Jean-Jacques Birgé

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jeudi 23 septembre 2021

Mon portrait sonore par Émilie Mousset


J'avais rencontré Émilie Mousset alors qu'elle était l'assistante de Anne-Laure Liégeois sur la pièce de théâtre Médée dont j'avais composé la partition sonore. Quelques temps plus tard, attirée par le son, Émilie est venue me rendre visite au studio pour réaliser un petit portrait sonore de ma pomme. Elle a ainsi ponctué notre entretien avec les instruments de musique dont j'ai joué pour elle. On entendra mon VFX (c'est un synthétiseur), des guimbardes, la trompette de poche, une varinette, des percussions, mes téléphones, une flûte, des petits jouets, un carillon de pots de fleurs, le piano qu'elle a mélangé pour en faire une bouillabesse à la fois chronologique, didactique et loufoque. Je ne sais pas si elle [avait] fait exprès de laisser du silence à la fin de l'extrait qu'elle [m'avait envoyé], mais sa référence indirecte à Mozart et Cage me plaît beaucoup !

En écoute : index 6 de l'album Intimités
Durée : 7 minutes

Article du 17 octobre 2008
Depuis, Émilie a fait du chemin, signant de nombreuses pièces sonores.

mercredi 22 septembre 2021

Pommes d'argent au Souffle continu


Depuis mon article du 16 octobre 2008, Le Souffle Continu s'est spécialisé dans les disques vinyles et a lancé son propre label sur lequel est paru il y a cinq ans Avant Toute, ma préhistoire (inédit de 1974-1975), en duo avec mon camarade Francis Gorgé. C'est un disque qui m'est très cher. J'y joue essentiellement du synthétiseur ARP 2600.

Samedi après-midi j'ai dévalé la côte jusqu'au magasin de disques Le Souffle Continu que [tiennent] Théo Jarrier et Bernard Ducayron. On y trouve tout ce qui sort de l'ordinaire des grandes surfaces autrefois culturelles : du rock (indépendant, psyché 60's et 70's, post rock, free folk, krautrock, progressif, in opposition, no wave, hardcore 80's...), du jazz (free, improvisation libre...), de la musique expérimentale (classique contemporain du sérialisme au spectralisme, field recordings, électro-acoustique, concrète, fluxus, répétitif, minimaliste...), de l'électronique (electronica, dub, trip-hop...), du hard (heavy metal, trash, black metal, gothic, dark wave, electro indus...). Les prix sont plus que compétitifs et les deux compères aiment leur métier de disquaires. La boutique est sise au 22 rue Gerbier, au coin de la rue de la Roquette, avant d'arriver au Père Lachaise déserté par le fantôme de Jim Morrison. Ils n'y perdent pas au change puisqu'à l'endroit du passage piétons de la rue précédente, dite de la Croix Faubin, ont été préservées les cinq stèles sur lesquelles reposait la guillotine devant la porte de la prison de la Roquette de 1870 à 1909. La peine de mort a été abolie, celle du disque est partie remise.
Samedi après-midi il fait beau. Je ne repars pas les mains vides, puisque j'acquiers un livre d'entretien de Jacqueline Caux avec le regretté Luc Ferrari et que je découvre le second album des Silver Apples, perdus de vue depuis mon retour des USA en 1968. Du haut de mes quinze ans j'avais déjà un sacré nez puisque je rapportai dans mes bagages les trois premiers Mothers of Invention, les Silver Apples, Crown of Creation du Jefferson Airplane, David Peel and The Lower East Side, In-A-Gadda-Da-Vida (!) d'Iron Butterfly, Wild Man Fisher, et qu'à mon retour je trouvai chez Pan Music tenu par Adrien Nataf, mon premier contact avec un vrai disquaire, les deux premiers disques de Captain Beefheart, très vite suivis par White Noise, Sun Ra et Harry Partch...
En écoutant Contact, deuxième album des Silver Apples datant de 1969, je me rends compte que c'était probablement la première fois que j'entendais du synthétiseur dans un environnement rock. La même année, le Switched-on-Bach de Walter (devenu Wendy) Carlos relevait plus de la prouesse technologique qu'il ne réfléchissait mes goûts rock 'n roll (en France, on disait "pop" plutôt que "rock" qui se référait alors à Elvis et consorts). Contact ressemble beaucoup à mon disque argenté dans lequel était glissé un poster couleurs plein de photos du duo sur les toits de N.Y., Dan Taylor jouait d'une batterie mélodique de 13 fûts et 5 cymbales et Simeon d'une batterie d'oscillateurs qui portait son nom. Le Simeon, composé de 9 oscillos contrôlés par 86 boutons, était joué avec les mains, les coudes et les genoux tandis que les pieds activaient les basses. Leurs voix reflétaient parfaitement l'époque psychédélique. Je terminai ainsi la soirée en me laissant bercer par leurs rythmes et leurs chansons.

mardi 21 septembre 2021

Foggy Songs For The First Periods


Sehnsucht est un mot réputé intraduisible. J'aime le prononcer. Mon allemand me le permet, même si "ich habe es ganz verlernt". La première fois il s'agissait d'une œuvre de Gustav Mahler. C'est ici le vague à l'âme ressenti par Guillaume Boppe au retour de ses visites de l'hôpital psychiatrique où son frère schizophrène séjourne régulièrement. Ses textes ont été mis en musique par Denis Frajerman qui a enregistré et mixé l'album Foggy Songs For The First Periods. J'ai aussitôt pensé à la collection d'anatomie pathologique située dans la Tour aux fous de Wien, la plus importante au monde. Avec Denis, nous avions arpenté ses couloirs circulaires il y a deux ans. De quoi faire tourner la tête. Cellules où chaque objet renvoie à une histoire douloureuse, parfois un enfer. J'ai d'ailleurs du mal à faire le tri parmi les pseudonymes de Denis (Ismaël Boppe ? El Faroud ? Yann Caravan ? Lesquels sont vrais ?), comme si il s'y perdait lui-même. En Autriche j'avais constaté son absence totale de sens de l'orientation ! Sous le nom The Blizzard Sow, le duo avait déjà publié Baagou Music en 2005. Quinze ans plus tard, c'est une nouvelle musique pour un autre retour du refoulé. Une pop sombre, minimaliste, incantatoire à laquelle participent le saxo-clarinettiste Mathias de Breyne, le batteur Stefano Cavazzini, la flûtiste Cassandre Girard, la violoniste Fanny Kobus, le cornettiste Eric Roger, le clarinettiste basse Laurent Rochelle. Là aussi je m'y perds dans les noms que le dossier de presse égrène. Heureusement ce n'est pas le propos. Frajerman aux claviers et guitares, Boppe vocalement, fabriquent des fictions musicales à partir du réel, mais ce réel semble toujours d'un autre monde.


→ The Blizzard Sow, Foggy Songs For The First Periods, CD E-Klageto, 17€ (7€ en numérique)

lundi 20 septembre 2021

Ping Pong pour deux somnambules


Article du 11 octobre 2008

[...] Depuis que je joue en duo avec Nicolas Clauss, je suis aux anges lorsque nous nous produisons en spectacle. Sous le nom des Somnambules, nous avions adoré jouer avec d'autres musiciens tels Pascale Labbé, Didier Petit, Étienne Brunet, Éric Échampard, mais j'étais trop préoccupé par l'orchestre pour me fondre totalement aux tableaux interactifs de Nicolas.
Bien que je sois capable de produire autant de bruit qu'un grand orchestre, je n'ai jamais apprécié le solo, pas tant pour la musique que pour le plaisir du ping pong. Les images que mon camarade anime en direct me renvoient une critique, des propositions, un univers qui me stimulent et me permettent d'improviser librement. D'un spectacle à l'autre, nos interprétations à tous deux peuvent différer radicalement, nous créons de nouvelles œuvres, nous en donnant à cœur-joie. Ce billet n'apporte aucune analyse, les films parlent d'eux-mêmes, aujourd'hui mes notes livrent seulement quelques informations "techniques"...


