Jean-Jacques Birgé

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mardi 15 juillet 2014

Du jour français au masque des éboueurs


Le "jour français" d'Olivier Monge est l'inverse d'une nuit américaine. Il prend la pose toute la nuit pour réaliser ses paysages des calanques marseillaises. Sur l'image de gauche s'étalent les phares d'un avion, la foudre zèbre le ciel et un feu d'artifices est tiré d'un yacht qui mouille. Lumière irréelle d'espaces secrets. Monge fait partie des nombreux photographes qui se sont engouffrés dans les longs temps de pose à la suite de Michel Séméniako.


À Arles les photographes de l'agence Myop ont passé au karcher un vieil immeuble de la rue de la Calade pour investir ses moindres recoins sur quatre étages. Les expositions muséographiques mériteraient aussi de bénéficier de scénographies appropriées, comme dans cette bâtisse où les images de la misère et de la tristesse, parias du monde contemporain, ont tout à gagner de ces murs suintant de vieilles histoires oubliées.
Aux anciens ateliers de la SNCF celle de Lucien Clergue représente, par exemple, un immense et étroit couloir où sa voix accompagne les visiteurs, avec son entretien vidéographique synchrone à l'entrée et une perspective lointaine qui se perd tout au long de sa chronologie.
La tour tarabiscotée de Frank Gehry ne remplacera pas la perte des bâtiments industriels, en partie détruits, ayant abrité les Rencontres de la Photographie ces dernières années. On ne peut s'empêcher de penser au saccage des Halles Baltard. Il faut de l'imagination pour rénover artistiquement un quartier sans tout raser. Qu'y a-t-il de plus beau que les strates du temps qui s'inscrivent dans l'espace ? Comme lorsque l'on regarde le ciel et que l'histoire de l'univers se lit en sautant d'étoile en étoile...


Au rez-de-chaussée de chez Myop les ramasseurs d'ordures masqués de Philippe Guionie accueillent le public transformé en voyeurs lorsqu'ils montent dans les étages, visitant les chambres vides où sont présentées photos et vidéos. De plus en plus de photographes ont recours au son, mais peu encore envisagent le hors-champ qui leur est offert, de même que le mouvement des images et leur montage font encore trop peu de cas de l'histoire du cinématographe et des techniques qu'il a développées. Mais ça bouge !

vendredi 11 juillet 2014

Willocq, Lacroix, Rouvre et l'appareil-photo


À Arles tout le monde semble porter un appareil-photo autour du cou. En leur absence un smartphone fait l'affaire. Je n'échappe pas à la règle pour illustrer mes articles et j'épingle Françoise devant un grand tirage de Patrick Willocq.
Au début des années 70, comme Captain Beefheart et son Magic Band arrivent à Orly sans passeports les douaniers les interrogent. "Nous sommes des pèlerins arrivés du XXIe siècle", répond Don Van Vliet. Le pandore pointe l'appareil-photo que porte autour du cou l'un des musiciens : "Ah oui ! Et ça, qu'est-ce que c'est ?". Et l'Américain de répondre que "ça, c'est un membre du groupe". Ils seront refoulés vers Londres d'où ils arrivent.
Retour à d'autres histoires, d'autres aventures. Dans les anciens ateliers de la SNCF, qui abritent entre autres les lauréats du Prix Découverte, Willocq revient au Congo où il a passé son enfance pour mettre en scène des tableaux vivants inspirés des rites pygmées Ekonda. L'intimité des femmes Walé lors de la naissance de leur premier enfant se retrouve transposer en images de bande dessinée, délicieusement impertinentes...


Pendant que nous visitons l'exposition Christian Lacroix sur l'Arlésienne une équipe de télévision s'apprête à interviewer le couturier. À peine une minute après le début de l'entretien, Lacroix, énervé, quitte le tournage. Le réalisateur ébahi nous explique qu'il a pourtant posé une question simple. Comme je lui demande laquelle, il m'explique qu'il lui a seulement demandé de parler de son exposition, sans se rendre compte de l'insulte que représente son ignorance. Les fantômes qui hantent la chapelle de la Charité devaient être outrés de tant d'insouciance et les Arlésiennes de disparaître plus vite que la légende. Dans ces cas-là Orson Welles avait coutume de partir d'un féroce éclat de rire : "Vous n'avez pas une plus petite question ?"


Juste au-dessus, dans l'église Saint-Blaise, Denis Rouvre interroge des Français et des Françaises d'origines extrêmement différentes sur leur identité nationale. Aucun d'entre nous n'échappe à cette perspective. "Qu'est-ce qu'être Français ?" La galerie de portraits éclairés qui se succèdent dans le noir dresse un plan philosophique de notre pays cosmopolite. Chaque réponse fait sens, transformant la brutalité de l'histoire en magnifique carte du tendre. Les voix font vivre les corps au delà de l'écran dont les bords se fondent avec l'obscurité. Lumineux.

jeudi 10 juillet 2014

Musiciens en direct avec photographies


Au Théâtre antique d'Arles faire jouer des musiciens en direct sur les photographies transforme les projections nocturnes en spectacle total. Minuscules sous l'écran de neuf mètres sur neuf, les instrumentistes accompagnent intelligemment les images montées par l'équipe de Coïncidence en servant le propos de chaque photographe ou orateur. Si les sons transforment leur sens, ils l'affinent et rythment la succession des plans devenus film dès lors qu'intervient le montage. Une image se suffit à elle-même, mais en les associant le réalisateur raconte une nouvelle histoire. La dramaturgie entre en scène. La projection implique une théâtralisation. Si une musique s'avère nécessaire, la jouer en direct répond à l'instantanéité de la photographie, tension magique d'un présent partagé.


Devant une foule si dense le silence n'existe pas. De nombreux orateurs savent tenir le public en haleine. D'autres profitent des ressources de la musique pour habiter les espaces muets. On évitera les redondances pour rechercher les complémentarités. Si l'illustration aplatit, l'analyse met en relief de nouvelles constructions. Rien n'est laissé au hasard dans l'inconnu. Impossible de plaquer non plus quoi que ce soit d'arbitraire sans casser l'ambiance. Rechercher toujours l'origine du monde. Chaque artiste a le sien. Le seul arbitre est le projet. Le sujet s'efface devant l'objet.


