Jean-Jacques Birgé

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vendredi 18 octobre 2019

WD-40 par Birgé Pontier Séry


De temps en temps j'invite des musiciens et musiciennes à participer à un laboratoire où nous enregistrons nos compositions instantanées avec pour seule perspective de passer un bon moment ensemble. Alors que nous avons l'habitude de nous rencontrer pour jouer, il s'agit ici de jouer pour se rencontrer, à l'image des albums Urgent Meeting et Opération Blow Up qu'Un Drame Musical Instantané avait réalisés avec 33 invités en 1991 et 1992. Comme le compositeur Jonathan Pontier m'avait proposé de faire ainsi ma connaissance, il m'a suggéré la guitariste Christelle Séry comme troisième partenaire. Le principe est, autant que possible, d'inviter des personnes avec qui je n'ai jamais collaboré et qui n'ont jamais joué ensemble. J'avais seulement eu l'occasion de discuter avec Christelle lors des concerts du Spat'Sonore...


Lundi matin, j'avais installé le studio pour qu'il soit le plus confortable, mais Christelle avait besoin de baisser le tabouret de piano pour s'y asseoir. Comme il était coincé, je suis allé chercher une bombe de WD-40 à la cave. À nous deux nous avons fini par y arriver et Christelle en a plus tard tiré le titre de l'album de ce qu'elle a appelé notre trio dégrippant ! De mon côté, j'ai choisi comme image un bouton électrique puisque nous sommes tous les trois branchés sur le courant. Je l'ai photographié cet été en Transylvanie, en zone interdite dans un bunker construit pendant la guerre froide.
J'ai placé un Neumann devant le Fender Hot Rod DeLuxe III prêté par Nicolas Chedmail pour sa Cherry du luthier d'Orléans, François Vendramini, tandis que Jonathan mixait sa collection de petits claviers (Arturia Microbute, Roland Ju-06 Boutique, Yamaha Reface CP, Moog model D). Pour ma part, j'utilisai Kontakt et Komplete sur le Mac, plus Ensoniq VFX-SD, Roland V-Synth, Lyra-8, The Pipe, Tenori-on et quelques instruments acoustiques (trompette à anche, flûtes, harmonica, guimbarde).
Peter Gabor, venu nous filmer en vue d'un portrait qu'il réalise sur ma pomme, a pris quelques photos dont celle ci-dessus. Jonathan a mis aussi quelques clichés noir et blanc sur FaceBook...


Quant à la musique, nous avons tiré au hasard et à tour de rôle les cartes d'Oblique Strategies de Brian Eno et Peter Schmidt. Elles nous ont servi de partitions pour chacune de nos improvisations. J'ai précédemment utilisé ce jeu pour les albums Game Bling avec Ève Risser et Joce Mienniel (2014), Un coup de dés jamais n'abolira le hasard avec Médéric Collignon et Julien Desprez (2014), Un coup de dés jamais n'abolira le hasard 2 avec Pascal Contet et Antonin-Tri Hoang (2015), Questions avec Élise Dabrowski et Mathias Lévy (2019) et le concert filmé À l'improviste avec Birgitte Lyregaard et Linda Edsjö (2014). Des films des concerts, où c'est au public de tirer les cartes, sont également en ligne sur YouTube (avec Collignon, Desprez, Contet, Hoang, Lyregaard, Edsjö)...
Christelle raconte que nos sons la poursuivirent pendant des heures (ainsi que les parfums de la glace savourée au dessert !) et sur FaceBook Jonathan écrit : On m'avait prévenu : aller chez Jean-Jacques Birgé pour faire de la musique et partager c'est mettre la main sur un coffre-fort d'instruments, d'objets, de sons, de sensations, de souvenirs d'art et d'artistes, à la croisée de tous les sentiers, pour les enfants et les initiés, les poètes, ceux qui "ont du talent et qu'ont pas la grosse tête" comme le chantait Vassiliu. C'est en plaisir total qu'aujourd'hui, avec lui et ma grande amie la guitariste Christelle Séry, nous avons ag-gravé quatorze moments musicaux de pure improvisation...
Voilà, cela ne nous appartient plus. Au plaisir !

→ Birgé Séry Pontier, WD-40, en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org
comme 78 autres albums (sans compter les publications vinyles et CD),
soit 2035 pièces pour la plupart inédites d'une durée totale de 154 heures !

jeudi 17 octobre 2019

Eve Risser après un rêve


J'ai souvent raconté comme j'apprécie particulièrement le piano préparé depuis que j'ai découvert les Sonates et Interludes de John Cage et le disque de François Tusques au Chant du Monde. Son 33 tours faisait partie d'un lot de la collection Spécial instrumental ainsi que des livres des Éditions Sociales, le tout correspondant à mon salaire pour avoir sonorisé la Fête du Livre Marxiste en 1975 ! Ces dernières années de plus en plus de pianistes ont transformé leur instrument en orchestre de gamelan en insérant toutes sortes d'objets dans les cordes, tous avec talent, mais il est rare que ce soit sur un piano droit. Eve Risser ne recule devant aucun obstacle pour que ses rêves deviennent réalité. J'ignore quelles préparations elle utilise, chacun, chacune a ses petits secrets, mais je me souviens qu'en 2014 elle avait fixé des petits aimants sur les cordes de mon U3 lorsque nous avions enregistré Game Bling en trio avec Joce Mienniel.
Si elle intitule Après un rêve sa pièce solo qui est aussi le titre de son nouvel album, l'a-t-elle composée encore allongée dans son lit, dans cet état semi-comateux où le rêve risque de s'évanouir si l'on bouge ne serait-ce qu'un petit peu ? Sur la scène du FGO Barbara où elle enregistré ces 24 minutes en public, ses bras et ses jambes sont forcément présentes, dans le rythme soutenu qu'elle communique à nos propres membres, mais sa tête semble encore dans les étoiles, emportée par le lyrisme d'un nouveau romantisme. Est-il inspiré par l'Afrique comme Cage à son époque ou/et peut-être par le souvenir d'un amour que l'action de jouer saurait dissiper, laissant croire aux musiciens que la musique sublime les peines et amplifie le bonheur ? J'ai rédigé ma petite chronique avant de découvrir le poème de Romain Bussine qu'avait mis en musique Gabriel Fauré et que la pianiste reproduit à l'intérieur de la pochette. C'est bien ça ! Ça ? Lorsque j'écris ça je pense toujours au pôle pulsionnel de l'inconscient régi par le seul principe du plaisir. Sinon je préfère taper cela et je réserve ça au langage parlé. C'est bien, ça !

→ Eve Risser, Après un rêve, CD clean feed, dist. Orkhêstra, 16,50€

mercredi 16 octobre 2019

Corvée de bois


Sollicitant l'aide de quelques amis et voisins pour rentrer quatre stères de bois, j'avais intitulé mon invitation "corvée de bois". Or Pascal me rappelle que c'était le terme employé durant la guerre d'Algérie par les soldats français entre eux pour désigner les exécutions sommaires des civils algériens soupçonnés à tort ou à raison de sympathie envers les indépendantistes du FLN. Ils les forçaient à creuser leurs propres tombes.
Je n'ai forcé ni tué personne et les amis furent si nombreux à faire la chaîne et empiler les bûches qu'en une demi-heure c'était rangé au cordeau. J'avais promis un bon gueuleton aux présents qui ne furent pas déçus. De mon côté j'étais tout de même éreinté, mais c'est plus agréable de faire la cuisine et le service à une dizaine de convives restés dîner que de charrier tout seul le tas que le sylviculteur avait déchargé devant le garage.
Je sais bien que les cheminées polluent l'atmosphère de leurs microparticules, mais j'en ai marre de ces culpabilisations idiotes de la population lorsqu'on connaît l'impact exact des dégâts domestiques par rapport à l'industrie et, par exemple, aux paquebots des riches croisières. Je ne fais pas souvent du feu, mais ma cheminée est si bien conçue qu'elle ne laisse filtrer aucune odeur dans la maison, même des sardines grillées, alors que la moindre cuisson à la poêle répand son fumet dans tous les étages. Une flambée de temps en temps est un luxe que les Parisiens ne peuvent plus se permettre. S'il est toujours autorisé de s'en servir, il est interdit de construire de nouvelles cheminées. C'est donc devenu un luxe d'une autre époque. De toutes manières il est compliqué de stocker du bois si l'on ne possède pas de jardin. J'utilise aussi les branches que coupent mes voisins, et certains d'entre eux déposent leurs épluchures dans notre compost.
Nous avons donc bien ripailler grâce aux braises que j'avais entretenues...

