70 Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

vendredi 5 juin 2026

L'amie silencieuse


Le titre français du dernier film d'Ildikó Enyedi est bizarrement en anglais. La bizarrerie vient du fait que le titre original allemand Stille Freundin est au féminin, ce que ne rend pas l'anglais Silent Friend. C'est pourtant une nuance importante pour un arbre sexué, ou plus exactement dioïque, comme le gingko biloba, principal "personnage" de cette fabuleuse histoire qui se passe à trois époques, avec en témoin cet arbre majestueux, apparu il y a plus de 270 millions d'années. Ce fossile vivant, dit panchronique, possède des feuilles en forme d'éventail. Certains gingkos vivent jusqu'à 3000 ans. J'ignore quel âge à celui du jardin botanique de l'université de Marbourg où eut lieu le tournage, mais il est nettement plus imposant que celui de mon jardin, planté il y a seulement 13 ans pour mon soixantième anniversaire ! J'espère que c'est un mâle, car celui d'Alice s'est révélé une femelle dont la particularité est de produire des ovules dont l'odeur de beurre rance ou de vomissure à l'automne est particulièrement désagréable !
Que le gingko du film soit une femelle n'est pas anodin, parce qu'il ou elle interfère avec les expériences des trois protagonistes successifs, que ce soit l'étudiante de 1908 victime du machisme ambiant, de l'étudiant timide des années 1970 ou du professeur chinois isolé dans l'université à cause du confinement de 2020. Si chacun/e l'étudie, par la photographie, l'électricité ou les ondes cérébrales, ils entretiennent tous les trois un rapport poétique au même arbre. Quasi animiste, je vibre en sympathie avec cette approche qui considère les plantes comme des êtres vivants, ce qui m'a toujours laissé penser que les végétariens avaient peu d'imagination. Cela m'arrange aussi, j'avoue. Comme il m'est arrivé d'entretenir des rapports sensuels avec certains arbres, je suis passionné par toutes les expériences révélant leurs pouvoirs de communication.
Le film de la cinéaste hongroise est un de ses plus beaux, avec Mon XXe siècle (Az én XX. századom, 1989) et Corps et Âme (Testről és lélekrő, 2017). Je m'en suis fait un festival depuis que Pierre Oscar me les a suggérés. Tous abordent la communication mystérieuse entre les êtres, que ce soit dans les rêves, à distance ou entre espèces. Nous faisons semblant de tout maîtriser, au risque de tout annihiler, mais nous ne savons pas grand chose de la vie sur Terre, notre arrogance nous poussant à détruire au lieu de nous inspirer de la nature ou des anciens. Loin de tout mysticisme, j'avance en poète ou en scientifique, privilégiant les équations à plusieurs inconnues, des notions comme ±∞, les questions plutôt que les réponses, les visées circonlocutoires plutôt que l'héliocentrisme !

jeudi 4 juin 2026

Images sonores in TK-21


Comme j'avais écrit un long texte dans le précédent numéro de TK-21 (#175) j'ai pensé ne rien dire dans le suivant (#176). Les deux fêtent le 15ème anniversaire de la revue en ligne. Je ne vais donc pas en rajouter, mais vous envoyer dare-dare écouter mes douze images sonores dont j'ai laissé le choix de l'ordre à la rédaction : Stromboli, Otaries, Amazon, Claviers, Danse, Accident, Pierrot, Instruments, Victoria, Bunker, Perruches, Vagues.
Mais vous trouverez aussi des dessins de Geneviève Hergott, de Dan Hayon, d'Alain Nahum, ceux d'Elisa Tan commentés par Diana Quinby, des animations de Peter KOLéOM (Bernard Gast) par Annette Michelson, des photographies de Miji Yoon par Camille Gajate, de Vivianne Mok par Jean-Paul Gavard-Perret, la Biennale de Venise par les yeux de Dominiqe Moulon, une photo de Sabine Massenet, celles de Jean Bescos, de Gilles Desrozier, 154 pages à tourner de Axel Léotard et Dunia Ambatlle, vous pourrez écouter du jazz latino proposé par Pedro Alzuru, vous croirez lire Pierre Faucomprez, Dominique Mérigard, Irène Jonas, Jean-François Lyotard par Christian Ruby, Thomas Zoritchak ou un hommage à Roland Barthes par Chong Jae-Kyoo alors que, pour la plupart, il s'agit encore et toujours d'images. C'est copieux, c'est riche, ça fait rêver, ça fait penser, ça ne fait pas de mal en ces temps où pointe l'obscurantisme...

mercredi 3 juin 2026

Le TransEuropeExpress Ensemble de Hans Lüdemann


L'indispensable site Citizen Jazz aura bientôt la primeur de mes chroniques de disques, même si je les publierai dans cette colonne quelques jours plus tard. J'imagine que leur ton ne différera pas vraiment de celui que je tente de préserver depuis 22 ans ici et depuis une quinzaine d'années sur Mediapart, en toute subjectivité. Je suis aussi curieux de retrouver celles que j'écrivais, par exemple, pour Muziq ou Jazz Mag du temps où je n'étais pas blacklisté par leur boudeur et revanchard rédac' chef qui ne supporta pas, il y a plus de 15 ans, mes critiques sur les couves racoleuses. Il est certain que l'exquise rubrique de mon camarade Pablo Cueco, dans le cadre du Journal des Allumés, intitulée La critique de la critique ne lui fit pas non plus que des amis ! Mais pour aujourd'hui je me replie une fois de plus sur une des excellentes productions du label hongrois BMC.

