Jean-Jacques Birgé

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vendredi 31 juillet 2015

Fermer les volets


Mois d'août oblige, je fais une pause sur le blog, histoire de changer de rythme. J'ignore encore si nous restons à Paris ou si nous allons voir ailleurs si j'y suis, mais un peu de répit me permettra peut-être de développer d'autres écritures. C'est aussi une manière de m'imposer de limiter la perfusion Internet qui me tient en laisse. Trente ans d'informatique (Atari, puis le premier PowerBook en 1991), vingt ans depuis mon engagement sérieux sur le réseau (marqué par le CD-Rom Au cirque avec Seurat), douze à bloguer quotidiennement, cela forge des habitudes que je ne contrôle pas malgré les apparences. D'un autre côté, quarante-cinq ans de musique, quarante depuis mon premier film, autant d'intermittence du spectacle remplacée par le régime de la retraite (incroyable mais vrai), et une grande fille, m'incitent à penser autrement. J'espère forcer la main de ma prochaine révolution, mais je ne sais pas encore par où attraper cette poêle brûlante. De toute évidence, même si les propositions de travail continuent de se bousculer, j'ai fondamentalement besoin de voir du pays et de faire de nouvelles rencontres. Lorsque je sais je gère, lorsque je ne sais pas je crée. Cette alternative trace le fil sur lequel j'avance depuis toujours, dépensant d'une main ce que je gagne de l'autre, mais toujours avec la nécessité de me rendre utile. Vacances ou pas, cela n'y change rien (la photo représente une tête de bergère, féminin de Birgé - partis garder nos moutons en montagne ou chasser ceux cachés sous les meubles, il s'agit toujours de faire le ménage). Vas-y JJ, respire, l'apnée n'est pas une qualité. Bon mois d'août à toutes et tous !

jeudi 30 juillet 2015

La harpe humaine dresse des ponts


L'artiste anglaise Di Mainstone imagine des instruments aussi visuels que sonores. Ses sculptures hi-tech suscitent les mouvements du corps qui en jouent en construisant des histoires chorégraphiques très futuristes. Son site recèle d'inventions à cheval entre la mode et l'installation sonore, hydrocordion (orgue à tuyaux remplis d'eau), shuttleflock (composé d'un bonnet et de volants de badminton), serendiptichord et quantité d'autres prothèses pour danseurs qui semblent sorties de films de science-fiction des années 60. Les technologies récentes guident pourtant les créations de cette artiste brillante dont la plus célèbre est la human harp.
Cette harpe humaine s'installe sur les ponts suspendus qui enjambent les fleuves. Fixant des micros contact aux câbles immenses qui soutiennent les structures de métal, elle actionne des archets ou des marteaux en les reliant au corset qu'elle porte par des fils (voir l'instrument). En dansant elle produit des vibrations qui font plus penser à une harpe géante qu'à une harpe humaine, les performances restant autant à voir qu'à entendre. Nombreux musiciens ont l'habitude de faire sonner les matériaux qu'ils croisent, et les ponts ont toujours été facteurs de rêve, mais Di Mainstone réussit à les mettre en scène pour en faire un spectacle épatant... Le site de la Human Harp présente une intelligente time line reprenant toutes les étapes qui l'ont amenée à concevoir et réaliser son projet, ainsi que nombreuses vidéos qu'elle réalise elle-même.