Photo © Juliette Dupuy

mardi 15 octobre 2019

ASM tout en couleurs


Comme j'ai du mal à comprendre le flow des rappeurs anglophones, l'environnement musical est pour moi capital. J'avais ainsi adoré plusieurs albums du label Chinese Man Records, Racing With The Sun et Shikantaza de Chinese Man eux-mêmes, SA.Mod Hot Sauce EP de Youthstar et d'autres dont je n'ai pas parlé entre temps. Comme dans Opération Blow Up d'Un Drame Musical Instantané, je trouve très agréables les intermèdes parlés entre les morceaux qui unifient l'ensemble, sans les silences souvent utiles mais certainement pas obligatoires. Du trio ASM c'est probablement au beatmaker Fade alias Rhino que l'on doit les samples de sheng (orgue à bouche), de cuivres jazzy, de funk, les ambiances petits zozios ou urbaines qui s'intègrent parfaitement avec la voix des MCs FP & Green. Color Wheel n'usurpe pas son nom, leur palette explose de couleurs variées auxquelles les accents de langage participent. Le titre de chaque morceau y fait directement référence, Sesame, Grape, Burgondy, Champagne, Flamingo, Crimson, Azure, Pine, Honey, Soot, Gold, Tobacco, Apricot, Bamboo, suggérant une piste aux hip-hoppers. Il paraît que leur style organique est empreint de jazzy Boom-Bap plutôt "old school" mais j'avoue m'y perdre dans toutes les spécificités rythmiques. Comme souvent dans cette musique, on retrouve des chanteurs invités, ici le Jamaïcain Cutty Ranks, La Fine Équipe (dont Mr Gib) & la Danoise Astrid Engberg, le Sud-Africain Stogie T alias Tumi Molekane, Miscellaneous, les Américains Mattic et Charles X, les Anglais Youthstar et Mali Hayes... Rien d'étonnant, ASM est composé d'un Allemand, d'un Canadien et d'un Britannique. Je regrette chaque fois de ne pas mieux comprendre les paroles qui sont souvent beaucoup plus intelligentes que dans le rock ou le jazz.

→ ASM, Color Wheel, CD/LP/digital Chinese Man Records, dist. Believe Digital / Differ-Ant, 13€ ou 20€, sortie le 25 octobre 2019

lundi 14 octobre 2019

Un garage abrite le Musée Transitoire


Le mois dernier j'ai cherché vainement où j'avais garé ma voiture dans le garage du Centre Pompidou. Nous avons arpenté je ne sais combien de fois les différents niveaux sans la trouver. Elle était simplement dans un autre garage, dit Beaubourg, si je me souviens bien, question de mémoire évidemment, pour ne pas avoir noté le chiffre peint, garage dont l'entrée est à quelques mètres de l'autre. Cela n'aurait pu m'arriver dans celui qui abrite aujourd'hui le Musée Transitoire, parce que celui de la Villa du Clos Malevart dans le 11e arrondissement de Paris est tout en hauteur. De toutes manières il est désaffecté en attendant de devenir un immeuble de bureaux. Le contraste de ces 4000 mètres carrés entre la vie passée et l'exposition d'œuvres plutôt minimalistes est saisissant, créant de temps en temps une ambiguïté entre le ready made architectural et les installations des artistes choisis par Romina Shama et Amandine Casadamont, d'autant que cette première exposition intitulée I would prefer not to est évolutive, se nourrissant d'elle-même jusqu'au 31 octobre. Ici peu de résistance passive face au rationalisme comme chez le Bartleby d'Herman Melville, mais le choix d'en faire peu au milieu du vide. Shama dont l'image feedback de la mise en abîme est le moteur et Casadamont dont les sons se veulent ici exogènes signent ensemble Le Bocal de l'entrée, recréation factice de l'ancienne réception du garage. Plus loin on peut suivre le fil de soie bien mince de David Miguel, se retrouver encerclé par le son des radars de Philip Samartzis, s'enfermer avec Les fantômes de l'autorité de Philippe Mayaux, s'interroger sur les chaises vides d'Olivier Bardin, partout le vide, sans que le syndrome Duchamp soit trop appuyé...


Je m'y retrouve plus facilement dans les sculptures de Reeve Schumacher (mes deux photos), œuvre matérielle qui n'exige pas qu'on lise un mode d'emploi pour la saisir, deux pièces dont la perception des ficelles sont dans mes cordes. J'aurais été curieux d'assister à sa performance Sonic Braille où il utilise des disques vinyles qu'il a lui-même incisés au cutter pour créer un son fait main à partir de boucles sans fin, mais, déjà engagé, je devais reprendre ma voiture garée dans la rue puisque j'avais eu la chance de trouver tout de suite une place dans un quartier qui en manquera forcément à l'avenir.

vendredi 11 octobre 2019

NONSELVES, remix musical des vidéos de John Sanborn


NONSELVES est une adaptation de NONSELF, projet vidéo de John Sanborn commandé par le Jeu de Paume. Après qu'il m'ait demandé d'en composer une version live, le pluriel s'est imposé à ce "ni lui ni moi" et la satire sociale a transformé l'intime en universel. J'ai donc mixé en direct certains sons synchrones des vidéos originales de John, une radiophonie (plunderphonics) que j'ai agencée en 1980 et surtout mon jeu au clavier. Pour YouTube la voix de Blondie qui posait des problèmes de droits d'auteur a dû être supprimée, mais DailyMotion n'a pas fait de difficultés, et John l'a mise en ligne de son côté sur Vimeo. À cause de certains plans assez crus, nous avons empêché les mineurs d'avoir accès à notre travail. De toutes manières les ados savent très bien contourner ce genre d'interdit ! Si vous, vous l'ignorez il suffit de supprimer le contrôle parental en bas de votre page DailyMotion par exemple...


J'ai demandé à John de monter une version de 45 minutes des vidéos de NONSELVES pour composer un programme équilibré avec la performance MELTING RUST que nous avons créée avec la plasticienne Anne-Sarah Le Meur. Notre improvisation à quatre mains dure en effet 30 minutes, ce qui en fait une excellente première partie avant mon solo sur les 100 vidéos de John. Les deux œuvres, extrêmement différentes, abstraction lyrique et satire narrative échevelée, peuvent également être jouées séparément.
C'est la première fois de ma vie que je suis excité à l'idée de jouer seul. Depuis 50 ans j'ai toujours préféré le groupe au solo, la musique m'apparaissant comme une conversation abstraite où nous pouvons tous nous exprimer et écouter en même temps, ce que le langage ne permet pas ! Ce n'est pas non plus un solo absolu puisque Anne-Sarah improvise de son côté ses images 3D temps réel et que j'accompagne les vidéos de John. Pour donner une idée de NONSELVES, j'ai enregistré une version dans les conditions du live, chaque représentation étant différente, comme MELTING RUST. Pour profiter au mieux de ces deux films qui vous donneront un avant-goût du spectacle, passez l'image en plein écran !