On The Edges 4 est le quatrième album du pianiste Hans Lüdemann et de son TransEuropeExpress Ensemble, un orchestre composé de musiciens français et allemands depuis le Festival Jazzdor de 2018. Chaque nouveau projet possédant un axe à partir duquel le compositeur développe son propre univers, le petit nouveau part de la rencontre avec la flûtiste turque Burcu Karadağ. Or le ney dont elle joue oblige Lüdemann à trouver des astuces pour s'adapter aux modes orientaux et le résultat est tout à fait enthousiasmant. Pour ce jazz moderne, à la fois entraînant et lyrique, il est remarquablement secondé par des musicien/ne/s français/e/s dont j'adore le travail et que j'ai eu la joie de croiser musicalement : le tromboniste Yves Robert, la saxophoniste Alexandra Grimal (ténor, soprano, sopranino) et le violoniste Régis Huby. Côté allemand, sans que l'on sente pour autant la frontière, comme lorsqu'on traverse physiquement le Rhin, la saxophoniste alto Angelika Niescier, le guitariste Ronny Graupe, la contrebassiste Clara Daübler et le percussionniste Dejan Terzić complètent l'ensemble avec évidemment Burcu Karadağ à la flûte en bambou. Cuivre, anches, flûte, cordes, percussion, tous les timbres font corps. Les pièces s'équilibrent merveilleusement entre le jeu d'ensemble, les soli de chacun/e et l'inspiration orientale. L'album me donne envie d'écouter les trois précédents que je ne connais pas...

→ Hans Lüdemann et le TransEuropeExpress Ensemble, On The Edges 4, CD BMC, 11€, dist. Socadisc

mardi 2 juin 2026

Vitet en couve de Vern et Christin


Il existe d'incroyables coïncidences. Encore faut-il avoir l'œil ! Comme nous nous promenions à La Roche-Ballue où avait lieu un sympathique vide-grenier appelé là "chineries", Nicolas Chedmail tombe sur une bande dessinée de Christin et Vern intitulée en douce, le bonheur. La couverture montre un musicien soufflant dans un shalmaï, image directement empruntée à la pochette du disque Mehr Licht ! de Bernard Vitet, photographie qu'il avait lui-même triturée à la photocopieuse d'après un cliché d'Isabelle Marmande. Cela ne fait aucun doute, d'autant que Bernard m'a plusieurs fois parlé d'un copain dessinateur de bédé qui s'appelait Jean Vern et que je ne crois pas avoir jamais rencontré. Or mardi dernier, anniversaire de la naissance de mon camarade, je publiais un article illustré par la photo originale !


Nicolas m'en ayant fait cadeau, je découvre la bédé, publiée chez Dargaud en liaison avec le journal Pilote en 1978, de Pierre Christin (Valérian ; Rumeurs sur le Rouergue avec Tardi, La ville qui n'existait pas avec Bilal, etc.) et Vern (également saxophoniste d'un quintet de free jazz, où officie, entre autres, le saxophoniste-flûtiste allemand Ronnie Beer, avec une préface de Patrice Blanc-Francard ("Bonjour c'est Pop 2 !"). Si les dessins sont carrément pop, voire psychédéliques, il n'y a pas beaucoup de bandes dessinées où sont cités Cecil Taylor, Gary Burton, Gil Evans et McCoy Tyner. Les titres des histoires réfléchissent bien les années 70 : Underground, Overdose, Trip, Rétro Blues, Carnets d'un anthropologue frappé de folie. Une époque fleurie, concentré d'utopie dont la musique est le vecteur.

lundi 1 juin 2026

Odyssée de l'oubli par Anne et Patrick Poirier


L'approche avait mal commencé. On n'était pas dans la fiction, mais les deux pieds dans le réel. La sécurité du Musée d'Arts de Nantes me refuse l'entrée à l'exposition des Poirier parce que ma valise ne répond pas au Plan Vigipirate. Pourtant leurs casiers sont largement assez grands pour la contenir. Mais la loi c'est la loi, et le Plan Vigipirate, officialisé en 1991, sert plus à créer un climat de peur dans la population qu'à empêcher d'hypothétiques attentats terroristes. Cette raideur administrative oblige donc un homme de plus de 70 ans à traîner sa valise pendant trente minutes en pleine canicule pour trouver un lieu dédié à la garde de bagages. Je ne parle même pas des escaliers à gravir chaque fois, parce qu'il a fallu y aller, y retourner pour arriver à l'heure à mon rendez-vous suivant. J'ai donc perdu une heure à suer sang et eau plutôt qu'à prendre mon temps dans cette fabuleuse exposition présentée jusqu'au 30 août. C'est un comble, pour ce couple d'artistes qui se considère issu d'un « monde en ruines », où l'Ange de l'Histoire de Walter Benjamin voit « la violence qui s'accumule » ! Anne et Patrick Poirier mettent en scène la fin du monde qui a de fait débuté avec son édification.


Le Patio abrite La Cité des Ombres, une ville imaginaire où tout est blanc. Le lieu n'est pas anodin, le cercueil du père de Patrick Poirier y a été hébergé quelque temps après qu'il ait été victime des bombardements sur Nantes ! Des phrases en néon encerclent l'installation phénoménale en forme de cerveau. Dans cette nécropole résonne de temps en temps la pièce inédite pour violon composée par Éric Tanguy, interprétée par Jùlia Pusker. Alain-Guillaume, le fils d'Anne Poirier, décédé en 2002 à l'âge de 33 ans, est réapparu dans un rêve. Les deux immenses gongs sont muets. Pour combien de temps ? Ce mot revient souvent, il passe, comme les rêves, mais les ruines y résistent. Le verre explose sous les vibrations, les copies sont brisées à coups de masse. Les plumes blanches équilibrent la douleur. "Quelle la différence y a-t-il entre un kilo de plumes et un kilo de plomb ?" était une des premières devinettes que j'ai entendue enfant.


