Jean-Jacques Birgé

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vendredi 21 novembre 2014

Chris Ware Building Stories


À l'approche de Noël les beaux livres s'affichent dans les vitrines. Après La nouvelle encyclopédie de Masse et Outside, quand la photographie s'empare du cinéma, le coffret Building Stories de Chris Ware traduit en français et publié par Delcourt séduira les amateurs de bande dessinée et de livres-objets les plus exigeants. Je me le suis offert pour mon anniversaire et suis loin d'en avoir fait le tour ! Chris Ware a marqué tous les étudiants en art avec le multiprimé Jimmy Corrigan (1995-2000), un petit livre très épais nécessitant de bonnes lunettes pour en apprécier tout le suc. Le grand format ACME (2007, toujours chez Delcourt) m'avait tout autant enthousiasmé par la précision du dessin et l'enchevêtrement des narrations.
Building Stories enfonce le clou en laissant le lecteur tracer son chemin parmi les 14 fascicules de tailles différentes contenus dans le grand coffret cartonné. Libre à chacun de construire le récit de la vie de cet immeuble où les questions familiales peuvent sembler étouffantes. Chris Ware raconte ses histoires de manière morcelée, souvent énigmatiques, comme des séances de psychanalyse. Au troisième étage la locataire est une femme qui a perdu une jambe dans son enfance lors d'une promenade en bateau. Au second un couple passe son temps à se chamailler et au premier réside la propriétaire âgée. La femme du troisième revoit sa vie, se considérant comme une artiste ratée, devient mère, desperate housewife regrettant son premier amour qui l'a quittée après un avortement. L'histoire est évidemment beaucoup plus complexe et abracadabrante, marquée par l'influence de Marcel Duchamp et de sa Boîte-en-valise, construction savante de pertes qui me rappelle la sublime introduction de l'opéra Lost Objects de Bang on a Can. Perte de foi, perte d'amour, perte d'argent, perte de poids, perte d'un membre, perte de mémoire, perte de sens...
Chris Ware rejette les tendances actuelles de la bande dessinée trop influencée à son goût par le cinéma et le roman-photo. Ses cadres sont dictés par la typographie. Ses narrations sont circonlocutoires, souvenirs reconstruits d'une époque à moitié oubliée. Le rêve y est aussi réel que les faits. Seul vaut leur interprétation. Chris Ware préfère se référer à Windsor McKay, Joseph Cornell et aux comics des années 50 pour avancer dans son œuvre si méticuleuse qu'elle peut paraître froide avant que l'on y pénètre sérieusement. Comme Crumb avec sa collection de 78 tours de vieux blues il vit dans le monde musical des ragtimes qui marquent la structure angulaire de son jeu de cubes. Cette nostalgie du temps passé résonne avec sa quête généalogique qu'il recompose dans une forme résolument contemporaine. Pathétique, son humour est forcément pince-sans-rire.
Building Stories est à double sens. Ce sont les histoires d'un petit immeuble livrées au lecteur pour qu'il se les construise à sa guise. C'est au nombre de ses interprétations que se révèle un chef d'œuvre.

→ Building Stories, Chris Ware, Delcourt, 69,50€

jeudi 20 novembre 2014

*di*/zaïn 18 à l’Imaginarium de Tourcoing


Ce jeudi soir je présente quatre des productions des Inéditeurs à l'Imaginarium de Tourcoing. La plasticienne Marie Lelouche, les graphistes Malte Martin, Stefan de Vivies, Nicolas Millot, les designers d'animation Fafah Togora & Sephy Ka participent également à ce *di*/zaïn 18 organisé par les Designers Interactifs. La soirée est retransmise en direct sur Dailymotion à partir de 19h. Chaque présentation dure 10 minutes et je passe en dernier !
Après La machine à rêves de Leonardo da Vinci que j'ai créée avec Nicolas Clauss et mon second roman augmenté USA 1968 deux enfants, paraît enfin DigDeep, l'oracle imaginé par Sonia Cruchon. Je présenterai aussi Boum (ex Au boulot), roman graphique horizontal de Mikaël Cixous qui vient de recevoir la Bourse Pollen du Salon du Livre de Jeunesse de Montreuil.
Les quatre œuvres ont toutes été conçues pour iPad, ce qui facilitera les connexions ! Si je suis l'auteur de deux des applications, mes compétences sonores et musicales sont sollicitées pour l'ensemble, y compris les futurs projets en cours en collaboration avec d'autres créateurs. Composition musicale interactive pour cordes (avec entre autres le violoncelliste Vincent Segal) sur La machine à rêves, films et inserts audio de USA 1968 jouant des pauses au sein du récit romanesque, habillage sonore discret de DigDeep, sonorisation interactive de Boum, mes interventions sont toujours différentes, appropriées à la variété des œuvres audio-visuelles éditées. Chaque publication des Inéditeurs débute avec une couverture interactive : couvercles grinçants de Leonardo, light-show d'USA, glissements symphoniques de l'oracle, etc. Dans le passé j'avais raconté Alphabet, Machiavel, Nabaz'mob, Fluxtune, Leonardo... Voulant montrer quelque chose de récent, j'ai choisi les productions des Inéditeurs, la collaboration avec les Éditions Volumiques étant encore trop embryonnaire et la sonorisation des films 3D de Platform essentiellement hyper-réaliste. Quant aux transports du Grand Paris je suis contractuellement tenu au secret ! Pour le reste des évènements se reporter à la colonne de droite...

mercredi 19 novembre 2014

Cutie and The Boxer


Après une projection devant les étudiants de Harvard de Baiser d'encre, le nouveau film de Françoise Romand, le festival Tribeca évoque un cousinage avec celui de Zachary Heinzerling consacré aux peintres Ushio Shinohara et sa femme Noriko Shinohara qui vivent à Brooklyn. La caméra suit trop près les deux protagonistes sans laisser d'air, mais Cutie and the Boxer sont aussi attachants que la famille d'Ella et Pitr. Au jeune couple d'artistes et leurs deux enfants répond celui âgé des deux Japonais (coïncidence des origines nippones de Loïc dans le film de Romand). Laissons de côté la fantaisie partagée de ces vies d'artistes et apprécions l'insatiable espièglerie de Cutie (Noriko) et Bullie (Ushio) qui continuent à tirer le diable par la queue.


