Jean-Jacques Birgé

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mardi 1 décembre 2020

Radio Panik ce mardi soir à 20h


À l'occasion de la sortie du double CD Pique-Nique au labo qui rassemble 29 improvisateurs/trices, Nico Bogaerts m'invite sur RADIO PANIK (Bruxelles 105.4) ce soir et mardi prochain 8 décembre de 20h à 22h. Ce long entretien entrecoupé de musique est évidemment disponible en direct sur Internet et en podcast.
Nico Bogaerts revient sur mon passé, depuis Défense de avec Birgé Gorgé Shiroc (1975), disque-culte pour figurer sur la Nurse With Wound List, jusqu'aux deux albums parus pendant le premier et le second confinements, le pré-cité et Perspectives du XXIIe siècle.
Les questions affutées que l'homme de radio belge me pose m'incitent à évoquer cinquante années de création excitante, Un Drame Musical Instantané évidemment (1976-2008) avec Francis Gorgé et Bernard Vitet, et sous mon nom propre ces vingt dernières années. J'ignore à quoi ressembleront ces deux émissions de deux heures, mais notre entretien téléphonique dura 3 heures 20. Et comme de bien entendu j'ai l'impression de n'avoir rien dit !


Un peu de littérature en attendant ce soir, une jolie chronique de Xavier Prévost parue hier à propos du double CD Pique-nique au labo :

Double CD de rencontres suscitées par Jean-Jacques Birgé, sur une longue période, et comme toujours chez ce musicien, désir d'élaborer des objets musicaux et sonores très singuliers. C'est ce qu'il pratique depuis des lustres, et une fois encore il ne déroge pas. Toutes les plages retenues proviennent de plus d'une quinzaine d'albums virtuels publiés sur le site http://www.drame.org . Ça commence par un dialogue entre le violoncelle de Vincent Segal et le tenori-on (séquenceur où est échantillonnée, entre autres éléments, la voix d'Elsa Birgé), cela se terminera 22 plages plus tard avec la clarinette (et divers objets sonores) de Jean-Brice Godet, et la contrebasse de Nicholas Christenson, dialogue arbitré par divers instruments de Jean-Jacques Birgé. Rencontres à deux, parfois à trois, avec une foule de surprises musicales, mais aussi des moments de mélancolie, des bouffées de mystère ou de fantaisie débridée (deux plages successives avec Alexandra Grimal), des élans lyriques et compositionnels dans l'improvisation, des escapades vocales (Médéric Collignon, évidemment, Sophie Bernado, Élise Dabrowski...), des partenaires récurrents et inspirants (Antonin-Tri Hoang). Bref un voyage sensoriel et musical qui vaut son pesant d'inouï. Une immersion s'impose dans ces univers multiformes engendrés par le seul désir de 'faire musique ensemble'. Belle réussite et promesse, pour qui s'y plonge, de surprises jouissives.

Jean-Jacques Birgé invite Samuel Ber, Sophie Bernado, Amandine Casadamont, Nicholas Christenson, Médéric Collignon, Pascal Contet, Élise Dabrowski, Julien Desprez, Linda Edsjö, Jean-Brice Godet, Alexandra Grimal, Wassim Halal, Antonin-Tri Hoang, Karsten Hochapfel, Fanny Lasfargues, Mathias Lévy, Sylvain Lemêtre, Birgitte Lyregaard, Jocelyn Mienniel, Edward Perraud, Jonathan Pontier, Hasse Poulsen, Sylvain Rifflet, Eve Risser, Vincent Segal, Christelle Séry, Ravi Shardja, Jean-François Vrod - détail des instruments sur le site.
2010-2019, Bagnolet (Studio GRRR), et pour quelques plages Les Lilas (Le Triton) et Paris, Maison de Radio France
GRRR 2031-32 / Orkhêstra

Photo : Crasse-Tignasse (1993) avec Bernard Vitet et Gérard Siracusa © Jean Tholance

lundi 30 novembre 2020

Zappa 2020


A deux ou trois moments du film qu'Alex Winter a consacré à Frank Zappa je n'ai pu retenir mes larmes. Son documentaire est certainement le plus proche de la personnalité du compositeur américain qui déclencha ma vocation. En 1968 le disque We're Only In It For The Money provoqua sur moi un choc identique à celui qu'il ressentit à l'écoute de celui d'Edgard Varèse. Bien que rien ne semblait nous y préparer, tout se mettait en place, par la grâce de l'imagination fébrile d'adolescents rebelles. Autodidactes, encyclopédistes, archivistes, workaholics, producteurs indépendants, suite logique, la comparaison s'arrêtera là. En regardant ce nouveau documentaire je comprends l'attention qu'il me porta lorsque, ayant enjambé les barrières au Festival d'Amougies, je l'alpaguai en lui posant question sur question. Le cinéaste Bruce Bickford avait lui-même épaté mon idole en escaladant le mur de sa propriété avec deux bobines de ses incroyables animations. M'étant ensuite occupé de lui au Festival de Biot-Valbonne et saisissant sa personnalité complexe, je choisis le partage et l'amitié plutôt que la tour d'ivoire dans laquelle il allait s'enfermer.
Je savais qu'il n'avait pas d'amis, mais il avait beau revendiquer sa famille, femme et enfants, il ne leur épargnera pas d'absurdes fâcheries après sa mort en 1993, et il profita largement de sa vie de musicien en tournée en utilisant les filles d'une manière qui ne passe plus aujourd'hui. Si Winter dresse un portrait honnête de Zappa, il ne peut froisser la famille, et en particulier Gail, veuve intransigeante, disparue depuis. iI y a quatre ans j'avais déjà été emballé par le film de Thorsten Schütte, Eat That Question, mais ce Zappa millésimé 2020 ne néglige ni l'homme seul, ni le citoyen engagé politiquement, ni évidemment le musicien génial. Il faut le temps parfois pour que les langues se délient. Mike Keneally, Ian Underwood, Steve Vai, Pamela Des Barres, Bunk Gardner, Scott Thunes, Ruth Underwood témoignent. David Harrington, le violoniste du Kronos Quartet qui interprète ici None of The Above, me surprend lorsqu'il souligne le point commun qui unit Zappa, Charles Ives, Harry Partch ou Sun Ra, mes propres références en matière d'expérimentation...


La narration est de Zappa lui-même, travail de montage de haute-voltige. Les archives découvertes dans sa chambre forte située à la cave sont passionnantes, surtout lorsqu'il s'agit des films de famille du jeune Frank. Des plans mitraillette de la vie américaine, très courts, ponctuent les séquences, pour donner au film une coloration de film créatif, à l'image de l'humour corrosif de Zappa. Il est néanmoins étonnant que Captain Beefheart soit si peu présent dans ce panorama où la chronologie est malmenée fort à propos. Il faut certainement plusieurs films, d'innombrables témoignages, étudier son implication politique dans la vie américaine, écouter les 62 disques de son vivant et 53 qui suivront, pour embrasser véritablement le personnage de Frank Zappa, mais le film d'Alex Winter en réalise une bonne approche, sincère et relativement fidèle.
Je suis plus mitigé sur le triple CD qui prétend en livrer la bande-son. C'est une bonne compilation avec une douzaine d'inédits, mais les ponctuations musicales de John Frizzell, qui a coproduit le film, développées dans le troisième CD, m'ont semblé superfétatoires et il manque beaucoup de choses. Cet article n'étant pas plus objectif que d'habitude, j'ajoute que ce sont les débuts avec les premiers Mothers of Invention et les pièces symphoniques, en particulier à la fin de sa vie, donc celles interprétées par l'Ensemble Modern, qui m'ont séduit, alors que sa période plus "commerciale" (voir Valley Girls), très rock, m'a toujours profondément ennuyé, ce qui ne surprendra pas ceux et celles qui me connaissent. Il n'empêche que mon émotion est probablement due à l'époque, fin des années 60, où je ne jurais que par Frank Zappa avec un immense sentiment de solitude, en comparaison de la reconnaissance dont il commence seulement à jouir aujourd'hui.

