70 Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

jeudi 20 juin 2024

OTOS de Félicie Bazelaire


Déjeuner avec la contrebassiste Félicie Bazelaire pour décider si elle apporterait sa basse ou son violoncelle pour l'Apéro Labo au Studio GRRR le 8 septembre prochain avec la violoniste Fabiana Striffler. Le nombre de spectateurs, une trentaine, réduit la place octroyée aux musiciens/ciennes. Ce sera donc le violoncelle. Venue de Berlin, Fabiana sera à Paris pour le concert de l'Acoustic Large Ensemble de Paul Jarret la veille à l'Atelier du Plateau. Leur disque sortira à cette occasion, à l'image du concert qui m'avait emballé. J'ai pris l'habitude de faire participer le public en lui conférant la tâche de choisir les thèmes, prétextes à nos improvisations, mais Félicie est un peu gênée par cet artifice narratif, aussi nous cherchons une nouvelle idée pour ne pas abandonner cet échange avec nos invités...
Félicie qualifie sa musique de minimaliste (c'est aussi le terme dont j'ai affublé celle de Paul Jarret). Tendance actuelle. J'entends une sorte de drone pulsionnel. C'est très beau, quasi méditatif. Le sang circule dans les ventricules. Ça bat comme une reine, des abeilles en harmoniques. Elle décrit très bien son album : "Félicie Bazelaire a tiré de son monde sonore intérieur un paysage doux-amer. Atteinte d’otospongiose, maladie des os de l’oreille, Félicie Bazelaire capte en elle des sonorités intra-corporelles : les battements de son cœur, sa fréquence artérielle, des acouphènes pulsatiles et des bourdonnements. Félicie Bazelaire a apprivoisé cette maladie bénigne mais gênante en considérant ces sonorités comme des sons musicaux. Après les avoir écoutés, retranscrits puis adaptés à la contrebasse, elle les a organisés en une musique polyphonique contemplative où rythmiques organiques et harmonies perçantes cohabitent." Ce Voyage fantastique dans le corps humain est digne de Richard Fleischer. Mais si je me fis aux capitales du titre, le programme OTOS (Observation de la Terre Optique Super-résolue) prépare les satellites spatiaux de future génération pour l’observation de la Terre et la Défense. In Out. Proche et loin. Une maladie bénigne ? Question de repères. Nous vibrons fondamentalement en sympathie sur les deux faces du vinyle. J'écoute fort. Les murs de la maison tremblent comme au départ d'une fusée, un cocon nous enveloppe jusqu'à ce que l'aiguille arrive au bout du sillon. Nous sommes vivants.

→ Félicie Bazelaire, OTOS, LP nunc 20€ (10€ en numérique)
→ Paul Jarret, Acoustic Large Ensemble, CD Pegazz, sortie le 6 septembre 2024

mercredi 19 juin 2024

Welcome in Vienna en DVD


Durant six heures extraordinaires la trilogie Welcome in Vienna (Wohin und zurück) met en scène des hommes et des femmes ordinaires qui fuient ou combattent le nazisme, de la Nuit de Cristal en 1938 à la Libération en 1945. Juifs, communistes, Autrichiens ou Allemands antinazis, ils s'échappent de Vienne jusqu'à Marseille en passant par Paris (Dieu ne croit plus en nous), essaient de trouver leur place à New York (Santa Fe) et s'engagent dans l'armée américaine pour se retrouver dans Vienne détruite (Welcome in Vienna). Mais c'est avant tout l'histoire de l'émigration qui est en jeu, intégration et ségrégation, perte d'identité et renaissance. En trois films à couper le souffle, tournés de 1982 à 1986, Axel Corti dessine une fresque historique incroyable, choisissant des personnages si banals qu'ils paraissent interchangeables, les montrant comme nous sommes au lieu de comment nous devrions être. Les héros n'existent pas, ou seulement par un concours de circonstances qui ne tient qu'à la chance. Le noir et blanc donne aux images un aspect documentaire, incorporant de manière transparente les images d'archives. Filmée et montée avec une telle intelligence, cette leçon à la fois d'histoire et de cinéma est tout simplement un chef d'œuvre.


Tant de films ont été tournés sur cette période, mais ils semblent toujours romancer le désordre. Jean Renoir, Michael Powell, Lucchino Visconti, Rainer Werner Fassbinder, Samuel Fuller, entre autres, en avaient déjà montré la complexité en évitant de rabâcher les poncifs. Le cinéaste autrichien dévoile l'ambiguïté des divers gouvernements, dont la France évidemment, et filme la difficulté à laisser derrière soi le passé pour inventer l'avenir. Si le troisième volet de la trilogie était sorti avec succès en France en 1996 il fallut attendre novembre 2011 pour découvrir les deux premiers épisodes. Remasterisés, les films justifient pleinement leur statut d'objet culte et leur publication en DVD par les Éditions Montparnasse et Le Pacte [fut] un évènement, d'autant que l'entretien d'1h40 avec le scénariste Georg Stefan Troller, dont c'est en grande partie l'histoire, est passionnant. [Depuis cet article du 31 août 2012 le coffret semble épuisé, mais on le trouve d'occasion en cherchant un peu...]



Successivement, un extrait de chacun des trois films...

mardi 18 juin 2024

@ chat qu'étage


Nous avons trois chats et demi dans ce qui pourrait ressembler à une maison de poupée. Le demi parce qu'en garde partagée. Et chacun s'est arrogé son étage. Tout en haut, Django, huit ans, a choisi l'endroit le plus calme de la maison parce qu'on y grimpe rarement. La couette est moelleuse, l'oreiller confortable pour le dos qu'il étire et compresse comme un bandonéon. Il l'étire tant qu'il dépasse le mètre du museau au bout de la queue pour ensuite s'arc-bouter façon toréador ou bossu de Notre-Dame. C'est le plus gentil, le plus craintif aussi, certainement contrarié par la petite Lola arrivée récemment. Taquine ou apeurée, elle le chasse. Django en est réduit à passer ses nuits, et souvent ses jours, sur un tas de brindilles dans l'allée adjacente. Il demande à boire au robinet et ramène régulièrement des souris et, en désespoir de cause, des vers de terre, qu'il dépose délicatement sur la moquette claire du premier étage.


C'est là que Lola a pris ses quartiers d'été après avoir essayé toutes les places possibles de la cave au grenier. Très câline, elle est la seule à se laisser prendre dans les bras et caresser sur le ventre. À n'avoir rencontré aucun félin pendant ses deux premières années et n'avoir jusqu'ici vécu qu'en appartement, elle se prend probablement pour une humaine, crachant sur tous les autres chats. Oulala ne se laisse pas faire du tout, mais Django flippe sa race. Allergique, elle a un ulcère indolent sur la lèvre supérieure réclamant une piqûre de cortisone tous les deux mois. Un peu irritée, elle n'en souffre pas et n'est pas contagieuse. Il lui a fallu trois mois pour apprendre à sortir et rentrer pas les deux chatières à puce installées devant et derrière la maison.


