Jean-Jacques Birgé

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mercredi 7 décembre 2022

Fictions documentaires de Lionel Rogosin


[...] Après The Savage Eye la semaine dernière, j'ai l'immense plaisir de revoir un autre film sorti en 1959, l'incontournable Come Back, Africa de Lionel Rogosin dans un coffret avec On The Bowery et Good Times, Wonderful Times [aujourd'hui épuisé]. Comparant ma copie 16mm, que je n'ai pas sortie de sa boîte depuis une éternité [et déposée depuis à la Cinémathèque Robert Lynen], avec ce nouveau master je suis stupéfait par la beauté de l'image. De plus le documentaire qui l'accompagne livre les clefs de ce film unique tourné clandestinement à Johannesburg pendant l'Apartheid. Si Rogosin s'y réclame de Flaherty et De Sica dans son approche du documentaire, sa fiction filmée in situ avec des non-acteurs n'a rien à voir avec le terme de cinéma-vérité si abusivement employé, et c'est tant mieux ! En regardant Come Back, Africa, on constate la distance entre la prétendue vérité défendue par Rouch ou, pire, Lanzmann et l'authenticité analytique de Strick, Rogosin, Cassavetes, Varda ou Romand qui font glisser leurs œuvres vers des formes de réalisme poétique qui ne trichent jamais avec l'illusion cinématographique. Dès qu'il pose un regard sur une scène, que la caméra soit cachée ou visible, dès qu'il cadre, le cinéaste fait des choix et leurs modèles, se sachant filmés, ne se comportent plus de la même façon. Il faut alors inventer autre chose...


Come Back, Africa est un témoignage époustouflant sur l'Afrique du Sud et le racisme, un brûlot politique généreux, une histoire terrible et émouvante, un film de cinéma avec des acteurs formidables. La chanteuse Miriam Makeba sera contrainte à l'exil pendant 31 ans suite à sa prestation merveilleuse. La musique est d'autant plus présente dans le film que Rogosin faisait semblant de faire un documentaire pittoresque pour échapper à la censure et à l'extradition.
On The Bowery, tourné trois ans plus tôt pour se faire la main et apprendre à filmer, utilise déjà le procédé du récit de fiction dans un univers documentaire. Je n'ai jamais supporté les histoires d'ivrognes, j'ignore pourquoi, mais, films ou romans sur le sujet me mettent terriblement mal à l'aise. Le film de Rogosin n'a pas la complaisance de La merditudes des choses (mk2) regardé la semaine dernière et qui m'a complètement déprimé. Les clochards, qui ne vivent que pour l'alcool et en crèvent, préservent une petite part de dignité ; s'ils sont parfaitement conscients de leur déchéance ils ne la portent pas en étendard. Ceux du film ont souvent eu du mal au retour de la guerre en Europe. Un long bonus éclaire l'histoire de la plus ancienne rue new-yorkaise devenue le refuge de tous les marginaux jusqu'à ce que Manhattan soit "nettoyé" au tournant du siècle comme le montre un autre court-métrage. Le regard humaniste que le réalisateur jette sur ses personnages donne leur originalité à ses films.
Good Times, Wonderful Times est un documentaire pacifiste de 1965 proche des idées de Bertrand Russell, pamphlet contre les armes nucléaires en forme de long ciné-tract qui oppose les invités futiles et conformistes d'un cocktail londonien et des images d'archives exceptionnelles sur les ravages de la seconde guerre mondiale. La gloire illusoire des jeunesses hitlériennes s'éteindra sous les décombres de l'Allemagne rasée, dans le froid glacial du Front de l'Est et les camps d'extermination qui sont le déclencheur de l'engagement de Rogosin. Les images d'Hiroshima sont tout autant insoutenables. L'utilisation contrapuntique d'un rock 'n roll souligne le danger de ne pas vouloir croire aux signaux d'alarme tandis que des comparses jouent les "barons" pour révéler l'idéologie des petits bourgeois de la party. Comme dans tous les films de Lionel Rogosin, aucun commentaire ne vient polluer la démonstration, laissant au spectateur la liberté de ses émotions.

Article du 7 avril 2010

mardi 6 décembre 2022

Le décalage


En exprimant mon humeur du moment, plutôt en l'imprimant, oserais-je dire, même si les caractères à l'écran sont volatiles, je risque chaque fois le décalage. À l'usage je peux affirmer que ce n'est plus un risque, mais une réalité, puisque la publication du moindre article date au mieux de la veille. L'horodateur affiche souvent minuit, l'heure du crime, ou les minutes qui suivent. Or au dateur la bascule des humeurs s'est forcément déjà produite. N'y voir là aucune inconstance, mais une résilience à toute épreuve, que ce soit dans un sens ou dans l'autre. Les bonnes nouvelles succèdent aux mauvaises, mais le cycle imperturbable est pour chacun, chacune, inévitable. J'ai inlassablement répété que, si le cycle touche toutes nos actions, le son et la lumière, la vie sur Terre, les merveilles et les revers, il est toujours possible d'entretenir les crêtes et d'en réduire les creux sur l'axe des abscisses. Puisqu'il semble impossible d'agir sur celui des ordonnées. C'est à ce fabuleux désordre que je dois mon bonheur, la faculté de se reprendre en mains et d'envisager l'avenir de façon vectorielle. Le présent est si fugace que longtemps je ne sus le saisir. Comme en arabe, seuls l'accompli et l'impératif guidaient mes pas. C'est bien d'une discipline qu'il s'agit, une autodiscipline, probablement la seule qui me sauve des routines imposées auxquelles je n'ai jamais pu me plier, ce qui revient aux mèmes. Les amies qui savent me lire entre les lignes s'inquiéteraient facilement si je ne les avertissais avant publication que la misère est déjà derrière moi. Pratiquant scrupuleusement ce que je prône, la rémanence des heureuses nouvelles a le mérite d'éclairer souvent les jours qui suivent. Il n'est par contre pas question de prévenir qui que ce soit que le soufflé est retombé. La bienveillance dont je suis l'objet ne mérite pas qu'on y jette l'ombre de ce qui est hélas révolu. On notera que lors de ces révolutions le soleil est de face. Éblouissant, aveuglant si l'on n'y prend garde, réchauffant à condition de s'y prélasser. Fi de ces généralités, on comprendra que j'ai failli décrire un petit moral, mais en utilisant certains verbes au passé je suggérai que je pouvais espérer que ce soit déjà de l'histoire ancienne. Et en m'adressant à vous je minimisais l'effet sur mon conscient. L'autre fait ce qu'il veut, je n'ai que très peu de prise. On se fait des montagnes de vaguelettes, les éléments se déchaînent, les séries font la loi, mais la nuit porte conseil. Sauf qu'à ce jeu de la veille on finit par piquer du nez l'après-midi. Et puis le soir on se réveille. Au loin j'entends pourtant les violons de l'automne.

La photo est un instantané de Gerridae, réponse oraculaire à ce qui généra le petit texte du jour.

lundi 5 décembre 2022

Vous aurais-je oublié ?


Sur le site du Drame le lien est discret, mais tout en bas de la page d'accueil il faut tomber sur les Crédits pour découvrir mes remerciements à toutes celles et tous ceux que j'ai accompagnés ou qui m'ont accompagné d'une manière ou d'une autre. Comme ma mémoire fait défaut, j'ai constitué cette liste au fur et à mesure depuis 1995, création du premier site, et 2010 lorsque Jacques Perconte m'aida à sa refonte. Hélas parfois le nom de certains ou certaines ne me dit plus rien et je dois faire des recherches compliquées pour raviver ma mémoire. L'important c'est qu'il ou elle soit là, y compris celles et ceux qui nous ont quittés et qui nous manquent souvent cruellement. Musiciens, cinéastes, plasticiens, comédiens, chorégraphes, écrivains, ingénieurs du son, techniciens, journalistes, illustrateurs, maquettistes, producteurs, organisateurs de spectacles, développeurs, scénographes, gens de radio ou de télévision, commissaires d'exposition, disquaires, photographes, assistants, je ne serais pas là sans elles et sans eux.

