Jean-Jacques Birgé

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vendredi 14 août 2020

Retour de Pelechian, héritier de Vertov et Eisenstein


Grande nouvelle, la Fondation Cartier pour l’art contemporain annonce une exposition consacrée au cinéaste arménien Artavazd Pelechian du 24 octobre 2020 au 7 mars 2021, avec présentation en première mondiale de La Nature, son nouveau film, fruit d’une commande passée en 2005 par la Fondation Cartier et le ZKM Filminstitut. Ce film est l’aboutissement de quinze années de travail. L’exposition proposera un dialogue inédit entre La Nature (1h02 mn), son premier film depuis 27 ans, et son chef d'œuvre, Les Saisons (29 mn), ode au monde paysan réalisée en 1975.
Communiqué de presse ici.



Article du 4 mars 2007
Vers 1994 j'ai la chance de découvrir par hasard à la télévision les films d'Artavazd Pelechian et de les enregistrer en vhs : je peux ainsi revoir sept de la douzaine de films réalisés par le cinéaste arménien : Les habitants (1970, musique V. Ouslimenkov, voir au-dessus), Nous (1969), Les saisons (1972), Notre siècle (1982), Fin (1992), Vie (1993) et un autre dont je ne retrouve pas la trace dans sa filmographie, mais qui figure sur ma base de données sous le titre Girl from Minsh. Sur Dailymotion, je trouve aujourd'hui les copies de deux autres plus anciens que Pelechian montre rarement parce qu'il les considère comme des travaux d'école, du temps où il était au VGIK à Moscou avec son condisciple d'Andréï Tarkowski.


[En 2018 je finis par trouver sur le net] Les saisons (Tarva Yeghanaknere ou Vremena goda), son chef d'œuvre internationalement célèbre, chant absolument sublime sur la moisson, la fenaison et surtout la transhumance. Mais rien ne vaut sa projection sur grand écran ! Le passage du gué des moutons par les bergers à cheval et les descentes des meules de foin en courant sur des pentes à 45% sont parmi les moments les plus intenses de toute l'histoire du cinéma. Comme dans nombreux de ses autres films défile l'histoire du peuple arménien, mais Artavazd Pelechian transpose toujours son sujet de façon lyrique, sans aucune parole, rythmé alors sur les musiques de Vivaldi et V. Kharlamenko.


Au Début (Nacalo ou Skisb, 1967) est dédié au 50ème anniversaire de la Révolution d'Octobre. La musique est de Sviridov.
À tout commentaire, j'ai toujours préféré les témoignages. Voici quelques extraits du livre de Pelechian, Mon Cinéma (traduction Barbar Balmer-Stutz), trouvés sur le précieux site qui lui est consacré :
" [Dans mes films], il n'y a pas de travail d'acteur, et [ils] ne présentent pas de destins individuels. C'est là le résultat d'une option dramaturgique et de mise en scène consciente. Le film repose pour sa structure compositionnelle sur un principe précis, sur le montage audiovisuel sans aucun commentaire verbal. (…) L'une des principales difficultés de mon travail fut le montage de l'image et du son. Je me suis efforcé de trouver un équilibre organique permettant l'expression unifiée simultanément de la forme, de l'idée, et de la charge émotionnelle par le son et par l'image. Il fallait que le son soit indissociable de l'image, et l'image indissociable du son. Je me fondais, et me fonde encore sur le fait que, dans mes films, le son se justifie uniquement par son rôle au niveau de l'idée et de l'image. Même les bruits les plus élémentaires doivent être porteurs d'une expressivité maximale et, dans ce but, il est nécessaire de transformer leur registre. C'est pour cette raison que, pour l'instant, il n'y a pas de son synchrone ni de commentaire dans mes films."


Après La Terre des hommes (Zemlja ljudej, 1966), je cite encore Mon cinéma :
"L'une des affirmations de base d'Eisenstein nous est connue depuis longtemps : un plan, confronté au cours du montage aux autres plans, est générateur de sens, d'appréciation, de conclusion. Les théories du montage des années 20 portent toute leur attention sur la relation réciproque des scènes juxtaposées, qu'Eisenstein appelait le " point de jonction du montage " (montznj styk) et Vertov un " intervalle ". (…) C'est lors de mon travail sur le film Nous que j'ai acquis la certitude que mon intérêt était attiré ailleurs, que l'essence même et l'accent principal du montage résidait pour moi moins dans l'assemblage des scènes que dans la possibilité de les disjoindre, non dans leur juxtaposition mais dans leur séparation. Il m'apparut clairement que ce qui m'intéressait avant tout ce n'était pas de réunir deux éléments de montage, mais bien plutôt de les séparer en insérant entre eux un troisième, cinquième, voire dixième élément. (…) En présence de deux plans importants, porteurs de sens, je m'efforce, non pas de les rapprocher, ni de les confronter, mais plutôt de créer une distance entre eux. Ce n'est pas par la juxtaposition de deux plans mais bien par leur interaction par l'intermédiaire de nombreux maillons que je parviens à exprimer l'idée de façon optimale. L'expression du sens acquiert alors une portée bien plus forte et plus profonde que par collage direct. L'expressivité devient alors plus intense et la capacité informative du film prend des proportions colossales. C'est ce type de montage que je nomme montage à contrepoint."

Découvert en France par Jean-Luc Godard et Serge Daney, Pelechian n'avait pas terminé de film depuis 1993. On avait pu voir Les saisons à la Fondation Cartier dans l'exposition Ce qui arrive concoctée par Paul Virilio, mais aucune nouvelle trace jusqu'ici de quelque édition dvd. Né en 1938, on pouvait espérer qu'il trouverait les moyens de continuer à réaliser des documentaires aussi exceptionnels par leur lyrisme et leur rythme, leur sens critique et leur humanisme (entendre au sens noble du terme, soit celui qui réconciliera enfin l'homme avec la nature !).

P.S.: C'est ce que j'avais écrit en 2007, et le nouveau film s'appellera La nature !

jeudi 13 août 2020

Athée grâce à Dieu [archive]



Article du 24 mars 2007


Les films de Luis Buñuel ont longtemps représenté le modèle de ce que je rêvais de faire. Le journal d'une femme de chambre d'après Mirbeau m'avait impressionné par son humour, son sens critique, la crudité des rapports, l'ambiguïté des personnages, la lumière, le montage... "Je suis pour l'amour moi, Célestine, pour l'amour fou..." (Piccoli à Muni) Les deux films avec Catherine Deneuve, Belle de Jour (qu'y a-t-il à l'intérieur de la boîte du Coréen ?!) et Tristana (érotisme brutal des derniers plans avec le son des cloches à l'envers) conservaient le mystère d'une œuvre où le sacré était découpé comme sur un étal de boucherie. Mon préféré était La voie lactée parce que j'avais l'impression d'apprendre quelque chose sur la religion tout en jubilant des dissections abyssales que Buñuel lui faisait subir. N'ai-je pas toujours été un hérétique ! Mais je n'ai jamais eu de crise mystique, mon père ayant réglé définitivement la question lorsque j'étais très jeune en me répondant par une phrase de son ami Georges Arnaud : "Si Dieu existait, ce serait un tel salaud qu'il ferait mieux de ne pas s'en vanter." Exit. Pas d'intermédiaire. Je devais négocier directement avec la mort.


Je les ai tous aimés, d'abord les derniers, Le charme discret de la bourgeoisie ("le lieutenant a un rêve très sympathique à vous raconter" fait Piéplu), Le fantôme de la liberté (la colique du miserere), Cet obscur objet du désir (les attentats terroristes ponctuent le film de façon bizarrement prémonitoire). J'appréciais les titres longs. J'aimerais revoir La mort en ce jardin. Jean-André Fieschi me fit connaître la période mexicaine, Don Quintin, La vie criminelle d'Archibald de la Cruz, Los Olvidados, El (j'adore la scène où l'aiguille à tricoter transperce le trou de serrure), L'ange exterminateur, il y en a trop, en fait jamais trop, je me répète les dialogues et jubile toujours autant devant n'importe lequel de ses films, comme s'il stimulait chez moi quelque partie du cerveau dédiée spécialement à son œuvre ! À la sortie de l'Idhec, j'aurais aimé être son assistant ou celui de Godard. Cela ne s'est pas fait, alors je n'ai pas continué la voie de l'assistanat. Sur le tournage, Don Luis allait se faire acheter des chemisettes à manches courtes ou du camembert. Il saoulait ses interlocuteurs. Il connaissait les grands textes, Marx, Freud, la Bible... Il tournait juste ce dont il avait besoin, montait en quatre jours.


J'ai glissé trois films dans le billet. Le premier est le premier, Un chien andalou, cosigné avec Salvador Dali, le traître. Il y avait trois amis, Buñuel, Dali et Lorca. Federico Garcia Lorca a été assassiné par Franco, Dali adopta sa cause, Buñuel s'exila... C'est lui qui sonorisa le film avec un tango et Tristan et Iseult. Le second est L'âge d'or, financé par le Vicomte et la Vicomtesse de Noailles en même temps que Le sang d'un poète de Jean Cocteau, est aussi le second. Je me souviens de mon exaltation lorsque je le découvris sur l'écran de la Cinémathèque au Trocadéro. Il n'existe aucun cinéaste qui me procure autant de jubilation. Le troisième est le Cinéastes de notre temps tourné par Robert Valey, le premier, celui qui inaugura la série d'André Labarthe et Janine Bazin.

Photo : Antonio Galvez

mercredi 12 août 2020

J'ai refusé le compteur Linky


Tout le monde connaît la fronde contre les compteurs électriques Linky. Suite à la demande du Front de Gauche en avril 2016, la Mairie de Bagnolet s'étant opposée radicalement à leur implantation, je pensais que nous n'aurions pas à faire face à des tentatives scandaleuses d'y passer outre. L'arrêté de 2017 stipulant les raisons est pourtant clair. Or est tombée hier 11 août dans ma boîte une simple lettre de la société Scopelec, mandatée par Enedis, m'annonçant le remplacement de mon compteur entre le 11 et le 18 août. Peut-être comptaient-ils que je sois en vacances et donc dans l'impossibilité de réagir ? Le choix précipité des dates était déjà cavalier, et le courrier de préciser "Votre présence n'est pas indispensable, puisque le compteur est accessible, mais il serait souhaitable que le technicien puisse, lors de son passage, avoir accès à votre disjoncteur. Il vous est possible de demander à la personne de votre choix de nous donner accès au disjoncteur en votre absence, vous libérant ainsi de cette contrainte. Sans demande de rendez-vous de votre part, le compteur sera remplacé prochainement." Si ce n'est pas de la vente forcée, qu'est-ce que c'est ? Et la lettre de préciser que l'intervention de 30 minutes exige de couper l'électricité. Comment mon congélateur aurait-il réagi en mon absence ? Ma présence n'est pas nécessaire, mais il faut couper le disjoncteur : j'ai du mal à suivre ! J'ai appelé illico Scopelec pour refuser ce tour de passe-passe et j'ai collé un écriteau sur le boîtier installé sur le trottoir, histoire d'éviter tout quiproquo. Méfiance donc, épluchez régulièrement votre courrier, les vautours rôdent en votre absence, comptant sur votre négligence !
Dans la boîte aux lettres il y avait aussi une relance des Impôts me réclamant un impayé sans préciser à quoi cela correspond. Or la somme coïncide avec la déclaration de TVA réglée le 6 du mois dernier. C'est pénible de devoir toujours être vigilant. Franchement j'ai mieux à faire, comme la musique d'un nouveau court-métrage loufoque de Nicolas Le Du que j'ai enregistrée en oubliant les misérables importuns...

mardi 11 août 2020

Saga de Xam [archive]


Article du 8 mars 2007

C'est incroyable comme les nouveaux médias font remonter les souvenirs à la surface. On croirait être resté en apnée pendant des siècles, et puis une question suivie d'une évocation font boule de neige. Pan ! Dans le mille. On en reprend pour trente ans. Les événements s'enchaînent comme un fait exprès. Jean-Denis Bonan était mon professeur de montage en première année d'Idhec. Il avait beaucoup d'imagination ou bien des nuits très agitées. Chaque matin il nous racontait son rêve en arrivant à l'école. Je l'ai toujours connu souriant. Je l'avais revu il y a quinze ans alors qu'il exposait des bouteilles de sable peint chez Alberto Bali, un voisin de mon immeuble en face du Père Lachaise. J'ai eu le plaisir de le retrouver grâce à Françoise qui avait été son assistante.
Googlisant le dessinateur "Nicolas Devil", Jean-Denis tombe hier soir sur son nom dans un de mes premiers billets d'août 2005.