Durée de chaque film :
Jumeau Bar 4'08 - Modified 6'07 - L'ardoise 5'33 - Les dormeurs 3'17

Ainsi, nous commençons souvent avec Jumeau Bar dont je transforme les sons avec mon Eventide H3000, une sorte de synthétiseur d'effets que j'ai programmé pour passer les sons à la moulinette. Nicolas construit également ses boucles en proposant sa propre version du module interactif original. [...] Pervertir le travail que j'ai réalisé il y a quelques années est une opération très amusante. Je tire le scénario vers l'humour, en trafiquant les sons synchronisés, en exagérant les nuances par des effets appropriés à chaque plan.


J'ai placé les quatre films sur DailyMotion et YouTube, mais je préfère en général le premier qui n'incruste pas son nom dans l'image comme on marque les troupeaux. Modified est le dernier tableau de Nicolas Clauss, pas encore en ligne, le plasticien hésitant à l'heure actuelle entre exposer ses tableaux animés sur le Net ou off line dans des espaces réels. La rareté produirait-elle plus de désir ? Le plus souvent, ses œuvres rendent mieux leur jus lorsqu'elles sont projetées sur de grands écrans, les ordinateurs ne rendant pas la beauté du détail, l'émotion de l'immersion...
En modifiant électroniquement ma voix, une cythare inanga (rapportée de Stockholm en 1972), un erhu (violon vietnamien acheté deux ans plus tard rue Xavier Privas) et une flûte roumaine (je ne me souviens plus d'où elle vient, mais ses sons stridents passent au-dessus de n'importe quel ensemble ou magma électro-acoustique), je suis la logique du tableau interactif joué en direct par Nicolas, un Organisme Programmatiquement Modifiable...


Avec deux petits instruments électroniques, un Tenori-on et un Kaossilator, j'accompagne les divagations dessinées d'une bande de gamins avec qui Nicolas a élaboré l'installation interactive de L'ardoise. J'ai réussi à m'approprier le Tenori-on depuis que j'y ai glissé mes propres sons. Il n'y a hélas que trois banques personnelles pour 125 timbres d'usine. J'utilise ici des échantillons de mon VFX. Le Kaossilator me sert de joker. Lorsqu'on improvise, il est toujours utile d'avoir plus de matériel que ce dont on a besoin. Au dernier moment, j'ai décidé d'ajouter une radiophonie réalisée en 1976, premier mouvement de mon inédite Elfe's Symphonie que je diffuse avec un cassettophone pourri. Depuis, je l'ai numérisée pour pouvoir la traiter électro-acoustiquement avec l'AirFx, un autre effet qui permet, par exemple, de scratcher n'importe quelle source sonore comme un DJ sur sa platine, mais sans y toucher, en jouant avec un rayon infra-rouge en 3D !


Le dernier film qu'a tourné Françoise Romand à La Comète 347 montre Les dormeurs, une pièce de Nicolas de 2002 que j'aime beaucoup et que j'accompagne à la trompette à anche. Comme Jumeau Bar, vous pouviez jouer vous-même [à l'époque de cet article, soit avant que Shockwave ne fonctionne plus]...

vendredi 17 septembre 2021

Prix de Camaraderie


Lorsque j'étais enfant, l'école communale distribuait des Prix en fin d'année à tous les bons élèves. S'il en est un que je n'ai jamais eu et ne pourrais jamais obtenir, malgré tout l'amour du monde que j'aurais pu offrir, c'était celui de camaraderie pour lequel mes condisciples votaient "démocratiquement". Pour y avoir droit, j'avais déjà remarqué qu'il ne fallait pas trop se faire remarquer. Le premier ou le dernier de la classe n'avaient donc aucune chance de se le voir attribuer, trop jalousés par le reste des petits garçons, que ce soit à cause du succès scolaire de l'un ou du vent de liberté insouciante qui soufflait sur l'autre. Cela peut paraître invraisemblable, comme venu d'un autre âge, mais toute ma scolarité, de l'école maternelle à la terminale, s'est exercée sans aucune mixité. École de garçons, en blouse grise et porte-plume, et lycée de garçons, t'ar ta gueule à la récré ! À l'école Théodore Deck rue Saint Lambert, ils avaient tous des noms assez marrants, je me souviens de Brisebras, Condevaux, Greilsamer, Fructus, Tempez... Sur toutes les photos de classe que j'ai pieusement conservées, je constate un truc étrange, Paul était absent.
En 9ème (l'équivalent du CE2), isolés par nos résultats extrêmes, Paul et moi devinrent amis. Sa maman était concierge et son père d'origine antillaise le faisait assimiler à un "sale bougnoule". Issu d'une famille où la politique était l'une des principales préoccupations, je pris illico sa défense tant sur le plan social que racial. De son côté, Paul (photo ci-dessus), qui était haut comme trois pommes, était nettement plus costaud que moi et, ne tolérant aucune agression verbale ou physique à mon égard, assumait le rôle de garde du corps. Ensemble, nous avons rêver de chasse au trésor, d'histoires de détectives et nous sommes allés aux louveteaux, dépendant des Éclaireurs de France, organisation scout laïque, où nous avons appris des milliards de choses pendant trois ans et bien rigolé. C'était mon meilleur copain. Lorsque je suis entré au lycée, je l'ai perdu de vue. Paul s'était engagé pour cinq ans dans l'armée, il avait ensuite été gardien de prison, vigile, légionnaire, pompier, il avait changé de nom, l'avait retrouvé, et lorsque j'entends sa voix au téléphone je nous revois faisant voguer des bateaux en papier dans le caniveau de la rue de la Croix Nivert. Aujourd'hui il est gardien dans un grand ensemble en province. Je ne l'ai pas revu depuis des décennies, mais je sais que j'aurai encore de ses nouvelles lorsqu'arrivera le mois de nos anniversaires, cette année ou une autre...
Si je devais voter un jour pour le meilleur camarade, Paul est certainement celui qui le mériterait.

P.S.: Paul Makloufi est décédé un mois après cet article rédigé le 21 octobre 2008, d'une chute dans un escalier. Il allait avoir 56 ans.

jeudi 16 septembre 2021

Carnage, épuisé depuis 30 ans, sort en CD !


Il était très attendu. Voilà 30 ans que le vinyle Carnage d'Un Drame Musical Instantané était épuisé. Comme il l'avait fait pour les précédents, Rideau !, À travail égal salaire égal et L'homme à la caméra, Walter Robotka du label autrichien Klang Galerie, le publie pour la première fois en CD. On retrouve la magnifique pochette du peintre Jacques Monory. Les photos plein cadre de Bernard Vitet (le terroriste), Francis Gorgé (une victime) et moi (en héros !) forment triptyque à l'intérieur du digipack trois volets. Le sang a giclé sur la galette. C'était en 1985. Le dernier 33 tours 30 centimètres du Drame avant que nous ne passions au CD deux ans plus tard. J'avais surtout pensé au dernier plan, arrêt sur image, du dernier film de Luis Buñuel, Cet obscur objet du désir, l'explosion prophétique d'une bombe. Jacques Monory détestait la violence qui s'étale au quotidien. Nous venions de composer la musique de Souvenir, un film de Dominique Belloir sur le peintre de la figuration narrative pour la Cité des Sciences et de l'Industrie. Il fut projeté pendant des années à l'entrée du Planétarium. Monory, qui était un modèle de gentillesse, nous avait également offert l'image de notre carte de visite, un tableau détruit avec un chimpanzé. Comme j'avais écrit le dos de la pochette à la main, Walter a choisi une police de caractères qui s'en rapproche. On notera tout de même que tout cela est bleu blanc rouge. Le bleu du monochrome, le blanc de chaque nouvelle page, le rouge de la révolution.




