Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

vendredi 23 avril 2021

Les nouvellles couleurs du Tintinnabulum de Sacha Gattino


Sacha Gattino a tout cassé. Pour enregistrer ses pièces de studio, le Géo Trouvetout du son avait mis des mois à composer un set de percussions savant avec micros perchés et commandes au pied. Sa batterie de cuisine sonore étant indéplaçable en l'état, il a tout remis à plat dans son Studio Tintannabulum. Son nouveau système (voir plus bas La combinatoire à combines) devenu mobile, il pourra repartir en concert lorsqu'on nous permettra de sortir de cet emprisonnement absurde. Entre temps, Sacha a réalisé quelques petites vidéos extrêmement savoureuses. Si les parfums et les goûts pouvaient voyager sur le Net il est certain qu'en fin cuisinier ce perfectionniste en ajouterait à ses mini-installations spectaculaires.


Ses merveilleuses miniatures théâtralisées sont visibles et écoutables sur Vimeo ou directement sur son site qui, par ailleurs, recèle nombreux liens et informations indispensables aux curieux. Savourez donc :
Dans ma bouche
Techno très en forme de vanité,
Demi-sphères sur mousse, Demi-sphères (culbutophone)
et Sphères
À l'étouffée
et À l'étouffée - napping,
Déguisement 1, séquences 1-2, 3-4
et 5-6


Last, but not least, La combinatoire à combines pour laquelle il a minutieusement échantillonné 92 de ses instruments fabuleux. Il les joue ainsi au clavier avec un système aléatoire offrant des surprises à l'improvisateur. Il les traite alors en temps réel, renouvelant l'expérience à chaque représentation. Ce nouveau set de voyage comprend également un mbira électroacoustique préparé (sorte d'immense sanza), des timbres d'horloge, un manche à cordes, deux cymbales, de petites percussions, des guimbardes, un harmonica...


J'ai plusieurs fois évoqué Sacha Gattino dans cette colonne, car nous avons souvent collaboré pour des projets artistiques comme avec le plasticien Nicolas Clauss ou le trio El Strøm avec la chanteuse danoise Birgitte Lyregaard en concert ou pour le disque de chansons Long Time No Sea que j'aime énormément, ou des commandes pour des expositions à la Cité des Sciences et de l'Industrie (Jeu vidéo, Darwin l'original, Effets spéciaux, crevez l'écran !), des jeux sur tablette (Balloon, La Maison Fantôme), des projets d'architecture, des films (Gais Gay Games), etc. Pour mon Centenaire, c'est aussi à lui que j'avais commandé mon Tombeau !


Allez faire un tour sur son site et délectez-vous de ces courtes vidéos, petit théâtre où les marionnettes sont des instruments de musique...

jeudi 22 avril 2021

La trilogie Angel commençait bien...


J'avais été intrigué par la publication en Blu-Ray du coffret Angel par Carlotta dont les sorties frisent presque toujours l'excellence. Il faut bien dire qu'en matière de cinéphilie l'éditeur français choisit souvent le haut du panier, tournant également des compléments de programme passionnants ou sous-titrant leurs éditions originales, bonus exclusifs dont les adeptes de la dématérialisation des supports ne peuvent pas bénéficier. Je n'avais donc jamais entendu parler de cette trilogie qui semble avoir fait d'autres petits, puisqu'il s'agit d'une série franchisée, ce qui signifie que les rôles récurrents sont tenus par des comédiens différents, idem pour les réalisateurs, un peu comme James Bond. Je donne cet exemple parce qu'a priori ce n'est pas ma tasse de thé, mais la promo annonçait qu'Angel "dépoussiérait avec panache le genre très masculin du vigilante movie".


J'étais curieux, mais restais dubitatif. Or le premier volet d'Angel est une énorme surprise. Robert Vincent O’Neill, avec le soutien du scénariste Joseph Cala, signe un film étonnant qui rappelle les thrillers de Brian de Palma. Tournées en caméra légère, l'Arriflex, et sans autorisation, les séquences sur Hollywood Boulevard confèrent au film son authenticité. La jeune comédienne Donna Wilkes, "lycéenne modèle le jour, prostituée la nuit", et tous les autres rôles véhiculent une telle barjitude qu'ils confèrent à ces années 80 leur authenticité. Filmant à l'arrache en quatre semaines, le réalisateur doit jouer d'une roublarde intelligence pour arriver à ses fins. Il soigne ses cadres, la lumière, la profondeur de champ pour tout recaler au montage, exercice de haute-voltige.
Si ce premier volet est axé sur un tueur en série évidemment tordu, le second est basé sur une vengeance dont on n'a rien à faire, mais c'est surtout une catastrophe. Dans les bonus, Robert Vincent O’Neill explique ce qui se passe quand des producteurs imposent leurs vues sans discernement. La nouvelle comédienne n'a ni la fraîcheur ni le peps de la première, et ce n'est même pas un banal film de série B comme au moins le troisième volet, dit Le chapitre final, celui-là réalisé par Tom DeSimone, produit sans en avertir les auteurs précédents. On a l'impression que le nouveau réalisateur (ou les producteurs ?) a inventé une histoire pour montrer des filles nues, en veux-tu en voilà ! C'est l'image qui reste de ce film d'action dans le milieu de la prostitution.
La faillite des volets 2 et 3 ne doit pas faire de l'ombre à l'Angel filmé en 1983. L'entretien Avec Robert Vincent O’Neill, qui avait travaillé comme chef accessoiriste sur Easy Rider, donne envie de voir ses autres œuvres comme Blood Mania, film d'épouvante de 1970...

Coffret Angel (Angel, La vengeance, Le chapitre final), 3 Blu-Ray Carlotta, 40€

mercredi 21 avril 2021

Jac Berrocal & Riverdog


Les chiens ne font pas des chats, mais les croisements donnant naissance à de nouvelles espèces sont légions. Il suffit d'un coup de trop pour qu'on oublie ce qu'on a fait la veille et comment on en est arrivé là. Un soir, à la Rhumerie, mon père m'avait prévenu : pas plus de trois punchs. Plus jeune, il s'était réveillé à l'aube en bas des marches du Parc de Saint-Cloud, dans sa voiture avec une fille à ses côtés. Aucun souvenir, mais il avait forcément descendu l'escalier monumental au volant. Comme il demandait à son équipière ce qu'ils avaient fabriqué, elle lui répondit qu'il aurait bien voulu, mais que dans son état rien n'avait été possible ! Jac Berrocal nous a tous appelés un jour, ou plus exactement au milieu de la nuit, tenant des discours impossibles, des cris d'amour dans le désert, ivre à ne pas s'entendre lui-même. Nous l'avons tous envoyé cuver et nous sommes allés nous recoucher. Nous lui avions rendu visite au Ministère des Finances, près de Saint-Sulpice, lorsqu'il y travaillait. Dans son immense bureau quasiment vide, il nous avait montré le tiroir dans lequel il s'épanchait lorsqu'il s'ennuyait trop. J'imagine alors tous les tiroirs des fonctionnaires. C'était le même Jacques, allumé généreux, fondateur du grand orchestre Opération Rhino où j'eus la chance de rencontrer Bernard Vitet, un de ses mentors en matière de souffle. Le même Jacques qui avait organisé le mémorable festival de Sens où volaient les canettes de bière au milieu d'une programmation formidable. Le même Jacques qui a toujours rêvé d'être une rock star, qu'on peut voir dans un film de Jean-Pierre Mocky ou entendre aux côtés d'Yvette Horner ou Christophe. Une sorte de Jean-Pierre Léaud façon free jazz. Le même Jacques qu'une bicyclette a immortalisé en crucifiant le vieux Vince Taylor. Le même Jacques dont la trompette vous bouleverse quand ses à-peu-près mettent dans le mille.


Les jeunes sont fascinés par cette légende qui, à 75 ans, continue de briller dans le noir. Il y a de quoi. Les temps ont changé et le duo des Riverdogs lui a façonné un écrin à grand renfort de rythmes transe, rituel composé de percussions et de sons électroniques, évocation animale dans une grotte platonicienne où les ombres sont distillées par la chambre d'Echo. Léo Remke-Rochard et Jack Dzik ont reconstitué les parties de son corps dispersées sur la Terre. Jac était déjà condamné à répéter sans cesse ce dont il avait rêvé. Dans leur litanie où se pose Artaud, le temps d'un tempétueux tric trac, je crois parfois me reconnaître. L'ivresse du jeu, celui des enfants, imagination cruelle, flirts que les parents préfèreraient n'en rien savoir, quand la route et le fossé se superposent avec la netteté du flou. Si j'ai commencé en rappelant que les chiens ne font pas des chats, c'est que Jean, le père et sain d'esprit à la tête du label nato, est lui-même un croisement d'ours et de chat. La relève est assurée.

