Jean-Jacques Birgé

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mardi 26 mars 2013

Trop loin


C'est loin. Dix heures de train. Dans les couchettes de seconde classe le tissu a remplacé le skaï bombé qui faisait suer. C'est déjà loin. On a repris ses petites habitudes. Là-haut elles sont plus grandes. Remplir les réservoirs avec l'eau glacée de la source sans les laisser déborder. Alimenter le feu dans l'âtre. Compter le nombre de repas avant la prochaine sortie. On s'est tous goinfrés sans prendre un gramme. Parquer les voitures en haut du chemin et faire le reste à pied. On s'enfonce. Le temps peut changer en quelques secondes. Le soleil fait fondre la glace. Un coup de vent emporte le linge qui sèche, transformant les draps en décor de carton pâte. Une quinzaine de vautours tournent au-dessus de la vallée. Les charognards voient tout. Le brouillard s'épaissit. Une fouine traverse la route. La biche hésite. Un camion verse dans le fossé. Pour une fois les 4x4 se justifient. Un coup de volant maladroit et nous voilà collés par la glace. La dameuse est le couteau suisse de ce bourbier. Il n'y avait personne. Maintenant il n'y a vraiment plus personne. Seul le son aigu des flocons qui tournoient dans le blizzard cinglant ou le grave des avalanches lorsque le thermomètre est plus clément.

lundi 18 mars 2013

Ravitaillement


Il n'arrêtait pas de neiger. À raison de quarante centimètres par jour nous risquions d'être submergés par les vagues blanches que le vent dessinait sur la poudreuse. Soufflant à soixante kilomètres à l'heure il faisait voler les flocons parallèlement à la pente. Sur les pistes on n'en était pas encore au jour blanc, mais on s'en rapprochait. Lorsqu'il est impossible de distinguer entre le ciel et la terre nombreux skieurs perdent l'équilibre et, ne serait-ce qu'à l'arrêt, s'écroulent sur eux-mêmes. Les luges nous permettent de rapporter les vivres jusqu'à la grange.


Deux jours plus tard il faisait très froid, mais le ciel était bleu. On s'enfonçait jusqu'à la taille. Et puis le soleil a fait fondre la neige qui dégringolait du toit en petites avalanches. Le blanc a de nouveau effacé le bleu. Il a gelé. La température est remontée.
J'aurai lu la Trilogie berlinoise de Philip Kerr (polar passionnant qui se déroule en 1936, 1938 et 1947, mis à part les poncifs éculés alcool et petites pépés), Tokyo de Mo Hayder (trop convenu si l'on connaît le massacre de Nankin et les perversions nippones), L'homme qui ne voulait pas fêter son anniversaire de Jonas Jonasson (la bonne surprise, inventif et explosif), Une opérette à Ravensbrück de Germaine Tillion (qui valide la valse macabre dont j'ai écrit le texte pendant mon séjour en montagne).

mercredi 13 mars 2013

Tombe la neige


Jean-Pierre chante le vieux tube d'Adamo pour nous donner du courage. Il faut rejoindre la 4x4 en nous enfonçant dans la neige jusqu'au dessus du genou pour aller faire le marché en bas dans la vallée. Mais passerons-nous ?
Ces derniers jours Christian et Christophe avaient fait marcher la dameuse pour dégager le chemin, mais ça tombe dru depuis cette nuit. La chatte Poussière refuse de se mouiller les pattes et reste avec nous à la maison où il fait bon chaud. Les deux premiers jours Françoise et Jean-Pierre ont dévalé les pistes pendant que Michèle et moi bouquinions. Nous n'avons encore aucune idée de ce que les prochains jours nous réservent, d'où l'importance de faire des provisions !

