Jean-Jacques Birgé

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vendredi 6 juillet 2018

Il n'y a plus de secret


Les neuf indices (1 2 3 4 5 6 7 8 9) livrés dans cette colonne pouvaient-ils laisser présager de ce qui se tramait. Étienne Mineur s'y entend d'ailleurs en trames, au vu de sa création graphique, 52 pages hautes en couleurs. J'ai mis dix ans à accoucher de ce projet. Dix ans. Chaque pièce de l'album représente d'ailleurs une décennie. Les chiffres !? Avant l'ultime pièce due à Sacha Gattino, mes compositions durent un total 52 minutes, pas une seconde de moins. C'est aussi l'année de naissance. Mon chiffre préféré a toujours été le 7. Ajoutez ou multipliez, vous retomberez toujours sur ce tiercé, 52-7-10. Une martingale. Dans mes cauchemars d'enfant, le 7 épousait le rythme de ma respiration, probablement celle de ma mère ce mercredi de novembre. Non, ce n'était pas le septième mois. Le septième est celui de juillet ! On y est. Un obsessionnel fait dire aux chiffres ce qu'il veut. Libre au compositeur de jongler avec eux comme avec les mots. La musique est de cet ordre. Je l'aurai tordue dans tous les sens.
Dans une lettre datée du 5 novembre 2052, Laure Nbataï écrit :
"En 2018 Jean-Jacques Birgé se tourne vers son passé en enregistrant une pièce par décennie, réfléchissant à la fois son parcours et l’époque où il s’inscrit. En hommage à son père féru de science-fiction, il imagine également les décennies à venir, composant trois pièces d’anticipation. Cette évocation vectorielle ressemble à un spectacle d'ombres chinoises dont les apparences se confondent avec le réel. Pour conclure l’album, le compositeur Sacha Gattino s’est fait un devoir d’écrire un Tombeau en hommage à son camarade.
Par souci d’authenticité, Jean-Jacques Birgé mêle des archives, dont la plus ancienne date de 1958, à des enregistrements réalisés avec nombreux musiciens et musiciennes parmi ses amis. On retrouve ainsi les chanteuses Elsa Birgé sa fille, Pascale 
Labbé, Birgitte Lyregaard, son camarade d’Un Drame Musical 
Instantané Bernard Vitet à la trompette, le trombone Yves Robert, le corniste Nicolas Chedmail, le compositeur Antonin-Tri Hoang à la clarinette basse, les guitaristes Hervé Legeay et Philippe 
 Deschepper, le violoncelliste Didier Petit tandis que Vincent Segal est à la basse, les batteurs Cyril Atef et Éric Échampard, l’accordéoniste Michèle Buirette, la créatrice sonore Amandine 
Casadamont et Sacha Gattino mélangeant échantillonneur, boîte à musique orgue et sifflement.

Pour sa part, tout au long de ces dix décennies formant ce petit opéra, on peut entendre le compositeur au synthétiseur, son instrument de prédilection dont il fut l’un des premiers utilisateurs en France dès 1973, mais aussi au Theremin, au Tenori-on, à la Mascarade Machine, à la trompette, à la flûte, à la cythare inanga et à la guimbarde, son instrument fétiche. Sa voix est également présente, de l’enfance à l’âge adulte, dont trois passages chantés."

→ Commandes anticipées chez le distributeur Orkhêstra, ou auprès du label GRRR
si vous désirez le recevoir avant sa sortie officielle le 7 septembre...

jeudi 5 juillet 2018

Cauchemar


Coup de théâtre et accumulation de douches froides : mes disques seraient retrouvés et arriveraient ce soir vers 20h par camion spécialement affrété ! Comme ils avaient disparu il y a une semaine au fin fond de la Suède et qu'il était impossible de les localiser, j'ai espéré un moment devenir n°1 chez les Esquimaux...
Avec par ordre d'apparition Étienne Mineur, Michèle Buirette, Elsa Birgé, Nicolas Chedmail, Hervé Legeay, Vincent Segal, Cyril Atef, Bernard Vitet, Didier Petit, Pascale Labbé, Philippe Deschepper, Yves Robert, Éric Échampard, Sacha Gattino, Birgitte Lyregaard, Amandine Casadamont, Antonin-Tri Hoang...

Actualisation : VÉRITABLE CAUCHEMAR
Toujours aucune livraison et il est 22 heures !

Transhuman/ce par l'Anguison Quartet


J'ai commencé par sentir un léger frémissement. Le vent a fait bouger les feuilles. C'est ce que j'ai cru avant de lire le titre de la pièce, Hanuman Dance. Il y avait donc quelqu'un dans l'arbre. Un langur à face noire ? Ou un truc carrément plus gros ? En réalité ils étaient quatre : Fabrice Charles au trombone, Nicolas Nageotte au baryton, et les deux autres à la batterie et aux percussions, Jacques Di Donato (non, pas à la clarinette !) et Roméo Monteiro qui a également réalisé le mixage des improvisations. La suite est aussi délicate. Ils s'étaient mis d'accord pour ménager les oreilles des auditeurs, proches des pavillons et des cymbales. Pour retrouver le contexte où le public est convié au milieu de l'espace sonore, Christian Maes a enregistré en binaural, donc l'écoute au casque est fortement conseillée pour suivre le cours de l'Anguison, petit ruisseau du Morvan. Sur ses rives fleurissent des bouches colorées, mais de temps en temps éclate une discrète tragédie. Le quartet ne s'en aperçoit sérieusement qu'après coup. Ses membres identifient seulement à l'écoute les étapes de leur promenade qui aura duré trois jours. Ils l'ont d'ailleurs appelée Transhuman/ce. J'ai apprécié d'avoir attendu la crue, lorsqu'en index 8 le flux se moque des petits cailloux et des herbes folles, mais le free reste très zen, se laissant consommer par petites gorgées dans des sazukis. La végétation laisse défiler une toile paysagère qui ne se perçoit qu'en s'allongeant sur l'herbe...