Oulala est la plus casanière. Elle passe sa vie au rez-de-chaussée, sur un fauteuil de la salle à manger, cachée par la nappe. Elle est à peine plus âgée que Django, mais eut dans le passé trois portées, soit dix chatons, tous donnés à des amis proches. Avec le temps elle devenue plus tendre, grimpant sur mes genoux pendant que je frappe les touches de mon clavier. Contrairement à Django qui part très loin se promener, elle ne franchit pratiquement jamais les limites de la propriété. Tout ce petit peuple se tolère sur les murs du jardin. J'ai installé trois gamelles en espérant qu'ils savent compter jusqu'à trois, mais elles sont interchangeables. Ni elle ni Django ne volent, mais Lola est très tentée...


Moins que Milkidou qui ne rêve que d'une chose, rentrer à la maison, ce qui lui est strictement interdit, pour plusieurs raisons. La première, c'est qu'il est né là et que je l'ai élevé jusqu'à ses trois mois, mais il squatte le jardin et terrorise les trois autres, peut-être à cause de sa taille. C'est un fils d'Oulala, troisième portée, clé de sol. Ses humains, qui l'ont adopté, ne possédant pas de jardin, il traverse la rue pour rejoindre notre disneyland pour chats. Comme leur sonnette est trop haut pour lui, il vient miauler pour que j'aille sonner chez eux afin qu'il puisse regagner son nouveau foyer. Cela fait tout de même six ans qu'il mène ce petit jeu. Il est très gentil, mais un peu caractériel : il ne supporte pas de rester chez lui trop longtemps et fait des bêtises si on lui refuse ses escapades vers chez nous. Dès qu'il pleut ou s'il fait froid il se réfugie dans notre cave où la chaudière est installée. Il ignore encore si c'est autorisé ou pas. Depuis que je l'y ai invité, il a au moins arrêté d'y marquer son territoire.
Nous vivons donc chez ces petits mammifères qui bénéficient du clos et du couvert, des croquettes suédoises, régime des lynx, et de massage où et quand ils le décident. Tous raffolent du frottage énergique des oreilles depuis que j'ai découvert leur point faible. Malgré tout cela, nous avons d'autres sujets de conversation et nous les laissons se débrouiller avec les amis qui gardent la maison lorsque nous sommes absents.

lundi 17 juin 2024

Remarquable nuit d'Alex Lutz


C'est probablement de regarder la récente série Becoming Karl Lagerfeld, où il tient le rôle antipathique de Pierre Bergé, qui m'a donné l'envie de revoir Une nuit, le film d'Alex Lutz sorti l'année dernière. Coquet, j'aime bien les films sur la mode, mais, romantique, je suis aussi sensible aux films sentimentaux. De toute manière, je regarde tout, des films expérimentaux aux blockbusters, car ce n'est pas le genre qui fait la qualité. La série en question, qui montre la solitude du créateur allemand, très bien joué par Daniel Brühl, son ambiguïté face à Yves Saint-Laurent avec qui il a débuté et son attachement au parasite Jacques de Bascher, évoque ses débuts jusqu'à son engagement chez Chanel. Quant à Alex Lutz j'avais été épaté comme tout le monde par son interprétation dans Guy qu'il avait réalisé en 2018, époustouflant exercice de style, mais je n'ai pas encore vu son premier, Le talent de mes amis, ni le téléfilm Une vengeance au triple galop, ce qui ne saurait tarder.
J'avais été extrêmement impressionné par la projection d'Une nuit contant la rencontre éphémère d'un homme et d'une femme, et leur apprivoisement mutuel. La qualité de l'interprétation (pour elle il est Aymeric, pour lui Karin Viard est Nathalie), des dialogues et des situations m'avait sidéré. Tourné en quatorze jours, le film fait partie des comédies dramatiques françaises que l'on a toujours plaisir à revoir, comme Un air de famille de Cédric Klapisch, Tandem de Patrice Leconte ou Et si on vivait tous ensemble ? de Stéphane Robelin. Il y en d'autres évidemment, mais ce n'est pas si courant que l'on en sorte avec la satisfaction que produisent, par exemple, les films pourtant sombres du Finlandais Aki Kaurismäki. Je ne sais pas si c'est ce qu'on appelle aujourd'hui un "feel good movie", mais l'humanité qui s'en dégage provient probablement des petits riens esquissés suggérant des profondeurs complexes que les personnages affrontent avec la plus grande sincérité. En gros, c'est fin !
C'est l'histoire d'un couple évidemment, et peut-être même de tous les couples. Là où je suis totalement esbroufé, c'est que j'ai revu le film sans m'apercevoir d'un ressort dramatique étonnant qui justifierait de revoir le film, car ce nouvel angle, qui intervient tardivement, raconte une autre histoire, interrogeant le phénomène d'identification auquel nous ne pouvons échapper. Si j'avais fait plus attention à l'astucieux montage, j'aurais peut-être bénéficié de cette nouvelle interprétation que je tairai pour ne pas gâcher votre plaisir, mais qui justifierait que je le revois une troisième fois ! Beaucoup de mots et de phrases de ma part pour ne rien dire, car il faut voir ce film, passé un peu inaperçu, un grand film français, délicat, intelligent, qui fait vibrer nos cordes sympathiques. J'ai effacé la bande-annonce que j'avais glissée au milieu de mon article pour vous laisser intact le plaisir de la découverte.

vendredi 14 juin 2024

GRRRarden Party chorégraphique le dimanche 23 juin


Nous sommes presque COMPLET : les dernières places vont s'envoler aussitôt cette annonce publiée. Vous pouvez m'écrire et je vous répondrai si vous faites partie des heureux/ses élu/e/s, ou pas. Les spectateurs seront disséminés parmi les bambous, le palmier, le charme, le noisetier et les fleurs. Nous avons réussi à dégager 32 places confortables, dont 2 en plongée au balcon !
J'ai rebaptisé Garden Party ce troisième Apéro Labo au Studio GRRR puisqu'il se tiendra dans le jardin attenant avec les danseurs Didier Silhol et Cléo Laigret (à moins que la météo nous fasse tout annuler, comment savoir ? Elle fait du yoyo !). Pour cette fois je serai le seul musicien et je ne pense pas en sortir un album, mais on ne sait jamais. Par contre je bougerai pas mal, plus acoustique que d'habitude, mais soutenu par de multiples points de diffusion. Je jouerai du Terra, du Tenori-on, de la shahi-baaja et de bien d'autres instruments étonnants. Comme pour les précédents évènements (#1 et #2) il s'agit de créer une proximité avec le public, une convivialité explicite puisque la représentation est suivie d'un apéro et que les spectateurs choisissent le sujet de chacune de nos improvisations. Didier et Cléo pratiquent la danse-contact-improvisation qu'avait initiée l'Américain Steve Paxton, disparu au début de l'année.
Il s'agit également pour moi de revendiquer "la liberté de l’indépendance, pour le plaisir des sens" !
Le 8 septembre, l'Apéro Labo suivant, avec enregistrement public à la clef, retrouvera le confort intérieur du Studio GRRR avec la violoniste berlinoise Fabiana Striffler et la contrebassiste Félicie Bazelaire. Mais dores et déjà, pour celles et ceux qui souhaitent prendre l'air, la Garden Party se tient dimanche 23 juin à 17h précises (réservations uniquement si certains d'y assister), ouverture des portes 16h30, métro Mairie des Lilas ou station de tramway Adrienne Bolland. Nous jouons au chapeau...