vendredi 27 novembre 2020

Julie Driscoll, la voix du Swinging London


Article du 2 septembre 2007

Dès les premières mesures de Tropic of Capricorn, je reconnais l'orgue de Brian Auger que je n'ai pas entendu depuis des décennies. Lorsque Julie Driscoll attaque Czechoslovakia, je revois les chars entrer dans Prague. Le bref A Word About Colour m'attrape par surprise, je sens des larmes couler sur mes joues. Je remettrai le morceau plusieurs fois sur la platine et, chaque fois, mes poils se redresseront comme un seul homme. En commandant le cd Streetnoise, je ne m'attendais pas à ce qu'autant de souvenirs enfouis remontent à la surface. 1969 : le Jim Morrisson de Light My Fire, l'Indian Rope Man de Richie Havens (vidéo ci-dessus), When I was a Young Girg arrangé par Jools elle-même, la comédie musicale Hair dont j'assistai à la première parisienne, et toutes les autres chansons rappellent cette époque de révolte adolescente où nous avancions debout sous un soleil qui nous réchauffait le cœur à tous, ensemble, petits soldats de la paix en costumes de clowns. Streetnoise réfléchit particulièrement cet enthousiasme. La musique progressive se construisait sans préjugé comme un éclat de voix rayonnant. Les utopies croisaient l'engagement politique et la sexualité explosaient par tous les pores de la peau.


On retrouvera Julie Driscoll qui, en épousant Keith Tippett, deviendra Julie Tippetts, dans le mythique Centipede de son mari produit par Robert Fripp (orchestre de 55 musiciens parmi lesquels Ian Carr, Mongesi Fesa, Mark Charig, Elton Dean, Dudu Pukwana, Gary Windo, Alan Skidmore, Karl Jenkins, Nick Evans, Paul Rutherford, Maggie Nicols, Mike Patto, Zoot Money, Roy Babbington, trois batteurs dont John Marshall et Robert Wyatt, etc.), le Spontaneous Music Ensemble, Tropic Appetites de Carla Bley ou aux côtés de Robert Wyatt, Maggie Nicols, Phil Minton... Elle s'orienta alors vers une musique plus expérimentale, souvent improvisée. Brian Auger and The Trinity n'accompagnait pas Julie Driscoll, mais à eux cinq (le guitariste Gary Boyle, le bassiste Dave Ambrose et le batteur Clive Thacker ne sont curieusement pas cités sur le livret) ils formaient un groupe qui faisait le pont entre le jazz et le rhythm 'n blues avec ce son très Canterbury que je n'identifiai pas encore, un parfum très proche de Soft Machine.




Je brûle d'impatience de recevoir leurs autres albums pour retrouver leurs reprises de This Wheel's on Fire de Dylan, Seasons of the Witch de Donovan ou Save Me d'Aretha Franklin, alors je clique et je claque !

jeudi 26 novembre 2020

La marche des lucioles


Longtemps les lucioles me firent essentiellement penser à leur Tombeau, chef d'œuvre filmé par le réalisateur japonais d'animation Isao Takahata, évocation génialement déprimante de la guerre traversée par deux enfants après le bombardement de la ville de Kōbe. Et l'article des lucioles de Pier Paolo Pasolini ne nous remontera pas le moral. Pour mon soixantième anniversaire le photographe Michel Séméniako m'offrit heureusement un merveilleux tirage issu des lettres d'amour des mouches à feu qui m'accueille aujourd'hui chaque fois que je rentre à la maison. Le vent tournerait-il ? Ce n'est hélas pas l'impression que donne le climat politique de notre pays qui glisse dans l'horreur autoritaire, dérive honteuse au pays qui fut jadis celui des Droits de l'Homme.
Tandis que nous subissons la gestion criminelle de la crise dite sanitaire, paraît en Bretagne La marche des lucioles. Il est vrai que cette région a été relativement épargnée par le virus et, en jouant au chat et à la souris avec les Robocops décervelés, certains purent continuer à admirer l'horizon dégagé de l'océan, voire s'y baigner de lumière. Le disque des clarinettistes Étienne Cabaret et Christophe Rocher me fait justement penser à une gloire traversant les nuages. Si les lucioles sortent la nuit, leur métaphore représenterait-elle un photophore ? Leur album est lumineux, entraînant, joyeux, sautillant, il avance en faisant fi des mauvaises nouvelles.


Les clarinettes traditionnelles de Cabaret sont droites, celles de Rocher arrondies par le jazz. Ensemble ils forment Cabaret Rocher, de quoi danser en bord de mer, surtout en faisant des vagues. Sur le blog qu'ils consacrent à La marche des lucioles, ils évoquent les musiques engagées qui ont traversé l’histoire et invitent des artistes à s'inspirer chacun, chacune d'une des onze pièces qu'ils ont jouées en duo. La vidéaste Oona Spengler plonge, la graphiste Olivine Véla ajoute une image à celles qu'elle a créées pour la pochette, leur amie chinoise Luyi se rapproche des lucioles, Eric Legret photographie une danseuse, le compositeur et artiste visuel Rob Mazurek leur envoie un tableau, l'artiste vidéo Pierre Bussière traverse la forêt, Guy Le Querrec retrouve une photographie du soixantième anniversaire de ses parents prise à Rostrenen chez les parents d'Étienne Cabaret (!), l'illustration du chanteur breton et producteur de miel Jean-Daniel Bourdonnay souligne la colère des lucioles, la graphiste Sara Garagnani revient vers l'utopie...
Le temps que j'écrive mon article, la musique cède soudain la place au silence, le jour à la nuit, mais dans mon jardin les seules lucioles que je vois sont celles qui apparaissent en me frottant les yeux, incrédule, comme celles d'Étienne et Christophe font briller nos oreilles...

→ Cabaret Rocher, La marche des lucioles, CD Musiques Têtues, dist. L'autre distribution, 15€

mercredi 25 novembre 2020

Le cinéma américain censuré


Article du 22 juillet 2007

This Film Is Not Yet Rated est un formidable documentaire d'investigation de Kirby Dick sur la MPAA (Motion Pictures Association of America), l'organisation qui classe les films selon 5 catégories, du G de "pour tous" aux R "Restricted" et NC-17 "Interdit aux moins de 18 ans". Cela nous rappelle quelque chose, sauf que l'identité des membres de la commission est secrète, que la classification est bigrement ésotérique et tendancieuse, que le classement affecte toute la culture américaine qui, première industrie du pays, s'exporte mondialement ! Le film est haletant, cousin de ceux de Michael Moore lorsque le réalisateur engage deux détectives privées pour démasquer qui se cache derrière la commission et qui la dirige dans l'ombre. On apprend que les films d'Hollywood et les indépendants ne sont pas traités équitablement, que les scènes homos (masculines et féminines) sont pénalisées, que la violence extrême passe mieux que le sexe, que les studios d'Hollywood bénéficient de passe-droits, et que le secret laisse les mains totalement libres aux censeurs. Astucieuse, l'équipe de Kirby Dick révèle finalement leur identité...


