Il est entre autres professeur à l'École d'art Futurarium de Milan, enseignement axé sur les mots et les concepts plutôt que sur les matériaux. Il travailla avec le groupe de design Memphis d'Ettore Sottsass, sur le film La Voce della Luna de Fellini, à la Scala et au Piccolo Teatro di Milano parallèlement aux quatre ans qu'il passa à dessiner son codex. Aujourd'hui il continue à illustrer des livres d'art.


Roland Barthes fut pressenti pour la préface de l'édition originale, mais sa mort prématurée le fit remplacer par Italo Calvino. Dans son œuvre où les métamorphoses sont toujours imprévisibles on reconnaît évidemment l'influence de Jérôme Bosch, et celle qu'il exerça lui-même sur le dessinateur Moebius, le chorégraphe Philippe Decouflé et bien d'autres, auteurs de science-fiction en particulier.


Car le Codex Seraphinianus est "une sorte d'encyclopédie extraterrestre composée de onze chapitres traitant de la nature, des hommes, des minéraux, des mathématiques, de l'architecture et de l’écriture". Si la mescaline a ouvert certaines perspectives à Serafini, il a toujours réfuté son efficacité au moment de dessiner !

mardi 9 décembre 2014

Le livre des symboles, réflexions sur des images archétypales


Évitant de m'y prendre au dernier moment, j'ai déjà fait presque tous mes achats de Noël. Plusieurs membres de la famille étant attachés à ces traditions et quitte à engraisser les commerçants, je choisis de faire des cadeaux qui font sens. Le présent est toujours un pont entre deux personnes. Comment faire plaisir tout en ouvrant des portes ou repoussant les murs de nos espaces désirants ? Je me creuse, arpente les boutiques et l'écran. Sûr de mon choix, il m'est arrivé de faire deux fois le même cadeau à la même personne. La honte, mais aussi la certitude que c'était bien visé ! Flânant dans les librairies je vois nombre de bouquins qui me font envie. Il est probable que je n'offre d'ailleurs que des choses que j'aurais aimé qu'on m'offrisse. Du moins, si j'étais une jeune fille, une vieille dame ou un enfant ! De temps en temps je craque et je me fais un cadeau de Noël. Ces derniers temps j'ai ainsi acquis des petites enceintes Bluetooth autonomes intégrant un lecteur de mini-carte USB (parfaites pour une installation, par exemple), un assortiment de chaussettes de toutes les couleurs, des casseroles à fond de pierre et un gros livre illustré que j'avais offert à une amie et qui me faisait envie depuis.
Le livre des symboles, réflexions sur des images archétypales est un guide de 800 pages destiné "aux thérapeutes, aux artistes, aux historiens de l'art et à tous les explorateurs de la vie intérieure" ! Cette plongée encyclopédique fouille les origines du sens que revêtent objets, entités vivantes et concepts existentiels. Des onglets marquent les grands chapitres : création et cosmos, le monde végétal, le monde animal, le monde humain, le monde spirituel. Le choix des images est superbe et les 350 essais nous apprennent quantité de choses oubliées que l'actualité occulte au détriment d'un savoir ancestral composé d'étymologie, de paradoxes, de jeux d'opposition et de voyages dans les terres lointaines. La psychologie, l’art, la religion, la littérature, la mythologie comparée alimentent ma curiosité. Cette somme où chaque article se lit comme un roman enrichit ma collection de dictionnaires, ouvertures sous des angles nouveaux des sujets qui m'occupent.

Le livre des symboles, ed. Taschen, 29,99 €

lundi 1 décembre 2014

Boum! esquissé au Salon du Livre de Jeunesse de Montreuil


Mikaël Cixous a conçu et réalisé Boum! (ex-Au boulot), roman graphique pour iPad dont je crée la partition sonore au fur et à mesure que les images me parviennent. C'est dire que je passe mon temps à revenir sur mes pas. Le son transforme le sens des images sans paroles en ouvrant la porte à des interprétations que nous n'avions pas toujours prévues. Work in progress, il ne sera terminé que le 1er avril, ce n'est pas une blague ! Il a reçu la Bourse Pollen du Livre de Jeunesse de Montreuil, raison pour laquelle nous le présentons aujourd'hui en l'état à un public de professionnels. On feuillette Boum! de gauche à droite, mais rien n'interdit de revenir en arrière. Comme pour les trois précédentes œuvres éditées par Les Inéditeurs, sa couverture sera interactive, mais nous n'avons pas encore la moindre idée de ce que ce sera.


