Jean-Jacques Birgé

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vendredi 18 avril 2014

Vol en impesanteur et en musique

...
Nous sommes redescendus sur Terre ! 18 minutes 26 secondes sur le plancher des vaches contre 30 fois 25 secondes en état d'impesanteur pour Pierre Senges lors de son vol parabolique à bord de l'Airbus Zéro-G... Il était temps de mettre en ligne la rencontre littéraire et musicale réalisée avec l'écrivain le 23 mars dernier. Une partie de plaisir. Pour Remarques faites (ou subies) la tête en bas j'avais choisi des instruments appropriés au récit de l'expérience, ils se révélèrent symboliquement chroniques. La pomme d'Isaac Newton abrite un de mes plus beaux carillons, les billes qui tournent dans le bendir sont autant de planètes d'un système héliocentrique, mon clavier délivre des sons atmosphériques, les leds du Tenori-on représentent des galaxies lumineuses ou des mouvements gravitationnels, la baudruche n'est rien d'autre qu'un ballon, quant à la trompette à anche et la flûte en PVC repliée sur elle-même elles figurent mon idée de la machine aéronautique !


Comme je m'étais vêtu de ma salopette orange fluo en toile de parachute, l'équipe de l'Observatoire de l'Espace du CNES fournit à Pierre Senges la tenue officielle des vols Zéro-G. Nous avions été précédés des élucubrations de Grand Magasin en contact permanent avec une vraie Madame Fusée, suivis du trio Laborintus interprétant Bonjour comment ça va ? de Luc Ferrari pour clarinette basse, violoncelle et harpe, et d'une conférence hilarante de Frédéric Ferrer sur le sujet extrêmement sérieux de l'avenir limité de notre planète impliquant de trouver une autre où aller nous poser ! Plutôt dans l'après-midi j'avais révisé mon sujet grâce à la présentation du travail de la chorégraphe Kitsou Dubois. Le violoncelliste Didier Petit tenait le rôle de Monsieur Loyal de ce quatrième Festival Sidération dont le thème était cette année "Obsessions et fascinations" tandis que Sonia Cruchon, perchée au fond de la salle, nous immortalisait le temps que durera le système qui nous permet de vous envoyer ces réflexions de l'espace...

jeudi 17 avril 2014

Othello d'Orson Welles, au cinéma le 23 avril dans une version restaurée inédite


Si l'on me demandait ce qu'est le cinéma je montrerais sans hésiter l'Othello d'Orson Welles. Nul autre ne sait aussi bien exposer le travail d'illusionniste qu'exige le cinématographe, les sacrifices qu'il exige, la passion qu'il engendre. Après S.M. Eisenstein, Orson Welles est le maître du montage, art de l'ellipse et sens du rythme, et Othello (The Tragedy of Othello: The Moor of Venice) ne compte pas moins de 2000 plans ! Au premier abord je suis subjugué par la beauté de la lumière, la photographie noir et blanc magnifiant les décors d'Alexandre Trauner et les lieux naturels avec lesquels Welles est obligé de jongler.


Réalisé sur quatre ans, de 1948 à 1952, tant les difficultés économiques furent terribles, le film n'existe que grâce à la vision intérieure de son auteur. Dans Filming Othello, indispensable documentaire qu'il réalise en 1978 sur son chef d'œuvre, Welles raconte : "Iago sort de l'église de Torcello - une île du lagon vénitien - pour entrer dans une citerne portugaise de la côte africaine. Il a traversé le monde et a changé de continent en plein milieu d'une phrase. Dans Othello, cela arrive tout le temps. Un escalier toscan se conjugue avec un rempart marocain pour constituer un lieu unique. Rodrigo frappe Cassio à Mazagan et Cassio lui rend son coup à Orvieto, à mille lieues de là. Les morceaux du puzzle étaient séparés non par de simples espaces mais par des coupures dans le temps ; rien n'était continu, je n'avais pas de script-girl. Il n'y avait pas de moyen de rassembler les images du puzzle, sauf dans ma tête..." Il tourne au Maroc dans la forteresse de Mogador (aujourd'hui Essaouira), à Safi, Agadir et dans cinq endroits en Italie dont Venise évidemment, Rome, Pérouse et Viterbe. Les costumes n'arrivant pas, faute d'un producteur en faillite, il tourne une scène dans les bains turcs avec des serviettes sur la tête et des plans au-dessus de la ceinture. Il cadre serré pour donner l'impression de foule. Ce sont d'abord les sublimes images inspirées par les tableaux de Carpaccio qui nous impressionnent.


La copie restaurée que sort Carlotta est magnifique, même si elle est en partie controversée, probablement avec raison, par le spécialiste Jonathan Rosenbaum. La nécessité de rendre la bande-son compréhensible trahit entre autres certains passages musicaux composés par Angelo Francesco Lavagnino. De sordides histoires de droits interdisent la comparaison avec la version historique qui valut au film la Palme d'or au Festival de Cannes, la troisième fille du réalisateur, Beatrice Welles-Smith, bloquant également Filming Othello (visible sur le Net !) où le couple de comédiens Michael McLiammoir (extraordinaire Iago) et Hilton Edwards (Brabantio, père de Desdemona) participent aux commentaires.


Passé l'inventivité de chaque plan, conçu dramatiquement pour en faire un véritable thriller, je finis par m'intéresser à la tragédie de Shakespeare. Les femmes y tiennent des rôles purs quand les hommes sont vils, veules et pitoyables. Le machisme aveugle d'Othello le jette dans les bras du manipulateur pervers Iago. La jalousie du serviteur, probablement dictée par son racisme envers le Maure, se propage au chef de guerre, être simple et impulsif, incapable de transposer la stratégie militaire aux affaires du cœur. Nul sentiment de culpabilité chrétienne n'encombre son déchirement. La mort encadre le film.

