Jean-Jacques Birgé

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mardi 30 juin 2020

Pause estivale


Retour régulier du blog le 21 juillet.

lundi 29 juin 2020

Mirrormask, le cinéma des beaux rêves [archive]


Article du 21 janvier 2007

Les rêves se réfèrent aux scènes de la veille. Les enfants imaginent leurs parents, les êtres qu'ils ont croisés et qui les ont impressionnés, dans de nouvelles situations drôles, effrayantes ou abracadabrantes. Aucun film ne semble échapper à la règle. Les rêves d'adultes ont parfois le droit à la fantasmagorie sans la présence des acteurs grimés en monstres, les enfants jamais ! Quel que soit son âge, chaque dormeur tient évidemment toujours le rôle principal et aucun réalisateur ne peut s'empêcher de marcher sur les traces du Docteur Freud. Dans le rêve, l'imagination étant sans limite, elle ne peut chercher son cadre que dans la réalité. Le reste ne serait que pure fiction : toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé ne peut être que fortuite. À qui fera-t-on avaler cela ? Le metteur en scène prend simplement alors la place du somnambule.


Mirrormask, le film dessiné et réalisé par Dave McKean (visitez son site !) sur un scénario de Neil Gaiman et produit par Jim Henson en 2005, poursuit donc la voie où se sont engouffrés Les 5000 doigts du Dr T et bien d'autres. Une enfant de la balle, en proie à une forte émotion, s'échappe dans le monde graphique qu'elle s'est créé avec ses fusains. Qu'importe la Reine Blanche, on sait qu'elle se réveillera forcément à la fin. Au diable les ombres noires qui ne pourront que s'évanouir le matin venu. Le masque-miroir rétablira l'équilibre des contrastes. Le film est un moment de magie pure. Les images mêlant des techniques d'animation variées rappellent les œuvres de Max Ernst, collages et peintures, univers tarabiscoté dont l'originalité nous fait décoller du réel. C'est un objet rare à ne manquer sous aucun prétexte. Il est étrange comme ce genre de film passe souvent inaperçu à sa sortie en salles pour progressivement devenir culte avec les années et dvd aidant. Ce fut le cas de celui de Roy Rowlands (Dr T) comme de L'étrange Noël de Monsieur Jack (The Nightmare before Christmas) de Tim Burton.


Le graphiste anglais Dave Tench McKean a réalisé nombreuses pochettes de cd et livres pour enfants, mais c'est aussi un photographe, un peintre, un sculpteur et un pianiste de jazz. Il a mis en images plusieurs livres de Neil Gaiman (voir le Mouse Circus) comme Coraline que tourne actuellement Henry Selick, le réalisateur de Jack (sortie prévue en 2008). Gaiman est l'auteur de la version anglaise de Princesse Mononoké de Miyazaki tandis que McKean a travaillé pour les deuxième et troisième Harry Potter... Le producteur Jim Henson a créé Les Muppets ; sa Company a produit deux autres films merveilleux que l'on retrouvera, ô miracle, en coffret avec Mirrormask (GCT). Il s'agit du célèbre Dark Crystal (de Jim Henson et Frank Oz) et de Labyrinthe (de Jim Henson, avec David Bowie). Si vous avez des enfants, que vous regrettez de ne pas en avoir eus ou de ne plus les voir très souvent, cela n'a aucune importance. Faites-vous plaisir. Ces trois films fantastiques (en anglais Fantasy) sont à découvrir dare-dare. Un enchantement.

samedi 27 juin 2020

Perspectives du XXIIe siècle - Presse (22)


Le Monde - Sélection albums du 27 juin 2020 sous la plume de Patrick Labesse
PERSPECTIVES DU XXIIe SIÈCLE de Jean-Jacques BIRGÉ
(MEG-AIMP/Word and Sound)
Un album accaparant, de ceux qu'on ne peut écouter ni en faisant autre chose ni par tranches. Parce qu'à travers ce voyage fait de combinaisons de sons, de musiques, de voix, de langues et d'images, Jean-Jacques Birgé (composition, phonographie, claviers, instruments à vent, percussions) conte une histoire. Une multitude de protagonistes en déroulent le fil avec lui. Ses amis musiciens (dont le violoniste Jean-François Vrod, les souffleurs Nicolas Chedmail et Antonin Trí Hoang), mais également des flûtistes du Niger, des percussionnistes de Thaïlande et du Cameroun, des voix de Géorgie, du Pays basque, des Asturies, de Grèce ou de Bretagne… des porteurs de savoir anonymes. Birgé est allé les chercher dans les Archives internationales de musique populaire (AIMP) du Musée d'ethnographie de Genève (MEG). Il est réanime et met en scène avec doigté des pans de la mémoire du monde. Bravo au MEG qui ne laisse pas dormir ses archives et les ouvre régulièrement à des compositeurs contemporains.

Entretien avec Michel Masserey le 8 juin 2020 sur la Radio Télévision Suisse (RTS) dans le cadre de l'émission Vertigo



Entretien avec Benoît Perrier le 25 juin 2020 sur la Radio Télévision Suisse (RTS) dans le cadre de l'émission L’écho des pavanes
Extraits : MEG 2152, Aksak Tripalium, Ensemble Ratatam avec Elsa Birgé, Nicolas Chedmail, Sylvain Lemêtre, Jean-François Vrod, Antonin-Tri Hoang



Théâtre [archives]


Articles du 14 janvier 2007 et 22 février 2013

UN COMMENCEMENT À TOUT

Il y avait eu Du vent dans les branches de sassafras au Théâtre Gramont avec Michel Simon et Caroline Cellier, Le cimetière de voitures d'Arrabal avec Jean-Claude Drouot, le Living Theater de Julian Beck, mais j'ai découvert l'univers théâtral avec Michel Vinaver en 1980 au Théâtre de Chaillot grâce à Jean-André. Jacques Lassalle montait À la renverse avec, pour peu que je m'en souvienne, Françoise Lebrun et Jean-François Stévenin. Le passe-montagne tourné par le motard qui était accroupi là dans la loge m'avait beaucoup impressionné. Je crois me souvenir qu'il y avait aussi Maurice Garrel qui fit plus tard une petite apparition dans notre opéra-bouffe, L'hallali. Vinaver menait une double vie en tant qu'auteur et PDG des sociétés Gillette et Dupont sous le nom de Grinberg, m'avait confié Jean-André Fieschi, qui plus tard épousera sa fille Barbara, la sœur d'Anouk. Leur fils avait baptisé sa poupée Elsa du nom de ma fille... Vingt quatre ans plus tard, j'ai revu Vinaver en haut des marches d'une remise de prix. Il m'avait rassuré en racontant que c'était la deuxième fois qu'il était primé par la Sacd. Je recevais moi-même ce soir-là le Prix de la création interactive après en avoir déjà été gratifié quatre ans auparavant. J'avais redouté une erreur, du moins que l'on s'aperçoive du doublon, probablement à cause du complexe d'usurpation que ressentent tant d'autodidactes. Somnambules succédait ainsi à Alphabet.
Raymond Sarti a dessiné le décor blanc de la reprise de L'émission de télévision mise en scène par Thierry Roisin à Montreuil. Je suis chaque fois épaté par le travail de mon ami. La scénographie éclaire le texte. Tous les lieux cohabitent sur le plateau. Les comédiens ne le quittent jamais, ils restent en bordure, devenant les musiciens de la partition sonore qui souligne avec simplicité et brio certains gestes importants. Les bruitages font surtout exister le hors-champ alors que leurs interprètes sont à vue, raclant une sonnette, jouant de fourchettes, transvidant une bonbonne d'eau pour faire discrètement couler un bain... L'idée est formidable, sa réalisation parfaite. J'ai d'ailleurs préféré le décor et le son de François Marillier au jeu dramatique dont la direction m'a échappé. Vinaver connaît évidemment si bien le monde de l'entreprise, ici une émission de télé-réalité et une grande surface de bricolage, que les échanges sont aussi jubilatoires qu'effroyables.


J'ai rencontré Raymond Sarti en 1989 aux milieux des tours de Mantes-la-Jolie. Le metteur en scène Ahmed Madani et lui nous avaient été "imposés" par la DRAC, mais nous n'eûmes pas à le regretter ! De notre côté, nous apportions J'accuse, avec Richard Bohringer dans le rôle d'Émile Zola. Un drame musical instantané était secondé par une harmonie de 70 musiciens dirigée par Jean-Luc Fillon et par la chanteuse de Pied de Poule, Dominique Fonfrède. Raymond avait collé un chapiteau gonflable de cinq étages de haut le long de l'une des tours destinée à être détruite. La façade de l'immeuble comme l'ancien parking ainsi recouverts étaient entièrement bleus avec de grosses croix blanches ici et là. Il avait fait creuser une tranchée pour notre trio, monter une colline pour l'orchestre et empiler des sacs de jute au milieu de la scène. Des croisillons plantés dans la terre donnaient au décor des allures de Verdun. Tout avait été repeint, un étrange mélange de Klein, Christo et Kubrick ! Richard arpentait les étages jusqu'aux balcons. Son rôle lui permettait les envolées lyriques qu'il affectionnait. Filmée à plusieurs caméras sans intelligence musicale, la "captation" n'a jamais été diffusée par la télévision. La même année, nous avons repris la partie de l'orchestre sous le titre de Contrefaçons à la Maison de la Radio. Après "J'accuse", nous avons monté Le K toujours avec Bohringer et Sarti. Raymond et moi avons continué à travailler ensemble, pour des expositions comme Il était une fois la fête foraine, pour des affiches, des disques, des théâtres de marionnettes... et nous sommes restés amis tout ce temps-là. En admirant son travail, je saisis chaque fois l'importance d'un décor laissé à la libre imagination d'un véritable scénographe.

J'ACCUSE...