J'ai ainsi tenu à remercier Homeira Abrishami, Françoise Achard, Sophie Agnel, Paula Aisemberg, Lucien Alfonso, Pedro Almodóvar, Anne Amiand, Richard Arame, Steve Argüelles, Feodor Atkine, José Artur, Cyril Atef, Étienne Auger, Serge Autogue, Gérard Azoulay, Mourchid Baco, Mama Baer, Bradford Bailey, Balanescu String Quartet, Anilore Banon, Patrick Barbéris, Raùl Barboza, Luc Barnier, Patrice Barrat, Bruno Barré, Igor Barrère, Franpi Barriaux, Uriel Barthélémi, Hélène Bass, Blick Bassy, Michal Bathory, Nathalie Baudoin, Ruedi Baur, Michael Bazini, Sidney Bechet, Claudette Belliard, Dominique Belloir, Patrick Bensard, Samuel Ber, Antoine Berjeaut, Sophie Bernado, Sébastien Bernard, Maryse Bernatet, Jacques Berrocal, Michel Berto, Jacques Bidou, Christian Billette, Elsa Birgé, Geneviève et Jean Birgé, Jane Birkin, Charles Bitsch, Ludovic Blanchard, Daphna Blancherie, Emmanuelle Blanchet, Nico Bogaerts, Richard Bohringer, Marc Boisseau, François Bon, Antoine Bonfanti, Raymond Boni, Marianne Bonneau, Stéphane Bonnet, Marc Borgers, Irina Botea, Elisabeth Boudjema, Noémie Breen, Hélène Breschand, Dee Dee Bridgewater, Alex Broutard, Jean Bruller dit Vercors, Étienne Brunet, Menica Brunet-Fabulet, Jean-Yves Bouchicot, Jean-Louis Bucchi, Nicolas Buquet, Bumcello, Noël Burch, Christine Buri-Herscher, Michèle Buirette, Fara C, Geneviève Cabannes, Dominique Cabréra, Patrice Caillet, Philippe Caloni, Lulla Card, Phillipe Carles, Carolyn Carlson, Rafael Carlucci, Élise Caron, Kent Carter, Amandine Casadamont, Gwen Catalá, Stéphane Cattaneo, François Cavanna, Marc Cemin, Evan Chandlee, Dorothéee Charles, Denis Charolles, Christophe Charpenel, Jean-Louis Chautemps, Lulu Chedmail, Nicolas Chedmail, Nicholas Christenson, Mino Cinelu, Mikaël Cixous, Eric Clapton, Valentin Clastrier, Nicolas Clauss, Bass Clef, Annabel Clin, Alain Cluzeau, Gilles Cohen, David Coignard, Denis Colin, Médéric Collignon, Isabelle Collin, Hélène Collon, Henry Colomer, Pascal Contet, Controlled Bleeding, François Corneloup, Aude de Cornoulier, Gilles Coronado, Francisco Cossavella, Lol Coxhill, Valérie Crinière, Sonia Cruchon, Francisco Cruz, Pablo Cueco, Élise Dabrowski, Marwan Danoun, Philippe Danton, Louis Daquin, Corine Dardé, Isabelle Davy, Jon Dean, Françoise Degeorges, Olivier Degorce, Thierry Dehesdin, Benoît Delbecq, Marie-Reine Delpech, Éric Delva, Jacques Denis, Antoine Denize, Jean-Claude Deretout, Régis Deruelle, Xavier Desandre-Navarre, Philippe Deschepper, Pierre Desgraupes, Daniel Deshays, Agnès Desnos, Julien Desprez, Marie-Jésus Diaz, Dana Diminescu, Bernard-Pierre Donnadieu, Jimmy Doody, Yves Dormoy, Brigitte Dornès, Pierre-Étienne Dornès-Thiébaut, Iann Douarinou, Nicolas Dourlhès, Tom Drahos, Benoît Drouillat, Claudine Ducaté, Bernard Ducayron, Alain Durel, Frédéric Durieu, Pierre Durr, André Dussollier, Serge Duval, Antoine Duvernet, Éric Échampard, Linda Edsjö, Xavier Ehretsmann, Julien Eil, Youssef el Idrissi, Samy El Zobo, Ella & Pitr, Alix Ewandé, Pere Fages, Valéry Faidherbe, Fantazio, Pierre Favre, David Fenech, Roger Ferlet, Luc Ferrari, Jean Ferry, Véronique Fèvre, Jean-André Fieschi, Fillion-Guttin, Jean-Luc Fillon, Dominique Fonfrède, Brigitte Fontaine, Isabelle Fougère, Fidel Fourneyron, Régis Franc, Daniela Franco, Mathias Frank, André Franquin, Stéphane Frattini, Alan Freeman, Peter Gabor, Françoise Gagneux, Jalal Gajo, Vyacheslav Ganelin, Christophe Gans, Maurice Garrel, Olivier Gasnier, Sacha Gattino, mc gayffier, Lucas de Geyter, Raphaëlle Giaretto, Jean-Pierre Gillard, Bruno Girard, Gabriel Glissant, Vinko Globokar, Fred Goaty, Michel Godard, Corinne Godeau, Jean-Brice Godet, Alba Gomez-Ramirez, Zeev Gourarier, Alain Grange, Geoffrey Grangé, Jean-Loup Graton, Alexandra Grimal, Antoine Guerrero, Louis Hagen-William, Wassim Halal, Franck Hammoutène, Richard Hamon, Yoshihiro Hanno, Alain-René Hardy, George Harrison, Richard Hayon, Tincuta Heinzel, Annick Hémery, Jean-Jacques Henry, Werner Herzog, Kommissar Hjuler, Anh-Van Hoang, Antonin-Tri Hoang, Karsten Hochapfel, James et Liliane Hodges, Veronica Holguin, Hugh Hopper, Horace, Michel Houellebecq, Éric Houzelot, Régis Huby, Emmanuelle Huret, Tina Hurtis, Tony Hymas, Jean-Jacques Imerglik, Naïssam Jalal, Théo Jarrier, Werner Jeker, David Jisse, Eltron John, Jef Lee Johnson, Oliver Johnson, Matthieu Jouan, Patrick Joubert, Lors Jouin, Igor Juget, Wolf Ka, Hermine Karagheuz, Sylvain Kassap, Dill Katz, Ademir Kenovic, Nikoleta Kerinska, Klee, Olivier Koechlin, Jürgen Königer, Philippe Kotlarsky, Ivan Kozelka, György Kurtag Jr, Hélène Labarrière, Philippe Labat, Pascale Labbé, Hervé Lachize, Philip de La Croix, Alain Lacombe, Étienne Lalou, Daniel Laloux, Nathalie Lance, Jean-Pierre Laplanche, Mireille Larroche, Michèle Larue, Fanny Lasfargues, Pierre Lavoie, Daunik Lazro, Ronan Le Bars, Youenn Le Berre, Nicolas Le Du, Arnaud Le Gouëfflec, Anne-Sarah Le Meur, Le Tone, Joëlle Léandre, Pascal Lebègue, Madeleine Leclair, Jocelyne Leclercq, Irène Lecoq, Patrick Lefebvre, Murielle Lefèvre, Hervé Legeay, Pascal Légitimus, Philippe Legris, André Lejarre, Sylvain Lemêtre, Paul Lemos, Jean-Pierre Lentin, Corinne Léonet, William Leroux, Bruno Letort, Michel Levasseur, Mathias Lévy, Pierre Oscar Lévy, Marc Lichtig, Karl Lieppegaus, Éric Longuet, Michael Lonsdale, Bernard Loupias, Serge Loupien, Bernard Lubat, René Lussier, Birgitte Lyregaard, Jean-Pierre Mabille, Ahmed Madani, Jean-Marie Maddeddu, Colette Magny, Martin Maillardet, Sabine Maisonneuve, Kristine Malden, Didier Malherbe, Bernard Mallaterre, Frank Mallet, Sous-commandant Marcos, Christian Marin, Francis Marmande, Alexandre Martin, Arlette Martin, Jean-Hubert Martin, Lionel Martin, Jacques Marugg, Cesare Massarenti, Massimo Mattioli, Gary May, Dominique Meens, Mephisto, Annick Mevel, Olivier Mevel, Youval Micenmacher, Jocelyn Mienniel, Claire and Étienne Mineur, Jouk Minor, Valérie Moënne, Benoit Moerlen, Bernard Mollerat, Jacques Monory, Anne Montaron, Agnès and Philippe Monteillet, Alain Monvoisin, Nicolas Moog, Thurston Moore, Maxime Morel, Mathilde Morières, Pierre Morize, Ken Morris, Talia Mouracadé, Manolis Mourtzakis, Dolf Mulder, Michel Musseau, Judit Naranjo Rib, Basile Naudet, Laure Nbataï, Dj Nem, Louis-Julien Nicolaou, Lé Quan Ninh, Laura Ngo Minh Hong, Natacha Nisic, Stéphane Ollivier, Hugues Ometaxalia, Aki Onda, Nicolas Oppenot, Christian Orsini, Ben Osborne, Yuko Oshima, Jean-Éric Ougier, Kvèta Pacovská, Csaba Palotaï, Gérard Pangon, Guy Pannequin, Vilma Parado Dejoras, Jean-François Pauvros, Jacques Peillon, Hervé Péjaudier, Yves Pénaud, Jacques Perconte, Didier Périer, Edward Perraud, Didier Petit, Patrice Petitdidier, Claude Piéplu, Guy Piérauld, Max Pinson, Philippe Pochan, Laurent Poitrenaud, Michel Polizzi, Jean-Louis Pommier, Olivier Poncer, Jonathan Pontier, Daphné Postacioglu, Michel Potage, Hasse Poulsen, Anna Prangenberg, Xavier Prévost, Yves Prin, Maÿlis Puyfaucher, Sophie de Quatrebarbes, Jean Querlier, Joseph Racaille, Sylvain Ravasse, Jacques Rebotier, Luis Rego, François Reichenbach, Dominique Répécaud, Nathalie Richard, André Ricros, Michael Riessler, Sylvain Rifflet, Marie-Noëlle Rio, Bruno Riou-Maillard, Eve Risser, Annick Rivoire, Philippe Robert, Yves Robert, Walter Robotka, Jean Rochard, Gilles Rollet, Jean Rollin, Françoise Romand, Aldo Romano, Gwennaëlle Roulleau, Xavier Roux a.k.a Ravi Shardja, Jacques Rouxel, Guillaume Roy, Frank Royon Le Mée, Marie-Noëlle Sabatelli, Farhad S., Hélène Sage, Makiko Sakurai, John Sanborn, Raoul Sangla, Adriana Santini, Benjamin Sanz, Sapho, Raymond Sarti, Sylka Sauvion, Tuff Sherm, Antoine Schmitt, Bruno Schnebelin, Jean-Nicolas Schoeser, Louis Sclavis, Laura Seaton, Miroslav Sebestik, Vincent Segal, Boris Séméniako, Michel Séméniako, Pierre Senges, Christelle Séry, Romina Shama, Archie Shepp, Shiroc, Abdulah Sidran, Didier Silhol, Jean-Pierre Simard, Gérard Siracusa, Yassine Slami, Madeleine Sola, Marie-Christine Soma, Silvio Soave, Aldo Sperber, Alan Spira, Monika Stachowski, Steve Stapleton, Frédéric Stignani, Laurent Stoutzer, Fabiana Striffler, Frédéric Tachou, Christian Taillemite, Cécile Tamalet, Tamia, Henri Texier, Claude Thiébaut, Benoît Thiebergien, Michel Thion, Jean Tholance, Florian Tirot, Toffe, Benoît Tonnerre, Topper, Gérard Touren, Michel Tournier, Luigee Trademarq, Bernard Treton, Claudia Triozzi, Élisa Trocmé, François Tusques, Richard Ugolini, Valentina Vallerga, Serge Valletti, Monique Veaute, Brigitte Vée, Jorge Velez, André Velter, David Venitucci, Daniel Verdier, Éric Vernhes, Isabelle Veyrier, Magali Viallefond, Antoine Viard, Martine Viard, Lucinda Vieira Monteiro, Franck Vigroux, Edgar Vincensini, Boris de Vinogradov, Jacques Vivante, Jean-Pierre Vivante, Jean-François Vrod, Michaëla Watteaux, Gershon Wayserfirer, Joël Weiss, Robert Weiss, Benoît Widemann, Mary Wooten, Sun Sun Yip, Otomo Yoshihide, Meidad Zaharia, Hervé Zenouda, Valérie Ziegler, Carlos Zingaro et toutes les belles personnes avec qui nous avons partagé de délicieux moments.

