Jean-Jacques Birgé

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vendredi 31 octobre 2014

Too Late Blues


Pete Kelly's Blues m'a donné envie de revoir le second film de John Cassavetes, Too Late Blues, réalisé deux ans après Shadows, un chef d'œuvre où l'improvisation doit beaucoup au jazz, d'autant que la musique est signée Charles Mingus avec les solos de sax de Shafi Hadi. Il y a longtemps que je n'avais pas regardé de Cassavetes. J'avais oublié l'homosexualité latente qui se cache derrière l'amitié virile et un machisme assez ringard. Les filles jouent sublimement. Le rythme est épatant, mais je ressens un malaise devant les poncifs qui circulent de film en film. Les gars sont des losers. Too Late Blues. Y aurait-il une culpabilité chez les blancs à jouer du jazz ? On ne filme que ce que l'on aime. Cassavetes avait le swing, mais ses personnages sont pitoyables. Je n'ai jamais supporté l'odeur mâle des loges dans les boîtes de jazz avec leurs plaisanteries potaches de copains de régiment. Pour avoir un temps fréquenté les jazzmen afro-américains, je ne me souviens pas de cette ambiance glauque. J'étais si jeune avec Sidney et encore trop avec l'Arkestra de Sun Ra ; quant aux rushes que j'avais tournés avec l'Art Ensemble of Chicago j'ignore ce qu'ils sont devenus. Il suffit de la présence d'une seule fille pour que l'ambiance soit plus digne (je n'y avais jamais pensé, mais ces fois-là il y avait toujours une Agnès dans le champ). Quant à Too Late Blues, ce n'est pas le meilleur de son auteur, mais il a le mérite de représenter la tentative infidèle de Cassavetes de frayer avec Hollywood, ici la Paramount. À la fin du film, le héros joué par Bobby Darin, lâche et paumé, revient vers ses copains. Il ne lui reste plus qu'à s'excuser, à commencer par la fille, formidable Stella Stevens.

jeudi 30 octobre 2014

Le casse-noix céleste


Il est terrible le petit bruit de l'œuf cassé devant sur la terrasse, il est terrible ce bruit quand il remue dans la mémoire de l'oiseau qui a faim, envolé quand je me suis approché. J'ai d'abord pensé au son d'une coquille qui éclate et s'effrite. D'autant qu'en m'entendant le volatile a pris ses ailes à son cou. Aucune trace de jaune : pourquoi aurait-il lâché sa future progéniture ? Cela ne tient pas. C'est une noix qu'il a laissé tomber pour la décortiquer. Je me suis souvenu de tout ce qui traîne là-haut, sur le toit. Sur les tuiles rouges on trouve des os de poulet et de mouton, des petits cailloux, des bouts de bois... Les oiseaux jettent leurs larcins depuis le ciel pour prendre ce qu'il y a de meilleur à l'intérieur. Une noix, qu'est-ce qu'on y voit quand elle est ouverte ? Ils font des expériences, certains aspirent la moelle, d'autres préfèrent les graines. De temps en temps ils se mélangent les pinceaux en choisissant des pierres. Les plus grosses pourraient être dangereuses si elles vous atterrissaient sur la tête. Je leur ai donné un coup de main en extrayant les cerneaux. Mais tandis que je tape ces lignes j'entends le son froissé d'une nouvelle tentative. On connaissait les pluies d'insectes et de grenouilles, faut-il s'habituer au grain des noix ?

mercredi 29 octobre 2014

Pete Kelly's Blues


Il faut une loupe pour découvrir la distribution de ce film de jazz méconnu. Ella Fitgerald y interprète deux chansons dans un bouge au fin fond de la campagne du Kansas, Peggy Lee très peu vue à l'écran (la chanson de Johnny Guitar, c'est elle) est une chanteuse alcoolique qui finira à l'asile, Janet Leigh est plus séduisante que jamais, Jayne Mansfield a un petit rôle de vendeuse de cigarettes, Lee Marvin est le clarinettiste... Et l'homme de radio Jack Webb qui l'a réalisé s'est attribué le rôle titre, celui d'un cornettiste devant faire vivre son septet en 1927 au temps de la prohibition, coincé entre le syndicat des musiciens et les pressions brutales de la mafia locale.


Je n'aurais pas remarqué Pete Kelly's Blues sans l'article de Jonathan Rosenbaum, grand critique de cinéma et amateur de jazz. Il raconte que John Cassavetes s'en est inspiré pour son Too Late Blues que je vais revoir bientôt. Le personnage de Pete Kelly joué par Jack Webb à la Bogart est tendu comme un élastique qui ne claque jamais, on imagine un passé sévère qui ne sera jamais révélé : seule la musique arrondit ses angles cassants. Il ne fait pas partie des losers typiques des poncifs du jazz, quitte à ce que ses décisions demeurent ambiguës. Le passage à l'acte est l'ultime recours. La musique l'a habitué à chercher des compromis, mais pas dans sa vie. On n'est jamais seul dans l'improvisation, le moindre solo a besoin de l'orchestre. Pour l'instant le film, sorti en 1955 sous les titres Le gang du blues ou La peau d'un autre, n'existe en DVD qu'aux USA, mais il mériterait qu'un éditeur français s'en soucie...


N.B.: désolé pour l'anamorphose de la première bande-annonce, mais je n'arrive pas à corriger le film tel qu'il est publié sur YouTube... J'en ai ajouté une autre ci-dessus, plus courte, avec des différences notoires, mais dont le format est correct...

mardi 28 octobre 2014

Les nouveaux zappeurs


Les internautes qui passent des heures à zapper d'une info à une autre se rendent-ils compte qu'ils reproduisent une pratique que souvent ils critiquèrent dans le passé avant que la télévision ne soit détrônée par le Web ? Le butinage est une activité chronophage où se noie tant de monde dans l'immensité encyclopédique immédiatement accessible.
Lorsque j'étais petit nous n'avions que la radio et les livres, puis la télévision fit son apparition. Il n'y eut qu'une seule chaîne jusqu'en 1964 et la couleur n'arriva qu'en 1967. C'est à cette époque que mes parents ont loué un poste chez Locatel. L'acquisition dispendieuse est venue plus tard. On commençait par voir si cela valait le coup. L'offre restreinte nous faisait découvrir toutes sortes de programmes. On voyait tout. Il faudra attendre d'avoir six chaînes pour que le zapping devienne une pratique courante. Avec six boutons de la télécommande on pouvait réaliser un excitant montage sauvage. L'arrivée du satellite rendit cette pratique plus complexe jusqu'à ne plus avoir d'intérêt lorsque des centaines de chaînes devinrent accessibles. Et leur spécialisation tua l'universalité.
Pendant ce temps la Toile étendait ses filets grâce aux liens facilement cliquables. Ces appâts anadiplosiques hypnotisent les nouveaux zappeurs qui ne peuvent plus se détacher de leur écran, prisonniers de ces "chansons" en laisse. Contrairement aux livres qui peuvent laisser une trace mnémotechnique (par leur emplacement et leur présentation physiques) les informations glanées ici et là s'effacent aussitôt de la mémoire à l'instar de l'écran. Je fais évidemment référence au zapping de divertissement et non à la recherche ciblée où Internet est d'une assistance inégalable. Comme le zapping d'antan le butinage tous azimuts fait partie de la junk culture où la consommation rapide est un des fondements du décervelage, confortant les préjugés, écrasant la critique, au profit d'une jouissance individuelle de l'instant. Des communautés s'identifient pourtant dans les milliards de documents partagés, mais chacun chez soi. La participation interactive fait illusion en masquant la passivité effective des intoxiqués.
Si vous aviez un doute sur ma comparaison remarquez qu'ils répondent par exactement les mêmes arguments qu'ils employaient du temps du zapping.