Les archives se suivent, mais ne se ressemblent pas. 1989, c'était le Bicentenaire de la Révolution française. Trois ans avant de monter Le K avec Richard Bohringer qui nous valut une nomination aux Victoires de la Musique, nous avions choisi l'acteur pour incarner Émile Zola dans son célèbre pamphlet J'accuse, modèle du genre et article historique de 1898 sur le racisme et l'antisémitisme publié à l'occasion de l'affaire Dreyfus. L'article était paru sous la forme d'une lettre ouverte au président de la République française, Félix Faure, dans le journal L'Aurore. Un film de notre spectacle avait été tourné, mais personne ne le vit jamais, du moins à ma connaissance.
Ce 18 novembre 1989, Christian Gomila tourna le spectacle à cinq caméras, mais la coupure des instrumentaux au montage me contraria tant que j'oubliai le film dans sa boîte jusqu'à aujourd'hui. Dommage, car la captation donne une bonne image du genre de spectacle que nous montions à cette époque, même si l'orchestre frigorifié jouait complètement faux !
Avec Bernard Vitet et Francis Gorgé nous avions choisi d'accompagner un texte pour changer de nos ciné-concerts qui commençaient à devenir à la mode. Notre trio d'Un Drame Musical Instantané en composa donc la musique. Arnaud de Laubier nous présenta le metteur en scène Ahmed Madani qui apportait dans sa musette le scénographe Raymond Sarti, le créateur lumière Thierry Cabrera et la costumière Malikha Aït Gherbi. De notre côté nous amenions Bohringer alors au plus haut de sa cotte de popularité, la chanteuse Dominique Fonfrède et les 70 musiciens de l'Orchestre Départemental d'Harmonie des Yvelines dirigé par Jean-Luc Fillon !


(...) De même que nous avions choisi une image du Ku Klux Klan pour annoncer le spectacle, nous avions demandé à Dominique de reprendre Der Hass ist der Armen Lohn que je chantais dans l'album Kind Lieder, histoire d'universaliser notre propos. Comme nous jouions au milieu des tours de Mantes, Ahmed Madani avait engagé comme service d'ordre les gars plus méchants de la cité, ce qui n'empêcha pas la femme du vice-président de Louis Vuitton, dont la Fondation pour l'Opéra et la Musique nous aidait, de recevoir un caillou sur la tête ! Cela marqua la fin de notre collaboration ! Trois ans plus tard, Dominique Cabrera tourna Chronique d'une banlieue ordinaire sur les anciens habitants de la tour qui allait être détruite et j'en composai la musique...

vendredi 26 juin 2020

Pauvros à tort et au travers


S'il feint À tort et au travers, Jean-François Pauvros a raison, il colle à la plaque. Son disque tourne rond, même s'il est décentré. En s'associant au claviériste Antonin Rayon et au batteur Mark Kerr, il accroche le power trio aux Portes de la perception ! Quant à la basse, il a sa voix de mêlé-cass, cantor arrosé à l'eau de vie peut-être, en tout cas un truc fort qui file la pêche. Le rock n'est pas mort, il bouge encore. Comme dirait Carco dans Jésus-la Caille, beaucoup d’mêlée, pas beaucoup d’casse. Un caramel, c'est carré mou, mais ça colle aux dents. Le public saute sur place. Il marche sur l'eau. Il décolle. J'avais beau être tout petit, je me souviens du perroquet du poète chez lui d'où l'on voyait couler la scène. Sous les ponts de Rimbaud et d'Apollinaire. De la guerre. L'oiseau était en boucle. Ça tanguait dans le pays sage. Cette galette est pleine de surprises, comme si chacun avait la fève à tour de roll. Trois petits rois illuminés qui auraient attrapé la fièvre du samedi soir. Avec eux on ne s'ennuie pas. Grand échalas courbé sur sa guitare, Don Pauvros donne du manche à coups d'effets. À une époque, on aurait appelé free-rock cette ébriété, pour clamer la liberté et son fantôme, ou pour endiguer la transe sans en faire des tonnes. La mer du Nord à marée basse chausse les potes de ces lieux. Des chats, des chauds, c'est sûr. Pas une once de symbolisme, mais une vision abstraite de l'histoire du rock...

Jean-François Pauvros avec Antonin Rayon et Mark Kerr, À tort et au travers, CD nato, dist. L'autre distribution, sortie le 17 Juillet 2020

jeudi 25 juin 2020

Entretien sur la RTS à propos de "Perspectives du XXIIe siècle"


Podcast de mon interview par Benoît Perrier sur la RTS (Radio Télévision Suisse) lors de l'émission "L'écho des pavanes" à propos de mon nouveau CD "Perspectives du XXIIe siècle" produit par le MEG...
« Et si les archéologues de demain retrouvaient les archives musicales du début du XXe siècle déposées au Musée d’ethnographie de Genève, plus précisément la "Collection universelle de musique populaire"? Qu’en feraient-ils, qu’en penseraient-ils? Le musicien français Jean-Jacques Birgé s’est prêté à l’exercice, produisant "Perspectives du XXIIe siècle" (MEG), un disque où il malaxe cette matière, y ajoutant ses instruments et les voix de ses amis pour un savoureux conte d’anticipation qui brouille les frontières du temps et de l’espace. Revenu de ette campagne de fouille, il détaille son itinéraire à "L’écho des pavanes". »

Atom Egoyan [archives]


Articles du 13 janvier et 8 juin 2007, 19 décembre 2014, 12 janvier 2018

LA VÉRITÉ NUE

La vérité nue (Where the Truth Lies) est le onzième long-métrage d'Atom Egoyan, un polar sulfureux de la trempe du Grand sommeil (The Big Sleep), le chef d'œuvre d'Howard Hawks avec Bogart et Bacall. Il partage avec ce modèle du film noir son ambiance confuse où les tabous sexuels encombrent les personnages. La complexité de l'intrigue réfléchit les désirs refoulés et les mensonges que l'on se fait à soi-même avant de contaminer les autres. Le réalisateur a toujours aimé provoquer ses spectateurs en les entraînant sur les pentes glissantes du voyeurisme et de la perversion. On nage dans un cloaque luxueux, le monde de la télévision, dans ses minableries de stars vite déchues et de rêves de midinettes abusées. Comme dans le formidable L.A. Confidential de Curtis Hanson, les décors des années 50 produisent un effet intemporel, évitant toute nostalgie. Le titre anglais joue sur les mots : où la vérité gît ; où la vérité ment. La nudité importe peu. Seul le trouble intéresse Egoyan. Faux-semblants criminels qui torturent des personnages remarquablement interprétés par Kevin Bacon et Colin Firth. La fille jouée par Alison Lohman manque de cette ambiguïté. Le réalisateur connaît mieux ses démons intérieurs. Il en joue avec maestria. Pas étonnant que son film préféré soit Sandra de Lucchino Visconti, dont le titre original est Vaghe stelle dell'orsa (vagues étoiles de la grande ourse), une histoire entre un frère et une sœur comme ici entre deux amis.


Je comprends mal la critique française qui a démoli le film à sa sortie en salles (TF1 Vidéo). Certes ce n'est pas le plus expérimental des films de son auteur, mais Atom Egoyan réussit son examen hollywoodien sans en faire un exercice de style ni y perdre son âme. Un peu trop hollywoodien tout de même lorsqu'il noie le tout dans un sirop musical qui se voudrait dramatique et référentiel, mais qui plombe l'ambiance comme hélas presque toutes les productions américaines. S'il portait autant de soin à la partition sonore comme au reste, Atom Egoyan pourrait réaliser une nouvelle œuvre exceptionnelle, cette fois avec le budget dont rêve tout cinéaste. Qu'il bénéficie de gros moyens comme ici ou qu'il filme Beyrouth avec une petite caméra dv, il imagine des coups tordus, fait glisser le documenteur vers la friction et s'amuse à confondre vérités et mensonges, apanage du cinéma, ce dont sont faits les rêves.
En attendant avec impatience le coffret de plusieurs films qu'Atom doit agrémenter de nombreux boni...

L'ESSENTIEL (D') EGOYAN


Presque tous les longs-métrages du cinéaste canadien anglophone d'origine arménienne Atom Egoyan sont présents dans le coffret dvd édité par TF1 sous le titre L'essentiel d'Egoyan : huit films auxquels, si l'on souhaite être complet, il faudrait ajouter Felicia's Journey et Where the Truth Lies, ainsi que les courts-métrages et les réalisations pour la télévision. Peu de bonus, quelques commentaires audio non sous-titrés, le coffret manque cruellement d'informations, même techniques, recentrant tout sur les films en une rétrospective passionnante.
Il y a des cinéastes qui font corps avec leurs œuvres : par exemple Pasolini, Herzog, Cronenberg, Lynch... D'autres, comme Stroheim ou Buñuel, choisissent des scénarios fantasmatiques qui tranchent avec leur réel. Atom Egoyan est de ceux-là. Apparemment détaché de ces turpitudes, il met en scène des situations scabreuses et parfois franchement glauques. Ses personnages refusent l'état des choses et se font du cinéma, traversant le miroir des apparences grâce à de subtils tours de passe-passe où des écrans, le plus souvent cathodiques, figurent les collures d'un montage plus intriqué que parallèle. Le son d'une scène projetée ponctue ainsi l'action des acteurs censés la regarder. Ça tuile et ça frotte. Les glissements de rôles relèvent de la psychanalyse sans qu'il soit besoin d'en donner laborieusement les clefs. Les fausses pistes sont en fait de faux-semblants. Atom Egoyan bat les cartes et les redistribue en bravant les tabous de la famille. Dès son premier film, Next of Kin, par de subtils cadrages et une maîtrise explosée du montage, il tord le cou de la grammaire cinématographique. Ses allers et retours pleins de malice tranchent avec des situations dramatiques essentielles qui mettent en abîme la vie que l'on se pourrait se choisir. Dans les premiers films, le fils adopte une nouvelle famille qui a perdu le sien (Next of Kin), le fils protège la mère de sa mère disparue contre un père autoritaire (Family Viewing), passée au crible d'un scénario la sœur devient le frère (Speaking Parts), autant de greffes réussies ou rejetées.
Un atome (du grec ατομος, atomos, « que l'on ne peut diviser ») est la plus petite partie d'un corps simple pouvant se combiner chimiquement avec une autre. S'il faut toute une vie pour savoir qui nous sommes, Atom Egoyan traque l'identité de soi dans le regard des autres. L'ego ne suffit pas, il cherche un prénom qui anticiperait le nom. Pirouette, cacahouète. Avec The Adjuster, le cinéaste réaffirme sa compassion pour les vies qui s'éteignent, éparpillant les cendres pour fertiliser de nouveaux territoires plutôt que raviver le feu. Il montre les limites du personnage dans The Sweet Hereafter (De beaux lendemains), l'exorcisme passant entre les mains d'une jeune fille qui réinvente le mythe pour soigner la douleur de tout un village. Exotica est le feu d'artifice de la première période d'Atom Egoyan, le bouquet final avant que la nuit reprenne ses droits. Suivront des films plus conformes à la loi (du cinéma, fut-il grand public ou home movie), axés sur une quête plus communautaire qu'identitaire : Calendar, Ararat, Citadel... Le flux musical noie les coupes aiguisées et le rythme très personnel par un sirop de plus en plus envahissant. Il n'est hélas pas le seul. Sa fidélité envers ses comédiens (Arsinee Khanjian, David Hemblen, Gabrielle Rose, Maury Chaykin...) contribue à tisser le fil d'Ariane qui court le long de son œuvre. La vérité nue (Where the Truth Lies) entame-t-il une nouvelle période ou bien Atom Egoyan va-t-il dresser des ponts entre ses recherches formelles les plus audacieuses et son souci de plaire au plus grand nombre ? Comment atteindre la paix intérieure lorsque l'on a choisi le labyrinthe du palais des glaces comme décor virtuel à ses interrogations fondamentales ? Tournage en septembre.