mercredi 16 avril 2014

Birgé Hôtel, 1998


Numérisation des archives. Des dizaines de photographies sont publiées au compte-gouttes sur la page FaceBook d'Un Drame Musical Instantané. De nouvelles bandes magnétiques font sans cesse leur apparition sur le site drame.org, déjà 112 heures gratuites en écoute et téléchargement, réparties en 56 albums inédits (voir le catalogue complet).
En 1998 je bénéficiai d'une carte blanche aux Instants Chavirés de Montreuil. Birgé Hôtel était composé le premier soir d'improvisations musicales avec le trompettiste Bernard Vitet, le guitariste Philippe Deschepper et le batteur Steve Arguëlles sur des textes d'Alain Monvoisin. Lui ayant commandé quatre ans auparavant les dialogues de l'exposition Il était une fois la fête foraine, j'avais envie de l'entendre dans un registre littéraire différent de celui des bonimenteurs et des barons de la foire ! C'est aussi un témoignage de la dernière période en public de mon camarade Bernard Vitet. L'année suivante Arguëlles, qui remplaçait au pied levé Jacques Thollot initialement prévu et hospitalisé, participerait à l'album Machiavel avec Benoît Delbecq. J'avais laissé l'enregistrement du 12 mars de côté, car la batterie est sous-mixée, probablement parce qu'elle n'est pas reprise par les micros de la sono. C'eut été dommage. Philippe Deschepper fera ensuite partie de la dernière mouture d'Un Drame Musical Instantané avec Vitet et DJ Nem. Le Drame sera par ailleurs reformé en décembre prochain avec, entre autres, Hélène Sage et Francis Gorgé...
Le lendemain 13 mars c'était au tour d'un duo avec l'écrivain Michel Houellebecq suivi d'un quartet avec l'altiste Jean-François Vrod, de la contrebassiste Hélène Labarrière et du batteur Gérard Siracusa. Je n'ai pas publié la version live de Établissement d'un ciel d'alternance, moins bonne techniquement que le CD enregistré en 1996 avec Houellebecq et publié en 2006, mais la seconde partie, purement instrumentale, est tout à fait passionnante. Je joue rarement avec une section rythmique (relativement) traditionnelle et c'est la seule fois où je collaborai sur scène avec Vrod qui doublait au violon ténor. J'avais demandé à Siracusa d'apporter seulement des instruments de percussion et, têtu, il n'était venu qu'avec sa batterie ! Hélène Labarrière était, avec Agnès Desnos qui s'occupait des lumières, la seule fille de l'équipée, et sa basse fit merveille comme on pouvait s'y attendre. En fin de soirée, Vitet et Michel Houellebecq rejoignirent l'orchestre.
Pour illustrer le projet Birgé Hôtel je me suis souvenu du fabuleux et mythique Hôtel Atlanta à Bangkok dont j'avais pris quelques clichés, conservé dans son jus des années 50, un peu comme moi certains jours ! Deux longues suites et sept autres chambres structurent cet album de 3h15...

mardi 15 avril 2014

36 rue Vivienne


Je revenais de la Médecine du Travail rue Notre-Dame-des-Victoires. Apte. Déclaré apte. Apte à quoi ? Au travail. Quelle farce ! Je ne m'arrête jamais, j'y carbure. Même mon audiogramme est nickel chrome, comme si mes oreilles étaient toutes neuves. Encore une illusion. Comme le quartier. Centre lifté, débarrassé de son passé populaire. Les grands boulevards n'ont pourtant pas tant changé, si ce n'est les baraques installées coude à coude comme un jour de marché. On y vendait des pralines, on tirait sur des ours animés, ça faisait peur, les boniments des camelots se succédaient comme des pièces de musique... On contournait soigneusement les vespasiennes à cause de l'odeur acre et des mouillettes dégueulasses qui y trempaient... Durant mes premières cinq années j'habitais au 36 rue Vivienne. Sur chaque bout de trottoir s'inscrit un souvenir comme des empreintes de stars sur le Walk of Fame de mon enfance. La boutique à la vitrine entièrement fluo. Le cinéma d'en face. Passage du Panorama, un faux chien terrorisait ma sœur Agnès. À l'autre bout j'ai acheté ma première Dinky Toys, un camion porteur pour quatre voitures. Je recevais dix centimes en revenant du boulanger, "s'il-vous-plaît un pain moulé pas trop cuit !"


Tout est remonté lorsque j'ai vu le panneau de la rue Vivienne accroché à la façade de la BNP flambant neuve. Pas un, mais deux panneaux, l'un au-dessus de l'autre, deux styles, deux époques, le plus récent au look rétro, l'autre en métal ou plastique reproduisant la plaque émaillée originale disparue. Vendue à Drouot qui est deux pas ? Volée par des collectionneurs ? Remplacée pour raison d'État, entendre au profit d'un cousin qui aurait monté sa petite usine pour couvrir l'arrondissement ?


J'allais seul à l'école de l'autre côté de la Place de la Bourse. Il fallait la traverser. Aller. Retour. Je n'avais que cinq ans. Je prenais la main d'un monsieur pour traverser. Je la lui lâchais sur l'autre trottoir. Au-dessus de la porte de mon école maternelle flottait un drapeau bleu blanc rouge. Plus tard je renverrai le bleu au ciel et le blanc à l'absence, lui substituant le noir en ne conservant que le rouge. En 1958 les cars de CRS avaient envahi la Place devant le Palais Brongniart, mais c'était la guerre d'Algérie. Leur présence militaire affichait le racisme ambiant. Trente ans plus tard j'enregistrerai dans la corbeille pour sonoriser le film L'argent de Marcel L'Herbier avec Un drame musical instantané. Je l'ai retrouvé. Trois heures et quart en trio ! L'arnaque décrite par Zola se perpétue aujourd'hui. Ce n'est plus là que cela se passe, mais la Bourse reste l'art de voler aux petits porteurs. Je reprends la route vers l'Opéra, mais cette fois je trace vers Ace faire mes emplettes coréennes.

lundi 14 avril 2014

L'interprétation des rêves ce soir à La Java


Le chiffre 7 revient trop souvent ? Vous vous souvenez de votre naissance ? Quand avez-vous été poursuivi pour la dernière fois ? Avez-vous peur des lions ? Vous êtes-vous jamais promenés dans un tableau ? Chantez-vous pour vous endormir ? N'avez-vous jamais traversé le miroir ? Les morts reviennent-ils parfois ? Pensez-vous pouvoir remettre le compteur à zéro ? Comment vous débarrasser d'un cauchemar obsédant ? Comptez-vous les moutons ? Comment pouvez-vous vous souvenir d'autant de détails ? Vous ne rêvez jamais ? Si vous désirez tout savoir, ce soir à 20h30 l'orchestre répondra en musique aux questions les plus intimes !
Alexandra Grimal (sax soprano et ténor), Antonin-Tri Hoang (sax alto et clarinette basse), Fanny Lasfargues (basse électro-acoustique), Edward Perraud (batterie et électronique) et moi-même (clavier, Tenori-on, trompette à anche, etc.) improviserons également les rêves de quelques spectateurs !
Une première version de Rêves et cauchemars avait été enregistrée en trio au Triton par Messieurs Birgé, Hoang et Perraud en mars 2013. Un an a passé. Mesdemoiselles Grimal et Lasfargues se joignent à eux pour cette nouvelle aventure dans les méandres de l'inconscient.

