Jean-Jacques Birgé

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vendredi 19 septembre 2014

Le prête-nom de Martin Ritt


Sur la Liste noire du Maccarthysme : Martin Ritt, réalisateur de The Front (Le Prête-Nom), son scénariste Walter Bernstein, les comédiens Zero Mostel, Herschel Bernardi, Lloyd Gough... Comme Nicholas Ray, Elia Kazan et Joseph Losey ils furent interdits de travailler pendant les années 50 quand régnait sur Hollywood la Comission des Activités Anti-Américaines. Chaplin s'envola pour l'Europe et se vengea avec A King in New York, Kazan trahit en dénonçant ses camarades, nombreux continuèrent sous de fausses identités. C'est ce rôle qu'endosse Woody Allen en 1976, à la charnière de ses films à sketches et de sa carrière internationale. Caissier de bistro, son personnage rend service à un copain scénariste blacklisté en signant à sa place, mais il se retrouve coincé entre cette supercherie et la chasse aux sorcières contre les supposés communistes. Bien qu'elle soit hélas rarement en odeur de critique la comédie est une arme redoutable contre l'absurdité du monde. La légèreté de ton rend le pamphlet encore plus virulent. Woody Allen est étonnamment sobre, Zero Mostel génial en en faisant des tonnes. Le Prête-Nom est un film méconnu qui dresse un portrait d'une Amérique qui n'aura jamais cessé d'être paranoïaque. (DVD Wild Side)

jeudi 18 septembre 2014

Fargo, série policière plus folle que l'original


Quelle drôle d'idée nous a pris de revoir le film de Joel et Ethan Coen de 1996 après avoir regardé la série qui s'en inspire et dont les deux frères sont producteurs exécutifs ? L'adaptation en série réalisée par Noah Hawley est beaucoup plus excitante que l'original, poussant plus loin l'humour et le délire. Ici et là on reconnaît des points de concordance et les références abondent autant que les clins d'œil à maints autres films. Les paysages enneigés du Minnesota sont plus blancs et plus froids, le scénario plus déjanté, les surprises plus nombreuses d'autant que les dix épisodes constituent un très long métrage de neuf heures dont on comprend qu'il commence là ou se terminait celui des frères Coen. La seconde saison se passerait huit ans encore avant avec de nouveaux personnages sur le même principe que True Detective, l'autre série américaine dont la qualité aura marqué l'année.


Au début de chaque épisode le générique se déroule sur des images différentes, mais avec le même texte en transparence, le même que celui des frères Coen : "Ceci est une histoire vraie. Les évènements décrits eurent lieu au Minnesota en 2006. À la demande des survivants les noms ont été modifiés. Sans aucun respect pour les morts, le reste est raconté exactement comme cela s'est passé." Tous les artifices sont évidemment autorisés par la fiction, si abracadabrante que l'humour tinte l'hémoglobine d'une couleur inédite que l'on aura peine à décrire. Les personnages féminins sont beaucoup plus présents et intéressants que dans la version d'il y a dix huit ans avec la shérif interprétée par Allison Tolman aussi maline que les machos sont déconcertants d'idiotie. Le flegme énigmatique de Billy Bob Thornton répond à la fébrilité nerveuse et maladroite de Martin Freeman et tous les comédiens sont formidables. L'absurdité des situations nous rapproche parfois de Lynch, mais Noah Hawley réussit à trouver un ton personnel qui sied parfaitement à cette comédie noire.

mercredi 17 septembre 2014

Niki de Saint Phalle au Grand Palais (des Merveilles)


Niki de Saint Phalle représente tout ce qui manque à notre société : la révolte, la fantaisie, l'art, le rêve, la couleur, le pouvoir des femmes... En revendiquant le matriarcat, se battant pour les droits civiques, s'engageant dans la lutte contre le sida, l'artiste autodidacte inscrit son œuvre dans les combats féministes et politiques de son époque. Elle utilise les médias pour toucher le grand public, finançant elle-même son extraordinaire Jardin des Tarots à Capalbio en Toscane avec les produits dérivés (parfum, mobilier, bijoux, estampes, etc.). Sous la houlette de la conservatrice Camille Morineau l'exposition du Grand Palais (jusqu'au 2 février 2015, reprise ensuite au Gugenheim de Bilbao) présente de nombreuses facettes de cette Nana hors du commun, ici près de 200 œuvres : peintures, assemblages, sculptures, films, maquettes, performances, etc. dans une agréable mise en espace dûe à l'Atelier Maciej Fiszer avec un effort particulier sur les diffusions audiovisuelles, voire purement sonores !


Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle avait un nom prédisposé. De la faille au phallus ils sont bien présents dans nombreuses de ses sculptures monumentales. L'inceste n'est pas une prérogative des pauvres. Celui que son père, un banquier de 35 ans, lui fera subir à onze ans et son éducation catholique auront raison de la sienne. Niki qui fait tôt le choix de devenir une héroïne réglera son compte à la brutalité machiste et à la complicité de sa mère. Elle peint la violence en broyant les objets du quotidien et en les intégrant à ses tableaux, leur tire dessus à la carabine en faisant exploser les couleurs, décide de tomber amoureuse du point d'interrogation, de conquérir le monde. Niki veut rendre leur pouvoir aux femmes, qu'elles soient mariées, accouchant, mères dévorantes, sorcières ou putains. La Nana Power revendique le pouvoir des hommes en préservant la féminité. Certaines féministes orthodoxes y perdent leur latin. Paraphrasant Engels (la femme est le prolétaire de l'homme) elle clame que "une femme dans la civilisation des hommes c'est comme un nègre dans la civilisation des blancs. Elle a droit au refus, à la révolte. L'étendard sanglant est levé." Si elle brandit Lysistrata autant le faire en dansant, sexy, séduisante...