ATOM EGOYAN, CAPTIF DE LA CRITIQUE


Après l'avoir encensé, la presse se déchaîne contre le cinéaste canadien Atom Egoyan sans que j'en comprenne les raisons. Reprocherait-on à l'indépendant d'avoir été récupéré par Hollywood ? La critique tant intello que populaire s'extasie pourtant devant les daubes on ne peut plus conventionnelles de Clint Eastwood ou Steven Spielberg. Après une huitaine de films quasi cultes (Next of Kin, Family Viewing, Speaking Parts, The Adjuster, Exotica, The Sweet Hereafter/De beaux lendemains, Felicia's Journey), Ararat avait marqué une charnière plus classique, défaut de presque tous les films revenant sur les origines arméniennes de leurs auteurs, avant qu'Atom Egoyan tourne des œuvres s'ouvrant au grand public. Where the Truth Lies/La Vérité nue, Adoration, Chloé, Devil's Knot ont subi un lynchage médiatique systématique, d'autant que les journalistes ont la fâcheuse tendance à se copier les uns les autres.
Pourtant on retrouve dans chacun les obsessions et fantasmes du réalisateur, des histoires glauques de famille qui ne ressemblent pas à l'homme charmant qui les réalise. Il nous renvoie ainsi à nos propres zones d'ombre que nous espérons maîtriser pour ne jamais céder au passage à l'acte. Le cinéma s'autorise la catastrophe dans ses projections identificatrices tandis que le réel est supposé respecter le cadre, moral et partagé. Les ressorts psychologiques ambigus, les jeux de miroir et les chausse-trapes qu'il cultive gênent forcément les consciences. Le seul élément qui me froisse dans tous ses films est la musique hollywoodienne illustrative qui les banalise alors que son absence ou un traitement sonore distancié renforceraient le style personnel de leur auteur ; mais cela personne ne l'évoque, vu que cette redondance balourde est justement le point commun, voire la signature, de tout le cinéma américain mainstream et de ses clones européens.
Where the Truth Lies/La Vérité nue est un excellent polar sulfureux où l'on retrouve le voyeurisme et la perversion avec une critique féroce du monde de la télévision. Adoration joue encore sur le mensonge. Autre piège, Chloe est un remake de Nathalie d'Anne Fontaine, pour une fois plus réussi que l'original, grâce à quantité de petits détails du scénario de cette œuvre de commande. Alors c'est peut-être là que va se nicher le quiproquo : Egoyan "cède" à la commande, fuite en avant de tous les artistes qui connaissent le prix de l'attente ou de l'absence. Il met encore en scène nombreux opéras sans prendre de pause. Egoyan s'accapare pourtant chaque fois le sujet en cherchant le bon angle, d'où il regarde le monde de faux-semblants qui nous anime, celui du quotidien que les us et coutumes nous imposent et, pire, celui du cinéma par excellence. Devil's Knot, sur le thème de l'enlèvement d'enfants, peut être regardé comme le coup d'essai de son suivant et dernier long métrage, Captives, plus massacré que jamais par la presse qui le compare bêtement à Prisoners de Denis Villeneuve. Mais cette fois aucun pathos ne vient encombrer le film. L'action est plus clinique que jamais, sans les alibis psychologiques qui justifieraient les actes les plus odieux. L'injustice est flagrante. Le film sort en France le 5 janvier 2015.


Contrairement à ce qui a été écrit, Captives n'a rien à voir non plus avec l'affaire Natascha Kampusch. Le thriller joue des strates du temps sans s'alourdir d'effets appuyés pour signifier les flashbacks ou forwards. Ces aller et retours nous perdent certes, mais on n'est pas dans un film français où tout est expliqué dès les premières images. Atom Egoyan nous évite les scènes pénibles dont le cinéma est aujourd'hui friand. S'il les suggère il n'en donne pas le moindre détail, pas la moindre piste que celle sur laquelle chaque spectateur glissera selon son niveau de conscience ou guidé par son inconscient. La machine perverse est parfaitement huilée, s'appuyant sur une technologie que le hacker de base saurait hélas faire fonctionner. Les justifications psychologiques évacuées, cela peut déplaire aux critiques lourdingues voulant trouver explication à tout. Une œuvre est pourtant déterminée par les questions qu'elle suscite. Dans ce paysage froid et enneigé seule la culpabilité a droit de cité, même si ceux qui la portent n'y sont pour rien. N'avez-vous jamais laissé votre enfant seul deux minutes sur la banquette arrière ? Encore une fois, si l'on pouvait regarder Captives sans le sirop symphonique qui le dilue je suis certain que son originalité sauterait au visage. Comme dans d'autres films d'Egoyan les écrans sont des fenêtres vers un ailleurs dont nous sommes incapables de voir qu'il est notre présent. Captives nous fait fondamentalement réfléchir aux mouchards que nous avons innocemment installés chez nous, à notre incapacité de comprendre le crime, à l'amour que nous portons aux êtres proches, à notre complicité avec ce que l'on nous sert comme immuable... De quoi déranger plus d'un critique qui ne peut comprendre que le dogme. Atom Egoyan, même dans ses films hollywoodiens, reste un hors-la-loi.

PERSISTANCE D'UNE GRAMMAIRE DU CINÉMA ET IMPLICATION DES RÊVES


Lors de notre dernière rencontre, Atom Egoyan s'étonnait que le cinématographe obéisse toujours aux mêmes lois depuis ses débuts alors que la musique, par exemple, avait considérablement évolué pendant la même période. J'avançais que les outils du cinéma n'ont pas changé : la scène passe par le même objectif frontal, le montage qui produit des ellipses à chaque coupe fait avancer l'histoire, etc. Pour qu'un médium se transforme, il faut de nouveaux outils. Ainsi les impressionnistes partirent peindre sur nature à l'invention des tubes en plomb qu'ils pouvaient glisser dans leurs poches. L'ajout du son avait pourtant bouleversé le cinéma, mais, depuis, ni la couleur, ni l'agrandissement des formats, ni la multiplication des pistes sonores, pas même le passage à la vidéo ou au numérique, n'ont révolutionné le septième art. Cela explique pourquoi Atom, lorsqu'il ne met pas en scène des opéras, réalise de plus en plus souvent des installations artistiques où l'espace lui offre de nouveaux modes d'approche.


Le réalisateur canadien trouve aussi que les séquences oniriques sont toujours filmées de la même manière, et, au delà de cela, que le découpage cinématographique est calqué sur celui des rêves, avec d'abord un plan d'ensemble, puis des plans rapprochés, etc. Le matin qui a suivi notre échange j'ai tenté de me souvenir des miens, or, autant qu'il m'en souvienne, j'ai l'impression de toujours prendre une histoire en marche, comme si le film était déjà commencé. J'imagine donc que ce sont soit nos rêves qui impriment leurs formes à notre art, soit que nous rêvons en nous inspirant de notre quotidien. Et chacun, chacune, de produire une œuvre qui lui ressemble ! Contrairement aux assertions de certains critiques qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, depuis ses débuts celle d'Atom Egoyan a la continuité magique des autoportraits, fussent-ils bien différents de l'homme délicieux et attentif qu'il incarne dans le réel...

Photo : Steenbeckett, installation d'Atom Egoyan

COMMENT CHOISISSEZ-VOUS LE TITRE DE VOS ŒUVRES ?

Réponse d'Atom Egoyan à La Question dans le n°16 du Journal des Allumés du Jazz (juillet 2006) :
« Mes titres préférés sont graphiques, avec un sens de l'action décrite presque trop évident, laissant ensuite le champ libre à l'imagination pour une multitude d'autres significations. Dans cet esprit, mes meilleurs titres sont Family Viewing, Exotica et Ararat.
En anglais, family viewing est la présentation, en privé, du corps du défunt à la famille lors d'obsèques. Il suggère également un programme télé qui convienne à toute la famille. Enfin, il signifie, tout simplement, le regard porté sur une famille.
Exotica est extérieur à notre monde immédiat. Dans le film, ce qu'il y a de plus exotique, c'est la relation qu'entretiennent les personnages avec leur propre histoire.
Quant à Ararat, il est évidemment lié à une foule de significations, à la fois mythologiques et géographiques. »

P.S.: Atom Egoyan mène parallèlement une carrière de metteur-en-scène d'opéras qui s'est développée ces dernières années...