Quant à la musique, je l'avais presque totalement oubliée. Elle marquait le retour du trio après trois albums avec notre grand orchestre. Pas vraiment une réduction, puisque le morceau de résistance est La Bourse et la vie, commande de Radio France pour l'Ensemble Instrumental du Nouvel Orchestre Philharmonique. Personne ne m'avait pris au sérieux lorsque j'avais exprimé notre envie de composer pour un orchestre symphonique jusqu'à ce qu'Alain Durel, alors responsable de la musique à Radio France, me demande de lui envoyer deux lignes de texte sur notre projet. Six mois plus tard, il descendait à la cave qui nous servait de studio, rue de l'Espérance, pour nous proposer de le réaliser. Il était accompagné d'Yves Prin, en charge de l'orchestre qu'il dirigera d'ailleurs lors de son unique représentation à la Maison de la Radio. Nous n'en restâmes pas là puisque nous nous associerons ensuite avec l'Ensemble de l'Itinéraire pour l'opéra-bouffe L'hallali ou avec un orchestre d'harmonie de 80 musiciens pour J'accuse, avec Richard Bohringer et Dominique Fonfrède, et Zeyesramal, un hommage à Hector Berlioz et à la république. Comme nous ajoutons un "bonus track" pour chaque réédition sur Klang Galerie, on peut écouter une autre version de La Bourse et la vie que celle publiée à l'origine. Il s'agit de l'enregistrement de l'émission, avec l'introduction de Marc Monnet, avant que nous ne massacrions brillamment la pièce en réenregistrant et rajoutant nos trois instruments solistes, la trompette, la guitare et le synthétiseur PPG, que nous trouvions sous-mixés. Il me semble aujourd'hui que c'était une erreur, malgré la qualité de nos interventions (pour une fois nos egos nous jouèrent un mauvais tour), d'où l'importance de cet inédit. C'est aussi une version plus longue, puisque la version vinyle dure 12 minutes alors que celle, non trafiquée, du live est de 20 minutes ! Peut-être que je me trompe, mais ce sont en tout cas deux versions radicalement différentes. Ce ne fut pas simple de demander aux musiciens classiques de simuler une grève ou de hurler leurs noms, et Yves Prin fut d'une grande aide, par exemple lorsque la violoncelliste soliste refusa de jouer ce que nous avions écrit ou que nous découvrîmes que Jacques Di Donato, pour qui nous avions imaginé un chorus, n'était que deuxième clarinette et n'avait donc pas le droit de le faire, au profit d'un autre qui ne swinguait pas une cacahuète. Bernard y trempe aussi sa trompette dans l'eau. Nous avons bien rigolé, peut-être plus après que pendant !


Il y a bien d'autres trésors sur Carnage. Le disque commence par La fièvre verte avec le corniste Patrice Petitdidier et le saxophoniste Jean Querlier. C'est une évocation quasi cinématographique de la destruction de l'Amazonie et de la résistance locale, avec ambiance jungle, fléchettes empoisonnées et cuivres menaçants. Je m'y inspire des chanteurs du Burundi et Francis inaugure sa passion pour la composition assistée par ordinateur. Suit Les gueules cassées enregistré boulevard de Ménilmontant avec un magnifique effet Döppler inattendu. Bernard suggéra que nous enregistrions le feu dans l'âtre et le ralentissions pour obtenir un solo de percussion. J'aime énormément l'évocation fantomatique de ces explosions de bois mort. Bernard exploite le même procédé de vitesse que sur M'enfin dans l'album Rideau ! et utilise une assiette en aluminium comme timbre sur le bugle. En fin de face A, La Bourse et la vie se terminait par une pique anagrammatique, prononcée par mon père, à un directeur de France Musique qui nous avait roulés dans le cadre des ciné-concerts dont nous avions initié le retour.
La face B ne déroge pas au concept de carnage qui sous-tend tout le disque, écologiquement, socialement, économiquement. Elle s'ouvrait avec la chanson Rangé des voitures dont j'avais écrit les paroles et où le percussionniste Youval Micenmacher jouait sur un bidon d'huile cylindrique. Ce n'était pas la première fois que nous nous essayions à la chanson, et nous nous y collâmes plus sérieusement avec les albums Kind Lieder, Crasse-Tignasse ou Carton qui suivirent. Cabine 13 (contrepet rapporté par Bernard) insiste encore sur l'aspect "théâtre musical" de l'époque. Ce morceau avait pour but d'effacer tout ce qui précède avant Le téléphone muet où interviennent Jean Querlier (hautbois, cor anglais, flûte, sax), Youenn Le Berre (flûtes, basson), Michèle Buirette (accordéon), Geneviève Cabannes (contrebasse). Bernard y joue un rôle que j'avais construit dans le réel pour faire craquer un maniaque du téléphone qui harcelait deux de mes copines, dans l'esprit de L'arroseur arrosé. Nous finissions avec le délirant Passage à l'acte, entièrement vocal, le genre de pari expérimental dont nous étions friands.
Le CD se termine donc avec la version originale inédite de 20 minutes de La Bourse et la vie que je suis enchanté de découvrir enfin.

→ Un Drame Musical Instantané, Carnage, CD Klang Galerie, 18€

mercredi 15 septembre 2021

Contrebasse et viole de gambe pour Fin' Amor


L'alliance de la viole de gambe et de la contrebasse donnent à la fois un aspect ancien et moderne à la musique.
Cela n'a rien d'étonnant. Baroque et contemporain s'entendent souvent comme larrons en foire. Oh ce n'est pas que les créations du contrebassiste Jean-Philippe Viret et du gambiste Atsushi Sakaï soient folichonnes ! Ces deux-là sont plutôt graves, à l'image de leurs instruments. Entendre que c'est du sérieux. La rigolade se cantonne au hors-champ. J'avais été surpris par l'ambiance enjouée des loges lors des concerts de musique baroque, climat plus proche de celui du jazz que des classiques bien coincés. L'improvisation et la recherche sont le lot des anciens et des modernes. Ailleurs (un entre-deux ?) l'orthodoxie règne en maître, apanage d'une bourgeoisie figée dans ses us et coutumes. N'y voir aucune critique musicale, aucune époque ne m'est étrangère ou récalcitrante, même si mes affinités électives me tirent vers le romantisme et l'invention radicale, toutes périodes et styles confondus évidemment.


L'alliance de la viole de gambe et de la contrebasse donnent à la fois un aspect ancien et moderne à la musique.
Les cordes, frottées, frappées ou pincées, jouent sur ces deux tableaux. Elles n'ont pas d'âge, résistant mieux que n'importe quel autre instrument à l'électricité et à la surenchère sonore. Le duo est à la fois minimal et riche en harmoniques. Lorsqu'ils ne jouent pas leurs propres compositions, Jean-Philippe Viret et Atsushi Sakaï, que j'avais jusqu'ici entendu au violoncelle, remontent le temps en reprenant Jehan Simon Hasprois, Thomas Tallis et Guillaume de Machaut. Machaut ("aime assez à chahuter", comme l'épelait Bernard Vitet pour qui la Messe de Notre Dame était un des modèles) est de plus en plus reconnu par les contemporains, comme ils ont recours à la viole de gambe qui donne une couleur intemporelle à leurs compositions (il y en a d'ailleurs deux parmi les 18 musiciens du tout récent orchestre "La Sourde" monté par Samuel Achache, Antonin-Tri Hoang, Florent Hubert et Ève Risser). En tout état de causerie, on appréciera la délicatesse de Fin' Amor du duo Viret-Sakaï, introspectif et souterrain.

→ Jean-Philippe Viret - Atsushi Sakaï, Fin Amor, CD Côté Cour Production (CCProd)

mardi 14 septembre 2021

Les vies intimes de Barry Purves


His Intimate Lives, le DVD de l'animateur-marionnettiste anglais Barry Purves (site à butiner, c'est du miel) est accompagné d'un somptueux livret de 80 pages en largeur (Potemkine). Lorsque l'objet fait masse on dit que c'est une petite merveille. On ne compare pas les six films d'animation à la Pyramide de Khéops ou aux jardins de Babylone, mais ils en imposent par la maîtrise et la variété des tons. Bonus indispensables, la présentation de chaque film par l'auteur-réalisateur-animateur et son entretien avec Michel Ocelot apportent toute la lumière sur son travail d'orfèvre. Le livret rappelle les clés de l'animation image par image (stop motion) : l'écriture et la pré-production, la fabrication des marionnettes, la création des décors, l'éclairage et l'organisation du tournage, l'animation et la réalisation, la post-production.


De Next (1989) qui met en scène William Shakespeare au burlesque Hamilton Mattress (2001), chaque film possède sa propre ambiance, sa couleur, sa petite musique.


