Jean-Jacques Birgé

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mardi 26 janvier 2021

Astor Piazzolla par Louise Jallu


J'avais pensé le tango comme le blues ou la valse, une musique populaire vivante. Ma discothèque arborait humblement Carlos Gardel, Anibal Triolo, Roberto Goyeneche, le Sexteto Mayor que j'allais écouter aux Trottoirs de Buenos Aires, Olivier Manoury, l'accordéoniste Richard Galliano, le Kronos Quartet ou le violoniste Gidon Kremer jouant évidemment Astor Piazzolla que j'avais découvert en 1974 grâce à son duo avec Gerry Mulligan. Mais en 1986 son époustouflant album Tango: Zero Hour avec son Quinteto Nuevo Tango me fit prendre conscience que le bandonéoniste était un compositeur contemporain et sa musique un coup de fouet salutaire dressant un pont entre la tradition et l'invention, explosant même le genre. Deux ans plus tard son Concerto et les Trois tangos pour bandonéon et orchestre confirmèrent ce sentiment...
Il y a deux ans, invité au Café de la Danse par mon camarade Raymond Sarti en charge de la scénographie des concerts, j'avais été emporté par la fraîcheur de Louise Jallu et de son quartet. C'est d'ailleurs à cette occasion que je découvris aussi le violoniste Mathias Lévy avec qui j'aurai ensuite l'immense joie de collaborer sur Questions avec Élise Dabrowski. Le premier disque de la bandonéoniste, Francesita, entérina mon enthousiasme.


Le nouvel album de Louise Jallu rend hommage à Astor Piazzolla en en proposant une lecture personnelle. Avec le compositeur Bernard Cavanna, elle réarrange le maître du tango avec autant de fougue que de délicatesse, trouvant de nouvelles articulations, de nouveaux accords, s'y plongeant corps et âme, improvisant... Des saturations et de la sirène varésienne de Libertango aux sons du métro parisien de Adiós Nonino, les deux comparses se jouent de l'orthodoxie à lui octroyant des lettres de noblesse. Avec Gustavo Beytelmann, ancien pianiste de Piazzolla, ou Médéric Collignon, au bugle sur Oblivion, le soufflet devient éventail, le passé et l'avenir se conjuguant au présent. J'ai toujours adoré que les bruits du quotidien, ici enregistrés par Gino Favotti, s'immiscent dans la musique tant la réciproque est évidente, basique. Sur Buenos Aires hora cero des bruits de pas donnent le tempo. Le claviériste Marc Benham, le contrebassiste Alexandre Perrot et Mathias Lévy nous entraînent dans la spirale. On aurait envie de laisser aller ses jambes, si le tango n'était si difficile à danser, magique, vertigineux. Une sirène de navire ouvre Los sueños, invitation au voyage. On en a bien besoin par les temps qui ne courent plus ! Les vagues s'effacent, comme tous les bruits du monde cette fois, pour un dernier bain avec Lo que vendrá où tous les musiciens entament une partie de quatre dont la passion est toujours aussi communicative.

→ Louise Jallu, Piazzolla 2021, CD Klarthe, dist. PIAS

Jacques Thollot (13 ans) avec Bernard Vitet...


7 novembre 1959. Filmé en direct par Jean-Christophe Averty, dans la cave du club Saint Germain, le tout jeune batteur Jacques Thollot (13 ans) joue le célèbre thème de Dizzy Gillespie , Night in Tunisia. Il est accompagné par Georges Arvanitas au piano, Robert Garcia au saxo ténor, Bernard Vitet à la trompette, Luigi Trussardi à la contrebasse. Avant sa prestation, Sim Copans pose au jeune batteur quelques questions auxquelles il répond timidement.

Cliquer ici pour l'extrait vidéo publié par l'INA.

Bernard racontait : "Je l'ai rencontré pour la première fois au Club Saint-Germain. Il était habillé en costume de collégien d'autrefois. Son père, un grand gaillard très extraverti qui jouait très bien du sax, était là aussi, pour le vendre. À côté de lui, Jacques avait l'air d'être un peu à côté de ses pompes, tout timide, tout pâle. Il avait alors 12 ou 13 ans. Evidemment, à cet âge-là, il n'était pas capable de conduire un orchestre. Il jouait tout comme Max Roach. Il avait visiblement beaucoup travaillé, il faisait de beaux solos mais ralentissait tous les tempos, c'était infernal. Il était très gêné par la présence de son père. Il nous regardait avec l'air de dire : « Ne faites pas attention ». Je me disais que ça allait être dur pour lui, et effectivement ça a été dur."
Dans un autre Cours du Temps du Journal des Allumés du Jazz, nous avions longuement interviewé Jacques, qui était plus qu'un batteur, un compositeur génial et un poète.
Juste avant, toujours en direct, un ensemble composé du batteur Baptiste " Mac Kac" Reilles, Georges Arvanitas au piano, Robert Garcia au saxo ténor, Bernard Vitet à la trompette, Luigi Trussardi à la contrebasse joue un thème composé par Jay Jay Johnson.
Ce matin je suis heureux de revoir et écouter Bernard, ici 17 ans avant que nous entamions une collaboration qui dura 32 ans ! J'avais retrouvé cette archive il y a 6 ans : Bernard Vitet à la télé...

lundi 25 janvier 2021

Autoportrait de Hélène Breschand


La vie est un roman, l'autoportrait sonore de Hélène Breschand, compositrice, improvisatrice et harpiste, me renvoie ses extraits comme autant de reflets de ma propre histoire. Je vais y revenir, mais d'abord je tiens à préciser que j'adore les montages radiophoniques et que celui d'Hélène, réalisé pour Radio Aligre, est extrêmement réussi, mélange de voix, de musiques, d'ambiances, journal pudique croisant le best of de ses petites madeleines. J'ai un faible pour les encyclopédistes œcuméniques, qualité qui s'ajoute à la sensibilité virtuose de la harpiste avec qui je n'ai encore jamais joué. Je l'avais engagée au Théâtre Antique lorsque j'étais directeur musical des Soirées des Rencontres d'Arles, la choisissant pour accompagner la prestation live Shadows du photographe Hiroshi Sugimoto... Si la belle tisse avec patience et passion sa tapisserie, chaîne et trame de cordes tendues et détendues, comme Pénélope dans l'Odyssée, elle est bien la magicienne Hélène au destin inexorable, mythologie savamment cuisinée à la sauce orphique.
Concordances qu'en corps dansent quand cordes anse... Hélène ouvre donc le bal avec les Shadoks dont j'ai eu un temps la chance de composer la musique pour Jacques Rouxel, et c'est par la clé Laborintus II de Luciano Berio que je suis entré en musique contemporaine. J'eus aussi la chance de travailler sur scène avec Claude Piéplu, d'entendre la voix d'Alain Resnais dans mon combiné téléphonique en bakélite, d'être présenté à Jeanne Moreau un soir à minuit au Napoléon, d'assister à la plus belle symphonie batracienne de ma vie à Nong Khiaw au Laos, le cinéma m'a livré sa syntaxe elliptique... Il faut tant de morceaux de miroirs brisés pour réfléchir le puzzle d'une vie, jeu d'échecs du Septième sceau où seuls sont épargnés les baladins. Mais c'est en entendant Domenico Modugno chanter les paroles de Pier Paolo Pasolini dans son sublime court métrage Que cosa sono le nuvole ? que mon cœur a chaviré. Il clôt cet autoportrait, exercice de sorcellerie qui, comme toute œuvre, est réussi dès lors que l'auditeur, le spectateur ou le visiteur peut se l'approprier.

dimanche 24 janvier 2021

Apparition


Incroyable, c'est la première fois que je me retrouve sur une photo du Festival d'Amougies en 1969. Sur la dernière de l'article de la Voix du Nord du 14 août 2019, je suis en train d'enregistrer Mouna à côté de mon pote Jean-Pierre Laplanche. Je porte un manteau de fourrure en crylor et un collier gnaoua, une main sur le micro, l'autre dans la poche ! Mes enregistrements ont fait le tour du monde (pourris parce que réalisés avec le petit magnéto Grundig de ma sœur en 4,75 cm/s, mais ces Amougies Tapes sont devenues culte) : Frank Zappa faisant le boeuf avec Pink Floyd, avec Captain Beefheart, avec Ainsley Dunbar Retaliation, avec les Blossom Toes, avec Caravan, avec Sam Apple Pie... Plus l'intégralité des concerts de Soft Machine, Ten Years After, Nice, Yes, etc.