Jean-Denis m'écrit qu'ils étaient très proches dans les années 70, exposant ensemble à Zurich. Il possède même une des planches originales de Saga de Xam, le livre fondateur de la nouvelle bande dessinée française, où il figure au moins deux fois : "en chanteur (mais on ne voit pas que je chante) et une fois (cette fois-là sans ressemblance) en moine lubrique dont le cerveau est composée de femmes nues (c'est cette planche que Nicolas m'a offerte il y a longtemps)". Il lui en avait aussi donné un exemplaire "avec une splendide dédicace, mais on (lui) a volé." Comment Jean-Denis sait-il que je connais Saga de Xam et que j'ai récupéré l'exemplaire de mon père l'année dernière ? Sait-il que je fus l'assistant de Jean Rollin, l'auteur du scénario, et que j'ai raconté le tournage de son film Lèvres de sang [hier] ici-même ? Ou bien est-il tombé par hasard sur le commentaire que j'écrivis en marge d'un billet du blog d'Étienne Mineur le 9 mars dernier [2006], il y a presque un an jour pour jour, ce qui expliquerait tout, enfin, pas tout, mais le début du tout :

Réalisé par Nicolas Devil d'après un scénario de Jean Rollin, épais cadavrexquis de Barabara Girard, Merri, Nicolas Kapnist, Philippe Druillet, Devil, photos de Tony Frank, couleurs de J-P Gressin, Annie Merlin, Jacqueline Sieger...On y croise des dizaines de personnages : Gingsberg, Artaud, Barbarella, Dylan, les Stones, Étienne Roblot, Zappa, J-J Schul, Kalfon, Julian Beck, Lovecraft, Valérie Lagrange, Patryck Bauchau, Edouard Niermans, Lennon, Cassius Clay, les Hell's Angels, les provos, dans une explosion graphique digne d'une bible psychédélique. Livré avec une loupe ! (éd. Éric Losfeld, 1967)

Mon père avait été contrebandier avec Losfeld, passant des livres érotiques à la frontière belge ! Tout s'enchaîne. C'est toi qui emploie le mot Incroyable ! dans ton mail, mon cher Jean-Denis, mais tu ne savais pas à quel point. Xam, Rollin, Losfeld, mon père, l'Idhec, Françoise... Le livre est devant moi. C'est cet épais volume aux pages cartonnées qui m'initia à la bande dessinée adulte. C'était aussi la seule trace de culture psychédélique à la maison avant mon voyage aux États Unis en 68. Glissées entre les pages de Saga de Xam, je découvre les fiches où j'avais recopié les phrases déchiffrées en m'aidant du code pour lire les dialogues cachés du livre. J'avais 15 ans, mais déjà plus toutes mes dents, conséquence d'un accident en cour de récréation. Si je reproduis quelques pages du livre, c'est l'ensemble que j'aurais aimé feuilleter avec vous...

Et avec toi, mon cher Jean-Denis, qui me donna le goût du montage cinématographique lorsque j'avais 18 ans. Cette fois encore, de l'autre côté du pont, les fantômes vinrent à (notre) rencontre !

P.S: Nicolas Deville, titulaire d'un doctorat de sociologie, est devenu professeur de philosophie au CEGEP de Matane, une petite ville du Bas Saint-Laurent au Québec, aujourd'hui à la retraite, et écologiste. Il n'aurait plus touché un crayon depuis des années.

lundi 10 août 2020

Lèvres de sang [archive]


Article du 2 mars 2007

En sortant de l'Idhec, je trouvai illico un poste de second assistant réalisateur sur un film de Jean Rollin, Lèvres de sang. Je ne me souviens pas comment, mais peut-être était-ce grâce à l'École ou à Louis Daquin qui la dirigeait alors. Robert Bozzi était le premier et Nathalie Perrey assurait la régie en plus de jouer le rôle de la mère du héros. Comme c'était une petite équipe, je les assistais tous les deux ! Et me voilà accompagner les jumelles chez le prothésiste pour leurs dents de vampires, nourrir les chauve-souris qui embaumaient la bière sur le siège arrière de ma voiture lorsqu'elles avaient mangé de la banane, convaincre l'actrice principale en pleurs de regagner sa chambre d'hôtel après qu'elle l'ait totalement dévastée et tandis qu'elle faisait du stop sous la pluie sur l'autoroute avec son slip pour seul vêtement, réchauffer (moralement et alcooliquement) les comédiennes qui grelottaient dans le vent glacial qui soufflait sur les ruines du Chateau-Gaillard aux Andelys, lancer la machinerie des fontaines du Trocadéro au milieu de la nuit, et cetera et cætera.


J'ai une tendresse particulière pour ce film puisqu'il marqua mon entrée dans le métier et que j'y tiens un petit rôle, très chaste, le temps de deux plans. Je joue celui d'un vendeur de cartes postales aveugle, cheveux longs et pantalon pattes d'eph. Je n'ai que vingt-deux ans et encore toutes mes illusions lorsque je m'assois sur un canapé pendant la répétition et que j'entends une des comédiennes raconter son week-end avec un berger allemand. Les bras m'en tombent et j'ai les jambes coupées. Il faut préciser que si ce film (culte) est aujourd'hui présenté comme un film fantastique ; nous en parlions alors comme d'un porno-vampire et Rollin en était le pape ! Cela explique probablement pourquoi il sort en collector 3 dvd, avec moult boni et luxueux livret de 64 pages. Son aspect pornographique est soigneusement évité par toute l'équipe, sauf Cathy Tricot, une des deux petites jumelles. Dans le générique, je relève le nom de Claudine Beccarie devenue célèbre avec Exhibition de Jean-François Davy.
Faisons donc un saut de quelques années en avant jusqu'en 1979. Nous sommes dans un couloir de l'Idhec alors que je suis devenu responsable des études pour la première année. Un de mes élèves m'arrête pour me demander si c'est bien moi qui joue dans Suce-moi, vampire. Comme je suis surpris, il précise que c'est la version hard de Lèvres de sang (Rollin a pris le pseudo de Michel Gand). Cet étudiant passionné par les séries Z s'appelle Christophe Gans, il réalisera plus tard Crying Freeman, Le pacte des loups, etc. Il y a donc deux versions du film, une soft et une hard, mais les 3 dvd évitent soigneusement de parler de l'autre version. Il est pourtant difficile de ne pas se souvenir des scènes qui ont disparu de la version éditée !


Les motivations du "jeune" premier étaient plus ambigües que son passage au film de genre, d'autant qu'il en était co-auteur. Il jouera d'ailleurs la même année dans un autre classique, Le sexe qui parle. Jean-Loup Philippe avait remporté un succès phénoménal au théâtre dans Thé et sympathie aux côtés d'Ingrid Bergman, puis de Micheline Presle. Enfant, il avait côtoyé Supervielle, Michaux, Cendrars et fondera le Domaine Poétique en 1962 où il mettra en scène Robert Filliou, Brion Gysin, William Burroughs, François Dufrêne avec projections lumineuses. Il inventera le café théâtre en 1965 à La Vieille Grille, deviendra directeur artistique au Théâtre de l'American Center, écrira des livres, de la poésie, des pièces, des évocations radiophoniques. Les noms de Bernard Heidsieck, Henri Chopin, Emmet Williams, Alain Kremski, Jean-Yves Bosseur, Riopelle, Jean Tardieu jalonnent son œuvre. Il n'empêche qu'ici, il enfile un chapelet de nanas dans les scènes coupées de la version soft ! Ce n'était pas un pro du X pour autant. Dans une scène où l'actrice lui déplaisait profondément, il exige trente grenouilles autour d'eux pendant qu'ils officient. Hélas, en novembre, les batraciens hibernent. Je sauve la production, arrêtée, en rapportant deux crapauds africains trouvés sur les quais. Dans une autre scène, ses moyens lui faisant défaut, le producteur prend la place du réalisateur, fait sortir presque toute l'équipe et éteindre les projecteurs. Lorsque notre héros sent que ça vient, le producteur (que j'ai fait pleurer le premier jour de tournage au cimetière de Montmartre en réclamant mon dû !) lance un Lumière ! suivi de Moteur ! C'est la débandade. Il finira par se faire doubler par un pro.


En regardant les 3 dvd de l'édition anglophone hollandaise (attention, la bande-annonce est nulle), nous sommes surpris par le naturel des interviewés. Les bonus ne nous ont pas habitués à tant de sincérité (X occulté mis à part !). Si les producteurs étaient infects, l'équipe était marrante et sympa. Les entretiens montrent des personnages étonnants. Je me demande ce qu'est devenu le compositeur, Didier William Lepauw, dont la musique est intelligente et inventive. Était-ce un pseudonyme ? Très belle lumière également, ce genre de film offrant à Jean-François Robin le soin de réaliser un travail original et particulièrement soigné. Les scènes tournées à Paris sont très émouvantes, elles montrent des quartiers détruits comme l'immense chantier de Belleville ou le vieil Aquarium du Trocadéro. Jean Rollin incarne tout un pan souvent ignoré du cinématographe, amateur de rêves, de jolies filles et de beaux décors. C'est à leurs yeux une transposition de la poésie à l'écran.
Ayant été louveteau de 8 à 11 ans (mon côté couteau suisse) et n'ayant aucune envie de devenir psy, je passai de l'assistanat à la réalisation au montage. Après onze jours sur La baby-sitter de René Clément où je supervise l'enregistrement de la musique de Francis Lai dirigée par Christian Gaubert et suis payé au tarif de stagiaire tandis que je totalise 40 heures supplémentaires en une semaine, mes revendications n'aboutissent qu'à mon départ précipité. Je suis remplacé par Tony Meyer qui sera enfin correctement rémunéré ! Avec mon travail d'assistant sur un documentaire sur la Sonacotra de Coline Serreau, voilà donc l'intégralité de ma carrière de technicien du film. La composition musicale et la création de partitions sonores me donnent, à vingt-trois ans, un statut social plus enviable et épanouissant !

vendredi 7 août 2020

Bernard Stiegler, la musique est la première technique du désir


Début 2008, nous avions rencontré Bernard Stiegler dans la cadre d'une enquête sur la fonction de la musique aujourd'hui, que Jean Rochard et moi réalisions pour le Journal des Allumés. Je le republie aujourd'hui en mémoire du philosophe décédé hier 6 août. Il aura abrégé ses souffrances qu'il traînait depuis plusieurs mois...

Il est agréable d'interviewer quelqu'un qui se préoccupe d'abord de ses deux interlocuteurs et du médium à qui il s'adresse et que nous représentons. Bien que nous nous souvenions très bien, et avec plaisir, de son frère Dominique lorsqu'il était journaliste à Révolution, nous ignorions l'attachement au jazz de l'ancien directeur de l'Ircam, de sa passion absolue pour cette musique jusqu'à son emprisonnement pour vol à main armée en 1978. Stiegler eut la sagesse de faire son coming out sur ses activités délinquantes et écrivit Passer à l'acte en 2003 sur ce qui lui permit d'entrer en philosophie. La lecture d'un article passionnant sur la perte de la libido, conséquence de l'uniformisation, écrit pour Le Monde Diplomatique, nous donna envie de l'interroger sur les changements sociaux que la musique peut produire et comment sa fonction se transforme aux mains d'une industrie dont le moteur "essentiel" est le marketing.
Nous sommes surpris par son "optimisme" quant à l'avenir des nouvelles technologies lorsqu'il ne peut imaginer autre chose que l'écroulement d'un système qui a poussé la manipulation jusqu'à l'absurde, par sa désincarnation morbide et ses tentatives d'uniformisation des consciences. Il appelle "s'accaparer" ce que je nomme "pervertir", mais nous sommes d'accord sur la position à adopter face aux machines. Pour lui, l'objet est pervers et nous sommes en charge de le dé-pervertir en trouvant une façon positive de le détourner au profit de l'intelligence, de le pousser vers l'échange. Ainsi, en tapant ces lignes, j'écoute les conférences d'Ars Industrialis au format mp3. Rien ne sert de diaboliser les soubresauts technologiques, il vaut mieux apprendre à s'en servir, tout en restant vigilant sur les dérives de contrôle qu'elles risquent de générer. Le poids de Google est, par exemple, de plus en plus inquiétant.
Bernard Stiegler, actuellement directeur du département du développement culturel au Centre Georges-Pompidou, dirige également l'Institut de Recherche et d'Innovation (IRI) où il nous reçoit. La veille à Ivry, dans le cadre de Sons d'Hiver, eut lieu un débat sur la question : la musique vaut-elle encore le dérangement ? qui figurera aussi, entre autres, dans ce numéro 21.
Tous les numéros sont téléchargeables sur le site au format pdf.
Vous pouvez aussi lire les deux derniers livres de Stiegler : Économie de l'hypermatériel et psychopouvoir (entretiens chez Fayard) et Prendre soin (gros bouquin sur la jeunesse chez Flammarion).

INVENTER L'AVENIR, ENTRETIEN AVEC BERNARD STIEGLER
par Jean-Jacques Birgé et Jean Rochard, transcrit par Christelle Raffaëlli, illustré par Sylvie Fontaine.