Hier soir l'agréable montage enregistré du Prix Leica Oskar Barnack ouvrait la deuxième Soirée des Rencontres de la Photographie. Suivaient les dix lauréats du Prix Découverte qu'accompagnait en direct Edward Perraud. Le percussionniste virtuose, qui avait moins de deux minutes pour encourager le travail de chacun, avait choisi de différencier chaque œuvre par une instrumentation ou un mode de jeu différent, avec l'obligation de les servir tous avec le même entrain. L'exercice de style faisait sens, magnifiant le propos de chaque photographe. Si samedi sera révélé le gagnant, celui de cette première partie était sans conteste le musicien !


Après l'entr'acte Jean-Noël Jeanneney présenta les archives du journal L'Excelsior sur la guerre de 14. Magnifiques clichés loin des tranchées, privilégiant le contexte et l'arrière. L'accordéoniste Michèle Buirette soutint l'orateur avec une sensibilité rare, tout en nuances. Elle le suivait, anticipant parfois les mouvements du récit, le dynamisant par des montées discrètes de l'intensité, s'effaçant sous des effets de matière. Pour répondre à la précision des légendes énoncées ou aux traits d'humour spirituels de l'historien la musicienne choisit tantôt le rythme, tantôt une mélodie, voire le silence quand l'heure était trop grave.
Du jongleur ou de l'orfèvre le public sut saisir les facéties et les nuances qui servent avant tout les images, recréées par la magie des associations.

mardi 8 juillet 2014

Le son des monuments aux morts


À Arles lorsque l'on pénètre dans l'église des Frères Prêcheurs l'on entend déjà au lointain l'autre monde que j'ai créé pour l'exposition sur les Monuments aux morts. Tandis que l'on admire les grands tirages de Raymond Depardon, photographies inédites de Présence d'une génération perdue, le hors-champ joue comme une mémoire lointaine derrière l'immense rideau noir, borgnolle où s'enfonce un boyau courbe et sombre, plan incliné descendant vers les 8 écrans où sont projetées 8000 photos de monuments aux morts de la guerre de 14.
Pour ce projet à l'échelle d'un pays auquel ont contribué 5000 amateurs et professionnels, Raymond Depardon a initié un protocole de prise de vue offrant à tout photographe d'y participer quel que soit son niveau photographique :
A. Prendre une première photo du monument sur son socle ou support.
B. S'approcher. Prendre une deuxième photo sans le socle, gros plan du monument lui-même. Si possible en "contre-plongée" (du bas vers le haut avec le ciel ou le plafond en toile de fond).
C. Prendre une troisième photo plus libre et plus distante afin de situer le contexte dans lequel est installé le monument.
Pour contrebalancer le poids des monuments aux morts, tant ce qu'ils représentent de la guerre que de son souvenir, j'ai choisi de composer une partition sonore qui se réfère aux lieux où ils sont érigés. Le calme sied au recueillement et à la commémoration. Il s'agit de rendre légère la visite immersive pour que le public se sente vraiment bien aux Prêcheurs, envie d'y rester le plus longtemps possible, fraîcheur contrastant avec la chaleur estivale. Pour ce faire, l'univers réaliste est plus poétique que fidèle. Des ambiances paysagères habitent les hautes voûtes. Chants d'oiseaux, grillons du sud, souffles du vent, villes silencieuses sont rehaussés de passages de charrettes, sonneries aux morts enregistrées à divers points de l'hexagone et cloches sonnant tout en haut (tocsin, glas et église arlésienne). Les espaces extérieurs envahissent l'intérieur de l'église. Tout cela est rare, dosé pour que les visiteurs soient transportés dans un ailleurs tant géographique que historique.


L'ensemble des 8 paires de haut-parleurs compose un environnement jouant sur les perspectives sonores, effets de proximité et d'éloignement donnant sa dimension à l'évènement, mais chaque visiteur réalise son mix personnel, déambulant jusqu'à la présentation des autochromes de Léon Gimpel intitulée La guerre des gosses. Les 8 boucles sonores n'ayant pas la même durée (de 47 à 64 minutes), elles se désynchronisent au fur et à mesure de la journée, constituant une partition aléatoire vivante ne se répétant jamais. Parfois le silence envahit l'expo, ne laissant entendre que le léger souffle des vidéoprojecteurs enchaînant les photos des monuments. L'équipe de Coïncidence a choisi la couleur grise pour faire disparaître les écrans. Les images se succédant toutes les dix secondes il faudrait environ trois heures pour tout voir, à condition d'avoir des yeux derrière la tête ou qu'elle embrasse un angle de 360° ! De temps en temps s'envole une colombe.
Les Rencontres de la Photographie se déroulent jusqu'au 21 septembre.

jeudi 19 juin 2014

Dig Deep en test


L'élaboration d'une application iPad met toujours plus de temps qu'espéré. Du fignolage à la résolution du moindre bug nous améliorons sans cesse l'objet de nos rêves. Il en fut ainsi pour La machine à rêves de Leonardo da Vinci créée avec Nicolas Clauss et mon second roman, USA 1968 deux enfants. La première, totalement gratuite, va être traduite en portugais et adaptée pour iPad Air à l'occasion de l'exposition de la Cité des Sciences et de l'Industrie au Brésil, le second bénéficie d'une navigation plus ergonomique et a vu son prix baisser à 2,29 €. Nous finalisons donc Dig Deep, la petite dernière imaginée par Sonia Cruchon et délivrant ses oracles sous forme de films muets. Si les sons d'interface validant les gestes de l'utilisateur sont discrets j'ai composé une délicate musique symphonique pour la couverture interactive, adagio hypnotique qui nous fait pénétrer dans un tunnel dessiné par Mikaël Cixous et programmé par Mathias Franck. Trois pistes stéréophoniques se superposent. Les motifs d'orchestre évoluent selon les inclinaisons de la tablette, les éléments solistes et les cloches de verre sont calés sur l'apparition des photogrammes traversés lors de la plongée. Pour composer la partition sonore je dois tenir compte des différents systèmes de diffusion envisageables : le son mono du haut-parleur intégré filtrant les sons de manière souvent inattendue, l'écoute stéréophonique au casque ou le branchement à une amplification mettant en valeur les timbres choisis. Ensuite je me débrouille pour que les variations générées par l'utilisateur correspondent à la composition que j'ai imaginée.


