Jean-Jacques Birgé

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mardi 7 février 2023

Reconnaissance faciale et deepfakes


Au moment où la CNIL s'oppose aux systèmes de sécurité ayant recours à la reconnaissance faciale envisagés pour les prochains jeux olympiques par le gouvernement, la saison 2 de l'excellente série TV The Capture en rajoute une couche sur les deepfakes, ces enregistrements vidéo ou audio bidonnés, réalisés ou modifiés grâce à l'intelligence artificielle. La saison 1 était déjà brillante, la suivante n'a rien à lui envier. En regardant ce thriller haletant diffusé par la BBC, on sent hélas que ce n'est qu'une question de temps pour que la vérité des images et des sons ne soient plus qu'une fiction. Hollywood multiplie les films à effets tels les productions Marvel qui montrent des super héros en proie à des activités incroyables. Ces spectacles illusionnistes existent depuis les débuts du cinématographe lorsque L'entrée du train en gare de La Ciotat affola les premiers spectateurs. Mais, depuis, le degré de réalité est devenu plus vrai que nature. De même, la manipulation d'opinion a atteint des niveaux de sophistication qu'Edward Bernays avait imaginés, et testés hélas avec succès. Les médias de masse tombés entre les mains de quelques acteurs privés mettent les états en coupe réglée. Par quel subterfuge faudra-t-il passer si l'on ne veut pas sombrer dans le déni et la paranoïa du complot, le risque étant de ne plus croire rien ni personne.


Depuis quelques mois les applications ayant recours à l'intelligence artificielle (IA) deviennent accessibles à tout un chacun. Elles ont illico fasciné les créateurs, en particulier les graphistes. Les meilleurs savent qu'ils n'ont rien à craindre de ce nouvel outil dont ils sauront se jouer. Les tâcherons ont par contre du mouron à se faire. Il y aura un avant et un après. Mais il faut ruser avec les applications pour ne pas aboutir au tout venant, la recherche s'appuyant sur l'existant. Or l'existant est essentiellement constitué de banalité. C'est donc entre les mailles du filet qu'il faut se glisser pour trouver de quoi alimenter son travail sans perdre son style propre. Pour la musique ou le texte, dont les expressions contemporaines sont très en retard dans l'assimilation du public, les premiers essais sont donc forcément beaucoup moins convaincants au vu du corpus diffusé sur la Toile.

En ce qui concerne les systèmes de sécurité, il n'est pas question de créativité. La surveillance des réseaux de communication et le recoupement des fichiers montrent déjà comment le commerce ou l'administration récupèrent nos données intimes. Des sociétés comme Thales, Ineo, XXII, Wintics ou Foxstream se frottent les mains. Ce seront les mêmes qui fabriqueront les deepfakes et devront déjouer ceux de l'ennemi. L'ennemi ? Voilà plusieurs décennies que les services de renseignements de tous les pays accompagnent leurs industriels nationaux. Si la mode est aux séries d'espionnage, ce n'est pas un hasard. La guerre de l'information est souvent plus importante que les combats sur le terrain. Pour avoir été témoin par le passé de certaines falsifications de l'Histoire alors que j'étais réalisateur en zone de conflit, je ne peux que m'inquiéter de ces nouvelles armes perverses qui permettent aux cyniques de citer le film L'homme qui tua Liberty Valance de John Ford, quand Edmond O'Brien lance à James Stewart : "When the legend becomes facts, print the legend !" (plus ou moins bien traduit "Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende !"). N'est-il pas surtout question de contrôle et d'asservissement ?

lundi 6 février 2023

Les VHS à la poubelle


Je me suis enfin résolu à me débarrasser des cassettes VHS que j'avais enregistrées à la télévision dans les années 1980-90. Comme il y en a plus de trois cents il faudra que je m'y prenne en plusieurs fois, les éboueurs n'en ayant vidé qu'une cette fois-ci. J'ai mis du temps à me décider, non pas à cause des films que je peux trouver facilement aujourd'hui de bien meilleure qualité, mais pour les petits sujets que j'accumulais en fin de bobine, le dernier quart d'heure ! Cette pratique obsessionnelle pour ne pas perdre de la bande vierge me faisait enregistrer des clips vidéo, des reportages, des spots de publicité, etc. Tout cela disparaît. Je les conservais, méticuleusement répertoriés dans des classeurs où je collais les résumés découpés dans Télérama, mais je me suis rendu compte que je n'en avais regardé aucune depuis quinze ans. J'ai conservé deux lecteurs vidéo capables de lire les cassettes de mes propres œuvres, presque toutes déjà numérisées, et les VHS du commerce, des trucs qui n'ont pas été publiés en DVD ou en streaming, comme Télévision de Benoît Jacquot avec Jacques Lacan ou des animations de Bruce Bickford avec la musique de Frank Zappa, la série Les inventions de la vie de Jean-Marie Pelt ou La vie des bêtes de Patrick Bouchitey. On en trouve sur YouTube, mais les compilations des Deschiens ou des Nuls sont des collectors. Peut-être finiront-elles aussi à la poubelle un des ces jours ? Plus on vieillit plus on accumule, et plus la maison est grande plus elle offre des ressources de stockage. Or je tente de vider autant que je remplis. Ce n'est pas simple. J'ignore ce qui m'a pris. Peut-être aurai-je quelques regrets, car je n'ai pas fait de tri. Des merveilles difficiles à trouver comme les nuits de Canal + consacrées aux films d'art ou à Salvador Dali, des Œil du cyclone et des Tracks, tout cela s'est volatilisé sur un coup de tête. Mes machines lectrices ne dureront pas non plus éternellement. Comme j'envisage de déménager un jour, autant commencer à soulager le fardeau ! Et puis cela libère un peu de place sur les étagères qui sont arrivées à saturation. Je pense que c'est le cadre qui m'a décidé. Les films diffusés à la télévision étaient recadrés pour occuper toute la surface du tube cathodique. Il manque de la matière à gauche et à droite. Il y a quelques mois j'avais découvert pour la première fois une copie non tronquée de Johnny Guitar. Cela change beaucoup de choses. D'autre part la couleur vire salement. Ce grain n'est même pas artistique. De toute manière je n'emporterai rien dans la tombe, alors autant faire le ménage tant que j'en ai la force et le courage !