Rêves et cauchemars hantent l'artiste. Elle s'en repaît comme dans Le rêve de Diane. Son film expérimental Daddy, psychodrame à moitié autobiographique coréalisé avec Peter Whitehead, qui dénonce la domination des mâles et s'attaque à la figure du père est étrangement absent de la boutique où s'étalent pourtant quantité d'objets dérivés enchantant les visiteurs de l'expo (aucune édition DVD en perspective, mais visible sur le Net contrairement à son second long métrage, Un rêve plus long que la nuit, encore plus difficile à trouver !). Le catalogue est d'ailleurs somptueux avec accès à 22 films d'archives et interviews si l'on est muni d'un smartphone ou d'une tablette et que ça marche mieux que lorsque j'ai essayé.


Au fil de la visite, si l'on connaît la productive association avec son second mari Jean Tinguely et le Nouveau Réalisme, se révèlent les artistes qui ont influencé Niki de Saint Phalle, de l'architecte catalan Gaudi et son Parc Güell à Dubuffet et Pollock. Le Pop Art est son cousin. Mais rien ne vaudra jamais à ses yeux autant que les œuvres monumentales et immersives, grottes, fontaines et jardins qui font référence à l'enfance, période magique où règne l'amour du jeu.


Dès 1968, Niki de Saint Phalle souffre de problèmes pulmonaires avec des difficultés respiratoires liées à l'inhalation des vapeurs et poussières du polyester constituant ses sculptures. Elle en mourra en 2002, espérant que la mort soit une transformation, un prolongement de la vie. Son œuvre est pour l'instant la seule preuve de cette éternité.

mardi 16 septembre 2014

Chaises à vendre


Après le vol de nos chaises de jardin cet été il fallait en retrouver qui nous plaisent à tous les deux. Pas question d'aller dans une grande surface nous acheter des trucs neufs, moches ou chers. Françoise voulait de l'antique, des fauteuils avec une âme, de ceux qui ont connu du monde, histoire de fesses, de jupes et de pantalons, du confortable à qui offrir une nouvelle vie. Nous trouvâmes notre bonheur chez un brocanteur spécialisé en mobilier de café sur le conseil de Raymond Sarti qui s'y fournit pour certains décors de théâtre. Du solide osier tressé de chez Drucker pour une bouchée de pain, les antiquités n'étant heureusement pas au prix du neuf ! Étroits, ils tiennent merveilleusement le dos avec des accoudoirs discrets pour reposer les bras. Comme on ne peut pas tout garder nous mettons nos autres chaises sur LeBonCoin.


Les six chaises pliantes en fer forgé n'ont pas toutes la même forme. Nous mettons en ligne trois photos comme il est stipulé sur le site.


Mais ce n'est pas tout, ce n'est pas tout. Nous en profitons pour exhumer du garage cinq fauteuils empilables. Encore du métal, mais or et argent, inox et je ne sais quoi, alors que les chaises avaient été peintes en noir.


LeBonCoin n'est pas seulement une manière de faire des affaires en achetant ou vendant du matériel d'occasion. Plutôt que jeter on recycle. Plutôt que dépenser des fortunes pour des objets éphémères on fait circuler des histoires. Sur une plage des messages s'échouent. Savons-nous ce que les souvenirs vont devenir ? Ces rencontres marchandes sont souvent charmantes. Toutes les parties sont contentes. On ne saura pourtant jamais ce que seront devenus ceux que l'on a aimés.

lundi 15 septembre 2014

Pop Arles de Michel Bouvet


Pour Pop Arles Azadeh Yousefi a rassemblé l'aventure des 12 ans d'affiches des Rencontres d'Arles Photographie imaginées et réalisées par le graphiste Michel Bouvet. Légumes et animaux ont beau se succéder, le petit livre aux coins ronds et à la couverture dorée n'a rien de répétitif. Après une mosaïque de photos in situ et l'entretien avec Bouvet et François Hébel, qui fut directeur des Rencontres de 2002 à cette année, des à-plat de couleur répondent aux affiches pleine page. L'apparente simplicité tranche avec les interprétations multiples qu'elles suscitent. Les pages qui suivent offrent une mise en espace et une analyse chronologique du processus de création : recherches iconographiques, esquisses avec crayons de couleur et feutres, dessins à la gouache noire (entre 30 et 50 essais différents après le choix définitif du motif avec les Rencontres), mise en couleur et composition typographique sur l'ordinateur du dessin retenu. On découvre ainsi toutes celles auxquelles on a échappé ! Et l'artiste chinois Liu Bolin de se fondre dans le chat rose de 2007. Après les évènements comme les Nuits de l'Année le livre se referme sur l'Arlésienne, police de caractère aubergine d'Odile Chambaut, avec un jeu de mots tel que les apprécie Bouvet et qui souvent lui donnent le fil à suivre dans le labyrinthe des possibles. Quelques objets dérivés plus loin on se laisse flotter au gré de cette fantaisie graphique qui douze ans durant avec le plus grand succès annonça paradoxalement ce festival incontournable de la photographie. (Ed. du Limonaire)

