Jean-Jacques Birgé

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mercredi 17 septembre 2014

Niki de Saint Phalle au Grand Palais (des Merveilles)


Niki de Saint Phalle représente tout ce qui manque à notre société : la révolte, la fantaisie, l'art, le rêve, la couleur, le pouvoir des femmes... En revendiquant le matriarcat, se battant pour les droits civiques, s'engageant dans la lutte contre le sida, l'artiste autodidacte inscrit son œuvre dans les combats féministes et politiques de son époque. Elle utilise les médias pour toucher le grand public, finançant elle-même son extraordinaire Jardin des Tarots à Capalbio en Toscane avec les produits dérivés (parfum, mobilier, bijoux, estampes, etc.). Sous la houlette de la conservatrice Camille Morineau l'exposition du Grand Palais (jusqu'au 2 février 2015, reprise ensuite au Gugenheim de Bilbao) présente de nombreuses facettes de cette Nana hors du commun, ici près de 200 œuvres : peintures, assemblages, sculptures, films, maquettes, performances, etc. dans une agréable mise en espace dûe à l'Atelier Maciej Fiszer avec un effort particulier sur les diffusions audiovisuelles, voire purement sonores !


Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle avait un nom prédisposé. De la faille au phallus ils sont bien présents dans nombreuses de ses sculptures monumentales. L'inceste n'est pas une prérogative des pauvres. Celui que son père, un banquier de 35 ans, lui fera subir à onze ans et son éducation catholique auront raison de la sienne. Niki qui fait tôt le choix de devenir une héroïne réglera son compte à la brutalité machiste et à la complicité de sa mère. Elle peint la violence en broyant les objets du quotidien et en les intégrant à ses tableaux, leur tire dessus à la carabine en faisant exploser les couleurs, décide de tomber amoureuse du point d'interrogation, de conquérir le monde. Niki veut rendre leur pouvoir aux femmes, qu'elles soient mariées, accouchant, mères dévorantes, sorcières ou putains. La Nana Power revendique le pouvoir des hommes en préservant la féminité. Certaines féministes orthodoxes y perdent leur latin. Paraphrasant Engels (la femme est le prolétaire de l'homme) elle clame que "une femme dans la civilisation des hommes c'est comme un nègre dans la civilisation des blancs. Elle a droit au refus, à la révolte. L'étendard sanglant est levé." Si elle brandit Lysistrata autant le faire en dansant, sexy, séduisante...


Rêves et cauchemars hantent l'artiste. Elle s'en repaît comme dans Le rêve de Diane. Son film expérimental Daddy, psychodrame à moitié autobiographique coréalisé avec Peter Whitehead, qui dénonce la domination des mâles et s'attaque à la figure du père est étrangement absent de la boutique où s'étalent pourtant quantité d'objets dérivés enchantant les visiteurs de l'expo (aucune édition DVD en perspective, mais visible sur le Net contrairement à son second long métrage, Un rêve plus long que la nuit, encore plus difficile à trouver !). Le catalogue est d'ailleurs somptueux avec accès à 22 films d'archives et interviews si l'on est muni d'un smartphone ou d'une tablette et que ça marche mieux que lorsque j'ai essayé.


Au fil de la visite, si l'on connaît la productive association avec son second mari Jean Tinguely et le Nouveau Réalisme, se révèlent les artistes qui ont influencé Niki de Saint Phalle, de l'architecte catalan Gaudi et son Parc Güell à Dubuffet et Pollock. Le Pop Art est son cousin. Mais rien ne vaudra jamais à ses yeux autant que les œuvres monumentales et immersives, grottes, fontaines et jardins qui font référence à l'enfance, période magique où règne l'amour du jeu.


Dès 1968, Niki de Saint Phalle souffre de problèmes pulmonaires avec des difficultés respiratoires liées à l'inhalation des vapeurs et poussières du polyester constituant ses sculptures. Elle en mourra en 2002, espérant que la mort soit une transformation, un prolongement de la vie. Son œuvre est pour l'instant la seule preuve de cette éternité.

lundi 15 septembre 2014

Pop Arles de Michel Bouvet


Pour Pop Arles Azadeh Yousefi a rassemblé l'aventure des 12 ans d'affiches des Rencontres d'Arles Photographie imaginées et réalisées par le graphiste Michel Bouvet. Légumes et animaux ont beau se succéder, le petit livre aux coins ronds et à la couverture dorée n'a rien de répétitif. Après une mosaïque de photos in situ et l'entretien avec Bouvet et François Hébel, qui fut directeur des Rencontres de 2002 à cette année, des à-plat de couleur répondent aux affiches pleine page. L'apparente simplicité tranche avec les interprétations multiples qu'elles suscitent. Les pages qui suivent offrent une mise en espace et une analyse chronologique du processus de création : recherches iconographiques, esquisses avec crayons de couleur et feutres, dessins à la gouache noire (entre 30 et 50 essais différents après le choix définitif du motif avec les Rencontres), mise en couleur et composition typographique sur l'ordinateur du dessin retenu. On découvre ainsi toutes celles auxquelles on a échappé ! Et l'artiste chinois Liu Bolin de se fondre dans le chat rose de 2007. Après les évènements comme les Nuits de l'Année le livre se referme sur l'Arlésienne, police de caractère aubergine d'Odile Chambaut, avec un jeu de mots tel que les apprécie Bouvet et qui souvent lui donnent le fil à suivre dans le labyrinthe des possibles. Quelques objets dérivés plus loin on se laisse flotter au gré de cette fantaisie graphique qui douze ans durant avec le plus grand succès annonça paradoxalement ce festival incontournable de la photographie. (Ed. du Limonaire)

vendredi 5 septembre 2014

Luttes solidaires, vécues ou imaginées


Au début de l'été j'avais lu avec délectation le roman de Gérard Mordillat Rouge dans la brume (Livre de Poche). Au travers d'une lutte sociale il nous rappelle qu'en se battant on n'est pas sûr de gagner, mais qu'en baissant les bras on a déjà perdu. En regardant le documentaire La Saga des Conti réalisé par Jérôme Palteau (ed. Montparnasse) on comprend que Mordillat s'est inspiré des luttes de LIP, Chausson et, plus récemment, Continental, des histoires de solidarité qui donnent du courage pour se battre contre l'absurdité et le cynisme du capital allié au pouvoir de l'État.
Là où Mordillat entre avec truculence dans l'intimité de ses personnages, couples mal assortis que les circonstances vont révéler, mal de vivre, sacrifices que la crise va exacerber, Palteau s'appuie sur le charisme des militants, leur rapide apprentissage de la lutte ou la malice d'un vieux syndicaliste à la retraite. Les acteurs du réel sont si engagés que le suspense est comparable aux ressorts du roman, le combat qu'ils mènent les aidant à se construire. Le capital est sans pitié s'il s'agit de faire profiter ses actionnaires, l'État qu'il soit explicitement ou effectivement de droite tente de laisser pourrir la situation, les syndicats loin du terrain sont endormis, ainsi seuls les hommes et les femmes sur le terrain prennent leur sort entre leurs mains. Dans le monde cruel du travail la grève va générer des vocations et l'invention d'actions stratégiques à mener va permettre d'accoucher de modèles de lutte dont il faudra évidemment s'inspirer pour les luttes à venir.
Ce sont avant tout de belles histoires de solidarité où le doute, la colère et la détermination conduisent à des scènes inénarrables de comédie.