vendredi 8 mars 2013

Déconnexion


Si l'on se fie à la photo envoyée par Adriana la grange est sous la neige. D'après d'autres témoignages il y aurait 1,50 m de poudreuse, bonne nouvelle pour les skieurs, mais légère angoisse à mon petit niveau. Je mesure à peine 20 cm de plus! Comment allons-nous atteindre la maison ? Les fenêtres sont enfouies et il va falloir pelleter pour dégager la porte dont les cadenas sont certainement gelés. Chargés de nos affaires personnelles et des provisions pour tenir une dizaine de jours nous risquons de nous enfoncer jusqu'au cou à notre arrivée. Comme tout le reste de l'équipement, les raquettes sont dans la grange ! Dès que nous aurons réussi à nous faire un chemin et à pénétrer à l'intérieur il faudra encore pomper l'eau depuis la source en espérant que le tuyau n'est pas gelé. Françoise me répète de ne pas m'en faire, que c'est comme au Canada, sauf qu'eux là-bas sont équipés et organisés pour ce genre d'expédition ! Je soufflerai quand nous aurons de l'eau au robinet et du feu dans l'âtre... Je pourrai alors jouir du paysage et de cette halte salutaire, loin d'Internet et du téléphone. Bien au chaud et au sec, la bande d'Odeia en profite pour enregistrer son album à la maison en notre absence. En regard de ce qui nous attend dans les Pyrénées toute inquiétude à ce sujet ne peut avoir de prise ! Retour à la civilisation le 18 mars.

P.S.: j'ai fermé les commentaires pour ne pas avoir à effacer un par un plus d'un millier de spams à mon retour. Je n'ai hélas trouvé aucune parade efficace sur DotClear 1.2.5. En cas d'irrésistible envie de m'écrire vous pouvez tenter jjbirge(at)gmail.com que je relèverai peut-être si nous descendons dans la vallée...

jeudi 14 février 2013

Sur le Cours Mirabeau coule la scène


Quels que soient l'endroit et l'époque il est absurde de se cantonner au circuit resto-théâtre-hôtel sans ne rien voir de la ville où nous jouons. Certains camarades ne connaissent de Tokyo ou Montréal que leurs aéroports et leurs autoroutes. Entre la balance et le spectacle nous filons donc sur le Cours Mirabeau voir les platanes en pyjama de Yayoi Kusama, auteure d'installations friandises dans lesquelles nous nous sommes plus d'une fois immergés dans le passé. Les champignons hallucinogènes de l'octogénaire japonaise nous mirent en condition pour aborder les délires plastiques de Nicolas Clauss auxquels Sylvain Kassap et moi-même donnions la réplique pour Seconde Nature à Aix-en-Provence. Si la performance audiovisuelle sur trois écrans était difficilement filmable on pourra bientôt profiter de sa partition sonore sous la forme du 43ème album virtuel offert par le site drame.org. Entre deux calissons, car il ne faut pas non plus négliger les spécialités du cru, nous eûmes le temps d'aller visiter l'exposition d'une seconde et brillante octogénaire, Agnès Varda, consacrée aux bouches du Rhône dans le cadre de Marseille 2013.


La réalisatrice a accroché des portraits de groupes de différentes villes du département en jouant sur les mots. Telles ces bouches écloses sur le fleuve. La plus mignonne des installations est une photo prise par Agnès sur le toit de la Cité Radieuse en 1956 lorsqu'elle n'était que photographe, précédée et suivie d'une mise en scène de l'action supposée des personnages. Grosse équipe, travelling, décor reconstitué à Sète, comédiens pour rejouer en vidéo un imaginaire documenteur tel qu'elle les affectionne.

jeudi 10 janvier 2013

Renversant


C'est flou. D'abord parce que je n'ai pas ralenti pour ne pas gêner la circulation. Sur le périphérique il suffit d'un accident sur la voie inverse pour que les curieux provoquent un gigantesque embouteillage. Ensuite c'est la réponse à la question que tout le monde se pose en voyant la voiture les quatre roues en l'air. Comment réussir ce tour de force ? Sur la route vers l'École des Arts Décos, où je supervise le son d'une étonnante installation sur laquelle je reviendrai, je descendais hier l'avenue des Gobelins lorsque j'ai vu les premiers secours s'affairer à la portière ouverte sur le ou les passagers. J'espère n'avoir pris aucun risque en appuyant sur le déclic sans viser.
À Paris ce sont les piétons qui sont le plus touchés par les accidents mortels, suivis par les cyclomoteurs. Si les automobilistes ne sont pas épargnés, ce sont étonnamment les cyclistes qui s'en sortent le mieux, même depuis l'avènement des Vélib' dont les utilisateurs conduisent parfois en dépit du bon sens. L'insouciance des jeunes et le gâtisme des vieux les jettent sous les roues des automobiles tandis que les cyclistes sont conscients de leur fragilité. Les chiffres racontent que sur les routes de France un mort sur trois est dû à l'abus d'alcool, un sur trois à l'endormissement, un sur cinq à la vitesse, un sur dix à l'utilisation d'un téléphone au volant, mais 92% sont des hommes et 71% des accidents mortels ont lieu la nuit sur des départementales.