Dans la Chapelle de l'Oratoire plongée dans l'obscurité tout est noir. Contraste. L'incendie de la grande bibliothèque est sculptée avec du charbon. C'est notre mémoire. Les barbares savent que l'incendie est définitif. Ils sont toujours à l'œuvre, la Bête est insatiable. Sous une bulle transparente, Danger Zone évoque l'immense risque que présente l'avenir. Si nous continuons à vivre en lâches, guerres et pollution auront raison de notre monde.
J'ai adoré cette exposition, pleine d'autres éléments qui vont chercher loin dans notre subconscient, y reconnaissant une transposition plastique que je m'évertue à construire en musique en laissant au visiteur, à l'auditeur ou au spectateur, le soin d'imaginer sa propre interprétation. Les Poirier inventent une fiction terrible, qui n'est qu'un reflet du réel. C'est le propre de la poésie, quelle que soit la forme qu'elle emprunte. Un regard personnel sur ce qui nous est commun et que parfois nous préférons ne pas voir.

→ Anne et Patrick Poirier, Odyssée de l'oubli, exposition au Musée des Arts de Nantes, jusqu'au 30 août 2026 - Le billet d'entrée inclut l'accès au reste du musée où figure déjà une sculpture des Poirier. Un livret en Facile à Lire et à Comprendre (FALC) est proposé pour découvrir l’exposition. Une version papier est disponible sur demande à l’entrée. Le livret est téléchargeable.

vendredi 29 mai 2026

La Porte du Paradis


La revendication de chef d'œuvre incite à la suspicion lorsqu'il s'agit d'œuvres récentes. Les journalistes relayant les services de communication annoncent toujours le dernier disque, le dernier film d'un auteur comme son meilleur, pour rattraper le coche qu'ils ont raté quelques années auparavant, d'où une forte déception qui ne profite nullement aux artistes encensés indûment dans l'instant. Suscitée par une même démarche mercantile, l'annonce de versions cinématographiques intégrales jette un doute sur leur opportunité. Il existe pourtant des films dont la version remasterisée et rendue à sa forme avant charcutage rend justice à son réalisateur. Qu'à l'instar de la version disparue de 9 heures des Rapaces (Greed) d'Eric von Stroheim on ne regrette pas éternellement ce que les diktats de production ou de distribution ont saccagé. La version Redux d'Apocalypse Now de Francis Ford Coppola fait partie de ces joyaux qui prennent leur véritable sens seulement après qu'une version conforme aux souhaits du réalisateur ait enfin été éditée.
Il en est de même avec La porte du paradis de Michael Cimino que [publia] Carlotta en Blu-Ray ou double DVD (avec 2 heures de bonus dont entretiens avec le réalisateur, les comédiens Kris Kristofferson, Jeff Bridges, Isabelle Huppert et David Mansfield). Un coffret prestige accueillait en plus le CD de la bande originale, trois livrets (l'original de la première du film, un portfolio de photos de plateau, un essai de Jean-Baptiste Thoret et de nombreuses archives) et enfin la Bible du tournage, reproduction du script personnel de 288 pages de Michael Cimino avec annotations et dessins ! En 1980 j'étais resté sur ma faim et c'est seulement dans sa version restaurée que trente-trois ans plus tard [cet article date du 8 novembre 2013] l'œuvre m'est apparue dans toute sa beauté, à la fois plastique et critique. Entre temps la voix off et les flashbacks ont sauté au montage, et le film dure maintenant 216 minutes.


La Porte du paradis est un western qui ne ressemble à aucun autre. Il faudrait revenir à John Ford pour y déceler les racines brechtiennes, d'autant que le film de Cimino, digne héritier de Visconti, est avant tout une œuvre marxiste. Les États-Unis ont la mémoire courte. Peu de films évoquent la lutte des classes qui fut chaque fois réprimée sauvagement, ici en 1890, plus tard en 1929 (voir Les raisins de la colère). La grande bourgeoisie valse dans l'ignorance de ce que vit le reste de la population ; les riches éleveurs de bétail ne peuvent accepter l'immigration récente de pauvres cultivateurs venus d'Europe de l'Est. Les accusations de voleurs de bétail rappelle douloureusement le racisme qui renaît dans notre propre pays aujourd'hui. On les taxe d'anarchistes, comme si c'était le diable.
Si Christopher Walken, Isabelle Huppert, Jeff Bridges, John Hurt, Joseph Cotten et le reste de la distribution sont parfaits, le rôle principal tenu par le fade chanteur folk Kris Kristofferson semble une erreur de casting, insignifiant bémol au milieu du maelström général.
Le portrait impitoyable de l'Amérique ne pouvait plaire au tenants du storytelling du pays de la libre entreprise. Cimino déterre les racines du mal sur lesquelles poussera le capitalisme le plus cynique. La même semaine, nous regardions They Live de John Carpenter où la manipulation des esprits est des plus explicites. Le film fut assassiné. Les collabos ne pardonnent jamais à ceux qui crachent dans la soupe. Dans son remarquable texte figurant dans l'un des livrets Jean-Baptiste Thoret rappelle que Lucas et Spielberg ont transformé Hollywood en parc d'attractions juteux, faussant le jeu à la manière des fast-foods qui ont gommé le goût. Le film fut une catastrophe financière. Cimino, cinéaste de la mélancolie, a trop longtemps laissé les aveugles mépriser son travail. En remontant le film il l'a sorti de son statut maudit, érigeant un manifeste où les ambiguïtés du passé dessinent un présent qui semble inextricable à qui ignore les mécanismes fondateurs de l'entropie.

jeudi 28 mai 2026

Dyade pour piano et harpe préparés


J'admets que la simple idée de piano préparé me met en joie, et ce depuis que j'ai découvert le disque que François Tusques lui consacra en 1977, suivi aussitôt par les Sonates et Interludes que John Cage composa à la fin des années 40. Ce sont le plus souvent des musiciens de jazz et les improvisateurs qui s'en entichent, glissant toutes sortes d'objets sur et dans les cordes comme Ève Risser, Benoît Delbecq, Françoise Toullec, Sophie Agnel, Stevan Kovacs Tickmayer, Roberto Negro... De mon côté je me sers de quantités de pianos préparés virtuels comme celui de l'IRCAM qui permettent des facéties inédites. Quant à la harpe chromatique, c'est évidemment à Hélène Breschand et Rafaelle Rinaudo que je pense lorsqu'il s'agit de lui faire supporter cette sorte d'outrages...
Découvrir la récente dyade d'Émilie Chevillard et Peggy Buard est donc une merveilleuse nouvelle, d'autant que leur approche est musicalement très différente de celles et ceux précités. La harpiste et la pianiste sont plus proches de l'école minimaliste, s'inspirant également de la musique traditionnelle bretonne où l'on retrouve évidemment l'aspect répétitif. On sent le bois sous les marteaux, les cordes sous les doigts, mais les compositions sont très minérales. Leurs spirales vous envoûtent et vous emportent sur un tapis volant qui ressemble à une marelle, entre ciel et terre.