vendredi 12 septembre 2014

Perraud invitait Mienniel, Avice et Desprez


Beau concert d'Edward Perraud et ses invités dans le cadre des lundis "Jazz à La Java". Première partie. Plus convaincu par les sons incroyables de la flûte de Joce Mienniel que par son utilisation de son synthé Korg MS20. On donne souvent le nom des marques des instruments électroniques car chacun a sa spécificité. Un sax est un sax. Un synthé ne veut pas dire grand chose. L'utilisation des pédales d'effets pourrait aussi faire partie de la nomenclature, comme par exemple lorsque Mienniel utilisa une guimbarde vietnamienne en drone timbré particulièrement impressionnant. N'empêche que c'est le plus étonnant de tous les flûtistes en activité que je connais.
La deuxième partie, très homogène, m'inspire de multiples questions. Perraud frappe comme Vulcain sur ses toms tandis qu'Aymeric Avice embouche deux trompettes, en fait une trompette et un bugle, mais traités électroniquement de telle manière que leur nature importait peu. Julien Desprez faisait hurler sa guitare en mouvements brusques, découpage savant dont il a le secret.
Comme je dois faire un concert de techno au même endroit le 9 octobre avec Bass Clef dans un cadre clubbing puisque la soirée s'étalera de minuit à six heures du matin, je me demande pourquoi jouer si fort, devons-nous craindre le silence, sommes-nous capables d'assumer pleinement nos influences musicales ? À La Java le niveau sonore est très différent près de la scène et au bar, aussi faut-il jouer comme des sourds si l'on veut toucher les bavards du fond de la salle.
Je m'interroge sur la nécessité de porter des boules Quiès, les musiciens étant souvent les premiers à se protéger. Je comprends le violoncelliste Vincent Segal qui m'incite à jouer de mes instruments électroniques à puissance acoustique. Si l'on vise la transe la concentration sait mal s'accommoder de la douleur. Il me semble que l'afflux d'énergie électrise, mais anesthésie la critique.
Idem avec le silence. Lorsque nous improvisons le simple fait d'interpréter des morceaux courts plutôt qu'un continuum ininterrompu permet de remettre le compteur à zéro de notre inspiration. Le silence fait aussi partie de la musique, mais certaines ne justifient probablement pas les nuances qui vont du ppp ou fff. Quant aux références incontournables pourquoi ne pas les assumer pleinement ? Un soupçon de rock me donne envie de l'affirmer, d'autant que notre approche serait fondamentalement originale. Lundi on était parfois à deux doigts d'Ennio Morricone, mais on ne l'a pas laissé entrer, même par la fenêtre. Le pire danger de l'improvisation est d'en faire un genre, annulant toutes les surprises. Or c'est justement ce qui est recherché dans les concerts où rien n'est préalablement écrit ou convenu. Et lundi soir l'expérience des musiciens comme du public était irreproductible.

jeudi 11 septembre 2014

Les anonymes de Pierre Schoeller en DVD


Les Anonymes – Un' pienghjite micca est le dernier film de Pierre Schoeller après L'exercice de l'État. Il met méticuleusement en scène les quatre-vingt-seize heures de garde à vue qui suivent l'assassinat du Préfet Claude Érignac à Ajaccio le 6 février 1998 après un an d'enquête. Diffusé sur Canal + en mars 2013, le téléfilm est ensuite passé en octobre-novembre le dimanche matin au cinéma du Panthéon. Le DVD lui offre une nouvelle sortie.
Après ces deux heures de huis-clos j'ai l'impression d'avoir été passé moi-même à tabac par les policiers de la Division nationale anti-terroriste (DNAT). Schoeller filme leurs méthodes musclées, les récupérations politiques des uns et des autres en restant toujours factuel. Les références historiques sont relativement maigres à part un subtil mélange d'archives et de reconstitution fictionnelle ne faisant que resituer l'action dans la chronologie. Seul du groupe des Anonymes, Alain Ferrandi interprété par Didier Ferrari finira par exprimer ses motivations contre l'État français. L'opacité qui accompagne depuis des décennies les actions des mouvements nationalistes corses ne sera pas dissipée. Schoeller soigne essentiellement le climat, laissant ses acteurs improviser les scènes d'interrogatoire devant la caméra, mélangeant la langue corse au français pour s'approcher d'une vérité qui n'est que celle de chacun, jouant du montage pour dynamiser les dialogues et donner à la fiction des allures de documentaire. Avec sa pâle imitation d'accent corse Mathieu Amalric est-il à côté de la plaque ou est-ce un effet de style pour jouer justement d'une distanciation insistant sur l'interprétation du réalisateur ? Car tous les autres comédiens sont remarquables, véritables Corses ou acteurs du continent. Les Anonymes – Un' pienghjite micca me rappelle L.627, le meilleur film de Bertrand Tavernier, pour son rapport au quotidien, fut-il ici strictement opérationnel. Plutôt qu'un thriller à rebondissements, Schoeller livre un film de situation comme la dernière fantaisie de Guillaume Nicloux, L'enlèvement de Michel Houellebecq passée récemment sur Arte. Sauf qu'ici le crime est sérieux, l'affaire toujours pas résolue (Yvan Colonna a saisi la Cour européenne des droits de l'homme, estimant qu'il n'a pas eu le droit à un procès équitable) sans parler du statut de la Corse toujours en but à des vendettas dont on ne sait si elles sont maffieuses ou indépendantistes.

mercredi 10 septembre 2014

Moondog par Rifflet & Irabagon


Mardi la pleine lune ressemblait à une pièce d'argent, de celles qu'on lance au musicien s'il nous enchante au coin de la rue, parfaitement ronde comme la galette que j'étais impatient de poser sur la platine, persuadé que c'était une première. Elle y tournera certainement plus d'une fois dans les semaines à venir. L'orchestre jouait hier à La Dynamo dans le cadre de Jazz à La Villette, on raconte que c'était fameux, mais j'étais sur une autre planète.
L'album Perpetual Motion, a Celebration of Moondog sort donc chez Jazz Village sous la forme d'un CD et d'un DVD. Enregistré majoritairement en public à Bobigny le 12 avril 2013 lors d'un concert qui m'avait alors conquis (lecture de l'article fortement recommandée !), le disque fait ressortir la modernité des compositions de Moondog et du traitement contemporain du clarinettiste Sylvain Rifflet (également au ténor, électronique et boîte à musique). Ses acolytes, Jon Irabagon (sax alto et ténor), Benjamin Flament (percussion et métaux traités), Phil Gordiani (guitares), Joce Mienniel (flûtes et MS20) et Ève Risser (piano et clavecin électrique) participent au plus bel hommage que je connaisse au compositeur aveugle qui marqua Charlie Parker, Allen Ginsberg, Terry Riley, Philip Glass et tant d'autres. La vision d'ensemble n'occulte jamais l'apport de chacun, leur virtuosité s'effaçant derrière la cohérence des morceaux. Les documents d'archives font traverser le temps tandis que les applaudissements enthousiastes du public rappellent l'actualité de la démarche.


