Jean-Jacques Birgé

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mardi 13 mai 2008

Je ne brille pas, je me traîne


J'ai choisi la photo du scooter customisé, prise à Bangkok, parmi ma petite réserve d'images pour les jours où je ne suis pas en verve. Elle représente tout le contraire de mon état. Je ne brille pas, je me traîne. Depuis samedi, j'accumule les symptômes sans qu'aucune maladie ne se déclare franchement. Les analyses en diront peut-être plus. Rien de brillant. Cela ne m'empêche pourtant pas de remuer. Ranger le studio, m'allonger, organiser le jardin, me reposer, j'alterne des phases d'activité où j'oublie mes petites douleurs avec des passages raplapla où je fais le vide tant bien que mal. SOS Médecins m'a coûté 68 euros, il paraît que c'est intégralement remboursé. Il y a une dizaine d'années, j'avais cédé à la pression de mes proches pour prendre une mutuelle. Celle de la Sacem rembourse plutôt bien. J'irai probablement mieux lorsqu'il refera moche.
Lundi 13 mai 1968, c'était ma deuxième grosse manif, mais tout cela est loin. Par contre, je ne peux oublier les suivantes, toutes les suivantes, parce que je faisais partie du "service d'ordre à mobylette". Il s'agissait de précéder le cortège en arrêtant les automobiles aux carrefours pour le laisser passer sans encombre. À une trentaine, on bloquait, les manifestants nous rejoignaient, on repartait au prochain feu. À cette époque il n'y avait pas de voitures de flics pour ouvrir et fermer la voie ! Il n'y avait déjà pas autant de bagnoles, mais dès la pénurie d'essence, on avait l'impression de faire une ballade en forêt. D'autres disaient la plage. Très vite, les feux tricolores ne signifièrent plus rien du tout. Avec ma Motobécane grise, je livrais aussi les affiches imprimées dans les ateliers des Beaux-Arts, je les apportais par exemple à l'ORTF, la Maison de la Radio et de la Télévision dont Godard avait filmé les couloirs pour Alphaville. On rencontrait du monde. La rue était à nous. La vie était à nous. Ce n'était qu'un début.

lundi 12 mai 2008

Joëlle Léandre a capella


Alité, j'ai lu le solo a capella de Joëlle Léandre d'une traite sans reprendre ma respiration, ni la sienne ! Pour ces entretiens intitulés À voix basse, Franck Médioni a gommé toutes ses questions pour laisser la contrebassiste seule en scène. Nous avions beau, avec Jean Rochard, avoir longuement interviewé la Walkyrie de l'improvisation pour le Journal des Allumés, l'intérêt demeure intact, même si Joëlle se répète souvent. Son flow de paroles légendaire s'en accommode très bien, donnant à sa voix une allure de performance cohérente, bien que le journaliste ait effacé les onomatopées originales dont la soliste ponctue régulièrement ses phrases. Le résultat reflète mieux son art de l'improvisation que celui de la composition. On apprendra en effet que Léandre interpréta avec la même conviction parmi les plus grands compositeurs du XXe siècle dont elle créa souvent les œuvres ou en fut la dédicataire. L'ouvrage, qui n'est pas le premier consacré à Joëlle Léandre puisque, à côté de nombreux interviews parus dans des magazines, ont été publiés sa Discographie aux éditions Bandecchi & Vivaldi et le cd d'entretiens Dire du Dire sur Rectangle, est habilement structuré par thèmes, Sons/Leçons, Influences/Confluences, Base/Basse, Improvisation/Composition, Nomade/Monade, Sillons/Microsillons, Poétique/Politique qui jouent tels les morceaux d'un disque.
Comme souvent, l'hagiographie de rigueur évite malgré tout d'aborder l'histoire intime qui, dans une biographie, difficile exercice du vivant des personnes concernées, en dirait long sur ses choix artistiques. La musique permet ces adroites transpositions de se mouiller sans trop en dire. Mes bémols sont infimes, si ce n'est un qui me chagrine : si Joëlle cite avec grâce les musiciennes et musiciens qui ont compté pour elle, elle regrette avec insistance l'absence de femmes dans le milieu du jazz et des musiques improvisées sans ne donner aucun nom de ses collègues françaises, a fortiori celles qui jouent du même instrument qu'elle. Camarade, encore un effort pour être véritablement féministe, les silences évoqués cachant des manières d'homme qui me rendent triste s'ils reproduisent les shémas Struggle for life du machisme le plus stérile. À part cela, la lecture de ce solo est vivement recommandée à quiconque s'intéresse à la musique, à l'improvisation, à la contrebasse, à la résistance des femmes et des prolétaires et à l'extraordinaire artiste qu'est Joëlle Léandre.

Post Scriptum en contrepoint amusant de ces quelques lignes : pour illustrer sa participation à l'album Opération Blow Up d'Un Drame Musical Instantané, Joëlle nous envoya la partition de 4'33 de John Cage, mais elle y griffonna tant de mots que l'on apercevait à peine les trois Tacet (se taire, en langage musical), unique consigne du compositeur américain. Be You ! On ne se refait pas... ;-)

dimanche 11 mai 2008

L'électro version adulte


Le Festival Électrolyses organisé aux Lilas par La Firme aura proposé une version adulte de la mouvance électro. Après une intro ratée à l'Espace Khiasma, le public de Lilas en Scène jubile devant le spectacle de l'écrivain Jacques Rebotier accompagné avec intelligence et doigtés par Paul Brousseau. Rebotier, en grande forme, improvise une performance sans fard où la lecture d'extraits de ses livres, ses pirouettes musicales humoristiques et ses commentaires en a parte alimentent un remarquable sens de l'instant. Il danse. Brousseau transforme la voix du poète en temps réel, il synthétise, analyse, électrolyse en jouant le clown blanc de ce duo plein d'esprit. L'échelle dans le champ me rappelle Discorama, l'historique émission de Denise Glaser filmée par Raoul Sangla, lorsque l'art croisait tendrement le réel à la télévision dans la plus grande franchise. Cela fait tant de bien d'en voir s'amuser sur scène, il n'y a pas de secret, c'est communicatif !


La soirée s'achève magiquement au Triton avec Pierre Bastien et Steve Argüelles. L'ancien contrebassiste devenu maître es Meccano et pocket-trompettiste a apporté de Rotterdam sa table musicale, une machine protéiforme rassemblant engrenages, souffleries, tourne-disques, clapets d'harmonium, cordes, etc. Le batteur, toujours aussi fin, s'engouffre dans ces ritournelles mécaniques aussitôt qu'il entrevoie une porte entrouverte. Avec ses fûts, ses cymbales et les boucles qu'il en tire et filtre, toujours en temps réel, il amplifie astucieusement l'orchestre de bric et de broc de Bastien qui soliloque à la trompette avec la même fragilité que son instrumentarium, tel l'enfant qui a grandi mais refuse de faire l'impasse sur ses rêves.


