Jean-Jacques Birgé

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vendredi 9 décembre 2016

Papiers sonores


Jean-Noël von der Weid publie aux Éditions Aedam Musicae un ouvrage qui tient à la fois de l'encyclopédie choisie, de l'analyse critique et de la poésie. Écoutant des œuvres qui l'ont séduit, il laisse aller sa plume en cherchant des points de concordance stylistique avec la musique. L'auteur suggère de lire à voix haute chaque évocation tout en écoutant les pièces allant du Moyen-Âge à nos jours. Chacun des cinquante chapitres est précédé d'une introduction raisonnée des compositeurs dont il a choisi une ou plusieurs œuvres. Si je reconnais, avec le plus grand plaisir, la proximité de mes propres choix dans leur éclectisme convoquant Varèse, Ives, Cage, Ligeti, Kagel, Webern, Xenakis, Ferrari, Romitelli, Mingus, Ellington, Monk, Léandre, Scelsi, Sciarrino, etc. (mais aussi Gesualdo, Couperin, Bach, Beethoven, Debussy, Ravel, Prokofiev, etc.), il me donne surtout envie de découvrir des compositeurs dont le travail m'est encore étranger comme Franck Bedrossian, Lori Freedman, Helmut Oehring, Olga Neuwirth, Enno Poppe... Von der Weid joue des allitérations, du rythme des phrases, de la ponctuation, pour retrouver une émotion toute personnelle qui le fait vibrer en sympathie avec ceux qu'il accompagne.

→ Jean-Noël von der Weid, Papiers sonores, Ed. Aedam Musicae, 180 pages, 25€

jeudi 8 décembre 2016

Livres animés, entre papier et écran


J'imagine que les Éditions Pyramyd m'envoient Livres animés de Gaëlle Pelachaud pour y figurer plus ou moins explicitement dans la partie contemporaine, et plus particulièrement pour mes travaux numériques, à commencer par le cédérom Alphabet adapté de Květa Pacovská avec Frédéric Durieu et Murielle Lefèvre. Mais l'auteur ne semble pas avoir consulté l'objet pour autant, évoquant des manipulations très simples (le jeune public peut modifier les couleurs la position des personnages, les mouvements, etc.), alors que l'objet, salué pour son interactivité par une quinzaine de prix internationaux, est d'une complexité ludique encore aujourd'hui inégalée, mais doté d'une prise en main incroyablement intuitive.
Gaëlle Pelachaud rappelle l'histoire de ces livres magiques dont on actionnait des bouts, pour découvrir les mouvements célestes, connaître les horaires des marées ou l'anatomie d'un être humain, et, plus tard, créer quantité d'objets à l'intention des enfants, qu'ils soient encyclopédiques ou facteurs d'illusions d'optique. Le marché des livres pour la jeunesse s'est emparé de ce filon depuis quelques années, et l'offre est devenue pléthorique. Je me souviens avoir commencé par acheter La maison hantée, pop-up de Jan Pieńkowski, suivi d'une série animalière chez Albin-Michel, et les simulations de mouvements de Frank J. Moore à base de trames. Les pop-ups de David A. Carter ont relancé la mode, avec ensuite de beaux succès comme celui de l'alphabet de Marion Bataille. Après un petit historique des formes variées du livre animé, Gaëlle Pelachaud livre leurs secrets de fabrication à la portée de chacun pour s'en construire soi-même.
Les entretiens avec différents auteurs ne sont par contre pas à la hauteur, très anecdotiques et peut-être pas les plus inventifs en ce qui concerne l'interactivité. La richesse incroyablement innovante des Éditions Volumiques est seulement esquissée avec The Night of The Living Dead d'Étienne Mineur et La Maison Fantôme dont j'ai composé la musique et le design sonore avec Sacha Gattino. Un très sympathique paragraphe évoque Boum ! de Mikaël Cixous dont j'ai également conçu et réalisé la partition sonore, mais aucun des enjeux critiques que ces nouvelles technologies soulèvent n'est hélas abordé. Les exemples détaillés choisis sont souvent très plan-plan, alors qu'il existe des applications bouleversantes absentes de ces 232 pages.
Cela n'empêche pas ce recueil d'être agréable à feuilleter, toutes ces expériences, qu'elles soient en papier ou sur écran, étant factrices de rêve, et pouvant probablement susciter de nouvelles vocations.

→ Gaëlle Pelachaud, Livres animés, Ed. Pyramyd, 28,03€

mercredi 7 décembre 2016

Laurent Bolognini, sculpteur de lumière


Samedi, le sculpteur de lumière Laurent Bolognini présentait quelques uns de ses automates dans son atelier de la ville de Paris, à l'initiative de Florence Mourey. La baie vitrée de l'immeuble cubique construit il y a 25 ans par Christian de Portzamparc donne sur un ensemble rappelant le film Playtime de Jacques Tati. Au sixième étage, les bras articulés tournaient, les lampes japonaises tremblaient, les cercles se faisaient et se défaisaient. Programmant en direct l'une de ses pièces les plus grandes, Bolognini nous gratifia d'une improvisation cinétique envoûtante sur une très belle musique picturale de Fred Costa. Sa machine (une autre que celle de la photo !) me rappelait indubitablement celle de Michael Snow dans La région centrale qui y avait fixé sa caméra pour décrire un espace vierge en haut d'une montagne. Ici deux bras tournent chacun autour d'un axe fixés à un troisième, permettant de dessiner des figures courbes selon les vitesses de rotation. La rémanence n'intervient pas seulement sur le mouvement, mais aussi sur la couleur, les plus anciennes virant au bleu quand les plus récentes restent blanches ou jaunes. Nous étions hypnotisés par cette musique visuelle minimaliste tandis que les saxophone, guitare et violoncelle de Costa structuraient le moment partagé.

→ Une œuvre de Laurent Bolognini est visible à la Galerie Denise René, 22 Rue Charlot 75003 Paris, à partir de jeudi et pour plusieurs semaines, dans le cadre de l'exposition collective Lumière et Mouvement
→ La musique de Fred Costa diffusée samedi est celle de Kazarken, premier long métrage de Güldem Durmaz projeté ce soir à la Scam à 19h (réservation indispensable)...

mardi 6 décembre 2016

Muhal Richard Abrams, compositeur expérimental mariant jazz et contemporain


C'est pour moi une surprise, une grosse surprise. Je connaissais évidemment l'importance du pianiste Muhal Richard Abrams comme fondateur de l'AACM dont l'Art Ensemble of Chicago m'apparaissait comme le fer de lance. L'Association for the Advancement of Creative Musicians défendait la Great Black Music à coups de free jazz particulièrement inventif, à la fois festif et revendicatif. Parmi les premiers membres de l'AACM figuraient également Henry Threadgill, Anthony Braxton, Jack DeJohnette... Je rencontrai Threadgill au Québec lors du fameux Festival de Victoriaville où nous jouions avec Un Drame Musical Instantané, mais le choc remonte au Festival d'Amougies en 1969 où l'Art Ensemble avait pastiché les groupes de rock, me faisant basculer de la pop vers ce jazz libertaire. Il faut y avoir vu Joseph Jarman, entièrement nu, à la guitare électrique, incarnant un guitar hero au milieu de l'extraordinaire instrumentarium de l'Ensemble où officiaient Lester Bowie, Roscoe Mitchell, Malachi Favors, à l'origine de ma première mutation musicale. La panoplie de multi-instrumentiste ne me quittera plus.