Quant au documentaire réalisé par Arthur Rifflet pour La Huit, il mêle des vues de New York, entre autres avec Sylvain Rifflet à la clarinette basse et Jon Irabagon au sax alto, leurs entretiens ainsi que la voix de Moondog, des photos d'archives, les répétitions de l'orchestre et de la chorale d'enfants, le concert lui-même et des plans vidéo filmés par le troisième frangin, Maxence Rifflet, et rythmés par le montage dont la répétition rappelle les premiers pas de Steve Reich. Le souffle du clochard céleste est présent partout, dans les ambiances de la Sixième Avenue aux cours d'école, des commentaires passionnés à la scène de Seine-Saint-Denis. L'énergie de la musique rivalise avec la tendresse du propos et de nombreuses pièces sont livrées intégralement. Amaury Cornut, spécialiste de Moondog, a rédigé les notes de pochette de ce généreux album.

mardi 9 septembre 2014

Dreamscape, si la télépathie colonisait les rêves


Les individus sujets à des perceptions considérées comme paranormales ont tendance à rejeter leurs dons médiumniques, assimilant leur hypersensibilité à un handicap pour avancer sereinement dans la vie. Certains s'en accommodent en choisissant un métier leur permettant de canaliser ce sixième sens, sciences cognitives, psychologie, carrières artistiques, etc. Quelques uns monnayent cette aptitude à utiliser une partie du cerveau que l'on sait majoritairement inexploré pour aider leurs congénères. Le symptôme de ces manifestations tient de l'intuition, mais en travaillant son psychisme il est possible d'aller beaucoup plus loin dans les méandres de la perception.
L'armée s'est toujours intéressée à ces possibilités et le film réalisé par Joseph Ruben en 1984 s'en inspire pour créer une œuvre tenant à la fois du thriller politique et de la science-fiction qui influencera évidemment Inception de Christopher Nolan. Dans Dreamscape des télépathes pénètrent dans les rêves d'individus victimes de violents cauchemars afin de combattre leurs angoisses. Comme toutes les recherches scientifiques l'expérience intéresse énormément les services secrets qui fomentent un complot contre un Président des États Unis décidé à stopper la guerre des étoiles en signant un pacte de non-prolifération des armes nucléaires. L'aventure menée par Dennis Quaid avec Max von Sydow et Kate Capshaw contre Christopher Plummer est une fantaisie savamment structurée avec effets psychédéliques à la clef, allusions délicieusement freudiennes et une belle composition musicale de Maurice Jarre à base de synthétiseur. Étrangement méconnu, Dreamscape nous interroge sur notre rapport à nos rêves. (DVD, Blu-Ray et VOD Carlotta)

lundi 8 septembre 2014

Dialogues avec des compositeurs et des cinéastes


Étant le plus souvent catastrophé par l'utilisation de la musique au cinéma j'ai pensé que ces dialogues coordonnés par N.T. Binh, José Moure et Frédéric Sojcher pourraient peut-être éclairer ma lanterne magique sur les raisons qui poussent les cinéastes à souligner pléonastiquement leurs effets avec des marqueurs fluos. Les orchestrations originales d'Ennio Morricone ne pouvaient qu'augurer ses réflexions passionnantes recueillies en 1979. Les autres entretiens datant tous de l'an passé nous apprennent comment travaillent les uns et les autres. Nombre d'entre eux insistent pour la complémentarité des images et des sons, fuyant la plate illustration à la manière holywoodienne en vigueur. Les compositeurs Vladimir Cosma, Carter Burwell, Alberto Iglesias évoquent les éternelles questions : faut-il composer en amont ou en aval du tournage ? L'utilisation de musiques préexistantes. Les thèmes récurrents. La nécessité ou non de musique. Sa justification dans le plan (exemple, in situ). La chanson sur toutes les lèvres. Le risque d'entendre conserver les maquettes temporaires. La gestion artistique du budget... La liberté octroyée par le réalisateur est également abordée par les duos compositeurs/cinéastes, ici Jean-Claude Petit et Jean-Paul Rappeneau, Bruno Coulais et Benoit Jacquot, Atom Egoyan et Mychael Danna. Certains ne craignent pas les pléonasmes ou ressassent des formules éculées, d'autres se renouvèlent sans cesse en fonction des émotions à susciter ou du sens à affiner. Claire Denis et Stephen Frears closent le débat sur des positions fortes, de contrôle pour l'une, de distance pour l'autre.
En lisant Cinéma et Musique : Accords Parfaits (ed. Les Impressions Nouvelles) au début de l'été j'avais noté avec intérêt les positions variées de chacun, mais deux mois plus tard je mélange tout et ne me souviens plus de rien. Chacun a sa manière de faire. Lorsque je compose la musique d'un film je laisse le monteur ou la monteuse libre de faire ce qu'ils veulent de mon travail. Si je trouve le résultat nul je ne retravaille plus avec le réalisateur ou la réalisatrice, un point c'est tout. Je gagne beaucoup de temps lorsque le décideur est dans le studio pendant l'enregistrement. Comme pour tout je prépare énormément, mais fabrique vite. La première prise est souvent la bonne. Je me méfie des musiques de placement, dites provisoires, comme de la peste. Je ne livre donc jamais de maquettes, mais du définitif provisoire. Entendre qu'il faut avoir la foi, être passionné pour bien travailler, mais comme je suis un bon gars il m'arrive tout de même de faire des corrections, voire tout reprendre si j'ai mal compris quelque chose. Je déteste aussi faire écouter la musique d'un autre projet pour convaincre, car cela n'a strictement rien à voir. Libre au réalisateur ou au producteur de juger de l'adéquation de mes travaux antécédents en rapports avec les films qu'ils accompagnent. Dans tous les cas je cherche à être utile, complémentaire plutôt qu'illustratif. Les idées d'instrumentation sont issues de l'ambiance générale, du découpage, de l'unité et de la confrontation. Les plus réussies ont été faites en confiance dans la plus grande liberté, surtout si les discussions avec le réalisateur ont été précoces, parfois au stade du scénario. Il m'est aussi arrivé de recycler des compositions anciennes pour retrouver un parfum d'antan, mais en général je préfère innover. Le plus intéressant est de considérer la musique comme partie intégrante de la partition sonore, de travailler les bruitages ou de composer en fonction de ceux-ci. Le choix des collaborateurs est aussi crucial.
Les compositeurs et réalisateurs interviewés ne livrent donc pas de recettes, mais leur expérience à chacun intéressera plus d'un jeune musicien ou cinéaste, leurs commentaires se complétant ou se contredisant astucieusement.