Parallèlement nous travaillons sur Au boulot, le conte graphique de Mikaël, pour lequel j'ai passé l'après-midi à réfléchir sur la partition sonore et musicale. Trouver d'abord un système, puis le pervertir. La bande-annonce réalisée sur le pouce est encore muette. Chaque mouvement entre les plans et chaque arrêt sur image sont sujets à réflexion. Au fur et à mesure que l'on avance dans le récit, l'ambiance générale se précise. Façon de parler car la poésie qui s'en dégage laisse une place capitale à l'interprétation de l'utilisateur. C'est le propre de l'art, n'est-ce pas ? J'avance rapidement pour ne pas perdre de vue l'intégralité de la partition, jouant des retours en arrière ou anticipant l'avenir à la manière des prologues opératiques. Du silence qui suivra la couverture interactive, puisque c'est un peu la signature de nos publications, jusqu'à la chute.

vendredi 30 mai 2014

Pow-wow arlésien in vitro


Les voitures ne volent toujours pas au-dessus du macadam, mais la visiophonie va aujourd'hui bien au delà de nos rêves d'enfant lorsque nous dévorions Jules Verne. Les réunions de travail sur Skype ou assimilés nous permettent de gagner un temps fou. Comme Gila était le seul à avoir branché sa caméra et Valéry Faidherbe s'étant dissimulé derrière un drôle de panneau, j'ai l'impression qu'Olivier Koechlin est devenu ventriloque ! Nous préparons la soirée de clôture de la première semaine des Rencontres de la Photographie au Théâtre antique d'Arles, bouquet final qui fêtera treize années de la direction de François Hébel. Aucun musicien en direct ce samedi 12 juillet, mais un montage sonore savant qui réinvente le passé. Le mardi 8 nous aurons la chance d'avoir le violoncelliste Vincent Courtois avec le photographe Michael Ackerman et Christian Caujolle au Théâtre municipal pour deux représentations. Le lendemain mercredi, retour dans l'hémicycle du Théâtre antique avec le Prix Découverte orchestré par le percussionniste Edward Perraud tandis que l'accordéoniste Michèle Buirette accompagnera Jean-Noël Jeanneney pour Jours de guerre sur les archives photographiques du journal Excelsior. La première guerre mondiale m'occupera aussi personnellement à l'église des Frères-Prêcheurs, ayant composé une partition sonore à seize haut-parleurs pour l'exposition sur les monuments aux morts réalisée sous le parrainage de Raymond Depardon. Il reste encore des incertitudes le jeudi 11 avec Vik Muniz et cette année la Nuit de l'année du vendredi se tiendra boulevard des Lices. Lors de cette réunion de travail chacun semble occuper une pièce d'une maison de poupée vue en coupe. La prochaine fois nous nous retrouverons tous au salon pour projeter nos rêves sur grand écran, château des Carpathes transporté à deux pas des studios montreuillois de Méliès.

mardi 27 mai 2014

Idées dans l'air, inspirations et plagiats


À Linz en 2009 Antoine Schmitt évoque l'idée de réaliser une application pour smartphone qui traduise les textes en réalité augmentée. Cinq ans plus tard Quest Visual a rejoint Google pour accoucher de Word Lens, petite appli gratuite pour le moment. Ça fonctionne vraiment n'importe comment, mais le résultat est encore plus poétique que Google Trad et la typo est étonnamment conservée comme ce qu'avait imaginé Antoine. Les idées sont dans l'air et il m'est toujours apparu formidable qu'elles se concrétisent. Autrement dit, chaque fois que je rêve de quelque chose et qu'un autre la réalise quelque part dans le monde je suis fou de joie, c'est cela de moins à faire : faisons ce qui ne se fait pas puisque ce qui est fait n'est plus à faire ! Le champ est large, il nous reste une infinité de possibles tant que l'on travaille du chapeau et que l'on s'y colle en se penchant au-dessus du capot... Mais de même que le public préfère reconnaître que connaître, les artistes sont souvent enclins à se conformer à la norme, ne se risquant pas à l'exclusion que génère l'indépendance. Jeune homme je voulais absolument être original, et Bernard Vitet de me répondre : "plutôt qu'être original, soyons personnel."
Il est gratifiant d'inspirer d'autres artistes qui ont ou pas l'amabilité de vous signifier ce qu'ils vous doivent. Nous en passons tous par là, car il n'existe aucune génération spontanée et nous ne sommes que les héritiers des aînés qui ont défriché le terrain. Il est ainsi satisfaisant de rendre grâce à celles et ceux qui nous ont inspirés. Il est par contre pénible de se faire piller sans que soit rendu à César ce qui appartient à mes zigues. Il ne faut alors pas confondre les idées dans l'air que la norme suscite, les inspirations légitimes dont nous sommes tous pétris et les plagiats systématiques qui tiennent du vol et de l'usurpation.
La reconnaissance relativement récente de mes anticipations m'a permis de calmer certaines contrariétés dans divers domaines artistiques où je suis intervenu, car les suiveurs ignorent souvent l'origine de leur démarche et les plagiaires patentés ont en général un service de communication à la hauteur de leur ambition de notoriété. Les usurpateurs sont en effet meilleurs commerçants que les inventeurs. Question de temps à y consacrer plutôt qu'à son art !


Ainsi le plasticien Antoine Schmitt est victime d'un honteux plagiat de la part de Carsten Nicolaï dont une œuvre récente, l'alpha pulse présentée à Hong Kong, est la copie conforme de City Sleep Light, du concept à la forme jusqu'à l'application iPhone et la photo de promo ! La pièce d'Antoine Schmitt a pourtant tourné dans le monde entier depuis quatre ans, Bruxelles (première et Nuit blanche), Berlin, Helsinki, Linz (pendant Ars Electronica), Madrid, Lyon, Sao Paulo... La notoriété de l'artiste allemand étant relativement considérable l'affaire n'en est que plus rageante, mais lorsque j'ai appris que c'était le véritable nom du musicien Alva Noto je ne m'en suis plus étonné, n'ayant jamais gobé ses mâles démonstrations encensées par une presse plus suiveuse que défricheuse. Sachant ce qu'il doit à Ryoji Ikeda il semblerait également qu'il soit coutumier du fait.
Jacques Perconte faisait remarquer que "la copie est standard dans cette culture de l'inculture, elle ne fait pas école, mais pognon", et tant que les copies sont pâles à côté des originaux il n'y a pas de quoi s'inquiéter outre mesure. L'œuvre conceptuelle pose aussi la question. Comment créer des œuvres incopiables, du moins les œuvres elles-mêmes à défaut de la technique, des ustensiles, des tourneries, des idées ? C'est le danger de l'art contemporain, car ce qui fait l'art c'est justement l'irreproductible, la gaucherie, tout ce qui échappe au savoir faire et à l'académisme... Il est plus difficile de copier les erreurs merveilleuses que les choses trop bien faites, forcément réductrices. Si les chefs d'œuvre se reconnaissent au nombre des interprétations qu'ils suscitent, le marché s'identifie à la quantité d'exemplaires vendus. En art seule la faille fait signe.