Dédicace spéciale à Frank Zappa, John Cage, Robert Wyatt, Michel Portal dont les encouragements furent précieux à mes débuts. Pensée quotidienne à Bernard Vitet. Je n'ai évidemment pas cité Francis Gorgé avec qui j'ai commencé, l'autre pilier d'Un drame musical instantané et toujours mon ami. Pour les autres, se reporter aux paroles de l'index 1 de l'album Chansons.

vendredi 2 décembre 2022

L'aventure cinématographique de la Croisière jaune


Lorsque j'étais petit nous pouvions encore rêver de découvrir des territoires inconnus, des îles au trésor, des peuplades isolées. Nous imaginions l'ailleurs en pirogue et le futur à la lecture des romans de Jules Verne. Mais le monde a changé, beaucoup trop vite. Les satellites ne laissent aucun espace de liberté à nos divagations. Wikipédia répond à la moindre recherche, même si l'encyclopédie contributive est aujourd'hui prise d'assaut par des politiques manipulatoires et les grosses entreprises capitalistes qui y diffusent leur storytelling. Dans les endroits les plus reculés de la planète les gens n'ont parfois rien d'autre qu'un téléphone portable. Regarder la croisière jaune représente d'autant plus un choc que les constructions extraordinaires filmées par André Sauvage ont probablement été détruites depuis l'expédition qui se déroula du 4 avril 1931 au 12 février 1932. Une chance aussi que le cinéma soit devenu sonore il y a peu. Le film est une mine pour les ethnologues, mais aussi pour les ethnomusicologues, et les chorégraphes. J'ai déposé une copie 16 mm de la croisière noire à la Cinémathèque Robert Lynen qui a participé à cette édition fabuleuse réalisée par Carlotta. André Citroën avait déjà financé celle-ci en 1924-1925. Avec ses expéditions incroyables le constructeur automobile faisait évidemment la promotion de son industrie. Les commentaires ne sont pas exempts de colonialisme et de paternalisme français, voire de racisme si je me souviens du film sur l'Afrique. Le drame est que Citroën a spolié Sauvage de son film en confiant le nouveau montage à Léon Poirier qui n'était pas de l'expédition, mais avait réalisé La croisière noire. Sauvage ne s'en est jamais remis. Citroën trouvait qu'il ne mettait pas assez en valeur ses automobiles.


Il est donc fort intéressant de comparer les intertitres du document muet L'autre croisière d'André Sauvage (1h49) avec le commentaire de La croisière jaune (1h46). Ou encore la flopée de suppléments, courts métrages sur l'Indochine, l'Afghanistan, la Perse, etc. Il existe même une version courte réalisée par Albert Radenac sortie en 1973 (18') avec la musique de Prokofiev, mais celle de Sauvage avec la musique de Maurice Jaubert est hélas définitivement perdue. Il n'empêche que le film en l'état, augmenté de tous ces bonus, est absolument fascinant. L'équipée, composée de techniciens, mécaniciens, opérateur radio, naturaliste, médecin, artiste peintre, écrivain, historien, archéologue, photographe et cinéaste, doit faire face aux accidents du terrain, aux conflits locaux, au climat terrible, et le convoi réussit à traverser le Moyen Orient, l'Himalaya, le désert de Gobi... Pas tout à fait puisqu'ils doivent abandonner leurs quatorze autochenilles et retrouver, de l'autre côté des montagnes tibétaines, un autre convoi parti à leur rencontre depuis Pékin ! Georges Marie Haardt, qui dirige l'équipe partie de Beyrouth, mourra d'une double pneumonie à Honk Kong le 16 mars 1932, tandis que Victor Point, qui dirige celle partie de Tianjin, se suicidera, le 8 août de la même année, au retour de l'expédition, par désespoir amoureux pour l'actrice Alice Cocéa, en se tirant une balle dans la bouche, dans une barque avec elle. Ces deux drames me font penser à la mort accidentelle de Murnau, le 11 mars 1931, une semaine avant la première de Tabou tourné à Bora-Bora.
Le livre de 396 pages, merveilleusement illustré, où sont insérés DVD et Blu-Ray, est fabuleux car il contient le journal de voyage d'André Sauvage, tiré de sa correspondance avec sa femme, annoté et commenté par Béatrice de Pastre. C'est un humaniste sensible, ouvert, à l'écoute du monde. Ses missives sont un vrai bonheur. J'aurais aimé le rencontrer. Il faut que je retrouve mon DVD de ses Études sur Paris tournées en 1928. Entre la vision de Sauvage et celle de Poirier, c'est le grand écart. Pas étonnant que le grand patron de l'automobile ait viré l'un pour l'autre. En 1933 Jacques Prévert écrira le corrosif poème Citroën pendant la grève qui dura plusieurs mois.

L'aventure cinématographique de la Croisière jaune, coffret Blu-ray + DVD + Livre Carlotta, édition limitée, magnifiquement remasterisée (contrairement à la vidéo ci-dessus !), 40€, sortie le 6 décembre 2022

jeudi 1 décembre 2022

Adjugé !


Ayant confié quelques objets à une commissaire-priseur, je suis allé pour la première fois de ma vie à Drouot. J'y suis resté trois heures, totalement fasciné par le spectacle. Franchement, cela vaut la visite à la Tour Eiffel ou au Zoo de Vincennes ! Si je suis resté la majorité du temps dans la 6 où officiait Maître Lynda Trouvé, j'ai pris le temps d'aller voir ce qui se passait dans la quinzaine d'autres salles réparties sur deux niveaux de l'Hôtel des ventes de Drouot. Le style de chacune est très varié, compassée ou bon enfant, et certaines salles servaient juste d'exposition. La vente à laquelle j'assistai est dite courante, regroupant livres, tableaux, bijoux et objets de périodes et valeurs différentes sans qu'ils soient décrits dans un catalogue. Je participerai à une seconde vente en mars, mais celle-ci sera cataloguée.
La vente ressemblait à une ruche, nécessitant une douzaine de personnes, la commissaire-priseur, ses clercs, le crieur, les manutentionnaires. À gauche trois jeunes gens, dont certains experts, prennent les ordres sur leurs téléphones portables, à droite cela se passe en "live" sur Internet, certains sont déjà inscrits auprès de la commissaire-priseur et dans la salle on lève le bras pour signifier son enchère. Parfois cela va très vite, d'autres fois ça rame. La salle est pleine, elle se vide, elle se remplit à nouveau, il y a foule, des gens assis, debout, de passage. Des lots qui ne partent pas sont légèrement baissés, d'autres sont regroupés pour devenir plus attrayants. J'ai vu des caisses de livres d'art partir pour trente euros, on les appelle mannettes, et un seul bouquin afficher 1800 euros. Tant que le marteau n'est pas tombé et que la commissaire n'a pas dit "Adjugé !", on tergiverse, on plaisante... Des éditions originales de Verlaine ne trouvent aucun preneur et sont retirées de la vente. Elles seront probablement représentées un autre jour. Des "premiers" acheteurs donnent leur carte bleue au crieur. Les manutentionnaires n'arrêtent pas de se croiser, entre ceux qui apportent et exposent l'objet, ceux qui les remportent et ceux qui les préparent. Ce jour-là ce sont des centaines de lots qui sont mis à prix. Je vois partir les soldats de plomb de mon père avec lesquels je n'ai jamais joué, un Vian illustré par Boullet, Le zoo des vedettes, quelques bijoux fantaisie et des petits tableaux vraiment pas à mon goût, mais qui trouvent preneur. Je suis hélas obligé de partir avant la mise en vente des objets qui m'intéressent le plus... Je reviendrai, d'autant qu'on entre à Drouot comme dans un moulin, sans avoir de compte à rendre à personne. Le spectacle est permanent.

mercredi 30 novembre 2022

Hamid Drake & Erwan Keravec


On pouvait s'y attendre. Hamid Drake et Erwan Keravec en duo. L'idée préconçue se vérifie. Et pourtant l'alchimie du batteur free jazz et du sonneur de points d'orgue vous transforme dès la première des quatre faces du vinyle Nova Scotia. Les peaux et les cymbales de Drake comme la cornemuse de Keravec évoquent une sorte de rituel chamanique qui vous emmène comme les drones de La Monte Young. Très vite on perd ses repères. Bisque bisque rage ! La vélocité des baguettes et la ténacité des bourdons sont sur la même longueur d'onde, fractales d'une seule pensée. Enregistré en public en Nouvelle Écosse, province canadienne, le double disque 30 centimètres oblige à faire des pauses tous les quarts d'heure. Le temps de retourner la galette, de reprendre son souffle. Et ça repart pour 33 tours. Jusqu'à ce que l'Américain fredonne je ne sais quoi, tandis que le Breton s'est éloigné encore un peu, jouant sur l'espace, puisque le temps n'a plus de prise ni sur eux, ni sur nous.