lundi 27 octobre 2014

Jack Bruce nous laisse sans voix


71 ans après son premier cri, la voix blanche et rocailleuse de Jack Bruce s'est éteinte samedi dernier.
À l'automne 1968, de retour des USA, j’achète Wheels of Fire, double album argenté des Cream, moitié studio, moitié live. L'enregistrement au Fillmore nous scotche au plafond avec Crossroads de Robert Johnson, Spoonful de Willie Dixon, Traintime de Jack Bruce et Toad de Ginger Baker. Eric Clapton est le guitariste, Bruce le bassiste et chanteur, Baker le batteur. La pochette s'ouvre sur des couleurs psychédéliques, rose, orange et vert qui nous en mettent plein les yeux. C'est leur troisième disque, mais chacun s'était déjà distingué avec de former ce premier power trio de l'histoire du rock. C'est surtout la première fois que j'entends des musiciens de rock improviser des morceaux de près de vingt minutes faisant éclater le format chanson, porte ouverte à nos inventions les plus débridées. Mais le groupe se dissout aussitôt. Je retrouverai Ginger Baker's Air Force au Lyceum, bœuferai avec Clapton chez Gomelski et ne rencontrerai jamais Jack Bruce. C'est pourtant le seul d'entre eux dont la trajectoire me fascinera jusqu'au bout.
L'Écossais avait déjà joué avec Alexis Korner, Charlie Watts, Mick Jagger, Graham Bond, Dick Heckstall-Smith, Manfred Mann, Steve Winwood, John McLaughlin et John Mayall. Tandis que nous animons un rallye dans le seizième arrondissement Francis Gorgé m'apprend Sunshine of Your Love dans la cuisine. Je joue comme un pied au sax alto le thème de Clapton, Bruce et Pete Brown, mais j'adore.


Après les Cream, Bruce sortira une quinzaine d'albums sous son nom en commençant par Songs For A Tailor. Après avoir marqué le blues de son empreinte blanche, il participe à Turn It Over, second album du Tony Williams Lifetime avec McLaughlin et Larry Young, célébrant ainsi l'avènement de la jazz-fusion. Bassiste électrique à la formation classique influencé par Charlie Mingus, c'est comme chanteur que le jazz l'adopte avec la sortie en 1971 du chef d'œuvre de Carla Bley, Escalator Over The Hill. Il apparaît chez Lou Reed (Berlin) ou Frank Zappa (Apostrophe), fait un flop avec Simon Phillips et Tony Hymas, et se noie dans la drogue. Il fera un bout de chemin avec Kip Hanrahan, Vernon Reid, Cindy Blackman et quantité d'autres, mais c'est Michael Mantler qui lui offrira ses plus beaux rôles, loin des musiques pop mainstream.
Le compositeur lui fait chanter les paroles de Samuel Beckett. Ce sera No Answer en 1974 en trio aux côtés de Carla Bley et Don Cherry, Many Have No Speech en 1988 avec Marianne Faithfull, Robert Wyatt et un orchestre symphonique, puis Folly Seeing All This en 1993 avec entre autres le Balanescu Quartet, Rick Fenn, Wolfgang Puschnig. Quatre ans plus tard, il est le soliste de l'opéra The School of Understanding avec Don Preston, Karen Mantler, John Greaves, Robert Wyatt, etc. Son timbre de ténor éraillé hyper-expressif collant parfaitement aux sublimes mélodies monotones de Michael Mantler transcende les genres.
En mars 2014 sa famille et ses amis participent à l'enregistrement de son dernier album, Silver Rails, mais quelques mois plus tard le cancer du foie qu'il traîne depuis plus de dix ans le terrasse. Il nous laisse sans voix.

vendredi 24 octobre 2014

Les machines veillent, bonnes gens dormez en paix !


Dans la nuit de samedi à dimanche nous allons passer une fois de plus à l'heure d'hiver. La simple gymnastique de comprendre s'il faut reculer ou avancer les montres bouleverse mon métabolisme déjà perturbé par les soubresauts saisonniers. Que l'on allume et que l'on éteigne le chauffage une semaine sur deux me donne chaque fois mauvaise conscience. Pourtant, qu'il pleuve ou qu'il vente, que le soleil ou la brume enveloppent le quartier comble mes aspirations de jardinier. Aurait-on cassé la machine à redescendre le temps ? Avant ce choix mécaniste j'aimais sentir la nuit s'allonger par petites touches glissantes. De prétendues économies d'énergie justifieraient ce saut brutal. C'est sans compter notre rythme biologique. Qu'il n'y ait plus de saison est un choix qui incombe bien à l'humanité. S'il faut attendre six mois pour remettre les pendules à l'heure ce jetlag horloger sonne irréversible. Les saisons deviennent affaire de calcul au lieu de nous apprendre à vivre avec la nature. Le changement d'horaire a le même goût que les poissons carrés. Pendant que j'écris ces lignes je me laisse porter par les ragas jazzy qu'Étienne Brunet a mis en ligne sur Bandcamp. Le temps s'écoule inexorablement sans à-coup. Pourtant dimanche matin les dormeurs penseront avoir gagné une heure. Les machines connectées aux satellites auront seulement bégayé pendant leur sommeil. Elles dictent chaque jour un peu plus nos faits et gestes. Plus besoin de montre ! Le planning est calé. Tout est orchestré. Qu'il est pourtant doux d'oublier le temps ? Et comment jouir de l'espace ? Sans alarmes béquilles, sans garde-chiourme informatique, sans obéir aux choix absurdes d'une technocratie qui compte sur ses doigts ? La question ne se poserait pas si vous n'étiez pas à même de me lire. Le ciel est devenu une vue de l'esprit. Peut-on y deviner encore les ailes d'une chauve-souris en regardant les nuages se faire et se défaire ?