Je n'aurais jamais dû baisser ma garde. On me demandait comment j'allais, je répondais que samedi je serais peut-être en vacances. Me levant tôt, j'ai préparé ma déclaration d'impôts, rempli les feuillets de congés spectacles, et je suis tombé malade. Les douleurs m'assaillant de toutes parts, je me traînais comme si j'avais une grosse grippe, fatigue de chaque membre, le moindre mouvement difficile et l'impossibilité du sommeil comme si je ne me réveillerais plus jamais. Après le déjeuner, j'ai fait l'effort d'aller assister à la création chorégraphique de Magalie Albespy à Lilas en Scène. David Buff a truffé le corps de la danseuse de capteurs qui déclenchent les mots clefs du Jeet Kune Do tandis que Paul Brousseau l'accompagne, à la batterie cette fois, en trafiquant les voix de Bruce Lee et de son élève Dan Inosanto. La leçon est amusante, la performance épuisante, pour la combattante qui se bat contre des moulins à vent numériques. C'est le jeu.
Vingt minutes plus tard, je retrouve Jacques Rebotier, au soleil, pour évoquer les règles, ou mieux leur absence, de la véritable improvisation. En face d'un esprit vif doit répondre sa mise en pratique instantanée. L'enjeu est de réduire le temps qui sépare la conception de la réalisation. Sans une importante préparation les instruments électroniques ne sont pas les mieux adaptés à ce genre de sport artistique. A suivre.
Pour clore ce mini-festival, j'avais prévu d'aller écouter le quartet formé de Senso (Olivier Sens), Léna (Mathias Delplanque), Black Sifichi et Steve Argüelles, mais la fièvre me cloue au lit.

samedi 10 mai 2008

Ma seconde naissance


Peut-être était-ce quelques jours plus tôt et je fais un amalgame avec la journée qui précède "la nuit des barricades". J'essaye de me souvenir. C'était un vendredi. Le vendredi 10 mai. La foule des lycéens était attroupée devant la petite porte du lycée en face du stade et personne n'entrait. On se demandait si on allait suivre le mouvement qui depuis quelques temps animait Nanterre et le quartier latin. Nous ne savions pas vraiment quoi faire. À l'appel des CAL (Comités d'Action Lycéens), des mots d'ordre de grève avaient circulé, mais jamais on n'avait entendu parlé de grève d'élèves, ni des lèvres ni des dents (en fait les premières ont lieu dès décembre 67). Je me suis dévoué pour aller voir le proviseur pris dans la cohue et je lui ai posé la question qui nous turlupinait. Depain, un type plutôt pas mal dans la difficulté de sa fonction, m'a répondu "Mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse !" en me montrant tout le lycée massé sur le trottoir. Ensuite, tout est allé très vite, j'ai dit "Portez-moi !" et j'ai crié au-dessus des têtes "Je viens de parler avec Monsieur le Proviseur, il n'y aura pas de sanction..."
Ma vie a basculé en quelques secondes. J'avais quinze ans, jusque là il aurait été hors de question que je franchisse le seuil de la maison sans cravate, même pour aller acheter le pain. Mes parents trouvaient étrange cette lubie. J'avais été un bon élève, le fils aîné d'une famille qui se prétendait "intellectuels de gauche". Mon engagement se cantonnait aux dissertations que ma mère avait souvent rédigées à ma place. Et puis tout à coup, je suis porté par la foule, ovationné, et je m'entends hurler "Tous à Lafontaine !". C'était le lycée de filles à côté de Claude Bernard. Nous marchons. Nous enfonçons les portes et nous grimpons quatre à quatre dans les étages, ouvrant les portes des salles où se donnent les cours. On ne peut pas dire que notre élan fut couronné de succès. Tout juste une dizaine de filles débrayèrent pour "grossir" notre défilé qui se dirigea d'abord sur Jean-Baptiste Say puis Jeanson de Sailly. Mon oncle Gilbert appela mon père pour le prévenir qu'il venait de me voir passer "à la tête d'une manifestation" rue de la Pompe où il décorait la vitrine d'une boutique. Nous avons marché et nous marcherons encore beaucoup et nous courrons, ah ça, nous avons couru pendant toutes ces années ! Je n'étais pas un lanceur de pavés, mais j'ai couru, couru jusqu'à la manif contre Nixon quelques années plus tard, seize kilomètres à bout de souffle avec les matraques qui s'abattaient sur les crânes de tous les côtés... En fin d'après-midi, nous avions rejoint les autres défilés à Denfert-Rochereau. Tandis que nous attendions, je suis entré dans un salon de coiffure et j'ai demandé s'il était possible que j'appelle mes parents pour les rassurer.
Le soir, ils ont dit qu'il était important qu'on se parle : "Sache que ta mère et moi, pendant les jours qui vont venir, nous allons être très inquiets, mais après tout ce que je t'ai raconté de ma jeunesse je me vois mal t'interdire d'aller manifester..." En 1934, mon père se battait à la canne contre les Camelots du Roi. Il s'était engagé dans les Brigades Internationales, mais n'était jamais parti à cause de ses rhumatismes articulaires aigus. La crise qui a précédé son départ lui a sauvé la vie, aucun de ses camarades n'est revenu d'Espagne. Plus tard, il entrera dans la Résistance, dénoncé il sera fait prisonnier, s'évadera du train qu'il emmenait vers les camps, etc. Mon activité "révolutionnaire" était beaucoup plus modeste...

N.B.: petites chronologies des évènements de mai par Arte ou le Codhos

vendredi 9 mai 2008

Mercedes


Sa progression sur les planches de la terrasse attire mon regard. Elle rapproche ses pattes arrière de ses pattes avant en dessinant un arc en Ω pour relancer ensuite sa tête vers où elle se dirige et ainsi de suite. Comme je m'approche pour filmer ce mouvement remarquable elle se fige. Je m'éloigne, elle repart. Je reviens, elle s'arrête. Je n'arriverai donc qu'à prendre une photo, réduit à effacer toutes mes tentatives cinématographiques. J'ignore son nom et ce qu'elle deviendra plus tard, mais je compte surveiller tout ce qui vole dans le jardin en espérant que j'arriverai à l'identifier après sa mue.
Je sortais du cinéma L'Olympic Entrepôt lorsque je croise Mercedes avec qui j'avais partagé une liaison de quelques semaines lorsque nous avions une vingtaine d'années. Je l'appelle par son prénom. Comme je sens son regard de myope qui se perd dans le mien, j'insiste, amusé : "tu ne me reconnais pas ?" Non, elle ne voit pas. Six ou sept ans s'étaient écoulés. J'avais coupé mes cheveux longs et rasé ma barbe. Nous avons entamé une nouvelle liaison et nous nous sommes quittés après le même délai de trois semaines pour les mêmes raisons que la première fois. Je ne l'ai plus jamais revue, du moins je le crois.