samedi 4 février 2023

Si vous voulez vous déplacer


Je suis terriblement impatient que sorte Très Toxique. L'annonce de la vente en magasin (un seul à Paris) et de sa distribution internationale devrait intervenir milieu de semaine prochaine. En attendant quelques impatients comme moi sont venus au studio à Bagnolet acheter les rares exemplaires que j'ai conservés à cet effet. Très toxique est un vinyle mono-face de 19 minutes enregistré par mes soins le 21 décembre 1976, soit la première en trio du Drame avec Francis Gorgé et Bernard Vitet, session historique d'une folle énergie ! Il n'a été tiré qu'à 85 exemplaires numérotés et signés, et surtout la semaine dernière j'ai réalisé la pochette seul à la main, ce qui m'a pris 4 jours. Le disque est scellé par l'image collée en son centre, garantie de sa virginité. Il faudra la trouer pour le faire tourner sur sa platine. J'ai créé les deux images en 1969 et leur impression (deux ans plus tard) est d'une qualité rare, due à l'Imprimerie Union qui réalisait les livres d'art de Picasso, Dubuffet ou du Collège de Pataphysique. Très Toxique n'est exceptionnellement vendu que 15 euros, mais nous faisons en sorte de limiter les spéculateurs en n'en vendant qu'un seul à la fois. Ce prix s'explique par la passion qui nous anime, le fait économique n'ayant jamais été notre guide, même si nous apprécions grandement de vivre exclusivement de notre musique depuis plus d'un demi-siècle. Lorsqu'en 1975 j'ai fondé les disques GRRR, je trouvais juste que des œuvres puissent être commercialisées à un prix très bas grâce à la multiplicité. La suite a montré que cet engagement fondamentalement politique portait ses fruits.
À l'épuisement de Très Toxique, probablement rapide, les amateurs d'Un Drame Musical Instantané pourront se rabattre sur les exemplaires originaux des vinyles Rideau ! (1980), À travail égal salaire égal (1982), Les bons contes font les bons amis (1983) et L'homme à la caméra (1984) qu'on peut trouver sur le site des Allumés du Jazz et aux magasins du Souffle Continu et de Dizonord. Sinon la floppée de CD chez GRRR, Klang Galerie, In Situ, etc., distribués par Orkhêstra, et nombreux inédits récents sur Bandcamp...

vendredi 3 février 2023

Mouvement perpétuel de deux improvisateurs japonais


Force et faiblesse, tous les poncifs de la musique improvisée y sont, mais remarquablement assumés et mis en valeur par deux interprètes exceptionnels. La pianiste Satoko Fujii et le guitariste électrique Ōtomo Yoshihide alternent systématiquement moments d'écoute d'extrême délicatesse et tempête paroxystique où leurs sons se mêlent et se démêlent. Leur mouvement est perpétuel puisqu'il oscille entre ces deux pôles. Ils exploitent avec bonheur leur veine romantique, que ce soit sur les touches classiques du piano ou avec une guitare pop aux envolées lyriques. Les deux Japonais plongent dans les entrailles de leurs instruments comme des chirurgiens. Satoko Fujii insère des petits objets dans ses cordes. Ōtomo Yoshihide frottent ses archets, de crin ou électroniques. Chacun, chacune frappe de ses baguettes japonaises. Lent. Rapide. Sobre. Chargé. Aérien. Tellurique. Minimaliste. Noise. Tic tac. Up down. Aucune surprise, on s'y attend, et pourtant ça coule comme de l'eau de source. Dans le genre il y a tant de disciples. Ici ce sont des maîtres.

→ Satoko Fujii & Otomo Yoshihide, Perpetual Motion, CD Ayler Records, 14€ (9€ en numérique sur Bandcamp)

jeudi 2 février 2023

Design sonore des grands espaces


Depuis cet article du 29 juin 2010, j'ai eu la chance de travailler un an en 2015 sur l'étude du métro du Grand Paris, le Grand Paris Express (GPE), avec le designer Ruedi Baur. Tenu contractuellement au secret pendant cinq ans, je n'ai donc pas raconté ce passionnant projet et, depuis, j'ai un peu oublié ses tenants et aboutissants. Je tenterai de retrouver les documents s'y référant. Cela a pour moi une grande importance, car il est plus que probable que nos suggestions ne seront pas suivies ! Pour des projets financièrement importants, la loi exige que les responsables d'une étude n'en soient pas les opérateurs. Soi-disant pour éviter certaines manœuvres monopolistes ou corruptrices, elle frustre les premiers et encombrent le seconds. Je me souviens que l'idée qui m'avait guidé était de laisser penser aux usagers du métro, qui vont passer une journée souvent pénible, "chic je vais prendre le métro !". J'avais imaginé le son des parvis extérieurs devant les gares, des espaces commerciaux du premier niveau, des couloirs au second niveau, des quais cinquante mètres sous terre, et des rames des trains, en adéquation avec les étonnants choix graphiques de Ruedi Baur et en bonne intelligence avec le développeur Olivier Cornet...
Plus récemment, pendant la période du déconfinement liée à la crise du Covid, j'ai eu la chance de créer les annonces nudge de la SNCF pour le Transilien. L'idée était formidable, enregistrer des messages vocaux qui détendent l'atmosphère tout en étant utiles, provoquant la surprise pour attirer l'attention des voyageurs qui n'écoutent plus ce qui est diffusé mécaniquement et sans humanité par les haut-parleurs. Cette brillante initiative a été reprise par les agents des centres opérationnels qui créent maintenant leurs propres annonces nudgées !

Création par les sons d'espaces imaginaires

La transformation des espaces urbains selon l'heure ou l'époque m'a toujours passionné. En 1979, suite à une commande de Dominique Meens, Un Drame Musical Instantané avait inauguré cet aspect de notre travail à Arcueil avec "La rue, la musique et nous". En 1981, j'avais sonorisé le Parco della Rimembranza qui surplombe Naples en cachant des haut-parleurs dans les arbres. Le premier soir la nature ressemblait à une autre planète avec atterrissage d'une soucoupe volante et tempête sidérale ; le lendemain je diffusai simplement les sons de la journée pendant la nuit produisant un effet bien plus étrange que la veille. En page 7 de la plaquette du Drame, imprimé au-dessus du plan de Paris réalisé par Turgot, nous annoncions la "Création par les sons d'espaces imaginaires, une métamorphose critique d'un espace livré à l'illusion".
Mes projets d'installations sonores se réfèrent toujours au passé ou à l'avenir. J'aime recréer les temps oubliés en faisant remonter des archives les sons disparus ou les réinventant autant qu'imaginer la cité du futur en la rendant palpable. Le chronoscaphe est mon instrument favori. En 1995, je bénéficiai de moyens considérables pour créer de toutes pièces une fête foraine sous la Grande Halle de La Villette. 70 sources sonores différentes et simultanées, avec plus de 200 haut-parleurs, sans compter les orgues de foire et le bruit des manèges, sonorisèrent "Il était une fois la fête foraine" pendant quatre mois, une thématique populaire pour un univers à la John Cage. Je reproduisis l'illusion au Japon pour “The Extraordinary Museum” et “Euro Fantasia” grâce au scénographe Raymond Sarti, également en charge de "Jours de cirque" en 2002 au Grimaldi Forum à Monaco. Entre temps, Michal Batory m'avait demandé de sonoriser l'exposition “Le Siècle Métro” à la Maison de la RATP pour laquelle j'avais dû imaginer, entre autres, Paris en 1900 et en 2050. Cet aller et retour entre l'analyse critique du passé et l'anticipation du futur est une constante de mon travail. Il fera même l'objet d'une œuvre qui me tient à cœur depuis plusieurs années et que je réaliserai enfin en 2011. [Le disque de mon Centenaire paraîtra finalement en 2018.]
L'installation sonore idéale consisterait pour moi à remplacer tous les sons d'un quartier, d'un complexe commercial, d'un lieu urbain qu'il soit, en analysant les besoins des usagers pour se débarrasser des conventions formatrices. J'adore le travail que fit, par exemple, Rodolphe Burger, pour le tramway de Strasbourg en faisant dire aux autochtones le nom des stations avec leurs accents locaux. La fusion des racines et de la technologie moderne répond parfaitement au besoin des voyageurs. J'ai du mal à apprécier la plupart des installations sonores contemporaines dont l'espace de monstration est en opposition avec l'œuvre (je reviendrai sur celles qui m'ont plu, [Je suis nettement moins fan du travail sur le tramway de Paris où les musiques sont plaquées, les voix décalées par rapport aux noms des stations, etc.]). Le design sonore en tant qu'art appliqué me semble ici plus adapté aux nécessités que l'expression intime de l'artiste qui s'épanouira mieux en spectacle ou sur support enregistré. Sauf à tout insonoriser par isolation phonique, le son déborde toujours du champ où il est prétendument circonscrit. Et puis surtout, on ne peut pas écouter n'importe quelle musique à n'importe quel moment n'importe où !