→ Anguison Quartet, Transhuman/ce, cd Urborigène

mercredi 4 juillet 2018

Disparition mystérieuse de toute une vie


Tout était calé pour que j'envoie mon nouvel album à sa vingtaine de participants et à la presse mercredi dernier, avant mon départ en vacances. Mais une erreur d'aiguillage a chamboulé mes plans. Encore une fois un transporteur, cette fois l'Allemand Dachser, a été à la hauteur de cette profession sinistrée. Mon chargement est parti au fin fond de la Suède au lieu de Bagnolet. J'ai donc attendu deux, puis trois, puis cinq jours, l'annonce de la livraison étant chaque fois ajournée alors que je faisais le pied de grue à l'attendre. Une semaine plus tard, alors qu'encore une fois je n'ose pas quitter le studio, Squeezer m'apprend que "le transporteur a perdu le stock et qu'il est impossible de le localiser" !!!
------- cela vaut bien trois points d'exclamation -------
Les huit indices (1 2 3 4 5 6 7 8) publiés dans cette colonne attendront donc encore un peu pour que la solution de l'énigme vous soit révélée, même si le titre de cet article représente un nouvel indice.
Vous comprendrez pourquoi je désirais tant l'avoir derrière moi. C'est une page qui se tourne, et non des moindres. La sortie de cet album magnifiquement habillé par le graphiste Étienne Mineur en 52 pages coïncide avec une année clef. Ma fille a eu un petit garçon, les archives de la famille descendues du haut d'une armoire m'ont donné envie de faire pousser mon arbre généalogique, ma curiosité est allée jusqu'à faire séquencer mon génome, et puis cet album commencé il y a dix ans et dont je parle depuis des semaines en termes voilés clôt inévitablement une histoire, une très longue histoire. Après tout cela j'ai besoin d'avoir l'esprit libre pour envisager de nouvelles aventures. Régulièrement, mais heureusement pas trop souvent, je remets ma vie en question, et ce à tous les niveaux, intime, domestique et professionnel. Qu'ai-je maintenant envie de faire ? Quel avenir envisager ? Pas question de m'endormir sur mes acquis.
Cette aventure au goût saumâtre me contrarie, car je pensais prendre la route avec le passé derrière moi. Je crains aussi que le pressage disparu réapparaisse en promo un de ces jours sur Internet ou ailleurs, car mon nouvel album n'a pas été enlevé par des extra-terrestres. Le feuilleton a engendré suffisamment de tensions additionnées à d'autres problèmes pour que nous ne partions plus en vacances. J'ai défait les valises. L’usine d'Optimal va prendre en charge un repress complet de l’ensemble des exemplaires, en express disent-ils. Je pourrai peut-être faire mes envois en fin de semaine prochaine. De toute manière cet objet, à la fois symbolique et conceptuel, ne paraîtra que le 7 septembre, mais je comptais aussi assurer les pré-commandes auprès de celles et ceux qui partagent mon impatience...

mardi 3 juillet 2018

Le bestiaire de Romain Baudoin au torrom borrom


J'aime trop la guitare électrique lorsqu'elle survole les grands espaces, propulsée par les saturations et les larsens qui s'en échappent comme des réacteurs. J'aime trop la manivelle de la vielle qui rythme les danses rituelles d'un autre temps que l'on ne sait s'il est d'hier ou de demain. J'aime trop le rock médiéval de l'orchestre de la Troisième Oreille pour ne pas m'enthousiasmer à l'écoute du Bestiari de Romain Baudoin. Son torrom borrom est un instrument hybride, vielle à roue électroacoustique à roue mobile et guitare électrique. Qu'il en joue en homme orchestre ou revienne vers la vielle à roue soprano acoustique de l'ancien luthier Pimpard Cousin avec grelots et grosse caisse, il entretient la transe au delà du crépuscule, tard dans la nuit étoilée. Librement inspiré du bestiaire occitan de Rigaut de Barbezieux, son album est une sorte de transposition musicale de bestioles que l'on aurait pu croiser chez Jérôme Bosch, peintre énigmatique s'il en est...


Sur le clip de Nicolas Godin, le danseur Richard Cayre incarne une sorte de cerf proche des créatures macabres de Joël-Peter Witkin, un être hybride comme le torrom borrom de Romain Baudoin...

→ Romain Baudoin, Bestiari, CD in situ, dist. Orkhêstra

lundi 2 juillet 2018

Les doigts chauves


Lorsque mon cactus a basculé j'ai eu l'idée saugrenue de le rattraper au vol. Il m'a fallu retirer les épines une à une avec une pince à épiler. Comme pour des orties, j'ai fini de retirer les glochides avec du ruban adhésif, puis je me suis bien lavé les mains que j'ai badigeonnées de calendula. Je ne sais pas si cela picote ou cela grattote, mais j'ai toujours trouvé que la coiffure en brosse ne m'allait pas du tout, même sur les doigts. Quand j'étais tout petit, ma mère m'avait passé sur les cheveux un cosmétique pour les redresser et cela faisait affreusement mal pendant qu'elle frictionnait mon crâne. En plus, cela ne marchait pas du tout. Je suis donc plutôt rassuré d'avoir de nouveau les doigts chauves.

vendredi 29 juin 2018

Mon frigo en double page


Il n'y a pas que le mien. De 1993 à récemment, Olivier Degorce a photographié quantité de réfrigérateurs dont le contenu en raconte long sur leurs propriétaires. Le livre Fridge Food Soul dresse également un portrait de l'époque et du temps qui passe au travers des emballages et de la variété de victuailles et de breuvages qui s'offrent à nous lorsqu'Olivier ouvre les portes du froid. Il ne fait en général qu'une seule photo, avec des appareils très différents, du plus simple au plus sophistiqué, et pas question de toucher à quoi que ce soit avant que ce soit dans la boîte ! On appréciera le lien avec la trentaine de livres de cuisine qu'il a illustrés pour sa compagne Amandine Geers...
En scrutant ce qu'il y avait ce jour-là dans mon Whirlpool qui n'était pas très rempli en comparaison des jours où je reviens des courses, je reconnais mon goût pour l'exotisme : une boisson pétillante et pimentée turque à base de betteraves à côté du vin blanc, des sauces orientales, mais aussi du Coca Cola et du cidre, un citron vert et un piment marocain, et les incontournables glaces de chez Berthillon. Comment interpréter cet inventaire ? J'aurais préféré éviter de montrer certains de mes choix d'alors, mais je laisse à chacun/e le soin de se faire sa petite idée...

→ Olivier Degorce, Fridge Food Soul, texte en anglais, 136 pages avec presqu'autant de photos, 18 × 26 cm, Ed. Patrick Frey (Zürich), 42€

jeudi 28 juin 2018

D'accord avec Didier Petit


Comment ne pas être D'accord avec Didier Petit ? Le musicien fait corps avec son violoncelle comme un être bionique du temps où l'électricité n'existait pas encore. Son instrument n'est nullement une prothèse en bois verni, mais la prolongation de sa pensée, tant leurs âmes se confondent. Le violoncelliste en joue comme s'il le découvrait pour la première fois et qu'il avait décidé d'en explorer sa surface et son volume dans leurs moindres détails. Il marche pieds nus et les cordes vocales s'ajoutent aux quatre métalliques. Il y a évidemment de la triche puisque le virtuose avait emprunté le Bach pour traverser les siècles il y a longtemps déjà. Et comme on a pris l'habitude d'associer Histoire et géographie, ce troisième volume en solo, après Déviation (sur La Nuit transfigurée en 2000) et Don't Explain (sur Buda en 2013), prend parfois les couleurs de Pékin où il fut enregistré récemment. Mais cela ne suffit pas à l'explorateur. Il aura fallu qu'il s'envole en impesanteur avec l'avion parabolique Zéro Gravité du CNES pour avoir la sensation d'avoir marché sur la Lune. L'illusion fut parfaite car Didier avait eu l'intelligence de ne pas regarder le doigt ! Ainsi au lieu de dévoiler la face cachée de notre satellite, il nous offre ici les 7ème, 8ème et dernière faces, couchées sur un disque plaqué d'argent. Dernière ? Qu'entend-il lorsqu'il annonce "clore 20 ans d'une pratique différente de l'instrument qu'il trimballe depuis bientôt 50 ans" ? Est-ce le solo qu'il évoque, la fusion instrumentale, le voyage sidéral, une retraite anticipée ou le désir d'aller voir plus loin ce qui se trame dans les autres dimensions ?