→ Émilie Chevillard et Peggy Buard, Dyade, CD Yolk Records, dist. Believe, sortie le 5 juin 2026

mercredi 27 mai 2026

Improvisations de Christine Wodrascka & Bernard Santacruz


Le communiqué de presse ou le texte du livret qui accompagne un disque donne parfois des indications déterminantes sur la manière de l'écouter. Lorsque cela frise la banalité cela peut même nuire à la découverte. Mais certains font carrément œuvre quand d'autres prennent le risque de désarçonner par la provocation ou l'humour. Le texte d'Alexandre Pierrepont sur le duo de la pianiste Christine Wodrascka et du contrebassiste Bernard Santacruz décrit parfaitement le mystère plus ou moins contrôlé de l'improvisation, cette manière d'être ici et ailleurs dans le même temps, ou là et plus tard. Il a bien repéré comment les idées circulent entre les deux musiciens. Cela ne fonctionne pas toujours aussi merveilleusement, mais nous avons là un magnifique exemple où chaque interprète, interprète de l'indicible force qui nous agit, tient à la fois un discours indépendant et en parfaite adéquation avec son ou sa partenaire. On dit alors qu'elle et lui sont sur la même longueur d'ondes. Je pense souvent au second quatuor à cordes de Charles Ives, écrit entre 1907 et 1913, conçu comme une conversation pouvant aller jusqu'à la polémique pour trouver enfin un terrain d'entente. Dans les neuf pièces qui composent Oblic s'exprime de part et d'autre une grande tendresse. C'est une musique réparatrice ou consolatrice si on la replace dans notre préoccupante actualité.

→ Christine Wodrascka & Bernard Santacruz, Oblic, 10€ en numérique ou 15€ le CD sur le label polonais Fundacja Słuchaj

Épisode #2 de mon entretien sur Planeta


Épisode #2 de notre discussion à bâtons rompus avec Bruno de Chénerilles pour Planeta - la Revue Sonore des Musiques Nouvelles diffusée sur Spotify, Deezer, Apple Podcasts, YouTube, Amazon Music, podcastics...


J'ai un peu de mal à m'écouter. Ce n'est pas le ton de mes entretiens habituels, c'est comme lorsqu'on discute avec un ami, j'avais peu dormi et un chat dans la gorge !

Être Machine à la Galerie Charlot


Je suis passé hier à la Galerie Charlot récupérer mon vieux MacBook Pro sur lequel fonctionnait la Mascarade Machine qu'Antoine Schmitt avait programmée en 2010 et que j'avais perdue suite à un crash du disque dur. Depuis que nous avions abandonné notre spectacle en duo, Antoine ne s'en servait plus, mais je continuais à faire "ainsi font, font, font les petites marionnettes" devant la webcam pour traduire le flux radiophonique en mélodie ou transformer les sons avec des effets qu'il avait calculés sur SuperCollider. Mon ami y a tout de même passé une dizaine d'heures pour retrouver la logique de ses algorithmes, mais jamais depuis plus de trente ans que je collabore avec lui, jamais Antoine n'a déclaré forfait devant une question technique. Il m'arrivait de lui demander une légère amélioration et qu'il me réponde que cela nécessiterait trois semaines de développement ou un truc très compliqué qu'il résolvait en une demi-heure ! Mais, dans tous les cas, le problème pouvait être résolu. Jamais la technique ne fut un frein à nos élucubrations. La seule limite est notre imagination.
Pour sa nouvelle exposition à la Galerie Charlot, Antoine Schmitt présente donc des œuvres anciennes comme son Pixel Blanc inaugural ou de drôles de bestioles, des machinimales créées avec Hortense Gauthier qui me rappellent les automates de Nicolas Darrot ou les assemblages de Daniel Spoerri. Avec une nuance de taille, c'est que Astrakophóros deilós (gastéropode craintif), Herpetòn monoskelès hilarón (reptile à une patte joyeux), Deilòn ptēnòn Herpetón (reptile ailé peureux), Arákhnē períergos (araignée curieuse), Amphíbion phthengómenon (amphibien parleur) sont des sculptures génératives qui interagissent avec les visiteurs, par le son ou par la vue. Même la table traçante Plotter UUnatek s'inspire de comportements animaux, "elle explore, hésite, contourne, insiste" et peut ainsi produire la série 10000 Pistes en l'imprimant sur papier noir. D'autres comme les vidéos génératives Clock Blur ou Neurons Blur jouent sur la lenteur et la contemplation avec l'imperfection comme ligne de code. Enfin, la pièce de 2004 Psychic décrit en miroir les mouvements des visiteurs... Ce sont toutes des œuvres comportementales qui tentent de réfléchir notre humanité, de reproduire ses inexplicables façons d'être, sans autre constat que nos faits et gestes, laissant penser que ce qui nous anime n'est en définitive qu'une logique de l'absurde.