Rêves et cauchemars, concert organisé par les Disques Futura et Marge dans le cadre de la programmation mensuelle Jazz à LA JAVA, 105 rue du Faubourg-du-Temple 75010 Paris, 01 42 02 20 52 (Mo Belleville & Goncourt, Bus 46 & 75, Noctilien Belleville, Vélib 116 boulevard de Belleville & 2 rue du Buisson-Saint-Louis) - Entrées : 10 € & 7 € (en montrant la photo de l'évènement, également étudiants, chômeurs, parents ou amis des musiciens programmés, personnes âgées)...

vendredi 11 avril 2014

Brut de répondeur


En 1977 l'usage du répondeur téléphonique était peu répandu en France. Les premiers messages enregistrés sur le répondeur Sanyo rapporté des USA par Luc Barnier montrent comment les interlocuteurs, déstabilisés par la machine, sont dans l'obligation de l'apprivoiser.
L'ensemble, sauvé grâce au système d'enregistrement sur cassettes audio, une en boucle pour les annonces, l'autre de 30 ou 45 minutes pour les messages laissés, constitue un cut-up dramatique d'une force incroyable. En quelques secondes, parfois quelques minutes, la nécessité d'aller à l'essentiel provoque des saynètes documentaires produisant l'effet de la fiction. Certaines sont énigmatiques, d'autres triviales, de temps en temps un concert intime crée une pause...
À se confier seul dans l'urgence face à une machine sans état d'âme émerge la profondeur analytique. Que l'on identifie les voix n'a pas d'importance, sauf pour ceux qui connaissaient les nombreux disparus qui nous manquent cruellement. Le ton de la voix, un silence, un rire forcé, une confidence... Le divan machine. L'usage généralisé ne permettrait plus aujourd'hui une telle franchise. La puissance évocatrice de cette collection fabuleuse de témoignages où les protagonistes sont livrés au miroir de la parole rappelle à la fois les paysages sociaux des radiophonies que je composais dès 1973, les confrontations godardiennes des Histoire(s) du cinéma et mon goût pour les pièces courtes et dramatiques qu'en musique on appelle vulgairement des morceaux. L'album Saynètes est en écoute et téléchargement gratuits.

jeudi 10 avril 2014

Albert Marcœur bricoleur du dimanche


Cela se passe en banlieue ou à la campagne, dans une ferme ou un petit pavillon de province. Albert Marcœur raconte la France profonde des Français moyens avec un sens de l'observation à la Jacques Tati. Tendrement il débusque le cocasse dans le quotidien. Une veste marron à petits carreaux habille son corps voûté de petit retraité. Ses soubresauts quasi parkinsoniens s'évanouissent lorsqu'il rythme une bourrée sur la table qui lui tient lieu de pupitre. Pendant que je me remémore la soirée d'hier organisée au Cirque Électrique, Porte des Lilas, dans le cadre du festival Sonic Protest, j'écoute son premier album sorti en 1974. Je l'avais acheté parce qu'on racontait qu'il était le Frank Zappa français. C'était aussi bête que de comparer Un Drame Musical Instantané avec l'Art Ensemble, les Residents ou John Zorn, mais faute de n'y rien comprendre les marchands ont recours aux comparaisons éclairs. Marcœur faisait rire les copains, ses chansons étaient simples comme bonjour, avec des rythmes marteaux et des mélodies tournevis. Ce mercredi est comme un dimanche. Marcœur est resté fidèle à ses premiers émois comme en amitié. Pour le spectacle intitulé "Si oui, oui. Sinon non." le Quatuor Béla l'entoure avec beaucoup d'affection, enveloppant les chansons parlées d'un délicat nuage de cordes frottées. Peu de quatuors à cordes oseraient faire les chœurs d'un tel farceur, même s'ils le font avec cœur et la retenue qu'impose leur statut classique, costumes gris sur chemises noires. Le spectacle est si léger qu'aucune grossièreté ne saurait déparer l'élégance de l'ensemble. On les aurait vêtus de joggings que le spectacle n'eut pas été différent. La grande classe !


En première partie, L'Œillère (Nicolas Gardrat) gratte sa guitare acoustique barbare comme une mitraillette. Ses accords parallèles rappellent la détermination de Charlemagne Palestine, mais les arpèges claqués nous amènent vers des pauses où les frêles harmoniques forcent les spectateurs du bar au silence. Lui succède le chanteur bruitiste Phil Minton au meilleur de sa forme, attrapant le moindre soupir du public pour le tordre jusqu'au cri, le faire sourire aux anges ou l'enfoncer dans l'enfer. Zapping vocal permanent, borborygmes en phylactères, l'histoire qu'il raconte est de l'ordre de l'abstrait, auto-portrait à la manière de Francis Bacon, aussi incontournable qu'insaisissable. Si la soirée dure quatre heures chaque partie est suffisamment courte pour que j'en arrive presque à oublier la dureté du bois des bancs. Je rentre à pied.

mercredi 9 avril 2014

De la matérialisation des rêves


Rien à voir avec le concert de lundi prochain, même si le titre pourrait le laisser penser...
À 40 ans je pensais que j'aurais pu m'arrêter. Idée présomptueuse, j'avais besoin de me rassurer, de braver le sort, de me prouver que j'étais encore capable de renaître. Nous avions fait la une de grands quotidiens, nous avions été joués à l'Opéra, et l'œuvre du Drame était déjà considérable. J'avais composé plus de 1000 pièces, été lauréat de prix internationaux, rencontré les artistes que j'estimais le plus au monde, j'avais l'impression que ma vie avait été bien remplie, avec raison. Je pouvais tout autant remettre mon titre en jeu et continuer à faire des choses que je ne savais pas faire. Quiconque a suivi un cursus universitaire traditionnel ne peut imaginer le sentiment d'usurpation des autodidactes. Il m'aura fallu encore une quinzaine d'années pour m'en débarrasser, grâce aux générations suivantes qui se fichaient bien du chemin pour apprécier l'aboutissement. Aujourd'hui le bilan pourrait être le même si je n'étais monstrueusement curieux, sentiment que j'ai appelé la nostalgie du futur.
Mais revenons à la photo que Horace prit à notre demande pour illustrer le roman-photo ornant l'intérieur de l'album Rideau ! d'Un Drame Musical Instantané paru en 1980, une sorte de jeu de l'oie ou de Monopoly où Pierre Boulez incarnait à nos yeux le nouvel académisme institutionnel, la musique du pouvoir. Nous avancions en plein fantasme quand, quelques années plus tard, la chorégraphe Karine Saporta nous proposa de composer la partition de Manèges, commande du GRCOP (Groupe de Recherche Chorégraphique de l'Opéra de Paris). La probabilité d'être joués à l'Opéra de Paris était aussi forte que lorsque nous rêvâmes de composer pour un orchestre symphonique et qu'Alain Durel et Yves Prin, qui était alors à la tête du Nouvel Orchestre de Radio France, nous commandèrent La Bourse et la vie ! Les répétitions à l'Opéra nous permirent de visiter le sublime édifice baroque construit par Charles Garnier, certes pas aussi profondément qu'avec l'extraordinaire virtualité de Google qui nous promène du toit jusqu'au lac souterrain avec des vues à 360°, mais suffisamment pour nous faire voyager dans le passé imaginé par tous les trois alors plongés dans les opéras du XXème siècle. De Mélisande à Salomé et Elektra, de Louise à Wozzeck et Lulu, certains fantômes ne cesseront pourtant jamais de me hanter !