vendredi 5 septembre 2014

Luttes solidaires, vécues ou imaginées


Au début de l'été j'avais lu avec délectation le roman de Gérard Mordillat Rouge dans la brume (Livre de Poche). Au travers d'une lutte sociale il nous rappelle qu'en se battant on n'est pas sûr de gagner, mais qu'en baissant les bras on a déjà perdu. En regardant le documentaire La Saga des Conti réalisé par Jérôme Palteau (ed. Montparnasse) on comprend que Mordillat s'est inspiré des luttes de LIP, Chausson et, plus récemment, Continental, des histoires de solidarité qui donnent du courage pour se battre contre l'absurdité et le cynisme du capital allié au pouvoir de l'État.
Là où Mordillat entre avec truculence dans l'intimité de ses personnages, couples mal assortis que les circonstances vont révéler, mal de vivre, sacrifices que la crise va exacerber, Palteau s'appuie sur le charisme des militants, leur rapide apprentissage de la lutte ou la malice d'un vieux syndicaliste à la retraite. Les acteurs du réel sont si engagés que le suspense est comparable aux ressorts du roman, le combat qu'ils mènent les aidant à se construire. Le capital est sans pitié s'il s'agit de faire profiter ses actionnaires, l'État qu'il soit explicitement ou effectivement de droite tente de laisser pourrir la situation, les syndicats loin du terrain sont endormis, ainsi seuls les hommes et les femmes sur le terrain prennent leur sort entre leurs mains. Dans le monde cruel du travail la grève va générer des vocations et l'invention d'actions stratégiques à mener va permettre d'accoucher de modèles de lutte dont il faudra évidemment s'inspirer pour les luttes à venir.
Ce sont avant tout de belles histoires de solidarité où le doute, la colère et la détermination conduisent à des scènes inénarrables de comédie.