→ Didier Petit, D'accord, CD RogueArt, 15€

mercredi 27 juin 2018

Huitième indice


Voilà. C'est arrivé demain. On a passé la ligne. J'ai demandé à Amandine Casadamont de faire le voyage avec moi. D'habitude elle écrit des fictions et des documentaires qu'elle produit à Radio France. Pour notre duo Harpon, elle est platiniste. Entendre qu'elle mixe des vinyles sur trois platines tandis que j'improvise le plus souvent au clavier, bien qu'ici j'utilise exclusivement la Mascarade Machine que j'ai conçue avec Antoine Schmitt et qu'il a construite à base de code. Cet objet virtuel commandé comme un marionnettiste devant la webcam de mon ordinateur permet de transformer le flux radiophonique en mélodies, nappes, rythmes, timbres électroacoustiques... Après trois albums sur drame.org et quelques live, Harpon jouera un set de trois heures dans la nuit du 11 au 12 août au Festival Château Perché qui se tiendra cette année au Château d'Avrilly. 200 artistes sont attendus lors de cet évènement totalement délirant dans un lieu qui me fait penser à Peau d'Âne... J'allais oublier : la photo retravaillée par Étienne Mineur est d'Olivier Degorce qui m'avait photographié lors d'un concert à Londres. C'est beaucoup trop d'informations pour si peu de lignes !

mardi 26 juin 2018

Dites-le avec un disque


En 2012 Patrice Caillet avait rassemblé des pochettes de disques bricolées par des amateurs ayant perdu l'enveloppe originale, dans le livre Discographisme récréatif, magnifique recueil d'art brut. L'année suivante, avec Adam David et Mathieu Saladin, il avait publié, Sounds of Silence, un vinyle composé de 29 plages de silences sur le label Alga Marghen. Cinq ans plus tard Caillet, David et Elia David accouchent d'un nouveau concept avec le vinyle mono-face Dîtes-le avec un disque / 15 Auto Recordings. Ce sont quinze enregistrements réalisés dans les années 60 par des anonymes dans des cabines publiques d’enregistrement phonographique sur le modèle du Photomaton. On avait une minute trente secondes pour enregistrer un 45 tours que l'on pouvait ensuite envoyer ou offrir. Dans le film Masculin Féminin de Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Léaud enregistre ainsi une déclaration d'amour à Chantal Goya dans une de ces cabines automathones :


La mauvaise qualité technique importe peu. Ces morceaux de vie sont émouvants, qu'ils soient joyeux ou tristes, légers ou profonds. On n'y entend pas seulement les voix, mais aussi l'état psychologique des protagonistes et l'univers urbain autour, révélateur de l'époque. Sur la pochette blanche est collé un sachet hermétique avec la liste commentée des plages et le texte explicatif. Cette évocation me rappelle mon album Brut de répondeur où j'avais rassemblé 2h30 de messages que j'avais reçus entre 1981 et 1983. Je repense aussi à l'enregistrement du grand-père de Bernard Vitet, gravé dans la cire, que mon camarade espérait sortir sur la réédition de Mehr Licht ! que l'on attend toujours, bloquée par de sinistres et absurdes spéculations mercantiles.
Mais le concept actuel des trois larrons ne s'arrête pas là, car ils ont imaginé un réel geste artistique. Comme ils l'expliquent sur le site ditesleavecundisque.com où sont détaillés le contexte et le projet accompagnés des 15 auto-enregistrements, ce nouvel album n'est pas à vendre ! Il ne rentre à aucun moment dans une logique commerciale. Les exemplaires de ce disque ont été volontairement perdus dans des espaces publics, commerciaux, médiathèques, vide-greniers... S'ils ont commencé par en déposer un à la Médiathèque Musicale de Paris samedi dernier, ils en glissent subrepticement des exemplaires dans les bacs de la Fnac, chez Boulinier ou dans des lieux correspondant aux enregistrements initiaux. Qui donc alors trouvera celui intentionnellement oublié dans l'ascenseur de l'Empire State Building à New York ? Où en dégoter un exemplaire si sa diffusion est clandestine ? Les auteurs refusent de révéler même le nombre pressé, mais on peut supputer qu'il y en a pas mal tant ils doivent s'amuser à l'intégrer dans des endroits plausibles autant qu'improbables, chamboulant l'état de stocks où il n'est évidemment jamais répertorié. On imagine déjà les sueurs froides au passage en caisse. Libre donc à vous d'imaginer où ces joyeux farceurs ont pu laisser leur généreux forfait pour que vous en soyez les premiers acquéreurs !

lundi 25 juin 2018

Septième indice


C'est l'enchaînement des indices qui fait sens. Je ne peux aller plus loin sans déflorer le concept de mon nouvel album qui compte 11 pièces en tout, ou plutôt 10 + 1 ! Contretemps est une version studio de la chanson qui figure sur le CD Long Time No Sea. La chanteuse danoise Birgitte Lyregaard et Sacha Gattino qui joue ici du clavier échantillonneur et chante forment avec moi le trio El Strøm. Pas de clavier cette fois, mais le Theremin, le Tenori-on, la trompette à anche et la trompette. Si Birgitte n'était pas retournée vivre à Copenhague et si Sacha n'avait pas emporté armes et bagages à Rennes, nous aurions certainement continué cette aventure qui m'a enchanté.
Je n'avais pas ressenti autant de complicité depuis Un Drame Musical Instantané. Travailler avec mes meilleurs amis est un plaisir d'une richesse exceptionnelle. J'ai la chance de perpétuer ce miracle avec des camarades cinéastes, plasticiens, concepteurs, graphistes, musiciens, etc. Mais je n'ai plus les conversations quotidiennes, entre autres sur la musique, que j'ai partagées avec Bernard Vitet pendant plus de trente ans. Cette émulation permanente me manque terriblement, d'autant que Bernard avait un sens aigu de la contradiction systématique ! Il n'y a plus d'abonné au numéro demandé. Après une centaine d'albums, ce disque est le premier sous mon nom seul. Il fallait donc que le thème s'y prête (à suivre)...

