Jean-Jacques Birgé

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vendredi 19 octobre 2018

La galère des Points Relais


D'habitude je peste contre les transporteurs qui ne livrent jamais comme ils s'y sont engagés. Cette fois j'avais 5 colis de 17 kilos à envoyer en Alsace par Mondial Relay, or la plupart des commerçants qui assurent ce service refusent de prendre des colis de plus de 10 kilos. J'en appelle 13 avant d'en trouver un qui accepte que je dépose mes 87 kilos le lendemain. Je n'avais pas choisi ce mode de livraison, mais l'acheteur de la collection de livres de science-fiction du Club du Livre d'Anticipation qui appartenait à mon père.
Il me reste encore à vendre les revues Fiction Magazine (1953-1987), Satellite (complète 1958-1963), Galaxie (1964-1977), Hitchcock Magazine, Mystère Magazine, des recueils chez Casterman, d'autres bouquins de science-fiction chez Gallimard, de la collection rouge chez Hachette, etc., sans compter les 47 volumes reliés géants du Génie Civil (1915-1937) qui appartenaient à mon grand-père, les 12 volumes reliés du Théâtre de Pierre Corneille (1827), les 8 volumes reliés de Courteline (1930), quantité d'Avant-Scène Théâtre, des livres de son Enfer, un Vian illustré par Boullet, un Valentine Penrose préfacé par Paul Éluard, je n'en finirai jamais ! D'autant que de mon côté je cendrais bien ma collection des Cahiers du Cinéma depuis 1974 (600 numéros) et les 46 premiers magazines de photos Zoom (1971-1977). J'en ai mis une partie sur LeBonCoin, mais n'hésitez pas à me contacter...

jeudi 18 octobre 2018

La mort de Jacques Monory me flanque "les bleus"


"Les bleus", c'est ainsi qu'une amie québécoise évoque le cafard ou la mélancolie, traduction littérale du blues. Nous aimions tant son approche cinématographique de la peinture, en résonance de la mienne à la musique, qu'en 1985 nous avions demandé à Jacques Monory l'autorisation d'utiliser une de ses toiles comme couverture du dernier vinyle d'Un Drame Musical Instantané. Carnage est épuisé depuis 25 ans, c'est le seul album du Drame que vous ne trouverez plus ni en vinyle, ni en CD. Au dos de la pochette, Bernard Vitet jouait le rôle du terroriste un flingue à la main, Francis Gorgé était vêtu d'habits déchirés par l'explosion et je figurais une sorte de héros, la mallette sauvée in extremis. Orson Welles disait qu'il suffit de retirer un seul paramètre à la réalité pour entrer en poésie. Le monochrome bleu nous faisait pénétrer dans le monde des rêves, même dans les scènes de violence, sortes d'arrêts sur image en équilibre précaire sur le réel. Nous partagions avec Jacques Monory le goût du thriller, un genre que les écrivains ont souvent choisi pour critiquer la société. Le tableau Explosion peint en 1973, dont Carnage est un détail, me rappelle le dernier plan du dernier film de Luis Buñuel, Cet obscur objet du désir. La bombe laisse la fumée grimper vers le ciel bleu. Depuis, les attentats se sont multipliés...


Jacques Monory était un homme exquis, toujours un sourire aux lèvres, attentif, bienveillant. Plus tard il nous offrit une image en guise de carte postale pour notre trio, Technicolor, un tableau qu'il avait détruit, mais qui collait avec notre regard sur les animaux. Le public y était aussi encagé que le chimpanzé. Lorsque la vidéaste Dominique Belloir voulut sonoriser le film que lui avait commandé La Cité des Sciences et de l'Industrie pour être projeté à l'entrée du planétarium, Monory lui suggéra de nous demander de composer la musique originale du film Souvenir autour de ses toiles renvoyant à l'homme et au cosmos. J'utilisai un synthétiseur, un échantillonneur, un vocodeur, un harmoniseur, une trompette de poche, une flûte et des appeaux. Bernard jouait de la trompette, Francis se servait d'un E-Bow sur sa guitare, d'un synthétiseur, d'un mellophone et d'appeaux. Participaient également à cet enregistrement de 1986 le violoniste Bruno Girard, Kent Carter à l'alto, Hélène Bass et Marie-Noëlle Sabatelli aux violoncelles, Geneviève Cabannes à la contrebasse. La dernière fois que j'ai rencontré Jacques Monory, c'était à l'occasion de l'exposition des Justes d'Agnès Varda au Panthéon il y a déjà 11 ans. Hier, à 94 ans, il est finalement entré dans un monde sans couleurs, nous laissant juste broyer du noir...

mercredi 17 octobre 2018

Bruno Billaudeau, électroacousticien en temps réel


Ce week-end j'ai arpenté les ateliers d'artistes de Montreuil qui avaient ouvert leurs portes. J'étais surtout intrigué d'aller écouter les instruments construits par Bruno Billaudeau qui les exposait au Théâtre Berthelot. J'ai d'abord imaginé la musique en regardant ses sculptures sonores, mais c'est seulement lors du concert que j'ai découvert ses improvisations électro-acoustiques. Les micros contact captent le son de la matière qu'il excite de différentes manières, avec archet, mailloches, pincements, etc., mais il utilise également des micros magnétiques et des capteurs piézzo comme sur une guitare électrique. Les noms de ses instruments fabriqués avec des matériaux recyclés suggèrent leur sonorité : totem de scies, celloharpa, guitaressort, harpependulair, sciegong... Ne pas croire que c'est un Indien qui joue roots sous prétexte que le bois et le métal rappellent leur passé d'objets d'usage. Billaudeau traite ses sons avec l'informatique de Live Ableton et Max MSP. Ce jour-là il avait également apporté ses Boîtes bleues, petites valises de circuits électroniques éclairés par des diodes : la Spring Suitcase, la Clock Writer Box, l’Electro Box, la BipBip Box ! Je ne pouvais pas rester pour les concerts suivants, mais j'aurais été intéressé de l'écouter jouer avec d'autres improvisateurs, car les sons de sa démonstration en forme de show-case étaient vraiment très intéressants, envahissant l'espace en privilégiant la profondeur... Or souvent les nouveaux luthiers ont du mal à prendre du recul et à pervertir leurs instruments comme savent le faire les compositeurs. Il existe des exemples fameux comme celui de Harry Partch qui inventa des instruments aptes à jouer ce dont il rêvait. Il me semble ainsi nécessaire que l'idée précède le style...
J'ai la chance d'avoir conservé quelques uns des instruments inventés par mon camarade Bernard Vitet : frein (contrebasse à tension variable) et alto à frets en laiton et plexiglas, flûtes en PVC et plexi, trompes, trompettes à anche, cloches tubulaires, pots de fleurs accordés, etc. Si Françoise Achard a pu sauver le célèbre Dragon (balafon géant), les autres ont probablement disparu de son ancien domicile avec le reste de ses souvenirs... Je regrette en particulier l'incroyable pyrophone (orgue à feu) et les instruments qu'il avait fabriqués pour Georges Aperghis comme la vielle à roue qu'on actionnait en poussant le caddy qui l'abritait ! Je possède également des flûtes construites par Nicolas Bras, une crakle box d'Éric Vernhes. Éric m'a également programmé un synthétiseur perso, le JJB64, et Antoine Schmitt la Mascarade Machine. La Pâte à Son et Fluxtune conçus avec Frédéric Durieu ne fonctionnent hélas plus que sur de très vieilles machines. Alors je dévie de leur fonction originelle quelques applications que les Inéditeurs ont conçues pour iPad comme la Machine à rêves de Leonardo da Vinci et DigDeep...
Mais les pièces de Billaudeau sont vraiment très belles. Il est seulement dommage que toute cette lutherie originale reste toujours à l'état de prototype et que seuls soient reproduits des instruments dont le marché pense pouvoir tirer un substantiel profit, ce qui n'est pas toujours le cas, les plus délirants disparaissant évidemment très vite...

mardi 16 octobre 2018

Wassim Halal, un coup de maîitre !