jeudi 23 octobre 2014

Hymn For Her, couple-orchestre


Hymn For Her était mardi soir à Paris dans les Studios Campus avant d'entamer une tournée française dans des petits lieux sympas de Guern à Eymoutiers en passant par La Roche Bernard, Tarnac et Treignac, autant dire confidentielle, mais heureux les happy few qui découvriront ce couple-orchestre pétant les flammes avec leur folk-blues psychédélique traversant le désert de Mojave. Aucun hasard, c'est là que Captain Beefheart se cachait pour peindre ! Si leur musique est très personnelle elle rappelle aussi bien Jefferson Airplane que Johnny Winter, un country rock aux accents tant West Coast que Deep South. Car Lucy Tight et Wayne Waxing voyagent, au propre comme au figuré. Originaires de Philadelphie ils sillonnent les États-Unis dans leur caravane Bambi Airstream de 1961 en métal argenté avec leur fille de sept ans quand ils ne se reposent pas dans leur campagne entourés d'amis et de chèvres. Bientôt de retour en Floride, ils sont ce soir à Douardenez où le label nato qui vient de publier leur compilation Hits From Route 66 les a conduits.


Sur scène Lucy et Wayne s'échangent leurs instruments en plein morceaux sans que leur énergie retombe. Ils restent toujours dans les cordes, vocales d'abord, pincées ensuite. Un banjo qui sert aussi de caisse claire, une guitare et une boîte à cigares amplifiée avec un manche à balai sans frettes sur lequel sont montées deux cordes. Au pied une ribambelle de pédales d'effet et une batterie rudimentaire, grosse caisse, cymbale et charleston. J'oubliais l'harmonica de Wayne, instrument incontournable de la panoplie de l'homme-orchestre. Dans un genre extrêmement différent j'ai tout de suite pensé à une pièce de Mauricio Kagel intitulée Zwei-Mann-Orchester. Le duo sonne comme quatre. Les chansons sont souvent tendres et humoristiques, la joie communicative.

mercredi 22 octobre 2014

Claude Ollier, dernière navette


Sur la mystérieuse voie lactée où mon chemin s'inscrit en pointillés Claude Ollier avait été le grand maître. Il avait initié Jean-André Fieschi dont je devins à mon tour le disciple. L'écrivain qui vient de disparaître à près de 92 ans jouait pour moi le rôle de grand-père du récit. Je n'avais pas commencé par ses romans, mais par des phrases que Jean-André répétait et que j'émets probablement aujourd'hui sans me souvenir ou même savoir que c'est à Claude que je les dois, expressions du quotidien ou phrases extraites de la quarantaine de ses ouvrages.
Je n'avais pas encore lu La mise en scène qui avait révélé Claude Ollier en 1958 avec le Prix Médicis. La découverte fut évidente, fulgurante. Régression est la plus belle évocation radiophonique de ce que nous offre le cinématographe. Cet A.C.R. (Atelier de Création Radiophonique), écrit à la demande de Michel Foucault et réalisé par René Jentet, mêle le récit et le discours de la méthode sans discontinuité dramatique. Jamais je ne vis aussi bien sans image. Un équivalent peut-être à L'invention de Morel ? Les scènes se répondent et s'imbriquent comme des poupées gigognes. Tous les éléments prennent leur place, justifiant leur présence grâce aux narrateurs placés à des angles différents. Ollier ne triche pas, comme un poète il témoigne. S'il montre la caméra, le contre-champ, il l'intègre au récit imaginaire. La musique et les sons dressent un décor de bande dessinée tour à tour tragique et comique. Gaston Leroux est passé par là. Un temps associé au Nouveau Roman, il est pourtant plus proche de Resnais que de Robbe-Grillet. Ollier s'intéresse au simulacre, au complot, aux ambiguïtés des apparences. Il nous plonge dans un univers dont les repères s'enfoncent dans des sables mouvants. Les échelles se superposent, de l'infiniment grand à l'infiniment petit. Il nous emporte.
La même année, 1965, il avait déjà écrit L’Attentat en direct, réalisé par Georges Peyrou, qui recevra le prix de la RAI 1969, inspiré de l'assassinat du Président J.F. Kennedy. Dans cette fausse émission de Radio Alpha retransmise sur la vraie France Culture, les publicités jouées par Jean Yanne ponctuent l'action. L'œuvre littéraire flirte avec le roman policier, la science-fiction, le récit d'aventures. Son passé d'inspecteur colonial au Maroc marquera également son travail et son intérêt pour l'Islam. Les strates du conte arabe dessinent un modèle. Ses jeux avec la mémoire viennent titiller la mienne. L'espace où ses personnages évoluent est une projection de celui de l'écrivain face au langage, libre au lecteur de s'y plonger ensuite. Le roman Marrakch Medine me donnera le vertige. Bien que "certains s'amusent sans arrière-pensée" l'œuvre de Claude Ollier est à (re)découvrir. Romancier, créateur de fictions radiophoniques, il fut aussi chroniqueur cinématographique et participa à l'émission Cinéastes de notre temps. Je me souviens de sa rencontre avec Josef von Sternberg, un autre maître de ces fictions dont l'imaginaire est si puissant qu'il nous force à nous interroger sur le réel. "Vous venez, on va mesurer avec une liane la circonférence des baobabs..."

mardi 21 octobre 2014

Eltron John remixe le Drame


Le magazine anglais WIRE publie avec son numéro d'octobre le CD Below The Radar Special Edition: The Dream, compilation de musique expérimentale et électronique réunie par l'Unsound Festival de Cracovie ! Y figure un remix de l'album L'homme à la caméra d'Un Drame Musical Instantané par le Polonais Eltron John qui fera partie en 2015 d'un excitant projet du label français DDD autour du Drame...