Il y a deux ans, j'avais déjà retrouvé une photo de ma pomme quelques mois plus tard chez Maxim's avec George Harrison et les dévôts de Krishna (que j'avais accompagnés à l'harmonium) et un autre copain, Michel Polizzi ! C'est chaque fois une découverte, car j'ignorais que quelqu'un en avait prises. Peut-être un jour découvrirai-je celles de cette époque avec Frank Zappa, Soft Machine, Kevin Ayers, Eric Clapton, Sun Ra...
En réfléchissant à la photo d'Amougies, je suis ému parce que c'est la première où l'on me voit enregistrer. Et puis je constate à quoi je ressemblais alors que j'allais bientôt avoir 17 ans, la longueur encore "raisonnable" de mes cheveux, comment je m'habillais, la parka verte de Jean-Pierre...
Avec la conjoncture actuelle, on peut se demander parfois si l'on n'a pas rêvé !

vendredi 22 janvier 2021

L'aiguillage


Article du 4 décembre 2007

Pendant les cours ou les conférences que je donne dans les différentes écoles où l'ont me fait l'honneur de m'inviter pour parler de mon travail, du design sonore ou des relations qu'entretiennent son et image dans les média audiovisuels, j'ai l'habitude d'annoncer que je réponds à toutes les questions, même les plus indiscrètes, tant pis pour eux ! Je préviens seulement que je ne suis pas Mr Memory, car, tenant à la vie, je ne réponds à aucune question concernant les 39 Marches.
Les questions sont parfois surprenantes, parfois attendues, mais elles font toujours mouche, parce qu'elles sont légitimes, d'une manière ou d'une autre, pour celle ou celui qui les pose. "Pourquoi ?" répète inlassablement l'enfant. Le drame est qu'il réprime ses interrogations lorsque l'école primaire commence à répondre avant qu'il ait eu le temps d'ouvrir la bouche. "Êtes-vous pour ou contre le retour de Bertrand Cantat à la chanson ? Que pensez-vous des jeux vidéo ? Pourquoi l'accordéon est-il considéré ringard ? Les droits d'auteur face au piratage ?" et hier après-midi "Chaque fois que je montre quelque chose dans l'entreprise où je travaille, on me fait supprimer un détail, puis un autre, puis encore, etc. tant et si bien qu'à la fin il ne reste rien de ce que j'ai proposé..."
Ils ont bien compris que j'outrepasse mon rôle ; digressant, j'essaie de leur raconter comment ça se passe, ce qui est en jeu, à tous les échelons et dans tous les secteurs de la vie sociale, l'entreprise comme le couple, l'équipe comme la famille, le capital comme le reste... On peut parler chiffres ou chiffons, je recentre toujours le débat sur ce qui nous anime, la passion pour notre travail, notre engagement. Je suis obligé de souligner que l'on a toujours le choix de se coucher ou de résister. Certain(e)s couchent, d'autres pas. C'est une question de personne, qui renvoie à la nécessité de croûter et à l'implication de sa propre démarche. Il n'y a pas de honte à devoir gagner sa vie. On peut aussi l'y perdre. Les choix que l'on prend à l'orée de sa vie d'adulte fonderont l'être en devenir. S'ils veulent résister, je peux seulement leur apprendre à le faire sans trop de dégât. Les relations à son employeur méritent un peu de jugeote. Du oui, mais... à la demande d'explication pour servir au mieux le sujet existe toute une panoplie défensive qui évite le choc frontal. D'autant qu'il n'est pas nécessaire dans la plupart des cas. L'autre a ses propres raisons et doit justifier son salaire en vous cherchant la petite bête. Il y a des façons de lui offrir sans perdre ce à quoi l'on tient. Il y a aussi des limites que notre morale ne peut nous laisser franchir. Savoir jusqu'où on peut aller trop loin est le cadre nous permettant de faire les choix qui nous feront honneur sans se flinguer et se retrouver à la rue. Il fait froid et les queues s'allongent devant la soupe populaire.
La question n'est pas facile, mais elle se pose souvent, elle est même la question. Celle du regard des autres qui ne correspond pas au sien. Besoin de plaire. Nécessité de trouver un compromis qui ne nous fasse pas (trop) souffrir. Jouir. Partager. Incompréhension de ce monde d'abrutis formatés qui nous fait de l'œil. Ceux qui lancent la mode, ceux qui font évoluer les mœurs, ceux qui transforment le monde, n'ont rencontré d'abord que railleries, brimades et croche-pattes. Certains y ont laissé la vie. La liberté d'un artiste est la seule chose qu'il possède, ce n'est déjà pas grand chose, le reste c'est le moule, la grande fabrique des us et coutumes, des règles, des lois... Le plus terrible, c'est que la résistance entretient le système qui sinon s'écroulerait de lui-même. Un comble.
Que je cherche quelle musique coller, quelle charte sonore appliquer ou comment réagir à une situation épineuse, chaque sollicitation embarrassante comme chaque projet réclame une réponse appropriée, la sienne. Question de rigueur, comme d'habitude, la solution nous explose à la figure si l'on veut bien s'y pencher. L'heure est grave, car nos réactions nous poursuivront toute notre vie et détermineront les nouveaux choix, les tournants décisifs que nous devrons emprunter.

jeudi 21 janvier 2021

Quand Morricone et Nicolai construisaient l'imaginaire


J'écoute plein de trucs super en ce moment. Que faire d'autre le soir lorsqu'on est seul, cloîtré par la faute des nuisibles qui nous gouvernent à part lire ou regarder des films ? Inutile de rappeler les albums que j'ai récemment chroniqués dans cette colonne. Par exemple, à l'instant vous pourriez entendre Dimensioni Sonore: musiche par l'immagine sonore et l'immaginazione, coffret de 10 CD de Ennio Morricone & Bruno Nicolai de 1972, réédité en 2020 (tirage limité à 200 ex.). Cinq chacun. Si l'autre coffret de 10 CD, tout aussi rare, The Ennio Morricone Chronicles (tiré en 2000 à 500 ex. avec, entre autres, plus d'une centaine d'arrangements de chansons populaires), m'avait épaté, ses pièces contemporaines ne m'avaient pas convaincu. Je dois aujourd'hui réviser ma position. Ces pièces orchestrales conçues ici comme un catalogue de musique illustrative sont inventives, surprenantes, sans que l'on ressente pourtant le besoin d'images. Le compositeur romain a bouleversé l'histoire de la musique de film, mais il a aussi validé l'intégration d'instruments populaires comme la guitare électrique, l'harmonica ou la guimbarde à l'orchestre symphonique.


Excellente idée de l'avoir associé à son ami très cher, Bruno Nicolai, autre spécialiste des western spaghetti et des giallo. Leurs compositions à tous deux sont épatantes, musique évocatrice débordant d'imagination sans que l'invention n'empêche la théâtralité, orchestrations vivantes rappelant parfois l'improvisation ou anticipant les répétitions de l'électro.
Je me souviens de l'émotion de ma fille qui chantait Micaela dans l'adaptation de Carmen par l'Orchestra di piazza Vittorio au Teatro Olimpico di Roma lorsqu'elle apprit que Morricone était assis avec sa femme au troisième rang ! C'est probablement l'un de ses souvenirs les plus renversants, avec l'enthousiasme de Robert Wyatt pour sa reprise de Alifib. Il est dommage qu'il n'y ait aucune trace publique de cette version musique du monde de l'opéra de Bizet, l'arrangement de Leandro Piccioni, pianiste soliste de Morricone, et Mario Tronco prenant des libertés forcément séduisantes pour le maître !...


Mon euphorie ne se tarit pas en découvrant les dix CD des deux amis romains qui ont souvent collaboré. Nicolai est mort à 65 ans en 1991, Morricone l'a rejoint il y a six mois à 91 ans. Qui pourrait prendre la relève si ce n'est les jeunes musiciens qui font fi des étiquettes et construisent sans cesse des nouveaux mondes ? À condition que la gestion de la crise ne les assassine pas corps et biens.
Auparavant j'avais profité d'une ribambelle d'excellents albums parus récemment. On en parle bientôt...

mercredi 20 janvier 2021

27 jingles à la gloire du CD


À l'initiative des Allumés du Jazz, plusieurs dizaines de musiciens et leurs camarades ont enregistré 27 jingles pour clamer leur attachement au format CD. Je vous laisse découvrir qui sont-ils et ce qu'ils défendent. Ils offrent leurs enregistrements gracieusement, en toute solidarité, aux stations de radio qui partageraient leur goût pour la musique et souhaiteraient les diffuser. À l'origine, l'association, qui regroupe une soixantaine de labels de jazz, musiques improvisées ou tout simplement inventives, avait publié un sympathique fascicule de 4 pages, Le CD a ses charmes, en supplément du numéro 39 de leur célèbre Journal, le tout illustré par l'excellent Zou.

