Jean-Jacques Birgé

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vendredi 25 mai 2018

Un métier de bras cassés


Il semble impossible de faire confiance au moindre transporteur. Du temps des tournées mondiales de notre opéra Nabaz'mob, nous avions plusieurs fois eu des sueurs froides avec UPS, TNT et Fedex. Un chauffeur qui ramenait nos lapins de Bucarest était passé par Amsterdam. Les coffee-shops avaient probablement ralenti la livraison ! La Poste au moins s'excuse chaque fois qu'un remplaçant se trompe de boîte ou prétend abusivement être passé. Cette fois, et ce n'est hélas pas la première, c'est au tour de GLS de raconter des chars. Le colis de nourriture pour les minous, parti de chez Zooplus le 15, est annoncé en livraison le 19, mais nous attendons en vain. Il faut patienter jusqu'au 23 pour que le transporteur nous fasse le même coup, mais il a le toupet de prétendre que nous n'étions pas là. Et le lendemain, rebelote avec l'annonce de 14h42 : "pas livré car pas présenté". Les journées sont courtes chez GLS ! Douze jours après la commande, le colis n'est toujours pas là alors que le site marchand assure un maximum de 4 jours. Notre énervement tient aussi aux réponses cavalières de l'expéditeur qui ne met jamais en doute les allégations du transporteur, on a vraiment l'impression que GLS appartient au même propriétaire que Zooplus. Quand on sait que le service de réclamation de GLS fait payer aux destinataires 0,80€ la minute d'attente interminable, on comprend l'arnaque (pour l'expéditeur ce coût est réduit à 0,18€, toujours en plus du prix de l'appel). Comme n'importe qui, après quelques minutes à ce tarif honteux et dissuasif, j'ai fini par raccrocher et j'ai tenté les mails, mais là vous vous retrouvez à la case départ. En dédommagement, Zooplus nous offre une réduction de 5% sur la prochaine commande. Cela nous fait une belle jambe et à nos chatons un beau poil ! Ce genre de mésaventure inonde probablement le courrier des lecteurs des magazines de protection des consommateurs. Mais cela ne sert pas à grand chose. Notre expérience montre qu'il n'y a pas un transporteur pour racheter l'autre. Façon de parler, car j'ignore la gymnastique financière de ces multinationales. En reprenant l'historique de nos livraisons, Chronopost est tout de même un peu plus fiable. Nous n'avons pas eu de mésaventure avec eux comme les deux fois où GLS avait balancé le colis de 15 kilos par dessus le mur du jardin, sans sonner, un jour de grosse pluie... Enfin, si les chauffeurs travaillent si mal, il est logique de s'interroger sur les conditions de travail qui leur sont imposées...

P.S.: Anne-Gaëlle me conseille d'acheter leurs croquettes dorénavant sur Zoomalia, un peu plus cher, mais moins énervant côté livraison.
Et Stéphane suggère les croquettes suédoises Husse, "de très bonne qualité (supérieure à bien des marques «véto») à tarifs très abordables. Et les livreurs sont des licenciés locaux, charmants qui plus est". Je pense que je vais essayer les croquettes suédoises la prochaine fois !

jeudi 24 mai 2018

L'important, ce n'est pas le message, c'est le regard


De même que j'écoute tout et que je regarde des films de tous styles, je peux lire tout et n'importe quoi. Car comme disait JLG, "l'important, ce n'est pas le message, c'est le regard." En réalité je lis essentiellement sur liseuse, et ce pour m'évader du travail incessant qui me sourit et m'enchaîne. Je fais la même chose le soir en projetant des films, seul moyen qui ait fait ses preuves pour me déconnecter. Allongé, la liseuse est ce qu'il y a de plus pratique, à condition qu'elle ne tombe pas par terre, suite à mon endormissement. Ainsi j'ai dévoré plusieurs polars récents, Sœurs de Bernard Minier (Ed. XO), une nouvelle version de Sang Famille de Michel Bussi (Ed. Presses de la Cité) style chasse au trésor, Le poids du cœur de Rosa Montero (Ed. Métailié) dans un univers de science-fiction...
Chez ma mère, j'ai récupéré une quinzaine de livres en suédois pour enfants, très joliment illustrés, pour les offrir à Linda. L'exemplaire sur la photo est en allemand. Ils portent tous le tampon de mon père qui en était l'agent. Les souris ont la peau tendre est le seul San Antonio que j'ai conservé parce qu'il lui est dédié. Sinon, j'ai rapatrié des entretiens avec Cendrars, les trois Prévert de base (Paroles, Histoires, Spectacle, usés jusqu'à la tranche) et un petit Queneau sur la fête foraine.
À la naissance d'Eliott, Elsa avait offert à sa mère et à moi un petit fascicule à partager avec lui quand il aura grandi, Papi, Mamie et moi ! (Ed. Minus). Il y a le temps...
Sun Sun m'a prêté Une vie sans fin de Frédéric Beigbeder (Ed. Grasset), une petite fantaisie assez spirituelle sur la mort.
Et Frank Médioni m'a fait envoyer L'humour juif expliqué à ma mère (Ed. Chiflet & Cie). Il y a forcément des liens, entre l'humour et la mort, entre sa mère et lui, et avec la mienne ! C'est un réservoir inépuisable de blagues et de bons mots récoltés ici et là, dans les livres, dans les films, au cours des repas de famille, etc. Je regrette seulement que, malgré quelques tentatives de rassemblement, tout soit mélangé, du meilleur au pire, et plus déroutant, ashkénaze et séfarade. Or l'humour juif qui vient de l'est a peu à voir avec celui du sud, à l'image des différences historiques des deux communautés et de leurs usages. L'absence d'analyse sur les ressorts profonds de cet humour, spécificité culturelle néanmoins partagée, nous laisse dans l'effet mérité de l'instant, sans pouvoir en tirer la moindre leçon. J'ai mis plusieurs semaines à tout lire, mais la meilleure façon d'en profiter est probablement de l'ouvrir au hasard, de temps en temps, lorsque l'on recherche un moment de détente.
Cet après-midi, le seul livre dans lequel j'ai vraiment envie de me plonger est La fin de l'intellectuel français ? (Ed. de la Découverte) de l'Israélien Shlomo Sand dont la sortie m'avait échappé il y a deux ans. Vous saisirez certainement le rapprochement ! L'introduction est déjà passionnante. Hélas, comme souvent, mes bonnes intentions de farniente sont contrecarrées par les affaires courantes et les urgences, les conversations à trois sur le travail en cours et les dépannages de copains, le rendez-vous citoyen avec le Maire et la flemme...

mercredi 23 mai 2018

Jericho Sinfonia de Christophe Monniot


Le dernier album publié par Ayler Records est une des bonnes nouvelles du printemps. Mais de même que je dévore les modes d'emploi avant l'usage, je lis les livrets des disques en même temps que j'en découvre la musique. Le texte de présentation de Jericho Sinfonia de Christophe Monniot rédigé par Michel Petrossian est si élogieux que j'ai d'abord cru que c'était un gag de Monniot sous pseudonyme. Mais non, Petrossian existe, c'est un compositeur, et lorsqu'il avance que "Le disque que vous tenez entre les mains est une vraie nouveauté. Pas seulement à titre chronologique. Il s'agit d'une nouveauté au sens fort, au sens d'une rareté authentique. Ici Christophe Monniot tente et réussit ce qui fut peu tenté ces dernières années dans le monde du jazz. En quoi consiste cette singularité ? On peut évoquer trois aspects qui le caractérisent : un album concept, des matériaux très riches et la dimension spirituelle. Tout d'abord Jericho Sinfonia est une œuvre puissamment unifiée, porteuse d'un souffle et d'une cohérence interne inédits... ", il semble sérieux, d'autant que l'explication s'étale sur cinq pages du même acabit. Je me souviens avoir succombé moi-même à ce genre d'auto-promotion hagiographique à mes débuts, m'étant aperçu que nombreux journalistes recopiaient bêtement nos communiqués de presse. Le pire, c'est que cela marchait ! Aujourd'hui je n'oserais le faire que sous la bannière du canular. Il eut été plus juste de rappeler la longue liste des œuvres merveilleuses qui ont précédé cet oratorio savant et entraînant, de Sing Me a Song of Songmy de Freddie Hubbard avec Ilhan Mimaroğlu à toutes les pièces de Michael Mantler en passant par Escalator Over The Hill de Carla Bley, 200 Motels de Frank Zappa, Le trésor de la langue de René Lussier, Back On The Block de Quincy Jones, Welcome To The Voice de Steve Nieve, Mingus Erectus de Noël Balen, Buenaventura Durruti et tous les albums thématiques du label nato pour ne citer que les premiers qui me viennent à l'esprit.


C'eut été d'autant plus malin que l'album est formidable. J'adore ce genre de projet opératique. Mélange de voix enregistrées et d'arrangements pour le Grand Orchestre du Tricot, l'objet se rapproche d'une évocation radiophonique façon ACR sur l'énigme que représente l'effondrement des murailles de la ville de Jéricho. Le livret de Sylvie Gasteau repose sur un habile montage d'interrogations scientifiques et mystiques sur le phénomène hypothétique, mythe retranscrit dans l'Ancien Testament par le Livre de Josué. Si la parabole du mur renvoie explicitement à celui de Berlin, il rappelle plus terriblement l'existence de celui que l'État d'Israël a érigé contre les Palestiniens. Autant camper sur le terrain des espoirs actuels ! Les arrangements raffinés restent pourtant très jazz. Le texte d'accompagnement laissait entrevoir plus d'audace compositionnelle. La réussite de l'entreprise tient à l'équilibre entre les voix parlées et l'orchestre. Monniot, au soprano et à l'alto, est somptueusement accompagné par le pianiste Roberto Negro, les trompettistes Alan Regardin et Yoann Loustalot, les trombones Jean-Baptiste Lacou et Alexis Persigan, les saxophonistes Gabriel Lemaire et Quentin Biardeau, le guitariste Guillaume Aknine, le violoncelliste Valentin Ceccaldi, les batteurs Adrien Chennebault et Florian Satche, tous excellents. Le son d'ensemble est chaleureux, mais, malgré quelques percussions et cuivres enthousiastes, je doute qu'il fasse s'écrouler les murs de Jericho ! Par contre, il ravira les amateurs d'œuvres qui s'écoutent religieusement, appréciant chaque détail de ce bel édifice.