jeudi 4 septembre 2014

De la nécessité de repenser les musées


Attention, L'Art au large est un voyage au long cours. C'est de la dynamite, une porte vers la poésie pure, l'intelligence des synapses pour le plaisir de l'art.
Plus nous avançons dans la lecture du recueil de textes de Jean-Hubert Martin plus sa position se radicalise.
En 1989 avec l'exposition Magiciens de la terre le conservateur, mettant à égalité les artistes de tous les continents, donne un coup de pied dans la fourmilière. Le colonialisme qui règne dans les beaux-arts a fait long feu. Les termes d'art brut, primitif ou premier ne lui plaisent guère. Les artistes contemporains d'Afrique ou d'Océanie n'ont pas besoin d'avoir suivi les cours des écoles occidentales pour trouver leur voie. S'ils puisent leur inspiration dans leurs racines ancestrales ils ne devraient pas avoir besoin de patiner leurs œuvres pour les vendre. Leurs signatures apparaissent donc puisque c'est ce qui importe au marché de l'art : Chéri Samba, Esther Mahlangu, Liautaud, Bien Aimé, Kabakov, Boulatov, John Fundi, Cyprien Tokoudagba répondent à Byars, Abramovic, Paik, Oldenburg, Cragg, etc. Nombreux artistes du début du XXe siècle s'étaient inspirés de l'art nègre comme si c'était du passé. Erreur, grossière erreur emprunte d'un colonialisme persistant. Les savoureux Journaux de Voyage de Jean-Hubert Martin en Chine, en Afrique, au Népal ou en Papouasie-Nouvelle Guinée sont ceux d'un explorateur, il arpente la planète à la recherche des meilleurs, de ceux qui ont quelque chose de plus que la reproduction. N'est-ce pas en ces termes que l'on reconnaît les grands artistes ? Et voilà notre Philéas Fogg devenu expert en art kanak, se passionnant pour les mantras ou les peintures sur sable des Indiens d'Amérique... Il les ramènera même avec lui pour qu'ils s'exécutent en public.
Jean-Hubert Martin comprend que les a priori sur la religion n'ont pas leur place dans les domaines artistiques. Les voies du sacré sont impénétrables, mais leur poésie nous touche quelle que soit notre foi ou son absence. Pour exposer des objets il n'a pas besoin qu'ils soient d'art s'ils sont beaux et s'ils font sens, car le conservateur est un révolutionnaire qui cherche partout l'adéquation de la forme et du fond. Ces frottements sont la source de nos rêves. Ayant déjà fait exploser le regard d'Apollinaire, il s'inspire de l'Atelier d'André Breton pour développer l'idée d'un cabinet de curiosités où le temps et l'espace n'ont plus de frontières. Son travail au château d'Oiron lui servira de modèle. Malgré quelques déconvenues face aux gardiens du temple, suivront de nombreuses expositions : Autels, l'art de s'agenouiller à Düsseldorf en 2001, Africa Remix au Centre Pompidou en 2004, Une image peut en cacher une autre au Grand Palais en 2009, Dali à Pompidou en 2012 et Le Théâtre du Monde que nous avons pu admirer à La Maison Rouge l'an passé.
C'est à cette occasion que son discours se précise. Pourquoi la musique ou le théâtre s'adressent-ils au sensible quand les musées persistent à honorer la chronologie et, pire, la pédagogie ! Face au musée docile Jean-Hubert Martin prône le musée des charmes. Nous devons aller voir les œuvres d'art par pur plaisir sans forcément nous demander quelle connaissance y acquérir. Et chacun peut y trouver son bonheur, sans la hiérarchie imbécile des supposés savants et des visiteurs ignares à qui il faut tout expliquer. Chacun devient libre de son interprétation, avec ses propres repères. "Pour prendre du plaisir. C'est la tâche des conservateurs de présenter les œuvres de manière à provoquer des correspondances signifiantes et des associations qui mènent des œuvres à la pensée et aux idées (...) La spécialisation et la division des tâches ont été un atout majeur de notre civilisation, mais elles comportent leur revers. Elles risquent d'oblitérer le caractère éminemment humain de la culture matérielle et par conséquent son rôle de vecteur de communication entre les hommes. Certains professionnels des musées sont à ce point imprégnés de positivisme et du caractère scientifique de leur discipline qu'ils restent fixés sur la vérité intrinsèque et exclusive de l'œuvre telle qu'elle surgit dans le contexte de sa création. Et pourtant notre compréhension du passé est totalement limitée par l'interprétation que nous en faisons aujourd'hui."
Au diable les spécialistes, la chronologie, les expositions thématiques tirées par les cheveux du matérialisme mécaniste, au diable les cartels qui rompent la magie du spectacle... Le cabinet de curiosité porte bien son nom, ouvert à tous les possibles, et pour le mettre en valeur, Jean-Hubert Martin joue des effets de lumière, des associations et des contraires, des rimes poétiques qui renvoient au réel comme à l'imaginaire. (L'Art au large, ed. Flammarion)

Il y a vingt ans j'eus la chance de participer à plusieurs expositions-spectacles à commencer par Il était une fois la fête foraine à la Grande Halle de La Villette. Nous avions désacralisé la muséographie en immergeant les visiteurs dans un univers ludique. Avec le conservateur Zeev Gourarier et le scénographe Raymond Sarti nous avions réitéré l'exploit au Japon pour The Extraordinary Museum et à Monaco pour Jours de cirque. Ils m'avaient offert la liberté d'imaginer le son de ces gigantesques espaces où les œuvres reprenaient soudain vie, libérées du poids d'une pédagogie hautaine et de la poussière des cimaises formateuses pour donner à chacun le loisir de se les approprier en les interprétant à sa guise, seulement guidés par l'à propos des choix poétiques et plastiques.

