Jean-Jacques Birgé

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mercredi 23 avril 2014

Les bestioles d'Atacama


Françoise m'a demandé de sonoriser trois petites séquences animalières qu'elle a tournées au début du mois à San Pedro dans le désert d'Atacama au Chili. Pas question d'illustrer platement les flamants roses. Quitte à rajouter une musique, autant qu'elle apporte du sens ! Toute référence à l'éléphant de Slon Tango était vouée à l'échec, le fabuleux court métrage de Chris Marker reposant sur le long plan séquence d'un animal dressé dont la mémoire chorégraphique exprime probablement le stress. J'ai bien essayé. Aucune danse ne collait au jeu de jambes des échassiers. Les illusionnistes savent que l'on ne recommence jamais deux fois le même tour. Il fallait mieux chercher quelque chose d'exogène, rencontre du troisième type, comme si les animaux venaient de la planète Mars. C'est d'ailleurs ici que la NASA teste ses véhicules extraterrestres.


Gloria des Them tournait sur la platine à l'étage du dessous. Nous aurions pu être tentés par du rock, mais j'ai collé un duo improvisé avec Hélène Sage en 1981. L'archet de sa contrebasse se fond à mon dispositif électro-acoustique comme une partie de ping-pong. Les évènements disparates participent au synchronisme accidentel en faisant ressortir quantité de détails discrets comme ces étranges petits reptiles qui se faufilent sur le salar, l'un des plus grands gisements de lithium du monde. La bluette des flamants devient une scène inquiétante où le danger est suggéré par le traitement dramatique de la partition sonore. Sur la fin, en observant la courte phrase mélodique d'un grand ensemble j'ai pensé au projet inabouti de Buñuel de placer un orchestre symphonique aux fenêtres d'un immeuble en construction dans Los Olvidados.


La séquence des becs, est plus mignonne. Je me suis contenté de traiter le son synchrone avec le H3000. Les percussions, étirées, deviennent une sorte de chœur à la seconde entrée de champ des moineaux, mais surtout, à la fin, les piaillements et les coups de becs des pique-assiettes de plus en plus synthétiques rappellent avec humour un caquetage humain. Picos et Atacama font écho à Portée, un autre film de Françoise avec des petits oiseaux sur des fils téléphoniques. Pour la troisième séquence intitulée Salar, qui tient plus des souvenirs de vacances, j'ai ajouté au son direct une version instrumentale de la chanson La peste et le choléra écrite avec Bernard Vitet en 1992 pour l'album Carton, rien de très original, juste une couleur sud-américaine... Trois manières de traiter le réel pour se rapprocher de la fiction : en prenant un contrepied radical, en soulignant une allusion, en collant du papier peint...

jeudi 3 avril 2014

Magnitude 7.4


Depuis Santiago du Chili Françoise m'envoie quelques notes sur les films qu'elle a vus au festival auquel participait Baiser d'encre, son dernier long métrage (gros succès, mais ça c'est une autre histoire). Je me mets aussitôt en quête et projette Gabrielle, le nouveau film de Louise Archambault. C'est en effet un beau film. Une chorale constituée de handicapés mentaux répète en vue d'un concert où elle doit accompagner Robert Charlebois. La différence ou son absence est le sujet de ce tendre film québequois qui met en scène les émois de l'adolescence. La magie cinématographique doit beaucoup aux acteurs dont on ne sait s'ils sont sortis d'un documentaire ou entrés dans la fiction. Ce genre de film passe souvent inaperçu lors de l'exploitation en salles. Dommage ! La critique préfère nous bourrer le mou avec les attractions foraines et des histoires sordides. Heureusement des comédies comme Les Garçons et Guillaume, à table ! ou 9 mois ferme trouvent grâce aux yeux du public et de la profession. Succès mérité. Mais combien de petites merveilles passent à l'as faute d'un budget promo conséquent !?
Le festival est terminé. Sur la Cordillère des Andes les volcans crachent leur fumée noire. Françoise s'est envolée pour le désert d'Atacama où la nuit est si sombre que les astronomes y ont trouvé l'endroit idéal pour regarder les étoiles. Et puis mardi soir, pouf ! Tremblement de terre magnitude 7.4, épicentre à quatre heures de route de San Pedro. Il ne faudrait pas que ce soit plus fort. Pendant quelques minutes c'était très impressionnant. L'électricité est coupée. Dîner aux chandelles. Sans télé, sans musique. Enfin le silence !