→ Jac Berrocal & Riverdog, Fallen Chrome, CD nato, dist. L'autre distribution, sortie le 30 avril 2021

mardi 20 avril 2021

Hiroshima, terrible pamphlet longtemps invisible


Désespérément romantique, la musique commence sur fond de nuage ou de fumée, rappelant celle du Mépris de Jean-Luc Godard. Akira Ifukube l'a composée pour un film resté longtemps invisible parce que jugé trop anti-américain. Comme La mémoire meurtrie montrant les horreurs des camps d'extermination nazis, interdit de peur que les Allemands ne s'en relèvent pas, Hiroshima, le film de Hideo Sekigawa, est resté secret pendant des décennies. Seul Alain Resnais, le réalisateur de Nuit et brouillard, en a cité quelques extraits dans Hiroshima mon amour, scénario de Marguerite Duras. Une voix off raconte ici les émois d'un des pilotes des trois bombardiers B-29 qui vont semer la mort sur Hiroshima et Nagasaki. Cette évocation est d'une rare puissance dramatique. Un professeur est en train de la diffuser à ses élèves lorsque l'une d'entre elles est prise d'un saignement de nez. Nous sommes en 1953 et les Japonais ne sont pas encore conscients des séquelles de la radioactivité. Les 200 000 morts sont derrière eux. Le professeur avoue n'avoir pas cru d'abord à la maladie atomique. Mais certains de ses élèves sont atteints de leucémie ou de symptômes morbides. Le film a été produit et distribué en dehors du système, par le syndicat des enseignants japonais. Suit une reconstitution de l'horreur qui a suivi l'explosion. Longue marche orchestrale dans les flammes, la chaleur et les ruines. Les yeux sans vie des comédiens sortent de leurs orbites, énormes comme dans les dessins animés japonais, mais là révulsés ! Les survivants se traînent comme des zombies. Lente agonie d'un peuple sacrifié sur l'autel de l'expérimentation. La revanche contre Pearl Harbor et la bataille de Bataan aux Philippines est disproportionnée, d'autant qu'elle sacrifie la population civile. Hideo Sekigawa, radicalement engagé à gauche, filme cette souffrance dans un long flashback qui constitue la majeure partie du film. L'armée nippone veut faire taire les rumeurs en niant qu'il s'agit d'une bombe A. Le négationnisme a régné jusque très récemment, les Japonais ayant d'ailleurs refusé d'admettre leur défaite pendant des décennies. Si les circonstances sont extrêmement différentes, la question est la même qu'avec La mémoire meurtrie : comment se relever d'une telle horreur ? La fiction sur l'écran s'appuie sur les témoignages écrits de survivants dont probablement certains jouent dans le film, hibakushas revivant la tragédie dont ils ont été victimes.


Le film est réalisé seulement huit ans après les bombardements des 6 et 9 août 1945 et un an après l'évacuation des troupes américaines. La reconstitution n'en est pas vraiment une. Partout le documentaire enveloppe le drame, véritable crime contre l'humanité. Hiroshima est une œuvre capitale contre la guerre et une condamnation terrible de l'arme nucléaire. Les enfants y sont en première ligne, parce qu'ils sont porteurs de la mémoire et de l'oubli. Comme tous les films contre la guerre, Hiroshima s'inquiète qu'il y ait d'autres bombes, d'autres conflits dont les populations civiles sont toujours les principales victimes. Si aucune bombe atomique n'a plus été lancée dans aucun conflit, la menace pèse toujours sur la planète et les massacres continuent sans qu'on s'en offusque parce qu'ils touchent des pays lointains ou qui semblent l'être. Après les USA et la Russie, la France est le troisième exportateur d'armes dans le monde. Quant à la bombe atomique, ce n'est pas une épée de Damoclès, mais une menace perpétuelle. Les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni, la République populaire de Chine, l'Inde, le Pakistan, la Corée du Nord et Israël la possèdent aussi. Notre force de frappe que nous appelons cyniquement force de dissuasion reste à ce jour considérable.
Lorsque j'étais petit, mes parents disaient qu'ils n'auraient pas dû faire d'enfants à l'époque de la bombe atomique. Très jeune, j'ai milité au Mouvement de la Paix. Aujourd'hui, les crimes sont plus sournois. La prétendue démocratie camoufle la folie criminelle des hommes. On commence seulement à parler des conséquences terribles des essais nucléaires français au Sahara ou en Polynésie... Qu'apprend-on de l'Histoire ?

→ Hideo Sekigawa, Hiroshima, Blu-Ray / DVD Carlotta, 20€, sortie le 28 avril 2021

Sur la version Blu-Ray, on trouvera un documentaire passionnant du Britannique Jasper Sharp sur l'imaginaire du nucléaire au Japon (comme les Godzilla allégoriques de Ishirō Honda et d'autres œuvres de Hideo Sekigawa jusqu'au Pluie noire de Shōhei Imamura), livres et films traitant du sujet dans la chronologie de leurs publications. Les seules photos prises par Yōsuke Yamahata juste après le bombardement de Nagasaki seront interdites jusqu'en 1952, les films réalisés sur place censurés pendant plus de vingt ans, et toute évocation soigneusement tue jusqu'à la fin du siècle.

lundi 19 avril 2021

Underground rend hommage aux inventeurs


La reconnaissance derrière laquelle courent la plupart des artistes ne vient jamais d'où on l'espère. Qu'elle vienne d'une bande dessinée est tout à fait surprenant. Ainsi Un Drame Musical Instantané se voit gratifié de six pages dans Underground, l'impressionnant pavé, qui en compte 300, du scénariste Arnaud Le Gouëfflec et du dessinateur Nicolas Moog. Si nous sommes en bonne compagnie entourés par Captain Beefheart, Eugene Chadbourne, Kevin Coyne, Brigitte Fontaine, Lee Hazlewood, Daniel Johnston, Lydia Lunch, Moondog, Colette Magny, Nico, Nurse With Wound, Éliane Radigue, The Residents, Raymond Scott, Patti Smith, Yma Sumac, Sun Ra et Boris Vian, je découvre nombreux musiciens dont j'ignorais pratiquement tout. Dévorant cette bible qui rend pour une fois hommage aux inventeurs et non à celles ou ceux qui ont exploité leurs découvertes, je pars aussitôt écouter Bill Childish, Alex Chilton, Cosey Fanni Tutti, les Cramps, Crass, Merrell Fankhauser, Peter Ivers, Jonathan Richman, Sky Saxon, les Tall Dwarfs, Tucson, Townes Van Zandt et quelques autres. La majorité d'entre eux ont anticipé le folk rock, le garage, le punk ou l'indus, mouvements qui m'étaient étrangers à l'époque, pour leur préférer des trucs encore plus barjos, ou les nouveaux jazz et la musique contemporaine. Sont aussi intégrés d'excellents chapitres sur le Krautrock, le Dub et le Black Metal.


L'étude est évidemment orientée rock ou du moins vers des artistes qui ont influencé le rock et séduit leurs thuriféraires, même s'ils vivent en dehors de ce mouvement. Ce remarquable travail tant éditorial que graphique est d'ailleurs sous-titré "Rockers maudits & grandes prêtresses du son" ! Pour une fois, de jeunes rapporteurs ne répètent pas inlassablement le mythe imposé par les journalistes de l'époque initiale. Ils ont fouillé les soubassements de l'Histoire pour exhumer les bases de ce qui deviendra plus tard les ferments de la mode. Il faut du temps pour imaginer des alternatives comme il en faudra ensuite à d'autres pour les développer et les exploiter. Ce sont deux manières d'aborder la création ! Souvent ces derniers ont reconnu ce qu'ils devaient à leurs aînés ou à celles et ceux qui les ont inspirés. Ainsi reviennent plusieurs fois les noms de bénéficiaires curieux, David Bowie, Nick Drake, Thurston Moore, Kurt Cobain, Steve Stapleton (avec la Nurse With Wound List), Steve Reich, etc. Comme dans toutes les encyclopédies, il manque des artistes du même ordre (Harry Partch, Conlon Nancarrow, Ilhan Mimaroğlu, Silver Apples, White Noise, Syd Barrett, Scott Walker, Jacques Thollot...), mais les auteurs font des choix qui sont les leurs sans que ce soit des leurres. Chacun/e a ses poètes maudits au fond de son cœur.


Michka Assayas s'est collé à la préface. Une discographie est suggérée en fin d'ouvrage ; y sont chroniqués 72 albums avec leurs pochettes redessinées. Et puis aussi, au fil de la lecture, des pages presque blanches, comme des intercalaires, énigmatiques car sans mention particulière, indiquent des petits bijoux dont je n'avais jamais entendu parler : les drones de Spiritflesh ‎de Nocturnal Emissions (1988), Valentina Magaletti jouant sur la batterie fragile de l'ami Yves Chaudouët (2017), la communauté religieuse The Trees interprétant The Christ Tree (1975), les impros transcendantales de Master Wilburn Burchette sur Mind Storm (1977), la compilation clandestine Cambodian Rocks (1995), le rock psyché Danze of the Cozmic Warriorz du Zendik Farm Orgaztra (1988), la cassette Mémoires de l'homme fente de Vimala Pons (2020) ou les Fantastic Greatest Hits de Eilrahc Elddew ta.k.a. Charlie Tweddle (1971, publiés en 1974). Étonnamment ce sont ces pistes à creuser qui m'excitent le plus. En plus de ces petits bonus assez secrets (j'en fournis exceptionnellement les liens puisque rien n'est indiqué dans la BD), les pages de garde énumèrent encore des dizaines d'artistes qui se joignent aux cinquante élus et dont j'ignore honteusement la plupart.


Pour illustrer mon article, j'ai évidemment choisi les pages évoquant le Drame et mon récent travail solo, que l'auteur a gentiment sous-titrées L'élixir de jouvence. "Birgé fait feu de tout bois, et sa démarche évoque celle d'un alchimiste, curieux de tout et inlassablement créatif. [...] Le Drame est à compter parmi les formations audacieuses et les plus originales, dont les audaces transdisciplinaires sont le cauchemar des perpétuels poseurs de cloisons. Un groupe sans équivalent ici, qu'on ne peut rapprocher que d'OVNIs comme les Residents. Quel est le secret de son insolente santé ? [...] Ce plaisir du jeu qui guérit de l'ankylose et des sécheresses du dogmatisme, et donne accès à la créativité perpétuelle." Arnaud Le Gouëfflec rappelle, entre autres, notre initiative du retour du ciné-concert et mes concepts cinématographiques appliqués à la musique. Je suis également sensible au choix des trois disques nous concernant, à la fin de l'ouvrage, puisqu'à côté de Rideau ! (1980) figurent les 24 heures inédites de l'album Poisons (1976-79) et le CD de mon Centenaire (2018).

Si l'aspect éditorial est extrêmement fourni, le dessinateur Nicolas Moog joue magnifiquement sur les contrastes du noir et blanc, s'appuyant sur une documentation originale. L'ensemble offre un véritable point de vue sur la musique hors des sentiers battus et une aventure graphique exceptionnelle.