jeudi 8 mai 2008

Musique mécanique virtuelle


Francis m'envoie ce petit film d'une machine musicale telle que j'aime en inventer ou en consommer. Cet ensemble dont j'ignore le nom comme celui de son concepteur (je me demande s'il ne figurait pas dans un dvd que j'ai offert à Xavier Boissarie du temps où nous travaillions ensemble sur Le Bal) rappelle nos Forever de Time ou FluxTunes (lecielestbleu.com), le Tenori-on de Yamaha et tout le musée des instruments de musique mécanique. Les balles me font penser aux gouttes de notre Pâte à son, mais notre système est beaucoup plus iconoclaste puisque chaque goutte garde sa hauteur en se promenant dans le circuit et c'est l'instrument qu'elle rencontre qui lui donne son timbre. Dans un tout autre domaine, je me souviens du film de Fischli et Weiss, Der Lauf der Dinge et du Zwei-Mann-Orchester de Maurizio Kagel. J'ai l'impression que l'on pourrait rester des heures hypnotisé par les mouvements répétitifs. Ou comment se laver la tête à sec.
Les instruments de musique mécanique portent en eux une partie de mes rêves d'enfant : le Meccano en métal avec lequel je n'étais pourtant pas très doué, le train électrique qui circulait dans l'appartement mais que je devais démonter chaque soir après avoir passé la journée à l'installer, les machines qui ne servent à rien, construites avec tous les appareils cassés de la famille et que j'appellerai plus tard sculptures, objets de récupération réagencés jusqu'à constituer des œuvres enregistrées, la musique qui joue toute seule, muée seulement par mon imagination...

mercredi 7 mai 2008

L'horizon en pente


J'allais publier un petit film envoyé par Francis lorsque je croise Aymeric au concert de Bojan Z, Julien Lourau et Karim Ziad au Triton (encore ce soir) où Elsa m'a donné rendez-vous depuis qu'elle s'est entichée du solo du pianiste. Leur jazz balkanique très mélodique, à l'emporte-pièce, s'écoute agréablement, même si le trio joue un peu trop fort. Bojan tient une basse funky avec la main gauche sur le Fender Rhodes pendant que la droite fait jaillir du piano des papillons colorés aux réminiscences plus classiques. Au ténor, Lourau joue des clapets, des coups de langue et éructe grave ; au soprano, il trille et tire des traits. La batterie de Ziad tonne parfois comme un ensemble de bendirs avec ses rythmes gnawas. L'ensemble, plus français que tzigane, sonne plus droit que tordu, leur conférant un style France carrefour de l'Europe, d'autant qu'ils jouent sans papiers.
J'avais donc prévu autre chose pour ce matin lorsqu'Aymeric me demande si j'arrête la musique. Voilà ce que c'est que d'être lu au jour le jour en restant évasif sur ce que je quitte pour retrouver quoi. Un peu de patience. Le feuilleton a ses lois. Non, je continue de rêver en timbres et en couleurs. Je prends seulement mes distances des mondes qui ont du mal à s'ouvrir sur les autres lorsqu'il s'agit de leur fond de commerce. Les replis identitaires me font peur quand la myopie mène à l'aveuglement. Je les comprends. Lorsque l'on a eu tant de mal à creuser sa route, il n'est pas toujours facile d'envisager les bifurcations. Dans la solitude, les choix s'imposent ; le groupe freine la course s'il n'est pas suffisamment soudé. Je me suis senti trop isolé. Il vaut mieux alors retrouver la marche régulière du coureur de fond que de se laisser bousculer par le nombre et envoyer valdinguer par les flippers. J'entends le son de ces vieux appareils à sous dans les cafés d'antan. Je me fais des blues sur les bumpers en attendant de rencontrer un spinner qui me fasse décrocher le jackpot ! Ne faut-il pas parfois repartir en amont pour trouver son nouvel aval ? Personne n'est irremplaçable, des vocations se révèlent lorsque la vacance occupe le terrain. On ne peut faire de rencontres sans séparations. Je prends mon courage à deux mains et j'arpente l'horizon qui se profile sans en faire une montagne.

mardi 6 mai 2008

Plume


Côté jardin, un moineau est venu mourir sur le rebord de la fenêtre. La position des pattes reflète-t-elle un atterrissage périlleux ou la détente des membres après sa longue vie de passereau ? Il y a quelque chose qui coince. Une raideur. Pour peu que l'on s'y penche, le corps inanimé fait surgir la liberté passée, le ciel d'avant. Il n'y a pas d'après, rien d'autre que le souvenir de ceux qui continuent à voler. L'homme a besoin de temps pour apprivoiser la mort, l'égalité annoncée. Le sujet fait rarement plaisir. L'angoisse des jeunes est prématurée. Elle devrait, mûrie, se dissiper. Vivre ou mourir très vieux permettraient de l'apprécier. On verra bien. Ou pas.

Côté cour, ce week-end, j'ai relu Maus d'Art Spiegelman pour comprendre ce qui me rend si triste. L'histoire remonte à loin. D'orgueil, de naïveté, de résistance, de courage, de lâcheté, de bêtise, d'humanité et d'inhumanité... Les origines d'un monde. Racines arrachées et trimbalées, voyages salvateurs ou assassins, renaissances et trahisons. Puis la fin des haricots à vouloir les planter coûte que coûte. Non, non, non, la faim ne justifie pas les moyens. Tous ne sont pas bons. Il y a l'art et la manière. La culture de la lumière s'est perdue dans de nouvelles paranoïas. Il ne fait jamais de mal de se souvenir. Extraordinaire texte de Stéphane Hessel, 91 ans, ambassadeur de France, dans les pages Rebonds de Libération. De quoi l'accusera-t-on cette fois ?

Baisser de rideau. Cette nuit, l'absence de solidarité du milieu musical m'a tenu éveillé. J'ai décidé de prendre du recul. D'aller voir ailleurs si j'y suis. Savoir tirer sa révérence avant d'être submergé par l'amertume. Je préfère le sucre qui rend les enfants joyeux. L'acide qui ouvre sur d'autres mondes. Le sel, en terre ou en grain. À force de répétitions, la machine a fini par se gripper. Il a semblé facile d'en commander une toute neuve. Restera la manière de s'en servir. Je retrouve le sourire, à l'aide d'un chausse-pied certes. C'est un combat de chaque instant. À l'heure des urgences, je cherche un répit, mais j'entends les trois coups.