jeudi 13 juin 2024

Pattes blanches


Comme je revois Pattes blanches de Jean Grémillon, un film social et romantique à la lumière expressionniste de 1949, scénario de Jean Anouilh, un très beau film, triste et terrible, comme tous ceux de Grémillon, nous nous amusons à reconnaître les comédiens.
Mais d'abord le générique indique qu'une femme en a composé la musique, Elsa Barraine. Ce n'est pas courant. Je ne connaissais pas son nom. Pendant l'Occupation, elle est membre d’un mouvement de résistance, le « Front national des musiciens », antenne « catégorielle » du Front national de la Résistance, aux côtés d'Henri Dutilleux, Manuel Rosenthal, Charles Munch, Paul Paray, Louis Durey, Francis Poulenc, Georges Auric, Claude Delvincourt, Irène Joachim, et Roger Désormière qui dirige la partition de Pattes blanches. 1949 est l'année où elle quitte le Parti Communiste et fonde, avec Serge Nigg, Charles Koechlin, Durey et Désormière, l'Association française des musiciens progressistes, contre "l'art bourgeois". Pour Jacques Demy elle composera la musique des courts métrages Le sabotier du Val de Loire et Ars, et avec Dutilleux celle du dernier film de Grémillon, le sublime L'amour d'une femme avec Micheline Presle, que je peux voir et revoir sans lassitude, un étonnant film féministe de 1953.
Fernand Ledoux, Suzy Delair et Paul Bernard sont les vedettes de Pattes blanches, mais ce sont les seconds rôles qui attirent notre attention. Les seconds rôles donnent toujours sa profondeur à un film, ils font ressortir la perspective des âmes. C'est le premier rôle important de Michel Bouquet au cinéma ; il est très mince, fragile, fantastique, irréel. Jean Debucourt, c'est surtout pour moi La chute de la Maison Usher de Jean Epstein qui figure parmi mes films fétiches et que nous avons accompagné pendant des années tout autour du monde avec Un Drame Musical Instantané.
Il y a aussi Sylvie, mais c'est Arlette Thomas qui me fascine, sorte de double halluciné de Bouquet, à peine plus jeune que lui. Dans son rôle de pauvrette bossue qui va se métamorphoser, elle est extrêmement jolie. C'est seulement en découvrant son nom que je réalise que j'ai fait mes premières armes au théâtre à ses côtés, en 1972. Notre light-show H Lights accompagnait les poèmes de Pichette, Desnos et d'autres qu'elle avait rassemblés avec Pierre Peyrou. Le couple venait de récupérer le Pavillon de la Bourse des Halles de La Villette qui étaient en train de fermer et l'avait baptisé Théâtre Présent (il deviendra plus tard le Théâtre Paris-Villette). Ce spectacle anticipait même leur première mise en scène à cet endroit, histoire d'occuper les lieux. La salle mesurait douze mètres de haut et nous projetions du haut des coursives. Francis Gorgé et moi y faisions même un peu de musique, je crois. C'est dommage, mais mon journal intime commence juste après. Je pense que cela précède ma collaboration avec le tout nouveau Cirque Bonjour de Jean-Baptiste Thierrée et Victoria Chaplin (devenu ensuite Le Cirque Imaginaire puis Le Cirque Invisible). J'ai du mal à me souvenir, c'est un peu pour moi de la préhistoire, je n'avais pas 20 ans. Nous projetions des images psychédéliques, abstraites, et des photos prises par Thierry Dehesdin. À la différence du film de Grémillon au noir et blanc onirique, depuis 1968 nous avions découvert le monde en couleurs.

mercredi 12 juin 2024

Brassens orchestré par Vannier


En 1993, tandis qu'il enregistrait avec nous l'album de chansons pour enfants Crasse-Tignasse, Michel Musseau m'avait parlé de son admiration pour le disque de Jean-Claude Vannier orchestrant les chansons de Georges Brassens. Ses mélodies n'étant pas ce qui me semblait le plus remarquable chez le poète, j'avais quelques doutes, mais Musseau avait tant insisté que j'avais fini par le croire, d'autant que j'avais toujours été un fan du travail de Vannier, pas seulement pour Gainsbourg et leur Melody Nelson, mais aussi pour Brigitte Fontaine, Claude Nougaro et bien d'autres. L'année suivante, avec Bernard Vitet nous étions d'ailleurs allés lui faire écouter les maquettes de Carton pour avoir son avis sur nos chansons peu ordinaires. Vannier avait, paraît-il, beaucoup apprécié, mais il nous avait plutôt démoralisé sur le potentiel commercial de notre démarche ! Nous ne nous étions pas démontés et avions continué notre aventure dont la suite ne lui donna pas vraiment tort, bien que nous n'eûmes jamais à regretter ce dont notre imagination avait accouché. [Mis à part les créations des sept dernières années où j'ai été particulièrement productif], les nombreuses chansons écrites avec Bernard Vitet sont avec les instantanés du Drame et nos pièces orchestrales ce dont je suis le plus fier.
En me promenant dans les allées virtuelles [j'avais découvert une réédition] de L'orchestre de Jean-Claude Vannier interprète les musiques de Georges Brassens. Que soit loué le camarade Michel Musseau dont j'ai toujours adoré l'humour critique et la précision musicale ! L'album commandé en 1974 par le patron de Philips pour commémorer les vingt ans d'activité de Georges Brassens, est à la hauteur de nos espérances. Certainement l'une des œuvres les plus réussies de Jean-Claude Vannier, elle respire la liberté inventive de l'autodidacte et l'intelligence de l'arrangeur tout en mettant en valeur les compositions de Brassens que j'ai longtemps cru monotones. Utilisant quantité d'instruments rares, flexatones, piano-jouets, clavier de cloches, mais aussi fanfare d'inspiration catalane, clavecin, limonaire, percussion ou cordes à la Carl Stalling, il fait preuve d'une créativité exceptionnelle et d'un humour décapant reléguant la variété instrumentale aux pires ringardises et les fantaisies de Pascal Comelade à de timides tentatives. On regrette seulement qu'aucun musicien de cet orchestre impossible ne soit cité sur la pochette, d'autant que s'y succèdent d'étonnants solistes. Je ressens le même enthousiasme qu'à la découverte des versions orchestrales de Let My Children Hear Music de Charlie Mingus arrangées par Sy Johnson, Alan Raph et le maître en personne. On se délectera donc de ces versions épatantes de Chanson pour l'Auvergnat, Les Sabots d'Hélène, Les Amoureux des bancs publics, Stances à un cambrioleur, Le 22 septembre, La Mauvaise réputation, Les Copains d'abord, Je me suis fait tout petit, Supplique pour être enterré à la plage de Sète, Jeanne, Les Amours d'antan, Bonhomme.