vendredi 29 août 2014

Anima de Wajdi Mouawad


Parmi mes lectures de l'été il est bon d'être subjugué par une écriture aussi originale que le scénario développé au fil de courts chapitres. Pour son deuxième roman Wajdi Mouawad replonge l'homme dans l'universel, là où sa solitude peut se fondre à la nature sans oublier la civilisation qui l'a construit, une histoire politique de l'humanité qui s'est de tous temps appuyée sur le crime. Brutalité que l'on dit bestiale alors que l'auteur donne la parole aux animaux, avec chacun sa manière de penser. Le thriller se déroulant entre le Canada et les États Unis, les Indiens ont toujours su jouer de ce miroir anthropomorphe. Les chapitres des deux premières parties portent les noms latins des espèces témoins subjectifs de la saga de l'homme blessé : oiseaux, insectes, reptiles, mammifères dont le héros est un intéressant spécimen. Dans la troisième partie les lieux traversés remplacent les titres de cette histoire naturelle pour n'être plus contée que par un canis lupus lupus, monstrueux chien loup. La brutalité de l'action retiendra les plus émotifs, car la sauvagerie des humains reste inégalée. Et l'homo sapiens sapiens de se souvenir que le massacre des Indiens, leur déplacement et leur parcage ressemblent fort au sort réservé aux Palestiniens, la scène clef du roman renvoyant à Sabra et Chatila. Comme j'avais passé Anima à Françoise, aussi emballée que moi, elle se demanda quel livre on pouvait lire après celui-ci… (Leméac/Actes Sud)

mardi 15 juillet 2014

Du jour français au masque des éboueurs


Le "jour français" d'Olivier Monge est l'inverse d'une nuit américaine. Il prend la pose toute la nuit pour réaliser ses paysages des calanques marseillaises. Sur l'image de gauche s'étalent les phares d'un avion, la foudre zèbre le ciel et un feu d'artifices est tiré d'un yacht qui mouille. Lumière irréelle d'espaces secrets. Monge fait partie des nombreux photographes qui se sont engouffrés dans les longs temps de pose à la suite de Michel Séméniako.


À Arles les photographes de l'agence Myop ont passé au karcher un vieil immeuble de la rue de la Calade pour investir ses moindres recoins sur quatre étages. Les expositions muséographiques mériteraient aussi de bénéficier de scénographies appropriées, comme dans cette bâtisse où les images de la misère et de la tristesse, parias du monde contemporain, ont tout à gagner de ces murs suintant de vieilles histoires oubliées.
Aux anciens ateliers de la SNCF celle de Lucien Clergue représente, par exemple, un immense et étroit couloir où sa voix accompagne les visiteurs, avec son entretien vidéographique synchrone à l'entrée et une perspective lointaine qui se perd tout au long de sa chronologie.
La tour tarabiscotée de Frank Gehry ne remplacera pas la perte des bâtiments industriels, en partie détruits, ayant abrité les Rencontres de la Photographie ces dernières années. On ne peut s'empêcher de penser au saccage des Halles Baltard. Il faut de l'imagination pour rénover artistiquement un quartier sans tout raser. Qu'y a-t-il de plus beau que les strates du temps qui s'inscrivent dans l'espace ? Comme lorsque l'on regarde le ciel et que l'histoire de l'univers se lit en sautant d'étoile en étoile...


Au rez-de-chaussée de chez Myop les ramasseurs d'ordures masqués de Philippe Guionie accueillent le public transformé en voyeurs lorsqu'ils montent dans les étages, visitant les chambres vides où sont présentées photos et vidéos. De plus en plus de photographes ont recours au son, mais peu encore envisagent le hors-champ qui leur est offert, de même que le mouvement des images et leur montage font encore trop peu de cas de l'histoire du cinématographe et des techniques qu'il a développées. Mais ça bouge !

vendredi 11 juillet 2014

Willocq, Lacroix, Rouvre et l'appareil-photo


À Arles tout le monde semble porter un appareil-photo autour du cou. En leur absence un smartphone fait l'affaire. Je n'échappe pas à la règle pour illustrer mes articles et j'épingle Françoise devant un grand tirage de Patrick Willocq.
Au début des années 70, comme Captain Beefheart et son Magic Band arrivent à Orly sans passeports les douaniers les interrogent. "Nous sommes des pèlerins arrivés du XXIe siècle", répond Don Van Vliet. Le pandore pointe l'appareil-photo que porte autour du cou l'un des musiciens : "Ah oui ! Et ça, qu'est-ce que c'est ?". Et l'Américain de répondre que "ça, c'est un membre du groupe". Ils seront refoulés vers Londres d'où ils arrivent.
Retour à d'autres histoires, d'autres aventures. Dans les anciens ateliers de la SNCF, qui abritent entre autres les lauréats du Prix Découverte, Willocq revient au Congo où il a passé son enfance pour mettre en scène des tableaux vivants inspirés des rites pygmées Ekonda. L'intimité des femmes Walé lors de la naissance de leur premier enfant se retrouve transposer en images de bande dessinée, délicieusement impertinentes...


Pendant que nous visitons l'exposition Christian Lacroix sur l'Arlésienne une équipe de télévision s'apprête à interviewer le couturier. À peine une minute après le début de l'entretien, Lacroix, énervé, quitte le tournage. Le réalisateur ébahi nous explique qu'il a pourtant posé une question simple. Comme je lui demande laquelle, il m'explique qu'il lui a seulement demandé de parler de son exposition, sans se rendre compte de l'insulte que représente son ignorance. Les fantômes qui hantent la chapelle de la Charité devaient être outrés de tant d'insouciance et les Arlésiennes de disparaître plus vite que la légende. Dans ces cas-là Orson Welles avait coutume de partir d'un féroce éclat de rire : "Vous n'avez pas une plus petite question ?"