mardi 8 avril 2014

Arnaque contre arnaque


Fin 2010 j'avais bien travaillé, ou plus exactement "gagné ma vie" car les artistes savent faire la différence entre travail et salaire (mes activités me prennent en effet 15 heures par jour, mais rares celles qui sont rétribuées !). J'en ai donc profité pour acheter une voiture neuve. Âgée de 25 ans l'Espace est partie direct à la casse. Ainsi après étude appliquée et quarante ans de bonne conduite, tant la presse que les vendeurs automobiles m'ont prescrit ma première voiture au diesel en insistant sur son caractère économique et écologique. Lancé en 2007, le label eco², toujours affiché sur le pare-brise arrière, était censé définir trois critères écologiques en termes de fabrication, d’usage avec les émissions de CO2 et de recyclage.
Dès la prise en main nous eûmes quelques doutes en sentant les émanations de gaz qui s'échappaient à l'allumage. Depuis, le discours écologique s'est inversé. Hier le journal Libération titrait "Sus au diesel" en détaillant les inconvénients meurtriers de cette source d'énergie. Nous qui étions fiers de moins polluer rejoignions la foule des criminels. Comme si les laboratoires découvraient soudainement l'existence des particules fines qui participent à mes crises d'asthme ! L'industrie automobile étant un lobby hyper-puissant prêt à tous les mensonges comme celui du tabac, comment discerner le vrai du faux ?
Les règles de santé s'affinent-elles ou le parc automobile étant arrivé à saturation il est profitable de le changer pour que les usagers soient obligés de racheter une nouvelle voiture ? On va interdire les cheminées à bois et les barbecues, mais on laisse les diverses industries polluer dans les grandes largeurs. On nous a fait le coup plus d'une fois : les ampoules économiques dix fois plus chères que les ordinaires se sont avérées encore plus toxiques, irrecyclables, et pas plus durables, les CD étaient censés être inusables et dynamiques, les ordinateurs deviennent incompatibles à vitesse V, les médicaments se révèlent dangereux lorsque se pointent les génériques sur le marché, etc., sans compter les haros sur la viande, le poisson, les fruits, les légumes selon les époques ! L'intoxication n'est pas seulement dans l'air que nous respirons, elle est aussi dans l'air du temps. Lorsque la population est entièrement équipée d'une machine l'industrie lance aussitôt un nouveau produit, incompatible avec les précédents qu'elle se déclare incapable de réparer. Pour la plupart des matériels les lois européennes fixent à cinq ans l'obligation pour un constructeur de fournir les pièces de rechange ! De qui se moque-t-on ?
Comme l'obsolescence programmée la réglementation de nouvelles normes est affaire de marketing planifié de longue date. Où se situe l'arnaque ? Lorsque l'on m'a vendu mon véhicule au diesel écologique ou lorsque l'on m'intime l'ordre de revenir à l'essence ? Il est à craindre que les deux soient vrais. L'industrie automobile formate nos vies en façonnant nos villes et nos campagnes. Le bitume et le ciment sont les rois du pétrole. La nature dont nous faisions partie disparaît peu à peu. En privilégiant le véhicule individuel et la route à tout autre moyen de locomotion collectif le lobby automobile influe sur nos us et coutumes, sur nos manières de penser et d'être ensemble. On nous interdira le purin d'ortie, de planter des graines d'espèces rares ou de se faire griller un poulet à la broche dans son jardin, pendant que l'on nous fera changer encore combien de fois de polluant pour voyager ? On apprendra bientôt à la une des journaux comment le solaire, l'électricité ou les éoliennes n'ont pas que des avantages... Une seule solution, laisser le plus souvent sa voiture au garage et pour être certain de ne pas aller respirer les émanations toxiques des autres en pédalant dans le brouillard, rester chez soi, et pourquoi pas, s'enfermer dans sa bagnole, car il faut bien trouver un moyen de la rentabiliser en la recyclant...

lundi 7 avril 2014

Rêves et cauchemars, lundi 14 avril à La Java


J'ai demandé à chaque membre de l'orchestre de raconter deux rêves qui les ont particulièrement marqués. L'orchestre interprétera ensuite librement ces fantaisies ou drames qui en disent long sur notre art tant il est intimement lié à nos vies. La salle historique de La Java se prête merveilleusement à ces retours vertigineux dans le passé qui façonnent notre avenir. Lundi 14 avril à 20 h 30 Alexandra Grimal (sax soprano et ténor), Antonin-Tri Hoang (sax alto et clarinette basse), Fanny Lasfargues (basse électro-acoustique), Edward Perraud (batterie et électronique) et moi-même (clavier et divers) y improviserons également les rêves de quelques spectateurs !

Merci à Gérard Terronès et aux Disques Futura et Marge de nous inviter dans le cadre de sa programmation mensuelle Jazz à la Java, 105 rue du Faubourg-du-Temple 75010 Paris, 01 42 02 20 52 (Mo Belleville & Goncourt, Bus 46 & 75, Noctilien Belleville, Vélib 116 boulevard de Belleville & 2 rue du Buisson-Saint-Louis) - Entrées : 10 € & 7 € - Préventes disponibles sur Digitick & Fnac

BIRGÉ / GRIMAL / HOANG / LASFARGUES / PERRAUD "Rêves et cauchemars"

N.B.: détail d'importance - l'entrée est "gratuite (un petit verre au bar est apprécié) pour tous les musiciens (quels que soient leurs styles et leurs origines), ainsi que pour tous les acteurs du jazz reconnus (médias divers, journalistes spécialisés, organisateurs de concerts, festivals, jazz clubs, producteurs de disques, techniciens...)."
Sinon 7 euros (au lieu de 10) en montrant un des mails ou la photo de l'évènement...
Pour les photographes et vidéastes, Terronès est plus exigeant. Condition : laisser utiliser aux musiciens, à la Java ou lui une photo ou une copie du film... Il se trompe toujours sur l'expression "libre de droits", il s'agit seulement des blogs persos, pas de la donner aux journaux sans qu'ils rétribuent le photographe...