Photo de tête © Aldo Sperber

mercredi 24 juin 2020

Perspectives du XXIIe siècle (21) : vidéo "Éternelle"


Il était une fois... Comme toutes les bonnes histoires ou les contes pour enfants, j'aurais pu donner ce titre à la première pièce du disque intitulée Éternelle. Car c'est ainsi que tout a commencé... En 2152 dix-huit des survivants ayant élu campement sur les ruines du Musée d'Ethnologie de Genève témoignèrent chacun, chacune dans sa langue maternelle. On n’a rien vu venir. La catastrophe était pourtant annoncée. Il y a longtemps qu’on aurait pu s’y attendre. Cela n’a pas commencé comme ça. La fonte a provoqué de terribles inondations. La chaleur était devenue insoutenable. Comme une grande torpeur. Chacun réagit à sa manière. Les grandes paroles sont passées inaperçues. Le ciel trop étoilé, comme la voûte d'un planétarium. Ceux qui n’avaient rien ont pensé à ceux qui avaient tout... Homeira Abrishami, Blick Bassy, Rafael Carlucci, Vilma Parado Dejoras, Dana Diminescu, Linda Edsjö, Jalal Gajo, Alba Gomez Ramirez, Nikoleta Kerinska, Madeleine Leclair, Birgitte Lyregaard, Gary May, Manolis Mourtzakis, Anna Prangenberg, Monika Stachowski, Valentina Vallerga, Sun Sun Yip prêtèrent leur voix tandis que je jouais d'une flûte en plexiglas que Bernard Vitet m'avait construite à la fin des années 1970. Les siècles s'empilant, il faut être précis pour retomber sur ses pattes. Avec sa sonorité japonaise c'est certainement ma flûte préférée. On entend également quelques percussions découvertes dans les sous-sols du MEG, cymbales de Thaïlande et d’Assam en Inde, bols sonores du Japon et de Chine...
Pour cette sixième vidéo accompagnant la sortie de mon nouveau CD, Perspectives du XXIIe siècle, l'artiste Nicolas Clauss a choisi de montrer un paysage. Ce travelling caniculaire est probablement celui du temps qui file plutôt qu'un hypothétique voyage à une époque où plus rien ne roule à cette vitesse. Comme pour son précédent Larmes de crocodile, ces souvenirs bégaient, adoptant un va-et-vient me rappelant le film Back and Forth de Michael Snow de 1969. Elles fondent au soleil, plus proche que jamais.


Jean-Jacques BIRGÉ
ÉTERNELLE
Film réalisé par Nicolas CLAUSS

Jean-Jacques Birgé : flûte, percussion, phonographie

Homeira Abrishami, Blick Bassy, Rafael Carlucci, Vilma Parado Dejoras, Dana Diminescu, Linda Edsjö, Jalal Gajo, Alba Gomez Ramirez, Nikoleta Kerinska, Madeleine Leclair, Birgitte Lyregaard, Gary May, Manolis Mourtzakis, Anna Prangenberg, Monika Stachowski, Valentina Vallerga, Sun Sun Yip : voix

Idiophones trouvés sur les ruines du MEG :
cymbales de Thaïlande ching, châp lek et châp yai ; cymbales jota d’Assam, Inde ; bol sonore kin du Japon ; bol sonore de Chine

#1 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118, Archives Internationales de Musique Populaire - Musée d'Ethnographie de Genève
Direction éditoriale : Madeleine Leclair
Distribution (monde) : Word and Sound
Sortie le 19 juin 2020
Commande : https://www.ville-ge.ch/meg/publications_cd.php

Tous les articles concernant le CD Perspectives du XXIIe siècle
Dossier du MEG en français et anglais
L'album en écoute sur SoundCloud !

mardi 23 juin 2020

Unorthodox


Unorthodox est probablement la meilleure série de l'année, en réalité une mini-série allemande diffusée par Netflix fin mars dernier. Réalisée par Maria Schrader en yiddish et en anglais, d'après l'autobiographie Unorthodox: The Scandalous Rejection of My Hasidic Roots de Deborah Feldman, elle relate l'émancipation d'une jeune Juive américaine qui fuit sa communauté hassidique de Williamsburg en s'envolant pour Berlin. L'étude sociale de ce milieu ultra-orthodoxe est si remarquable que l'on se demande comment son adaptation à l'écran fut possible. La comédienne Shira Haas y est bouleversante, changeant littéralement de visage au gré de sa mutation.


L'intolérance me vrille le ventre, mais il faut absolument aller au bout des quatre épisodes de 55 minutes. J'ai toujours eu du mal avec la discipline. Obéir à des lois que je comprends et accepte ne me pose pas de problèmes, mais les conventions me sont insupportables. Il ne fut, par exemple, pas question de faire mon service militaire à l'époque où il était obligatoire. L'autodiscipline est mieux adaptée à mon caractère. C'est sans commune mesure avec l'oppression terrible dont les femmes hassidiques sont victimes.
J'ai évidemment pensé au film Désobéissance (Disobedience) du Chilien Sebastián Lelio dont Gloria et surtout Une femme fantastique (Una mujer fantástica) m'avaient emballé. Comme dans Unorthodox, on découvre à quel point l'homosexualité y est factrice d'exclusion de la communauté, mais les Hassidiques sont encore plus radicaux.


Tous les replis communautaires, pas seulement religieux, me font horreur. C'est dans la mixité que l'intelligence s'épanouit. Les différences de points de vue permettent d'embrasser les situations sous des angles inattendus. La consanguinité accouche de l'absurde et de l'obscurantisme. Cela explique, par exemple, mon aversion pour le sport de compétition lorsqu'il s'agit de faire rivaliser des villes ou des nations ; je perçois cela comme l'école de la guerre. Les religions ont aussi permis aux hommes de prendre le pouvoir sur les femmes, eux dont le potentiel est bien moindre, voire trop souvent de nuisance.

lundi 22 juin 2020

Pinkish Black & Yells At Eels : Vanishing Lightin The Tunnel of Dreams


Drone électronique envahissant l'espace, percussion lourde, trompette grave / marimba répétitif, contrebasse et batterie jazz, et la trompette revient, lente, planante, posée sur un nouveau drone / jusqu'à ce que le rock hypnotique prenne le dessus... Deux groupes de rock/jazz expérimentaux se retrouvent ensemble dans un studio de Fort Worth, Texas, en 2018. Pinkish Black est composé du duo métal Daron Beck aux claviers et synthé, John Teague à la batterie et synthé. Yells at Eels est un trio d'improvisateurs formé de Dennis González aux trompettes, conque et percussion, Aaron González à la contrebasse, à la basse électrique et il chante, Stefan González à la batterie, percussion, marimba et un gros ressort hélicoïdal ! La rencontre fonctionne, on n'y voit que du feu, et des flammes. Bien qu'il ait été enregistré deux ans plus tôt, l'album s'est concrétisé pendant la pandémie dont on sent les effluves, peut-être à cause du goût de Daron Beck pour les films de zombies. Stefan González raconte que Beck et leur père ont des problèmes cardiaques qui ne facilitaient pas les choses, mais le pari est réussi. Couché sur des cédés argentés, c'est tout de même un disque noir évoquant une cascade de larmes, le mirage d'un infarctus, la lumière s'évanouissant dans un tunnel de rêves, la douleur de Guernica... Vanishing Lightin The Tunnel of Dreams est un voyage envoûtant, une méditation sur les frontières du réel, une preuve d'amitié.

Pinkish Black & Yells At Eels, Vanishing Lightin The Tunnel of Dreams, Ayler Records, 14€ sur Bandcamp (9€ en numérique)

dimanche 21 juin 2020

Lapsuy & Lehmuskallio filment les peuples du Nord [archives]


Articles du 9 janvier 2007 et 18 avril 2018
Pour tous mes articles republiés, les liens hypertexte sont réactualisés, les sujets regroupés

SEPT CHANTS DE LA TOUNDRA ET KOKOPELLI

Le noir et blanc donne d'abord au film Sept chants de la toundra, édité en dvd par blaq out, des allures d'éternité sous le vent glacé qui souffle sans interruption ou sous les nuées de moustiques. Les fondus au blanc ne sont pas ceux de la neige qui occupe tout l'écran, comme déjà dans Atanarjuat (ed. Montparnasse), le premier film tourné par un inuït, mais les pages d'un livre de contes que l'on tourne tandis que les fondus au noir laissent passer le souffle de l'histoire. Si la musique ponctue les scènes et si les cordes répétitives accompagnent les traîneaux tirés par les rennes, chacun des Sept chants de la toundra ouvre un nouveau conte cruel filmé avec tendresse par la réalisatrice nénètse Anastasia Lapsui et le Finlandais Markku Lehmuskallio.
Les Nenets, peuple nomade du grand nord sibérien, ressemblent étrangement aux Indiens d'Amérique par la musique de leur langue, leurs visages burinés, leurs tipis côniques et leur difficulté à résister aux lois qu'entraînent les mouvements de l'histoire.
La morale ancestrale des Nenets est incompatible avec la discipline des soldats russes de Staline. Leur vie est marquée par le sacrifice. La jeune fille est vendue pour de l'argent, le troupeau de rennes confisqué par les kolkhozes, la petite Siako arrachée à sa famille pour être scolarisée... Ils ne peuvent voir Lénine qu'en nouveau tsar ou nouvelle divinité. Les révolutions broient les minorités lorsqu'elles se confondent avec la colonisation en ignorant la pluralité des cultures. Des pans entiers de savoir disparaissent avec ces peuples. Le progrès n'apporte qu'uniformisation au détriment de la biodiversité.