→ Arnaud Le Gouëfflec et Nicolas Moog, Underground, Ed. Glénat, 30€

vendredi 16 avril 2021

De l'influence du jazz sur nos vies


Suite à ma récente participation à une table ronde à distance, organisée à l'Université de Saint-Étienne par Pierre Fargeton et Yannick Séité, avec des musiciens qui écrivent sur le jazz, j'eus la joie de recevoir les cinq volumes de Esthétique(s) Jazz publiés par les Éditions Passage(s). Cette collection, qui rassemble de nombreux contributeurs sous la direction de Sylvie Chalaye et Pierre Letessier, évoque l'influence du jazz sur les autres arts et la vie en général.

Dans l'ordre de parution depuis 2016, à raison d'un ouvrage par an, Écriture et improvisation. Le modèle jazz ? interroge une pratique qui est un mode de vie plutôt qu'un style. Son influence sur le cinéma expérimental, l'art dramatique ou le numérique est indéniable. Dans un autre domaine, je pensais aux répercussions de la pensée de John Cage qui a plus compté pour nombre d'artistes et de philosophes que sa musique sur les compositeurs. Il en va de même du jazz. En France on a même fini par nommer ainsi des musiques qui n'ont plus rien à voir avec la culture afro-américaine, mais dont le cousinage est évident, par l'importance de l'improvisation individuelle et collective. On pourrait aussi affirmer que toute bonne musique swingue, qu'elle fasse danser le corps ou les méninges. J'ai toujours eu un faible pour la direction d'Arturo Toscanini et j'étais heureux que Pierre Letessier évoque Hellzapoppin, un de mes films préférés, pas seulement pour la séquence géniale de Lindy-Hop.

Rires de jazz interroge le racisme du blackface, qu'il se moque des manières des "nègres" ou que les Noirs d'Amérique s'y complaisent pour soulager leur très lourd fardeau. Sylvie Chalaye évoque le clown Chocolat, Raphaëlle Tchamitchian souligne le "retour du refoulé", Thomas Horeau retrouve celui de Charles Mingus, Frédéric Vinot rappelle qu'il n'y a pas de scat triste, etc. Se démarquant du blues qui l'a engendré, le jazz respire une fabuleuse joie communicative...

Dans Dessiner jazz Sylvie Chalaye suit la silhouette comme principe esthétique du jazz, Pierre Sauvanet ou Rosaria Ruffini la bande dessinée, Francis Hofstein les affiches, et là encore je suis tout content de trouver une étude de Jean-François Pitet sur le cas Cab Calloway qui est un des rares musiciens qui me fassent encore danser ! Le cinéma d'animation n'est pas en reste, grâce à Jérôme Rossi, Blodwenn Mauffret, Gilles Mouëllic, de Disney aux Triplettes de Belleville en passant par Norman McLaren et Albert Pierru. Et combien de dessinateurs ont laissé guider leur bras tandis qu'ils se livraient sur scène à leur art ?

J'en étais au début de Animal Jazz Machine lorsque j'ai décidé de chroniquer l'ensemble avoir d'en avoir terminé la lecture. Ce grand écart entre la machine et l'animal semble paradoxal. Le train traverse pourtant des paysages remplis d'oiseaux. Un immense bestiaire envahit les dessins animés. Le chat tire son épingle du jeu. Edgard Varèse comparait d'ailleurs l'orchestre symphonique à un éléphant hydropique et le big band de jazz à un tigre. Aujourd'hui, nous avons appris à faire swinguer aussi les machines...

J'ignore à quoi ressembleront les prochains volumes, les sujets ne manquent pas (polar, cinéma, drogue, ségrégation toujours à l'œuvre, individu et collectif, influence sur d'autres formes musicales, sexe, spoken word, danse, récupération mercantile par les blancs, etc.), mais dores et déjà Agir Jazz est indispensable par sa dimension politique. Le jazz fut d'abord un geste de résistance contre le racisme et l'esclavage. J'écris d'abord en espérant toujours, tel le free jazz lié au mouvement des Black Panthers dans les années 60. La révolte de Mingus, Roach, LeRoi Jones ou Shepp répond au marronnage et aux peintures de Basquiat, évasions indispensables, à la vie, à la mort. Langston Hugues, Dizzy Gillespie et la Beat Generation sont sous la plume de Mathieu Perrot, tandis que Dorgelès Houessou décortique À New York de Léopold Sédar Senghor. Des townships de Johannesburg à la prison d'Attica, du concert party africain détournant le Blackface Ministrel Show au SAMO, Tribute to Basquiat du franco-ivoirien Koffi Kwahulé, la révolte gronde, elle éclabousse le monde de ses fulgurances. C'est le fil conducteur de cette collection absolument passionnante, dans ses grandes lignes et ses petites histoires. Elle montre l'influence capitale du jazz, comment une culture se transforme et envahit les autres parce qu'elle porte du sens, dans sa forme, mais aussi dans la résistance et la rage qu'elle exprime, celles d'un peuple, d'un individu, de tous les opprimés du monde entier...

→ Collection Esthétique(s) Jazz, Ed. Passage(s), chaque volume 12€

jeudi 15 avril 2021

L'époque des compilations


En recevant la réédition d'une compilation à laquelle nous avions participé il y a 30 ans, je me suis soudain souvenu qu'il était courant dans les années 80 et 90 d'envoyer une pièce originale pour qu'elle figure avec d'autres sur une cassette, un vinyle ou un CD collectif. À l'époque où les disques se vendaient facilement à mille exemplaires, j'en demandais 30 en compensation de notre travail. C'était une manière de trier parmi les nombreuses sollicitations que nous recevions. Il était excitant d'imaginer une pièce courte, sur un sujet imposé ou pas, et de l'enregistrer aussitôt. Notre indépendance de production nous le permettait grâce au Studio GRRR que j'avais monté progressivement depuis ma préhistoire.

En réalité, Dedali Opera reproduit un extrait seulement de Le fond de l'âme effraie : Air Cut d'Un Drame Musical Instantané sur une nouvelle compilation qui commémore 30 ans de leur label sis à Annecy. L'original était paru sur un coffret double cassette au format d'un boîtier VHS intitulé Atomic Zen. Sur ce Thématik, vinyle ou CD tout frais tout chaud, figurent aussi Aehos, Arcane Device, Atmus Thietchens, Big City Orchestra, Chris de Chiara, Désaccord Majeur, Merzbow, MCZ, NYA, Pacific 231, Phaeton Dernière Danse, Smell & Quim et Alain Basso qui a repris le flambeau d'Eric La Casa avec qui nous étions en contact en 1991. L'ensemble s'écoute avec le plus grand intérêt, mélange de musiques ambient et noise, indus et expérimentale.


Sur le site du Drame, j'ai rassemblé la plupart des pièces publiées sur des Compilations.
Tunnel sous la Manche / Under the Channel, paru en 1983 en vinyle sur United Dairies, le label de Steve Stapleton, est aujourd'hui en bonus, pour la première fois dans son intégralité, sur la réédition de Rideau ! en CD chez KlangGalerie, tout comme La peur du vide initialement sur une cassette japonaise. Si certaines contributions sont récentes comme Les travailleurs du disque dans le miroir des allumettes enregistrée avec Amandine Casadamont, Sacha Gattino, Sylvain Rifflet et Sylvain Lemêtre pour le vinyle des Allumés du Jazz, d'autres sont probablement introuvables comme les cassettes Unique 01 (L'uniforme) et Planeta 7, en Allemagne Bad Alchemy (Das Kabinett des Doktor Caligari) et Out of Depression (Wartezimmer et Der falsche Mann) ; les vinyles 18 surprises pour Noël sous la responsabilité de Hector Zazou (Pas de cadeau), A Gnomean Haigonaimean (North Eating South Starving) au Portugal et bien d'autres. La série américaine Dry Lungs II, III, IV, V (French Resistance, Don't Lock The Cage, Pale Driver Killed By A Swallow on A Country Road, Rien ne va plus) va du LP jusqu'au CD, et sous ce format existèrent Musica Propiziatoria - Il Museo Immaginario (Musica per Dimagrire) en Italie, Enhanced Gravity (Wit plus une œuvre interactive concoctée avec Étienne Auger) en Suisse, et en France Passionnément - Visa (Utopie Standard), Mouvements - La légende des voix (Le futur abyssal), Un hommage à Moondog (Young Dynamite), K.I.M. : Miyage (Les gueules cassées auparavant paru sur Carnage), le célèbre Vivan Las Utopias ! chanté par Elsa sur le double Buenaventura Durruti chez nato, etc.

Il me semble que les traditions se perdent ou se transforment. Ces compilations se rapprochent des collectifs physiques d'aujourd'hui. Cela n'avait rien à voir avec un catalogue. C'était une manière de se rencontrer, déjà virtuellement. Une forme de solidarité. Nous n'avons jamais compris comment nous nous étions retrouvés acoquinés à des groupes de musique dites industrielle ou planante, mais eux savaient certainement ce qui leur plaisait dans nos musiques dramatiques "à propos". Peut-être était-ce chez les uns et les autres la recherche de nouvelles formes, de nouveaux timbres ?

mercredi 14 avril 2021

Söta Sälta, Grand Prix de l'Académie Charles-Cros


On me demande parfois si je suis fier de ma fille Elsa, mais c'est souvent pour de mauvaises raisons. Je réponds que c'est le cas, mais pour sa rigueur morale et parce qu'elle a réussi à faire ce qui lui plaît. Qu'avec Linda Edsjö elles obtiennent le Grand Prix de l'Académie Charles-Cros "Jeune public" (ex-aequo avec La bergère aux mains bleues d'Amélie les Crayons) me comble de joie. Enfant, j'étais fasciné par l'étiquette ronde collée sur l'adaptation discographique de La Marque jaune, sortie en 1957, et faisant référence à ce prix qui porte le nom de l'inventeur de phonographe (oui, avant Edison !).


