Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

samedi 20 août 2016

Brume


Aujourd'hui nous avons fait des provisions pour tenir une semaine là-haut. Il est probable que nous ne redescenderons pas dans la vallée avant la semaine prochaine. Pas moyen de se connecter là-haut. Le téléphone passe de temps en temps, c'est tout. On peut rappeler en grimpant sur la colline... J'ai l'impression d'être un figurant dans un film de Werner Herzog...

mercredi 10 août 2016

De tout en haut


Un chemin cahoteux mène aux granges de Lespone. Les quelques flaques profondes s’évaporent rapidement au soleil. Les vaches rechignent à se pousser devant l’automobile. Les rousses sont moins agressives que les blanches. En face, le cirque de Crabioules surplombe la vallée du Lys où se brise la Cascade d’Enfer. Les Pics de Boum, Maupas, Crabioules, Lézat, Quayrat font tous plus de 3000 mètres. Au delà, l’Espagne. À droite, plein ouest, le col de la Coume de Bourg et le Céciré. Je gare la voiture sur du plat pour ne pas trop patiner lorsque l’herbe est trempée. Il y a quelques années j’ai failli sauter en marche lorsqu’elle s’est mise à glisser inexorablement sur la pente. Grande frousse ! Heureusement j’avais réussi à redresser les roues in extremis. Si c’est vraiment impraticable, je la parque au bord du chemin. Au pire, nous la laissons à deux kilomètres et demi, près de la départementale qui monte à Superbagnères, et nous sortons la Lada du garage pour faire la navette.
En hiver, il faut parfois marcher jusque là, la neige empêchant d’atteindre la maison. L’été, la montagne joue à cache-cache les jours de brume. Si le brouillard persiste et que nous sommes obligés de vivre cloîtrés dans le nuage pendant des jours et des jours, je deviens claustrophobe. Cette année le ciel est souvent bleu sans aucune trace blanche, mais la température chute la nuit.
Mes genoux qui me font souffrir depuis l’escalade du Stromboli au mois de mai m’empêchent de faire des balades sur les flancs de la montagne. Allongé sur la terrasse j’avale un livre par jour et le soir j’enchaîne les épisodes de la série The Americans sous la couette. Nous descendons à Luchon le mercredi et le samedi matin, jours de marché, et de temps en temps nous passons le Col du Portillon pour faire des emplettes à Bossost ou nous taper délicatement la cloche au restaurant Er Occitan.
Mais le plus étonnant est ma transformation d’hyperactif en contemplatif. Le jour je regarde les nuages, les jeux de lumière, les vautours, les aigles, les insectes, les bêtes qui paissent, et la nuit je reste bouche bée devant la voûte étoilée, un spectacle à couper le souffle. Il y a plus de trous d’épingles que de noir. Les étoiles filantes déchirent cette passoire où les vols de nuit se suivent à la queue leu-leu et les satellites se travestissent en astres rayonnants. Nous installons des transats et nous admirons l’éternité sous de chaudes couvertures.

samedi 6 août 2016

Retour du soleil


Après la purée de pois et la pluie d'hier qui nous ont fait fuir et traverser les montagnes jusqu'au Val d'Aran en Espagne, nous profitons du retour du soleil. Pendant que Françoise termine les courses à Luchon, je relève les mails et vide les boîtes à spams à l'Office du Tourisme. Là-haut seuls passent, difficilement, les SMS et Messenger...

mercredi 3 août 2016

Dernier concert avant l'autoroute


Aux anciens Ateliers de la SNCF d'Arles, Amandine Casadamont a l'idée de faire un photomaton de notre duo Harpon. Nous commençons avec lunettes, les retirons, Amandine s'échappe, mais le plus drôle est le moment où je dois sortir de la cabine exigüe pendant qu'elle y entre. Nous avons tous les deux l'air parfaitement illuminé. Flash.
Parmi les expositions des Rencontres de la photographie que nous avons vues, la seule qui nous ait vraiment emballés est celle de Christian Marclay. Dans une sorte de tunnel rappelant une rue, nous passons devant deux rangées de six écrans où des vidéos montrent des bouteilles, verres et canettes abandonnées sur lesquelles il frappe pour composer une musique minimaliste, cristalline et aérée. Comme les images sont à ras du sol les ombres des jambes des visiteurs qui viennent se superposer nous propulsent dans l'East London où Marclay a filmé. La spatialisation sonore rend la courte promenade très rafraîchissante. A l'envers d'un des deux murs de ce Pub Crawl (2014), six petits films d'animation silencieux constitués de plusieurs milliers de photographies font jouer un mégot, un coton-tige, un chewing-gum écrasé, une cigarette qui se consume, des capsules de bière dans des scènes toujours aussi astucieuses. Intéressante, Mauvais genre, la collection de transsexuels de Sébastien Lipschitz, 450 photographies amateur de travestis de 1880 à 1980. Amusante, les saucisses de Beni Bischof. Trop d'expositions anecdotiques à notre goût, mais nous en avons ratées pas mal.


Lundi soir, c'est notre tour puisque nous participons avec Amandine à La Nuit de l'Année organisée par Phonurgia Nova pour son trentième anniversaire. Antoine Chao ouvre la soirée avec un montage sonore émouvant de son travail journalistique autour de Radio Debout et des évènements politiques récents au Mexique. Nous enchaînons avec trois improvisations, Hypnotik, Insomnie et Rewind. Je ne peux m'empêcher de faire le lien avec Marclay. Précurseur des DJ scratcheurs, il fut le premier platiniste que je rencontrai dans les années 80 tandis qu'Amandine est la première à produire des fictions qui me rappellent terriblement Un Drame Musical Instantané. Dans ses mix elle allie avec la plus grande élégance le sens et la plasticité, jonglant calmement avec trois platines. Elle sait également marier la gravité et l'humour, jouant des contrastes comme j'aime le faire avec mes instruments. Bien que nos sources et nos pratiques soient radicalement différentes nous semons la confusion sur qui fait quoi, y compris parfois à nos propres oreilles. Que ce soit en arpentant les expos d'Arles ou sur scène nous sommes sur la même longueur d'ondes, impatients de rejouer ensemble dès la rentrée.
En attendant je quitte la Toile pour un mois en montagne où nous ne recevrons ni Internet ni téléphone, saine coupure de la perfusion avec laquelle nous vivons le reste de l'année. Bonnes vacances à celles et ceux qui en prennent, pensées solidaires envers les autres...