Cette réflexion m'évoque irrésistiblement un article du Monde du 3 janvier (2007) sur le combat de l'association Kokopelli qui recueille et diffuse les graines de plantes rares et anciennes. Le lobby des grainetiers (GNIS et FNPSP), qui s'est porté parties civiles, l'attaque pour concurrence déloyale parce que les graines sont indistinctement vendues à des particuliers et des maraîchers. Chaque enregistrement d'une variété de plante coûterait 1500 euros, or Kokopelli propose un catalogue de "550 types de tomates rouges, blanches, vertes ou noires, 300 déclinaisons de piments doux et forts, 130 laitues différentes, 150 variétés de courges, 50 d'aubergines..." L'association se bat pour la biodiversité plutôt que sur le terrain de la loi qui mériterait d'être adaptée aux nouveaux enjeux. Monsanto et ses brevets tentant de mettre au pas le monde paysan ne sont pas loin. La loi sur le purin d'ortie, heureusement abandonnée après une levée de boucliers, montre qu'il vaut mieux modifier une loi contraire aux intérêts de chacun que de déplacer intempestivement la brigade de répression des fraudes. Selon l'Organisation mondiale de l'alimentation, la perte de biodiversité "menace gravement la sécurité alimentaire mondiale sur le long terme." 550 types de tomates, ça fait drôlement réfléchir lorsqu'on se retrouve avec, dans son caddy, toujours les mêmes fruits et légumes calibrés, sans aucun goût, auxquels nous sommes le plus souvent réduits.
Le raccourci peut paraître rapide entre un peuple et une plante, mais doit-on uniquement se battre pour la préservation de son patrimoine ou bien estimons-nous que toutes les espèces sont liées dans un éco-système déjà bien endommagé ? Où que nous nous trouvions le mot d'ordre pourrait se résumer simplement à "Arrêtons le massacre !".

LAPSUY & LEHMUSKALLIO FILMENT LES PEUPLES DU NORD


[Depuis l'article précédent], Anastasia Lapsui et Markku Lehmuskallio ont continué à arpenter ces bouts du monde. Les Éditions Montparnasse publient un double DVD avec ce film et trois autres plus récents. Dans Fata Morgana (2004) Kymyrultyne raconte la vie de son peuple Tchouktche, sur la côte du Détroit de Bering. Là aussi, aux poèmes mythologiques succède le rouleau compresseur du monde contemporain. Les réalisateurs articulent leur montage avec intelligence et sensibilité, composant leur nouveau chant à l'aide de documents d'archives, de peintures et de marionnettes animées, de témoignages poignants où les arrière-plans font toujours sens. Le son de l'océan se substitue aux moteurs des automobiles. Un violoncelliste souligne les rafales du vent en jouant sur les harmoniques. Les animaux du grand Nord occupent l'écran. Le tabac et l'alcool assassinent les traditions. Le chamanisme et le socialisme bureaucratique ne faisaient pas bon ménage. Ce monde magique disparaîtrait devant nos yeux ébahis si le cinéma ne représentait quelque fata morgana, une combinaison de mirages...


Retour au pays des Nenets et au noir et blanc. C'est encore une femme qui raconte, Nedarma, le voyage perpétuel (2007). Peu de paroles si ce n'est des poèmes chantés et la musique, et puis les grands espaces. L'aspect documentaire n'empêche pas un oiseau bleu de s'envoler, peint directement sur la pellicule. La vie quotidienne au gré des saisons.
En Sibérie soviétique, l'ancienne chamane Neko, dernière de la lignée (2009) raconte son enfance rejouée par des acteurs du réel. La voilà arrachée à sa famille parce qu'elle ne sait ni lire ni écrire le russe. L'internat du Parti est un épisode douloureux. On lui donne un nouveau nom, Anastasia. C'est la fin d'un peuple qui perd ses coutumes avec sa langue, drame comme il en existe des milliers sur tout le globe que l'uniformisation aplatit chaque jour un peu plus...

Anastasia Lapsuy & Markku Lehmuskallio, 2 DVD, Ed. Montparnasse, 20€, sortie le 2 mai 2018

samedi 20 juin 2020

In English for once


The MEG publishes an English portfolio on my new CD "PERSPECTIVES FOR THE 22nd CENTURY" with full SoundCloud, films, portraits, etc.
Commissioned by the Ethnographic Museum of Geneva (MEG), Jean-Jacques Birgé composed a work based on the MEG's International Archives of Folk Music (IAFM). Perspectives for the 22nd Century includes 31 pieces recorded between 1930 and 1952 and compiled by Constantin Brăiloiu (1893-1958), founder of the IAFM and an authoritative reference in the field of traditional music.
Perspectives for the 22nd Century is written on the basis of an anticipation scenario where the survivors of the disaster of 2152 live on the ruins of the MEG and decide to rebuild themselves from the archives discovered on site. The composition mixes acoustic instruments, some of which belong to the MEG collections, virtual instruments, ambiences and sound archives.
A disturbing echo of current events, Perspectives for the 22nd Century is a sound fiction following the journey of humans who must reinvent themselves. In these times of questioning about the future of the planet and of humanity, Jean-Jacques Birgé wanted to dedicate this work to C.F. Ramuz and Vercors.
This CD is the fifth title to appear in the series of recordings published by the MEG and devoted to contemporary creations composed on the basis of its sound archives.
You can also order the CD on https://www.ville-ge.ch/meg/en/publications_cd.php

Photo © Madeleine Leclair

Sans sommeil [archive]


Article du 31 janvier 2007

Pourquoi est-ce que je ne dors pas ? J'ai pourtant réglé son compte à ma peur de la mort à Sarajevo pendant le Siège. Je me réveille avec une soif de vie intarissable, la pépie ! J'ai le sourire aux lèvres dès la station debout. Le monde nous appartient. Dès que j'ouvre l'œil je suis opérationnel. Il me faut une petite minute d'adaptation, le temps de claquer dans mes doigts, je suis sur le pont. Mais j'ai du mal à me rendormir si le jour s'est levé. Je fus la nuit au point de lui donner le titre de mon premier film : en 1974, dans La nuit du phoque, j'étais la nuit, Bernard Mollerat faisait le phoque. Je suis devenu le jour. La nuit je ne travaille plus, du moins je feins de le croire. Le soir, je regarde un film sur grand écran, ça me déconnecte, trop d'énergie de la journée passée, il faut une prise en mains forte pour m'arracher à la veille. Il m'arrive de plus en plus de m'endormir devant le film, pas vraiment, quelques instants, un sommeil qui n'a rien de réparateur, une frustration. Plus tard, j'attendrai d'être fatigué pour aller me coucher, je m'éteins facilement. S'il m'arrive d'avoir des insomnies, je marche trois minutes, les yeux à moitié fermés, sur mon tapis à pointes, réflexologie, je me recouche et m'endors illico. Je ne suis plus pour autant capable de passer des nuits blanches. Il paraît aussi que la nuit j'ai des soubresauts, des impatiences dit-on.
J'avais vingt-cinq ans, je dormais un peu plus de quatre heures par nuit et j'étais crevé. Ma mère me donne à lire un dossier sur le sommeil dans le Nouvel Observateur. Nombreux exemples atypiques de dormeurs me montrent que mon sommeil est nettement supérieur à de nombreux personnages célèbres. Je ne suis plus du tout fatigué. Je continue à dormir quatre heures et quart. En vacances, je dors plus longtemps, mais je n'ai jamais retrouvé le sommeil de mon enfance lorsque, le dimanche, je faisais la grasse matinée, ou celui de mon adolescence, où je me couchais tard et me levais vers midi. Tout a changé à la naissance de ma fille. Voilà donc plus de vingt ans (P.S.: 35 à l'heure qu'il est) que je ne dors presque plus. Il m'est parfois arrivé d'avoir un petit coup de barre vers dix-sept heures si je descends en dessous de quatre heures de sommeil, mais c'est heureusement rare. Je suis incapable de faire la sieste, du moins à Paris. L'été (...) je réussis à m'endormir après le déjeuner, mais je déteste la sensation au réveil, ça me crève, je me sens pâteux. J'aime fermer les yeux pour écouter la musique du temps qui passe.
(P.S.: récemment j'ai lu que "nos ancêtres - du moins, avant la révolution industrielle - avaient pour habitude de dormir en deux fois. Ils se couchaient à la tombée de la nuit, se réveillaient vers minuit, restaient éveillés environ une heure, puis se recouchaient jusqu’à l’aube. Un rythme naturel, finalement mieux adapté à notre corps, qui a été modifié au cours des dernières décennies en raison des évolutions du quotidien, notamment du fait de l'apparition de l'électricité." L'historien américain Roger Ekirch l'appelle le sommeil fractionné ou biphasé. Il m'arrive de plus en plus souvent de travailler à mes articles entre trois et quatre heures du matin avant de me rendormir avec la même facilité qu'au début de la nuit).
Si je vis vieux, ma vie aura été intense. Dans le cas contraire, j'aurai simplement condensé mon activité dans un temps plus limité. À quarante ans, j'ai pensé que j'en avais assez fait, que je pourrais m'arrêter. J'ai continué. Plus qu'une vie bien remplie, j'ai l'impression d'en avoir eu plusieurs. Alors je me demande si j'ai vraiment réglé son compte à la mort. Pourquoi est-ce que je ne dors pas ?

vendredi 19 juin 2020

Le bonus absolu [archive]