J'avais adoré le trio des Revolutionary Birds auxquels participait le joueur de darbuka et de doholla (darbuka grave) Wassim Halal avec Mounir Troudi et Erwan Keravec. J'admirais le jeune percussionniste franco-libanais, je suis estomaqué par le compositeur qui publie son premier album solo d'une maturité exceptionnelle. Si le solo signifie en être l'organisateur, d'autant que l'improvisation y tient une place majeure, il faut reconnaître qu'il a su s'entourer. Une trentaine de musiciens l'épaulent sur cet incroyable triptyque en 3 CD qui se déplie comme un petit opéra dont je ne comprends hélas pas les quelques mots puisqu'ils sont dits en arabe que je ne parle pas. Il n'y en a pas tant, mais si le verbe est à la hauteur de la musique, je veux bien l'apprendre, car Le cri du cyclope est un coup de maître !


Je ne m'y connais pas non plus suffisamment en percussion pour reconnaître si les peaux sont pures ou trafiquées électroniquement (Benjamin Efrati et Pierrick Dechaux au gugusophone ?), mais lorsqu'elles s'emballent je retrouve la transe qui vous emporte au delà du réel, dans un imaginaire qui n'appartient qu'à soi. Des frissons animent soudainement mon corps, me rappelant les feedbacks que je produisais avec mes premières œuvres électroacoustiques dans les années 60. Si le premier disque est axé sur la darbuka, il commence avec d'incroyables anches suraiguës (dont Samir Kurtov à la zurna) indiquant d'emblée que nous sommes loin d'un disque de percussion démonstratif. Les mélodies sous-jacentes fabriquent des timbres inouïs qui nous porteront jusqu'au bout.


Les deux superbes collages de Benjamin Efrati et Diego Verastegui, morcelés en huit panneaux par le biais du gabarit qu'impose la pochette CD ou reproduits sur les trois macarons, rappellent ceux de Max Ernst ou Jacques Prévert, intégrant par leurs éléments toutes les sources d'inspiration de Wassim Halal. Le second disque débute en effet avec un gamelan (Théo Mérigeau, Sven Clerx, Jérémy Abt, Antoine Chamballu, Ya-Hui Liang), se poursuit avec un quatuor d'anches (Benjamin Dousteyssier, Raphaël Quenehen, Jean Dousteyssier, Laurent Clouet) pour aboutir à un quatuor à cordes (David Brossier, Amaryllis Billet, Léonore Grollemund, Anil Eraslan), souvent rejoints par les peaux qui renforcent les polyrythmies et épaississent le timbre.


Les collages insistent aussi sur l'unité de l'ensemble. Ce ne sont pas trois disques, mais bien un triptyque musical à quatre volets graphiques. Les incantations de la chanteuse Leila Martial attaquent le troisième disque avec une pêche d'enfer, effets que prolonge la guitare de Grégory Dargent. Et ainsi de suite avec l'Aala Samir Band (Kamal Salam Jaber, Samen Almarya, Ibrahim Abomazem, Sami Fayud), les voix d'Oum Hassan et Gamalat Shiha, la zurna de Samir Kurtov... Pour clore ce voyage dans un pays qui, s'il n'était pas imaginaire, deviendrait ma prochaine escale, entrent en free jazz oriental l'accordéoniste Florian Demonsant, le trompettiste Pantelis Stoikos, le clarinettiste Laurent Clouet, et enfin Erwan Keravec à la cornemuse. Halal reprend sa place d'accompagnateur de ces musiques tournoyantes et enivrantes alors qu'il est le grand ordinateur de ce grand charivari commencé avec toute la smala dès L'oracle qui ouvrait le premier disque, le tout remarquablement enregistré par Cyril Harrison.


Ce sont bien de ses voyages que s'est inspiré Wassim Halal pour accoucher de ce petit bijou composé de trois galettes d'argent, au Liban où il s'est initié au Dabkeh, le répertoire de mariage, en Turquie auprès des Tziganes et partout où son métier l'a mené. Quand la musique laisse place au silence, on a l'impression de revenir d'un long voyage dépaysant entrepris en tapis volant comme dans Starik Khottabych (Grand-père miracle), le film magique de Gennadi Kazansky en Sovcolor que je n'avais pas revu depuis qu'il avait été projeté dans mon école primaire...

→ Wassim Halal, Le cri du cyclope, 3cd Collectif Çok Malko avec le soutien de l'AFAC Fondation (Arab Fond for Arabic Culture), dist. Buda/Socadisc, sortie en novembre 2018

lundi 15 octobre 2018

Barbara Hannigan, incarnations


Barbara Hannigan serait-elle la nouvelle Cathy Berberian ? La comparaison est probablement erronée, mais la soprano canadienne possède le toupet, l'humour et la virtuosité de la cantatrice disparue prématurément en 1983. Si l'on ajoute qu'elle est aussi acrobate et chef d'orchestre, nous sommes en face d'une artiste complète qui donne aux opéras auxquels elle participe une intensité rare.


Comme beaucoup d'internautes je l'ai découverte en 2015 avec son interprétation magistrale d'un extrait du Grand Macabre de György Ligeti dirigé par Simon Rattle. J'ai d'abord eu envie d'en écouter plus, alors j'ai acheté le CD où elle chante la Sequenza III de Luciano Berio, Crazy Girl Crazy de George Gershwin qu'elle dirige en même temps ainsi que la Lulu Suite d'Alban Berg. Il est accompagné d'un petit film Music Is Music réalisé par son compagnon depuis 2015, le comédien Matthieu Amalric. J'ai continué avec Socrate d'Erik Satie, la seule œuvre dramatique du musicien d'Arcueil qui osa la composer seulement après que Debussy, son ami adulé, fut mort. Mais je préfère la version de Cuénod, ou, mieux, l'originale pour mezzo, trois sopranos et orchestre, dirigée par Friedrich Cerha. Et puis je suis enfin passé aux opéras en DVD...
J'ai ainsi acquis Written On Skin de George Benjamin, Lulu de Berg et La voix humaine de Francis Poulenc. Il y en a d'autres, mais j'ai une tendresse particulière pour les deux derniers. J'ai eu la chance d'assister à la création de Lulu par le trio Boulez-Chéreau-Peduzzi à l'Opéra de Paris en 1979 assis au premier rang grâce à mon abonnement à l'Ircam. Or c'est Wozzeck de Berg qui me fit entrer dans le monde du lyrique qui m'insupportait jusque là, probablement parce que mon père en était féru. Quant à La voix humaine, c'est une de mes œuvres dramatiques préférées, d'une part pour le livret de Jean Cocteau, d'autre part parce que j'ai toujours défendu Poulenc, compositeur schizophrénique partagé entre ses pièces liturgiques et canaille, mouton noir de la famille Rhône-Poulenc ! Je suis totalement fan de ses surréalistes Mamelles de Tirésias et de ses terribles Dialogues des Carmélites, peut-être grâce à l'interprétation de la sublimissime Denise Duval qui privilégie la diction et la théâtralité avant tout.


Barbara Hannigan est plus difficile à comprendre, elle roule les r, mais chanter couchée par terre ou en se tordant dans tous les sens est une prouesse. Les mises en scène de Krzysztof Warlikowski sont évidemment très spectaculaires, demandant un investissement autant physique que vocal. Le metteur en scène polonais cherche systématiquement à pervertir les intentions originales des librettistes en transposant l'intrigue grâce aux failles que les livrets recèlent. Au lieu d'être simplement une femme au téléphone avec son amant qui la quitte, l'héroïne est accompagnée par la pensée de son amant qui meurt plein de sang, victime d'un révolver qui se retournera contre elle-même. La chorégraphie hystérique de Claude Bardouil est hélas un peu trop caricaturale à mon goût. Pour une fois je préférais le classicisme où le téléphone est une « arme effrayante qui ne laisse pas de traces, qui ne fait pas de bruit » plutôt que l'afflux d'hémoglobine et de rimmel dégoulinant. Cette tragédie lyrique en un acte est couplée et précédée du Château de Barbe-Bleue, unique opéra de Béla Bartók sur un livret de Béla Balazs avec le duo John Relyea et Ekaterina Gubanova. J'en préfère la scénographie avec ses chambres transparentes et coulissantes. Les écrans vidéo produisent des effets de perspective, multipliant les points de vue, et les scènes glissent sans cesse de tableaux en tableaux, plus étonnants les uns que les autres. J'avais l'intention d'assister à ce spectacle, mais les places à 200 euros m'en ont dissuadé. Je me suis rattrapé en projetant le DVD sur mon très grand écran pour seulement 25 euros, expérience reproductible !