jeudi 20 mars 2014

El Paso Tango


J'ignore ce que c'est. La plante en séchant se sera ouverte. J'ai réussi à ne pas la casser depuis que je l'ai ramassée sur la piste d'El Paso dans le désert texan en 1968. Les déménagements sont en général fatals à ce genre de souvenir. Il m'en reste trois, mais celle-ci est la mieux conservée. Je les ai trimballées dans ma valise pendant des semaines, de San Francisco à la Nouvelle-Orléans, de San Antonio à Hartford, Connecticut. Je ne crois pas en avoir parlé dans mon roman USA 1968 deux enfants. Comment les avais-je protégées ? Je ne sais plus. Sa figure de danseur de tango m'a toujours fasciné. J'ai soufflé sur la poussière avant de prendre la photo. Depuis combien de temps était-elle posée sur le sable quand je l'ai trouvée il y a quarante-cinq ans ? Le vent l'avait-il traînée jusque là ? À quoi ressemblait-elle lorsqu'elle était vivante ? J'aimerais connaître son nom.

P.S.: Extraordinaire découverte de mon ami anglais Gary May, journaliste à ImproJazz, mais qui fut jardinier de la Reine pendant de nombreuses années. Cela ne s'invente pas ! Un personnage directement sorti d'Alice au Pays des Merveilles.


Et Gary met le doigt sur un article évoquant mes griffes du Diable ! Les Devil's claws (Proboscidea louisianica ssp. louisianica) y sont présentées comme un des plus étonnants spécimen de la végétation nord-américaine, utilisé par les Indiens pour faire de la vannerie et aux propriétés médicinales antalgiques. Mais le plus hallucinant est leur rôle d'auto-stoppeur, ou plus exactement d'homo-stopper, la gousse de la plante s'accrochant aux rares aventuriers du désert pour aller semer ses graines. Si j'avais su cela plutôt je l'aurais évidemment inséré dans mon dernier roman, cette cousine du sésame ouverte au voyage devenant le symbole de notre incroyable périple (deux enfants livrés à eux-mêmes font le tour des États-Unis pendant trois mois à l'été 1968).

Autre article en français indiqué également par Gary May.

lundi 3 mars 2014

Chacun cherche son chat


Joli début de semaine à fêter le retour de Gezi disparue pendant six jours et six nuits ! J'avais la garde d'une jeune chatte de six mois pendant la semaine où ses maîtres (ou ses domestiques, selon la conscience que l'on a des félins qui vivent avec nous) étaient en vacances en Turquie. Armagan et Christophe étaient souvent venus à la maison avec Gezi, du nom du parc où se réunissait la résistance stambouliote, histoire qu'elle fasse connaissance avec le vieux Scotch. Une amitié était née entre les deux bestioles. Scotch plaquait de temps en temps au sol l'excitée lorsqu'il en avait marre de jouer au judo, prise facile avec son poids huit fois celui de la demoiselle. Et la câline de ronronner dans mes bras jusqu'à ce qu'un matin, ayant découvert deux jours plus tôt le passage secret qui mène à la rue, elle disparut. Panique à bord ! Je cherchai dans tout le quartier, appelai la vétérinaire, la Maison du Chat, sonnai chez les voisins, arpentai les rues... Sans succès. Ma première nuit fut blanche comme je sursautais au moindre bruit. J'étais malade d'annoncer à mes amis la nouvelle. Ils la prirent plutôt bien, connaissant mon tendre dévouement et comprenant que, vu l'époque de l'année, la jeune chatte avait probablement eu ses premières chaleurs et était partie courir le guilledou. On avait beau nous raconter que tel chat était revenu au bout de dix jours, un mois, trois mois, six mois (sic), nous cherchions Gezi partout comme des fous. Armagan et Christophe collaient des dizaines d'affiches, Françoise rentrée de La Ciotat appelait partout elle aussi l'animal, les voisins s'y mettaient, mais nous faisions chou blanc. Momo trouva même un gros lapin bélier sur le chemin ! Il faut tout de même préciser que Gezi est particulièrement tendre et jolie, et surtout très jeune. J'aurais fermé le soupirail si Armagan m'avait appelé d'Istanbul après qu'on lui ait lu dans le marc de café un problème avec son chat. Heureusement la sixième nuit des petits miaulements aigus me réveillèrent. Gezi, excitée comme une puce, se frottait le long du lit. Scotch lui renifla le derrière pendant que nous réveillions nos amis qui malgré l'heure tardive (ou très matinale) rappliquèrent dare-dare en pyjamas. Tout est bien qui commence bien, mais ces six jours n'avaient pas été des plus joyeux. Comme pour Scat qui disparaissait tous les week-ends on ne saura jamais où Gezi est passée pendant sa fugue. Seul peut-être Scotch en a les clefs, mais il ne cafte pas. Ce qu'on peut être bête parfois !