Juste au-dessus, dans l'église Saint-Blaise, Denis Rouvre interroge des Français et des Françaises d'origines extrêmement différentes sur leur identité nationale. Aucun d'entre nous n'échappe à cette perspective. "Qu'est-ce qu'être Français ?" La galerie de portraits éclairés qui se succèdent dans le noir dresse un plan philosophique de notre pays cosmopolite. Chaque réponse fait sens, transformant la brutalité de l'histoire en magnifique carte du tendre. Les voix font vivre les corps au delà de l'écran dont les bords se fondent avec l'obscurité. Lumineux.

jeudi 10 juillet 2014

Musiciens en direct avec photographies


Au Théâtre antique d'Arles faire jouer des musiciens en direct sur les photographies transforme les projections nocturnes en spectacle total. Minuscules sous l'écran de neuf mètres sur neuf, les instrumentistes accompagnent intelligemment les images montées par l'équipe de Coïncidence en servant le propos de chaque photographe ou orateur. Si les sons transforment leur sens, ils l'affinent et rythment la succession des plans devenus film dès lors qu'intervient le montage. Une image se suffit à elle-même, mais en les associant le réalisateur raconte une nouvelle histoire. La dramaturgie entre en scène. La projection implique une théâtralisation. Si une musique s'avère nécessaire, la jouer en direct répond à l'instantanéité de la photographie, tension magique d'un présent partagé.


Devant une foule si dense le silence n'existe pas. De nombreux orateurs savent tenir le public en haleine. D'autres profitent des ressources de la musique pour habiter les espaces muets. On évitera les redondances pour rechercher les complémentarités. Si l'illustration aplatit, l'analyse met en relief de nouvelles constructions. Rien n'est laissé au hasard dans l'inconnu. Impossible de plaquer non plus quoi que ce soit d'arbitraire sans casser l'ambiance. Rechercher toujours l'origine du monde. Chaque artiste a le sien. Le seul arbitre est le projet. Le sujet s'efface devant l'objet.


Hier soir l'agréable montage enregistré du Prix Leica Oskar Barnack ouvrait la deuxième Soirée des Rencontres de la Photographie. Suivaient les dix lauréats du Prix Découverte qu'accompagnait en direct Edward Perraud. Le percussionniste virtuose, qui avait moins de deux minutes pour encourager le travail de chacun, avait choisi de différencier chaque œuvre par une instrumentation ou un mode de jeu différent, avec l'obligation de les servir tous avec le même entrain. L'exercice de style faisait sens, magnifiant le propos de chaque photographe. Si samedi sera révélé le gagnant, celui de cette première partie était sans conteste le musicien !


Après l'entr'acte Jean-Noël Jeanneney présenta les archives du journal L'Excelsior sur la guerre de 14. Magnifiques clichés loin des tranchées, privilégiant le contexte et l'arrière. L'accordéoniste Michèle Buirette soutint l'orateur avec une sensibilité rare, tout en nuances. Elle le suivait, anticipant parfois les mouvements du récit, le dynamisant par des montées discrètes de l'intensité, s'effaçant sous des effets de matière. Pour répondre à la précision des légendes énoncées ou aux traits d'humour spirituels de l'historien la musicienne choisit tantôt le rythme, tantôt une mélodie, voire le silence quand l'heure était trop grave.
Du jongleur ou de l'orfèvre le public sut saisir les facéties et les nuances qui servent avant tout les images, recréées par la magie des associations.

mardi 8 juillet 2014

Le son des monuments aux morts


À Arles lorsque l'on pénètre dans l'église des Frères Prêcheurs l'on entend déjà au lointain l'autre monde que j'ai créé pour l'exposition sur les Monuments aux morts. Tandis que l'on admire les grands tirages de Raymond Depardon, photographies inédites de Présence d'une génération perdue, le hors-champ joue comme une mémoire lointaine derrière l'immense rideau noir, borgnolle où s'enfonce un boyau courbe et sombre, plan incliné descendant vers les 8 écrans où sont projetées 8000 photos de monuments aux morts de la guerre de 14.
Pour ce projet à l'échelle d'un pays auquel ont contribué 5000 amateurs et professionnels, Raymond Depardon a initié un protocole de prise de vue offrant à tout photographe d'y participer quel que soit son niveau photographique :
A. Prendre une première photo du monument sur son socle ou support.
B. S'approcher. Prendre une deuxième photo sans le socle, gros plan du monument lui-même. Si possible en "contre-plongée" (du bas vers le haut avec le ciel ou le plafond en toile de fond).
C. Prendre une troisième photo plus libre et plus distante afin de situer le contexte dans lequel est installé le monument.
Pour contrebalancer le poids des monuments aux morts, tant ce qu'ils représentent de la guerre que de son souvenir, j'ai choisi de composer une partition sonore qui se réfère aux lieux où ils sont érigés. Le calme sied au recueillement et à la commémoration. Il s'agit de rendre légère la visite immersive pour que le public se sente vraiment bien aux Prêcheurs, envie d'y rester le plus longtemps possible, fraîcheur contrastant avec la chaleur estivale. Pour ce faire, l'univers réaliste est plus poétique que fidèle. Des ambiances paysagères habitent les hautes voûtes. Chants d'oiseaux, grillons du sud, souffles du vent, villes silencieuses sont rehaussés de passages de charrettes, sonneries aux morts enregistrées à divers points de l'hexagone et cloches sonnant tout en haut (tocsin, glas et église arlésienne). Les espaces extérieurs envahissent l'intérieur de l'église. Tout cela est rare, dosé pour que les visiteurs soient transportés dans un ailleurs tant géographique que historique.


L'ensemble des 8 paires de haut-parleurs compose un environnement jouant sur les perspectives sonores, effets de proximité et d'éloignement donnant sa dimension à l'évènement, mais chaque visiteur réalise son mix personnel, déambulant jusqu'à la présentation des autochromes de Léon Gimpel intitulée La guerre des gosses. Les 8 boucles sonores n'ayant pas la même durée (de 47 à 64 minutes), elles se désynchronisent au fur et à mesure de la journée, constituant une partition aléatoire vivante ne se répétant jamais. Parfois le silence envahit l'expo, ne laissant entendre que le léger souffle des vidéoprojecteurs enchaînant les photos des monuments. L'équipe de Coïncidence a choisi la couleur grise pour faire disparaître les écrans. Les images se succédant toutes les dix secondes il faudrait environ trois heures pour tout voir, à condition d'avoir des yeux derrière la tête ou qu'elle embrasse un angle de 360° ! De temps en temps s'envole une colombe.
Les Rencontres de la Photographie se déroulent jusqu'au 21 septembre.