Article du 30 juillet 2012 (liens hypertexte réactualisés)

mardi 11 juin 2024

Five Car Stud d'Ed Kienholz


Propriété d'un collectionneur japonais, la scène traumatique réalisée par le "sculpteur" Edward Kienholz n'avait pas été exposée depuis quarante ans. Le Musée Louisiana, près de Copenhague, [présentait] Five Car Stud, occasion inespérée de découvrir une œuvre clef du début des années 70, si critique qu'elle fut interdite dans les institutions culturelles américaines et qu'elle encouragea l'artiste à s'installer à Berlin et en Idaho. J'ai repris ci-dessus l'image [précédemment] publiée, [à l'origine] le 16 juillet 2012, tant la suite des plans rappelle un découpage cinématographique. Je résumai : Un groupe de blancs lynchant un noir éclairés par les phares de cinq voitures, le castrant devant un jeune garçon et une femme restés à l'écart. Le public traînant ses chaussures dans le sable fait figure de témoin passif devant la scène abominable. J'en fais des cauchemars la nuit suivante. Comme pour Lucchino Visconti dans ses films, chez Kienholz le moindre détail est à sa place, même si la réalité est toujours tordue par le geste de l'artiste. Les masques des tortionnaires et la croix dorée autour du cou, une canette de bière écrasée, des photos de femme nue sur le pare-soleil, la tronçonneuse à l'arrière du pick-up, l'autoradio qui joue un blues nègre en sourdine, les plaques minéralogiques avec "fraternité" ou "America, love it or leave it", la bannière étoilée... Comme le corps démembré de la victime, son ventre est un réservoir d'essence dans lequel flottent les lettres mélangées du mot NIGGER... Une interview d'une heure est projetée à l'entrée de l'installation ; Kienholz a accepté à condition que le journaliste pose pour figurer l'un des personnages ; la discussion court pendant que l'artiste moule le corps du modèle.





Fan d'Edward Kienholz depuis sa rétrospective au CNAC rue Berryer en octobre 1970, je suis à l'affût de catalogues de son œuvre. Celui de Five Car Stud (1969-1972) en creuse l'analyse tout en évoquant le reste de son travail, même si les petites photos de Back Seat Dodge '38, The State Hospital, The Illegal Operation, The Wait, Roxys, The Caddy Court, The Ozymandias Parade, The Hoerengracht, etc. sont en noir et blanc. Les documents et les textes en anglais sont passionnants. Je ne manque jamais une visite à Amsterdam sans revoir The Beanery au Stedelijk Museum [...]. Les rétrospectives sont rares. Il faut aller au Musée Ludwig de Cologne pour admirer Night of Nights ou The Portable War Memorial...
En 1981, Edward Kienholz déclara que toutes les œuvres postérieures à 1972 étaient cosignées avec sa compagne Nancy Reddin Kienholz, démarche encore rare parmi les artistes mâles profitant souvent d'un apport discret et pourtant déterminant de leur conjointe, collaboration restée secrète dans l'Histoire de l'Art quand ce ne fut pas pure usurpation à une époque encore récente où les femmes ne pouvaient être acceptées autrement que dans leur rôle de mère !

À partir de 1994, après la mort d'Edward Kienholz qui fut enterré dans une automobile Packard de 1940 conduite par sa femme jusqu'à la tombe, Nancy Reddin Kienholz continua à signer seule ses nouvelles œuvres jusqu'à sa propre disparition en 2019.

lundi 10 juin 2024

Utopie urbaine de Christiania


Retour sur un voyage au Danemark. Quatrième article qui me permet d'un peu reposer mes yeux attaqués par les graminées. Cela gratte horriblement. Je pensais être débarrassé de ce fléau qui m'affligeait adolescent. Je me souviens d'un voyage en Suède où, sur l'île d'Öland, la seule chose qui me calmait était de m'immerger totalement dans la Baltique les yeux ouverts. Ce n'est pas loin. On peut voir la Suède depuis Copenhague. Et puis le Levofree fait enfin de l'effet. Quant à l'Innovair qui a calmé ma toux monstrueuse, je me demande s'il n'assèche pas mes sinus. Conclusion, j'ai le nez totalement bouché la nuit, ce qui m'empêche de dormir, et m'épuise. Vivement que je sorte de cette spirale infernale ! Retour au 17 juillet 2012, en attendant le grand départ cet été...

Après un délicieux et revigorant déjeuner végétarien au Morgenstedet nous avons réenfourché nos vélos pour un tour et demi-tour du lac de Christiania [...]. Nous avons pu ainsi admirer la liberté de construction dont jouissent les habitants. Cela tient du bricolage, du système D et d'une imagination débridée. D'anciens bâtiments de l'Armée sont restaurés, on trouve beaucoup de maisons en bois contrairement à la ville de Copenhague, d'autres font des expériences avec du verre, de la résine ou de la terre herbeuse.


Il n'y a que dans Pusher Street que les photos sont interdites. Pourtant les étalages sont attrayants avec leurs petites étiquettes aux noms évocateurs de paradis pas si lointains, mais pour le coup artificiels. Ailleurs je me fais discret lorsque j'appuie sur le bouton. Le vent souffle dans les arbres. Le silence est une des caractéristiques de Copenhague. Hormis quelques rares grands axes, pendant toute la semaine on se serait cru un dimanche ! Même pas l'ombre d'un policier dans toute la ville au bout de huit jours, sauf une sortie nocturne "à l'américaine" avec phares bleus et sirènes de quatre voitures se suivant à fond la caisse et demi-tour penaud à peine deux minutes plus tard, style on existe, cette alerte ressemblant plutôt à la parade de Buffalo Bill ! Une ville et des gens très cool, qu'on vous dit... Cela ne signifie pas qu'il ne se passe rien. Le fait-divers local met en scène un jeune afghan à peine naturalisé, retrouvé un matin dévoré par les tigres du zoo sans que l'on sache s'il s'agit d'un suicide, d'un accident ou d'un règlement de comptes. Bon début pour un polar nordique !

vendredi 7 juin 2024

With a little help from my friends


Suite à mon article de mercredi intitulé Maraboutage des questions ont été posées en ce qui me concerne directement. La réponse se trouve in extenso sur la page Crédits du site drame.org. J'espère n'avoir oublié personne. Quelques uns, rares heureusement, ont hélas viré de bord, se comportant comme des gougnafiers : s'ils sont encore vivants ils le savent et se reconnaîtront. Mais je suis gré à tous et toutes de la solidarité et de la bienveillance qui furent les leurs à notre égard. Ils sont près de six cents !
Comme ma mémoire fait défaut, j'ai constitué cette liste au fur et à mesure depuis 1995, création de la première version du site, et 2010 lorsque Jacques Perconte m'aida à sa refonte. Hélas parfois le nom de certains ou certaines ne me dit plus rien et je dois faire des recherches compliquées pour raviver ma mémoire. L'important c'est qu'il ou elle soit là, y compris celles et ceux qui nous ont quittés et qui nous manquent souvent cruellement. Musiciens, cinéastes, plasticiens, comédiens, chorégraphes, écrivains, ingénieurs du son, techniciens, journalistes, illustrateurs, maquettistes, producteurs, organisateurs de spectacles, développeurs, scénographes, gens de radio ou de télévision, commissaires d'exposition, disquaires, photographes, assistants, je ne serais pas là sans elles et sans eux.