Pour Lulu, on retrouve le nouveau baroque de Warlikowski avec la même équipe artistique, scénographie, lumière, costumes, chorégraphie, vidéo, etc. La présence d'enfants semble indiquer chaque fois que tout a commencé très tôt, ces névroses alimentant toujours le répertoire parce qu'il n'est que la représentation théâtrale de nos vies. Les introductions parlées au micro participent de la même distanciation. Des scènes parallèles se déroulent en arrière-plan pendant l'action principale, agisant comme des prismes révélateurs. Barbara Hannigan trouve en Lulu un rôle à sa mesure dans cet opéra dont l'argument inspiré de La boîte de Pandore et de L'esprit de la Terre de Frank Wedekind est une suite de coups de théâtre sur une des plus belles musiques symphoniques du XXe siècle. Presque nue, sur des pointes, la soprano participe à cette accumulation de provocations critiques. Le spectacle est ahurissant.

J'ai continué mon enquête avec d'autres CD. Vienna Fin de siècle rassemble des œuvres de Schönberg, Webern, Berg, Zemlinsky, Hugo Wolf et Alma Mahler écrites entre 1888 et 1910. En allemand comme en français, Barbara Hannigan, accompagnée ici au piano par Reinbert De Leeuw, privilégie la dramaturgie et le lyrisme au détriment de la compréhension des paroles. Son caractère échevelé est plus à son aise dès que la folie s'empare des rôles. Ses apparitions dans In the Alps de Richard Ayres enregistré en 2008 avec le Blazers Ensemble sont carrément cocasses à l'instar du reste de la partition aux accents de fanfare. Par contre je m'ennuie terriblement de la banalité de Let Me Tell You de Hans Abrahamsen. Il y a toujours une énigme derrière l'excellence. Pour m'approcher de sa révélation j'ai tendance à viser l'exhaustivité. On finit toujours par en trouver une interprétation, même si elle vaut ce qu'elle vaut !

vendredi 12 octobre 2018

Borja Flames, rouge vif


Il y a deux ans je saluais l'album Nacer Bianco de Borja Flames. De Naître blanc le compositeur espagnol est passé au rouge vif de Rojo Vivo. Ne croyez pas que je comprenne sa langue, cela me manque cruellement pour piger le sens de ses paroles. Tenter d'attraper au vol des bribes de ce qu'il chante aurait même tendance à me flanquer la migraine, d'autant que cette fois la musique est dense, rapide et enjouée. De petites boucles rythmiques astringentes de synthétiseur et percussion contrastent avec ses mélodies à la voix tendre.
Il y a vingt ans, avec Bernard Vitet, nous avions l'ambition démesurée de renouveler la chanson française avec l'album Carton. Le disque avait rencontré un joli succès critique, mais n'avait évidemment rien révolutionné. Il est probable que ces autres cinglés resteront marginaux dans un marché étouffé par les produits Kleenex et la communication de masse abrutissante. Mais au moins cela sonne autrement et ça remue les méninges. Sur scène Borja Flames est accompagné par sa comparse Marion Cousin qui chante, claviérise et percussionne, Paul Loiseau aux percussions et Rachel Langlais aux claviers. N'oubliez pas de laisser tourner le disque jusqu'à la ghost track, une facétie de plus sur un album qui interroge fondamentalement sur le champ immense que pourrait investir la chanson si le métier n'était pas si timoré. Borja Flames fait bouger les lignes de front. On gagne du terrain. Il est publié par Les Disques du Festival Permanent, le label du violoncelliste Gaspar Claus, qui accueille d'autres pirates de la variété pop comme Sourdure ou Marc Melià. On est donc tout ouïe et plein d'espoir pour l'avenir.



→ Borja Flames, Rojo Vivo, cd Les Disques du Festival Permanent, sortie le 19 octobre 2018

jeudi 11 octobre 2018

Sorry to Bother You, comédie corrosive du rapper Boots Riley


J'avais découvert Boots Riley lors du concert inaugural d'Ursus Minor à Villejuif il y a 15 ans. Son propre groupe, The Coup, avait retiré de la vente leur disque qui devait sortir le 11 septembre 2001 à cause de la pochette prémonitoire où l'on voyait les Twin Towers exploser avec Boots appuyant sur l'un des boutons d'une basse électrique. Sur ce fabuleux album d'Ursus Minor, Zugzwang, il chantait entre autres "Burn The Flag (Brûle le drapeau)"... C'est la génération des enfants des Black Panthers qui résiste toujours aux États Unis. La presse européenne relate rarement leurs actions, sauf lorsqu'elle est soutenue par des blancs comme lors de Occupy Wall Street. Ces dernières années Boots Riley avait un peu disparu de la scène musicale, et pour cause. Il vient de réaliser son premier long métrage de fiction, tout aussi politique que son rap revendicatif.
Sorry To Bother You est un drôle de film qui ne ressemble à aucun autre. Il en parle comme d'une comédie sombre et absurde avec réalisme poétique et science-fiction, inspirée du monde du télémarketing. Le scénario s'inspire de sa propre expérience en Californie où il avait emprunté une voix de blanc pour convaincre les clients potentiels. Ses élucubrations corrosives transposent avec humour son analyse critique radicale du capitalisme. Pour l'avoir écrit en 2012 sous Obama, Boots Riley a gommé tout ce qui pourrait sembler une charge contre Trump pour l'axer contre les véritables auteurs du marasme et non sur leurs marionnettes. Le film exhorte ainsi les salariés à se syndiquer et à se regrouper solidairement sans céder aux chimères de l'argent au risque d'être transformés en monstres.


Les acteurs Lakeith Stanfield (Selma, Straight Outta Compton, Get Out), Tessa Thompson (Selma, Thor: Ragnarok, etc., elle incarne ici une plasticienne radicale et féministe), Steven Yeun (The Walking Dead), Danny Glover (en dehors de L'arme fatale, La couleur pourpre, etc., il est connu pour ses soutiens à Bernie Sanders et Mélenchon !) participent à cette joyeuse farce grinçante où la fantaisie des résistants rivalise avec le cynisme des exploiteurs manipulateurs d'opinion.

Sortie en France le 16 janvier 2019

mercredi 10 octobre 2018

6 Deutsche Grammophon Recomposed


Je vais de découverte en découverte. Elles ne sont pas forcément récentes. Cela me rappelle une histoire corse que m'avait racontée Jean-André Fieschi, avec l'accent évidemment : un vieux de l'île avait abattu un couple de touristes anglais, geste franchement inexplicable ; comme la police l'interroge sur ses motivations, le vieux Corse répond que les Anglais sont responsables de la mort de Jeanne d'Arc ; les policiers surpris lui rappellent que c'était tout de même il y a des siècles de cela; le vieux s'exclame alors "peut-être, mais moi je l'ai su qu'hier !"...


La mienne est une histoire allemande. Le célèbre label de musique classique avait commandé à plusieurs compositeurs de musique électronique des remix d'œuvres du répertoire dirigées par Herbert von Karajan, leur fournissant par exemple des enregistrements de Shéhérazade de Rimsky-Korsakov, des Planètes de Holst (Mars), de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvořák, de la Moldau de Smetana, de la 8e symphonie de Schubert (1er mouvement), des Tableaux d'une exposition de Mussorgsky (Gnomus arrangé par Remo Giazotto), l'Adagio prétendument d'Albinoni, des Hébrides de Mendelssohn-Bartholdy et du Lac des Cygnes de Tschaikowsky !
Mais Matthias Arfmann ajoute l'Ouverture du Hollandais Volant de Wagner et les Scènes d'enfants de Schumann (2005), Carl Craig & Moritz von Oswald le Boléro et la Rhapsodie espagnole de Ravel (2008), Max Richter s'attaque aux Quatre saisons de Vivaldi (2008), Matthew Herbert à la Xe symphonie de Mahler (2010). Quant à Jimi Tenor, il enchaîne Music For Mallet Instruments, Voices And Organ et Six Pianos de Steve Reich, Wing on Wing d'Esa-Pekka Salonen, Répons (Section 1) et Messagesquisse de Boulez, les Variations de Satie, Déserts et Ionisation de Varèse et le Concerto choral sans paroles à la mémoire d'Alexander Yurov de Georgi Sviridov (2006) ! À l'instar des DJ échantillonnant les musiques dont les majors auxquelles ils appartiennent ont les droits (ce qui laisse les indépendants bien démunis ou les transforme en pirates), le label allemand exploite ainsi son fond de commerce avec intelligence.