jeudi 19 juin 2014

Dig Deep en test


L'élaboration d'une application iPad met toujours plus de temps qu'espéré. Du fignolage à la résolution du moindre bug nous améliorons sans cesse l'objet de nos rêves. Il en fut ainsi pour La machine à rêves de Leonardo da Vinci créée avec Nicolas Clauss et mon second roman, USA 1968 deux enfants. La première, totalement gratuite, va être traduite en portugais et adaptée pour iPad Air à l'occasion de l'exposition de la Cité des Sciences et de l'Industrie au Brésil, le second bénéficie d'une navigation plus ergonomique et a vu son prix baisser à 2,29 €. Nous finalisons donc Dig Deep, la petite dernière imaginée par Sonia Cruchon et délivrant ses oracles sous forme de films muets. Si les sons d'interface validant les gestes de l'utilisateur sont discrets j'ai composé une délicate musique symphonique pour la couverture interactive, adagio hypnotique qui nous fait pénétrer dans un tunnel dessiné par Mikaël Cixous et programmé par Mathias Franck. Trois pistes stéréophoniques se superposent. Les motifs d'orchestre évoluent selon les inclinaisons de la tablette, les éléments solistes et les cloches de verre sont calés sur l'apparition des photogrammes traversés lors de la plongée. Pour composer la partition sonore je dois tenir compte des différents systèmes de diffusion envisageables : le son mono du haut-parleur intégré filtrant les sons de manière souvent inattendue, l'écoute stéréophonique au casque ou le branchement à une amplification mettant en valeur les timbres choisis. Ensuite je me débrouille pour que les variations générées par l'utilisateur correspondent à la composition que j'ai imaginée.


Parallèlement nous travaillons sur Au boulot, le conte graphique de Mikaël, pour lequel j'ai passé l'après-midi à réfléchir sur la partition sonore et musicale. Trouver d'abord un système, puis le pervertir. La bande-annonce réalisée sur le pouce est encore muette. Chaque mouvement entre les plans et chaque arrêt sur image sont sujets à réflexion. Au fur et à mesure que l'on avance dans le récit, l'ambiance générale se précise. Façon de parler car la poésie qui s'en dégage laisse une place capitale à l'interprétation de l'utilisateur. C'est le propre de l'art, n'est-ce pas ? J'avance rapidement pour ne pas perdre de vue l'intégralité de la partition, jouant des retours en arrière ou anticipant l'avenir à la manière des prologues opératiques. Du silence qui suivra la couverture interactive, puisque c'est un peu la signature de nos publications, jusqu'à la chute.

vendredi 30 mai 2014

Pow-wow arlésien in vitro


Les voitures ne volent toujours pas au-dessus du macadam, mais la visiophonie va aujourd'hui bien au delà de nos rêves d'enfant lorsque nous dévorions Jules Verne. Les réunions de travail sur Skype ou assimilés nous permettent de gagner un temps fou. Comme Gila était le seul à avoir branché sa caméra et Valéry Faidherbe s'étant dissimulé derrière un drôle de panneau, j'ai l'impression qu'Olivier Koechlin est devenu ventriloque ! Nous préparons la soirée de clôture de la première semaine des Rencontres de la Photographie au Théâtre antique d'Arles, bouquet final qui fêtera treize années de la direction de François Hébel. Aucun musicien en direct ce samedi 12 juillet, mais un montage sonore savant qui réinvente le passé. Le mardi 8 nous aurons la chance d'avoir le violoncelliste Vincent Courtois avec le photographe Michael Ackerman et Christian Caujolle au Théâtre municipal pour deux représentations. Le lendemain mercredi, retour dans l'hémicycle du Théâtre antique avec le Prix Découverte orchestré par le percussionniste Edward Perraud tandis que l'accordéoniste Michèle Buirette accompagnera Jean-Noël Jeanneney pour Jours de guerre sur les archives photographiques du journal Excelsior. La première guerre mondiale m'occupera aussi personnellement à l'église des Frères-Prêcheurs, ayant composé une partition sonore à seize haut-parleurs pour l'exposition sur les monuments aux morts réalisée sous le parrainage de Raymond Depardon. Il reste encore des incertitudes le jeudi 11 avec Vik Muniz et cette année la Nuit de l'année du vendredi se tiendra boulevard des Lices. Lors de cette réunion de travail chacun semble occuper une pièce d'une maison de poupée vue en coupe. La prochaine fois nous nous retrouverons tous au salon pour projeter nos rêves sur grand écran, château des Carpathes transporté à deux pas des studios montreuillois de Méliès.

mardi 27 mai 2014

Idées dans l'air, inspirations et plagiats


À Linz en 2009 Antoine Schmitt évoque l'idée de réaliser une application pour smartphone qui traduise les textes en réalité augmentée. Cinq ans plus tard Quest Visual a rejoint Google pour accoucher de Word Lens, petite appli gratuite pour le moment. Ça fonctionne vraiment n'importe comment, mais le résultat est encore plus poétique que Google Trad et la typo est étonnamment conservée comme ce qu'avait imaginé Antoine. Les idées sont dans l'air et il m'est toujours apparu formidable qu'elles se concrétisent. Autrement dit, chaque fois que je rêve de quelque chose et qu'un autre la réalise quelque part dans le monde je suis fou de joie, c'est cela de moins à faire : faisons ce qui ne se fait pas puisque ce qui est fait n'est plus à faire ! Le champ est large, il nous reste une infinité de possibles tant que l'on travaille du chapeau et que l'on s'y colle en se penchant au-dessus du capot... Mais de même que le public préfère reconnaître que connaître, les artistes sont souvent enclins à se conformer à la norme, ne se risquant pas à l'exclusion que génère l'indépendance. Jeune homme je voulais absolument être original, et Bernard Vitet de me répondre : "plutôt qu'être original, soyons personnel."
Il est gratifiant d'inspirer d'autres artistes qui ont ou pas l'amabilité de vous signifier ce qu'ils vous doivent. Nous en passons tous par là, car il n'existe aucune génération spontanée et nous ne sommes que les héritiers des aînés qui ont défriché le terrain. Il est ainsi satisfaisant de rendre grâce à celles et ceux qui nous ont inspirés. Il est par contre pénible de se faire piller sans que soit rendu à César ce qui appartient à mes zigues. Il ne faut alors pas confondre les idées dans l'air que la norme suscite, les inspirations légitimes dont nous sommes tous pétris et les plagiats systématiques qui tiennent du vol et de l'usurpation.
La reconnaissance relativement récente de mes anticipations m'a permis de calmer certaines contrariétés dans divers domaines artistiques où je suis intervenu, car les suiveurs ignorent souvent l'origine de leur démarche et les plagiaires patentés ont en général un service de communication à la hauteur de leur ambition de notoriété. Les usurpateurs sont en effet meilleurs commerçants que les inventeurs. Question de temps à y consacrer plutôt qu'à son art !