Or voilà que je reçois le deuxième volume des disques remasterisés de Muhal Richard Abrams sur les labels italiens Black Saint et Soul Note. Le coffret rassemble 9 albums d'une exceptionnelle variété : Sightsong est un duo avec le bassiste de l'Art Ensemble Malachi Favors (1975) ; le Shadograph, 5 (Sextet) réunit Abrams, Antony Davis, Douglas Ewart, Leroy Jenkins, George Lewis, Roscoe Mitchell, Abdul Wadud, mais c'est un disque de George Lewis où d'une pièce à l'autre l'instrumentation jazz glisse vers une écriture contemporaine utilisant violoncelle, sousaphone, basson, violon alto, cassettophones, synthétiseur Moog, etc. (1977) ; 1 - OQA + 19 est un quintet de free jazz avec les souffleurs Braxton et Threadgill plus la section rythmique de Leonard Jones et Steve Mc Call (1978) ; Liefelong Ambitions est l'album qui m'a donné envie d'écouter l'ensemble, duo frénétique enregistré en public sous le nom du violoniste Leroy Jenkins dont j'avais découvert l'originalité avec le Jazz Composer's Orchestra, en particulier son For Players Only (1981) ; Duet est pour deux pianos, le faux reflet étant incarné par Amina Claudine Myers et les pièces formant un hommage élastique où les dissonances dessinent l'histoire de la Grande Musique Noire (1981) ; Colors in Thirty-Third est un nouveau sextet avec le violoniste John Blake, Dave Holland parfois au violoncelle, le saxophoniste-clarinettiste John Purcell, le bassiste Fred Hopkins, le batteur Andrew Cyrille, démontrant que la frontière entre jazz et musique contemporaine est extrêmement ténue (1987) ; Familytalk enfonce le clou, passionnant mélange où Abrams passe du piano au synthétiseur et dirige l'orchestre composé du trompettiste Jack Walrath, de Patience Higgins au ténor, à la clarinette basse et au cor anglais, du bassiste Brad Jones et des percussionnistes Warren Smith et Reggie Nicholson (1993) ; Duets and Solos figurait déjà dans le coffret consacré au saxophoniste Roscoe Mitchell dont j'avais salué le coffret sur ce même label (en le détaillant un peu plus !), car on peut retrouver les mêmes albums selon ces compilations de rééditions, comme Shadowgraph 5 qui y figurait aussi, ainsi que Spihumonesty de Muhal Richard Abrams présent sur son volume 1, ce qui n'est pas si grave étant donné le nombre de disques et le prix très modique de la collection (1990) ; Song For All est donc le neuvième du coffret avec la chanteuse Richarda Abrams, fille du compositeur, et un septet où l'écriture contemporaine s'inspire encore une fois des racines afro-américaines (1995) !

Car les musiciens de Chicago n'ont jamais célébré aucun repli communautaire. Ils affirment leur authenticité en la partageant avec le reste du monde. Pour être de partout, il faut être de quelque part. Muhal Richard Abrams n'assume pas seulement la Great Black Music, il célèbre toute la musique américaine depuis le ragtime et le blues jusqu'aux recherches les plus contemporaines en passant par Charles Ives. Sa recherche de couleurs personnelles lui confère une originalité réjouissante. Il fait partie des musiciens étiquetés jazz comme Ornette Coleman, Cecil Taylor, Julius Eastman, Anthony Braxton, Roscoe Mitchell, George Lewis, Steve Lacy et bien d'autres, qui devraient être joués dans les festivals de musique contemporaine aussi souvent que ceux dont la couleur de peau a viré au blanc. D'autant qu'en plus de leurs écritures inventives ils swinguent, ce qui n'est pas le lot de tous les musiciens "classiques", endimanchés dans leur costumes souvent étriqués.

coffret Muhal Richard Abrams Vol. 2, The Complete Remastered Recordings on Black Saint & Soul Note, 9 CD Camjazz, 33€

→ Finie l'écoute de tous les albums du volume 2, j'ai aussitôt commandé, pour le même prix, le volume 1 qui en contient huit autres, soit dix-sept albums en tout que j'écoute les uns à la suite des autres sans aucune lassitude tant ils peuvent être variés et surprenants ! Le premier volume (1980-1994, soit à peu près la même période) est globalement plus orchestral que le second. Muhal Richard Abrams est fondamentalement expérimental, comme Roscoe Mitchell et George Lewis avec qui il a continué d'enregistrer et se produire. Dans ces albums il invite, parmi tant d'autres, le guitariste hendrixien Jean-Paul Bourelly, les trompettistes Baikida Carroll, Jack Walrath, Cecil Bridgewater, le trombone Dick Griffin, le tubiste Howard Johnson, la soprano Janette Moody, le siffleur Joel Brandon... Il intègre aussi le Theremin, la percussion contemporaine ou des sons électroacoustiques. Au milieu de ses recherches formelles et timbrales, toutes les époques de la Grande Musique Noire peuvent surgir à chaque instant. Plus les racines sont profondes, plus l'arbre a des chances de grandir. À 86 ans, Abrams continue de se produire en public comme lors du dernier festival Sons d'Hiver.

lundi 5 décembre 2016

Les banlieusards


Après Body Double, L'année du Dragon, Little Big Man et Panique à Needle Park, l'éditeur Carlotta publie un cinquième coffret Ultra Collector consacré au film relativement méconnu de Joe Dante, The 'Burbs (Les banlieusards). Amateur de DVD ou Blu-Ray pour le confort qu'ils apportent lorsqu'on a la chance de posséder chez soi un grand écran, cinéphile suite à mes études de cinéma, j'apprécie les éditions dont les bonus apportent un réel plus au film. Cette fois nous sommes servis : plus que les cinq études analytiques passionnantes de Frank Lafond, Florent Christol, Vincent Baticle, Christian Lauliac et Fabien Gaffez figurant dans le livre de 200 Pages abondamment illustré, apportant quantité d'informations sur l'histoire, le satanisme, le décalage comique, la musique ou les acteurs, j'ai surtout été intéressé par le témoignage de Joe Dante, la copie de travail, la fin alternative, les archives promotionnelles, etc. qui accompagnent cette comédie fantastique réalisée en 1989 avec le jeune Tom Hanks, Bruce Dern, Carrie Fisher, ici superbement remasterisée (ce qui n'est pas le cas de bande-annonce ci-dessous).


Comme tous les films de Joe Dante depuis Piranhas, Les banlieusards insinue une critique virulente de la vie américaine. Imitant avec quelques années de retard les dégâts produits par et aux États Unis, nous pouvons malgré tout nous y projeter sans difficulté avec nos manies xénophobes et nos réactions muées par l'émotion qui étouffent la réflexion ! Je reconnais l'amicale complicité de nos voisins contre les horribles sorcières du fond de l'allée et certains replis communautaires caricaturaux. Rien d'étonnant à ce que les Américains ne soient pas fans des films de Dante qui leur en envoie chaque fois plein les gencives, comme récemment Braindead, la série de Michele et Robert King... On peut lui préférer Matinée (Panique sur Florida Beach), Innerspace (L'aventure intérieure), Small Soldiers, The Second Civil War ou les Gremlins, mais The 'Burbs a quelques atouts, à commencer par son décor. Car Mayfield Place deviendra quinze ans plus tard Wisteria Lane, la série Desperate Housewives se passant dans la même rue des studios Universal, une autre histoire de banlieusardes avec ses ragots et ses histoires sordides. Le film de Joe Dante est une comédie pleine d'allusions cinéphiliques et de ressorts comiques liés au cinéma d'épouvante, le film parfait d'un samedi soir.