L'épuré Screen Play utilise les règles du Kabuki et du Bunraku (il y a vingt ans, j'avais adoré composer la musique de Bunraku, fantômes de la mémoire pour Jocelyne Leclercq et la Cinémathèque Albert Kahn !). Rigoletto (1993) est une réduction de trente minutes du tragique opéra de Verdi en version anglaise. L'érotisme d'Achilles (1995) est interprété par des sculptures grecques dans un souci de simplicité qui tranche avec le précédent ou Gilbert et Sullivan, The Very Models (1998), opéra comique mettant en scène les deux célèbres auteurs britanniques.
Les six joyaux de la couronne réunis dans ce beau coffret, et dont les pâles reproductions sur YouTube ne rendent évidemment pas la qualité (de plus ce ne sont pas mes préférés), constituent l'œuvre majeure de Purves. Manquent tous ses premiers et son dernier, Rupert Bear, 52 épisodes de dix minutes (2005-2007) comme ses contributions à Mars Attacks! ou King Kong. Barry Purves est également metteur en scène de pièces de théâtre et acteur...

Article du 1er octobre 2008

lundi 13 septembre 2021

Unheimlich Manoeuvre de Jo Berger Myhre


Rares sont les disques que j'ai envie de remettre sur la platine, aussitôt écoutés, puis le lendemain y revenir comme si c'était la première fois. Je ne m'attendais pas à être saisi par l'album Unheimlich Manoeuvre du bassiste norvégien Jo Berger Myhre pour avoir entendu la semaine précédente Stitches, le nouveau CD de son compatriote, le trompettiste Nils Petter Molvær, qu'il a coproduit et qu'il accompagne aux basses acoustique et électrique, augmentées de différents synthétiseurs et boîtes à rythmes. Même instrumentation pour Jo Berger Myhre, mais le disque planant du trompettiste n'apporte pas grand chose à sa production habituelle tandis que celui du bassiste nous entraîne dans un univers sombre et mystérieux où l'on est étonné qu'il y ait encore du son tant l'azur est profond et les nuages obscurs. J'ignore pourquoi j'ai pensé à Scott Walker ou au Double Negative de Low. Les drones orageux minimalistes, les courants d'air des effets électroniques et les basses vibrantes font planer une menace qui annonce la catastrophe plus tôt que prévue. Et néanmoins rien encore ne se voit. Rien encore ne s'entend : le message lui-même à présent s'est tu. Ce qui devait être dit l'a été. Silence.* Cela n'empêche pas les neuf pièces d'être variées dans le timbre comme dans le tempo. De l'une à l'autre, le tombak de Kaveh Mahmudiyan, la guitare acoustique dse Jo David Meyer Lysne, le piano droit de Jana Anisimova, l'orgue d'Ólafur Björn Ólafsson et la voix de Vivian Wang (lisant Raymond Carver) viennent apporter de nouvelles couleurs. Une histoire du temps, quand l'espace est trop large. Étrange, angoissant, c'est la traduction de unheimlich. À la manœuvre, un musicien au son riche et précis qui, pour avoir l'habitude de s'effacer derrière ses camarades, sait que l'objet, fut-il volant et non identifié, est tellement plus important que le sujet.

→ Jo Berger Myhre, Unheimlich Manoeuvre, CD/LP Rare Noise Records, également sur Bandcamp, CD £9 / LP transparent £20, dist. Differ-Ant
* C.F.Ramuz, Présence de la mort

vendredi 10 septembre 2021

Si "Les bourreaux meurent aussi", "Verboten!" recadre la chute de l'Allemagne


À voir les jaquettes de ces DVD, il est prudent de s'y prendre à deux fois avant de tourner à l'angle d'une rue ! La vermine n'est jamais très loin. Les hors-champs sont dans le cadre, deux plans dans la même image, avec le son comme si on y était, perspective menaçante.
Carlotta édite le film de Fritz Lang en version intégrale tel qu'il fut présenté aux USA en avril 1943. La version française, tronquée de vingt minutes, est également présente sur le double dvd comprenant une introduction et une analyse passionnantes de Bernard Eisenschitz abordant la collaboration du metteur en scène avec le dramaturge Bertolt Brecht, co-auteur du scénario. Les bourreaux meurent aussi (Hangmen also die) raconte la résistance du peuple tchèque contre les Nazis avec l'assassinat du Bourreau Heydrich, la solidarité des uns et la lâcheté des autres. Les récits parallèles entretiennent un suspense palpitant tout en rappelant les qualités sémantiques de Lang et la distanciation malicieuse de Brecht. Notons que Hanns Eisler composa la musique de cet excellent Fritz Lang, un avertissement contre l'organisation des forces du mal comme le réalisateur les multiplia tout au long de son œuvre.
En 1959, Samuel Fuller réalise un film sur la chute du 3ème Reich où il mêle images d'archives exceptionnelles (villes totalement détruites par les bombardements alliés, procès de Nuremberg...) à l'intrigue mettant en scène un soldat américain rencontrant une Allemande et brisant ainsi la loi anti-fraternisation du Plan Marshall.
Verboten!, signifiant "interdit" et bizarrement traduit en français par Ordres secrets aux espions nazis, insiste sur la différence entre Allemands et Nazis, une distinction rarement évoquée, mais que j'ai souvent entendue dans ma famille, que ce soit du côté maternel où mon grand-père, Roland Bloch, combattant des deux guerres, fait prisonnier et libéré, résistant devenu responsable du ravitaillement pour le Cantal, militait dans les années 50-60 au sein de la Protection Civile aux côtés de collègues allemands, ou du côté paternel malgré la déportation de mon autre grand-père, Gaston Birgé, à Auschwitz et les sévices endurés par mon père, dont le meilleur ami, fils d'un commissaire de police d'une ville de province allemande, Bielefeld, et militant anti-Nazi, périt hélas dans le torpillage de son sous-marin. Fuller insiste aussi sur la connaissance de l'existence des camps de concentration qu'il avait contribué à libérer lorsqu'il était soldat au sein de son régiment, The Big Red One. Mes parents, qui ne mélangeaient pas nationalités et choix politiques, me firent apprendre l'allemand en seconde langue, et, lorsque je souhaite faire la part des choses, me viennent souvent les mots de Manouchian dans sa dernière lettre à sa femme Mélinée, repris par Aragon dans son poème L'affiche rouge, mis en musique par Léo Ferré : " je meurs sans haine pour le peuple allemand ".


Depuis 45 ans j'ai gardé le souvenir indélébile de la première scène de Verboten! citée dans le Cinéastes de notre temps (réalisation d'André S. Labarthe non rééditée) consacré à Samuel Fuller. Son incroyable bande-son ponctue le premier mouvement de la Vème symphonie de Beethoven par le bruit des combats au milieu des ruines. Le rythme du montage et la chorégraphie s'appuient sur le thème universellement célèbre du compositeur allemand, paradoxalement utilisé par Radio Londres pour symboliser la victoire : ti-ti-ti-taaa = V en morse..._ Beethoven avait dédié sa 3ème (l'Héroïque) à Bonaparte pour se rétracter lorsque celui-ci s'autoproclama empereur : «N'est-il donc, lui aussi, rien de plus qu'un homme ordinaire ? Maintenant, il va, lui aussi, fouler aux pieds tous les droits de l'homme pour n'obéir qu'à ses ambitions. Il s'élèvera au-dessus de tous les autres et deviendra un tyran.» Bien que ce soit le seul film de Fuller que je n'avais jusqu'ici jamais vu en entier, dans mes conférences j'ai souvent pris en exemple la partition, qui passe sans transition de percussions contemporaines aux accords de Richard Wagner et au thème de Ludvig van, pour évoquer l'utilisation de la musique préexistante au cinéma et l'intégration des bruitages à la partition sonore. J'ai toujours été un grand fan de Fuller pour son style direct et entier, jouant des images pieuses et des tartes à la crème en les retournant comme des gants, manipulant les McGuffins hitchcockiens et les poncifs de manière outrancière pour révéler les intentions cachées de l'inconscient collectif.
Avec le triple Criterion présentant ses trois premiers films, I shot Jesse James, The Baron of Arizona et The Steel Helmet (J'ai vécu l'enfer de Corée), ce dvd édité par Warner enrichit la cinémathèque fullerienne déjà riche de Fixed Bayonets, Pick Up on South Street (Le port de la drogue), House of Bambooo, Run of the Arrow, Forty Guns, Merrill's Marauders, Shock Corridor, The Naked Kiss, The Big Red One (Au-delà de la gloire), etc. Je suis toujours à la recherche des éditions dvd de Park Row, The Crimson Kimono, Underworld U.S.A., Dead Pidgeon in Beethovenstrasse et de ses réalisations pour la télévision... Il existe aussi un film sur lui d'Adam Simon intitulé The Typewriter, the Riffle & the Movie Camera.
Quant à Lang, je suis à l'affût de son dernier film, Die tausend Augen des Doctor Mabuse (Le Diabolique docteur Mabuse), qui reprend une fois de plus le thème du complot mafieux et de la manipulation de masse de façon visionnaire.
[J'ai trouvé tous ces films depuis la rédaction de cet article].