Ainsi le plasticien Antoine Schmitt est victime d'un honteux plagiat de la part de Carsten Nicolaï dont une œuvre récente, l'alpha pulse présentée à Hong Kong, est la copie conforme de City Sleep Light, du concept à la forme jusqu'à l'application iPhone et la photo de promo ! La pièce d'Antoine Schmitt a pourtant tourné dans le monde entier depuis quatre ans, Bruxelles (première et Nuit blanche), Berlin, Helsinki, Linz (pendant Ars Electronica), Madrid, Lyon, Sao Paulo... La notoriété de l'artiste allemand étant relativement considérable l'affaire n'en est que plus rageante, mais lorsque j'ai appris que c'était le véritable nom du musicien Alva Noto je ne m'en suis plus étonné, n'ayant jamais gobé ses mâles démonstrations encensées par une presse plus suiveuse que défricheuse. Sachant ce qu'il doit à Ryoji Ikeda il semblerait également qu'il soit coutumier du fait.
Jacques Perconte faisait remarquer que "la copie est standard dans cette culture de l'inculture, elle ne fait pas école, mais pognon", et tant que les copies sont pâles à côté des originaux il n'y a pas de quoi s'inquiéter outre mesure. L'œuvre conceptuelle pose aussi la question. Comment créer des œuvres incopiables, du moins les œuvres elles-mêmes à défaut de la technique, des ustensiles, des tourneries, des idées ? C'est le danger de l'art contemporain, car ce qui fait l'art c'est justement l'irreproductible, la gaucherie, tout ce qui échappe au savoir faire et à l'académisme... Il est plus difficile de copier les erreurs merveilleuses que les choses trop bien faites, forcément réductrices. Si les chefs d'œuvre se reconnaissent au nombre des interprétations qu'ils suscitent, le marché s'identifie à la quantité d'exemplaires vendus. En art seule la faille fait signe.

vendredi 23 mai 2014

Duo impromptu avec Jacques Perconte samedi après-midi


Si vous n'avez jamais vu de films de Jacques Perconte voici une excellente occasion ! Dans le cadre de son exposition à la Galerie Charlot (47 rue Charlot, Paris 3e, jusqu'au 7 juin) je le rejoins demain samedi pour un duo improvisé à 16h et 17h30. S'il y expose films génératifs ou linéaires ainsi que des impressions papier sur aluminium, Jacques Perconte transformera en direct ses compressions vidéographiques tandis que je l'accompagnerai en musique. Venez tôt, on sera serrés. J'apporte clavier, Tenori-on, flûtes et trompette à anche.
Jacques sait que je préfère en général partager la scène avec d'autres musiciens plutôt que jouer en solo, mais je ne résiste pas au plaisir de me laisser flotter dans le marais poitevin. Ce sera donc une occasion un peu exceptionnelle. Considérant l'improvisation musicale comme un mode de conversation je dialoguerai cette fois seulement avec les images, m'y fondant en tentant d'éviter d'être illustratif comme je le constate trop souvent dans les spectacles audiovisuels...
Le lendemain dimanche c'est un tout autre sport. Nous nous lèverons très tôt pour participer au vide-grenier à l'intersection de Bagnolet, Les Lilas et Paris, tout en espérant le retour du soleil. Nous nous sommes groupés avec plusieurs amis de manière à passer une journée rigolote. C'est une des plus grandes brocantes parisiennes. Saurez-vous nous trouver ?

jeudi 22 mai 2014

Le fil rouge de l'algorithme de Virginie Rochetti


Virginie Rochetti expose ses broderies déjantées au Triton des Lilas jusqu'au 14 juin. On l'a connue scénographe avec Jacques Rebotier, peintre, illustratrice, ordonnatrice d'installations, la voilà brodeuse. Peu importe le support, les créations de la plasticienne sont toujours aussi impertinentes, contre-champ du monde formaté où les usurpateurs font la loi du marché. Ayant acquis une drôle de machine informatique qui enregistre les mouvements du stylet sur la tablette tactile, Virginie Rochetti réalise de petits tableaux caustiques, duo improvisé entre l'artiste et un outil plus ou moins obéissant. Car là où les imperfections humaines déterminent le style, la machine ne connaît que les bugs. Rochetti en use et en abuse avec délectation, jouant des points, traits incisifs, trames de remplissage, motifs rouges, noirs ou crème, laissant à la machine le soin de piquer. L'imagination reste heureusement la prérogative de l'artiste ! Je dévore le rouge vif des pièces de bœuf, que ma propre machine écrit bouf, rature, coupure, piqûre, les fumeuses impénitentes de Vivre tue, les mutations nucléaires de Respirez légendé Ta mère la planète ! Taré ou son Carnival capital, et ci-dessus Le loup et les rouges. Regret d'Anna Sanchez Génard de n'avoir pu exposer la Tapisserie de Bagnolet, fresque brodée de sept mètres de long, mais les petits formats accrochés partout dans le restaurant nous ravissent. L'aiguille relie les points pour dessiner des traits, les traits se serrent les uns contre les autres pour remplir des surfaces en épaisseur, et le fil du récit déroule l'absurdité du monde, ses plaisirs et ses horreurs, la difficulté d'être femme, sa légèreté, l'humour et la créativité transmutant la vie en art, et l'avis en lard. Saignant.

mardi 20 mai 2014

USA 1968, version 1.1



Une nouvelle version de mon second roman USA 1968 deux enfants est en ligne sur l'AppleStore. Améliorations ergonomiques et visuelles pour celles et ceux qui l'ont déjà acquis. Si vous désirez faire une expérience inédite dans le domaine de la littérature et du multimédia, faire un cadeau étonnant à l'un de vos proches, c'est le moment, le prix a été baissé à 2,69 euros ! Ce "roman augmenté", conçu exclusivement pour iPad, s’inspire des photographies prises pendant le périple inimaginable aujourd'hui que nous fîmes aux États Unis en 1968, seuls, livrés à nous-mêmes, alors que ma petite sœur avait 13 ans et moi 15 ! Se dessine ainsi une image critique de l’évolution du monde à travers 12 courts métrages insérés dans le récit ainsi que 75 minutes de musique originale et d’effets sonores qui accompagnent la lecture.
Lorsque nous ne trouvons personne pour nous loger, nous voyageons de nuit grâce à un abonnement aux bus Greyhound. Des chutes du Niagara à la frontière mexicaine, de l’Océan Pacifique à la Nouvelle Orléans nous faisons d’incroyables rencontres. Hébergés par un pathologiste à El Paso, un couple d’architectes à Beverly Hills, des hippies et le médecin des Black Panthers à San Francisco, des fascistes dans le Connecticut ou le patron de la Bourse de New York, des familles nous accueillent lors d’un voyage initiatique où je découvrirai ma passion pour la musique après avoir participé aux évènements de mai à Paris deux mois plus tôt. Le journal de ce périple renvoie au passé qui a permis cette fantastique aventure comme à l’avenir qu’il suscitera. Une époque pleine de promesses se dessine avant que la réaction n’enterre les rêves d'une jeunesse qui pensait réinventer le monde.