lundi 5 mai 2008

Avant, après


Voilà, le joli mai est enfin arrivé, précédé de commémorations quarantenaires à n'en plus finir. Cette précipitation marque-t-elle l'envie de s'en débarrasser ou au contraire que cela dure longtemps ? Plus longtemps certainement que n'avaient duré à l'époque les événements célébrés depuis des semaines à grand renfort de publications, publicité, récupérations, révision, réaction, réanimation, etc. Il y a autant de mai 68 que d'individus à l'avoir vécu, ou pas. Chacun le réfléchit sous l'angle unique de son expérience, étudiant à Paris ou en province, en grève dans son usine ou déjà réactionnaire, loin du tumulte ou en plein dedans, nostalgique ou révisionniste, fidèle à ses idées d'antan ou renégat réembourgeoisé, et différemment selon ses affinités politiques, ses origines sociales, sa profession ou son âge... Ce n'est pas tant le mois de mai qui nous marqua, mais les années qui suivirent. Jusque là, la jeunesse n'avait jamais manifesté qu'en faisant des monômes le jour des résultats du Baccalauréat en secouant un peu les automobilistes qui roulaient boulevard Saint-Germain. Les générations précédentes avaient connu la Résistance ou la guerre d'Algérie. Les parents ou les grands frères "engagés" avaient raconté leurs combats contre l'Occupation ou pour l'indépendance algérienne. C'est ainsi que les traditions se transmettent. Le pays vivait en blouse grise. Si le ciel allait se colorer de rouge et noir, il se parerait aussi de l'arc-en-ciel psychédélique...
Au Lycée Lafontaine, ma sœur avait son nom brodé sur sa blouse obligatoire. Bleu clair ou écrue, en changeant alternativement tous les quinze jours pour être certain qu'elle soit lavée, et vendue exclusivement au Bon Marché. Le pantalon était interdit dans les lycées de filles et la directrice elle-même vérifiait à l'entrée la distance du bas de la jupe jusqu'au sol avec un mètre de couturière ! Les petites anecdotes comme celles-ci en disent long sur l'époque. Ni les écoles ni les lycées n'étaient mixtes. La distance entre garçons et filles allaient d'un coup voler en éclats.

L'image est celle du livre-CD N'effacez pas nos traces ! de la chanteuse Dominique Grange dont j'allais bientôt fredonner les chansons (La pègre, Grève illimitée, Chacun de nous est concerné, À bas l'état policier) et qui ressort aujourd'hui dans une nouvelle interprétation abondamment illustrée par son compagnon, le dessinateur Jacques Tardi (96 pages inspirées). C'est dans la tradition des chansons engagées d'Hélène Martin, de Francesca Solleville (qui apparaît ici dans les chœurs, aux côtés du violoniste Régis Huby, du bandéoniste Olivier Manoury, entre autres), de Monique Morelli, Jean Ferrat, Colette Magny... Le 45 tours original était sérigraphié et coûtait 3 francs. Le petit bouquin carré, gentiment préfacé par Alain Badiou, est un cadeau sympa parmi la marée d'objets de consommation édités à l'occasion du quarantenaire. Chacun y va de son mai. Je ne me joindrai à la meute que le 10 mai prochain, journée qui alors marqua ma seconde naissance, mais je n'ai rien à vendre...
Sur un autre 45 tours, d'Evariste cette fois, toujours 3 francs, dont la pochette était signée Wolinski, publié par le C.R.A.C. (Comité Révolutionnaire d'Agitation Culturelle) et sur le quel figuraient La faute à Nanterre et La révolution, on peut lire : "Ce disque a été réalisé avec le concours des mouvements et groupuscules ayant participé à la révolution culturelle de mai 1968. Il est mis en vente au prix de 3F afin de démasquer à quel point les capitalistes se sucrent sur les disques commerciaux habituels" ainsi que "Ce disque est un pavé lancé dans la société de consommation".

dimanche 4 mai 2008

Promenade sur la Seine


Profitant de la venue de Rosette à Paris, hier samedi nous sommes allés nous balader en Batobus sur la Seine. Le soleil cognait. On se serait cru en plein été. Nous savions que ce moyen de locomotion existait, mais ne l'avions jamais emprunté.
Enfant, j'étais monté plusieurs fois sur les Vedettes Paris-Tour Eiffel et je voyais passer les Bateaux-Mouches dont le nom m'intriguait. Lorsqu'Elsa eut le Bac (à lauréat, et non celui qui traverse la rivière de Pont-L'abbé entre L'île Tudy et Loctudy), je cherchai un endroit sympa pour évoquer son avenir et l'invitai sur un bateau qui partait du Trocadéro. Sur le pont, je me souviens lui avoir demandé : "Tu as 18 ans. J'ai fait ce que je devais faire. Maintenant dis-moi ce que je peux faire ?" Elle répondit : "Papa, surtout rien du tout !" Et vogue la galère... Depuis, elle mène sa barque en maintenant son cap comme elle l'avait souhaité. J'ai toujours eu envie de descendre le canal depuis La Villette jusqu'au port de l'Arsenal en passant les écluses, mais c'est une excursion qui reste à faire...
Je savais donc que l'on pouvait traverser Paris par la voie fluviale, transport intéressant en cas d'embouteillage par exemple. Les Batobus coûtent cher à la journée, mais 12 euros (tarif maxi) est le prix de n'importe quelle attraction touristique. Par contre, le forfait à l'année est réduit à 55 euros, ce qui devient extrêmement attractif, à condition que les bateaux ne soient pas pris d'assaut et qu'il ne faille pas attendre d'en voir passer trois avant de pouvoir grimper à bord. La fréquence des quatre Batobus en service va de 20 à 30 minutes selon les saisons et il faut compter une heure et demie pour effectuer une boucle complète. On peut évidemment faire autant de haltes qu'on le souhaite avec le billet forfaitaire, mais la cohue des beaux jours en week-end rend l'aventure très dissuasive. Le forfait permet pourtant de monter et descendre autant de fois qu'on le désire entre le Jardin des Plantes et la Tour Eiffel. On s'arrête à Hôtel de Ville, Louvre, Champs Élysées sur la rive droite, et dans l'autre sens à Orsay, St Germain-des-Prés, Notre-Dame sur la rive gauche. En naviguant sur le fleuve à Bangkok, Françoise suggérait que ce serait bien d'avoir ce type de navette à Paris, pas chères, rapides et très pratiques. On en est encore loin. J'adore Paris, mais j'aimerais que Bangkok soit plus proche.