Article du 24 septembre 2008

jeudi 9 septembre 2021

The King of New York


Par quel bout prendre ce film et sa présentation ? Après un échec à sa sortie en 1990, The King of New York est devenu un film culte. Est-ce parce qu'il signe en beauté la fin d'un genre, film de gangsters dans la saleté du New York de l'époque ? Pour sa fameuse distribution à commencer par Christopher Walken, exceptionnel comme toujours, ses yeux et son corps capables d'exprimer ou susciter des émotions contradictoires, mais aussi David Caruso, Laurence Fishburne, Victor Argo, Wesley Snipes, qui n'étaient pas encore des acteurs confirmés ? Est-ce parce qu'il représente une métaphore de la Grosse Pomme (The Big Apple est un des surnoms de NYC) livrée à la corruption ? La justification philanthropique du chef de gang est-elle troublante à ce point ? Quelle différence Abel Ferrara fait-il entre les gendarmes et les voleurs, tous des assassins. Il se rapproche de Pasolini sur la question de la lutte des classes, les flics sont des prolos, les bandits roulent sur l'or en grands "saigneurs". C'est aussi un des films les plus accessibles de son réalisateur, avec Bad Lieutenant tourné deux ans plus tard. Ferrara connaît son sujet, c'est sa ville, son quartier. La lumière et le cadre y sont magnifiques, toujours justifiés par l'action ou les intentions de son auteur ; la musique épouse parfaitement les poncifs attendus ; bon, ça canarde dans tous les sens dans ce monde de machos, mais il faudra attendre quelques années pour rectifier ce tir, et encore ! L'entretien récent de Ferrara avec Nicole Brenez est passionnant, tout comme celui du producteur Augusto Caminito, The King of New York étant un film 100% italien. La liberté dont a joui le cinéaste y est certainement pour quelque chose dans la réussite de l'entreprise. L'édition Carlotta offre enfin plusieurs versions selon les manies de collectionneur de chacun. Et puis j'y reviens, mais voir danser Christopher Walken comme, dix ans plus tard, dans Weapon Of Choice de Fatboy Slim ft. Bootsy Collins est un régal !



→ Abel Ferrara, The King of New York, Carlotta Édition Prestige Limitée Combo 4K UHD/Blu-ray + Memorabilia 35€ / 4K 25€ / DVD 20€

mercredi 8 septembre 2021

Déconstruction


Les cicatrices sont nombreuses, mais l'ouverture sur le monde tient debout, rideaux ouverts ou tirés. Il existe tant de manières de comprendre comment on en est arrivé là. Là, où cela ? "Ça" ou las, évidemment ! Cocktail d'émotions liées à l'enfance, déficit des années antérieures, révélations analytiques, prise de conscience politique, rencontres déterminantes, situation historique, mise en perspectives, libido et j'en oublie certainement dans ce dédale où l'inconscient fait le bras de fer avec le fier à bras.
Je fus longtemps handicapé par des passages colériques qui me faisaient grimper au plafond et m'écraser ensuite par terre dans une flaque de larmes. Le modèle parental était certainement responsable, mais le déclic m'était propre. Je m'empêchai d'abord d'alimenter la spirale mortifère. Il fallait remonter le temps. Lorsque j'eus identifié l'étincelle, un fort sentiment d'injustice, j'enrayai le pitoyable processus. Une lumière rouge clignotait dans mon ciboulot pour annoncer le danger. Voilà bien des années que je n'ai même plus besoin d'y faire attention. Un automatisme chasse l'autre. Mais quelles épreuves ai-je fait subir à mes proches ! La maturité permet parfois de régler son compte à ce qui ne nous appartient pas vraiment. Nos faiblesses peuvent aussi nous faire tomber entre les serres de manipulateurs, provocateurs malins qui se jouent de nous. Le travail que j'évoque permet éventuellement de s'en affranchir. De toutes les façons, on ne peut pas changer l'autre, mais seulement l'accepter, ou pas. C'est à soi de faire le boulot au lieu de l'exiger de son, sa ou ses partenaires... Passer son chemin reste une option. Aucun n'est jamais tracé pour toujours. Il est à choisir chaque matin sur la Carte du Tendre.
Ce n'est hélas pas l'unique écueil de mon équilibre, heureusement pas si précaire, mais il y a encore beaucoup de travail. Par exemple, face à un enjeu où je me sens incompétent, ou du moins fragile, je fonce tête baissée, escaladant la colline au delà de mes forces, mais incapable de m'arrêter avant d'avoir atteint le sommet a priori inaccessible. Les risques peuvent être physiquement considérables. Je n'entends plus les voix de la raison et j'avance, peut-être fier d'avoir bravé ce qui me semblait à moi impossible. Ce volontarisme est probablement l'histoire de ma vie. J'ai sans cesse cherché à contourner l'obstacle. Que ce soit au cinéma ou en musique, mes incompétences m'ont forcé à inventer des routes inédites. Longtemps j'ai caché mes agissements d'usurpateur, avant de comprendre qu'ils m'avaient ouvert une voie royale. Les autodidactes connaissent bien ce sentiment. Ce n'est pas si simple. Quelle différence y a-t-il entre l'état somnambulique de la création et l'aveuglement de l'excitation du forcené ? Quand est-on véritablement soi-même ? Est-ce même souhaitable ? On n'est jamais seul. Nous devons composer avec d'autres systèmes, d'autres personnalités, pas moins complexes.
Je m'étale dans ces billets intimes, devenus extimes par le biais de la publication quotidienne du blog. Au quotidien j'interromps trop souvent, parce que j'anticipe, à tort ou à raison, la pensée de mes interlocuteurs. Ce sentiment de prescience me joue des tours. D'où vient cette impatience à avaler le monde, accumulant un savoir encyclopédique, tant dans sa superficialité que sa profondeur ? L'impression que tout ce que l'on apprend à connaître permet d'accoucher du bon raisonnement, d'une œuvre juste. Il n'y a jamais qu'une solution, celle que chacun choisit, pas moyen de revenir en arrière. On avance, coûte que coûte. C'est pourtant dans l'écoute que réside le secret. Respectivement les interruptions ne me causent aucun dommage. Je pratique le montage, favorisant la dialectique dans tous les aspects de ma vie. Je me plante si j'oublie que ce n'est pas applicable à celles et ceux qui me font face. Chacun possède son art et sa manière.

mardi 7 septembre 2021

Êtes-vous heureux ?


En relisant mon article du 16 septembre 2008, je suis encore plus inquiet qu'alors. Les populations sont anesthésiées depuis plus d'un an par la crise dite sanitaire. On nous raconte n'importe quoi et son contraire. À qui, à quoi se fier ? Le clivage gauche-droite est remplacé par les provax et les antivax, par celles et ceux qui craignent pour leur vie ou celle de leurs proches, et les autres qui sont catastrophés par la société que les puissants nous préparent. La démobilisation est à son comble. Le passe sanitaire transforme les restaurateurs et les organisateurs de spectacles en flics. Les cerveaux prennent le moule. La droite saisit l'opportunité et crée des amalgames. En fait tout le monde crée des amalgames. Le capitalisme s'est refait une santé sur le dos d'un virus qui mute, qui mute, mute, mute... Mais comment gérerons-nous les prochaines catastrophes, probablement beaucoup plus graves, que ce soient de nouveaux virus ou les conséquences du réchauffement climatique ?