Les témoignages sont captivants : les réalisateurs John Waters (A Dirty Shame), Kevin Smith (Clerks), Matt Stone (South Park), Kimberly Peirce (Boys Don't Cry), Atom Egoyan (Where the Truth Lies), Darren Aronofsky (Requiem for a Dream), Mary Harron (American Psycho), la comédienne Maria Bello (The Cooler), le distributeur Bingham Ray (co-foundateur de October Films et président de United Artists), des avocats, d'anciens censeurs et l'horrible Jack Valenti qui dirigea la MPAA pendant 38 ans avant de disparaître il y a quelques mois (en 2007). C'est drôle, captivant et révoltant, évidemment !

mardi 24 novembre 2020

Le masque


Après avoir moulé son masque en résine, Bernard Vitet l'avait peint argenté. Plus tard il fera le mouvement inverse en se teignant en noir les cheveux et la barbe, me faisant penser au Masque de Maupassant que Max Ophüls adapta au cinéma dans Le Plaisir. Bernard avait découpé un trou rond à l'endroit des lèvres, au diamètre de l'embouchure de sa trompette. Celle qui lui servait à produire son timbre velouté était évidemment derrière le masque, une fausse coulissant du tuyau jusqu'au lèvres pour faire illusion. Lorsqu'il tombait le masque, la trompette, ou le bugle, restait accrochée à ce visage semblable au sien. À la fin des années 70, pour une photo de groupe réalisée par Guy Le Querrec, dans le cadre de Jazz Magazine, réunissant la plupart des musiciens ayant joué avec Michel Portal, je ne sais plus qui s'était dévoué pour le porter en l'absence de Bernard. Mon camarade, qui ne terminait presque jamais ce qu'il avait commencé, m'imposa une séance pénible pour fabriquer également un masque à mon effigie, des pailles me sortant du nez pour respirer pendant qu'il étalait le plâtre sur mon visage. Mais il n'est pas allé jusqu'au bout...
Enfant j'adorais me déguiser en détournant les tissus de leur propos initial. J'ignore pourquoi cela déplaisait à mon père qui parlait de chienlit. Je portais des loups, des masques de carton, des postiches comme font les gosses, avec un col en fourrure en guise de barbe ou un bouchon de liège chauffé pour se dessiner des moustaches.


Rien à voir avec le torchon dont on nous oblige à nous couvrir le nez en plein air et que tout le monde tripote avec ses mains sales. Suffoquant, je n'en porte que dans les espaces fermés. Ma petite insuffisance respiratoire me le rend insupportable. Encore Le Masque d'Ophüls. J'en ai pourtant de très amusants commandés en Pologne chez Mr Gugu, Anonymous pour exprimer mon désaccord, le Joker terrorisant, coloré pour le quotidien, dragonisant très élégant, bandana intégré pour l'hiver aux références cosmique, Douanier Rousseau ou Klimt selon l'humeur. Le masque est devenu un accessoire vestimentaire comme les chaussettes et les chaussures, le bonnet et la ceinture...
Je me demande qu'est-ce que Bernard inventerait aujourd'hui. Il adorait bricoler des trucs auxquels personne n'aurait jamais pensé. La plupart du temps, il s'en serait passé, avec le prétexte de son éternelle clope au bec. Je l'ai vu en allumer une troisième alors qu'il en avait déjà une aux lèvres et qu'une seconde fumait seule dans le cendrier. Il a malheureusement fini sous assistance respiratoire, comme une sorte de masque mortuaire, mais il fumait toujours à côté de la bombonne d'oxygène au risque de faire exploser la baraque. Mon camarade ne faisait rien comme tout le monde, prenant souvent le pied inverse de l'évidence, avec une chance de tomber juste, tant les hommes se trompent. J'ai appris de lui à me demander s'il ne faudrait pas faire le contraire de ce qui est exigé ou attendu. Ce n'est pas systématique, mais c'est toujours une bonne question... Bernard me manque.

lundi 23 novembre 2020

Billie dans l'Amérique raciste


Déçu par Mangrove, un des épisodes de la mini-série Small Axe de Steve Mc Queen, énième film sur le racisme aux ressorts dramatiques tellement prévisibles, j'ai enchaîné avec le documentaire sur Billie Holiday réalisé par James Erskine. Si Mangrove évoque un groupe d'activistes noirs, appelé Mangrove 9, qui s'étaient révoltés au début des années 1970 contre le harcèlement raciste de la police londonienne, Billie met en parallèle l'histoire tragique d'une des plus grandes chanteuses de jazz, en tout cas celle qui m'émeut le plus, en butte au racisme américain avec celle d'une journaliste, Linda Lipnack Kuehl, mystérieusement suicidée, qui avait rassemblé 200 heures de témoignages audio sur son idole.


Il est extraordinaire d'entendre Charles Mingus, Tony Bennett, Sylvia Syms, Count Basie, Joe Jones, Barney Kessel, ses amants, ses avocats, ses proxénètes et même les agents du FBI qui l'ont arrêtée, parler de Billie. Le travail de colorisation, ridicule et iconoclaste lorsqu'il s'agit de cinéphilie, fonctionne très bien avec les documents d'archives. On plonge dans la vie de l'artiste, dans ses tourments masochistes, ses addictions, son combat contre le racisme, en particulier lorsqu'elle interprète la chanson Strange Fruit et, surtout, dans sa musique, sublime, poignante. Les superpositions d'archives de Billie et de la vie américaine donnent l'impression d'un road movie arty que les chansons semblent commenter. Les enregistrements inédits de Linda Lipnack Kuehl sont étonnants. Les photos, les films de Billie bouleversants.


En relatant la vie maudite des deux femmes, James Erskine dresse un portrait complexe des États Unis. L'absurde et la brutalité de cette période n'a hélas rien à envier avec ce que le monde fait toujours subir aux plus défavorisés. Le racisme mord-américain, que l'on ne peut pas comparer avec celui dont sont victimes en France les Noirs et les Maghrébins, est toujours aussi vivace, même si les lynchages ont été remplacés par des méthodes plus enveloppées. Comme en Afrique du Sud, les pauvres ont remplacé les Noirs, mais ce sont les mêmes, et la violence faite aux femmes, partout sur la planète, ne s'est pas tarie.