Il y a un an, presque jour pour jour, j'écrivais un petit article pour encenser le CD Comme c'est étrange du duo Söta Sälta :

En ces temps troubles où la population ne fait plus confiance dans son gouvernement, ramassis d'arrivistes bêtes et méchants à la solde des banques ou de l'industrie pharmaceutique, comment croire un père vantant les œuvres de son enfant ? Franchement, non ! Ce n'est pas parce que j'affirme que le CD Comme c'est étrange ! est un petit bijou qui enchantera tous les enfants de 2 à 102 ans que vous devez me faire confiance. Il est plus sain d'en juger par vous-même. La percussionniste suédoise Linda Edsjö et ma fille Elsa Birgé forment le duo Söta Sälta. Cela signifie sucré salé en suédois. Elles avaient enregistré cinq teasers sur YouTube qui vous mettront l'eau à la bouche. Je rembourse les insensibles, mais pas les sourds tant elles sont drôles à regarder en spectacle !


Il faut aimer la coquinerie et l'impertinence, les belles mélodies et les rythmes entraînants, parce que ces douze chansons sont aussi enthousiasmantes que leur précédent album pour la jeunesse, Comment ça va sur la Terre ?, qu'elles avaient enregistré avec l'accordéoniste Michèle Buirette. Celle-ci a d'ailleurs écrit les savoureuses paroles de Bizarre et du Caméléon, et la musique du Léopard. Les deux complices reprennent aussi Attention au loup (texte de Dominique Fonfrède, musique de Gérard Siracusa) initialement paru en 1993 sur le CD Jamais tranquille ! du trio Pied de Poule, autre album incontournable pour les petites oreilles. Elsa avait alors 8 ans. C'est souvent en devenant parent que les musiciens accouchent d'un disque pour les enfants. La même année, j'avais ainsi créé Crasse-Tignasse avec Gérard et Bernard Vitet ! Mais revenons à nos agneaux...


Les autres textes sont de Yannick Jaulin (Dormir sur la terre), Robert Desnos (La fourmi, Le ver luisant, Le léopard), Abbi Patrix (Les trolls), Margit Holmberg (La berceuse de la Maman Troll) et Jean-François Vrod (J'aime ça, Etravanage), tous gages d'un tendre humour caustique. Linda Edsjö, qui a composé la plupart des chansons (les arrangements sont tous signés du duo), chante et joue du marimba, du vibraphone, de l'harmonium, en plus tape sur des objets bizarres. Elsa chante et joue d'un mini accordéon, de la brosse à dents, de cloches et des jouets qui me remplissent de bonheur. Entendre "même si ce n'était pas ma fille", mais j'en suis d'autant plus ravi qu'elle le soit... Pour ma part, je suis écroulé quand sort la langue Bläup ! du petit Caméléon, par leur va-et-vient franco-suédois, lorsqu'elles mangent des vers de terre, quand elles font des nœuds avec leurs bras pour jouer des cloches ou lors de l'inénarrable Etravanage qui clôt génialement le disque. Le contrebassiste Pierre-Yves Le Jeune (qui accompagne Elsa dans le groupe Odeia), le corniste Nicolas Chedmail (qui dirige le Spat'Sonore où elle intervient parfois) et Michèle Buirette [gratifiée également d'un Coup de cœur "Jeune public" de l'Académie Charles-Cros pour son CD Migra'son, quelle famille !] leur prêtent main forte. Sur scène elles sont seules, mais elles occupent l'espace sans qu'on sente passer le temps.


N'hésitez pas, vous ferez des heureux et des heureuses, que vous ayez des enfants ou pas, l'important est d'en avoir garder l'âme, sinon à quoi bon tout cela?

→ Söta Sälta, Comme c'est étrange !, CD Sillidill, dist. Victor Mélodie, 14,25€
→ Elles seront en juin au Théâtre Dunois où s'est d'ailleurs tenue la remise des prix (si notre gouvernement arrête de nous assassiner).

mardi 13 avril 2021

Exterminate all the brutes, nouveau chef d'œuvre de Raoul Peck


Après I Am Not Your Negro et Le jeune Karl Marx, le cinéaste haïtien Raoul Peck n'avait pas d'autre choix que l'excellence. C'est aussi ce que ses parents lui apprirent s'il voulait vivre la tête haute dans ce monde de haine et de violence. Si son nouveau documentaire en 4 parties, Exterminate all the brutes (traduire "exterminez tous les sauvages"), s'adresse à tous et toutes, et à notre humanité dévoyée, sa charge concerne particulièrement les États Unis d'Amérique, bâtis sur un génocide qui n'est toujours pas reconnu, et sur l'esclavage dont l'héritage marque toujours l'actualité. Après quatre heures exceptionnelles d'intelligence et de sensibilité, de maîtrise cinématographique aussi, Raoul Peck répète que le problème n’est pas le manque de connaissance, mais le courage d'admettre ce que tout le monde sait. Il rappelle en trois mots les fondements de la suprématie blanche : civilisation, colonisation, extermination. Alors qui sommes-nous ?


Pour que le génocide commis par les nazis soit rendu possible, il avait fallu s'appuyer sur ce qui l'avait précédé. L'Histoire qu'on nous enseigne est racontée à l'envers. Les terres n'étaient pas vierges, elles étaient habitées. Depuis 500 ans, les Européens ont assassiné pour voler. Les deux Amériques ont été nettoyées de leurs occupants, l'Afrique exploitée, transformant même les humains en marchandise. J'ai toujours pensé que tant que les "Américains" ne reconnaîtraient pas le crime contre l'humanité sur lequel ils ont fabriqué leur pseudo démocratie, la violence serait leur quotidien. Et partout sur la planète nous continuons à fermer les yeux sur les crimes de masse. Comme le suggérait Jean Cayrol en 1955 à la fin de Nuit et brouillard d'Alain Resnais, "[nous] feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin.". Le film de Raoul Peck a la même force. Le réalisateur rappelle la spoliation des terres indiennes, crimes organisés par le gouvernement américain, le génocide des Héréros par les Allemands en 1904, et il revient sur le Vietnam, le Rwanda, la Tchétchénie, et son "shithole country", Haïti qui fut le premier pays au monde issu d'une révolte d'esclaves et dont la révolution est systématiquement minimisée alors qu'elle fut à l'origine de l'affranchissement de toute l'Amérique du Sud. Ce n'est pas parce que la haine raciale est à la base de la civilisation que l'on doit faire la sourde oreille et rester les bras croisés. Pour Raoul Peck, la neutralité n'est pas une option.


Pour mettre en scène son film, montage d'archives, d'extraits de blockbusters qui impriment notre inconscient, d’animations éloquentes, de reconstitutions historiques (tournées dans le parc du château de Chambly, dans le hameau d’Amblaincourt !) où le comédien Josh Hartnett joue l’homme blanc maléfique, Raoul Peck dessine une fresque épique où la poésie de la nature (déjà présente dans Le profit et rien d'autre que j'avais adoré) évite le didactisme balourd de maint documentaire. Là où le documentariste anglais Adam Curtis profite d'une équipe de documentalistes zélés pour étayer ses démonstrations sur la manipulation de l'information, Raoul Peck préfère jouer sur la dialectique, lecture plus romantique aussi, en insérant des plans paysagers, en filmant des bouts de fiction et en révélant son propre parcours de l'enfance jusqu'à la réalisation de ses précédents films.


Les quatre parties d'une heure, The Disturbing Confidence of Ignorance, Who the F*** is Columbus, Killing at a Distance or … How I Thoroughly Enjoyed the Outing, The Bright Colors of Fascism, sont des évocations palpitantes. Raoul Peck s'appuie sur le travail de l’historien suédois Sven Lindqvist, qui avait publié Exterminate All the Brutes (traduit "Exterminez toutes ces brutes") où, traversant en bus le Sahara, il étudie le contexte colonial dans lequel Joseph Conrad a rédigé le roman Au cœur des ténèbres (ce livre est emblématique du livre de Lindqvist et du film de Peck dont le titre vient de paroles prononcées par le personnage Kurtz devenu fou dans l’enfer colonial du Congo), il fait un lien entre l'impérialisme, en particulier britannique de la fin du XIXe siècle, et le génocide juif ; de l’historienne américaine Roxanne Dunbar-Ortiz, auteure d’An Indigenous People’s History of the United States (34 ans après Une histoire populaire des États Unis de Howard Zinn) ; et de l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot, auteur de Silencing the Past – Power and the Production of History.

Déjà diffusé aux USA et en Grande-Bretagne, le film sortira fin 2021 sur Arte, probablement dans une version française. Raoul Peck (ministre de la Culture de la République d'Haïti de 1995 à 1997, et président de la Fémis de 2010 à 2018), dit ici le commentaire, mais il avait choisi Samuel L. Jackson pour la version originale de I Am Not Your Negro et Joey Starr pour la version française ! Sur le site que HBO a mis en ligne, le cinéaste livre tout un tas de précieuses références littéraires et cinématographiques ainsi que des documents en PDF.

lundi 12 avril 2021

Un livre GROS comme ÇA


Une fois de plus je suis bluffé par la nouvelle production d'Ella & Pitr. Les papierspeintres ont publié eux-mêmes le répertoire chronologique de la soixantaine de Géants qu'ils ont peints sur les toits du monde. Depuis 8 ans, ils dessinent de grands Colosses endormis sur des supports horizontaux, voire verticaux comme le barrage désaffecté du Piney haut de 45 mètres. Ils détiennent aussi le record de la plus grande œuvre urbaine du monde sur le toit du Parc Expo de Paris, à la Porte de Versailles, d'une surface de 25 000 mètres carrés. De Saint-Étienne au Chili, en passant par l'Inde et le Canada, la Bulgarie ou la Norvège, ce livre raconte les coulisses, les esquisses de leur projet démesuré. Leurs textes, et ceux de Stéphanie Lemoine, Thomas Schlesser, Emmanuel Grange constituent un discours de la méthode, ou comment l'idée leur est venue et comment ils se sont donnés les moyens de cette idée folle. Elle peut même paraître absurde si l'on pense que la plupart de leurs Colosses ne sont visibles que du ciel ! Ils existent évidemment par les magnifiques photos reproduites dans ce livre relié Gros comme ça dont la couverture cartonnée, toilée et étoilée, est marquée et gaufrée à chaud à l'argent. Ces farceurs adorent les paradoxes. Leur humour incisif et leur autocritique sincère s'insinue dans le moindre détail. Ce n'est pas avec ces œuvres quasi participatives qu'ils vivent, mais plus certainement avec les peintures vendues via la Galerie Lefeuvre & Roze rue du Faubourg Saint-Honoré ! Ils prennent l'argent où il est, tout en offrant généreusement leur travail aux anonymes passants de la rue.