"Freed @ La Java" en écoute et téléchargement gratuits


Comme les 57 autres albums en ligne du site drame.org Freed @ La Java est en écoute et téléchargement gratuits.
Rencontres organisées par Xavier Ehretsmann (DDD/La Source), les soirées Freed attirent essentiellement des trentenaires qui ont envie de s'éclater en boîte. Les rythmes, souvent diffusés à un volume supérieur à celui de la musique classique (!), génèrent des transes chez ses adeptes. Ehretsmann programme des artistes qui sortent de l'ordinaire technoïde. Il préfère des expérimentaux qui renouent avec l'essence-même du genre à ses débuts, à savoir une liberté d'invention qui s'affranchit des formats en vigueur. Est-ce pour éviter les crampes que je ne conserve pas toujours le même tempo ? La noire à 120 fait battre le cœur et bouger les jambes, mais casser l'ambiance invite à d'autres modes de jeu, y compris chez les danseurs. Cette dialectique, vitale pour moi, évite de glisser dans le vertige d'une nouvelle mystique, ne serait-ce que celle du son, du gros son.
Attaché au geste instrumental que les synthétiseurs analogiques rendaient alors obligatoires, je continue de composer des musiques électroniques en préférant les touches noires et blanches ou des interfaces plus ludiques que le clavier de l'ordinateur pas sexy pour deux sous. Dans le premier set qui ne figure pas sur ce nouvel album le Londonien Bass Clef utilisait d'ailleurs sa boîte à rythmes et son échantillonneur comme un percussionniste contrairement aux tapoteurs capables de déchaîner placidement des ouragans avec deux doigts.
Au second set je prends le relais en utilisant deux claviers reliés ensemble en midi ainsi qu'à ma machine virtuelle. Un petit hub (prise multiple dédiée avec commutateurs) acheté au siècle dernier me permet de contrôler les uns avec les autres. Le Tenori-on fait toujours son effet grâce au ballet lumineux de ses leds qui soulignent les mouvements de mes doigts. Sur cette corde à linge j'accroche quelques instruments acoustiques qui évitent également l'effacement désincarné derrière les machines. Le H3000 m'offre de traiter ces sons avec des effets que j'ai programmés il y a belles lurettes, mais qui ont conservé leur efficacité malgré les années.
À propos de mon Eventide H3000 j'ai été amusé de le voir à l'œuvre dans Tryptique, le dernier film de Robert Lepage (coréalisé avec Pedro Pires). Une fille, retrouvant un film muet avec son père depuis longtemps disparu, engage quelqu'un qui lit sur ses lèvres puis fait un casting de comédiens pour lui rendre la parole, mais aucun ne convient. L'ingénieur du son a alors l'idée de lui faire faire à elle le bout d'essai, puis il transpose cette voix fénimine dans le grave et le miracle apparaît, le timbre du père recomposé !


Comme je l'ai déjà expliqué, le solo m'impose une gymnastique schizophrénique pour éviter les temps morts. Je suis plus à mon aise dans le duo qui suit avec Bass Clef, troisième set de la soirée. Improvisation sans concertation préalable (j'avais seulement eu le temps de discuter cinq minutes avec mon interlocuteur britannique), le jeu impose sa forme et nous rebondissons comme des Super Balls dans le Pong géant de nos machines qui n'ont plus rien de célibataires. Comme Bass Clef échantillonne son trombone en direct, je sors ma trompette de poche, un jouet à anche ou une guimbarde. Cette fois je pense à la scène inaugurale de Zéro de conduite de Jean Vigo, lorsque dans le train les garnements Caussat et Bruel se montrent leurs dernières trouvailles, sentiment souvent partagé avec mon ami Sacha Gattino qui vient de s'offrir une mbira de cinq octaves dont il ne se sépare plus malgré son encombrement ! Il est trois heures lorsque nous cédons le terrain au DJ The Hustler qui mixera jusqu'au petit matin. L'enregistrement me permet d'avoir une idée plus objective sur ce que nous avons fabriqué !
Coline Malivel nous ayant envoyé le visuel qu'elle a concoctée pour Freed, il ne reste plus qu'à titrer les deux sets. Je choisis les deux dernières phrases d'Anna la bonne, chanson parlée de Jean Cocteau écrite pour la troublante Marianne Oswald. Anna y raconte comment et pourquoi elle a assassiné sa patronne Mademoiselle Annabel Lee. La lutte des classes est évidente entre "Elle devait partir sur son yacht pour Java..." et "Ah la java !". Si nous avions enregistré d'autres pièces, j'aurais pu les intituler "Dix gouttes, dix, pas plus !" et "Et je verse tout le flacon...", mais ce sera pour la prochaine fois !

Maquette album - Coline Malivel // Photo concert © Eduardo Lemos

lundi 20 octobre 2014

Art brut et pattes de mouche à la Maison Rouge


Les pattes de mouche ne sont pas celles du chien de Jimmy Lee Sudduth, mais le nombre incroyable de miniatures qui m'interroge. L'exceptionnelle collection d'art brut de Bruno Decharme exposée jusqu'18 janvier 2015 à La maison rouge m'évoque une série de questions que je ne me suis pas posées devant deux autres évènements merveilleux de l'automne, à savoir Niki de Saint Phalle au Grand Palais et Le Maroc contemporain à l'Institut du Monde Arabe. Des petits dessins minutieux aux calligraphies minuscules, est-ce le manque de supports de grande surface qui pousse ces amateurs à se crever les yeux pour percer le secret de leur âme ou les conditions de leur enfermement, intime ou institutionnel ? Les assemblages et sculptures composés de centaines d'éléments est-il le reflet du temps passé, libre de toute pression commerciale, ou la quête obsessionnelle de tout artiste enfermé dans son propre univers ? Ainsi les dates obnubilent Kunizo Matsumoto comme George Widener...


Lors de précédentes expositions d'art brut j'avais déjà été fasciné par les assemblages d'A.C.M. (Alfred et Corinne Marié) composés d'éléments électroniques, de fils et de pièces de machines à écrire, par les gouaches d'Henry Darger où de petites filles candides sont les proies de terribles monstres humains, ceux métalliques d'Emery Blagdon, les fusils d'André Robillard, les symétries de Fleury-Joseph Crépin ou Janko Domsic, les plans d'Adolf Wölfi, les architectures d'Achilles G. Rizzoli, les références à d'autres civilisations d'Augustin Lesage, les surcouches finement calligraphiées de Zdenĕk Košek, les écorchés de Luboš Plný, les carnets d'Ilse Helmkamp, les portées de Harald Stoffers, les fonds symboliques des portraits d'Alexandre Pavlovitch Lobanov, les cadres de Charles August Albert Dellschau, les broderies de Jeanne Tripier, les bois sculptés d'Auguste Forestier ou Émile Ratier, les coquillages collés de Pascal-Désir Maisonneuve, les bouts de laine de Judith Scott, etc. Mais chaque collection a sa propre logique et le fait qu'elle soit privée nous incite à ne rater aucune occasion pour les admirer lorsqu'elles sont livrées au public, d'autant que c'est le but de l'association abcd qui a d'ailleurs ouvert une galerie à Montreuil il y a déjà dix ans et vers laquelle pointent la plupart de mes liens biographiques, récits souvent dramatiques de vies hors-normes.


L'accent mis sur l'aéroflotte en carton de Hans-Jörg Georgi ne me convainc pas autant que l'imagination débordante, et souvent débridée, des quelques deux cents artistes présentés à La maison rouge qui a une fois de plus recomposé le labyrinthe de sa galerie (passionnant catalogue aux Ed. Fage). Les quatre cents œuvres sont réparties selon douze thèmes illustrant les préoccupations majeures des créateurs. Aux tourments enchevêtrés d'À l'origine le chaos répondent les Hétérotopies scientifiques, aux laisser-aller de Ricochet solaire et des mots qui s'emballent des Jeux avec le langage les Cartographies mentales et les Anarchitectures, à la conjuration des Objets magiques, des Épopées célestes et de Sauver le monde les monstres d'Au royaume des chimères, la violence de Sang et fureur et les fantasmatiques Vertiges de la chair... Au centre, la salle de projection où sont diffusés des films de Bruno Decharme est entourée de vitrines remplies de fabuleuses coiffes et parures des quatre coins du monde.