vendredi 20 novembre 2020

Plagieurs de plages


Article du 30 juillet 2007

Lorsque j'étais petit, j'écoutais chaque dimanche Francis Blanche démasquer les plagieurs dans son émission Marions-les. Les auditeurs appelaient pour débusquer les chansons originales des copies. Aujourd'hui, le site vinylmaniaque.com donne une liste de chansons "à marier" et un forum d'Audiofanzine.com traque d'étranges coïncidences.
Il y a deux jours, Franck Vigroux me montrait le blog samples.fr qui recense les plagiats musicaux, compare des morceaux à la mode avec d'anciennes versions et, surtout, recherche les morceaux d'où sont issus les samples de nos tubes du jour. Daft Punk ou Justice, par exemple, s'en trouvent démasqués. Ce sont carrément des passages entiers qui sont pompés. Mais boostés avec quel talent, ah, les beaux compresseurs à lampes ! Cela me rappelle un musicien "électronique" très en vue qui jouait de ses machines sans qu'elles soient branchées pendant que ses sbires jouaient les parties en fond de scène ou qu'une bande défilait en playback. Ces commerçants ont fait du vol un art de l'esbroufe, mais est-il possible de les appeler des musiciens ? Quand on pense que ça fait la couve de Télérama...
Il ne faut pas confondre plagiat et démarquage. Il n'y a pas de génération spontanée. Chaque créateur s'inspire, consciemment ou in consciemment, des œuvres qui l'ont précédé. Patrimoine et culture sont le terreau des créations les plus révolutionnaires. Mais la copie ou l'utilisation d'un passage pour produire les mêmes effets que l'original s'apparente à un délit.
En termes légaux, un plagieur s'en sortira pourtant sans problème s'il peut prouver que l'œuvre dont il s'est "inspiré" est elle-même issue d'un précédent morceau. La loi favorise donc les nids ! Un plagiat non dénoncé ouvrirait la porte à tous les abus ? Mais attention tout de même, le sampleur n'est pas sans reproche : si copier Gainsbourg n'est ainsi souvent pas trop risqué, le sampler (le terme "échantillonner" n'est pas passé dans les mœurs des pays colonisés) est une autre paire de manches, car l'enregistrement appartient à l'éditeur qui est alors beaucoup mieux protégé par la législation sur le droit d'auteurs que le compositeur mort depuis des décennies. En d'autres termes, même lorsque la musique est passée dans le domaine public, l'enregistrement est souvent encore protégé.
S'il y a des coïncidences troublantes, il y a aussi des récidivistes dont le métier est de voler, parce qu'ensuite ils seront mieux équipés pour vendre le fruit de leur larcin que les auteurs réels n'auront été capables de défendre leurs œuvres. Drôle d'histoire, l'histoire de l'art !

jeudi 19 novembre 2020

Jean-Luc Godard aura 90 ans demain


Longtemps je n'ai pu copier que les bandes-son des films que j'aimais. La vidéo domestique n'existait pas. Avec mon magnétophone à cassette audio portable j'enregistrais les films dans les salles de cinéma, la sonorité de chacune colorant la captation. En de rares occasions j'ai piraté la télévision, mais toujours sans image tant que la VHS ne fut pas commercialisée.

Je possède encore les cassettes audio du Tombeau hindou de Fritz Lang, La mort en ce jardin et Tristana de Luis Buñuel, Les enfants du paradis et Drôle de drame de Marcel Carné, Le chemin de Rio de Robert Siodmak (qui figure dans Trop d'adrénaline nuit, le premier 33 tours d'Un Drame Musical Instantané), La nuit américaine de François Truffaut, Johnny Guitar de Nicholas Ray en VF, Boudu sauvé des eaux, La règle du jeu, La grande illusion et Le carosse d'or de Jean Renoir, Le sang d'un poète, La belle et la bête, Orphée et Le testament d'Orphée de Jean Cocteau, les cinéastes de notre temps sur La première vague, Samuel Fuller, Lang et Godard, Le rebelle de King Vidor, Adieu Philippine de Jacques Rozier, Trafic de Jacques Tati, Les amants crucifiés de Mizoguchi Kenji et last but not least Masculin Féminin, Deux ou trois choses que je sais d'elle, La chinoise, Pierrot le fou, Numéro deux, et France tour détour deux enfants de Jean-Luc Godard.

Je composais alors des partitions sonores pour le cinéma qui intégrait voix, bruitages et musique, pensant à l'ensemble comme une partition musicale. Suivant Edgard Varèse, John Cage ainsi que Michel Fano et Aimé Agnel qui furent mes professeurs à l'Idhec, écouter ces cassettes me forma à penser toute organisation de sons comme musique. C'est dire qu'écouter les rééditions de Godard publiées par ECM me comble de joie. J'avais déjà l'imposant coffret de 5 CD Histoire(s) du cinéma (dont je possède également le texte édité par Gallimard et les DVD en versions française et japonaise) et les 4 courts métrages réalisés avec Anne-Marie Miéville. Je découvre la bande-son complète de Nouvelle vague qui tient sur 2 CD... J'ai écrit sur l'un et l'autre, comme sur Le livre d'image, son dernier chef d'œuvre.

Jean-Luc Godard est un grand romantique, ses partitions sont passionnelles. Même si l'on n'a jamais vu les films, leur transposition radiophonique a le pouvoir évocateur de la poésie. On n'y comprend rien, sauf l'essentiel. Les rimes sont sonores, l'usage des musiques fondamentalement dramatique. Comme toujours, chacun, chacune, y reconnaîtra l'extrait d'un roman, le dialogue d'un film, la musique d'un autre, nous renvoyant à notre mémoire parcellaire avec la profondeur de l'inconscient. Chaque fois s'ouvre une porte, qui n'est qu'à soi, dans l'œuvre du maître.

Les citations lui ont souvent donné du fil à retordre question droits d'auteur. En lui ouvrant son catalogue discographique, ECM lui a facilité les choses. On retrouve ainsi l'accordéon de Dino Saluzzi, les voix de Patti Smith ou Meredith Monk, la musique de Paul Hindemith, Arnold Schönberg, Heinz Holliger... François Musy a remixé numériquement la bande-son pour le disque. Et puis il y a les voix, comme me susurra un soir à l'oreille Jean-Pierre Léaud avec un ton de conspirateur, ici Alain Delon, Domiziana Giordano, Roland Amstutz, Laurence Cote, Jacques Dacqmine... Même si je préfère de loin Histoire(s) du cinéma, chef d'œuvre parmi les chefs d'œuvre, se laisser porter par la narration de Nouvelle Vague c'est passer 88 minutes dans les nuages, brouillard d'un rêve, retour au seul réel qui vaille le coup, la poésie.

Le livret du CD est rédigé par Claire Bartoli, auteur et comédienne non-voyante. Dans Le Regard intérieur, elle livre une interprétation analytique qui lui laisse "un petit goût subversif d'invisible et d'éternel".

mercredi 18 novembre 2020

Quelques images de Boby Lapointe


Lorsqu'un disque, un film, un livre (qui plus est, un catalogue d'exposition), est publié, j'ai appris qu'il ne fallait pas attendre qu'il soit épuisé s'il me faisait vraiment envie. Fut un temps où je n'en avais pas les moyens et je ferai des années plus tard les bouquinistes jusqu'à ce que je retrouve l'objet tant convoité. Aujourd'hui il m'arrive d'arpenter eBay ou LeBonCoin à condition que sa cote ne l'ait pas rendu prohibitif... C'est pire avec les instruments de musique électroniques les plus bizarres, donc les plus inventifs : comme ils sont peu demandés, ils disparaissent très vite du marché avant même d'être tout à fait mis au point ! Pour le Boby Lapointe j'ai vérifié qu'il existe encore ici ou là...

Article du 30 juin 2007

À côté des centaines de VHS enregistrées sur les chaînes de télévision qui occupent la rangée de derrière sur mes étagères, j'ai conservé quelques éditions que je remplace au fur et à mesure des sorties DVD. Ainsi Le dévédé de Boby Lapointe, remasterisé comme il se doit (avec options sonores dont je ne vois pas vraiment l'intérêt : 5.1, DTS, stéréo), vient colorer un début d'été bien gris (c'est vrai, L'été où est-il ?). Ce n'est pas que Boby soit une bête de scène, loin de là, sa timidité ne lui permettant que de hocher la tête ou les épaules, mais une grande tendresse se dégage de sa prestation minimaliste. À le regarder si sobre, j'ai l'impression de redécouvrir ses jeux de mots ferroviaires (un sens peut en cacher un autre) que nous croyions connaître par cœur. Les réalisations s'améliorent un peu avec Jean-Christophe Averty (From Two to Two) et la couleur vient rehausser le ton de la deuxième version d'Aragon et Castille ou Saucisson de cheval n°1. C'est probablement la première fois que l'on peut apprécier son étonnant duo avec Anne Sylvestre (Depuis le temps) qui ne figurait sur aucun des 33 tours originaux et que je ne retrouve pas non plus sur les deux doubles rééditions, dites L'intégrale et En public.