Ushio, 82 ans, a beau être reconnu, il ne vend pas assez. Considéré comme un néo-dadaïste, influencé par le photographe Shōmei Tōmatsu, par les comics et le jazz, il réalise de grandes toiles en dansant avec des gants de boxe enduits de peinture. Noriko, son épouse, 61 ans, dessine leur quotidien new-yorkais avec beaucoup d'auto-dérision. Animés, ses croquis donnent au film son côté arty. Critique, elle se moque de son mari, alcoolique macho qui la considère trop souvent comme son assistante. Leur grand fils qui vit toujours avec eux peint également, mais l'univers familial semble avoir pesé lourdement sur lui. Face à leurs difficultés financières et à leur indéniable authenticité se révèlent le monde de la peinture, sa hiérarchie sexiste, sa superficialité mondaine, sa brutalité sociale. Qu'importe ! Passé les dures contraintes du quotidien dans leur maison louée qui prend l'eau, Cutie et The Boxer continuent de s'amuser comme des enfants, lui sculptant ses motos de rêve en carton, elle croquant sans pudeur leur intimité... Les images d'archives contribuent à plonger leur travail dans une perspective qui interroge la persévérance et la solidarité, qualités indispensables à la vie d'artiste.

mardi 18 novembre 2014

Outside, quand la photographie s'empare du cinéma


En 1953 un couple de photographes américains, Morris Engel et Ruth Orkin, rêve d'appliquer leurs méthodes de reportage à un tournage cinématographique de fiction. Pour ce faire, Engel commande à Charlie Woodruff une petite caméra 35mm discrète pour filmer sans être remarqué. Les passants deviennent les figurants involontaires et documentaires d'une histoire jouée par des comédiens amateurs. Engel et Orkin ont toujours aimé photographié des enfants. Little Fugitive (Le petit fugitif), également cosigné avec le scénariste Raymond Abrashkin dit Ray Ashley, conte l'aventure d'un garçon de sept ans errant seul tout un week-end à Cosney Island, parc d'attractions mythique au sud-ouest de Brooklyn. Sa fugue est le fruit d'un mauvais tour de son grand frère qui tente de le retrouver au milieu des manèges et sur la plage avant le retour de leur mère. Le système d'accroche de la caméra, préfigurant la steadicam, évite l'utilisation du pied et donne au tournage une fluidité qui inspirera John Cassavetes pour Shadows. Stanley Kubrick et Jean-Luc Godard essaieront sans succès d'acquérir l'objet, et François Truffaut déclarera que la Nouvelle vague n'aurait jamais eu lieu si Morris Engel ne leur avait pas montré la voie... De même que l'invention des tubes en plomb bouleversa l'histoire de la peinture en permettant de sortir peindre sur nature, la technique d'Engel révolutionna le cinéma indépendant des deux côtés de l'Atlantique. Le son était enregistré séparément. Avec On The Bowery de Lionel Rogosin qui a de nombreux points communs, Little Fugitive est le plus extraordinaire témoignage de la vie new-yorkaise des années 50. Engel tournera deux autres films selon les mêmes préceptes, Lovers and Lollipops (1956) que Ruth Orkin cosignera et montera également, et Weddings and Babies (1960). Son film en couleurs sur les hippies, I Need a Ride to California (1968), reste jusqu'ici inédit.
L'éditeur de DVD Carlotta publie un magnifique album bilingue de photographies, intitulé Outside, reprenant les images-clés du parcours photographique et cinématographique du couple Orkin-Engel. Stefan Cornic y montre l'influence de la street photography sur le cinéma. Tout au long des 214 pages grand format s'affichent les rues de New York, témoignage vivant d'une époque révolue. Les photographies du couple expriment une grande tendresse pour leurs modèles, personnages d'un monde en transition où les incertitudes se lisent sur les visages.

lundi 17 novembre 2014

La nouvelle encyclopédie de Masse


Si vous cherchez une bande dessinée dont le dessin, le texte et le scénario sont originaux, entendre qu'il ne ressemble qu'à lui-même, Francis Masse est l'égal de Chris Ware, Joost Swarte ou Art Spiegelman. Si vous cherchez un ouvrage qui ne se lit pas en dix minutes, mais que l'on prend le temps de savourer tant la densité intellectuelle est au niveau de son humour et que les images sont si soignées qu'on y passerait des heures, les Éditions Glénat (coll. 1000 Feuilles) viennent de publier la Nouvelle Encyclopédie de Masse. Si l'artiste fait déjà partie de votre panthéon, sachez que presque tout est nouveau dans ce grand livre de 312 pages. Masse a redessiné les planches, réécrit les dialogues, ajouté quantité d'inédits, inséré de magnifiques photographies couleurs de ses sculptures métalliques, et son œuvre n'en apparaît que plus incontournable dans le paysage graphique français. Passé par Métal hurlant, (À suivre), Actuel, Hara Kiri, Charlie Hebdo, L'Echo des Savanes et Fluide glacial, il m'enchante depuis 40 ans jusqu'à m'avoir inspiré dans ma propre musique.
Chez Masse l'absurde réfléchit la réalité de la science, domaine poétique des questions sans réponse, humour des chercheurs, précision des rêveurs. S'il aborde de manière inimitable les grandes questions de l'humanité, cosmiques et métaphysiques, sociales et philosophiques, scientifiques et artistiques, son regard est toujours décalé, comme s'il nous regardait depuis une autre planète. Si nous marchons sur la tête, Masse retourne le cadre et croque ce qu'il aperçoit dans son périscope à l'envers. À coups de hachures et de traits noirs ils dessine des personnages à gros nez immergés dans des gravures rappelant Gustave Doré ou Pierre-Jules Hetzel. Les entretiens pataphysiques évoquent d'ailleurs la MRE., Macro-Rhino-Épistémologie. Avec le tome 2 : n-z qui paraîtra le 7 janvier 2015 vous tiendrez entre vos mains la somme indispensable à toute encyclopédiste digne de ce nom, barjitude oblige ! Il ne manque que les films d'animation dont je n'ai plus qu'un vague souvenir ; j'avais été emballé comme un cadeau de Noël, avec le ruban et les battements de cœur précédant la découverte de l'inconnu...