mardi 1 janvier 2013

Nouvel an à Marseille


La place n'est occupée que par le spectre d'une femme aux bras nus. Les illuminations cachent la faillite de notre système social. Nous fêtons le nouvel an avec les amis, mais que fêtons-nous exactement ? Une année de plus ? Les années en moins ne nous regardent pas encore. Alors nous dansons d'un pied sur l'autre, comme sur des braises, sur un volcan comme disait Narcisse-Achille de Salvandy à la veille de la révolution de juillet 1830 qui inspira à Delacroix sa Liberté guidant le peuple. Sur le front social, l'année 2012 a été particulièrement difficile, 2013 risque d'être meurtrière. Que souhaiter alors si ce n'est beaucoup de courage et une résistance active devant la lâcheté, l'incompétence et les compromissions de ceux qui nous gouvernent ? Si, comme leurs prédécesseurs, ils continuent de dérouler le même tapis rouge aux financiers et aux nantis plus avides que jamais, il faudra bien le retirer de sous leurs pieds pour l'attacher à la hampe et le hisser. Dans la sphère de l'intime, souhaitons-nous beaucoup d'amour et de tendresse, des rapports de proximité toujours plus solidaires et de la persévérance pour fêter ensemble la nouvelle année dans 365 jours !

lundi 3 septembre 2012

Dernière sortie avant l'autoroute


Bateau pointu contre accent pointu, la nuance est pointue. Les vagues font mal aux fesses. Le ciel se couvre. Les vacances sont terminées. Nous reprenons la route vers le nord. J'avais emporté de quoi travailler, studio mobile, ordinateurs, sonothèque et tutti quanti, mais j'ai réussi à m'en abstraire en me plongeant dans la lecture de livres policiers. Des bouquins qui m'accaparent suffisamment pour que j'en oublie le reste, avais-je précisé au vendeur de la librairie Sauramps à Montpellier.
Il avait posé dans mon panier 13 heures du Sud-Africain Deon Meyer, L'homme inquiet du Suédois Henning Mankell et Le léopard du Norvégien Jo Nesbø, format poche. J'ai enchaîné avec À la trace de Meyer, Les cafards de Nesbø et Glacé de Bernard Minier, conseillé par la libraire de Luchon, d'autant que l'action se passe à l'endroit exact où nous avons passé trois semaines perchés dans la montagne. J'ai lu d'autres ouvrages, dans des genres différents, mais les polars ont un parfum de vacance plus puissant que les autres, même si tous ont toujours un fond de critique sociale prononcé, le territoire de prédilection des gauchistes, ce qui n'a rien pour me déplaire évidemment. Ma préférence va à 13 heures, me rappelant mes deux séjours en Afrique du Sud, avant et après Mandela. J'ai également retrouvé Bangkok avec Les cafards. Rien ne sert d'évoquer quoi que ce soit de toutes ces lectures cannibales, ça se lit facilement et l'on se laisse agréablement surprendre, au point de dévorer chaque fois huit cents pages en deux jours.
Hier soir nous avons pris la mer une dernière fois avec Serge et Maurice. Ils pêchent tandis que nous regardons les nuages. Un arc-en-ciel sur la Sainte-Baume. Les gabians volent les rusquiers d'autres plaisanciers qui hurlent pour les faire s'envoler avant qu'ils n'aient attrapé le poisson pris à l'hameçon, le pain qui sert d'appât ou le flotteur en polystyrène. Le temps a changé. Il est temps de rentrer. Leonardo da Vinci, la Famille Fantôme et une animation d'architecture m'attendent. Nous emprunterons tout de même le chemin des écoliers pour éviter la sordide Autoroute du Soleil. Reste à glisser l'ordi dans le coffre et nous voilà repartis pour de nouvelles aventures...