mercredi 5 février 2014

Bagnolet en plongée


Prenant le thé chez Caroline et Stan j'en ai profité pour photographier la vue de leur seizième étage. Voilà 15 ans que j'habite Bagnolet et que je rêve de dominer Paris depuis les barres devant chez nous. Entre elles et nous, les lofts qui sont montés de trois mètres sur le trottoir d'en face ont caché ceux du bout de la rue Diderot. J'avais répondu à Françoise que la perte de la découverte qui s'ouvrait à nous serait peut-être compensée par l'arrivée de voisins sympas. On ne saurait dire mieux. C'est incroyable comme de vivre dans un pavillon crée des liens rares lorsque nous sommes en immeuble. La promiscuité éloigne les gens les uns des autres. On protège son intimité là où l'indépendance réclame du lien social. Il y a évidemment quelques brebis galeuses comme les célèbres sorcières du fond de l'impasse, mais notre quartier est un village où nous nous rendons régulièrement visite les uns les autres et partageons de très fortes amitiés. La campagne pour les élections municipales a multiplié les connexions et nous avons fait récemment connaissance avec des riverains qui deviendront probablement des amis, même si tous ne soutiennent pas (encore) comme nous le candidat du Front de Gauche, Laurent Jamet !


Si le plateau où nous habitons est situé à cent mètres de haut par rapport à la Seine le seizième étage rajoute cinquante mètres, ce qui le place à la hauteur du second étage de la Tour Eiffel, minuscule comme la Tour Montparnasse, le Panthéon, le Sacré Cœur dans le panorama incroyable qui s'offre à nous. Seules les Twin Towers des Mercuriales nous regardent avec prétention et me suggèrent d'aller un de ces jours y faire un tour...

jeudi 28 novembre 2013

Guilo Guilo


Guilo Guilo, ça chatouille les papilles. Ma maman nous avait invités pour mon anniversaire dans ce restaurant japonais de cuisine inventive situé près des Abbesses, hautement conseillé par mon camarade Sacha Gattino. Le menu unique change chaque mois. Le chef Eijchi Edakuni a beau n'être à Paris que les mois pairs, nous sommes restés scotchés par les parfums subtils de cette soirée inoubliable. Lorsqu'il officie dans ses enseignes kyotoïte ou hawaïenne, son second prend le relais avec maestria. Tandis que je travaillais au Japon j'avais pu constater l'extraordinaire variété de mets les plus exquis. Les sushis et les yakitoris sont l'équivalent de nos sandwichs ou des tapas. Le menu de Guilo Guilo est à 45 euros, comptez 8 euros de supplément pour ses célèbres sushis au foie gras et évitez l'alcool si vous n'en avez pas les moyens car là ça fait très mal...
Il existe d'autres excellentes adresses nippones à Paris comme Kiku ou Kinutoraya 2... Mais lorsque l'on est fan de cette cuisine légère et renversante le plus économique est d'apprendre à la faire ! Il y a deux ans Chloé m'avait offert le livre de Harumi Kurihara paru chez Flammarion, pour une parfaite cuisine familiale. Après avoir noté les ingrédients indispensables, faire ses courses chez K-Mart, rue Sainte-Anne, moins cher que nombreuses épiceries du quartier de l'Opéra.


Le menu du 5 novembre était composé de :
1. Huitre grillée avec algues et sauce sésame
2. Bento avec tofu de crabe aux œufs de lump et wasabi, vermicelles au miso, marron, omelette au saumon grillé, aubergine marinée, tempura aux pistaches, etc.
3. Tempura de morue aux cèpes
4. Sushis de thon gras sauce lie de saké et radis daikon
5. Tofu glacé à la truffe
6. Shabu shabu avec sashimi de daurade sauce Ponzu, bouillon arrêtes de daurade, champignons shitaké, chou chinois, tofu
7. Bol de riz poisson liche poivre caramélisé avec salsifis caramélisés, sésame, algues et légumes racines de lotus
8. Sushi de foie gras
9. Panacotta au marron avec glace au café
Elsa qui a pris les photos n'a évidemment pas noté tous les détails, mais à quoi bon puisque tout réside dans des effluves intraduisibles ? Cela valait franchement le coup d'avoir 61 ans.