Comme pour toutes les publications des Inéditeurs, la couverture de ce livre d’un genre nouveau est une œuvre interactive : le light-show évoque les expériences lysergiques du retour en France et la tentative de les représenter aujourd’hui (cinemato)graphiquement afin de retrouver les émotions des projections psychédéliques qui inondaient les concerts de pop music...

mardi 13 mai 2014

Jacques Perconte s'attaque aux sommets


Pour son exposition D'est en ouest à la Galerie Charlot (jusqu'au 7 juin), le vidéaste Jacques Perconte, en s'attaquant aux sommets des Alpes et du Massif Central, franchit la frontière qui sépare le XIXe siècle du XXe. Si ses nouveaux paysages maritimes ou du Marais Poitevin rappellent encore sa période impressionniste, il survole aujourd'hui allègrement les abstractions de Kandinsky et Paul Klee, relisant l'histoire de la peinture à la lumière de ses films contemplatifs. Il est de fait à l'abri du néo-réalisme, ses traitements vidéographiques tordant le réel depuis ses débuts grâce à des compressions de plus en plus fines où le pixel remplace le grain du film en celluloïd et la pâte du peintre.


Ses algorithmes s'affinant l'artiste plasticien a fait imprimer des images arrêtées sur papier Fine Art encollé sur aluminium. Calculant la taille exacte qui permet aux pixels de n'être ni trop fin ni trop gros il a ainsi réalisé de très belles impressions numériques de 29x53 cm qui rendent merveilleusement son univers énigmatique où la couleur devient analytique, tour de passe-passe impertinent où la Terre réfléchit la matière qui la compose sous les calculs savants de l'artiste empirique.
Jacques Perconte n'est pas avare des films qu'il pose régulièrement sur Vimeo, 181 au compteur, mais il les vend aussi sous plusieurs formats, boucles sur iPad encadré, projections grand format de films génératifs sur écran vidéo ou mur blanc.
S'il a souvent payé le supplément d'Easy Jet pour un fauteuil côté fenêtre, les nuages l'ont presque toujours empêché de filmer les montagnes. En décembre 2013 le temps clair lui a permis de réaliser l'un de ses rêves. Ainsi Alpi, dicembre est sorti des limbes pour se projeter sur nos propres fantasmes, nous laissant voler à notre tour sur les ailes d'un plus lourd que l'air, voyage improbable que seul l'art procure.


Les films infinis qui ne se répètent jamais, tel aussi Le Sancy (Monts d'Auvergne), trouvent évidemment le plus de grâce à mes yeux. Toute ma vie j'ai cherché à ne jamais me répéter, créant chaque fois qu'il était possible des œuvres en mouvement à même de révéler des interprétations insoupçonnées. En marge de ce que l'on a coutume d'appeler l'improvisation j'ai trouvé en l'informatique les ressources offrant l'illusion de l'éternité. Jacques Perconte en est l'un des maîtres actuels, réconciliant l'art pictural, le cinéma expérimental et la poésie algorithmique.

mardi 25 mars 2014

Mapplethorpe au Grand Palais


"Nous étions comme deux enfants jouant ensemble, comme le frère et la sœur des Enfants terribles de Cocteau", écrit la poète et chanteuse Patti Smith pour évoquer son ami, le photographe Robert Mapplethorpe. Comment ne pas penser à Jean Cocteau en visitant l'exposition du Grand Palais consacrée à Mapplethorpe ? Sa fascination pour la perfection des corps rappelle celle de Cocteau lui-même pour les sculptures monumentales d'Arno Breker. Et puis il y a des marins, des bites, des fleurs et du latex. Toute l'iconographie gay chère à Kenneth Anger et Fassbinder se retrouve religieusement encadrée. En prenant la photo de son auto-portrait au cran d'arrêt (1983) j'aperçois le reflet d'un gardien, un beau noir comme il les aimait. Plus loin l'éclair de la lame semble s'approcher de Marianne Faithfull (1974) et sur sa poitrine à son tour deux lèvres se réfléchissent.


Si l'exposition présente plus de 250 œuvres de l'artiste new-yorkais mort à 43 ans du Sida en 1989, elle est relativement soft en comparaison des photographies couleurs que j'avais découvertes il y a une vingtaine d'années dans le magazine Nova. Même les textes français des cimaises adoucissent les termes, traduisant cocks par sexes au lieu de bites. Il y en a tout de même quelques unes, mais rien de très choquant. Cela ne profitera ni aux fans de Mapplethorpe, ni aux familles, encore moins aux pudibonds détracteurs d'à poil. L'expo a été expurgée de son Enfer, le S.M. négligé au profit du kitsch chrétien. La plasticité des corps noir et blanc occulte la fascination traumatisante qu'ils pourraient évoquer dans d'autres circonstances.


Les autels de fleurs qui s'étalent en bouquets d'artifices représentent pourtant le sexe des plantes. Tout est donc plus suggéré qu'explicite, malgré les évidences. Les portraits de ses amis sont préservés de ce flou artistique que Mapplethorpe ne pratiquait guère, préférant les contrastes francs sur fond uni : Patti Smith bien sûr, mais aussi Lisa Lyon, Milton Moore, Susan Sarandon, David Hockney, Philip Glass et Bob Wilson, Arnold Schwarzenegger, Iggy Pop, William Burroughs, Cindy Sherman, Richard Gere, Truman Capote, Susan Sontag, Keith Haring, Leo Castelli, Grace Jones, Yoko Ono, Isabella Rosselini, Louise Bourgeois, Roy Lichtenstein, Andy Warhol, etc. L'ensemble de ses sculptures sur papier photographique dresse un portrait du New York branché des années 70-80.

samedi 22 mars 2014

Un Livre Un Jour


Un Livre 2.0 est un magazine hebdomadaire en ligne qui traite des livres numériques tandis que son grand frère sur France 3 et TV5 est quotidien. Si Un Livre Un Jour existe depuis 22 ans, sa version 2.0 a été lancé en septembre dernier. Après Alain Veinstein, Bernard Pivot, Alain Ménard, Christophe Grossi, Michel Wierviorka... J'ai l'honneur de représenter Les inéditeurs à l'occasion de la publication de mon second roman, USA 1968 deux enfants, intégrant le récit proprement dit, 12 courts métrages, 70 photographies, 75 minutes de son et de musique originale, un light-show dynamique et différentes entrées interactives.

mardi 4 mars 2014

Bill Viola au Grand Palais


Au vu de la quantité des œuvres vidéographiques présentées au Grand Palais et du temps qu'elles exigent pour en goûter tout le suc, la rétrospective Bill Viola mériterait d'être moins concentrée, avec de confortables fauteuils qui manquent cruellement le long de la fascinante exposition. Les films jouant sur la transformation dans la durée (10, 18, 23, 36 minutes...) il est tout à fait absurde de picorer sans pouvoir s'installer. Malgré cela la scénographie de Bobby Jablonski et Gaëlle Seltzer qui nous plonge dans l'obscurité est élégante et épurée, avec une technique la plus discrète possible, sans cartels explicatifs qui casseraient l'approche sensible. On se laisse fasciner par les mutations des êtres et des évènements qu'ils traversent.