N.B.: Indices 1 2 3 4 5 6

vendredi 22 juin 2018

CINÉ-ROMAND, happening cinématographique ce soir à Bagnolet


Dix ans après l'évènement qui avait donné lieu à un DVD, Françoise Romand reprend son happening cinématographique, CINÉ-ROMAND, cette fois autour du Cin'Hoche à Bagnolet et dans une dizaine d'appartements où les films de la cinéaste s'enchaînent. Les spectateurs accompagnés d'anges déambulent dans le centre de Bagnolet pour assister subrepticement aux projections des films en situation chez les voisins qui jouent là du théâtre documentaire… C'est un évènement rare, c'est gratuit et c'est plein de fantaisie.

La bande-annonce du DVD :


Jeu de piste avec la complicité des voisins, chez eux, entre fiction et réalité. Le spectateur se perd dans un labyrinthe de ruelles en passant par des appartements aux portes entrouvertes où il surprend des scènes de la vie quotidienne avec la télé diffusant en boucle les films de Françoise Romand. À partir de son travail de réalisatrice, l'artiste génère une création à la croisée du théâtre documentaire et du cinéma. L'ensemble réfléchit la fantaisie et la profondeur de son œuvre avec humour et générosité. Un long métrage de fiction est projeté au Cin'Hoche, un autre dans une maison en face de la médiathèque, des films documentaires, des petits sujets impertinents un peu partout...

La bande-annonce d'un précédent Ciné-Romand :



L'entretien de lundi dernier sur Radio Aligre avec Géraldine Cance

→ Dernières inscriptions sur alibifilms@gmail.com
→ Rendez-vous au Cin'Hoche de Bagnolet ce vendredi 22 juin 2018 à partir de 18h30
Site de Françoise Romand
→ Articles sur les précédents Ciné-Romand :
en 2007 : Façon Gala 1 /Façon Gala 2 (qui reconnaîtrez-vous sur mes photos riquiqui ?)
en 2008 : à la Bellevilloise / Une traversée du miroir / Le film (illustrés des magnifiques photos d'Aldo Sperber comme celle d'en haut)
en 2009 : Le DVD (design graphique de Claire et Étienne Mineur) / Le site (design graphique de Caroline Capelle) / Sur Univers-Ciné

jeudi 21 juin 2018

Sixième indice


La qualité de la pièce A New Century doit beaucoup à la complicité des musiciens que j'avais engagés pour la musique du film 1+1, une histoire naturelle du sexe de Pierre Morize. Comme nous n'avions que trois semaines avant le mixage, j'avais choisi des improvisateurs capables de travailler selon des indications dramatiques. Avec le guitariste Philippe Deschepper, le trombone Yves Robert et le batteur Éric Échampard, nous formions un quartet idéal. Au synthé et à la flûte enregistrés en 2000, j'ajoutai récemment les paroles murmurées d'une valse intime :

Comme je suis toqué
Étourdi par la danse
Je ne sens plus mes pieds
Je n’ai même plus pied
Et j’oppose au paquet
De la vie qui s’avance
Les amours libérés
De la maturité

Comme je suis coquet
Tous les mots ont un sens
Pas besoin de verre à pied
Mais des vers à six pieds
Pour ensemble trinquer
À cette renaissance
Repoussant le guêpier
D’un sous terre à six pieds

Étienne Mineur a découpé un morceau d'un selfie que j'avais pris dans l'armoire à glaces de la salle de bains. Comme pour chacun des treize quadruples feuillets il a choisi de nouvelles couleurs en suivant ce que lui inspiraient la musique et l'époque.

mercredi 20 juin 2018

À travail égal salaire égal, par je et on


La chronique de Franpi Sunship m'avait échappé. Moi qui lui disais n'avoir rien vu à Hiroshima, c'est d'la bombe !
Franpi dit que sa photo du port du Havre n'a rien à voir. Bien au contraire. Son chantier naval rime avec On tourne, le premier morceau du disque À travail égal salaire égal, de la noise industrielle avant la lettre, et avec le travail à la chaîne que raconte Bernard Vitet dans Crimes parfaits en renversant sa voix retournée pour la remettre à l'endroit.
En réponse à ce que Franpi évoque de montage radiophonique, je lui confierais bien que ce montage a inspiré une partie du style de Radio Nova comme me l'avait expliqué Fadia Dimerdji pendant notre séjour à Tunis. D'ailleurs une autre pièce du Drame faisait partie de la boucle qui tournait la nuit pour occuper leur fréquence. Pas de ciseaux, pas de collage, juste le bouton de pause d'un radiocassette pour cette radiophonie en direct que certains appelleront plus tard plunderphonics. Trois mois à tenter d'attraper des bouts de son au vol, on m'entend raconter cela pendant la pièce-même ! Quand cela ne me plaisait pas je n'avais plus qu'à revenir en arrière... J'ai des histoires en pagaille à raconter à propos de ces montages cut commencés dès 1973... Celui-ci date de 1981. C'est donc la réédition du vinyle que l'Autrichien Klang Galerie vient de publier que chronique Franpi...

Un Drame Musical Instantané - A Travail égal salaire égal (Sun Ship, 11 juin 2018)

Le disque qui passe actuellement sur ma platine est un petit moment d'histoire. Pas seulement parce que c'est un disque qui comme d'autres de l'orchestre que Jean-Jacques Birgé continue de faire exister au delà du collectif d'origine, Un Drame Musical Instantané, est réédité (d'autres le seront prochainement). A travail égal salaire égal est aussi, outre un mot d'ordre indispensable et moderne qui était déjà ainsi en 1981 lorsqu'il fut enregistré, une pièce de musée.
Pas de celle qui prennent la poussière, plutôt de celles qui s'admirent et inspirent.
Prenons le "je". C'est rare quand je prends le je dans une chronique parce que "je" déteste ça, mais il faut s'y résoudre : ce disque, s'adresse à moi sans le savoir. Et avant de le découvrir, assez ébahi de fait, il y a quelques semaines, je n'en avais absolument pas conscience...
Comme j'aime bien les wagons qui se raccrochent inconsciemment, c'est peu de dire que la découverte fut grande et importante. J'écoute, depuis une semaine, "Crimes Parfaits" en boucle, à chercher tous les chevauchements, toutes les références, tout le travail de découpages, les heures passées sur la bande et le travail de timbre des cordes... Avec, ne vous en déplaise, Kent Carter et Didier Petit au violoncelle, Geneviève Cabanes à la contrebasse et bien sûr Francis Gorgé à la guitare qui offre au fantastique travail collectif quelques échappées zappaïennes, période Lumpy Gravy, celle qui compte peut-être le plus pour Birgé ; notamment avec Jouk Minor au sax baryton qui zèbre et déchire la masse orchestrale, bien plus soudée que ne pourrait laisser penser la sensation première d'un musique qui saute d'un univers à l'autre, comme on se balladait jadis sur la bande FM (ou encore mieux AM) à la recherche d'horizons inconnus et qu'on en trouvait, loin de la collusion miaoumix qui jonchent les ondes actuelles.
Et c'est là que vient le je, encore plus fort que les lignes précédentes. Un jour qu'on causait ensemble, Jean-Jacques Birgé m'avait dit que les meilleures chroniques venaient des moments que l'on avait vécu. Certes, j'étais à peine à l'orée de mon CE1 quand le disque est paru et je devais davantage écouter le générique de La Panthère Rose, mais j'étais déjà fasciné par la radio et aimait me ballader à la recherche des sons. Sur un vieux radiocassette Marantz, chez ma grand-mère, je m'amusais à coller des sons, des voix, des bruits d'usage quotidien... Plus tard, à la radio, je me souviens d'heures passées à tenter des montages, à jouer avec les nagras et à tâter de la souris...
En creux, et en moins bien, tout découlait de ce disque -et de nombreuses esthétiques de la musique concrète- sans que nous ne le sachions vraiment. Il y a dans ce disque, une force, une modernité et une intelligence qui force l'admiration. "La preuve par le grand huit", dernier morceau où l'ensemble de l'orchestre intervient est le bouquet final d'un disque indispensable.
Et une photo qui n'a strictement rien à voir (Port-du-Havre).