Photo : Brassaï

mercredi 1 février 2023

De l'origine du monde


Le tableau de Courbet m'a toujours plongé dans un abîme de réflexions sans fin, tel l'effort à me représenter le big bang. Là où l'astrophysique génère encore une angoisse indicible, la culture physique me caresse dans le sens du poil. Du sexe de ma mère à ceux de mes partenaires, voire de ma sœur ou ma fille, je ne peux souffler mot. Des souvenirs qui se confondent, cher Jacques Lacan (acquéreur du tableau en 1955 pour le cacher derrière une toile de son beau-frère Masson). Chaque syllabe s'égrène dans l'ombre, mystérieuse ou révélatrice. Les atomes s'accrochent aux lèvres comme les notes de la valse des sphères imaginée par le compositeur Tony Hymas ou l'escalier infini de ses grappes de croches. Son album [qui parut en juin 2010 (l'article est du 9)] sur le label nato ressemble à la musique d'un film impossible à tourner, une volée de cordes vertes, la chair de l'orchidée, le goût de l'espoir, la vie retrouvée. Enregistrée avec le Sonia Slany String and Wind Ensemble, sa suite De l'origine du monde peint une fresque cruelle sur le mur des Fédérés. La tendresse noie toute colère dans un océan d'archets où flottent les voix de Violeta Ferrer et Nathalie Richard pour rappeler que cinq ans plus tard le Maître peintre d'Ornans fut en 1871 l'un des acteurs de la Commune de Paris. Condamné à payer de sa poche la réédification de la colonne Vendôme, symbole de la barbarie qu'il avait suggéré d'abattre, et acculé à la ruine, il mourra en 1877, avant la première traite.
De L'origine du monde au commencement de notre ère, de l'éternité à l'instant présent, il n'y a qu'un pas que Tony Hymas, épaulé par le producteur Jean Rochard, franchit comme l'Èbre ou le Rubicon, le cœur aussi haut que le poing. Aussi, les chants de Marie Thollot et Monica Brett-Crowther ne sont pas d'Élysée. Ils incarnent la Résistance. L'accordéon de Janick Martin vient en renfort du piano de Hymas, avec en perspective la harpe d'Hélène Breschand et le violoncelle de Didier Petit. La peinture est encore fraîche. S'y fondent les images d'un épais et somptueux livret illustré par Benjamin Bouchet, Daniel Cacouault, Stéphane Courvoisier, Chloé Cruchaudet, Nathalie Ferlut, Sylvie Fontaine, Simon Goinard Phélipot, Stéphane Levallois, Jeanne Puchol, Rocco, Eloi Valat, Zou et, torgnole salutaire, Gustave Courbet. Le label nato (dist. L'autre distribution) répond à la crise de l'industrie phonographique en publiant cet obscur objet du désir, 112 pages à savourer en musique...

mardi 31 janvier 2023

Solos d'Alexandra Grimal et Sakina Abdou


Deux femmes. Saxophonistes. Mères de famille. Préciserait-on si c'était des hommes ? Deux fois deux vies à mener de front. Chacune accouche d'un solo sur le même label new-yorkais, Relative Pitch Records. Alexandra Grimal est de vent et d'eau. Sakina Abdou est de terre et de feu. Elles s'accordent. Le mois dernier, je les ai vus jouer seules puis ensemble au Souffle Continu. C'était magique. J'aime bien ce terme. Il exprime ce qu'on ne comprend pas, mais qui nous touche, sans qu'on ait besoin de lui trouver des explications. Cocteau encore : « Quand ces mystères nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs.» Deux disques de solos de saxophone, j'y allais à reculons. Mais non, ou plutôt oui, ce sont comme des entités animales. Alexandra Grimal a la légèreté du soprano. Sakina Abdou préfère la puissance de l'alto ou du ténor. La première a enregistré ses compositions dans l'escalier à double révolution du château de Chambord. Il fallait les micros de Céline Grangey. La seconde est restée à la maison. C'est Alexandre Noclain qui a endossé le rôle de l'ingénieur. Les musiques de Grimal retiennent leur souffle, chuchotent, se laissent aller à la méditation, coulent de source, s'envolent. Celles d'Abdou s'enracinent, comme s'il poussait des chaises, s'élèvent, reviennent sur elles-mêmes. Deux femmes. Deux saxophonistes. Deux improvisatrices. Si différentes et pourtant si proches. Que partagent-elles ? Qu'est-il écrit entre ces lignes transparentes ? La partition de la vie, le quotidien d'une musicienne...

→ Alexandra Grimal, Refuge, CD Relative Pitch Records, 15€ (10€ en numérique)
→ Sakina Abdou, Goodbye Ground, CD Relative Pitch Records, 15€ (10€ en numérique)

lundi 30 janvier 2023

Le détroit de la faim


Parmi les nombreuses découvertes de ma cinéphilie se révèlent souvent de vieux films japonais qui n'avaient profité d'aucune diffusion en France. Le détroit de la faim de Tomu Uchida en fait partie. Ce cinéaste a pu passer au travers des mailles de la critique parce qu'il n'est pas attaché à un style particulier, mais qu'il choisit chaque fois celui qu'il estime le mieux coller à son sujet, un peu comme Michael Powell ou Jean Renoir. Classé parmi les chefs-d'œuvre du cinéma japonais, ce film policier se focalise plus sur les tourments des personnages que sur une intrigue où l'on identifie tout de suite victimes et assassins. La culpabilité, la dévotion ou l'obsession sont leurs moteurs. L'autre qualité du film tient dans la période évoquée. Tourné en 1963, il dresse le portrait de la misère de l'après-guerre, donnant un aspect documentaire à cette enquête criminelle se passant entre 1947 et 1957. Le détroit de la faim devient ainsi un grand film politique. Prisonnier en Chine alors qu'il est parti filmer en Mandchourie dans les années 40, contraint au travail forcé, Uchida découvrira la pensée de Mao et s'en inspirera dès Le Mont Fuji et la lance ensanglantée (1955) pour dessiner la brutalité des rapports de classe. Parallèlement à sa charge pamphlétaire, les effets de solarisation de certaines scènes plongent le Japon dans sa réalité médiévale dont le pays aura toujours du mal à se débarrasser. La poésie de la magie croise celle des cœurs. Ce mélange de tons et cette liberté lui confèrent une modernité qui permet de l'associer à la nouvelle vague japonaise, alors qu'Uchida a commencé à réaliser des films dès 1922 ! Des 70 films qu'il a tournés, beaucoup ont été perdus. Il y a huit ans l'éditeur Carlotta avait publié ses six films (1961-71) adaptés du roman Musashi d'Eiji Yoshikawa racontant la vie du samouraï légendaire Musashi Miyamoto, d'une facture plus classique.