Je n'ai pas entendu les récentes Suites pour violoncelle de Jean-Sébastien Bach par Peter Gregson (2018), mais j'ai trouvé passionnantes les cinq autres adaptations sorties depuis quelques années.
Mon préféré est de très loin le travail du Finlandais Jimi Tenor, s'appropriant totalement ses aînés ou ses contemporains sans aucune retenue, dynamitant les originaux en leur superposant quantité d'instruments et de filtres. Reich est transformé en big band de jazz sur rythmique reggae, Salonen en exotica féérique, Boulez en electro funky, Varèse en bande-son d'un thriller, etc. J'adore, d'autant que cette renaissance du passé est cousine de mon prochain disque qui devrait faire suite à celui de mon Centenaire !


L'Américain de Detroit Carl Craig & le Berlinois Moritz von Oswald mettent en boucle Ravel et Moussorgsky pour composer une longue pièce répétitive hypnotique.


Le Hambourgeois Matthias Arfmann est le plus banal, technoïsant rythmiquement les classiques sans prendre de véritable distance, ce qui revient paradoxalement à une iconoclastie ringarde que les autres remixeurs ont su éviter.


Si Max Richter est le plus classique avec sa magnifique réinterprétation pour orchestre de 2012, il ajoute de nouveaux remix dans une version dite de luxe où il collabore en 2014 avec Daniel Hope et André de Ridder pour de reposants soundscapes répétitifs et bucoliques, avec en plus des remix forcément plus kitsch de Robot Koch, Fear of Tigers, NYPC...


L'Anglais Matthew Herbert réussit une sorte d'évocation radiophonique conceptuelle éclairant la partition inachevée de Mahler d'un jour totalement nouveau, ajoutant un violon alto enregistré sur la tombe du compositeur, diffusant la symphonie dans un cercueil plombé, ajoutant des petits oiseaux pris près de Toblach dans les Alpes italiennes où Mahler passait ses vacances d'été...
Toutes ces iconoclasties méritent d'être écoutées, car la distance entre le passé et le présent rend encore plus flagrante la relecture qu'avec les albums Remixed d'après Steve Reich ou Métamorphose, messe pour le temps présent d'après Pierre Henry et Michel Colombier dont les effets sont télécommandés. Ces recompositions racontent des siècles d'histoire de la musique en dressant d'innombrables ponts qu'il faut emprunter pour faire le voyage d'hier à aujourd'hui. À l'inverse elles nous interrogent sur la manière dont ces œuvres étaient perçues à une époque où elles étaient contemporaines.

mardi 9 octobre 2018

Quand c’est cassé c’est cassé


Il ne reste plus qu'à recevoir la confirmation du notaire pour valider notre divorce. C'est mon deuxième. Je me suis chaque fois marié pour des raisons techniques et qui ne m'incombaient pas directement. L'amour n'a rien à y faire, même si j'étais follement amoureux des deux femmes en question. Le mariage n'est que l'assentiment de la société, administratif et dans le regard des autres, la famille, les amis, les collègues, cela dépend des milieux. Plus le mariage est simple, plus le divorce le sera. S'il a lieu, ce n'est heureusement pas obligatoire, qu'on me comprenne. J'envisage pourtant toujours la rupture au début de chaque association, qu'elle soit amoureuse ou professionnelle. Si cela craque, tout est réglé sans trop de chamailleries. Je crains que les jeunes gens qui dépensent des fortunes pour leur mariage n'aient pas fini de payer leur emprunt avant de se séparer ! Mes deux divorces se sont donc passés à l'amiable, formule simplifiée comme on l'appelle aujourd'hui, 960 euros le menu pour deux personnes, service compris. Ce n'est pas donné, mais ce n'est pas une catastrophe. Si c'en est une, ce n'est pas là qu'elle se situe. J'ai vécu treize ans avec la mère de ma fille, plus de quinze avec Françoise, longtemps parfois avec d'autres, avant et entre temps.
Après quelques semaines plutôt déstabilisantes, j'ai tranquillement accepté mon sort et envisagé une vie nouvelle. Pour me consoler, ma fille m'a dit que j'allais rajeunir et perdre quelques mauvaises habitudes. J'ai en effet changé de régime, perdu les six kilos qui me transformaient en homme enceint, marché tous les matins à jeun, je suis sorti autant que possible. J'ai d'abord regardé les filles comme un ivrogne qui suit des yeux la bouteille qui passe dans un restaurant. J'ai testé sans succès les sites de rencontres pendant un mois avant de m'en désinscrire, mais je pourrais écrire une thèse sur le sujet. J'y reviendrai ici certainement, cela en dit long sur l'évolution de la société.
Il vaut mieux retrouver son calme. Django et Oulala n'ont jamais été aussi câlins. Les amis sont adorables. C'est une question de rythme. Au jeu des chaises musicales chaque chose retrouve sa place. Le romantisme fleur bleue oblige à ne pas s'installer dans un confort célibataire que le conflit bienveillant du couple bouscule heureusement. Celles et ceux qui tiennent à nous émettent des critiques fondamentalement positives. Le collectif est tellement plus marrant que le solo, exercice bien pâlichon en regard des modes associatifs. On privilégiera la dialectique. Le fatalisme, n'empêchant nullement mes facultés de résistance et de révolte permanentes (qui n'ont rien à voir avec ma situation sentimentale à laquelle je ne fais aucune allusion pour une fois dans ce billet), m'a dicté une petite samba le jour où j'ai cassé un objet auquel je tenais. Il n'y a que dans les films de Cocteau que l'on peut remonter le temps...

Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé…

Y a pas moyen
D’rembobiner
Pour recoller
Les sentiments

Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé…

Y a plus qu'à vivre
Au jour le jour
Car c'est l’amour
Qui nous rend ivre

Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé
Quand c’est cassé c’est cassé…

Vous entendez les maracas ?

lundi 8 octobre 2018

Double Negative de Low


Je ne connaissais pas le groupe Low qui depuis 25 ans produit une sorte de pop expérimentale dépressive un peu folk, pas vraiment ma tasse de thé même si les harmonies vocales du couple Mimi Parker et du guitariste Alan Sparhawk sont plutôt sympas. Je suis revenu sur leur dizaine de précédents albums après avoir découvert le tout récent Double Negative, mais ils ne m'ont pas aussi emballé. Mais là, oh la la, noir c'est noir, il n'y a plus d'espoir. Ce nouvel album est absolument renversant. Une sorte de rouleau compresseur autobroyeur écrabouille tout sur son passage. La noise hyper saturée jusqu'au boutiste utilisée par ces habiles faiseurs de chansons trouve une résolution hyper attrayante, voire carrément sexy, modèle enfer. Sur la pochette rose se détache en relief un morceau de plastique noir cassé que je suis incapable d'identifier, peut-être un bout de lecteur...


J'ai la même impression que lorsque j'ai découvert Radiohead ou Tilt de Scott Walker. La pop finit par assimiler brillamment toutes les recherches expérimentales. Le disque doit s'écouter fort pour en apprécier la cruauté sonore. Les voix qui émergent n'en sont que plus convaincantes comme sur Fly ou Always Trying to Work It Out. Le bassiste régulier du groupe Steve Garrington et sur Always Up la flûtiste basse Maaika Van Der Linde y mettent leur grain de chlorure de sodium. À se demander si ce n'est pas plutôt du potassium ? On peut imaginer que l'ingénieur du son BJ Burton y est aussi pour quelque chose. Ça glitche à mort, ça bat fort, ça pompe sévère, ça drone sévère, ça sature à faire accoucher prématurément ses enceintes, le genre de disque poisseux qui colle à la platine et qu'on a du mal à extirper pour écouter autre chose...