Chacun des neuf textes imprimés a ainsi été interprété par trois artistes différents, en solitaire ou en groupe. Chacun/e dut choisir entre Plaisir du geste, La culture c’est physique !, Froid le CD ?, Small is beautiful, Un moyen durable, Qui veut streamer des millions ?, Mercy mercy me (the Ecology), Disquaires par cœur, S’aider sans céder ses CD. Je me suis moi-même prêté au jeu en composant un petit cut-up au clavier accompagnant mon numéro d'allumé patenté.


Je ne vais pas rappeler ici les excellents arguments mettant les CD à l'honneur, puisqu'on peut les écouter en musique ! Sur la page du site où figurent les 9 x 3 jingles, s'affiche le texte de chaque annonce illustrée par Zou. Je suis curieux de découvrir au hasard de mes écoutes quelle station s'emparera de cette campagne salutaire. Radios nationales (les officielles), radios privées (les commerciales) ou radios libres (la résistance) ?

Évocation de Frank Zappa sur Art District Radio


Il y a quelques jours Serge Mariani invitait Jean Luc Ponty, Jimi Drouillard, Thierry Maillard et moi-même à évoquer Frank Zappa sur Art District Radio... La bonne adresse du podcast est https://artdistrict-radio.com/.../jaa.../speciale-zappa-1943
Pour ma part j'étais très ému de rencontrer Jean-Luc Ponty en direct du Texas où il réside (nous étions tous en visio) ; je ne l'avais pas revu depuis le 15 décembre 1970 au Gaumont Palace. Le lendemain, j'ai eu le plaisir de lui envoyer l'enregistrement du concert du Festival de Biot-Valbonne, que j'avais réalisé quelques mois plus tôt, alors qu'il jouait avec FZ, Alby Cullaz et Aldo Romano. J'avais emprunté l'ampli Marshall de Patrick Vian (Red Noise) pour Frank qui était venu seul avec sa guitare et rassemblé les musiciens pouvant jouer avec les deux "Américains".
À l'époque le disque King Kong où Ponty jouait la musique composée et arrangée par Zappa était une référence absolue pour nous. Le violoniste était accompagné par George Duke, qu'il avait fait connaître à Zappa, Ian Underwood, Ernie Watt, Gene Estes, Buell Neidlinger ou Wilton Felder, Art Tripp ou John Guerin...

mardi 19 janvier 2021

Débanalisation du viol au cinéma


S'il existe nombreux films traitant du viol dans l'Histoire du cinéma, le mouvement #MeToo a récemment suscité de nouvelles productions audiovisuelles. Ma nièce Estelle, graphiste à New York, avec qui je discute de temps en temps de "l'évolution" des mœurs de l'autre côté de l'Atlantique, m'a justement conseillé I May Destroy You, la nouvelle série TV de Michaela Coel. Cette réalisatrice anglaise, qui tient aussi remarquablement le rôle principal, avait déjà signé les deux saisons de Chewing Gum, beaucoup plus léger, cousine aînée de Fleabag ! Si elle appartient à la communauté noire londonienne, elle axe l'intrigue sur le recouvrement de sa mémoire après une soirée traumatisante. Rien à voir avec la récente mini-série de Steve McQueen, Small Axe, qui aborde surtout le racisme dans les années 60 à 80, trop démonstratives pour me plaire.


Michaela Coel fait, elle, preuve d'une grande originalité de traitement, évitant les répétitions de ressources scénaristiques propres aux séries en général. Menant l'enquête en filigranes, elle saisit progressivement le spectateur en même temps qu'elle découvre ce qui lui est arrivé une certaine nuit de cauchemar où un homme lui a glissé du GHB dans son verre d'alcool. La violence ne vient pas des images, mais des impressions nauséabondes qu'elle engendre habilement. Le portrait de cette jeunesse londonienne actuelle participe au vertige. C'est la meilleure série que j'ai vue depuis la formidable Unorthodox.


J'ai enchaîné avec la série française Laëtitia, fiction de Xavier de Lestrade à qui l'on doit, entre autres, les séries documentaires exceptionnelles Un coupable idéal ou The Staircase (Soupçons) dont il suit les rebondissements des années plus tard lorsque de nouveaux éléments d'enquête sont révélés. La vérité sur la disparition de Laëtitia est recherchée avec la même minutie, rigueur qui caractérise tout son cinéma.
Rien à voir avec mon sujet, mais cela tranche avec la série Lupin dont la presse se gargarise, alors qu'elle est d'une banalité affligeante.


Promising Young Woman d'Emerald Fennell est l'histoire d'une vengeance liée à la culpabilité. Comme pour les deux séries, le film pointe l'inconscience des hommes qui ont longtemps joui de l'impunité de leurs actes. Le machisme peut prendre des visages très différents, du prédateur ou chevalier servant.

lundi 18 janvier 2021

Perspectives du XXIIe siècle (32) : projections de résistance


Superbe chronique d'Étienne Brunet qui pallie l'absence récurrente des journalistes dès qu'il faut se déplacer dans un endroit inhabituel pour assister à une représentation tout aussi inhabituelle 😉 Aux dix séances annoncées en succéderont d'autres, puisque certains furent bloqués par la neige, d'autres malades, et ceux qui restent vraiment malchanceux ! Enfin le bouche-à-oreille fait son petit effet...

Le virus mute, la liberté d’expression aussi. À l’époque de l’ancien bloc soviétique, on invitait ses amis à des séances artistiques de samizdat underground. Avec la dictature de la pandémie, Jean-Jacques Birgé montrait son film chez lui selon les règles de la morale sanitaire actuelle : rendez-vous pris par Internet. Huit places par séance maximum. Projection continue pendant trois jours aux heures de l’avant-couvre-feu. Ce n’était pas une fête, mais bien un RV local pour voir le film/vidéo/musique/événement/virtuel/folk/pop/jazz/free/image. C’était super. JJ sauve la mentalité créative d’avant le Covid-19 dans une formule spéciale échantillonnée de différentes histoires qui vont des documents folk du musée d’ethnographie musicale de Genève aux fanfares free, synthés trapus et obsessions musicales.


Narration uniquement sonore non illustrative de l’image. Le toujours subversif principe de Dziga Vertov : les images et les sons se conjuguent uniquement de leur différence radicale. La tension narrative est superbe et ne nécessite pas, à mon avis, ses intertitres un peu trop intellos. Mais l’important est la transition, la mutation de la musique vers de l’image liquide, de l’imaginaire non approuvé par les canons Tik Tok (anciennement Top 50). Les photos d’écran que je vous donne sont prises au hasard. Une douzaine de photos ne peut résumer 50 minutes de vidéo. On finit par fermer les yeux et écouter la musique du monde.
JJ est un musicien obstiné. Il est en train de muter vers une nouvelle direction qui me plaît. Moi, je ne fais plus de disques, ça ne sert à rien à part perdre de l’argent. Plus personne n’écoute de disques sous la forme CD (à part les bons vieux classiques achetés il y a mille ans si le lecteur n’est pas encore tombé en panne). À la place je fais des vidéos enregistrées n’importe comment et je les diffuse sur ma chaîne YouTube. JJ lui, fait une œuvre vidéo musicale avec l’aide de brillants vidéastes qui pourrait être comparables aux films d’artistes très valorisés que l’on voit à Beaubourg et dans toutes sortes de musées. JJ a d’abord fait un CD, « Perspectives du XXIIe siècle », puis il a combiné les 16 pièces du disque en une vidéo d’une heure. D’autres gens l’ont déjà fait auparavant bien sûr, mais avec la musique créative de notre époque merdique il bascule dans une voie nouvelle et nous montre une direction intéressante. La mutation du virus créatif n’est qu’au début.