→ Hamid Drake & Erwan Keravec, Nova Scotia, 2 LP Pagans, sortie (vinyle et numérique) le 2 décembre 2022

mardi 29 novembre 2022

Faut que ça bouge !


Éteint, Gerridae ressemble à un four encastré au design élégant. Il est assorti à mon réfrigérateur noir mat et au cadre d'Un son qu'Éric Vernhes m'avait offert il y a exactement dix ans. Allumé, un collectionneur avancerait qu'il se marie bien avec mes Gayffier, mes Yip, mon Séméniako, mon Clauss ou mon Rothko. Sauf que je n'ai pas de Rothko. Alors personne ne dira rien. On écoutera le son des pattes d'araignée qui irrite Elsa, mais qui me rappelle les percussions varésiennes de mes nuits sarajéviennes quand les flammes sortaient des canons. Je m'endormais aussitôt, doucement, comme on compte les moutons. C'est léger, délicat. On ne peut qu'admirer les formes et les couleurs qui bougent sans cesse jusqu'à ce qu'apparaissent des lettres, puis des mots, enfin des phrases.


Effleurer la ligne de métal. Et la machine d'Éric distille son poème. Chaque fois un nouveau : "le destin joue avec les mots et les images / un voile dans ton ciel / le dément chasse en trois saisons / et ose poser la question directement / leur narration n'avance pas." Tout s'efface aussitôt qu'on l'a lu. Et les lignes de texte de s'entrechoquer encore et encore. De temps en temps je baisse le son pour varier la bande son. Une voiture passe dans la rue. Le chat miaule pour sortir. Le téléphone sonne. Des voix. De la musique. Pas celle de l'écran. Une autre, que j'aurais choisie, par exemple. Là un solo de guitare de Tatiana Paris extrait de son album Gibbon. Par hasard ? Cela m'étonnerait. Un coup de dés...


La contemplation des ronds dans l'eau est fascinante. Les caractères s'entrechoquent. Les lignes sont faussement solidaires. Les ricochets cinétiques font exploser les bulles légères. À cette étape les phrases ne tiennent pas. Il faut attendre qu'elles se stabilisent. Je pique du nez. Trois à cinq heures de sommeil ne suffisent pas. Voilà plus d'un mois que ça dure ! Je vais manger un fruit.


Depuis deux jours je recopiais quatre terras de sons sur un minuscule disque SSD externe pour accélérer les temps de chargement lorsque je joue. Ouf, c'est réussi. Regarder la jauge qui se remplit, comme du temps où les ordinateurs étaient beaucoup plus lents, n'est pas palpitant. Je préfère me laisser hypnotiser par le psychédélisme cinétique de l'œuvre d'Éric. Et la musique. Ma musique. Celle dont j'ai une vague idée dans la tête et qui devient réelle dès que mes doigts se posent sur le clavier. En fait je n'y comprends rien. Je n'y ai jamais rien compris, même après l'avoir analysée, quasiment autopsiée puisqu'à ce moment-là elle ne peut qu'avoir été. Or chaque fois que j'y plonge elle me dépasse, comme si mes mains étaient celles d'Orlac, comme si un autre m'animait, que j'étais une marionnette. Même sensation lorsque je compose. Un autre pense à ma place. J'exécute. La création artistique serait-elle une forme de schizophrénie ? En tout cas, c'est une échappatoire, un moyen de supporter le réel, si toutefois il existe. C'est peut-être pour cela que j'aime Gerridae. Comme toutes les œuvres qui bougent, elle entre en résonance avec mon ciboulot. En perpétuel mouvement, elle livre ses oracles. N'est-ce pas ce que j'attends de toute création de l'esprit, qu'elle oriente mes choix ?

lundi 28 novembre 2022

La comtesse aux pieds nus / Sans filtre / Pasolini a 100 ans


Je ne me souviens pas avoir jamais vu La Comtesse aux pieds nus. Il aura donc fallu que Carlotta publie un de ses superbes coffrets Ultra Collector pour réparer cette lacune. Le film de Joseph L. Mankiewicz est une sorte de jeu de miroirs morbide où Humphrey Bogart tient le rôle du réalisateur-scénariste et Ava Gardner celui de la star glamour, Cendrillon perdue dans un monde qui n'est pas le sien. Le film commence sous une pluie battante, par l'enterrement de la diva, dans un petit cimetière italien où l'on reviendra après que chacun des principaux protagonistes ait tour à tour évoqué sa rencontre avec l'Espagnole Maria Vargas devenue l'égérie hollywoodienne Maria d'Amata, et plus tard la comtesse Torlato-Favrini, mais toujours sans chaussures comme elle vivait déjà dans le petit faubourg madrilène où elle a grandi. On ne peut s'empêcher de penser à Sunset Boulevard (Boulevard du crépuscule) de Billy Wilder sorti quatre ans plus tôt, en 1950. La machine broyeuse du star system convient au mélodrame où l'intimité des personnages n'est que faussement dévoilée. Le cynisme rivalise avec l'inéluctabilité, la fragilité avec l'acuité analytique. Les nouveaux riches à l'inculture crasse et l'aristocratie fin de race en prennent pour leur grade. Mankiewicz réussit un film à l'os, sans fioritures, cruel.


Un demi-siècle de cinématographie plus tard, le réalisateur de Snow Therapy et The Square ne fait pas dans la dentelle. La veille j'avais donc regardé Sans filtre (Triangle of Sadness) de Ruben Östlund, dernière palme d'or cannoise sujette à polémiques. J'ai adoré sa morgue buñuélienne, avec, comme dans tous ses films, la lâcheté comme moteur de l'inaction. S'il taille un costard piteux aux riches, c'est aux rapports de pouvoir qu'il s'attaque. Les sachant contagieux, il guette le moment révolutionnaire qui fera basculer les certitudes. J'ai beaucoup ri à cette farce macabre.


Pendant que j'y suis et pensant aux cadeaux de Noël qui ne sont heureusement plus d'actualité dans ma famille, sauf pour les petits, je tiens à signaler la sortie du gros coffret Pasolini a 100 ans, toujours chez Carlotta. Parmi les 9 films il y a mes préférés, La Ricotta, Uccellacci e uccellini (Des oiseaux petits et gros) et, parmi les suppléments, Cinéastes de notre temps : Pasolini l'enragé, dans sa version complète de 98 minutes, réalisé par Jean-André Fieschi. Mais les autres films, restaurés en 4K, 2K ou HD, sont tout autant indispensables. Je regrette seulement que ne figurent pas La sequenza del fiore di carta (La séquence de la fleur en papier) extrait de Amore e rabbia et surtout Que cosa sono le nuvole ? (Qu'est-ce que les nuages ?) extrait de Caprice à l'talienne, ce qui m'aurait permis de me débarrasser de mon vieux coffret DVD. La prochaine fois, ajoutez aussi un troisième fabuleux court métrage, La Terre vue de la lune ! J'avoue que le tandem Toto/Ninetto me fait fondre.