→ Antoine Schmitt, Être Machine, exposition à la Galerie Charlot, 47 rue Charlot Paris 3e, du mardi au samedi 11h-19h, jusqu'au 4 juillet 2026

mardi 26 mai 2026

Bernard et Miles


Je me souvenais que Bernard Vitet était né un 26 mai, mais j'avais oublié que c'était le même jour que Miles Davis, même si à 14 ans d'intervalle. Bernard avait été plébiscité comme le meilleur trompettiste européen de son temps, probablement parce qu'il avait le même son que Miles qui était aussi son héros. Il l'avait même remplacé un soir dans le "quintet de rêve" (avec Wayne Shorter, Herbie Hancock, Ron Carter et Tony Williams) ; il racontait que Miles était dans la salle et qu'il avait joué "comme une merde" ! Je n'ai jamais retrouvé un aussi beau timbre au bugle.
Bernard avait enregistré tant de chorus pour Gainsbourg, Barbara, Montand, Bardot... Et accompagné des années Brigitte Fontaine et Colette Magny, les idoles de ma jeunesse. Il avait joué avec Gus Viseur et Django Reinhardt, Lester Young et Eric Dolphy, Chet Baker et Albert Ayler, Archie Shepp et Anthony Braxton, Don Cherry et l'Art Ensemble of Chicago, Steve Lacy et Gato Barbieri, Jean-Luc Ponty et Martial Solal, Diana Ross et Sunny Murray, il y en a tant d'autres que c'est presque toute l'histoire du jazz qui défile. Il avait participé au premier groupe de free jazz en France avec François Tusques, à la première rencontre avec un compositeur électroacoustique en compagnie de Jean-Louis Chautemps pour Bernard Parmegiani, fondé le Unit avec Michel Portal, et aussi tourné plusieurs années avec Claude François ! Ah les histoires de l'oncle Bernard... J'ai beaucoup appris grâce à lui, les renversements d'accords, les modes à transposition limitée, le silence... Il m'arrive de jouer de quelques uns des instruments qu'il avait inventés comme la trompette à anche, des flûtes, un violon alto en laiton et plexiglas, la contrebasse à tension variable...
Il avait laissé tomber la variété en 68 et le jazz en 1976 lorsque nous avons fondé Un Drame Musical Instantané avec Francis Gorgé. Je pense à lui aussi quand je vois que François Jeanneau est toujours sur la brèche. J'ai travaillé avec Bernard 32 ans non-stop à raison de 5 jours par semaine. Il est mort en 2013 et il me manque. Miles aussi manque, et Sonny parti hier, et Sidney sur les genoux de qui j'ai soufflé mes premiers sons et que nous allons bientôt honorer avec Lionel Martin, et tous les copains partis trop tôt...

Entretien sur Planeta - la Revue Sonore des Musiques Nouvelles


Bruno de Chènerilles publie un entretien réalisé ce mois-ci en quatre parties sur mon parcours musical depuis mes débuts. Sur la vidéo je ressemble à un Pinhead du film Freaks, la webcam me façonnant une tête d'épingle, aussi j'ai préféré l'image capturée samedi par Francis Gimenez après qu'il m'ait coupé ma tignasse façon savant fou. Les nouveaux podcasts de Planeta - la Revue Sonore des Musiques Nouvelles que j'inaugure sont sur Spotify, Deezer, Apple Podcasts, YouTube , Amazon Music et podcastics.


C'est un retour, car Bruno m'avait déjà interviewé il y a 41 ans (index 34) ! Pour l'instant, seul le premier des quatre épisodes est en ligne. Le ton est amical, enjoué et complice. Les autres épisodes, que je découvre au fur et à mesure, vont suivre très bientôt.

lundi 25 mai 2026

Opération M.A.U.R.I.C.E.


Vendredi et samedi soirs la violoniste et chanteuse Marie Salvat avait réuni un septuor pour évoquer Maurice et Maurice au Pavillon de la Sirène à Paris. Le moins que l'on puisse dire c'est que cela dépote entre le maigrichon réformé et l'anarchiste réfractaire. Le gentil Maurice, c'est Ravel dont le Trio composé en 1914 est remarquablement interprété avec Clémence Mebsout au violoncelle et Sarah Margaine au piano. Mais lorsqu'il s'agit de s'engager c'est toute la brigade qui s'y met, vocalement et instrumentalement, soit également Alexis Morel, co-compositeur et flûtiste, le guitariste Vladimir Médail, le tubiste Pascal Rousseau et le percussionniste Stan Delannoy. Parce que le vilain Maurice, vilain aux yeux de l'armée, est Joyeux. Si j'ai un faible pour le compositeur basque, j'en ai un fort pour Maurice Joyeux (1910-1991), antimilitariste jusqu'au bout des ongles. Je me suis tout de même fait réformer P5 pour ne pas avoir à obéir à un imbécile et apprendre à tuer d'hypothétiques ennemis de la patrie. Plus sérieusement, le militant anarcho-syndicaliste a publié Mutinerie à Montluc après s'être évadé de sa prison en 1944. La musique de ce spectacle, présentée ici en version concert, oscille entre les deux manières d'aborder l'engagement, délicate ou déterminée. C'est drôle et sérieux à la fois, tendre et colérique. On peut se demander si les deux Maurice ne réfléchissent pas la tiédeur de l'époque actuelle. Faut-il dissocier l'homme de l'œuvre ? Peut-on s'amuser sans arrière-pensée ? N'y a-t-il d'autre perspective que la lutte extrême en face de l'aliénation ? J'envisage ces questions évidemment uniquement d'un point de vue artistique ! En tout cas, la pièce de théâtre musical de Marie Salvat, Opération M.A.U.R.I.C.E. (dont l'acronyme de départ était Moment Musical Autour de l’Univers de Ravel Imaginé par des Chambristes Expérimentaux), est à la fois entraînante, profonde, lyrique et pleine d'humour.