→ Tomu Uchida, Le détroit de la faim, Blu-Ray Carlotta, 20€, sortie le 21 février 2023

vendredi 27 janvier 2023

Tout à la main


Très toxique est le dernier vinyle à paraître très prochainement sur le label GRRR, mais le premier chronologiquement pour Un Drame Musical Instantané, puisqu'il fut enregistré le 21 décembre 1976, soit trois semaines avant l'album Trop d'adrénaline nuit. Sur la face A, la pièce éponyme dure 19 minutes et la face B était lisse comme un miroir noir avant que j'y colle une magnifique reproduction de 22,5 x 15 cm d'une image que j'avais réalisée en 1969 ! Elle répond à celle, de la même taille, qui orne la pochette noire du disque. L'une et l'autre sont des agrandissements d'un film de celluloïd noir imbibé de copolymères de polyvinylpyrrolidone et d'acétate de polyvinyle auxquels j'avais mis brièvement le feu. J'ai réalisé l'intégralité de la pochette à la main, pas seulement en y collant ces deux tirés-à-part issus du Light Book imprimé en 1971 par l'Imprimerie Union, mais parce que j'ai écrit tous les textes au crayon gras blanc, recto et verso, plus le macaron central du disque. Il me faudra trois ou quatre jours pour boucler tous les éléments graphiques des 85 exemplaires de ce vinyle mono-face. ils sont évidemment numérotés et signés. Tout ce travail peut sembler un peu délirant, considérant que l'objet sera vendu seulement 15 euros par Dizonord, mais c'est si agréable de fabriquer de beaux objets, à l'image de la musique que j'ai évoquée précédemment.

Très toxique figure en effet sur le très récent vinyle Toxic Rice du label allemand Psych.KG avec sur l'autre face une pièce très Fluxus du Kommissar Hjuler und Frau. La raison du presseur Matter of Fact pour laquelle ces 85 exemplaires se retrouvent amputés de l'autre face m'échappe totalement, mais avec Xavier Ehretsmann (auteur de la photo) nous avons sauté sur l'occasion alors que trois des vinyles du Drame se vendent actuellement comme des petits pains, distribués par The Pusher. Il s'agit de Rideau !, À travail égal salaire égal et Les bons contes font les bons amis, tous trois comme les autres LP du Drame également ressortis pour la première fois en CD sur le label autrichien Klang Galerie. On peut d'ailleurs aussi trouver ces disques et l'édition allemande Toxic Rice au Souffle Continu, autre excellent disquaire parisien.

L'enthousiasme provoqué par l'écoute de Très toxique est l'autre motivation à produire cet album très particulier et à consacrer autant de temps à sa présentation graphique. Francis Gorgé est à la guitare électrique. Bernard Vitet joue de la percussion, des appeaux, du sax alto, de la trompette à anche, du violon et du frein. Je tiens le synthétiseur, un ARP 2600, diffuse des extraits radiophoniques, télévisuels et cinématographiques sur un cassettophone, passe au sax alto, à la flûte, aux trompes, à la percussion, à la guitare, à la mandoline et au frein ! L'aboiement est aussi live que le reste, que j'avais enregistré en 2 pistes et mixé en direct au Studio GRRR situé alors dans la cave du 7 rue de l'Espérance dont l'entrée donnait sur la Place de la Butte aux Cailles. C'était aussi le lieu où je vivais. Une version beaucoup plus longue (32 minutes, index 9) figure dans l'album des Poisons qui dure 24 heures !! Là j'ai mis deux points d'exclamation, parce que seule la musique en ligne offre de telles folies. La qualité de la reproduction sur vinyle et de son nouveau master a justifié le raccourcissement à 19 minutes. Il n'est pas facile de trouver des pièces qui rentrent dans le gabarit d'une face de 33 tours 30 cm, car à cette époque nous jouions sans interruption, intégrant les coups de fil (le téléphone était souvent branché sur la table de mixage), les visites impromptues, les silences où l'un d'entre nous continuait pendant que les deux autres réinstallaient leurs nouveaux instruments, etc. Certaines pièces consistent en d'incroyables mélodrames. L'ensemble était censé refléter notre quotidien transposé en musique, improvisé sur nos instruments avec la même sincérité que le réel, celui de la poésie, puisque nous ne faisions et n'avons jamais fait de séparation entre la fiction et le documentaire.

jeudi 26 janvier 2023

Jazz, définitivement !


Qu'ils soient colorisés n'a pour une fois pas beaucoup d'importance. Ce n'est pas là le film qui s'expose, mais la musique et la danse. Or ce sont mes deux extraits cinématographiques de jazz préférés. Je risque d'avoir l'air radada, voire pannassiette, mais avec la période jungle, les Lew Leslie's Blackbirds of 1928 auxquels participa également l'orchestre de Duke Ellington je ne sens plus mes jambes malgré la fatigue qui ne s'est pas encore dissipée. Je suis évidemment plus proche de Mingus, Roland Kirk, Ayler, Sun Ra et l'Art Ensemble, mais aucun jazz ne me fait plus d'effet, comme lorsque Cocteau raconte à haute-voix, dans Portraits-Souvenirs, l'entrée des Elks et du cake-walk au Nouveau Cirque en 1903...


Commençons donc avec Cab Calloway, le maître du scat, et son orchestre qui swingue à mort avant de laisser la place aux Nicholas Brothers, fantastiques danseurs dont jamais je ne me lasse. Leur énergie est incroyablement communicative. Extrait du film Stormy Weather, un des premiers films où se produisent des musiciens afro-américains dans leur propre rôle, où l'on peut aussi admirer Fats Waller, Lena Horne, Bill Robinson...