Parallèlement, L'Association édite Elle, petit fascicule de 90 pages où Masse semble rendre hommage à Copi, autre adepte de la MRE. Un petit bonhomme à béret emprisonné par son fauteuil le détourne de cent façons pour évoquer sa condition d'assassin présumé...

vendredi 14 novembre 2014

Birgé-Edsjö-Lyregaard à l'Atelier du Plateau samedi soir


La chanteuse danoise Birgitte Lyregaard est rarement à Paris. C'est une occasion exceptionnelle de l'entendre, dans d'excellentes conditions et pour un spectacle irreproductible. En effet, si vous avez adoré le concert de lundi à Radio France celui de demain soir à l'Atelier du Plateau sera totalement différent puisque les thèmes des pièces sont tirés chaque fois au hasard devant le public, grâce au jeu de cartes inventé par Brian Eno et Peter Schmidt. Ensuite nous improvisons, terme que j'ai toujours préféré remplacer par "composition instantanée" puisqu'il s'agit de réduire au maximum le temps entre composition et interprétation. Dans ce cas de figure c'est vraiment de l'acrobatie ! Et puis, si vous avez raté lundi il est encore temps de vous rattraper, car il reste quelques places.
Pour cette deuxième représentation de Un coup de dés jamais n'abolira le hasard j'ai donc invité Birgitte Lyregaard et la percussionniste suédoise Linda Edsjö qui jouera essentiellement du vibraphone et du marimba. De mon côté je serai au clavier entouré de drôles de machines tels le Tenori-on qui produit de la lumière lorsqu'on le programme ou le H3000 qui transforme les sons et les voix en temps réel. Comme j'aime le mélange des sons acoustiques et électroniques je serai susceptible de me servir de ma trompette à anche, de flûtes, guimbardes et d'autres petits objets sonores. Les cartes en décideront !
À l'Atelier du Plateau la proximité du public crée une intimité dont nous pourrons jouer allègrement. D'autant que l'accueil est chaleureux, la cuisine excellente (oui, on peut y manger) et l'ambiance quasi magique.

À 20h, Atelier du Plateau, 5 rue du Plateau, 75019 Paris - 01 42 41 28 22 - entre 6 et 12 € selon l'âge et les éventuelles réductions... Évènement FaceBook

Photo © Christian Taillemite

jeudi 13 novembre 2014

Effacé


Oups, la gaffe ! Il m'arrive d'écrire un article maladroit, heureusement pas souvent. J'ai effacé celui de cette nuit qui mettait en difficulté des personnes que j'aime beaucoup. Je l'avais rédigé en toute solidarité, mais les luttes impliquent parfois des stratégies dont je ne suis pas au fait. Le blog a l'avantage et l'inconvénient de faire circuler très vite les informations, mais il autorise aussi les corrections. Dans ce cas c'est moi qui la reçoit ! Les nuages dessinent alors deux visages. Le premier faisait le finaud, le second est tout penaud.

mercredi 12 novembre 2014

Peine d'oreillers


Pas de jour férié. Pas de dimanche non plus lorsque le travail se confond avec la passion. Après le concert d'hier soir où j'ai perdu un kilo sans m'en rendre compte et que je risque de reprendre de la même manière, j'ai testé les appareils qui m'avaient fait des misères. Tout était en ordre. Mystère. Je suis allé essayé mes prochaines lunettes, des Clic que je garderai presque tout le temps autour du cou. Le magasin longeant le marché de Romainville, j'ai acheté deux bars sauvages et un beau poulpe. C'est la première fois que j'en cuisine un. Après le massage tui na, le mien, pas celui du poulpe, j'étais définitivement lessivé, mais il fallait que j'envoie encore le mailing pour le concert de samedi prochain à l'Atelier du Plateau. Et ainsi de suite. Le 11 novembre m'apparaît aujourd'hui comme une journée honteuse. Comment peut-on fêter la victoire contre l'Allemagne près d'un siècle après, une guerre économique fondamentalement immorale qui permit de se débarrasser de la paysannerie en Europe, et en France en particulier, et de "mater les ambitions séditieuses de la classe ouvrière" (comme Hélène Collon me suggère de l'ajouter) ? Le Traité de Versailles fut de plus à l'origine de la montée de Hitler. Il n'y a même plus de survivant de 1918. Quand on pense à tous les pauvres gars qui sont allés au casse-pipe pour contenter les capitalistes d'alors... Ne pourrait-on pas remplacer cette commémoration par une autre, autrement plus juste ? Tout cela m'achève. Je devrais dormir, mais mon sommeil est découpé en tranches de saucisson et je ne sauve que ma peau. J'ai pensé aux oreillers de la plasticienne Safâa Erruas exposés à l'Institut du Monde Arabe pour Le Maroc contemporain, mais ils racontent quantité d'autres histoires, plus mouvementées que la mienne... Avant de monter nous coucher je m'aperçois que la chaudière s'est encore arrêtée, mais cette fois je suis incapable de la relancer. Plus d'autre choix que de me glisser sous la couette en espérant que le chauffagiste me réveillera aux aurores !