Et comme les bonnes nouvelles se succèdent, les deux font la paire avec un article de Grégoire Bressac dans Revue et Corrigée de ce mois-ci :

UN DRAME MUSICAL INSTANTANÉ - À TRAVAIL ÉGAL SALAIRE ÉGAL (KLANGGALERIE, CD, KG244 – 2018)

(...) On a moins d’envie de thé glacé à l’écoute du début d’A travail égal salaire égal, la courte piste « On Tourne », accueillis qu’on est dans le fracas des métaux enregistrés par les compères en usine, avec juste quelques gongs ajoutés pour arrondir un peu les angles. Rappelons vite fait que le trio Birgé/Vitet/Gourgé vient du free jazz, de la musique composée et du rock, et se pose déjà, dans les années 80, les questions des limites de l’improvisation non idiomatique, des possibilités d’un mélange composition/improvisation, et de la différence entre enregistrement figé et spectacle vivant*. Le disque original est fait de collages, avec un orchestre, mais aussi d’une longue pièce jouée en concert. Dans le premier gros bestiau du disque, créé en studio, « Crimes Parfaits », une cohabitation pas très pacifique se fait entre les orchestres de radio crachant de la variète et de l’intellectuel, la bande de Jean-Jacques Birgé et les musiciens : on y croise même le Tour de France, et ce dans un flux constant, ce qui est à la fois stimulant et parfois dur à suivre. La Cinquième de Beethoven est invoquée subrepticement par l’orchestre, et l’Habanera du Carmen de Bizet massacrée comme il faut, le tout dans une science du sbeul, un métier du merdier – et on termine sur un enregistrement de rue, où Bernard Vitet et sa compagne réagissent à un coup de feu dans une poursuite de voitures. « Pourquoi la Nuit », interlude court, montre le trio échanger leurs instruments respectifs (synthé/trompette/guitare), dans un collage particulièrement fluide. La quatrième piste, « La Preuve par le grand huit », est aussi remarquable par l’homogénéité du son de l’ensemble, l’accord dans le refus du décor, notamment le synthé de Birgé qui fait des trous comme il faut mais ne fait pas s’écrouler le gruyère, mention spéciale aux ingé-son qui ont dû s’arracher quelques cheveux sur le mixage. Les cavalcades de glissandi d’orchestres, stridentes et grotesques, mènent à un climax qui gueule, avant un duo trompette/piano (Vitet et Birgé) qui s’étend, avant que l’orchestre ne chante une conclusion presque grandiloquente. La piste bonus de cette réédition est une autre version de cette pièce, jouée aussi en concert mais un an plus tard, avec quelques changements de musiciens déjà présents : quelques instruments s’invitent, avec les cloches tubulaires, l’harmonica et les guimbardes de Birgé, et une conclusion plus orchestrale, après un duo piano/trompette plus aérien et jazz. L’écoute successive des deux, si dure soit-elle, permet tout de même de se rendre compte du travail de brutes du Drame musical instantané sur la composition et les arrangements pour la scène. * L’ARFI ira dans cette direction au même moment à Lyon, et je ne vous parle pas de l’AACM à Chicago…

mardi 19 juin 2018

Cinquième indice


Le graphiste Étienne Mineur a inversé l'image pour qu'elle colle à sa mise en page. Ainsi mon œil le plus faible est passé de gauche à droite. Si je cligne, de deux choses lune, l'autre c'est le soleil. Pas seulement. Ce nouveau disque porte un concept farceur et très sérieux à la fois. D'où la divulgation des indices sans dévoiler le pot aux roses, d'autant que je suis plutôt sans fleurs ni couronnes. Mais si ce n'est pas trop demander, je préfère les vers de terre à la fumée. Pompes et circonstances.
Après que nous ayons réalisé l'identité audiovisuelle d'EuroPrix '98 à Vienne en Autriche pour l'agence Nofrontiere, Étienne m'avait commandé une composition musicale pour accompagner une réinterprétation de ses superbes animations graphiques. Je la lui avais livrée, mais mon camarade ne termina jamais son projet et cette suite électro retourna dans mon tiroir. Je l'ai un peu raccourcie pour des questions d'équilibre par rapport au reste du disque. Je venais d'acquérir un nouveau synthétiseur allemand, le Waldorf MicroWave XT qui me rappelait un peu mon PPG Wave également conçu par Siegfried Palm. J'avais aussi utilisé l'Ensoniq VFX-SD qui m'accompagne encore. C'est du charabia pour les néophytes. Pardon !
Il est très rare que je joue seul. Je préfère toujours être sollicité par d'autres camarades, comme j'adore les cahiers des charges qui cadrent mon imagination. Je regrette seulement que l'on ne m'invite pas plus souvent à partager la scène ou les studios. C'est le lot des entrepreneurs. Seuls les mercenaires enchaînent les boulots les uns après les autres. J'ai produit ce nouvel album pendant les périodes où je n'avais pas de commandes. Le besoin de me rendre utile me taraude. Pour une fois je me suis regardé dans la glace. Cocteau disait y voir "la mort au travail comme les abeilles dans une ruche de verre..." Je m'interroge maintenant sur l'effet que cette aventure aura sur moi. J'ai hâte d'être après.

lundi 18 juin 2018

L'envol ou le rêve de voler


Comme beaucoup d'enfants j'ai rêvé que je volais, à tel point que longtemps je me suis demandé si je ne l'avais pas fait en crise somnambulique. Je me souviens en effet parfaitement de la technique employée. Comme beaucoup de choses que l'on maîtrise à force d'efforts et de concentration, j'arrivais à léviter et à m'envoler à la verticale comme si j'avais des fusées à réaction sur le dos. C'est une sensation troublante. Était-ce préjuger de mes forces comme de croire que je pourrais nager jusqu'aux îles des Glénans ? Il m'a fallu essayer plus d'une fois de reproduire cet envol pour me convaincre que j'avais rêvé. Mais la nuit suivante le doute se réinstallait ! De Freud à Jung les interprétations varient, bien qu'il s'agisse toujours d'évasion. Dès mon premier voyage en avion en 1963, les plus lourds que l'air m'ont fait réfléchir et il aura fallu un baptême en deltaplane avec départ à skis pour que je réalise le fantasme partagé par tant d'entre nous, et dont certains sont exposés à La Maison Rouge jusqu'au 28 octobre. Ainsi, devant le vélo-hélicoptère de Gustav Mesmer, j'ai demandé à Antoine de Galbert, qui fermera définitivement son lieu à cette date, de mimer lui-même son rêve d'envol...