Celluloïd, encre, laque, allumette. Nous allons encore nous faire passer pour de grands paranoïaques. Il n'y a pas grand chose à y faire. Avec quelques amis, nous évoquions la thèse du complot dont nous affublent celles et ceux qui préfèrent ne pas faire de vagues, absorbant docilement la potion. C'est que le soporifique a prouvé son efficacité ! On nous dit que la manipulation serait trop énorme. Et Dieu(x) dans tout ça ? Oui, que pensez-vous de Dieu(x) ? Pour un athée, n'est-il pas la plus extraordinaire manipulation de l'histoire de l'humanité ? C'est gros comme une maison, mais la grande majorité des bipèdes de la planète s'y conforment. Ciel, nous sommes faits ! Conditionnés. Toute organisation sociale est pensée pour nous assujettir. Les esprits rebelles sont dénoncés, torturés, lapidés, brûlés, ou plus "humainement" enfermés. La famille est un des piliers de l'entreprise. Nous mangeons ce que l'on nous dit de manger, nous roulons ce que l'on nous dit de rouler, nous volons comme on nous dit de voler, nous pensons ce que l'on nous dit de penser, nous rêvons dans les limites de ce raisonnable. Nous consommons, nous cautionnons. Je comprends les ermites, mais je me vois mieux en phalanstère ! Impossible de s'échapper. L'engagement politique est encore une manière de l'accepter. Le refus passe par la délinquance, la folie ou l'art.
Il y a des nuances, mais rien ne s'acquiert sans douleur. Le vrai travail n'est pas celui qui profite aux patrons. Résistance active. Le devoir de penser par soi-même. Agir. Tout est organisé pour ne profiter qu'à un tout petit groupe, suffisamment important pour permettre au système de perdurer. Les "révolutionnaires" en sont aussi les garants. Sans controverse, le système s'épuise de lui-même. L'étau est bien serré. Notre civilisation est en bout de course. Le découragement gagne les militants. Après quelques grosses catastrophes économiques ou écologiques, de nouvelles utopies verront le jour. Anesthésiés, les êtres humains n'ont jamais su faire autrement. Faut que ça saigne pour remettre les prétendues valeurs immuables en question et faire masse. Je ne suis pas certain d'être clair. Nous acceptons les us et coutumes pour argent comptant. Pas question d'imaginer d'autres manières de vivre. Ordre, travail, famille, patrie, propriété, tout est cadenassé. Les politiques jouent sur la sécurité, il n'y en a aucune. C'est un rappel à l'ordre. Ne pas se révolter. Accepter son état de petit soldat. Avaler le poison jour après jour, 20 heures après 20 heures, la messe est dite. Nerf des rapports homme-femme, la sexualité est tabou. Quelle est notre marge de manœuvre ? À chacun de la définir si nous ne voulons pas vieillir prématurément. Il y a tant de morts-vivants (clin d'œil à Romero). Une question en attendant, reprise du formidable film de 1961 d'Edgard Morin et Jean Rouch, Chronique d'un été : "êtes-vous heureux ?"

lundi 6 septembre 2021

L'harmoniseur vocal plein gaz


Il semble que mes cordes vocales n'ont pas été touchées par l'ablation de la thyroïde, mais je ne peux pas faire grand chose. Monter dans l'aigu exige une petite gymnastique. J'ai également un peu de mal à déglutir et le torticolis passe vraiment lentement. L'impression qu'un imbécile a voulu me montrer comment on fait un nœud de cravate, mais il a serré comme une brute, de l'intérieur. J'imagine que tout cela s'assouplira avec la cicatrisation qui tire sur mon cou.

Retour vers le futur.
On connaissait l'effet de l'hélium inhalé qui transforme la voix en Donald Duck en dehors de servir à gonfler les ballons. L'hexaflorure de soufre, cinq fois plus lourd que l'air, produit l'effet inverse en modifiant la voix en basse profonde, effet de ralenti obtenu artificiellement en ralentissant la vitesse de défilement d'une bande sur un magnétophone. La vélocité du son dans SF6 est 0,44 fois plus lente que dans l'air. Dans l'hélium, la vitesse est trois fois supérieure. La fréquence fondamentale de la cavité buccale étant proportionnelle à la vitesse du son dans le gaz, ces manipulations respiratoires attaquent les formants et produisent ces étonnantes transformations. Idem avec le protoxyde d'azote dit gaz hilarant...
Attention, tous ces produits peuvent être extrêmement dangereux : l'expérience doit rester courte et exceptionnelle. Inquiétez-vous si vous trouvez des cartouches argentées jonchant le sol à proximité des lycées ou ailleurs. Ces produits font des ravages sur la santé des ados. De toute manière les stocks d'hélium seront épuisés d'ici 2025. Depuis l'apparition des harmoniseurs sur le marché des effets sonores électroniques, on peut transformer sa voix en temps réel sans aucun risque, mais c'est évidemment moins drôle qu'émis acoustiquement par sa propre bouche.


Pratiquement lors de tous mes concerts j'utilise un vieil Eventide H3000, dit harmoniseur intelligent, qui me permet d'intervenir sur de nombreux paramètres, effets de glissés, découpages mélodiques par sauts de fréquences, infra-sons, etc. J'ai également conservé un Korg DVP1, l'un des premiers harmoniseurs polyphoniques contrôlables au clavier, utilisable aussi en vocodeur, encore que la dernière fois que je l'ai allumé j'ai eu l'impression qu'il avait rendu l'âme. Par contre la pédale H9 MAX d'Eventide sur laquelle je branche ma shahi baaja, le frein inventé par Bernard Vitet (contrebasse électrique à tension variable) ou mon kazoo amplifié offre des possibilités fabuleuses de transformation des sons.

Article réactualisé du 12 septembre 2008

vendredi 3 septembre 2021

Les petits livres de mcgayffier


Trente-cinq ans d'amitié n'ont pas altéré le plaisir de la découverte, à lire la poésie de Marie-Christine. Nous habitions dans le même immeuble, boulevard de Ménilmontant. La douzaine d'enfants avaient fonction de go-betweens. Des messagers. Bien que n'ayant produit qu'une fille, j'avais quatre ou cinq mômes à la maison ou bien aucun. De loft en loft, nous circulions dans les étages et nous retrouvions pour des fêtes joyeuses dans la cour. Tout ce petit monde a grandi. Nombreuses amitiés ont perduré au delà des déménagements. Certaines sont restées comme des sœurs pour Elsa. Je joue régulièrement avec Antonin. Anh-Van me soigne. Avec Pascale et Sonia, Marie-Christine est l'une des rares à savoir me lire entre les lignes et j'apprécie autant sa peinture que ses textes oulipiens à la mise en pages mallarméenne. mcgayffier, c'est son nom de plume et de pinceau, a d'ailleurs commis la pochette de mon dernier album, Pique-nique au labo, et le texte du livret que mes vingt-et-une premières sessions ont inspiré...
Parallèlement à ses expérimentations picturales où elle explore couleurs et textures, mcgayffier publie régulièrement des petits fascicules poétiques où la méthode accouche d'œuvres protéiformes que chacun/e peut interpréter librement. C'est ce qui me plaît dans la poésie, comme dans la musique, ou même dans toutes les œuvres qui trouvent grâce à mes yeux et mes oreilles. J'imagine qu'il en est de même avec le goût, l'odorat et le toucher, le tout se retrouvant dans le sixième sens, aussi mystérieux qu'il est évident. Dans ses travaux littéraires et picturaux, on découvre des couches géologiques où le réel se fond dans la pensée, et l'évocation dans la matière plastique. Si l'artiste a revendiqué le statut de technicienne de surfaces, elle sait mettre en relief la banalité formatée de nos vies comme la sublimation de nos rêves infinis. Le vernaculaire y croise l'exceptionnel grâce à la dialectique du montage.
Deux de ses derniers ouvrages, auto-produits, découpes (une ventriloquie à vue) et Formatur(es) (ès)Artforum, m'ont offert quelques heures en plongée, malgré leur (relative) brièveté. Le premier est "composé de mots découpés au cutter et avec une inattention précise dans des programmes de spectacles (théâtre d'Aubervilliers 2017-2018, 2019-2020 ; théâtre de l'Échangeur de Bagnolet 2019-2020 ; Festival d'Automne 2019-2020)". Le second, mon préféré, consista à "prendre au hasard un numéro par an de la revue américaine Artforum ; traduire tous les titres d'exposition rencontrés ; fabriquer un texte en trois parties à partir de la liste des mots collectés ; choisir dans la liste trois mots comme leviers de départ & trois mots pour paliers provisoires d'atterrissage (les titres d'expositions comportent assez souvent trois termes) ; répéter l'opération pour les treize années d'abonnement."
Ceci c'est la cuisine. Le menu se déguste tranquillement, les plats succulents se succédant au rythme du lecteur ou de la lectrice.