Mon roman augmenté USA 1968 deux enfants était précédé d'un light-show avec un juke-box permettant à chaque utilisateur de recomposer aléatoirement le psychédélisme de ces années d'or en suivant la musique. L'oracle DigDeep de Sonia Cruchon, qui vient de sortir, commence par une plongée vertigineuse qui transforme la musique par les inclinaisons de la tablette. La boîte à papillons de La machine à rêves de Leonardo da Vinci, commande de La Cité des Sciences et de l'Industrie, offrait de choisir à quel rêve nous allions donner naissance pour découvrir le travail de Nicolas Clauss et moi-même, petits papiers sonorisés par un ensemble à cordes tombant dans une fente sur le bord de l'iPad. Sonia, Mikaël et moi avons participé à toutes ses aventures. Nicolas Buquet avait programmé Leonardo, relayé par Mathias Franck pour la suite.
La photographie et l'extrait vidéo ont été réalisés par les Designers Interactifs lors de la présentation des Inéditeurs à *di*/zaïn 18 décentralisé à l’Imaginarium de Tourcoing le 20 novembre dernier.

jeudi 27 novembre 2014

L'oracle DigDeep vous répond par un film muet


Après des mois de travail l'oracle DigDeep conçu par Sonia Cruchon et publié par Les Inéditeurs sort enfin sur iTunes. DigDeep est un oracle contemporain puisant ses réponses dans des extraits de films. À la différence de l’astrologie ou de la divination en ligne, DigDeep invite à chercher en soi l’interprétation de ses réponses. On peut l’interroger en pensant fort à sa question, en l’enregistrant vocalement ou en l’écrivant. DigDeep permet de garder une trace des tirages réalisés, de prendre des notes, ou encore de les envoyer par mail. Mikaël Cixous en a réalisé le graphisme, Mathias Franck l'a programmé et j'en ai composé la musique et l'interface sonore. Les films sont tous extraits des archives de la collection Prelinger.
DigDeep vous aide à y voir plus clair en regardant au fond de vous-même. Il vous donne des pistes de solution, des chemins à prendre, des réponses à vos questions. Mais vous ne y trouverez que ce que vous y mettez… Alors prenez le temps, concentrez-vous pour interroger l’oracle, isolez-vous au besoin. Soyez présent et ouvert à vous-même.


N’hésitez pas à partager vos retours d’expériences sur la page Facebook des Inéditeurs, ou sur l’AppStore. Il existe aussi une version anglaise. Tout cela pour 1,79 € une fois pour toutes ! Et même une page dédiée...