→ Coffret Les banlieusards (The 'Burbs), coffret ultra collector limité à 2.000 exemplaires numérotés en Blu-ray + DVD + 1 DVD de Bonus + Livre, 49€ / le DVD ou Blu-Ray seul, 14€

vendredi 2 décembre 2016

Quel sens ? (in Revue du Cube #11)


À la question de Nils Aziosmanoff, président du Cube, posée dans son édito, ont répondu plus de 40 contributeurs dans un numéro exceptionnel lancé dans le cadre de la Social Good Week 2016. Comme chaque fois je me suis prêté au jeu...

LE SENS DE LA VIE

Il n’est d’autre art que du sens. Qu’on le prenne par n’importe lequel des cinq, il nous touche en surface pour s’enfoncer jusque sous la boîte crânienne, terminaison et commencement de toute chose. Peu importe qu’il soit unique ou interdit, giratoire ou moral, c’est là-haut que ça se passe. L’esthétique n’est rien sans l’éthique, carrefour de culture et fruit de l’inconscient. Renvoyant Lénine¹ au siècle précédent par fait accompli, ce n’est plus « que faire ? », mais « qu’en faire ? » qui nous interroge. Entendre alors qu’à s’enferrer dans cet enfer il faut bien opposer le désir de s’en sortir. Et pour se faire à battre pendant qu’il est encore chaud, offrir ce que l’on a de meilleur, après tri sélectif de ce qui nous fut légué. Le sens de la vie.

Parcours des initiés

Enfant j’avalais l’information goulument, plus en gourmand qu’en gastronome. À six ans j’entrepris la lecture du Petit Larousse de A à Z. Mon disque dur virtuel arrivant régulièrement à saturation, j’en oubliai le détail, mais m’imprégnai de l’ensemble. L’école est un outil remarquable dès lors qu’on la dévoie à ses fins. Et j’étais affamé ! Le temps de l’apprentissage est une époque merveilleuse si la leçon permet d’y faire le tri. La faire avaler coûte que coûte ne produit qu’adhésion aveugle ou rejet allergique. La seule finalité acceptable est d’apprendre à penser par soi-même en faisant son propre chemin parmi le savoir encyclopédique et les moyens techniques mis à disposition. Passer à côté de ces opportunités est une grave erreur que certains rebelles paieront de leurs exactions. Pour être un bon pirate il est nécessaire de connaître le système sur le bout des doigts. Les rencontres sont la plupart du temps la clef vers l’émancipation. Nous ne serions pas toutes et tous ici si nous n’avions eu la chance de croiser des initiateurs. Et tout est bon dans le cochon tant que le choix est offert. Quant à la liberté elle se prend, manière d’avancer qui tient plus d’une démarche fantôme que d’une réalité fantasmée.

S’accaparer les outils du savoir

Arrive un âge où les étagères ploient sous les livres, les disques, les films, les objets, les pensées, les certitudes et les doutes. Le temps est venu de transmettre. Nous avions partagé, il s’agit de donner. On avait conservé, pensant qu’on y reviendrait peut-être. Mais les jours sont comptés. L’immortalité est un leurre à l’heure déjà sonnée de la sixième extinction. Question de temps. De toute manière nous ne serons plus là. On aura beau trier, compiler, terminer, enjoliver, c’est vivre dans le passé. Ne vaut-il pas mieux être qu’avoir été ? L’un ne va pas sans l’autre, certes. Comme on fait des enfants, on laisse quantité d’informations derrière soi qui évolueront dans un sens ou dans l’autre, qui prendront la tangente, s’accrocheront au vecteur ou choisiront astucieusement quelque résultante. Chaque fois qu’un livre entre dans ma maison il faudrait qu’un autre en sorte. Chaque fois qu’une idée entre dans ma maison il faudrait qu’une autre en sorte. Pour l’instant c’est un vœu pieu, mais je m’y emploie comme on fait sa gymnastique, par autodiscipline, comme l’on s’oblige à marcher, à regarder ailleurs, à écouter les autres, à sortir, à sortir de soi pour comprendre que chacun à ses raisons. Je me souviens de la fin du film La chienne² de Jean Renoir lorsque Michel Simon retrouve une vieille connaissance, tous deux devenus clochards : « J’ai tout fait, c’est bien simple…J’ai été marchand d’habits, trimardeur, ivrogne, voleur, et même pour commencer… assassin ! » Et l’autre de répondre en se marrant : « Ben, mon vieux, qu’est-ce que tu veux, faut de tout pour faire un monde ! »

Transmettre

Ainsi il y a déjà douze ans, sur les conseils d’Étienne Mineur, j’inaugurai un blog quotidien généraliste, mélange de réflexions personnelles et d’universalité, à raison d’un article illustré et titré, sept jours sur sept les cinq premières années, puis avec une pause salutaire le week-end. L’idée première était de tester l’exercice afin d’en faire quelque création dont je n’avais pas encore la moindre idée, mais je me pris au jeu du feuilleton, l’audience s’agrandissant dans des proportions inespérées, surtout après son passage en miroir sur Mediapart. J’espérais qu’écrire ce que je rabâchais m’en débarrasserait, quitte à renvoyer mes interlocuteurs au champ de recherche du site en question. Après 3500 articles le blog est devenu une mémoire à laquelle j’ai moi-même souvent recours. Or quel qu’en soit le sujet je tente chaque fois de faire sens, soit de laisser filtrer directement ou plus insidieusement mes idées sur la société qui nous oppresse, la vie que nous pourrions mener en diminuant le stress, les révoltes légitimes que nous devons mener pour accoucher de nouvelles utopies, les questions laissées pour compte… Le travail d’investigation est permanent pour soutenir des projets méconnus, en particulier d’une jeunesse exceptionnellement dynamique, mais que la plupart des médias officiels ignorent, faute de croire que leur propre rentabilité est liée à ce qu’ils pensent être l’actualité. Or la solution existe souvent dans les marges, fruit du sens de la contradiction et de l’imagination, laissant entrevoir que l’impossible est le réel.

La dernière chance

À quoi bon donc inventer, si ce n’est pour donner un sens à la vie ? Il suffit de regarder le ciel, une nuit étoilée, loin des lumières de la ville, pour prendre les dimensions de notre orgueil, tant dans l’espace que dans le temps. Individuellement nous tendons vers un infiniment petit tel que seule l’union peut donner un sens. La solidarité ne peut être qu’absolue. Elle réclame à ce que nous changions toutes nos habitudes, que nous abandonnions quantité de nos privilèges. Cette mutation ne peut être que générale pour être efficace et passe par des choix politiques en rupture totale avec le gâchis du capitalisme et sa déclinaison ultra-libéraliste qui met à sac la planète. Dans What Matters Now, le dernier disque du groupe Ursus Minor³, le poète Sylvain Giro clame : « Nous n'héritons pas de la terre de nos parents, nous empruntons celle de nos enfants. »

¹ Vladimir Ilitch Lénine, Que faire ?, 1901.
² La chienne, Jean Renoir, extérieur jour, rencontre avenue Matignon de Michel Simon (Maurice Legrand) et Gaillard (l’adjudant Alexis Godard), 1931.
³ Ursus Minor, What Matters Now, Hope Street, dist. L’autre distribution, 2016.