mardi 10 septembre 2013

Station Pain


Denrées de première nécessité. L'ancienne station-service a été transformée en dépôt de pain. À l'emplacement des pompes se dressent deux grandes armoires distributrices. Le boulanger est malin et il a de l'humour. On a toujours le choix, mais ce n'est plus du super ou du diesel. Baguette, ficelle ou chocolatine ? Le prix est payé en espèces et le pain chaud tombe comme une canette. Aux heures d'ouverture on peut aller directement à la boutique; sinon on s'arrête au drive-in : emballé, c'est pesé.
J'ai acheté une diesel, parce que que cela consomme moins et la pub disait que c'était moins polluant que l'essence. Il y avait du moins des sigles "éco" un peu partout. Aurais-je confondu économique et écologique ? L'année suivante je lis que le diesel est si polluant qu'il mérite d'être taxé. Comme si on ne pouvait pas intervenir en amont, auprès des constructeurs et des raffineurs. Comme si on ne pouvait pas inventer autre chose. Privilégier les transports en commun, construire des parkings aux portes des villes ou devant les gares. À Montpellier on paye un forfait parking + tramway. Il y a de la place. C'est simple et efficace. Les lobbys automobiles et pétroliers empêchent que l'on repense le système.
Comme les transports urbains, le pain devrait être gratuit, mais mon boulanger n'est pas d'accord. C'est pareil. Si l'on veut changer les choses on ne peut pas se contenter de réformettes. Il faut inventer, bousculer, recycler, prendre le risque de mécontenter. Il n'y a qu'à changer aussi le système électoral. Tout est coincé, sclérosé. Le pays est trop vieux. Les radoteurs sont à la solde des banques. La pente raide nous fait glisser vers le pire, l'illusion du changement. Les faits sont pourtant là, mais on préfère glisser son bulletin de vote pour se donner bonne conscience, pas pour que cela change. Ce sera chaque fois pire.
En attendant la catastrophe on fait le plein pendant que le gouvernement fait le vide.

mardi 3 septembre 2013

Le village du prisonnier


Pendant longtemps il y eut des vignes à perte de vue. Avant, qui sait ? Les promoteurs ont acheté la terre. Se seraient-ils mis à l'eau ? On peut en douter. La ville gagne partout sur la campagne. On bitume, on monte, on couvre. Ils ont construit une ville morte. Pourtant son kiosque abrite de temps en temps un concert. Depuis la maison autrefois isolée de notre amie, un soir on entendit celui de trois ténors. Nous avons cru que c'était le son d'une radio ou d'un auto-radio, mais le lendemain une affichette nous détrompait. Les commerces ressemblent au décor pomponné d'un luxueux train électrique. Depuis les roseaux on attend en vain âme qui vive. Rien ne bouge. Nulle Juliette ne se penche au balcon. Aucune jumelle ne cherche son marin. Ce village de comédie musicale rappelle le célèbre feuilleton anglais où le Numéro 6 revendiquait d'être un homme libre. Il ne manque que le rôdeur, énorme boule blanche et molle qui ramenait au bercail les fuyards. Ici on ne fuit pas. On rentre sagement au bercail après le travail en ville. Tout est parfait dans le meilleur des mondes.

jeudi 29 août 2013

L'herbe est toujours plus verte


De l'autre côté de la colline, l'herbe est toujours plus verte. Pour savoir ne jamais me heurter à un mur, je contourne l'obstacle. Le prendre à revers c'est tromper l'ennemi qui se réfléchit dans la glace. Les pentes sont à pic. Les distances sont trompeuses. Une vallée peut en cacher une autre. Aucune ne se ressemble. Nous prenons l'habitude du panorama avec ses cimes inaccessibles qui disparaissent chaque matin dans un suffocant nuage de brume et jaillissent à midi sous les rayons d'un radiateur cosmique. Un léger changement de repères et la végétation chavire. Les fleurs ont beau marier le jaune et le mauve ici aussi, ce ne sont pas les mêmes. Les soleils se transforment en clochettes, des cristaux remplacent les étoiles. Et puis il y a l'espace. Space, name it, and I go ! Si la pleine lune nous offre une nuit américaine, quinze jours plus tard l'obscurité de la campagne fait apparaître des millions de trous d'épingle parmi lesquels se meuvent des réflexions satellitaires, des clignotants rouge et vert et des coups de rasoir autorisant les vœux inavouables. Le jour ne peut offrir cette uniformité de l'infini. On aperçoit la route, l'immensité du vert sur lequel se devinent les bestiaux paissant sur l'estive. Nous apprenons à jouir de chaque paysage. Car si ailleurs ou demain l'herbe est plus verte, chaque instant offre un point de vue unique sur le temps qui passe. Il serait dommage de ne jouir de la vie que sous un seul angle !