vendredi 21 novembre 2014

Chris Ware Building Stories


À l'approche de Noël les beaux livres s'affichent dans les vitrines. Après La nouvelle encyclopédie de Masse et Outside, quand la photographie s'empare du cinéma, le coffret Building Stories de Chris Ware traduit en français et publié par Delcourt séduira les amateurs de bande dessinée et de livres-objets les plus exigeants. Je me le suis offert pour mon anniversaire et suis loin d'en avoir fait le tour ! Chris Ware a marqué tous les étudiants en art avec le multiprimé Jimmy Corrigan (1995-2000), un petit livre très épais nécessitant de bonnes lunettes pour en apprécier tout le suc. Le grand format ACME (2007, toujours chez Delcourt) m'avait tout autant enthousiasmé par la précision du dessin et l'enchevêtrement des narrations.
Building Stories enfonce le clou en laissant le lecteur tracer son chemin parmi les 14 fascicules de tailles différentes contenus dans le grand coffret cartonné. Libre à chacun de construire le récit de la vie de cet immeuble où les questions familiales peuvent sembler étouffantes. Chris Ware raconte ses histoires de manière morcelée, souvent énigmatiques, comme des séances de psychanalyse. Au troisième étage la locataire est une femme qui a perdu une jambe dans son enfance lors d'une promenade en bateau. Au second un couple passe son temps à se chamailler et au premier réside la propriétaire âgée. La femme du troisième revoit sa vie, se considérant comme une artiste ratée, devient mère, desperate housewife regrettant son premier amour qui l'a quittée après un avortement. L'histoire est évidemment beaucoup plus complexe et abracadabrante, marquée par l'influence de Marcel Duchamp et de sa Boîte-en-valise, construction savante de pertes qui me rappelle la sublime introduction de l'opéra Lost Objects de Bang on a Can. Perte de foi, perte d'amour, perte d'argent, perte de poids, perte d'un membre, perte de mémoire, perte de sens...
Chris Ware rejette les tendances actuelles de la bande dessinée trop influencée à son goût par le cinéma et le roman-photo. Ses cadres sont dictés par la typographie. Ses narrations sont circonlocutoires, souvenirs reconstruits d'une époque à moitié oubliée. Le rêve y est aussi réel que les faits. Seul vaut leur interprétation. Chris Ware préfère se référer à Windsor McKay, Joseph Cornell et aux comics des années 50 pour avancer dans son œuvre si méticuleuse qu'elle peut paraître froide avant que l'on y pénètre sérieusement. Comme Crumb avec sa collection de 78 tours de vieux blues il vit dans le monde musical des ragtimes qui marquent la structure angulaire de son jeu de cubes. Cette nostalgie du temps passé résonne avec sa quête généalogique qu'il recompose dans une forme résolument contemporaine. Pathétique, son humour est forcément pince-sans-rire.
Building Stories est à double sens. Ce sont les histoires d'un petit immeuble livrées au lecteur pour qu'il se les construise à sa guise. C'est au nombre de ses interprétations que se révèle un chef d'œuvre.

→ Building Stories, Chris Ware, Delcourt, 69,50€

jeudi 20 novembre 2014

*di*/zaïn 18 à l’Imaginarium de Tourcoing


Ce jeudi soir je présente quatre des productions des Inéditeurs à l'Imaginarium de Tourcoing. La plasticienne Marie Lelouche, les graphistes Malte Martin, Stefan de Vivies, Nicolas Millot, les designers d'animation Fafah Togora & Sephy Ka participent également à ce *di*/zaïn 18 organisé par les Designers Interactifs. La soirée est retransmise en direct sur Dailymotion à partir de 19h. Chaque présentation dure 10 minutes et je passe en dernier !
Après La machine à rêves de Leonardo da Vinci que j'ai créée avec Nicolas Clauss et mon second roman augmenté USA 1968 deux enfants, paraît enfin DigDeep, l'oracle imaginé par Sonia Cruchon. Je présenterai aussi Boum (ex Au boulot), roman graphique horizontal de Mikaël Cixous qui vient de recevoir la Bourse Pollen du Salon du Livre de Jeunesse de Montreuil.
Les quatre œuvres ont toutes été conçues pour iPad, ce qui facilitera les connexions ! Si je suis l'auteur de deux des applications, mes compétences sonores et musicales sont sollicitées pour l'ensemble, y compris les futurs projets en cours en collaboration avec d'autres créateurs. Composition musicale interactive pour cordes (avec entre autres le violoncelliste Vincent Segal) sur La machine à rêves, films et inserts audio de USA 1968 jouant des pauses au sein du récit romanesque, habillage sonore discret de DigDeep, sonorisation interactive de Boum, mes interventions sont toujours différentes, appropriées à la variété des œuvres audio-visuelles éditées. Chaque publication des Inéditeurs débute avec une couverture interactive : couvercles grinçants de Leonardo, light-show d'USA, glissements symphoniques de l'oracle, etc. Dans le passé j'avais raconté Alphabet, Machiavel, Nabaz'mob, Fluxtune, Leonardo... Voulant montrer quelque chose de récent, j'ai choisi les productions des Inéditeurs, la collaboration avec les Éditions Volumiques étant encore trop embryonnaire et la sonorisation des films 3D de Platform essentiellement hyper-réaliste. Quant aux transports du Grand Paris je suis contractuellement tenu au secret ! Pour le reste des évènements se reporter à la colonne de droite...