mardi 11 novembre 2014

André Abujamra travaille du chapeau


Gavés de musique anglo-saxonne sans perdre pour autant de vue la chanson française, nous passons souvent à côté de ce qui se joue sur les autres continents. Et lorsqu'ils sont évoqués, ce sont presque toujours les mêmes artistes à bénéficier des services de promotion des majors. De mon côté, ici et ailleurs, je suis toujours à l'affût de trucs brintzingues qui sortent de l'ordinaire. Lorsqu'on a commencé par Zappa et Beefheart en 1968, enchaîné illico avec Sun Ra et Harry Partch, exhumé Charles Ives et remonté l'Histoire de la Musique jusqu'aux percussions sur os de mammouth, on est forcément difficile à surprendre. Une découverte en entraîne souvent une autre. Il suffit de dérouler le fil comme une anadiplose pour que le collier de perles ne se referme jamais.
Pourtant je ne me souviens pas comment je suis tombé sur les Brésiliens de Karnak il y a vingt ans. Leur premier album était un incroyable melting-pot de pop, rock et de musiques du monde entier, polyglotte et hirsute. Le compositeur et chef d'orchestre André Abujamra, d'origine libanaise, y pratiquait le cut et l'ellipse comme personne, lançant chaque morceau sur une fausse piste avant d'attaquer des orchestrations aux combinaisons de timbres inédites sur des rythmes ébouriffants. Les alliages sont si inattendus que je risquerais une analogie avec la nouvelle cuisine, mais certainement pas à déguster assis. Au Brésil la danse est partout.


Internet offrant des ressources illimitées, j'ai récemment découvert les deux albums suivants de Karnak, Universo Umbigo (Le nombril de l'univers, 1997) et Estamos Adorando Tóquio (Nous adorons Tokyo, 2000), suivis des trois albums solos d'André Abujamra, O Infinito de Pe (2004), Retransformafrikando (2007) et Mafaro (2010) et précédé de Música e Ciência, réalisé avec son premier groupe, Os Mulheres Negras. Le documentaire O Livro Multicolorido de Karnak (2006) est un montage de leurs concerts entrecoupés d'interventions parlées délirantes. Les musiciens étant particulièrement aguerris comme chez Spike Jones, ils osent tous les outrages en pratiquant allègrement le pastiche, tordant le cou aux citations dont ils ne se privent pas, avec la tendresse indispensable de l'imitateur pour ce qu'il aime. Malgré les références aux nombreuses cultures de la planète glanées par Abujamra au cours de ses voyages, il réfute le terme de world music. L'arabe, le fārsi, le russe, le français, le créole, l'anglais, l'allemand, l'espagnol, le portugais, les chants Tuva, les accents outrés, les séquences parlées dessinent un atlas mondial dont le centre est São Paulo, un univers où le rythme fait loi. Si ses mélanges fortement épicés auront probablement inspiré Balkan Beat Box, La Caravane Passe et bien d'autres à sa suite, les compositeurs classiques avant eux n'ont jamais rechigné à jouer des arabesques et des espagnolades, ou à faire les pitres avec beaucoup d'esprit comme Rossini, Saint-Saëns ou même Schönberg. Doué pour mettre en ondes ces petites comédies musicales, André Abujamra a composé la musique d'une trentaine de films. On le retrouve aussi technoïde sous le pseudonyme Fat Marley avec l'intéressant New Old World : Future Sound (2002). Mais aucun album ne joue autant des ruptures et des effets dramatiques que le Karnak de Karnak, comme si on se gargarisait avec brut de brut !

lundi 10 novembre 2014

C'est ce soir, c'est gratuit, c'est génial !


J'insiste lourdement, mais c'est ce soir à 19h que nous mettons nos titres en jeu. C'est le cas de le dire puisque nous tirons les thèmes fictionnels ou conceptuels de nos improvisations d'après le jeu de cartes inventé par Brian Eno et Peter Schmidt. Mais en fait pas tout de suite, car nous jouons après le duo formé par la contrebassiste Joëlle Léandre et le percussionniste Jean-Pierre Drouet, première partie dont on peut imaginer qu'elle produira des étincelles... Quant à notre trio formé avec Birgitte Lyregaard et Linda Edsjö on peut s'attendre à tout, donc à rien. "Ne rien faire" est d'ailleurs une des cartes du jeu ! Si nous tombons sur Sortez en fermant la porte, quitterons-nous le Studio 106 de Radio France ou devrons-nous interpréter dramatiquement ce verdict ? Le projet s'intitule Un coup de dés jamais n'abolira le hasard. Birgitte chante, Linda joue du vibraphone et du marimba, je fais comme d'habitude l'homme-orchestre avec ma panoplie d'instruments virtuels ou physiques. Ensemble nous comptons bien nous amuser (puisque les musiciens ont le privilège de "jouer") et faire partager au public nos élucubrations musicales. Il y a un évènement FaceBook, mais il faut réserver ou s'y pointer une demi-heure avant, mais attention c'est dans la limite des places disponibles.

vendredi 7 novembre 2014

Concert gratuit lundi 19h à Radio France, Studio 106 : Léandre/Drouet --- Birgé/Edsjö/Lyregaard


Pour lundi 10 novembre : réservez sur le site de la Maison de Radio France ou retirez vos places 1/2 heure avant l'enregistrement, porte B, l'entrée étant libre dans la limite des places disponibles. Le concert commence à 19h au Studio 106 avec un duo exceptionnel composé de la contrebassiste Joëlle Léandre et du percussionniste Jean-Pierre Drouet. Nous enchaînons en trio à l'occasion de cet "À l'improviste" d'Anne Montaron dont l'émission sera diffusée ultérieurement sur France Musique.