→ Joseph L. Mankiewicz, La Comtesse aux pieds nus, coffret Ultra Collector Blu-ray + DVD + Livre, Carlotta, ed. limitée et numérotée à 2000 ex., 53€ (sans le livre, DVD ou Blu-Ray 20€). Le livre, fortement illustré et commenté par de nombreux contributeurs, est passionnant !
→ Pier Paolo Pasolini, en 9 films : Accatone, Mamma Roma, La Ricotta, L'Évangile selon Saint Matthieu, Enquête sur la sexualité, Des oiseaux petits et gros, Œdipe Roi, Médée, Carnet pour une Orestie africaine, 6 Blu-Ray Carlotta, 75€
→ Ruben Östlund, Sans filtre, DVD M6/Warner, à paraître le 26 janvier 2023

vendredi 25 novembre 2022

La sauvagerie de l'œil


[...] The Savage Eye, écrit, produit, réalisé et monté par Ben Maddow, Sidney Meyers et Joseph Strick est tout simplement un chef d'œuvre. Je n'en avais jamais entendu parler avant que l'éditeur Carlotta ne m'envoie copie du DVD [...], mais il est si rassurant de penser qu'il existe encore des joyaux dont nous ignorons l'existence. Dès le début du film, je suis happé par les deux voix off dialoguant dans la tête de la comédienne qui traverse ce "documentaire théâtralisé" et par la musique de Leonard Rosenman. J'hésite entre Varèse et Schönberg avant d'apprendre qu'il fut l'élève du second ainsi que de Sessions et Dallapiccola. La partition qui ressemble à un oratorio moderne où la voix masculine tient le rôle de l'ange, la conscience de l'héroïne, son double, son fantôme, préfigure Frank Zappa. Pour chaque collaborateur de cet ovni du cinéma indépendant américain, je suis obligé d'aller jeter un œil sur Wikipédia où je trouve des liens étonnants sur chacun. La monteuse son est Verna Fields, les opérateurs Haskell Wexler, Helen Levitt et Jack Couffer. Je les cite tous parce qu'il paraît évident que tous se sont investis corps et âme ou que Strick a réuni un casting de rêve : [Ben Maddow fut le scénariste d'Asphalt Jungle et Johnny Guitare avant de réaliser sous pseudo des docus d'extrême gauche en plein maccarthysme ; Sidney Meyers monta Film de Beckett, tandis que Joseph Strick, après avoir été nominé pour une adaptation d'Ulysse de Joyce, remporta l'Oscar du meilleur documentaire en 1971 avec un film coup de poing retraçant en interviews le massacre de My Lai, Interviews with My Lai Veterans, présent sur le DVD...] extrait biographique emprunté à Chronicart.
Le tournage se déroula sur plusieurs années, souvent pendant les week-ends. L'image est à couper le souffle, se passant de commentaire pour faire éclater en pleine figure le réel dont j'aime rappeler l'impossibilité. Dans l'un des excellents bonus (que Carlotta soigne mieux que n'importe quel autre éditeur français), Strick fustige les textes qui imposent au spectateur ce qu'il doit penser ; il suggère que dans un documentaire le commentaire pourrait être chanté, dialogué ou constituer une cacophonie, n'importe quoi plutôt qu'incarner la voix du tout puissant dictant au public une univoque manière de voir. The Savage Eye est un film expérimental qui se découvre au fur et à mesure qu'il fut tourné et monté, et qu'il sera vu et entendu, un poème symphonique en noir et blanc sur l'Amérique des années 50, violente et pitoyable, un cut-up dû à Myers swinguant mieux encore que ne le fera Shadows, un texte explosé et corrosif, le regard noir d'une femme divorcée et dépitée se baptisant elle-même Judith Ex et débarquant en avion à Los Angeles, avec ses matchs de catch où la caméra s'attarde sur le public, ses rombières en cure de beauté, ses stripteaseuses inventées par les hommes, ses brebis en larmes aux mains d'un prêcheur en action... Confronté à la beauté des images, à son contrepoint sonore, à l'intelligence des mots dits, à la sensibilité du montage, on pressent que rien n'a probablement vraiment changé depuis 1959. Tout juste peut-on transposer les cadres, pas les mœurs. Car persiste la question du statut des femmes dans notre civilisation... N'obéissant à aucun genre existant, ni fiction ni documentaire, ce film justifie le terme de 7ème Art où rien n'est prévisible et tout a un goût d'éternité. Mortel !

Article du 29 mars 2010

jeudi 24 novembre 2022

Gerridae


Hier matin Éric Vernhes est venu installer l'édition d'artiste de sa pièce Gerridae. J'ai mis du temps à me décider. Lorsque je passais à son atelier, je la regardais et l'écoutais en me disant que j'allais craquer, mais le lendemain matin je trouvais plus raisonnable de produire un de mes disques avec ce que cela m'aurait coûté. Cela me démangeait. Mon ami a réalisé des œuvres extrêmement variées, ce qui n'est pas courant. La plupart des plasticiens reproduisent infiniment des variations du truc qui les caractérise et qu'ils ont mis du temps à trouver. Si des constantes évidemment existent, Éric renouvelle chaque fois les supports, les matériaux et la programmation puisqu'il s'agit presque tout le temps d'art cinétique. C'est à ce courant que les œuvres interactives sont assimilées. Cela exige de sa part un savoir faire incroyable, de la menuiserie à la ferronnerie, de l'électronique à l'informatique, de la musique au cinéma, de la conceptualisation à la poésie et j'en passe. Gerridae s'insère parfaitement dans mon environnement. Le cadre noir rappelle celui des deux photos d'Un son qu'Éric m'avait offert pour mes soixante ans, sans parler de mon nouveau réfrigérateur qui est noir mat. Quant aux couleurs des leds, autour, qui suivent celles qui s'animent dans le cadre, elles collent merveilleusement avec le kitch flavinien de l'escalier. Le son reste discret, bien proportionné à l'œuvre de 70x70 centimètres et au salon où Gerridae est accroché. Eric a dû percer le mur de 29 centimètres d'épaisseur pour qu'aucun fil ne soit visible sur la façade. J'adore son travail parce que passé l'esthétique réside une éthique, sorte d'histoire ouverte à laquelle le spectateur participe par son interprétation. Les œuvres purement plastiques m'ont toujours un peu ennuyé. Cinéphile jusqu'à la pointe des oreilles, j'ai besoin qu'on me raconte des histoires. Mais je préfère laisser la parole à l'auteur qui présente ainsi Gerridae, agrémenté de photographies et d'un petit film explicite :
Des fragments graphiques évoluent sur un écran. Leur modèle de comportement et d’interaction est inspiré de celui des araignées d’eau (Gerris, de la famille des Gerridae) à la surface d’un étang. Lorsque le spectateur s’approche et effleure le cadre de l’écran, les fragments se stabilisent et s’assemblent en une proposition poétique, cryptique, aléatoire mais néanmoins (si on le souhaite) divinatoire.
L’homme a toujours cherché à voir dans les manifestations naturelles autonomes (formes des nuages, vols des oiseaux…) des “signes” qui l’éclaireraient sur son devenir. Ne comprenant pas les raisons pour lesquelles un objet ou un organisme s’anime, il cherche obstinément une intentionnalité, une volonté extérieure à lui qui s’exprimerait par ce mouvement, puis fait intervenir un médiateur initié, l’oracle, pour transformer ces signes cryptés en messages intelligibles qui s’adresseraient exclusivement à lui-même. Ce réflexe anthropocentriste n’est pas l’apanage des tribus primitives. Même pour nous, l’idée du hasard et de l’absence de déterminisme divin dans l’origine de ces mouvements, telle qu’exprimée par les Epicuriens à propos des atomes, ne s’impose jamais d’elle-même (c’est pour cela que j’ai fait “De notre nature”) et est constamment à redécouvrir. J’en veux pour preuve cette phrase elliptique et mystérieuse, généralement lancée pour clore une discussion et que tout le monde à déjà entendu: “De toute façon, il n’y a pas de hasard…” Cette phrase sous-tend une proposition connexe qui est que, si on s’en donne la peine, “Tout s’explique.” Dans ces moments là, on parle généralement, non pas du mouvement des choses naturelles, mais du mouvement des choses que l’on ne comprend pas en général. Et si l’intention qui préside à ces mouvements n’est pas celle d’un dieu en bonne et due forme, il y a là l’affirmation d’un principe déterministe universel qui régente le monde. Il n’y a donc pas de hasard et pas d’insignifiant. Tout fait signe, tout fait sens. Il ne reste qu’à trouver le bon oracle. Gerridae est partie de l’idée que si tout fait sens, j’aurais alors plaisir à produire les signes, ou, tout du moins, le contexte dans lequel ces derniers peuvent émerger. (C’est, il me semble, le travail de l’artiste que de produire des signes). Dans Gerridae, je crée donc la mare aux insectes qui doit faire signe et je laisse au spectateur le choix du moment ou ceux-ci doivent s’exprimer. Lorsqu’il effleure le cadre de sa main, les “insectes” électroniques se transforment en phrase. J’ai utilisé la structure du Yi King ainsi que des propositions du générateur de texte mis au point par Jean-Pierre Balpe et Samuel Szoniecky pour obtenir des propositions poétiques aléatoires qui peuvent se rapprocher, si l’utilisateur veut le voir en ce sens, d’une divination cryptée. Je souhaite néanmoins qu’il y voit avant tout une poésie qui, tout autant que la prédiction, révèle des aspects insoupçonnés de ce dont elle parle.
L'inspiration du Yi King n'est pas faite pour me déplaire. Matérialiste fervent, je connais néanmoins le pouvoir magique des mots comme de toutes les œuvres de l'esprit. L'inconscient fait partie de cette poésie que je retrouve chez Cocteau, Lacan ou Godard, mes trois voix préférées, même au sens littéral. Question de rythme probablement, d'adéquation entre le sens et le ton certainement. Dans de rares moments où je perdis mes repères, consulter le Yi King m'a aidé à valider mes choix. En lisant John Cage je m'étais aperçu de son étonnante construction, identique à notre ADN avec ses 64 hexagrammes. La récente version du Yi Jing réalisée par Pierre Faure enterre définitivement la vieille traduction de Richard Wilhelm pour mille raisons. Et Gerridae de me susurrer : " l'entendement ne se distingue pas du rêve / ciel au-dessus d'une eau stagnante / le roi cherche dans tous les coins / et parle de l'amour / pas un puits ".

mercredi 23 novembre 2022

Résurrections


Le film réalisé par Serge Bromberg et Ruxandra Medrea à partir des essais et des plans tournés par Henri-Georges Clouzot pour son film inachevé L'enfer joue de la frustration comme Cet obscur objet du désir. C'est l'histoire d'une jalousie. Le duel finira en cauchemar par la mort de l'objet, incarné par Romy Schneider et par le film lui-même fantasmé par son démiurge, mais aussi par celle du sujet, infarctus du réalisateur quelques jours après la désertion de son principal acteur Serge Reggiani atteint de la fièvre de Malte ou d'une dépression. Le film s'arrête là. Clouzot tournera encore la cinquième symphonie de Beethoven et le Requiem de Verdi avec Karajan, puis La prisonnière... À cheval entre making of et film expérimental, le document exceptionnel, édité en DVD par mk2 sous le titre L'enfer d'Henri-Georges Clouzot, oscille sans cesse entre la fiction ébauchée et un documentaire s'interrogeant sur les raisons de son échec. Le résultat est aussi excitant que frustrant. L'enquête s'appuyant sur les témoignages de protagonistes de l'époque est classique et bien faite tandis que les extraits laissent penser que Clouzot aurait pu signer un chef d'œuvre. Si le jeu des comédiens et le montage du film avaient obéi aux mêmes lois psychédéliques du délire généré par la jalousie comme ces effets cinétiques et colorés sur le visage de Romy Schneider ou la pixélisation sonore réalisée par l'ingénieur du son Jean-Louis Ducarme et le compositeur Gilbert Amy, alors on peut rêver d'un film qui n'aurait ressemblé à rien de connu. Mais le sort en a décidé autrement.