P.S. : j'interviens à 1h25 du début de l'émission mise en ligne sur DailyMotion !

lundi 17 novembre 2014

La nouvelle encyclopédie de Masse


Si vous cherchez une bande dessinée dont le dessin, le texte et le scénario sont originaux, entendre qu'il ne ressemble qu'à lui-même, Francis Masse est l'égal de Chris Ware, Joost Swarte ou Art Spiegelman. Si vous cherchez un ouvrage qui ne se lit pas en dix minutes, mais que l'on prend le temps de savourer tant la densité intellectuelle est au niveau de son humour et que les images sont si soignées qu'on y passerait des heures, les Éditions Glénat (coll. 1000 Feuilles) viennent de publier la Nouvelle Encyclopédie de Masse. Si l'artiste fait déjà partie de votre panthéon, sachez que presque tout est nouveau dans ce grand livre de 312 pages. Masse a redessiné les planches, réécrit les dialogues, ajouté quantité d'inédits, inséré de magnifiques photographies couleurs de ses sculptures métalliques, et son œuvre n'en apparaît que plus incontournable dans le paysage graphique français. Passé par Métal hurlant, (À suivre), Actuel, Hara Kiri, Charlie Hebdo, L'Echo des Savanes et Fluide glacial, il m'enchante depuis 40 ans jusqu'à m'avoir inspiré dans ma propre musique.
Chez Masse l'absurde réfléchit la réalité de la science, domaine poétique des questions sans réponse, humour des chercheurs, précision des rêveurs. S'il aborde de manière inimitable les grandes questions de l'humanité, cosmiques et métaphysiques, sociales et philosophiques, scientifiques et artistiques, son regard est toujours décalé, comme s'il nous regardait depuis une autre planète. Si nous marchons sur la tête, Masse retourne le cadre et croque ce qu'il aperçoit dans son périscope à l'envers. À coups de hachures et de traits noirs ils dessine des personnages à gros nez immergés dans des gravures rappelant Gustave Doré ou Pierre-Jules Hetzel. Les entretiens pataphysiques évoquent d'ailleurs la MRE., Macro-Rhino-Épistémologie. Avec le tome 2 : n-z qui paraîtra le 7 janvier 2015 vous tiendrez entre vos mains la somme indispensable à toute encyclopédiste digne de ce nom, barjitude oblige ! Il ne manque que les films d'animation dont je n'ai plus qu'un vague souvenir ; j'avais été emballé comme un cadeau de Noël, avec le ruban et les battements de cœur précédant la découverte de l'inconnu...


Parallèlement, L'Association édite Elle, petit fascicule de 90 pages où Masse semble rendre hommage à Copi, autre adepte de la MRE. Un petit bonhomme à béret emprisonné par son fauteuil le détourne de cent façons pour évoquer sa condition d'assassin présumé...