Avec les trois autres commissaires, Barbara Safarova, Aline Vidal et Bruno Decharme, il a rassemblé plus de 150 œuvres du XXe siècle jusqu'à nos jours, art moderne et contemporain, brut et ethnographique, pour illustrer le thème de cette ultime exposition à La Maison Rouge, histoire peut-être de prendre son envol vers de nouvelles aventures. On croisera ainsi aussi bien une aile et un Nijinski de Rodin que des masques africains, Bird of Quevada de Peter Witkin et Der Friedens Habich de Friedrich Schröder Sonnensterne (photo ci-dessus), des extraits cinématographiques de La Dolce Vita de Fellini, du Voyage dans la lune de Méliès et de la danse serpentine de Loïe Fuller, des planches de Windsor McKay et Moebius, l'Opus incertum de Didier Faustino qui invite le visiteur à retrouver la position exacte du Saut dans le vide d'Yves Klein, un Spoutnik russe CCCP 2800 km à l'heure d'André Robillard et plusieurs Rebecca Horn, etc.


On peut admirer au plafond les chorégraphies de Heli Meklin, Angelin Preljocaj, Julie Nioche ou la compagnie Non Nova, allongés sur un matelas incliné, ou déambuler dans la scénographie de Zette Cazalas qui a évité autant que possible de cloisonner l'espace. Il y a des transparences, des miroirs et des trous dans les murs. Si le catalogue classe les œuvres selon les thématiques Utopies, Ascensions, Machines, Esprits, Chimères, Extases, Danses, Exploits, Science-Fiction, O.V.N.I., Topographies, Accidents, Élévations, Animisme, tout est habilement mélangé dans l'exposition...


Derrière les récents Hometown Sky Ladder de Cai Guo-Qiang, poudre à canon sur papier, et la capsule en bois Walden to Space - Chapter 11 / The Hut de Stéphane Thidet se cache Luna de Fabio Mauri où nos pieds s'enfoncent dans les billes de polystyrène comme si nous marchions sur la Lune...


Le son est présent, avec, par exemple aussi, un extrait d'Envol de Pierre Henry diffusé par deux casques en haut de quelques marches où est posé un coussin noir. J'ai évidemment pensé à notre spectacle Jeune fille qui tombe... tombe d'après Dino Buzzati qu'Un Drame Musical instantané enregistra pour le label in situ avec Daniel Laloux, ainsi qu'à la pochette du CD Sous les mers ! J'ai un petit faible pour celles et ceux qui se jettent dans le vide. Là encore je me souviens de mes sauts du haut d'un plongeoir de 11 mètres en Allemagne ou d'un peu moins haut dans le Lake Powell. Il m'a toujours fallu du temps pour me lancer. La chute, pourtant très courte, semble assez longue pour lire deux pages du Monde.


J'adore les mélanges de styles et d'origines dont La Maison Rouge s'était faite pratiquement une règle, à l'instar des exploits de Jean-Hubert Martin, où Henry Darger et Prophet Royal Robertson croisent la route de Jules-Étienne Marey et Philippe Ramette. Mon goût pour le cinéma me pousse également vers les installations qui ont sur moi un pouvoir dramatique immersif comme les délires extraterrestres de Chucho ou How To Make Yourself Better d'Ilya et Emilia Kabakov. Mais j'ai raté la vidéo instantané#partitura-sparizione de Fantazio qui, de plus, est exceptionnellement absente du catalogue publié par Flammarion dans lequel Jérôme Alexandre, Marie Darrieussecq, Bruno Decharme, Anaïd Demir, Bertrand Méheust, Philippe Morel, Antoine Perpère, Corinne Rondeau, Barbara Safarova, Olivier Schefer, Didier Semin, Béatrice Steiner, Aline Vidal étalent leurs plumes.


Il fallait bien une chute. Si le vol d'Icare est devenu une réalité banale avec les débuts de l'aviation, beaucoup continuent de s'y casser le nez. Comme nos jeunes filles qui tombent, comme les 56 Klein Helikopter de Roman Signer dont le crash me rappelle un de nos projets de l'année prochaine, La sorcière de Pierre Joseph s'est écrasée tout au fond de La Maison Rouge, l'encre noire se transmuant en sang. L'histoire se termine ainsi. Pour qu'une autre puisse commencer.

L'envol ou le rêve de voler, exposition, La Maison Rouge, jusqu'au 28 octobre 2018

vendredi 15 juin 2018

La Pop Music en images


Lorsque le graphiste et affichiste Michel Bouvet, commissaire de l'exposition Pop Music 1967-2017 à la Cité Internationale des Arts avec Blanche Alméras, était adolescent, en France nous appelions pop music ce que l'on nomme aujourd'hui le rock. Étymologiquement, pop signifie populaire, et pour un Américain, la pop music c'est plutôt les variétés. Les traductions sont souvent des trahisons, mais c'est ainsi. Ici nous étions pop.
Comme le jazz après la Première Guerre Mondiale, le rock'n roll allait envahir le monde après la seconde, et la pop s'installerait définitivement comme le courant populaire majeur du XXe siècle avec l'engouement pour les britanniques Beatles et Rolling Stones, puis outre-Atlantique avec le Summer of Love de 1967 sur la côte ouest des États Unis, le long du Pacifique. Peace and Love allaient devenir nos nouveaux mots d'ordre après ceux, plus mordants, du mois de mai à Paris. L'été ensoleillé était donc au Flower Power, et les graines que j'avais rapportées de San Francisco donnèrent naissance sur mon balcon à des plantes qui font rire. J'ai raconté ce voyage initiatique dans mon roman augmenté USA 1968 deux enfants. J'avais 15 ans et ma petite sœur 13, et pendant trois mois nous avons fait seuls le tour des États Unis, une aventure incroyable. J'avais ainsi assisté aux concerts du Grateful Dead, Kaleidoscope et It's A Beautiful Day au Fillmore West, et les affiches collectées sur place avaient longtemps orné les murs de ma chambre, éclairées la nuit à la lumière noire.