Photo du concert © Olivia Ekelund

mardi 2 août 2016

Paso Doble d'Alain Mahé et Kaye Mortley


Dimanche soir Rewind Phonurgia diffusait Paso Doble, une création radiophonique d'Alain Mahé et Kaye Mortley dans le jardin du sculpteur Gaston de Luppé à Arles. Les auditeurs étaient tout ouïe, chacun, chacune, transporté/e dans ses rêveries. J'avais bien senti le geste instrumental derrière l'édifice compositionnel. J'ai griffonné quelques mots pendant la pièce...
"Faisons comme si je ne savais pas. D'ailleurs je ne sais rien. Ici il pleut. Là-bas un autre continent, une île où se seraient échoués des naufragés de différentes nations, à leurs pas on entend bien qu'ils tournent en rond, les mouvements de l'épave composent une symphonie de métal où les fantômes des noyés luttent contre les vagues, les sirènes ont la voix grave, elles se jouent de la tempête, les machines avaient exhalé une fumée brouillant les pistes, déviant les courants pour cacher quelque rite indigène, la terre est tabou, le créateur est un naufrageur..."
Et puis j'ai pensé une fois de plus que les cinéastes devraient absolument engager des créateurs sonores pour leurs fictions, et je ne parle pas de musique...

lundi 1 août 2016

Un platane, des platines


Après deux nuits dans la chambre à me faire dévorer et peinturlurer à pois rouges, j'ai passé les suivantes dehors sous la moustiquaire. L'an passé Jean-Claude et Anny avaient installé un cadre en bois sur lequel accrocher le voilage parallélépipédique au-dessus du divan de la terrasse. Après l'avoir accroché on hisse le tout avec une corde grâce à une simili poulie suspendue à une poutre du toit. Les premiers jours nous avions l'impression de vivre dans le grill-pain tant les rayons du soleil étaient secs et cuisants. La nuit arrangeait à peine les choses. Vers deux heures du matin le petit vent frais me fait agréablement frissonner. Dommage que le matelas ressemble à une carte en relief comme on en trouve dans les salles de géographie. J'ai le dos en compote. C'est tout de même mieux que de se faire piquer non-stop. Les démangeaisons ne durent qu'un quart d'heure, mais il y en a tant qu'elles se tuilent au point de me transformer en insomniaque.
Insomnie sera le second morceau que nous jouerons ce soir à Arles avec la platiniste Amandine Casadamont à l'occasion de La Nuit de l'Année organisée par Phonurgia Nova. Le duo Harpon, au sein duquel nous renouvelons chaque fois notre inspiration, improvisera trois autres pièces intitulées Hypnotik, Rewind et une dernière dont je ne sais rien à l'heure qu'il est. Pour ses trente ans, le festival s'est baptisé Rewind Phonurgia. Tout s'explique, mais c'est aux spectateurs de se faire leur propre cinéma.
À l'aube j'admire les feuilles du platane à travers la résille. Je me laisse aller à la rêverie. Un platane, trois platines.

vendredi 29 juillet 2016

Promesse de vie éternelle contre peine de mort


Pour éviter la tentation du quart d'heure de célébrité désigné par Andy Warhol, nombreux médias ont décidé de ne plus donner le nom des assassins suicidaires qui se livrent à des crimes aveugles sur la population. Rien d'exceptionnel, car a-t-on jamais eu l'idée de révéler au grand public celui des pilotes de chasse qui larguent des bombes sur des cibles civiles anonymes ? Ce fantasme absurde anéanti, et comme il est difficile de lutter contre des attentats commis par de jeunes personnes fragiles et manipulées, ne pourrait-on aller plus loin dans la gestion de la psyché de ces kamikazes ? Par exemple, lorsqu'il s'agit de crimes perpétués par des fous de Dieu à qui l'on a fait croire qu'ils seront récompensés au paradis par 72 vierges, les houris évoquées dans le Coran selon certaines interprétations, pourquoi exaucer leurs vœux au lieu de les laisser pourrir en prison ? Il existe des armes non létales capables d'immobiliser instantanément un gros gibier ou d'autres utilisées par les services secrets de quantité de pays. D'autant qu'en France la peine de mort a été abolie en 1981.
Est-ce par vengeance que l'on abat systématiquement les preneurs d'otages ou ceux que les médias appellent terroristes, ou bien pour éviter qu'ils ne révèlent au grand jour des éléments risquant d'impliquer des états à l'origine des opérations, des états avec qui nous commerçons par ailleurs ? Les services secrets de tous les pays ont du sang sur les mains. La raison d'État les protège, d'autant que reconnaître ce genre de faits revient à confirmer leur usage par ses propres services. Beaucoup de questions en suspens, alors que n'importe quel illuminé peut commettre un attentat en se sacrifiant sans même avoir recours à une arme ! En écoutant Boris Cyrulnik on comprend qu'il est pratiquement impossible d'empêcher ce genre de crimes par les moyens traditionnels, de ceux qu'emploient les différents services de police. L'état d'urgence est d'une inefficacité totale quant à ce pourquoi il a été officiellement institué. Il sert par contre à restreindre les libertés fondamentales des citoyens et à faire passer des lois iniques à coups de 49.3.
Dans Politis, Roland Gori explique très bien que la réponse ne peut être que politique. L'Histoire l'a montré. Nous sommes confrontés à des systèmes psychotiques, qu'ils soient induits par tel ou tel État, particulièrement en situation de crise économique. La solution est entre les mains des diplomates, eux-mêmes soumis aux contraintes financières de ceux qui cherchent à s'enrichir sur le dos des populations. C'est le lot de toutes les guerres. L'argent, ici le gaz ou le pétrole, est la clef de tout conflit de cette envergure. Les énergies fossiles polluent tout ce qu'elles touchent, les hommes comme la nature ! Il est néanmoins indispensable d'intervenir d'une part sur le terrain de la misère, psychique et matérielle, et d'autre part d'informer la population des intérêts en jeu au lieu de jouer sur les émotions qui débouchent fatalement sur des positions extrêmes et des actes que nous ne pourrons que regretter plus tard.
Nos médias, pour la très grande majorité aux mains des financiers et des marchands d'armes, ne font que jeter de l'huile sur le feu en évoquant les faits sans les analyser, faisant résonner la corde sensible plutôt que celle de l'intelligence. À l'heure des désinformations on pleure, on s'émeut, on dit "je suis" plutôt que l'on est incité à penser. Le cogito ergo sum du Discours de la Méthode de Descartes est pourtant basé "sur le doute méthodique, afin de conduire à la recherche de vérités". Mais aujourd'hui douter revient à être taxé de conspirationnisme. Suivre le dogme médiatique en défilant sous tel ou tel drapeau, c'est accepter de ne plus être. S'interroger est mal vu. Pourtant être est bien la question.