jeudi 1 décembre 2016

Vertiges


J'ignore à quoi cela tient, mais lorsque je me suis réveillé au milieu de la nuit la chambre tournait sur elle-même. J'avais pourtant les yeux fermés. C'était l'obscurité qui chavirait. En les ouvrant c'était pire, rien n'était stable, tout filait sur les côtés. C'est passé en me levant, mais chaque fois que je m'allongeais les vertiges reprenaient de plus belle. Je suis descendu consulter Internet au rez-de-chaussée. Certains sites sont plus rassurants que d'autres. Comme je n'ai ni migraine ni acouphènes ni rien d'autre que la Terre qui chavire lorsque je me baisse je ne m'inquiète pas trop. L'ostéopathe pense que c'est une artère qui a été comprimée sous l'occiput, soit lors de mon opération dentaire avec greffe osseuse, soit lors de ma dernière séance de kiné Mézières. Il me manque tout de même une incisive supérieure au milieu du sourire. Je sens bien le déséquilibre afférent, que j'enfile ou pas la prothèse, une dent collée sur un palais en plastique accroché aux canines. Les vertiges ne sont pas permanents. Je croyais même en être débarrassé. C'est revenu, mais cette fois le sol tanguait comme si j'étais sur le pont d'un navire. Je m'en fiche, je n'ai jamais eu le mal de mer. Et puis cela ne m'empêche pas de lire, alors je me plonge dans La mort nomade, troisième volume d'Yruldegger de l'écrivain Ian Manook.

mercredi 30 novembre 2016

Penser par soi-même a toujours été un exercice difficile


Je pratique peu les billets politiques, parce que les spécialistes sont extrêmement nombreux (les autres aussi). Je préfère en distiller au gré de mes articles culturels évoquant des sujets rarement traités, défendant des initiatives locales ou digressant au quotidien. Espérant faire la lumière sur mes positions actuelles, j'ai pensé utile (au moins à moi-même !) de répondre au flot d'attaques visant le seul candidat aux prochaines élections présidentielles qui se rapproche pour l'instant de mes idées.
Je suis autant gêné que d'autres par l'agressivité maladroite de Jean-Luc Mélenchon ou la vulgarité de ses affiches du type "qu'ils dégagent !". On l'attaque parce que c'est un tribun remarquable, mais les mêmes admirent probablement De Gaulle, sauf que le Général contre qui nous luttions en 1968 avait un sacré sens de l'humour et de l'absurde qui lui fait défaut.
On l'attaque parce qu'il n'a pas voulu participer à une primaire de gauche, mais de quels autres candidats de gauche parle-t-on ? Ne me dites pas que vous considérez encore le PS comme un parti socialiste et que Hollande, Valls, Montebourg, Macron sont des hommes de gauche, vous plaisantez à votre tour ! On l'attaque pour sa stratégie que d'aucun juge suicidaire, mais les suicides du PCF (depuis son adhésion au Programme Commun, sans parler de ses connexions naïves avec l'URSS avant cela), du PS (je suis en train de lire le livre de Gérard Davet et Fabrice Lhomme montrant un Hollande consternant, sans parler des lois et pratiques liberticides et économiques honteuses dont ses gouvernements sont les auteurs), ni des petits partis trotskystes qui ressassent éternellement les mêmes slogans... Après une campagne présidentielle très forte, l'épisode Hénin-Beaumont était certes une vraie connerie, un coup de roulette russe qui lui a nui considérablement.
On l'attaque donc sur sa stratégie, comme les mêmes vont voter aux primaires de droite, en pensant bien faire en choisissant le moindre mal. Un jour on pourrait ainsi aller voter aux primaires du FN Marine Le Pen contre Marion Maréchal ! Les stratèges se trompent souvent. Les médias qui sont au mains de neuf milliardaires, marchands de canons et banquiers, évitent soigneusement de parler d'idéologie. Ils préfèrent publier les photos de Mélenchon grimaçant ou passer en boucle l'extrait vidéo où il envoie paître un journaliste qui lui marche sur les pieds...
On l'attaque (pas forcément les mêmes) parce qu'il imposerait seul son point de vue sans faire monter de jeunes autour de lui pour assurer la relève. Le programme élaboré par les Insoumis permettrait d'éviter ces travers. Encore faut-il changer de constitution ! Une sixième république permettrait d'élire (ou de tirer au sort, j'avoue que j'y croirais un peu plus) des personnes issues de la société civile plutôt que des politiciens très loin de la réalité vécue par l'ensemble de la population. "Je voudrais être le dernier président de la 5e République et rentrer chez moi sitôt qu’une Assemblée constituante, élue pour changer de fond en comble la Constitution, ait aboli la monarchie présidentielle et restauré le pouvoir de l’initiative populaire." Partage des richesses ? Son programme est clair, les propositions ne manquent pas et ce ne sera pas de tout repos s'il faut se battre contre la mafia internationale qui a pris le pouvoir ici et ailleurs, réduisant la plupart des gouvernements au statut de marionnettes. Jamais aucun candidat écologiste n'a été aussi loin dans les propositions pour sauver la planète, ses points de vue se rapprochant de ceux de Naomi Klein dans son dernier livre, Tout peut changer : Capitalisme et changement climatique. Il remet en question les traités européens et la dette inextinguible. Etc.
Il faut sortir de la manipulation d'opinion scandaleuse que sont les sondages et du story-telling honteux du Journal de 20 heures. La peur est mauvaise conseillère. Hélas un petit attentat à la veille des élections ou son déjouement inespéré suffisent à tout faire basculer. Il faut lire les programmes, regarder s'ils sont en accord avec nos idées ou pas. Ensuite on pourra décider de voter ou pas pour les candidats qui se seront effectivement présentés. On aura le choix entre ne pas y aller, voter blanc (vote soutenu dans le programme des Insoumis) ou bien croire en une démocratie qui n'en porte plus que le nom.
Le Capital a réussi à semer le doute dans nos esprits. Le seul moyen que nous ayons de les retrouver est de lire les programmes, en espérant que les futurs élus s'y tiennent, ou pas... Nous devons nous rappeler ce pourquoi nous vivons et pourquoi nous ne désarmons pas, l'espoir de virer toute cette mafia qui saigne la planète, et vivre en paix dans la solidarité de tous et toutes. Cela inclut le reste du monde. Je n'arrive pas à m'intéresser vraiment à la politique nationale quand 40000 enfants meurent chaque jour de malnutrition, que les guerres pour les métaux rares, les hydrocarbures ou le cacao font rage, nous permettant au passage de vendre les armes que notre pays fabrique, que les femmes restent opprimées même ici (les religions s'y sont toujours employées), et que nous fassions fi de toutes les autres espèces qui nous prennent pour des tribuns qui ne pensons qu'à notre gueule en protégeant nos sacro-saints acquis d'êtres humains qu'on appelle les Droits de l'Homme, sans assumer nos Devoirs...

mardi 29 novembre 2016

Robert Desnos en musique


Robert Desnos n'a jamais cessé d'inspirer les musiciens. Poulenc, Milhaud, Wiener, Kosma, Lutoslawski, Dutilleux, Reibel et bien d'autres n'y ont pas résisté. Sur le label GRRR l'accordéoniste Michèle Buirette en chante plusieurs dans l'album Le Panapé de Caméla, et du spectacle Comment ça va sur la Terre ?, ma préférée reste Le zèbre chantée par Elsa. J'ai moi-même accompagné à l'orgue et effets électroniques les comédiens Arlette Thomas et Pierre Peyrou disant du Desnos lors du spectacle d'inauguration du Théâtre Présent à La Villette en 1972 ! Desnos prête à jouer. Les amateurs de facéties trouvent facilement dans ses poèmes matière à interprétations et digressions. En 1983, avec Un Drame Musical Instantané, nous avions intégré dans notre création policière La peur du vide le rêve que Desnos avait lui-même mis en sons pour la radio en 1938 :


Le trompettiste Serge Adam, la guitariste Christelle Séry et la chanteuse Tania Pividori ont choisi d'adapter le recueil Corps et biens pour leur spectacle Journal d'une apparition. Les paysages sonores et les évocations inventives accompagnant les textes déclamés me convainquent plus que les chansons à trois voix pas toujours très justes, mais l'ensemble se tient, surtout lorsque l'électronique ou l'électricité viennent assumer l'intemporalité de la poésie de Desnos. Pistons, cordes et effets vocaux donnent aux poèmes des allures animales de dessin animé dont l'espièglerie ne cache jamais la gravité.