jeudi 30 août 2012

Chou blanc


Il y des jours où il vaut mieux rester couché, me suis-je dit pour avoir consulté la météo. Jean-Claude a réveillé Françoise à 4h25 ce matin pour être au port à 5h, car il faut être en mer lorsque le soleil se lève, moment précis où le poisson mord. Lever du soleil ou coucher sont les heures stratégiques. Pour une fois j'ai décliné l'invitation et me suis rendormi avec le chat Scotch à mes pieds. La pluie s'est aussitôt mise à tomber pour ne plus s'arrêter. Sur la Méditerranée les éclairs zébraient le ciel. J'aurais pu faire de jolies photos. Françoise et son papa sont rentrés à 9h trempés jusqu'aux os, avec un malheureux sévereau dans le seau. Habituellement, lorsqu'ils rentrent tard, c'est que la pêche est miraculeuse. Les pauvres se sont acharnés sans succès sur les traînes. Pourtant les bancs sont là, je les ai vus avec mon masque, mais la réussite d'une pêche est un mystère. Nous profiterons de cette journée "pourrie" pour faire une virée à Marseille, par la route cette fois ! Il fera beau demain.

mercredi 29 août 2012

Éden


Si nous ne sommes pas encore rentrés, nous voici reconnectés avec le monde virtuel après avoir vécu d'amour et d'eau fraîche sur les cimes... Façon de parler, tant les produits régionaux que nous descendions cueillir au marché les mercredis et samedis matin n'étaient pas toujours diététiques ! Le Sud-ouest et les Pyrénées ont su préserver leurs terroirs, que ce soit la viande que nous avons vu paître sur les pentes verdoyantes, les truites des ruisseaux, les légumes amoureusement cultivés et toutes sortes de victuailles contrindiquées par mon régime minceur. Sans réseau, nous nous sommes plongés dans la lecture et la contemplation. Bien entourés, nous avons plus d'une fois refait le monde sous des cieux incroyables. La lune a fini par nous éclairer comme en plein jour, mais les frémissements de l'automne nous ont chassés vers la mer, d'abord à Leucate où nous avons savouré ses fruits iodés avec ma grande fille, arpenté les falaises avec nos hôtes délicieux, puis de retour à La Ciotat nous avons retrouvé le jardin d'Éden de Jean-Claude et le masque et tuba qui me fait filer au large sans que j'en ressente la moindre fatigue... Demain nous irons faire la connaissance d'Antonin Leonardo arrivé à Marseille il y a dix jours et bientôt nous rejoindrons ce que l'on nomme réalité, mais qui n'est qu'une des nombreuses variations de l'imagination.

samedi 25 août 2012

Prolongation




Difficile de rentrer. Nous ajournons. Malgré la brume qui parfois ne se lève pas, quand on n'y voit pas à trois mètres. Malgré l'absence de réseau, mais nous descendons le mercredi et le samedi matin dans la vallée pour nous connecter et faire les courses au marché. Nous bouquinons à l'ombre ou nous nous baignons dans les torrents glacés. Les chevaux, semi-sauvages, viennent boire à l'abreuvoir où se rouler dans la boue de la verse. Scotch roupille toute la journée. Nous regardons les étoiles ; il y en a plus que du noir dans le ciel sans lune; certaines lacèrent la toile le temps d'un vœu pour la nouvelle année, fidèle au calendrier scolaire. J'ai recommencé à travailler, doucement, j'y songe parfois la nuit, mais les pensées sont plus souvent métaphysiques que fonctionnelles lorsque nous regardons les montagnes avec le peu qu'il reste de neiges éternelles.

mercredi 22 août 2012

Ascension


Les effets se sont faits sentir tandis que je traversais la forêt. Ça grimpait, ça grimpait. J'avais beau faire des pauses, l'altitude me faisait tourner la tête. Impossible de m'arrêter. Toujours plus haut. Une crête après l'autre, le désir de voir l'autre côté me tirait en avant. Le soir pointant j'ai fini par planer sur le tranchant d'une colline, au milieu des herbes hautes, trouvant refuge sur une pierre plate où ne se dorait aucun serpent. J'ai tiré sans viser avec le soleil couchant derrière la tête. Ça montait toujours…
Au retour, l'image me laisse imaginer que ce récent passé augure peut-être d'un avenir plus ou moins lointain. Le voyage dont elle porte les traces ne se dissipera que le lendemain matin, même si celles-ci resteront indélébiles.