vendredi 4 avril 2014

La musique des archives de la planète


Pourquoi ma photographie d'une bobine de film posée sur la moquette rouge de la chambre rose fait-elle irrémédiablement penser à Méliès ? Il ne suffit pas que le vieil objectif, posé comme si de rien pour camoufler un larcin, rappelle l'obus du Voyage dans la lune. Savoir lire les lignes du dessin transformerait-il n'importe quel cinéphile en cartomancien ? À ce jeu le passé se devine mieux que l'avenir. Les archives révèlent les intentions des explorateurs. L'enregistrement des preuves sont les signes d'un destin prévu de longue date. Un coup de dés jamais n'abolira le hasard. Tiens, j'ai justement proposé de reprendre le titre de Mallarmé pour une éventuelle série de concerts servis sur le plateau de la rentrée. À suivre. L'oracle pourrait livrer ses partitions. Je parle à demi-mot, il faut creuser toujours plus profondément. Plus tard on dira que tout avait été dit.
Le grenier a donc recraché de nouveaux trésors. Cette fois quatre bandes originales de films, réalisés par Jocelyne Leclercq pour la Cinémathèque Albert Kahn, dont j'avais composé la musique entre 1986 et 1990. L'accordéoniste Michèle Buirette a cosigné le premier, Paris 09-31, archives de Paris filmé par les opérateurs Lumière qu'envoyait par le monde le banquier philanthrope. Bunraku, Shōwa Tennō et Deux fêtes au pays des Kami forment un triptyque japonais. Lorsque j'appris que toute l'ambassade serait présente à l'inauguration je craignis tout à coup que mes japonaiseries leur paraissent insultantes. Jocelyne et son compagnon et monteur Robert Weiss m'expliquèrent que mes intentions étaient restées abstraites pour le public japonais. En somme je fus sauvé par mon imagination ! Ma grand-mère m'ayant raconté notre cousinage maurimonastérien avec Albert Kahn je me souviens que Mademoiselle Beausoleil, directrice du Musée où figuraient les archives de la planète, m'appelait l'héritier. La famille ne possédait pas que des philanthropes puisque Marcel Bloch-Dassault créchait sur l'une de ses branches. Nous figurions la pauvre, révélation rassurante pour l'enfant que j'étais déjà.
Ma numérisation quasi systématique des bandes magnétiques en passe de disparition offrit d'autres surprises. Ainsi cette semaine je découvre et mets aussitôt en ligne un dialogue avec Bernard Vitet où nous posions pour France Musique en 1977 les principes d'Un Drame Musical Instantané moins d'un an après sa fondation (index 35). Un trio avec Francis Gorgé et Hélène Sage (index 11), la musique d'un audiovisuel de Michel Séméniako et Marie-Jésus Diaz composée en duo avec Hélène (index 17), le long jingle pour les représentations de L'homme à la caméra à Déjazet sur Radio Nova (index 32), l'annonce de l'émission USA le complot pour France Musique (index 33), le générique de ma série Improvisation Mode d'emploi pour France Culture (index 34) ferment le ban. Cette jolie moisson est couronnée par Les archives de la planète, filmographie partielle de mon apport musical aux inestimables documents cinématographiques conservés à Boulogne-Billancourt puisque j'y œuvrai pendant 20 ans de 1984 à 2004... En écoute et téléchargement gratuits.

jeudi 3 avril 2014

Magnitude 7.4


Depuis Santiago du Chili Françoise m'envoie quelques notes sur les films qu'elle a vus au festival auquel participait Baiser d'encre, son dernier long métrage (gros succès, mais ça c'est une autre histoire). Je me mets aussitôt en quête et projette Gabrielle, le nouveau film de Louise Archambault. C'est en effet un beau film. Une chorale constituée de handicapés mentaux répète en vue d'un concert où elle doit accompagner Robert Charlebois. La différence ou son absence est le sujet de ce tendre film québequois qui met en scène les émois de l'adolescence. La magie cinématographique doit beaucoup aux acteurs dont on ne sait s'ils sont sortis d'un documentaire ou entrés dans la fiction. Ce genre de film passe souvent inaperçu lors de l'exploitation en salles. Dommage ! La critique préfère nous bourrer le mou avec les attractions foraines et des histoires sordides. Heureusement des comédies comme Les Garçons et Guillaume, à table ! ou 9 mois ferme trouvent grâce aux yeux du public et de la profession. Succès mérité. Mais combien de petites merveilles passent à l'as faute d'un budget promo conséquent !?
Le festival est terminé. Sur la Cordillère des Andes les volcans crachent leur fumée noire. Françoise s'est envolée pour le désert d'Atacama où la nuit est si sombre que les astronomes y ont trouvé l'endroit idéal pour regarder les étoiles. Et puis mardi soir, pouf ! Tremblement de terre magnitude 7.4, épicentre à quatre heures de route de San Pedro. Il ne faudrait pas que ce soit plus fort. Pendant quelques minutes c'était très impressionnant. L'électricité est coupée. Dîner aux chandelles. Sans télé, sans musique. Enfin le silence !

mercredi 2 avril 2014

Cristobal Tapia de Veer, l'électro d'Utopia


Chose inhabituelle, après mon article sur la série britannique Utopia, j'ai acquis le CD de la musique composée par Cristobal Tapia de Veer. La partition électro tranche radicalement d'avec ce que les réalisateurs nous infligent le plus souvent, d'un côté un sirop piano et cordes lénifiant, de l'autre des pompes kitchissimes et grandiloquentes. Le contrepied musical humoristique offre la distance nécessaire qu'exige parfois la brutalité de l'action. La mécanique rythmée insiste sur les rouages de la machine infernale du complot. Les sons organiques tranchant avec l'électro popisante du laptop me rappellent le travail de mon camarade Sacha Gattino. Dans le livret on ne sera donc pas surpris que le réalisateur Mac Munden se réfère à Krystof Komeda, Stock Hausen & Walkman, et à Delia Derbyshire sur laquelle il réalisa un documentaire pour la BBC. Il y a en effet des réminiscences de White Noise en plus des drones et des rythmiques de tubo-percussions. Le Chilien émigré à Montréal souffle dans des os humains, tape sur une crotte de rhinocéros et enregistre les cris primaux d'un ami réalisateur lorsqu'il ne programme pas simplement son ordinateur portable. 75 minutes revigorantes !