vendredi 23 mai 2014

Duo impromptu avec Jacques Perconte samedi après-midi


Si vous n'avez jamais vu de films de Jacques Perconte voici une excellente occasion ! Dans le cadre de son exposition à la Galerie Charlot (47 rue Charlot, Paris 3e, jusqu'au 7 juin) je le rejoins demain samedi pour un duo improvisé à 16h et 17h30. S'il y expose films génératifs ou linéaires ainsi que des impressions papier sur aluminium, Jacques Perconte transformera en direct ses compressions vidéographiques tandis que je l'accompagnerai en musique. Venez tôt, on sera serrés. J'apporte clavier, Tenori-on, flûtes et trompette à anche.
Jacques sait que je préfère en général partager la scène avec d'autres musiciens plutôt que jouer en solo, mais je ne résiste pas au plaisir de me laisser flotter dans le marais poitevin. Ce sera donc une occasion un peu exceptionnelle. Considérant l'improvisation musicale comme un mode de conversation je dialoguerai cette fois seulement avec les images, m'y fondant en tentant d'éviter d'être illustratif comme je le constate trop souvent dans les spectacles audiovisuels...
Le lendemain dimanche c'est un tout autre sport. Nous nous lèverons très tôt pour participer au vide-grenier à l'intersection de Bagnolet, Les Lilas et Paris, tout en espérant le retour du soleil. Nous nous sommes groupés avec plusieurs amis de manière à passer une journée rigolote. C'est une des plus grandes brocantes parisiennes. Saurez-vous nous trouver ?

jeudi 22 mai 2014

Le fil rouge de l'algorithme de Virginie Rochetti


Virginie Rochetti expose ses broderies déjantées au Triton des Lilas jusqu'au 14 juin. On l'a connue scénographe avec Jacques Rebotier, peintre, illustratrice, ordonnatrice d'installations, la voilà brodeuse. Peu importe le support, les créations de la plasticienne sont toujours aussi impertinentes, contre-champ du monde formaté où les usurpateurs font la loi du marché. Ayant acquis une drôle de machine informatique qui enregistre les mouvements du stylet sur la tablette tactile, Virginie Rochetti réalise de petits tableaux caustiques, duo improvisé entre l'artiste et un outil plus ou moins obéissant. Car là où les imperfections humaines déterminent le style, la machine ne connaît que les bugs. Rochetti en use et en abuse avec délectation, jouant des points, traits incisifs, trames de remplissage, motifs rouges, noirs ou crème, laissant à la machine le soin de piquer. L'imagination reste heureusement la prérogative de l'artiste ! Je dévore le rouge vif des pièces de bœuf, que ma propre machine écrit bouf, rature, coupure, piqûre, les fumeuses impénitentes de Vivre tue, les mutations nucléaires de Respirez légendé Ta mère la planète ! Taré ou son Carnival capital, et ci-dessus Le loup et les rouges. Regret d'Anna Sanchez Génard de n'avoir pu exposer la Tapisserie de Bagnolet, fresque brodée de sept mètres de long, mais les petits formats accrochés partout dans le restaurant nous ravissent. L'aiguille relie les points pour dessiner des traits, les traits se serrent les uns contre les autres pour remplir des surfaces en épaisseur, et le fil du récit déroule l'absurdité du monde, ses plaisirs et ses horreurs, la difficulté d'être femme, sa légèreté, l'humour et la créativité transmutant la vie en art, et l'avis en lard. Saignant.

mardi 20 mai 2014

USA 1968, version 1.1



Une nouvelle version de mon second roman USA 1968 deux enfants est en ligne sur l'AppleStore. Améliorations ergonomiques et visuelles pour celles et ceux qui l'ont déjà acquis. Si vous désirez faire une expérience inédite dans le domaine de la littérature et du multimédia, faire un cadeau étonnant à l'un de vos proches, c'est le moment, le prix a été baissé à 2,69 euros ! Ce "roman augmenté", conçu exclusivement pour iPad, s’inspire des photographies prises pendant le périple inimaginable aujourd'hui que nous fîmes aux États Unis en 1968, seuls, livrés à nous-mêmes, alors que ma petite sœur avait 13 ans et moi 15 ! Se dessine ainsi une image critique de l’évolution du monde à travers 12 courts métrages insérés dans le récit ainsi que 75 minutes de musique originale et d’effets sonores qui accompagnent la lecture.
Lorsque nous ne trouvons personne pour nous loger, nous voyageons de nuit grâce à un abonnement aux bus Greyhound. Des chutes du Niagara à la frontière mexicaine, de l’Océan Pacifique à la Nouvelle Orléans nous faisons d’incroyables rencontres. Hébergés par un pathologiste à El Paso, un couple d’architectes à Beverly Hills, des hippies et le médecin des Black Panthers à San Francisco, des fascistes dans le Connecticut ou le patron de la Bourse de New York, des familles nous accueillent lors d’un voyage initiatique où je découvrirai ma passion pour la musique après avoir participé aux évènements de mai à Paris deux mois plus tôt. Le journal de ce périple renvoie au passé qui a permis cette fantastique aventure comme à l’avenir qu’il suscitera. Une époque pleine de promesses se dessine avant que la réaction n’enterre les rêves d'une jeunesse qui pensait réinventer le monde.