Entretien avec Bernard Stiegler par Jean-Jacques Birgé et Jean Rochard, transcrit par Christelle Raffaëlli, paru début 2008 dans le numéro 21 du Journal des Allumés du Jazz.

Le philosophe Bernard Stiegler nous reçoit dans son bureau de l’IRI (Institut de Recherche et d’Innovation) dont les fenêtres donnent sur le Centre Pompidou où il est directeur du développement culturel. Nous l’avions connu directeur de l’Ircam, mais lors de notre entretien, nous apprenons son ancienne dévotion pour le jazz à l’époque où, jeune homme, il avait un club à Toulouse, période qui se soldera par son incarcération pour vols à main armée comme il le raconte dans son livre Passer à l’acte (Galilée). Ses deux derniers ouvrages, Économie de l'hypermatériel et psychopouvoir (entretiens chez Fayard) et Prendre soin : Tome1, de la jeunesse et des générations (Flammarion), abordent des sujets qui nous sont chers. S’appuyant sur ses recherches sur les nouvelles technologies et les usages qui en découlent, Bernard Stiegler pense que le capitalisme de production devenu capitalisme de consommation s’autodétruira à force de monopoles, de contrôles et d’uniformisation, engendrant une perte de la libido et donc du désir.


Jean Rochard : Qu'est-ce que la musique a apporté à l’humanité ?

Bernard Stiegler : Une première question pourrait se poser : “quand la musique apparaît-elle?”. L’humanité (mais tout le monde n’est pas d’accord là-dessus), existe depuis deux millions d’années si l’on appelle humain un être bipède qui produit des objets techniques. Si vous demandez aux préhistoriens, la musique a 40 000 ans. À s’en tenir à la documentation préhistorique, il n’y a pas auparavant de musique, ce qui est hautement problématique.

Jean-Jacques Birgé : Je tiens une bande directement d'André Leroi-Gourhan, enregistrée en Russie avec des os de mammouth...

BS: On assigne la musique au premier instrument de musique considéré comme tel, le rhombe en os, daté de 40 000 ans. Est-ce que ça signifie qu’il n’y a pas de musique avant? J’aurais tendance à penser qu’elle commence avec l’hominisation, il y a deux millions d’années, avec le travail pour être plus précis, avec la rythmologie du travail. On ne connaît pas de société humaine sans musique. Plus les sociétés sont anciennes, plus la musique semble être importante dans la relation sociale entre les individus. Aujourd’hui, paradoxalement, un de ses aspects majeurs est qu’elle est absolument partout. Mais dans quelle mesure constitue-t-elle encore une relation sociale ? Les conditions de diffusion dominent plus que la musique elle-même. La musique, en tant qu’objet temporel, pouvant envahir le temps qui est aussi une conscience vivante, a un pouvoir sur les êtres humains qui a été en partie agencé avec le cinéma et remplacé par lui: elle a comme le cinéma un pouvoir de capter le temps de l’attention humaine. C’est aussi sa fonction dans le travail, par ses capacités de coordination, de synchronisation des individus, de leur attention, de leurs gestes, etc. Elle possède aussi un pouvoir extatique, qui se traduit par ce qu’un grand anthropologue, Gilbert Rouget, appelle la transe. Elle seule offre ce pouvoir de sortir de ses gonds. En tout cas, elle a pu le faire pendant très longtemps. C’est en fait un objet extrêmement paradoxal parce qu’elle a un pouvoir à la fois de synchronisation et de contrôle, et de singularisation extrême. Le saxophone ne s’est pas développé grâce à l’armée par hasard - et ce n’est pas par hasard que l’armée a investi au XIXème siècle dans les cuivres comme moyen de contrôle non disciplinaire et par la pénétration des âmes. Albert Ayler est devenu musicien à l’armée, et ce n’est pas par hasard.

JJB: Depuis quelques décennies, on ne peut plus aller acheter un pantalon sans être massacré par la musique mais ce qui est bizarre en même temps, c’est qu’il semble qu’il y ait beaucoup d’acheteurs potentiels qui supportent très mal…

BS: De plus en plus de gens s’en plaignent et je pense qu’on va vers des décrochages à et égard. On ne peut jamais analyser la musique seule hors de son contexte. Je suis un adversaire de l’art pour l’art. Il y a cependant une époque où l’art pour l’art s’est constitué en réaction à l’instrumentalisation de la musique par la noblesse, par le clergé, par l’armée. Il y a eu un moment faste et beau de l’art pour l’art, mais on n’en est plus du tout là : aujourd’hui l’art est pour le marketing… La musique véritable, la musique en acte, si l’on peut dire, est une pratique de mise hors contrôle - y compris par les mêmes institutions et les mêmes dispositifs qui en font un dispositif de contrôle. Je ne suis pas croyant, mais il m’arrive quand même d’assister à des offices religieux et de me sentir sous le pouvoir de quelque chose qui me fait accéder effectivement à des états tout à fait anormaux. J’ai été un passionné de musique, mais vraiment archi-passionné, je rêvais de faire votre métier d’ailleurs à un moment donné.

JR: Pourquoi le dire au passé ?

BS: J’ai arrêté d’en écouter en prison - sinon à la radio : j’écoutais Le Matin des Musiciens. À l’époque où j’ai été incarcéré, la musique était pour moi absolument vitale. J’avais créé une sorte de bistrot jazz pour pouvoir y écouter de la musique tout le temps. J’y accueillais des musiciens, j’y faisais le “ DJ”, je considérais que mon métier était de faire découvrir la musique aux autres - tout en vendant de la bière. Je passais des heures dans les magasins de disques pour essayer de trouver de bonnes choses à faire écouter. C’était une période de ma jeunesse où j’avais une pratique de l’écoute rigoureuse. Puis j’ai arrêté, d’abord parce que je suis allé en prison, et que j’ai perdu presque toute ma discothèque, peut-être aussi parce que j’ai rationalisé la situation en me disant que de toute façon toute cette histoire du jazz qui m’avait complètement habité était sans doute un peu finie. À ma sortie de prison en 1983, il y avait encore des disques magnifiques - par exemple, de Charlie Haden, Ballad of the Fallen, que m’a offert mon frère Dominique, mais j’avais l’impression que ce n’était quand même plus comme dans les années 60 ou 70 : pour moi ces années sont la grande époque du jazz moderne.

JR: Ça pourrait être une sorte de rapport d’addiction ?

BS : L’amateur est une figure du désir, et le désir est addictif. Quand vous vous retrouvez en prison sans vos objets de passion, c’est terrible, vous avez l’impression qu’on vous a arraché les bras, les jambes, la tête. Le pire pour moi, c’était la musique et l’alcool. Je ne pouvais pas commencer une journée sans me mettre un disque. Aujourd’hui, c’est totalement fini. Il y a bien là quelque chose qui est de l’ordre de l’addiction, mais c’est une addiction positive.
Pour revenir à votre question : la musique nous permet de sortir de nos gonds, elle permet à la fois le contrôle social et le passage hors contrôle. Elle est capable de produire en même temps de la synchronisation et du diachronique, c’est-à-dire de la singularité, de l’improbable, et de l’improvisation. La première musique que j’ai écoutée, c’était de la musique classique. Ma mère – dans ma famille, nous étions de condition modeste, comme on dit, mais mes parents, et surtout ma mère, faisait partie de ce monde populaire qui croyait à la culture et voulait que ses enfants soient bien éduqués – ma mère achetait ainsi des disques par l’intermédiaire de ce qui était alors la Guilde du Disque, et c’est ainsi qu’enfant, j’ai découvert, Schubert, Beethoven et quelques autres. Quant au jazz, je crois que j’ai commencé à en écouter en 64-65. C’était le début du free jazz, Coltrane était en pleine activité. J’habitais Sarcelles. Ce n’est pas très drôle d’habiter Sarcelles. Mais Sarcelles en écoutant Coltrane ou Mingus, c’est beau et grand, cela promet.

JJB : C’est une époque unique au niveau artistique en général et pour l’imagination.

BS : C’est vrai. Il n’empêche que je trouve que le jazz est à part. D’abord parce que cette musique est d’une qualité incroyable et littéralement miraculeuse. C’est une musique d’une très grande précision qui s’est inventée en très peu de temps. Il y a bien entendu aussi de belles inventions dans le rock, dans le rhythm and blues, mais dans le jazz, il se passe quelque chose d’incroyablement resserré, d’extraordinairement intense. C’est mon histoire : je vous restitue la chose comme je crois me souvenir de l’avoir vécue. Par ailleurs, un concours de circonstances a fait que je me suis retrouvé à habiter, après avoir quitté Sarcelles, à 300 mètres du Chat qui Pêche. Du coup, je me suis mis à rencontrer des musiciens, beaucoup de musiciens. C’est un peu après cette époque que j’ai monté mon bar musical à Toulouse, en étant passé par diverses aventures. De nos jours la musique est devenue un outil de contrôle extrêmement trivial. Autant les industries culturelles dans les années 40, même 30, aux États-Unis ont une grande inventivité, une grande intelligence, justement en matière de production et d’organisation de la production essentiellement américaine, autant aujourd’hui je pense que c’est la bêtise absolue qui domine de façon écrasante, non que les gens sont bêtes, mais on ne croit plus du tout à autre chose qu’au marketing.

JJB: La religion précède…

BS: La religion c’est autre chose, tout autre chose que le marketing - et ce fut très inventif. Il n’y guère de rituel ou de culte sans musique. La musique, comme phénomène temporel qui épouse le temps de la conscience, qui y entre et l’envahit, a un pouvoir unique à cet égard, jusqu’à l’apparition du cinéma. Jusqu’au cinéma, il n’y avait que deux manières de contrôler le temps des consciences des individus, c’était ou la musique, ou le discours, mais les deux, musique et paroles, c’est à dire chant, poésie - mais dans tous les cas, ce que Husserl décrit comme des objets temporels.
En ce moment même, je suis en train de parler : je produis un objet temporel, qui est d’ailleurs une sorte de musique en réalité, dans la mesure où la voix est un instrument de musique très spécial, un instrument que tout le monde pratique sans le savoir - la langue est une sorte de musique, et c’est ce qu’enseigne la poésie. C’est aussi ce que l’on découvre quand on va au Vietnam et qu’on ne parle pas vietnamien : on découvre dans cet idiome dont la prosodie est si différente de la nôtre une sorte de musique. Sur un autre registre, si j’ose dire, on doit réfléchir à ce que raconte Giono, à propos d’un village de Provence où, pendant les guerres de religions, on avait arraché la langue à tous les habitants du village : ils se mirent à jouer de l’harmonica, raconte Giono. L’harmonica ne peut ainsi remplacer la langue que parce que celle-ci a d’emblée quelque chose de musical.
Au moment où arrive le cinéma, un nouvel objet temporel apparaît, qui capte temporellement l’attention par les yeux, et puis se développe l’énorme machine de ce qu’on appelle l’audiovisuel. On voit maintenant avec l’iPod se répandre de nouvelles façons d’écouter. Tout cela bouge énormément - et c’est l’organologie du problème. L’organologie générale que j’essaye de théoriser analyse les conditions techniques, les conditions corporelles - y compris le cerveau et l’appareil psychique qui s’y forme - et les conditions sociales qui relient les appareils psychiques et qui sont leurs autres conditions de fonctionnement. Les conditions corporelles, ce sont les organes, l’oreille, la langue, les mains, le cerveau; les conditions techniques, ce sont les organes artificiels; et les conditions sociales, ce sont les organisations, tout cela étant inséparable. Un organe humain n’est jamais sans organe technique et un organe technique n’est jamais sans organisation sociale.

JJB: Tout ce qui est dématérialisation des supports relève de formats qui ne correspondent pas du tout, pas plus à la musique contemporaine qu’à la musique que nous produisons. Des formats chansons en définitive.

BS: Le mp3 est un vecteur technique qui est aujourd’hui investi - le mp3 et l’iPod font système - par des gens qui ont compris, il y a quinze ans, aussi bien Microsoft qu’Apple, que le multimédia était l’avenir de l’informatique. Cela m’intéresserait d’ailleurs de savoir ce que vous pensez de la mort du disque.

JR: Je pense que c’est la musique qui est attaquée en fait au travers du disque. Je ne pense pas que le disque soit un objet sacro-saint, mais un objet très curieux qui a pris une sorte d’autonomie dans la manière dont il va se séparer de l’exécution publique pour devenir un endroit…

BS: Ce dont Coltrane est un point culminant…

JR: Un endroit de création, soit effectivement par le rapport que peut avoir un musicien comme John Coltrane au studio, c’est-à-dire qu’il appelle son producteur Bob Thiele à 5 heures du matin en disant “ j’ai une idée, il faut qu’à 8 heures j’ai les musiciens, etc. “, soit sur le versant des musiques de rock par tout un tas de techniques qui sont nées du désir des musiciens de changer. Par exemple, le multipiste arrive à cause ou grâce aux Beatles, etc. Jusqu’à un certain moment, on a l’impression que la technique suit le désir, l’expression, ce qu’on cherche. Et puis à un moment ça s’inverse. La technologie arrive avant, et on dit “ qu’est-ce qu’on en fait” ?