mercredi 29 juillet 2015

Angoisse de la répétition


J'ai toujours regretté les cas où je n'ai pas suivi mon instinct, mais il en est où je peste de ne pas trouver de solution satisfaisante à la question. Est-ce une appréhension, un pressentiment ou une angoisse ? J'ai essayé d'en parler à Françoise, mais je ne suis pas certain qu'elle ait compris le malaise qui me saisit lorsque je pense à ces vacances. Entre son opération à l'œil, qui nous empêchait jusqu'ici d'imaginer prendre l'avion ou aller à la montagne, et le travail qui devait m'occuper en juillet, et de toute évidence reporté à septembre, nous n'avions rien prévu. Voyager à l'étranger avec le chaton est une galère, et le laisser si jeune ne nous enchante guère. De toute manière nous évitons les destinations touristiques en période de vacances scolaires, de mousson et de moustiques. Ceux-ci m'adorent et ils ont infesté le sud. Retourner à Luchon semblait donc la solution la plus raisonnable, histoire de prendre l'air.
Or j'angoisse de reproduire une fois de plus les gestes des années passées. Nous embarquions le vieux Scotch dans la Kangoo pour un tour de France de deux mois passant par Saint-Étienne, La Ciotat, Marseille, Montpellier, Luchon, voire le Limousin. Cette fois nous descendrions directement dans les Pyrénées en nous arrêtant en chemin chez des copains, mais la perspective de revivre un tant soit peu l'an passé, au demeurant parfaitement agréable, m'étouffe. Savoir que nous mangerons de la truite mercredi et samedi midi en revenant du marché du fond de la vallée, de relever les mails depuis la Maison du Tourisme ces jours-là, de connaître mon emploi du temps là-haut quasiment heure après heure, dictées par le soleil, partagé entre la lecture, la contemplation, la projection de films et de rares randonnées, que mon entorse à peine remise n'encourage pas, me crispe les boyaux. J'ai fondamentalement besoin d'imaginer l'impensable. Je connais déjà le contenu des échanges avec le voisinage, les menus, les coups de froid dus à l'altitude, les flambées pour se réchauffer, et tutti quanti. De plus, j'ai un étrange pressentiment en ce qui concerne la route, et descendre en train est devenu une corvée depuis que la SNCF a scandaleusement supprimé la gare.
Françoise avait suggéré que nous restions à la maison pour profiter du jardin qui chaque été accueille les amis à qui nous la prêtons, mais l'air de la montagne n'est pas exportable. Devrais-je me forcer contre le pressentiment qui m'étreint ou remettre à l'automne quelque escapade dans des îles lointaines ? La répétition est un sentiment que je déteste, dans mon travail comme lors de mes loisirs. La diversité de mes œuvres et mon goût immodéré pour l'improvisation en atteste. Mais cet enjeu sportif n'est réussi qu'au prix d'une sévère organisation. N'échappant donc pas plus aux habitudes que quiconque, je les multiplie pour constituer une palette la plus variée possible, espérant toujours qu'une proposition alléchante vienne chambouler mon bel équilibre. Il ne nous reste plus que quelques jours pour décider du mois d'août, sachant que quelle que soit la décision je marquerai une pause salutaire en ce qui concerne ce blog. Car si j'ai tant de difficultés à trouver la solution à mes interrogations, elles découlent obligatoirement du manque de recul qu'une année sans vacances me laisse incapable de maîtriser.

mardi 28 juillet 2015

Cor à cor


Dans la liste des concours de l'été ceux de circonstances ont ma préférence, même s'il s'agit ici du hasard qui n'arrive jamais de nulle part. Alors que Nicolas Chedmail, grand spécialiste du cor naturel, venait de me prêter un cor d'harmonie à palettes, Francis Gorgé m'offrait hier le mellophone à pistons qu'il avait acquis du temps du Drame. Au premier j'avais livré quelques tuyaux qui pourraient servir à son spat' sonore, avec le second j'ai joué pendant plus de vingt ans à commencer par notre premier concert prolongé par une profonde amitié et la plus grande complicité. Quant au spat', c'est un instrument extraordinaire qui aurait plu à notre camarade Bernard Vitet, pieuvre aux tentacules de cuivres actionnée par six musiciens dont une trentaine de pavillons projettent les auditeurs dans un espace en 3D, voire en 4D quand on se laisse aller...
S'il m'arrive de temps en temps de souffler dans ma trompette de poche ou mon trombone, voilà bien trente-cinq ans que je n'ai pas joué du cor, cela s'entend ! Le cor en si bémol se manipule de la main gauche tandis que les doigts de la main droite activent les trois pistons de ce mellophone en fa (ou en mi bémol avec une petite rallonge) dont le pavillon est dirigé vers l'arrière, contrairement à ceux utilisés en fanfare. Même si j'ai plus de facilité avec cet instrument qui ressemble à un gros bugle enroulé, je ne peux pas m'empêcher de lui adjoindre un bec de saxophone à la place d'une embouchure traditionnelle. Les sons graves et diphoniques deviennent incroyables. J'ignore encore ce qui en sortira véritablement, mais en attendant je m'amuse bien, à m'en faire tourner la tête.