Enchaînons avec un extrait de l'hilarant Hellzapoppin que j'ai regardé et écouté des dizaines de fois depuis que mon père me l'a fait découvrir quand j'avais huit ans. Souvent copié, jamais égalé ! L'extrait colorisé a le grand mérite de donner en fin de clip les noms de tous les musiciens et des Lindy Hoppers dirigés par le chorégraphe Frankie Manning dans cette scène d'anthologie, pas seulement Slim (Gaillard) & Slam (Stewart), Rex Stewart et C.C. Johnson.
Mon camarade Bernard Vitet était assez critique avec mes goûts jazzy, en particulier pour Cab Calloway, trouvant que c'était la porte ouverte au rock (qu'il n'aimait pas, l'associant à de la musique militaire). S'il avait raison, cela expliquerait mon choix (euh, pas pour l'uniforme !). Je me suis toujours considéré comme un rocker qui joue de la musique contemporaine avec des jazzmen !

mercredi 25 janvier 2023

Des vertiges positionnels paroxystiques bénins


Je ne sais plus quoi inventer. Épuisé par deux "grippes" consécutives, mon corps semble faire l'inventaire de tous les petits bobos qui ont jalonné ma vie. Les derniers en date, dermatologiques et vertébraux, ont disparu aussitôt pour laisser la place à des vertiges positionnels paroxystiques bénins (VPPB).
Si je n'avais jamais expérimenté ce trouble, j'aurais drôlement paniqué, ce qui avait dû se produire la première fois, il y a quelques années. C'est comme lors des effets trop puissants du haschich du temps où j'appréciais cette méthode pour changer de points de vue sur le monde. J'avais donc cru que j'allais mourir. Comme je ne suis pas mort, la seconde fois, confiant, j'ai attendu que ça passe. Et puis j'ai appris à m'endormir. Comme je ne pratique plus ce sport, je ne deviens plus jamais vert pomme, mais je ne suis pas certain d'avoir actuellement pour autant la bonne couleur !


Il y a deux jours, lorsque, dès mon réveil, j'ai effectué deux ou trois boucles sur les montagnes russes, je sus qu'il fallait bien le prendre, amorcer le virage en douceur. Cette fois j'ai ri en m'accrochant tout de même fermement aux rebords du matelas. "Ces vertiges, souvent violents, brefs (moins de trente secondes), et donnant l’impression d’un mouvement de rotation ou de chute dans un trou, sont déclenchés par les changements de position : se coucher, se lever, regarder en l'air, tourner la tête rapidement, se retourner dans son lit", et cela peut se répéter pendant plusieurs jours. Ils seraient liés à un dépôt anormal d'otolithes (petits cristaux) dans l'un des canaux semi-circulaires de l'oreille interne. Lors d'un mouvement du corps, ces otolithes se détachent et se déplacent, ce que le cerveau interprète comme une rotation brusque de la tête. L'effet peut se produire les yeux fermés ou dans l'obscurité. C'est très impressionnant. Comme ces vertiges ne sont accompagnés d'aucune autre manifestation, il n'y a pas de quoi s'inquiéter. Si cela dure, dès que je pourrais m'extraire de mon cocon grippal, j'irai voir un ostéopathe spécialisé qui réglera le problème en deux coups de cuillère à pot.
En attendant lorsque je suis couché ou que je me penche pour attraper un objet par terre, j'y vais lentement, car cela peut chavirer sur les chapeaux de roue. Mais qu'est-ce que je ne fais pas doucement depuis six semaines qu'a commencé cette traversée du désert ? Je sens pourtant que je me rapproche de l'oasis, sachant que même les mirages sont des projections de la réalité.

mardi 24 janvier 2023

Plus fort que la Légion d'Honneur


Jeudi à 14h précises [l'article original date du 26 juin 2010] ma pâte à prout est officiellement entrée dans les collections du Musée des Arts Décoratifs et, par là même, dans les Collections Nationales. Passée devant la commission, je ne sais pas si c'est la petite ou la grosse, elle portera donc un numéro d'inventaire commençant par 2010 sous le nom de Noise Blaster (ou encore pâte à pet, boîte à pet, boîte péteuse). Je l'avais achetée chez Hanley's à Londres en 1995 pour 4 £. Elle avait été exposée l'année dernière pendant cinq mois à "Musique en Jouets" dans une des ailes du Louvre qui héberge les Arts Décoratifs. Je n'ai pas gardé de photographie et j'ai racheté la semaine dernière à Toronto une pâte à prout toute neuve intitulée cette fois Wind Breaker. Ce produit a tendance à se rétracter et à sécher au fil des années. Pour qu'elle fonctionne au mieux, il est nécessaire qu'il y ait un maximum de pâte lorsque l'on y enfonce les doigts après avoir créé une poche d'air au fond du gobelet. Mais la réputation de cette matière est parfois usurpée, sa mollesse l'empêchant de s'en servir comme cale. Sur la boîte de ma pâte fraîche, il est stipulé qu'elle ne peut être utilisée à l'église, ni en classe, ni en réunion de famille. Sous son nom, on peut lire "Hearing is Believing" (L'entendre c'est y croire !).
Le même jour, sont entrés dans les Collections Nationales un lapin Nabaztag, donateurs Antoine Schmitt et moi-même, ainsi qu'un piano Michelsonne de Pascal Comelade, plusieurs boîtes à musique, des Playmobil et leurs variations tchèques, des Igracek, soit une infirmière et un ouvrier. À côté de l'objet du délit j'ai photographié un coussin péteur bien que dégonflé, ce qui n'est certainement pas le cas de Dorothée Charles qui a soutenu avec passion la donation de ma pâte à prout, grâce lui soit rendue !

lundi 23 janvier 2023

Pas forcément à lire


C'est un bilan de santé. Pas forcément à lire. Mais je n'ai trouvé que cela pour sortir de ma léthargie. Impossible de lire, regarder un film, écouter de la musique, je suis épuisé. Je scrute le plafond, recroquevillé dans mon lit. Les yeux me brûlent. Je les ferme. 39°5 au réveil. Les frissons et les courbatures sont à peine atténués par le Dafalgan (Doliprane, c'est pareil, mais en ces temps de pénuries de médicaments on fait avec ce qu'on trouve). Tout a commencé il y a six semaines. La très vilaine grippe s'était transformée en extinction de voix. Je retrouvais un équilibre, difficilement, car les produits pharmaceutiques et l'état fébrile m'ont fait passer en hypothyroïdie alors que j'étais stabilisé. Les analyses sanguines ne sont pas fiables dans ces conditions. Et voilà que mon petit-fils me refile sa rhino-pharyngite virale. C'est reparti pour un tour. J'en ai terriblement marre, mais mon degré d'abrutissement fait passer la pilule. La toux irrite à nouveau les cordes vocales. Voix rauque. J'éternue, je grelotte, bouffées de chaleur pendant la nuit. La gorge commence à me brûler. Je n'ai pas faim, ce qui chez moi est le signe d'un net dysfonctionnement ! Chercher à faire quelque chose de positif, mais je ne tiens pas debout. Heureusement mes adorables voisins font mes courses ou je me fais livrer. Je préférerais ne pas me plaindre. J'arrête la toux en criant "stop !". Souvent ça marche. Je me soigne avec les prescriptions médicales et des remèdes de sorcière. Je peste contre l'époque. Six semaines c'est long et j'ignore quand je sortirai du tunnel, d'autant que je ne sais pas à quelle branche me rattraper. Il doit y avoir une base psychologique à ce marasme, mais quand c'est parti ce n'est plus la question. Je ne me reconnais pas. Mes proches non plus. Où est mon peps légendaire ? Terrassé par la fièvre il m'est arrivé d'avoir des idées noires. Ne pas y faire attention, mais ça explique que certain/e/s se laissent glisser. Mon cancer passé m'apparaît comme un truc sympa parce que j'étais bien entouré. L'aphonie m'a isolé. La fièvre me projette dans un non-monde où chaque instant devient insupportable. Il faut pourtant prendre son mal en patience. En attendant, je vais me recoucher. Au plafond je compte les heures. Les bambous servent à accrocher la moustiquaire quand les beaux jours reviendront.