Jusqu'où faut-il savoir aller trop loin ? se demandait Cocteau. Tout avait commencé comme un rêve, budget illimité et un scénario basique offrant une liberté plastique où l'expérimentation n'avait plus de limites. La rigueur de Clouzot se retourna contre lui. Ses méthodes de direction brutales firent s'enfuir Reggiani, l'absence d'interlocuteur à la production engendra le gâchis, la profusion du matériel tourné entraîna l'alchimiste dans un tourbillon, comme le jaloux du scénario, jusqu'à la catastrophe. Romy Schneider n'a jamais été aussi belle, les contrariétés de Reggiani servent son personnage, tous les acteurs sont à leur place, la scène où le jeune Bernard Stora, alors stagiaire, court jusqu'à l'épuisement est très émouvante et la musique originale de Bruno Alexiu donne à la reconstitution le ton de 1964 quand Clouzot, brocardé par la Nouvelle Vague comme le reste de la "qualité française", espéra révolutionner le cinéma.


Certains films n'auront jamais existé que dans l'imagination de cinéastes aujourd'hui disparus. D'autres réapparaissent quand on les croyait perdus. Il existe probablement des boîtes rondes en métal dans un grenier ou encore un archiviste pour vérifier ce qu'il y a tout en haut de ces étagères...
En 2008, on a bien retrouvé une copie complète de Metropolis au Musée du Cinéma de Buenos Aires, 25 minutes des scènes manquantes et l'ordre des séquences dans le montage d'origine de ce chef d'œuvre du 7e art, même si le film de Fritz Lang développe une idéologie douteuse, critiquée par le réalisateur lui-même. Dès 1927, Lang ne pouvait plus cautionner les penchants nazis de sa femme Thea von Harbou, scénariste du film, dont il divorcera en 1933 en fuyant l'Allemagne. La nouvelle copie de 145 minutes a été projetée simultanément au Festival de Berlin et sur Arte, accompagnée par un orchestre symphonique jouant la partition originale composée par Gottfried Huppertz.


Ou encore... D'Invasión de l'Argentin Hugo Santiago je ne connaissais que la musique d'Edgardo Cantón. Réalisé en 1969, le film dont les co-scénaristes ne sont autres que Jose Luis Borges et Adolfo Bioy Casares, fut interdit en 1974 et huit bobines de son négatif original volées. Restauré en 2000, ce film qui ne ressemble à nul autre [était ressorti] en DVD hors circuit traditionnel. Dans un magnifique noir et blanc extrêmement contrasté, l'intrigue énigmatique est une politique-fiction où un petit groupe d'hommes défendant une ville assiégée tombent les uns après les autres, chacun dans des circonstances liées à sa personnalité. Le tango le plus noir accompagne cette tragédie à mi-chemin entre l'Antiquité et un futur déjà passé, puisque ses auteurs n'imaginaient pas qu'ils anticipaient sur l'Histoire. On peut sentir son influence sur Out 1 que Jacques Rivette tourna peu après ou sur les films de Raúl Ruiz. Il faut aimer s'y perdre.

Article du 25 mars 2010

mardi 22 novembre 2022

Christian Marclay au Centre Pompidou


J'ai évidemment foncé voir l'exposition Christian Marclay au Centre Pompidou. Avec Les Choses au Louvre et Black Indians au Quai Branly c'est la troisième qui m'enthousiasme cet automne. Les Choses est la plus stimulante, créant des synapses inattendus. Black Indians est la plus troublante par son évocation de l'esclavage et la responsabilité de la France. Si elle ne réserve pas beaucoup de surprises à celles et ceux qui connaissent bien le travail de Christian Marclay, elle plaira aux amateurs de musique et de cinéma, de cassettes et de vinyles, d'absurde et d'infini. J'ai rencontré Marclay au tout début des années 80. Nous avions le même producteur de disques, Jürgen Königer, du label Recommended Records/No Man's Land. C'était la première fois que je voyais quelqu'un scratcher des disques, avec des pédales d'effets sur les platines et des bricolages inattendus comme les disques qu'il avait découpés et réassemblés, et ce bien avant la plupart des DJ. J'adore le 25 centimètres More Encores et l'on pourra admirer là les disques vinyles avec annotations, utilisés lors de performances. Il fut, comme moi, très influencé par Revolution 9 des Beatles sur le double blanc, et par John Cage que nous avons tous les deux eu le plaisir de rencontrer à six ans d'intervalle !


Plus tard j'ai acquis un des coffrets Footsteps ou son jeu de cartes Shuffle, tous deux montrés à Pompidou. Ce ne sont évidemment pas les clous de l'expo. Le montage audiovisuel Doors est une première. Des personnages entrent et sortent dans le mouvement. L'effet répétitif est fascinant parce qu'aucun plan ne ressemble à un autre et que les raccords sont parfaitement fluides, créant des effets comiques ou dramatiques qui sont propres au cinématographe. Il y a évidemment des liens avec la succession vidéographique des Telephones présentée ici, ou l'horloge The Clock, composée de milliers d'extraits de films sur 24 heures, cette fois hélas absente. À côté de ces installations telle aussi Surround Sounds, où les onomatopées vous entourent, sont exposés de nombreux collages, des instruments impossibles (accordéon Virtuoso de sept mètres, guitare molle Prosthesis, guitare tordue Vertebrate, batterie Drumkit trop haute, trompette tuba Lip Lock aux embouchures collées comme un baiser, tabouret cor Stool - sur lequel le corniste Nicolas Chedmail eut jadis l'occasion de s'asseoir !), des disques découpés, des pochettes imaginaires, des sculptures constituées de bandes magnétiques, etc. Zoom Zoom, partition longue de 20 mètres constituée d'onomatopées et mangas, conçue pour Shelley Hirsch, chanteuse new-yorkaise que j'aime beaucoup, rappelle évidemment Stripsody de Cathy Berberian. Les visiteurs pourront même expérimenter Playing Pompidou, une expérience en réalité augmentée interactive audio et visuelle depuis le parvis du Centre ainsi que depuis n'importe où dans le monde en scannant un code grâce à la technologie Landmarker de Snapchat ; Christian Marclay et le AR Studio de Snapchat basé à Paris ont transformé la façade du bâtiment en un instrument de musique !


On sera enchanté de revoir les quatre écrans de Video Quartet, probablement mon installation préférée, ou Guitar Drag, qui avaient été projetés à la Cité de la Musique dans une rétrospective de 2007 que j'avais chroniquée ici-même, extraits vidéo à l'appui. Adepte du montage en temps réel ou différé, des collages hétéroclites, des œuvres qui grincent et interrogent à la fois leur temps et leur medium, je suis aux anges avec Marclay.
Tout cela a été rendu possible grâce au groupe Mirabaud qui investit des sommes considérables dans l'art. Que Christian Marclay soit suisse, même s'il réside à New York, est une opportunité pour ce groupe bancaire et financier international basé à Genève. À une époque où l'économie capitaliste est de plus en plus fragile, la spéculation sur les œuvres d'art bat son plein. En France les fondations Vuitton, Pinault, Emerige, Cartier et quelques autres font la loi en contrôlant le marché. Quelques rares artistes vivants en profitent, les plus lucratifs sont souvent morts il y a longtemps et parfois dans un dénuement absolu.

→ Exposition Christian Marclay, Centre Pompidou, jusqu'au 27 février 2023
→ Catalogue, ed. du Centre Pompidou, 45€ comme la plupart des catalogues d'exposition

lundi 21 novembre 2022

Elle est retrouvée. Quoi ? L'Eternité. C'est la mer allée avec le soleil.