BS: Je n’en suis pas sûr. J’ai envie de dire qu’il faut se réjouir du fait que le disque disparaisse, d’une certaine manière. Si mon éditeur m’entendait, il serait furieux, mais j’aurais aussi envie de dire qu’il y a peut-être quelque chose de bon à attendre du fait que les éditeurs disparaissent. Tous ces systèmes ont installé des logiques auxquelles nous nous sommes habitués. Je voudrais revenir sur ce que vous disiez à propos du disque. Je comprends ce que vous dites sur le multipistes, mais pour que le multipistes existe, il fallait qu’avant il y ait aussi quelque chose qui était une technologie qui précédait les Beatles. En fait, il n’y a jamais rien qui précède le reste : c’est cela que j’appelle l’organologie générale, c’est un complexe où les trois instances dont je vous parlais tout à l’heure sont en relation. Et puis il y a des moments où ces relations sont investies par un immense désir. Le deuxième instrument de Charlie Parker, c’est le phonographe et chez lui, le disque, qui est encore le 78 tours à ce moment-là, est son espace d’écriture. Contrairement à tout ce qu’on dit, je pense que le jazz est toujours écrit, et que le jazz est intrinsèquement lié au disque. Le disque est la surface d’inscription du jazz.
Le fait que le disque disparaisse est extrêmement problématique pour mille raisons, comme chaque fois que quelque chose disparaît dans la société, mais ma façon de voir me fait dire qu’il faut toujours investir le côté intéressant de la catastrophe. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le mp3, ce sont les pratiques sociales qu’il y a derrière et les désirs qui peuvent s’y former. Les mômes qui font des playlists sont bien entendu sous la pression du marketing, mais ce dont ils ont envie, c’est de donner à connaître aux autres ce qu’ils aiment : c’est une vraie dimension de cette pratique, aussi embryonnaire et pauvre qu’elle puisse être. Qu’est-ce qui se passe quand les mômes s’envoient des machins ? Ils s’envoient leurs goûts. Ce qui investi le système mp3/playlist/iPod, c’est le désir de reconnaissance, c’est-à-dire ce qui fait du désir une force sociale.

JR: À la Fontaine des Innocents, tous les vendredis, des gens se retrouvent pour danser ensemble avec des iPods, sur des musiques complètement différentes…

JJB: Il y a un isolement provoqué par les nouvelles technologies et ces objets ont quand même tendance pour le moment à être des objets assez autistes.

BS: Chaque fois qu’une technologie se développe, elle produit de la casse et des comportements pathologiques à cause de la casse qui est produite. Simplement, que l’on soit artiste ou intellectuel, on a une responsabilité: celle de faire que le monde tel qu’il est tire parti de cette nouveauté. Bien sûr l’iPod, les lecteurs DVD peuvent produire des choses terrifiantes. Je puis les dénoncer, mais ce n’est ni intéressant ni surtout légitime si je ne suis pas capable de proposer d’autres pratiques de ces nouveaux organes. Pour les étrennes, juste après Noël, ma belle-mère a offert à ma fille de 8 ans un baladeur mp3. Mon enfant, je la protège : il n’y a pas de télévision à la maison, pas de jeux vidéos, rien de tout cela. Et puis voilà que la grand-mère débarque et qu’Elsa dit “ j’ai mon mp3 ! j’ai mon mp3 !”. Maintenant que le mp3 est là, ma responsabilité est d’apprendre à faire quelque chose d’intelligent avec elle, et aussi de lui faire confiance pour autant que je ne la laisse pas abandonnée à “ son mp3”. Quand Bartók a parlé de la radio en 1937 (au moment où Parker pratiquait son phonographe pour écouter Lester Young en le ralentissant, ce que Bartók faisait d’ailleurs aussi et au même moment avec les musiques tziganes), il a dit : “ N’écoutez pas de musique à la radio - sauf si vous ouvrez la partition et si vous la lisez en même temps. ”

JJB: Qu’est-ce qu’on peut faire aujourd’hui ?

BS: La musique, il faut d’abord l’écouter. Mais pour moi, un amateur de musique ne se contente pas d’écouter. Quand j’écoutais des concerts de jazz, j’avais d’abord tendance à préférer les enregistrements aux concerts et surtout ce qui m’importait, c’était ensuite de repasser tel machin et de le réécouter cinquante fois de suite. Je me les incrustais dans la tête, et je les rapprochais d’autres morceaux de ma discothèque. Avec mon frère Dominique, nous passions des week-ends à faire cela avec nos amis - à pratiquer ce que l’on appelle depuis le XIXème siècle le comparatisme. J’ai aussi été cinéphile, et je lisais des découpages techniques après avoir vu le film. L’Opéra de Paris, vers 1880, diffusait des guides d’écoute, des réductions pour piano des partitions d’orchestre et des analyses des partitions pour son public qui pouvait ainsi pleinement apprécier sa programmation. Des milliers de gens lisaient cela chez eux, et ne se contentaient pas d’aller au concert. Les nouveaux organes, iPods, sites Internet, etc., sont des instruments pour redévelopper l’esprit critique et les communautés d’amateurs.
Aujourd’hui le consumérisme imposé à la jeunesse a pris des proportions colossales et il est extrêmement difficile pour les jeunes gens de sortir d’un modèle presque complètement ficelé par le marketing. Et en même temps, il y a des changements de comportement intéressants. Dans la crise de l’industrie du disque, il y a aussi un phénomène de rejet d’un système étouffant. Notre responsabilité, à nous, les gens qui sommes dans les métiers que nous faisons, c’est d’apporter des possibilités nouvelles.
Je discute beaucoup avec les industriels : il n’y a pas que des êtres vénaux dans le monde industriel, il y a là aussi des gens qui croient à ce qu’ils font, qui pensent à d’autres choses, et puis surtout, moins angéliquement, il y en a beaucoup qui sont très inquiets. Il y en a par exemple qui réfléchissent à constituer ce que j’appelle des appareils critiques autour des concerts, qui ont repris de la vigueur. À l’Institut de Recherche et d’Innovation du Centre Pompidou, nous développons un logiciel de production d’appareils critiques pour le cinéma, Lignes de temps.
Aujourd’hui, avec le Net, la logique production/consommation ne fonctionne plus. La société, surtout la jeunesse, n’a peut-être jamais été aussi désorganisée dans toute l’histoire de l’humanité. Et pourtant, il y a chez ces jeunes gens-là quelque chose qui résiste à cet état de fait. Ce n’est pas du tout la même chose que nous dans les années 60… C’est sur eux qu’il faut compter, sur leurs manières… Si nous ne les abandonnons pas en nous abandonnant à nos propres fantasmes.

jeudi 6 août 2020

Les films d'Henri Cartier-Bresson [archive]


Article du 21 Novembre 2006

Dans tous ses entretiens, HCB rappelle qu'il fut l'assistant de Jean Renoir sur La vie est à nous en 1936. Sur la Partie de campagne, ils étaient trois assistants, Jacques Becker était le premier, il était le second, Luchino Visconti était plus là en observateur. Il le sera encore sur La règle du jeu. En 1937, Henri Cartier réalise son premier documentaire, Victoire de la vie, sur l'entraide médicale au service de l'Espagne républicaine assaillie par les troupes du général Franco. La musique est de Charles Koechlin. L'année suivante, il signe un second film sur la guerre d'Espagne, cette fois pour le compte du Secours Populaire, L'Espagne vivra. Les deux films sont passionnants, témoignages accablants pour cette Europe de l'Entente Cordiale qui se fait la complice du fascisme solidaire. Mussolini et Hitler envoient des hommes, des tanks, des avions, mais la France et la Grande-Bretagne refusent de soutenir la république espagnole. Le troisième documentaire, Le retour, tourné en 1945, est terriblement émouvant, retour des camps de millions d'hommes sur les routes allemandes. Certaines images, comme dans Nuit et brouillard ou La mémoire meurtrie, sont insoutenables, les retrouvailles à la gare émeuvent monstrueusement.
1970. Les deux derniers documentaires sont des commandes de la chaîne de télévision CBS News. Ils sont tournés en couleurs, son direct et sans commentaire. Le premier, Impressions de Californie, porte un regard tendre sur l'époque, tandis que le second, Southern Exposures, est plus politique, critique d'une société en pleine mutation : décadence des grands propriétaires terriens, affranchissement des noirs, main mise de la religion... Le pacifisme et le combat contre le racisme se renvoient la balle d'un film à l'autre. Les films réalisés par HCB montrent l'engagement de HCB au-delà de l'instant décisif. JR me raconte, qu'interrogé aux actualités par la télévision française alors qu'il est déjà très âgé, comme l'interviewer lui demande s'il a quelque chose à ajouter, le photographe lance seulement "Vive Bakounine !". HCB affirme son regard libertaire.
L'homme savait aussi être un séducteur élégant. Je me souviens l'avoir croisé un an avant sa mort pendant les Rencontres d'Arles de la Photographie, s'appuyant sur une canne, entouré d'une nuée de petites jeunes filles. Il s'est éteint en Provence à l'âge de 95 ans. Le superbe coffret DVD contient un livret de 90 pages et un second disque avec, cette fois, des films sur lui : Biographie d'un regard de Heinz Bütler (2003), L'aventure moderne de Roger Kahane (1975), Contacts de Robert Delpire (1994) - magnifique collection initiée par William Klein que l'on peut trouver en 3 volumes DVD avec la complicité des plus grands photographes commentant leurs planches-contacts (Arte), Flagrants délits du même Delpire (1967) que HCB salue souvent comme l'un de ses deux grands metteurs en pages avec Tériade, Une journée dans l'atelier d'Henri Cartier-Bresson de Caroline Thiénot Barbey (2005) qui le montre en train de dessiner et peindre, formation que le photographe revendiquera toujours comme clef de son regard, et Écrire contre l'oubli : lettre à Mamadou Bâ de Martine Franck et lui-même, trois minutes commandées par Amnesty International en 1991. La photographe Martine Franck, sa dernière compagne, préside la Fondation Henri Cartier-Bresson.
Le coffret édité par mk2 est une mine sur laquelle on sautera sans hésiter et sans aucun dommage si ce n'est celui de voir le monde avec un autre œil. Bien qu'il ne semble y avoir aucun rapport, je le rangerais pourtant à côté de Jacques Tati pour cette manière révolutionnaire de nous apprendre à regarder. C'est rare.

mercredi 5 août 2020

Belle complicité !