jeudi 6 juin 2024

Loopy Loops (Mix Me)


Je n'ose pas imaginer ce que je risque de découvrir si j'exhume mes archives du grenier. Je pense qu'y dorment autant d'œuvres inachevées que celles qui ont vu le jour. J'avais même imaginé le roman d'un groupe de musiciens en ne m'appuyant que sur ces rêves morts nés. Donc avant-hier en recherchant des sons et des musiques enregistrées pour un CD-Rom de 2001 à la demande de Sonia Cruchon qui en avait eu la charge, je suis tombé sur la version longue d'une pièce qui figurera sur Tchak !, le prochain album, totalement inédit, produit par Walter Robotka et qui devrait sortir en août sur le label autrichien KlangGalerie, dernière formule d'Un Drame Musical Instantané avec Bernard Vitet, Philippe Deschepper et Nem. Je me souvenais que Le silence éternel des espaces infinis m'effraie était une réduction d'une pièce plus longue intitulée Loopy Loops interprétée par Bernard au bugle et ma pomme aux machines, mais j'avais totalement oublié que nous avions transformé notre duo en une chanson interactive avec ma fille Elsa qui avait alors 14 ans.
C'est incroyable, les fichiers étaient prêts pour la fabrication, si j'en juge par les échanges avec le presseur et les différents documents retrouvés grâce à l'application Tri-Catalog qui tourne sur un vieux MacBook et où j'avais indexé quelques trois cents CD-R d'archives. Cette astuce me permet toujours de localiser systématiquement la plupart des fichiers de 1995 à 2011, soit la période féconde où nous inventions des objets multimédia plus interactifs les uns que les autres. La suite est copiée sur une vingtaine de disques durs de quatre à huit terras chacun.
La programmation algorithmique de Loopy Loops était entre les mains de Frédéric Durieu avec qui j'avais conçu l'objet, et le design graphique entre celles d'Étienne Mineur, qui réalise justement actuellement la pochette de Tchak !. Sur la couverture on aurait pu lire "An interactive song - Infinite variations" et "Choose your mix - Move the mouse - Play the keyboard – Do it again". Soit " À chaque utilisation, une nouvelle interprétation. Choisissez un mix, tapez sur le clavier, jouez avec la souris, recommencez... Variations infinies." Des remerciements étaient adressés à Francis Gorgé, Pierre Lavoie & Hyptique.

Pour écouter ce morceau tendre, hypnotique, en perpétuelle mutation, sorte d'hommage au Bitches Brew de Miles Davis, on ira sur le lien http://www.drame.org/blog/share/zik/Loopy%20Loops.mp3, mais il manque évidemment la voix, les effets et de nombreuses articulations ajoutées pour l'interactivité. Comme souvent, mais hélas pas toujours, j'avais rédigé le processus compositionnel que je livre ici brut et qui permet donc d'avoir une idée du type d'objet que nous fabriquions à cette époque.

Piste du continuum (stéréo) :
C’est la piste principale, elle est générative. Elle doit varier d’une interprétation à l’autre. Tous les événements s’enchaînent « cut », collés les uns aux autres sans temps morts. La synchro doit toujours être conservée, donc parfait enchaînement entre les cellules rythmiques. L’unité est de 8 secondes précises. Il y a des cellules de 2-4-7-8-12-16-18-20-22-28 mais la majorité est de 8 (les cellules basiques) ou de 16 (surtout les trompettes). Les 10 Débuts et les 10 Fins se correspondent deux à deux. Les 81 cellules (bouclables) sont le corps du récit. Les 22 articulations représentent des breaks, des refrains, au milieu des boucles. Certaines sont également bouclables.
Les 81 Cellules sont réparties en 8 catégories : 18 Drum’n Bass (commencer toujours par une de ces boucles) et 14 Fuzz (les mêmes, mais perverties), 17 Trompettes dites Tp nature et 7 Tp effet (trompettes perverties), 6 Cordes et 5 Soft’nCordes (encore plus cool), 11 Marimbas, 3 Flangers. Toutes les cellules sont bouclables (répétables) mais on évitera en général (sauf pour l’Infinite Mix) de boucler les trompettes (nature et effet). Trois modes offrent le choix entre le Radio Mix (3 minutes environ), le Medium Mix (10 à 12 minutes) et l’Infinite Mix (ininterrompu). Le Medium Mix ressemble au Radio Mix sauf qu’il est plus long et alterne plus de cellules bouclables et d’articulations (plus de couplets, plus de refrains), sept à dix couplets maximum de 4 (exceptionnellement 3) à 8 cellules. L’Infinite Mix alterne cellules bouclables et articulations (certaines sont également bouclables).
Le Radio Mix est construit selon le modèle : Début – 3 ou 4 Boucles – Articulation – 3 ou 4 Boucles - Articulation – 3 ou 4 Boucles – Fin. Comme il y a 3 moments de boucles, un est choisi dans « Tp nature » et un peu dans « Tp effet » (avec éventuellement « Flangers »), le second dans « Cordes » ou bien « Soft’nCordes » (pas de mélange des deux, choix à faire), et le troisième dans « Marimbas ». L’ordre de ces 3 couplets est variable. Mais la première cellule est toujours issue de « Drum’n Bass », et ensuite des cellules de cette série ou de « Fuzz » peuvent s’insérer dans les parties « Cordes » et « Marimbas ». Attention : on doit beaucoup plus souvent entendre « Drum’nBass » que « Fuzz », « Tp nature » que « Tp effet », « Cordes » - « Soft’nCordes » - « Marimbas » que « Flangers ».

Piste Elsa (mono) :
Il y a 20 vers chantés, chacun sous une touche du clavier (de A à P – de Q à M). Cette piste est interactive par le clavier, et générative pour le choix des pieds. Chaque vers possède 3 pieds. Exemple : sous la touche A on peut déclencher le premier vers soit « You mix me ». Le programme va choisir parmi les 7 « You », les 6 « Mix » et les 5 « Me ». Les trois pieds vont s’enchaîner sans coupure. Sous cette première touche on aura toujours ce vers-là, mais la mélodie variera (surprise !). Et ainsi de suite pour les deux rangées de 10 vers de 3 pieds (voir le texte pour l’ordre). Ici le joueur maîtrise donc le sens mais pas la musique. Les paroles étaient très simples : You mix me, I mix you, You mix here, I mix here, I hear you, You hear me, You know me, I know you, Hear me here, Here you mix / No no no, No mix here, No eye here, You mix you, You know here, I mix me, You you hear, I know me, I hear me, Here I mix.