Il faudrait projeter ce style d’œuvres sur les stades de football, les terrains d’atterrissage, les murs des hôpitaux remplis de contaminés. Les festivals, les concerts déjà rares risquent de l’être de plus en plus avec les multiples catastrophes s’échelonnant jusqu’au XXIIe siècle, (dont la cécité des organisateurs au pouvoir n’est pas la moindre). Il faudra trouver une autre façon de faire de la musique à part les « Lives » par Internet assez anecdotiques. Je réagis au film de JJ que j’ai vachement aimé. Je m’éloigne de son propos, tant pis. JJ écrit des intertitres pour réorienter vers une narration fictive : dans un siècle après la catastrophe globale globalisante du globe, des survivants retrouvent les merveilleuses archives du musée de Genève et découvrent la folk musique des siècles passés.
JJ pourrait tout à fait transformer ses intertitres (conçus comme à l’époque du cinéma muet) par des intertitres racontant au hasard « cent mille milliards de poèmes » comme un Queneau de l’époque numérique. L’intelligence artificielle réglée en random sortant chaque fois au hasard un commentaire narratif différent. Du coup l’esthétique free pourrait déboucher sur une sorte de jeu paravidéo ouvrant les méninges. Excusez cette chronique non critique. J’ai abandonné la critique « pro » depuis longtemps. Je déteste cette façon de causer de son ego masqué. Moi et mon ego sommes enchantés par l’œuvre de JJ. Les œuvres marquantes donnent envie de se remettre soi-même à créer en attendant le siècle XXII. Si vous souhaitez partager cette chronique, merci d'utiliser ce lien : http://etiennebrunet.fr/chronique-du-xxiie-siecle

Photographies de l'écran par Étienne Brunet dans la salle de projection :
Ensemble Ratatam (John Sanborn), Renaissance (Jean-Jacques Birgé), Aksak Tripalium (Sonia Cruchon)

vendredi 15 janvier 2021

De l'aventurier, du passeur et de l'inventeur, c'est Bernard qui me manque le plus...


Ce fut la dernière apparition de Bernard Vitet en public. Il mourut cinq ans et demi plus tard d'insuffisance respiratoire. Nous avions collaboré quasi quotidiennement pendant trente deux ans. Je n'ai passé autant de temps avec personne d'autre. C'était mon meilleur ami. Lorsque nous ne passions pas toute la journée à travailler, nous parlions des heures au téléphone, refaisant sans cesse le monde. Je rêverais de lui faire entendre chaque nouvelle pièce, découvrir ce que produisent les nouvelles générations, et discuter avec lui du jeu de massacre que le Capital nous impose. Il braverait le couvre-feu au guidon de son Solex ou de sa Harley. Il était monté en puissance en avançant dans le siècle. Avec mon père, Jean Birgé, et mon maître, Jean-André Fieschi, il forme un triumvirat dont la culture générale permettait toutes les outrances. Cet aventurier, ce passeur et cet inventeur m'ont appris à penser par moi-même. Bernard avait toujours une interprétation différente de la réalité. C'est celui des trois qui me manque le plus...

FRANÇOIS TUSQUES ET BERNARD VITET, DUO PERMUTANT
Article du 2 décembre 2007

Concert très émouvant vendredi soir à Montreuil où François Tusques jouait en duo avec Bernard Vitet dans le cadre des Journées Approxcinématives "Free Jazz / oreille Cinéma / iconophonies déconstructives ". Bernard, qui ne peut plus jouer de trompette à cause de ses problèmes dentaires, avait apporté sa trompette à anche (une trompette piccolo en si bémol aigu à quatre pistons avec un bec de saxophone sopranino) et son Reggy (un synthétiseur à pad sensitif construit il y a trentaine d'années par son cousin). François tissait une trame de notes grapillées s'enchevêtrant avec les sons électroniques. L'osmose était parfaite, y compris lorsqu'ils intervertirent les rôles, Bernard passant au piano et François au Reggy ! François dit que le synthétiseur produit un peu ce qu'il a toujours cherché, un habile équilibre entre l'écrit et l'aléatoire. Les notes rebondissaient dans tous les sens comme le vacarme des oiseaux virevoltant le soir en essaim, assourdissant tintamarre envahissant certains arbres appréciés par les passereaux, pour une musique naviguant entre free jazz et Ligeti.


Beaucoup d'anciens s'étaient déplacés pour écouter les deux septuagénaires, mais le peu de jeunes gens présents m'appparut angoissant. Je comprends aussi mieux Bernard qui a toujours évité de se retrouver au milieu de ses vieux potes, parce que cela lui "flanquait les moules", les mollusques collés à la proue des navires les empêchant d'avancer. L'âge du public est une question préoccupante. Les musiciens des nouvelles générations s'intéressent-ils si peu à ce qui s'est fait auparavant et à ce qui les a façonnés, souvent malgré eux ? Le concert de vendredi montrait une approche électro tout à fait originale et juvénile qui tranchait avec le tout venant à la mode.
Hier, nous assistâmes à la projection de trois films parmi la somptueuse programmation de Patrice Caillet : Archie Shepp au Panifrican Festival d'Alger avec Alan Silva qui jouait également ce soir, Sunny Murray, Clifford Thornton et Grachan Moncur III, filmés par Théo Robichet en 1971 rappelait l'enracinement du jazz en Afrique et le combat des Black Panthers, ''Don Cherry'', le film de 1967 de Jean-Noël Delamarre, Nathalie Perrey, Philippe Gras et Horace, mettait en scène la face "Peace and Love" de l'époque, et le film sur Un Drame Musical Instantané tourné en 1983 par Emmanuelle K pour la chaîne de télévision pirate Antène 1 montrait la liberté qui soufflait encore alors sur la création...

jeudi 14 janvier 2021

Un train en cache-t-il encore un autre ?


Ce n'est pas le genre d'article à publier ces temps-ci alors que les musées sont fermés. Pourtant, si l'on ne veut pas recommencer la même mascarade quand ils rouvriront, il faudra bien réfléchir à l'absurdité de notre monde, absurdité qui n'est pas née avec la gestion pernicieuse de nos gouvernements... Depuis que j'ai écrit ces phrases, la création numérique n'a fait que s'enfoncer dans la médiocrité, privilégiant le tape-à-l'œil façon Atelier des Lumières, au cinéma seuls quelques vieux briscards osent encore inventer, au Palais de Tokyo les bonnes surprises se comptent sur les doigts de la main, on fait du sur place quand on ne vit pas dans le passé, et la crise dite sanitaire n'offre aucune perspective. Il ne reste plus qu'à espérer un sursaut vital à son issue. On en aura cruellement besoin...

L'ÉCŒUREMENT
Article du 30 novembre 2007

Pas de quoi se jeter sous un train, mais tout de même ! Je suis affligé par l'inanité de la création contemporaine, en particulier celle qui m'a accaparé depuis 1995, la création numérique. Je me suis déjà plaint de l'art vidéo pour les mêmes raisons. Du savoir-faire il y en a, plein les écoles, mais du contenu comme ils disent, que dalle ! Si les artistes qui s'exposent dans les galeries d'art avaient quelque chose à raconter, est-ce que cela se saurait ?
Là, je frôle des interfaces revêches qui remuent des images éculées. Ailleurs des photos voudraient justifier leur laideur par leur taille imposante. On se gargarise sur le programme imprimé, mais sur l'écran le vide s'installe. Sans inspiration, pas d'expiration. C'est mort avant même d'avoir vécu. À croire que les décideurs, les collectionneurs et le public qui les suit pêchent par ignorance. L'inculture est le terreau de l'arrogance. Je reviens chaque fois avec une grosse déprime, parce que j'ai espéré que j'allais tout de même découvrir quelque chose de nouveau, ou bien du sens, un regard, une morale. Cette fois encore, je fais chou blanc, cela me met en colère d'avoir perdu mon temps à rêver non pas d'avant, non, mais "avant" pour après.
Le spectacle de la rue était autrement plus représentatif de ce qui se trame pour l'avenir. Il y avait des gestes étonnants. Les lumières dans les flaques d'eau réfléchissaient mieux que la critique d'art qui ne sait plus où donner de la tête. Le prix des œuvres est tout ce qui reste des rites que les marchands voudraient perpétuer. Cet assassinat est la seule règle qui se répète à chaque vernissage. Une illusion comique, si j'avais assez d'humour pour m'en foutre. Les artistes complaisants ne sont même plus des petits maîtres. Ce ne sont que de mauvais élèves. Ils n'ont pas suivi en classe, trop intéressés par les pauses, s'éradiquant le regard avec des poinçons œdipiens.
Ah, comme j'aurais voulu ne pas écrire cela ! Si les tenants du pouvoir avaient eu plus de lettres, plus de culture cinématographique, plus de culture généraliste surtout, s'ils avaient eu faim, de savoir ou de pain, peut-être les choses auraient-elles été différentes. Mais que voit-on, qu'entend-on ? Un plan mal filmé, mal photographié, figé, mis en boucle, dans un cadre scénographié grossièrement, une interactivité maladroite, régressive, un prétendu concept qui n'est qu'une auto-justification littéraire, et encore, sans le style... Alors que le moindre plan d'un film du temps des auteurs explose sur l'écran en nous laissant la liberté de l'interpréter de mille manières !
Évidemment quelques artistes échappent à la tuerie. Ils se reconnaîtront. J'en parle heureusement de temps en temps dans cette colonne. Ils me sauvent de l'amertume et me redonnent foi en la lumière. En exprimant ma rogne et ma déception, je n'ai pas souhaité donner de noms, ni d'individus, ni de lieux. Je vais déjà suffisamment me faire haïr d'avoir écrit ici ce que maint camarade confesse en coulisses, et surtout pas question de faire de la pub, en les citant, à qui ne mérite que l'oubli. Dans les meilleurs cas, c'est pirouette cacahouète, c'est bon pour l'apéro, mais cela ne nourrit pas son homme avide d'émotion ou amateur d'énigme.
Ce n'est la faute que de l'époque. Ceux qui ont les moyens de s'exprimer sont des privilégiés, des fils de, des filles de, des petits princes et princesses qui n'ont besoin de rien d'autre que d'un supplément d'âme, une légère vibration pour se faire peur et croire qu'on les en aimera mieux. Mais non ! L'art ne peut se nourrir de l'opulence. Comme les révolutions, il naît de la colère. L'art n'est pas un choix, c'est une pulsion, la réponse à une souffrance, une révolte. Ces dernières années, dans les musées, les expositions ou les galeries, je n'ai vu que confort et beaux quartiers. Dans la journée comme le soir, c'est mort. Galeristes, cherchez plutôt du côté des flammes que des spotlights !