Article du 28 novembre 2006

J'aurais préféré rédiger ce billet après avoir tout regardé, mais 18 films d'à peu près une heure, et de cette qualité, ne peuvent pas s'avaler comme une saison de 24 heures chrono. Chaque film de la série Cinéma, de notre temps a pour sujet un réalisateur et pour auteur un autre réalisateur. Pour vous mettre en haleine, une liste, simple, efficace, dans l'ordre d'apparition :
- Chantal Akerman de Chantal Akerman
- John Cassavetes de André S.Labarthe et Hubert Knapp
- Alain Cavalier, 7 chapitres, 5 jours, 2 pièces-cuisine de Jean-Pierre Limosin
- Oliveira l'architecte de Paulo Rocha
- Abel Ferrara : Not Guilty de Rafi Pitts
- Philippe Garrel, portrait d'un artiste de Françoise Etchegaray
- HHH, Portrait de Hou Hsiao-Hsien de Olivier Assayas
- Shohei Imamura, le libre penseur de Paulo Rocha
- Aki Kaurismäki de Guy Girard
- Abbas Kiarostami, vérités et songes de Jean-Pierre Limosin
- Takeshi Kitano, l'imprévisible de Jean-Pierre Limosin
- Citizen Ken Loach de Karim Dridi
- Norman McLaren de André S.Labarthe
- Eric Rohmer, preuves à l'appui de André S.Labarthe
- Mosso Mosso (Jean Rouch comme si...) de Jean-André Fieschi
- Danièle Huillet, Jean-Marie Straub, cinéastes de Pedro Costa
- Andrei Tarkovski, une journée d'Andreï Arsenevitch de Chris Marker









Après le jeu du qui est qui ?, rappel des faits. En 1964, Janine Bazin, petit brin de femme montée sur ressorts, et André S. Labarthe, feutre et clope pendante, produisent la meilleure émission sur le cinéma qu'a jamais connue la télévision, Cinéastes de notre temps. Dans les années 70 je découvre ainsi la Première Vague (Delluc, Dulac, L’Herbier, Gance et mon préféré, Jean Epstein, par Noel Burch et Jean-André Fieschi), je vois le Cassavetes en même temps que Shadows, ce qui me donnera des clefs pour improviser. Je me souviens du Fuller monté comme un de ses films chocs (jamais pu voir Verboten depuis), Josef von Sternberg, d'un silence l'autre d'André Labarthe avec la participation de Claude Ollier (Sternberg avait refait la lumière pour s'éclairer lui-même), John Ford, entre chien et loup, l'amiral sourd comme un pot face à Labarthe hurlant et à Hubert Knapp, ou Pasolini l'enragé de Fieschi, fabuleux entretien en français. Je comprends la dimension du poète. Ces "making of" sont des leçons de cinéma incomparables. Pour une fois, on pourrait écrire sans se tromper "making off". "Faire, hors champ". Ils transmettent le savoir et la passion. Après une interruption de 17 ans, la série repart en 1989 sous le nom actuel de Cinéma, de notre temps. Plus de 80 films en tout ; la liste du livret est étonnamment incomplète. Seulement cinq femmes, Akerman, Huillet qui partage l'affiche avec Straub, Shirley Clarke, Agnès Varda et un petit bout de Germaine Dulac. Certains de ces joyaux sont déjà parus en bonus sur divers DVD : Jean Vigo de Jacques Rozier dans l'intégrale Vigo, Jean Renoir le patron : la règle et l'exception de Jacques Rivette en trois morceaux chez Criterion (ce morcellement avait mis Labarthe hors de lui), Le dinosaure et le bébé, dialogue de Fritz Lang et Jean-Luc Godard accompagnant Le secret derrière la porte, le Pasolini...
C'est vrai, cette série représente le bonus idéal, son absolu, parce qu'elle donne d'abord la parole aux auteurs. Remonter à la source est toujours le meilleur et le plus court chemin vers l'énigme ; libre à soi de se faire ensuite sa propre opinion. Documents inestimables. Second intérêt, la réalisation d'un "jeune" auteur, confronté à d'autres magiciens, produit des étincelles. Chaque film devient une œuvre à part entière dans la filmographie de celui qui la tourne. Oh, et puis je ne sais pas quoi ajouter pour inciter tous les cinéphiles à se ruer sur ce coffret de 6 DVD (mk2, 55€). Quel que soit le réalisateur, l'exercice est exemplaire. On aimerait donner mille exemples extraordinaires qui nous ont marqués à jamais. C'est trop long, mieux vaut voir les films. C'est ce que je retourne faire. Si vous êtes capables d'attendre jusqu'à Noël, c'est un cadeau de rêve !

Perspectives du XXIIe siècle (19) : enfin !


Perspectives du XXIIe siècle tombe à pic au moment où le monde semble avoir basculé dans l'absurde. C'était à prévoir. Le système s'épuise. Ce n'est ni la première, ni la dernière manifestation du dérèglement dont nous sommes les auteurs. Comment retourner les évènements en notre faveur ? Transformer une dystopie en utopie ? Avons-nous d'autre choix ?
Aujourd'hui 19 juin, c'est le 19e article que je consacre à mon nouvel album, passant allègrement du projet initial au discours de la méthode, de l'enregistrement du disque à la réalisation des clips vidéo. Ce n'est pas terminé. Je vais continuer à vous bassiner avec ce drôle d'objet puisque s'ouvre maintenant la période "promo", d'autant que d'autres clips sont en cours de réalisation et qu'il y aura des prolongations, entre autres sous la forme d'un film à l'automne.
Malgré une centaine de disques à mon actif, c'est seulement le deuxième album physique "solo" après celui de mon Centenaire, il y a exactement deux ans. Après Birgé Gorgé Shiroc en 1975 (Défense de) et surtout Un Drame Musical Instantané qui aura duré 32 ans jusqu'en 2008, après n'avoir publié presque exclusivement que des albums virtuels sur drame.org depuis le début du nouveau siècle, j'avais décidé de recommencer à fabriquer des disques. En dehors des rééditions sur vinyle ou CD, et sur différents labels, étaient sortis sur le label GRRR mon duo avec Michel Houellebecq (Établissement d'un ciel d'alternance, 2007), le trio El Strøm (Long Time No Sea, 2017) et mon Centenaire (2018). On ne peut pas dire que j'inonde le marché, si ce n'est avec le laboratoire d'improvisation, mais cette collaboration avec une vingtaine d'improvisateurs/trices zélé/e/s est sans "commercial potential" puisque offerte gratuitement en écoute et téléchargement. J'ai néanmoins l'intention de produire un double album rassemblant une pièce phare de chaque rencontre.
J'évoque un disque "solo", mais de même qu'une quinzaine de musiciens/ciennes participaient à mon Centenaire, je suis cette fois épaulé par quatre musiciens exceptionnels, le corniste Nicolas Chedmail, le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang, le violoniste Jean-François Vrod et le percussionniste Sylvain Lemêtre. Ma fille Elsa fait une petite apparition et dix-huit survivants de 2152 interviennent, chacun/e dans sa langue maternelle.
Survivants de de 2152 ? Si vous n'avez pas suivi cette drôle d'aventure, il s'agit d'une évocation musicale dans l'esprit des poèmes symphoniques chers à Hector Berlioz ou des Hörspiel pour lesquels les Français n'ont pas de terme comparable. Je résume : les survivants de la catastrophe qui ont élu campement sur les ruines du Musée d'Ethnologie de Genève (le MEG est accessoirement le producteur du CD !) y découvrent les archives sonores des AIMP (Archives Internationales de Musique Populaire) et en particulier le Fonds Constantin Brăiloiu et choisissent de s'en inspirer pour se reconstruire. Je vous renvoie au texte initial pour les détails. J'ai donc continué mon projet d'anticipation entamé sur les dernières pièces de mon Centenaire !


Je me suis ainsi approprié 31 archives de musiques dites traditionnelles enregistrées entre 1930 et 1950 auxquelles j'ai ajouté ma propre vision du futur. Il ne s'agit ni de remix, ni d'orchestration, ni même de recréation, mais d'une œuvre nouvelle obéissant à sa propre logique. J'ai transformé ces musiques, je l'espère, sans les trahir, orientant mon travail sur leur fonctionnalité plutôt que leur origine géographique ou historique, exactement comme Brăiloiu le concevait.
J'ai ensuite demandé à des artistes vidéo de procéder de même, soit de faire du neuf avec du vieux en choisissant chacun/e une ou plusieurs des 16 pièces du disque comme bande-son. Le résultat est au delà de mes espérances. Sonia Cruchon a réalisé Aksak Tripalium et Berceuse ionique, Nicolas Clauss Larmes de crocodile et Éternelle, Eric Vernhes De vallées en vallées, John Sanborn Ensemble Ratatam et d'autres suivront comme Les champs les plus beaux par Valéry Faidherbe ou L'Indésir par Sonia Cruchon.
Cette folle aventure n'aurait pas été possible sans la complicité de Madeleine Leclair, conservatrice du Département d'ethnomusicologie du MEG, responsable des Archives internationales de musique populaire (AIMP) et éditrice du label MEG-AIMP. Avec deux mois de retard, parenthèse partagée par tout le monde, et évitant l'embouteillage de la rentrée de septembre, ce tournant important de mon travail sort enfin !

→ Jean-Jacques Birgé, Perspectives du XXIIe siècle, cd MEG-AIMP, livret de 44 pages, dist. Word and Sound

Photo © Madeleine Leclair

jeudi 18 juin 2020

Perspectives du XXIIe siècle (18) : vidéo "Aksak Tripalium"



Tandis que nous nous approchons de la date fatidique de sortie de mon nouvel album, Sonia Cruchon livre une seconde vidéo que la musique du CD lui a inspirée. C'est aussi la cinquième après sa Berceuse ionique, De vallées en vallées d'Eric Vernhes, Larmes de crocodile de Nicolas Clauss et Ensemble Ratatam de John Sanborn. Le titre Aksak Tripalium est composé de aksak (du turc « boiteux ») désignant un rythme irrégulier, par exemple à 5, 7, 9, 11, 13 ou 15 temps, et de tripalium, travail en latin, qui était un instrument de torture ! La réalisatrice s'appuie surtout sur la notion de travail des différents morceaux que j'ai choisis dans le Fonds Constantin Brăiloiu déposé aux Archives Internationales de Musique Populaire (AIMP) du Musée d'Ethnographie de Genève (MEG). Dans un premier temps les gestes des travailleurs viennent se superposer à une planche d'objets dessinée par le roi des Bamouns (ouest du Cameroun) Ibrahim Njoya, archive supposée retrouvée par les survivants de 2152 sur les ruines du MEG. Suivent les fruits de ce labeur par la poussée de plantes aussi magiques que les illustrations de Ernst Haeckel. Une forte sensualité s'en dégage lorsque la vie reprend après la catastrophe... Nicolas Chedmail à la trompette, aux cor et saxhorn, et Antonin-Tri Hoang au sax alto et à la clarinette basse renforcent la fanfare que j'avais improvisée au clavier, tandis que le percussionniste Sylvain Lemêtre vient prêter main forte à ces évocations entraînantes que je suis allé chercher aux îles Hébrides, en Géorgie et en Macédoine avant de m'y lancer corps et âme...