Ce dernier CD, live tranche avec les clips vidéo tous en playback. Y figurent en plus quelques inédits savoureux : une pub refusée pour une crème dessert (Jockey, c'est pas mauvais !), Lena par Fernand Raynaud, La Youpi... Allez !, Toto le tigre, Georges Perec s'étranglant de rire en lisant le texte Grimace ratatinée en rime à grasse matinée...
Les suppléments du dévédé constitueront pour les fans son véritable intérêt : un documentaire de 52 minutes Comprend qui veut. Comprend qui peut, Boby chantant Bruant (À Montparnasse, Camomille, C'est nous les joyeux), plein de petites raretés comme Place du Parvis, Le tube de toilette avec au porte-voix Pierre Doris sous-titré et un orchestre de plateau, l'extrait de Tirez sur le pianiste, etc.


Les paroles ont été publiées par Encre en 1983, bouquin réédité par Domens en 2000, avec son système bibinaire. Comme Raymond Queneau, Boby Lapointe avait de sérieuses bases mathématiques. Son système s'inspirait déjà du binaire et de l'hexadécimal. Il s'éteint le 29 juin 1972. L'absence de crédits sur le DVD est choquante, on ignore les auteurs, les arrangeurs, les dates, les réalisateurs, aucun livret quand ne se glissent pas quelques erreurs. Ce n'est pas ainsi qu'on lutte en faveur des supports matériels. Le héros de Pézenas aurait mérité que l'éditeur fasse correctement son travail. Dommage !
C'est bon de rire et de sourire de temps en temps. Ça réchauffe, et puis ça détend, comme bailler ou faire des galipettes. L'un n'empêche pas l'autre. Là Youpi... Allez !

mardi 17 novembre 2020

Spots de pub et annonces radio psychédéliques


Psychedelic Promos & Radio Spots est une collection de 8 CD contenant des centaines d'annonces de pub pour des clubs, des disques, des concerts, des films de 1966 à 1968. Mais le pompon, ce sont des pubs pour des produits de consommation portées par les plus grands groupes pop de l'époque. Ainsi les Cream vantent la bière Falstaff, Jefferson Airplane ou Canned Heat les pantalons Levi's, Frank Zappa les rasoirs électriques Remington, les Rolling Stones les Rice Krispies, Quicksilver la Chevy Camaro, les Who la US Air Force, James Brown le Department of Labor, les Turtles le Pepsi, les Troggs, les Moody Blues ou les Bee Gees le Coca, etc.


Si Frank Zappa fait la promo du film Cérémonie secrète ou d'un concert de Spirit, il y aussi beaucoup d'annonces moins compromettantes pour des disques (Beatles, Zappa, John and Yoko, Velvet Underground, Monkees, Neil Young, Byrds, Joni Mitchell, Steppenwolf...), des concerts (Monterey Pop Festival, Janis Joplin, Stooges, Grateful Dead, Fugs, Donovan...), des films (Easy Rider, Chappaqua). Dans tous les cas, ces extraits radiophoniques dessinent un étonnant portrait de cette époque "Peace & Love" quand l'expérimentation, la liberté et l'utopie étaient de saison ! C'est aussi une intéressante collection de jingles radiophoniques où la voix, la musique et le montage forment une trinité exemplaire. Goûtez donc le volume 1, déjà 1h13 (ci-dessus) !

lundi 16 novembre 2020

Musiques du monde arabe


Je ne me suis rarement senti aussi ignare en abordant un continent musical comme celui que Coline Houssais nous fait découvrir dans l'anthologie des Musiques du monde arabe qui vient de paraître. L'éditeur Le Mot et Le Reste s'est fait une spécialité d'ouvrages musicaux de référence(s) comme celui-ci. Si j'attends d'avoir tout lu pour en parler, cela risque de nous emmener loin. Chacun des 100 articles relatifs à un artiste mériterait qu'il soit connecté à une base de données sonores nous offrant d'en écouter quelques extraits. Cela reste assez abstrait au vu de l'éventail qui ne se contente pas de la musique strictement arabe, mais aborde les domaines berbère, kurde, nubien, libanais, etc., donc le Moyen Orient et l'Afrique du Nord. Les textes introductifs sont déjà passionnants, en termes d'histoire et de géographie, cherchant ce qu'il y a de commun à ces musiques si diverses. D'origine traditionnelle, elles évoluent aussi avec le temps, passant des campagnes à la ville, traditions orales et musique savante se retrouvant dans un panarabisme aux parfums très variés. Elles nous sont parvenues grâce à des passeurs qui ont voué une partie de leur vie à les faire connaître, particulièrement en France, conséquence critique du colonialisme. Depuis les années 50, les disques (et les cassettes, très en vogue dans leurs pays) leur ont permis de voyager. Coline Houssais préfère le concept de florilège à celui d'anthologie, et son approche sociohistorique n'est pas pour me déplaire, bien au contraire. Tant d'articles évitent de replacer les œuvres dans leur contexte qu'on n'y comprend rien du tout.
Je suis allé jeter un œil à ma vidéothèque (le cinéma égyptien, par exemple, fourmille de comédies et drames musicaux, sans compter Oum Kalsoum, Natacha Atlas et Transes de Nass El Ghiwane) ainsi qu'à ma discothèque, mieux fournie que je ne pensais : Fayrouz, Marcel Khalifé, Nassir Shamma, Mohammed Abdu, Kazem El Saher, Mohammed Abdel, Wahab, Asalah, Nagat, Abboud Abdel 'Ral, Abdel Kalim Hafez, Idir (sur lequel j'ai réalisé un film), Lili Boniche, Line Monty, Reinette L'Oranaise, Amina Alaoui, Laayoun El Kouchi, Dahmane El Harachi, Ahallil de Gouraba, Hasna El Becharia, Cheikha Rimitti, Khaled, Cheb Mami, Sofiane Saidi, Omar El Maghribi, Cirrus, Amazigh, Tartit, des compilations algériennes, mauritaniennes, soudanaises, éthiopiennes, de très vieilles archives et de jeunes musicien/ne/s comme Wassim Halal, Naïssam Jalal ou le Fanfaraï Big Band... D'autant que c'est la musique qu'écoutent mes chats lorsque je suis absent !
Je n'en reconnais qu'une dizaine dans le choix de Coline Houssais. C'est dire que je n'ai plus qu'à lire une fiche de temps en temps, puis googliser chaque artiste pour l'entendre si je veux faire mon chemin parmi l'immense nébuleuse qui se déploie devant mes yeux, et bientôt mes oreilles. Je vais évidemment commencer par sélectionner celles et ceux dont la description semble s'approcher de mes goûts. Mais cet ouvrage risque fort de m'en faire changer au fur et à mesure de la découverte...

→ Coline Houssais, Musiques du monde arabe, ed. Le Mot et le Reste, 22€

dimanche 15 novembre 2020

Le Haut-Karabagh en musique, en chant, en lamentations sur France Musique


À l'occasion des évènements dramatiques récents, Aliette de Laleu diffusait hier samedi le disque qu'avait enregistré sur place Richard Hayon et dont j'avais assuré la direction artistique, le montage et supervisé le mixage avec Silvio Soave, ainsi que la mise en forme des notes de pochette que j'avais demandé à Richard d'écrire à la main comme un journal de campagne. C'est une évocation bouleversante où la musique se joue sous et malgré les bombes...