→ Christophe Monniot, Jericho Sinfonia, CD Ayler Records, dist. Orkhêstra, 17,50€

mardi 22 mai 2018

D'une époque palpitante, mais fragile


À l'heure de l'apéritif remonte à la surface la période théâtrale de mon père. J'ai toujours connu ces verres, imprimés en 1958. C'est aussi la date de son changement de vie radical. À quarante ans, fauché, il allait retourner à l'école pour pouvoir nous nourrir. Les couleurs vives des affiches reproduites soulignent l'exaltation de cette période où mon père avait été agent littéraire et producteur de spectacles. Son nom figure sur tous, mais il est étonnant qu'y soit stipulé sur plusieurs sa fonction de représentant, puisque c'est le métier qu'il exercerait désormais, moins glamour que les coulisses d'où il apercevait les feux de la rampe. Je crains de boire dedans pour ne pas les casser. Celui de Jésus la Caille au Théâtre Gramont est déjà fêlé. C'est un roman de Francis Carco "mis en tableaux" par Frédéric Dard (San Antonio). Son deuxième roman au Fleuve Noir, Les souris ont la peau tendre, est d'ailleurs dédié "Pour Jean Birgé, qui ne craint pas les coups durs, affectueusement, S.A.". Je possède un film où on les voit jouer à saute-mouton. Dard, dont mon père avait lancé la carrière, l'avait lâché lorsqu'il avait commencé à avoir du succès. Un classique ! J'étais fasciné par le perroquet de Carco qui habitait le long de la Seine. Je reconnais aussi les comédiens dont les noms étaient souvent prononcés à la maison : Héléna Bossis, Philippe Lemaire, Jean-Jacques Delbo, Lila Kedrova, Daniel Cauchy... Je découvre avec stupeur qu'il y avait même Léon Larive qui jouait dans La vie est à nous de Renoir et dont l'air ahuri a servi de couverture à Trop d'adrénaline nuit, le premier disque d'Un Drame Musical Instantané. Les affiches n'ont pas perdu leur éclat, mais le verre semble fragile. Cela résume bien cette époque extraordinaire, mais difficile, de notre famille.
Bel-Ami, 2 tableaux de Dard d'après Maupassant au Théâtre de la Renaissance, Du plomb pour ces demoiselles, 3 actes de Dard au Grand Guignol, Tartempion, comédie de Dard et Grancher au Théâtre de la Renaissance, La garce et l'ange, spectacle de Michel de Ré avec un drame de Dard encore au Grand Guignol, Nos ancêtres les Gaulois, comédie burlesque de Dard au Théâtre La Bruyère, ne m'évoquent que la passion de mon père pour le milieu du spectacle qu'il avait dû quitter à contre-cœur. Je comprends pourquoi j'incarnais sa revanche, ce dont il était si fier. L'un des verres est consacré aux Ballets de Janine Charrat au Théâtre des Champs Élysées, créations qu'il avait "organisées", Les algues, Le colleur d'affiches, Héraklès, Gestes pour un génie. Les verres sont signés Marcy, mais il me semble que c'est la technique sérigraphique en relief et non l'affiche.
Le verre auquel je tiens le plus est évidemment celui de Nouvelle-Orléans avec Sidney Bechet, Mattye Peters, Sarah Rubine, Béatrice Arnac, Roger Lacoste... Mon père avait produit cette opérette de Jean Suberville et Pascal Bastia mise en scène par Pasquali. C'est le seul spectacle auquel j'ai assisté. Je m'en souviens très bien, pour être allé souvent aux répétitions. J'ai raconté comment Sidney m'avait fait souffler dans son soprano et laissé gagner à la boxe sur ses genoux ! J'avais cinq ans. J'ai évoqué aussi l'entrée en scène fracassante de Jacques Higelin à qui mon père avait donné son premier rôle et qui me terrorisait avec sa coiffe de plumes et son cri de chef indien. À la première, l'orchestre descendu dans la salle envoya de vrais oignons sur le public, mais pour les représentations suivantes ils furent remplacés par des cotillons en forme d'oignons qui collaient aux vêtements. J'adorais.
Je possède très peu d'objets ayant appartenu à mon père. J'ai fait passer les verres du placard où ils étaient cachés à une vitrine où je peux les admirer avec un pincement au cœur. C'était l'époque où mes parents me laissaient seul avec ma petite sœur dont j'avais la garde. Nous vivions dans un meublé rue Vivienne dont je pourrais encore dessiner le plan. Un Paris d'avant, d'avant 1968. La capitale changea brusquement de couleur. Elle est passée du gris au rouge et noir, avant d'exploser en couleurs psychédéliques. Il est difficile d'imaginer la France de l'après-guerre, c'est pour moi celle que l'on aperçoit dans Le ballon rouge, merveilleux court métrage de Lamorisse. Ce mois-ci je fête donc l'anniversaire de ma seconde naissance. Il y a exactement cinquante ans. Alors, santé !

lundi 21 mai 2018

Spring Roll / Printemps de Sylvaine Hélary


Le double album de Sylvaine Hélary est une petite merveille. Printemps d'abord : surtout pas la baudruche florale que Macron suggère de "penser", mais la révolution déterminée que ces musiciens entreprennent. Les premières minutes ressemblent à des rythmes de Conlon Nancarrow avec les timbres de Harry Partch joués par des musiciens de jazz. Et puis survient un texte poétique de Julien Boudart, suivi du blogueur Aalam Wassef au téléphone en direct du Caire après le Printemps arabe et la révolution égyptienne de 2011, mais avant le coup d'état de 2013. Xavier Papaïs prend le relais lors du séminaire Défaire l'Occident à Plainartige avec sa conférence Magie et philosophie. Pendant ce temps sur le disque, mais en réalité l'année suivante en studio, les quatre musiciens échafaudent des expériences musicales originales qui ne ressemblent plus à rien, ou bien à tout. Il y a quelque chose d'encyclopédique, une réflexion sur la musique, sur sa fonction. Comme on disait que tout est politique, on dira que là tout fait sens. Enfin, pas qu'ici. Partout, mais cette fois on l'entend parce qu'il y a une volonté de le faire savoir. Les compositions musicales accompagnent, ponctuent, alors que la pratique précède la théorie. L'objet et son étude, étroitement mêlés, font œuvre. Pas hors d'œuvre, non. Plat de résistance. Tout un programme. À la résistance, concept somme toute négatif, se substituent l'action, l'invention, l'art, la poésie, la musique. Sylvaine Hélary à la flûte privilégie le son d'ensemble qu'élaborent des musiciens aux palettes multicolores comme je les aime, Antonin Rayon au piano et synthétiseur, Hugues Mayot aux saxophones et clarinettes, Sylvain Lemêtre au vibraphone et percussion, auxquels se joint Boudart au synthétiseur MS20. C'est à des gens comme eux qu'il faudrait confier la sonorisation des manifestations ! Proposer autre chose. Changer d'angle. Brusquer les habitudes. Avec une infinie tendresse.


Spring Roll, le second disque de l'album, est presque entièrement instrumental, avec apparitions vocales de Yumiko Nakamura et Jean Chaize. Plus minimaliste, plus lent ou plus calme dans son déroulement. Il faut de la patience pour composer des rouleaux de printemps. Préparer chaque ingrédient séparément ; décortiquer les crevettes, couper finement le porc, râper les carottes, hacher la coriandre, cuire les vermicelles de riz, laver la salade et la menthe, préparer les germes de soja, et puis mouiller les galettes de riz juste avant de les rouler. Je coupe le nước mắm avec autant d'eau, je presse un ou deux citrons, j'ajoute beaucoup de sucre, parfois de l'ail et les carottes. Qu'est-ce que je raconte ! Le Spring Roll d'Hélary n'est qu'une friandise pour les oreilles, et si la flûtiste passait en cuisine elle glisserait très probablement quelque ingrédient inédit, une succulente surprise. Comme ces fugitives apparitions des poèmes de Bashô, Shakespeare et Robert Walser dans leurs langues originales. Un silence. Quelques notes. La liberté de jouer ensemble. Chacun son tour comme ces plateaux tournants où l'on se passe les plats chinois dans la plus exquise convivialité...

→ Sylvaine Hélary, Spring Roll + Printemps, cd Ayler Records (attention, ce double CD est en rupture chez l'éditeur, mais encore disponible chez Orkhêstra, son distributeur, 25€)

vendredi 18 mai 2018

Les occasions manquées 5/5 : Le Querrec, Linz, Vitet


Après les occasions manquées de Jean Morières, Didier Petit, Roger Turner, Pascal Contet, Philippe Deschepper, François Cotinaud, Pascale Labbé, Carlos Zingaro, Veryan Weston, Stéphane Payen, Fred Van Hove et moi-même, terminons ce cycle avec celles de Guy Le Querrec, Adam Linz et Bernard Vitet !