Sur sa page FaceBook John Sanborn écrit :
VARIATIONS (on a theme)
My friend and innovative composer Jean-Jacques Birgé has expanded on his improvised sonic response to my interactive work NONSELF. He performed a version live at Blackstar in Paris last month and the result was astonishing (the crowd went, as they say, wild). Now he's going to take it on the road.
A polymorph deeply indebted to plunder-phonics, JJ induces a social satire spin on what was intended to be intimate. He elevates the personal to the universal and back again in a crisp 45:00. Et sur Vimeo : This collaboration is a wild ride of sonic and social satire, mixing serious and silly with equal force.

jeudi 10 octobre 2019

Le Tsapis volant et le piano oriental


Le dossier de presse accompagnant les deux nouveaux disques de Stéphane Tsapis évoquent un piano oriental sans en préciser le fonctionnement. C'est pourtant ce qui m'intéresse au premier chef. J'ai, pour ma part, accès informatiquement à des pianos virtuels offrant quantité d'accords, dont celui des quarts de ton. Je connaissais les pièces de mon compositeur d'élection, l'Américain Charles Ives, mais ce sont deux pianos accordés séparément à distance d'un quart de ton. Idem pour celui à deux claviers d'August Förster. D'autres compositeurs ont écrit pour des instruments plus faciles à adapter aux gammes orientales. J'ai toujours autant de plaisir à jouer sur mon synthétiseur Ensoniq VFX-SD le programme que j'ai créé il y a 30 ans, soit une préparation de trois gammes simultanées : un clavier bien tempéré, une gamme d'octaves à neuf tons (dont l'idée m'avait été donnée par l'octave à 43 tons de Harry Partch) et la troisième composée de quarts de tons renversés (cela signifie que les graves sont à droite et les aigus à gauche). Tandis que j'écoute avec ravissement Le Tsapis volant et Le piano oriental, je trouve enfin sur le Net l'explication du piano sur lequel joue Stéphane Tsapis...


Une pédale permet de faire bouger tout le clavier de quelques millimètres. Les deux premières cordes de chaque note restent accordées selon le tempérament, mais la troisième est en quarts de ton ! Rappelons que les marteaux d'un piano frappent la plupart du temps trois cordes accordées de la même manière. Il existe aussi un piano avec une seule corde par note, l'Una Corda ! Celui qu'utilise Stéphane Tsapis a sa propre histoire...


Dans les années 50 Abdallah Chahine avait imaginé et réalisé un prototype, actuellement localisé à Beyrouth, permettant de jouer à la fois les musiques orientale et occidentale. Les usines Hoffman à Vienne avaient soutenu son projet. En 2015, son arrière-petite-fille, Zeina Abirached, publie chez Casterman une bande dessinée où elle en raconte l'épopée. L'année suivante elle l'adapte pour la scène et Tsapis y endosse le rôle de Chahine, puis en 2017, celui de Beyrouth étant trop compliqué à faire voyager, le facteur belge Luc-André Deplasse transforme un Yamaha quart de queue blanc en son frère jumeau.


Le CD du Piano oriental accompagnera ainsi l'édition de luxe de la BD, mais on pourra aussi le trouver séparément. Certaines pièces sonnent comme un piano préparé, d'autres sont plus jazz. D'une pièce à l'autre, ces extraits du spectacle font voyager les auditeurs, et, plus encore, celui que Stéphane Tsapis enregistre avec son trio et six chanteuses. Pour Le Tsapis volant, il est en effet accompagné par le contrebassiste Marc Buronfosse et le batteur Arnaud Biscay avec qui il avait déjà enregistré Border Lines, du percussionniste Neşet Kutas, du trio vocal formé par Lynn Adib, Cybèle Castoriadis, Gülay Hacer Toruk, ainsi que de trois autres chanteuses, Maki Nakano, Valentina et Juanita Añez. Le compositeur joue également du piano tempéré, d'un Fender Rhodes et d'un Philicorda électriques.


L'album est charmant. Il se réfère à un Orient magique, proche d'images d'Épinal. Le jeu de mots du titre n'est pas volé. Il me rappelle le film soviétique Starik Khottabych (Grand-père miracle, en anglais The Flying Carpet) que j'avais découvert enfant. La fumée est celle d'un narguilé. Les pâtisseries sont délicieusement sucrées au miel. C'est le genre de disque que l'on peut mettre sur sa platine lorsqu'on est fatigué et que l'on souhaite se détendre. Les mélodies s'insinuent, les rythmes vous massent, et l'écart de ton vous emporte...

→ Stéphane Tsapis Trio & Friends, Le Tsapis volant, CD, Cristal Records, 13€, sortie le 8 novembre 2019
→ Stéphane Tsapis, Le piano oriental, CD, Cristal Records, 7,99€, sortie le 8 novembre 2019 / Avec la BD chez Casterman, 39€, en librairie le 6 novembre

mercredi 9 octobre 2019

Les échos de Toulouse-Lautrec


L'exposition du Grand Palais consacrée à Toulouse-Lautrec est évidemment à ne pas manquer cet automne. Sous les deux grands panneaux de La Goulue au Moulin Rouge pour sa baraque de la Foire du Trône il y avait une fille rousse comme les aimait le peintre. Mes photos ne respectent probablement pas toujours les couleurs exactes, il paraît que c'est un élément difficilement mémorisable, mais j'essaie souvent de montrer les œuvres dans leur contexte scénographique. Cette fois les salles vastes et hautes de plafond s'y prêtaient difficilement, d'autant que les tableaux requièrent de s'en approcher pour en apprécier les détails...


Mes reproductions se retrouvent riquiquis alors que j'aurais aimé montrer les mouvements fabuleux et les cadrages avec souvent des personnages en amorce, coupés bord cadre. On peut le constater ici, Au Salon de la rue des Moulins ou sur Le Divan...


Les tableaux de Henri Marie Raymond de Toulouse-Lautrec-Monfa distillent une vie incroyable, comme s'ils étaient des reportages sur la vie de la rue, le monde du spectacle ou des maisons closes. Il va jusqu'à représenter des personnages de dos, comme Au nouveau cirque qu'il transformera en vitrail avec l'aide de Louis Comfort-Tiffany. Je repense à la description extraordinaire du Nouveau Cirque par Jean Cocteau dans Portraits souvenirs.


Si l'on connaît les affiches et les tableaux on ignore souvent les illustrations réalisées pour des programmes ou des livres de ses amis. Ici La loge au mascaron doré à côté du renversant tableau de La roue qui me rappelle l'enfance de ma fille à l'École du Cirque Annie Fratellini...


La grande photo d'Yvette Guilbert dans l'escalier me donne l'idée de livrer plutôt mes références intimes, laissant aux spécialistes le soin de décortiquer l'œuvre, car les articles ne manqueront pas de fleurir sur cette très belle exposition. Il y a 45 ans j'avais dégotté une édition de 1928 de L'art de chanter une chanson, rééditée depuis. Ses mimiques propres à chaque émotion y sont incroyables. Elle fascinera d'ailleurs Freud et jouera la comédie pour Murnau dans Faust et L'Herbier pour L'argent, film que j'ai eu la chance d'accompagner avec Un Drame Musical Instantané !


La mordante et caustique Yvette Guilbert fut la pionnière absolue du parlé chanté, ancêtre du sprechgesang et du slam. Ses paroles sont saignantes, son interprétation extrêmement savoureuse. Lautrec en fit l'un de ses modèles privilégiés.


Dans le premier numéro de La Revue Blanche, Foottit botte le derrière de Chocolat. Retour au texte lu par Cocteau sur le Nouveau Cirque. Lautrec fit de nombreux portraits des deux clowns. Ils étaient morts depuis longtemps, mais j'ai eu la chance de voir les Fratellini lorsque j'étais enfant. Les clowns, surtout s'ils sont muets, ont toujours été mon numéro favori.


L'ambiguïté du sexe des deux dormeurs Dans le lit résonne parfaitement avec l'air de notre temps où le genre s'exprime librement. Toute référence à l'homosexualité ramène mon camarade Bernard Mollerat sure le devant de la scène. Bernard s'est suicidé à 24 ans de peur de ne plus plaire. C'est évidemment plus complexe, mais je pense souvent à lui, d'autant que nous avons cosigné La nuit du phoque, notre film de fin d'études à l'Idhec.


La danse serpentine de Loïe Fuller filmée par les Frères Lumière fait écho à l'exposition Il était une fois la Fête Foraine dont j'avais composé la musique avec Bernard Vitet et à la partition sonore que j'avais créée pour 70 sources et 300 haut-parleurs qui habitaient la Grande Halle de La Villette. Si j'avais imaginé cinq pièces pour piano mécanique originales pour accompagner la danse serpentine, le choix de la sonoriser avec Bird's Lament de Moondog fonctionne ici merveilleusement.