Illustration : dernière image de Cet obscur objet du désir avec au son La Walkyrie de Richard Wagner, dernier film de Luis Buñuel, dernier attentat perpétué par le Groupe Armé Révolutionnaire de l’Enfant Jésus, fiction traitée sur le mode de la banalisation par le cinéaste en 1977 !

jeudi 28 juillet 2016

Phase IV, étonnant film de science-fiction de Saul Bass


Régulièrement je tombe sur un film que j'avais laissé de côté pour de sombres raisons et je me dis que mes craintes sont souvent mal placées. Lors des dernières semaines je ne compte plus ceux que nous avons abandonnés après dix minutes de projection. Nous avions déjà écarté ceux que Jonathan ou moi avions déjà vus. Nous sommes patients, mais dès le début nous arrivons à anticiper ce qui se passera ensuite. Le moindre doute nous fait prolonger la tentative à une vingtaine de minutes, mais c'est rare que cela s'arrange au delà ! Certaines affiches qui ne correspondent pas du tout aux films nous dissuadent de les regarder, certains titres ne sont pas plus excitants. J'ai classé par genre les films que je voudrais voir un de ces jours, mais ce n'est jamais le bon. Ainsi, en désespoir de cause, j'ai lancé le film de science-fiction Phase IV sans savoir ce que c'était.


Pas de générique, de grosses fourmis en très gros plan, on a failli passer le début en accéléré... Vous pouvez voir ce qu'on a vu ci-dessus ou regarder l'intégralité en streaming. Et puis le film a commencé, c'était vraiment très original, un film qui ne ressemblait à aucun autre, peu de comédiens, du moins parmi les humains, presque un huis-clos, des effets sonores épatants donnant tout leur sens aux images... Film de science-fiction qui tire sur l'épouvante parce que le thriller tient en haleine, des scènes incroyables... La bande-annonce ci-dessous en dit peut-être trop et risque de gâcher le plaisir de la découverte. J'ai évité de reproduire l'affiche qui est nulle et donne une interprétation tendancieuse de l'énigme. À la fin nous avons découvert qu'il s'agissait du seul long métrage signé Saul Bass, ça alors !


Saul Bass est le graphiste de génie qui a réalisé les génériques de Vertigo, La mort aux trousses, Psychose, Anatomie d'un meurtre, West Side Story... affichiste d'Otto Preminger, Alfred Hitchcock, Billy Wilder, Stanley Kubrick, Steven Spielberg... auteur de logos pour la pub, etc. Le film n'avait eu aucun succès. Cela arrive souvent avec des chefs d'œuvre atypiques. En plus, les sons électroniques ont été fabriqués par David Vorhaus qui était à la tête du groupe White Noise que j'adorais, et les autres effets musicaux par Stomu Yamashta dont les percussions m'avaient emballé en 1971... Mais surtout le film soulève des questions angoissantes qui sont toujours d'actualité depuis 1974.

mercredi 27 juillet 2016

D'une histoire féline


Descente vers le sud avec étape délicieuse chez Flo à Lyon. Le long de la Saône Françoise fait la zouave sur la rive opposée au nouvel appartement de notre amie. Le charme de ces vieilles bâtisses a déjà un goût de vacances qui nous donne un coup de jeunesse. Mais pas autant qu'à Oulala dont c'est le premier long voyage en automobile. Le départ de Paris fut plutôt angoissant lorsque la petite chatte ne trouva rien de mieux que de filer entre mes jambes pour aller se cacher dans le circuit d'aération de la Kangoo. Nous ignorions totalement qu'un passage fut possible à cet endroit ! Les peurs les plus absurdes nous assaillirent. Pouvait-elle passer dans le moteur et risquer quelque accident ? Après des exercices difficiles de contorsionniste je réussis à attraper une patte, puis l'autre, extirpant le fauve qui s'était planqué dans un coin près de la roue avant droite. Nous n'en étions pas au bout de nos surprises, car Ouh la la la petite chatte porte bien son nom !