Publié par Desnos en mai 1930, après son éviction du groupe surréaliste par André Breton et la mort de son amour impossible, la chanteuse Yvonne George qu'il n'oubliera jamais, Corps et biens rassemble des poèmes écrits pendant les dix années précédentes, manière de passer à autre chose. Breton lui reproche son narcissisme, ce qui est plutôt cocasse venant de lui. Desnos refuse ses oukazes. Aragon en remet une couche : « Le langage de Desnos est au moins aussi scolaire que sa sentimentalité. Il vient si peu de la vie qu'il semble impossible que Desnos parle d'une fourrure sans que ce soit du vair, de l'eau sans nommer les ondes, d'une plaine qui ne soit une steppe, et tout à l'envi. Tout le stéréotype du bagage romantique s'adjoint ici au dictionnaire épuisé du dix-huitième siècle. […] Les lys lunaires, la marguerite du silence, la lune s'arrêtait pensive, le sonore minuit, on n'en finirait plus, et encore faudrait-il relever les questions idiotes (combien de trahisons dans les guerres civiles ? ) qui rivalisent avec les sphinx dont il est fait en passant une consommation angoissante. Le goût du mot « mâle », les allusions à l'histoire ancienne, du refrain dans le genre larirette, les interpellations adressées à l'inanimé, aux papillons, à des demi-dieux grecs, les myosotis un peu partout, les suppositions arbitraires et connes, un emploi du pluriel […] qui tient essentiellement du gargarisme, les images à la noix... »
Mais ce que ses anciens camarades lui reprochent, n'est-ce pas ce qui en fait tout le suc ?!

→ Robert Desnos, Journal d'une apparition, par Serge Adam, Tania Pividori, Christelle Séry, CD Quoi de neuf Docteur, dist. Muséa et Les Allumés du Jazz, sortie le 15 décembre 2016, puis plateformes iTunes, Qobuz, Deezer, Spotify dès le 13 janvier 2017...

lundi 28 novembre 2016

L'âge du capitaine


De temps en temps un ami, ou une amie, dont l'âge est très différent de celui de son conjoint ou de sa conjointe, se trouve confronté/e à des interrogations métaphysiques. Ce n'est pas tant le présent qui les inquiète, mais l'avenir, quand l'un des deux risquera d'être diminué. Ce genre de préoccupation est plus courant chez les hommes à la recherche d'une partenaire plus jeune, mais l'inverse n'est pas aussi rare que l'on pourrait le croire. À se regarder dans les yeux de l'autre on se sent évidemment plus fringuant. Le hiatus est d'autant plus flagrant à l'âge limite des femmes pour procréer, mais les quinquagénaires ou sexagénaires n'ont pas forcément envie de reproduire une situation paternelle dont ils connaissent les aléas ! Libre à chacune et chacun de faire ses choix en connaissance de cause...
Mais est-il bien raisonnable de se préoccuper de l'avenir relativement lointain à une époque où les liaisons sont plus éphémères que par le passé ? La question se pose d'ailleurs le plus souvent à des couples qui ont déjà connu la famille recomposée. De plus, les mystères de la vie rendent fragiles les spéculations sur la longévité des uns et des autres. Il sera bien temps de se préoccuper de la différence d'âge quand le moment sera venu. Il vaut mieux profiter de l'amour lorsqu'il se présente, quitte à apprendre à l'entretenir pour que chaque jour vous sourit. Et n'oubliez pas de continuer à honorer votre compagnon ou votre compagne des mille petites attentions qui l'avaient séduit/e à votre rencontre, sinon quelqu'un d'autre risque de s'en charger ! N'essayez pas non plus de le ou la changer, même si ce qui vous avait séduit/e vous énerve avec le temps. Le secret de la longévité des couples est d'apprendre à accepter l'autre, plutôt que d'espérer le ou la faire changer. Dans le premier cas c'est vous qui faites le boulot, dans le second vous exigerez vainement que l'autre le fasse !
Voilà pour aujourd'hui, c'étaient les conseils de Tonton Jean-Jacques. Quant à l'âge du capitaine, Gustave Flaubert en donnait une version en écrivant à sa sœur Caroline : « Puisque tu fais de la géométrie et de la trigonométrie, je vais te donner un problème : Un navire est en mer, il est parti de Boston chargé de coton, il jauge 200 tonneaux, il fait voile vers Le Havre, le grand mât est cassé, il y a un mousse sur le gaillard d'avant, les passagers sont au nombre de douze, le vent souffle Nord-Est-Est, l'horloge marque trois heures un quart d'après-midi, on est au mois de mai… On demande l'âge du capitaine ? » Il est bien avancé. Bien avancé d'avoir expérimenté quantité de cas de figures que l'amour sait dessiner !

vendredi 25 novembre 2016

Marc-Antoine Mathieu fait Sens en montrant la voie


Je ne vais pas être long parce que je dois y retourner dare-dare. Coincé pour la seconde fois à la fin du chapitre deux du labyrinthe qui en compte trois, mon iPad commence à me sortir par les trous de nez. Marc-Antoine Mathieu a adapté sa dernière bande dessinée, un roman graphique sans paroles, pour en faire une application interactive sur tablettes iOS ou Android. Qui plus est, S.E.N.S. VR peut être jouée en 3D avec les casques de réalité virtuelle Samsung Gear VR et Oculus Rift, ainsi que sur les casques type Cardboard sur iOS et Android, mais impossible pour moi de tester le relief en l'absence de ces matériels ! Je me contente de tourner, tourner sur mon fauteuil de bureau pour jouir des 360° du vertigineux décor jusqu'à faire apparaître le petit rond qui m'indique la marche à suivre, en accord avec le personnage énigmatique de cette œuvre philosophique dont le sens titille surtout l'émotion : un personnage est à la recherche de la bonne page pour terminer l’histoire tandis que nous devons assumer les conséquences de la disparition du point de fuite...


Fan des bandes dessinées de Marc-Antoine Mathieu depuis le début, j'avais été scotché par 3". Sa version papier, S.E.N.S., qui ne portait qu'une flèche pour tout titre, m'avait malgré tout laissé sur ma faim. Son adaptation produite par Arte et réalisée par les game-designers Charles Ayats et Armand Lemarchand de RedCorner me met la tête à l'envers. Le son donne astucieusement de précieuses indications. Dans cet univers qui se plie et se déplie, nous glissons dans les fentes, tombons de haut ou nous accrochons au papier virtuel de l'écran. Le premier tableau est gratuit, histoire de harponner l'utilisateur. Les deux suivants sont accessibles moyennant la somme modeste de 2,99€. Avec ses lignes épurées noir et blanc et ses ombres portées, S.E.N.S VR marquera certainement l'histoire des œuvres interactives !