samedi 18 août 2012

Muses


Jamais la phrase de Lacan n'aura été aussi limpide : avec les arts on s'amuse, on muse avec les lézards.

mercredi 15 août 2012

Cimes


Très loin. Très haut. Mais on pense à vous...

samedi 4 août 2012

Comme un drapeau flottant sur l'horizon


Palavas-les-flots.
Couchant.

mercredi 25 juillet 2012

Chambre avec vue


D'abord la vue. Chaque fois que j'arrive dans un nouvel endroit je scrute l'horizon, même s'il est bouché. Ici, Saint-Étienne, sur le chemin vers le sud, l'atelier d'Ella et Pitr. Le cadre éjecte les collines à droite. C'est la campagne. Je cherche un détail qui m'attire, que je n'aurais pu voir d'ailleurs. Adverbe, d'ailleurs est de circonstance. De la fenêtre l'à-pique vertical donnant sur un étroit jardin est déjà dans l'ombre en cette fin de journée. La nuit aurais-je été séduit par les éclairages racoleurs du nouveau théâtre ? Rejetant les immeubles sans style je fais donc le point sur des balcons en fer forgé, vestige d'une autre époque. La géographie évoque l'histoire.


Une trouée entre deux immeubles, une façade un peu ampoulée, un œil de bœuf au fronton d'un édifice, on s'approche... Ancien ou moderne, qu'importe, y chercher du caractère. Celui de la ville se précise. Au premier plan des ateliers désaffectés ; derrière nous, invisible puisqu'en contrechamp, l'ex école des beaux arts abandonnée au vandalisme est un furoncle absurde, laissé en friche. Les municipalités ne savent pas sauter sur les occasions pour recycler les grands espaces dont ont besoin les artistes pour travailler. Les caves sont idéales pour les répétitions d'orchestre, les échangeurs d'autoroute feraient aussi bien l'affaire, et les vieilles usines siéraient aux troupes de théâtre et aux plasticiens. Les volumes se délabrent avant que les décisions soient prises.


Fer forgé. Nous sommes dans l'ancienne capitale des armes et cycles. Manufrance a tenu un siècle jusqu'en 1985. En 2010 sa renaissance accouche d'une nouvelle édition du célèbre catalogue, mais comme nombreuses villes de province l'âge d'or est passé. Automatisation, délocalisations, concurrence. Que signifient les volets clos ? Que se passe-t-il derrière les rideaux de voile ? Le charme discret de la bourgeoisie est un euphémisme. L'esprit mal tourné, on pense à Chabrol.


Panoramique vers le bas. En réalité un simple recadrage tranchant avec les vieilles pierres. Présence humaine. Deux jeunes types reviennent du sport. C'est dimanche. Un magasin de fringues branché, une banque : classique ! Les volets métalliques sont-ils une conséquence des vacances ou de la mutation ? Saint-Étienne se revendique capitale du design. Ça bouge. Il y a des affiches d'Ella et Pitr un peu partout. Un énorme poisson rouge orne la caserne des pompiers. Ella vient de réorganiser le site Internet des papierspeintres. J'y vais.

mardi 17 juillet 2012

Utopie urbaine de Christiania


À l'état de Françoise après deux bouffées on peut affirmer que la commune de Christiania propose définitivement le bon produit. Après un délicieux et revigorant déjeuner végétarien au Morgenstedet nous avons réenfourché nos vélos pour un tour et demi-tour du lac, histoire de faire une dernière promenade avant l'envol back home. Nous avons pu ainsi admirer la liberté de construction dont jouissent les habitants. Cela tient du bricolage, du système D et d'une imagination débridée. D'anciens bâtiments de l'Armée sont restaurés, on trouve beaucoup de maisons en bois contrairement à la ville de Copenhague, d'autres font des expériences avec du verre, de la résine ou de la terre herbeuse.