mercredi 13 janvier 2021

Madame de...


Article du 3 décembre 2007

Madame de... est une valse viennoise. La tête me tourne. Mon corps vacille. Le destin est obscur. Saurons-nous l'aborder avec dignité, humilité ? Je pense aux romans d'Arthur Schnitzler. Françoise répond Edith Wharton. Les mouvements amples de la caméra ont l'élégance des personnages. Les avant-plans en amorce renforcent la distance freudienne de notre regard. Ici les miroirs réfléchissent aussi. La lumière de Christian Matras vaporise un voile d'une précision absolue sur les âmes et les objets. Les yeux dans les yeux. Paupières baissées. Un geste. Coup de foudre. La moindre réplique renvoie au décor, à un costume ou à la scène, sans jamais négliger ni les différences de classe, ni les rapports entre les femmes et les hommes. Tout est écrit et tout semble si naturel que nous pénétrons en somnambules les rêves de celles et ceux que filme Max Ophüls. Ses personnages n'ont pas le choix, ils s'enfoncent dans le récit comme nous traversons la vie sans savoir, que lorsqu'il est trop tard...
Les œuvres d'Ophüls sont un ravissement. Je n'en perds pas une bouchée, de l'image comme de ce qui s'y trame, le moindre figurant, les astuces sonores, les cadres de Douarinou, les costumes d'Annenkov, l'époustouflante Danielle Darrieux dans un de ses meilleurs rôles... Ophüls, comme Mizoguchi, fait partie des rares cinéastes mâles à avoir su filmer les femmes en remettant pitoyablement les hommes à leur place, ici Charles Boyer et Vittorio de Sica. Madame de... fut tourné en 1953, entre Le plaisir et Lola Montès, d'après un roman de Louise de Vilmorin qu'adaptèrent Marcel Achard, Annette Wademant et le metteur en scène. L'œuvre est à réévaluer. Max Ophüls figure parmi les plus grands cinéastes français de l'histoire aux côtés de Jean Epstein, Jacques Becker, Jean Grémillon, trop souvent oubliés au profit d'Abel Gance, Jean Renoir ou Marcel Carné. Je ne vais pas citer tout le monde...


Le dvd anglais (zone 2, donc lisible sur un lecteur français) a un bande-son très moyenne (alors que le film lui fait la part belle) et les sous-titres sont insubtilisables, mais l'excellence du film mérite que l'on s'en fiche. Un dvd du Plaisir est également disponible en copie anglaise (Universal), tout aussi épatant et entraînant que Madame de... Ne boudons pas le nôtre, d'autant que l'on devra encore attendre que soit restauré Lola Montès, car voilà plus de quarante ans que l'on ne l'a pas vu avec ses couleurs d'origine.

P.S. de 2021 : depuis, Carlotta a publié de magnifiques Blu-Ray de Lola Montès (enfin restauré comme par magie !), La ronde et Lettre d'une inconnue, 20€ chacun. Je n'ai pas vu celui de Madame de, ni celui du Plaisir, tous deux chez Gaumont...

mardi 12 janvier 2021

Joce Mienniel rêve la pop


The Dreamer n'est pas un disque de flûtiste, mais celui d'un compositeur qui rêve de pop. Par pop, entendre que le rock est une musique plus populaire que le jazz ou la musique improvisée. Il n'empêche que la flûte de Joce Mienniel tinte le son de son nouveau groupe d'une couleur céleste qui s'intègre merveilleusement au métal de ses influences pinkfloydiennes seconde manière. La première était plus psychédélique, mais là il y a le muscle de ce qui fit le succès du groupe anglais dont Joce reprend d'ailleurs le tube Money. Et puis il chante, il chante feutré, mais il chante, en anglais, des mots de tristesse. Ils s'évaporeront lorsqu'une femme lui prendra la main dans une inattendue mise à nu ; les photographies de Cédric Roulliat laissent pantois, entre Orphée, fidèle insouciant, et la trivialité d'Œdipe. Planante et affirmée, la musique s'envole en volutes répétitives jusqu'à la reprise du thème de Michel Nyman pour le film Meurtres dans un jardin anglais. Pas de crime ici, mais un hommage assumé à la puissance électrique de la pop. En ajoutant son synthétiseur Korg MS20 (comme on peut aussi l'entendre sur notre collaboration Game Bling avec Eve Risser et mon récent album Pique-nique au labo), en s'associant au claviériste Vincent Lafont (qu'il a longtemps cotoyé au sein de l'ONJ période Yvinec), au guitariste Maxime Delpierre et au batteur Sébastien Brun (tous deux entendus, entre autres, avec Jeanne Added), Joce Mienniel produit ce son de groupe qui fait la particularité du rock face aux discours solistes des jazzmen. En 2012 ses Paris Short Stories lui permettaient de s'approprier les standards de notre époque avec une originalité de timbres inédite. En 2016 sur Tilt, déjà avec Lafont et Brun, il continuait à jongler avec le rock et les trouvailles à la Morricone. Il est logique que, quatre nouvelles années plus tard, son style s'affirme encore une fois, un truc addictif, suffisamment riche pour tourner en boucle sur la platine.
Comme Sylvaine Hélary, Joce Mienniel dresse un pont entre ce qui est assimilé au jazz et la pop. Sur d'autres projets, comme pour Naïssam Jalal, les musiques extra-européennes lui rappellent les origines ancestrales de son instrument. Comme leurs homologues qui ont choisi les bois (clarinettes, basson), les cordes (violons, violoncelles) ou la percussion, ces virtuoses de la flûte précisent une caractéristique hexagonale qui se démarque des Anglo-saxons plus branchés par les saxophones, les guitares électriques ou la batterie. Mais quel que soit l'instrument, les nouvelles générations de musiciens français affirment de plus en plus un courant novateur et inventif, indéfinissable parce qu'ils réfléchissent la variété et la richesse de nos paysages continentaux, un œcuménisme qu'il s'agit de défendre contre les coups de butoir d'une industrie multinationale phagocytée par les États Unis. Aucun nationalisme évidemment dans mon propos, mais le désir de marier ses propres racines aux grands mouvements planétaires. La musique classique et la pop anglaise sont facilement décelables chez ce rêveur, travailleur acharné qui nous fait partager ses trépidants fantasmes oniriques.

→ Joce Mienniel, The Dreamer, CD Drugstore Malone, dist. L'autre distribution, sortie le 5 février 2021

lundi 11 janvier 2021

In my solitude


Pourquoi la solitude me rend-elle triste? Être seul de longues semaines ne me pose aucun problème lorsque c'est provisoire. Seule la durée sans échéance m'est insupportable. C'est un peu ce que vit plus ou moins tout le monde en ce moment avec la gestion calamiteuse de la crise dite sanitaire. Sans perspectives nous perdons pied. La date d'un retour à la vie est sans cesse repoussée. En ce qui me concerne, la situation pourrait se renverser d'un claquement de doigts, si nous avions le droit et la possibilité de faire des rencontres. Ce n'est qu'une question de patience. J'essaie de comprendre le vague à l'âme qui m'étreint lorsque vient la nuit ou avant l'aube, puisque je dors si peu. Serait-ce le souvenir des colonies de vacances où je m'ennuyais à mourir, me sentant différent des autres enfants, par mes origines culturelles et une maturité relative qui leur faisait cruellement défaut ? Volontariste, comme je le suis resté, je faisais avec, mais je comptais les jours où je retrouverais mes parents. J'ai l'impression d'être dans une colonie pénitentiaire sans date de retour à la normale, et mes parents, d'où ils sont, ne risquent pas de venir me chercher... Et comme ce serait les pieds devant, je n'y tiens pas ! Il faut bien l'humour de Kafka pour tenir le coup. Car l'état normal, pour moi, c'est partager. Je continue à faire une cuisine recherchée, à écouter de la musique, regarder des films le soir, mais c'est beaucoup moins drôle de le faire seulement pour soi. De nombreux amis passent en journée, j'ai de la chance, et puis les voisins sont adorables, mais ce ne sont que des fenêtres quand je voudrais vivre en plein air.