vendredi 22 mai 2026

Gingembre Electric + JJB


Reprise du Blog lundi, même si c'est férié. Les articles sont publiés 5 jours sur 7. Les premières années, c'était 7 jours sur 7, mais cela fait du bien de faire une pause le week-end ! 22 ans, plus de 6000 articles, son champ de recherche est devenu ma mémoire. Je ne la cultive pas, parce qu'oublier fait partie du processus de création. Besoin d'effacer pour remettre sans cesse le compteur à zéro. Hier soir j'étais l'invité du trio Gingembre Electric composé de Karsten Hochapfel à la guitare électrique, du batteur architecte Reza Azard et de Peter Corser au sax ténor, au melodica et qui disait des textes. J'avais apporté des machines russes : l'Enner transformé par le Warp, et le Terra, tous renvoyés au Cosmos ; j'avais ajouté quelques ambiances sonores (bulles, crépitements de feu, loto arabe...), plus un Kaossilator et un poste de radio. Belle écoute et moment de convivialité partagé avec le public venu aux Pianos à Montreuil. Il y avait dans la salle des personnes qui "conte" pour moi. Comme disait Jean Renoir à propos de ses films, plutôt qu'une tranche de vie ce fut une tranche de gâteau.

jeudi 21 mai 2026

Sur les chapeaux de roues


Je me dépêche. Pas le temps de bloguer aujourd'hui jeudi. Rentré (hâlé) hier soir de l'île de Groix, j'enregistre toute la journée avec Francis Gorgé pour le nouvel album d'Un Drame Musical Instantané. C'est formidable de le retrouver chaque fois avec la même complicité que lors de notre premier concert en 1971, notre tout premier concert à tous les deux, au Lycée Claude Bernard, le premier concert de rock que nous avions d'ailleurs organisé avec Dagon et Red Noise en secondes parties ! Francis vient donc tout à l'heure avec sa Gibson SG Standard de l'époque et la nouvelle pédale d'effets qu'il vient de recevoir, une Neural Quad Cortex Mini ; d'après ce que j'ai compris, c'est aussi complexe qu'un ordi... Nous n'avons pas la moindre idée de ce que nous ferons. Francis dit qu'on improvisera. C'est plus ou moins vrai, parce que c'est un album de laboratoire très construit, qui s'élabore certes au fur et mesure, un album du Drame comme nous en composions avec Bernard Vitet. Sur la photo, Francis et moi en 1977 !
Je dois m'arrêter plus tôt que d'habitude, car je joue en concert à 21h aux Pianos à Montreuil avec Karsten Hochapfel, lui aussi à la guitare électrique, le saxophoniste Peter Corser et le batteur Reza Azard qui forment le trio Gingembre Electric. Pas eu le temps non plus de préparer, Karsten me dit lui aussi qu'on improvisera, mais là ce sera une rencontre. J'y vais avec quatre machin/e/s électroniques russes. C'est au chapeau, mais entre temps j'aurai perdu mes roues... Venez ! Je ne joue plus très souvent sur scène, et ça risque d'être rudement bien...

mercredi 20 mai 2026

Il faudrait interdire le piano dans les films


Il faudrait interdire le piano dans les films, et huit mesures plus tard le peloton de cordes sirupeuses qui redondent, banalisent et formatent la scène qu'ils accompagnent. Les réalisateurs américains à l'origine de cette fâcheuse manie pensaient probablement que le public était trop stupide pour comprendre qu'il s'agissait d'une séquence sentimentale. Envoyez la purée !
D'excellents films, ou du moins qui devraient l'être, sont considérablement affadis par cette épouvantable convention qui consiste à souligner les effets dramatiques avec la musique. Comme si le jeu des comédiens ne suffisait pas à exprimer ce que dicte le scénario, comme si l'éclairage, le cadrage, le montage s'avéraient incapables à diffuser les émotions, comme si le cinématographe était impuissant et, démissionnant, appelait au secours l'indicible médium, la musique, fantasmée ou crainte par la plupart des réalisateurs. Plutôt que d'y avoir recours pour son potentiel à apporter du sens de manière complémentaire ils soulignent les effets au marqueur fluo. L'orchestre le plus pompier les rassure, soupe pseudo classique ou vieille scie mille fois rabâchée. Elle ne se manifeste pas seulement dans les scènes sentimentales. Les scènes d'action obéissent aux mêmes lois réductrices. Effacez la piste musique de la majorité des films d'aujourd'hui et le style des cinéastes se révèle comme par enchantement. Quelques rares voyants y échappent, refusant son apport ou l'utilisant à contre-emploi, entendre qu'ils ou elles se posent la question de ce que la musique peut bien apporter de sens ou d'émotion qui ne soit déjà exprimé dans le film. Ils devraient systématiquement s'interroger : faut-il vraiment de la musique ? Que peut-elle ajouter ? Joue-t-elle en référent culturel ou doit-elle ressembler à rien de connu jusqu'à devenir la référence ? La musique de film est une catastrophe lorsqu'elle devient un genre. C'est devenu l'élément le plus conventionnel, elle s'accroche impitoyablement au revers de la veste comme une médaille. Ce cache-misère en fer blanc plombe le film comme les scénarios explicatifs qui ne laissent plus aucune place à l'interprétation du spectateur. Tant d'excellents cinéastes mériteraient de travailler avec de véritables compositeurs, conscients du potentiel extraordinaire du son en regard des images.


À moins de désirer endormir le public plutôt qu'aiguiser son sens critique, à moins de vouloir faire ressembler son film à tous les autres, à moins de négliger le pouvoir du son pour jouer de la formidable dialectique audiovisuelle, à moins d'être sourd, on s'interdira désormais le piano et les cordes !