Comme pour toutes les publications des Inéditeurs, la couverture de ce livre d’un genre nouveau est une œuvre interactive : le light-show évoque les expériences lysergiques du retour en France et la tentative de les représenter aujourd’hui (cinemato)graphiquement afin de retrouver les émotions des projections psychédéliques qui inondaient les concerts de pop music...

mardi 13 mai 2014

Jacques Perconte s'attaque aux sommets


Pour son exposition D'est en ouest à la Galerie Charlot (jusqu'au 7 juin), le vidéaste Jacques Perconte, en s'attaquant aux sommets des Alpes et du Massif Central, franchit la frontière qui sépare le XIXe siècle du XXe. Si ses nouveaux paysages maritimes ou du Marais Poitevin rappellent encore sa période impressionniste, il survole aujourd'hui allègrement les abstractions de Kandinsky et Paul Klee, relisant l'histoire de la peinture à la lumière de ses films contemplatifs. Il est de fait à l'abri du néo-réalisme, ses traitements vidéographiques tordant le réel depuis ses débuts grâce à des compressions de plus en plus fines où le pixel remplace le grain du film en celluloïd et la pâte du peintre.


Ses algorithmes s'affinant l'artiste plasticien a fait imprimer des images arrêtées sur papier Fine Art encollé sur aluminium. Calculant la taille exacte qui permet aux pixels de n'être ni trop fin ni trop gros il a ainsi réalisé de très belles impressions numériques de 29x53 cm qui rendent merveilleusement son univers énigmatique où la couleur devient analytique, tour de passe-passe impertinent où la Terre réfléchit la matière qui la compose sous les calculs savants de l'artiste empirique.
Jacques Perconte n'est pas avare des films qu'il pose régulièrement sur Vimeo, 181 au compteur, mais il les vend aussi sous plusieurs formats, boucles sur iPad encadré, projections grand format de films génératifs sur écran vidéo ou mur blanc.
S'il a souvent payé le supplément d'Easy Jet pour un fauteuil côté fenêtre, les nuages l'ont presque toujours empêché de filmer les montagnes. En décembre 2013 le temps clair lui a permis de réaliser l'un de ses rêves. Ainsi Alpi, dicembre est sorti des limbes pour se projeter sur nos propres fantasmes, nous laissant voler à notre tour sur les ailes d'un plus lourd que l'air, voyage improbable que seul l'art procure.


Les films infinis qui ne se répètent jamais, tel aussi Le Sancy (Monts d'Auvergne), trouvent évidemment le plus de grâce à mes yeux. Toute ma vie j'ai cherché à ne jamais me répéter, créant chaque fois qu'il était possible des œuvres en mouvement à même de révéler des interprétations insoupçonnées. En marge de ce que l'on a coutume d'appeler l'improvisation j'ai trouvé en l'informatique les ressources offrant l'illusion de l'éternité. Jacques Perconte en est l'un des maîtres actuels, réconciliant l'art pictural, le cinéma expérimental et la poésie algorithmique.

mardi 25 mars 2014

Mapplethorpe au Grand Palais


"Nous étions comme deux enfants jouant ensemble, comme le frère et la sœur des Enfants terribles de Cocteau", écrit la poète et chanteuse Patti Smith pour évoquer son ami, le photographe Robert Mapplethorpe. Comment ne pas penser à Jean Cocteau en visitant l'exposition du Grand Palais consacrée à Mapplethorpe ? Sa fascination pour la perfection des corps rappelle celle de Cocteau lui-même pour les sculptures monumentales d'Arno Breker. Et puis il y a des marins, des bites, des fleurs et du latex. Toute l'iconographie gay chère à Kenneth Anger et Fassbinder se retrouve religieusement encadrée. En prenant la photo de son auto-portrait au cran d'arrêt (1983) j'aperçois le reflet d'un gardien, un beau noir comme il les aimait. Plus loin l'éclair de la lame semble s'approcher de Marianne Faithfull (1974) et sur sa poitrine à son tour deux lèvres se réfléchissent.


Si l'exposition présente plus de 250 œuvres de l'artiste new-yorkais mort à 43 ans du Sida en 1989, elle est relativement soft en comparaison des photographies couleurs que j'avais découvertes il y a une vingtaine d'années dans le magazine Nova. Même les textes français des cimaises adoucissent les termes, traduisant cocks par sexes au lieu de bites. Il y en a tout de même quelques unes, mais rien de très choquant. Cela ne profitera ni aux fans de Mapplethorpe, ni aux familles, encore moins aux pudibonds détracteurs d'à poil. L'expo a été expurgée de son Enfer, le S.M. négligé au profit du kitsch chrétien. La plasticité des corps noir et blanc occulte la fascination traumatisante qu'ils pourraient évoquer dans d'autres circonstances.


Les autels de fleurs qui s'étalent en bouquets d'artifices représentent pourtant le sexe des plantes. Tout est donc plus suggéré qu'explicite, malgré les évidences. Les portraits de ses amis sont préservés de ce flou artistique que Mapplethorpe ne pratiquait guère, préférant les contrastes francs sur fond uni : Patti Smith bien sûr, mais aussi Lisa Lyon, Milton Moore, Susan Sarandon, David Hockney, Philip Glass et Bob Wilson, Arnold Schwarzenegger, Iggy Pop, William Burroughs, Cindy Sherman, Richard Gere, Truman Capote, Susan Sontag, Keith Haring, Leo Castelli, Grace Jones, Yoko Ono, Isabella Rosselini, Louise Bourgeois, Roy Lichtenstein, Andy Warhol, etc. L'ensemble de ses sculptures sur papier photographique dresse un portrait du New York branché des années 70-80.

samedi 22 mars 2014

Un Livre Un Jour


Un Livre 2.0 est un magazine hebdomadaire en ligne qui traite des livres numériques tandis que son grand frère sur France 3 et TV5 est quotidien. Si Un Livre Un Jour existe depuis 22 ans, sa version 2.0 a été lancé en septembre dernier. Après Alain Veinstein, Bernard Pivot, Alain Ménard, Christophe Grossi, Michel Wierviorka... J'ai l'honneur de représenter Les inéditeurs à l'occasion de la publication de mon second roman, USA 1968 deux enfants, intégrant le récit proprement dit, 12 courts métrages, 70 photographies, 75 minutes de son et de musique originale, un light-show dynamique et différentes entrées interactives.

mardi 4 mars 2014

Bill Viola au Grand Palais


Au vu de la quantité des œuvres vidéographiques présentées au Grand Palais et du temps qu'elles exigent pour en goûter tout le suc, la rétrospective Bill Viola mériterait d'être moins concentrée, avec de confortables fauteuils qui manquent cruellement le long de la fascinante exposition. Les films jouant sur la transformation dans la durée (10, 18, 23, 36 minutes...) il est tout à fait absurde de picorer sans pouvoir s'installer. Malgré cela la scénographie de Bobby Jablonski et Gaëlle Seltzer qui nous plonge dans l'obscurité est élégante et épurée, avec une technique la plus discrète possible, sans cartels explicatifs qui casseraient l'approche sensible. On se laisse fasciner par les mutations des êtres et des évènements qu'ils traversent.