mercredi 22 octobre 2014

Claude Ollier, dernière navette


Sur la mystérieuse voie lactée où mon chemin s'inscrit en pointillés Claude Ollier avait été le grand maître. Il avait initié Jean-André Fieschi dont je devins à mon tour le disciple. L'écrivain qui vient de disparaître à près de 92 ans jouait pour moi le rôle de grand-père du récit. Je n'avais pas commencé par ses romans, mais par des phrases que Jean-André répétait et que j'émets probablement aujourd'hui sans me souvenir ou même savoir que c'est à Claude que je les dois, expressions du quotidien ou phrases extraites de la quarantaine de ses ouvrages.
Je n'avais pas encore lu La mise en scène qui avait révélé Claude Ollier en 1958 avec le Prix Médicis. La découverte fut évidente, fulgurante. Régression est la plus belle évocation radiophonique de ce que nous offre le cinématographe. Cet A.C.R. (Atelier de Création Radiophonique), écrit à la demande de Michel Foucault et réalisé par René Jentet, mêle le récit et le discours de la méthode sans discontinuité dramatique. Jamais je ne vis aussi bien sans image. Un équivalent peut-être à L'invention de Morel ? Les scènes se répondent et s'imbriquent comme des poupées gigognes. Tous les éléments prennent leur place, justifiant leur présence grâce aux narrateurs placés à des angles différents. Ollier ne triche pas, comme un poète il témoigne. S'il montre la caméra, le contre-champ, il l'intègre au récit imaginaire. La musique et les sons dressent un décor de bande dessinée tour à tour tragique et comique. Gaston Leroux est passé par là. Un temps associé au Nouveau Roman, il est pourtant plus proche de Resnais que de Robbe-Grillet. Ollier s'intéresse au simulacre, au complot, aux ambiguïtés des apparences. Il nous plonge dans un univers dont les repères s'enfoncent dans des sables mouvants. Les échelles se superposent, de l'infiniment grand à l'infiniment petit. Il nous emporte.
La même année, 1965, il avait déjà écrit L’Attentat en direct, réalisé par Georges Peyrou, qui recevra le prix de la RAI 1969, inspiré de l'assassinat du Président J.F. Kennedy. Dans cette fausse émission de Radio Alpha retransmise sur la vraie France Culture, les publicités jouées par Jean Yanne ponctuent l'action. L'œuvre littéraire flirte avec le roman policier, la science-fiction, le récit d'aventures. Son passé d'inspecteur colonial au Maroc marquera également son travail et son intérêt pour l'Islam. Les strates du conte arabe dessinent un modèle. Ses jeux avec la mémoire viennent titiller la mienne. L'espace où ses personnages évoluent est une projection de celui de l'écrivain face au langage, libre au lecteur de s'y plonger ensuite. Le roman Marrakch Medine me donnera le vertige. Bien que "certains s'amusent sans arrière-pensée" l'œuvre de Claude Ollier est à (re)découvrir. Romancier, créateur de fictions radiophoniques, il fut aussi chroniqueur cinématographique et participa à l'émission Cinéastes de notre temps. Je me souviens de sa rencontre avec Josef von Sternberg, un autre maître de ces fictions dont l'imaginaire est si puissant qu'il nous force à nous interroger sur le réel. "Vous venez, on va mesurer avec une liane la circonférence des baobabs..."

mardi 14 octobre 2014

Sara Acremann, une fille


Sara Acremann est la fille génétique de mon meilleur ami. Devenue artiste plasticienne, elle est passée me voir pour que je lui parle de son père à qui elle ressemble physiquement, forme du visage, et des yeux pétillants de malice. Lui n'étant plus là, j'ai regardé à mon tour ce qu'elle fabrique...


Les films et les installations de Sara tournent autour de la famille. Sa mère, sa grand-mère, son beau-père sont les acteurs de ses plans fixes où la fiction envahit le réel au travers des persiennes. Les cadres sont soignés, hors-champ, jeux de miroirs, au propre comme au figuré. Duras, Romand et Resnais sont passés par là. Si le passé reste énigmatique l'avenir préoccupe ses personnages. Comment l'appréhender dans la vieillesse ? Dans Les Varennes de Loire la grand-mère déraille avec humour. Le couple des parents cherchent les questions lorsqu'ils n'ont plus de réponse. Est-ce que l'herbe pousse encore ? conjugue celle du temps au présent comme si nous vivions dans plusieurs, comme s'il n'y aurait plus d'âge, comme si le château de Neublans se refermait à jamais sur ses habitants...