Il n'y a que dans Pusher Street que les photos sont interdites. Pourtant les étalages sont attrayants avec leurs petites étiquettes aux noms évocateurs de paradis pas si lointains, mais pour le coup artificiels. Ailleurs je me fais discret lorsque j'appuie sur le bouton. Le vent souffle dans les arbres. Le silence est une des caractéristiques de Copenhague. Hormis quelques rares grands axes, pendant toute la semaine on se serait cru un dimanche ! Même pas l'ombre d'un policier dans toute la ville au bout de huit jours, sauf une sortie nocturne "à l'américaine" avec phares bleus et sirènes de quatre voitures se suivant à fond la caisse et demi-tour penaud à peine deux minutes plus tard, style on existe, cette alerte ressemblant plutôt à la parade de Buffalo Bill ! Une ville et des gens très cool, qu'on vous dit... Cela ne signifie pas qu'il ne se passe rien. Le fait-divers local met en scène un jeune afghan à peine naturalisé, retrouvé un matin dévoré par les tigres du zoo sans que l'on sache s'il s'agit d'un suicide, d'un accident ou d'un règlement de comptes. Bon début pour un polar nordique !

lundi 16 juillet 2012

Théâtral


La nuit tombe sur Nørrebrogade comme une toile peinte derrière un décor de carton-pâte. Nous sortons d'un étonnant spectacle de la troupe We Go. Le titre de sa nouvelle création est explicite : Music From Movement. La musique découle directement des gestes des danseurs qui s'y collent tandis que les musiciens bougent comme des fous. La fusion diabolique apporte un humour ravageur aux mondes du concert rock et du ballet qui en prennent pour leur grade. Les rythmes mécaniques et les facéties acrobatiques rappellent un peu la première période de Frank Zappa. L'excitation et le plaisir des interprètes sont communicatifs.


La compagnie We Go, fondée à Copenhague en 2004 par le compositeur Niels Bjerg et la chorégraphe Kirstine Kyhl Andersen, est composée d'une dizaine de protagonistes d'un peu partout en Europe. Une aubaine pour les organisateurs de spectacles désirant renouveler leur programmation ! La photographie des haricots sauteurs est d'Anna van Kooij. J'évite de prendre des photos si cela risque de gêner les acteurs ou les spectateurs. Sur scène ils sont sept en justaucorps rouge avec autant de guitares, plus percussion et petits instruments électroniques portables.


Nous passons toute la journée du lendemain à Louisiana, magnifique musée d'art moderne et contemporain situé à trente minutes au nord de Copenhague. Dans un théâtre de verdure, plusieurs bâtiments à l'architecture astucieuse abritent une collection d'œuvres remarquablement choisies. On entre, on sort, on s'y perd et s'y retrouve. Le panorama offre une vue imprenable sur la mer baltique et la Suède. Les plus grands sculpteurs sont exposés au milieu de la nature, entourés d'oiseaux.
Pink Caviar présente les acquisitions 2009-2011, mais c'est Five Car Stud qui me fait la plus grosse impression. Je suis un fan d'Edward Kienholz depuis 1970, mais cette œuvre déterminante est légèrement postérieure à la rétrospective du CNAC rue Berryer qui me marqua alors si fort. Cet artiste dont il est difficile de voir les œuvres et même de trouver des livres qui lui sont consacrés est pourtant une clef pour comprendre les années 60. J'écrirai probablement bientôt un article sur cette installation montrant un groupe de blancs lynchant un noir éclairés par les phares de cinq voitures, le castrant devant un jeune garçon et une femme restés à l'écart. Le public traînant ses chaussures dans le sable fait figure de témoin passif devant la scène abominable. J'en fais des cauchemars la nuit suivante.

vendredi 13 juillet 2012

Jazz et cycles


Ici le vélo est vraiment le moyen de locomotion idéal. Nous avons fait un tour à Nyhavn ; le port est très joli, mais trop touristique. La vie semble très cool à Copenhague. Stress peu apparent. Cela se voit à la manière courtoise de conduire. De plus, la semaine du Festival de Jazz il y a des dizaines de concerts partout dans la ville, dans les cafés, les clubs, les églises, les jardins, les places en plein air...


Nous sommes allés écouter, entre autres, Claus au Tango y Vinos. Il jouait avec un autre Claus, le sax ténor Claus Waidtløv, et le batteur très Roachien Morten Hæsum. Notre Claus Kaarsgaard joue de la contrebasse dans quantité d'orchestres.


Le lendemain dans l'arrière-boutique de Home Made Records il accompagne le guitariste Christian Frank avec le batteur Carsten Landors pour une musique inventive, toute en nuances, un petit bijou Frisellien ciselé à la main. Claus sillonne la ville avec l'énorme instrument dans son tricycle. On adorerait avoir une poussette comme la sienne, mais l'étroitesse des rues parisiennes, des couloirs pour les vélos et surtout les côtes s'y prêtent mal. C'est pourtant pratique pour faire les courses.