Piste Stretches :
Les 16 stretches sont joués à la souris (sons Quicktime). Le mode est aléatoire ordonné. On ne joue qu'un son à la fois. Pour en changer il faut soit taper sur la troisième rangée du clavier, soit cela change tout seul au bout d’un certain temps à définir ou encore en fonction de l’utilisation de la souris par le joueur. Le glissement de la souris provoque des variations de la vitesse de lecture de chaque son. Sur les 16, 12 sont stéréo et 4 mono. Alors que la piste Elsa est rassurante (voix féminine, chant…), les effets du stretching sont destructeurs.

Touches spécialisées :
Flèches haut et bas = volume / Pomme-Q = Quitter / Pomme-Flèche gauche (ou aut’chose) = Supprimer la voix du clavier si on souhaite utiliser l’Infinite Mix pour accompagner son travail (même combinaison pour la remettre) / Pomme – Flèche droite = Supprimer le son des stretches pour la même raison (idem).

Ces explications me servaient à converser avec Frédéric Durieu, génial matheux qui n'entendait rien à la musique, tandis que ses algorithmes restaient pour moi du chinois. Comme pour le CD-Rom Alphabet, les modules du CielEstBleu, La Patason ou FluxTune, nous affinions au fur et à mesure à force de lois restrictives, les premiers tests ressemblant toujours à un monstrueux chaos sonore.

mercredi 5 juin 2024

Maraboutage


Un de mes amis musiciens que j'admire énormément maugréait contre les hommes de pouvoir et autres apparatchiks qui l'ont souvent snobé et ont longtemps boycotté son travail. Sa rogne contre les directeurs de festivals, les programmateurs de salles, les journalistes spécialisés, les responsables du Ministère et tous ceux qui tournent autour de la musique sans la pratiquer, le rendait amer, pour ne pas dire qu'il frôlait l'aigreur. Il fustigeait leur médiocrité ou leur inaptitude à la pratique musicale qui les avaient poussés vers des carrières de juges ou d'employeurs. J'essayai d'abord de lui remonter le moral en l'assurant de mon estime qu'il savait indéfectible. Comme il tournait en boucle, je lui rappelai qu'il était toujours en activité malgré son grand âge, mais que la plupart de ceux qui l'avaient brocardé avaient pris leur retraite, une retraite là bien réelle, terriblement fatale, où leur pouvoir s'était volatilisé du jour au lendemain. Il pouvait quant à lui se targuer de continuer à faire ce qu'il aimait alors que tout le monde avait déjà oublié ces donneurs de bons ou mauvais points. Nous convînmes aussi que parmi ses partenaires historiques quelques uns avaient tout de même été de fidèles compagnons de voyage. Les autres avaient choisi de programmer ou de défendre toujours les mêmes copains année après année, sans la moindre curiosité, animés d'une arrogance égale à leur médiocrité.
J'avais du mal à le contredire, d'autant que dès mes vingt ans j'avais compris que je ne devrai mon salut qu'à ma force de travail et à mes initiatives, et surtout à la persévérance et à la solidarité. Je créai ainsi dès 1975 le label de disques GRRR et mon propre studio d'enregistrement, et l'année suivante le collectif Un Drame Musical Instantané avec mes camarades Francis Gorgé et Bernard Vitet. Assez vite je décidai de ne plus œuvrer qu'avec des gens gentils, ignorant les opportunistes et les malveillants dont je trouvais la vue courte et les oreilles sales. J'arrivai à faire rire mon ami en lui racontant qu'un soir j'avais lancé à un plumitif "si je travaillais comme vous, vous n'auriez rien à écrire !". Si j'admirais quelques journalistes, de ceux qu'on appelle des "plumes" pour souligner qu'ils ont un style, ou même du style, c'est bien la pénurie qui me fit créer mon blog solidaire et militant, comme j'avais choisi l'indépendance pour exercer mon art. Je devrai dire "mes arts" tant la question s'est posée chaque fois que j'attaquais un nouveau médium.
Le pire, ou peut-être la meilleure, c'est que mon ami est très prisé dans le métier. Or les artistes, quel que soit leur niveau de notoriété, ont toujours un problème avec la reconnaissance. Miles Davis, par exemple, souhaitait celle du "great black people", mais c'était James Brown qui en profitait alors que son public à lui était majoritairement blanc. C'est probablement la raison pour laquelle il avait contractuellement exigé un chauffeur blanc ! Il y a autant d'anecdotes comme celle-ci qu'il y a d'artistes. J'ai moi-même mis du temps à me faire à l'idée que je n'obtiendrai pas la reconnaissance de ceux dont je l'espérais et à accepter qu'elle vienne d'autres auxquels je ne m'attendais pas.
En m'écoutant parler de moi, ce qui aurait pu l'énerver bien que ce soit une façon de me mettre à la place de mon interlocuteur, mon ami se calma, sans pour autant retirer un mot de ses opprobres. Les artistes qui n'ont connu la gloire que posthume n'arrangent pas nos périodes dépressives. Il me rappela les difficultés de Varèse, Ives ou Bartók, Kafka ou Vian, Van Gogh ou Gauguin, plus récemment Goliarda Sapienza, des tartes à la crème dont je me repais quotidiennement. Il est rassurant de constater que nous avons totalement oublié ceux qui les avaient négligés... Et puis nous sommes allés boire un coup en bas de chez lui et nous avons recommencé à refaire le monde, un monde comme celui dont nous rêvons et dont nos œuvres se rapprochent, autant d'autoportraits en creux qui ne semblent là que pour nous rassurer.

mardi 4 juin 2024

Hibiki par le trio San


Une, deux, trois, Japonaises. Une, deux, trois, nous irons au bois. Une, deux, trois, musiciennes. Quatre, cinq, six, cueillir des cerises. Ah, au pays de l'Hanami ? Non, à Berlin où vit la vibraphoniste Taiko Saito. La seconde à Tokyo, la pianiste Satoko Fujii, et la troisième à Strasbourg, la percussionniste Yuko Oshima. Alors San, c'est pour nous ou bien entre elles ? En tout cas, cela fait trois. Et Hibiki est le whisky japonais si réputé, mais hors de prix. Alors San, parce qu'elles trois savent se tenir ? La musique, c'est certain. Enregistrement live au Kesselhaus Berlin le 8 juin 2022. Le trio San possède une entente parfaite.
J'ai toujours adoré le jeu de Yuko avec qui j'ai eu le plaisir de jouer en 2008 du temps de Donkey Monkey. C'était leurs débuts avec la pianiste Ève Risser. Yuko a gardé cette franchise du jeu, ce plaisir de colorer ses timbres sans noyer le sushi. Rien d'étonnant à ce qu'elle s'entende avec Satoko Fujii et Taiko Saito. Elles parlent le même langage où les silences sont autant de notes muettes. Quand elles se rencontrent, piano-vibra-batterie forment un seul instrument, chacun devenant le prolongement des deux autres, du simple aux extrêmes. Une, deux, trois, compositrices. C'est construit comme ce sublime dessert tout au thé vert dont je me souviens à Omuta : les biscuits étaient surmontés de glace, une mantille de caramel au matcha recouvrait l'ensemble tenu par des gaufrettes. Le manque se fait sentir. San me fait merveilleusement voyager, tel que des papilles me poussent aux oreilles.