lundi 26 août 2013

La boucle


On voudrait toujours inventer. J'ai photographié une route qui s'est écroulée, mais je me rends compte que la boucle d'un circuit automobile eut mieux rendu cette désagréable impression de faire du sur place. Pendant les vacances je me suis laissé aller à ne rien attendre, espérant que les idées se pointraient seules, sans qu'on les sollicite. Comme ça, dans la détente, subtil mouvement d'aïkido mental tendant à se servir de la force de l'adversité. Heureux ou malheureux, les accidents n'arrivent jamais d'où on les avait subodorés. L'absence laisse deviner un parfum tapi au plus profond de mon souvenir en formation. Les zones inexplorées de mon cerveau susurrent des promesses de plus en plus difficiles à tenir. Plus on avance, plus il devient acrobatique de ne pas se répéter. La falaise s'allonge aussi imperturbablement que l'on se tasse. Pour beaucoup, le style tôt posé, on le décline à toutes les sauces. Certains l'affinent, mais je l'entends comme un déclin. L'idée surgit comme un éclair. Puis, emboîtant le pas à la lumière, le tonnerre déchire le silence. En enregistrant mon improvisation, j'épingle ce papillon, fulgurance éphémère que mon filet méthodiquement capture. Mais combien de jours à chasser sans que ce gibier de potence ne sorte du bois ! Serais-je aveugle, serais-je sourd ? S'il faut bien lui passer la corde au cou, le nœud coulant montre que la boucle est de plus en plus courte.

jeudi 22 août 2013

Ombres de la nuit


La montagne est éclairée par un immense lampadaire qui fait passer la nuit pour une éclipse de soleil. Les étoiles s'effacent et règne alors une ambiance de sabbat pourtant déserté par les hôtes des bois. J'ignore si le comportement des bêtes est affecté par la pleine lune comme elle dérange les humains, mais Christian insiste pour que nous ne retournions pas aux champignons avant la lune montante. Les meilleurs sont les petits cèpes qui ressemblent à des bouchons de champagne. On peut les manger crus, c'est délicieux. Faute de pouvoir les montrer au pharmacien ou à un mycologue local la règle est de ne ramasser que ceux que l'on connaît. Rares les vénéneux qui sont mortels, mais les douleurs abdominales et les hallucinations prolongées ne sont pas au menu des vacances. Depuis que nous dormons par terre sur ce matelas de laine défoncé, toutes les nuits je fais d'étranges rêves. Le fantôme de mon camarade récemment décédé veille sur moi avec la plus grande bienveillance, même s'il fait ressusciter tous mes chers disparus.
Mon père est mort il y a déjà 25 ans, il ne me quitte jamais. Bernard était le dernier des trois pères de mon récit. En rejoignant Frank Zappa qui m'avait initié à la musique et Jean-André Fieschi qui fut mon maître ès toutes choses, il me laisse à son tour la responsabilité de transmettre tout ce qu'il m'a donné. Je suis trop vieux pour me penser orphelin et trop jeune pour imaginer d'autres perspectives que celles qui m'animent depuis qu'enfant je rêvais de changer le monde. La fougue a laissé la place à la circonspection, la rage à la détermination. Dans mes moments de calme je pense à Marc Lichtig, Bernard Mollerat, Philippe Labat, Éric Longuet, Annick Mével, Marc Boisseau, Frank Royon Le Mée, la famille de La Ciotat, Rosette, Tonton (Giraï), Serge, tant d'autres, et Bri... Bri. Dans les années 70 la mort emportera d'abord les plus fragiles, jeunes gens imprudents ou impatients, dans les années 80 le Sida ne fera pas de cadeau aux plus aventureux, pour finir par s'intéresser aux plus âgés, rentrant dans l'ordre. J'avance prudemment sous cette lune expressionniste qui fait vivre les ombres comme en plein jour.