L'exposition Toulouse-Lautrec laisse timidement entendre des chansons d'Yvette Guilbert, mais les visiteurs s'amassent devant les extraits de Moulin Rouge de John Houston et French Cancan de Jean Renoir. C'est évidemment le cancan qui est choisi. Pourtant le film de Renoir est marqué pour moi par la Complainte de la Butte, paroles du cinéaste sur une musique de Georges Van Parys. Les lithographies au pinceau et au crachis sont d'une modernité impressionnante qui donne son titre Résolument moderne à cette exposition.


Puisque j'en suis à admirer les couleurs de Lautrec, je fais une halte à une fenêtre du Grand Palais pour savourer les couleurs de l'automne sur l'Avenue des Champs Élysées. Sur ma photo les réverbères semblent s'effacer au fur et à mesure de leur éloignement, une voiture de police tourne vers la Concorde, les Gilets Jaunes ne sont pas là en semaine, mais je pense à elles et à eux, gens de la rue aussi vivants que ceux que peignait cet aristocrate fragile, fruit des amours consanguines de deux cousins, génial chroniqueur de son temps.

Toulouse-Lautrec, résolument moderne, exposition, Grand Palais, Galeries Nationales, jusqu'au 27 janvier 2020

Images : La danse au Moulin rouge et La danse mauresque (huile sur toile, 1893, Musée d'Orsay), Au salon de la rue des moulins (fusain et huile sur toile, 1894, Musée Toulouse-Lautrec à Albi) et Le divan (huile sur carton, vers 1893, Museu de Arte de Sāo Paulo), Au Nouveau Cirque, la clownesse aux cinq plastrons (fusain, gouache, aquarelle et huile sur papier, 1892, Philadelphia Museum of Art) et Au Nouveau Cirque, Papa Chrysanthème (vers 1894-95, vitrail en verres jaspés, imprimés, doublés, colonés, rehaussés de cabochons, plomb, Musée d'Orsay), La loge au mascaron doré (lithographie, 1893, Bibliothèque Nationale de France, département des Estampes et de la Photographie) et La ronde (huile et tempera sur carton, 1893, Museu de Arte de Sāo Paulo), photo d'Yvette Guilbert vers 1890, Yvette Guilbert chantant Linger, Longer, Loo (peinture à l'essence sur carton, 1894, musée d'État des Beaux-Arts Pouchkine à Moscou), NIB (La Revue Blanche, 1895), Dans le lit (huile sur carton marouflé sur bois parqueté, vers 1892, musée d'Orsay), Danse serpentine par Auguste et Louis Lumière (1899), Miss Loïe Fuller (lithographie au pinceau et au crachis, en cinq couleurs au moins, 1893, Bibliothèque Nationale de France, département des Estampes et de la Photographie), Paris photographié par JJB le 7 octobre 2019

mardi 8 octobre 2019

Vu et entendu


Je regarde tout. Tous les genres de films possibles et imaginables. Des expérimentaux aux blockbusters, des muets aux plus récents, des francophones aux cinq continents, des trucs qui font réfléchir et d'autres qui me détendent. Si je lis des livres et des magazines, si j'écoute de la musique et la radio, si j'assiste à des spectacles et si je me promène, le cinéma est le seul médium qui me permet d'oublier totalement le quotidien. Il exerce une coupure radicale, me prenant en charge dans un mouvement régressif que je ne trouve ailleurs que dans la bouffe et la sexualité. Je fais abstraction des rêveries qui sont souvent rattachées à la création artistique ou simplement à l'art de vivre, tout comme l'immersion sociale ou naturelle. Ne pratiquant pas la méditation, je fais rarement le vide, même si cela m'arrive de temps en temps sans que je le décide. Quant à mes nuits, elles sont tout aussi peuplées, du moins autant que je m'en souvienne. Il n'y a que les rêves que je puisse comparer à la projection de films sur grand écran.
Ainsi, la semaine dernière, j'ai revu (on dit revoir ou regarder, comme si le son comptait pour du beurre !) Terreur sur le Britannic (Juggernaut) - digipack BluRay+DVDd Wild Side - thriller de 1974 réalisé par Richard Lester, à la fois film-catastrophe et étude de caractères intimiste, dont le suspense tient en haleine. La manière de filmer de Lester mélange les plans d'ensemble spectaculaires et ceux où les personnages semblent sortis d'un documentaire.
Sur les conseils de Martina, j'ai commencé à regarder la trilogie de Deepa Mehta, Fire (1996), Earth (1998) et Water (2005). Menacée de mort dans son pays pour aborder régulièrement des sujets qui fâchent, la cinéaste indienne vit au Canada. Water traite du statut des veuves en Inde en 1938, condamnées à suivre leur défunt mari sur le bûcher, à vivre recluses sans pouvoir se remarier ou à se prostituer. Les autres films se réfèrent à la violence conjugale, aux viols collectifs, à la ségrégation raciale, religieuse et sociale qui gangrènent le pays. Les images sont très belles et la musique à l'image du style bollywoodien attendu. J'avais totalement oublié que j'avais regardé et même chroniqué Jodhaa Akbar (2008), fresque historique somptueuse d'Ashutosh Gowariker dont je préfère Lagaan (2001) et Swades (2004).
Lorsque j'ai eu besoin de rire un bon coup, j'ai choisi de revoir Hellzapoppin de H.C. Potter, The Long Kiss Goodnight (1996) de Renny Harlin, Nurse Betty (2000) et Death at a Funeral (2010) de Neil La Bute dont The Shape of Things (2003) m'a encore une fois bouleversé par tant de cruauté intellectuelle ! Pour diverses raisons, dans ma cinémathèque j'ai pioché Adieu Philippine, La règle du jeu, The Fountainhead (Le rebelle), The Shop Around The Corner, I Know Where I'm going, L'amour d'une femme, Les demoiselles de Rochefort, Muriel qui sont pour moi des films fétiches comme le festival Jacques Becker dont je ne me lasse jamais... Je ne me souvenais pas de la qualité des dialogues de Clouzot pour L'assassin habite au 21... Je ne suis pas arrivé au bout d'Un balcon en forêt (1979) de Michel Mitrani que ressort en DVD LunaParks Films d'après le livre de Julien Gracq, peut-être pour m'être un peu ennuyé à ses cours lorsque l'écrivain était mon professeur d'histoire et géographie au Lycée Claude Bernard deux ans durant ? C'est pourtant un film très intéressant, j'y reviendrai. Comme sur les trois films de Jean-Claude Brisseau parus récemment en Blu-Ray chez Carlotta.
Parmi les films récents dont je n'ai pas déjà parlé dans cette colonne, j'ai apprécié le ton très personnel de Lazzaro felice (Heureux comme Lazzaro) de l'Italienne Alice Rohrwacher que m'avait indiqué Anna. Gloria y Dolor (Douleur et gloire) ne m'a pas fait changer d'avis sur Almodovar, des mélodrames tels qu'en produisait le cinéma franquiste sauf que la drogue remplace l'alcool, et des homos les hétéros ! Intéressé par l'évolution des effets spéciaux, je me suis coltiné le dernier Spiderman et Captain Marvel. A Simple Favor (L'ombre d'Emily) de Paul Feig est un bon thriller doublé d'une comédie noire. Le remake Gloria Bell du Chilien Sebastián Lelio est bien interprété par Julianne Moore et John Turturro, mais je l'ai trouvé un peu trop formaté pour le public américain par rapport à l'original Gloria (2013) du même réalisateur. Parasite de Bong Joon-ho m'a déçu en comparaison du chef d'œuvre The Host, c'est bien réalisé, mais tout est télécommandé, et il n'a pas la profondeur de ses premiers films, à moins que j'ignore les secrètes références à la vie coréenne. Pas facile de trouver des films récents qui aient grâce à mes yeux et mes oreilles ! Tellement déçu par La chute de l'Empire américain du Québécois Denys Arcand dont j'avais tant aimé les films des années 80. Sibyl de Justine Triet, malgré l'idée du transfert psy renversé, n'est pas à la hauteur de La bataille de Solférino et Bird Box est indigne de Susanne Bier, passionnante cinéaste danoise hélas méconnue. Je me suis vite lassé de Leto du Russe Kirill Serebrennikov... Rien n'arrive à la cheville du Livre d'image de Godard, même si j'ai beaucoup aimé Woman At War de l'Islandaise Benedikt Erlingsson et le dessin animé Ruben Brandt, collector du Yougoslave Milorad Krstić. Ces dernières semaines je n'ai pas trouvé non plus de nouvelles séries qui m'accrochent, ce qui me laisse un peu de temps pour autre chose que m'abrutir allongé sur le divan de ma salle de cinéma !