Plus de cadre, l'installation sonore est un simple hors-champ où le montage ne s'entend pas. Le récit se fabrique comme la mémoire, volatile, sans cesse recomposé. Pékin Deuxième Périphérique est une série de photographies où les passants s'affichent devant les grands formats collés dans la rue (photo en haut). Chine que Sara arpente à l'heure actuelle. Conflits confond encore une fois le réel et sa transformation fictionnelle, ici des maquettes s'inspirant de photos de conflits contemporains. Dans la vidéo Est-ce que je serai heureuse ? la même dialectique s'installe entre l'astrologue chinois, Sara et l'amie qui traduit en français. L'artiste construit un labyrinthe où finiront peut-être par communiquer les impasses, impossibilité d'un dialogue qu'elle s'approprie sans cesse. Trame sans drame montre encore comment tout exprimer dans la pudeur... Ce qui ne peut être dit, su ou vécu, qui pourrait être deviné, constitue le terreau de la création artistique. Ce n'est qu'avec le temps que les lignes de force deviennent visibles. On finit parfois par se reconnaître, instant fugace où le miroir renvoie l'image que l'on se fait de soi-même ou celle de ceux qui nous ont rêvé et engendré.

vendredi 5 septembre 2014

Luttes solidaires, vécues ou imaginées


Au début de l'été j'avais lu avec délectation le roman de Gérard Mordillat Rouge dans la brume (Livre de Poche). Au travers d'une lutte sociale il nous rappelle qu'en se battant on n'est pas sûr de gagner, mais qu'en baissant les bras on a déjà perdu. En regardant le documentaire La Saga des Conti réalisé par Jérôme Palteau (ed. Montparnasse) on comprend que Mordillat s'est inspiré des luttes de LIP, Chausson et, plus récemment, Continental, des histoires de solidarité qui donnent du courage pour se battre contre l'absurdité et le cynisme du capital allié au pouvoir de l'État.
Là où Mordillat entre avec truculence dans l'intimité de ses personnages, couples mal assortis que les circonstances vont révéler, mal de vivre, sacrifices que la crise va exacerber, Palteau s'appuie sur le charisme des militants, leur rapide apprentissage de la lutte ou la malice d'un vieux syndicaliste à la retraite. Les acteurs du réel sont si engagés que le suspense est comparable aux ressorts du roman, le combat qu'ils mènent les aidant à se construire. Le capital est sans pitié s'il s'agit de faire profiter ses actionnaires, l'État qu'il soit explicitement ou effectivement de droite tente de laisser pourrir la situation, les syndicats loin du terrain sont endormis, ainsi seuls les hommes et les femmes sur le terrain prennent leur sort entre leurs mains. Dans le monde cruel du travail la grève va générer des vocations et l'invention d'actions stratégiques à mener va permettre d'accoucher de modèles de lutte dont il faudra évidemment s'inspirer pour les luttes à venir.
Ce sont avant tout de belles histoires de solidarité où le doute, la colère et la détermination conduisent à des scènes inénarrables de comédie.

vendredi 29 août 2014

Anima de Wajdi Mouawad


Parmi mes lectures de l'été il est bon d'être subjugué par une écriture aussi originale que le scénario développé au fil de courts chapitres. Pour son deuxième roman Wajdi Mouawad replonge l'homme dans l'universel, là où sa solitude peut se fondre à la nature sans oublier la civilisation qui l'a construit, une histoire politique de l'humanité qui s'est de tous temps appuyée sur le crime. Brutalité que l'on dit bestiale alors que l'auteur donne la parole aux animaux, avec chacun sa manière de penser. Le thriller se déroulant entre le Canada et les États Unis, les Indiens ont toujours su jouer de ce miroir anthropomorphe. Les chapitres des deux premières parties portent les noms latins des espèces témoins subjectifs de la saga de l'homme blessé : oiseaux, insectes, reptiles, mammifères dont le héros est un intéressant spécimen. Dans la troisième partie les lieux traversés remplacent les titres de cette histoire naturelle pour n'être plus contée que par un canis lupus lupus, monstrueux chien loup. La brutalité de l'action retiendra les plus émotifs, car la sauvagerie des humains reste inégalée. Et l'homo sapiens sapiens de se souvenir que le massacre des Indiens, leur déplacement et leur parcage ressemblent fort au sort réservé aux Palestiniens, la scène clef du roman renvoyant à Sabra et Chatila. Comme j'avais passé Anima à Françoise, aussi emballée que moi, elle se demanda quel livre on pouvait lire après celui-ci… (Leméac/Actes Sud)