Tout au long des 250 pages de cet épais volume 30.5 x 22 cm, on pourra admirer les détails des fresques, les draps souillés d'abstractions incontrôlées, les notes passionnantes et drôles racontées par les deux joyeux drilles, les circonstances dramatiques, laborieuses ou comiques qui ont accompagné leurs créations. Ella & Pitr ne s'occupent pas seulement de créer, ils détruisent aussi leurs œuvres si le temps qui passe ne fait pas la sienne. Ils peignent sur la neige qui fond, sur le sable que la mer submerge, sur l'herbe qui jaunit, sur la terre labourée par les bulldozers, sur les falaises de carrières dynamitées... Je pense évidemment aux machines suicidaires de Tinguely qui s'autodétruisent, comme on en voit une dans le film Mickey One d'Arthur Penn, à l'autodafé de Tania Mouraud, à la démolition de la maison de Jean-Pierre Raynaud, à Girl with Balloon déchiquetée par Banksy chez Sotheby's...


Dans leur passé de street artistes, leurs affiches finissent toujours par se décoller et se déchirer. L'éphémérité de toute chose, de ce que nous sommes, est soulignée par leurs mises en scène. Ces nouvelles "vanités" ne sont jamais innocentes. Ne vivons-nous pas tous et toutes dans un réseau inextricable de contradictions ? Dans l'incapacité de les résoudre, il peut être sain de trouver un compromis ; ainsi nos deux artistes vendaient en galerie un morceau d'une œuvre plus grande laissée à la rue. Aujourd'hui ils filment des rideaux de scène qui s'écroulent, demain qu'inventeront-ils encore pour se renouveler et garder leur âme d'enfant, secret de l'art, mais que trop de faiseurs oublient.


Sur leur site de vente Superbalais, il n'y a pas seulement ce livre de 1,5 kg. On trouve des T-shirts marrants, des petits livres sympas, des bananes, des sérigraphies pour casser sa tire-lire, et même le DVD du film Baiser d'encre que Françoise Romand leur a consacré en 2015, un conte moral qui deviendra forcément culte avec le temps, d'autant que j'en ai composé la musique !

→ Ella & Pitr, Gros comme ça, 35€

vendredi 9 avril 2021

Une histoire de famille



Le réel est toujours plus surprenant que les conventions de la fiction. On le savait, mais cela fait du bien de le vérifier lorsqu'un film intelligent et sensible sort du lot des imbécillités que le cinéma commercial ou pas nous sert à tous bouts de champ. Rarement des portraits d'hommes auront été aussi convaincants et honnêtes, dans leur trouble ambigu, leur fragilité assumée. On parle de cinéma féministe lorsqu'il sait rendre aux femmes leur pouvoir, mais ici il est encore plus jouissif de voir des hommes aux prises avec leurs doutes et leur incapacité à gérer le quotidien comme savent et doivent le faire depuis toujours leurs compagnes. L'héroïne n'est pourtant pas mieux lotie, écartelée entre deux mères, la génitrice faisant son entrée quand disparaît l'adoptrice, entre deux hommes, l'un apparaissant lorsque l'autre s'en va, entre deux vies, condamnée à quitter un passé fantasmé pour un avenir incertain. Les personnages ne réfléchissent pas ce à quoi l'on s'attend, mais leurs choix sont autrement plus vrais que les scies rabâchées.
Nerveux et précis, fourmillant de rebondissements inattendus, d'ellipses astucieuses, Then she found me nous épate par la justesse de son propos. À force de répéter sans cesse les mêmes formules, le cinématographe nous a peu habitués à tant de lucidité. Si le film n'a rien d'un documentaire, il prend bien les conventions de la fiction à rebrousse-poil pour se rapprocher du réel, et le miracle vient de ce que l'on s'y reconnaît ou du moins que l'on comprend enfin comment ça marche, de la relation amoureuse, de la pulsion sexuelle ou du désir d'enfant d'une femme qui aura bientôt quarante ans.


User des ressorts du genre sans en conserver les réflexes risque de faire passer cette comédie dramatique produite, réalisée et interprétée par la comédienne Helen Hunt, remarquablement entourée par Bette Midler, Colin Firth et Matthew Broderick, au-dessus des têtes d'une presse engluée dans un machisme inconscient et incapable de se remettre en question. Détail amusant, on y aperçoit à la fin Salman Rushdie dans le rôle d'un gynécologue ! Et puis, tant pis, comme d'habitude je ne raconte rien pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte, vous devrez me croire sur parole. Then she found me, dont le titre français est un mauvais jeu de mots, Mère sur prise, [est sorti] le 2 juillet 2008 sur les écrans français.
Le titre n'est certainement pas simple à traduire : là où l'anglais sonne sec et nerveux avec ses mots monosyllabiques, le français (Une histoire de famille !), qui possède d'autres subtilités, est balourd. D'autant que la clef est dans le Then, le passage, l'enchaînement des plans et des séquences, le montage, la surprise.

Article du 30 mai 2008

jeudi 8 avril 2021

Disques écoutés confiné


Hier je livrais une liste non exhaustive de films vus confiné. Aujourd'hui je vais chercher à résorber la pile d'albums physiques que j'aurais aimé évoquer, mais faute de trouver les mots, je les ai laissés prendre la poussière à côté de la platine tourne-disques. Ce sont tous des disques intéressants à plus d'un titre.
J'ai repris No Solo du pianiste et compositeur Andy Emler, sensibilité élégante de duos et trios arpégés avec Naïssam Jalal qui flûte et chante, vocalisent aussi Aïda Nosrat, Rhoda Scott, Thomas de Pourquery, Aminata "Nakou" Drame, Hervé Fontaine, participent également le joueur de kora Ballaké Sissoko, le contrebassiste Claude Tchamitchian, la sax alto Géraldine Laurent, le guitariste Nguyên Lê, le sound designer Phil Reptil. Pour les souffleurs la tendance est au chant. On le constate avec Alexandra Grimal, Sylvaine Hélary, Naïssam Jalal, Joce Mienniel et bien d'autres, comme la saxophoniste Lisa Cat-Berro qui flirte avec la pop dans son God Days Bad Days, mélodies accompagnées avec délicatesse par Julien Omé (gt), Stéphane Decolly (bs) et Nicolas Larmignat (dms).
Rien à voir avec l'énergie mordante de la hip-hopeuse de Minneapolis Desdamona dont les revendications féministes dans No Man's Land filent un coup de fouet au monde macho dominant. Je me suis un peu perdu dans la diversité de styles du Puzzle de Denis Gancel Quartet & Cie, dont l'exemplaire promo ne livre aucune information (j'ai perdu la feuille A4 qui l'accompagnait probablement), mais il s'écoute avec plaisir.
J'avais prévu d'écrire quelque chose sur Lumpeks, œuvre "culturelle radicale polonaise", qui, à l'initiative du contrebassiste Sébastien Beliah avec Louis Laurain au cornet et Pierre Borel à l'alto produit un électrochoc en mélangeant leur musique déjantée à la voix de la chanteuse et percussionniste Olga Kozieł, une des démarches les plus originales de cette sélection, leurs compositions et improvisations s'appuyant librement sur des mélodies et danses polonaises. Sur De Mórt Viva, c'est l'occitan auvergnat qui porte le free folk sous le pseudonyme Sourdure ; pour chaque texte et musique Ernest Bergez s'est inspiré de dix arcanes du Tarot ; Laurent Boithias à la vielle à roue, Eloïse Decazes au chant et au concertina, Josiane Guillot à la voix, Wassim Hallal au daf, Maud Herrera au chant, Elisa Trébouville au banjo et au chant, Amélie Pialoux aux cornet à bouquin et trompettes anciennes, Jacques Puech à la cabrette me rappellent Third Ear Band en plus destroy.
Nome Polycephale de Julien Boudart arrache d'une autre manière, sons électroniques scratchant au papier de verre sur synthétiseur Serge, vigueur paysagère se référant au chaos de Pindare, célèbre poète grec dont je n'avais pas entendu parler depuis le film La grande illusion de Jean Renoir (!). S'il est aussi en quête du bonheur, l'Écossais Graham Costello, batteur et compositeur, ne remonte pas si loin pour ses Second Lives, son arbre généalogique exposant ses origines paternelles irlandaises avec celles, birmane et indienne, de ses grand-mère et arrière grand-mère maternelles qu'il n'a pas connues. Je devrais être content de ne pas être capable de trouver des qualificatifs réducteurs à tous ces disques, même si son groupe Strata (t sax, tb, p, el gt, el bs, dms) me fait penser à une mutation du rock progressif.
Je termine ce bâclage avec le disque pour mandoline des compositions de Lalo Schifrin, le compositeur du célèbre thème de Mission Impossible, qu'il les ait écrites ou qu'il ait inspiré celles du pianiste Nicolas Mazmanian qui accompagne le mandoliniste Vincent Beer-Demander et l'accordéoniste Grégory Daltin, fantaisies légères qui détendent après les écoutes musclées !
Comme hier avec ma sélection cinématographique, c'est évidemment sans compter les articles précédents de ma rubrique musicale...