lundi 7 octobre 2019

La crème de la batterie disparaît


Si Frank Zappa, Captain Beefheart et Jimi Hendrix étaient mes favoris, Cream fait partie des groupes qui m'ont particulièrement marqué lors de mes premiers pas en musique. C'était ce qu'on appelle un power trio et le premier "supergroupe" ! Guitare, basse, batterie, empruntant au blues pour improviser de longs morceaux sur scène comme les jazzmen. Wheels of Fire est un des premiers 33 tours que j'ai acheté à mon retour des États-Unis en 1968 et mon premier double, l'un en studio, l'autre en public. Un jour que nous jouions pour un rallye dans le 16e arrondissement, Francis Gorgé m'avait appris à interpréter Sunshine of Your Love au sax alto. Je me souviens comment il me montra le thème dans cette cuisine de La Muette avant que je me lance, bien lourd devant les danseurs endimanchés.


S'il m'est arrivé de bœufer accidentellement avec Eric Clapton chez Giorgio Gomelsky, Jack Bruce est le seul dont j'ai suivi le travail jusqu'au bout. C'était le plus expérimental du trio et j'adore sa voix "blanche" dans les disques de Michael Mantler. J'appréciais néanmoins le jeu de Ginger Baker, très influencé par la musique africaine, parce qu'il faisait chanter ses fûts comme tous les batteurs qui me plaisent. Blind Faith m'avait peu convaincu, mais le 29 mars 1970 j'avais assisté éberlué à un concert explosif de son Ginger Baker's Air Force au Lyceum de Londres, avec ses deux grosses caisses. Je recherchais ensuite des musiques plus bizarres jusqu'à monter mon propre groupe avec Francis cette même année. Baker était plutôt jazz. En 1994 il avait même fondé un trio avec Bill Frisell et Charlie Haden. Sa disparition hier m'attriste comme celle de Jack Bruce il y a cinq ans. Je doute que celle de Clapton me fasse le même effet...

vendredi 4 octobre 2019

Melting Rust est sur YouTube et Vimeo


Anne-Sarah Le Meur a eu une idée formidable. Elle m'a suggéré de monter un nouveau spectacle avec la performance que nous avons créée ensemble cet été en Transylvanie et celle que j'ai réalisée en septembre à Paris sur la vidéo de John Sanborn. MELTING RUST, dont les images en 3D sont travaillées en temps réel par Anne-Sarah, dure une trentaine de minutes. NONSELVES constitue la seconde partie, soit un montage de 100 vidéos réduit à 45 minutes d'après NONSELF commandé à Sanborn par le Jeu de Paume. Pour ces deux collaborations je joue presque exclusivement du clavier avec l'apport de quelques sons sur iPad, et pour la vidéo de John Sanborn de rares extraits sonores synchrones. Ayant toujours préféré partager la scène avec d'autres musiciens, c'est la première fois que l'idée de jouer seul m'enthousiasme. En réalité ce n'est pas un solo puisque Anne-Sarah improvise également en direct ses abstractions de lumière colorée et que les vidéos figuratives de John sont extrêmement parlantes. Les deux performances sont si différentes qu'elles se complètent merveilleusement.


Aujourd'hui je mets en ligne la captation de MELTING RUST filmée par Irina Botea et Jon Dean à Victoria en Roumanie. Comme pour NONSELVES, chaque représentation est différente puisque nous improvisons, certes selon un canevas composé de choix de timbres, de formes et de couleurs. Ces deux œuvres m'obligent à jongler de manière acrobatique pour charger les sons au fur et à mesure tout en regardant à la fois la projection sur grand écran, ma partition, le chronomètre, mes afficheurs Led et le clavier ! Je mettrai bientôt en ligne une version de NONSELVES qui en donnera une petite idée. Celle de MELTING RUST sur YouTube rend difficilement l'émotion du live, elle est en mono alors que je travaille toujours l'espace sonore et elle a été filmée avec une caméra Blackmagic dans l'obscurité de la salle de spectacle. Malgré la compression qui ne rend ni la fluidité ni la précision des images, son pouvoir de fascination est intact... Pour en profiter au mieux il est évidemment conseillé de la passer en plein écran sur la machine que vous utilisez ou d'assister aux futures performances !

Sur YouTube et Vimeo

jeudi 3 octobre 2019

Les clefs du coffre


Voilà cinq ans que je cherche les clefs du coffre-fort de l'ancien propriétaire. Comme je ne possède rien de précieux j'y avais entreposé ma collection numismatique, histoire de rêver à ce trésor amassé lorsque j'étais enfant ! Un jour que nous partions en vacances, Françoise, qui y avait momentanément déposé 2000 dollars, m'a demandé de cacher la clef dans un endroit moins évident. Rentrés, nous n'avons jamais retrouvé l'endroit astucieux où nous l'avions déplacée. J'ai cherché, cherché, repellé toute la maison... En vain.
L'été dernier, comme Françoise n'habitait plus là, j'ai fait découper la porte du coffre à la disqueuse par un serrurier pour lui rendre sa petite liasse de billets américains. Il y a quelques jours, comme je cherchais comment me vêtir pour ma performance de remix des vidéos de John Sanborn, j'enfilai la veste Roma peinte par Raymond Sarti que je n'avais pas mise depuis des années. Arrivé au Blackstar, qui depuis a hélas fermé ses portes, je range les clefs de la Kangoo dans une de ses poches et qu'est-ce que je trouve ? Deux exemplaires de la clef du coffre évidemment ! J'avais cherché dans tous mes vêtements, dans les placards, mais cette veste était accrochée bien visible dans le studio d'enregistrement avec d'autres tenues de scène historiques. Maintenant c'est trop tard. Le coffre-fort est défoncé. Les clefs ne servent plus à rien. La mise en scène a changé. Je laisse mes vieilles pièces de monnaie à l'intérieur. Le scénario s'est étoffé. Long John Silver n'a rien perdu au change.

mercredi 2 octobre 2019

Mes ancêtres les Gauloises


Chaque fois qu'est paru un livre d'Élise Thiébaut, j'ai rédigé un petit article pour saluer la qualité de son écriture et son universalisme, entendre que c'est une généraliste avec de sérieuses spécialités. J'ai bien connu son papa, un tout petit peu sa maman et plusieurs personnes qu'elle évoque et qui me sont chères dans son autobiographie de la France intitulée Mes ancêtres les Gauloises. Cette précision n'est pas inutile, d'autant qu'elle me cite dans son dernier ouvrage à propos du séquençage de mon génome (recherche d'ADN dans un but plus politique que familial), démarche qu'elle a en fait initiée après m'avoir parlé d'un des livres qu'elle était en train d'écrire. Avant cela elle avait publié Ceci est mon sang, une petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font, et très récemment Les fantômes de l'Internationale avec le dessinateur Baudoin. Au delà des sujets principaux toujours passionnants, Élise a le don de digresser en apportant quantité d'informations se révélant le plus souvent des points de vue documentés sur notre environnement social. Son féminisme et sa conscience de classe y sont toujours exprimés avec beaucoup d'humour et un esprit d'à propos qui permettent d'extrapoler sa propre histoire à la nôtre. En s'interrogeant sur sa propre identité, elle aborde le roman national que le racisme, le machisme et la lutte des classes ont façonnés. Comme dans ses précédents ouvrages, les tabous volent en éclats et ce parler vrai, à la première personne bien singulière, fait du bien dans une époque plus coincée qu'on ne veut nous la présenter. Le gnothi seauton socratique y prend tout son sens, car se connaître soi-même est le premier pas vers penser par soi-même alors que la manipulation de masse bat tous les records. Ou encore, comme me l'expliquait André Ricros à propos des musiques traditionnelles, "pour être de partout il faut être de quelque part."