Réponses réunies par Laure Nbataï, Raymond Vurluz et Valérie Crinière et parues début 2005 dans le n°12 du Journal des Allumés du Jazz

Dans le cadre du Cours du Temps, nous avons l'habitude de retracer l'histoire de musiciens qui ont marqué le demi-siècle passé. Pour ce numéro, nous marquons une pause en vous proposant des petites histoires, celles d’occasions manquées, de rêves qui tournent court. Le Cours du Temps en aurait-il été affecté ? Le leur, le vôtre, le nôtre ?

Michèle Morgan sous les flashes par Guy Le Querrec

Même si la petite histoire que je choisis de raconter remonte à un bon bout de temps, plus de 35 ans, elle ne s’est jamais dissipée dans les brumes des eaux qui coulent le long des quais. Le « il était une fois » se passe en 1967, le mardi 27 octobre très exactement, durant la période de mes tout débuts, bien incertains, dans le métier de photographe. Je fais à cette époque équipe avec un copain un peu plus aguerri que moi, Philippe Mousseau, ex-assistant de Jean-Pierre Leloir, l’œil le plus réputé du jazz dans notre hexagone. Notre travail était diversifié, comprenant au gré des clients, une partie labo (développements et tirages) et de petites prises de vue. Les commandes sont rares et la plupart du temps modestes.
Survient alors une commande imprévisible et plus conséquente. Le mensuel féminin de la CGT, Antoinette, me sollicite pour photographier Michèle Morgan chez elle dans son très bel appartement de l’île Saint-Louis pendant son interview. Il est prévu, par ailleurs, qu’elle s’habille de la robe choisie pour son réveillon de Noël, petite exclusivité offerte aux lectrices dans le numéro de décembre. La journaliste, Mary Cadras, soucieuse de l’image de son magazine, me demande de lui garantir d’apparaître, pour la circonstance, sûr de moi et professionnel. On convient alors avec mon partenaire qu’il jouera le rôle de l’assistant, valorisant ainsi mon statut de photographe et celui d’Antoinette. Pour donner encore plus d’allure à notre apparition, nous décidons d’accélérer l’achat prévu de deux flashes électroniques Balcar avec cellule photoélectrique d’occasion à un collègue photographe de mode. Dans la précipitation, il n’avait pu que nous donner des explications très succinctes sur le mode d’emploi du matériel.
Le photographe, son assistant et le prestigieux matériel se retrouvent donc avec la journaliste et ses recommandations, flattée et impressionnée de rencontrer une star du 7e art. De mon côté, j’avais du mal à me soustraire à l’appréhension de me retrouver face à une vedette que je n’avais rencontrée jusqu’alors que sur l’écran du cinéma de mon quartier, à la séance de neuf heures du soir.
Tout se met en place, l’interviewée, l’intervieweuse et, bien entendu, les deux flashes Balcar, avec leur parapluie pour diffuser la lumière, placés à environ 1m50 du “modèle”. Arrive le moment fatidique de la mesure du temps de pose. À la lecture du premier éclair, 122 de diaphragme s’affiche sur le posemètre, réglage inatteignable sur les objectifs de nos appareils, comme sur tout autre existant sur le marché. Incompréhensible ! Mon assistant plus expérimenté ne s’affole pas. Je ne partage pas sa quiétude mais le laisse modifier les réglages : réduction de l’intensité de l’éclairage de moitié et éloignement des lampes. D’abord 3 mètres, puis 4, puis 6, jusqu’à la limite extrême du salon qui mesure bien 10 mètres ! Plus on recule, plus mon inquiétude grandit. Nous sommes à coup sûr dans l’aberration, l’absurde et le ridicule, et dans les grandes largeurs.
Action. Il faut malgré tout déclencher. Ce n’est qu’après le dernier déclic que je comprends l’erreur : conséquence de notre coupable ignorance technique, nous avons utilisé la mauvaise échelle de la cellule photoélectrique (lumière forte au lieu de lumière faible). Résultat : sous-exposition d’au moins 10 diaphragmes (l’équivalent d’un réglage pour la plage en plein soleil, pour photographier dans les couloirs du métro !). Foutu, sans espoir. On va tout de même développer les films plus de deux heures au lieu des huit minutes préconisées. Sur les négatifs Michèle Morgan apparaît à peine en silhouette et l’inquiétude se transforme en panique. Que faire ? Surtout ne pas prévenir la journaliste sortie rassurée de l’interview et de la prise de vues, de nous avoir vus assumer avec aplomb nos fonctions. Téléphoner pour l’informer de notre ratage est inenvisageable. Apprendre à Michèle Morgan notre infortune, je ne m’en sens pas capable.
Il faut pourtant prendre une décision. Je choisis le chemin à moi le plus accessible, celui de l’escalier de service arrivant dans la cuisine. Je frappe à la porte, c’est la cuisinière qui ouvre. À elle, j’ose raconter notre mésaventure, sans préciser toutefois les causes de ce ratage technique, de cette occasion manquée, qu’il faut pourtant réussir sous peine de sanctions sérieuses. La cuisinière, très attentive à nos déboires, m’explique qu’elle va en parler à Madame Morgan qui, selon elle, est très gentille. Elle acceptera donc vraisemblablement de simuler l’interview et de se revêtir de sa robe de Réveillon. Je dois revenir le lendemain pour connaître la décision de Madame Morgan.
C’est d’accord. On recommence donc la séance de rattrapage le vendredi 27 octobre. Fortuna. Coup de chance, dehors le soleil brille et inonde d’une très belle lumière naturelle le grand salon. Plus besoin d’allumer les Balcar. Plus d’éclair pour essayer de faire des photos du tonnerre. Retrouvant plus d’aisance, j’ose lui demander des poses n’ayant pas existé lors de la première prise de vues. Heureusement que le miroir a deux phases.
Tirages terminés, j’appelle la journaliste Mary Cadras et lui raconte qu’insatisfait des premières photos pas assez diversifiées, j’ai préféré demander une nouvelle séance. Pas un mot sur les causes réelles de ce deuxième passage chez Madame Morgan. La photo non prévue au programme a fait la double page et je suis sorti de l’épreuve, rassuré, grandi et professionnalisé. Et elle a de beaux yeux, tu sais ?

Fat Kid Wednesdays par Adam Linz

Quand on est jeune, on recherche les trucs qui semblent éternels. Ces trucs magiques ! Et parfois on les trouve là où l’on s’y attendait le moins. Depuis que j’ai douze ans, je vis dans le Minnesota, à Minneapolis pour être précis. Un coin sympa où les gens se sentent bien et où il y a étonnamment une scène artistique florissante. Pas seulement l’art moderne, mais aussi la musique et la danse. Je devins musicien et mon meilleur copain Mike acteur, je partis pour New York apprendre avec les grands tandis que Mike resta à Minneapolis à écorner des scénarios et à suivre des études théâtrales prétentieuses. Mais pendant les vacances, on se retrouvait pour dénicher l’enchantement que recherchent tous ceux qui viennent de dépasser leurs vingt ans. L’été 1994, on l’a simplement découverte dans notre propre cour.
C’était un jour couvert de fin août. Lorsque vous êtes jeunes, il arrive que tout ce que vous ayez à faire c’est de bosser, que ce soit la musique ou un scénario, et de boire toute la journée. Mike et moi nous sommes retrouvés embarqués dans la même galère ce jour-là, à bavarder et s’emmerder. Je ne sais plus comment le sujet est arrivé sur la table, mais nous nous sommes senti tous les deux assez en nage pour tenter une balade jusqu’à la piscine municipale. Une piscine avec des vagues ! Mais pas une piscine à vagues à la Bunker Hills qui dépend d’un country club avec un golf où les riches se mettent d’accord sur les prochaines frappes contre les opprimés. Apparemment ils ont besoin d’une piscine géante avec des vagues pour faire ça. Très bien ! En voiture et on est parti.
Le soleil avait disparu et nous étions agréablement assis devant la piscine, avec un verre, prêts à grignoter. Mais nous étions aussi près de la location des bouées. En Amérique, lorsque vous avez une piscine à vagues il faut que vous fassiez un maximum de fric, alors vous louez des bouées pour que les enfants puissent flotter. À la demi-heure, ça rapporte ! Mike se retourne vers moi tandis que je me remets de notre muflée matinale : “Bon dieu de merde, regarde-les tous ! T’as vu tout ce peuple.” Je lève les yeux vers quarante gamins tous plus larges que grands. C’est ça, des FAT KIDS (NdT : gros gamins) ! J’étais un gosse obèse en train de grandir. Comme Mike, toujours plus imposant que les autres. Je pense que c’était pour ça qu’on était de si bons potes. On avait tous les deux eu la même enfance triste, tourmentés et laissés à nous-mêmes. Ainsi nous n’étions pas simplement de vilains adultes dégoisant sur la corpulence des enfants. Ils étaient gigantesques. Je n’avais jamais vu des gosses aussi ronds, tous avec entre les mains de la bouffe achetée à la guérite du snack, barres de crème glacée et sacs de chips, soupirant pour une dernière plongée. Le plus gros étant évidemment le grand gagnant, comme si on assistait à un combat de sumos à Tokyo. Le maître-nageur fait une annonce : “on ne court pas, on ne saute pas, on n’éclabousse pas.” Mike renchérit : “et tous les gros gamins foutent le camp de ma piscine.” Ha ha ha. C’est ainsi que dans les heures qui suivirent sont nés les Mercredis des Gros Gamins, les Fat Kid Wednesdays.
C’est que personne ne va à la piscine le mercredi. Cette journée est réservée aux plus lourds de nos enfants. La baraque de bouffe est fermée et il y a des frimeurs. C’est ça, des frimeurs. Ils ressemblent à des motards, avec leurs jeans déchirés, leurs vestes de cuir et les piercings par-dessus le marché. Au bout du bassin il y a trois balances à fléau pour peser les enfants. Trop gros, vous êtes viré. Il n’y a pas de surveillants parce que tous les enfants flottent. Si cela faisait loi ça pourrait balayer le pays et sa gloire ne cesserait d’augmenter. De gros gamins dans des piscines à vagues. C’est le genre d’enchantement qu’on ne peut trouver qu’en traînant avec son meilleur ami. Tous les deux traversant la vie à toute blinde, en se demandant si quiconque écouterait les notes ou les mots. Et ces Fat Kids, que leur arrivera-t-il ? Certains disparaîtront sous l’opinion publique. D’autres poursuivront, se souvenant de ce jour ensoleillé et partageant cette histoire avec qui veut l’entendre. Fat Kid Wednesdays pour toujours.