C'est pour nous la première d'une série de concerts que j'ai imaginés sous le titre Un coup de dés jamais n'abolira le hasard en référence au poème typographique que Stéphane Mallarmé écrivit en 1897, déjà cité sur le premier disque d'Un Drame Musical Instantané. Le concert de lundi prochain voit mes retrouvailles avec la chanteuse danoise Birgitte Lyregaard et la percussionniste suédoise Linda Edsjö. Tous les trois avions créé La chambre de Swedenborg au Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg en janvier 2012. Le déménagement de Birgitte à Copenhague avait écourté l'expérience merveilleuse de El Strøm, trio formé avec le multi-instrumentiste Sacha Gattino ; ensemble nous avions produit trois albums, improvisations libres de Sound Castle et Fresh 'n Chips, chansons de Fluctuat Nec Mergitur. Birgitte et Linda avaient enregistré de leur côté un délicat et séduisant album à partir des textes de la poétesse Inger Christensen intitulé Inger. Si j'évoque nos aventures musicales antérieures, je devrais souligner l'amitié qui nous lie, car l'exercice auquel nous allons nous livrer ne peut exister que dans la plus grande complicité et la plus franche camaraderie.

Notre trio tirera au hasard devant le public le sujet de nos improvisations grâce au jeu de cartes inventé par Brian Eno et Peter Schmidt. Quelques exemples qui ne seront probablement pas joués ce soir : Mettez l'accent sur vos défauts, Changez de vitesse, Soyez extravagants, Posez le problème en termes clairs, Résistez au changement, Soyez crades, Manque-t-il quelque chose ?, etc. L'improvisation n'est pas un genre. C'est ramener au plus court le temps entre composition et interprétation. Toute ressemblance avec des musiques existantes ne saurait être fortuite, mais la liberté d'inventer ne peut qu'initier des scénarios inouïs. Linda jouera du vibraphone, du marimba et des percussions, Birgitte sera notre rossignol polyglotte et je serai assis devant mon clavier entouré d'instruments électroniques et de quelques jokers acoustiques. J'ai sacrément la trouille !

Évènement FaceBook / Photo © Sonia Cruchon

P.S. : samedi prochain 15 novembre le trio sera à nouveau réuni à l'Atelier du Plateau pour de nouvelles pièces puisque nous nous plierons au même exercice. Enfin, le 28 novembre au Triton je serai confronté au même programme (same same but different), mais cette fois avec deux garçons, le trompettiste Médéric Collignon et le guitariste Julien Desprez. Autant préciser qu'aucun de ces trois concerts ne se ressemblera.

jeudi 6 novembre 2014

Epilogue


Il y a quelques jours j'évoquais La vieille dame indigne que René Allio réalisa en 1965 avec la comédienne Sylvie. Epilogue met en scène un couple d'octogénaires on ne peut plus dignes, confrontés à l'absurdité d'un monde qui a perdu tout sens des valeurs humaines. Berl et Hayuta qui ont participé à la fondation de l'État d'Israël ne reconnaissent plus le pays dont ils ont rêvé et qu'ils ont pensé avoir créé. Ils continuent de défendre leurs idées socialistes, de solidarité et de confiance mutuelle, face à l'individualisme et à l'égoïsme d'une société devenue autiste. Sans faire directement référence à la politique criminelle et suicidaire de son pays, le cinéaste Amir Manor en dresse un portrait kafkaïen qui ne laisse aucun espoir quant à l'avenir de ses deux héros.


Le romantisme des actes fondateurs est encore interrogé dans le moyen métrage qui figure également dans le DVD publié par Blaq out, mais le sang qui les a accompagnés n'offre pas plus d'avenir aux trois adolescents meurtriers de Ruin. Le rythme lent n'est plus celui de la vieillesse, mais celui d'une jeunesse qui teste ses limites et dont les repères ont été pulvérisés à force de mensonges. Faut-il voir dans ces deux films autre chose que la culpabilité d'avoir engendré un monstre sous prétexte d'en fuir un autre ? Au milieu de toute cette brutalité Amir Manor cherche à débusquer la tendresse, seule légitimité qu'il puisse cautionner pour espérer retrouver la lumière.

mercredi 5 novembre 2014

62


Ces dernières années j'ai pris l'habitude de fêter les anniversaires de mes amis en leur rappelant que chaque année est une victoire. Car avec le temps les disparitions s'accélèrent, plus fréquentes que les apparitions. Après dix ans de blog quotidien, la rubrique nécrologique s'est allongée. Mais en attendant son tour, qu'il est doux de vieillir ! On n'est pas obligé de refaire les mêmes bêtises, on peut en choisir d'inédites. Évidemment il faut avoir bien vécu pour ne rien regretter. Donc jeunes gens, n'attendez pas demain pour vous épanouir ! Il faut apprendre à jouir de chaque jour qui passe. Même si la santé, sujet d'inquiétude des anciens, est toujours aussi fragile. Les vieux s'en plaignent souvent pour avoir oublié les douleurs passées. Ils associent machinalement la maladie ou les handicaps physiques à leur âge, comme si les accidents n'avaient jamais entravé leur route. Ce ne sont simplement pas les mêmes. Les emmerdements ont la faculté de se réinventer. Leur liste est infinie. La vie est pourtant une fabuleuse course d'obstacles. Il faut en sauter un pour affronter le suivant. Il y a déjà vingt ans j'avais remarqué que les bonnes et les mauvaises nouvelles alternent en suivant un cycle, heureusement irrégulier. Irrégulier, parce que si l'on ne peut intervenir sur leur fréquence on peut toujours en influencer l'amplitude. Soixante-deux anniversaires, ça commence à faire un bail. Les plus vieux souriront, les plus jeunes s'inclineront. Sur la photo photo j'ai 3½ ans. C'est loin, mais il ne me semble pas avoir beaucoup changé. Les anniversaires sont une des rares fêtes auxquelles je tiens. Si je crains les grandes commémorations universelles, j'apprécie ce jour dont chacun est le héros. Comme face à la mort tous et toutes sont égaux. Ce n'est pas le quart d'heure de célébrité cité par Andy Warhol, mais 24 heures de la vie d'un homme, ou d'une femme, un peu spéciales. Avec une pensée émue pour les mamans qui ont fait tout le boulot.