samedi 3 mai 2008

Question de culture


Mathilde me signale ce petit film sur les pousseurs patentés du métro de Tokyo qu'elle a découvert sur l'excellent blog de Marieaunet qui l'avait elle-même trouvé sur YouTube... Ainsi les pépites du Net, drames ou fantaisies, circulent, reproduits à l'infini, de blog en blog, de courriel en courriel, de site en site, etc., etc.
J'avais vu les pousseurs à l'œuvre pour avoir travaillé au Japon il y a dix ans. Il serait dangereux d'en tirer des conclusions hâtives même si ces coutumes ou ces usages peuvent nous choquer. L'Asie obéit à d'autres lois que les nôtres. La différence de cultures suivant les continents exige que nous soyons prudents sur la façon que nous avons de voir les choses. La vie n'a pas la même valeur d'un pays à un autre. Les coutumes féodales de l'Asie nous paraissent souvent absurdes. Elles le sont forcément à nos yeux d'Occidentaux pétris de culture judéo-chrétienne. J'évoque ce point de vue distancié suite à l'emportement que suscite par exemple la Chine. J'y reviendrai encore.
Autre exemple, je me souviens de mes a priori lorsque je suis allé travailler en Afrique du Sud avant (pour mon film avec Idir et Johnny Clegg) et après Mandela (pour une tournée de ciné-concerts lors du centenaire du cinématographe). La première fois, je pensais qu'il y avait les bons noirs avec l'A.N.C. et les vilains blancs de l'apartheid. Je fus bouleversé de constater la brutalité de l'empire zoulou et la protection de la nature par les Boers. Je schématise vite fait. On retrouvait évidemment plus d'Afrikaners dans les rangs de l'A.N.C. que d'Anglais, les premiers (d'origine hollandaise) s'impliquant réellement dans leur pays, qu'ils soient tortionnaires ou révolutionnaires, tandis que les seconds vivaient dans un monde clos représenté par l'Empire Britannique. Les colonialistes aussi diffèrent par leurs cultures. La seconde fois, je ne comprenais pas pourquoi les Africains ne se révoltaient pas contre ceux qui les avaient opprimés, inculte que j'étais au pardon de toute cette population qui avait été évangélisée.
À Tokyo, les usagers du métro font la queue en file indienne derrière un petit trait marqué au sol et la rame s'arrête impeccablement devant eux, face aux portes coulissantes. La discipline me terrifie. Je comprends mieux les ressemblances avec l'Allemagne. Francis, qui possède une double nationalité, disait que l'on se faisait engueuler par les passants lorsque nous traversions en dehors des clous, mais qu'en Suisse nous aurions été dénoncés à la police. En France, j'ai du mal à comprendre les resquilleurs qui doublent dans la queue. Je suis énervé par notre incivisme. Tout cela s'explique par nos antécédents culturels, les exemples auxquels nous assistons enfants, la manière dont nos parents et, plus important, l'école gravent dans nos cerveaux les usages culturels qui déterminent un peuple. Certains nient ces différences pour ne pas assumer un patrimoine aussi lourd à supporter qu'à s'en enorgueillir. Pour conclure, j'hésite entre deux célèbres classiques, la dernière réplique du film Certains l'aiment chaud de Billy Wilder, "Nobody's perfect !", ou celle de La chienne de Jean Renoir, "Faut de tout pour faire un monde !", qui ont le mérite de se compléter...

vendredi 2 mai 2008

Regarder Chris Marker dans les yeux


J'avais aperçu le livre, bien en vue, sur une table basse chez Agnès Varda. Publié aux U.S.A., je l'ai trouvé sur Amazon.fr pour moitié du prix Fnac. Staring Back rassemble des photographies noir et blanc prises par Chris Marker à partir de 1952. Pendant tout ce temps, l'arbre des grands boulevards n'a eu le temps de grandir que de quelques centimètres. Aux côtés de nombreux portraits regard caméra qui forment la colonne vertébrale du recueil, on trouve Charonne en 1962, la Marche sur le Pentagone de 1967, les événements du mois de mai 1968, les manifestations anti-CPE de 2006 et des photogrammes de ses films La jetée, Sans soleil, Cuba si et Chats perchés. Filmographie et bibliographie concluent l'ensemble. Le cinéaste comprend vite que sa caméra est une arme contre la police. Il cite Abbie Hoffman : " Nous étions jeunes, nous étions désespérés, arrogants, idiots, têtus, mais nous avions raison." Les légendes sont absentes. Marker donne beaucoup plus d'existence aux anonymes de partout qu'aux célébrités qui ont jalonné sa course, Maurice Thorez, Daniel Cohn-Bendit, Akira Kurosawa, Alexandra Stewart, Simone Signoret, Salvador Dali, Emil Zatopek, Alexander Medvedkine, Andrei Tarkovsky, Joris Ivens, Michel Legrand, Fidel Castro, Delphine Seyrig, William Klein, Catherine Belkhodja, Olivier Besancenot... Des visages tout autour de la Terre, des visages qui le dévisagent, des visages qui nous regardent droit dans les yeux, des visages qui sont les nôtres. Et puis des bêtes qui elles aussi nous renvoient à ce que nous sommes.
Pour que la scène soit complète, il faudrait entendre la bande-son de ses installations Silent Movie (vingt solos de pianos de Satie à Monpou) ou Staring Back (Bill Evans, Kurt Weill, John Cage, Bach, Moondog, William Walton en mode aléatoire), rééditer son inépuisable CD-Rom Immemory One et inviter sa dernière installation commandée par le Moma en 2005 et intitulée Owls at Noon Prelude : The Hollow Men. En attendant je feuillette les pages de Staring Back, je surveille les coups de griffes de son chat Guillaume-en-Egypte sur Poptronics et j'attends patiemment le facteur censé m'apporter le DVD du Fond de l'air est rouge aujourd'hui.

N.B. : liens vers le résumé wikipédiesque de Chris Marker et un blog qui lui est entièrement consacré. À près de 87 ans, il forme avec Agnès Varda et Jean-Luc Godard le trio le plus inventif et le plus vif du cinéma français, capables d'envisager tous les possibles et d'interroger l'époque comme personne, en intégrant les nouvelles technologies de manière aussi sensible que critique.
Jeunes gens, secouez-vous et prenez-en de la graine !
Installations et DVD pour Varda, installations et CD-Rom pour Marker, exposition et films pour Godard...

P.S. : sur le site du Wexner Center, j'ai trouvé le DVD Remembrance of Things To Come réalisé avec Yannick Bellon (Le souvenir d'un avenir) ainsi que les livres de La Jetée (ciné-roman) et Silent Movie...

P.P.S. : le facteur a sonné une seule fois. Le coffret Le fond de l'air est rouge contient également À bientôt j'espère réalisé avec Mari Marret en 1967, Puisqu'on vous dit que c'est possible sur les Lip en 1973 tandis que le précédent présentait la grève à Rhodiacéta, 2084 sur deux siècles de syndicalisme filmé en 1984, La sixième face du Pentagone réalisé avec François Reichenbach sur la marche sur Washington le 21 octobre 1967 et L'ambassade dont le titre original était film anonyme en super-8mm trouvé dans une ambassade. Dans le livret du DVD, Marker signe le texte Sixties en le postdatant facétieusement de mai 2008 !