→ Low, Double Negative, lp ou cd Sub Pop, 19,99€ ou 12,99€

P.S.: Alain me rappelle que ce couple de Mormons de Duluth est à La Gaîté Lyrique ce samedi 13 octobre à 19h30.

vendredi 5 octobre 2018

Le baromètre Ikéa


Le baromètre Ikéa ou la sérendipité appliquée aux objets marchands.
Je ne sais plus quelle mouche m'avait piqué d'acheter cette petite table de nuit chez Ikéa, une planche ronde fixée à un mât vissé sur un pied en métal. Peut-être avais-je trouvé la chose légère, voire pratique en appoint à l'happy hour. J'ai fini par la vernir de la couleur du sauna en cèdre rouge et je l'ai placée à côté de la porte pour y déposer ce que j'avais oublié de laisser à la maison, par exemple mes lunettes. Je me suis aperçu que ce n'était certainement pas du bois lorsqu'il plut beaucoup et que la planche piqua du nez. À la saison sèche elle est remontée jusqu'à viser les étoiles. Voilà, je pensais avoir acquis une petite table et j'ai un baromètre très original façon bois imitation cèdre rouge ! D'un autre côté, on peut se demander si le reste du mobilier Ikéa n'est pas aussi de la camelote... Pas la peine de vous moquer, tout le monde connaît la réponse.

jeudi 4 octobre 2018

Contretemps prémonitoire


Les événements se précipitant, mais toute ma vie les événements se sont précipités, je regarde mon dernier disque, l'album de mon Centenaire, avec des yeux nouveaux. Je craignais que certains textes le renvoient aux orties, qu'ils piquent et démangent. Or je constate avec effarement que tout ce que j'ai écrit est prémonitoire. Là encore j'ai le sentiment que toute ma vie fut prémonitoire. Probablement l'ai-je orientée pour qu'elle coïncide avec mes désirs et mes appréhensions. J'avais peur que la charnière, cette bascule du passé au futur, me handicape dans la construction que je devrai affronter bientôt et que je n'avais pas su prévoir. Il n'en est rien. Bien au contraire. Je relis les signes comme si j'avais été écrit, comme si l'avenir m'était dicté par une force inconsciente. Cocteau parle très bien du mystère de la création artistique, cette poésie qu'il décline à toutes les sauces, du roman au cinéma, du théâtre au journalisme... Cet héliocentrisme lacanien interroge évidemment le matérialisme historique dont je suis friand. Si mes années 80 tournent autour de la parentalité alors qu'une nouvelle génération allait naître, facteur déterminant qui m'avait échappé et jouant le rôle involontaire de mise à feu, ce sont les années 2000 et 2010 qui me préoccupaient. Leur évocation était-elle compatible avec la nouvelle donne ? En réalité l'aventure fonctionne à merveille si j'accepte un décalage de quelques mois pour que tout rentre dans le merveilleux désordre où tout semble à sa place ! Je recopie donc ici le texte de la valse du nouveau siècle :

Comme je suis toqué
Étourdi par la danse
Je ne sens plus mes pieds
Je n’ai même plus pied
Et j’oppose au paquet
De la vie qui s’avance
Les amours libérés
De la maturité

Comme je suis coquet
Tous les mots ont un sens
Pas besoin de verre à pied
Mais des vers à six pieds
Pour ensemble trinquer
À cette renaissance
Repoussant le guêpier
D’un sous terre à six pieds

Évidemment je suis probablement le seul avec quelques amis proches à qui j'aurai pu me confier à saisir toutes les allusions que j'y décèle. Je croyais refléter ce que je vivais alors que j'avais un ou deux métros d'avance. On dit qu'un train peut en cacher un autre. Il me reste tout de même à patienter au passage à niveau. J'espère que celui qui croise ma route n'est pas aussi long que certains convois américains interminables dont j'ai le souvenir et qui nous bloquaient en rase campagne. Les quais de gares sont plus prometteurs.
C'est donc seulement ce matin que je suis capable d'aborder la décennie suivante qui est en cours sous un angle nouveau. Mon texte, écrit pourtant il y a vint ans et mis en musique il y a six avec Birgitte Lyregaard et Sacha Gattino, ne rencontrera son actualité qu'avec les temps futurs. Mais déjà se dessine une perspective cohérente, l'ombre d'un dénouement, si ce n'est réel, du moins rêvé. Car toute cette histoire est définitivement affaire de contretemps... Si certains propos paraissent abscons ou mystérieux, c'est que je marche sur des œufs, à n'en pas croire mes yeux !

Combien de jours
Résisterai-je
Mon tendre amour
Ma Blanche-Neige

Combien de nuits
A vous attendre
Sans faire de bruit
Sans vous entendre

Combien de temps
Prend un baiser
Pour maintenant
Vous réveiller

Combien fait mal
Si le temps passe
Sans que nos râles
Laissent une trace

Approchez-vous
Même en dormant
Délivrez-nous
Du contretemps

Photo et conception graphique de l'album : Étienne Mineur

mercredi 3 octobre 2018

Miró au Grand Palais


À chaque exposition je me demande comment l'aborder pour ne pas réciter studieusement ma leçon, ce à quoi Wikipédia répond très bien. Je ne suis pas critique d'art et je risquerais d'écrire des bêtises ou tout simplement de ne pas être à la hauteur de celles ou ceux dont c'est le métier et que j'estime selon les cas. Avant de m'y coller, je lis néanmoins tout ce que je peux, mais je tente ensuite de l'oublier pour convoquer les émotions qui m'ont cueilli lorsque j'ai arpenté les salles les unes après les autres. Déjà je ne fais pas comme la majorité des visiteurs. Je file jusqu'à la sortie pour avoir une idée d'ensemble, puis je reviens sur mes pas. La chronologie inversée a toujours été mon mode d'approche de ce que je ne connaissais pas. Les œuvres de fin de vie en disent toujours plus long, débarrassées de tout un pathos devenu inutile et surtout sans le besoin de prouver quoi que ce soit. Mon troisième parcours s'attarde sur les pièces qui m'ont le plus marqué. Joan Miró n'est pas simple à aborder, justement parce qu'il l'est, simplissime. Entendre qu'au cours de sa carrière il n'aura cherché à conserver que l'indispensable. Un trait, une tâche, le fond, un cadre, sans se préoccuper d'être figuratif ou abstrait, une sorte de minimalisme qui contiendrait le grand tout. Le vide. L'homme face au cosmos. La poésie.
Peinture-poème («Photo : ceci est la couleur de mes rêves»), 1925, Huile et inscription à la main sur toile, New York, The Metropolitan Museum of Art, The Pierre and Maria-Gaetana Matisse Collection 2002


Le peintre avait commencé par s'inspirer des fauvistes, des cubistes et des surréalistes. Il s'en échappera grâce à son amour de la nature, en en explorant les détails. Combien de brins d'herbe a-t-il magnifié plus tard sous le microscope de ses toiles ? Est-ce l'artiste catalan qui nomma "détailliste" cette période ? J'en doute.
Nu debout, 1918, Huile sur toile, Saint-Louis (Missouri), Saint-Louis Museum, Friends Fund 1965
La Maison du palmier, 1918, Huile sur toile, acquise à l'origine par Ernest Hemingway, Madrid, Museo Nacional Centro da Arte Reine Sofia 1998


Aux belles reproductions photographiques fournies à la presse, je préfère prendre les œuvres dans le cadre scénographique des expositions. Pour plus d'informations, autant se reporter aux somptueux catalogues imprimés par la RMN. Plus on avance dans l'œuvre, plus le peintre dépouille ses sujets, il va à la moelle. Ou bien il s'enfonce dans le cosmos. De l'infiniment petit à l'infiniment grand, il n'y a qu'un pas pour le poète.
Peinture (Le cheval de cirque), 1927, Huile sur toile, Washington, Hirshhorn Museum and Sculpture Garden, Smithsonian Museum, don de la Joseph H. Hirshhorn Foundation 1972


J'ai découvert Miró à la Fondation Maeght en 1970. J'avais 17 ans. Au soleil couchant j'avais photographié sa fourche à Saint-Paul-de-Vence. Je me souviens aussi de son Labyrinthe. Les œuvres monumentales sont absentes du Grand Palais, elles ne peuvent voyager. Dix ans plus tard je visitai sa Fondation à Barcelone... En passant à la céramique et à la sculpture, Miró retrouve la terre, une matière que l'on retrouve sur certaines toiles qui ont peut-être influencé un autre Catalan, Antoni Tàpies...
Personnages, Sculptures-objets, 1950, Bronze, terre cuite et fer sur socle de bois, New York, Collection The Pierre and Tana Matisse Fondation
Au fond, Femmes et oiseau dans la nuit, 1947, Huile sur toile, New York, Calder Foundation / Peinture (Femme, lune, étoiles), 1949, Huile sur toile, coll. Particulière / Le soleil rouge, 1948, Huile et gouache sur toile, Washington D.C., The Phillips Collection acquis en 1951...