Pour en savoir plus, le site de mcgayffierça s'écrit et ça s'expose.

jeudi 2 septembre 2021

Duo Du Bas - Suzanne - Pelouse


Déposés en mon absence dans la boîte aux lettres, 3 disques de chansons dans l'air du temps, inventives et délicates. Ces albums sont personnels tout en rendant hommage aux anciens dont ils ont hérité.
Duo Du Bas me fait penser à Camille et évidemment aux terroirs dont les deux chanteuses sont originaires. La Basque Hélène Jacquelot et la Bretonne Elsa Corre se sont inspirées de la rencontre de sept vieilles dames qu'elles ont prises à leur jeu. Elles mêlent leurs jolies voix à celles de ces Géantes qui apparaissent de temps en temps, un autre temps, temps de toujours où l'enfance est soulignée par des jouets mécaniques, toupies, ballons... Et cela fonctionne.


Suzanne, ce sont des chansons instrumentales, mélodies sans paroles, musique de chambre articulée par la clarinettiste Hélène Duret, le guitariste Pierre Tereygeol et la violoniste alto Maëlle Desbrosses. Délicatesse des timbres, tendresse des intentions. La musique folk a souvent influencé les classiques. Les improvisateurs s'y faufilent. Cela fonctionne encore.


Pelouse, voix grave de Xavier Machault, textes flippés, parlé-chanté, arrangements de Valentin Ceccaldi (basse, violoncelle, percussion, synthé basse, flûte à bec) et Quentin Biardeau (sax ténor, claviers, flûte à bec, percussion) avec des interventions de Roberto Negro (piano), Laura Cahen (voix, guitare), Théo Lanau (batterie), Gabriel Lemaire (clarinette). Je ne connais pas assez les chanteurs français, un peu Murat, un peu Léotard. Et cela fonctionne toujours. Ajoutez Mathieu Pion pour le son et une belle pochette colorée d'Aurélie William Levaux. Leur Bowling rock et roule, c'est de la balle !



→ Duo Du Bas, Les Géantes, CD Musiques Têtues, dist. L'autre distribution, 12,99€
→ Suzanne, Berthe, EP suzannemusicband, Bandcamp, 5€
→ Pelouse, Bowling, CD Matcha / le Grille Pain, dist. Inouïe, 15€ (LP 20€), sortie le 17 septembre 2021

mercredi 1 septembre 2021

Grandeur et décadence


Je me suis donc octroyé l'équivalent d'un arrêt maladie jusqu'à fin septembre, histoire de bien vivre ma convalescence. Cela me laisse le temps de laisser venir les idées sans rien forcer. J'ai une telle soif de changement, de ce côté-là je tiens le bon bout ! Tous les dix, vingt ou vingt-cinq ans je sens le besoin irrépressible de faire ma mue, inventer quelque chose de totalement inédit. L'étincelle peut surgir à n'importe quel moment. Je me souviens de la fois où j'ai mis la main sur la poignée de la porte de la cuisine de l'Ile Tudy en venant du jardin. Flash. C'est ainsi qu'étaient nés Urgent Meeting et Opération Blow Up qui renaîtront plus tard sous la forme des sessions d'improvisation rassemblées sous le titre Pique-nique au labo. Je ne sais pas pourquoi ces maigres réflexions m'ont été dictées par l'article du 30 septembre 2008 que je reproduis ci-dessous...

Après une journée à passer des coups de fil sur trois lignes en même temps, régler des détails de régie pour le spectacle de samedi et découvrir que mes problèmes de mail venaient une fois de plus de mon fournisseur d'accès Online, je ne trouvais rien à raconter de passionnant. En désespoir de cause, j'ouvre un tiroir dans lequel j'ai rangé des babioles lors de mon emménagement, des trucs qui ne servent à rien mais dont je n'arriverai probablement jamais à me défaire. Les souvenirs portent bien leur nom. Ils font remonter à la surface des histoires oubliées, des pans entiers de nos vies, anecdotes tragiques ou amusantes, petits cadeaux attendrissants, rencontres sans suite... Côte à côte, je tombe sur des reproductions des premiers dollars américains rapportés de mon premier voyage en 1965 et des paquets de cigarettes bosniaques vides, fabriqués avec des pages de livre, des emballages de savonnettes et de bas de femme recyclés. Le contraste me saute aux yeux. La misère et l'opulence. Un nouveau monde et la fin d'un autre.
Les assignats ont gardé le parfum sucré du faux parchemin, 4 dollars "espagnols" de 1778 de Caroline du Nord, trois de Rhode Island portant le numéro 2298 avec le taux des intérêts, 8 de la Baie du Massachusetts, le tout échangeable contre des pièces d'or ou d'argent... Dans la même boutique, j'avais acheté des facsimilés de la Déclaration d'Indépendance du 4 juillet 1776 et de la Constitution de 1787. Leur texture me faisait rêver, comme la carte de l'île au trésor du Capitaine Flint. Le texte ouvrait des perspectives qui se refermeraient trois ans plus tard.
Les paquets de clopes raplaplas, fabriqués avec des papiers de récupération, sont moins glamour. Il n'y avait plus grand chose à manger, mais les Sarajéviens continuaient à fumer. Allez savoir de quoi étaient faites leurs cigarettes ! Ça esquintait moins les bronches que les obus des monstres ne vous arrachaient la tête. C'est tout ce que j'avais réussi à rapporter, un billet de 5000 dinars sans valeur, un timbre-poste sans utilité puisqu'aucune lettre ne pouvait sortir de la ville assiégée et deux paires de privglovke (orthographe approximative), soit les dernières chaussettes à semelles d'une vitrine vide qui n'aurait plus de raison d'être le lendemain matin. J'ai aimé vivre avec ces gens qui n'avaient rien, partageaient tout.
Je jette tout cela en vrac sur le scanner. Le blason des États Unis s'est bien terni. À défaut d'être craints, ils ont réussi à se faire haïr par le reste de la planète. La fin d'un nouveau monde. La boucle est bouclée. Les dollars d'aujourd'hui n'auront bientôt pas plus de valeur que ces bouts de papier jaunis. Souvenirs. On gardera les meilleurs. Sans tabac, les emballages de fortune ne signifieront plus rien à celle qui les découvrira un jour dans ce capharnaüm. Heureusement, j'ai conservé trois paquets pleins, plus explicites, évidemment infumables. L'ont-ils jamais été ? Une autre fois, je vous raconterai ce qu'il y a de chimères entassées dans ce tiroir du bas.
Plus le temps avance, plus le tri devient nécessaire. Les souvenirs n'ont pas tous la même valeur. L'accumulation est étouffante. Je dois me replonger dans les archives sonores exhumées pour mon disque et que j'avais laissées de côté ces derniers jours. Là, je me laisse aller...

mardi 31 août 2021

Mixology de Katerina Fotinaki


Je suis toujours surpris et agréablement surpris par des albums qui échappent aux classifications qu'imposent les marchands. En recevant celui de Katerina Fotinaki, je m'attendais évidemment à un disque de "musique du monde". Elle avait collaboré aux projets de sa compatriote Angélique Ionatos, mais j'ignorais qu'elle avait étudié avec Bernard Cavanna au Conservatoire de Gennevilliers. Tout cela s'échappe en fumée, bulles de savon, petites étincelles pop qui me rappellent l'approche jadis d'une Natacha Atlas. En mélangeant des reprises de Kiss Off de Violent Femmes, Carmen de Bizet, Septembre de Barbara, une berceuse de Benjamin Godard ou un rebetiko avec des compositions personnelles, Katerina Fotinaki construit un puzzle fictionnel qui nous fait parcourir l'arc-en-ciel de ses enchantements. Les textes de Louise Labbé, Kostis Palamas, Françoise Lo, Guillaume de Machaut, T.S. Elliot, William Blake transforment l'onirisme en poésie du quotidien. S'accompagnant de toutes sortes de guitares, de basses, de percussions, d'anches libres, en chantant en français, anglais et grec, elle alterne monologues et dialogues aéroportés et glisse sur des pistes aux couleurs aussi vives qu'inattendues. Il s'agit bien de la musique du monde, mais sans que cela soit un genre ou un style, son éventail représentant simplement un amour encyclopédique pour la voix et les émotions qu'elle transmet, universelles, magiques.