P.S.: le lendemain matin, la fièvre est tombée. Bronchite. Grosse fatigue. Tous les lieux de fragilité cèdent les uns après les autres, comme mon dos. Passé l'inventaire, je reprendrai la marche intelligente et j'oublierai ce sinistre passage.

vendredi 20 janvier 2023

Le psychédélisme de Tanaami est contagieux


Je continue de publier de temps en temps d'anciens articles en rénovant les liens hypertexte et en les actualisant autant que possible, comme celui-ci daté du 2 juin 2010 sur un DVD qu'on peut encore trouver même si l'éditeur a disparu. Raison de plus pour signaler des œuvres importantes qui risquent l'oubli...

En les scannant j'ai fait glisser le bandeau sous le livre relié qui est en fait un format allongé (non carré) compilant près d'une centaine de dessins pleine page sans commentaires, précédés d'une préface de feu Shūji Terayama rédigée en 1975 et suivi d'une filmographie de Keiichi Tanaami qui s'étale jusqu'en 2009. L'objet est superbe et mériterait à lui seul l'acquisition bien qu'il ne soit que l'accompagnement du DVD présentant 14 films d'animation de celui que Terayama appelait "Sombre magicien du cinéma électrique. Prestidigitateur de la télévision en couleur. Gérant de la discothèque mentale. (...) Méditation zen de l'agent de vente de l'érotique (...) Apprenti coloriste ayant dans l'idée que les ombres aussi ont bien des nuances." Si je connaissais depuis longtemps l'œuvre de Terayama pour l'avoir rencontré hagard dans les rues de Cannes nocturne et lui avoir tenu compagnie pendant le festival du film de 1972, je ne connaissais de Tanaami que la pochette de l'édition japonaise du Jefferson Aiplane After Bathing At Baxter's. Les deux heures de film sont suivies d'un entretien avec Tanaami et d'un petit sujet d'Arte sur son travail.
Chalet Pointu, en collaboration avec Carte Blanche, [publiait] ce petit chef d'œuvre de psychédélisme nippon, trip lysergique convoquant le traumatisme du bombardement de Tokyo en 1942, les poissons rouges de son grand-père, des yeux et des oreilles, des formes érotiques, et plus essentiellement des images puisées dans sa mémoire ou extirpées de ses rêves. La technique du flicker provoque la transe. Plusieurs des films sont des duels graphiques avec son ami animateur Nobuhiro Aihara. Les musiques, successivement de Takashi Inagaki, Morio Agata, Kuknacke ou Masahiro Saeki, soutiennent l'animation des dessins à la main dans une pop instrumentale drôle, hypnotique et inventive dont les Japonais ont le secret. Retour aux origines de l'art, improvisation, enfance, plaisir... Sans story-board, les films de Tanaami défiant la logique, la contagion nous gagne et nous nous laissons progressivement aller à notre tour à la rêverie. Lysergique, balbutiai-je.

jeudi 19 janvier 2023

La fille de la mer


C'était il y a douze ans (l'article date du 28 mai 2010). Ma fille Elsa a depuis abandonné le trapèze et la contorsion pour se consacrer aux spectacles musicaux et au chant. Avec la vibraphoniste Linda Edsjö elles ont même récemment reçu le Grand Prix de l'Académie Charles Cros pour leur CD Comme c'est étrange, un prix dont je rêvais lorsque j'étais jeune homme. Le troisième spectacle avec le groupe Odeia est également sur les rails, ainsi que plein de nouveaux projets qui font forcément plaisir au papa. Il y eut d'autres succès que l'on peut retrouver sur son site... Quant au festival Si la mer monte, mélange d'art et de science, en juin 2023 il en sera à sa quinzième édition ! Pendant ce temps, cette semaine, je joue les grand-père de garde au bord de la Loire...

Un jeu de mots charmant donne son titre au spectacle monté par Elsa Birgé et Michèle Buirette à l'occasion du festival "Si la mer monte" dont Michèle a assuré la programmation artistique. Ma fille et sa mère ont donc créé ensemble La fille de la mer dimanche dernier à la pointe de l'île Tudy, Finistère Sud, sous un soleil brûlant, devant une foule conquise. Depuis quelques années Michèle chante en solo les paroles qu'elle compose en s'accompagnant au piano à bretelles tandis qu'Elsa vole et nous venge dans des airs aussi slaves que parigots. Ayant acquis sa réputation de contorsionniste sur trapèze au sein du fameux Vrai-Faux Mariage de La Caravane Passe, elle ajoute aujourd'hui ses cordes vocales à son arc céleste. Mon enthousiasme peut s'épanouir sereinement depuis qu'elle en a fait sa profession, heureusement plus prudente qu'enfant lorsqu'elle grimpait sur son trapèze pendant que nous avions le dos tourné. Combien de fois est-elle tombée dans sa chambre pour avoir désobéi ? Pire, de cette même cale de l'île Tudy qu'elle arpente depuis qu'elle est née, elle fit son plus beau vol plané, quatre mètres de haut avec atterrissage sur la tête et le vélo en prime qui l'achève pour l'avoir enfourché pieds nus, sans freins et trop grand pour elle alors que nous étions partis faire des courses à Pont-L'abbé... Une des pires nuits de ma vie. Ou à l'École du Cirque époque Annie Fratellini : "ne vous inquiétez pas, votre fille est avec son professeur à l'Hôpital Robert Debré, mais elle n'a rien..." Elle avait hurlé à sa copine de lâcher la longe pendant qu'elle faisait le saut périlleux ! Les enfants finissent par comprendre que nous nous inquiétons pour eux simplement pour avoir commis nous-mêmes toutes ces bêtises quand nous avions leur âge et avoir eu la chance d'être passés au travers. Elsa pratique aujourd'hui sa discipline avec le même sérieux que n'importe quel professionnel évitant de mettre les ciseaux dans la prise pour vérifier s'il y a du courant. Le spectacle qu'elle a imaginé avec Michèle est à la fois drôle et émouvant. Certains îliens avaient les larmes aux yeux de voir voler et chanter celle qui fut à six ans une miraculée de la grève. En regardant le film, j'ai adoré les arrière-plans tatiesques derrière le chapiteau sans voile comme cette barque de rameurs suant sang et eau qui traverse le champ ou la grosse dame reculant dangereusement vers les rochers pour prendre la photo-souvenir, sans parler d'Erik oubliant qu'il filme et entonnant en chœur et complètement faux "si la mer monte..." tandis que les deux filles font leur numéro, Elsa palmée et masquée, Michèle virevoltant autour du portique. Si le cadre était idyllique on peut maintenant leur souhaiter d'autres cieux où continuer le spectacle...