Les couleurs vives de ses bronzes peints ne seraient-elles pas des traces du futurisme italien ? Je reconnais quelque chose qui me plaît tant dans le Groupe de Memphis... Le collage d'objets rappelle plutôt Max Ernst... Miró a beau être très personnel, ne ressembler à personne, ses poèmes plastiques trouvent parfois leurs rimes dans les œuvres des amis...
Monsieur et Madame, 1969, Bronze peint (fonte à la cire perdue), Saint-Paul, Fondation Marguerite et Aimé Maeght
Jeune fille s'évadant, 1967, Bronze peint (fonte au sable), coll. particulière
Le vol de l'oiseau par le clair de lune, 1967, Huile sur toile, Monaco Nahmad Collection
Femme assise et enfant, 1967, Bronze peint (fonte à la cire perdue), Saint-Paul, Fondation Marguerite et Aimé Maeght


Devant deux Bleus (1961) du Centre Pompidou, je surprends le commissaire de l'exposition Jean-Louis Prat en grande discussion avec le petit-fils de l'artiste. C'est évidemment le bleu du ciel. Cieux diurnes. Cieux nocturnes. Et puis il y a cette petite tâche rouge que l'on retrouve partout. Un caillou, un trou, un signet, un souvenir ? Or de quoi est fait un caillou ? Où mène un trou ? De quoi se souvient-on et pourquoi ?


Sur le nez d'un phoque ce serait un ballon rouge. Eh non, c'est un soleil et c'est une femme qui le regarde. Il y a forcément aussi un cousinage avec l'ami Calder rencontré à New York... En vieillissant les artistes vont souvent à l'essentiel. C'est ce qui m'intéresse dans les derniers films des grands cinéastes comme Dreyer, Sternberg, Ford, Buñuel, Hitchcock, Visconti...
Oiseau solaire, 1966, Bronze (fonte au sable), Palma de Majorque, Fondació Pilar i Joan Miró a Mallorca, coll. particulière
Danse de personnages et d'oiseaux sur un ciel bleu. Étincelles, 1968, Huile sur Toile, Paris Centre Pompidou en dépôt au Musée d'art moderne et contemporain de Saint-Etienne Métropole
Femme devant le soleil I, 1974, Acrylique sur toile, Barcelone Fondation Joan Miró


S'il y a toujours quelque chose de ludique chez Miró, cela ne l'empêche pas d'être révolté par la folie humaine, que ce soit la guerre d'Espagne en 1936 ou l'exécution de l'anarchiste Salvador Puig Antich en 1974. La peinture coule. Il peint sur une peau de vache, lacère une toile et la brûle, cherchant sans cesse à repousser ses limites, quelque chose d'absolu qui replace l'humain dans un contexte cosmogonique... N'est-ce pas le rôle de l'artiste de jouer avec les échelles et les perspectives ?
Femme debout, 1969, Bronze peint (fonte au sable), coll. particulière
Toile brûlée II, 1973, Acrylique sur toile coupée et brûlée, Barcelone Fondation Joan Miró, coll. particulière

Miró au Grand Palais, Galeries nationales, exposition jusqu'au 4 février 2019

mardi 2 octobre 2018

Face B | Performative Archive


Les réservations sont ouvertes sur le site de la Maison Rouge. Les premiers à s’inscrire auront la chance d’assister au retour de Face B de Daniela Franco, samedi 27 octobre. Le violoncelliste Vincent Segal, le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang et moi-même au clavier improviserons sur les images projetées de l’artiste mexicaine. Daniela Franco fabrique les "pochettes de disques rares dont les originaux ont disparu". Ont-ils jamais existé ? Elle associe également des photographies selon des thématiques musicales et graphiques que chacun/e interprète à sa façon.


En 2010, Vincent et moi avions participé à Face B - Phase 3. Mon camarade avait choisi "dix disques qui fonctionnent par paires (dans ma discothèque)". De mon côté j'avais exhumé "dix disques que j’ai achetés à cause de leurs pochettes et dont la musique ne m’a pas déçu, bien au contraire, puisqu’ils sont souvent à l’origine de ma vocation de compositeur" : Mothers of Invention (le déclencheur absolu), Michael Snow (après La région centrale), White Noise, Silver Apples (acheté à N.Y. en 1968), Rolling Stones (seulement Their Satanic Majesties Request), John Cale (pour les diapos de Warhol), George Harrison (musique électronique), Albert Marcœur, Bonzo Dog Band, Captain Beffheart. Tous furent des surprises étonnantes.


Face B | Performative Archive constitue un nouvel épisode, performance live cette fois où tous ensemble nous inventons une nouvelle histoire de la musique, fictionnelle plutôt que fictive.
La jauge de la salle centrale de La Maison Rouge, ancienne salle des coiffes, étant limitée à 60 personnes, nous avons décidé de faire deux représentations, la première à 16h, la seconde à 17h30. Comme nous improvisons, les dix « chansons » seront chaque fois différentes, mais personne ne pouvant assister aux deux séances d'une heure, nous serons probablement les seuls à en goûter les variations avec Paula Aisemberg qui nous reçoit la veille de la fermeture définitive de La Maison Rouge après 14 ans d'expositions plus extraordinaires les unes que les autres.

Face B | Performative Archive à La Maison Rouge-Fondation Antoine de Galbert, 10 bd de la Bastille, 75012 Paris, samedi 27 octobre à 16h et 17h30, réservation indispensable : reservation@lamaisonrouge.org

lundi 1 octobre 2018

On fait couler l'eau et il la boit


On connaît la blague de comment faire aboyer son chat. Pas de lait, non, c'est mauvais pour sa santé. On fait couler l'eau et il la boit. C'est la dernière coqueluche de mon manipulateur félin. Il ne veut plus boire qu'au robinet ou ailleurs pourvu qu'elle soit courante. Il ferme les yeux et me donne de grands coups de tête pour exprimer son contentement. L'autre lubie de Django est de ne plus traverser les chatières, mais de réclamer que je lui ouvre la porte, en entrée comme en sortie. Il miaule comme les habitants des immeubles qui dans le passé avaient l'habitude de crier "Cordon !" au concierge. Mais si c'est pour rapporter un pigeon attrapé au vol, le crucifier ou le décapiter sur la moquette blanche, alors là il le fait en douce et je n'ai plus qu'à ramasser les plumes qui ont volé partout. C'est gore ! Quant à Oulala, elle passe son temps à se plaindre sans que je sache pourquoi. Elle a beau articuler, je ne comprends pas de quoi il s'agit, à moins que ce soit simplement pour un petit massage, gratouillis autour des oreilles et tapes sur le derrière. Côté alimentation, ils sont passés aux croquettes sans céréales livrées à domicile par porteur spécial, Ultra Premium Direct ou Husse. Nous voilà débarrassés des transporteurs qui ne tiennent jamais leurs engagements. Je ne sais pas encore quelle marque ils préfèrent, alors j'alterne. En disposant à discrétion, ils dépassent les doses prescrites, mais ne grossissent pas, donc on continue. Probablement pour cause de retour du froid ou suite à mon statut récent de célibataire, ils sont nettement plus câlins et casaniers qu'avant les vacances. Alors que nous partageons le même habitat, les chats semblent vivre dans un autre espace-temps que le nôtre. Depuis cet univers parallèle ils ont astucieusement aménagé quelques couloirs avec le nôtre. J'imagine que c'est ce changement d'angle qui m'attire dans cette promiscuité consentie.

vendredi 28 septembre 2018

Frank Zappa, une œuvre X Y Z


Le répertoire s'étoffe sans cesse. En allant écouter les Mothers of Invention à la fin des années 60, je ne pouvais imaginer que la musique de Frank Zappa fasse un jour partie du répertoire au même titre que Mozart, Debussy ou Schönberg. Je pensais que les enregistrements sauveraient le jazz ou le rock de l'oubli. Les reprises me semblaient vaines comme je me demandais pourquoi un interprète se complaisait à sortir un disque d'un compositeur tellement mieux interprété par un aîné dans le passé. C'était faire fi du plaisir qu'a le public d'écouter les œuvres en concert. Il aura bien fallu des générations et des générations de musiciens pour profiter des inventions de Bach, Liszt ou Chopin. Ces virtuoses ayant disparu, le flambeau est repris sans cesse par de nouveaux thuriféraires.