En fin de parcours est installée La chambre des fantasmes d'Isabelle Roy, artiste contemporaine soutenue par le centre Hospitalier de Sainte-Anne et le Centre d'Étude de l'Expression. Ne pouvant pénétrer dans cette pièce dont les murs sont des miroirs rococo on colle l'œil à des trous en forme de fleurs pour surprendre des scènes énigmatiques composées de performances, sculptures, multimédia, taxidermie, couture, marqueterie...

Toute la visite nous renvoie à notre propre fragilité, au non-dit, aux zones sombres de notre inconscient. Poussés dans leurs contradictions, révoltés contre une société policée, incapables de s'y conformer, certains ont eu la chance d'embrasser une carrière artistique quand d'autres, incarcérés ou s'étant refermés sur eux-mêmes, ont tenté d'expulser leurs démons intérieurs en s'inventant des mondes incroyables ou travestissant leur environnement. Quelle différence entre les professionnels reconnus comme tels et ces amateurs expansifs ? Aucune, sauf à avoir suivi un cursus universitaire indépendamment du besoin insatiable de créer. La folie guette partout. L'art brut renvoie à l'essence-même de la création, dégagé des nécessités commerciales, libre de donner forme à l'imagination la plus fertile. Il fait fi du formatage des maîtres que les écoles distillent. Seuls les plus grands artistes atteignent cette urgence incontournable qui définit l'art en général.

vendredi 17 octobre 2014

Misère du réel et fantaisie visionnaire


Pour vouloir obéir à ce que la morale officielle leur dicte les fictions cinématographiques diffusent le plus souvent des scénarios éculés où les effets de surprise sont rares. Luis Buñuel déjà avait inventé une grille où il pouvait deviner la chute d'après le caractère des principaux personnages. Les blockbusters américains, conçus pour des ados attardés, mettent en scène des super-héros assumant les rêves douteux des populations démissionnaires. Quant au cinéma français il se complaît dans un misérabilisme de bonne conscience où les personnages réfléchissent le quotidien banal de tout un chacun, hélas sans point de vue ni changement d'angle, dans des états stationnaires où la psychologie remplace l'action. Rares sont d'ailleurs les œuvres qui marient ces deux composantes.
Les documentaires obéissent à des règles équivalentes. Effets spéciaux outre-atlantique, misère du réel de notre côté. Les films joyeux semblent réservés au grand public consommateur de fast-food culturel. Les comédies intelligentes sont rares et l'on comprend le choc que procure P'tit Quinquin de Bruno Dumont et les perspectives qu'il ouvre si le succès se vérifie en salles.
Les préjugés sont encore pires du côté des documentaires. La fantaisie est stupidement taxée de légèreté. Il faut qu'un documentaire soit lugubre pour justifier de son statut de réel. De même que la fin du capitalisme semble une utopie à la plupart, le refus du misérabilisme ambiant est considéré comme une vue de bobos (comme si les autres réalisateurs étaient issus du monde ouvrier !). Le rôle prétendument pédagogique des documentaires les enferme dans un classicisme de la forme. La plupart sont des reportages sur des sujets sociaux, mais manquent au statut d'œuvre cinématographique, à savoir une vision d'auteur, à la fois politique et esthétique. La forme et le fond étant indissociables pour parvenir à l'excellence ou à l'originalité du propos, rares sont les films réputés du réel à effleurer cette forme ni ancienne, ni nouvelle, mais que Brecht appelait appropriée.
De même que l'utilisation générale de la musique formate les longs métrages actuels, celle du commentaire écrase les sujets. Les questions que devrait se poser tout réalisateur semblent hélas réglées une fois pour toutes dès lors que la caméra se met en marche. Idem au montage où l'absence flagrante d'imagination donne à la plupart des allures de magazine télé, ce qui est abusivement péjoratif pour les magazines de télévision où pouvaient œuvrer des cinéastes avant que les producteurs ne soient remplacés par des décideurs. Les premiers venaient du cinéma, les seconds ont été formés dans des écoles de commerce. On saisira la nuance et le marasme que cette déviance engendre.
D'autre part le documentaire devenant synonyme du réel, le concept de cinéma-vérité, qui se rapproche aujourd'hui de plus en plus de la télé-réalité, n'autorise pas la liberté d'interprétation du réalisateur, ses partis-pris. Il impose le plus souvent une prétendue objectivité, ou du moins la nécessité d'embrasser tous les points de vue au détriment d'une véritable vision, un point de vue documentaire (voire documenteur, comme le suggérait Agnès Varda !). Or dès lors que la présence d'une caméra est détectée les individus se mettent à jouer devant son objectif, pensant que c'est ce qui est attendu d'eux. Certains cinéastes résistent à cette mouvance fade en revendiquant l'héritage de Flaherty qui mettait en scène ses personnages. Ainsi, de même que je n'allume plus jamais la télé, je ne peux et ne veux plus regarder de documentaires dont le classicisme de la forme écrase le propos, où la morale s'efface devant les usages. Comme Cocteau disait qu'une œuvre est une morale, les films qui ne peuvent prétendre au statut d'œuvre ne peuvent se targuer de quelque morale que ce soit. Ils ne sont que des produits culturels voire promotionnels, quelle que soit l'idéologie ou les intentions qu'ils sous-tendent et qui les ont engendrés.

Capture-écran : DigDeep de Sonia Cruchon

jeudi 16 octobre 2014

Le Maroc contemporain affiche sa vivacité et son autodérision à l'Institut du Monde Arabe


On commence par un thé à la menthe sous la tente sahraouie en laine de chameau plantée devant l'Institut du Monde Arabe et l'on enchaîne avec la table dressée pour les invités, mais dans les assiettes blanches de Driss Rahhaoui ne sont servis que des morceaux de charbon sous le titre Matricule 38555 ou Les mots et les choses. L'exposition Le Maroc contemporain offre un panorama exceptionnel et inattendu des artistes de tout le pays, du nord évidemment, mais aussi du sud, de l'est et de l'ouest. Si certains ont suivi les cursus officiels, d'autres sont autodidactes, l'ensemble étant à l'image de cette nation aux paysages riches et variés, mer et montagne, désert et verdure, architecture et nature. On ne pouvait en attendre moins du conservateur Jean-Hubert Martin, secondé entre autres par Moulim El Aroussi et Mohamed Métalsi, rassemblant des œuvres qui, fidèle à son credo, jouent sur le sensible plutôt que de nous imposer une leçon d'histoire, de l'art ou de l'affranchissement du passé colonial. On sera en effet surpris de constater à quel point les artistes marocains assument leur terroir tout en s'en moquant, avec un à propos radicalement contemporain. L'autodérision locale remplace l'asservissement aux canons universels. Ils dévoient souvent avec humour les ressources et les poncifs attachés à leur pays, leurs ressources devenant le matériau qu'ils pétrissent.