Dans la journée je n'ai pas le temps de déprimer. D'ailleurs, la dépression n'est pas mon fort. Temps perdu à ignorer la loi des cycles, comme le font, par exemple, les suicidés. Il paraît que cette tendance grandit dramatiquement avec la durée du confinement et les lois assassines. Dès le début j'avais écrit que les effets de bord seraient bien plus meurtriers que le virus. Néanmoins, nous avons beau être costauds, nous sommes tous et toutes affectés par la bascule que nous impose le capitalisme, incapable de gérer correctement l'épidémie. Au contraire il s'en repaît. Les réactions de chacun, chacune, sont inattendues. Certains, pétrifiés par la peur prennent leurs distances et se renferment. D'autres ne veulent plus rien savoir et obéissent, ou n'en font qu'à leur tête. Les spéculations vont bon train. De quelle manipulation serions-nous les victimes ? Il n'y a que l'embarras du choix entre les Chinois, les vaccins, la destruction systématique de l'économie, l'eugénisme, etc. L'incompétence se marie avec l'utilisation odieuse de la crise par notre gouvernement qui en profite pour faire voter des lois iniques et liberticides que presque personne n'ose contrer en l'état. Cela se paiera plus tard...
Dans la journée je travaille avec Nicolas Chedmail sur un disque de rock déjanté qui m'emballe. Je range, je jette, je répare, je m'entraîne, musique, gymnastique, lecture, hospitalité, marche, courses, écriture, communication (ont tout de même été publiés mes CD Perspectives du XXIIe siècle pendant le premier confinement et Pique-nique au labo juste avant le second !), etc. Le premier est une dystopie prémonitoire, le second laisse espérer que la vie est possible, ensemble. Le projet de disque sur la ville de Victoria en Transylvanie est évidemment retardé, d'autant que j'ai besoin d'avoir une vue d'ensemble du livre de Dana Diminescu avant de m'attaquer à la partition symphonique. Je fourbis mes armes et prends des contacts avec des musiciens/ciennes...
Mais le fond de l'air est triste, dans ma solitude, vous me hantez avec des rêves d'autrefois, vous me narguez avec des souvenirs qui ne mourront jamais ; je m'assois sur ma chaise, sentiment de désespoir, la morosité partout, renvoyez-moi l'amour... Dans ma solitude, je fais des rêves d'avenir, des souvenirs qui n'existent pas encore, je m'allonge sur mon lit, sans jamais perdre l'espoir...

Illustration : Edward & Nancy Kienholz, Useful Art No. 3 (table & chairs), 1992

vendredi 8 janvier 2021

Chris Ware, toujours


À l'occasion de la parution de Rusty Brown, nouvelle œuvre géniale de Chris Ware dont le format rappelle Jimmy Corrigan en plus épais, récit choral à lire à la loupe ou avec un microscope, je republie mes articles de 2007 à 2018 sur ce maître de la bande dessinée... Les quatre "ouvrages" parus en français aux Éditions Delcourt sont indispensables, si ce n'est pour vous, au moins offrez-les ! Delcourt offre aussi un coup d'œil aux premières pages de Rusty Brown...

LES ÉLUCUBRATIONS
Article du 20 décembre 2007



Magnifique bande dessinée de Chris Ware, l'auteur de Jimmy Corrigan. Pour 20 euros, avec ACME au moins il y a de quoi lire. Parfois certes avec une loupe ! Lucie dit que la version originale en américain est plus juste, même si l'adaptation française est très réussie. Ware s'inspire des vieux comics que je lisais dans le métro en allant chez le dentiste faire régler mon appareil une fois par semaine. Il y avait des pubs pour les lunettes infra-rouges et des feuilletons bizarres qui faisaient carburer mon imagination.


Mes étudiants des Arts Décos m'avaient recommandé Jimmy Corrigan lorsque j'étais allé enseigner à Strasbourg. Je préfère le verbe "transmettre" à "enseigner" parce que je ne suis pas professeur. Les artistes qui gardent jalousement leur savoir l'emporteront probablement avec eux dans la tombe, c'est leur choix. La thésaurisation des connaissances est aussi mesquine que celle de l'argent. Il faut que cela circule.


Les livres publiés par Chris Ware sont des compilations de planches publiées séparément, par exemple dans le Chicago Reader (où officie l'ami Jonathan Rosenbaum !). Ils rappellent les œuvres de Windsor McKay, l'auteur de Little Nemo par la taille et la forme, mais son style géométrique est plus moderne, varié et inventif. S'il se réclame aussi des boîtes de Joseph Cornell, humour noir, nostalgie, tristesse, absurde, on retrouve tous les éléments des magazines de notre enfance, avec leurs pages à découper, les petits formats, les pubs, etc. Sauf que Ware assume seul le rôle de tous les dessinateurs d'un journal. L'aspect autobiographique de ce quatrième livre me renvoie à une précédente lecture, Mes problèmes avec les femmes, dernière livraison de Robert Crumb, dont l'authenticité renversante est transcendée par un sens critique exceptionnel. Depuis Maus d'Art Spiegelman, aucune bande dessinée ne m'avait autant intrigué et remué. En plus, c'est beau.

BUILDING STORIES
Article du 21 novembre 2014


À l'approche de Noël les beaux livres s'affichent dans les vitrines. Après La nouvelle encyclopédie de Masse et Outside, quand la photographie s'empare du cinéma, le coffret Building Stories de Chris Ware traduit en français et publié par Delcourt séduira les amateurs de bande dessinée et de livres-objets les plus exigeants. Je me le suis offert pour mon anniversaire et suis loin d'en avoir fait le tour ! Chris Ware a marqué tous les étudiants en art avec le multiprimé Jimmy Corrigan (1995-2000), un petit livre très épais nécessitant de bonnes lunettes pour en apprécier tout le suc. Le grand format ACME (2007, toujours chez Delcourt) m'avait tout autant enthousiasmé par la précision du dessin et l'enchevêtrement des narrations.
Building Stories enfonce le clou en laissant le lecteur tracer son chemin parmi les 14 fascicules de tailles différentes contenus dans le grand coffret cartonné. Libre à chacun de construire le récit de la vie de cet immeuble où les questions familiales peuvent sembler étouffantes. Chris Ware raconte ses histoires de manière morcelée, souvent énigmatiques, comme des séances de psychanalyse. Au troisième étage la locataire est une femme qui a perdu une jambe dans son enfance lors d'une promenade en bateau. Au second un couple passe son temps à se chamailler et au premier réside la propriétaire âgée. La femme du troisième revoit sa vie, se considérant comme une artiste ratée, devient mère, desperate housewife regrettant son premier amour qui l'a quittée après un avortement. L'histoire est évidemment beaucoup plus complexe et abracadabrante, marquée par l'influence de Marcel Duchamp et de sa Boîte-en-valise, construction savante de pertes qui me rappelle la sublime introduction de l'opéra Lost Objects de Bang on a Can. Perte de foi, perte d'amour, perte d'argent, perte de poids, perte d'un membre, perte de mémoire, perte de sens...
Chris Ware rejette les tendances actuelles de la bande dessinée trop influencée à son goût par le cinéma et le roman-photo. Ses cadres sont dictés par la typographie. Ses narrations sont circonlocutoires, souvenirs reconstruits d'une époque à moitié oubliée. Le rêve y est aussi réel que les faits. Seul vaut leur interprétation. Chris Ware préfère se référer à Windsor McKay, Joseph Cornell et aux comics des années 50 pour avancer dans son œuvre si méticuleuse qu'elle peut paraître froide avant que l'on y pénètre sérieusement. Comme Crumb avec sa collection de 78 tours de vieux blues il vit dans le monde musical des ragtimes qui marquent la structure angulaire de son jeu de cubes. Cette nostalgie du temps passé résonne avec sa quête généalogique qu'il recompose dans une forme résolument contemporaine. Pathétique, son humour est forcément pince-sans-rire.
Building Stories est à double sens. Ce sont les histoires d'un petit immeuble livrées au lecteur pour qu'il se les construise à sa guise. C'est au nombre de ses interprétations que se révèle un chef d'œuvre.