Podcast de l'émission (5 minutes)
Disque épuisé, mais en ligne sur drame.org (55 minutes)
Article du 7 octobre 2020

samedi 14 novembre 2020

Hold-Up contre hold-up


J'ai envoyé, très tôt et sans commentaire, un lien vers Hold-Up à quelques amis avant de le regarder moi-même. Ayant pressenti que ce "film" allait faire polémique, j'ai pensé qu'il fallait mieux le voir (dans son intégralité) avant de lire les réactions de chacun/e, les lecteurs se contentant le plus souvent de reproduire les réactions de la presse aux ordres. Si Hold-Up est un fourre-tout aussi mal fichu sur le fond que sur la forme, il aborde néanmoins certaines questions intéressantes. Comme d'habitude, les lecteurs se contentent de peu avec les articles du Monde ou de Libé qui sont aussi superficiels que le film qu'ils critiquent. Le débat n'a pas lieu. Il le mériterait pourtant, analyse sérieuse à l'appui. D'une certaine manière, la mise au point de Monique Pinçon-Charlot amorce ce dont il est question...
J'ajoute que les qualificatifs conspirationniste ou complotiste qui fleurissent empêchent de réfléchir, même lorsqu'il s'agit d'inepties infondées... Quant aux fake news, les États en sont les spécialistes et les initiateurs, bien avant les réseaux sociaux qui leur emboîtent le pas... L'ambiance sociale est toujours pyramidale, le ton étant donné au plus haut niveau, que ce soit à la tête des États ou des entreprises... On s'inquiétera donc, par exemple, de la brutalité et de l'arbitraire du pouvoir actuel...

Illustration : André Robillard

vendredi 13 novembre 2020

Berlin Alexanderplatz, l'histoire se répéterait-elle ?


Quarante ans après sa réalisation et treize après cet article du 30 septembre 2007 la situation a encore empiré. De quoi s'inquiéter sérieusement. Mais, comme toujours, beaucoup préfèrent fermer les yeux pour ne pas être dérangés...

Berlin Alexanderplatz est considéré comme le chef d'œuvre de Rainer Werner Fassbinder. Lancé dans la saga de Franz Biberkopf qui dure plus de quinze heures "en treize épisodes et un épilogue", je me suis passionné pour ce portrait de l'Allemagne qui a subi le Traité de Versailles et s'enfonce dans le chômage et la pauvreté, préparant le lit du nazisme. Le roman d'Alfred Döblin avait déjà suscité une version en 1931 tourné par Piel Jutzi avec l'aide de l'auteur, de Karl Heinz Martin et Hans Wilhelm. [Depuis cet article, j'ai trouvé] une copie du plus expressionniste de tous les films, le Von morgens bis mitternachts (De l'aube à minuit) de Martin.
Entre 1979 et 1980, Fassbinder filme en 16mm, pour la télévision, cette histoire qu'il découpera en épisodes, sans que ce soit un feuilleton ; il est même recommandé de le voir de la façon la plus continue possible ! La copie éditée [jadis] par Carlotta offre une qualité inégalée [en occasion sur Rakuten]. Le coffret de 6 dvd est pourvu de longs suppléments aussi exceptionnels (Regards sur le tournage dans les décors avec le réalisateur, nombreux témoignages passionnants, restauration impeccable, etc.).


Nous ne pourrons ressortir indemnes de cette plongée dans les bas-fonds de la République de Weimar. On baigne dans ses fanges, la durée du film et son grain participant à la dépression noire. Fassbinder, par l'entremise de son anti-héros, pose des questions fondamentales sur l'intégrité de l'homme et ses faiblesses, son libre arbitre et sa manipulation, sur ses tourments face à une société corrompue qui le broie, mais aussi sa fierté d'y résister. La vie n'est pas juste, on le savait. La solidarité est le maître mot, on pouvait s'en douter. Mais certaines époques sont plus propices que d'autres à entraîner les peuples sur les pentes atroces de la déchéance, de la compromission et de l'horreur. Biberkopf, interprété par le massif Günter Lamprecht, est un homme comme les autres, ni pire ni meilleur. Au début du premier épisode, il sort de prison pour affronter le monde. Saura-t-il tenir ses bonnes résolutions ? Le sexe, l'alcool, le travail ne sont des valeurs ni positives ni négatives, mais elles sont toujours fatales. La situation historique n'a hélas rien d'anachronique. On retrouve tant de similitudes avec notre propre époque que c'est là que terreur et dégoût trouvent leur écho. Tout n'est pas sombre, les changements de ton sont fréquents et la longueur des épisodes variable. Les merveilleuses Barbara Sukowa and Hanna Schygulla illuminent le mélodrame où l'influence de Douglas Sirk est évidente. Prévoyez un week-end pluvieux [aujourd'hui on dira "profitez de l'enfermement"] et enfermez-vous dans le Berlin des années 20 pour savourer ce maelström des âmes.

L'épilogue : quatorze heures plus tard, R.W. Fassbinder se réapproprie cinématographiquement l'histoire sur un montage musical de chansons pop et d'extraits d'opéra. Cela se mérite ! Le cinéaste transpose explicitement les collages narratifs de Döblin que l'on avait pressentis dans les treize épisodes précédents. Le chaos va bon train sous le crâne de Biberkopf. La vie est un cauchemar, les personnages sont interchangeables, les situations identiques. Quelle place l'homme peut-il se faire sur la Terre ? Le procès final résoudra la question sobrement.

jeudi 12 novembre 2020

La haine est le salaire des pauvres


Depuis cet article du 27 juillet 2007, les propriétaires de certaines plateformes se sont érigés en censeurs et des lecteurs en délateurs. C'est le lot du bénévolat participatif anonyme. La brutalité des échanges virtuels n'a rien à voir avec la nécessité de composer dans la vie réelle en général.
Quant à la haine, elle se retranche derrière la liberté d'expression. Je chantais alors "Moins on en parle mieux on se porte." comme ma mère le répétait lorsqu'un journal pointait l'antisémitisme en gros titre de sa une. Les médias aux ordres qui dénoncent les crimes de désaxés en les attribuant à une quelconque idéologie savent très bien qu'ils créent des vocations morbides. Et ces leurres cachent les vrais problèmes, jamais abordés au Journal de 20 heures. Les faits, amplifiés ou édulcorés, remplacent l'analyse et la réflexion. Chaque fois que l'État interdit abusivement, il fabrique ce qu'il est censé combattre. Parfois sous contrôle, d'autres fois cela lui échappe simplement. Bête et méchant. Nocif, certainement...
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Hier [26 juillet 2007] j'ai dû effacer un paquet de propos racistes sur YouTube en commentaires de mon film Le sniper et j'ai techniquement interdit à leurs auteurs de continuer de se répandre. Internet favorise les échanges, mais certaines limites s'imposent. Libre à chaque rédacteur de jouer son rôle de modérateur en excluant la haine de son site.
Les commentaires qui y sont commis, souvent sous couvert d'anonymat, sont aussi de la responsabilité légale de celui qui les gère. Il est parfaitement attaquable en justice même si les phrases litigieuses ont été supprimées très vite. Cela explique que les commentaires de certains blogs nécessitent de passer par l'acceptation d'un modérateur avant de pouvoir être publiés.
N'empêche que cette haine est un douloureux retour à la réalité, même et surtout si elle est niée et bafouée. En 1991, je chantais Der Hass ist der Armen Lohn sur le disque Kind Lieder d'Un Drame Musical Instantané, une chanson que j'écrivis en partie en allemand avec en tête Un survivant de Varsovie, une des dernières œuvres d'Arnold Schönberg :



Der Rassenhass.
Je weniger davon dir Rede ist, um so besser fühlt man sich.
La haine raciale
Profitverschleierung'
La haine Le profit.