→ Trio San, Hibiki, CD Jazzdor Series, dist. L'autre distribution, 15€ (10€ en numérique)

lundi 3 juin 2024

Portier de nuit


J'étais très curieux de regarder Portier de nuit, le film de Liliana Cavani que j'avais boycotté à sa sortie en 1974. Les critiques étaient épouvantables, le qualifiant de scandaleux à cause de sa complaisance avec le nazisme pour avoir mis en scène un relation sado-masochiste entre un officier S.S. et sa victime dans un camp de concentration, et leurs retrouvailles en 1957 où le couple prolongera sa sexualité sulfureuse. Or le voir à la lumière des chamboulements récents qui fustigent le patriarcat m'a donné une vision très différente de ce qui est habituellement avancé. Le film de Liliana Cavani m'est apparu comme une dramatique et réelle histoire d'amour entre un homme autoritaire et brutal comme il y en a tant et une jeune femme soumise comme il y en a hélas tout autant, avec en plus une différence d'âge symptomatique. Les circonstances de leurs retrouvailles montrent parallèlement que le nazisme n'est pas mort, certains responsables cherchant à effacer leurs traces et d'autres portant le lourd poids de la culpabilité. Le point de rencontre entre le couple et les circonstances historiques m'ont semblé plutôt anecdotiques. C'est tordu, pervers, certes. La scène où Lucia chante Wenn ich mir was wünschen dürfte devant les officiers nazis avec la référence à Salomé est du plus mauvais goût, d'autant que l'image a servi et sert encore d'icône au film, mais il n'y a pas à en tirer des généralités glauques ou révisionnistes comme cela a pu être écrit à la sortie du film. Notons que la chanson, qui accompagnait également la bande-annonce, souligne l'ambiguïté de la relation : "Si je pouvais faire un vœu je serais bien embarrassée, devrais-je souhaiter un mauvais ou un bon moment ?". On peut toujours invoquer le syndrome de Stockholm, mais le piège se referme sur les deux protagonistes, aussi épris l'un que l'autre, autant marqués par la culpabilité que par le désir.
Le rôle incarné par Dirk Bogarde rappelle forcément celui qu'il avait dans Les damnés de Luchino Visconti, pauvre type sacrifié sur l'autel d'une société corrompue. Il en va de même pour celui de Charlotte Rampling, femme forte et déterminée, condamnée, elle aussi, par son simple statut de femme. Quant à la relation sado-masochiste, elle est à double sens, et là où Max perd facilement ses moyens, Lucia garde un sang froid exceptionnel. Ses gestes à lui sont raides face à la souplesse de la panthère, tragique pas de deux chorégraphique. La passion interprétée par les deux remarquables comédiens ressemble surtout à l'amour fou des surréalistes. L'issue fatale est évidemment suggérée dès le début, le cadre historique trouvant sa fonction dramatique. La réclusion les rattrape l'un et l'autre. Dans un bonus Liliana Cavani évoque les documentaires sur le nazisme qu'elle avait réalisés préalablement et deux entretiens qui lui avaient donné l'idée du scénario. Dans un autre, ces suppléments justifient l'édition physique des films lorsqu'ils en sont pourvus et bien réalisés, Charlotte Rampling révèle que son rôle, sombre à souhait, lui servira d'étalon pour le reste de sa carrière. Portier de nuit continuera à déranger comme Salò ou les 120 Journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini, sorti peu après.

→ Liliana Cavani, Portier de nuit, Bluray Carlotta, nouvelle restauration 4K inédite, vostf + vf, 20€, sortie le 4 juin 2024

dimanche 2 juin 2024

Guide-chant tout en fonte du Sergent Puçon L'inhumain


Je cherche souvent des instruments ou des trucs qui font du bruit dans les vide-greniers. Ce matin à Balipa j’ai acheté un guide-chant. Lourd et lent, caisse en métal oblige. On peut le porter autour du cou, mais il faut être plus costaud que je ne le suis. C'est chouette que ce Kasriel ne nécessite pas d’électricité ; il faut pomper comme un shadok sur une tirette de la main gauche pendant qu'on joue de la main droite. C’est surtout pratique pour des mélodies. Les plus récents ont été électrifiés dans les années 40 permettant de jouer à deux mains, mais la soufflerie faisait un bruit d'enfer. Il y en avait un comme cela au Lycée Claude Bernard. J'ai toujours pensé que j'étais nul en classe de musique jusqu'à ce que je retrouve un second prix dans un des livres offerts à la fin de l'année. Le prix d'honneur et le prix d'excellence, de grands et beaux bouquins, étaient payés par l'association des parents d'élèves. La distribution des prix a cessé en 1968. Le seul souvenir de mes cours de musique est d'avoir chanté dans les chœurs de La Grande Duchesse de Gérolstein d'Offenbach, et régulièrement me revient le grand air "J'ai mis le sabre à mon côté...". Le titre est un clin d'œil à Erik Satie, comprenne qui pourra.

vendredi 31 mai 2024

JJ en hongrois


Il y a quelques jours mon alerte Talkwalker, outil de veille et d'analyse des médias, sorte d'équivalent à Google en plus efficace, me signale un article Wikipedia consacré à Bernard Vitet en hongrois. Je ne connaissais pas la popularité en Hongrie de mon camarade disparu il y a déjà dix ans. Mais hier matin me voilà à mon tour épinglé dans cette langue dont je ne parle pas un mot et pays pour moi un peu mythique où je ne suis jamais allé.
Il rime avec les musiciens Béla Bartók, György Ligeti, Franz Liszt, Csaba Palotaï, Zoltán Kodály, Péter Eötvös, Miklós Rózsa, Elek Bacsik, György Kurtág père et fils, les cinéastes Béla Tarr, Miklós Jancsó, Márta Mészáros, Béla Balázs, Emeric Pressburger, Michael Curtiz, Paul Fejos, André de Toth, Alexandre Korda, István Szabó, László Nemes, Kornél Mundruczó, les comédiens Peter Lorre, Béla Lugosi, Zsa Zsa Gábor, le peintre Victor Vasarely, les photographes Brassaï, André Kertész, Robert Capa, l'ami Peter Gabor et le label de disques BMC... J'écris "riment" parce qu'il y a quelque chose de commun à tous ces noms, une sorte de mélancolie mystérieuse, d'invention baroque que je ne m'explique pas.
En cherchant comment mon nom est arrivé là, je comprends qu'il s'agit de la traduction du Wikipedia allemand, majoritairement extraite des versions française ou anglo-américaine. Mais il y est spécifié des évènements spécifiques liés à mes interventions en Allemagne, et les articles allemand et hongrois se focalisent sur mon travail multimedia et sur ma discographie personnelle, laissant de côté, entre autres, l'immense coffre au trésor d'Un Drame Musical Instantané.
Je n'aime pas beaucoup la photo qu'avait prise Étienne Brunet et qui illustre toutes les versions, mais bon, on fait avec, même si les Hongrois se trompent de 40 ans pour la dater. La Toile fait voyager dans le temps comme dans l'espace. Je savais que mes disques étaient plutôt bien distribués en Allemagne. Peut-être le sont-ils aussi en Hongrie ? Ce n'est pas moi qui m'en occupe. Tout cela reste assez mystérieux.