Lors de la conférence de presse, Bill Viola, secondé par son épouse et collaboratrice Kira Perov, déversa généreusement un sympathique charabia métaphysique simpliste, du style "vous avez d'un côté The Unborn (pas encore nés), à l'autre extrémité The Dead ("qui n'a pas quelqu'un de proche qui est mort ?") et Us (nous) au milieu." Opposant notre temps limité face à l'éternité, l'artiste nous suggère de laisser quelque chose derrière nous, de même que nous avons hérité des anciens ! Ce rêveur revendiquant son manque d'organisation (laissée à sa compagne, commissaire de l'exposition avec Jérôme Neutres) aurait-il besoin de se rassurer par ses notes humanistes et des aphorismes hérités de ses maîtres tel Ananda Kumara Swami ("Au delà du concept d'Art Visuel toutes les œuvres d'art représentent des choses invisibles"). Heureusement un humour salvateur s'échappe de temps en temps de sa philosophie mystique très américaine new age.


Lorsque Bill Viola évoque son expérience de la mort à 6 ans où il faillit se noyer, s'éclairent d'une lumière électronique les scènes subaquatiques où des acteurs sortent lentement de l'eau comme aspirés par l'oxygène de la surface. La transformation d'un état à l'autre est la clef de tout son travail. Il insiste d'ailleurs sur le pouvoir de chacun à changer sa trajectoire.


Jusqu'au 21 juillet, la rétrospective du Grand Palais rassemble 20 œuvres importantes qui jalonnent le parcours de Bill Viola de 1977 à nos jours, de The Reflecting Pool à The Dreamers (deux dernières photos ci-dessus). Vous pourrez admirer des films vidéos (Chott El Djerid - A Portrait in Light and Heat, 1979), des installations monumentales (The Sleep of Reason, 1988), des portraits sur écrans plasma (The Quintet of The Astonished, 2000), des pièces sonores (Presence, 1995), des sculptures vidéos (Heaven and Earth, 1992), des superproductions (Going Forth By Day, 2002)... Les œuvres les plus célèbres sont là telles Angels for a Millenium - Ascension (2000), des Passions (Catherine's Room, 2001), le projet pour l'opéra Tristan et Iseult (Fire Woman et Tristan's Ascension, 2005), des Transfigurations (Three Women, 2008, en photo en haut de l'article), des Mirages (The Encounter, 2012), etc. La visite est structurée en trois parties : Je suis né en même temps que la vidéo (BV) / Le paysage est le lien entre notre moi extérieur et notre moi intérieur (BV) / Si les portes de la perception étaient ouvertes, alors tout apparaitrait tel quel - infini (William Blake) !
Le discours et les titres ont beau ressembler à un bouddhisme de bazar, il n'empêche que cette philosophie rudimentaire a permis à l'artiste de créer des œuvres contemplatives extrêmement belles et profondes dont il n'est hélas pas certain qu'il reste grand chose aux heures de grande affluence. Si les explications sont réductrices, les images et les sons offrent suffisamment d'interprétations pour nous ravir, pour peu qu'on laisse le temps reprendre son cours. Toute l'œuvre de Bill Viola lutte contre le syndrome de la vitesse qui formate nos vies. Jouant sur la lenteur, elle nous laisse le temps de réfléchir à ce que nous sommes, où nous sommes et où nous allons. Argh, voilà que je parle comme Bill Viola !

lundi 3 février 2014

Que faisaient vos parents ?


Lorsque j'évoque le périple de trois mois que nous avons réalisé seuls aux États-Unis en 1968, ma petite sœur et moi alors que nous n'avions que 13 et 15 ans, la question est toujours la même : "mais que faisaient vos parents ?". Je répète que mon père pensait que les voyages forment la jeunesse et que ma mère s'inquiétait. Cette réponse est évidemment incomplète. C'est l'une des raisons qui m'a poussé à écrire USA 1968 deux enfants, le roman que Les inéditeurs viennent de publier pour iPad. On me demande ensuite pourquoi exclusivement pour iPad et pourquoi pas un ePub. Parce que Mikaël Cixous n'aurait pas pu soigner la mise en pages abondamment illustrée voire animée, ni Mathias Franck programmer l'œuvre interactive qui orne la couverture et faire en sorte que tout se tienne. Apple a de graves défauts, mais pas celui de la qualité ! Cette réponse est tout aussi incomplète. Il y a bien d'autres raisons dont la première est ce roman lui-même que l'on appelle augmenté, mais qui aurait pu tout aussi bien se revendiquer multimédia ou je ne sais quoi. Les prochaines œuvres seront également des applications.
Pour les lecteurs et lectrices qui ont déjà acheté mon nouveau roman sur l'AppStore je vous confie un petit secret : Mathias a glissé un Easter Egg ! Notre œuf de Pâques est un petit machin interactif caché quelque part dans le but de déclencher un sourire, tradition qui remonte à l'époque des CD-Roms. Les tablettes, et l'iPad plus qu'aucune autre, nous permettent de réactiver notre passion pour ces objets interactifs qui ont stupidement disparu du jour au lendemain avec l'éclatement de la bulle Internet en 2000, alors qu'ils recélaient des trésors d'imagination, de beauté et de ludicité. Nous avions coutume de dire que nous produisions du contenu et, peu importe le support, nous pourrions toujours l'adapter à l'avenir. La question se pose aujourd'hui crument. Tout cela coûte cher, du moins en temps homme-machine. Ressortirons-nous Carton et Machiavel, Somnambules, Alphabet et tant d'autres ? Parmi tous nos projets nous envisageons en effet une série vintage en faisant profiter ce patrimoine des ressources actuelles...

jeudi 30 janvier 2014

La fête du graphisme


La Fête du Graphisme porte bien son nom. Sur les cimaises, planches de tripli à plat ou longs fils tendus ponctués de pinces à dessin, explosent les couleurs de 500 affiches du monde entier. L'exposition aux Docks / Cité de la Mode et du Design est le clou des évènements qui se déroulent un peu partout dans Paris jusqu'au 18 février, mais attention celle au truc vert, la chaussette fluo le long de la Seine près de la Gare d'Austerlitz, se termine déjà le 2 février. Le Journal Libération avait salué vendredi l'initiative de Michel Bouvet, Stéphane Tanguy et Pierre Grand en confiant chaque page à un graphiste différent pour décliner son logo comme il leur chante. Quarante affichistes célèbrent Paris sur les Champs Élysées, le MK2 Bibliothèque projette ce soir jeudi La Nuit du Générique, la BNF accumule conférences et rencontres, et les Éditions Textuel publient un somptueux catalogue qui va me permettre de m'y retrouver après ce que j'ai pris dans les mirettes !