→ Chris Ware, Building Stories, Delcourt, 69,50€

LE PAVÉ
Article du 7 février 2018


Moi qui crains que la lecture d'une bande dessinée ne me dure qu'un quart d'heure une fois pour toutes, je ne risque rien avec Chris Ware ! C'est une telle somme d'informations tant typo que graphiques que j'ai chaque fois l'impression de ne jamais en venir à bout, mais là c'est le pompon, 280 pages format 33,5 x 3 x 46,5 cm bourrées à craquer, d'une beauté architecturale à couper le souffle. Le seul problème est sa prise en mains. Pas question de lire ce pavé de 4 kilos, allongé sur le divan : il m'écraserait. Que peut-on attendre d'autre de la monographie d'un des plus grands dessinateurs actuels ? Une version française ? Oui, ce serait chouette, parce qu'en plus des reproductions incroyables il y a beaucoup à lire. Chris Ware avait d'abord été pour moi une énigme. Il livre ici les clefs, après les préfaces d'Ira Glass, Françoise Mouly et Art Spiegelman. Rappelant le sublimissime coffret Building Stories (chaudement recommandé dans son édition française chez Delcourt avant qu'il ne soit épuisé), l'ouvrage recèle des petits formats collés sur certaines pages.
Que dire de cette monographie que je n'ai déjà révélé dans mon article sur Les élucubrations de Chris Ware ? Qu'il y a à boire et à manger, mais l'entendre comme une mine insatiable de mets et breuvages plus surprenants les uns que les autres ! Qu'il faut de bonnes lunettes pour en apprécier tous les détails... Que chaque double page mérite l'achat. Que 50 euros pour cette montagne c'est donné. Que l'on y apprend que l'homme n'est pas à l'image des ses héros. Que le quotidien recèle les plus belles surprises de la vie. Que Ware sait le traduire mieux que quiconque en un rêve halluciné. Que sa critique du monde est évidemment toute en nuances. Que c'est un portrait forcément terrible de l'Amérique. Qu'il n'y a rien de surprenant d'y trouver un zootrope. Que tout cela ressemble à une énorme encyclopédie que l'on peut lire en l'ouvrant à n'importe quelle page. Émerveillement garanti.

→ Chris Ware, Monograph, relié, couverture cartonnée, version anglophone, ed. Rizzoli New York, à partir de 50€

jeudi 7 janvier 2021

Cinéphilie


Après avoir lu le Top 20 de Thierry Jousse des films anciens qu'il n'avait jamais vus avant cette année confinée, j'ai choisi ma propre liste, ici dans l'ordre chronologique. J'ai souligné le lien de ceux qui m'ont suscité un article.

Zoo in Budapest de Rowland V. Lee (1933)
Plusieurs films de Joseph Cornell (1936-65)
Le Livre noir (Reign of Terror ou The Black Book) d'Anthony Mann (1949)
Les contes merveilleux par Ray Harryhausen (1949-53)
Juliette ou la clé des songes de Marcel Carné (1950)
La version grand écran au format 1.66 de Johnny Guitar de Nicholas Ray (1954)
La Nuit quand le diable venait aussi appelé Les S.S. frappent la nuit (Nachts, wenn der Teufel kam) de Robert Siodmak (1957)
La condition de l'homme de Masaki Kobayashi (Ningen no jōken, 1959-61)
L'héritage des 500 000 de Toshiro Mifune (1963)
I basilischi de Lina Wertmüller (1963)
El Otro Cristobal d'Armand Gatti (1963)
Une poupée gonflable dans le désert d’Atsushi Yamatoya (1967)
Le Socrate de Robert Lapoujade (1968)
Adieu ma jolie (Farewell, My Lovely) de Dick Richards (1975)
Perfumed Nightmare de Kidlat Tahimik (1977)
Une famille dévoyée de Masayuki Suo (1984)
Pluie noire de Shōhei Imamura (1989)
Europa, Europa d'Agnieszka Holland (1990)

mercredi 6 janvier 2021

Le temps de la musique, le temps du politique


Le numéro 40 du Journal des Allumés du Jazz est à la hauteur des précédents, toujours aussi riche et passionnant. Il est d’autant plus indispensable que l'ancestral Jazz Mag est dévoyé par un rédacteur-en-chef paranoïaque qui n’a rien trouvé de mieux que de censurer les labels, en l’occurrence GRRR et nato, dont les producteurs auraient eu l’outrecuidance de critiquer ses couves et articles vintage au détriment de la scène vivante. C'est cocasse lorsqu'on sait que son prochain numéro est censé évoquer la résistance ! Drôle de conception de la presse et belle manière d'enterrer une revue que plus grand monde ne lit, et pour cause. Époque pitoyable comparée à l'ouverture d'esprit de son ancien rédac'chef, Philippe Carles. Cela rappelle aussi les "canons" de Télérama à l'époque où Jean Wagner y sévissait, ils équivalaient à la consécration suprême... Quant à Jazz News, il semble emboîter le pas à Jazz Mag depuis qu’il a été racheté par le même propriétaire, Édouard Rencker, PDG du groupe Makheia. La presse musicale est véritablement sinistrée, tous genres confondus, et la presse généraliste a perdu presque toutes ses colonnes qui étaient dédiées à la musique. Il reste quelques journalistes qui savent écrire, mais leur espace d'expression est une peau de chagrin.

Allumez donc la mèche, et cette fois, la rubrique Encyclopédie d’Albert Lory analyse les termes résilience, présentiel, distanciel et process, illustrés par Matthias Lehmann, Edith, Julien Mariolle et Gabriel Rebuffelo. Rappelons que ce journal « gratuit, à la périodicité diablement aléatoire » sollicite la participation de nombreux auteurs de bandes dessinées. Suivent cinq pages et demie intitulées Le temps de la musique, le temps du politique, témoignages passionnants et réveillés recueillis par Pierre Tenne et Jean Rochard avec Éric Beynel, Billie Brelok, Jean-Louis Comolli, François Corneloup, Gilles Coronado, D’ de Kabal, Élise Dabrowski, Denis Fournier, Antonin-Tri Hoang, Naïssam Jalal, Caroline Lemière, Frédéric Maurin, Fanny Ménégoz, Jacky Molard Quartet (Hélène Labarrière, Yannick Jory, Janick Martin, Jacky Molard), Basile Naudet, Jean-François Pauvros, Nicolas Souchal, Yoram Rosilio, Christian Tarting, Léa Trommenschlager, illustrées par Emre Orhun, Sylvie Fontaine, Andy Singer, Zou et les photographies de Jean-Pierre Levaray et Guy Le Querrec. Serge Adam remet les concerts sans public en perspective, illustration de Rocco. En demandant "Faut-il aller plus vite que la musique ?", le communiqué des Allumés pose les questions que le Centre national de la Musique fraîchement créé évacue : disques, petites structures, numérisation à outrance, droits d'auteur, empreinte carbone... Partout Le Tamis de l'essentiel fait froid dans le dos. Thierry Alba dessine le vertige. Jean-Brice Godet aborde La musique au temps du corona et s'entretient avec Raphaëlle Tchamitchian, Matthieu Malgrange, Félicie Bazelaire, Alexandre Pierrepont, Nawel Benziane, Timothée Quost, Mathieu Schoenahl, Anouchka Charbey, Julien Courquin, illustrés par Johan De Moor. En intro, il rappelle un texte prémonitoire de Marc Moulin, Big Brother de 2003 ! Le premier confinement a mis le Système D à l'honneur, mais le second a mis à mal le volontarisme. Changer ses habitudes est une bonne chose pour un artiste, à condition qu'il puisse exercer son art du partage. Pour The Healing Force, Jean Mestinard interroge les doutes de Paul Wacrenier photographié par Philippe Clin. Jazz Police, un intermède (L)BD de Pic et JR qui rappelle que la confrontation ne date pas d'aujourd'hui. Efix tire le portrait du Gredin, neuf et fringant syndicat des disquaires indépendants avec Julie David, Christophe Ouali et Yves Plouhinec interrogés par Allumette. On est à la moitié du canard et on a déjà passé plusieurs heures à le décortiquer. Il reste pourtant plus de chair sur la carcasse que la somme des numéros de Jazz Magazine de l'année !