Jean-Jacques BIRGÉ
AKSAK TRIPALIUM
Film réalisé par Sonia CRUCHON

#7 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118
Archives Internationales de Musique Populaire
Musée d'Ethnographie de Genève
Sortie le 19 juin 2020

Jean-Jacques Birgé : clavier, cuivres
Nicolas Chedmail : trompette, cor, saxhorn
Antonin-Tri Hoang : saxophone alto, clarinette basse
Sylvain Lemêtre : percussion

Sources musicales :
Gaëls (Hébrides : île de Barra). Chant de travail (tissage du tweed) : "Di Sathuirne ghabhmi mulad" (Samedi j’étais triste). Voix de femmes, 1948
Géorgiens. Danse chantée. Chœur d’hommes. Géorgie occidentale
Serbes de Macédoine (région de Skoplje). Danse des terrassiers. Chœurs d’hommes et deux flûtes (supilki), 1951
Géorgiens. Chant de travail aux champs. Solo et chœur d’hommes. Géorgie orientale

Sources photographiques :
Planche des objets - Dessin d’Ibrahim Njoya
Cameroun, Grassfields, Foumban, Royaume bamun. Vers 1930
Papier à dessin, encre de Chine et crayons de couleur. 75 x 54,5 cm
Don du pasteur missionnaire Jean Russillon en 1966

Formes artistiques de la nature - Ernst Haeckel

Sources cinématographiques :
Archives Prelinger, Shutterstock

#1 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118, Archives Internationales de Musique Populaire - Musée d'Ethnographie de Genève
Direction éditoriale : Madeleine Leclair
Distribution (monde) : Word and Sound
Sortie le 19 juin 2020
Commande : https://www.ville-ge.ch/meg/publications_cd.php

Tous les articles concernant le CD Perspectives du XXIIe siècle

mercredi 17 juin 2020

Vol pour Sidney (retour)


Il n'y a bien qu'en musique que l'on peut s'envoler aujourd'hui pour où que ce soit ! Pour moi, Vol pour Sidney (aller) et (retour) est un des plus émouvants voyages dans le passé, comme j'en ai pris l'habitude au bord du Chronatoscaphe lorsqu'en 2005 Jean Rochard m'offrit d'écrire et enregistrer tous les interludes des 3 CD qui accompagnaient le vingtième anniversaire du label nato avec comme interprètes Nathalie Richard et Laurent Poitreneaux.
En 2015 j'avais évoqué la réédition du Vol (aller) et raconté mes souvenirs sur les genoux de Sidney Bechet. J'ignore combien sont encore vivants qui l'ont connu et encore moins qu'il a laissé souffler dans son soprano ! Au delà du fait qu'il représente mon plus vieux souvenir musical et l'un des plus anciens de mon enfance, ce (retour) - 28 ans après le disque (aller) - s'ouvre avec Petite fleur composé l'année de ma naissance, chanté par ma fille Elsa accompagnée par Ursus Minor, à mes yeux et mes oreilles comme la résolution de toute ma vie de musicien (extrait en écoute sur le site des Allumés du Jazz !!!).
En 1996 Elsa ouvrait déjà Buenaventura Durruti, un autre album collectif produit par Jean Rochard, dans lequel elle chantait ¡ Vivan las utopias ! écrit par Bernard Vitet et moi-même. Le saxophoniste baryton et soprano François Corneloup était déjà de l'aventure, comme de celle des Chroniques de résistance où Elsa chantait sept chansons bouleversantes dont la Valse macabre (à Germaine Tillion) pour laquelle j'écrivis les paroles...


J'écoute le nouvel album tandis que je retombe en enfance, enfance de l'art, enfance du jazz qui de la Nouvelle Orléans à Paris fait d'inédites escales à New York, Treignac, Meudon, Aix-en-Provence, Sarasota, Créteil et Detroit, sautant de siècle en siècle comme on joue aux puces. J'imagine Sidney, jovial et hilare, écoutant ces réinterprétations de morceaux qu'il a "écrits" ou que Duke Ellington et John Coltrane ont composés en son hommage. Dans ce vaisseau spatial les musiciens et musiciennes invité/e/s traversent les époques par des trous noirs qui communiquent avec notre temps arrêté ou ralenti sans que personne ne le soit. Matt Wilson Quartet, Hymn For Her, Sylvaine Hélary "Glowing Life", Ursus Minor, et en ordre dispersé Nathan Hanson, Catherine Delaunay (qui la première avait eu la sagesse de prendre un billet de retour), Donald Washington, Guillaume Séguron, Don Brian Roessler, Davu Seru, John Dikeman, Simon Goubert, Sophia Domancich, Robin Fincker et forcément Tony Hymas, Grego Simmons, Stockley Williams, Jeff Lederer, Kirk Knuffke, Chris Lightcap, Lucy Tight, Wayne Waxing, Antonin Rayon, Benjamin Glibert, Christophe Lavergne swinguent donc avec passion les blues et morceaux haïtiens, les mélodies ou leurs déconstructions. Les illustrations du beau livret, contenant également photos et témoignages, sont du tout aussi talentueux Johan de Moor, fils de Bob et père de La vache. C'est bientôt l'été et le disque entier est une petite fleur !

Vol pour Sidney (retour), CD collectif, nato, dist. L'autre distribution, sortie le 19 juin 2020

mardi 16 juin 2020

Perspectives du XXIIe siècle (17) : vidéo "Ensemble Ratatam"


John Sanborn est une star de la vidéo. Je craignais qu'il soit débordé après God in 3 persons, le dernier spectacle qu'il a mis en scène à New York avec The Residents. En septembre de l'année dernière, j'avais composé et créé en direct NONSELVES, une heure d'improvisation préparée pour une performance sur les chapeaux de roues à partir de sa création commandée par le Musée du Jeu de Paume. Nous en étions sortis excités comme des puces. Lorsque je l'ai contacté à Berkeley, il a aussitôt choisi d'intervenir sur Ensemble Ratatam, le bouquet final de ma saga d'anticipation, Perspectives du XXIIe siècle (en anglais, Perspectives for 22d Century). L'idée de fermer le ban lui a certainement plu. Comme je l'avais demandé au saxophoniste Antonin-Tri Hoang, au violoniste Jean-François Vrod et au percussionniste Sylvain Lemêtre, je désirais que cette coda soit festive, avec un bémol à la clef, fausse sortie et clap de fin laissant présager que les ennuis allaient recommencer. J'avais choisi le titre de cette seizième pièce à partir d'un calembour inspiré par les deux bourrées berrichonnes. Dans la partie ivoirienne, Antonin, avec son envolée lyrique plus folle que nature, fait bouger mes zygomatiques comme lorsque j'écoute Music Matador par Eric Dolphy. Et John Sanborn a tout compris, s'appuyant sur tout ce que s'était passé ou se passerait, pour faire sans blanc, et en couleurs, soit une analyse grinçante de la manipulation dont nous sommes tous et toutes victimes depuis le début. Le temps s'écoule et s'écroule, les masques ne tomberont donc pas de sitôt, mais la ruche nous sauvera si nous la protégeons et les corps dessineront des fleurs hypnotiques. Si les colombes sont claires les questions restent entières... Sur les ondes d'un autre monde, combien de fois devrai-je le répéter ? Autant qu'à m'en saouler de lumière !


Jean-Jacques BIRGÉ
ENSEMBLE RATATAM
Film réalisé par JOHN SANBORN

Jean-Jacques Birgé : synthétiseur, harmoniseur
Antonin-Tri Hoang : saxophone alto, clarinette basse
Jean-François Vrod : violon
Sylvain Lemêtre : percussion

Sources :
Africains (Côte d’Ivoire). Chant de divertissement. Chœur d’hommes et harpe fourchue dyulu, bouteille frappée, 1952
Français (Berry). Bourrées (vielle), 1948

#16 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118, Archives Internationales de Musique Populaire - Musée d'Ethnographie de Genève
Direction éditoriale : Madeleine Leclair
Distribution (monde) : Word and Sound
Sortie le 19 juin 2020
Commande : https://www.ville-ge.ch/meg/publications_cd.php

Tous les articles concernant le CD Perspectives du XXIIe siècle
et toutes les vidéos sur Vimeo réalisées par Sonia Cruchon, Eric Vernhes, Nicolas Clauss, John Sanborn, Valéry Faidherbe...