La reprise de 200 Motels de Frank Zappa entendue sur France Musique m'a permis de comprendre l'intérêt que pouvaient ressentir de nouveaux publics n'ayant pas connu les originaux ou pour les nostalgiques d'une époque révolue souhaitant raviver des émotions enfouies dans leur mémoire. Certaines interprétations permettent aussi d'éclairer l'œuvre sous un jour différent. Que l'on compare, par exemple, le Pierrot Lunaire dirigé par Arnold Schönberg ou Pierre Boulez ! La première est jouée comme une pièce de caf'conc' tandis que la seconde est analytique, mais entre les deux c'est le jour et la nuit, ou plutôt le contraire, c'est la nuit et le jour.


À l'occasion de cette adaptation à la scène réussie du génial film de Frank Zappa et Tony Palmer, avec comédiens, chanteurs, le groupe de rock The HeadShakers, les Percussions de Strasbourg, l’ensemble choral Les Métaboles et l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg dirigés par Léo Warynski et mise en scène par Antoine Gindt, le public aura pu apprécier le génie musical du compositeur et ses facéties scénaristiques. Simultanément, la Cité de la Musique et la Philharmonie de Paris publient la traduction du seul livre de Zappa, Them or Us, scénario d'un film impossible, fantaisie potache remplie à ras-bord d'élucubrations provocantes en réaction au puritanisme de la société américaine conservatrice. Mais je suis resté sur ma faim, déçu de ne retrouver que les personnages et scènes de la période la plus commerciale de l'idole de ma jeunesse.

J'ai raconté comment Zappa fut le déclic de toute ma carrière après avoir découvert sa musique lors de mon voyage initiatique aux États Unis (voir le roman augmenté USA 1968 deux enfants chez Les inéditeurs) et sa rencontre dans les années qui suivirent. Grâce à la liste de compositeurs inscrite sur la couverture intérieure de son premier album, le double Freak Out, je découvris à sa suite le blues, le jazz, le free, les musiques classiques et contemporaines, électroniques et improvisées, extraeuropéennes et les américaines les plus inventives, etc. J'écoutai absolument tout comme les fans de la Nurse With Wound List, Bible de l'underground, dans laquelle figurera notre Défense de ! À partir de 1976, je suivis de manière plus détachée la longue période rock de Zappa, produit de son cynisme qui lui permit de connaître enfin un succès planétaire. Le compositeur affirma explicitement que ses chansons rock lui permettaient de vivre, de tourner dans le monde entier, accessoirement de donner libre champ à sa libido peu relatée dans les ouvrages qui lui sont consacrés, alors qu'il ne rêva jamais que de composer de la musique symphonique. Si les vingt premiers albums m'avaient chaque fois surpris par leur variété et une invention sans cesse renouvelée, je ne renouai intimement avec son œuvre qu'à la fin de sa vie, en particulier grâce au remarquable travail entrepris en collaboration avec l'Ensemble Modern pour The Yellow Shark. J'avais obtenu son accord pour un film que je devais réaliser en 1993 pour Point du Jour, mais la chaîne France 3 refusa, arguant que ce musicien n'était pas assez commercial (sic, no commercial potential) ! J'appris sa mort le 4 décembre de cette année-là alors que je regardais CNN à l'Holiday Inn de Sarajevo pendant le siège de la ville martyre. Le ciel pouvait charrier mille obus par 24 heures, ce n'est qu'à cet instant, voyant le générique de fin des actualités défilant sur mon héros vieilli et affaibli, que je compris ce qu'était pour moi la fin d'un monde et que le ciel me tomba sur la tête. Je tournais en rond seul dans ma chambre en parlant tout haut, "là c'est vraiment trop !".

Je n'ai jamais été convaincu par ce qui suivit Uncle Meat et 200 Motels. Je risque de me faire des ennemis, mais les textes de Billy The Mountain, Sheik Yerbouti, Joe's Garage, The Adventures of Greggery Peccary m'apparaissaient comme des divagations potaches destinées à des adolescents américains ou rêvant de l'être, une sorte de pastiche des blockbusters hollywoodiens. Je n'ai jamais cru au second degré. Pour aimer une parodie, il faut avoir déjà un faible pour l'original. Sans la musique épatante, la lecture de Them or Us est plutôt fastidieuse. Précisons aussi que Zappa est plus un fabuleux arrangeur qu'un inventeur de formes, un monteur de films audio maniant magiquement les ciseaux comme Berio ou Mimaroğlu. En s'inspirant énormément de Stravinski et Varèse, il réussit à trouver son propre style, mais il reste un élève, un excellent élève. C'est en mariant avec le rock cet amour inconditionné pour ces maîtres qu'il trouve sa voix. Ce n'est pas plus un auteur que Richard Wagner qui se rêvait en tant que tel, mais dont seule la musique allait révolutionner l'histoire de la musique. Zappa n'est pas Charles Ives, ni John Cage ou Steve Reich qui bouleversèrent tout ce qui les avait précédés, pour ne citer que ces trois Américains. Il était bien évidemment un de ces génies sortis d'une lampe méditerranéenne, un bourreau de travail, un solitaire avec peu ou pas d'amis, un moraliste sous couvert de provocations, très impliqué dans la politique de son pays qu'il pensait néanmoins être une démocratie.

Them or Us est un livre XYZ. En postface, Pacôme Thiellement résume très bien les 500 pages de ce texte de série Z, sorte de bande dessinée traduite en scénario de film imaginaire, avec références permanentes aux pornos du X et emprunt d'un fort machisme du chromosome Y. J'ai largement préféré la préface de Guy Darol au pavé étouffant qui suit, malgré le travail incroyable du traducteur Thierry Bonhomme. Les nombreux ouvrages que Christophe Delbrouck et surtout Darol ont consacré à Frank Zappa, ainsi que l'autobiographie Zappa par Zappa avec Peter Occhiogrosso, sont nettement plus importants et jouissifs à dévorer.

jeudi 27 septembre 2018

Marche afghane


Chaque matin je traverse le parc du Château de l'étang à Bagnolet. C'est un jardin romantique plein de recoins et de chemins tordus cachés par les buissons. À l'heure où je passe il n'y a presque personne. Quel dommage que la municipalité n'ait pas changé la pompe qui irriguait la mare, vestige d'une époque encore récente ! Le ruisseau donnait vie à la prairie que survolent aujourd'hui sept vilaines perruches vert fluo détruisant systématiquement les provisions des autres volatiles qui devront se serrer la ceinture cet hiver. Les serres ne sont plus entretenues non plus. Et l'étang a été comblé il y a belles lurettes après la noyade d'un enfant. Avec les principes de sécurité actuels le "château" n'est pas prêt de retrouver ses plans d'eau. Les employés municipaux font ce qu'ils peuvent pour garder le parc dans le meilleur état, mais on ne peut pas dire qu'ils soient beaucoup aidés. J'ai repéré cinq grilles d'entrée ouvertes, m'offrant de varier les itinéraires à mon gré selon les jours.
J'y pratique la marche afghane, 3 1 3 1, inspirant et soufflant par le nez. Le 1 correspond à l'apnée. Pas encore essayé les variations 4 4 2, 6 6 2, etc., plus propices à la promenade en forêt. J'invente parfois des chansons avec des vers à trois pieds. Les oiseaux s'amusent à brouiller mon rythme martial que d'aucuns jugent plutôt zen. Il est certain qu'au bout d'un moment on fait corps avec la respiration calée sur ses pas et l'on ne pense plus à rien. Moi qui cherche toujours le plus court chemin, je me surprends à rallonger ma balade, forcément profitable à mes ballades. Des lecteurs conseillent L'art de marcher de Rebecca Solnit (Actes Sud) et Marcher, une philosophie de Frédéric Gros (Flammarion, Champs/Essais). Rentré à la maison, je file au sauna où mes pensées reprennent le dessus. Les chansons que j'y invente tiennent mieux la distance. Les disques que j'y écoute exsudent tout leur suc. Je me termine à la douche glacée, d'attaque pour la journée après un petit déjeuner copieux qui ne me fait jamais prendre un gramme...

mercredi 26 septembre 2018

Yucca y a plus qu'à...