Gagné ! par Bernard Vitet

Des occasions ?
Une de perdue, dix de retrouvées...
Sans compter les occasions d'avoir raté l'occasion de rater une occasion.

jeudi 17 mai 2018

Science-fiction et livres reliés à vendre


Je ne sais pas comment m'y prendre. Mon père possédait une bibliothèque de 7000 livres et la mienne est déjà saturée. Les polars sont en route vers les quais de la Seine, mais il me reste des milliers de bouquins de science-fiction comme la collection complète du CLA, le Club du Livre d'Anticipation, soit 130 reliures numérotées et illustrées par des dessinateurs comme Druillet, Moebius, Caza, Slocombe, Nicolas Devil. Il y aussi la collection Ailleurs et Demain aux moires argentées de chez Robert Lafont et puis la collection Métal que mon père avait éditée avec Jacques Bergier, ou encore tous les magazines Fiction, Galaxie, Mystère, etc., etc. Qui cela peut-il bien intéresser aujourd'hui ?


Il y a aussi des livres reliés en cuir comme la collection de revues du Génie civil de mon grand-père Gaston qui était ingénieur, 47 grands volumes de 1915 à 1937. Lorsque j'étais lycéen, j'étais tout fier d'étudier Corneille dans l'édition Ladrange de 1827 en 10 volumes, mais je n'ai jamais ouvert celle en 8 volumes de Courteline qui date de 1930... Il y a quantité d'autres livres comme l'Enfer de mon père avec Sade ou Apollinaire.
Quand ma mère l'a rencontrée, elle était vendeuse en librairie. Lui était l'agent de Francis Carco, Georges Arnaud (il a vendu les droits du Salaire de la peur à Clouzot), Astrid Lindgren (Fifi Brindacier), il avait lancé Frédéric Dard (San Antonio) et participé à la mise sur pieds du Fleuve Noir avec Duhamel...


Comment faire alors que j'essaie déjà de vendre ma collection des Cahiers du Cinéma (depuis 1972), les 46 premiers numéros de la revue Zoom, le magazine de l'image, grand format (1970-77) ou même L'illustration ? Je ne peux pas tout conserver et ne peux me résoudre à vendre tout cela au prix du papier ! Alors je prends mon temps, mais je n'ai pas que cela à faire...

mercredi 16 mai 2018

J'ai été juif


J'ai été juif... enfant. Ce fut ma culture à défaut d'être ma religion. Mon grand-père avait été gazé à Auschwitz. Mon père avait sauté du train qui l'emmenait vers les camps de la mort. La famille de ma mère s'était cachée en Auvergne. Depuis le XIXe siècle nous étions français, et plus tôt allemands, avant d'être juifs, et laïcs évidemment. J'avais 5 ans lorsque j'appris ce que tout cela signifiait. Nous n'avions jamais été du côté du manche et nous étions encore là par la seule force de notre intelligence. C'était déjà du story-telling. Mes parents m'ont raconté que les kibboutz étaient une expérience collectiviste épatante et que les Israéliens avaient transformé un désert en jardin. C'était avant 1967 ; lors de la guerre des six jours le mythe s'est écroulé. Nous avions une armée comme les autres, capable des pires exactions. J'ai compris que les kibboutz n'étaient qu'une forme de colonialisme permettant de spolier les Palestiniens de leurs terres. Plus tard, avec l'extraordinaire film du cinéaste israélien Eyal Sivan, La mécanique de l'orange, j'ai découvert que les arbres fruitiers avaient été sciemment arrachés, que les oranges de Jaffa avaient été transformées en trademark et la ville de Jaffa rayée de la carte pour faire place à sa sœur Tel-Aviv ; grâce à ces documents d'archives inédits, longtemps interdits, j'ai vu les Palestiniens jetés à la mer. Cela ne s'invente pas, on accuse l'ennemi des crimes que l'on commet, c'est un classique, un classique de la paranoïa ("tuons les tous avant qu'ils nous tuent !). Mon orgueil s'est transformé en honte.
Le nouveau massacre de Palestiniens à Gaza m'a totalement déprimé. Je n'arrivais plus à travailler ou à penser à autre chose, alors j'ai choisi de rabâcher ce que je ne cesse de clamer depuis des années, une colère que de plus en plus de camarades partagent. L'État colonialiste d'Israël finira par se perdre à tant d'arrogance criminelle. Mais d'ici là combien de morts seront sacrifiés sur l'autel du profit, par la folie des hommes ? Comment peut-on être aussi vil et stupide à la fois ? Le sionisme n'a engendré que le sang et les larmes. Sans le soutien de la diaspora, cette politique de l'escalade de l'horreur serait impossible. Ce sont les mêmes qui ont porté Trump ou Macron au pouvoir qui autorisent cette situation inique, et ceux qui ne les y ont pas portés directement sont aussi complices, par leur mollesse et leur démission. La culpabilité du monde face au génocide des Juifs pendant la seconde guerre mondiale l'empêche de réagir.
L'équilibre sur lequel sont bâties nos géopolitiques est des plus précaires. C'est à s'interroger si le nazisme n'est pas le vainqueur ? C'est partout le règne de la force sous les apparences d'une démocratie qui n'en a que le nom. La guerre fait rage, avec les armes que nous fabriquons, à coups de famines et de déportations massives de populations. Les migrants sont chassés, parqués, assassinés. La lutte des classes est étouffée. Lorsque j'étais jeune homme nous manifestions contre la guerre du Vietnam. Aujourd'hui les réactions sont bien timides. Pensez-vous vraiment échapper à la catastrophe en vous cloîtrant chez vous ? Le Capital n'a que faire de la piétaille que nous représentons. Le racisme tous azimuts qui se développe ici et là n'est qu'une arme parmi les autres pour justifier les conquêtes et asservir les peuples. Toutes les guerres sont économiques, les guerres d'indépendance comme les autres.
Alors que faire ? Refuser la banalisation de l'horreur. Exiger le désarmement de nos usines de mort. Nous débarrasser des mafias économiques qui nous gouvernent. Réinventer la vie en montrant qu'une alternative est possible. C'est évidemment ces alternatives que le gouvernement macroniste veut empêcher à Notre-Dame-des-Landes et ailleurs. Asphyxier économiquement les pays assassins. Tenter de convaincre nos camarades que ce n'est pas en rayant des peuples de la carte que l'on fait avancer la civilisation, mais en se débarrassant des maîtres qui nous font croire qu'ils sont indispensables alors que ce n'est qu'une poignée d'ambitieux prêts à tout pour ne pas partager les richesses de notre planète, bien fragile par les temps qui courent.
Comme je l'ai hurlé à Sarajevo pendant le Siège, j'ai été juif comme je suis nègre, femme, homosexuel ou qui que ce soit d'opprimé par la folie des hommes. Ces pensées ne me quittent jamais. Ce sont probablement elles qui à la Tate Gallery m'ont poussé à photographier la Mort de Turner sur son cheval emballé... Que faudra-t-il pour qu'il se cabre et rentre brouter l'herbe, la paix retrouvée ?

mardi 15 mai 2018

Les occasions manquées 4/5 : Weston, Payen, Van Hove


Après les occasions manquées de Jean Morières, Didier Petit, Roger Turner, Pascal Contet, Philippe Deschepper, François Cotinaud, Pascale Labbé, Carlos Zingaro et moi-même, vous croiserez aujourd'hui celles de Veryan Weston, Stéphane Payen et Fred Van Hove qui mettront en scène Miles Davis, Doug Hammond et Radu Malfatti !

Réponses réunies par Laure Nbataï, Raymond Vurluz et Valérie Crinière et parues début 2005 dans le n°12 du Journal des Allumés du Jazz

Dans le cadre du Cours du Temps, nous avons l'habitude de retracer l'histoire de musiciens qui ont marqué le demi-siècle passé. Pour ce numéro, nous marquons une pause en vous proposant des petites histoires, celles d’occasions manquées, de rêves qui tournent court. Le Cours du Temps en aurait-il été affecté ? Le leur, le vôtre, le nôtre ?