→ Élise Thiébaut, Mes ancêtres les Gauloises, La Découverte, Coll. Cahiers libres, 272 pages, version papier 18 €, version numérique 11,99 €
Sur Mediapart, poursuivant sa démarche, Élise crée l'édition Nos ancêtres les gauloises, suscitant les témoignages : "Raconter le passé pour changer l’avenir ? C’est ce que je vous propose de faire avec cette édition collective Nos ancêtres les Gauloises. En partageant nos mémoires, en creusant les non-dits et les tabous du roman national, il s’agit de donner la parole à celles qui, dans nos généalogies, n’ont pas pu faire entendre leurs voix. Je vous propose ici de partager l’histoire d’une femme de votre famille, dont le destin n’a peut-être pas été conforme, ou dont la mémoire a été effacée."

mardi 1 octobre 2019

Sisters of Velveteen, un truc pas ordinaire


J'aime bien les trucs qui sortent de l'ordinaire. Ces derniers temps, lorsque je parle, j'emploie un peu trop souvent le mot "truc" parce que mon esprit syntaxique va plus vite que la recherche des mots justes. Il est possible que certains ou certaines aient du mal à me suivre. Je les comprends. Je les comprends justement mieux qu'elles ou eux en retour. Ça se comprend. Lorsque j'écris je fais des efforts pour choisir les termes exacts et éviter les répétitions. Cela ne m'empêche pas d'user de l'anaphore, figure de style typiquement musicale...
Comme mes oreilles n'ont pas de sens, entendre qu'elles sont orientées tous azimuts, mais qu'elles sont à l'affût du sens, le sens qu'on donne à sa vie, les raisons qui nous poussent à agir, à créer lorsqu'il s'agit d'artistes, je reste en état de veille permanente. De même qu'en général j'évite d'aborder les sujets rabâchés par les professionnels de l'information au profit de choses ou de personnes méconnues, par exemple des jeunes qui ont du mal à se faire une place dans l'encombrement des réseaux institués, ou des vieux laissés pour compte, à moins que je ne prenne tout simplement le contrepied de la doxa. Penser par soi-même exige de faire quotidiennement des exercices de souplesse parfois acrobatiques, quitte à en supporter les courbatures. Heureusement, on va beaucoup mieux après qu'avant ! Mais cela prend du temps...


C'est comme cela que je me suis retrouvé à écouter Sisters of Velveteen, trois filles qui vivent "au fin fond de la campagne tarnaise". Ruby (Katherine Pratt) chante et écrit les textes, Karmin (Loucine Harmel) joue de la flûte, chante et joue des percussions, Josepha (Christelle Carisetti) est à l'accordéon et à la clarinette, elle chante aussi... Holy Louis Boot, qui a produit, enregistré et mixé leur disque Secret Sacred Songs, ajoute quelques percussions, mais elles composent le plus souvent à trois. J'ai toujours bien aimé les trios féminins bizarres qui chantent en s'accompagnant, comme par exemple, dans le temps, Pied de Poule. Sisters of Velveteen sont plus rock, une sorte de folk incantatoire enraciné dans le quotidien, un chant de la nature porté par une Écossaise descendue vers le sud, une langue lyrique qui se parle parfois, le français faisant surface dans ces évocations anglophones, un groupe de filles écarlates qui font corps, un corps qui n'est pas de bois, mais qui flotte sur l'océan, paré pour les grandes traversées.

Sisters of Velveteen, Secret Sacred Songs, Slow Down People Records, sur Bandcamp

lundi 30 septembre 2019

Chez Maxim's avec George Harrison et les Dévots de Krishna


La photo aura mis presque un demi-siècle à me parvenir. Elle proviendrait des archives du New York-Paris Herald Tribune. J'avais raconté comment je m'étais retrouvé enfermé avec George Harrison ce 13 mars 1970. Mais je n'avais jamais vu d'autre photo que celle où mon camarade Michel Polizzi figurait avec mon Beatle préféré lors de cette incroyable soirée chez Maxim's avec les Dévots de Krishna ! De profil debout à gauche, je porte un gilet noir sans manches. Michel est en bas à droite. Harrison est facilement reconnaissable. Je pensais que c'était en 1971, mais Michel me rappelle que "les journalistes ne voulaient savoir qu'une seule chose, si les Beatles allaient se séparer. Or en 1971 c'était plié." Harrison était d'ailleurs là pour la sortie de Govinda paru une semaine plus tôt sur le label Apple, deuxième 45 tours du Radha Kṛṣṇa Temple qu'il avait produit. Ci-dessous mon article d'alors...
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À l'arrière plan de la photo, on reconnaît George Harrison ; devant, au tambourin, Michel Polizzi, un camarade du Lycée Claude Bernard, à l'époque où il fréquentait les Dévots de Krishna. Les commentaires sur sa page FaceBook m'incitent à raconter cette soirée de 1970 chez Maxim's. Préparant le concours de l'Idhec, ancêtre de la Femis, j'avais choisi le "groupe social" des Krishnas comme sujet d'enquête, grâce à Michel qui m'avait également présenté James Doody, fondateur du light-show Krishna Lights. Après le temple de Fontenay-Aux-Roses et les soirées à l'American Center, boulevard Raspail (ah, les bananes trempées dans le lait de coco !), j'étais parti pour Londres où résidait le maître spirituel A.C. Bhaktivedanta Swami Prabhupāda pour continuer mes interviews. Bury Place. On peut deviner que mes questions aux disciples furent perfides et mes remarques éminemment critiques. Le Maître planait au-dessus de la mêlée bien ordonnée. Par quel hasard m'étais-je retrouvé à l'harmonium avec mon Beatle préféré à l'étage de l'improbable Maxim's, rue Royale ? Doody m'avait tout simplement donné le téléphone de John Lennon qui savait comment joindre George ! Les dévots étaient hébergés à Pigalle dans un hôtel de passe où se croisaient les toges aux couleurs du soleil et les mini-jupes des filles de la nuit.
L'harmonium me fut arraché au bout du troisième morceau. Au lieu de jouer le drone de manière recueillie, je m'étais progressivement laissé emporter par le rythme au point de faire swinguer le soufflet comme un malade ! Govinda Jai Jai, Gopala Jai Jai, Radaramanahari Govinda Jai Jai... Comment me suis-je retrouvé plus tard enfermé (à clefs !) pendant une heure sur un palier riquiqui entouré de trois portes, autant dire un placard, avec George Harrison, pour lui tenir le crachoir afin qu'il ne flippe pas tout seul en attendant que ses fans soient dispersés par le service d'ordre ? J'avais fui les avances d'une chanteuse en vogue (je n'avais pas 18 ans et en faisais beaucoup moins) dont le tube respirait le blues comme un gros pétard fait croire au génie de l'instant. Les organisateurs avaient certainement repéré mon comportement dévoué et inoffensif pour me choisir comme chaperon de la star. Dans des occasions pareilles, je tente toujours de converser comme si mon interlocuteur était un type comme un autre. Dehors les fans se coucheraient sous les pneus de sa voiture pour l'empêcher de fuir. George me confia de choisir à qui donner ses coordonnées, soit quelques rares journalistes.
Après avoir brillamment réussi le concours d'entrée à l'Idhec, mes débuts dans la pop-music s'annonçaient, non pas prometteurs, mais simplement banaux. Tout était facile. Je jouai de la flûte avec Eric Clapton dans la villa de Giorgio Gomelsky, manager des Rolling Stones, des Yardbirds, des Moody Blues, Magma, etc. Je phagocytai la villa de Pink Floyd. Ma sœur et moi étions devenus les mascottes de l'orchestre de Sun Ra. Je m'occupai de Frank Zappa lors de ses visites en France. Je projetais mes images psychédéliques sur Gong, Red Noise, Kalfon, Clémenti et Melmoth (Dashiell Hedayat). Je n'avais pas de Chrysler rose, mais une soif d'apprendre et de vivre, sans entrave, sans entraver que pouic non plus, car tout semblait à la fois naturel et fascinant. On planait littéralement. Avec le recul je comprends comme le monde a changé. Cela m'a mis le pied à l'étrier, me rendant exigeant et avide d'expérimentations en tous genres. J'ai continué à avoir de la chance, en travaillant d'arrache-pied. Tandis que je rangeai mon épais dossier d'enquête fortement illustré et parfumé à l'encens (ce qu'il en reste est très imagé), je découvre une chemise que je n'avais pas ouverte depuis 1970. Dedans il y a mes dissertations de philo, mais ça c'est une autre histoire.