mardi 1 avril 2014

Je ne comprends rien à la politique


Je ne comprendrai probablement jamais rien à la politique, entendre aux choix de ceux et celles qui nous gouvernent et nous envoient régulièrement dans le mur. Lorsque la droite menace, pourquoi la gauche va-t-elle dans son sens au lieu de prendre la tangente ? Comme les Communistes avaient dissous leur idéologie dans le Programme Commun, à leur tour le Parti Socialiste se fond dans des revirements sécuritaires et austéritaires. Or jamais ils n'arriveront à battre la droite sur leur terrain. Ils leur courent lamentablement après au lieu de proposer des alternatives intelligentes. Essayez donc de vous débarrasser de la stupidité en devenant stupide ! N'avoir fait ni l'ENA ni Sciences Po me rend idiot devant l'absurdité des hommes.
Je n'imagine évidemment pas que les membres du PS soient des gens de gauche, mais ils ont au moins parfois mauvaise conscience à poursuivre des politiques de droite. Manuel Valls n'aura probablement pas ce cas de conscience, le président l'engageant pour qu'il fasse ce que les Français attendent, du moins tel que les médias leur suggèrent de penser. Le spectacle commence à 20 heures. Nous vivons dans un monde S.M. où les électeurs se déguisent en lapins et où il suffit aux dominants de simuler pour que tout le monde y trouve son compte. Comme si perdre était un luxe !
Je suis un peu triste, mais n'allez pas croire que je sois catastrophé de voir ma ville en proie à des serres aussi acérées que celles du maire sortant, j'ai toujours perdu au jeu de la démocratie, pitoyable mascarade qui laisserait penser que nous choisissons nos représentants. Je pense seulement aux couillons qui n'ont pas bougé leurs fesses pour empêcher les partisans de l'austérité de prendre leur cité d'assaut et risquent de le regretter lorsqu'ils devront quitter leur HLM cette fois avec leurs meubles. Comment pourront-ils honorer l'offre qui leur sera faite d'acheter leur appartement de 50 m² qu'ils louaient jusqu'ici 500 euros lorsqu'il sera vendu au privé pour résorber les dettes municipales ?
Rien d'étonnant à ce que Bagnolet passe entre les mains d'un baron de Bartolone, ils ont suffisamment arrosé le terrain pour que ça paie. Il est instructif de regarder quelles associations furent "subventionnées" par la réserve parlementaire du député Razzy Hammadi, c'est officiellement publié. Mais il y a pire. Tous les partis ont participé à l'hallali lancé contre les communistes en commençant par leur ancien dirigeant, le maire sortant qui se frotte les mains d'avoir barré la route à son ancien premier adjoint, revanche minable d'un malade consistant à faire tomber la ville dans l'opposition. Après moi le déluge... Les voix non reportées de Lutte Ouvrière et du Parti Ouvrier Indépendant auraient évité le casse-pipe. Qui parmi tous les candidats se préoccupait réellement du sort de la population ? Pas compliqué, le seul qui n'avait pas rêvé de l'être. À quoi rime de faire bande à part si c'est pour laisser la ville entre les mains d'un nouvel Everbecq ? L'ambition personnelle de la candidate Vert qui se rêvait mairesse et rien d'autre ("on n'est tout de même pas du même niveau !") a empêché la moindre discussion avec la liste PCF-PG alors qu'elle ne s'interdisait pas les contacts avec le PS et, pire que tout, avec les social-traîtres de la liste de Mohamed Hakem qui ont rejoint les socialistes au second tour alors que leurs engagements étaient diamétralement opposés. À quoi rime de jouer les révolutionnaires si c'est pour s'associer au parti de l'austérité ? Tous portent la responsabilité du sort que di Martino réserve à nos concitoyens. Conservez précieusement son programme que l'on aille bientôt en débattre devant le Conseil Municipal, car comment peut-on croire une seconde à son application ? Même nous avions des traîtres jusque dans nos rangs, mais peut-être l'ignoraient-ils eux-mêmes ? Pendant cette campagne j'ai aussi rencontré des personnes formidables, des êtres moraux dont je ne partage pas forcément les idées, de vrais amis. La ville est une fractale de la nation, elle-même aussi absurde que ce qui se trame à l'échelle de la planète. Je ne comprendrai jamais rien à la politique. Nous allons droit dans le mur, socialement, humainement, écologiquement, et tous regardent passer les trains sans moufeter. Pourquoi la plupart des gens votent-ils contre leurs intérêts de classe ? Quelle culpabilité les guide ? Irons-nous nous noyer tous ensemble avec les lemmings ? Quelle terrible catastrophe attendons-nous pour nous élever contre les puissants qui nous manipulent ?
Poisson d'avril ! Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et ce grâce à nous, à chacune et chacun d'entre nous. Car tous ensemble nous accomplissons des miracles. C'était une blague. Je me réveille et la planète est comme je l'avais rêvée à la fin des années 60, pleine de fleurs et d'amour, de justice sociale, d'égalité, de fraternité et de liberté, une époque révolutionnaire où tout semble possible. Peu importe que je ne comprenne rien à la politique. Ah que la vie est belle !

lundi 31 mars 2014

La vie de chien de Moondog


Si j'avais acheté à sa sortie en 1969 l'album qui l'a révélé au grand public j'ignorais presque tout de la vie de Louis Thomas Harlin dit Moondog dit The Bridge dit le Viking de la 6ème Avenue dit le clochard céleste... Avec Young Dynamite je lui avais rendu hommage en participant à la compilation de 2005 que lui avait consacrée Trace Label, évoquant l'explosion du bâton de dynamite qui l'avait rendu aveugle à 16 ans. L'année dernière Sylvain Rifflet proposait à son tour un spectacle fabuleux autour de sa musique, convoquant entre autres un chœur d'une quarantaine d'enfants. J'avais écouté la discographie de Moondog quasi intégrale, soit une vingtaine d'albums sans compter les interprétations diverses de Janis Joplin au Kronos Quartet en passant par sa collaboration avec Julie Andrews, étudiant les influences de Bach, Stravinsky ou Charlie Parker, mais le personnage lui-même restait un mystère. Commencée dans le métro, j'ai terminé d'une traite son incroyable biographie qu'Amaury Cornut vient de publier aux éditions Le Mot et le Reste. Le site de ce fan dévoué est d'ailleurs une mine pour quiconque s'intéresse au compositeur que beaucoup considèrent à son corps défendant comme le premier minimaliste, ayant influencé Terry Riley, Steve Reich, Philip Glass et tant d'autres. On peut y entendre les instruments à cordes et à percussion qu'il inventa tels les dents du dragon, le Hüs, le Oo, le trimba et le Uni !
La vie de Moondog est une tragédie au cours de laquelle l'homme vivra longtemps dans la rue, coupé de sa famille, des femmes qu'il a aimées et de ses filles, vagabond errant bénéficiant ça et là du soutien d'un admirateur qui le sauvera plus d'une fois de la mélancolie, se raccrochant chaque fois à la musique. Il ne serait pas étonnant qu'apparaisse un de ces jours un biopic mettant en scène la poésie de cette solitude qui contraste tant avec l'excitation irrépressible que produisent ses rythmes en 5/4, 5/2, 7/2, 5/8, 9/8 avec la maraca ou la grosse caisse symphonique au cœur battant. De même on découvrira probablement des pièces inédites dans les temps à venir, mais la musique de Moondog est encore mal connue, seules quelques pièces comme Bird's Lament traversant l'obscurité qui l'entoure. Inventeur d'instruments comme Harry Partch, intégrant du field recording (reportage en extérieur) dès 1956, retrouvant dans l'écriture le précieux swing des jazzmen, s'appuyant sur la musique des Indiens d'Amérique, développant le contrepoint que l'atonalité a dissous dans une nouvelle harmonie, adepte du recyclage en faisant du neuf avec du vieux, s'emparant du re-recording pour enregistrer lui-même des dizaines de pistes, composant des madrigaux ou improvisant, Moondog restera un compositeur inclassable, à la fois simple et complexe, que les générations futures découvriront malgré ou grâce aux modes qui se succèdent et s'épuisent les unes après les autres. La dernière partie du livre d'Amaury Cornut suit la chronologie des disques parus, nous permettant ainsi de relire son histoire à la lumière de la musique, comme si nous comprenions le braille.

vendredi 28 mars 2014

L'auto-défense en libre-service


La pub virale qui tombe dans ma boîte mail fait froid dans le dos. Un site français propose toute une gamme d'armes autorisées sous la dénomination "auto-défense". Du paralyseur à 3 200 000 volts (79 euros port inclus) aux bombes lacrymogènes "pour toute la famille" (39,90 euros le pack de 4) vous voilà parés contre toutes les agressions ! Et si cela ne suffit pas vous pouvez toujours vous rabattre sur les revolvers à gaz comprimé avec de vraies balles de 6mm ou sur des arbalètes avec portée de 100 mètres. Si votre budget ne le permet pas, optez pour des lance-pierres sophistiqués dits de compétition. On peut se demander en quoi la cagoule d'intervention 3 trous à 6,90 euros fait partie des vêtements de sécurité et à quoi servent les pelles pliables ou démontables ? Mais c'est surtout les tasers qui me sidèrent. Vous me direz, nous ne vivons pas aux États-Unis où le port d'arme est autorisé voire encouragé, on connaît les dégâts que cela engendre, mais tout de même la législation française laisse passer de drôles d'objets.