Si, par exemple, l'art de la tapisserie perpétue un passé incontournable il échappe au classicisme qu'exigerait le touriste lambda, celui que les préjugés fabriquent avec l'appui des agences de voyage. Plutôt qu'imiter l'Occident les artistes du royaume chérifain où la moitié de la population a moins de 30 ans assument leur patrimoine en se l'appropriant à la lumière du XXIe siècle. Peinture, dessin, sculpture, vidéo, photographie, installations, etc. reflètent la marche vers la libération, là plus morale que politique, plus coquine que révolutionnaire. Le Maroc n'est pas l'Algérie. Longtemps muselés, ses ressortissants ne peuvent s'affranchir d'un phénomène dont ils ont été tenus à l'écart. La violence a été (relativement) contenue, en comparaison des autres pays du Maghreb. Le Préambule de la nouvelle Constitution du 29 juillet 2011 affirme que "son unité forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s'est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen". Sur les cimaises cohabitent ainsi le français, l'arabe et le berbère ou tamazight.


Cette fantaisie où tous les mouvements artistiques ont leur place, et toutes les formes d'expression comme la musique et la danse, le théâtre et le cinéma, le design et l'architecture, rappelle les fantasias pleines de cris et de désordre joyeux, cavalcade où les coups de pinceaux ont remplacé les coups de feu. La contemporanéité du projet se vérifie par la radicalité des choix comme, par exemple, la présence des musiques actuelles (rock, rap et hip hop) et de celle dite contemporaine (idem pour les autres arts ; voir le programme des réjouissances). Soixante artistes plasticiens, une quinzaine de designers et stylistes, occupent les 2500 mètres carrés de l'IMA, une première. Des petits salons permettent de se reposer devant des œuvres réclamant votre patience. Si j'ai souvent pris la visite à l'envers, est-ce d'avoir oublié que l'arabe s'écrit de droite à gauche ? Les salles se déploient d'étage en étage, fil d'Ariane cousu avec la complicité de la scénographe Clémence Farrell.


Prenez la peine de retirer vos souliers à l'entrée de Zahra Zoujaj de Younès Rahmoun pour reprendre votre souffle. Farid Belkahia suggère quelques grivoiseries sur peau d'agneau. Abdelkebir Rabi' révèle des petites tâches de couleur émergeant de sa calligraphie noire. Une quarantaine d'artisans de Marrakech travaillant le bois, la corne, le métal se sont réunis pour fabriquer les 465 pièces du moteur Mercedes 12 cylindres en V de Eric van Hove. El Ghrib El Khalil refuse de vendre ses œuvres qui se désagrègent. Les derviches numériques de Najia Mehadji donnent le tournis. J'aurais bien prélevé un des Oreillers déchirés de Safaa Erruas pour me laisser aller à la contemplation, comme lorsque, jeunes gens, épuisés, nous nous étendions sur des nattes avec des pâtisseries, au sortir du hammam de la Mosquée. Mais ici les théières de Hicham El Madi découpées en tranches n'autorisent probablement pas qu'on les ébouillante ! La gigantesque exposition de l'IMA qui court jusqu'au 25 janvier 2015 permet de découvrir un monde, un monde où les artistes jouent avec le réel et lui tordent le cou pour pouvoir y vivre et grandir. Cela donne envie de retourner au Maroc pour découvrir comme il a changé.

mercredi 15 octobre 2014

Cybèle ou Les Dimanches de Ville d'Avray


Fabuleuse surprise de découvrir Cybèle ou Les dimanches de Ville d'Avray plus de cinquante ans après sa sortie. J'en avais un vague souvenir ; peut-être parce qu'un extrait était passé un dimanche à l'émission La séquence du spectateur ? Je n'avais que dix ans et j'ai toujours cru que c'était un mélo pour faire pleurer dans les chaumières. Erreur, fatale erreur. Le premier long métrage de Serge Bourguignon est une merveille d'intelligence et de poésie. La profondeur de l'âme y est sondée avec les yeux de l'enfance et la révolte contre notre société pleine de préjugés est plus actuelle que jamais.
La transparence du verre, l'épaisseur de l'air, les jeux de miroirs nous plongent dans un conte magique et cruel comme les fées savent les inventer. Rejeté par les cinéastes de la Nouvelle Vague le film se rapproche pourtant des premiers d'Alain Resnais, images embrumées de Henri Decaë, décors envoûtants de Bernard Evein (condisciple à l'Idhec et partenaire éternel de Jacques Demy), évocations subtiles de l'inconscient, jeu moderne des acteurs. La petite Patricia Gozzi, abandonnée par sa famille à une institution catholique, endosse un rôle d'une maturité incroyable pour ses douze ans tandis que Hardy Krüger, pilote amnésique rescapé de l'enfer indochinois, retrouve une innocence difficile à préserver. Leur amour ne peut être que suspect, sauf à ceux qui savent que l'art et l'amour ne peuvent appartenir au monde formaté des adultes. Daniel Ivernel et Nicole Courcel incarnent cette tendresse bienveillante et attentive qui s'oppose à l'esprit mal tourné des puritains. Avec Bernard Eschasseriaux qui adapta son roman sans tenter de le reproduire, Serge Bourguignon recomposa les images, les sons, les dialogues pour faire œuvre de cinéma.
Les dimanches de Ville d'Avray (1962) ressort augmenté d'un magnifique prénom qui ne se dira qu'en échange d'une folie. Il se perdra aussitôt, lorsque les lèvres ne pourront plus le prononcer. Oscar du meilleur film étranger en 1963, le film reçut un immense accueil aux États-Unis. En France il fut étonnamment oublié. Bourguignon, qui avait déjà été primé à Cannes avec la Palme d'Or pour son court-métrage Le sourire, présent en bonus sur le DVD publié par Wild Side à côté d'un passionnant entretien, ne retrouva jamais un tel succès, mais je suis curieux de découvrir ses autres longs métrages de fiction. Son western contemporain La Récompense (The Reward) tourné aux USA (1965) étant introuvable et la Warner lui ayant retiré le final cut de The Picasso Summer (1969) écrit par Ray Bradbury, je regarde À cœur joie (1967) avec Brigitte Bardot, Laurent Terzieff et Jean Rochefort. Le film est tendre, mais il ne distille pas le vertige de Cybèle.