jeudi 30 mai 2024

Waslat, 5ème jour d'Interzone


Bientôt vingt ans que l'ancien guitariste de Noir désir, Serge Teyssot-Gay, et le joueur d'oud syrien cofondateur du groupe Bab Assalam, Khaled Aljaramani, se sont rencontrés à Damas et ont créé le duo Interzone, et cinq ans depuis le quatrième album que j'avais déjà beaucoup aimé. Mélange de rock et de Moyen-Orient, leur musique rassemble tout ce qui nous fait rêver dans ces deux termes. C'est le genre de disque qui s'écoute en toutes circonstances. Il nous élève ou nous entraîne. Il nous tire ou nous enlève. Khaled Aljaramani chante plus que sur les autres disques. Serge Teyssot-Gay se sert aussi d'archets, de crin ou électronique. Waṣalāt sont des suites composées qui prennent le temps de l'improvisation, ici de merveilleuses arabesques oscillant entre la mélancolie et l'euphorie.



→ Interzone, 5ème jour - Waslat, CD Garden Records, dist. L'autre distribution, 12,99€

mercredi 29 mai 2024

Un autre monde


Je suis complètement idiot. Croyant acheter un zoom 200x pour mon iPhone, je me suis retrouvé avec un objectif macro 200x. Il pourra toujours servir, mais l'idée de départ était de photographier de grosses bêtes dangereuses cet été, sans m'approcher trop près évidemment. Je pourrai toujours capturer des petites bêtes venimeuses et les coller à ce nouvel objectif à cliper sur le smartphone, mais il ne faut pas qu'elles bougent. Le monde miniature m'a toujours fasciné. Enfant, mes parents m'avaient offert un microscope 600x avec lequel je regardais l'aile d'une mouche, quelques grains de pollen ou un morceau de tissu. Pénétrer du regard l'infiniment petit ouvre sur des horizons incroyables qui faisaient dire à Jean Cocteau qu'il n'existait rien de grand ni de petit, mais de proche ou de lointain. J'avais adoré la série documentaire Le relief de l'invisible où Pierre Oscar Lévy avait bénéficié d'un microscope électronique fabuleux. J'ai donc testé mon nouveau jouet avec une fleur, un caillou ou un bout de tissu. En photographiant une pâte de verre j'ai ainsi découvert le bord d'une plage sidérale, comme une promesse de vacances...

mardi 28 mai 2024

Reporters de guerre


Comme je regarde toutes sortes de films, depuis les plus expérimentaux jusqu'aux blockbusters les plus éculés, je suis tombé sur le récent film d'Alex Garland, Civil War. Mon choix était lié au souvenir du génial film de Joe Dante, The Second Civil War, tourné pour la chaîne HBO en 1997. Dans les deux cas il s'agit d'une hypothétique guerre civile aux États Unis, mais celui de Garland est un film d'action sans aucune perspective politique autre qu'évoquer la peur d'éventuelles conséquences du duel Trump-Biden alors que celui de Dante est une satire aussi fine que drôle sur le rôle des médias.


Civil War ne donne aucune clef sur les raisons de la sécession quand le scénario de The Second Civil War était autrement plus élaboré, forte et drôlatique critique de l'Amérique comme toujours chez Dante : alors qu'une guerre nucléaire avait éclaté entre l'Inde et le Pakistan, Islamabad ayant été rayée de la carte, des milliers d'orphelins pakistanais, placés sous la protection d'une organisation non gouvernementale controversée, devaient être recueillis par les États-Unis ; or le gouverneur de l'Idaho, appuyé sur les milices d'extrême-droite, refusant d'accueillir son quota d'orphelins et honorant sa principale promesse de campagne, l'opposition à l'immigration, faisait sécession ! Le point commun aux deux films, et ce n'est peut-être pas un hasard, est la focalisation sur les journalistes qui couvrent l'évènement.


Pour en revenir au film d'Alex Garland, j'ai par contre trouvé que son portrait des reporters de guerre était hélas assez proche de la réalité, telle que j'en avais été témoin à Sarajevo pendant le siège, à savoir une sorte de soldats armés d'appareils-photos, têtes brûlées prêtes à tous les dangers pour rapporter le bon cliché. Je me souviens que les Bosniaques craignaient que l'un d'eux fasse du zèle, par exemple en sortant la tête d'une tranchée, risquant de les faire repérer. J'en avais même croisé un au petit déjeuner, portant deux gilets pare-balles l'un sur l'autre ! Ces baroudeurs, casse-cou machos, me faisaient toujours froid dans le dos. Le personnage principal jouée par une comédienne, Kirsten Dunst, n'y change évidemment pas grand chose. Si l'agence de presse audiovisuelle Point du Jour nous avait envoyés à Sarajevo, c'était justement parce que nous étions plus proches des poètes ou des philosophes que des habitués de la violence sur qui tout glisse comme sur une toile cirée. Cela explique aussi que j'en ai pris plein la gueule et qu'il me fallut un an pour m'en remettre.

lundi 27 mai 2024

SIHR, impro transe de chicoufs


La transe réunit les quatre poly-instrumentistes de SIHR, Frédéric D. Oberland (synthé modulaire, buchla, boite à rythmes, sax alto, guitare électrique, voix), Grégory Dargent (oud, guitare électrique, synthé analogique, métaux), Tony Elieh (basse électrique, synthé), Wassim Halal (darbuka, bendirs, percussions, effets). Durant trois jours Benoit Bel a enregistré leurs improvisations de dervishes modernes. On sent la forte émulation entre eux. Les instruments importent peu. L'énergie est celle du rock ou du free jazz, mais les accents sont méditerranéens. J'avais découvert Wassim Halal en 2015 avec Revolutionary Birds et adoré son triple Le cri du cyclope au point de l'inviter pour une des sessions de mes Pique-nique au labo intitulée La révolte des carrés. Je croise avec curiosité le nom de Grégory Dargent à toutes sortes de fonctions artistiques depuis plusieurs années. Les deux autres m'étaient encore inconnus. Comme pour les meilleures musiques répétitives les quatre rythmiciens visent l'ivresse sonore. Ils me rappellent les mômes qui arrivent chez leurs grands parents et qu'on appelle les chicoufs, pour "chic ils arrivent, ouf ils s'en vont !". Parce qu'après ça, on reste sur les genoux.

→ Oberland-Dargent-Elieh-Halal, SIHR, CD 13€/LP 16€/numérique 9€ chez Sub Rosa