mardi 20 août 2013

Cueillettes


Le plaisir de cueillir son dîner n'a d'égal que de se goinfrer de fruits sauvages sur le bord d'un chemin.
Christophe a rapporté dix kilos de cèpes du bois sous les granges. Il m'apprend à repérer les coins, ni trop secs ni trop humides, équilibre d'ombre et de soleil, sous les grands chênes par exemple. Après la pluie, le soleil me fait comprendre l'expression "pousser comme des champignons". On peut aussi marcher des heures sans en voir un, et puis se retrouver face à un carré où il y a à peine la place de poser le pied.
Lorsque nous restons bredouille nous nous rabattons sur les fraises des bois, même si Georges nous avertit des dangers de la douve du foie. Cela ne nous empêche pas de faire régulièrement des razzias de sarrousses, les épinards sauvages si délicieux que nous les accommodons à toutes les sauces. Françoise les lave avec de l'eau vinaigrée et les faire cuire à la poêle avec du beurre ou bouillir pour les manger tièdes en salade ou en gratin.


Il était encore tôt pour les myrtilles, mais j'apprends à reconnaître les petits buissons ras qui fourmillent autour et je goûte les premières. Trop tôt pour les framboises sauvages qui poussent autour de l'estive où Tommy garde un troupeau de 450 vaches. Si les gigantesques taureaux ressemblent à des aurochs, c'est des vaches qu'il faut nous méfier lorsqu'elles sont accompagnées d'un petit veau. 700 kilos à fond de train, imaginez le bolide, et leurs cornes pointues vous embrocheraient d'un coup de tête. Pas de quoi s'inquiéter si l'on fait attention en les croisant. La revanche est terrible puisqu'elles finiront toutes en steak dans nos assiettes… Monde cruel.

vendredi 19 juillet 2013

Pause annuelle


Toujours compliqué de s'éloigner longtemps de Paris, mais nous trouvons chaque fois de bonnes âmes pour prendre soin de la maison, d'autant que l'on peut espérer que l'été les laissera profiter du jardin. Ainsi Jonathan est enfin arrivé de New York pour prendre le relais...
Après Saint-Étienne, Arles, La Ciotat, Montpellier, nous grimpons dans les hauteurs pyrénéennes sans savoir exactement ce qui nous y attend. Cet hiver nous nous sommes enfoncés dans la neige jusqu'à la taille. Cette fois ce sont les inondations qui ont emporté la route qui monte vers Superbagnères. On nous a d'abord dit qu'une voie de dépannage serait construite sur une centaine de mètres d'ici notre arrivée à Luchon, car depuis la crue il fallait un bon 4x4 pour emprunter sur 30 km le chemin forestier permettant de rejoindre tout de même Lespone, beaucoup trop glissant pour notre Kangoo Pépite. La Pique a définitivement emporté l'auberge qui avait déjà subi une ablation provoquée par une terrible avalanche cet hiver. Plus bas le Lys a retrouvé son lit initial de 1925. Je crois que cette fois il y restera ! Les dernières informations indiquent que l'on peut passer entre midi et 14h, ou après 18h, pendant que les terrassiers ne travaillent pas...
Nous redescendrons dans un mois pour remonter vers la Corrèze où Elsa participe au spectacle Chroniques de résistance composé par Tony Hymas dans le cadre du festival Kind of Belou le 18 août à Treignac. Après on ne sait pas. J'aurai un peu travaillé là-haut, mon studio mobile aidant, et surtout nous nous serons affranchis de la perfusion Internet puisqu'il n'y a aucun réseau sur le flanc sud. Rendez-vous donc, sauf exceptions, dans un mois...

jeudi 18 juillet 2013

Passage en Catalogne


Quelques notes d'un voyage intime. Aller-retour éclair en Catalogne pour faire une petite visite à mon amie Brigitte qui, toujours aussi courageuse et volontariste, se bat bien contre la maladie. Bri avait monté les films L'avenir du futur et Le bruit du sel dont j'avais composé musique et partition sonore. Nous avons été plus tard longuement voisins à la Butte aux cailles. Installée depuis plus de trente ans en Empordà, elle et Pere nous ont reçus comme des rois pendant des années. Il n'empêche, le 17 janvier 1641 fut proclamée pour la première fois la république catalane, plus d'un siècle et demi avant la nôtre ! En 1982 le festival d'Ordis dont nos amis s'occupaient accueillit Hélène et moi pour une création autour de La Tramontane. Pierre-Étienne habite la maison d'à côté. De leurs terrasses on aperçoit Sant Pere Pescador. Les hirondelles viennent boire l'eau de la piscine sans interrompre leur vol. Chats et chien préfèrent l'ombre. En revenant je suis arrêté par la douane française qui me demande où je vais et d'où je viens. J'ai répondu quelque chose.