mardi 4 novembre 2014

Dans les cordes


Il pleut des cordes. Pizzicati des graines à l'intérieur d'un long cylindre en bois hérissé de chicanes tournées vers l'interieur façon vierge de fer. Cette analogie m'est soufflée par le souvenir d'une projection au Napoléon, avenue de la Grande Armée, lorsque j'avais 15 ans. C'était la première fois que mon père m'emmenait voir un film d'épouvante malgré l'interdiction aux mineurs. J'étais fasciné par la salle qui lançait des quolibets, faisait des bruits obscènes et riait à gorge déployée, et tout de même terrorisé par La chambre des tortures (The Pit and the Pendulum) de Roger Corman quand le sarcophage avec les pointes tournées vers l'intérieur se refermait sur la belle jeune fille. Nous y sommes souvent retournés le samedi à minuit. Accompagner mon père me faisait plus plaisir que les films eux-mêmes, même si j'étais parfois gêné lorsqu'il tenait à me présenter à Jeanne Moreau ou d'autres personnalités du monde du spectacle qu'il avait quitté depuis des années... Mon bâton de pluie n'en finit pas de pétiller. Comme si j'étais immergé dans la Salle des Reflets Infinis (emplie de l’Éclat de la Vie) de Yayoi Kusama. Un ring. Dehors ce sont des hallebardes. Coupez. Opération indispensable pour remplacer le tuyau dont la soudure à l'étain a lâché au plafond dans une maison à côté. Inondation. À cette collection de tubes j'ajouterais les chansons mixées hier pour et avec Elsa et Linda qui seront bientôt en ligne, promettent-elles.

lundi 3 novembre 2014

Un vieux chat indigne


Clin d'œil à René Allio pour son merveilleux film de 1965 où Sylvie jouait le rôle d'une "vieille dame indigne" qui réalisait ses rêves à la mort de son mari, mon titre évoque la récente fugue de notre chat âgé de plus de 13 ans. Tout est question d'habitudes. Scotch, casanier de naissance, dort toute la journée et ne sort que très peu dans la rue. Craignant la circulation il file plutôt la nuit, mais de là à en passer deux dehors il y a des limites. Je me suis évidemment inquiété. La disparition sans que l'on sache ce qui est arrivé à une personne aimée ou à un animal est une épreuve terrible qui fait marcher le ciboulot en roue libre. Le retour n'en est pas moins énigmatique. Les chats ont coutume de garder pour eux le secret de leurs escapades. J'ai beau l'interroger pour savoir ce qu'il a fait, comment il s'est sustenté, où il a dormi, Scotch ne pipe pas un mot, se contentant de miauler et ronronner, le regard perdu sur la ligne bleue de Bagnolet. Il n'empêche que j'étais rassuré qu'il me réveille à 5h45 du matin pour m'annoncer la bonne nouvelle de son retour. Crapule !
Mes autres chats étaient des voyageurs indépendants qui m'avaient habitué à leurs sorties prolongées. Lupin partait très loin, mais il m'entendait l'appeler à des distances incroyables. J'adorais le voir remonter à toutes pattes la rue de la Butte aux Cailles comme dans un documentaire animalier signé Walt Disney. Scat était systématiquement absent le samedi soir. Il partait en week-end le vendredi soir et ne revenait jamais avant le lundi matin. Nous n'avons jamais su si c'était l'absence ou la présence (mais de qui ?) qui justifiait ses villégiatures. J'avais tenté de le suivre, mais il m'avait semé en traversant des grilles humainement infranchissables. Tout cela ne nous empêchait pas de nous angoisser. Lupin est un jour revenu en sang après s'être fait écrasé par une automobile ; il avait réussi à grimper jusqu'à ma chambre par l'échelle de meunier escarpée et s'était posé exténué sur l'oreiller ; sauvé par les urgences de nuit, il conserva toute sa vie un nez de boxeur, s'éteignant à l`âge de 18 ans suite à des problèmes rénaux. La fin de Scat fut beaucoup plus douloureuse ; il revint mourir à la maison après avoir avalé quelque poison, anti-limaces ou je ne sais quoi ; il n'avait que 4 ans. Avec les animaux domestiques, domestiqués comme les chiens, domestiqueurs pour les chats, cela finit toujours par une crise de larmes. Notre rôle est de repousser au plus tard la triste nouvelle. Ce genre de question ne se pose pas avec les tortues terrestres censées vivre un peu plus longtemps que nous, mais à quel rythme ? L'hibernation du chat se passe en général au coin du feu, ce qui va devenir illégal en région parisienne, les cheminées à foyer ouvert étant devenues interdites pour cause de pollution. Cela laisse Scotch de marbre qui semble se satisfaire de toutes les situations.