lundi 15 juin 2020

Disques hors normes


Après un séjour au bord de la mer j'oublie un peu les articles que j'avais sur le feu, mais la projection du film Hors normes d'Olivier Nakache et Éric Toledano m'a rappelé que j'avais reçu du label La Belle Brute trois vinyles intéressants dans le même paquet que Cosmic Brain de Fantazio et les Turbulents.
"La Belle Brute c’est un collectif d’amis aux parcours personnels convergents, entre musique, psychiatrie et art brut : d’abord comme collection spécifique du label Vert Pituite La Belle autour des Pratiques Brutes de la Musique, mais aussi comme organisateur d’événements, concerts, performances ou tables rondes, avec des structures amies et même en tant que collectif sonore. Côté édition, à ce jour, deux double Vinyls et un CD de Jean-Marie Massou, un 10inch de Peür coproduit avec Les Potagers Natures et ce dernier 10inch d’Alex Barbier et Pascal Comelade ainsi que plein de projets à venir ! Côté concerts, des artistes tels que Space Lady, Jean-Louis Costes, Les Harry’s, Astéréotypie, Humming Dogs, Pierre Bastien, Frédéric Le Junter, André Robillard, Harry Merry ou Choolers Divisions ont été invité par le collectif à jouer sur Lille. Côté création enfin, le collectif joue régulièrement avec la jeune artiste autiste Lucile Notin-Bourdeau (résidence en Fonderie - Le Mans en 2017, au LaM de Villeneuve d’Ascq en 2019)."
O.R.G. est un disque de musique répétitive pour orgues limonaires Mortier. Comme beaucoup de projets minimalistes récents, les compositions de Puce Moment (Pénélope Michel et Nico Devos) ressemble à une infusion de Moondog sur rythmes binaires. Si je me souviens de mon concert interrompu à la clinique anti-psychiatrique de La Borde en 1975, je dirais qu'il a tout pour "développer une surface hystérique", ce qui n'est pas pour me déplaire ! Les reprises de chansons de Lucienne Boyer ou Georges Van Parys par le dessinateur de BD Alex Barbier accompagné par Pascal Comelade sont de sombres évocations de filles perdues par un drôle de gars "chanteuse réaliste" en bas résille. Alex Barbier est mort asphyxié dans son appartement le 26 janvier 2019.
Mais c'est le troisième vinyle que je trouve véritablement bouleversant. Jean-Marie Massou, disparu à la fin du mois dernier (décidément !), a investi la citerne de Coulanges-La-Vineuse dans laquelle, à la fin des années 70, il s'enregistre sur cassette chantant ou frappant les parois à coups de pierre. Les souvenirs musicaux de son enfance, chansons populaires et traditionnelles, ses complaintes, ses messages à l'humanité tirent leur ivresse de l'imposante réverbération de la citerne géante. Depuis, l'artiste vivait isolé en pleine forêt du Pays Bourian créant une "œuvre-monde sidérale et sidérante" à base de centaines de cassettes et de pierres gravées au milieu de gravats issus des galeries souterraines qu'il creuse sans cesse. On pense forcément à Artaud, Wild Man Fisher ou le facteur Cheval. Dans la citerne un extrait capté à la radio ou la moindre incantation résonnent comme une nouvelle liturgie. En 2010, Antoine Boutet lui avait consacré le documentaire intitulé Le Plein Pays.


Je reviens au film de Nakache et Toledano, magnifiquement interprété entre autres par Vincent Cassel et Reda Kateb et nettement plus réussi que leurs précédents succès, Intouchables et Samba, que j'avais trouvés grossièrement démagogiques. Aborder l'autisme en en faisant une comédie dramatique n'était pas chose facile et les spécialistes n'ont pas manqué d'attaquer ce film grand public. Il n'en reste pas moins qu'il n'est jamais larmoyant, et que s'il juge, ce n'est que la scandaleuse démission des institutions face aux cas prétendument désespérés. Hors normes effleure aussi le statut des jeunes des cités, ce qui n'est pas sans énerver les donneurs de leçons qui n'apprécient pas que des saltimbanques marchent sur leurs plates-bandes. Le film, drôle et sensible, irritera donc celles ou ceux qui confondent une œuvre de fiction avec la réalité, ou un spectacle de divertissement avec une thèse de troisième cycle.

→ Puce Moment, O.R.G., LP La Belle Brute 15€ (7€ en numérique)
→ Alex Barbier, Chante, LP25cm La Belle Brute 12€ (7€ en numérique)
→ Jean-Marie Massou, La Citerne de Coulanges, 2LP La Belle Brute 20€ (10€ en numérique)
→ Olivier Nakache et Éric Toledano, Hors normes, DVD Gaumont 19,99€

dimanche 14 juin 2020

Ornette Coleman et Novembre (+ archives)


Je retrouve un article du 26 octobre 2006 sur Ornette Coleman tandis que je découvre le concert du groupe Novembre intitulé Ornette / Apparitions filmé en 2016 à La Dynamo de Pantin pendant le festival Banlieues Bleues par Stéphane Jourdain. Antonin-Tri Hoang (sax alto, clarinette), Romain Clerc-Renaud (piano, claviers), Thibaut Cellier (contrebasse) et Elie Duris (batterie) avaient invité Louis Laurain (trompette), Pierre Borel (sax alto), Yann Joussein (batterie), Geoffroy Gesser (sax ténor) et Isabel Sörling (chant) à se joindre à leur quartet. Jouant moi-même ce soir-là, j'avais vivement regretté de n'avoir pu y assister. Ce n'est pas ce qu'il est coutume d'appeler free jazz qui m'enthousiasme le plus dans cette création en hommage à Ornette Coleman, mais les passages que l'imagination rend innommables, ou plus exactement la liberté de prendre la tangente. Comme chez le compositeur américain, c'est l'adjectif libre qui "conte", le jazz obéissant alors à une culture précise, essentiellement afro-américaine, dont quelques composantes ont été adoptées ici et là sur la planète pour qu'il devienne un concept abstrait, une attitude plus qu'un style particulier... Le film est visible ici gratuitement jusqu'au 17 juin !

NOVEMBRE - Ornette / Apparitions from lahuit on Vimeo.

ORNETTE : MADE IN AMERICA

En passant devant la Downtown Music Gallery à New York, je ne m'attendais pas à trouver le film que Shirley Clarke (1919-1997) réalisa sur Ornette Coleman (1930-2015). Le montage de ce qui s'avérera être le dernier film de Shirley Clarke s'acheva en 1985 après vingt ans de travail. Le son de la copie DVD (synergeticpress) n'est pas parfait, mais on peut y voir et entendre une quantité d'extraits depuis les groupes d'Ornette à l'Orchestre Symphonique de Fort Worth, la ville natale du compositeur texan, jouant son fameux Skies of America. Les témoignages sont émouvants : William Burroughs, Brion Gysin, George Russell. (on se souvient du passage improvisé du philosophe Jacques Derrida venu rejoindre Ornette sur la scène de la Villette en juillet 97 et hué par la foule inculte). Le montage joue d'effets rythmiques, de colorisations, d'annonces sur écran roulant, de reconstitutions historiques avec Demon Marshall and Eugene Tatum jouant les rôles du jeune Ornette... Le film est tendre, vivant.
L'affirmation des titres des albums d'Ornette m'a tout de suite impressionné : Something Else, Tomorrow Is The Question!, The Shape Of Jazz To Come, Change Of The Century, Free Jazz, The Art Of The Improvisers, Crisis, Science Fiction jusqu'au dernier, Sound Grammar, qui continue à développer le concept colemanien de musique harmolodique que je n'ai jamais très bien compris, mais qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse, la musique d'Ornette possède quelque chose d'unique, une fougue sèche, un lyrisme sans concession, une urgence durable. Je reste froid devant sa théorie comme je l'étais devant les élucubrations pseudo philosophiques de Sun Ra, mais encore une fois, qu'importe, puisque la musique nous précède et que nous en sommes réduits à lui courir après. Son dernier album est une des plus belles expressions de la vivacité de la musique afro-américaine comme son Skies of America rappelle encore le fondateur de la musique contemporaine américaine, Charles Ives. Ornette joue de l'alto, peut-être le seul à la hauteur de l'oiseau Parker, du violon et de la trompette. Sur Sound Grammar il est accompagné à la batterie par le fiston Denardo qui a grandi depuis le tournage, et deux basssites, Gregory Cohen et Tony Falanga.
Il y a chez Ornette quelque chose qui déborde du jazz, un sens de la composition unique comme chez Ellington, Mingus ou Monk, un appel des îles qui pousse irrésistiblement à danser malgré l'atonalité relative des mélodies et les flottements rythmiques. Si on lui doit le terme free jazz, il est aussi probable que toute cette musique changera définitivement de couleur lorsqu'Ornette rendra les armes.

P.S.: Ornette Coleman mourut à NewYork le 11 juin 2015 à l'âge de 85 ans
Le film de Shirley Clarke est sorti en DVD dans la collection Out Loud de Blaq Out le 2 mai 2017

CALQUES DE NOVEMBRE, DÉJÀ ET ENFIN


Article du 15 septembre 2015

Il y a déjà quatre ans le jeune saxophoniste Antonin-Tri Hoang rêvait d'enregistrer avec le quartet Novembre, mais son producteur d'alors lui conseilla de commencer par un duo avec un pianiste, de préférence confirmé ! Ainsi naquit le délicat et subtil Aéroplanes, une petite merveille d'intelligence avec Benoît Delbecq au piano (souvent) préparé.
Calques sort enfin, musique d'ensemble réunissant Antonin-Tri Hoang au sax alto, Romain Clerc-Renaud au piano, Thibault Cellier à la contrebasse et Elie Duris à la batterie. Or les débuts discographiques de Novembre sonnent incroyablement matures, voire une sorte de chant du cygne du jazz comme si son histoire était arrivée à son terme. Heureusement, comme sous la plume et les anches d'un Ornette Coleman, le dragon renaît de ses cendres pour donner naissance à une musique nouvelle où la composition musicale organise et cadre les complices improvisations d'un quartet si soudé qu'il frise l'explosion. Le dynamitage des structures passe en effet par un astucieux jeu de miroirs où les images se décomposent en pièces d'un puzzle sans cesse reconstitué. Au gré des jours et des nuits les couches se superposent, se frottent et se fendent pour former une matière quasi indestructible, agglomérat d'une intensité incroyable où les mélodies et les rythmes s'entremêlent et s'assemblent comme les atomes d'une nouvelle molécule à laquelle ils ont donné le nom de Novembre.

Novembre, CD Calques, pochette cousue main avec calques de couleur par Lison de Ridder, Label Vibrant LV013 (contact)