P.S.: bonne nouvelle, j'ai terminé, je peux passer à autre chose, mais mon ombre, qu'indique-t-elle ?

jeudi 24 novembre 2016

Tino Sehgal, l'expérience humaine

...
Comment évoquer l'exposition-performance de Tino Sehgal au Palais de Tokyo sans déflorer son travail ? Raconter de quoi il s'agit, c'est pratiquer ce qu'au cinéma on appelle un spoiler. Or j'adorerais convaincre tous ceux et toutes celles qui me lisent d'y courir séance tenante. Résistant souvent à l'art conceptuel qui me fait préférer le catalogue à son exposition, j'avoue y être allé à reculons. Je me trompais. J'en suis sorti avec une pêche d'enfer et quantité de questions sur la vie. Dehors, le ciel crépusculaire hésitait entre l'orange et le rose. C'était magique.
L'émotion n'y est donc pas esthétique, mais conceptuelle, entendre qu'elle joue avec nos concepts philosophiques en interrogeant l'énigme comme jadis le Sphynx ou le progrès comme on essaie de nous le vendre. L'œuvre représentée sur les 13000 m² du Palais de Tokyo joue sur le sensible, ce lien ténu entre les êtres qui se fortifie dans la durée. L'accrochage y est brechtien, la scénographie chorégraphique, le son envoûtant, l'œuvre fondamentalement humaine. Bouleversante.
Le travail en amont avec les 400 participants qui se relaient pour nous accueillir a été intelligemment mené par Tino Sehgal. On sent le plaisir partagé des hôtes avec les visiteurs. Différence notoire, les uns sont rémunérés, les autres paient pour entrer. Pour le reste, comme nous avons commencé par le sous-sol, j'ai d'abord eu l'impression d'un cousinage avec Westworld où il est impossible de reconnaître qui sont les uns ou les autres. Les acteurs de ce théâtre documentaire n'ont pourtant rien des robots humanoïdes de la série américaine. Ils sont faits de chair et de souvenirs sincères. Passionné par la marche du temps, je me suis retrouvé dans un présent plus persistant que jamais. J'espère pouvoir y retourner avant que l'exposition ferme ses portes le 18 décembre prochain.

→ Carte Blanche à Tino Sehgal, Palais de Tokyo, Paris, de midi à 20 h tous les jours sauf le mardi, 9,40€ et 12,50€

mercredi 23 novembre 2016

Ratage de Sorrentino sur The Young Pope


Quelle déception lorsque l'on a aimé Les conséquences de l'amour, Il Divo, This Must Be The Place, Youth ou son roman Ils ont tous raison ! Paolo Sorrentino rate son très-long-métrage, The Young Pope, en large et en travers. Après un début prometteur salué à Venise, la série HBO/Canal+ s'enlise dans une interrogation répétitive sur l'existence de Dieu, uniquement motivée par l'abandon de sa maman à un orphelinat, psychanalyse à 100 balles. L'homosexualité des prêtres et l'avortement sont abordés sans aucun intérêt. Jude Law a un masque contrit sur la figure, et malgré une belle collection de trognes on s'ennuie sec jusqu'à la fin du 10e épisode dont l'issue est hélas attendue. Sorrentino se serait-il laissé prendre par la durée comme nombreux talentueux auteurs de courts métrages d'animation passés au long métrage ?
Mieux vaut se tourner vers la génialissime Braindead, série méconnue à ne rater sous aucun prétexte !

mardi 22 novembre 2016

Se projeter dans Milieu


Aujourd'hui, à l'ère de l'anthropocène, quand menace la sixième extinction, quel que soit son âge, la question de l'avenir se pose à chacun et chacune, pas seulement celui de la planète ou de l'humanité, mais plus prosaïquement le sien. When I'm 64, si la tentation de la nature rivalise avec la sociabilité urbaine, on sait que la fusion se rapproche, éternité partagée avec tous les ingrédients de la biomasse. À se projeter, le vertige est le même, que ce soit dans un réalisme scientifique ou une allégorie mystique. Le ciel et la terre nous happent quand la catastrophe se profile...
Chaque année, Monsieur Nishida, un entomologiste, part chercher des papillons dans un des lieux les plus mystérieux du Japon, l'île de Yakushima... Sur cette île les arbres ont 3000 ans, et les hommes honorent les dieux et les déesses des forêts de la montagne... Un typhon est sur le point de s'abattre sur le pays des dieux... Au Japon les éléments naturels coexistent avec les humains et sont considérés comme des dieux... Après le typhon, pour apaiser leur colère, ils suffit de les cueillir sur les branches des arbres et de les écouter...
C'est le thème de Milieu, le film que Damien Faure a tourné, magnétisé par les paysages merveilleux de la planète.


En projetant le DVD sur le mur, je reconnais l'inspiration des films de Hayao Miyazaki, le monde des esprits du Voyage de Chihiro, sauf que la musique de Xavier Roux est autrement plus cohérente et appropriée que les niaiseries à l'eau de rose de Joe Hisaishi. Platon y retrouverait ses petits tant les projections sont nombreuses, depuis certains jardins secs de Kyoto constitués de sable et de pierre qui réfléchissent le paysage au transfert des vues de l'esprit. Dans Milieu le paysage est actif. Il imprègne tous les êtres qui s'y meuvent, et les éléments naturels y mettent leur grain de sel, comme le typhon qui s'approche et que nous attendons. L'osmose est totale.
Damien Faure a le bon goût de n'ajouter aucun commentaire en voix off comme il l'avait fait par contre dans ses trois films (West Papua, Sampari, La colonisation oubliée) sur la résistance du peuple papou contre la colonisation violente de l'Indonésie. Films nécessaires, mais de facture plus classique, plus proches du reportage que du documentaire. Xavier Roux, avec qui j'ai enregistré en duo l'album Court-circuit sous son pseudonyme de Ravi Shardja, a composé toutes les partitions des films de Faure depuis 16 ans, choisissant élégamment les sons musicaux pour qu'ils s'intègrent à ceux de la nature.
En bonus du DVD, les entretiens passionnants avec le spécialiste du paysage Yoshio Nakamura, et surtout le géographe philosophe Augustin Berque, complètent magistralement les magnifiques images de l'île de Yakushima qui nous submergent... J'écoute celui de Berque comme une sorte de mode d'emploi de ce que le film expose.

→ Damien Faure, Milieu, DVD, aaa productions, 14€
→ Damien Faure, West Papua, coffret DVD + CD de Ravi Shardja (Xavier Roux), aaa productions, 53€
→ Lien du film Milieu entier: vimeo.com/cedricjouan/milieu (mot de passe sur simple demande à cedricjouan@gmail.com)
→ Cinéconcert A Page of Madness de T. Kinugasa (Japon,1926) par le groupe GOL avec Ravi Shardja, Jean-Marcel Busson, Samon Takahashi, le 6 décembre 2016 au cinéma Le Méliès, Montreuil, Semaine du Bizarre

lundi 21 novembre 2016

Faut-il se réjouir de la fermeture d'un site comme What.cd ?