vendredi 31 octobre 2014

Too Late Blues


Pete Kelly's Blues m'a donné envie de revoir le second film de John Cassavetes, Too Late Blues, réalisé deux ans après Shadows, un chef d'œuvre où l'improvisation doit beaucoup au jazz, d'autant que la musique est signée Charles Mingus avec les solos de sax de Shafi Hadi. Il y a longtemps que je n'avais pas regardé de Cassavetes. J'avais oublié l'homosexualité latente qui se cache derrière l'amitié virile et un machisme assez ringard. Les filles jouent sublimement. Le rythme est épatant, mais je ressens un malaise devant les poncifs qui circulent de film en film. Les gars sont des losers. Too Late Blues. Y aurait-il une culpabilité chez les blancs à jouer du jazz ? On ne filme que ce que l'on aime. Cassavetes avait le swing, mais ses personnages sont pitoyables. Je n'ai jamais supporté l'odeur mâle des loges dans les boîtes de jazz avec leurs plaisanteries potaches de copains de régiment. Pour avoir un temps fréquenté les jazzmen afro-américains, je ne me souviens pas de cette ambiance glauque. J'étais si jeune avec Sidney et encore trop avec l'Arkestra de Sun Ra ; quant aux rushes que j'avais tournés avec l'Art Ensemble of Chicago j'ignore ce qu'ils sont devenus. Il suffit de la présence d'une seule fille pour que l'ambiance soit plus digne (je n'y avais jamais pensé, mais ces fois-là il y avait toujours une Agnès dans le champ). Quant à Too Late Blues, ce n'est pas le meilleur de son auteur, mais il a le mérite de représenter la tentative infidèle de Cassavetes de frayer avec Hollywood, ici la Paramount. À la fin du film, le héros joué par Bobby Darin, lâche et paumé, revient vers ses copains. Il ne lui reste plus qu'à s'excuser, à commencer par la fille, formidable Stella Stevens.

jeudi 30 octobre 2014

Le casse-noix céleste


Il est terrible le petit bruit de l'œuf cassé devant sur la terrasse, il est terrible ce bruit quand il remue dans la mémoire de l'oiseau qui a faim, envolé quand je me suis approché. J'ai d'abord pensé au son d'une coquille qui éclate et s'effrite. D'autant qu'en m'entendant le volatile a pris ses ailes à son cou. Aucune trace de jaune : pourquoi aurait-il lâché sa future progéniture ? Cela ne tient pas. C'est une noix qu'il a laissé tomber pour la décortiquer. Je me suis souvenu de tout ce qui traîne là-haut, sur le toit. Sur les tuiles rouges on trouve des os de poulet et de mouton, des petits cailloux, des bouts de bois... Les oiseaux jettent leurs larcins depuis le ciel pour prendre ce qu'il y a de meilleur à l'intérieur. Une noix, qu'est-ce qu'on y voit quand elle est ouverte ? Ils font des expériences, certains aspirent la moelle, d'autres préfèrent les graines. De temps en temps ils se mélangent les pinceaux en choisissant des pierres. Les plus grosses pourraient être dangereuses si elles vous atterrissaient sur la tête. Je leur ai donné un coup de main en extrayant les cerneaux. Mais tandis que je tape ces lignes j'entends le son froissé d'une nouvelle tentative. On connaissait les pluies d'insectes et de grenouilles, faut-il s'habituer au grain des noix ?

mercredi 29 octobre 2014

Pete Kelly's Blues


Il faut une loupe pour découvrir la distribution de ce film de jazz méconnu. Ella Fitgerald y interprète deux chansons dans un bouge au fin fond de la campagne du Kansas, Peggy Lee très peu vue à l'écran (la chanson de Johnny Guitar, c'est elle) est une chanteuse alcoolique qui finira à l'asile, Janet Leigh est plus séduisante que jamais, Jayne Mansfield a un petit rôle de vendeuse de cigarettes, Lee Marvin est le clarinettiste... Et l'homme de radio Jack Webb qui l'a réalisé s'est attribué le rôle titre, celui d'un cornettiste devant faire vivre son septet en 1927 au temps de la prohibition, coincé entre le syndicat des musiciens et les pressions brutales de la mafia locale.


Je n'aurais pas remarqué Pete Kelly's Blues sans l'article de Jonathan Rosenbaum, grand critique de cinéma et amateur de jazz. Il raconte que John Cassavetes s'en est inspiré pour son Too Late Blues que je vais revoir bientôt. Le personnage de Pete Kelly joué par Jack Webb à la Bogart est tendu comme un élastique qui ne claque jamais, on imagine un passé sévère qui ne sera jamais révélé : seule la musique arrondit ses angles cassants. Il ne fait pas partie des losers typiques des poncifs du jazz, quitte à ce que ses décisions demeurent ambiguës. Le passage à l'acte est l'ultime recours. La musique l'a habitué à chercher des compromis, mais pas dans sa vie. On n'est jamais seul dans l'improvisation, le moindre solo a besoin de l'orchestre. Pour l'instant le film, sorti en 1955 sous les titres Le gang du blues ou La peau d'un autre, n'existe en DVD qu'aux USA, mais il mériterait qu'un éditeur français s'en soucie...