Suivront dans le dernier épisode les aventures de
Guy Le Querrec, Adam Linz et Bernard Vitet

Une occasion manquée avec Miles Davis par Veryan Weston

Vers la fin des années 80, comme je jouais avec Phil Minton au Festival de Lund en Suède, on me proposa de faire un solo de piano le lendemain mais pour un plus petit cachet… C’était chouette. Puisque j’étais à Lund, je pouvais sans problème faire un gig de plus, et ça me rapporterait de toute façon plus que ce que j’aurais gagné en Angleterre dans une situation analogue. Notre concert en duo était programmé dans une salle adjacente à une autre qui nécessitait énormément de matériel car c’était pour Miles Davis et un de ses groupes électriques. Nous devions commencer aussi vite que possible après que Miles ait joué, en donnant au public le temps d’un verre, celui d’échanger quelques mots et de venir jusqu’à nous. Néanmoins, Miles les fit tant attendre que le concert commençât très en retard. Nous jouâmes enfin après que Mister Davis ait terminé, et malgré la longueur de la soirée, le public reçut notre performance avec enthousiasme. Je ne suis pas certain que Mister Davis ait été là, mais, quoi qu’il en soit, après que nous ayons terminé, nous fûmes invités à percevoir nos salaires. Nous fîmes la connaissance d’un homme très amical et enthousiaste qui avait assisté au concert et qui avait probablement soit trop bu, soit fumé une ou deux cigarettes très… jazz. La rencontre était d’autant plus joviale que ce type charmant nous remit nos salaires. Tandis que nous sortions, je remarquai un air d’excitation sur le visage de Phil Minton. Après avoir refermé la porte derrière nous et tourné au bout du couloir, Phil me dit qu’il n’avait pas réalisé que nous allions recevoir généreusement autant d’argent, car en fait ça s’élévait à plusieurs fois ce que nous pensions toucher. Ainsi ce soir-là, ou ce matin-là vu l’heure qu’il était, nous étions d’une humeur de fête.
Phil repartit tristement tôt le lendemain, je restai là pour mon petit concert en piano solo. Quelqu’un de l’administration du festival frappa à ma porte en milieu de matinée pour m’informer que nous avions accidentellement touché le salaire de Miles Davis pour notre prestation. Mais comme Phil était déjà parti avec la moitié de l’argent, je me retrouvai dans une situation terriblement embarrassante, devant rendre l’intégralité de mes gages et en devant encore…
Heureusement, mon humble petit solo fut bien reçu dans le foyer par les VIP du festival, et nous ne fûmes pas obligés de renvoyer d’argent en Suède. Seulement je quittai le pays sans un sou en poche, mais avec la délicate mission d’aller voir mon cher ami Phil Minton.
Voilà donc mon occasion manquée… Avoir failli recevoir une fantastique somme d’argent pour la première fois de ma vie, grâce à Miles Davis, mais je dois rester philosophe à ce propos et dire que jouer avec Phil a plus de valeur que tout ce que l’argent peut acheter.

Doug Hammond par Stéphane Payen

Août 2003. Depuis de nombreuses années, j’espérais faire venir Doug Hammond en France. J’essayais de trouver des pistes pour le faire venir avec son trio… &# ?!/@& ! En octobre 2003, j’avais réussi à organiser une (toute) petite tournée en France. Nous devions jouer en duo, ou parfois Doug en solo. J’allais enfin le rencontrer et le faire rejouer à Brest, Lille, et à Paris où il n’avait plus joué depuis… très longtemps, à part un passage dans l’orchestre de James Blood Ulmer il y a… un moment déjà. C’était avec son trio régulier - Muneer Abdul Fataah au violoncelle et Steve Coleman au saxophone – au début des années 80. Et puis les soucis d’organisation de ce genre de tournée avec beaucoup d’énergie et peu de moyens… Août 2003. Deux mois avant le premier concert, dans le cadre du festival que nous organisions avec Hask, je dois me résigner à annuler. Je réalise ou plutôt j’admets enfin que le temps a fait son travail. “Tout le monde” a oublié qui est Doug Hammond. Il n’est pas du tout dans l’air du… Dommage. Étonnamment, j’ai depuis décidé de prendre mon temps, de ne plus courir après. J’espère que vous aurez un jour l’occasion d’aller écouter Doug pas trop loin de chez vous. C’est, à mes yeux, un grand maître du temps, de notre temps. Mais… ils sont très nombreux dans ce cas et pas forcément musiciens d’ailleurs. (NDR : le batteur et compositeur Doug Hammond a également joué avec Chet Baker, Sonny Rollins, Charles Mingus, Sam Rivers, Mal Waldron, Steve Coleman…)

Sens dessus dessous par Fred Van Hove

Ce devait être dans les années 70. Le trombone Radu Malfatti m’invita pour deux jours au Dunois à Paris. Je crois que nous devions former un quartet avec le saxophoniste Tony Coe et le trompettiste Mark Charig. Je me demandai pourquoi les concerts avaient lieu samedi et dimanche plutôt que vendredi et samedi, mais si c’est ça qu’ils voulaient… Un peu avant cette date, ma femme et moi rénovions notre maison. Nous habitions au premier étage et nous devions emménager au rez-de-chaussée où il y avait un jardin. Il y avait pas mal de travaux à faire dans toutes les pièces : arracher le papier peint (dessous, le papier-journal datait de 1937 !), rafraîchir les murs, coller du papier avant de repeindre, décaper le plancher… Le vendredi qui précédait le concert à Paris, nous sommes montés manger quelque chose. Il était déjà tard, nous étions crevés, sales, et nous voulions prendre une douche et nous changer. En vidant les poches de mon costume de travail, je regardai le calendrier accroché au mur et m’aperçus avec horreur que les concerts étaient bien programmés vendredi/samedi et pas samedi/dimanche comme je l’avais toujours cru. Je ne pouvais plus rien y faire, j’avais honte, j’avais manqué le concert de vendredi. Je téléphonai au club où le propriétaire, Sylvain Torikian, répondit. Comme je lui demandai de me passer Radu, Sylvain acquiesça et me demanda si j’étais à Paris. Je répondis non, passe-moi Radu s’il-te-plaît. Ok, fit-il… C’est la seule fois de ma vie où j’ai raté un concert en oubliant la date.

lundi 14 mai 2018

Rêve gigogne


J'ai rêvé que je rêvais avoir rêvé !
Certaines nuits j'ai dormi plus que d'habitude, d'autres seulement trois heures. J'étais excité de composer les partitions sonores des cinq vidéos sur le RGPD, le Règlement Général sur la Protection des Données, que Mika avait animées d'après les scénarios de Sophie et Sonia. Je me suis levé à 3 heures du matin et j'ai attaqué direct au studio. Même si j'ai chaque fois l'impression d'écrire dans un état second, je n'avais pas rêvé.
Par contre cela avait été étrange de me réveiller avec l'annulation d'un contrat. J'aurais vendu 8 exemplaires de chaque référence du label, vinyles et CD. En ne considérant évidemment que les albums du label disponibles, j'avais compté que cela faisait près de 250 disques à envoyer. C'est un chiffre plutôt sympathique en regard des ventes actuelles dans notre domaine. Presque plus personne n'achète de disques. Quelques fondus de vinyles ont remis la machine à consommer en marche, mais c'est une toute petite niche. Les artistes qui ont enregistré ce qu'ils viennent de jouer arrivent à en fourguer tout de même un bon nombre à la fin des concerts. Sinon c'est devenu essentiellement un élément de promotion. Les journalistes continuent à boycotter le Web et les programmateurs en exigent toujours, même si les extraits YouTube leur font concurrence. J'imagine donc que le superbe album que je viens de terminer et qui sortira au début du mois prochain fera un joli présent pour mes ami/e/s, voire un bel article ici et là si l'osni (objet sonore...) leur sourit. J'ai mis le paquet. Un livret de 44 pages réalisé par Étienne Mineur, une quinzaine d'invités et le fruit d'une dizaine d'années depuis sa conception initiale. De plus, le concept devrait surprendre ou faire jaser...
Ce disque, je ne l'ai pas rêvé, ou plus exactement, voici un rêve devenu réalité ! Par contre j'ai bien rêvé que je rêvais avoir rêvé la commande de ce distributeur allemand ! Heureusement il y aura d'autres nouvelles réjouissantes en 2018 : mon disque d'abord, le premier sous mon nom seul après une centaine en collaborations, en août un duo (fondateur) de 1981 avec Hélène Sage sur Klang Galerie intitulé Rendez-vous, à la fin de l'année le grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané avec L'homme à la caméra remasterisé et augmenté de La glace à trois faces également sur ce label autrichien. Et puis il y a le disque en cours avec le groupe new-yorkais Controlled Bleeding, mais cela prend du temps. Le temps de rêver et celui de le mettre en pratique. Pour continuer à faire des plans sur la comète, il faut que certains rêves prennent corps.

vendredi 11 mai 2018

Le système binaural


En juin dernier j'avais adoré écouter au casque l'album Modo Avião de Lucas Santtana paru sur le label Nø Førmat, d'autant qu'il avait été enregistré en mode binaural. En gros il s'agit de spatialiser les sons dans un univers 3D, soit de repérer leur position, pas seulement en stéréo gauche-droite, mais aussi derrière, au dessus, en dessous, etc. Pour cela on utilise des filtres et plusieurs micros. L'effet n'est évidemment perceptible qu'à l'écoute au casque.
L'ingénieur du son Bernard Lagnel s'en est fait une spécialité et son site Internet, Le son binaural, est particulièrement documenté sur le sujet. Il utilise en général le système Plug & Rec composé de deux DPA 4060 logés dans ses oreilles et d'un couple XY Schoeps.
Longtemps j'ai accroché deux petits micros au dessus de mes oreilles comme le fait toujours Amandine Casadamont avec qui je joue par ailleurs au sein de notre duo, Harpon. L'effet est magique, mais pas aussi bluffant que le système binaural utilisé par exemple par Lagnel.
Récemment il a enregistré Spat'sonore dont la configuration des sources instrumentales dans l'espace avec sa forêt de pavillons est particulièrement adaptée à la restitution binaurale. Ainsi j'ai le plaisir de découvrir I pirati a Palermu chanté par Elsa Birgé qu'accompagne Spat'sonore lors du concert du 4 mai dernier à l'Église Saint Merri. Lagnel a également enregistré la veille une répétition du karaoké bruitiste avec une quarantaine d'amateurs et les musiciens de Spat' pour la création de Les jardins à la française (ne supportent pas l'orage) d'Elsa Biston et Nicolas Chedmail, pièce en «partition défilante» à laquelle j'ai participé. On m'y entend d'ailleurs aider à régler les vidéoprojecteurs et donner des conseils aux amateurs !
En février j'avais aussi évoqué le film en 360° avec Spat'sonore et Elsa tourné par l'audioprothésiste Nicolas Sadoc, preuve que les représentations acoustiques en 3D de cet ensemble titillent les acousticiens autant que le public.