Travaillant d'arrache-pied tout en essayant de jouir de mon statut de retraité, j'écris moins de billets au jour le jour au profit d'archives réactualisées. En ce qui concerne le régime qui a succédé il y a déjà cinq ans à celui d'intermittent qui en avait duré quarante-deux, je n'arrive pas du tout à faire la transition, n'ayant en rien changé mes occupations. Par contre, je me sens plus serein. Le fait de toucher des sous à date fixe sans avoir besoin de faire des grimaces est absolument merveilleux. Raison de plus pour se battre pour que les générations suivantes puissent jouir de cette situation, et ce le plus longtemps possible. J'écris ces mots probablement par culpabilité de ne pas me pencher suffisamment sur l'actualité pour la commenter. Mais entre la pause estivale où je suis "confiné" chez moi pour des raisons n'ayant rien à voir avec la crise sanitaire ou ma santé, la gestion absurde de cette crise qui me fait osciller entre la colère et l'incompréhension, et l'incomparable et délicieux calme aoûtien, je suis plus enclin à méditer sur le passé et le futur qu'à m'accrocher à un quotidien déserté...
Si je n'avais qu'à m'occuper à relancer les journalistes au sujet de mon nouvel album, Perspectives du XXIIe siècle, ce serait un passage post-partum plutôt tranquille. Or cette aventure n'est pas terminée, puisque avec Sonia Cruchon nous finalisons le film collectif qui s'en inspire. La douzaine de courts métrages réalisés par Nicolas Clauss, Valéry Faidherbe, John Sanborn, Eric Vernhes et nous-mêmes seront réunis en un docu-fiction d'une cinquantaine de minutes dont j'écris les intertitres à la manière d'un film muet. Nous en voyons le bout, mais il reste encore pas mal de travail de post-production. Madeleine Leclair prévoit une journée particulière au Musée d'Ethnographie de Genève à l'automne, nous y reviendrons.
Alors que je suis en stand-by sur le livre-disque entamé l'année dernière en Transylvanie et qui devrait voir le jour en 2021, j'ai embrayé illico sur un nouveau projet, Pique-nique au labo (titre probable, aux références appropriées et sa phonogénie). Il s'agit d'un double CD réfléchissant le laboratoire de rencontres que j'ai initié depuis 2010 avec de "jeunes" musiciens et musiciennes parmi les plus inventifs. J'ai sélectionné une pièce de chaque album virtuel publié sur drame.org quelques jours après leur enregistrement. De ces 22 compositions instantanées, la plupart ont été enregistrées dans mon studio, seulement quatre d'entre elles provenant de concerts. Le plus souvent les thèmes de chaque pièce fut tiré au hasard juste avant de jouer. Ce sont donc 28 invité/e/s qui m'ont fait l'honneur de me rejoindre pour passer ensemble une journée de plaisir. Comme jadis avec Un Drame Musical Instantané pour Urgent Meeting (1991) et Opération Blow Up (1992), mon propos est de jouer pour nous rencontrer, alors qu'il est d'usage dans le métier de se rencontrer pour jouer. L'aspect "l'humain d'abord" ne vous échappera pas !
Participèrent ainsi à l'expérience (dans l'ordre alphabétique) : Samuel Ber – batterie, percussion / Sophie Bernado – voix, basson / Amandine Casadamont – vinyles / Nicholas Christenson – contrebasse / Médéric Collignon – voix / Pascal Contet – accordéon / Élise Dabrowski – contrebasse, voix / Julien Desprez – guitare électrique / Linda Edsjö – marimba, vibraphone, percussion / Jean-Brice Godet – cassettes, clarinette / Alexandra Grimal – sax ténor / Wassim Halal – percussion / Antonin-Tri Hoang – sax alto, clarinette basse, piano / Karsten Hochapfel – violoncelle / Fanny Lasfargues – basse électroacoustique / Mathias Lévy – violon / Sylvain Lemêtre – percussion / Birgitte Lyregaard – voix / Jocelyn Mienniel – flûtes, MS20 / Edward Perraud – batterie, électrronique / Jonathan Pontier – claviers / Hasse Poulsen – guitare / Sylvain Rifflet – sax ténor / Eve Risser – voix, mélodica / Vincent Segal – violoncelle / Christelle Séry – guitare électrique / Ravi Shardja – mandoline électrique / Jean-François Vrod – violon... De mon côté, je m'attaque essentiellement aux claviers, épisodiquement à des instruments électroniques et acoustiques comme l'harmonica, les flûtes, les guimbardes, ou diffusant des montages radiophoniques et des reportages qui resituent l'action dans des espaces imaginaires. J'ai confié la conception graphique de l'objet à mon amie Marie-Christine Gayffier qui se trouve être la maman d'un des protagonistes cités plus haut et dont j'apprécie le travail depuis bientôt quarante ans. Une histoire de famille, si comme mon père le revendiquait : "la famille n'est pas celle dont on hérite, mais celle que l'on crée".
Ainsi, pour illustrer cette petite annonce, j'ai choisi de faire une capture-écran des frimousses des camarades avec qui j'espère bien me (re)produire, tout en rêvant à de nouvelles rencontres, puisque l'occasion fait si souvent le larron et que déjà se profilent de nouvelles aventures ! D'ailleurs si certains ou certaines sont à Paris au mois d'août avec du temps de libre suite à la gestion pitoyable de la crise, appelez-moi, on a encore le droit de jouer ensemble...
Pour patienter, je commande les ISRC sur le site de la SCPP (c'est simple lorsqu'on est déjà inscrit), je déclare les 22 pièces sur celui de la SACEM (c'est très long) et, surtout, je me lance dans les finitions techniques avec une application qui fabrique des masters DDP. J'espère ne pas faire de bêtises, le HOFA CD-Burn.DDP.Master me semblant assez pratique.

mardi 4 août 2020

Le transport qui a ma faveur, c'est celui de mon cœur... [archive]


Article du 15 février 2007

La photo de Brassaï fait remonter d'étranges souvenirs. Pendant trois ans, une fois par semaine, j'ai pris le métro de la Porte de Saint-Cloud à la Bourse pour faire régler mon appareil dentaire passage des Victoires. J'achetais des petits fascicules de bande dessinée dans la station pour lire pendant le voyage. Dedans, il y avait de la publicité pour les lunettes à rayons X qui permettaient de voir à travers les vêtements. J'étais abonné à Tout l'Univers depuis que je ne recevais plus Tintin. C'étaient les années 60.
J'avais commencé tôt à voyager seul. Ma grand-mère venait me chercher à l'arrêt d'autobus devant l'Hôpital des Enfants Malades. Je n'avais que cinq ans et nous venions de déménager de la rue Vivienne à la rue Léon Morane dans le XVième. J'adorais rester dehors sur la plate-forme arrière avec le contrôleur qui faisait cricric en passant les petits tickets étroits dans la boîte qu'il portait sur le ventre à la ceinture et en tournant sa manivelle. J'entends encore le diling de la chaîne qu'il tirait pour signaler le départ au conducteur. Nous adorions monter ou descendre en marche même si c'était interdit.
À la même époque, mes parents ont confié ma sœur et moi aux passagers du compartiment pour que nous n'oublions pas de descendre du train à Grenoble. Agnès avait trois ans et je m'en occupais avec le plus grand sérieux. J'ai continué jusqu'à ce que nous ayons dix-huit et quinze ans. Mon tempérament inquiet est le fruit de cette responsabilité.
Lorsque j'eus onze ans, mes parents m'envoyèrent à Greenways School, dans le Wiltshire, pour apprendre l'anglais. J'y ai tenu mon premier Journal. Il commence le vendredi 24 juillet 1964. This morning, at a quarter to 9, I went by coach to Beauvais. At a quarter past ten, I took the plane. At eleven o'clock, I took the coach. At a quarter to 2, I arrived at London. A lady was waiting for me. This afternoon, I took the train to Salisbury ; Mrs Clarke's son brought me to Greenways. I unpacked my clothes and put them in the drawer. And I had dinner at 10 to 10. Then I went to sleep in my bed. Good night! C'est précis. Mes grands-parents avaient coutume de nous offrir une montre à nos six ans, à condition que nous sachions lire l'heure. Je remontais la montre à aiguilles chaque soir avant d'aller me coucher. Mon diary est illustré avec des cartes postales, des papiers de bonbons anglais, photos de mes copains (c'était un collège international), tickets, plumes de perdrix... Le 6 août, je suis resté médusé par les cris hystériques des fans des Beatles pendant la projection d'A Hard Day's Night dans une salle de Salisbury. Il y avait toujours deux films par séance. Quelques jours plus tard, perché sur la branche d'un grand arbre du parc, j'ai réussi à embrasser Valérie, qui venait de Suisse. C'était la première fois que je tombais amoureux. Nous avons visité Stonehenge et la fabrique de chocolats Fry à Somerdale. J'en ai gardé un souvenir terrible du travail à la chaîne.
Les feuilles volantes se perdent. J'ai continué à écrire dans des petits cahiers. Pas loin de quatre-vingt. En regardant la photo de Brassaï, je repense au poinçonneur des Lilas, maintenant que j'habite à côté.



Le titre de l'article est extrait d'une chanson écrite pour Elsa lorsqu'elle avait neuf ans...

lundi 3 août 2020

My Name Is... Steve Reich [archive]


Articles des 10 février 2007, 8 octobre 2006, 16 novembre 2010, 13 septembre 2011

LES ARCHIVES DE L'À-PLAT

J'ai évoqué ici la Bibliothèque disparue de Babylone et les risques encourus aujourd'hui. Nous connaissions ubu.com. Sur son nouveau blog, Pierre Wendling nous révèle l'existence d'une nouvelle mine, Internet Archive. Le site Internet Archive est une organisation à but non lucratif, fondée en 1996, qui s'est fixée de réunir des documents numérisables dont les droits sont échus et de les offrir en libre service aux chercheurs, historiens, étudiants et à quiconque souhaite les utiliser (sous licence Creative Commons). Les collections proposent des textes, des documents sonores et cinématographiques, des logiciels libres, des sites web. Pour les films, une grande variété de qualité technique est proposée depuis du 64k mpeg4 jusqu'à du mpeg2 gravable en dvd, en streaming ou en téléchargement. Au milieu de dizaines de milliers de documents, on trouve de véritables chefs d'œuvre.


À l'instant où je tape ces lignes, j'écoute un concert historique de Steve Reich, le 7 novembre 1970 à Berkeley, d'une qualité exceptionnelle. Se succèdent Four Organs,” “My Name Is,” “Piano Phase” et “Phase Patterns. Si j'ai assisté aux représentations parisiennes qui suivirent, j'ignorais totalement l'existence de My Name Is qui est dans le style de Come Out. Steve Reich a interrogé le public qui faisait la queue pour le concert en leur demandant : "What is your name ?" et en a monté des bouts présentés lors du concert-même !
Les longs métrages vont de célèbres films muets à des excentricités tels Reefer Madness, Carnival of Souls, Sex Madness en passant par des films dont la question des droits me paraît plus ambigüe (La nuit des morts-vivants, Rashomon, Dementia 13, etc.). Une section intitulée Cinemocracy présente les films de propagande commandés par le Gouvernement américain, au début des années 40, à John Ford, John Huston, Frank Capra et William Wyler !


Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer un extrait de My Name Is, même si l'œuvre n'a pas l'envergure des autres pièces du concert, aussi époustouflantes à écouter qu'à leur création il y a près de quarante ans. Le concert complet, c'est .



Depuis cet article de 2007, la Toile offre de nombreuses interprétations de cette pièce...

CROWN HEIGHTS & REICH

C'était vraiment trop bête, un concert avec danseurs se tenait de l'autre côté de la rue pour le 70ième anniversaire de Steve Reich, mais nous n'avions pas pu obtenir de places. Sold out !
Alors j'ai eu l'idée de nous y faufiler à l'entr'acte qui se terminait comme nous passions devant ! Il y a toujours des spectateurs qui s'en vont. Ainsi nous avons pu assister à la seconde partie, magnifique comme toujours avec Reich. La chorégraphie d'Akram Khan accompagnait les Variations pour vibraphones, pianos et cordes, un moment magique qui remontait le niveau de la soirée. Nous avons raté Rosas dansé par Anne Teresa de Keersmaeker sur Fase, un montage de pièces des débuts de Reich, mais la présence du London Sinfonietta sur la pièce de 2005 m'hypnotisa comme chaque fois avec le seul véritable génie de l'école minimaliste. La première fois, c'était au début des années 70, Four Organs et Phase Patterns. Je me souviens que nous étions assis à côté d'Aragon et de ses minets. Sur scène, les musiciens étaient Reich, Philip Glass, Jon Gibson... Plus tard, un concert avenue de Wagram, deux musiciens jouaient chacun une mélodie, mais on pouvait en percevoir quatre par le croisement des harmoniques... La création en France de l'un de mes préférés, Different Trains, par le Kronos Quartet, reste un des moments les plus émouvants de ma douloureuse carrière de spectateur. J'écoute inlassablement le cd. Nous étions ensuite allés dîner chez Bofinger avec leur premier violon, David Harrington, mais le courant n'est pas passé. Nous avions probablement eu les yeux plus gros que le ventre. Je parle de musique, pas seulement de gastronomie.
Mais ce soir, la lune était pleine au-dessus de Brooklyn...

STEVE REICH SE RÉPÈTE


Tout nouvel album de Steve Reich provoque une attente dans l'espoir d'ajouter un chef d'œuvre à la liste des disques dont on ne se lasse jamais malgré l'usure du temps. Chacun a ses préférences, mais Different Trains, dont l'enregistrement de voix parlées fournit la trame mélodique au quatuor à cordes, me semble ne pouvoir qu'entraîner tous les suffrages quand It's Gonna Rain ravira les amateurs d'expérimentations corrosives ; la vidéo de Three Tales conviendra mieux aux fans d'opéra multimédia et Drumming, Desert Music ou Music for 18 musicians restent de grands classiques... Quoi qu'il en soit, tout son catalogue produit la même excitation, le même vertige enthousiaste, même si le compositeur new-yorkais répète éternellement la formule des canons en unissons qu'il a découverte dès 1965 avec ses pièces pour bande magnétique. J'ai eu la chance de les entendre à la fin des années 60 et d'assister à la création française de Four Organs et Phase Patterns ; depuis, je n'ai cessé de m'intéresser à son travail de physicien du son, capable de faire entendre quatre mélodies enchevêtrées à partir de deux monodies par le seul pouvoir des harmoniques. S'inspirant grandement du gamelan, Steve Reich a su s'affranchir du sérialisme en revenant à une écriture tonale inventive qui laisse loin derrière lui les autres tenants de ce que les Américains appellent le minimalisme et que nous avions l'habitude d'appeler en Europe la musique répétitive.
Hélas, depuis 1995 je n'ai pas ressenti l'émotion que me procurent ses anciennes pièces. Double Sextet interprété par eight blackbird et qui lui vaut le Prix Pulitzer ni 2x5 par Bang on a Can ne m'emballent outre mesure. Steve Reich est tenté d'introduire des instruments populaires à son instrumentation, mais il n'en tire pas la substantifique moelle. Comme l'échantillonneur de City Life ne rendait pas la dimension de la ville, les guitares électriques, la basse et la batterie de 2x5 n'arrivent à produire l'électricité du rock. Le sextuor classique d'eight blackbird composé d'une flûte, une clarinette, un violon, un violoncelle, un vibraphone et un piano, génère des effets plus originaux avec d'intéressantes cassures de rythme. Comme pour Different Trains, Reich a recours à l'artifice du playback, chaque ensemble dialoguant avec lui-même pour permettre au compositeur de jouer de ses effets de déphasage dont il a le secret, mais il avoue préférer pour l'avenir des versions où tous les instrumentistes seront en direct, portant à douze et dix les effectifs.
Ces bémols ne m'empêchent pas de remettre sur la platine l'album publié encore cette fois sur Nonesuch pour constater que la deuxième écoute de Double Sextet me transporte sur un petit nuage...