N.B.: désolé pour l'anamorphose de la première bande-annonce, mais je n'arrive pas à corriger le film tel qu'il est publié sur YouTube... J'en ai ajouté une autre ci-dessus, plus courte, avec des différences notoires, mais dont le format est correct...

mardi 28 octobre 2014

Les nouveaux zappeurs


Les internautes qui passent des heures à zapper d'une info à une autre se rendent-ils compte qu'ils reproduisent une pratique que souvent ils critiquèrent dans le passé avant que la télévision ne soit détrônée par le Web ? Le butinage est une activité chronophage où se noie tant de monde dans l'immensité encyclopédique immédiatement accessible.
Lorsque j'étais petit nous n'avions que la radio et les livres, puis la télévision fit son apparition. Il n'y eut qu'une seule chaîne jusqu'en 1964 et la couleur n'arriva qu'en 1967. C'est à cette époque que mes parents ont loué un poste chez Locatel. L'acquisition dispendieuse est venue plus tard. On commençait par voir si cela valait le coup. L'offre restreinte nous faisait découvrir toutes sortes de programmes. On voyait tout. Il faudra attendre d'avoir six chaînes pour que le zapping devienne une pratique courante. Avec six boutons de la télécommande on pouvait réaliser un excitant montage sauvage. L'arrivée du satellite rendit cette pratique plus complexe jusqu'à ne plus avoir d'intérêt lorsque des centaines de chaînes devinrent accessibles. Et leur spécialisation tua l'universalité.
Pendant ce temps la Toile étendait ses filets grâce aux liens facilement cliquables. Ces appâts anadiplosiques hypnotisent les nouveaux zappeurs qui ne peuvent plus se détacher de leur écran, prisonniers de ces "chansons" en laisse. Contrairement aux livres qui peuvent laisser une trace mnémotechnique (par leur emplacement et leur présentation physiques) les informations glanées ici et là s'effacent aussitôt de la mémoire à l'instar de l'écran. Je fais évidemment référence au zapping de divertissement et non à la recherche ciblée où Internet est d'une assistance inégalable. Comme le zapping d'antan le butinage tous azimuts fait partie de la junk culture où la consommation rapide est un des fondements du décervelage, confortant les préjugés, écrasant la critique, au profit d'une jouissance individuelle de l'instant. Des communautés s'identifient pourtant dans les milliards de documents partagés, mais chacun chez soi. La participation interactive fait illusion en masquant la passivité effective des intoxiqués.
Si vous aviez un doute sur ma comparaison remarquez qu'ils répondent par exactement les mêmes arguments qu'ils employaient du temps du zapping.

lundi 27 octobre 2014

Jack Bruce nous laisse sans voix


71 ans après son premier cri, la voix blanche et rocailleuse de Jack Bruce s'est éteinte samedi dernier.
À l'automne 1968, de retour des USA, j’achète Wheels of Fire, double album argenté des Cream, moitié studio, moitié live. L'enregistrement au Fillmore nous scotche au plafond avec Crossroads de Robert Johnson, Spoonful de Willie Dixon, Traintime de Jack Bruce et Toad de Ginger Baker. Eric Clapton est le guitariste, Bruce le bassiste et chanteur, Baker le batteur. La pochette s'ouvre sur des couleurs psychédéliques, rose, orange et vert qui nous en mettent plein les yeux. C'est leur troisième disque, mais chacun s'était déjà distingué avec de former ce premier power trio de l'histoire du rock. C'est surtout la première fois que j'entends des musiciens de rock improviser des morceaux de près de vingt minutes faisant éclater le format chanson, porte ouverte à nos inventions les plus débridées. Mais le groupe se dissout aussitôt. Je retrouverai Ginger Baker's Air Force au Lyceum, bœuferai avec Clapton chez Gomelski et ne rencontrerai jamais Jack Bruce. C'est pourtant le seul d'entre eux dont la trajectoire me fascinera jusqu'au bout.
L'Écossais avait déjà joué avec Alexis Korner, Charlie Watts, Mick Jagger, Graham Bond, Dick Heckstall-Smith, Manfred Mann, Steve Winwood, John McLaughlin et John Mayall. Tandis que nous animons un rallye dans le seizième arrondissement Francis Gorgé m'apprend Sunshine of Your Love dans la cuisine. Je joue comme un pied au sax alto le thème de Clapton, Bruce et Pete Brown, mais j'adore.


Après les Cream, Bruce sortira une quinzaine d'albums sous son nom en commençant par Songs For A Tailor. Après avoir marqué le blues de son empreinte blanche, il participe à Turn It Over, second album du Tony Williams Lifetime avec McLaughlin et Larry Young, célébrant ainsi l'avènement de la jazz-fusion. Bassiste électrique à la formation classique influencé par Charlie Mingus, c'est comme chanteur que le jazz l'adopte avec la sortie en 1971 du chef d'œuvre de Carla Bley, Escalator Over The Hill. Il apparaît chez Lou Reed (Berlin) ou Frank Zappa (Apostrophe), fait un flop avec Simon Phillips et Tony Hymas, et se noie dans la drogue. Il fera un bout de chemin avec Kip Hanrahan, Vernon Reid, Cindy Blackman et quantité d'autres, mais c'est Michael Mantler qui lui offrira ses plus beaux rôles, loin des musiques pop mainstream.
Le compositeur lui fait chanter les paroles de Samuel Beckett. Ce sera No Answer en 1974 en trio aux côtés de Carla Bley et Don Cherry, Many Have No Speech en 1988 avec Marianne Faithfull, Robert Wyatt et un orchestre symphonique, puis Folly Seeing All This en 1993 avec entre autres le Balanescu Quartet, Rick Fenn, Wolfgang Puschnig. Quatre ans plus tard, il est le soliste de l'opéra The School of Understanding avec Don Preston, Karen Mantler, John Greaves, Robert Wyatt, etc. Son timbre de ténor éraillé hyper-expressif collant parfaitement aux sublimes mélodies monotones de Michael Mantler transcende les genres.
En mars 2014 sa famille et ses amis participent à l'enregistrement de son dernier album, Silver Rails, mais quelques mois plus tard le cancer du foie qu'il traîne depuis plus de dix ans le terrasse. Il nous laisse sans voix.