jeudi 10 mai 2018

Sleep Transmission par Empathy Family


La musique de drone me pose toujours question depuis que j'ai entendu La Monte Young et Marian Zazeela à la Fondation Maeght en 1970. Wikipédia en donne cette définition : "Le drone est un genre musical minimaliste faisant essentiellement usage de bourdons (drones en anglais), utilisant des sons, notes et clusters maintenus ou répétés. Il est typiquement caractérisé par de longues plages musicales présentant peu de variations harmoniques." J'ai chroniqué ici les exploits du quatuor de clarinettes français Watt, or d'un autre côté la drone music devient de plus en plus ambient ou noise. L'exclusion du silence ou la suppression du plaisir de composer une introduction et une coda identifiables continuent de me perturber, du moins en tant que compositeur. La dialectique n'est pourtant pas forcément absente dans les pièces des fondus de pédale hypnotique. L'évolution des timbres et des éléments perturbateurs immergés dans le flot créent un univers apocalyptique ou déconnectant (je n'ose pas dire relaxant !) qui me titillent suffisament pour que je commande un synthétiseur russe dédié à ce genre musical.
Jean Rochard me fait parvenir un des cent exemplaires numérotés de l'album Sleep Transmission que le label Eyemyth de son fils Léo et de son copain Jack Dzik a produit pour le duo Empathy Family. Drew Collins & Jack Williams sont deux jeunes musiciens de Providence, originaires de Rhode Island et du Connecticut. Ils ont pour moi l'avantage d'enregistrer des pièces courtes qui me permettent de cerner plus facilement leur univers en expansion permanente. Le sommeil hypnotique dans lequel ils nous plongent laisse surgir des bulles oniriques dans un océan de son animés de courants aux températures variées. Mélange de boucles magnétiques et de nappes électroniques, leur musique a la précision du rêve que l'on oublie au réveil. Astucieux, ils prennent des notes qu'ils recopient ici comme les vagues sur le sable répétant inlassablement flux et reflux sans qu'aucune ne soit semblable. Le silence entre les plages forment de petits rochers où nous poser.

→ Empathy Family, Sleep Transmission, LP Eyemyth Records, disponible au Souffle Continu, 17,90€
N.B.: La pochette est sérigraphiée amoureusement à la main que son velouté caresse ;-)

mercredi 9 mai 2018

La ZAD Diderot en colère


La colère des riverains de la Dhuys ne faiblit pas devant l'absurde abattage des cerisiers du Japon de la rue Diderot. Sans concertation ni avertissement, la Mairie de Bagnolet a ordonné le carnage sous prétexte d'élagage. Au petit matin nous étions nombreux mobilisés pour dénoncer la politique municipale catastrophique. On nous répète qu'il n'y a pas d'argent dans la caisse de la ville, mais il y en a pour défigurer une rue en période de montée de sève et de nidification. Si les oiseaux ont subitement disparu depuis la coupe, les Bagnoletais sont sortis de chez eux. La quasi totalité de la rue et très nombreux du quartier ont signé la pétition s'élevant contre ces pratiques antidémocratiques et destructives. "Chaque arbre abattu en ville est un recul irrémédiable de la nature. Pourtant un arbre n'apporte pas seulement de l'oxygène tout en captant le CO2. Il réduit sensiblement la température lors de chaudes journées comme celle d'hier. Il est un abri pour les oiseaux et est indéniablement beaucoup plus design qu'un panneau publicitaire." écrit Jérémi Michaux...


Des représentants de la France Insoumise, du PCF, des Verts sont venus apporter leur soutien aux riverains catastrophés que la Mairie ait défiguré une des plus belles rues du quartier. Trois arbres ont été sauvés pour l'instant, mais la Mairie compte les faire sauter pour des raisons qui restent obscures. Nicole Geniez, Directrice de l'Environnement, du développement durable, de la Propreté et de la Nature Urbaine de Bagnolet, revendique son statut de paysagiste en prétendant que les arbres à 40 ans étaient arrivés en fin de vie, or un cerisier du Japon vit entre 50 et 100 ans (et ceux-ci ont été plantés il y a moins de 30 ans) ! Nous avons récupéré des souches prouvant que les arbres coupés étaient en parfaite santé. Un peu plus loin dans la rue, les mêmes cerisiers sont resplendissants, mais c'est aux Lilas ! Alors ?


À son tour, le député Alexis Corbière s'est joint à la délégation en Mairie où aucun élu n'a pu nous recevoir. Nous n'avons plus aucune confiance dans cette équipe municipale qui ne tient pas ses promesses d'aménagement du quartier et raconte n'importe quoi avec la plus grande arrogance. Pourtant, nous exigeons que des arbres soient replantés à l'automne, et pas des arbustes ridicules dont l'espèce est faite pour rester rachitique ! Comme gage de bonne volonté nous exigeons que le désouchage soit réalisé dans les plus brefs délais, et ce n'est pas une mince affaire vu la taille des cerisiers assassinés. Nous demandons à ce que les habitants du quartier participent aux choix qui seront faits et soient tenus au courant de l'avancée des travaux. Rien ne sert de faire des réunions de quartier, si aucun engagement n'est tenu, et si les décisions se font en douce sans y avoir été évoquées.


Le plus grave, c'est que la S.A.M.U.sa (qui cyniquement signifie Soins des Arbres en Milieu Urbain), société versaillaise sans foi ni loi qui avait emporté le marché d'entretien des arbres de Bagnolet s'attaquait hier 8 mai, jour de congé, aux magnolias de la rue Sadi-Carnot. Il est important que les habitants des autres quartiers ne se laissent pas faire. Si nous sommes en colère, c'est aussi à cause de la manière dont son responsable a outrepassé ses droits, ne nous produisant aucun ordre d'abattage, menaçant de faire tomber l'arbre dans lequel était perchée Eva Labuc pour empêcher la coupe des derniers rescapés et agissant avec précipitation autour des voitures pour éviter que nous nous interposions face aux tronçonneuses.

Toscanini Forever


J'en avais un peu marre d'écouter des disques qui ne me plaisent qu'à moitié. Il y avait bien longtemps que je n'avais pas replongé dans ma discothèque classique, essentiellement des vinyles. J'avais eu ma période, qui avait commencé bien avant le grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané, au milieu des années 70, mais qui y avait trouvé son apogée vingt ans plus tard après nos pièces symphoniques et opératiques. M'étant avalé les quatre volumes du Traité d'orchestration de Charles Koechlin suivi du Traité d'harmonie d'Arnold Schönberg, mes camarades Francis Gorgé et Bernard Vitet me suggérèrent d'abandonner, car mon écriture devenait banale ! C'est souvent ce qui arrive avec les autodidactes. Prendre ses distances avec la doxa est plus difficile pour nous qu'inventer un nouveau langage.

Mon père ne possédait que la Ve de Beethoven par Karajan et le concerto pour piano en la mineur de Schumann. Lorsque j'eus vingt ans, devenu l'assistant de Jean-André Fieschi, celui-ci sut souvent trouver les entrées secrètes vers les mondes qui m'étaient inconnus. Il m'initia ainsi à l'opéra en commençant par Wozzeck et Pelléas. Je crois que la seconde symphonie de Mahler par Klemperer et les Kindertotenlieder par Kathleen Ferrier et Bruno Walter eurent immédiatement raison de mes a priori sur la musique classique. J'étais un musicien de rock particulièrement docte en la matière, passionné par Frank Zappa, Captain Beefheart, Soft Machine, Jimi Hendrix et tant d'autres merveilles que ma génération avait découvertes au fur et à mesure de leur apparition. Le free jazz m'avait été révélé au Festival d'Amougies en 1969 et je voue toujours un culte inextinguible à Edgard Varèse. J'avais eu la chance de bœufer avec Eric Clapton et George Harrison, et de fréquenter mon idole à moustache et barbichette. Mon enthousiasme adolescent me permit de rencontrer également les Pink Floyd, Frank Wright ou Sun Ra. Après les encouragements de Bernard Lubat et Michel Portal, ma collaboration quotidienne avec Bernard Vitet qui dura plus de trente ans fut évidemment d'une richesse inégalée. Nous n'avons jamais cessé, ainsi qu'avec Francis, de discuter de toutes les musiques de la planète depuis la nuit des temps. Cet échange me manque aujourd'hui.