jeudi 1 mai 2008

Collusion


Les deux premières questions posées par Andrew Meyer, étudiant de l'Université de Floride, au candidat perdant démocrate John Kerry m'intriguent depuis l'élection frauduleuse de George Bush Jr à la présidence du pays le plus puissant de la planète : "Pourquoi n'a-t-il pas exigé une annulation du vote alors que de nombreux cas de fraude tous favorables à Bush ont été révélés ? Pourquoi ne lance-t-il pas une procédure d'empeachment pour empêcher Bush d'attaquer l'Iran alors que cette procédure a été lancée contre Clinton pour une simple fellation ?" L'énigme sous-jacente est la position des Démocrates dans les élections américaines, abandonnant toute poursuite contre Bush alors que les comptes définitifs réalisés un mois après l'élection montraient que Kerry avait en effet réuni plus de voix que le Républicain. On sait que la chaîne Fox avait donné les résultats prématurément et que tous les autres télévisions lui avaient emboîté le pas. Ni les institutions ni les médias n'avaient eu le désir de se déjuger par la suite ! Aujourd'hui, le combat fratricide des Démocrates entre les candidats Barack Obama et Hilary Clinton laisse présager une victoire du Républicain McCain. Ce n'est pas que je sois dupe de la démocratie aux États Unis comme ailleurs, mais je me demande pourquoi les Démocrates font tout ce qu'ils peuvent pour ne pas accéder à la présidence...
Je vous laisse découvrir la suite de l'expérience d'Andrew Meyer sur la vidéo. La troisième question sera fatale à cet étudiant. Il est dommage que l'auteur du petit montage trouve le besoin de le noyer sous un sirop musical comme dans toute fiction d'outre-atlantique et d'ajouter une conclusion maladroite affaiblissant le sujet comme dans un film de Spielberg. Pour montrer que l'étudiant n'avait pas abusé de son temps de parole et remettre en situation son intervention, l'auteur renvoie à un second film tourné par un autre auditeur de la conférence de Kerry. Où que ce soit dans le monde, on peut toujours espérer qu'il y aura quelqu'un avec une caméra ou un téléphone portable pour filmer ce que le pouvoir aurait préféré taire.
Pour celles ou ceux qui douteraient de la véracité de ces images renversantes, vous pouvez consulter les News de la Fox et tous les détails de l'affaire sur Wikipedia. Quant à la société secrète Skull and Bones de l'Université de Yale, voyez simplement CBS News et la liste de ses membres depuis sa création en 1832 ! Pour les non-anglophones, Réseau Voltaire en donne tous les détails.


Arrêté et électrocuté au Taser le 17 septembre 2007 pour avoir posé une question de trop à John Kerry, Andrew Meyer a d'abord été poursuivi pour provocation à l'émeute et refus d'obtempérer, mais il s'est ensuite excusé pour pouvoir reprendre ses études...

mercredi 30 avril 2008

Chansons et jeux d'écoute à l'usage des enfants en route pour les vacances


Depuis la semaine dernière, j'enregistre des chansons pour la Prévention Routière avec Michèle Buirette. Nous avons reçu commande de trois comptines et de trois jeux d'écoute pour que les marmots se tiennent correctement à l'arrière et fichent la paix à leurs parents lors des prochains grands départs pour les grandes vacances. C'est très sympa à faire et il y avait longtemps que je n'avais rien réalisé avec Michèle qui, non seulement compose de très jolies mélodies, mais s'est mise à écrire des textes depuis peu, avec beaucoup de talent ! Elle colore mes orchestrations de son nouvel accordéon et, de mon côté, j'ajoute des petits bruitages. Si les chansons abordent la sécurité en voiture dont l'incontournable ceinture, j'ai eu l'idée d'ajouter une petite leçon de code de la route qui sensibilisera les enfants aux règles élémentaires de la conduite. Cela ne peut pas faire de mal tant les conducteurs, en France, respectent de moins en moins les usages. La voiture est trop souvent une arme qui sert de défouloir. N'ayant plus aucun plaisir à conduire une automobile, je me suis rabattu sur la bicyclette qui oblige à rester zen au guidon sous peine de ne pas revenir entier. Là, nous avons choisi de rester légers et de ne pas être trop plan-plan... Pour les jeux, j'ai pris plus de distance avec le sujet en choisissant plutôt d'occuper nos petits avec des jeux d'écoute qu'ils puissent se repasser plusieurs fois sur leur baladeur ou sur le système audio de l'automobile. La gageure était d'inventer des chansons qu'ils aient envie de réécouter souvent et des jeux qu'ils n'épuisent pas après leur découverte. Reconnaître des sons, des ambiances, mais aussi les pousser à rêver, à prendre des distances avec les sujets pour se faire leur propre cinéma. Les fichiers son seront à télécharger en mp3 sur Internet...
On apprend beaucoup plus de choses qu'on ne le croit en travaillant sur des commandes comme celle-ci. Il faut à la fois faire preuve de simplicité et donner de la profondeur aux objets, passé la première approche. Travailler pour des enfants, comme je m'y employai avec le Drame (les chansons de Crasse-Tignasse traduites par Cavanna, éditées en leur temps par Auvidis) ou dans la quantité de CD-Roms dont j'ai parlé hier, ou bien comme le fit souvent Michèle avec le trio Pied de Poule pendant dix ans et ensuite avec des conteurs et des conteuses, est un pari sans échappatoire. Si les enfants n'accrochent pas, on ne peut invoquer aucune bonne raison qui nous rassure. C'est un public exigeant qui vous renvoie facilement la balle lorsque ça leur plaît. Pas question de faire des trucs bêbêtes en leur mâchant le travail ! Il faut avant tout stimuler leur imagination et les faire rigoler lorsque cela s'y prête... Les adultes sous-estiment trop souvent la capacité des enfants à comprendre et à rêver. À suivre.

mardi 29 avril 2008

Vivre debout


Long échange de commentaires à propos de la photo des soldats chinois portant dans leurs bras une toge de moine bouddhiste, frauduleusement légendée.
Hier, un lecteur écrivait : " Faut tout de même se méfier de tout et en ce siècle où le virtuel est roi, nous n'avons même plus d'infos qui nous permettent de nous faire une idée sur quoi que ce soit ! ! ! . . ."

En effet, ce n'est pas facile.
Mais si les informations ne sont pas fiables, nous avons une culture, nous avons une histoire, nous en portons les traces. Les leçons de l'histoire sont inestimables. C'est pourquoi nous devons nous souvenir aussi loin que cela est possible. Nous possédons aussi des clefs. L'une d'elles est la question "à qui profite le crime ?"
Une autre est la solidarité. Rien ne se fera si nous sommes isolés. Nos biens ne nous appartiennent qu'à tous. Pas seulement à l'espèce humaine, mais à tout ce qui vit. Et cela ne peut hélas se passer seulement dans la paix. Parce qu'en face, la lutte bat son plein.
Le virtuel est volatile, ce ne sont qu'apparences. Si nous existons, nous devons le faire sentir à ceux et celles qui nous entourent. "Pourquoi ?" est une troisième clef. Il y en a bien d'autres. Baisser les bras nous est interdit. Si l'exploitation de l'homme par l'homme n'est pas une invention récente, la résistance est aussi ancienne...
Et la vigilance s'exerce jour après jour. Sans relâche. Pas seulement avec des idées, pas seulement dans les actes, mais en réapprenant à respirer, à voir, à écouter, à toucher...
Heureusement la vie est longue. Cela nous laisse le temps de faire quelques pas.
Heureusement elle est courte. Et tout cela n'a que peu d'importance en regard de l'univers.
Ce n'est pas une raison pour être complice de la stupidité et de l'horreur.
Quel boulot !
Mais quelle satisfaction de vivre debout...