jeudi 4 septembre 2014

De la nécessité de repenser les musées


Attention, L'Art au large est un voyage au long cours. C'est de la dynamite, une porte vers la poésie pure, l'intelligence des synapses pour le plaisir de l'art.
Plus nous avançons dans la lecture du recueil de textes de Jean-Hubert Martin plus sa position se radicalise.
En 1989 avec l'exposition Les magiciens de la terre le conservateur, mettant à égalité les artistes de tous les continents, donne un coup de pied dans la fourmilière. Le colonialisme qui règne dans les beaux-arts a fait long feu. Les termes d'art brut, primitif ou premier ne lui plaisent guère. Les artistes contemporains d'Afrique ou d'Océanie n'ont pas besoin d'avoir suivi les cours des écoles occidentales pour trouver leur voie. S'ils puisent leur inspiration dans leurs racines ancestrales ils ne devraient pas avoir besoin de patiner leurs œuvres pour les vendre. Leurs signatures apparaissent donc puisque c'est ce qui importe au marché de l'art : Chéri Samba, Esther Mahlangu, Liautaud, Bien Aimé, Kabakov, Boulatov, John Fundi, Cyprien Tokoudagba répondent à Byars, Abramovic, Paik, Oldenburg, Cragg, etc. Nombreux artistes du début du XXe siècle s'étaient inspirés de l'art nègre comme si c'était du passé. Erreur, grossière erreur emprunte d'un colonialisme persistant. Les savoureux Journaux de Voyage de Jean-Hubert Martin en Chine, en Afrique, au Népal ou en Papouasie-Nouvelle Guinée sont ceux d'un explorateur, il arpente la planète à la recherche des meilleurs, de ceux qui ont quelque chose de plus que la reproduction. N'est-ce pas en ces termes que l'on reconnaît les grands artistes ? Et voilà notre Philéas Fogg devenu expert en art kanak, se passionnant pour les mantras ou les peintures sur sable des Indiens d'Amérique... Il les ramènera même avec lui pour qu'ils s'exécutent en public.
Jean-Hubert Martin comprend que les a priori sur la religion n'ont pas leur place dans les domaines artistiques. Les voies du sacré sont impénétrables, mais leur poésie nous touche quelle que soit notre foi ou son absence. Pour exposer des objets il n'a pas besoin qu'ils soient d'art s'ils sont beaux et s'ils font sens, car le conservateur est un révolutionnaire qui cherche partout l'adéquation de la forme et du fond. Ces frottements sont la source de nos rêves. Ayant déjà fait exploser le regard d'Apollinaire, il s'inspire de l'Atelier d'André Breton pour développer l'idée d'un cabinet de curiosités où le temps et l'espace n'ont plus de frontières. Son travail au château d'Oiron lui servira de modèle. Malgré quelques déconvenues face aux gardiens du temple, suivront de nombreuses expositions : Autels, l'art de s'agenouiller à Düsseldorf en 2001, Africa Remix au Centre Pompidou en 2004, Une image peut en cacher une autre au Grand Palais en 2009, Dali à Pompidou en 2012 et Le Théâtre du Monde que nous avons pu admirer à La Maison Rouge l'an passé.
C'est à cette occasion que son discours se précise. Pourquoi la musique ou le théâtre s'adressent-ils au sensible quand les musées persistent à honorer la chronologie et, pire, la pédagogie ! Face au musée docile Jean-Hubert Martin prône le musée des charmes. Nous devons aller voir les œuvres d'art par pur plaisir sans forcément nous demander quelle connaissance y acquérir. Et chacun peut y trouver son bonheur, sans la hiérarchie imbécile des supposés savants et des visiteurs ignares à qui il faut tout expliquer. Chacun devient libre de son interprétation, avec ses propres repères. "Pour prendre du plaisir. C'est la tâche des conservateurs de présenter les œuvres de manière à provoquer des correspondances signifiantes et des associations qui mènent des œuvres à la pensée et aux idées (...) La spécialisation et la division des tâches ont été un atout majeur de notre civilisation, mais elles comportent leur revers. Elles risquent d'oblitérer le caractère éminemment humain de la culture matérielle et par conséquent son rôle de vecteur de communication entre les hommes. Certains professionnels des musées sont à ce point imprégnés de positivisme et du caractère scientifique de leur discipline qu'ils restent fixés sur la vérité intrinsèque et exclusive de l'œuvre telle qu'elle surgit dans le contexte de sa création. Et pourtant notre compréhension du passé est totalement limitée par l'interprétation que nous en faisons aujourd'hui."
Au diable les spécialistes, la chronologie, les expositions thématiques tirées par les cheveux du matérialisme mécaniste, au diable les cartels qui rompent la magie du spectacle... Le cabinet de curiosité porte bien son nom, ouvert à tous les possibles, et pour le mettre en valeur, Jean-Hubert Martin joue des effets de lumière, des associations et des contraires, des rimes poétiques qui renvoient au réel comme à l'imaginaire. (L'Art au large, ed. Flammarion)

Il y a vingt ans j'eus la chance de participer à plusieurs expositions-spectacles à commencer par Il était une fois la fête foraine à la Grande Halle de La Villette. Nous avions désacralisé la muséographie en immergeant les visiteurs dans un univers ludique. Avec le conservateur Zeev Gourarier et le scénographe Raymond Sarti nous avions réitéré l'exploit au Japon pour The Extraordinary Museum et à Monaco pour Jours de cirque. Ils m'avaient offert la liberté d'imaginer le son de ces gigantesques espaces où les œuvres reprenaient soudain vie, libérées du poids d'une pédagogie hautaine et de la poussière des cimaises formateuses pour donner à chacun le loisir de se les approprier en les interprétant à sa guise, seulement guidés par l'à propos des choix poétiques et plastiques.

mercredi 3 septembre 2014

Klondike


Le premier roman que mon aventurier de père me donna à lire fut L'or de Blaise Cendrars. Comme le Général Suter il ne fit jamais fortune, mais il me transmit le goût des voyages, de ceux qui forment la jeunesse. À la fin du XIXe siècle la ruée vers l'or du Klondike inspira Jules Verne pour Le Volcan d'Or, Charles Chaplin pour La Ruée vers l'or, l'oncle Picsou qui y commença sa fortune et Jack London qui y avait participé et que l'on retrouve dans la mini-série réalisée par Simon Cellan Jones d'après le roman Gold Diggers: Striking It Rich in the Klondike de Charlotte Gray pour Discovery Channel.
Dans de sublimes paysages de montagne canadienne à la frontière de l'Alaska les chercheurs d'or vivent d'espoir lorsqu'ils ne s'étripent pas. La fièvre de l'or rivalise avec celle du typhus si la glace ne vient pas geler les enthousiasmes. Western de 4h30 découpé en 6 épisodes, Klondike est une fresque somptueuse où Sam Sheppard joue un prêtre qui doit composer avec le réel et Tim Roth une crapule qui incarne le mal. Le moral et séduisant héros, puisqu'il en faut un dans ce genre d'épopée hollywoodienne dont Ridley Scott est le producteur exécutif, est interprété par Richard Madden, le Robb Stark de Game of Thrones. La plupart des personnages sont inspirés de ceux et celles qui ont véritablement vécu le Klondike Gold Rush comme Belinda Mulrooney, le superintendant Sam Steele, Father Judge, Soapy Smith ou London. Mais c'est la matière qui a le plus beau rôle, paysages à couper le souffle et l'or qui fait briller les yeux des orpailleurs et continue de fasciner les gredins d'aujourd'hui. (DVD/BluRay Wild Side)

mardi 2 septembre 2014

Ciel !