Lors de la conférence de presse, Bill Viola, secondé par son épouse et collaboratrice Kira Perov, déversa généreusement un sympathique charabia métaphysique simpliste, du style "vous avez d'un côté The Unborn (pas encore nés), à l'autre extrémité The Dead ("qui n'a pas quelqu'un de proche qui est mort ?") et Us (nous) au milieu." Opposant notre temps limité face à l'éternité, l'artiste nous suggère de laisser quelque chose derrière nous, de même que nous avons hérité des anciens ! Ce rêveur revendiquant son manque d'organisation (laissée à sa compagne, commissaire de l'exposition avec Jérôme Neutres) aurait-il besoin de se rassurer par ses notes humanistes et des aphorismes hérités de ses maîtres tel Ananda Kumara Swami ("Au delà du concept d'Art Visuel toutes les œuvres d'art représentent des choses invisibles"). Heureusement un humour salvateur s'échappe de temps en temps de sa philosophie mystique très américaine new age.


Lorsque Bill Viola évoque son expérience de la mort à 6 ans où il faillit se noyer, s'éclairent d'une lumière électronique les scènes subaquatiques où des acteurs sortent lentement de l'eau comme aspirés par l'oxygène de la surface. La transformation d'un état à l'autre est la clef de tout son travail. Il insiste d'ailleurs sur le pouvoir de chacun à changer sa trajectoire.


Jusqu'au 21 juillet, la rétrospective du Grand Palais rassemble 20 œuvres importantes qui jalonnent le parcours de Bill Viola de 1977 à nos jours, de The Reflecting Pool à The Dreamers (deux dernières photos ci-dessus). Vous pourrez admirer des films vidéos (Chott El Djerid - A Portrait in Light and Heat, 1979), des installations monumentales (The Sleep of Reason, 1988), des portraits sur écrans plasma (The Quintet of The Astonished, 2000), des pièces sonores (Presence, 1995), des sculptures vidéos (Heaven and Earth, 1992), des superproductions (Going Forth By Day, 2002)... Les œuvres les plus célèbres sont là telles Angels for a Millenium - Ascension (2000), des Passions (Catherine's Room, 2001), le projet pour l'opéra Tristan et Iseult (Fire Woman et Tristan's Ascension, 2005), des Transfigurations (Three Women, 2008, en photo en haut de l'article), des Mirages (The Encounter, 2012), etc. La visite est structurée en trois parties : Je suis né en même temps que la vidéo (BV) / Le paysage est le lien entre notre moi extérieur et notre moi intérieur (BV) / Si les portes de la perception étaient ouvertes, alors tout apparaitrait tel quel - infini (William Blake) !
Le discours et les titres ont beau ressembler à un bouddhisme de bazar, il n'empêche que cette philosophie rudimentaire a permis à l'artiste de créer des œuvres contemplatives extrêmement belles et profondes dont il n'est hélas pas certain qu'il reste grand chose aux heures de grande affluence. Si les explications sont réductrices, les images et les sons offrent suffisamment d'interprétations pour nous ravir, pour peu qu'on laisse le temps reprendre son cours. Toute l'œuvre de Bill Viola lutte contre le syndrome de la vitesse qui formate nos vies. Jouant sur la lenteur, elle nous laisse le temps de réfléchir à ce que nous sommes, où nous sommes et où nous allons. Argh, voilà que je parle comme Bill Viola !

lundi 3 février 2014

Que faisaient vos parents ?


Lorsque j'évoque le périple de trois mois que nous avons réalisé seuls aux États-Unis en 1968, ma petite sœur et moi alors que nous n'avions que 13 et 15 ans, la question est toujours la même : "mais que faisaient vos parents ?". Je répète que mon père pensait que les voyages forment la jeunesse et que ma mère s'inquiétait. Cette réponse est évidemment incomplète. C'est l'une des raisons qui m'a poussé à écrire USA 1968 deux enfants, le roman que Les inéditeurs viennent de publier pour iPad. On me demande ensuite pourquoi exclusivement pour iPad et pourquoi pas un ePub. Parce que Mikaël Cixous n'aurait pas pu soigner la mise en pages abondamment illustrée voire animée, ni Mathias Franck programmer l'œuvre interactive qui orne la couverture et faire en sorte que tout se tienne. Apple a de graves défauts, mais pas celui de la qualité ! Cette réponse est tout aussi incomplète. Il y a bien d'autres raisons dont la première est ce roman lui-même que l'on appelle augmenté, mais qui aurait pu tout aussi bien se revendiquer multimédia ou je ne sais quoi. Les prochaines œuvres seront également des applications.
Pour les lecteurs et lectrices qui ont déjà acheté mon nouveau roman sur l'AppStore je vous confie un petit secret : Mathias a glissé un Easter Egg ! Notre œuf de Pâques est un petit machin interactif caché quelque part dans le but de déclencher un sourire, tradition qui remonte à l'époque des CD-Roms. Les tablettes, et l'iPad plus qu'aucune autre, nous permettent de réactiver notre passion pour ces objets interactifs qui ont stupidement disparu du jour au lendemain avec l'éclatement de la bulle Internet en 2000, alors qu'ils recélaient des trésors d'imagination, de beauté et de ludicité. Nous avions coutume de dire que nous produisions du contenu et, peu importe le support, nous pourrions toujours l'adapter à l'avenir. La question se pose aujourd'hui crument. Tout cela coûte cher, du moins en temps homme-machine. Ressortirons-nous Carton et Machiavel, Somnambules, Alphabet et tant d'autres ? Parmi tous nos projets nous envisageons en effet une série vintage en faisant profiter ce patrimoine des ressources actuelles...
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