Reprise de Jean-Brice Godet qui s'est intéressé au DOC, le Doigt dans l'Oreille du Chauve, un conglomérat d'activités résistantes en Normandie. La Bretagne n'est pas en reste, Gaby Kerdoncuff évoquant ses Échos-sillons, six maisons de disques et une ribambelle de musiciens et producteurs qui d'habitude "résisdansent" en se fichant du centralisme. Laurel fait sauter les disques comme des crêpes. Yec'hed mat ! Illustré par Anna Hymas, le texte de Jonathan Thomas, membre du CRAL (EHESS), évoque Des disques politiques historiques, avec la figure, inattendue pour certains, de Jean-Marie Le Pen ! Je précise que la SERP ne possédait pas que des enregistrements d'extrême-droite, mais aussi les droits des discours de Lénine, peut-être pour mieux faire passer la pilule ? Reprise de Pierre Tenne qui recense les encyclopédies du Net (Wikipedia, Discogs, Bandcamp...) pour un Saint Thomas Swing illustré par Nathalie Ferlut. L'inénarrable Pablo Cueco, soutenu par Johann de Moor, dévoile Les abîmes du complot ("Protégez-nous de ceux qui veulent nous sauver", Livre du Deuxième Confinement). Il est aussi l'auteur d'un rébus diabolique avec Denis Bourdaud. On retrouve le médecin-urgentiste Mohamed El Khebir, présent dans le numéro 39, évoquant le ras-le-bol du nouveau confinement, avec Zou se prenant pour Van Gogh. Terminons avec les nouveautés, parce que les Allumés ce sont aussi des centaines et des centaines de disques formidables vendus sur leur site. J'apprécie évidemment la chronique de mon Pique-nique au labo par un certain T.C. avant les dernières étincelles d'Allumette par Efix et Jiair et la photo de Le Querrec commentée cette fois par Antoine Péran.

Ce n'est pas tout ça, j'ai mon ménage à faire. J'espère ne pas vous avoir saoulés avec cette distribution digne d'un générique de film hollywoodien, mais il y a là plus qu'à boire et à manger. C'est du roboratif ! Alors d'ici le prochain numéro, abonnez-vous, c'est gratuit ! À moins que vous ne préfériez soutenir...

mardi 5 janvier 2021

Plus oh ! commandé par France Gall à Jean-Luc Godard


Je connaissais quelques publicités réalisées par Jean-Luc Godard comme l'aftershave Schick, les cigarettes La Parisienne, les jeans Marithé & François Girbaud, mais j'ignorais que France Gall lui avait commandé un clip à la mort de son compagnon, Michel Berger. Pour son nouvel album la chanteuse avait repris Plus haut composé pour elle en 1980. Après un long entretien à Rolle le 28 mars 1996, le cinéaste choisit la forme sur laquelle il travaillait alors, ses Histoire(s) du cinéma, pour raconter la métamorphose de l'art, de la beauté et de l'amour que permet le cinématographe. Je suis incapable de reconnaître tous les emprunts, mais on y voit des tableaux de Manet, Vinci et Goya, des photos de Marlene Dietrich et Charlie Chaplin, des extraits de They Live by Night de Nicholas Ray, Blanche-Neige de Walt Disney, La Belle et la Bête de Jean Cocteau... Et France Gall, son œil, sa bouche... La chanson sonne prémonitoire avec une coloration orphique que Godard souligne explicitement.


Le clip sera diffusé une seule fois le 20 avril 1996 sur M6, car il sera interdit d’antenne, Godard ne s’étant pas acquitté de tous les droits d'auteur. C'est le même problème qui a retardé de dix ans la sortie du coffret DVD des Histoire(s) du cinéma en France. Heureusement j'avais acheté le coffret japonais dont la particularité est d'offrir des entrées thématiques, mais comme ce répertoire est en japonais je n'ai jamais pu en profiter. La version française, acquise par la suite, me semble avoir été expurgée de quelques extraits. Ces emprunts sont probablement aussi la raison pour laquelle Le livre d'image, son chef d'œuvre le plus récent, n'est jamais sorti dans les salles de cinéma, mais uniquement ponctuellement dans des espaces culturels. L'emprunt, qu'il soit littéraire, pictural, cinématographique, voire musical, est la base de l'écriture de Jean-Luc Godard. la plupart des phrases que nous aimons citer de ses films proviennent en général des livres qu'il a lus. Comme la plupart sont dans le domaine public, cela ne posait pas le problème que généreront les extraits de films protégés becs et ongles par les producteurs. L'accord avec le label allemand ECM lui permit de piocher comme il voulait dans son catalogue sonore, mais il n'a pas pu bénéficier des mêmes dérogations avec d'autres firmes discographiques et encore moins avec l'industrie cinématographique. Faire du neuf avec du vieux est pourtant une voie passionnante, qu'elle soit écologique, analytique ou poétique. D'une part il n'y a pas de génération spontanée, d'autre part la citation devient création dès lors qu'elle produit un sens nouveau ou une émotion inédite, mais le droit va rarement dans ce sens !

lundi 4 janvier 2021

Étienne Brunet apprivoise le confinement à la clarinette basse


D'Étienne Brunet, en 2011 j'écrivais : " Étienne Brunet accouche d'un nouveau concept, comme chaque fois, avec les forceps. Fidèle qu'à lui-même, il reproduit les gènes d'un autre médium pour sortir du noir et crier rage ou désespoir. Pendant un an il aura creusé une ribambelle de logiciels de son et d'image pour faire naître son projet inspiré d'un roman à paraître. Quand cela ? On ne sait jamais. Tinnitus-Mojo est son histoire, celle d'un musicien qui a perdu l'audition d'une oreille et se lance éperdument dans la quête infinie des nouvelles technologies pour retrouver sa forme, ou, à défaut, l'inventer. " Étienne, rencontré il y a de 40 ans lorsqu'il jouait dans le trio Axolotl, a toujours choisi d'appuyer son art sur des concepts, qu'il enregistre Postcommunism Atmosphere avec Corneliu Stroe et Laurent Saiet, La légende du Franc Rock and Roll avec Saïet, Benjamin Ritter, Erick Borelva, Christophe Minck et Paul Rogers, Free/bifteck avec Daunik Lazro, Daniel Mille, Thierry Madiot, Borelva, Camel Zekri, Hubert Dupont, Julien Blaine et Fred van Hove aux grandes orgues avec qui il commet également Improvisations, ou Tips (Tribute to Steve Lacy) avec un petit ensemble, et bien d'autres albums où il saisit chaque fois l'essence-même de chaque culture, d'abord en CD, puis de plus en plus sur Internet, médium qui convient à ses élucubrations psychédéliques audiovisuelles. Ses livres, parce qu'il écrit comme il souffle, sont des disques de papier, rythmés et sonores. Isolé comme tous les artistes atypiques, seul comme tant de garçons de son âge égarés sur la Carte du Tendre, il lui a fallu composé avec le confinement.


Il a enfourché sa clarinette basse, fidèle Rossinante, et il a joué chaque jour des deux confinements, sur son balcon au printemps, dans sa chambre cet automne. C'est roots, enregistré à l’arrache avec son téléphone, mais ensuite réintégré à des images vidéographiques. Son passé de technicien à Canal+ lui aura peut-être servi à apprivoiser les machines. Dans le passé j'ai parfois joué avec Étienne, en trio avec son fils Léo à la Gameboy qui depuis est passé à la guitare baroque, au luth et au théorbe, en quartet avec Nicolas Clauss et Éric Échampard ; Étienne jouait alors du sax alto et de la cornemuse !


Étienne Brunet ne s'arrête jamais de défricher des territoires qu'il ne connaît pas, meilleure méthode pour ne pas s'endormir. De toute manière, comme tous les grands productifs, il meuble ses insomnies. On le retrouve à Bangkok avec un groupe thaïlandais, à Berlin avec le violoncelliste Tristan Honsinger, à Lisbonne dans un grand ensemble d'improvisateurs, commémorant Pierre Barouh qui fut longtemps son producteur dans un orchestre Saravah, avec les Africains Djeour Cissokho, Mamadou Faye et le groupe Allalaké ; il s'est aussi formé à l'écriture symphonique et collabore avec le plasticien Fred Sapey, avec les poètes Julien Blaine et Jacques Donguy...
Après l'ancien, Étienne vient de mettre en ligne son nouveau site, d'une grande richesse et profondeur. Le système, même dans ses marges, isole stupidement les compositeurs comme lui, travailleur acharné en liaison directe avec son temps, prêt à y laisser sa chemise, sa peau et son âme. Le succès est un concept absurde pour les explorateurs. Ce sont les risques qui donnent toute la saveur à la vie, car le chemin est toujours plus excitant que la destination.