Loin des lumières de la ville, le ciel nous rappelle comme nous sommes infimes. Ajoutons le bon r et nous voilà infirmes devant tant de soleils perçant la noirceur de la nuit. Retenir sa respiration pendant soixante secondes de pause révèle l'invisible au milieu des picotements blancs. Ma photo des Pyrénées dévoile des tâches bleues et rouges que je ne sais pas identifier. Les étoiles filantes ne seraient que des particules minuscules, grains de poussière entrant en fusion au contact de l'atmosphère. À la soixante et unième seconde l'une d'elles déchire mon planétarium, poursuivie par une longue traînée orange. Je fais un vœu pour ensuite regretter son égoïsme. Les humains s'entretuent et détruisent leur terre en pure absurdité. Même la boutade darwinienne attribuée à Pierre Dac, découvrant que le chaînon manquant entre le singe et l'homme c'est nous, me semble déplacée. Aucun animal n'est aussi bête. Nous ne sommes pas grand chose, pour si peu de temps.

lundi 1 septembre 2014

Humour de convoyeurs


Qui n'a jamais rêvé de voir tomber un sac d'un fourgon de la Brink's ? Faisons abstraction du fait que les sacs sont traçables et que ce serait mal acquis… J'ai les mêmes mauvaises pensées lorsque j'entre dans une banque ou une église, l'impression d'être un intrus, que ce n'est pas ma place. Si les responsables de ces lieux de culte pouvaient lire ce qui se passe dans mon cerveau je serais arrêté sur le champ, expulsé. L'affiche collée sur la porte du fourgon blindé me fait rire, comme celle de jeudi dernier à la porte de l'église, hypocrisie placardée sans que les fidèles ne s'en offusquent. Pourquoi dit-on qu'ils n'y voient que du feu ?

vendredi 29 août 2014

Anima de Wajdi Mouawad


Parmi mes lectures de l'été il est bon d'être subjugué par une écriture aussi originale que le scénario développé au fil de courts chapitres. Pour son deuxième roman Wajdi Mouawad replonge l'homme dans l'universel, là où sa solitude peut se fondre à la nature sans oublier la civilisation qui l'a construit, une histoire politique de l'humanité qui s'est de tous temps appuyée sur le crime. Brutalité que l'on dit bestiale alors que l'auteur donne la parole aux animaux, avec chacun sa manière de penser. Le thriller se déroulant entre le Canada et les États Unis, les Indiens ont toujours su jouer de ce miroir anthropomorphe. Les chapitres des deux premières parties portent les noms latins des espèces témoins subjectifs de la saga de l'homme blessé : oiseaux, insectes, reptiles, mammifères dont le héros est un intéressant spécimen. Dans la troisième partie les lieux traversés remplacent les titres de cette histoire naturelle pour n'être plus contée que par un canis lupus lupus, monstrueux chien loup. La brutalité de l'action retiendra les plus émotifs, car la sauvagerie des humains reste inégalée. Et l'homo sapiens sapiens de se souvenir que le massacre des Indiens, leur déplacement et leur parcage ressemblent fort au sort réservé aux Palestiniens, la scène clef du roman renvoyant à Sabra et Chatila. Comme j'avais passé Anima à Françoise, aussi emballée que moi, elle se demanda quel livre on pouvait lire après celui-ci… (Leméac/Actes Sud)

jeudi 28 août 2014

Le denier du culte


Ce ne sont d'abord que des cloches. Dans ce village désert modèle Ikéa elles sonnent tout de même la messe. Du vide sortent les pieux. Nombreux pour un dimanche. Comme venus d'un autre temps. La science-fiction nous ferait avaler n'importe quelle fable du moment qu'un système sous-tend la narration. Les années 50 avaient ce parfum suranné. Curés en soutane et bonnes sœurs en collerette fleurissaient comme les blouses grises des écoliers. Les temps ont changé. Pas pour tout le monde. Certains s'accrochent. Croire en une force supérieure est une chose, la foi en est une autre et l'église trait ses brebis dans la normalité revendiquée comme saine et sainte. Le denier du culte en fait ses choux gras. Peignés, gominés, cravatés, l'ourlet sous le genou, les robots gravissent la colline et chantent leurs louanges au saigneur. La mort en est friande. Partout sur la planète les églises se déchirent depuis l'avènement de Dieu, le seul, l'unique. Que de crimes n'a-t-on commis en ton nom ? Le monothéisme ne tolère aucun cousin. Pour une image ou une simple réflexion les hommes s'étripent. Une autre manière aussi d'opprimer les femmes. Pires de tous, les pays où l'État et l'Église se confondent. La laïcité y est plus que suspecte. J'ai dû parfois tergiverser, noyer le poisson pour ne pas mentir, fuir. Le storytelling serait né dans une grotte pour s'étendre à toutes les couches bébé. Ça mûrit sous la croix, le voile, la kipa ou je ne sais quelle croyance sectaire qui ne passe au stade de religion qu'en fonction de sa taille et de son pouvoir. J'en ferais des cauchemars.

mercredi 27 août 2014

Chroniques de résistance (CD)