Malgré cela, notre expérience shopping est plutôt ratée. Françoise a acheté un joli Thermos vert pomme de marque Alfi ; comme l'objet fuit elle le rapporte à Illum où le vendeur refuse catégoriquement de le changer ou de le reprendre parce qu'il n'est pas stipulé dans la garantie qu'il ne doit pas fuir ! Il aurait bien fait l'échange si Françoise ne l'avait pas rempli d'eau !! Pendant une demie heure le vendu à la cause de son patron accumule les arguments de mauvaise foi avec un sourire indéfectible. Nous abandonnons en lui rappelant que, faute d'humanité, un de ces jours il sera remplacé par une machine. Moralité : n'achetez pas au grand magasin Illum, attrape-nigauds garanti (for English readers: just don't buy at Illum!).
Nous rentrons dîner dans le quartier de la maison, un Thaï succulent. Sinon nous dégustons poissons fumés, frits, à la vapeur ou crus. La vie est très chère au Danemark, plus qu'en France. La crise économique ne semble pas encore avoir atteint le pays. Comme les Anglais, les Danois ont choisi de conserver leur couronne plutôt qu'adhérer à l'euro tout en participant à l'Union Européenne. Nous avions une petite idée du Danemark grâce à deux séries télévisées projetées récemment, le cultissime Matador et les deux saisons de Borgen.

jeudi 12 juillet 2012

Christiania à vélo


Formidable initiative et beau cadeau de Claus qui a acheté mardi matin un vieux vélo pour les amis. Nous visitons Copenhague de la plus agréable manière. On raconte que c'est la ville du monde la mieux adaptée à la bicyclette. Il y en a partout. Les quartiers sont étonnamment silencieux. Peu d'automobiles. Les avenues sont larges, bordées de hauts immeubles anciens. Il existe quantité de deux, trois ou quatre roues à pédales. Nombreux sont équipés d'une petite poussette pour transporter deux enfants, les courses ou une contrebasse ! Pendant le festival de jazz, des concerts fleurissent comme s'il en pleuvait, dehors, dedans. Nous sommes délicatement arrosés par leurs gouttes ici et là.


"Christiania (Fristaden Christiania) est un quartier de Copenhague au Danemark, autoproclamé « ville libre de Christiania », fonctionnant comme une communauté intentionnelle autogérée, fondée en septembre 1971 sur le terrain de la caserne de Bådmandsstræde par un groupe de squatters, de chômeurs et de hippies. Le quartier est une rare expérience historique libertaire toujours en activité en Europe du Nord..." (intéressant article sur Wikipédia et évidemment sur le site officiel de la communauté). La population est très mélangée, habitants et touristes, jeunes bobos et vieux hippies, énergumènes laissés libres de faire ce qu'il leur plaît, vendeurs de hasch et d'herbe étalant leurs produits comme des épiciers... C'est encore plus cool qu'aux Pays-Bas et la qualité est la même, attention danger, c'est très fort ! L'atmosphère est détendue, mais la situation est paradoxale. Ceux qui ont voulu vivre en marge se sont retrouvés un des principaux centres touristiques du pays, les rixes ne sont pas rares entre dealers sur Pusher Street, les touristes mitraillent de leurs yeux les habitations soigneusement rénovées et entretenues, le commerce y semble prépondérant. Est-il possible de créer un nouveau monde sans y projeter l'ancien et recommencer les mêmes absurdités ? Seul le virtuel telle l'expression artistique échappe à cette fatalité, car ces mondes libertaires s'inscrivent toujours comme des îlots de résistance au milieu d'une galaxie humaine autrement plus puissante dans ses us et coutumes. Un monde plus juste ne peut exister en marge, c'est le monde lui-même qu'il faudrait pouvoir changer pour transformer les relations entre les hommes et les femmes. Il n'empêche que l'expérience de Christiania est passionnante et nous promener parmi les collectifs autogérés, les maisons inventives, les sourires partagés, est un plaisir renouvelé. À la sortie on peut lire : "Vous entrez dans la Communauté Européenne" !
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