Ce printemps je cherchais donc une musique qui fonctionne avec les beaux jours. Les fenêtres grandes ouvertes je laissais entrer le soleil et je me demandais depuis quelques temps ce qui pourrait en sortir. Bon dieu, mais c'est bien sûr : Arturo Toscanini était la solution. Il y a de nombreux chefs que j'admire ou qui correspondent parfaitement à tel ou tel compositeur, mais la direction d'orchestre de cet impétueux italien correspond exactement à mon tempérament. On lui a reproché de ne pas toujours respecter le tempo ou d'aller trop vite, mais qu'importe si cela swingue comme le meilleur des groupes de jazz ! Parmi la soixantaine de mes vinyles du maître j'ai choisi ses invitations à la danse avec le NBC Orchestra dans les années 40 : Ponchielli, Verdi, Bizet, Catalani, Rossini, Weber, Brahms, Paganini, J. Strauss Jr, Berlioz se succédèrent ainsi sur ma platine pour le plus grand bonheur de mes voisins. Je n'ai pas repoussé le divan pour avoir accès à mes 33 tours, car je ne compte pas en rester là.

mardi 8 mai 2018

Attentat criminel à Bagnolet


La Mairie de Bagnolet a fait abattre tous les arbres de la rue Diderot sans consultation des riverains et sans raisons, en annonçant sournoisement un élagage. Les cerisiers du Japon trentenaires donnaient à cette rue une poésie rare dans une ville sinistrée par la vente systématique de son foncier au profit de constructions immobilières incessantes alors que les infrastructures comme écoles ou parkings sont déjà saturées. J'ai vu des habitants en larmes de retrouver leur rue scalpée alors que les arbres étaient parfaitement sains. Peut-être la Mairie compte-t-elle ainsi faire des économies d'entretien ? Il est vrai que le tapis de fleurs roses qui la semaine dernière recouvrait la chaussée demande à être balayée une fois les pétales fanés !
La quasi totalité du quartier signe une pétition s'insurgeant contre cette décision stupide et la méthode employée pour l'imposer en faisant fi de toute démocratie locale. Dans un premier temps Madame Pesci, Maire adjointe à l'environnement, au développement durable, aux espaces verts, à l'Agenda 21 et à la démocratie participative (on appréciera la précision de l'intitulé de sa fonction en regard de l'opération dénoncée ici !) nie avoir connaissance de cet acte de vandalisme dont elle a forcément donné l'ordre : "(...) nous faisons immédiatement stopper l'abattage des arbres. Nous n'étions pas informé de cette opération. De plus un protocole de communication existe à chaque abattage. Il s'avère qu'il n'a pas été respecté. Les habitants devaient être informés de cet abattage, de ses raisons et du remplacement des arbres abattus." Elle s'est fait probablement tapé sur les doigts par le Maire PS, Tony di Martino, pusiqu'elle envoie ensuite : "Mon message est parti trop rapidement ! Nous vous tiendrons informé de la suite que nous donnerons à cette opération."


Des habitants de la rue Diderot réussirent à empêcher l'abattage des deux derniers arbres, l'un en bloquant la rue avec une camionnette, l'autre en restant perchée deux heures en haut d'un des cerisiers du Japon pour l'instant rescapé de cette aberration. Nous aurions dû nous méfier car on n'élague pas en période de montée de sève. Mais on n'abat pas non plus en période de nidification (à l'aube, l'extraordinaire concert des oiseaux était cruellement absent pour la première fois ce matin).
C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Les riverains sont fous furieux contre la Mairie qui vient de perdre un nombre considérable de voix aux prochaines élections. En plus de la pétition qu'ils signent tous et toutes des deux mains, ils seront demain sur place pour empêcher l'abattage scandaleux des deux derniers arbres situés au fond, dans le coude que fait la rue. Le seul arbre qui reste à l'entrée était celui qui était malade et aurait justifié qu'on l'abatte. Il faut aussi préciser que ce n'est pas l'unique rue à subir le massacre. Les arbres de l'avenue de la Dhuys ou de la rue du Pinacle n'ont jamais été remplacés contrairement aux promesses de la Mairie. Mais c'est le propre de cette équipe depuis son élection de promettre sans jamais tenir et d'agir sans concertations, malgré les apparences puisque normalement les conseils de quartier devraient être susceptibles d'empêcher ce genre de stupidité inutile. À Bagnolet on n'a pas d'argent pour planter ou faire quoi que ce soit, mais on en a pour payer les tronçonneurs d'une société privée de Versailles.

Saravah, c'est où l'horizon (1967-1977)


Saravah est une roulotte comme Cocteau appelait l'appartement où habitait la famille de ses Parents terribles, une tribu de romanichels qui vivent leurs rêves de musique et de chansons sous la direction de Pierre Barouh. Les revers de fortune succèdent aux emportements de joie, mais le navire flotte toujours, malgré la disparition de son fondateur bohème. Dans un livre aux éditions Le Mot et le Reste, son fils, Benjamin Barouh, raconte les dix premières années de la saga du label Saravah qui a publié les disques de Jacques Higelin, Brigitte Fontaine, Areski, Jean-Roger Caussimon, Naná Vasconcelos, Pierre Akendengué, Jack Treese, David McNeil, Allain Leprest, Maurane, mais aussi Barney Wilen, Steve Lacy, l'ami Étienne Brunet ou le groupe Mahjun.
À cette époque l'amour était libre, l'imagination était au pouvoir, ce qui n'empêchait pas les indélicats de marquer leur territoire avant de le déserter en emportant la caisse comme nombreux en accusent Fernand Boruso (le B de BYG avec Jean-Luc Young et Jean Georgakarakos !) qui s'exprime aussi dans le livre, car il s'agit avant tout d'un recueil de témoignages. Si Brigitte Fontaine, toujours tournée vers l'avenir, ne veut pas entendre parler du passé, Areski, Jean Querlier, David McNeil, les ingénieurs du son et bien d'autres qui ont participé à l'aventure se prêtent à l'exercice. Au gré des pages on croise évidemment Francis Lai et Claude Lelouch, mais aussi le génial compositeur Michel Magne ou l'Art Ensemble de Chicago qui jouait sur le cultissime Comme à la radio. Les évocations de Pierre Barouh circulent du Brésil au Japon, du studio montmartrois du passage des Abbesses à celui du Château d'Hérouville, et de disque en disque, de rencontres improbables à finalement leur évidence. La Samba Saravah, adaptée de Samba da Bênção de Baden Powell et Vinícius de Moraes, pour le film Un homme et une femme donnera le ton de cette vie d'artiste, une fausse insouciance qui permet de vivre avec le sourire.
Enregistrer les premiers disques Saravah sur un Revox 2 pistes leur conférait une véracité inégalée. Simplifier la technique en la soignant particulièrement crée une ambiance exceptionnelle de concentration, l'instantané soulignant ce qui ne peut s'écrire, mais se joue dans l'urgence. Les premiers disques d'Un Drame Musical Instantané en bénéficièrent et je continue autant que possible à retoucher le moins possible les réglages et le jeu des instrumentistes, quitte à refaire une prise plutôt que de jouer du rafistolage que la technologie facilite de plus en plus. Les disques Saravah ont souvent joui de cette incroyable énergie brute que les productions trop léchées perdent hélas. Quand la technique s'efface, ce sont les voix et les corps qui s'exposent. Comme dans les meilleurs disques, les témoignages recueillis par Benjamin Barouh refont vivre une époque où tout semblait possible. Aux petits nouveaux de retrouver cette flamme ou de souffler sur de nouvelles braises !

→ Benjamin Barouh, Saravah, c'est où l'horizon 1967-1977, 304 pages, ed. Le Mot et le Reste, 22€

→ Connexions persos : Brigitte Fontaine enregistra sur Opération Blow Up avec le Drame en 1992. Jean Querlier est présent sur les deux premiers disques du Drame en grand orchestre (À travail égal salaire égal en 1982 et Les bons contes font les bons amis en 1983). J'ai plusieurs fois eu le plaisir de jouer avec Étienne Brunet et nous avons interviewé ensemble Steve Lacy en 2001. J'ai suivi l'Art Ensemble (offstage) pendant le Festival du Mans en 1997, mais j'ignore ce que sont devenues les bandes vidéo. J'assistai René Clément en 1975 lors des séances d'enregistrement de la musique de Francis Lai que dirigeait Christian Gaubert pour La Baby-Sitter. Bénéficiant de la générosité de Claude Lelouch, nous fréquentions chaque samedi les énormes fauteuils en cuir de son luxueux Club 13 en tant qu'étudiants à l'Idhec. Il m'est arrivé d'y regarder quatre films coup sur coup ! La musique tachiste de Michel Magne est un des disques fondateurs de mon histoire...

lundi 7 mai 2018

Les essaims#1 du Spat'sonore à Saint Merri


Vendredi soir Lutherie Urbaine, dont l'atelier-laboratoire est situé à Bagnolet, s'était associée à Babbel Productions et aux Rendez-vous contemporains de Saint Merri pour organiser Les Essaims #1 avec Spat'sonore. Au milieu d'un concert plutôt bruitiste, le violon lyrique d'Amarylis Billet s'envola vers les voûtes de l'église pendant Maelström composé par Karl Naegelen. Les tentacules de la pieuvre de métal enveloppaient le public serré sur les coussins au milieu du dispositif sonore acoustique. On souhaiterait tout de même un peu plus de confort à nos fesses glacées ! La guitare de Christelle Séry sonnait parfois comme des ondes Martenot. Les huit spatistes dont ici Olivier Germain-Noureux et Nicolas Nageotte, profitaient du décor de Saint Merri pour souffler dans les tuyaux à rallonges qui encerclait les spectateurs.


Quand la nuit fut tombée, les lumières de Thomas Costerg éclairèrent le spectacle en soulignant la magie du lieu et les pianissimi de l'orchestre. Ça chuchote et picote, ça hoquète et cliquète, ça frappe et ça rape, ça chante et ça hante, ça souffle et emmitoufle...