Jeudi dernier, la Gendarmerie Nationale, plus précisément les militaires du centre de lutte contre les criminalités numériques (C3N), a saisi 12 serveurs du tracker torrent privé What.cd chez l'hébergeur de sites OVH à Lille et Gravelines, ainsi qu’une machine chez Free, sur plainte de la Sacem. En page d'accueil, What.cd annonce avoir fermé définitivement et ne jamais revenir sous sa forme initiale. Notez l'ambiguïté ! Le site nie pourtant que sa base de données ait été saisie, mais que l'intégralité a été effacée, y compris la liste des utilisateurs. Le site pirate comptabilisait plus de 2,6 millions de torrents regroupant 1 050 000 albums de 860 000 artistes. Sur sa page FaceBook, le producteur Jacques Oger se demande s'il faut se plaindre de cette fermeture ?


Le manque à gagner des producteurs n'est pas si évident.
1. D'abord parce que la plupart des jeunes sont abonnés à des plateformes comme Deezer ou Spotify qui leur offrent légalement un choix incroyable de disques qu'ils n'auraient pu acquérir avec leurs minces revenus, d'autres vont sur YouTube & Co qui ont passé des accords avec la Sacem qui ne profitent qu'aux majors et nullement aux artistes. Cela pose aussi la question du prix du disque. Par exemple, les intermédiaires trop gourmands sont en train de tuer le retour du vinyle.
2. Les sites illégaux comme What.cd sont des encyclopédies vivantes (pour What.cd c'est plutôt mort !) qui permettent de trouver des disques qui ont disparu de l'offre légale, dont les producteurs ou les distributeurs ont fait faillite, etc. Grâce à ces sites, certaines œuvres sont sauvées de l'oubli, réhabilitées... Ce sont des médiathèques incomparables pour un chercheur. Discogs, site marchand spéculatif, rassemble quantité d'informations, mais sans une note de musique.
3. Les disques que nous produisons, petits indépendants d'œuvres de niche, sont rarement piratés. C'est le mainstream des majors qui en souffre essentiellement, ceux-là-mêmes qui ont en douce assassiné le disque en favorisant la dématérialisation des supports parce que cela leur permettait des compressions de personnel et la suppression des stocks...
4. Si nous voulons vendre des supports matériels, fabriquons des objets incopiables en soignant le graphisme et tout ce qui n'est pas directement la musique, comme le font par exemple le label nato ou le Surnatural Orchestra. Le disque est un support, l'album est un objet, ce n'est pas la musique.

Le label GRRR que je dirige depuis 1975 a choisi d'offrir 138 heures d'inédits en écoute et téléchargement gratuits, multipliant ses auditeurs et élargissant son audience aux confins de la planète. Ce ne sont que des mp3, un format qui formate hélas gravement les oreilles des auditeurs. Les vinyles et CD sont toujours en vente sur le site, distribués en France par Orkhêstra et Les Allumés du Jazz, mais c'est à l'étranger, essentiellement aux USA et Japon, que nous en vendons. La plupart des musiciens écoulent efficacement leurs disques à la fin des concerts, mais les ventes ont considérablement chuté pour tout le monde. Je tiens à préciser que, perfectionniste, j'ai très rarement gagné de l'argent avec la production discographique. À de rares exceptions près, j'en aurai plutôt perdu. Aujourd'hui comme hier, hors show-biz le disque est avant tout un outil de communication.

Le système de la licence globale ayant été repoussé par les sociétés d'auteurs et l'État, des accords ont été passés avec de gros acteurs du marché comme Universal au détriment des artistes et des petits producteurs indépendants. Les auditeurs, qui ont toujours copié les disques, ont été criminalisés. Comme dans tous les secteurs de l'économie, l'État entretient un flou qui n'a rien d'artistique pour ne pas débattre honnêtement de ce qui est en jeu. D'un côté les majors voudraient se débarrasser des sociétés d'auteurs, privant les ayant-droits de leurs revenus ou les tenant à leur merci, et d'un autre côté ces sociétés privées continuent à privilégier les gros acteurs qui rapportent (la Sacem touche, par exemple, environ 18% en moyenne de ses perceptions), condamnant trop souvent les petits à réclamer leur dû s'ils en ont le courage et l'opiniâtreté. Le secrétaire général de la Sacem, David El Sayegh, évalue le préjudice causé par What.cd à plus de 40 millions d’euros pour les créateurs qu'elle représente, mais sa fermeture rapportera-t-elle le moindre kopek ? La fermeture de MegaUpload n'a rien changé au piratage. Le site What.cd était apparu après la fermeture de Oink. On peut prévoir que naîtra d'ici peu un nouveau site qui protégera ses serveurs dans quelque paradis informatique à l'instar des paradis fiscaux dont le Capital a le secret. L'État, ici sous pression des sociétés d'auteur, a trois métros de retard. On l'a vu avec Hadopi qui se polarise sur l'échange de fichiers PeerToPeer tandis que les internautes sont passés au streaming.
Nombreuses questions soulevées ici mériteraient un débat ouvert, car comme partout l'ignorance et le story-telling font les choux gras du Capital.

vendredi 18 novembre 2016

Bribes 4 ou la contradiction unanime


J'ai d'abord pensé que Bribes 4 était au baloche ce qu'Albert Ayler était à la musique militaire. C'est le presqu'ensemble qui m'a ensuite séduit, très loin des unanimités du rock progressif ! La batterie exubérante de Yann Joussein sert de papier millimétré au duo d'origine, le saxophoniste Geoffroy Gesser et le pianiste-claviériste Romain Clerc-Renaud jouant des syncopes comme les enfants qui font semblant de s'évanouir.


Les effets électroniques de Joussein font glisser le timbre de l'orchestre vers une électroacoustique moderne tandis que la voix délicate ou trafiquée de la Suédoise Isabel Sörling popise le free jazz des improvisateurs dont les compositions semblent autant inspirées par la chanson française que par le soft power américain. Ici ou là la réverbération souligne les perspectives en créant des espaces dramatiques. Sur scène ils travaillent autant la lumière que le son. Bribes 4 ne craignent jamais d'être à contre-courant, leurs voix contradictoires constituant une musique homogène aussi héroïque que révoltée.

→ Bribes 4, CD, Coax Records, 12€
N.B.: L'extrait vidéo est chouette, mais il ne réfléchit pas l'énergie protéiforme du quartet...

jeudi 17 novembre 2016

Leonard Cohen n'est que l'interprète de The Partisan


Ces jours-ci, j’ai lu ou entendu que Leonard Cohen était l’auteur de The Partisan. Il n’en est pourtant que le formidable interprète, se l'appropriant magistralement.
La Complainte du partisan est une chanson écrite à Londres en 1943 par Emmanuel d'Astier de La Vigerie, dit Bernard sous la Résistance, et Anna Marly en a composé la musique. L'adaptation anglaise est du New-Yorkais Hy Zaret.
Si vous souhaitez écouter une version proche de l’originale, jadis chantée par l'auteur, les Compagnons de la Chanson ou Mouloudji, le compositeur et pianiste anglais Tony Hymas l'a arrangée pour l’album Chroniques de résistance publié par le label nato. Sur le CD comme sur scène, ma fille Elsa la chante parmi sept autres chansons, accompagnée par Tony Hymas, François Corneloup, le Trio Journal Intime et Peter Hennig (les siffleurs sont Elsa Birgé, François Corneloup, Thierry Mazaud et Frédéric Pierrot).