Tôt le matin Oulala miaula sans arrêt pendant une heure sans que nous puissions en identifier la cause. Elle est tout de même un peu jeune pour avoir ses premières chaleurs, d'autant que certains signes manquent pour s'en assurer. C'est alors que nous reçûmes un mail de Jonathan nous annonçant que Pipo venait d'apparaître dans le jardin de derrière avant de filer dans la chambre bleue au second étage. Or nous avions confié Pipo, que nous avions gardé en l'absence de ses maîtres, pardon, de ses domestiques, à Armagan et Christophe qui habitent à environ cinq cent mètres dans une autre rue. Eux-mêmes sont aux ordres de Guézi, maman de Pipo. Vous me suivez ? Pipo a donc réussi à regagner le domicile de Oulala sans n'avoir jamais fait le chemin à pattes. Il s'est tant entiché de sa copine pendant les trois semaines précédentes que la séparation lui a probablement paru trop cruelle. Il faut dire qu'il se comporte comme un grand frère, la protégeant et acceptant toutes ses facéties. Une chance que j'ai oublié de fermer la chatière du jardin ! J'ignore ce que les amis restés à Paris décideront. Laisser Pipo à Jonathan qui est à la maison ou le ramener chez sa mère ? Dans trois jours il regagnera ses pénates de toute manière et ne retrouvera Oulala qu'en septembre. De son côté elle n'en fait qu'à sa tête depuis que nous sommes arrivés à La Ciotat. Elle arpente le terrain de long en large sans qu'on puisse l'attraper et elle ne rapplique pas lorsque je l'appelle comme le faisaient tous les matous qui l'ont précédée. Ouh la la !

Changement de ton. Sur FaceBook, je publiai hier :
Ne tombons pas dans le panneau !
Daesh est une construction occidentale, nous l'avons subventionnée, armée, et comme cela ne suffisait pas pour détourner les citoyens des véritables problèmes sociaux nous l'avons promue. Nous en faisons la publicité partout, et de jeunes déséquilibrés qui n'ont plus aucun espoir s'emparent du phénomène et servent les intérêts des nantis sans s'en rendre compte.
La population est tendue, se montant les uns contre les autres. L'ambiance pue. Des cambrioleurs agissent, on précise qu'ils ne sont pas arabes, comme s'il n'y avait de voleurs qu'avec le teint basané...
Daesh, comme jadis Alqaeda ou Ben Laden, n'existe et ne subsiste que grâce à nos médias. Il n'y a aucune centralisation de la terreur, sauf celle du Capital et il est prêt à tout pour conserver son pouvoir.

On peut être grave et léger, cartésien et énigmatique, se préoccuper de l'état de la planète et s'interroger sur les autres espèces qui la peuplent, on peut partager de louables intentions, se battre pour changer le monde et avoir furieusement envie de vivre, tant qu'il en est encore temps...

mardi 26 juillet 2016

Frank Zappa, trois nouveautés posthumes


Trois albums de Frank Zappa sortent en juillet. N'en jetez plus ! La famille Zappa, qui s'entredéchire depuis la mort de Gail, sa veuve, ressort périodiquement des inédits, concerts et bandes de studio. Voilà de quoi alimenter le mange-disques sur la route des vacances ! Mais tous n'ont pas le même intérêt à mes oreilles nées un autre été sur une autre route, celui de 1968 de Cincinnati à San Francisco. Jazz Magazine avait publié en 2004 le récit de mon lien personnel à Frank Zappa, que je considère comme l'un de mes pères, chronologiquement après Papa, mais avant Jean-André Fieschi et Bernard Vitet.
J'ai commencé par Frank Zappa For President, compilation sur un thème peu connu en France de la part du compositeur, le terrain politique. Il ne s'agissait pas seulement de chansons satiriques, mais d'une implication citoyenne dans la vie de son pays qui le mènera à témoigner devant le Sénat ou à imaginer se présenter à l'élection présidentielle de 1992. Il poussera les jeunes à s'inscrire sur les listes électorales, conseillera Vaclav Havel à son arrivée au pouvoir en Tchécoslovaquie, etc. Guy Darol a très bien raconté cette histoire dans son livre Frank Zappa, l'Amérique en déshabillé ou Christophe Delbrouck aux mêmes éditions du Castor Astral. L'album inclut trois solos pour Synclavier dont une magnifique longue pièce tardive de 1993, Overture to “Uncle Sam”, un remix de Brown Shows Don’t Make It enregistré en 1969 et des versions en concert de When The Lie’s So Big et America The Beautiful en 1988.
Ce disque est un peu fourre-tout, mais il est plus surprenant que The Crux of the Biscuit, miroir live de la période Apostrophe enregistré en 1972-73, tricotage rock assez bavard qui n'apporte pas grand chose à l'édifice zappien. Totalement fan de ses débuts, je ne raccrocherai véritablement qu'à la fin de sa vie, lorsque Zappa pourra enfin réaliser son rêve de jeunesse en composant de la musique pour orchestre classique. De 1966 à 1972 chaque album était une révélation, radicalement différent du précédent. Le succès arrive ensuite et Zappa cherche à toucher un public plus large. Cela ne m'empêchera pas de continuer à acheter tout ce qu'il produit, mais il faudra que j'attende The Yellow Shark et quelques albums posthumes pour retrouver l'enthousiasme de mon adolescence.


Road Tapes, Venue #3, la troisième parution estivale, comble mes vœux, pas qu'elle soit révolutionnaire par rapport à ce que nous connaissons, mais parce qu'elle comble un vide discographique dans la saga des Mothers of Invention, entre le premier groupe, le plus loufoque, et le second, plus virtuose, mais sur le répertoire du précédent. Ian Underwood, au clavier et au sax alto, est le seul survivant de l'ancienne formule. Les chanteurs Howard Kaylan et Mark Volman, le claviériste George Duke, le bassiste Jeff Simmons, le batteur Aynsley Dunbar l'ont rejoint sous la baguette du maître pour deux concerts au Tyrone Guthrie Theater de Minneapolis en juillet 1970. C'est la formation du concert auquel j'assistai au premier rang du Gaumont Palace le 15 décembre 1970 avec en invité spécial le violoniste Jean-Luc Ponty. Ce fut aussi ma dernière rencontre avec Zappa, telle que je le racontai dans le chapitre 23 de mon roman USA 1968 deux enfants. Excellent chroniqueur à qui je dois le signalement de cet album, Franpi Barriaux conseille particulièrement la "suite" que constitue A Piece of Contemporary Music, The Return of The Unchback Duke et Cruising For Burgers, mais ce double CD embrasse des chansons de tous les premiers albums, de Freak Out à Chunga's Revenge, avec le guitariste au meilleur de sa forme, les deux chanteurs des Turtles, la rythmique de Dunbar découvert l'année précédente au Festival d'Amougies et le jazz qui pointe son nez avec George Duke. L'humour régressif est encore très présent, mais l'on sent poindre les ambitions nouvelles annonçant 200 Motels et la suite, plus virtuose que jamais.

lundi 25 juillet 2016

Un dernier ? Pour la route !