lundi 28 avril 2008

Le trou noir de la création numérique


Dimanche, jour de repos pour les uns, de rangement pour ma pomme ! Celle de Steve Jobs a rendu incompatible ma collection de CD-Roms, une vraie misère de ne plus pouvoir regarder toutes ces œuvres admirables que les systèmes actuels ont éjecté avec l'arrivée du XXIe siècle. Certains PC les lisent peut-être encore, enfin, certains PC, certains CD-Roms, rien ne marchant plus comme lors de leur création.
En montant tout dans les archives, j'ai vu passer Les machines à écrire d'Antoine Denize d'après Perec et Queneau (j'adorais son générateur aléatoire de langue de bois et sa version informatique de 100 000 milliards de poèmes nettement plus manipulable que l'original en papier découpé), Immemory de Chris Marker (un des rares CD-Roms qui rendaient intelligent), les petits Reactive Books de John Maeda (qu'on a tous copiés, puis achetés, pour finir par en faire cadeau à tous les amis) et toute la collection Digitalogue qui s'arrêta le jour où Monsieur Enami entra dans le comas, celle de Voyager stoppée faute du succès qu'auraient mérité Puppet Motel de Laurie Anderson (le modèle qui m'a donné envie de créer Carton) ou Maus d'Art Spiegelman (il suffisait de cliquer sur une image de la célèbre BD pour qu'apparaissent par couche les ébauches progressives, plus les entretiens audio avec son père et les reportages vidéo en Pologne), les provoquants Ambitious Bitch et Son of a Bitch de Marita Liulia, les délires colorés initiés par Peter Gabriel, l'Encyclopédie de l'Art Moderne et Contemporain, le travail graphique d'Etienne Mineur pour Freud, les innombrables CD-Roms sur la musique tels La musique électroacoustique d'Olivier Koechlin pour le G.R.M. (dont les applications me sauvèrent plus d'une fois ; Olivier m'apprend qu'il existe une version OS X), Les musicographies de Dominique Besson, Audiorom, PoPoRon, Small Fish, et puis les jeux pour les enfants (tous les Oncle Ernest d'Eric Viennot, Le Maître des Éléments, etc.).
J'en ai au moins deux cents qui sont partis dormir à la poussière, sans compter les miens (Carton et Machiavel que j'ai produits, Alphabet porté de justesse en OS X comme Domicile d'Ange Heureux avant que dadamedia ne disparaisse cavalièrement) et tous ceux dont j'ai composé la musique (mon premier, Au cirque avec Seurat, Sethi et la couronne d'Égypte, la collection des Bonhommes et les dames, Le grand jeu...) ou réalisé le design sonore (le DVD-Rom du Louvre, tous les Cahiers Passeport, la collection Fenêtre sur l'Art, etc., etc.).
Jamais la création interactive ne fut si inventive que sur le support du CD-Rom. Qu'adviendra-t-il de tous ces trésors ? Un petit malin fabriquera-t-il un émulateur d'OS9 avec réglages adaptés aux versions antérieures ? Un éditeur saura-t-il récupérer toutes ces œuvres en sommeil en les portant sur de nouvelles plate-formes ? Ou bien tout cela finira-t-il avec le reste de ce que nous fabriquons aujourd'hui, dans les poubelles de l'Histoire, faute d'être capable de préserver notre patrimoine ? Nous jouons la carte de la vitesse au détriment de la qualité. Dès qu'un marché est saturé, nous fabriquons de nouveaux appareils qui rendent caducs les précédents. Le parc doit se renouveler rapidement pour engrosser le Capital. Comme toute notre époque, nous disparaissons dans le trou noir que génère le profit, moteur stérilisant (de) nos vies.

dimanche 27 avril 2008

Cybergym chez soi avec la nouvelle interface pour la Wii


Avec un mois et demi de retard, Françoise a enfin reçu son cadeau d'anniversaire par la poste. On ne pouvait ni déplacer sa date de naissance, ni la sortie française de la Wii-Fit, la nouvelle interface Nintendo pour la console Wii (joli jeu de mots anglophone qui sied aux pieds, fit to feet) associée à toute une batterie d'exercices physiques sérieux et de jeux amusants. J'imagine que toute la presse va sauter sur le sujet, alors j'ajouterai seulement que l'objet convient parfaitement à ma compagne qui se tortille dans tous les sens pour faire des têtes à un ballon de foot, slalomer entre des piquets, danser ou faire tourner un hulla-hoop. De mon côté, ayant tenté le yoga, les pompes et la marche sur le fil, je me pose la question du danger que peut représenter cette gymnastique si l'on est sujet à la coincette ? Il serait plus prudent de faire vérifier l'opportunité de tous ces exercices par un ostéo connaissant mes fragilités avant de me casser en deux sur les conseils de mon "entraîneur" robotisé. Si le fabricant recommande une pratique quotidienne de l'objet pour retrouver sa vigueur de jeune homme, un corps d'athlète pour les uns, plus de souplesse pour les autres, il est certain que la partie ludique provoquera une bonne dose de rigolade en société. La Wii-Fit serait véritablement géniale, s'il n'y avait pas cette musique débile qui accompagne tous nos mouvements. Nintendo devrait sérieusement se pencher sur le problème, en proposant un choix d'accompagnements et en permettant de couper la musique tout en conservant le reste des informations sonores... Je ne sais pas comment joindre les concepteurs, mais les interfaces Nintendo mériteraient un véritable travail de design sonore adapté à cet objet sur lequel des millions d'utilisateurs vont passer des heures en se farcissant une daube répétitive abrutissante. Toute son ergonomie sonore reste à inventer. Bel enjeu !

samedi 26 avril 2008

Professor Bad Trip


Si Franck ne jouait pas ce soir au Zebulon de New York avec l'accordéoniste Andrea Parkins, il serait venu écouter l'interprétation de Professor Bad Trip par l'Ensemble Intercontemporain à la Cité de la Musique. Vigroux m'a fait connaître l'œuvre de Fausto Romitelli comme les étudiants de l'Ircam m'avait parlé de Sciarrino six ans plus tôt, le soir mémorable où j'ai rencontré Françoise aux e-magiciens de Valenciennes. Lorsqu'ils ne sont pas versés dans les sempiternels revivals, ce que les plus jeunes écoutent est toujours riche d'enseignement. J'avais noté la date en septembre et nous y voilà !
La première partie réunit l'enivrant Steve Reich avec Eight Lines et le conventionnel Philippe Hurel avec son concerto pour piano, Aura. Si Reich continue de nous donner le vertige en nous entraînant dans les méandres de la musique répétitive, Hurel nous laisse de marbre malgré son intéressant travail sur les quarts de ton. Musique bourgeoise de rigueur : comme la plupart des compositeurs dits "contemporains", par son acceptation surannée de la modernité, il la caricature en défendant les attributs de la classe sociale qui l'a engendré(e). Entr'acte.
Françoise remarque qu'elle a rarement entendu un compositeur contemporain aussi contemporain que Romitelli, et Sylvain Kassap de renchérir en insistant sur la réécoute indispensable de la version discographique de Professor Bad Trip par l'Ensemble Ictus, dont le répertoire correspond mieux au génial italien disparu en 2004 à l'âge de 41 ans que l'E.I.C. C'était tout de même amusant de voir Pierre Strauch s'escrimer au violoncelle électrique fuzz aux côtés de Vincent Segal à la basse, le seul de l'orchestre à oser hocher la tête ! Des trois leçons de Romitelli, la dernière laissa la mieux transparaître la magie de son art, mélange réussi de toutes les musiques "contemporaines ", au sens propre cette fois, au sein d'un langage et d'une syntaxe parfaitement maîtrisés. Les trois cordes, les trois vents, le piano, la percussion y côtoient la guitare et la basse électriques comme la bande électronique sans que cela choque à aucun moment. Romitelli se permet même de faire jouer du kazoo et de l'harmonica miniature à ses interprètes. Tout coule de source, même si c'est celle du Styx.
Pendant le concert, je scrute la salle et constate à quel point elle est éclairée. Généralement, on la noie dans le noir pour focaliser l'attention sur la scène. Dans les concerts de rock, de jazz ou de variétés, on sent bien que ça remue, on n'a pas besoin de souligner sa présence par l'image. Rien à cacher, tout le monde se tient bien. Franchement, même si c'était une belle soirée, cela manquait furieusement de soufre.