vendredi 27 septembre 2019

Assassination Nation


Ce n'est pas une chronique facile. D'abord parce que le photogramme ci-dessus ou la bande-annonce que j'ai délibérément choisie sans sous-titres, en disent beaucoup trop, focalisant sur la violence et l'aspect branché du montage à la Tarantino. Ce n'est pas une trahison, même si la mise en scène de l'hémoglobine contrarie ici l'univers machiste des films d'action américains. Avec Assassination Nation le réalisateur Sam Levinson dresse un portrait terrible des États-Unis et pourtant juste, derrière une mise en scène outrée qui tient du western et du film d'épouvante. La réalité n'a hélas rien à envier à la fiction. Une des quatre héroïnes du film rappelle le chiffre de 300 tueries de masse par an dans ce pays où les armes sont en vente libre et où l'intolérance fait rage. Le titre du film est bien choisi, d'autant plus si l'on élargit le champ à l'action belliqueuse des USA dans le monde depuis leur fondation. Malgré son échec populaire, le second film de Sam Levinson a tout pour devenir un film culte, explicitement féministe et basant l'intrigue sur l'absence de protection des données informatiques de chacun. Certains critiques l'ont trouvé outrageusement féministe, ils ont raison, mais cela ne les gêne pas de voir des milliers de films outrageusement machistes depuis plus d'un siècle ! Faut-il pour se faire que les femmes adoptent les attitudes des hommes, fussent-elles dictées par l'auto-défense, mais toutes aussi absurdes et sanguinaires ?


La superposition de messages SMS, hashtags, mails, séquences vidéo, etc. sur l'écran n'est pas nouvelle, mais Assassination Nation montre à quel point tout peut voler en éclats sous les doigts d'un hacker mal intentionné, inconscient ou d'un lanceur d'alerte. Les États, dont la France, glissent néanmoins vers la censure et la dictature en condamnant ces derniers. D'un autre côté les jeunes ne se rendent pas compte des risques qu'ils prennent, se croyant à l'abri du regard d'autrui en mettant en ligne tout et n'importe quoi. Il y a dix ans je participai déjà, avec Sophie de Quatrebarbes et Nicolas Clauss, à 2025 exmachina, un serious game sur les dangers d'Internet, et récemment à une web-série sur la RGPD et un podcast sur le même sujet. Heureusement les répercutions ne sont pas toujours du niveau de celles imaginées par Levinson à Salem, la ville des sorcières, dans le Connecticut, état particulièrement puritain ! Son atmosphère survoltée rappelle Fury de Fritz Lang, Johnny Guitar de Nicholas Ray et d'autres films où la population toute entière est prête à lyncher le premier venu pour cacher ses contradictions mortifères. La bande-annonce dit vrai, cette Nation est une marmite où bouillent racisme, oppression de classes, homophobie, transphobie, sexisme, machisme, violence, nationalisme, et nous prenons tout cela en pleine figure...

jeudi 26 septembre 2019

Smoking Mouse, euphonium et accordéon


Le duo accordéon-euphonium est une association gonflée, pas seulement par le soufflet et les poumons, mais parce que l'euphonium est un instrument grave, plutôt rare, surtout dans le jazz et en soliste. Aujourd'hui tout est possible. Un saxophone baryton remplace de temps en temps la contrebasse, et ici ce tuba ténor ou un flugabone, instrument à vent qui lui est proche comme du trombone à pistons, mélodise de son timbre velouté. Sur la bonus track, exceptionnellement en re-recording, Anthony Caillet emprunte aussi trompette, bugle et sousaphone tandis que l'accordéoniste Christophe Girard, qui compose presque tous les morceaux, passe aux saxophones alto ou baryton et au trombone. Les ambiances sont variées, tendres ou nerveuses, mais toujours lyriques. On se laisse agréablement porter par les tourneries et les digressions mélodiques...


Smoking Mouse, Terracotta, cd Babil, dist. Inouïes, 15€

mercredi 25 septembre 2019

Manuel de survie en cas d'effondrement de notre civilisation


Avant de vider définitivement l'appartement de mes parents j'ai récupéré quelques cahiers parmi la quantité phénoménale de livres, sept mille pour tout dire. Les uns ont été vendus, d'autres donnés, mais j'en ai conservé quelques uns qui me rappelaient mon enfance, en particulier ceux ayant trait à mon passage aux Louveteaux. Tous les jeudis, certains week-ends et lors de vacances, je pratiquais le scoutisme aux Éclaireurs de France, une troupe que dirigeait un jeune couple, rue d'Alésia d'abord, puis dans le fond de la rue de Nevers. Ils portaient les totems de Fennec et Akela. J'habitais alors rue Léon Morane dans le 15e arrondissement et je me rappelle être rentré plusieurs fois avec le grand mât de la troupe sur la plateforme arrière de l'autobus. On ne peut pas imaginer le plaisir que nous avions à voyager en plein air sur ce bacon mobile d'où l'on pouvait descendre en marche lorsque le receveur ne nous regardait pas. Ces jours-là je portais un uniforme bleu, un foulard jaune et évidemment des culottes courtes. De 8 à 11 ans, j'ai ainsi appris et testé la manière de vivre, à la fois morale et pratique, que m'avaient inculquée mes parents et que j'allais adopter au cours de ma vie. Je suis rapidement devenu sizenier, et, le plus jeune de France, je fus présenté à la petite fille de Baden Powell sur la scène de la Salle Pleyel. C'était déjà une vieille dame, le fondateur du scoutisme, né en 1857, étant mort en 1941.
Mon Manuel de l'éclaireur, sous-titré L'ami du campeur, publié en France en 1947 par les Éclaireurs unionistes d'inspiration protestante, prétend "développer chez les garçons la curiosité saine de la nature et des hommes. Il s'efforce de les pousser à «entreprendre» et à «réaliser»." Ce livre dont la première version remonte à 1914 n'est donc pas exempt de sexisme. Si les filles furent intégrées très rapidement au mouvement, Baden-Powell considérait que les garçons étaient des éclaireurs et les filles des guides. On notera la nuance ! Heureusement ma troupe n'était pas seulement laïque, elle était mixte, ce qui me valut, entre autres, mes premiers émois sexuels lors d'un camp à Belle-Île lorsque j'avais 11 ans. Entré aux Louveteaux à l'âge de 8 ans, je ne désirai pas poursuivre le scoutisme aux Éclaireurs l'année suivante. C'est à cette époque que je pris ma carte de Citoyen du Monde ! Si l'on fait abstraction de ma prédisposition obsessionnelle, ces trois ou quatre années aux Louveteaux et mon travail de premier assistant à la sortie de l'Idhec sont la base de mon imparable organisation.
Il était nécessaire que je resitue le contexte, mais en ouvrant ce livre je suis surpris de la somme d'idées pouvant nous permettre de survivre dans une perspective collapsologique ! Passé le chapitre sur la France, celui sur les arts me donne des pistes sur ce qui a pu m'inspirer alors que j'étais enfant. Celui sur le sport a quelque intérêt également, mais les choses deviennent sérieuses avec celui sur la santé. Hygiène de vie, sauvetages en tous genres, du cheval emballé au chien enragé, de l'électrocution aux troubles digestifs, on frise le Manuel de survie que ma fille m'avait offert il y a longtemps avec beaucoup d'humour. On y trouvait Comment sauter dans un train en marche quand on se trouve sur le toit, Comment survivre à une morsure de serpent venimeux, se débarrasser d'un requin, échapper à un puma, un alligator ou des abeilles tueuses, Comment gagner un combat à l'épée, encaisser un coup de poing, sauter d'un immeuble dans un container, faire une trachéotomie, détecter un colis piégé, faire atterrir un avion, survivre à un tremblement de terre ou à un naufrage, etc. Là ce serait plutôt comment construire une cabane, faire des nœuds, camper par tous les temps... Les chapitres Voir sans être vu et Transmissions sont évidemment passionnants, avant d'aborder ceux sur la nature qui concernent les animaux, les plantes, les roches, le climat et ce que l'on peut en tirer. L'exploration pourrait devenir un jour déterminante, comme Le Travail des hommes et Les bricolages puisqu'il s'agit de construire tout ce qui peut nous permettre de survivre dans la nature ou en l'absence du confort moderne. Cette perspective d'effondrement de la civilisation industrielle et du capitalisme devient de plus en plus probable sans que l'on sache très bien quand cela se produira, et si j'en verrai les effets.
Ce manuel tombe donc à pic au moment où j'attaque mon nouveau projet discographique intitulé Perspectives du XXIIe siècle. Coproduit avec le Musée Ethnographique de Genève (MEG) et les Archives Internationales des Musiques Populaires (AIMP), il y est question de repartir à zéro en revoyant les bases à la lumière des erreurs fatales du passé. Cette éventualité est plutôt sympathique, puisqu'elle envisage qu'il y aura des survivants !