mercredi 7 avril 2021

Films vus confiné


La pile des disques qui m'ont plu et pour lesquels je n'ai pas trouvé les mots grimpe inexorablement. C'est comme tous les films que j'ai vus récemment sans évoquer les excellentes soirées passées à les regarder. J'écoute tellement de belles musiques et je regarde tant de films que j'en oublie la plupart si je n'écris pas un article dessus. Ce n'est même pas certain, mon blog me servant de pense-bête. 4700 articles, comment voulez-vous que je m'en souvienne ?! Ainsi j'efface malencontreusement de ma mémoire des gens, des lieux, des soirées, des livres...
Par exemple, je me suis amusé des six courts épisodes de Staged où Michael Sheen et David Tennant, jouent leur propres rôles tentant de combattre le confinement en montant Six personnages en quête d'auteur en visioconférence. J'aime me fabriquer des festivals autour d'un auteur comme récemment Julien Duvivier avec La tête d'un homme, La belle équipe, Un carnet de bal, La fin du jour, Panique, Sous le ciel de Paris, Voici le temps des assassins, Marie-Octobre, et le moins noir, mais tout aussi cruel, Au royaume des cieux que je n'avais jamais vu. Ou la polonaise Agnieszka Holland dont Europa, Europa m'a donné envie de continuer avec Le jardin secret, Copying Beethoven, Sous la ville, Spoor, L'ombre de Staline (Mr Jones), Charlatan. Ses films traitent toujours de l'ambiguïté des individus, trait propre à l'histoire de son pays. J'ai été surpris par le culot et le talent du Roumain Radu Jude avec Bad Luck Banging or Loony Porn qui réfléchit si bien notre époque où les mœurs tournent à la folie, me poussant à rechercher Aferim!, Peu m'importe si l'Histoire nous considère comme des barbares et ses autres films pour voir s'ils sont aussi provocants. Ravi de trouver les derniers courts de Mark Rappoport, L'Année dernière à Dachau, The Stendhal Syndrome or My Dinner with Turhan Bey, Two for the Opera Box, avec son style inimitable pour dégonfler la baudruche hollywoodienne avec la plus grande tendresse.
Chez les Américains je conseillerai Promising Young Woman, comédie noire d'Emerald Fennell, News of the World (La mission), western de Paul Greengrass, Da 5 Bloods de Spike Lee sur quatre vétérans du Vietnam, Uncle Frank d'Alan Ball, l'auteur toujours passionnant de Six Feet Under. Pour les amateurs de science-fiction ou d'héroic fantasy, vous pouvez regarder Chaos Walking de Doug Liman et Wonder Woman 1984 de Patty Jenkins , vous perdrez moins votre temps qu'avec Zack Snyder's Justice League qui dure 4 heures vaines et interminables. The Dry est un bon thriller australien de Robert Connolly, et puis les grands espaces, cela fait du bien quand on ne peut pas voyager, même si l'enfermement est d'une autre nature. On le constate aussi dans la série policière Mystery Road. The Father de Florian Zeller avec Anthony Hopkins, personnage atteint d'Alzheimer, et Olivia Colman, qui joue le rôle de sa fille, est filmé non en caméra subjective, mais en découpage ou interprétation subjectives, ce qui est intéressant en plus des numéros d'acteurs. Pacto de Fuga du Chilien David Albala est le récit des Évadés de Santiago à la fin de la dictature de Pinochet. Birds of Prey de l'Américaine d'origine chinoise Cathy Yan est radicalement différent de son précédent Dead Pigs, mais tous les deux sont incisifs et drôles.
La daronne, la comédie policière de Jean-Pierre Salomé, se regarde avec plaisir, et Madame Claude de Syvie Verheyde est un polar français très personnel. Je comprends maintenant pourquoi nous ne voyions rien depuis la fenêtre de notre salle de montage qui en 1972 donnait sur le jardin de la célèbre proxénète qui venait simplement de fermer boutique. La jeune Céleste Brunnquell, vue aussi dans la série En thérapie, est formidable dans Les éblouis de Sarah Succo...
Vous pouvez par contre éviter le multiprimé Adieu les cons ! qui est le pire de la carrière d'Albert Dupontel, d'un ennui et d'une banalité incompréhensibles, Effacer l'historique de Gustave Kervern et Benoît Delépine qui ont perdu leur gnaque, Can't Get You Off My Head, la dernière série documentaire politique en six épisodes d'Adam Curtis, brouillonne et pas du niveau de tous ses chefs d'œuvre passés, Ma Rainey's Black Bottom de George C. Wolfe, décevant de superficialité, mais je ne vais pas dégommer tous les navets que j'ai tentés en vain... Et puis c'est sans compter les articles précédents de ma rubrique cinématographique...
On remarquera que beaucoup de ces films sont signés par des femmes, et que je les ai choisis sans considération pour une quelconque parité, ce qui est une excellente nouvelle !
Fort de cette liste, je remets à demain les musiques qui m'ont accompagné pendant la rédaction de certains de mes articles...

mardi 6 avril 2021

Premier acte


Enfant, je craignais de ne pas reconnaître mes parents au retour de la colonie de vacances. Je me souvenais de leurs silhouettes, mais les visages s'estompaient jour après jour. Nous n'avions pas de photo. Nous n'avions pas de téléphone. Les cartes postales étaient le seul moyen de correspondre. Mais nos lettres se croisaient et ne se rencontraient jamais. Les dortoirs de garçons ne m'ont pas appris la solitude, je l'avais emportée dans mes bagages. Le sentiment d'être différent était douloureux. D'origine juive et athée dans une France encore très catholique, rêveur au milieu des bagarreurs, trop responsable pour adhérer à leurs enfantillages, et même positif face à la cuti du BCG à laquelle j'étais le seul à échapper, je n'avais que le dernier de la classe avec qui fraterniser et je ne sus jamais bien jouer au ping-pong dont la table était au catéchisme. On m'avait expliqué que les Juifs s'en étaient toujours sortis par leur intelligence, sans manier le bâton. Alors, pour ne pas finir comme mon grand-père, je n'avais pas le choix que de briller à l'école. J'y gagnais la tendresse de ma mère et de ma grand-mère qui en manquaient cruellement, du moins dans son expression corporelle. Être second me mettait déjà en danger. J'ai compris aussi récemment pourquoi je préférais les bains aux douches ! À 14 ans, lors de la guerre des six jours, je prendrai le parti des opprimés, comme je l'avais fait pour l'indépendance de l'Algérie. Les kibboutzim se révélaient des colonies en territoires occupés et, beaucoup plus tard, je découvris que la Palestine n'avait jamais été un désert. Cette prise de conscience isole indubitablement. On est seul sur sa bicyclette. Mon voyage initiatique aux États Unis l'année suivante, juste après les évènements de mai auxquels j'avais participé, me fit passer prématurément à l'âge adulte, même si le nouveau panorama était vêtu de couleurs psychédéliques et hallucinogènes. Oui, la vraie vie était ailleurs. La poésie du quotidien ne me quitta plus jamais. L'arrivée de la mixité fut pourtant très lente. Les classes sociales étaient mélangées, mais les sexes restaient parqués chacun de leur côté. Lorsque je suis entré à l'Idhec, il n'y avait que trois filles parmi les vingt-six reçus. Comme j'étais particulièrement timide, complexé par mon père qui se vantait de ses succès féminins, je n'avais d'autre choix que de tomber amoureux de femmes sublimes, souvent très convoitées, et ma sensibilité savait parfois les toucher. C'est de là que vient le mythe que je me suis inventé du petit Jean-Jacques. J'ai souvent été maladroit, ma logorrhée verbale en fit fuir quelques unes ! Pour être sexy, il paraît qu'il faut (donner l'illusion d') écouter. J'ai mis des parenthèses parce que c'est une technique enseignée dont je doute conséquemment de la sincérité. Je parle trop, mais j'écoute avec mes yeux, avec mon cœur, avec ma peau, avec mes oreilles aussi puisque l'improvisation musicale collective m'a formé à émettre tout en recevant. Comme dans les musées où mon attention extrême m'épuise, mes yeux rougis par tant d'informations palpitantes, j'absorbe sans laisser à l'autre le temps d'assimiler ce qui se joue là. Là dans la relation. Dans l'instant déterminant qui nous fait basculer dans une nouvelle époque, avec la soif de l'inconnu, la peur qu'elle suscite, vertige révolutionnaire qui nous ramène au point zéro, la naissance d'un amour, parfois d'une amitié. J'ai de la chance. Les femmes ont souvent été assez malines pour me rattraper au vol alors que j'avais sauté du haut de la falaise sans savoir nager. À cet instant fatal, j'étais seul alors dans le vide, noyé dans mes paroles qui faisaient masque à mes sentiments, aux promesses folles que je craignais invisibles, impalpables, et pourtant si réelles. Aujourd'hui il me reste quelques vieilles photos que je ne regarde plus. Je ne sais plus où j'en suis. Ce n'est pas raisonnable. Je cherche le visage de l'actualité. Même si j'en trouvais quatre étalées côte à côte, les traits que seuls mes yeux pouvaient dessiner s'évanouiraient. À vouloir donner le change, je laisse filer le futur sans savoir comment rattraper la maille. Je panique comme lorsque j'étais enfant. Je ne me souviens plus que d'une silhouette qui enfourche une bicyclette. C'est une image, qui bouge. De la danse. Un drapé. Comme un rideau de théâtre qui tombe à la fin du premier acte...

lundi 5 avril 2021

Le souvenir d'un avenir


Article (mis à jour) du 29 mai 2008

Dans le même colis du Wexner Center, pour lequel la douane me réclama six euros, il y avait le livre que Chris Marker a tiré de son film La jetée et le dvd du film qu'il a cosigné avec Yannick Bellon, Le souvenir d'un avenir (Remembrance of Things To Come), sur l'œuvre photographique de Denise Bellon, mère de la réalisatrice et de la comédienne Loleh Bellon. Le titre de ce nouveau film, tourné en 2001 pour Arte, rappelle le paradoxe temporel du célèbre court-métrage de Marker dont Terry Gilliam tira le remake holywoodien Twelve Monkeys (L'armée des douze singes). Le "ciné-roman" adapté de La jetée, originalement en vues fixes et voix off (Jean Négroni en était la voix française, James Kirk dans la version anglaise que Marker dit préférer), est un enchantement qui donne une nouvelle dimension au chef d'œuvre de Chris Marker, tandis que l'on tourne doucement les pages avec le texte en légende. L'ouvrage, 270 pages, est sorti en France, mais l'édition américaine comporte déjà les "sous-titres" anglais et français.