Elsa, ton grand-père aurait été fier de t'entendre participer à ces Chroniques de Résistance, il aurait été bouleversé par ta voix et ses larmes auraient coulé sur ses joues comme lorsqu'il écoutait la Callas chanter Verdi (P.S.: le film "Senso" de Luchino Visconti commence sur une scène à la Fenice, l'opéra de Venise, avec l'air “Di quella pira” du Trouvère qui se termine par un appel aux armes, “All’armi, all’armi!” À la fin de l'aria les révolutionaires lancent depuis le balcon des tracts aux couleurs de la future Italie contre l'occupation autrichienne dont les officiers sont assis à l'orchestre).
Cette Suite en 27 fragments dédiée aux résistants du passé, du présent et du futur que Tony Hymas a composé magistralement est un opéra qui rend hommage à tous les oubliés de l'Histoire, un oratorio où la puissance des cuivres et de la percussion redonne au jazz son urgence de combat revendiquant la nécessité de la résistance.
Adressées aux résistants de la seconde guerre mondiale, les lettres américaines récentes de Barney Bush, John Holloway, David Miller et de la slammeuse Desdamona, dont le flow porte les mots acérés de tous comme des flèches pour que nous puissions vivre demain, répondent aux poèmes et textes clamés par les acteurs Nathalie Richard et Frédéric Pierrot que l'on a connus chez Rivette, Godard, Loach ou Assayas. La distribution de ce brûlot épique au poing levé et à la verve romantique est brillante : Aimé Césaire, René Char, Robert Desnos, Raymond Dronne, Buenaventura Durruti, Jean-Jacques Fouché et Gilbert Beaubatie, Armand Gatti, Georges Guingouin, Evelyn Mesquida, Marie-Eugène-Aimé Molle, Henri Nanot, Firmín Pujol, Maurice Rajfus, Jean Tardieu, Arsène Tchakarian.
Les Chroniques de résistance sont constituées de six parties : "Situation" replace d'emblée le combat dans le mouvement de l'Histoire sans négliger les luttes actuelles ; "Espagnols" parce que tout a commencé en 1936 et que les anti-franquistes passèrent plus tard les Pyrénées dans l'autre sens pour se battre contre les Nazis ; "Limousin" où le producteur Jean Rochard a fait naître ce magnifique projet lors du Festival de Treignac, Kind of Belou, et où surtout le maquis fut particulièrement actif (la première journée de l'équipe, avant les répétitions, commença par la visite du village martyr d'Oradour-sur-Glane) ; "Femmes" inoubliables, chansons bouleversantes portées par la voix à la fois tendre et déterminée d'Elsa Birgé : Suzy Chevet (écrite par Serge Utgé-Royo comme Souvenir de Ponzán dit François Vidal), Je trahirai demain (poignant texte de Marianne Cohn), Valse macabre 'à Germaine Tillion' (que j'ai moi-même écrite, inspiré par la lecture du Verfügbar et des témoignages des rescapées de Ravensbrück filmés par David Unger) ; dans le CD Elsa (qui à onze ans en 1996 interprétait déjà ¡Vivan las utopias! dans la compilation culte Buenaventura Durutti) chante également Les flamboyants et Addi-Bâ dont les paroles sont de Sylvain Girault et La complainte du Partisan écrite par Emmanuel d'Astier de la Vigerie sur une musique d'Anna Marly ; "Étrangers" pour les résistants de la première heure, Allemands (communistes du KPD, communistes antibolchéviques du KPOD, anarcho-syndicalistes la FAUD, anciens spartakistes, protestants de la Ligue d'urgence des pasteurs de Martin Niemöller, catholiques anciens membres de Zentrum, petites organisations étudiantes comme la Rose Blanche, aristocrates du Cercle de Kreisau, actions individuelles comme celle de Johann Georg Elser, déserteurs de la Wehrmacht, etc.), combattants de la MOI, Main Œuvre Immigrée (Polonais, Arméniens, Hongrois, Italiens, Espagnols, Français), Juifs de toute l'Europe, tirailleurs sénégalais renvoyés en Afrique pour "blanchir" l'armée de libération jusqu'au massacre de Thiaroye par les blindés français, tirailleurs marocains, tunisiens, algériens et l'on connaît maintenant les massacres de Sétif du 8 mai 1945 qui inaugurent la guerre d'indépendance algérienne, etc. ; "Libération(s)" parce que rien n'est terminé et que partout dans le monde des peuples résistent à l'oppression, à l'occupation, à la colonisation !
La musique du pianiste anglais Tony Hymas est remarquablement efficace, lyrique et puissante, sans aucun temps mort. Elle a donné du fil à retordre aux cinq instrumentistes virtuoses. Heureusement le saxophoniste baryton François Corneloup l'a pratiquée au sein d'Ursus Minor, le batteur-mandoliniste minnesotien des Fantastic Merlins Peter Hennig une fois dans le trio de Hymas, tandis que les cuivres de Journal Intime (Sylvain Bardiau à la trompette, Matthias Mahler au trombone, Frédéric Gastard au saxophone basse) font corps. Le souffle de la résistance leur donne l'énergie indispensable à cette fresque incroyable, suite logique des Voix d'Itxassou de Tony Coe, de la trilogie indienne Oyaté de Hymas et du double album consacré à Durutti.
Le livret bilingue de 152 pages est un complément indispensable, bourré d'informations passionnantes en plus de tous les paroles en français et anglais, et illustré merveilleusement par Vincent Bailly, Daniel Cacouault, Sylvie Fontaine, Stéphane Levallois, Jeanne Puchol, Vaccaro et quantité de photographies d'époque.
Parallèlement à la sortie de l'album chez nato et distribué par L'Autre Distribution, Frank Cassenti a réalisé un documentaire pendant les répétitions à Treignac en intégrant des extraits de son premier film, L'affiche rouge. Quant au spectacle il commencera sa tournée à l'automne. Ne le manquez pas !

samedi 23 août 2014

Une éclaircie


Le soleil revient demain...

mercredi 20 août 2014

Mantra Nuages


Le spectacle commence dès le matin. Allongés dans le lit nous regardons les nuages se transformer vitesse V. Ils peignent des bestioles que nous reconnaissons parfois et parfois non. Un jour il faudra les inventer. Nous y pensons.


En montagne nous les regardons de haut. Des brumes envahissent la vallée, tout en bas, caressant le lit de la rivière. D'autres nuages montrent leur plus beau profil comme si nous y attachions de l'importance. Les plus gloutons phagocytent la voûte céleste jusqu'à l'extinction du soleil. Poussés par les vents ils se déchirent, division cellulaire donnant naissance à de nouvelles entités ancestrales. On y passerait sa vie.