mercredi 18 janvier 2023

Paul Vecchiali nous manquera


Je ne me souviens plus du nom du cinéma du 15e arrondissement qui dans les années 70 projetait un festival des films de Paul Vecchiali. Je les ai tous vus. Étonné d'être parfois seul dans la salle. J'osais à peine en parler. Et puis j'ai continué en en ratant quelques uns. Cinéaste indépendant autour duquel tournait toute une famille de comédiens, de techniciens, d'artistes et de réalisateurs, hommes et femmes, il passa 20 ans sans percevoir l'avance sur recettes du CNC. Ses films, plus d'une cinquantaine, sont ceux d'un homme indépendant, un pied dans la cinéphilie, l'autre dans l'invention cinématographique. Ayant toujours rué dans les brancards de notre société hypocrite, il est mort à 92 ans, en homme libre.

J'ai été un peu maladroit


J'ai été un peu maladroit. Un réalisateur, ami de longue date, [était] venu me proposer de composer la musique de son prochain film. Au lieu de le rassurer en frimant, je me suis ouvert à lui de mes incompétences et de mes doutes. Quel artiste n'en a pas ? C'est même là-dessus que nous édifions notre œuvre. Évoquant d'éventuelles collaborations musicales comme je les affectionne, je fragilisai encore un peu plus ses propres incertitudes. Mettant ses craintes sur le compte de l'intuition, il m'envoya un mail le soir-même où il faisait machine arrière sans avoir entendu la moindre note de musique. C'est idiot de ma part de ne pas avoir insisté, car si les mots sont trompeurs la musique ne m'a jamais trahi. J'ai toujours su répondre avec des sons, que ce soit en les bruitant avec ma bouche, en sortant quelque vieux document d'archive ou en me collant devant un clavier ou un autre instrument. Plutôt que donner à écouter une composition réalisée pour un autre propos et qui forcément ne peut convenir à l'œuvre à venir, je préfère livrer quelque retour à-brule-pourpoint et corrigeant mon improvisation au fur et à mesure que je perçois les réactions de mon interlocuteur. Je façonne mon ébauche comme une pâte à modeler qui me servira plus tard de modèle, en parfait accord avec les besoins de l'œuvre à sonoriser. J'ai été un peu maladroit. Rien de grave, cela n'affecte pas notre amitié, mais je me pose des questions sur ma sincérité, mise en avant dès le premier contact, avec des personnes avec qui je n'ai encore jamais travaillé.

Ma maladresse me rappelle un de mes textes mis en musique par Aki Onda pour son magnifique album Un petit tour et dont j'avais assuré la direction artistique en 1999. Sur Maladroit on entend Bernard Vitet au bugle, mon synthétiseur PPG et les documents enregistrés par Aki :

J'en reproduis également les paroles ci-dessous pour mes lecteurs sans écouteurs. Le sujet n'a évidemment rien à voir avec l'anecdote récente, mais elles reflètent bien nos timidités ou les quiproquos dont nous pouvons être victimes. Nos propres victimes, s'entend !

J’ai été un peu maladroit
Et je l’ai été trois fois
En tremblant dès que je t’ai vue
En approchant ma main de ta joue
En ne comprenant pas le mouvement de tes lèvres
J’ai été un peu maladroit
En n’osant pas te regarder dans les yeux
En faisant comme si de rien n’était
En te laissant partir sans avoir dit les mots
J’ai été un peu maladroit
Te frôlant j’ai cru que tu m’avais touché
En te touchant je me suis affolé
En t’embrassant j’ai évité la bouche que tu me tendais
J’ai été un peu maladroit
Je n’ai pas vu tes yeux
N’ai pas senti ta main
Ni la pression de tes baisers
J’ai été un peu maladroit
Car dans tes yeux j’ai rêvé de me perdre
De ton visage éprouver la tendresse
Et j’ai simplement cru que tout était compliqué
J’ai été un peu maladroit
J’ai dû l’être plus de trois fois

Article du 31 mai 2010

mardi 17 janvier 2023

Au pied des Appalaches


Il était moins une que je ne vois rien des Appalaches. Dimanche après-midi, Suzanne me propose de me montrer la Petite Suisse avec son char. Certains disent que ce nom vient du paysage, d'autres parce que de nombreux Suisses ont acheté des entreprises dans cette région où semble régner la prospérité. Nous n'avons jamais vu de notre vie autant de voitures de sport décapotables, des rouges, des jaunes, des oranges, des roses, des blanches, des grises, des noires, des vertes et des pas mûres, toutes lustrées comme si elles sortaient neuves du garage, pareil avec les Harley customisées à mort, le tuning étant une coutume locale quel que soit le véhicule ! Chaque fois qu'on nous emmène, le conducteur ou la conductrice s'excuse que son automobile est sale sous prétexte qu'il y a trois brins d'herbe sur le tapis de sol ou un peu de poussière sur le tableau de bord. La richesse apparente provient aussi des industries agricoles qui polluent les sols et des bourgeois de Montréal venus s'installer à la campagne, à seulement une heure trente de route. Dans ce qu'on appelle aussi le Petit Montréal les fils et filles à papa montent et descendent le boulevard Notre Dame Est pour faire admirer leur bolide ronronnant. Pendant les six mois d'hiver, l'auto cède la place à l'écran géant vidéo. Pourtant la misère existe, un tiers de la population est en difficulté, sans évoquer les Amérindiens dans une situation catastrophique. L'itinérance se réfère aux SDF, mais elle est camouflée. L'errance est plus sporadique. Ce sont les termes que Suzanne emploie pour parler du travail qu'elle quitte pour aller vivre dans une des îles de La Madeleine, vers St-Pierre-et-Miquelon. Dans la formidable coopérative bio dont elle est présidente, certaines herbes sont notées "non irradiée" et son jardin rassemble 70 espèces de plantes médicinales. L'ambiance aseptisée de la petite ville contraste avec certaines aberrations comme l'égout à ciel ouvert de petites communes proches dans la montagne. Pendant tout notre séjour nous n'avons vu absolument aucun téléphone portable. J'ai raté deux concerts pour descendre à la rivière que surplombe la maison de Guylaine Walsh. Elle coud à la main de ravissants chapeaux-cloches avec des matières recyclées, essentiellement des cravates d'hommes. La récupération préoccupe les écolos du coin, berceau du mouvement. Le soir, nous rentrons à Victoriaville pour le concert de Catherine Jauniaux, Malcolm Goldstein et Barre Phillips suivi de celui de l'octogénaire Bill Dixon avec, entre autres, quatre trompettistes. La voix de Jauniaux se fond aux cordes frottées et Tapestries for Small Orchestra m'emporte délicatement dans les bras de Morphée. Nous devons rejoindre Montréal pour nous envoler en fin de journée, mais avec le décalage horaire nous ne serons à Paris que lundi matin.