En 1983 le Drame avait composé une pièce à partir de témoignages radiophoniques pour nous moquer des fachos qui jouent sur la peur de l'autre, cet autre qui n'est qu'un autre soi-même, l'horreur absolue ! Bernard Vitet était au violon (sous surveillance), Francis Gorgé maniait la guitare électrique et un instrument électronique peu recommandable, en plus de taper ma déposition sur un Bösendorfer je diffusais le son des paranos. Légitime défense faisait partie d'une émission de création de plus de 3 heures commandée par France Musique.
Rien n'a changé. Il y a toujours autant de malades. La brutalité des hommes a toujours été pour moi une énigme. La France joue les redresseurs de tords, mais reste le troisième exportateur d'armes dans le monde, certes loin derrière la Russie et les États-Unis, mais pour 9%. Qui sont les véritables criminels ? Les assassins ou ceux qui les y incitent ? Le capitalisme est d'une rare hypocrisie. Le goût du profit pousse aux pires exactions. La paranoïa s'empare des hommes pour justifier leurs crimes. Il est minuit, bonnes gens, dormez en paix !

jeudi 27 mars 2014

Quand le monde rêvait son avenir


Comment le monde a-t-il pu se dissoudre à ce point ? Comment les peuples ont-ils pu oublier que l'avenir serait révolutionnaire ou ne serait pas ? Qui avait intérêt à les monter les uns contre les autres ? Comme partout 1969 fut une année pleine de promesses. L'Afrique aussi était au diapason de la révolution qui secouait la planète. Le Festival Panafricain d'Alger rassembla tous les pays du continent, du Maghreb à l'Afrique du Sud, du Tchad au Sénégal, du Mali à l'Angola. Musique, théâtre, conférences, spectacles, défilés, affirment que la culture est l'élément primordial de la révolution. Chaque nation envoie à Alger ses artistes et ses intellectuels. Les couleurs explosent sur l'écran. Les costumes ancestraux apparaissent futuristes, les traditions africaines inspireront les nouvelles musiques occidentales tandis que les discours politiques mettent en garde la population contre le colonialisme et le néocolonialisme. Des dizaines de milliers de personnes descendent dans les rues d'Alger pour fêter la future Afrique, une et solidaire. Les mouvements sud-africains et rhodésiens (futur Zimbabwe) dénoncent l'apartheid. Participent à cette première édition du festival Miriam Makeba, Choukri Mesli, Barry White, Manu Dibango, Nina Simone, Ousmane Sembène, Aminata Fall André Salifou... Parmi les jazzmen Chicago Beau, Lester Bowie, Julio Finn, Malachi Flavors, Burton Greene, Philly Joe Jones, Jeanne Lee, Hank Mobley, Grachan Moncur III, Randy Weston… Mais je ne me souvenais que d'Archie Shepp grâce au disque paru chez Byg, concert de free jazz héroïque du 29 juillet 1969 avec pléthore de musiciens algériens ainsi que Dave Burrell, Clifford Thortorn, Alan Silva, Sunny Murray et le poète Ted Joans scandant "We are still back, and we have come back. Nous sommes revenus ! Jazz is a Black Power. Jazz is an African Power. Jazz is an African music !" Il faudra attendre quarante ans pour que le Festival renaisse en 2009, mais William Klein n'est pas là cette fois pour l'immortaliser. Si l'apartheid a été vaincu, l'Angola et le Mozambique libérés du joug portugais, les révolutions ont tourné court. La colonisation à l'ancienne a laissé la place au capitalisme international soutenu par des gouvernements corrompus. Les tentatives de libération ont chaque fois été assassinées comme Thomas Sankara au Burkina Faso.


William Klein est un immense réalisateur, mésestimé, probablement trop inventif. Fiction ou documentaire, chacun de ses films fait preuve d'une indépendance qui continue à coûter cher aux artistes que les marchands ne savent pas ranger dans leurs petites boîtes étriquées. Qui êtes-vous, Polly Maggoo ? (1966), Muhammad Ali, the Greatest (1969), Mister Freedom (1969), Le Couple témoin (1977), Grands soirs & petits matins (1978), The French (1982), la série Contacts (1983) dont il a l'initiative, sont autant d'œuvres à redécouvrir comme ses photographies exemplaires. Chacun de ses mouvements sont des coups de poing assénés à la banalité, des cris de révolte contre la stupidité des hommes, des chants d'espoir aussi où le style effilé et revendicatif tranche avec la mollesse de ceux qui pensent que le moindre sujet polémique est compliqué. Ses images sont cadrées, leur assemblage monté, on appelle cela du cinéma. Les documents d'archives replacent l'actualité dans le sens de l'Histoire. Et William Klein tourne ce Festival Panafricain d'Alger 1969 comme un grand film politique, on l'appellera un "opéra du tiers-monde". Il est plus proche de Jean-Luc Godard que maint cinéaste de la Nouvelle Vague qui renièrent vite leur révolte adolescente. Les cartons rouge et noir interrogent plein cadre : Qu'est-ce que l'Afrique ? Qu'est-ce que le Festival ? Qu'est-ce que la culture ? Le film se clôt avec La culture africaine sera révolutionnaire ou ne sera pas. Cette affirmation n'est-elle pas la clé de toute civilisation ? L'oublier, c'est verser dans la barbarie. Nous n'en sommes pas loin.

Arte a édité le film en DVD, disponible également en VOD, en même temps qu'un autre film de William Klein avec Eldridge Cleaver, Black Panther exilé à Alger.