Der Hass ist der Armen Lohn
Je weniger davon dir Rede ist, um so besser fühlt man sich.
Denn diejenigen, die ihn einimpfen, wollen seinen Pelz,
Sein Robbenfell oder seine Schlangenhaut:
Elefanten Sterne!
Profit,
Je mehr davon die Rede ist, um so besser wird man sich fühlen.

La haine est le salaire des pauvres.
Moins on en parle mieux on se porte.
Targui, Palestiniens,
Le profit, source des maux,
Vous arrache la peau.

Was gibt es gerechteres als man selbst, der sich vermengt?
Völker in der Mehrzahl der Arten
Geben wir Cäsar das wenige, das ihm gebührt.
Für jeden einzelnen ist es viel,
Für alle zusammen ist es alles.

Photo de l'expo Kiefer au Grand Palais
Le texte du sniper - Exposition à Soft Target (Utrecht)
Texte original d'Un survivant de Varsovie (1947)

mercredi 11 novembre 2020

Crash de Cronenberg, réalisme des sens


Le format du coffret Ultra Collector de l'éditeur Carlotta correspond parfaitement à Crash de David Cronenberg, surtout parce que le film suscite de nombreuses questions auxquelles il est difficile de répondre. Présenté en 4K Ultra HD™ (format qui m'était jusqu'ici inconnu et qu'aucune de mes machines ne reconnaît !), Blu-Ray™ et DVD, il est accompagné d'une foule de suppléments passionnants : une rencontre vidéo avec l'acteur Viggo Mortensen (52mn) et le réalisateur, des entretiens inédits avec le chef-opérateur Peter Suschitzky, le producteur Jeremy Thomas, le compositeur Howard Shore (qui sont le ou les guitaristes ?), la directrice de casting Deirdre Bowen, d'autres avec l'auteur du roman initial J.G. Ballard, les acteurs James Spader, Holly Hunter, Deborah Kara Unger, Elias Koteas, etc., plus trois courts métrages (Le nid, Caméra et Le suicide du dernier juif sur Terre dans le dernier cinéma sur Terre), des bandes-annonces...
On n'en ressort pas indemne. Sans être aussi pénible, sa puissance provocatrice rappelle Salò ou les 120 journées de Sodome. Si le film de Pasolini est fondamentalement politique, celui de Cronenberg est essentiellement érotique. Or le fétichisme masochiste de la rencontre des corps et des automobiles dans la situation critique de l'accident interroge foncièrement nos propres fantasmes...


Si l'odeur de soufre vient des bolides écrabouillés, des cicatrices et des prothèses transformant les êtres désirants en androïdes expérimentaux, il ne faut jamais perdre de vue l'humour sous-jacent qui anime Cronenberg dans tous ses films, à l'instar de Kafka qui hurlait de rire en lisant Le château perché sur un tabouret, ou encore du facétieux Luis Buñuel. Les films du cinéaste canadien ne véhiculent aucun message, ne sont portés par aucune morale. Les faits sont là, cliniques. Libre à chacun/e de se faire son cinéma. Crash est une histoire d'amour entre des êtres humains qui ont choisi de passer à l'acte, de franchir la frontière qui nous cantonne majoritairement à nos fantasmes. L'opération est éminemment dangereuse, ce qui explique que peu d'entre nous s'amusent à passer de l'autre côté. Le jeu obsessionnel avec la mort tient d'une poésie brute qui s'est affranchie de toute rationalité.
La plasticité du film le transforme en objet esthétique, des nœuds autoroutiers à la lumière nocturne, des bolides froissés que certains sculpteurs ont vus exposés dans les musées d'art contemporain aux corps nus des acteurs et des actrices, de la pureté de leur glissement progressif du plaisir à la sublime absurdité du célèbre couple Eros et Thanatos... Dans le somptueux livre de 160 pages accompagnant les galettes argentées, les analyses d'Olivier Père, Sandrine Marques, Nicolas Tellop, Thierry Jousse livrent quelques pistes tandis que les entretiens de Cronenberg avec Serge Grünberg pour Les cahiers du cinéma ou très récemment avec Julien Gester dans Libération valident celles que ma sensibilité et ma cinéphilie avaient supputées ! Ce chef d'œuvre de 1996 lève un voile sur notre inconscient sans ne jamais l'ôter, laissant dans les limbes ce que nos vies doivent à la poésie.

→ David Cronenberg, Crash, coffret Ultra Collector, limité et numéroté à 3500 exemplaires, 4K Ultra HD™+ Blu-Ray™+DVD avec livre illustré de 160 pages, ed. Carlotta, 50€ (éditions individuelles Blu-Ray ou DVD sans le livre, mais avec tout de même plus de 3 heures de suppléments exclusifs, 20€)

mardi 10 novembre 2020

Le Kronos Quartet et leurs amis célèbrent Pete Seeger


Le dernier album du Kronos Quartet tombe à pic en cette période où le capitalisme n'a rien trouvé de mieux pour se régénérer que d'isoler les individus les uns des autres sous prétexte d'une pandémie qui n'est ni la première, ni hélas la dernière, et certes pas le plus meurtrier des fléaux qui s'abattent sur l'humanité et la planète. Sur le point de s'écrouler, le capitalisme international a choisi une manière habile de rebattre les cartes, laissant sur le carreau des dizaines, voire des centaines de millions de personnes, évidemment les plus pauvres. En choisissant les chansons de Pete Seeger, le violoniste David Harrington se réfère explicitement à l'incontournable best-seller d'Howard Zinn publié en 1980, Une histoire populaire des États-Unis. Sa vision alternative de l'histoire de son pays, loin des mythes des Pères fondateurs, rappelle que les fake news les plus énormes ont toujours été proférées par les États et non par les résistants qui pensent par eux-mêmes, s'élevant contre la Fabrique du consentement.
"S'il reste encore un monde dans un siècle, il sera sauvé par dix millions de petites choses. Le pouvoir peut briser n'importe qsuel gros truc. Ils peuvent le corrompre ou le coopter de l'intérieur, ou ils peuvent l'attaquer de l'extérieur. Mais que peuvent-ils contre dis millions de petites choses ? En briser deux ou trois, et trois autres jailliront !" (Pete Seeger)
Pionnier de la musique folk avec Woody Guthrie, Pete Seeger a toujours valorisé l'union et la solidarité pour lutter contre l'exploitation dont les travailleurs sont victimes. "Beaucoup de petites pierres ensemble construisent une arche, une toute seule pas grand chose... Des gouttes d'eau font tourner un moulin, une seule ne rime à rien." Et Zinn de répondre à Harrington que l'on peut tous changer le monde si l'on est nombreux et ensemble, ajoutant que les puissants craignent les musiciens et les artistes. Cette parole explique le saccage en règle dont ceux-ci sont les victimes en cas de putsch réactionnaire.
Je ne me souvenais pas que Seeger avait participé à l'élaboration de If I Had a Hammer (dont la traduction française avait gommé l'aspect subversif), Waist Deep in The Big Muddy (reprise en français par Graeme Alwright sous le titre Jusqu'à la ceinture), Kisses Sweeter Than Wine (sublime version de Nana Mouskouri dans une traduction de Boris Vian), Mbube (Wimoweh/The Lion Sleeps Tonight), l'hymne pacifiste Where Have All The Flowers Gone? (écrit avec Lee Hays)... Pete Seger a donc souvent repris des traditionnels qu'il a adaptés ou chantés comme We Shall Overcome, Jarama Valley, Anda Jaleo de Federico Garcia Lorca, Turn, Turn, Turn dont il a composé la musique sur des paroles issues du livre biblique de l'Ecclésiaste et repris par les Byrds... Avec Which Side Are You On?, The President Sang Amazing Grace, Raghupati Raghav Raja Ram, Garbage, Step By Step, le recueil constitue un hommage exceptionnel au musicien américain sur des arrangements très réussis de Jacob Garchik. L'empreinte entraînante du Kronos Quartet reste indélébile. À mi-parcours, dans la pièce de montage très radiophonique composée par Garchik, Storyteller, que j'apprécie particulièrement et pour cause, on entend Pete Seeger et l'ethnomusicologue Alan Lomax, et l'on reconnaît l'influence du producteur Hal Willner, récemment disparu, à qui le disque est dédié.
Le livret anglophone de 44 pages, qui reproduit les paroles des folk songs (portées par Sam Amidon, Maria Arnal, Brian Carpenter, Nikky Finney, Lee Knight, Meklit, Aoife O’Donovan et les écoliers des classes élémentaires de Francis Scott Key and Monroe à San Francisco) les resitue dans leur contexte politique, mais aussi musical, sans omettre l'apport de la musique classique que Seeger connaissait bien. Le Kronos a toujours soutenu les musiques traditionnelles et les compositeurs contemporains de tous les continents, créant un melting pot respectant les diverses cultures tout en se les appropriant