Mon cousin Michel (nos grand-pères étaient frères) a gardé ses cheveux longs alors que j'ai coupé les miens en 1981. Jusqu'à cette année-là je n'avais rencontré pratiquement personne à Paris qui portait comme moi le catogan touffu. Je suis passé par les mocassins indiens, les bottes de cow-boy, les sabots et les sandales, les pattes d'ef et les tuniques à fleurs, les colliers avec signe de la paix ou le A d'anarchie, des pantalons de clown et des sarouels, et parfumé au santal mystique (santal+citron). Mes experiences suivaient l'adage de Henri Michaux "Nous ne sommes pas un siècle à paradis, mais un siècle à savoir" et je n'ai jamais renié mes idées libertaires et collectivistes. Michel est passé de la musique au graphisme et moi du cinéma à la musique. Je me suis toujours intéressé au rôle de la musique face aux images tandis que mon cousin s'interrogeait sans cesse sur le pouvoir des images sur la musique. Destin croisé de deux outsiders dans une famille de littéraires qui se retrouvèrent aux Rencontres d'Arles de la Photographie, lui en charge de toute l'identité visuelle et moi comme directeur musical des Soirées ! Je suis allé à son exposition, produite par le Centre du graphisme d'Échirolles, vêtu de mille couleurs ; il était tout en blanc, tranchant avec le noir de rigueur des graphistes et des architectes. Autour de lui étaient accrochées 1300 pochettes de disques, quantité de photographies et d'affiches plus pop les unes que les autres.


Chacun, chacune ne peut s'empêcher de reconnaître sa discothèque, et découvrir les disques qui nous avaient échappé. J'admire celles du Dead de Gary Houston et au dernier étage j'écoute la version inédite de vingt minutes de Light My Fire par les Doors qu'Elliott Landy a accompagnée d'improvisations vidéo filées sur les toiles du Musée d'Orsay. Son portrait de Bob Dylan orne la couverture du célèbre album Nashville Skyline de 1969. Dans le catalogue de l'exposition publié par les Éditions du Limonaire on retrouve les textes des cartels qui rappellent l'historique de chaque artiste, comme un petit dictionnaire de 50 ans de musique plutôt électrique. Petit dictionnaire de tout de même 400 pages, un pavé où sont reproduites également les photographies de Renaud Montfourny et Mathieu Foucher ainsi que les travaux graphiques de Form Studio, Jean-Paul Goude, LSD STU DI O Laurence Stevens, Malcolm Garrett, StormStudios, Stylorouge, Vaughan Oliver, Big Active, INTRO Julian House, Laurent Fétis, M/M (Paris), Andersen M Studio, Matthew Cooper, The DESIGNERS REPUBLIC, Hingston Studio, Zip Design... N'allez pas croire non plus que la pop s'est arrêtée aux USA, à la Grande-Bretagne et à la France ; l'Afrique du Sud, l'Allemagne, l'Australie, la Belgique, le Canada, la Colombie, le Danemark, la Grèce, l'Irlande, l'Islande, la Suède, la Turquie sont représentés. Rien d'étonnant dans cette Cité Internationale des Arts qui rassemble une centaine de nationalités parmi ses 288 résidents... L'exposition se termine d'ailleurs en s'ouvrant aux travaux des étudiants de Penninghen où Michel Bouvet enseigne, variations sur le titre "Pop Music".


Il est évident que certaines des pochettes exposées sont de véritables œuvres d'art, fussent-elles devenues objets manufacturés par la magie de la reproduction mécanique. Les artistes n'ont pas toujours conscience de l'importance de l'image qui accompagne leur musique, mais nombreux ont cherché l'adéquation ou du moins l'accroche graphique qui donne envie d'écouter ce que l'on ne connaît pas encore. Je me souviens avoir acheté à leur sortie le premier Silver Apples, In-A-Gadda-Da-Vida d'Iron Butterfly, Strictly Personal de Captain Beefheart, Electric Storm de White Noise, le Moondog chez CBS, The Academy In Peril de John Cale, uniquement sur leur pochette. Comme souvent lorsque les expositions sont très denses j'y replonge par le biais du catalogue, confortablement allongé sur mon divan...

Pop Music, 1967-2017, Graphisme et musique, exposition à la Cité Internationale des Arts, 18 rue de l'Hôtel-de-Ville, 75004 Paris, du mardi au dimanche (14h-19h) jusqu'au 13 juillet 2018, entrée gratuite
→ catalogue de l'exposition, Ed. du Limonaire, 29€

jeudi 14 juin 2018

Patienter sans effort


Zébulon de structure, workaholic monté sur ressorts, je ne suis pas d'un naturel contemplatif. J'en ai pourtant besoin comme tout le monde. Nous allons donc bientôt migrer vers les hauteurs où ni Internet ni le téléphone ne peuvent nous atteindre. Le blog prendra aussi des vacances pour ne reprendre sa parution quotidienne qu'au début du mois de septembre. Le panorama des cimes où n'est perceptible aucune présence humaine aura enfin raison de mon hyperactivité et plonger dans la lecture deviendra un de mes sports favoris. Le reste de l'année je dois faire des pieds et des mains pour m'arrêter. Paradoxalement, convoquer mes pieds et mes mains n'est pas de bonne augure pour respirer en toute zénitude ! Ainsi, pour m'empêcher de bouger j'ai recours à ma paire d'oreilles qu'habituellement je ne sais pas faire remuer comme certains s'y entendent...
Que ce soit pendant ma séance matinale de suée saunatérienne ou dans les embouteillages, je me suis rendu compte que la voix des conteurs me transformait en patient beaucoup mieux que n'importe quelle programmation musicale. Suivre les voix de Louis Aragon, Blaise Cendrars, Louis-Ferdinand Céline, Marcel Duchamp, François Truffaut, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol, Alain Resnais, Eric Rohmer, etc. me fait oublier le temps qui passe. Les créations radiophoniques fonctionnent aussi bien, ainsi je suis resté scotché devant L'attentat en direct et Régression de Claude Ollier ou les pièces de Cocteau... Écouter André Malraux parler d'art ou de la Révolution Chinoise, Saint-Exupéry raconter Terre des Hommes à Jean Renoir qui à son tour nous fait voyager de New York à Hollywood, participer au tournage du Testament d'Orphée, revivre le mouvement de la Nouvelle Vague, se délecter de la poésie circonlocutoire de Jacques Lacan, se souvenir de l'intelligence prémonitoire d'Edgard Varèse ou jouir des Couleurs du Temps avec Olivier Messiaen me ravit à tel point que je rallonge ma séance de sauna au delà du raisonnable et que je regrette d'être déjà arrivé après avoir fait du sur place sur le périphérique !