[En 2013, Arte a publié un coffret rassemblant La jetée, Sans soleil, Le joli mai, Loin du Vietnam, Le fond de l'air est rouge, Mémoires pour Simone (Signoret) dans des versions restaurées, ainsi que Sixties, A.K (sur Kurosawa), La solitude du chanteur de fond (sur Yves Montand), Le tombeau d'Alexandre (sur Medvedkine) et Chats perchés, plus deux autres avec la Trilogie des Balkans (Le 20 heures dans les camps, Casque bleu, Un maire au Kosovo) et L'héritage de la chouette. On peut aussi trouver Si j'avais quatre dromadaires, Lettre de Sibérie, Dimanche à Pékin, Level Five, Regard neuf sur Olympia, Description d'un combat]... Un site lui est consacré.


Dans Le souvenir d'un avenir, le travail photographique de Denise Bellon est une vraie merveille et la réalisation évidemment fine et sensible, aussi magique que critique. De 1935 à 1955, c'est l'Histoire qui défile en images et en sons, partition sonore intelligente de Michel Krasna. À l'exposition surréaliste de 1937 succèdent la naissance de la Cinémathèque Française (célèbre photo de la baignoire de Langlois remplie de bobines), le Front Populaire, les colonies, la guerre civile espagnole, l'Occupation, etc. La version présente est uniquement en anglais avec la voix d'Alexandra Stewart, mais l'intégrale de Yannick Bellon parue chez Doriane comprend le film original en français avec la voix de Pierre Arditi. Je ne l'ai pas entendu et Alexandra est parfaite. J'ai adoré le complément de programme du dvd américain, le film de Yannick Bellon sur et avec l'écrivaine Colette qui en a écrit le texte, court-métrage de 1950 figurant d'ailleurs également dans son intégrale.

Ce sont donc deux magnifiques portraits de femmes qui ont dû se battre pour imposer leurs vues et leurs noms.

samedi 3 avril 2021

Il n'y a pas d'amour heureux


Un mot malheureux émis par un proche m'a fait flirter avec la dépression. J'ai failli écrire que j'étais entré dans une sévère, mais mon système de repères me protège des gouffres. Tout au long de ma vie, la fréquentation des miracles m'a permis de flotter, même lorsque j'étais aspiré par les sables mouvants. Il n'empêche que des larmes, ces derniers jours, sont venues arroser mes vaisseaux. Mon cœur d'artichaut se fend face au désert du réel, la solitude du coureur de fond, un oiseau trucidé par le chat, une comédie sentimentale sur l'écran noir de mes nuits blanches, l'absence de perspectives rimant avec ma propre désolation, ce monde à venir qui me révolte. Comme si on pouvait être heureux dans les conditions actuelles ! C'est ce que racontait Aragon lorsqu'il écrivit Il n'y a pas d'amour heureux en janvier 1943. En mettant ce poème en musique dix ans plus tard, Brassens coupa maladroitement la dernière strophe, pourtant capitale puisqu'elle en fait un chant de résistance au delà du drame amoureux. Catherine Sauvage en rétablit l'original intégral.


Ma situation est "heureusement" conjoncturelle. J'ai aimé comme j'ai été aimé, souvent, longtemps. Il n'est pas intéressant de se souvenir des passages tristes, autant les oublier. Pourtant, ces temps-ci, je rabâche mes histoires de cœur qui n'en finissent pas de ne pas commencer. J'en arrive à douter de mon sexe à piles alors que ce n'est qu'affaire de phéromones et que l'exigence ne souffre pas d'à-peu-près. Mystère et gomme de boules. Le désir et son obscur objet ne s'expliquent pas. Je décline autant d'invitations que j'ai pris de râteaux. Le confinement ouvre la porte aux sites de rencontres où l'on marche à l'envers. Dans la vie, on est d'abord attiré par une personne avec qui, par exemple, l'on est amené à discuter. Si cela ne prend pas, on peut prétexter qu'on a faim ou soif et se diriger vers le buffet pour écourter un dialogue superficiel. Ou bien on passe la soirée à converser, des étoiles dans les yeux dansant jusqu'au vertige. In vitro, dans le virtuel, on fantasme l'interlocutrice/teur avec qui l'on partage des vues intellectuelles, mais la rencontre in vivo déçoit souvent, même si elle se transforme parfois en amitié, le désir manquant à sa place. C'est tout de même formidable de se faire de nouveaux amis à une époque qui empêche les rencontres ! Discuter avec des écrivaines, psychanalystes, graphistes, scénographes, chorégraphes, chargées de communication valait le coup de s'accrocher malgré tout... Mais les désillusions affaiblissent mon volontarisme. Lors de ma dernière grande séparation, j'imaginais naïvement qu'un type aussi charmant et passionnant comme moi n'aurait pas de mal à trouver l'âme sœur, or les faits ont eu raison de ma prétention. Il n'est pas certain que je m'en serais mieux sorti sans la gestion épouvantable de la crise sanitaire. Redevenu célibataire, j'avais fréquenté salles de concerts et théâtres pour rencontrer finalement une belle personne lors d'une soirée entre amis. Incapables de résoudre nos incompatibilités de la vie quotidienne, comme cela arrive parfois, nous nous séparâmes seize mois plus tard. J'ai rempilé sur les sites sans que l'indispensable alchimie aboutisse à la transmutation. L'aspect supermarché consumériste, particulièrement déprimant, n'arrange rien à la chose. Sur un site réputé, 75% des femmes inscrivent "shopping" comme l'un de leurs hobbies ! Comme je ne vois que les profils féminins, les muscles, les bagnoles, la vulgarité et la panoplie machiste me demeurent invisibles. Il existe des sites spécialisés pour personnes atypiques, mais ils sont évidemment beaucoup moins fréquentés. Lorsque l'appel consiste en une photo d'identité et l'âge du capitaine, on se retrouve à des kilomètres de la réalité. Mes photographies jouent peut-être en ma faveur, mais si j'écris "68 ans", le robot ne me suggère que des mamies à sac à main, promesse de vie loin de celle à laquelle j'aspire ! Dans la vraie, on ne compte pas sur ses doigts. On regarde les yeux, la manière de bouger, de parler, de s'enthousiasmer. L'écart entre le fantasme et la pulsion vole en éclats. Le passage à l'acte exige que l'on se débarrasse des images et des poncifs que chacun véhicule depuis l'adolescence.


L'enquête sociologique finit par me lasser. Le jeu n'est pas non plus mon fort. Incapable de faire le deuil de mes aspirations, j'essaie de penser à autre chose, choisissant des activités mécaniques, des tours de force, ce que j'appelle "faire la vaisselle". Remplacer les fils électriques alimentant mes enceintes par du câble épais en le faisant passer derrière les centaines de vinyles qu'il m'a fallu déplacer tout en rampant sous la cheminée, déplacer seul une armoire de plus de cent kilos pour reclouer le fond avant qu'elle ne s'écroule, tailler les plantes du jardin, déclarer ma TVA, écrire des articles impudiques où mes doigts bougent comme les mains d'Orlac... Je m'installe souvent au piano lorsque je perds les pédales, tout en abusant de celle du sustain. Mon expressionnisme s'y exp(l)ose de manière flamboyante. J'ai l'impression de n'en avoir jamais aussi bien joué depuis trois ans. Le célibat ne convient pas à ma soif de partage, qu'elle s'exprime dans l'amour, l'amitié ou le travail. Je gère pourtant le quotidien avec une rigueur domestique m'obligeant à une inaltérable dignité, rédigeant mes articles en bon élève ou en somnambule, confectionnant des recettes culinaires sophistiquées, entretenant la maison en fourmi, accueillant chaque jour des amis de passage. Est-ce que je n'atteins pas mes limites, ma tristesse frisant la dépression, sans que je me l'avoue franchement ?
Ironie du sort, conséquences de mes efforts physiques débiles, contrariétés récentes, météo changeante, alors que je viens de taper le point d'interrogation qui termine mon article, là, trois lignes plus haut, je me fais un tour de rein costaud en me relevant de ma chaise. Il y avait longtemps... Ce lumbago tombe à pic. J'en oublie mes états d'âme...

vendredi 2 avril 2021

Quelques lignes interactives...