Nous prenons nos quartiers d'été, halte à Lyon avant La Ciotat, concert le 1er août à Arles avec Amandine Casadamont pour REWIND, le 30e anniversaire de Phonurgia Nova, halte à Montpellier avant de grimper dans les hauteurs pyrénéennes où ne passent ni téléphone ni Internet, écarts gastronomiques de l'autre côté de la frontière, le reste on ne sait pas... Cela va dépendre du climat là-haut et du travail qui se précipitera ou pas à la rentrée. Oulala a bu un dernier coup avec son copain Pipo puisqu'elle est du voyage. C'est son premier tour de France ! Les quelques fois où elle est montée en voiture la petite chatte était très calme, ce qui est tout à fait dans son caractère. J'imagine qu'elle fera comme jadis Scotch et Ulysse, elle ira se caler dans un coin et se réveillera à l'arrivée. C'est un peu ce que nous faisons puisqu'avec Françoise nous nous relayons au volant. Jonathan, bon pied bon œil, garde la maison ! Pour l'instant je continue à bloguer, mais la pause estivale se rapproche. Aucune publication, ou vraiment très rare, pendant tout le mois d'août.

vendredi 22 juillet 2016

Cordon !


Le rôle des concierges a évolué avec le temps. La plupart ont été remplacé/e/s par des digicodes, interphones et sas blindés. Quand j'étais petit la concierge montait le courrier, nettoyait l'escalier, sortait les poubelles. Le postier passait deux fois par jour et on était certain d'avoir ce qu'on attendait le lendemain de son envoi. Les ascenseurs étaient relativement rares et l'on avait souvent l'impression de grimper dans une attraction de la Foire du Trône. Les éboueurs passaient tôt le matin pour ne pas encombrer les rues. J'ai tout oublié, mais je me souviens de la mère de mon copain d'enfance Paul qui nous envoyait promener tendrement et aussi de la concierge du boulevard de Ménilmontant dans les années 80. Elle vivait avec son fils dans une loge minuscule qui sert aujourd'hui de local à vélos. Elle bossait comme une folle et refusait d'être payée tant que le contentieux n'était pas réglé avec les précédents propriétaires. On se faisait souvent engueuler, mais elle était totalement dévouée à l'immeuble. L'époque où cette plaque a été posée remonte à bien plus tôt, lorsqu'on devait demander le cordon pour rentrer ou sortir de chez soi après 22h. Les locataires et propriétaires la réveillaient quelle que soit l'heure, encore qu'après minuit cela ne se faisait pas. Ce n'était évidemment pas une vie, et à la fois c'était tout de même plus humain que lorsque, par soucis d'économie, les robots ont débarqué.

jeudi 21 juillet 2016

La Dream Machine de Brion Gysin


La Dreammachine de Brion Gysin ressemble à un bricolage cheap et pop un peu ringard. C'est un cylindre rotatif pourvu de fentes et d'une ampoule en son centre. La rotation du cylindre fait que la lumière émise par l'ampoule traverse les fentes à une fréquence particulière ayant la propriété de plonger le cerveau dans un état de détente et de procurer des visions à l'utilisateur, lorsque celui-ci regarde la Dreamachine les yeux fermés, à travers ses paupières (Wikipédia). Le scientifique Ian Sommerville avait répondu au délire de l'artiste qui avait vécu une expérience hallucinatoire en fermant les yeux sur la route de Marseille, les arbres stroboscopant la lumière du soleil. J'imagine qu'Amandine Casadamont pourrait poser une lampe comme celle-ci sur l'une de ses platines et en la faisant tourner à 45 tours par minute on obtiendrait l'effet visuel d'une composition psychédélique par exemple. Cette image me fournit des idées pour le concert que nous donnerons à Arles le 1er août prochain avec Amandine lors de la Nuit de l'Année organisée par Phonurgia Nova. La Dreammachine m'avait déjà inspiré le titre de La machine à rêves de Leonardo da Vinci, œuvre artistique interactive réalisée pour iPad avec le plasticien Nicolas Clauss et l'équipe des Inéditeurs.


L'objet est mis en situation à l'exposition sur la Beat Generation au Centre Pompidou (jusqu'au 3 octobre 2016). Je regrette que le son n'y soit pas assez mis en valeur. Il y manque le chaos du cut-up. À quoi rime de projeter A Movie de Bruce Conner avec les Pins de Rome en sourdine ou le clip de D.A. Pennebaker avec Bob Dylan tout jeune et Allen Ginsberg en bord cadre sur grand écran, mais sans la puissance sonore ? Un peu frustré par cet open space trop propre je repense au concert en duo de Gysin avec Steve Lacy un soir à Montparnasse et je rentre à la maison écouter les deux sublimes disques que Hal Willner produisit avec William Burroughs accompagné par Sonic Youth, Frank Denning, John Cale, Buryl Red, Donald Fagen, Lenny Pickett pour Dead City Radio, et mon préféré, Spare Ass Annie, avec Michael Franti et Rono Tse of The Disposable Heroes of Hiphoprisy. Le lendemain j'enchaînai avec The Lion For Real où les compagnons de Ginsberg sont Mark Bingham, Michael Blair, Ralph Carney, Bill Frisell, Beaver Harris, Arto Lindsay, Prairie Prince, Marc Ribot, G.E. Smith, Steve Swallow, Rob Wasserman, Gary Windo, Garo Yellin, Pickett et d'autres. Qui dit mieux ?