→ Katerina Fotinaki, Mixology, CD Klarthe, dist. Socadisc, 15€, sortie le 10 septembre 2021

lundi 30 août 2021

Mémoires d'une savonnette indocile


Les Mémoires d'une savonnette indocile rédigées par Luc Moullet auront merveilleusement accompagné ma première semaine de convalescence. Comme ses films, ses écrits sont à la fois drôles et passionnants. "Je pense qu'il n'y a de vrai comique que sur des sujets sérieux." Quel plaisir que ses souvenirs aux Cahiers du Cinéma, fourmillant d'anecdotes croustillantes sur ses camarades de la Nouvelle Vague, et l'évocation de ses tournages m'a donné envie de revoir ses courts et ses longs, travail au long court...

En mai 2009, j'avais écrit "Luc Moullet enfin !":


Luc Moullet est drôle. Il prend son temps.
Luc Moullet est drôle. Il filme son temps.
Luc Moullet n'est jamais aussi drôle que lorsqu'il joue dans ses films ou qu'il les présente.
Ses films mettent du temps à sortir au cinéma, 24 ans en moyenne !
Certains atteignent des sommets. D'autres planent on ne sait-z-où ?
Anatomie d'un rapport (1975) et Genèse d'un repas (1978) (ci-dessus) sont des chefs d'œuvre du docu-fiction. Des films clés de l'histoire du cinéma.
Sérieusement drôles et drôlement sérieux.
Dix courts-métrages spécifiés "très drôles (sauf un)" [...], avec Luc Moullet littéralement « en shorts ». De Un steak trop cuit (1960) à Le litre de lait (2006), en passant par Essai d'ouverture (1988) et Toujours plus (1994), le réalisateur nous explique sa manière de voir le monde, unique, cocasse, critique, là où tout se qui tombe à côté de la plaque est ramassé par de braves gens qui s'en tiennent aux faits. Généreux, Luc Moullet devrait passer en potion quotidienne, autour du Journal de 20 heures, comme jadis Les Shadoks, Desproges ou les Deschiens. Il faut insister pour que le réalisateur y interprète son rôle.
Des deux longs métrages publiés récemment par blaq out, je préfère "Le prestige de la mort" aux "Naufragés de la D17". Moullet est plus à l'aise pour se diriger dans l'absurde qu'avec ses comédiens dont les à-peu-près rappellent ceux des interprètes de Mocky.
Si Moullet sait prendre son temps, c'est qu'il n'est pas pressé de mourir, même pour faire vendre ses films. Il n'est jamais aussi bon que lorsqu'il tente sincèrement de comprendre comment fonctionne un système. Changement d'angle assuré. Et ne manquez surtout pas la présentation de chaque film, court ou long, par leur auteur.



Douze ans plus tard, à 83 ans, Luc Moullet termine ses Mémoires d'une savonnette indocile sur une complainte du "progrès", rappelant les propos de Jean Renoir : "Il y a une seule chose dont je suis à peu près sûr, c'est que le progrès a été une erreur, et que plus nous possédons de commodités matérielles, plus notre situation s'en trouve compliquée." Ses vœux vont à freiner ou arrêter le changement climatique, et de hurler à la dernière ligne : "À bas la vitesse, la fibre, les 4 et 5G ! Vive le ministère de la Dénumérisation !". C'est que toute sa vie Luc Moullet aura été un adepte du Système D, jonglant en coquin avec le Système lui-même (pas le D cette fois, mais celui qui nous empêche de nous émanciper), mettant en scène l'absurdité de nos vies en nous faisant rire de nous-mêmes.

→ Luc Moullet, Mémoires d'une savonnette indocile, 400 pages, Ed. Capricci, 22€

vendredi 27 août 2021

Atmosphère, atmosphère


Changer d'atmosphère me fait un bien fou. Pourtant rien ne me poussait à quitter mon hôtel du nord, si ce n'est le désir d'embrasser ma fille et son fils. Les attentions délicates participent à ma convalescence qui se déroule on ne peut mieux. À Paris j'étais tout autant dorloté et j'y flottais sur un petit nuage, mais mon cœur est en voyage, sur fond de ciel bleu. La cicatrice est à peine visible, comme une ride, un cou devant en surface. Hélas j'ai encore la nuque raide, m'obligeant à porter de temps en temps une minerve souple pour soulager la douleur et le poids lourd de mes pensées légères ! Je vogue ailleurs. Lis. Ris. Je regarde le passeur qui va et vient d'une rive à l'autre tandis qu'Eliott joue au ballon avec d'autres de son âge dans la pataugeoire le long de la Loire. J'ai une tendresse particulière pour les passeurs. Mon père, Jean-André Fieschi, Bernard Vitet, les femmes avec qui j'ai vécu, tous les enfants du monde, mes lectures, Cocteau, Ramuz, Schnitzler, Vercors, Michaux...
J'habitue surtout mon cerveau à la nouvelle vie qui me sourit, résurrection vivifiante, mouvement contraire à l'effondrement qui nous pend au nez. Je ne prendrai donc plus l'avion. Le moins possible, me dis-je, pour me rassurer. De même, la viande s'est raréfiée sur ma table. Plenty, More plenty et Flavour, les trois volumes d'Ottolenghi consacrés à la cuisine végétarienne, fourmillent d'idées. Je me suis donné jusqu'à fin septembre pour terminer ma mue. Imaginer une nouvelle musique est / sera si excitant. J'ignore d'où viendra l'inspiration, mais c'est une évidence. J'ai traversé ainsi plusieurs révolutions, des cercles qui passent par le même point en changeant chaque fois de couleur. Serait-ce l'orbite de la musique des sphères ?
Dragon, je renais une fois de plus de mes cendres. Pas l'impression pourtant d'avoir eu un cancer. J'étais trop calme, résigné à traverser tranquillement l'épreuve. À Saint-Louis, pendant les attentes, je méditais. Pas vraiment en salle de réveil où je suis resté six heures. C'est beaucoup. Dans ma perception diffuse et morphinée, le plafond réfléchissait un hôpital de campagne (Mash ?), dizaines de lits à roulettes les uns à côté des autres qu'on évacuait les uns après les autres, jusqu'à me laisser seul. On éteignit les lumières derrière moi au fur et à mesure que je m'enfonçais dans les couloirs et les ascenseurs. Dans l'obscurité de ma chambre je respirai enfin. Derrière le paravent Jérôme m'a parlé musique jusqu'à une heure du matin, réduisant le stress qu'avait subi mon corps pendant près de deux heures, l'égorgement. Le lendemain matin, tournez manège, nous avons fait plus ample connaissance. J'ai eu de la chance d'avoir un si bon compagnon de chambrée. C'est passé vite. Je m'étais inquiété de ne pouvoir prévenir que tout allait bien, mais les filles s'étaient connectées après avoir appelé le service chirurgical. Elles savaient. Une infirmière m'avait prêté un téléphone. Je ne me souvenais que de quatre chiffres sur les dix du numéro d'Elsa. L'infirmière a regardé le dossier.
Deux jours plus tard, c'était bon de rentrer à la maison, de serrer dans mes bras celles que j'aime. Doucement, d'abord. Depuis, je vis normalement, avec encore des petit coups de fatigue.
J'ai pris le train pour Nantes. À la gare je me suis arrêté chez Guerlais. Le Grand Beurre. Tout va bien si le cœur y est et que ma gourmandise est comblée. Mais je rentre déjà. Oh, que la vie est belle ! Qu'on ne s'y trompe pas, j'ai toujours mal à l'homme... Je ne comprendrai jamais. Sa violence, criminelle et suicidaire. Ce ne sera pas faute d'avoir essayé. Absurde. Des animaux dénaturés. Nous sommes. Je pense. Comme une bête.