jeudi 11 juillet 2013

Ça mord quand ça veut


Si nous n'avions plongé en pleine mer la sortie en pointu eut été décevante. Pas la moindre pitée. Les lignes suivent le sillage sans broncher. Les gabians se lamentent avec les pêcheurs qui reviendront bredouille. Nous remontons sur le bateau en posant le pied sur l'hélice. Jean-Claude et Maurice se rattraperont demain aux rusquiers avec un succulent bouquet d'oblades.


Je lis dans la presse que de gros squales squattent l'océan du côté des Glénans, au large de l'Ile Tudy, ces requins-pélerins pouvant atteindre douze mètres de long. Si leurs mâchoires ont de toutes petites dents qui ne risquent pas d'entamer les jambons estivaux, la vision de leur nageoire dorsale pourrait provoquer quelques arrêts cardiaques que l'on attribuera évidemment à l'andouille ou au Kouing amann. À La Ciotat, évidemment à la hauteur de sa réputation marseillaise, elle dépasse l'imagination.

mardi 26 mars 2013

Trop loin


C'est loin. Dix heures de train. Dans les couchettes de seconde classe le tissu a remplacé le skaï bombé qui faisait suer. C'est déjà loin. On a repris ses petites habitudes. Là-haut elles sont plus grandes. Remplir les réservoirs avec l'eau glacée de la source sans les laisser déborder. Alimenter le feu dans l'âtre. Compter le nombre de repas avant la prochaine sortie. On s'est tous goinfrés sans prendre un gramme. Parquer les voitures en haut du chemin et faire le reste à pied. On s'enfonce. Le temps peut changer en quelques secondes. Le soleil fait fondre la glace. Un coup de vent emporte le linge qui sèche, transformant les draps en décor de carton pâte. Une quinzaine de vautours tournent au-dessus de la vallée. Les charognards voient tout. Le brouillard s'épaissit. Une fouine traverse la route. La biche hésite. Un camion verse dans le fossé. Pour une fois les 4x4 se justifient. Un coup de volant maladroit et nous voilà collés par la glace. La dameuse est le couteau suisse de ce bourbier. Il n'y avait personne. Maintenant il n'y a vraiment plus personne. Seul le son aigu des flocons qui tournoient dans le blizzard cinglant ou le grave des avalanches lorsque le thermomètre est plus clément.

lundi 18 mars 2013

Ravitaillement


Il n'arrêtait pas de neiger. À raison de quarante centimètres par jour nous risquions d'être submergés par les vagues blanches que le vent dessinait sur la poudreuse. Soufflant à soixante kilomètres à l'heure il faisait voler les flocons parallèlement à la pente. Sur les pistes on n'en était pas encore au jour blanc, mais on s'en rapprochait. Lorsqu'il est impossible de distinguer entre le ciel et la terre nombreux skieurs perdent l'équilibre et, ne serait-ce qu'à l'arrêt, s'écroulent sur eux-mêmes. Les luges nous permettent de rapporter les vivres jusqu'à la grange.


Deux jours plus tard il faisait très froid, mais le ciel était bleu. On s'enfonçait jusqu'à la taille. Et puis le soleil a fait fondre la neige qui dégringolait du toit en petites avalanches. Le blanc a de nouveau effacé le bleu. Il a gelé. La température est remontée.
J'aurai lu la Trilogie berlinoise de Philip Kerr (polar passionnant qui se déroule en 1936, 1938 et 1947, mis à part les poncifs éculés alcool et petites pépés), Tokyo de Mo Hayder (trop convenu si l'on connaît le massacre de Nankin et les perversions nippones), L'homme qui ne voulait pas fêter son anniversaire de Jonas Jonasson (la bonne surprise, inventif et explosif), Une opérette à Ravensbrück de Germaine Tillion (qui valide la valse macabre dont j'ai écrit le texte pendant mon séjour en montagne).