Jeune homme, mon romantisme adolescent était incapable de concevoir le sexe sans amour. L'inverse semblait hélas envisageable à la lueur de mes premiers échecs, même si j'appris très vite qu'il n'y a de véritable amour que dans l'échange. Seuls les croyants, amants éternellement éconduits, peuvent imaginer qu'il en soit autrement ! Si l'amour n'existe qu'en duel, tout pubère sait déjà que le sexe n'a besoin de personne. Je ne suis pas certain d'avoir tant mûri pour revenir sur ces préceptes mathématiques. Le fantasme laisse la porte ouverte, mais la réalité ne m'a jamais offert d'autre liberté que dans la fusion des sentiments et des corps. Ma génération s'étant particulièrement interrogée sur sa sexualité jusqu'à l'expérimentation méthodique, parallèlement au dérèglement de tous les sens, dans une optique paradisiaque pour les plus fragiles ou pédagogique pour les plus aventuriers, la question de l'amitié est celle qui résista le mieux à la rentrée dans le rang social.
S'il existait une hiérarchie entre amour et amitié, je dirais que, contrairement à la convention, le premier est perpétuel et la seconde est passagère. L'amour ne peut être que conflictuel dès lors qu'il est caractérisé par la franchise, même en y mettant des gants. Comment traire une puce avec des gants de boxe ? S'épanouissant dans la confiance, il délie les langues et ne saurait s'encombrer des tricheries que l'on s'autorise avec soi-même, en faux ami. Même si les chemins bifurquent, l'amour ne saurait être révisé car il aura marqué un temps, une époque vécue, tel que toute tentative négationniste reviendra à se nier soi-même puisque l'autre aura toujours été choisi. Il ne peut y avoir de victime dans les jeux de l'amour qui ne sont jamais de hasard. Je fredonne la chanson qu'Elsa entonnait sur la scène du Glaz'Art à la soirée de lancement de Machiavel il y a déjà douze ans [24 aujourd'hui] : "I shall always love the ones I've ever loved before".

L'amitié, par contre, joue des points de concordance et ne s'embarrasse pas des dissensions. Ce n'est qu'un bout de chemin emprunté ensemble. On n'a pas tant de vrais amis. La vie nous éloigne souvent sans toujours nous rapprocher. Loin des yeux, loin du cœur. J'ai noté que chaque année je perdais un ami pour en rencontrer un nouveau. Leur nombre est stable. L'amitié ne semble pas exiger l'exclusivité de l'amour, mais c'est un leurre. Les jalousies et les rancœurs s'y expriment encore plus facilement, car les enjeux semblent moindres. Les trahisons n'entraînent pas d'aussi lourdes catastrophes. Les quiproquos sont légion là où l'amour ne génère que des frictions de temps puisqu'il n'exige pas que la proximité demeure. Amours ou ami(e)s obéissent pourtant aux mêmes règles, ils s'entretiennent, du moins pour soi, dans le cœur, ne pouvant se passer des démonstrations qui rassurent, des preuves volontaires, des attentions délicates au risque de sombrer dans le sommeil et l'oubli. La mort nous guette au coin du bois. Si ma comparaison vous gêne, comprenez que c'est d'amour que j'aime mes amis. Irraisonné. Les autres ne sont que des relations de passage, libres à elles de changer de statut, ou que de me voir nu elles se changent en statues de sel. Mes amis sont de chair. Les autres sont vêtus des habits du devoir. En d'autres termes, l'amitié n'existe pas, il n'y a que de l'amour ou bien des conventions. Et pour revenir à mes premières lignes, le sexe n'a pas grand chose à y voir, il complique l'histoire à loisir et c'est tant mieux, pacte terrible avec son inconscient quand les mots manquent pour exprimer l'obscur désir qu'on feint d'assimiler à la lumière.

Article du 16 mars 2010

dimanche 20 novembre 2022

Jean-Marie Straub a rejoint Danièle Huillet


Jean-Marie Straub est parti retrouver Danièle Huillet. Je n'avais jamais imaginé l'un/e sans l'autre. Il avait pourtant continué seul. Je me souviendrai toujours des jours et des nuits passés avec eux et Jean-André Fieschi lorsque j'étais jeune homme... Restent les films, heureusement ! Pour un musicien c'est énorme. Tristesse.

vendredi 18 novembre 2022

Petit manuel de désobéissance civile à l'usage de ceux qui veulent vraiment changer le monde


Le fascicule de 144 pages de Xavier Renou ne se perd pas en digressions inutiles. C'est simple et direct, pédagogique et lumineux, dense et malin. Le Petit manuel de désobéissance civile à l'usage de ceux qui veulent vraiment changer le monde (Ed. Syllepse, 7 euros) est un manifeste que toute personne rétive à la dérive suicidaire et fataliste de la planète devrait lire toute affaire cessante. Cela commence par une affirmation positive pour En finir avec le sentiment d'impuissance et se développe en quatre mouvements : Désobéir, Préparer, Passer à l'action, Et après ?
Au delà des conseils pratiques pour lutter dans la non-violence et entraîner avec soi l'opinion publique, le manuel devrait servir de bible à toute association confrontée aux questions de réunionnite aiguë, batailles d'Ego, effets de domination, sectarisme, sexisme, divisions, etc. Si nous l'avions tous lu, que de temps gagné, d'embrouilles évitées et de militants qui n'auraient pas déserté, écœurés par les pratiques de certains meneurs !
S'il pense stratégique Renou explique pourquoi la violence est souvent contre-productive, chargée d'effets pervers et moralement problématique. Il choisit la désobéissance civile en insistant sur l'empathie et le plaisir ! La panoplie est large : sensibiliser le public, ternir la réputation de l'adversaire, contester sa légitimité, lui faire perdre du temps et/ou de l'argent. La préparation s'articule chronologiquement : information, repérage, scénario, plan B, briefing et donne quelques trucs pour bloquer ou résister à une évacuation.
Le passage à l'action évoque les conditions de sécurité et le rôle primordial de la communication. La confrontation avec l'adversaire et la police bénéficie de conseils avisés, donnés en connaissance de cause, Renou étant un militant associatif membre de plusieurs collectifs, animateur de desobeir.net et ancien responsable de la campagne de désarmement nucléaire de Greenpeace. La bonne surprise est que le livre est en définitive encore plus politique que pratique, malgré une précision redoutable sur toutes les séquences de l'action, de sa préparation jusqu'au débriefing. En annexe, on trouvera quelques précieuses adresses Internet, car la résistance ne saurait se passer des moyens les plus actuels tout en en connaissant les risques. Je découvre ainsi les techniques de localisation et d'écoute dont se servent les services de renseignement pour espionner les activistes.
J'ai suivi ici scrupuleusement la table des matières. Indispensable, ce manuel de désobéissance non-violente se boit comme du petit lait, cru de préférence, et tient dans la poche revolver.

Article du 13 mars 2010

jeudi 17 novembre 2022

Encore une machine infernale


Il y eut de nombreuses machines infernales avant Der Lauf der Dinge de Peter Fischli et David Weiss comme ces architectures de dominos qui s'abattent indéfiniment dans d'incroyables ballets. Le clip réalisé par James Frost appartient à cette tradition de la réaction en chaîne. Filmé dans un entrepôt sur deux niveaux à Echo Park près de Los Angeles, il accompagne la chanson This Too Shall Pass de l'album Of the Blue Colour of the Sky [71 millions de vues]. L'installation a été conçue et construite par le groupe OK Go qui a mis plusieurs mois à construire la machine avec des membres de Syyn Labs. Même si les mouvements des objets sont synchronisés avec la chanson, je ne suis pas certain que cela apporte grand chose. Tout ce travail pour illustrer une chanson nulle, c'est dommage ! Le son des catastrophes aurait été plus approprié.


La musique n'est pas la panacée universelle. J'en ai fait les frais hier encore. Lorsque nous nous sommes retrouvés en mixage avec Pierre-Oscar Lévy les ambiances et les bruitages se sont imposés face au quatuor à cordes que j'avais composé sur Les noces de Cana. La musique était très bien, mais à quoi rime de placer de la musique sur un film ? L'orchestre présent à l'image se justifiait parfaitement, mais le réalisme montre ses limites lorsqu'il est question de narration ou de distance critique. Le tableau de Véronèse sonorisé avec les enregistrements que j'avais réalisés au Louvre dans la salle où il exposé devenait banal dès lors que la musique masquait les convives, y compris le perroquet (ajouté au son pour souligner sa présence fugace) et le chien (appuyé par un commentaire discret du public comme la découpe de la viande, l'assemblée des notables, la présence de Véronèse lui-même à la viole ou l'acte alchimique). Je synchronisai l'effet de transmutation en faisant couler du liquide dans une jarre et j'ajoutai un zeste de vaisselle pour parfaire l'illusion produite par les visiteurs du Louvre dans leurs langues respectives et la réverbération de l'immense salle.


Prêchant contre ma paroisse, je me demande souvent pourquoi ajouter de la musique à un film. Quelle tradition la suscite ? Quelle absence est-elle censée combler ? Quel est son propos ? C'est encore pire au théâtre où l'on sent le bouton Play du magnétophone. Je préfère souvent la musique in situ (diégétique) comme chez Renoir ou Demme, ou si elle apporte un complément réel et sensique à l'image ou à l'action. Considérer que tout est musique et que l'orchestre, réel ou virtuel, participe à la partition sonore générale évite de focaliser sur un fantasme dont la réalisation nuit le plus souvent à l'objet que l'on croit servir en arrondissant les angles quand il faudrait surtout savoir les choisir !
Lorsque je livre une musique à un réalisateur, je lui dis toujours qu'il peut en faire ce qu'il veut, la triturer comme il l'entend si le film l'exige. S'il le fait en dépit du bon sens, je ne retravaille pas avec lui (ou elle), voilà tout. Pierre-Oscar avait raison de vouloir réduire mon quatuor du XVIème comme on réduit une sauce. Le rôt s'en trouve grandi, donnant à mon travail sa véritable dimension évocatrice. Et l'exergue de Cocteau à son Histoire de chats de résonner toujours à mes oreilles, "Ne pas être admiré. Être cru."