WTC 9/11 (2010) WORLD TO COME


J'ai commandé WTC 9/11, le nouvel album de Steve Reich, par intérêt parce que c'est le seul répétitif qui m'ait toujours emballé, par fétichisme parce que je les possède presque tous, par goût parce que j'adore les interprétations du Kronos Quartet dont il ne m'en manque pratiquement aucun, par tolérance parce que les commémorations du 11 septembre 2001 occultent impérialistiquement le 11 septembre 1973 quand les avions américains prêtaient main forte à Pinochet pour dézinguer Salvador Allende, par mélomanie parce qu'une copie mp3 comme celle que je vous offre ci-dessus ne vaut pas la qualité d'un CD et pour bien d'autres aussi bonnes que mauvaises raisons.
J'ai copié-collé la pochette censurée qui risquait de blesser des étatsuniens que les images de leur télé ne gênent pas lorsqu'il s'agit de montrer les ravages de leur armée et de leur politique un peu partout sur la planète, et la définitive qui me fait m'interroger sur ce que cache cet écran de fumée.
J'ai écouté les nouvelles compositions un peu déçu, parce que le système de "mélodie du discours", qu'avait également utilisé avec talent René Lussier pour Le trésor de la langue, n'a jamais été aussi poignant que sur Different Trains, chef d'œuvre inégalé de Reich. Il consiste à orchestrer la mélodie de voix parlées préalablement enregistrées, ici aiguilleurs du ciel, pompiers, voisins de New York, etc. Déçu aussi parce que le Mallet Quartet et les Dance Patterns, qui complètent le court album, sont deux œuvrettes n'apportant pas grand chose à l'édifice. Déçu parce que j'attends chaque fois un miracle et le propre des miracles est de se produire quand on ne les attend pas.
On lira partout dans la presse que WTC 9/11 est une des œuvres majeures de Steve Reich parce que tout ce qui touche à l'énigme du 11 septembre donne des frissons, parce que la plupart des journalistes découvrent ce compositeur avec quarante ans de retard, parce que c'est politiquement correct à l'image de la pochette définitive du CD. L'album se laisse écouter, mais les quelques dissonances ne suffisent pas à Steve Reich pour se renouveler et l'on préférera cent fois Different Trains ou les premières pièces plus expérimentales comme It's Gonna Rain ou Come Out qui dégagent une rage romantique d'une puissance insoupçonnable.

vendredi 31 juillet 2020

Perspectives du XXIIe siècle (25) : vidéo "Renaissance"


J'avais totalement oublié les films que j'ai tournés autour du monde sans idée préconçue ni finalité. La Bosnie, l'Algérie ou l'Afrique du Sud, qui avaient donné Chaque jour pour Sarajevo dont Le sniper ainsi que Idir et Johnny Clegg a capella, avaient occulté ce que j'avais filmé au Japon, au Vietnam, en Thaïlande, au Laos, au Cambodge, aux USA, au Liban, en Égypte et dans le Maghreb, aux Antilles, en Europe évidemment et en France dans certains coins où la nature existe encore. Qu'ils soient en 16mm, Vidéo8, Hi-8 ou numérique, tous mes rushes avaient pourtant été numérisés, mais je ne me souviens pas de grand chose. Heureusement j'avais vraiment besoin des plans du Bamboo Train filant sur les rails près de Battambang. Encore fallait-il les retrouver parmi les dizaines de disques durs. J'ai eu de la chance. À côté d'eux reposaient des plans de montagne qui nous serviront peut-être bientôt et ceux de la mangrove. J'ai tout envoyé à Sonia Cruchon qui a déjà réalisé cinq des films de la série et qui joue le rôle de coordinatrice pour la docu-fiction qui les réunira. J'en ai d'ailleurs presque terminé les intertitres. J'appelle ma camarade pour lui suggérer les plans à monter sur la pièce Renaissance. Sonia me répond qu'elle a choisi les mêmes et que le montage vole déjà vers ma boîte aux lettres virtuelle. Les sons collent incroyablement aux images, à moins que ce soit le contraire, ce qui serait plus plausible à y "regarder" de plus près. Réaliser des clips resserre l'interprétation, beaucoup plus ouverte lorsqu'on écoute le disque en se laissant porter par sa propre imagination. Mais, d'un autre point de vue, "documenté" comme aurait dit Jean Vigo, cela fabrique un nouvel éclairage sur ce que j'ai composé...
Cette dixième vidéo occupe la place 4 sur mon CD Perspectives du XXIIe siècle, mais la troisième dans le film qui durera probablement trois quarts d'heure. Les images poussent à modifier quelque peu l'ordre des "chapitres". Un vent de liberté souffle sur Renaissance qui est une pièce chargée, exubérante. J'ai accumulé des archives de différents points du globe (au Niger, en Norvège, en Anatolie, en Estonie, au Pays basque !) et de différentes époques (de 1938 à 1952). J'y ai mis mon grain de sel, ou plutôt mon grain de sable, en ajoutant mes guimbardes et un orgue à bouche pour le rythme, des ambiances naturalistes, et Antonin-Tri Hoang a mis la touche finale grâce à sa clarinette basse à coups de slaps et mélodisant alors que Nicolas Chedmail trillait au cor. Sur ces archives du Fonds Constantin Brăiloiu, j'ai souvent recherché le rubato qui obéit chaque fois à une logique ancestrale. De toute manière je déteste la musique carrée, tirée au cordeau. Quel que soit le style il faut que ça swingue ! Avec les ambiances et le soin apporté aux réverbérations je replace les musiciens dans le contexte du quotidien. Et que ça vive ! Ce n'est pas la seule raison si j'ai dédié ces Perspectives à C.F. Ramuz, l'auteur de Présence de la mort...


Jean-Jacques BIRGÉ
RENAISSANCE
Film réalisé par Jean-Jacques BIRGÉ
monté par Sonia CRUCHON



Jean-Jacques Birgé : guimbardes, khen, field recording

Nicolas Chedmail : cor

Antonin-Tri Hoang : clarinette basse


Sources :

Peuls (territoire du Niger). Duo de flûtes dans un mortier, 1949

Norvégiens. Danse (halling). Guimbarde. Setesda, 1938

Turcs (Anatolie centrale). Musique à programme : histoire de la brebis noire. Flûte sans bec (kaval), 1938

Estoniens. Danse. Guimbarde, 1938-1939

Basques (Pays basque français). Cris de montagnards. Voix de femmes, 1952

#4 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118, Archives Internationales de Musique Populaire - Musée d'Ethnographie de Genève
Direction éditoriale : Madeleine Leclair
Distribution (monde) : Word and Sound
Commande : https://www.ville-ge.ch/meg/publications_cd.php

Les 10 vidéos déjà tournées en ligne sur Vimeo !
Tous les articles du blog concernant le CD Perspectives du XXIIe siècle
Dossier du MEG en français et anglais
La presse : RTS Vertigo ("Le MEG fait de l'anticipation sonore"), RTS L'écho des pavanes ("Jean-Jacques Birgé, ethnographie au futur antérieur"), Le Monde, L'Autre Quotidien, Vital Weekly...
L'album en écoute sur SoundCloud !

jeudi 30 juillet 2020

Le désert rouge et les Carpaccio [archive]


Article du 2 février 2007

Pour un article de la rubrique Sur l'écran noir de vos nuits blanches du Journal des Allumés du Jazz que je consacrais aux partitions sonores, j'avais revu Le désert rouge de Michelangelo Antonioni, son premier film en couleurs (Carlotta). Je me souvenais de la bande-son industrielle, jets de vapeur et électroacoustique de Vittorio Gelmetti, mais j'avais oublié le caractère de cantate du film, à l'image de la musique du générique de Giovanni Fusco, le compositeur de L'avventura, L'éclipse et Hiroshima, mon amour. Le trouble des personnages tient de l’abstraction musicale des sentiments. Le cinéaste a remplacé les dialogues par un vide contemporain, minimalisme varésien, deux termes a priori incompatibles. Encore plus que celui d'un musicien, Le désert rouge est un film de peintre. Antonioni badigeonne les usines de couleurs vives et atténue la nature au brumisateur. Il "peint la pellicule comme on peint une toile". Si Matisse est son modèle, le décor semble avoir été commandé à de Kooning ou Rothko. On verrait bien ce film accroché aux cimaises du Centre Pompidou. Dans l'un des bonus du dvd, Antonioni termine l'interview en répondant qu'il ne se pose de questions ni avant ni après, mais pendant le film. "Vous arrivez trop tard", fait-il à celui qui l'interroge.
C'était la première fois que j'allais à Venise, un lendemain de Noël, en 1978 je crois, peut-être 79. Jean-André Fieschi m'avait emmené pour "fêter" la fin de notre collaboration de quatre ans. La ville était recouverte de neige, beaucoup. Ce matin-là, Jaf me guida jusqu'à San Giorgio degli Schiavoni pour voir les Carpaccio. Je fus saisi par les cadres, hors champ préfigurant déjà le cinématographe, et par le mouvement. J'y voyais aussi un ancêtre de la bande dessinée. Il y a chez ce peintre la même modernité que l'on rencontre dans la musique médiévale, la plus proche de nos improvisations contemporaines. Ses rouges et ses bleus se retrouvent dans Le désert.
Nous étions seuls dans la petite église avec un couple, un monsieur déjà âgé et une jeune femme. Nous l'avons reconnu, lui, mais nous n'avons pas osé bouger, nous aurions brisé le charme. Nous l'avons regardé s'éloigner, de dos, dans la Fondamenta Furlani, le long du canal di San Antonin. Tout était magique. Venise sous la neige, les peintures sur les murs, le dragon terrassé, le silence et l'absence, et Michelangelo Antonioni. Depuis, je n'imagine pas faire le voyage sans aller admirer les Carpaccio. L'an passé, j'y suis retourné pour la huitième fois.

mercredi 29 juillet 2020

Recette de la soupe Miso [archive]


Article du 30 avril 2006

Décidément, ça sent les vacances ! Après le jardinage, la cuisine : Elsa m'a demandé hier soir la recette de la soupe japonaise. C'est très simple et tellement meilleur lorsqu'on la confectionne soi-même plutôt qu'en l'achetant en sachet lyophilisé.
Dans une casserole d'eau froide, mettre de la pâte Miso faite à partir de la pâte de soja (il en existe de la sombre/rouge et de la claire/jaune, les deux sont bonnes et proposent des goûts différents, la sombre est un peu plus corsée), de la bonite séchée (sur l'étiquette, je lis : Hondashi "Ajinomoto", à gauche sur la photo) et du Mirin (alcool de riz pour la cuisine). Les quantités pour deux personnes : une grosse cuillérée à soupe de Miso, une plus petite de bonite et un jet de Mirin. Arrêter le feu avant que ça bouille.
On peut ajouter des algues fraîches (magasins bio de préférence) ou séchées (magasins chinois de Belleville ou du XIIIe, ou bien japonais et coréens du côté de l'Opéra à Paris), du piment rouge mélangé avec du sésame (Sichimi Togarashi), des poireaux finement coupés ou de la ciboulette, des champignons Shiitaké, du Tofu, etc.
Lorsque vous recherchez une recette, il existe aussi une bonne adresse sur le Net, marmiton.org.

mardi 28 juillet 2020

Jazz d'ensemble : ONJ et La Boutique


Si l'album Dancing in Your Head du nouvel Orchestre National de Jazz ne m'a pas accroché, trop conventionnel à mon goût, Rituels, le second, qui paraît en même temps, me donne envie de le réécouter dès le lendemain. Le premier, orchestré par Fred Pallem, est un hommage à Ornette Coleman, mais son agrandissement pour orchestre de cuivres, instruments électriques et batterie ne rend pas la liberté d'imagination du modèle, malgré la présence du saxophoniste Tim Berne sur trois des neuf pièces. C'est d'autant plus flagrant qu'Ornette composa Skies of America pour orchestre symphonique, donnant une idée d'une direction plausible de sa musique pour grand ensemble.