mardi 24 septembre 2019

Boucan, ça va déborder


Pourquoi j'écoute toutes sortes de musique à l'affût de l'étincelle qui me donne envie d'écrire ? D'écrire mon article quotidien, certes. Encore que je souhaiterais éviter qu'il se transforme en compilation de chroniques. Je ne suis pas journaliste. C'est une activité militante et solidaire. Écrire, pour moi, c'est d'abord composer. Tant de chemins inexplorés s'offrent encore à mon imagination. Et lorsque j'écris "composer" il s'agit d'abord de rêver à des futurs plus ou moins possibles, parce que j'aime me jeter dans le son comme un plongeur du haut de la plus haute falaise. La dernière fois que j'ai voulu faire le jeune, je me suis néanmoins démis l'épaule ! Compositions instantanées et préalables se revoient la balle. J'enregistre régulièrement des albums avec des improvisateurs et des improvisatrices, sorte de laboratoire où retrouver la passion et l'innocence des premiers temps. Mais dans quelle direction se tourner quand on a l'impression d'avoir tout goûté, du rock aux musiques les plus contemporaines en passant par la chanson, l'orchestre symphonique, le théâtre musical, le jazz, l'improvisation libre, le ciné-concert, les lectures de texte et l'opéra, avec des centaines de camarades, avec des robots, avec mes machines ? Et chaque fois, à mon grand dam, les copains de s'esclaffer «ah, c 'est bien toi !», alors que je cherche sans cesse à me renouveler. C'est pareil pour le blog que je poste quotidiennement sur drame.org et Mediapart. Comment ne pas me répéter après 4243 articles ? J'oublie tout. Le blog me sert de mémoire. Je repars à zéro chaque matin, comme dans le film Un jour sans fin (Groundhog Day), sauf que je rêve que ma journée soit chaque fois différente et que je m'endorme en ayant appris quelque chose...


Tout ce préambule pour en arriver au groupe Boucan. Leur album Déborder est un condensé de rock en colère où la mort rôde en vain dans les mots face à la musique explosant de vitalité. Ils sont trois, c'est souvent un bon nombre pour écrire ensemble. Le contrebassiste Mathias Imbert (ex Imbert Imbert), le guitariste et banjoïste Brunoï Zarn, le trompettiste Piero Pepin s'en donnent à cœur joie pour dynamiter leurs bases. Ils ont fait appel à John Parish, collaborateur de PJ Harvey, pour enregistrer et mixer ce disque qui me donne envie de revenir au rock après mes récentes incartades avec les New-Yorkais de Controlled Bleeding.
Avec le rap c'est le lieu où le quotidien est le plus en adéquation avec ce que vivent les gens, pas seulement le petit réseau intello de Parisiens dont je fais partie. Les paroles y sont souvent plus politiques qu'ailleurs, la musique plus collective en comparaison des chorus interminablement bavards du jazz, mais là comme ailleurs les empêcheurs de tourner en rond échappant au formatage sont ghettoïsés par un système bulldozer, une absence de curiosité envers l'autrement. Pas facile de penser par soi-même et a fortiori de faire abstraction de la conspiration du bruit qui nous assomme à grands coups de répétitions. La pop, comme les médias aux ordres, martèle "Enfoncez-vous bien ça dans la tête !". C'est aussi là où le bât blesse, car échapper au rythme soutenu ou au consensus, c'est risquer l'isolement. N'ayant jamais su sur quel pied danser, j'ai choisi de rêver et réfléchir. Mais les miroirs sont traitres et la tentation est grande de prendre la poudre d'escampette...

Boucan, Déborder, CD, dist. L'autre distribution

lundi 23 septembre 2019

Mike Patton et Jean-Claude Vannier


Corpse Flower, l'album de Mike Patton avec Jean-Claude Vannier, ne plaira pas à tout le monde. Mais quel artiste peut prétendre à l'amour universel ? Pour comprendre ce qui nous touche, il faut souvent remonter à notre enfance et à notre formation culturelle. Tant de mélomanes ne supportent pas le jazz, pire, le free jazz, ou bien le rock, pire, le heavy metal, ou la musique contemporaine, il y a difficilement pire (!), ou les chansons, etc. J'ai la chance de ne faire aucune distinction entre les genres, tant que je suis surpris ou transporté, même s'il y a des formes qui me barbent, mais il suffit d'une exception pour que je sois dans l'incapacité de généraliser...
Après avoir zappé l'intégrale du Top50, affligeant de banalité et de médiocrité (une fois par an cela remet les pendules à l'heure d'aller y jeter une oreille avant de la reprendre rageusement), je suis content d'écouter un disque de chansons, avec celui de Hasse Poulsen la semaine dernière, qui me donne envie de le remettre sur la platine. Comme les artistes que j'aime, Mike Patton change de façon de chanter en fonction des paroles et de la musique, comme des rôles qu'endosserait un comédien, à la manière de David Lynch dans ses propres disques. Jean-Claude Vannier est toujours aussi inventif dans ses orchestrations tout en exploitant la veine de Melody Nelson qui l'a fait connaître comme sur le titre éponyme de l'album. Des cordes très sixties et des chœurs facétieux se mêlent aux guitares électriques. J'ai toujours un petit faible pour ce qui est déjanté comme Cold Sun Warm Beer, Hungry Ghost et A Schoolgirl's Day, plutôt que pour les kitcheries de crooner telles Insolubles ou Pink and Bleue, mais Mike Patton s'en sort très bien et Jean-Claude Vannier retrouve une nouvelle jeunesse.


Sur ce disque en noir et blanc, dont les couleurs renvoient au passé avec les moyens du présent, Mike Patton s'est entouré de musiciens aguerris tels le guitariste Smokey Hormel, le bassiste Justin Meldal-Johnsen et la batteur James Gadson, tandis que Jean-Claude Vannier ne restait pas en reste, proposant le guitariste Denys Lable, le bassiste Bernard Paganotti, le percussionniste Daniel Ciampolini (Vannier a souvent préféré leurs couleurs variées à la batterie), le souffleur multi-instrumentiste Didier Malherbe, le saxophoniste Léonard Le Cloarec et le Bécon Palace String Ensemble. Le tout fait corps, et, par un jeu de va-et-vient à distance, les deux artistes réussissent le pari de chansons pop plutôt barrées, si on peut dire cela de Tom Waits, Nick Drake, Robert Wyatt, Tom Zé, et de ce côté-ci Brigitte Fontaine, Camille, Claire Diterzi, Léopoldine H H, Babx, Orelsan, Michel Musseau, Fantazio, Sylvain Giro ou Gilles Poizat... Je cite des vivants qui me viennent à l'esprit, histoire aussi d'agrandir le cercle, mais il y en a certainement beaucoup d'autres.

→ Mike Patton et Jean-Claude Vannier, Corpse Flower, Ipecac Records, CD ou LP ou Bandcamp