On ne fait pas toujours attention à ce qui se passe là-haut. Là-haut, quand on lève le nez, lorsqu'on se rend compte que Paris est peuplé de cariatides aux frontons des immeubles, lorsque l'on reconnaît un animal ou un visage que dessine un nuage, que l'on voit une jeune fille qui tombe... tombe, lorsque l'on sait avant les autres le temps qu'il fera bientôt même si cela ne dure pas... Cela ne peut pas durer. On passe du chaud au froid à une vitesse déconcertante. On risque de se faire écraser ou de marcher dans une crotte de chien. Mais cela change tout. Comme toujours. Le changement d'angle me tient tant à cœur.
Ainsi je n'avais pas remarqué les trois fleurs de yucca qui avaient poussé devant la fenêtre tel un muguet géant. Ces plantes fleurissent plusieurs fois par an, comme la glycine devenue parasol au-dessus de la rue. Je ne m'y attends jamais. Un matin elles sont là. Voilà. Je coupe les pointes acérées du yucca qui est proche de la porte d'entrée, mais je laisse cette herse devant les vitres, devenue infranchissable à d'éventuels cambrioleurs. Les fleurs ont la forme des clochettes qui tintent dans le vent, accrochées partout dans le jardin pour faire obstacle au bruit de la ville. Des parasons en plus des paravols. Les hautes grappes blanches en forme de hochet me font penser aux rituels religieux auxquels je n'ai jamais participé, baptêmes, mariages, etcétéra. Les piquants seraient plutôt de l'ordre du divorce, blessants ou protecteurs selon l'attention qu'on y porte. Le tamarix fait écrin. Avec le palmier et les bambous géants, bambous verts, bambous noirs, les yuccas peignent un paysage exotique persistant quelle que soit la saison. J'en rêve.

mardi 25 septembre 2018

Ann O'aro, l'écorchée du maloya


En cheveux le visage maquillé par un loup, crâne rasé visage arraché par l'écorce, torse nu à la flûte, photo déchirée, dessin des jambes croisées de la fille violée, la corde du père suicidé, un escargot gluant sur son cou rappelant douloureusement la petite fille assassinée dans le bois du Journal d'une femme de chambre de Buñuel, marchant contre le vent... Les images qui hantent le livret de l'album de Ann O'aro sont explicites, comme les paroles de ses poèmes écorchés. Ils n'arrangeront pas les préjugés sur les incestes perpétués sur l'île de la Réunion, conséquences de l'esclavage et d'une décolonisation bancale. Le chant rappelle les rituels de transe vaudou d'autres îles. Ann O'aro chante en créole, l'autre douleur liée à sa langue qu'elle manie pourtant avec une poésie crue d'une beauté convulsive à couper le souffle, dictée par la danse. La mort, la culpabilité, la violence, la colère transparaissent sans qu'on ait même lu les traductions/explications indispensables de cette jeune femme sauvée par son art. La musique, le maloya, y est sublime, à la fois minimaliste, traditionnelle et résolument intemporelle. La chanteuse est accompagnée aux kayanm (le kayamb est un grand hochet rectangulaire), roulèr (le rouleur est une peau de bœuf tendue sur un tonneau), sati (une percussion métallique), bob (le bobre est une sorte de berimbaù), mais aussi trompette, euphonium et flûtes. Un disque qui devrait faire couler l'encre après le sang.



→ Ann O'aro, cd cobalt produit par Philippe Conrath, Buda Musique, 14,99€

lundi 24 septembre 2018

Bernard Cavanna bouscule le politiquement correct


Nous nous sommes souvent posés la question au sein d'Un Drame Musical Instantané : "peut-on encore faire scandale aujourd'hui comme du temps du Sacre du printemps ou de Déserts ?" Il ne suffit pas d'être sifflé ou hué pendant les applaudissements. Ce n'est là qu'exprimer son mécontentement. Non, il faut choquer, que la provocation dépasse l'entendement, pour générer de saines interrogations, contre le politiquement correct qui lisse tout dans une léthargie soporifique. La semaine dernière je me suis fait reprendre pour avoir utilisé le terme Esquimaux considéré comme péjoratif et donc remplacé par Inuits, sauf que les Yupiks, autre peuple de l'Arctique, ne peuvent hélas s'y reconnaître. Tout dépend évidemment de la manière d'utiliser ces termes, des circonstances et de qui cela vient. Nigger ne résonne pas pareil entre Afro-Américains et dans la bouche d'un raciste. Il n'empêche que voilà le compositeur Bernard Cavanna accusé d'antisémitisme pour avoir mis en musique le pamphlet de Louis-Ferdinand Céline contre Jean-Paul Sartre qui, dans Portrait d'un antisémite, avait écrit : "Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis, c'est qu'il était payé."
Or l'œuvre de Cavanna est quasi brechtienne. Elle suscite maintes questions, que ce soit sur le cas Céline, l'un des plus grands écrivains français de tous les temps qui s'est fourvoyé dans une pensée nauséabonde et criminelle, ou sur les activités quasi collaborationnistes de Sartre sous l'Occupation par exemple. Elle interroge le racisme ordinaire et oblige à regarder autour de soi, voire en soi, comme le suggérait Jean Cayrol en 1955 à la fin de Nuit et brouillard d'Alain Resnais, "Qui de nous veille sur cet étrange observatoire pour nous avertir de la venue de nouveaux bourreaux ? Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre ? Quelque part, parmi nous, il y a des kapos chanceux, des chefs récupérés, des dénonciateurs inconnus. Il y a tous ceux qui n'y croyaient pas, ou seulement de temps en temps. Et il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s'éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin." De la Palestine au Mexique en passant par nos propres frontières se montent des murs de la honte. Les bien-pensants s'offusquent, mais ils se voilent la face sur les génocides qui s'enchaînent et, pire, qui se préparent avec le cynisme et l'arrogance des nantis qui imposent un modèle unique de société. Il est probable que si l'œuvre musicale À l'agité du bocal était un film, il passerait comme une lettre à la poste. Buñuel ou Godard en ont savamment profité. On comprendrait le chant nazi qui se fond en coulisses lors de la coda. Les cinéastes ont souvent filmé l'horreur pour la dénoncer, ou ils l'ont suggérée. C'est ce que fait le mieux la musique, suggérer !
Le tohu-bohu de ce "bousin pour 3 ténors dépareillés et ensemble de foire" fait s'entrechoquer la colère et la souffrance, les contradictions que chacun risque un jour de rencontrer lorsqu'il faudra prendre position. Bernard Cavanna est un farceur tout ce qu'il y a de plus sérieux, un artiste engagé qui mêle une cornemuse, un accordéon, un orgue de Barbarie, des percussions sur bouteilles de pinard et une perceuse sur parpaing à l'Ensemble Ars Nova que dirige merveilleusement Philippe Nahon. Le bruit du monde accompagne le langage ordurier de Céline. Il y a du Charles Ives dans cette composition bousculante. Je suis par ailleurs ravi de reconnaître le corniste Patrice Petitdidier et le tubiste Philippe Legris qui accompagnèrent l'aventure du Drame avec le même entrain, ou encore les camarades Pascal Contet et Pierre Charial qui collaborèrent à certains de mes projets les plus fous ou les plus graves. Un ténor chante en voix de fausset, l'autre jodle. Cavanna sort la musique contemporaine des ornières où la bienséance la confine sous des couches de courbettes à lui coller un lumbago perpétuel. Il sait aussi que l'interprète n'est pas celui qu'il incarne. La distance est de mise.


Elle apparaît d'autant mieux dans le DVD qui est vendu avec le CD. Delphine de Blic a réalisé Le caillou dans la chaussure en mettant en scène avec beaucoup d'humour les réactions diverses à cette provocation opératique. Les angles divergent selon les interprétations qu'en font à leur tour les spectateurs. Les mots des uns renvoient au texte de l'autre, le vilain, l'horrible, celui dont on aurait préféré qu'il se taise. C'est d'ailleurs ce que Céline reconnaissait, pas qu'il s'était trompé, le salaud, mais qu'il n'aurait pas dû le dire, le con. En provoquant, Cavanna souligne les contradictions. Il s'amuse de la candeur des uns, de leur prétendue innocence, du danger que représente l'autre, celui qui nous habite et qui génère la haine si l'on n'y prend pas garde. Son introduction à la Cité de la Musique est des plus savoureuses lorsqu'il évoque sa "collaboration" avec l'Orchestre allemand Intercontemporain ! Le multi-écrans reflète le chaos du bousin, les cartons le laissent respirer avant d'écouter l'œuvre dans son intégralité sur le CD, car c'est dans cet ordre que je vous suggère de profiter de ce désordre remarquablement agencé. Je regrette juste que la couverture de ce double album soit si neutre, ne reflétant en rien son caractère explosif...

→ Bernard Cavanna, cd À l'agité du bocal + Delphine de Blic, dvd Le caillou dans la chaussure, L'empreinte digitale, 16,99€