mercredi 13 mars 2013

Tombe la neige


Jean-Pierre chante le vieux tube d'Adamo pour nous donner du courage. Il faut rejoindre la 4x4 en nous enfonçant dans la neige jusqu'au dessus du genou pour aller faire le marché en bas dans la vallée. Mais passerons-nous ?
Ces derniers jours Christian et Christophe avaient fait marcher la dameuse pour dégager le chemin, mais ça tombe dru depuis cette nuit. La chatte Poussière refuse de se mouiller les pattes et reste avec nous à la maison où il fait bon chaud. Les deux premiers jours Françoise et Jean-Pierre ont dévalé les pistes pendant que Michèle et moi bouquinions. Nous n'avons encore aucune idée de ce que les prochains jours nous réservent, d'où l'importance de faire des provisions !

vendredi 8 mars 2013

Déconnexion


Si l'on se fie à la photo envoyée par Adriana la grange est sous la neige. D'après d'autres témoignages il y aurait 1,50 m de poudreuse, bonne nouvelle pour les skieurs, mais légère angoisse à mon petit niveau. Je mesure à peine 20 cm de plus! Comment allons-nous atteindre la maison ? Les fenêtres sont enfouies et il va falloir pelleter pour dégager la porte dont les cadenas sont certainement gelés. Chargés de nos affaires personnelles et des provisions pour tenir une dizaine de jours nous risquons de nous enfoncer jusqu'au cou à notre arrivée. Comme tout le reste de l'équipement, les raquettes sont dans la grange ! Dès que nous aurons réussi à nous faire un chemin et à pénétrer à l'intérieur il faudra encore pomper l'eau depuis la source en espérant que le tuyau n'est pas gelé. Françoise me répète de ne pas m'en faire, que c'est comme au Canada, sauf qu'eux là-bas sont équipés et organisés pour ce genre d'expédition ! Je soufflerai quand nous aurons de l'eau au robinet et du feu dans l'âtre... Je pourrai alors jouir du paysage et de cette halte salutaire, loin d'Internet et du téléphone. Bien au chaud et au sec, la bande d'Odeia en profite pour enregistrer son album à la maison en notre absence. En regard de ce qui nous attend dans les Pyrénées toute inquiétude à ce sujet ne peut avoir de prise ! Retour à la civilisation le 18 mars.

P.S.: j'ai fermé les commentaires pour ne pas avoir à effacer un par un plus d'un millier de spams à mon retour. Je n'ai hélas trouvé aucune parade efficace sur DotClear 1.2.5. En cas d'irrésistible envie de m'écrire vous pouvez tenter jjbirge(at)gmail.com que je relèverai peut-être si nous descendons dans la vallée...

jeudi 14 février 2013

Sur le Cours Mirabeau coule la scène


Quels que soient l'endroit et l'époque il est absurde de se cantonner au circuit resto-théâtre-hôtel sans ne rien voir de la ville où nous jouons. Certains camarades ne connaissent de Tokyo ou Montréal que leurs aéroports et leurs autoroutes. Entre la balance et le spectacle nous filons donc sur le Cours Mirabeau voir les platanes en pyjama de Yayoi Kusama, auteure d'installations friandises dans lesquelles nous nous sommes plus d'une fois immergés dans le passé. Les champignons hallucinogènes de l'octogénaire japonaise nous mirent en condition pour aborder les délires plastiques de Nicolas Clauss auxquels Sylvain Kassap et moi-même donnions la réplique pour Seconde Nature à Aix-en-Provence. Si la performance audiovisuelle sur trois écrans était difficilement filmable on pourra bientôt profiter de sa partition sonore sous la forme du 43ème album virtuel offert par le site drame.org. Entre deux calissons, car il ne faut pas non plus négliger les spécialités du cru, nous eûmes le temps d'aller visiter l'exposition d'une seconde et brillante octogénaire, Agnès Varda, consacrée aux bouches du Rhône dans le cadre de Marseille 2013.


La réalisatrice a accroché des portraits de groupes de différentes villes du département en jouant sur les mots. Telles ces bouches écloses sur le fleuve. La plus mignonne des installations est une photo prise par Agnès sur le toit de la Cité Radieuse en 1956 lorsqu'elle n'était que photographe, précédée et suivie d'une mise en scène de l'action supposée des personnages. Grosse équipe, travelling, décor reconstitué à Sète, comédiens pour rejouer en vidéo un imaginaire documenteur tel qu'elle les affectionne.
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