Aux Docks Paris invite le monde, 104 affichistes de 42 pays présentent chacun 3 œuvres pour la plupart jamais vues en France, des renommées internationales côtoient de jeunes découvertes ; le Tour de France des jeunes designers graphiques se soldera samedi à La Gaîté Lyrique ; les Gig Posters américains ont beau être contemporains leur psychédélisme se décline en 150 affiches underground dignes des grandes heures de la Côte Ouest ; un film rend hommage aux douze ans d'existence de la Galerie Anatome... Parmi tout ce que j'ai pu admirer à m'en faire tourner la tête j'avoue un petit faible pour l'école polonaise dont les facéties provocantes font toujours sens. Mais chacun apporte son parpaing à l'édifice...


La Fête du Graphisme n'est pas seulement une exposition de savoir faire, d'imagination sans limites, d'inspirations les plus diverses, esthétiques, politiques, fonctionnelles, c'est aussi l'affirmation d'une nécessité. Le design graphique revendique d'investir tous les champs croisés au quotidien, pas seulement en s'affichant, mais en imprimant ses marques sur les objets, les enseignes, les journaux, les emballages, les habillages audiovisuels, Internet, etc. S'il s'agit d'une affaire de spécialistes, ceux-ci sont directement reliés au grand public par le biais de leurs partenaires et commanditaires. Ce ne sont pas que des artistes, les graphistes travaillent en accord avec les imprimeurs, les fabricants de papier et d'autres supports, les webdesigners... Le discours que je tiens sur le design sonore est le même pour celui du graphisme. Yeux ou oreilles, bientôt nez et toucher, partout où les sens sont sollicités, le designer est indispensable pour inventer le monde de demain. Là où tout n'est que grisaille il faut réinjecter de la couleur, là où le bruit règne il faut l'organiser pour le rendre intelligent et sensuel, là où la ville engendre le désordre il faut se l'approprier ! Laissons-nous envahir par leurs propositions plutôt que par leur absence. Rien de mieux alors que de faire confiance à ces rêveurs qui ont les pieds sur terre...

mercredi 29 janvier 2014

Naissance des inéditeurs


L’accès du grand public à de nouvelles machines technologiques excite chaque fois l’imagination des artistes, leur suggérant des œuvres nouvelles. Comme il en fut des CD-Roms ou d’Internet à leur création les tablettes numériques, et l’iPad en particulier, présentent des espaces de liberté qui seront plus tard engloutis par le commerce et les services. Avant cette récupération inéluctable, les champs d’expérimentation et d’invention s’ouvrent aux rêveurs, constructeurs de nouveaux mondes. À chaque support correspond un type d’œuvres et chaque œuvre implique un support approprié. Aujourd’hui les tablettes permettent de renouer avec l’interactivité en proposant des interfaces sensuelles intuitives. Les inéditeurs, à la fois auteurs et praticiens, ont choisi de travailler ensemble dans un esprit de collaboration ludique et créatif sur des projets utilisant les étonnantes propriétés de ces nouvelles machines. S’ils mettent en commun leurs savoirs et leurs expériences ils souhaitent également les partager avec d’autres auteurs qui trouveront chez eux une écoute et un savoir-faire qui vont de pair. Enfin chaque œuvre prendra tout son sens entre les mains du public grâce aux ressources de l’interactivité qui, comme l’improvisation, réduit le temps ou les distances entre la création, l’interprétation et l’appropriation…


Si le roman multimédia USA 1968 deux enfants est paru il y a quelques jours il aura fallu attendre que notre site soit en ligne pour annoncer la création des Inéditeurs, jeune société d'éditions interactives. Nous avons ainsi choisi de produire ce que nous savons faire, inventer des objets dont nous avons rêvés sans savoir de prime abord s'ils sont viables. Avons-nous ensuite d'autre choix que de trouver une solution pour les faire exister ? J'ai l'habitude de raconter que lorsque je maîtrise un projet je gère, mais sauter dans l'inconnu m'oblige à créer. Loués soient les développeurs qui rendent tangibles nos élucubrations ! Il aura fallu trois ans pour accoucher de USA 1968 deux enfants tel qu'il est, grâce à Sonia Cruchon, Mikaël Cixous, Mathias Franck, et toutes celles et ceux qui y ont participé directement ou indirectement. D'autres applications suivront bientôt : Dig deep est un oracle contemporain utilisant des extraits de films du 20e siècle conçu par Sonia et Au boulot est un conte graphique horizontal pour grands petits hommes illustré par Mikaël. Nous travaillons évidemment tous ensemble sur tous les projets. Le plus agréable est l'ambiance dans laquelle tout se construit, mélange d'excitation contrôlée, de saine impatience et de franche amitié. Nous sommes jeunes, direz-vous, cela explique cela.

samedi 25 janvier 2014

Sun Sun Yip, 20 ans après


Né en 1966 en République Populaire de Chine, à Huhehuote en Mongolie Intérieure, Sun Sun Yip, fraîchement arrivé de Hong Kong où ses parents s'étaient réfugiés en 1973 après de terribles désillusions sur la révolution culturelle, découvrait Paris comme des millions d'autres immigrés avant et après lui. Nous sommes en 1989 et la bourse qu'il a obtenue lui offre un hôtel luxueux pendant le premier mois. Décidé à s'installer dans la capitale, il déménagera ensuite un nombre incalculable de fois, à la recherche d'un abris. Quatre ans plus tard, la première galerie à accueillir son travail est l'Association Culturelle Franco-Japonaise de TENRI, située aujourd'hui près du Châtelet. Exactement vingt ans après, Sun Sun Yip y expose L’âge d’or, rassemblant des œuvres récentes, grands tirages photographiques, sculptures et peintures où les formes semblent se transformer sous nos yeux. Un reflet involontaire projette par terre cet enchevêtrement de lignes lumineuses dont la fixation sur leur support ne peut arrêter le mouvement. Face à ces révolutions où la vie recommence inexorablement lorsque s'achève un cycle, ses crânes célèbrent la perpétuité des vanités. Sun Sun Yip écrit : "Il est impossible pour moi de rester indifférent face aux inégalités sociales, aux systèmes politiques méprisants, aux misères et aux guerres... Cependant j'ai choisi de ne pas exprimer mes colères de manière évidente dans mon art. Je préfère proposer une vision de l'humanité comme faisant partie d'un ensemble beaucoup plus vaste. Cette conception est proche de la philosophie taoïste, une pensée ancienne de 2000 ans qui évoque les règles invisibles de l'univers et l'évolution infinie de la vie..."