Moments particulièrement émouvants lorsqu'Elsa Birgé chanta I pirati a Palermu et O maharagias, accompagnée par les huit musiciens de Spat'sonore. Une en sicilien, l'autre en grec. Pendant ce temps-là je tournais autour du chœur avec Eliott dans sa poussette !


Comme tous les autres spatistes, y compris la violoniste, la guitariste et la chanteuse, Roméo Monteiro, Philippe Bord, Joris Rühl, Nicolas Chedmail actionnent des pistons qui dirigent le son vers des pavillons situés autour et au dessus du public.


Elsa Biston avait composé Les jardins à la française (ne supportent pas l'orage), une pièce portée par le système de partitions défilantes de Nicolas Chedmail avec des solistes de Spat' et une soixantaine d'amateurs agitant des sacs plastique, frappant des morceaux de bois, déchirant du papier kraft, soufflant dans des flûtes, des trompes et des harmonicas.


S'appuyant sur le même système grâce aux quatre écrans encadrant le public qu'ils suivaient scrupuleusement, les interprètes de The call of the wild du percussionniste Roméo Monteiro frappaient, soufflaient, frottaient... Le concert se termina sur les pétards de Aux enfants sauvages de Frédéric Pattar... La photo a été prise au cours de l'une des répétitions à Lutherie Urbaine.


Pendant les entr'actes, Pierre Bastien et Rie Nakajima faisaient évoluer leur petit théâtre d'objets mécaniques dans la crypte située au sous-sol, autre moment magique où les miniatures semblaient obéir à un rituel profane d'un autre temps.

vendredi 4 mai 2018

La voix de son maître


Un journaliste de RFI qui a repéré un de mes articles m'inteviewe sur le blocage du Lycée Claude Bernard le 10 mai 1968. Il vient d'interroger des élèves de ce même lycée qui ignorent tout de ces évènements alors que la période est au programme des cours d'histoire. À l'écoute du petit sujet "Que reste-t-il de Mai-68 dans l'esprit des jeunes ?" je constate que William de Lesseux n'a rien conservé de mes réponses. Rien d'étonnant si j'en juge par son montage où le seul des jeunes de ce XVIe arrondissement qui semble savoir ce qu'il en est explique que "La philosophie qu'il y avait dans mai 68 est complètement dépassée parce qu'aujourd'hui on n'est pas obligé de faire des actions de blocage pour faire évoluer la société." Ben voyons ! Les autres qui assimilent Mai 68 à 1945 ont comme par hasard tous l'accent arabe. Tiens, tiens ! Le sujet se termine par un entretien avec Raphaël Glucksmann, le compagnon de Léa Salamé. C'est la meilleure ! Au téléphone j'avais bien senti que mon témoignage ne collait pas avec ce que ce pseudo journaliste attendait ; chaque fois que je disais un mot qui faisait sens il me coupait la parole. Il sera probablement félicité par sa hiérarchie.
Qu'apprend-on dans les écoles de journalisme ? Enfant, à l'écoute de mon père qui avait exercé ce métier, je pensais qu'il s'agissait de traquer la vérité, de rapporter des scoops. Lors des dix minutes annuels où j'allume un poste de télévision ou lorsque je lis la presse papier, j'ai plutôt l'impression de lire un communiqué du Palais de l'Élysée. On aura probablement confondu avec les cours de l'école hôtelière où l'on vous apprend comment servir, mais ici le plat est saumâtre...

jeudi 3 mai 2018

Police, zone de non-droit


J'ai croisé hier soir un jeune musicien qui n'avait pu honorer son concert et pour cause. Il était juste allé avec sa mère et une copine participer au défilé du 1er mai. Les Robocops et autres tortues Ninja avaient encerclé un groupe de 200 manifestants qui n'avaient rien à voir avec les black blocs. Ceux qui en faisaient réellement partie avaient été arrêtés bien plus tôt. De cette nasse les nervis ont sélectionné au hasard la moitié d'entre eux, pratiquement autant de filles que de garçons. La plupart sont mineurs. S'en sont suivies 24 heures de garde à vue pour ces jeunes dont le seul crime était d'avoir manifesté dans le calme le jour de la fête du travail. Délit de manifestation, cousin du délit d'opinion dont avait été victime Françoise il y a quelque temps, forcée d'arracher ses auto-collants de la France Insoumise par les uniformes.
Au commissariat on leur raconte qu'ils ont l'obligation de donner le code-pin de leur portable. C'est pourtant contraire à la loi. Les portables sont la principale source des inculpations. On leur explique que la CNIL c'est pour l'extérieur, à l'intérieur du commissariat cela n'existe pas ! On prélève leurs empreintes et leur ADN. À une fille qui résiste un gentil policier lui dit que c'est comme une sucette. Celui qui joue le rôle du "good cop" offre des cigarettes, histoire de récupérer l'ADN des récalcitrants. Parfois ce serait avec les couverts ou le verre de l'unique repas qui leur est servi. Cela semble étrange techniquement, mais toutes les suspicions sont imaginables vu ce qui se pratique là hors la loi.
Dans le premier commissariat ils sont une vingtaine de jeunes dans la cage. Ensuite dispersés, dans le second ils ont droit à une cellule seul. Un banc et un wc impraticable. Cinq fouilles dont une totalement nu. À la cinquième les pandores sont tout contents de trouver une allumette au fond d'une poche. Lorsque l'unique coup de téléphone auquel les boucs émissaires ont droit tombe sur un répondeur, le message expéditif que laisse le flic a tout pour inquiéter les parents qui n'ont aucun moyen de savoir où sont leurs enfants. Les questions portent sur les black blocs, mais aussi sur leurs raisons de manifester. On leur raconte n'importe quoi. Comme les gosses n'y connaissent rien, on leur fournit un avocat commis d'office. A. me confie que l'impression la plus traumatisante est de pouvoir être privé de liberté et de se voir disparaître de la circulation en un claquement de doigt. Heureusement nous ne sommes ni à Santiago ni au Brésil, mais les références sont sues. Si aujourd'hui on ne dénonce pas les pratiques hors-la-loi de la police et les pantalonnades humiliantes, on peut imaginer les magouilles, mensonges, bidonnages et abus tragiques que l'avenir réserve. Nous glissons doucement vers une dictature où la démocratie autoritaire n'aura même plus besoin de faire semblant.
Mais tout va bien, bonnes gens, dormez tranquilles !

Photo de Michel Polizzi, ancien camarade du Lycée Claude Bernard à Paris

mercredi 2 mai 2018

Bad Banks, la catastrophe annoncée


Comme je préfère écrire sur des sujets peu ou mal traités, je regarde si personne n'a déjà abordé la série allemande Bad Banks sur Mediapart où mon blog est en miroir. Or Philippe Riès y a déjà signé un excellent article, «Bad Banks», une Allemagne dévergondée, sur ce thriller économique diffusé début mars sur Arte. Alors qu'est-ce que je fais ? Je passe mon tour ou je paie pour voir ? La série en 6 épisodes, qui sera reconduite pour une seconde saison, dresse un portrait terriblement juste du monde des traders, pions dopés et surexcités entre les mains de la haute finance internationale. Cela commence par des émeutes parce que les épargnants craignent de ne pas pouvoir retirer leurs économies. La suite du film de Christian Schwochow est un flashback haletant sur les acrobaties sans foi ni loi des spéculateurs.


Ce qui pourrait sembler une politique-fiction est basé sur des faits réels et risque fortement d'arriver si une nouvelle crise s'empare du secteur bancaire, scénario prévisible au su de la loi de 1973 dont le Traité de Maastricht a repris les termes, à savoir que depuis le 1er janvier 2016, selon une directive européenne transposée en France, les comptes clients dotés de plus de 100 000 euros de dépôts, tout confondu, peuvent être prélevés pour contribuer au sauvetage de leur banque. La vôtre avait l'obligation de vous envoyer cette information il y a quelques mois. Si l'ordonnance du 21 août 2015 est passée, c'est bien pour qu'elle puisse être un jour appliquée. Cela ne touche pas les petits épargnants dont les comptes sont sous la barre, et encore moins les riches qui ont délocalisé leurs avoirs en pratiquant l'évasion fiscale ! Par contre la classe moyenne que le Capital a choisi comme vache à lait est évidemment dans le collimateur. Lors d'un dîner chez des amis deux commissaires aux comptes et un banquier très haut placé (ce n'était pourtant pas un endroit si en vue !) m'ont expliqué que tout pouvait explosé dans l'heure ou plus tard, et qu'il était inconscient de conserver plus de 100 000 euros dans une seule banque. Il serait donc indispensable d'ouvrir plusieurs comptes, dans différents établissements, afin de ne jamais dépasser le seuil fatidique. C'est ce qu'on appelle le bail in, contrairement au bail out, renflouement par l'État. Si l'on en arrive là, la directrice de mon agence bancaire me confie que des émeutes auront inévitablement lieu et qu'elle-même perdra son emploi !
En attendant, vous apprécierez la férocité de ce monde financier du chacun pour soi dont les protagonistes ne pensent qu'à leur carrière au détriment de toute vie familiale, où la transparence des buildings n'est qu'un paravent à ce qui s'y joue, où les bénéfices atteignent de telles sommes qu'ils en deviennent abstraits pour le commun des mortels et où la société capitaliste expose sa maladie profonde qui l'entraînera à terme dans sa chute. Les acteurs y sont merveilleusement dirigés, en particulier les rôles principaux tenus par des femmes, Paula Beer et Désirée Nosbusch, qui, dans ce monde fondamentalement machiste dans ses pratiques, doivent être encore plus retorses que leurs collègues mâles... Et rapides tant la vitesse tient une place primordiale dans ce jeu de dupes.