vendredi 25 avril 2008

Je fais l'article


Bon d'accord, je vais dire du bien d'un magazine bimestriel auquel je coopère régulièrement... À chaque numéro, j'écris quelques mots sur des disques qui m'ont accroché, j'envoie un coup de projecteur sur un album qui m'a particulièrement remué et parfois je rédige la chronique d'un dvd. J'essaie d'élargir le champ du canard qui est déjà grand ouvert. Les articles de fond abordent souvent les années 70, avec nombreux dossiers consistants sur des musiciens inventifs parmi lesquels le rédacteur en chef, Frédéric Goaty, a des chouchous comme Prince, Led Zeppelin, Frank Zappa, Björk, Stevie Wonder ou Jimi Hendrix. J'ai défendu, sans que ça coince, des trucs improbables dans un magazine de musique populaire, tels les films des Straub sur Arnold Schönberg, celui de Greenaway sur John Cage ou d'Elsa Dahmani sur Le Vrai-Faux Mariage de La Caravane Passe, les entretiens d'Edgard Varèse, les disques de Michel Magne, Scott Walker ou Steve Nieve... J'essaie surtout d'évoquer des trucs pas évidents ou qui risquent de passer à la trappe faute de budget promo suffisant.
Le numéro 14 qui vient de sortir est divisé en trois grandes parties, un dossier sur Serge Gainsbourg, un autre sur le rock progressif, réuni par Anne Ramade, pour lequel j'ai interviewé le camarade et "petit fils Ubu" Robert Wyatt, et la section "blogs" où, les uns et les autres, nous faisons partager nos coups de cœur (les nouveautés exclusivement) aux nombreux lecteurs. Ce qu'il y a de sympathique ici, c'est que Muziq ne parle que de ce qu'il aime et évite de dégommer les trucs qui l'ennuie. On est loin des donneurs de leçons qui sévissent dans la concurrence... Puisqu'ici nous sommes entre collègues ! Comble de l'affaire, il y a pourtant de quoi apprendre : je ne connais souvent pas la moitié des artistes et des disques dont parlent les autres chroniqueurs. La plupart sont des puits de science et certains d'entre eux d'excellentes plumes. Je me demande comment ils font.
Comme je lis souvent les quotidiens dans mon bain et les revues au cabinet, mon système de référence pour juger de la qualité d'une publication et de la quantité d'articles à lire est le nombre de cacas. Un truc qui me tombe des mains fait un caca. Un journal sérieux me tient bien une semaine. Le Monde Diplo est inépuisable sans avoir une intoxication alimentaire. Muziq fait partie de la seconde catégorie, on peut y rester une heure, ce qui est, somme toute, assez rare ! J'aurais pu d'ailleurs appeler ce billet "Comment allez-vous ?" puisque étymologiquement c'est de cela qu'il s'agit, la fin de la phrase étant "... à la selle". Et bien, ces jours-ci j'y vais avec Muziq et c'est passionnant.

jeudi 24 avril 2008

L'air conditionnel


Depuis que l'ANPE s'est installée un peu plus haut dans la rue, un énorme bruit de soufflerie sort des grilles du spacieux garage qui jouxte leurs bureaux. La nuit, on dirait le son d'un groupe électrogène fonctionnant sans interruption. Comme je leur rends visite, le directeur a l'amabilité de me montrer leurs nouveaux locaux tous beaux tous blancs avec passerelles et escaliers de métal clair. Mais la lumière zénithale qui tombe de la verrière les "oblige" à recourir à l'air conditionné et c'est là que le bât blesse. L'architecte a fait sortir les énormes tuyaux carrés au rez-de-chaussée, orientés vers le trottoir de manière à ce que toute la rue en profite, la cavité du parking jouant le rôle de caisse de résonance, particulièrement "pompant" la nuit, allez savoir pourquoi. Mon guide n'en sait pas plus, car contrairement aux Assedic qui sont très riches (dixit), les ANPE ne peuvent acheter leurs locaux et les agences sont toutes locataires.
L'air conditionné est un système choquant tant il est gourmand en énergie dans notre époque de gaspillage et de pollution généralisée. J'ai pris la photo à Bangkok depuis la fenêtre de notre hôtel qu'il était impossible d'ouvrir sous peine de ne plus nous entendre. Si j'avais photographié la vue de notre chambre à Manhattan, les appareils auraient été mieux agencés, mais le vacarme aurait été le même. De grandes orgues s'y élèvent vers un ciel invisible en faisant vibrer les façades arrière des gigantesques buildings serrés les uns contre les autres. Leurs fenêtres sont simplement condamnées, comme nous-mêmes à respirer cet air filtré et malsain, au risque de nous prendre pour de vieux légionnaires cacochymes. Ici repose. Dans le monde entier cette folie se développe, sans souci des dégâts écologiques que cette lubie produit.
À New York, par exemple, on crève de chaud l'hiver et on ressort frigorifiés l'été. Le choc thermique aura raison de notre corps si l'on avait résisté à la pollution de l'air. Il faut se trimballer avec un pull-over en pleine canicule, des fois que l'on ait besoin d'entrer faire ses courses dans un magasin ou envie d'aller se payer une toile, et en plein hiver, il vaut mieux choisir des vêtements chauds et légers que l'on pourra ôter et porter sur le bras dès que l'on devra pénétrer où que ce soit. En Asie comme en Amérique, l'été on gèle dans les taxis comme dans le moindre immeuble un peu cossu. L'hiver on dégouline de sueur. Pas moyen de couper la clim' et d'ouvrir la fenêtre tant le bruit est assourdissant ! Les allergiques à ce système abusivement exploité sont donc condamnés à ne pas fermer l'œil de la nuit, dégoulinant dans leur jus puisque les ventilateurs plafonniers ont le plus souvent été envoyés à la décharge. Tant d'absurdité et de gâchis sont consternants. Encore une des manifestations qu'il est coutume d'appeler le progrès.