Article du 15 octobre 2013

mardi 19 mai 2026

Furie de Brian de Palma


Enfant, j'avais monté un numéro de transmission de pensée avec ma petite sœur ; en réalité c'était un tour de magie basé sur l'intonation de la voix. Lycéen, je dévorai des livres de sciences occultes en complément de mes expériences hallucinogènes : j'appris l'hypnose que j'abandonnerai parce que la concentration nécessaire m'épuisait, j'empilais tous les cartables de la classe sur le ventre d'un camarade plongé en catalepsie, les derniers jours de juin tous mes profs étaient friands de mes exposés avec séances pratiques ! Plus tard, je participai à de véritables tentatives télépathiques grâce à une fille qui communiquait par dessins avec une équipe au Brésil... Et puis j'abandonnai toutes ces pratiques amusantes pour m'interroger plus sérieusement sur les possibilités inexploitées du cerveau. Mais cela, c'est une autre histoire, comme une histoire du cinéma où la fascination de l'inconnu et l'attrait pour les attractions foraines originelles ont produit tant d'œuvres illusionnistes...
Ainsi, après avoir publié les DVD de Pulsions / Dressed To Kill (1980) et Blow Out (1981), 2 chefs d'œuvre de Brian de Palma, Carlotta [avait réitéré (mon article date du 30 octobre 2013)] avec Furie (The Fury) qui les avait précédés de deux ans. Nouvelle excellente cuvée que ce film à cheval sur plusieurs genres, thriller fantastique où le réalisateur a recours à la télépathie et à la psychokinésie pour nous emmener sur un terrain glissant où la manipulation politico-scientifique camoufle de complexes relations freudiennes entre Kirk Douglas, John Cassavetes, Andrew Stevens et Amy Irving. Dans le genre, la musique très réussie de John Willams rappelle fondamentalement son utilisation par Bernard Herrmann. À signaler un version remasterisée à 2K, plus des bonus à foison, un peu trop plan-plan à mon goût, sur un deuxième DVD ou sur le Blu-Ray : Du sang sur l'objectif (entretien avec le directeur de la photo Richard H. Kline), Histoires de pivotage (entretien avec l'actrice Fiona Lewis), Journal de tournage de Sam Irvin ainsi que son court-métrage Double Negative, pochade en hommage à de Palma, et des entretiens d'époque...

lundi 18 mai 2026

Analyse au fil d'1/2


[Ce 11 octobre 2013] Francis Gorgé a retrouvé un dessin qu'il avait fait de notre trio avec Bernard Vitet. Nous étions au début des années 80. Un fil magique reliait Un Drame Musical Instantané. Si le cordon ombilical alimentait la guitare de Francis en sauteur façon Pete Townsend il passait par une oreille de Bernard et ressortait par l'autre tandis que j'y faisais le funambule. Mon corps abritait mille et un mots, la carapace de Bernard le laissait allumer une énième Bastos. La forêt de sapins rappelait la FranSuisse, le scarabée l'animal adoré, le téléphone une fâcheuse manie, et le public rêvé à la mode Hetzel d'applaudir nos facéties improvisées !
Nous avions tôt compris qu'il fallait accompagner nos inventions musicales de tout un matériel graphique qui, au moins, attire l'attention. Les journalistes qui ne comprenaient pas grand chose à notre travail nous faisaient toujours des compliments sur nos pochettes de disques. Dans les années 70 seule la pop avait saisi l'importance de l'adéquation entre la musique et le visuel qui l'habillait. La Fnac, avant de devenir le fossoyeur de la culture, nous offrait ses vitrines intérieures de 122x78cm lorsque nous proposions une création plastique réalisée par les décorateurs avec qui nous travaillions, comme Raymond Sarti ou Marc Boisseau. Kind Lieder, Sous les mers ou L'homme à la caméra sont restés affichés jusqu'à un an, une chose incroyable aujourd'hui. Sur scène c'était la même chose. Bernard disait que nous proposions toujours une image et qu'il fallait donc la contrôler. Son look était impeccable, la cigarette coincée entre l'annulaire et l'auriculaire pendant qu'il appuyait sur ses pistons, lunettes noires ou monocle, bottes cirées.
En octobre 1977 Francis avait réalisé pour Libération une petite bande dessinée qui annonçait notre résidence de trois semaines à La Vieille Grille. Il nous avait campé en Pieds Nickelés à qui nous ressemblions étonnamment. Bernard était évidemment Ribouldingue, Francis Croquignol et moi Filochard. Je vais fouiller dans les archives pour la retrouver. J'y ai mis le nez après qu'une étudiante de Toulouse ait émis le désir de remonter L'homme à la caméra avec la partition que nous avions composée pour grand orchestre. Nous jouions à Paris tous les jours enchaînant le Riverbop, le Théâtre Mouffetard, la Maison de la Radio, le Musée d'Art Moderne, etc. Il y avait évidemment dix fois moins de musiciens et dix fois plus de lieux où jouer ! Tout était plus facile, il y avait une vraie curiosité pour des expériences originales. Le formatage est venue ensuite, lorsque les décideurs, avec l'âge, sont devenus cyniques ou qu'ils ont été remplacés par des personnes formées dans des écoles de commerce. On voit bien le résultat dans les majors ou à la télévision. Heureusement une époque effervescente semble renaître, mais les conditions économiques sont nettement moins favorables.

vendredi 15 mai 2026

Entre le ciel et l'enfer


Akira Kurosawa est plus connu pour ses grandes fresques féodales (Rashômon, Les 7 Samouraïs) que pour ses films noirs (L'ange ivre, Chien enragé, Les Salauds dorment en paix, Entre le ciel et l'enfer). Ce sont toujours des drames (le sublime Vivre) qui interrogent notre humanité, entre le bien et le mal, quitte à jouer d'effets de miroirs évitant ainsi à sa quête humaniste tout manichéisme. Carlotta publie une magnifique copie du polar Entre le ciel et l'enfer sorti en 1963, à une époque où explose la nouvelle vague japonaise (Oshima, Imamura, Shinoda, Suzuki, Teshigahara...). En adaptant un roman d'Ed McBain (une aventure du 87e District), Kurosawa, qui rendra plus tard évidente son attirance pour la syntaxe cinématographique américaine, réalise un chef d'œuvre du film noir japonais où il chorégraphie les mouvements des personnages de manière hyper moderne (les policiers derrière les rideaux tirés) ou comme un spectacle de butō (la terrible scène des droguées), avec ses cadres cinémascopés qui les enferment, et développant une critique forte du capitalisme. La lutte des classes s'y exprime clairement tout au long des trois actes : l'enlèvement d'un enfant, l'enquête et la traque du kidnappeur. Plus qu'un suspense, c'est avant tout une tragédie où la morale est sur le fil du rasoir. Les associés du rôle principal tenu par l'immense Toshiro Mifune sont bien plus méprisables que l'assassin, et lui-même est pris dans la toile d'araignée de ses contradictions sociales...