Article du 7 mars 2010

mercredi 16 novembre 2022

L'invitation au voyage


C'est délicat. Par quel bout le prendre? Par le début ou par la fin ? Si c'est la fin qui pose problème, tout avait commencé très tôt. En grandissant nous sommes confrontés à la vieillesse, d'abord celle de nos aïeux, puis de nos aînés, pour qu'un jour arrive notre tour. On peut être vieux à tout âge. Il y a des petits vieux de vingt ans et de jeunes adultes qui ont dépassé les quatre-vingt-dix. Pierre-Oscar me dit que l'autosatisfaction évite la sénilité précoce ou qu'en d'autres termes le regard plus ou moins positif que nous portons sur notre vie nous incite à continuer à nous battre ou à rendre les armes. Ce champ de bataille peut être celui de la tendresse, de la plénitude et de la sagesse comme celui de la résistance, de l'engagement et de la solidarité. La chose est complexe, car la mémoire n'est qu'une réécriture permanente de l'histoire. La psychanalyse ou d'autres systèmes thérapeutiques permettent souvent de faire remonter des traumatismes ensevelis et de comprendre nos orientations passées. Envisager l'avenir est une façon de se projeter dans le désir, de l'entrevoir, pas encore de le réaliser. Le va-et-vient entre le passé et le futur offre une vision mieux équilibrée permettant de réajuster le tir, de réviser nos a-priori ou de vérifier nos hypothèses. À tout âge il faudrait savoir vivre avec son corps et se souvenir de ses rêves d'enfant. Pour atteindre la cible, la quête du Graal est un vecteur visant l'à peu-près, une direction autorisant les incartades à condition de jeter régulièrement un œil sur la boussole. En regardant les personnes âgées, je sais que mon tour viendra dans vingt ans et je voudrais choisir auxquelles ressembler, soit apprendre à écouter mon temps, celui de chaque jour. Rien de pire que l'expression "de mon temps" ! Si la parole des aînés est précieuse, j'ai répété à Elsa qu'elle me rappelle d'écouter les jeunes si j'oubliais un jour... Mon temps durera jusqu'à ma mort. La suite n'est qu'un pari symbolique sur mon œuvre ou sur la transmission du savoir qui m'a été légué. Car c'est évidemment la mort qui nous interroge. On peut apprendre à s'économiser, à vivre avec des paramètres qui bougent sans cesse, à accepter ce mouvement constitué de pertes et de gains, mais la chute est la même pour tous. Arrivé au port, Adès nous délivre, laissant nos proches dans la souffrance. Comment négocier l'accompagnement sans perdre nos propres repères, sans oublier de vivre pour nous-mêmes ? Lorsque l'on est exigent, il faut toute une vie pour apprendre qui nous sommes et la réponse nous est soufflée au dernier soupir. D'ici là, nous devons composer. Les modèles qui nous sont jetés en pleine figure nous donnent d'excellents exemples de ce que nous voulons ou pas. Saurons-nous les décrypter pour éviter le sacrifice et l'égoïsme ? Dans tous les cas, si chaque chemin est différent, emprunté par tant d'autres il devient une promenade où il est bon de flâner à plusieurs.

Article du 9 mars 2010

mardi 15 novembre 2022

Séries policières du monde entier


Il y en eut, il y en a, il y en aura beaucoup d'autres, mais j'ai récemment picoré quelques séries télé relativement récentes, communément appelées thrillers. Si elles obéissent souvent à des règles communes de suspense et de plongée sociale, elles permettent d'approcher des cultures différentes. Par exemple Tokyo Vice m'a semblé très proche de ce que j'avais vécu au Japon, en termes de relations humaines, sans que mon séjour ait quoi que ce soit à voir avec le banditisme ! En tout cas, plus juste que l'ennuyeux Lost in Translation d'il y a vingt ans... Octobre (Kastanjemanden) est dans la lignée des palpitants serial killers danois comme The Bridge (Bron) ou The Killing. Que Don't Leave Me (Non mi lasciare), réalisé par les auteurs de Gomorra et ZeroZeroZero, se passe dans une Venise déserte m'attirait, mais sa lenteur et son mélo m'ont vite ennuyé. J'ai préféré Dogs of Berlin qui oppose mafia turque et néo-nazis en Allemagne, même si on retrouve comme presque partout des ressorts scénaristiques identiques. Mon préféré de cette petite sélection tirée de la liste Télérama des 302 séries produites par Netflix (accessible uniquement pour les abonnés) est Le Seigneur de Bombay (Sacred Games) réalisé par Anurag Kashyap (auteur du chef d'œuvre Gangs of Wasseypur, ainsi que de Dev.D et Ugly que j'avais tous les trois chroniqués) et Vikramaditya Motwane (Udaan). Impossible de prendre le temps de développer mon article et de binge-watcher (visionnage boulimique) ces projections chronophages. Juste quelques suggestions parmi l'offre pléthorique et leurs bandes-annonces.











P.S.: Ce n'est pas tout ça, je reprends les enregistrements du disque rock sur lequel Nicolas Chedmail et Fred Mainçon travaillent depuis plusieurs années ! Aux morceaux bien chargés et totalement azimutés nous devons en ajouter quelques uns plus sobres comme ce morceau sur la lenteur ou La preuve est dans le poudingue qui pourrait donner son nom au groupe...

lundi 14 novembre 2022

Deep Me de Marc-Antoine Mathieu


Deux solutions s'ouvrent à vous, lecteurs, lectrices. Soit vous foncez acheter la nouvelle bande dessinée de Marc-Antoine Mathieu, un nouveau petit chef d'œuvre, sans me demander pourquoi, juste parce que vous avez pris l'habitude de me faire confiance, soit vous regardez la vidéo ci-dessous. Le mieux serait évidemment de la découvrir après, tant la narration réserve de surprises vertigineuses. J'avoue être un fan de cet auteur qui, pour moi, a pris le relais de Francis Masse qui n'écrit plus beaucoup, se consacrant à la sculpture. Lui se revendique plutôt de Windsor McKay, Fred et Kafka, avec raison. Dans cette colonne je me suis fendu d'articles sur quelques unes de ses œuvres précédentes, en particulier 3", Le décalage, Sens, Le livre des livres... J'aurais aussi bien pu évoquer l'inventeur de la non-case, arpenteur du grand rien, ses sept volumes de Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves, le coffret 3 rêveries. Marc-Antoine Mathieu joue avec la physique et la métaphysique en interrogeant le medium et sa forme, poussant la bande dessinée dans ses retranchements. Cette fois, avec le thriller Deep Me on avance les yeux fermés, du moins ceux de son héros, qui se découvre s'appeler Adam. Mais je préfère vous laisser tourner les pages pour cette plongée dans l'inconnu plutôt que divulgâcher l'objet, car tous les livres de Mathieu sont aussi des objets, incopiables, impossibles à dématérialiser, des œuvres expérimentales qui tiennent du rêve, de la science-fiction, de l'anticipation, de l'interrogation pure. À mon avis la bande-annonce ci-dessous en dit trop. À vous de choisir !


→ Marc-Antoine Mathieu, Deep Me, Ed. Delcourt, 120 pages, 19,99€

vendredi 11 novembre 2022

Bandes Originales, une histoire illustrée de la musique au cinéma


Feuilletant Bandes Originales, une histoire illustrée de la musique au cinéma, le nouvel ouvrage de Thierry Jousse, j'écoute sa sélection de 57 titres grâce à un QR code me renvoyant à France Musique. C'est très agréable, de même que les illustrations, si elles n'apportent pas forcément grand chose à la rédaction, rendent la consultation de ce gros volume de 1,777 kg avec ses 288 pages de 29,2 x 23,9 cm particulièrement attrayant. L'auteur embrasse près d'un siècle de musique au cinéma avec sensibilité, érudition et simplicité. J'ai commencé par lire les chapitres concernant ceux qui trouvaient le plus de grâce à mes oreilles : Max Steiner (King Kong) et Maurice Jaubert (Vigo), Bernard Herrmann (Hitchcock) et Ennio Morricone (Leone), Leonard Bernstein (West Side Story) et Michel Legrand (Demy et L'affaire Thomas Crown), le rock (Easy Rider) et le jazz (Shadows et Shirley Clarke), Michel Magne... C'est un livre qu'on peut lire de A à Z aussi bien qu'en picorant au gré des aventures. Thierry Jousse rappelle les faits, mais il sait aussi faire rêver, parce que ses évocations sont des petites madeleines qui font vibrer chacun/e en fonction de sa propre histoire. Car le cinéma est avant tout affaire d'identification, et la musique, comme les acteurs, participe à ce phénomène inexplicable qui va chercher ses racines dans l'inconscient. Le choix est large, très complet, même si l'on notera d'étranges absences comme Joseph Kosma, Michel Fano, le cinéma expérimental dit non narratif ou le documentaire. J'ai vérifié dans l'index des noms, très pratique comme celui des films, à la fin de l'ouvrage. Encyclopédie, ce n'est nullement une analyse des ressorts qu'entretiennent le son et l'image au cinéma, mais c'est un cadeau qui sera certainement très apprécié de tous et toutes à Noël !

→ Thierry Jousse, Bandes Originales, une histoire illustrée de la musique au cinéma, ed. EPA, 45€