mercredi 20 juillet 2016

Polyfree, free poli


Héberlué de ne pas trouver le nom d'Un Drame Musical Instantané ni le mien dans l'index de l'ouvrage Polyfree, la jazzosphère, et ailleurs (1970-2015), ensemble de textes réunis par Philippe Carles et Alexandre Pierrepont chez Outre Mesure, je m'étais un peu fourvoyé alors que nous étions présents, mais l'éditeur avait juste mal fait son boulot en omettant nos noms, hélas pas que les nôtres, dans son index. Pierrepont, véritable responsable de cette somme, qui s'avère de temps en temps se muer en soustraction, avait préféré traiter la chose par le mépris et l'arrogance plutôt que s'excuser simplement de ces petites erreurs, ce que j'ai attendu également en vain de son éditeur, Claude Fabre. Les journalistes et autres analystes supposés ont toujours mal supporté "la critique de la critique", version littéraire de L'arroseur arrosé telle que la pratiqua longtemps Pablo Cueco dans le Journal des Allumés du Jazz. Or un index est à un livre ce qu'un générique est à un film ou les crédits à un disque : oublier certains de ses participants est une faute grave alors qu'un peu plus de rigueur aurait permis d'éviter ce genre de bévue. L'un et l'autre se sont donc focalisés sur cette indexation lacunaire espérant décrédibiliser mon intervention (il est certain que j'avais l'air un peu stupide de nous avoir cherchés en vain alors que nous étions cités par l'exemplaire Xavier Prévost dans son article sur les tendances hexagonales) plutôt que sur l'absence incroyable de certains musiciens là où ils auraient du fondamentalement figurer.

Ainsi André Hodeir apparaît pour son rôle pédagogique dans l'article de Lorraine Roubertie Soliman, seule femme parmi 30 contributeurs (saluons tout de même Jean-Paul Ricard qui traite de la place des musiciennes dans ce monde machiste), mais Hodeir est absent de celui sur les rapports du jazz et de la musique contemporaine signé Ludovic Florin et ne figure pas non plus dans l'index qui comporte malgré tout 1700 noms. Dans cet article manquent également à l'appel Heiner Goebbels, Fausto Romitelli ou même Leonard Bernstein, pour ne pas parler de Stravinski ou Gershwin antérieurs à la période analysée. Idem pour les rapports du jazz avec le rap où le rôle de Tony Hymas est escamoté malgré Ursus Minor et quantité de projets où le caractère cross-over mêlant rock, jazz, rap, chanson, musique contemporaine en fait un héros exemplaire de ce que ce livre voudrait marquer. Il est compréhensible que les goûts de certains rédacteurs les poussent à ignorer des musiciens, mais il est inadmissible qu'ils réécrivent l'Histoire, surtout lorsque leurs articles se targuent d'une universalité encyclopédique.

C'est en cela que l'on reconnaît les origines scolaires des universitaires, victimes du storytelling des institutions qu'ils ont fréquentées. Lors d'un colloque de l'Ircam auquel j'assistai, toutes les dates avancées par les conférenciers étaient en retard de dix ans sur la réalité. Cela explique probablement mon absence de l'article de Marc Chemillier sur les rapports du jazz et des musiques électroniques que je ne manquai pas de souligner dans le blog où je rappelai les faits par le menu.

Mais les limites de l'ouvrage tiennent essentiellement à la longueur des articles, trop longs pour obliger le rédacteur à aller droit au but, trop courts pour développer ses idées sans aligner de fastidieuses listes à vous coller mal à la tête. Les fines plumes que sont Guy Darol (spécialiste de Frank Zappa), François-René Simon (avec l'abécédaire de l'AACM) ou Philippe Carles (évoquant Bill Dixon, Joe McPhee et Evan Parker) s'en sortent avec brio. D'autres alignent les faits en suivant laborieusement la chronologie, ce dont Wikipédia s'acquitte avec plus de clarté. Enfin les pires à mes yeux, brûlés par tant de pédanterie, cherchent à justifier leur prose universitaire en multipliant les références littéraires ou philosophiques et les citations, délayage propre à ce formatage. Nous nous éloignons alors de la musique, pourtant le sujet de cet ouvrage dont l'inégalité tient au manque de direction évidente. Polyfree réfléchit une nouvelle fois ses limites, nombreux articles ne pouvant intéresser que les lecteurs déjà embarqués dans le free et ailleurs, et laissant sur le bas côté les néophytes qui se perdront dans les détails. Les articles survolant les spécialités européennes, italiennes, sud-africaines, japonaises et les monographies sur Anthony Braxton, Julius Hemphill, Steve Coleman, William Parker ou la West Coast sont moins risqués, et Yannick Séité sait même dissiper les malentendus lorsqu'il s'agit de John Zorn. Mais trop peu des textes présents prennent la hauteur nécessaire pour laisser entendre véritablement les tenants et aboutissants de tout ce tumulte. Question de style aussi probablement.

Polyfree est une auberge espagnole où chaque rédacteur a été convié à enfourcher son dada sans qu'aucun ne communique jamais avec son voisin. En gros chacun joue de son côté. Cette course d'obstacles manque d'une vision d'ensemble, en amont comme en aval. Les perspectives politiques sont diluées, les ressorts qui agissent les créateurs fatigués, mais on peut tout de même s'y référer à l'occasion, en évitant soigneusement de faire comme moi, le lire de la première à la dernière page en attrapant la migraine. Comme avec la plupart des encyclopédies, on a parfois l'impression de s'instruire quand on n'y connaît rien, et l'on est souvent irrité lorsque l'on maîtrise l'un des sujets...

mardi 19 juillet 2016

L'enregistreur à fil


Je n'ai jamais entendu ce que mon père avait enregistré à la fin des années 40 sur un magnétophone à fil. Sans l'appareil il est évidemment impossible d'écouter ce qu'il y a sur la bobine de fil magnétique retrouvée à sa mort. Tout s'est probablement effacé avec le temps, mais je la garde précieusement et la regarde encore souvent, là où elle est posée, devant mes livres de musique. Les fils avaient été vite remplacés par des bandes qui à leur tour disparaitront à l'ère du numérique. Lorsque le fil cassait on faisait un nœud. J'en ai trouvé quelques uns en déroulant le fil de ma mémoire. Prennent alors forme les sons de mon enfance, bien que ceux-ci l'aient anticipée. La voix de papa et ses pleurs de rire, le bruit des automobiles de l'époque, le bulldog factice du passage des Panoramas qui terrorisait ma petite sœur, les jeux d'arcade à monnayeur des grands boulevards, en particulier un ours sur lequel il fallait tirer avec une carabine et qui s'animait en grondant. Sur les flancs de la pesante bobine de métal est inscrit en relief " Gilby Wire S.A. - Topphet M ", mais la machine que je découvre derrière les grilles de l'exposition sur la Beat Generation au Centre Pompidou est une Webster-Chicago "portable" de 1945. C'était donc à cela que ressemblait l'appareil susceptible de m'extraire du labyrinthe familial ou de faire revivre les disparus. Il ne me reste qu'une drôle de bobine. La mienne, béate, forte d'imaginer ce que l'aimant eut pu révéler.