Jusqu'au 1er février, lundi 12h-20h, mardi-vendredi 10h-20h, samedi 10h-18h30, le dernier jour seulement jusqu'à 16h, 8-12 rue Bertin Poirée, 75001 Paris.

mardi 21 janvier 2014

Un light-show interactif


Depuis quelques semaines j'illustre de temps en temps mes articles avec des images psychédéliques, captures-écran de la couverture interactive qui ouvre mon nouveau roman, USA 1968 deux enfants, conçu pour iPad. Après avoir terminé la mise en forme du récit j'ai rêvé de recréer l'un de nos light-shows du début des années 70 avec les moyens qui nous sont offerts aujourd'hui.

Cette évocation est la conséquence directe du voyage initiatique entrepris avec ma petite sœur lorsque nous avions 13 et 15 ans, soit trois mois d'un périple extraordinaire autour des États-Unis en 1968, seuls, livrés à nous-mêmes. Je brûlais, grattais, peignais des diapositives sous-exposées depuis déjà trois ans lorsque j'assistai au spectacle du Fillmore West à San Francisco avec le Grateful Dead. En revenant à Paris je fondai H Lights avec quelques amis du Lycée Claude Bernard, raison pour laquelle j'appelai Retour en France cet épisode qui, ouvrant paradoxalement le roman, porte un numéro négatif comme tous ceux qui précèdent notre départ pour New York. S'il figure tout autant l'épisode 37 qui clôt l'aventure il renvoie le récit principal à un immense flash-back.

H Lights projetait des diapositives, des liquides en ébullition, des images cinétiques ou polarisées sur des groupes pop de l'époque tels Gong (Daevid Allen), Red Noise (Patrick Vian), Crouille-Marteaux (Pierre Clémenti, Jean-Pierre Kalfon), Melmoth (Dashiell Hedayat), Dagon (les frères Lentin), Epimanondas (mon premier groupe avec Francis Gorgé), etc. Il s'agissait de reproduire sur grand écran les expériences hallucinogènes que les substances illicites nous avaient laissés entrevoir. Ici le plaisir est offert au lecteur qui, en touchant d'un doigt l'écran de l'iPad, contemple un spectacle infini tant les médias et les combinaisons sont nombreuses. Sonia Cruchon a récupéré des extraits de mes films qu'elle a mis en boucle et filmé les effets de matière tandis que Mathias Franck fabriquait le moteur de l'œuvre interactive. Au simple tap il a ajouté la programmation des glissés pour changer les filtres et un double-tap pour envoyer les images capturées en direct à l'album-photos de l'iPad de manière à ce que chacun puisse immortaliser les tableaux qu'il ou elle aura générées.

Dans un premier temps j'avais créé une partition musicale également interactive, mais l'objet était devenu trop complexe. Aussi ai-je choisi des musiques présentes dans le récit proprement dit tant et si bien que le lecteur se retrouve dans la position où nous étions lorsque nous improvisions le jeu des images d'après la musique. De la même façon que la couverture du roman est différente à chaque lancement de l'application la musique est piochée aléatoirement dans le corpus sonore, produisant ainsi des effets de sens toujours différents.
Excités par le résultat, nous avons décidé que les créations numériques pour tablette publiées à l'avenir par Les inéditeurs porteraient toutes une couverture interactive !

vendredi 17 janvier 2014

USA 1968 deux enfants


Mon second roman USA 1968 deux enfants paraît enfin après trois ans de travail ! L'objet est un roman augmenté conçu pour iPad, avec une couverture interactive, 12 courts métrages, 75 minutes de musique et de son, quantité de photographies, la carte interactive du périple, etc. Cette aventure éditoriale n'aurait pas été possible sans la collaboration extraordinaire des Inéditeurs, société d'éditions interactives que nous avons constituée avec Sonia Cruchon, Mikaël Cixous et Mathias Franck.


À l'été 1968, deux enfants de treize et quinze ans parcourent seuls les États-Unis. Lorsqu'ils ne trouvent personne pour les loger, ils voyagent de nuit grâce à un abonnement aux bus Greyhound. Des chutes du Niagara à la frontière mexicaine, de l'Océan Pacifique à la Nouvelle Orléans ils font d'incroyables rencontres. Hébergés par un pathologiste à El Paso, un couple d'architectes à Beverly Hills, des hippies et le médecin des Black Panthers à San Francisco, des fascistes dans le Connecticut ou le patron de la Bourse de New York, des familles les accueillent lors d'un voyage initiatique où l'auteur découvrira sa passion pour la musique après avoir participé aux évènements de mai à Paris deux mois plus tôt. Le journal de ce périple renvoie au passé qui a permis cette incroyable aventure comme à l'avenir qu'il suscitera. Une époque pleine de promesses se dessine avant que la réaction n’enterre les rêves de cette jeunesse qui pensait pouvoir réinventer le monde.


Sous l'onglet du générique j'espère n'avoir oublié personne tant ils et elles sont nombreux à y avoir participé ou m'y avoir encouragé. Une dédicace spéciale à ma petite sœur qui a partagé ce voyage initiatique extraordinaire, à ma fille qui m'a accompagné sur cette même route trente-deux ans plus tard, à mes parents qui ont eu la folie de nous laisser partir seuls et si loin, à François Bon qui m'a mis le pied à l'étrier avec mon premier roman augmenté, La corde à linge, aux musiciens qui sont présents sur la partition sonore, à Françoise qui a monté les films, à Sonia qui a réalisé avec moi le light-show interactif et qui a soutenu ce projet depuis le début, à Mikaël qui s'est chargé du graphisme et des illustrations et à Mathias qui a réussi à ce que l'application tienne debout !
http://student-help.us/