Anna Marly (photo), née à Pétrograd en Russie en 1917 et décédée à Palmer en Alaska en 2006, à qui l’on doit aussi la musique du Chant des Partisans dont elle a écrit les paroles en russe et qu’ont adaptées Maurice Druon et Joseph Kessel, s’était engagée en 1941 comme cantinière au quartier général des Forces Françaises Libres du Carlton Garden à Londres. Dans le superbe livret nato de 152 pages, il est précisé qu’Emmanuel d'Astier de La Vigerie était alors journaliste, membre des Mouvements unis de la Résistance. La chanson, devenue populaire en 1950, figurait dans le recueil The People’s Songbook. C’est là que le jeune Leonard Cohen la découvrit alors qu’il participait à un camp de jeunesse. « Une idée curieuse s’est un jour formée en moi, je me suis dit que les nazis avaient été renversés par la musique ».

Au fur et à mesure que le temps passait, la voix de Leonard Cohen descendait dans le grave. Rien d'étonnant donc à ce qu'il touche le fond du timbre avec son dernier album, You Want It Darker, annonçant sa fin prochaine. La messe est dite, aussi je conseille à ceux qui n'en possèdent aucun More Best Of où son art est au firmament. The Partisan n'y figure pas, mais il rassemble Everybody Knows, I'm Your Man, Take This Waltz, Tower of Song, Anthem, Democracy, The Future, Closing Time, Dance Me To The End of Love, Suzanne, Hallelujah, Never Any Good, The Great Event.

→ Tony Hymas, Chroniques de résistance, CD nato, dist. L'autre distribution, 15€
→ Leonard Cohen, More Best Of, Colombia, 10€

mercredi 16 novembre 2016

Moins incisif


Je déprime très rarement, mais parfois un réseau d'émotions me pousse à une tristesse qui m'envahit sans désir de la vaincre. Pour en arriver à cet état il faut que les attaques se portent sur plusieurs fronts, sans que j'en sois forcément la cible. Quantité d'évènements sont susceptibles de m'affecter, de la compassion individuelle jusqu'à l'état du monde. Les défenses immunitaires affaiblies, le risque est de tomber malade.
Moment mal choisi, car je dois subir une grosse opération dentaire en fin d'après-midi. Cette intervention qui s'étalera sur plusieurs mois n'est peut-être pas étrangère au blues qui m'envahit. La perte d'une incisive est certainement symbolique. Comment mordre sans ? Grrr ! Lorsque j'étais en neuvième, l'équivalent du CE2, trois garçons plus âgés m'avaient renversé accidentellement dans la cour de récréation. La dent cassée que le Docteur Lessault avait remplacée lorsque j'atteins 22 ans avait tenu une trentaine d'années, mais le dentiste suivant avait mal rebouché le conduit et une infection récurrente m'oblige à ajouter un nouvel implant au centre de ma mâchoire supérieure. L'opération est compliquée. La perspective de la greffe osseuse ne m'enchante guère, mais je n'ai pas le choix et je vais devoir porter un appareil en attendant la cicatrisation. J'ai la chance de posséder de magnifiques exostoses où la chirurgienne va pouvoir puiser la matière première.
Cela n'explique pas tout. Demain j'aurai probablement déjà évacué ma peine. Pessimiste gai, je brûle d'un soleil intérieur qu'il faut tout de même ranimer de temps en temps. J'ai ajouté cette phrase pour n'inquiéter personne, surtout après avoir choisi ce Saint Jérôme du Caravagge photographié Galerie Borghese pour illustrer mon article, icône d'ailleurs très positive...

mardi 15 novembre 2016

Peirani et Wollny en Tandem


Si l'accordéoniste Vincent Peirani et le pianiste Michael Wollny ont glissé progressivement vers le jazz, leur album en duo, Tandem, montre qu'ils sont tous deux, avant tout, des musiciens classiques. Le swing qu'ils ont apprivoisé, la chanson qu'ils ont accompagnée et leur ouverture d'esprit leur permettent de jouer l'Adagio pour cordes de Samuel Barber, Hunter de Björk, Vignette de Gary Peacock, Fourth of July de Sufjan Stevens, Travesuras de Tomás Gubitsch, Song Yet Untitled de leur collègue Andreas Schaerer, avec un naturel et une précision exceptionnelles, tout en s'appropriant chacune de ces icônes. Cet éclectisme auquel s'ajoutent leurs compositions personnelles développe autant de facettes d'un même engagement à livrer avec une extrême sincérité les univers variés qu'ils déploient. D'une plage à l'autre, le cristal réfléchit tristesse ou gaité, excitation ou retenue, avec une élégance occultant l'extrême virtuosité des deux jeunes musiciens. L'entente est telle que l'on en oublie l'origine de chaque pièce pour ne considérer que l'ensemble comme une suite qui coule de source, une suite lyrique où les deux instruments qu'on dit complets forment un orchestre de cordes, cuivres et percussion virtuels. Tandem est l'un de leurs plus beaux albums parce qu'il aborde l'éventail de leurs répertoires en assumant leurs amours de jeunesse comme origine de toutes leurs aventures. C'est ce que l'on appelle généralement la maturité.

→ Vincent Peirani & Michael Wollny, Tandem, The ACT Company, CD 17,50€

lundi 14 novembre 2016

Guillaume Perret, l'homme-orchestre à la sax machine


Le saxophoniste Guillaume Perret entend son nouvel album, Free, comme une musique de film tandis qu'il m'apparaît plutôt comme un dance-floor hirsute dans une jungle de synthèse. Armé de son ténor et d'un puzzle d'effets qu'il contrôle en temps réel, Perret joue des boucles pour constituer un orchestre à lui tout seul. Pour le disque il a enregistré de longues prises où les pistes s'empilent, quitte à les découper ensuite pour recomposer ses paysages imaginaires. C'est dans ce montage que la référence cinématographique s'impose, méthode que nous utilisions dans les années 70 avec Un Drame Musical Instantané lorsque nous improvisions des pièces qui faisaient rarement moins de trente minutes. Je m'efforçais ensuite de respecter la chronologie tout en pratiquant quelques ellipses. C'est ainsi que l'album des Poisons (d'une durée de 24 heures) fut réalisé ! Nous construisions à trois des récits dramatiques là où Perret échafaude seul des rythmes entraînants sur lesquels il hurle sa rage mélodique dans une spirale de derviche tourneur.


Si les références nord-américaines et caraïbiennes s'enchaînent, le jazz offre avant tout la liberté de l'improvisation ! Les loops poussent à la techno et à la transe, un jeu très mâle qui ne fait pas dans la dentelle, propre à exciter les deux sexes en butte à s'éclater. Les titres ne sont pas équivoques, c'est du hard ! Walk, Heavy Dance, Pilgrim, Cosmonaut, She's Got Rhythm montrent à la fois le besoin d'avancer et de découvrir... S'il marche sur le fil, Perret doit sans cesse retrouver l'équilibre sans écraser le blindage.


Les pédales d'effets donnent un son analogique aux transformations sonores que Perret fait subir à son ténor pour fabriquer nappes, chorus distordus, basses, percussions et jungle animale. Les boucles donnent la couleur raide des boîtes aux rythmes tandis que les couches de sax se répondent en se dandinant avec lyrisme. Je suis curieux d'entendre le processus à l'œuvre lors du concert de jeudi prochain 17 novembre au Café de la Danse, car sur le disque il attaque souvent les morceaux alors que le mille-feuilles est déjà précuit, travail de composition quasi symphonique dont l'électricité est le moteur.

→ Guillaume Perret, Free, Kakoum Records/Harmonia Mundi