→ Kronos Quartet & Friends Celebrate Pete Seeger, Long Time Passing, CD Smithsonian Folkways Recordings

lundi 9 novembre 2020

Lionel Martin en situation


Si le premier envoi s'est égaré, entendre qu'il a fait le bonheur d'un postier indélicat, j'ai réussi à récupérer le second à la Poste des Malassis. Les vinyles ne rentrant pas dans les boîtes aux lettres homologuées et les lettres, contrairement aux Colissimo, ne possédant pas de numéro de suivi, c'est chaque fois une galère, d'autant qu'il faut que je fasse un bon bout de chemin jusqu'à l'une des succursales et la queue pour que l'on me réponde qu'on m'appellera lorsqu'ils auront retrouvé l'objet !
Lorsque je dis que le premier envoi a fait le bonheur d'un postier indélicat, c'est à prendre au pied de la lettre (non suivie, on l'a déjà dit). Sous une belle pochette de Robert Combas qui s'ouvre sur deux autres peintures, se cache un projet du saxophoniste Lionel Martin et de Bertrand Larrieu en charge des prises de son. Solos a été enregistré in situ dans des lieux publics : sous un pont à Goussainville, dans le métro à Paris, les champs de la Beauce, le long de la Loire... Or le paysage s'imprime sur les compositions overdubées (les saxophones et la batterie joués par Martin se superposent pour composer un petit orchestre où Larrieu s'ajoute, synthé, batterie et surtout le mixage). Arthur Rimbaud y va de son "Je est un autre" pour souligner la schizophrénie de l'exercice. Et le temps de laisser passer les nuages, puisque, enregistrés en 2019, Introduction Vibration, Fiction, 11h13 Éternité et Réalité ont été retravaillées l'année suivante. La face B du vinyle se clôt sur un morceau technoïde, La chute Hello Mr Gaga. Mais toutes les pièces sont chantantes et peut-être dansantes, or comme je ne suis un empoté je fais banquette pendant que les filles se trémoussent. En tout cas, c'est soigné et l'ensemble, pour une fois, justifie vraiment le format.


Dans le même paquet était glissé un CD live de l'anthologie Louis Moreau Gottschalk, précurseur du ragtime et du jazz, intitulée Jazz before Jazz 2 que Lionel Martin partage avec le pianiste Mario Stantchev. On retrouve les influences diffuses du new orleans que j'avais chroniquées il y a 5 ans. Mais là c'est en concert, un plaisir qui se perd par temps de confinement débile où l'on a le droit de s'entasser dans le métro, mais pas de garder ses distances dans une salle de spectacle. C'est frais, à la fois historique et moderne. Gottschalk a écrit toutes ses pièces entre 1842 (il avait 13 ans) et 1869 (il est mort à 40). Le duo leur instille un élixir de jouvence.

→ Lionel Martin, Solos, LP Ouch!Records, 24€ (version numérique sur Cristal Recods)
→ Mario Stantchev & Lionel Martin,Jazz Before Jazz 2 - Live at Opera Underground, CD Ouch!Records, 7,99€

vendredi 6 novembre 2020

La condition de l'homme


Carlotta ne pouvait trouver meilleur moment pour publier La condition de l'homme (Ningen no jōken, 1959-61), le chef d'œuvre de Masaki Kobayashi. D'abord parce qu'en temps de confinement forcé un film de 9h45 est une aubaine, ensuite parce qu'il s'agit d'un pamphlet virulent contre la guerre et surtout une révolte fondamentale contre l'autorité, absurde et mortifère.
Adapté d'un roman de Junpei Gomikawa dont il épouse les 6 parties en les regroupant en trois longs épisodes : Partie 1 - Il n’y a pas de plus grand amour / Partie 2 - Le chemin de l’éternité / Partie 3 - La prière du soldat, le film est porté par un humanisme radical qui voit le héros subir brimades et maltraitances de la part de l'administration, de l'armée et de la veulerie des hommes. Je ne suis pas certain que la traduction des titres reflète correctement les intentions du réalisateur, mais la fresque cinématographique est somptueuse dans son magnifique noir et blanc. L'histoire se passe de 1943 à 1945 dans la Mandchourie occupée par les Japonais. Dans la première partie, pour ne pas accepter de couvrir la corruption et les conditions de travail inhumaines infligées aux prisonniers chinois, Kaji est rétrogradé. Dans la seconde, l'armée japonaise, où il est enrôlé de force comme simple soldat, en prend pour son grade. La troisième est la plus passionnante, pathétique et bouleversante, d'avoir traversé avec lui toute la bêtise humaine, les paysages inhospitaliers, et admiré le courage stoïque dont il fait preuve pour rester digne face à lui-même, malgré la pire adversité et d'inévitables contradictions. L'amour de sa compagne plus que la fidélité à son pays lui permet de garder son cap, alors qu'il est attiré par le communisme de l'ennemi russe. Mais la guerre, la lâcheté, le machisme et le pouvoir fabriquent partout les mêmes êtres humains. Aujourd'hui où la peur façonne l'obéissance, où la brutalité des lois annonce le pire, La condition de l'homme est un phare pour les hommes de bonne volonté.


La bande-annonce ci-dessus a été réalisée avant le somptueux master restauré en HD qui était jusqu'ici inédit en Blu-Ray. Un livret de 32 pages très instructif, rédigé par Claire-Akiko Brisset, accompagne les 3 parties de ce chef d'œuvre du cinéma japonais, longtemps laissé de côté, justement pour des raisons techniques.

→ Masaki Kobayashi, La condition de l'homme, 3 Blu-Ray Carlotta, 35€