N.B. : sortie DVD/Blu-Ray restauré en HD (2K) le 22 octobre.

mardi 14 octobre 2014

Sara Acremann, une fille


Sara Acremann est la fille génétique de mon meilleur ami. Devenue artiste plasticienne, elle est passée me voir pour que je lui parle de son père à qui elle ressemble physiquement, forme du visage, et des yeux pétillants de malice. Lui n'étant plus là, j'ai regardé à mon tour ce qu'elle fabrique...


Les films et les installations de Sara tournent autour de la famille. Sa mère, sa grand-mère, son beau-père sont les acteurs de ses plans fixes où la fiction envahit le réel au travers des persiennes. Les cadres sont soignés, hors-champ, jeux de miroirs, au propre comme au figuré. Duras, Romand et Resnais sont passés par là. Si le passé reste énigmatique l'avenir préoccupe ses personnages. Comment l'appréhender dans la vieillesse ? Dans Les Varennes de Loire la grand-mère déraille avec humour. Le couple des parents cherchent les questions lorsqu'ils n'ont plus de réponse. Est-ce que l'herbe pousse encore ? conjugue celle du temps au présent comme si nous vivions dans plusieurs, comme s'il n'y aurait plus d'âge, comme si le château de Neublans se refermait à jamais sur ses habitants...


Plus de cadre, l'installation sonore est un simple hors-champ où le montage ne s'entend pas. Le récit se fabrique comme la mémoire, volatile, sans cesse recomposé. Pékin Deuxième Périphérique est une série de photographies où les passants s'affichent devant les grands formats collés dans la rue (photo en haut). Chine que Sara arpente à l'heure actuelle. Conflits confond encore une fois le réel et sa transformation fictionnelle, ici des maquettes s'inspirant de photos de conflits contemporains. Dans la vidéo Est-ce que je serai heureuse ? la même dialectique s'installe entre l'astrologue chinois, Sara et l'amie qui traduit en français. L'artiste construit un labyrinthe où finiront peut-être par communiquer les impasses, impossibilité d'un dialogue qu'elle s'approprie sans cesse. Trame sans drame montre encore comment tout exprimer dans la pudeur... Ce qui ne peut être dit, su ou vécu, qui pourrait être deviné, constitue le terreau de la création artistique. Ce n'est qu'avec le temps que les lignes de force deviennent visibles. On finit parfois par se reconnaître, instant fugace où le miroir renvoie l'image que l'on se fait de soi-même ou celle de ceux qui nous ont rêvé et engendré.

lundi 13 octobre 2014

Service de nuit


La Java jeudi soir. La plupart des spectateurs ont l'air d'être arrivés déjà éméchés. Nuit de pleine lune. Un type s'étale sur mes instruments. Un autre tapote la peau du rhombe. J'aurais dû m'installer un peu en retrait comme Bass Clef. Le Londonien se charge du premier set. Des samples barjos s'immiscent dans sa boîte à rythmes. Pas moyen de refermer le couvercle. J'enchaîne direct. Le solo me fait faire des pieds et des mains pour garder le rythme. J'envoie des stridences de dentiste pour attaquer les basses profondes à la tronçonneuse. Médusé, le public me colle pour comprendre ce que je fabrique. Ma version de la soirée est très différente de ce que vit la salle. On me raconte. Ils s'approchent dangereusement pour voir de quel chapeau je sors mes lapins blancs. Les leds du Tenori-on les plongent sous hypnose. La trompette sonne comme une clarinette basse. Les guimbardes sont rarement utilisées dans les soirées techno. Le reste garde son mystère. Au troisième set la température grimpe. Bass Clef m'a rejoint pour un duo d'enfer. Nous alternons les rôles sur un petit signe de tête. L'un tend la corde à linge, l'autre y pend des trucs incroyables. Le DJ The Husler terminera après le premier métro. J'aurai dormi deux heures. Le lendemain matin je dois remettre le studio en ordre de marche pour enregistrer tout le week-end. Le night-clubbing est aussi différent des concerts que les taxis qui font le service de nuit le sont à la journée. Personne dans la rue et un déchaînement monstrueux en sous-sol.

vendredi 10 octobre 2014

Bande de filles


Après La naissance des pieuvres et Tomboy, Céline Sciamma réussit encore son troisième long métrage en filmant les jeunes filles noires des quartiers en proie au machisme. Si la réalisatrice choisit des sujets rarement montrés au cinéma elle n'en a pas moins une vision ouverte laissant les spectateurs libres d'imaginer leur propre interprétation, même si elles collent hélas toutes à la réalité du terrain. Quelles perspectives ont ces jeunes filles entre devenir femme de ménage, mère de famille obéissante, pute ou dealeuse ? La réponse à cette douloureuse question diffère selon l'humeur et l'expérience de chacun ou chacune.


Les actrices et acteurs de Bande de filles sont épatants, dirigés avec le tact qui sied à ce genre d'immersion dans une communauté fragile et parfois brutale. La complicité des quatre héroïnes rappelle la tendresse d'un Cassavetes, les portraits de tous les protagonistes proposant un éventail des possibles un peu plus ambigu que les poncifs en vigueur, même si les dialogues restent trop superficiels. Les silences sont aussi éloquents et productifs que dans les précédents films de Sciamma. La musique répétitive fortement inspirée de Steve Reich joue d'un habile crescendo, passant progressivement de la mono au 5.1. Les cartons noirs de plusieurs secondes qui ponctuent le montage sont à la fois des ellipses, des temps de réflexion, qui rappellent le découpage des séries télé articulant l'action en scènes parfaitement identifiables. Cette référence se remarque dès l'ouverture où deux équipes féminines de football américain s'affrontent, presque toutes des filles noires, sans que cette scène ait directement à voir avec le reste du film si ce n'est métaphoriquement. Et le film de se refermer sur une question comme si la suite appartenait à une nouvelle saison, celle de la maturité.
Sortie en salles le 22 octobre.