Le film, dont Spike Lee a réalisé en 2025 le remake Highest 2 Lowest, est accompagné d'excellents suppléments, comme souvent chez Carlotta : une démonstration brillante de Nicolas Saada, que je préfère à l'entretien avec Jean Douchet, le documentaire Le suspense selon Kurosawa et trois bandes-annonces. L'édition Prestige Limitée UHD + Blu-ray + Memorabilia est épuisée aussitôt sortie, mais les versions 4K UHD (25€) ou Blu-Ray (20€) sont toujours disponibles.

jeudi 14 mai 2026

The Pervert's Guide to Ideology


"Nous sommes responsables de nos rêves." Le philosophe Slavoj Žižek annonce la couleur, brillante démonstration en Technicolor et effets spéciaux made in Hollywood puisqu'une fois encore il s'appuie sur les blockbusters pour renverser nos idées préconçues sur la manipulation dont nous sommes à la fois les victimes et les auteurs. Suite de son Pervert's Guide to Cinema déjà réalisé avec la cinéaste Sophie Fiennes qui psychanalysait la société au travers de films grand public, The Pervert's Guide to Ideology débusque les intentions cachées derrière les images dont nous nous repaissons. Ces rêves, fabriqués sur mesures, façonnent nos convictions et nos pratiques collectives. Au travers des films, mais aussi de la musique ou d'événements marquants de notre actualité comme le 11 septembre, l'attentat d'Oslo ou les émeutes en Grande-Bretagne d'août 2011, l'idéologie sous-jacente structure nos fantasmes en mutation. Pendant deux heures d'une rare intensité Žižek nous plonge dans cet univers fantasmagorique dont il recrée les décors et la lumière pour s'y fondre lui-même. Son humour caustique est vivifiant, son esprit de contradiction nous permettant d'envisager une porte de sortie hors de ce qui semble immuable.
Le philosophe s'inspire des extraits abondants qu'il nous livre, cette fois Le triomphe de la volonté (1935) de Leni Riefenstal, Le Juif éternel (1940) de Fritz Hippler, Brève rencontre (1945) de David Lean, La chute de Berlin (1950) de Mikhail Chiareli, La prisonnière du désert (1956) de John Ford, West Side Story (1961) et La mélodie du bonheur (1965) de Robert Wise, Les amours d'une blonde (1965) et Au feu les pompiers (1967) de Milos Forman, L'opération diabolique (1966) de John Frankenheimer, If.... (1969) de Lindsay Anderson, MASH (1970) de Robert Altman, Zabriskie Point (1970) de Michelangelo Antonioni, Cabaret (1972) de Bob Fosse, Orange mécanique (1971) et Full Metal Jacket (1987) de Stanley Kubrick, Les dents de la mer (1975) de Steven Spielberg, Taxi Driver (1976) et La dernière Tentation du Christ (1988) de Martin Scorsese, Brazil (1985) de Terry Gilliam, They Live (1988) de John Carpenter, Titanic (1997) de James Cameron, I Am Legend (2007) de Francis Lawrence, The Dark Knight (2008) de Christopher Nolan…


La version que j'ai visionnée en anglais ne portait aucun sous-titre (trouvés depuis cet article du 22 octobre 2013), mais dès la conférence à laquelle nous avions assisté il y a cinq ans nous avons été emballés par la force de conviction du philosophe que son accent slovène et ses postillons nous rendent aisément compréhensible malgré notre anglais de cuisine. Ses propos sont évidemment plus complexes que mon mince résumé. Lacanien, il souligne la culpabilité dans l'incapacité à jouir suffisamment et, marxiste, il débusque l'hypocrisie cynique de la morale catholique ; la mélancolie naît de la faiblesse du désir. D'une bouteille de Coca ou d'un Kinder-Surprise Žižek décelle le surplus allusif, et avec la IXe symphonie de Beethoven il démontre que l'objet peut être porteur d'idéologies contradictoires, réceptacle ouvert à tous les contenus. Mais rien n'est aussi neutre qu'il le semble. Starbucks surtaxe son café sous des prétextes écologiques ou solidaires, mais ne vend en fait qu'un succédané idéologique. L'anti-consumérisme est compris dans le prix du produit décomplexé ! Et lorsque les mots viennent à manquer surgit la violence. Les symboles sont glissants comme montrés avec le groupe Rammstein pervertissant l'idéologie nazie. Le capitalisme, dont les crises sont les garantes de sa permanence, est prêt à tout sacrifier pour défendre l'idée de nécessité : nos vies, la nature, etc. Le Grand Autre, l'ordre secret des choses, tente de justifier les totalitarismes en déresponsabilisant chacun, soi-disant pour les besoins de l'Histoire. Žižek démontre qu'il n'existe pas de Grand Autre et que nous sommes seuls. Kafkaïen, il rappelle que la bureaucratie n'est qu'une jouissive manifestation laïque du divin. Contrairement à la perversion, l'hystérie est subversive parce qu'elle est l'expression du doute. Toutes les nouvelles inventions en découlent. Mais nous préférons sauver les apparences en nous rendant complices de ce qui nous opprime. Chacun peut pourtant réagir subjectivement à sa manière face à l'objectivité apparente des faits. Nous pouvons choisir nos rêves en acceptant ceux que la consommation nous dicte, mais le premier pas vers la liberté n'est pas de transformer la réalité pour qu'elle coïncide avec nos rêves, il s'agit de rêver autrement. C'est forcément douloureux. On ne peut rien attendre de l'avenir. Tout dépend de notre volonté…