Par contre, Rituels, dirigé tout autant par son nouveau directeur artistique, Frédéric Maurin, échappe à la classification des genres en partageant la composition avec des invité/e/s. Ainsi Sylvaine Hélary, Leïla Martial, Grégoire Le Touvet, Ellinoa et Maurin composent une œuvre "collective" pour chœur et treize instrumentistes dont un quatuor à cordes, à laquelle le concept de rituel est censé garantir la cohésion. En réalité les œuvres sont très variées, ce qui a tout pour me plaire ! J'y vois même quelque cousinage avec le grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané des années 80. À noter que l'orchestre à géométrie vraiment variable compte autant de femmes que d'hommes parmi les musiciens et les compositeurs. Sylvaine Hélary compose Le Monde Fleur rappelant un peu Carla Bley par le mélange d'influences, jazz, rock progressif et impressionnisme. Frédéric Maurin coupe en deux son Rituel, à la fois théâtral et plus contemporain avec une Leïla Martial aux masques changeants. Grégoire Letouvet prolonge cette démarche avec La métamorphose, plus choral et opératique. Écrit et composé par Leïla Martial, il arrange Femme Délit aux paroles rythmées par les allitérations de la chanteuse. Tous les textes du double album sont librement adaptés de folklores de différents continents issus du recueil Les techniciens du sacré de l'Américain Jerome Rothenberg. Les voix d'Ellinoa, Linda Oláh, Romain Dayez les portent et les transportent également. Les parties jazz sont les plus banales ; s'en démarquer offre d'innombrables entrées et portes de sortie aux compositeurs. Je me suis surpris à penser à la distance qui les sépare d'Ecuatorial d'Edgard Varèse, inspiré par le Popol Vuh, pour chœur d'hommes et ensemble. Avec Loon je reconnais la sensibilité de Sylvaine Hélary, sa palette de timbres ciselée nous entraînant vers un pays imaginaire coloré par le violon alto de Guillaume Roy et le marimba de Stéphan Caracci. Même impression d'un ailleurs avec Naissance(s) de la nuit d'Ellinoa réfléchissant celle du chasseur sous la voute étoilée. Frédéric Maurin clôt le projet avec Aiôn, les canons vocaux, le piano de Bruno Ruder, la batterie de Raphaël Koerner soulignant une ultime fois le mélange des genres, mixité garante d'un avenir.


Je me pose les mêmes questions sur l'adaptation de pièces composées par Jean-Rémy Guédon qui a confié les clefs de La Boutique (ex-Archimusic) aux huit membres du collectif pour prendre la direction de l'Alliance Française des Comores, tandis que la direction artistique de l'album Twins était confiée au trompettiste Fabrice Martinez. La voix soliste, très présente chez l'indépendant Guédon, est remplacée par l'accordéon de Vincent Peirani ; or le timbre de l'orchestre me semble y perdre son originalité aux essences boisées. C'est joli, mais trop poli à mes oreilles. Ça coule de source alors que je préfère les poids de sons qui remontent à contre courant. Il n'empêche que l'écoute du CD est agréable, les musiciens/ciennes, tous et toutes excellents, distillant la chaleur enveloppante de l'été.



→ Orchestre National de Jazz, Rituels, double CD ONJ, dist. L'autre distribution, à paraître le 21 août 2020
→ Collectif La Boutique, Fabrice Martinez, Vincent Peirani, Twins, CD La Boutique, dist. L'autre distribution, à paraître le 21 août 2020

lundi 27 juillet 2020

L'invitation au voyage [archive]


Article du 5 novembre 2006

Le premier livre que je me souviens avoir lu de la première à la dernière page est le Petit Larousse illustré. Mon édition datant de 1961, j'avais donc neuf ans. C'est, avec le Grand Atlas Mondial du Reader's Digest, l'un des plus beaux cadeaux que je reçus enfant. D'autres dictionnaires suivront, et le Robert supplanta le Larousse.
Cette semaine (P.S.: c'était donc en 2006), Elsa a eu la gentillesse de retrouver mon exemplaire dans la maison de l'Île Tudy où il a continué à subir les attaques du temps sans faillir. Seule la planche en couleurs sur les avions s'est détachée et la couverture effacée, plus de jaune ni de noir, juste le fond gris et les bords élimés comme les manchettes d'une vieille chemise qu'on continue à porter jusqu'à ce qu'elle craque.
Je reproduis ici la seule iconographie sur la peinture dite moderne à laquelle j'eus accès en dehors des tableaux abstraits de ma tante Arlette qui pendaient dans notre appartement. Les douze reproductions serrées sur un recto verso figurent les fondations de mon histoire de l'art. Il y a quelques mois je fus très ému de découvrir l'original de L'odalisque de Matisse à la Fondation Beyeler à Bâle. Mes émois pubères ont probablement commencé devant cette femme torse nu les jambes écartées dans son pantalon saharien.
Et puis au milieu, entre les noms communs et les noms propres, il y a les pages roses qui listent les locutions latines et étrangères, mais le latin s'est perdu et on ne les utilise plus beaucoup. Dommage, encore une chose qui faisait rêver. Tempus edax rerum. Je n'ai pas fait de grec. Les racines se dissolvent dans la terre.
C'est (c'était) mon anniversaire. Ma maman m'a offert le dictionnaire visuel. Je suis heureux comme le gamin que je ne cesserai jamais d'être.


En P.S. ce petit extrait du 13 novembre 2007 :
Le Petit Robert est certainement la plus utile des applications, par sa simplicité, son intelligence et l'aide incomparable qu'elle procure. Installée à demeure sur le disque dur, elle réclame le disque d'origine tous les 45 jours, ce qui oblige à l'emporter avec soi lors des déplacements, mais qu'importe ! Outre ses 60 000 mots, les recherches phonétique ou par étymologie multi-critères sont absolument époustouflantes. On peut ainsi trouver les mots arabes entrés dans la langue française entre telle et telle date, s'en servir comme dictionnaire de rimes et même trouver un mot qui aurait tel son en son milieu ! Chaque verbe se décline individuellement à tous les temps, avec être ou avoir, actif, passif ou pronominal. Les mots difficiles sont prononcés oralement. C'est bourré de citations, d'exemples, de synonymes, d'homonymes, de liens hypertextes et de bien d'autres ressources toujours claires et faciles à utiliser. Après un tel éloge, j'apprécierais que l'éditeur m'envoie la nouvelle version ou carrément Le Grand Robert qui excitent tant ma curiosité ! Et je m'en sers toujours sur mon MacBook Pro :-)

vendredi 24 juillet 2020

The Monkey In The Abstract Garden d'Alexandra Grimal


Après l'épreuve sonore de TOC chroniqué mardi, j'ai misé sur le zen du saxophone soprano d'Alexandra Grimal pour faire redescendre la tension. Question détente, c'était peut-être une fausse bonne idée. Si les silences et les volutes ornithologiques calment le jeu, ces jolis oiseaux se posent obligatoirement sur le fil tendu par l'improvisatrice.
Face aux neuf plages désertes aux espaces soigneusement entretenus succèdent, sur un deuxième disque, des improvisations vocales transformées par l'électronicien Benjamin Lévy. Les textes de Graines, Souffles et Milieu sec sont empruntés au jardinier Gilles Clément (dont mon camarade Raymond Sarti avait scénographié le Jardin Planétaire il y a déjà 20 ans). Alexandra a écrit elle-même ceux de Steppes, Arbres et Friche. Tous restent minimalistes, ne déparant pas d'avec Pépiements, Fougères, Oiseaux ou Pollen. Le jardin zen est là cette fois. Les titres des deux galettes sont d'ailleurs doublés par des idéogrammes qui me sont hermétiques, peut-être parce que leurs reproductions minuscules sur la pochette blanche ne coïncident pas avec les trous de mes nouvelles lunettes sténopéïques ! En tout cas mon rythme cardiaque redescend à une pulsation compatible avec mon désir de pause estivale ou de veille nocturne.
Entre l'exubérance de TOC et la sobriété d'Alexandra Grimal, où me situe-je ? J'ai remixé la pièce Hibakusha de mes Perspectives du XXIIe siècle avec quelques sons sous-marins et la réverbération d'un tunnel inondé de 120 mètres de long à Utrecht pour coller aux images réalisées par Sonia Cruchon, ambiance délicate aux débordements psychologiques incontrôlables. J'ai sorti ma nouvelle acquisition instrumentale, une shahi baaja, branchée sur la pédale H9 MAX d'Eventide, pour me la jouer Hendrix à Monterey. C'est nettement plus agressif avec sept larsens à la clef. Et puis j'ai placé sur la platine les 2 nouveaux CD de l'ONJ, celui du Collectif La Boutique, mais c'est pour la semaine prochaine...

→ Alexandra Grimal, The Monkey In The Abstract Garden, CD OVNI, à paraître début septembre 2020
Notez que Benjamin Lévy compte mettre en ligne les fichiers en HD Surround et en Binaural sur son futur site !

jeudi 23 juillet 2020

Perspectives du XXIIe siècle (24) : vidéo "L'indésir"


Cette neuvième vidéo accompagnant la sortie de mon nouveau CD, Perspectives du XXIIe siècle, fut aussi compliquée à concevoir que la pièce musicale qu'elle accompagne. L'Indésir est le second morceau de l'album. Après le témoignage des survivants entendus dans Éternelle, la séquence relate comment nous en sommes arrivés là, succession de conflits et de catastrophes naturelles. Comme on y était toujours allés comme un seul homme, la fleur au fusil, j'ai commencé par empiler une marche souabe, une danse des Gilles de Binche, une batterie de tambours nigérienne accompagnant une exhibition de lutte des Haoussas, l'attaque d'un troupeau touareg, la déclamation d'un thème de guerre éthiopienne et des danses d'épées basques pour rendre le terrible tumulte ivesien exprimant la violence des humains entre eux. Ajoutant à la confusion, j'ai enregistré ma trompette à anche dans le grave, la trompette de Nicolas Chedmail entamant une mélodie mahlerienne, un piano préparé et des tunnels menaçants joués au clavier. Cette première partie glisse vers des bombardements et des saccages qu'annoncent des sirènes d'alerte. Le clavier se fait plus lyrique, soutenu par des voix. Tandis que ma flûte stridente s'affole, l'incendie se transforme en tremblement de terre. La rythmique et la trompette renforcent le chaos tandis que sonnent les cloches de Notre-Dame de Paris que j'avais enregistrées dans les années 80. Un petit éboulement. Une fenêtre qui grince. Le silence. L'Indésir raconte une période alors révolue, gâchis que ne veulent surtout pas reproduire les survivants de 2152. Il était évidemment dangereux de commencer le disque par deux pièces agressives, mais il fallait justifier des choix qui seraient faits à l'avenir. La suite sera beaucoup plus calme et plus tendre.
J'ai envoyé quantité d'images à Sonia Cruchon pour qu'elle puisse réaliser le film en les montant, les superposant, travaillant les contrastes et les teintes. 14-18 est un film d'archives en 16mm que j'avais monté en 1973 pour le spectacle Brrr, qu'il fait froid ce soir, j'ai grand regret de n'avoir pas pris double manteau (d'après un poème de Charles de Gaulle!), mais qui ne s'est jamais joué malgré un an de travail acharné. En fait nous ne l'avons représenté qu'une seule fois devant Sylvia Monfort ! J'ai donc projeté la bobine sur le mur d'Emmanuelle "Alice" Devos dont le projecteur fonctionne encore pour le numériser. La courroie de mon propre Eiki, prêté à Didier, semble difficile à remplacer ! Plus simplement, façon de parler si l'on ne tient pas compte de l'escalade, j'ai filmé le Stromboli en 2016. Les photographies proviennent de mes voyages aux quatre coins du monde (Roumanie, Pyrénées, Bretagne, Italie, Cambodge), comme mes survivants et comme les personnes capturées par les opérateurs Lumière envoyés par Albert Kahn sur toute la planète ou lors de l'Exposition Universelle dans les années 20 à Paris. Fragments d’une révolution, Chine 1926-28 et Le banquier, le maréchal et le missionnaire – Regards des années 20 sur l’outre-mer font partie de la dizaine de films de la Collection réalisés par la regrettée Jocelyne Leclercq et montés par Robert Weiss, dont j'ai composé la musique de 1985 à 2006. Pour terminer, Sonia a dégotté une pluie de sable et une petite cascade dont la positivité tranche avec mon propos initial, tout à fait bienvenue après la destruction dystopique de notre environnement. Elle a également choisi de mêler dès le début les images du volcan et les manœuvres militaires.