jeudi 9 octobre 2014

Jeudi, ce soir minuit


Ce soir minuit, l'heure du crime. Chaque fois que je joue à La Java je repense à Anna la bonne, grinçante chanson parlée de Jean Cocteau interprétée par la virulente Marianne Oswald. "Elle voulait partir pour Java... Ah la java !" Sauf que cette nuit les night-clubbers danseront sur d'autres rythmes que cette valse rapide.
Cette fois encore je jouerai d'abord seul comme le Britannique Bass Clef avant de nous produire ensemble. Ce devrait être de 2h à 3h du matin. Jeudi soir. The Hustler tiendra ensuite les platines jusqu'à 6 heures. N'ayant jamais rencontré Bass Clef nous serons en impro totale, comme pour ma prestation solo. Improviser n'est pas travailler sans filet. Je jouerai sur du matériel que je n'apporte plus très souvent en concert, "techno" oblige, encore que celle-ci soit très expérimentale ! Deux synthétiseurs vintage reliés en midi à mon ordinateur par un hub me permettront de contrôler mes applications virtuelles par l'un ou l'autre, voire tout l'ensemble avec le V-Synth. J'ajoute deux pincées de Tenori-on, je saupoudre d'applis iPad, je passe à la moulinette du H3000, fromage ET dessert, en cas de pépin ou pour épicer le virtuel j'ai près de moi trompette à anche, guimbardes et d'autres petits choses acoustiques... Bass Clef vient lui-même de Londres avec boîte à rythmes, échantillonneur, trombone et percussion.
Lors du premier concert de la série Freed organisé par le label DDD les spectateurs me demandèrent depuis combien de temps je jouais cette musique ? Plus de 40 ans ! Le solo me force à jongler avec les instruments, le temps de chargement des virtuels m'obligeant à me transformer en Kali, la déesse aux huit bras. Comme je suis plutôt du matin je risque d'être un peu décalqué le lendemain. Mais l'énergie donne des ailes et je compte bien planer au-dessus de la foule. Concert de noctambule ou de somnambule ?

mercredi 8 octobre 2014

Un livre de 20 mètres de long


Pour l'exposition Le Mur, où Antoine de Galbert exposait plus de 1000 œuvres de sa collection sur 278 mètres linéaires de cimaises, La Maison Rouge a eu l'idée d'un catalogue de 250 pages qui se déploie en accordéon sur 20 mètres de papier. Le choix des œuvres étant dicté par la possibilité de les accrocher au mur, le leporello respecte plus ou moins leur format et leur organisation aléatoire. En effet leur répartition optimale fut calculée par un algorithme mathématique dit "méthode de Monte-Carlo". Préoccupation majeure des collectionneurs boulimiques ou même des artistes, comment montrer ses tableaux lorsqu'on en possède des centaines ou des milliers. L'empilement ou le chevauchement empêchent matériellement de les voir.
Ma tante, artiste peintre qui vivait dans un petit appartement rue Rosa Bonheur, stockait une partie de ses tableaux sur les murs de mes parents. Ce fut mon premier contact avec la peinture abstraite. Et en 1968 je suis entré pour la première de fois de ma vie chez des gens très riches qui possédaient des Renoir, Monet, Toulouse-Lautrec, Picasso et tant d'autres. Il y en avait sur les quatre murs du petit salon du sol au plafond. Chez moi ce sont plutôt les livres, les disques et les films qui occupent l'intégralité des étagères. J'ai décidé de ne plus de construire de rangement. Je dois en donner ou vendre un chaque fois que j'en acquiers un nouveau.


Comme lors de l'exposition de La Maison Rouge les photographies du catalogue (Ed. Fage) offrent autant de fenêtres sur l'art, ouvertures inattendues tant le collectionneur a l'esprit ouvert sur le monde. Depuis Les magiciens de la terre en 1989, le conservateur Jean-Hubert Martin a fait des émules qui se moquent aujourd'hui des frontières géographiques et jouent à saute-mouton avec les époques. La modernité de l'art contemporain est une vue de l'esprit. On peut toujours retrouver un ancien qui avait en son temps imaginer le futur. Les images s'affranchissent des cartels en offrant un parcours sensible où chacun dessine son chemin, attiré par les œuvres comme par un aimant. Puisque la peinture ne se fait pas avec les mains, mais avec les yeux, le visiteur à son tour compose et interprète selon des critères personnels que la scénographie libère avec élégance. Le Mur rappelle les Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard : de l'accumulation émergent des objets connus qui font pour soi référence, alors le fil d'Ariane se déroule comme dans un rêve où nous plongeons vers l'inconnu. Dans ce jeu de l'oie chaque œuvre est une case qui vous mène à une autre.
En jouant avec le leporello du Mur, rapidement devenu un collector, je me demande pourquoi les catalogues obéissent pour la plupart à la même logique pédagogique, aussi poussive et élitiste, que les expositions ? Les plus beaux livres d'art ne sont-ils pas eux-mêmes des créations ? Existe-t-il plus belle porte que celle de la sensibilité, mélange de culture et de subjectivité, interprétation psychanalytique propre à chaque individu, loin des poncifs du discours sur l'art ? Si les catalogues devraient être à l'image des plus belles expositions, les applications pour smartphones, aujourd'hui incontournables, ne devraient-elles pas aussi jouer sur le sensible ? Ludiques, elles n'auraient que plus de force pour nous faire entrer dans ces mondes incroyables que les hommes et les femmes de l'art ont créés à force de réfléchir les leur(re)s, apprivoisant, repoussant, adorant, traduisant, détruisant, recréant, répétant, et ce tant bien que mal, avec souvent la gaucherie propre aux chefs d'œuvre...

mardi 7 octobre 2014

Harcèlement téléphonique


Dans mon lit, dans mon bain, à mon bureau, au studio, plus souvent à l'heure des repas, les paltoquets sévissent. Les appels commerciaux se multiplient sur ma ligne fixe. Le téléphone sonne plusieurs fois par jour : soit l'interlocuteur robotique raccroche lorsque je me saisis du combiné, soit une voix idiote me demande si je suis bien Madame Birje. Sous couvert d'études, d'enquêtes, ou explicitement promotionnelle, la publicité envahit notre espace intime sans que nous puissions apposer l'auto-collant "Pas de pub" sur notre boîte aux lettres. Les spams ne suffisaient pas, les centres d'appel délocalisés ont passé la vitesse supérieure. Les usages ont-ils changé ou est-ce un signe de la crise économique que le capitalisme nous fait subir pour nous saigner un peu plus ?
Comment faire pour ne pas répondre à cette intrusion odieuse ? La solution la plus directe est de leur raccrocher au nez aussitôt l'ambiance "central téléphonique" détectée au bout du fil, avant qu'ils n'aient eu le temps d'ouvrir la bouche. La seconde consiste à se sentir obligé d'être bien élevé en leur expliquant que l'on ne répond à aucune sollicitation au téléphone et de leur souhaiter bon courage. Certains insistent, on leur coupera la chique illico. Mais qui sont donc les salopards qui ont vendu mon nom à une officine néo-libérale ? France Telecom ? L'annuaire ? Quel fournisseur a enfreint mes consignes ? J'ai inscrit mon numéro sur Pacitel, sans succès. Free propose un filtrage des appels entrants (encore faut-il avoir accès au numéro intempestif) et un rejet des appels anonymes (mais certains de mes interlocuteurs professionnels cachent leur numéro pour de bonnes raisons !). La CNIL donne d'autres solutions que je vous suggère de tester.
Ne pouvant me permettre de ne pas décrocher pour des raisons professionnelles et domestiques je suis condamné à être de plus en plus expéditif. Je pense que dorénavant, je hurlerai (à la troisième personne du singulier) que je suis mort et raccrocherai aussitôt.