mercredi 26 mars 2014

Élections ubuesques à Bagnolet


Lorsqu'on dit que chaque voix compte dans une élection ce n'est pas une image. Dimanche dernier Laurent Jamet et la liste Bagnolet Avenir 2014 qui réunit le PCF, la Parti de gauche, la Gauche Unitaire et un Collectif de citoyens sont arrivés en tête (21,26%) avec une voix d'avance sur le PS de Tony di Martino (21,25%). La règle de se désister à gauche pour le mieux placé n'a "évidemment" pas été respectée, non à cause du mince écart, mais parce que le Parti Socialiste tente de mettre la main sur l'intégralité de la Seine-Saint-Denis sous la houlette de Claude Bartolone, actuel président de l'Assemblée Nationale. Bagnolet est un des derniers bastions communistes de l'ancienne banlieue rouge. La droite y a fait un de ses plus mauvais scores (10,23%) ! Pourtant, ou de ce fait, la gauche est totalement divisée, d'abord sous la responsabilité du maire sortant et sorti, le redoutable Marc Everbecq qui décida de se maintenir au 1er tour malgré que le Parti Communiste lui ait retiré son soutien après la gestion désastreuse tant humaine qu'économique de la ville. Une partie de ses anciens colistiers, membres du PCF et du PG, a eu le courage de lui résister en se lançant contre lui pour ces élections municipales. Le but premier des communistes est atteint, Bagnolet en est débarrassé. Comment ensuite ne pas perdre la ville lors du second tour face à un PS très offensif et soutenu en haut lieu ?
Laurent Jamet s'est d'emblée déclaré ouvert au rassemblement de toutes les forces de gauche, hors Everbecq et di Martino évidemment : pas question de s'associer au parti gouvernemental qui défend la politique d'austérité ! Les Bagnoletais ont tout à craindre de cette calamité. En dehors de deux petites listes (3% à elles deux) qui ne veulent pas se prononcer, soit Lutte Ouvrière et le Parti Ouvrier Indépendant, restait en lice Mireille Ferri pour les Verts (18,02%) et Mohamed Hakem pour une liste dite Dynamique Citoyenne (10,41%). Or ces deux listes regroupant des membres extrêmement hétérogènes ont refusé de rejoindre Laurent Jamet sous prétexte qu'il fut le premier adjoint d'Everbecq et bien qu'il s'en soit clairement affranchi et expliqué dans son programme constitué avec des centaines de citoyens. Ferri se maintient donc alors qu'elle a fait le plein de ses voix au 1er tour comme elle l'avait annoncé.
Mais la surprise vient de Mohamed Hakem qui, après avoir joué les révolutionnaires, a décidé de rejoindre le socialiste di Martino au second tour ! C'est à n'y rien comprendre, hormis des tractations secrètes dont nous ignorons tout. Résultat : sa base en est fondamentalement ulcérée. Si Hakem se réclamait jusqu'ici du Front de Gauche puisqu'il était soutenu par la Fase de Clémentine Autain, celle-ci a annoncé d'emblée qu'elle marcherait dans les rues de Bagnolet pour afficher son soutien sans faille à Laurent Jamet ! Hakem, rédacteur émérite du programme de Dynamique Citoyenne, serait-il incapable de contrôler ses troupes parmi lesquelles des personnes plus colériques que constructives ou assistons-nous au marché de l'embauche ? Où la politique et la rigueur morale vont-elles se nicher dans ces volte-faces incompréhensibles ? Comme pour la liste de Mireille Ferri également appelée Citoyenne et où l'on trouve très peu de militants d'Europe Écologie Les Verts, ces deux listes ont la plus grande difficulté à dégager une ligne politique claire et unie. Et voilà donc 4 listes au second tour ! Les électeurs d'Hakem suivront-ils sa trahison au Front de Gauche ? Les abstentionnistes se réveilleront-ils pour faire obstacle au PS ? Les électeurs d'Everbecq (15,87%), communistes fidèles au maire sortant/sorti, devraient logiquement rallier le PCF et le PG, seule liste de rassemblement, faisant fi de la lutte fratricide qui a pénalisé la ville.
Que se passera-t-il dimanche ? Tous les scénarios sont possibles. Le premier tour fut déjà bien croquignolesque. On y reviendra. Quels électeurs de gauche prendront la responsabilité de faire passer le parti de l'austérité sous prétexte de laisser certains candidats confondre politique et ambition personnelle ? À Bagnolet la saison 2 s'annonce palpitante.

mardi 25 mars 2014

Mapplethorpe au Grand Palais


"Nous étions comme deux enfants jouant ensemble, comme le frère et la sœur des Enfants terribles de Cocteau", écrit la poète et chanteuse Patti Smith pour évoquer son ami, le photographe Robert Mapplethorpe. Comment ne pas penser à Jean Cocteau en visitant l'exposition du Grand Palais consacrée à Mapplethorpe ? Sa fascination pour la perfection des corps rappelle celle de Cocteau lui-même pour les sculptures monumentales d'Arno Breker. Et puis il y a des marins, des bites, des fleurs et du latex. Toute l'iconographie gay chère à Kenneth Anger et Fassbinder se retrouve religieusement encadrée. En prenant la photo de son auto-portrait au cran d'arrêt (1983) j'aperçois le reflet d'un gardien, un beau noir comme il les aimait. Plus loin l'éclair de la lame semble s'approcher de Marianne Faithfull (1974) et sur sa poitrine à son tour deux lèvres se réfléchissent.


Si l'exposition présente plus de 250 œuvres de l'artiste new-yorkais mort à 43 ans du Sida en 1989, elle est relativement soft en comparaison des photographies couleurs que j'avais découvertes il y a une vingtaine d'années dans le magazine Nova. Même les textes français des cimaises adoucissent les termes, traduisant cocks par sexes au lieu de bites. Il y en a tout de même quelques unes, mais rien de très choquant. Cela ne profitera ni aux fans de Mapplethorpe, ni aux familles, encore moins aux pudibonds détracteurs d'à poil. L'expo a été expurgée de son Enfer, le S.M. négligé au profit du kitsch chrétien. La plasticité des corps noir et blanc occulte la fascination traumatisante qu'ils pourraient évoquer dans d'autres circonstances.


Les autels de fleurs qui s'étalent en bouquets d'artifices représentent pourtant le sexe des plantes. Tout est donc plus suggéré qu'explicite, malgré les évidences. Les portraits de ses amis sont préservés de ce flou artistique que Mapplethorpe ne pratiquait guère, préférant les contrastes francs sur fond uni : Patti Smith bien sûr, mais aussi Lisa Lyon, Milton Moore, Susan Sarandon, David Hockney, Philip Glass et Bob Wilson, Arnold Schwarzenegger, Iggy Pop, William Burroughs, Cindy Sherman, Richard Gere, Truman Capote, Susan Sontag, Keith Haring, Leo Castelli, Grace Jones, Yoko Ono, Isabella Rosselini, Louise Bourgeois, Roy Lichtenstein, Andy Warhol, etc. L'ensemble de ses sculptures sur papier photographique dresse un portrait du New York branché des années 70-80.

lundi 24 mars 2014

Les chats préfèrent les terrains vierges


Un billet félin avant de reprendre les hostilités ;-)
Comme tout le monde j'ai remarqué que les chats étaient attirés par celles et ceux qui ne les aiment pas, ou qui prétendent du moins ne pas les aimer. Automatiquement les minets vont s'y frotter. L'explication me semble simple. Nos bestioles préfèrent les terrains vierges, car elles peuvent y déposer leurs odeurs sans être perturbées par celles de leurs congénères. Bien que nous fassions semblant de croire qu'il s'agit de câlins, les glandes sudoripares apocrines situées sur le menton, les tempes et la racine de la queue lui permettent de marquer son territoire. Toute incursion le pousse à l'étendre pour ne pas être gêné par des odeurs qui ne sont les siennes. Ce n'est donc nulle infidélité, ni bêtise, mais une manière discrète de s'imposer. Ces mammifères ayant su domestiquer l'homme à son insu, ils profitent, en plus des massages, du gîte et du couvert, où, quand et comme ils veulent. La moindre contrariété peut leur faire avoir un comportement odieux qui n'est que le reflet de leurs angoisses. On peut ne pas apprécier, mais qui sommes-nous pour leur donner des leçons de maintien ? Vivre dans le même habitacle que ces félins nous permet un recul critique de nos us et coutumes que l'analyse comparative procure avec une certaine tendresse.