→ Collection INA-Radio France (chaque fois double CD)

mercredi 13 juin 2018

Quatrième indice


J'ai ajouté ma voix à une pièce composée à l’origine en quadriphonie pour le Futuroscope à Poitiers que m'avait commandée Michel Kouklia pour l'Antichambre de l'attraction Je danse avec les robots. J'y transforme aussi celle de la chanteuse Pascale Labbé avec mon Eventide H3000 qui ne me quitte jamais et dont j'ai programmé les effets il y a près de trente ans ! Elsa m'a suggéré de demander à Nicolas Chedmail de refaire la partie de cor qui sonnait trop corny dans l'enregistrement original de l'orchestre symphonique. Pour chaque chanson j'emprunte un style différent, j'étais plus rock dans la précédente, là c'est une sorte de faux lyrique qui convient à la solennité du propos. J'ai laissé ma voix disparaître dans les pièces suivantes. Il y aura bien une chanson portée par Birgitte Lyregaard, mais il m'a semblé que le montage radiophonique de la pièce précédente produirait un effet de rémanence nous accompagnant jusqu'à la fin, et même au delà. D'ailleurs les instrumentaux qui suivront finiront par s'effacer ! Je ne sais toujours pas s'il faut s'en moquer, s'en émouvoir, le craindre ou s'en réjouir...
Etienne Mineur qui a réalisé un travail magnifique sur la pochette a choisi une photo où je m'étais coupé les cheveux et la barbe depuis peu. C'était probablement en 1981 lors d'un direct à Radio G avec Bernard Vitet, qui a appuyé sur le bouton de l'appareil, et Marcel Trillat qui nous avait invités.
Grâce à Marwan Danoun qui a masterisé l'ensemble, les onze pièces forment un petit opéra plus homogène que je ne l'avais imaginé. Je me demande encore si la vie est une course d'obstacles où il faut enjamber l'un pour affronter le suivant, ou bien les tranches d'un gâteau comme aimait le penser Jean Renoir. Tout est parti à l'imprimerie aujourd'hui, mais j'ai l'impression que je soufflerai seulement lorsque nous aurons été livrés.

N.B.: Indices 1 2 3

mardi 12 juin 2018

De Palma et Rissient se racontent en coffret

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Chroniquer les DVD plutôt que les sorties en salles permet d'une part de donner une nouvelle chance aux films, d'autre part de suggérer des chefs d'œuvre en marge de l'actualité. De plus, les compléments de programme qui les accompagnent apportent souvent des informations dont, jeune cinéphile, j'aurais pu rêver. Si j'apprécie donc depuis vingt ans la qualité inestimable des bonus, j'ignorais ce que sont les memorabilia. Comme Monsieur Jourdain, je ne savais pas que j'en possédais déjà, tel l'extraordinaire coffret CD du saxophoniste Albert Ayler qui trône à côté de mes disques. Les memorabilia sont des bonus physiques, cartes postales, affiches, fac-similés, petits objets fétiches contenus dans les coffrets aux côtés des disques argentés. Ainsi, en marge de ses sorties de films en salles et de versions simplement DVD, l'éditeur Carlotta lance une nouvelle collection prestige à tirage limitée sous la forme de coffrets contenant à la fois un DVD et un Blu-Ray au contenu identique, mais augmentés de petits objets précieux qui raviront les collectionneurs.
Le coffret de Cinq et la peau de Pierre Rissient contient ainsi les fac-similés de l'Avant-Scène de ce mois-ci, du dossier dédié au film dans Positif en mai 1982, des courriers de Rissient et Bertrand Tavernier, cinq cartes postales et l'affiche, tandis que le film de Noah Baumbach et Jake Paltrow consacré à Brian De Palma contient les fac-similés des dossiers de presse de Furie et Blow Out, cinq cartes postales et l'affiche. N'étant pas particulièrement fétichiste, ce n'est quant à moi pas ce qui m'intéresse le plus dans ces éditions, mais, encore une fois, les bonus du film de Rissient et le documentaire lui-même sur De Palma, l'un et l'autre figurant des témoignages passionnants sur le cinéma.
C'est d'autant plus vrai pour Cinq et la peau, fiction expérimentale tournée à Manille en voix off avec Feodor Atkine et Eiko Matsuda, tentative intéressante de réalisation de la part de cet homme de cinéma qui fut attaché de presse, conseiller artistique et découvreur de grands cinéastes qu'il fit venir en France, en particulier au Festival de Cannes. Malgré un regard personnel, le machisme misogyne de Rissient m'horripile et qu'on aille pas me raconter, comme nombreux mâles célèbres s'en émeuvent dans le film de 111 minutes que Todd McCarthy lui consacre, que cet homme aimait les femmes, etc., etc. Certes ce cinéphile curieux de tout fit connaître les réalisatrices Ida Lupino, Jane Campion ou Shu Shuen, comme il promut Jerry Schatzberg, King Hu ou Lino Brocka, mais son érotomanie me semble d'un autre âge. Par contre, son témoignage sur tous les grands cinéastes qu'il a rencontré/e/s est passionnant, en particulier dans Gentleman Rissient de Benoît Jacquot, Pascal Mérigeau et Guy Seligman, 80 minutes d'anecdotes savoureuses. Les extraits de films que Rissient, récemment disparu, a choisis donnent évidemment envie de voir ou revoir tous ces chefs d'œuvre. Le troisième bonus réalisé avec Nicolas Pariser revient sur la fabrication de Cinq et la peau, un film, pour certains objet d'art quasi mythique, qu'il était difficile de voir depuis des années.
Le deuxième opus de cette nouvelle collection est donc l'entretien réalisé par Baumbach et Paltrow et intitulé simplement De Palma. Le réalisateur américain s'y livre dans la plus grande sincérité, souvent avec humour, et le montage des extraits est particulièrement intelligent, me donnant foncièrement envie de programmer un nouveau festival de ses films sur mon grand écran perso. Nous avions ainsi regardé dans ces conditions Greetings, Hi Mom!, Sisters, Phantom of the Paradise, Obsession, Carrie, The Fury, Home Movies, Dressed To Kill (Pulsions), Blow Out, Body Double, Raising Cain, Snake Eyes, Mission Impossible, Femme fatale, The Black Dahlia, Redacted, Passion, alors cette fois j'ai prévu Scarface, Wise Guys (qui semble être une grosse daube à l'humour bien lourd), The Untouchables, Casualties of War (vu ce soir, pas mal), The Bonfire of the Vanities, Carlito's Way... De Palma revient évidemment sur son admiration pour Hitchcock dont il s'estime un des rares disciples. La fin de l'entretien laisse penser que le réalisateur n'a plus l'énergie de continuer, mais à 77 ans Domino est annoncé pour cette année !

→ Pierre Rissient, Cinq et la peau, ed. Carlotta, DVD 20,06€, édition prestige Blu-Ray+DVD+Memorabilia 28,08€
→ Noah Baumbach et Jake Paltrow, De Palma, ed. Carlotta, DVD 20,06€, édition prestige Blu-Ray+DVD+Memorabilia 28,08€