→ Exposition Beat Generation, Centre Pompidou, jusqu'au 3 octobre 2016

lundi 18 juillet 2016

Paul Klee, l'ironie à l'œuvre


Tous les amis avaient insisté pour que nous allions visiter l'exposition Paul Klee au centre Pompidou. Tous répétaient que la variété des œuvres était époustouflante, et ils avaient raison. Nous avions beau penser connaître son œuvre, nous n'imaginions pas qu'elle fut aussi riche et variée. Nous sommes revenus comme eux avec les yeux comme deux ronds de flan.
Klee est d'abord étonnant parce qu'il évolue avec le temps. Il n'est jamais figé, parce qu'il précise son art à chaque étape de sa vie. De ses débuts satiriques à ses dernières années critiques où il est très malade et où le nazisme l'obsède, il affine sa peinture, la rendant toujours plus personnelle. Il prend chaque fois de la distance. Sa seconde qualité est l'écoute de son temps. Il n'a pas besoin de se protéger dans quelque tour d'ivoire, car il sait ce qu'il veut, mais il écoute. Il écoute les cubistes, les dadaïstes, les constructivistes, les surréalistes, Picasso, mais il s'imprègne aussi de l'Égypte ancienne, des peintures rupestres et des dessins d'enfants, sans qu'aucune période de son travail soit clairement identifiable. La musique, qu'il aime passionnément, n'est pas seulement celle qu'il écoute, sa curiosité s'exerçant de mille manières.


Il faut au moins deux temps pour découvrir un tableau de Klee, d'abord de loin, puis en se rapprochant. Les détails racontent une autre histoire. Ce sont des tableaux-pièges. Cette dialectique se retrouve partout dans son œuvre, loin/près, abstraction/figuration, maîtrise/abandon, tendresse/ironie, etc. Comme chez tous les transgressifs son humour est sévère. Il découpe ses toiles pour en faire plusieurs. Se moque des machines et des marionnettes qui les anime. Il les aime tout autant. C'est un romantique désillusionné qui se joue de société. La scénographie de l'exposition rappelle ce labyrinthe où il nous enferme pour nous apprendre à en sortir.

→ Exposition Paul Klee, l'ironie à l'œuvre au centre Pompidou jusqu'au 1er août 2016 (attention c'est bientôt fini !)

P.S.:


Promenade dans l'expo par Peter Gabor !

vendredi 15 juillet 2016

Bon pied bon œil


Est-ce de vivre sous la grisaille de notre climat tempéré qui pousse mes congénères à s'habiller de noir ou de couleurs fades ? Quelle tradition urbanistique poursuit-on avec nos façades beigeâtres ? Combien de constructeurs automobiles osent la couleur ? Pourquoi les gammes sont-elles si étroites ? À l'étranger on croise boubous et tuniques bariolées, des maisons de toutes les couleurs et des charrettes ornées de fresques au pinceau. L'élégance occidentale voudrait qu'elle ne se remarque pas. Quel dommage ! Si l'on réside dans un périmètre où se dresse une église ou je ne sais quel monument abject nous voilà contraints à la banalité. Notre maison est heureusement orange vif avec les portails bleus que j'aurais aimés Klein. Ainsi j'aime me vêtir d'un feu d'artifices. Customiser mes tennis est chaque fois une partie de plaisir. Je choisis le modèle en magasin pour m'assurer de son confort, mes pieds taillant de plus en plus grand au fur et à mesure que je m'affaisse. En quarante ans ans je suis passé de 39 à 42,5. Loin de moi le 49.3 qui n'augure rien de bon, mais mobilisera mes arpions. Le modèle Air Zoom Pegasus 33 me permet par exemple de choisir le dessin de l'empeigne, la couleur des trois différentes parties de la semelle et des lacets, un texte ou un motif, la taille, la largeur, le renfort, etc. Quelques semaines plus tard, UPS me livre quand ça leur chante.

jeudi 14 juillet 2016

Bill Morrison, golem cinématographique du XXIe siècle


Le cinéaste Bill Morrison est devenu le maître du found footage en compilant des archives exhumées ici et là. Leur détérioration au fil du temps exhale une beauté incroyable, sublimant la mort couchée sur la pellicule. Rien d'étonnant à ce que son film Spark of Being soit une adaptation du Frankenstein de Mary Shelley. L'œuvre de Morrison, forte de cinq longs métrages et d'une quinzaine de courts, est une sorte de Golem cinématographique, "incapable de parole et dépourvu de libre-arbitre, façonné afin d’assister ou défendre son créateur."