Article du 23 mai 2010

lundi 16 janvier 2023

Philippe Falardeau, la vérité des mensonges


Depuis mon article du 4 juin 2010, Philippe Falardeau a réalisé d'autres films : Monsieur Lazhar, The Good Lie, Guibord s'en va-t-en guerre (voir plus bas mon article du 26 février 2016), Outsider (Chuck), Mon année à New York (My Salinger Year) et récemment la série Le Temps des framboises. En s'attaquant à des sujets comme la vie des travailleurs immigrés au Québec et en glissant vers le mélodrame, Falardeau a perdu de la fantaisie de ses premiers films, mais il s'intéresse toujours autant aux histoires cachées et à leurs conséquences sur chacun/e. Sans sous-titres, l'accent québécois retient probablement une partie du public français de s'intéresser aux nombreuses merveilles méconnues venues de l'autre côté de l'Atlantique. C'est un coup à prendre, un twist de l'oreille qui vaut son pesant de sirop d'érable et nous enchante !


Découvrant par hasard La moitié gauche du frigo du Québécois Philippe Falardeau, nous eûmes l'irrésistible envie de voir ses films suivants, Congorama et C'est pas moi, je le jure ! Pendant tout la durée de son premier long-métrage à la fois politique et hilarant, nous nous sommes demandés s'il s'agissait d'un documentaire ou d'une fiction. Un jeune réalisateur y filme les déboires de son co-locataire à la recherche d'un emploi. C'est beaucoup plus fort que les démonstrations laborieuses des documentaristes tristes dont la France a le secret. Pour le second film, il n'y a plus d'ambiguïté sur sa nature, le scénario est magistral, les comédiens merveilleusement dirigés et l'humour toujours aussi décapant. Dans tous les cas, c'est filmé avec une grande intelligence et une soif du détail qui épate au détour de chaque plan en évitant les explications laborieuses et les redondances audio-visuelles. Je ne peux m'empêcher de me demander pourquoi la critique privilégie toujours les mêmes réalisateurs et les mêmes films quand il en existe d'aussi inventifs.


Le troisième film valide quelques clefs de l'univers du cinéaste comme la difficulté de marcher ou la paternité, mais c'est surtout du mensonge qu'il est question, car Philippe Falardeau adore nous raconter des histoires. Il ne pouvait trouver meilleur médium que le cinéma ! La franchise du héros de La partie gauche du frigo trouve un écho avec le vol de l'ingénieur joué par Olivier Gourmet dans le sublime Congorama et la mythomanie du gamin de C'est pas moi, je le jure ! Le scénario de Congorama est à des kilomètres de la paresse de la plupart des films français. Les fils du récit se tissent en un imbroglio où tous les éléments du puzzle finissent par trouver leur place dans une folie maniaque où l'asservissement à la quadrature du cercle est tourné en dérision, comme dans le dernier plan où Gourmet bouge la tête à la manière saccadée de l'émeu. Cherchez les DVD, Congorama est distribué en France, les autres au Canada...

Guibord s'en va-t-en guerre


Si Philippe Falardeau change de style à chaque nouveau film, il suggère toujours des sujets graves sous l'angle de la comédie. Après son documenteur La moitié gauche du frigo, il avait réalisé Congorama, C'est pas moi je le jure !, Monsieur Lazhar et The Good Lie, tous ces longs métrages valorisant le mensonge comme élément dynamique de l'histoire. Guibord s'en va-t-en guerre ne déroge pas à la règle, puisqu'il met en scène un homme politique, la caricature ne pouvant jamais arriver à la cheville de la réalité, même si son analyse critique est fine et savamment inspirée. L'idéologie est, comme partout aujourd'hui, enfoncée par la stratégie, moteur d'une caste d'ambitieux avides de pouvoir. Steve Guibord, interprété par Patrick Huard, n'est pas un foudre de guerre, simplement le député indépendant de Prescott-Makadewà-Rapides-aux-Outardes, circonscription du nord du Québec, du moins dans le film, car si c'est à l'image du faux site du député Guibord, on aura du mal à la situer sur la carte du Canada. Or Guibord possède l'unique voix qui pourrait faire basculer la Chambre des communes pour ou contre la guerre au Moyen Orient.


La satire québécoise peut sans hésiter s'appliquer à notre propre classe politique, plus encline à se placer sur le marché du travail qu'à défendre un programme cohérent. Les enjeux ne sont pas éloignés des nôtres, et les petits arrangements rivalisent avec les fausses promesses. Entouré d'une femme businesswoman, d'une fille rebelle et d'un stagiaire haïtien citant Jean-Jacques Rousseau à tout bout de champ, le député Guibord doit trouver un terrain d'entente entre les natifs qui montent un barrage sur la route et les bûcherons qui déciment la forêt, tout en mettant les médias dans sa poche. Ne sachant pas quoi penser, il ouvre une "fenêtre de démocratie directe" en interrogeant ses électeurs... N'allez pas croire pour autant que le cinéaste soutienne le "tous pourris", mais il me laisse penser que le tirage au sort pourrait être la meilleure alternative à la bande d'incompétents professionnels à la solde des banques qui nous gouvernent !

samedi 14 janvier 2023

Quelle corrosion pour Très toxique ?


Xavier Ehretsmann est passé voir sous quelle forme nous sortirons TRÈS TOXIQUE, le vinyle mono-face avec la pièce d'Un Drame Musical Instantané du 21 décembre 1976, soit trois semaines avant Trop d'adrénaline nuit. C'est une des premières fois que nous enregistrions ensemble avec Francis Gorgé et Bernard Vitet. La musique est incroyablement dynamique et inventive. Sur la pochette noire sera collée une image toxique que j'ai chimiquement réalisée en 1969 et qui était parue deux ans plus tard dans le Light Book de l'Imprimerie Union et le texte sera écrit à la main au crayon gras blanc. Nous hésitons encore à ce que nous ferons subir à la galette elle-même sur la face ressemblant à un miroir noir.
On peut trouver au Souffle Continu Toxic Rice, quelques rares exemplaires de la version parue chez Psych.org avec une pièce de Kommissar Hjuler und Frau sur la face B, numérotée de 1 à 56. Les 85 exemplaires de la version mono-face du Drame seront également numérotés, sous la référence GRRR 1035 et distribués par Dizonord.
Sur la photo je montre à Xavier un des instruments utilisés par Bernard et moi sur TRÈS TOXIQUE, le frein, sorte de contrebasse électrique à tension variable que mon ami avait fabriquée quelques années auparavant. Il est en aluminium, trois cordes et des micros réalisés à partir d'écouteurs de téléphone public.