Jean-Jacques BIRGÉ
L'INDÉSIR
Film réalisé par Sonia CRUCHON

Jean-Jacques Birgé : field recording, clavier, trompette à anche, flûte
Nicolas Chedmail : trompette

Sources musicales :
Allemands. Marche. Flûtes et tambours. Souabe, 1930
Wallons (Belgique). Danse des Gilles de Binche. Tambours, grelots, 1950
Haoussas (territoire du Niger). Batterie de tambours accompagnant une exhibition de lutte à Tahoua, 1948
Touaregs (région de Tahoua). Musique à programme : attaque d’un troupeau. Flûte de roseau, 1948
Éthiopiens (Kemant et Amharas). Déclamation du thème de guerre amhara. Voix d’homme, 1950
Basques (Pays basque français). Danses d’épées. Flûtes et tambours, 1952

Sources des images :
14-18 (1973), Stromboli (2016) et photographies (2015-2020) par Jean-Jacques Birgé
Tendres pensées à la réalisatrice Jocelyne Leclercq et grand merci à son monteur Robert Weiss pour les films de la Collection Albert Kahn
Vidéos de stock : Openfootage – Beachfront B-Roll

#2 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118, Archives Internationales de Musique Populaire - Musée d'Ethnographie de Genève
Direction éditoriale : Madeleine Leclair
Distribution (monde) : Word and Sound
Commande : https://www.ville-ge.ch/meg/publications_cd.php

J'ai écrit que c'est la 9ème vidéo du projet qui réunira plus tard toutes les séquences, car Sonia a finalisé deux autres vidéos qui ne seront présentes que dans le moyen métrage, mais ne seront pas mises en ligne indépendamment comme les six précédentes. Il s'agit de Hibakusha et Au loup.




Tous les articles concernant le CD Perspectives du XXIIe siècle
Dossier du MEG en français et anglais
L'album en écoute sur SoundCloud !

mercredi 22 juillet 2020

Et TOC !


Le trio TOC c'est pas du toc. J'ai commencé fort mon retour dans le son après trois semaines de sevrage. Jérémie Ternoy aux Fender Rhodes, Moog et piano, Ivann Cruz aux guitares et Peter Orins à la batterie se revendiquent du jazz-core. En 2008 leurs initiales fondent le trio dans les hauts fourneaux de la musique improvisée. Préconfinés, ce sixième album les renvoie en studio en septembre 2019, histoire de tordre encore un peu plus le cou à leur exubérance compulsive. Comme j'étais tout seul à la maison, j'ai diffusé le disque au maximum du volume que je pouvais tolérer. J'imagine que plus bas Indoor m'aurait moins plu. C'est de l'énergie à l'état pur, de la noise composée dans l'instant comme ils la jouent en concert, mais cette fois triturée avec les ressources du studio. Elle se différencie du rock par l'affirmation forte des individualités, même si le trio fait bloc. Ça bouge et ça fait bouger, si ce n'est avec son corps, du moins dans la tête...


Un peu maso, j'ai enchaîné avec Closed For Safety Reason enregistré deux mois plus tard, le 11 novembre 2019 à la Malterie de Lille, le trio ayant invité le saxophoniste américain Dave Rempis au ténor et à l'alto, et, sur le dernier morceau, la ténor Sakina Abdou. Ce deuxième album, qui sort en même temps, sonne plus free jazz par la présence des saxophones, mais ceux-ci finissent par se débarrasser de leurs tics après une nécessaire mise en confiance. Comme on est toujours dans la tempête, je me demande sérieusement ce que revêt cette rage sonore. Révolte contre la société ? Affirmation d'une mâle attitude ? Ivresse des derviches ? Commémoration de l'Armistice ? Besoin d'occuper tout l'espace sonore en évitant toute incursion de l'extérieur ? Si les improvisations évoluent lentement dans la durée, elles n'en sont pas moins structurées avec une bonne écoute les uns des autres.



→ TOC, Indoor, CD/LP/mp3/FLAC/Bandcamp Circum-Disc, à paraître en septembre 2020
→ TOC & Dave Rempis, Closed For Safety Reason, CD/LP/mp3/FLAC/Bandcamp Circum-Disc, à paraître en septembre 2020

mardi 21 juillet 2020

Jusqu'au bout du bout


Retour sur les chapeaux de roues avant de mettre le pied à l'étrier. J'aime autant revenir que partir, mais trois petites semaines bretonnes donnent beaucoup de travail lorsqu'on s'y remet. Je ressens encore les courbatures dans les cuisses et les mollets d'avoir escaladé la Pointe du Raz presque jusqu'au bout du bout. Finis Terrae. Epstein. Mon chouchou lyrosophe. La dernière fois que je m'étais adonné à ce sport, j'avais une quarantaine d'années et le grand écart me rappelle durement à la réalité. Comme lorsque je me vois aujourd'hui en photo. Ce n'est évidemment pas l'image que j'ai de moi-même. Je perçois ma nouvelle fragilité et je constate que j'ai basculé dans le troisième âge, malgré mon hyperactivité. J'ai donc eu un peu peur de crapahuter seul sur les rochers acérés le long des à-pic. Même chose lorsque je nage. Plus jeune, j'avais l'impression qu'en prenant mon temps j'atteindrais les îles Glénan sans me fatiguer, alors qu'après quelques brasses musclées je me retrouve terriblement essoufflé. Mon père m'aurait conseillé de "numéroter ses abattis". Ça se gère, mais nécessite de nouveaux repères. J'ai donc fait le papou, sans os dans le nez, avec mon petit-fils Eliott, et j'ai pris mon temps. Voilà la solution. Prendre son temps, c'est prendre le pouls du monde, et trouver sa vitesse de croisière. Il faut que je m'habitue à cette gymnastique qui consiste à revoir les bases avec de nouvelles habitudes. Les écarts sont toujours aussi indispensables, mais le grand, plus question. Il faut que je marche puisque c'est comme ça que "ça" marche. Je reprends donc doucement mon rythme quotidien, ici et ailleurs. Sur les pointes et les touches...
Je vais déjà suivre la promo de mon disque Perspectives du XXIIe siècle tout en travaillant sur le prochain, un double CD avec plus d'une trentaine d'improvisateurs/trices ! À côté de ces cabrioles, j'ai quelques commandes de design sonore aussi excitantes que les projets de performances "live" ainsi que deux autres aventures discographiques. Mais c'est l'été à Paris et je compte d'abord en profiter, alors je me reposerai parfois sur les archives du blog, quinze ans en arrière, que je m'évertuerai de réactualiser, bien entendu... Le soir, il fait frais, c'est délicieux.

dimanche 12 juillet 2020

Perspectives du XXIIe siècle (23) Presse


Article de Jean-Pierre Simard dans L'Autre Quotidien (6/07/2020)
L'Ethnographie revisitée en Perspective du XXIIE par J-J Birgé
Invité à revisiter les archives du Musée d’Ethnographie de Genève pour faire œuvre contemporaine, J-J Birgé est le cinquième artiste à s’y coller et créer sa suite de pièces musicales évoquant l’art radiophonique et s’inspirant de la tradition des poèmes symphoniques. Épatant résultat qu’on décrypte pour vous.


Sorti en juin dernier, on revient sur que Le Monde décrit sous la plume de Patrick Labesse comme : “un album accaparant, de ceux qu'on ne peut écouter ni en faisant autre chose ni par tranches. Parce qu'à travers ce voyage fait de combinaisons de sons, de musiques, de voix, de langues et d'images, Jean-Jacques Birgé (composition, phonographie, claviers, instruments à vent, percussions) conte une histoire. Une multitude de protagonistes en déroulent le fil avec lui. Ses amis musiciens (dont le violoniste Jean-François Vrod, les souffleurs Nicolas Chedmail et Antonin Trí Hoang), mais également des flûtistes du Niger, des percussionnistes de Thaïlande et du Cameroun, des voix de Géorgie, du Pays basque, des Asturies, de Grèce ou de Bretagne… des porteurs de savoir anonymes. Birgé est allé les chercher dans les Archives internationales de musique populaire (AIMP) du Musée d'ethnographie de Genève (MEG). Il est réanime et met en scène avec doigté des pans de la mémoire du monde. Bravo au MEG qui ne laisse pas dormir ses archives et les ouvre régulièrement à des compositeurs contemporains.”


Commande du Musée d’ethnographie de Genève (MEG), Jean-Jacques Birgé a composé une œuvre d’après les Archives internationales de musique populaire (AIMP) du MEG. Perspectives du XXIIe siècle intègre 31 pièces enregistrées entre 1930 et 1952 et réunies par Constantin Brăiloiu (1893-1958), fondateur des AIMP et référence majeure dans le domaine des musiques traditionnelles.
Perspectives du XXIIe siècle est écrite sur la base d’un scénario d’anticipation où les survivants de la catastrophe de 2152 vivent sur les ruines du MEG. Ils décident de se reconstruire à partir des archives découvertes sur place. L’œuvre mêle des instruments acoustiques dont certains appartiennent aux collections du MEG, des instruments virtuels, des ambiances et des archives sonores.
Écho troublant d’actualité, Perspectives du XXIIe siècle est une fiction sonore suivant le parcours d’humains qui doivent se réinventer. En ces temps d’interrogations sur l’avenir de la planète et de l’humanité, Jean-Jacques Birgé a souhaité dédicacer cette œuvre à C.F. Ramuz et Vercors.


Les passionnés de radio, comme moi, y trouveront un feuilleton à suivre, avec lequel vibrer au fil des morceaux. Un nouveau morceau de poésie sonore pour rappeler que si le monde semble immobile, il est agité de courants souterrains appelant sans cesse à sa réinvention et son évolution. Débranchez la télé, rallumez la stéréo, ici le monde vous parle d’avant comme d’après- mais surtout de maintenant - et en polyphonies souvent. Plus qu’une bonne surprise, une vision- et une bonne ! “Il n’y pas d’alternative, il fallait qu’on procède autrement …”
Jean-Jacques Birgé - Perspectives du XXIIe siècle - Word & Sound


Article anglophone de Dolf Mulder (NL) sur Vital Weekly (juillet 2020)
JEAN-JACQUES BIRGÉ – PERSPECTIVES FOR THE 22ND CENTURY (CD by MEG-AIMP/Word and Sound)
A new album of veteran Jean-Jacques Birgé, best known for his pioneering work with French unit Un Drame Musical Instantané. This ensemble stopped activity near the end of the 90s, but Birgé didn’t, as a look on his website makes clear. He keeps surprising with engaging projects, like ‘The 100th Anniversary (1952-2052)’ that was released in 2018. For his latest work, he was commissioned by the Ethnographic Museum of Geneva (MEG). To introduce this work first some background information. This museum keeps The Archives Internationales de Musique Populaire (AIMP), founded by Romanian Constantin Brăiloiu in 1944. Over the years the museum expanded her collection of ethnomusicological sound documents that would grow over the years. Several years ago the MEG started a series of recordings “devoted to contemporary creations composed based on its sound archives”, by inviting artists to shed new light on these old recordings. This new album of Jean-Jacques Birgé is the fifth title in this series. Let’s have a closer look at his work. Along what procedures did he proceed? Birgé, who never worked before with recordings of traditional music, first selected recordings from the archive “corresponding to my narrative synopsis. I then placed them on the timeline of each piece. After adding the ambient sounds, mainly field recordings, I recorded my instrumental parts and worked on some effects, before inviting the musicians to my studio to fill in the structure.” So at the start, there was a fictional narrative: survivors of a global disaster in 2152, discover the archives. For the survivors, these recordings function as a frozen memory of the past. They start to play with these tapes using musical instruments that were also untouched by the disaster. So the music comes to us from an imagined future, circling recording that predates our present days by decades. He selected 31 sections from archives with recordings from very different countries and cultures all recorded between 1930 and 1952. Musicians involved are Jean-François Vrod (violin), Antonin Trí Hoang (bass clarinet, alto sax), Nicolas Chedmail (cor), Sylvain Lemêtre (percussion), Elsa Birgé (vocals) and Jean-Jacques Birgé (keyboards, field recording, flute, percussion, etc.). Besides Birgé invited 18 persons for their voices and vocals. He is a master in intriguingly combining very different ingredients making the whole far more than the sum of its parts. His constructions make you feel dwelling inside a giant memory-world, floating on a constant stream of flashes of sound and music of very different origin, time and place. Intertwined with another following some hidden logic that makes sense. Let’s take for example the piece ‘Meg 2152’ which is a gorgeous piece, using old Swiss recording of ‘Cor des Alpes’ and vocal music. Using respectfully the sensitivity of the old recordings, he discloses new possibilities from and with this material. Birgé’s daughter and Vrod sing two very different lines, Lemêtre provides percussive underlining and Nicolas Chedmail on French horn concentrates on melody. Birgé adds field recordings, crystal organ and some other additions. Due to the integrative force and vision of Birgé, these different ingredients constitute something new. And that counts for every track on this wonderful release.
––– Address: https://www.ville-ge.ch/meg/publications_cd.ph