Pour ses films muets, Morrison commande des partitions originales à des compositeurs talentueux, souvent new-yorkais. Le trompettiste Dave Douglas a écrit celle de Spark of Being et le guitariste Bill Frisell est l'auteur de la bande-son du plus ancien présent dans le coffret, The Film of Her puis de The Great Flood et The Mesmerist. Michael Gordon, responsable de celle de son film le plus connu, Decasia, mais aussi de All Vows, Who by Water, Light is Calling et avec David Lang de The Highwater Trilogy, celui-ci signant seul celle de Back to the Soil ainsi que Julia Wolfe celle de Porch, sont les trois cofondateurs du collectif Bang on a Can. Morrison a utilisé également des partitions, originales ou empruntées, de John Adams, Maya Beiser, Gavin Bryars, Richard Einhorn, Erik Friedlander, Philip Glass, Henryk Górecki, Michael Harrison, Ted Hearne, Vijay Iyer, Jóhann Jóhannsson, David T. Little, Michael Montes, Harry Partch, Steve Reich, Todd Reynolds, Aleksandra Vrebalov et du Kronos Quartet. Bien que plus plastiques que dramatiques, les œuvres de Morrison font penser à A Movie de Bruce Conner qu'accompagne Les Pins de Rome de Respighi ou aux films de Artavazd Pelechian, et à Stan Brakhage aussi forcément.


Light is Calling (2004), monté à partir d'une copie détériorée de The Bells (1926) et suivant la musique de Gordon, est présentée comme une méditation sur les collisions aléatoires. Le site de Bill Morrison délivre quantité d'informations, sur les films, les compositeurs, les chefs d'orchestre et sur les conditions de projection. Car parfois ce sont de grosses installations comme Decasia live qui réclame trois écrans et un orchestre symphonique de 55 musiciens...


Bill Morrison se focalise sur le support (The Film of Her, 1996). L'instabilité du film flamme, du celluloïd, s'oppose à la fragilité du numérique. L'infiniment petit ou le cosmos sont autant d'effets de matière. La foule est confrontée aux désastres naturels comme à ceux des hommes, submergés par les flots (The Great Flood, 2013) ou la guerre (Beyond Zero: 1914-1918, 2014). Le sud des États Unis est un bon terreau pour évoquer les tensions. Le rythme de la musique renvoie à celui de la route et du rail (Outerborough, 2005), sur Terre comme sur mer, mais toujours avec le temps en perspective. Il crée l'hypnose (The Mesmerist, 2003). La société de Morrison s'appelle d'ailleurs Hypnotic Pictures. Il incarne le démiurge qui peut redonner la vie aux êtres et aux choses. Mais son rêve de faire revivre ceux qu'il a découverts et révélés est à l'image d'Oliver Sacks tentant de réveiller les léthargiques gelés dans la passé (Re:Awakenings, 2013). Ce n'est qu'une illusion. Cet ancien peintre et animateur rend ainsi un formidable hommage à Georges Méliès, "l'inventeur du spectacle cinématographique".

Bill Morrison: Selected Works 1996-2014, coffret 3 Blu-Ray, BFI, avec un beau livret de 56 pages, 44,08€

mercredi 13 juillet 2016

Le piège


De temps en temps je signe une pétition qui passe à ma fenêtre. Je prends le train en marche, cela ne mange pas de pain. J'ignore si cela sert à quoi que ce soit, comme j'ai des doutes plus que sérieux sur le nombre de fois où j'ai glissé un bulletin dans l'urne. J'aurais pissé dans un violon le résultat aurait été le même. De plus, je me suis privé d'un enregistrement original. Je ne l'aurais pas fait non plus avec mon Albert Blanchi de 1921 qui est toujours en vente chez Laurent Paquier et cela ne m'arrange pas. Parmi les pétitions censées donner bonne conscience j'ai signé un truc pour sortir de l'OTAN. Me voilà harcelé au téléphone par une bonne femme qui voudrait me la tourner mauvaise sous prétexte que je ne fais rien pour agir en ce sens. Elle agite le spectre de la bombe atomique qui pourrait nous tomber sur le coin de la figure si les Américains et leurs alliés s'avisaient d'attaquer la Russie, une idée comme une autre. Il est certain que les va-t-en-guerre sont légion et que la moindre explosion nucléaire, même à l'autre bout de la planète n'arrangerait pas nos affaires. On n'a pas besoin de cela, les centrales sont suffisamment dangereuses pour nous pourrir la vie. En la faisant parler, vu qu'elle n'écoute pas ce que je lui dis, je découvre que la dite pétition est conduite par Jacques Cheminade ! Elle est bien bonne celle-là. La dame devenant de plus en plus désagréable j'ai fini par lui raccrocher au nez. Je pense que je vais arrêter de cocher des trucs sur change.org, entreprise commerciale qui essaie de me faire cracher des sous de plus en plus souvent. J'imagine qu'on en serait arrivés là si je n'avais pas coupé le sifflet à la dame au ton de plus en plus menaçant. Il ne suffisait pas qu'on essaie régulièrement de me vendre des fenêtres, j'en ai déjà une si vous avez suivi cette histoire depuis le début...

mardi 12 juillet 2016

Ça déménage


Mise à jour du carnet d'adresses. Incroyable épidémie de déménagements chez les amis. Accession à la propriété pour ceux qui embarquent sur une péniche magnifique au bord de la Marne ou qui cassent les murs d'un pavillon spacieux à Noisy-le-Sec, travaux héroïques pour ceux qui s'agrandissent, migration économique dans une lointaine province verdoyante ou expansion vers la riche banlieue ouest, vente du pied à terre parisien pour se concentrer au Cap-Ferret, studio de transition faute d'avoir trouvé l'appartement de leurs rêves... Les plus pauvres sont condamnés à payer un loyer en montant des dossiers de délire prouvant leur solvabilité. D'autres acceptent un boulot au Kurdistan irakien ou espèrent en trouver à New York ! Dans l'ensemble le mouvement est de prendre la tangente par rapport à la capitale, devenue trop chère, trop bruyante, trop polluée. Nous visitons les uns les autres au gré de nos libertés estivales. Françoise en profite pour fouiner dans les Emmaüs à proximité. Une constante, nos potes ont du goût. C'est beau, c'est mieux, mais c'est souvent plus loin. Lorsque je retourne à Paris intra-muros j'ai l'agréable sensation d'être un touriste. Traverser la Seine me procure chaque fois une émotion radieuse. Les ponts symbolisent le passage d'un état à un autre. De chaque côté du parapet les constructions s'effacent devant le fleuve qui fonce vers la mer.