J'aurais beau écrire tout ce qui suit, certains n'y entendront que du free-jazz. Si Ornette Coleman a laissé son empreinte à plus d'un endroit sur la planète, le rock s'est étalé de tout son long jusqu'à tout envelopper façon cellophane. Donc, y en a aussi ! Mais ce qui marque l'album de Paar Linien que dirige le saxophoniste Nicolas Stephan est d'abord un concept d'interactivité. Improviser ensemble est évidemment éminemment interactif, comme vivre. Même dans la plus grande solitude, l'ermite ou l'enfant sauvage doivent négocier chaque pas avec la nature. Lire un livre est une autre opération interactive que chacun gère à sa manière. Ayant beaucoup œuvré dans les nouveaux médias en tentant d'utiliser leurs options programmatiques au mieux, je suis évidemment sensible à la question. Dans Nabaz'mob, notre opéra pour 100 lapins communicants, composé avec Antoine Schmitt chacune de nos bestioles possède son libre arbitre pour jouer telle ou telle ligne de la partition. J'aime bien l'idée qu'une œuvre puisse se décliner différemment au gré de chaque participant. C'est ce que font Nicolas Stephan (ténor et alto droit) et ses trois acolytes, le saxophoniste alto Basile Naudet, le bassiste Louis Freres et le batteur Augustin Bette. Sur les titres Lignes, chacun pioche dans "un réservoir de morceaux écrits pour fonctionner les uns avec les autres. Chaque musicien est libre de jouer n'importe quelle partie de n'importe lequel de ces morceaux à n'importe quel moment. Il peut également jouer autre chose, ou ne pas jouer du tout..." On retrouve aussi les principes d'indétermination chers à John Cage, à ne pas confondre avec quoi que ce soit d'aléatoire. Tout cela est composé, le cadre empêche justement le n'importe quoi. Les règles sont néanmoins trop architecturales pour répondre à mon goût pour la dramaturgie. L'émotion est ici privilégiée au sens, comme dans la plupart de la musique instrumentale. Des textes interviennent néanmoins sur deux morceaux comme Les éborgnés qui fait référence aux victimes de la brutalité policière, et la photographie de Julie Blackmon est une jolie métaphore. De plus en plus de jeunes musiciens tentent d'échapper au moule, aux étiquettes. Le formatage ambiant produit une contre-culture, résistance salutaire au pré-mâché.

→ Paar Linien, Paar Linien, CD Discobole Records, dist. Modulor, sortie le 2 avril 2021
Également sur Bandcamp

jeudi 1 avril 2021

Denez, au gouvernail du vent


Lorsque les cordes attaquent on pense instantanément à Game of Thrones ou une série islandaise, et puis la voix de Denez projette l'héroïsme lyrique vers une Bretagne de contes et de rêves. Les rythmes électro de James Digger et le bandonéon de Jean-Baptiste Henry élargissent la carte du Tendre à des contrées habitées par d'autres légendes. Si les gammes mineures portent une tristesse nostalgique, l'entrain laisse présager d'autres matins qui chantent. La valse de la vie en duo avec Aziliz Manrow me fait penser à celui de Nick Cave et Kylie Minogue sur Where The Wild Roses Grow et Oxmo Puccino vient leur prêter voix forte. La trompette bouchée de Youn Kamm plane, milesdavisienne. Je retrouve le jeune Denez Prigent découvert il y a vingt ans sur le label Silex en 1993 lorsqu'il chantait a capella. C'est d'ailleurs a capella qu'il enregistre d'abord, avant d'ajouter les beats électro, pour finir par les instruments (gros travail de l'ingénieur du son Nicolas Rivière). Les nappes de synthétiseurs confiées à Aymeric Le Martelod sont moins heureuses, l'évocation gaélique poussant parfois à la variétoche grandiloquente. Il y a certes une inclination prononcée pour la puissance, en particulier quand interviennent les sonneurs. Les Uillean pipes irlandaises de Ronan Le Bars (qui participa merveilleusement à la musique du Centenaire de l'Europe que nous avions composée avec Bernard Vitet), la bombarde, le biniou kozh, la cornemuse écossaise et la veuze de Cyrille Bonneau (également aux duduk et sax soprano), le Bagad Kevrenn Alré donnent le goût de terre caractéristique de la Bretagne, légendes où plane la mort, prête à réveiller les spectres dans d'étourdissants rituels sabbatiques... Quand ce n'est pas la mer qui brise les vaisseaux. Ailleurs les guitares d'Antoine Lahay et Jean-Charles Guichen, la basse de Frédéric Lucas, les aigrelettes caisses claires incisives du Bagad entrent dans la danse. Les ondes Martenot de Yann Tiersen et la voix de sa compagne Émilie Quinquis, l'accordéon de Fred Guichen, le canoun de Maëlle Vallet participent au mystère. Le multipistes permet à Jonathan Dour d'incarner seul le quatuor à cordes, paraphrasant les neuf bandes noires et blanches et les mouchetures d'hermine qui flottent au dessus de réminiscences médiévales. Denez a beau convoquer des instruments du monde entier, il ne peut échapper au spleen des oubliés, un long blues du bout de la terre où la gwerz tourne à la plainte funèbre tant qu'on souffle à son tour quand le vent emporte à jamais ce flot de larmes...

→ Denez, Stur An Avel (Le gouvernail du vent), CD Coop Breizh Musik, dist. Idol et Coop Breizh, sortie le 16 avril 2021

mercredi 31 mars 2021

Nuit noire, nuit blanche


Il m'arrive heureusement parfois d'avoir un article déjà rédigé sous le coude. Parce que ce jour-là je n'ai pas la force d'écrire. Comme de manger, ou de dormir. Être toujours au faîte de ses possibilités n'est pas une sinécure. Si je peux donner l'illusion de la maîtrise, j'ai toujours été un rêveur. L'intuition guide mes pas, même lorsque je ne l'écoute pas. C'est un tort. Je me laisse séduire. Sur le clavier, sur tous les claviers, mes doigts obéissent à une force qui me dépasse. Rien ne permet jamais d'aller plus vite que la musique. Or, m'employant régulièrement dans cette vie fulgurante à tenter d'égaler sa vitesse, je fais de temps en temps des sorties de route dont je me serais volontiers passé. Ayant l'habitude de penser longuement et d'agir vite, j'imagine que tout le monde peut me suivre dans mes élucubrations que j'assimile à des visions. Erreur, fatale erreur. Je n'y lis pas l'avenir, mais les possibilités qu'il offre. Sensibilité ou intuition, j'ignore sa nature, mais je pressens les catastrophes. Je ne vois rien de péjoratif dans ce terme, mais simplement un dénouement. Il me semble plus amusant de défaire les nœuds qu'en ajouter de nouveaux au tableau des trophées cloués sur une planche. La vie n'est qu'une course d'obstacles que nous sautons avant d'attaquer le suivant. Ma théorie des cycles se vérifie chaque jour, mais parfois hélas la machine se grippe et je me retrouve en boucle, situation douloureuse exigeant de prendre la tangente aussi tôt que possible. À cette minute embuée qui peut paraître inextricable suit une période de vide intersidéral où le temps s'arrête. Le passé refait surface et la nuit envahit le cosmos. Je ne dors pas. Hébété, je contemple le ciel où s'écrivent nos histoires. On dessine des lignes entre les points, espérant découvrir l'animal qui se dérobe à nos yeux. Ce que sont les nuages. Lorsque les fantômes font tomber leurs suaires, se dévoile l'enfance, mais on n'y voit goutte. Le corps ne suit pas. Savoir ne suffit pas à tourner la page. Certaines sont collées entre elles, formant de secrètes ellipses, nœuds évoqués plus haut les nuits justement sans nuage ni éclairage public. Le matin, j'espère le maelström calmé, mais des épaves sont échouées sur la plage. Je gis parmi ces morceaux de bois, chiffons trempés, rêves déchiquetés. Personne n'a rien entendu. Le silence faisait masque au vacarme. Alors on regarde le soleil. Pas trop longtemps. Il s'agit de retrouver la vue, pas de la perdre. On s'arme de patience comme si on avait le temps pour soi. Mais chaque jour qui passe ne se rattrape jamais. On avance à cloche-pied sur la marelle qui affiche des cases vides. Il faut une bonne chaussure. On se relit. Le sens de la vie est cacheté dans la lettre volée. S'ils ne voient pas, vos yeux ne trompent pas. Et l'on avance d'une case. C'est toujours cela de pris. Ça n'a pas de prix. Ça.

Lefdup & Lefdup augmentés


Je pense avoir rencontré Jérôme Lefdup au sein de la commission multimédia de la SCAM il y a une dizaine d'années, mais je connaissais déjà son travail à la télévision, à une époque où je la regardais encore, soit il y a plus de vingt ans. Dans les années 60 j'étais un grand fan des facéties vidéographiques de Jean-Christophe Averty, alors évidemment Haute-Tension dans le cadre des Enfants du Rock et surtout L'œil du cyclone furent des moments de béatitude au milieu de la banalité vomie par le petit écran. Artiste polymorphe, plus vidéaste que musicien, il forme un duo diabolique avec son frère Denis Lefdup, plus musicien que quoi d'autre. Du Snark au Grand Napotakeu, ils ont continué à sévir en créant des musiques dérisoires et des images abracadabrantes marquées par leur génération hirsute. Leur site, Lefdup & Lefdup, regorge d'images fixes et mobiles, de musique et de machins innommables. Il y a deux ans, retrouvé grâce à John Sanborn, Jérôme m'offrit le DVD Histoire trouble, un montage de vues stéréoscopiques et stroboscopiques permettant de voir des images en relief sans lunettes spéciales, scénario capillotracté à la clef. Et musicalement, je ne connais que Richard Gotainer, Albert Marcœur et Eddy Bitoire (ou, plus anciens, Boris Vian, Henri Salvador, Ray Ventura, Georgius, Ouvrard, etc.) pour oser des trucs aussi nâvrants, ce qui réclame de véritables aptitudes que peu de bons musiciens possèdent, une fine analyse de la société où nous végétons, un sens de l'humour grinçant et un polyinstrumentisme où tous les coups sont permis. Le pire est que cela s'écoute avec plaisir. Car Lefdup & Lefdup viennent de commettre un nouveau forfait, un double album vinyle augmenté !


Addendum offre une sélection de titres inédits, enregistrés entre 1978 et 2018, recueil de chansons dérisoires et d'instrumentaux insistants, entrecoupés de pastilles sonores empruntées au réel. L'album 30x30 centimètres se prête bien aux élucubrations visuelles de Jérôme Lefdup qui s'est amusé à l'affubler de réalité augmentée, à condition de posséder un smartphone. Il suffit de l'orienter vers les images pour que s'animent d'étranges objets audiovisuels non identifiés, comme on peut en avoir un aperçu sur leur bande-annonce parue Noël dernier.

→ Lefdup & Lefdup, Addendum, sur Bandcamp, 25€ (15€ en numérique, mais ce serait dommage)