lundi 27 juillet 2015

Encyclopédie éclectique des musiques actuelles


Si j'attends d'avoir terminé les trois livres envoyés par les éditions Le Mot et le Reste je risque de ne jamais en parler, or cet éditeur est l'un des rares à s'être spécialisé, entre autres, dans les ouvrages sur les musiques qu'on dit actuelles et sont plutôt du domaine populaire, même si elles ne touchent souvent qu'un public restreint. Jazz, rock, folk, musiques du monde, etc. sont évoqués par des auteurs consciencieux, soucieux de partager leurs passions avec les lecteurs qui, spécialistes ou novices, ont forcément des lacunes. Les livres recèlent donc quantité de biscuits pour l'hiver, de pistes révélant des trésors cachés, d'ouvertures sur d'autres mondes.
Je me souviens ainsi avoir chroniqué Folk et Renouveau de Philippe Robert et Bruno Meillier, Great Black Music de Philippe Robert, Revolution in The Head de Ian MacDonald sur les Beatles, Field Recording d'Alexandre Galand. Mais je dois avouer que la perspective de lire quelque chose sur mon travail ou celui d'Un Drame Musical Instantané m'incite à feuilleter pas mal des publications parues au Mot et le Reste, comme dans L'underground musical en France d'Éric Deshayes et Dominique Grimaud ou Musiques expérimentales de Philippe Robert. Pensant que mon roman augmenté USA 1968 deux enfants évoquait parfaitement la période fondatrice des années 60, je leur ai suggéré d'en publier la version papier, mais ne leur tiens pas rigueur de ne pas même m'avoir répondu, connaissant les lourdeurs des échanges en matière de production dans notre pays. J'ai par contre été surpris de voir chroniquer le premier album du Drame, Trop d'adrénaline nuit, dans le récent Il y a des années où l'on a envie de ne rien faire (1967-1981 Chansons expérimentales) de Maxime Delcourt, et ravi que Jean-Yves Leloup rappelle le rôle initiateur du Drame pour les ciné-concerts dans son recueil d'articles Musique Non Stop (Pop mutations & révolution techno).
Dans le premier Maxime Delcourt évoque le terreau sur lequel j'ai grandi, des chansons militantes de mai 68 aux tentatives expérimentales où la voix se mêlait aux improvisations les plus hirsutes. Colette Magny, Brigitte Fontaine, Catherine Ribeiro en étaient les marraines. Delcourt embrasse les essais inventifs dans le domaine des variétés (Manset, Ferrer, Gainsbourg, Ferré, Christophe, Annegarn, Thiéfaine...) autant que chez les marginaux, créateurs de l'underground (premiers groupes pop français, Higelin à ses débuts, Hedayat, Marcœur, Berrocal... Et quantité de moins connus qui font tout l'intérêt de l'ouvrage !). La discographie sélective occupe la moitié du bouquin, deux pages par disque sur le modèle de nombreux ouvrages de la collection, tandis que la première partie trace une ligne chronologique soulignant l'implication politique des protagonistes soutenus par des labels de disques fortement impliqués.
Dans le second Leloup rassemble des articles précédemment publiés dans des revues et magazines, somme de sujets reflétant l'état de notre société au delà de la musique elle-même. Il aborde ainsi comment la musique participe à la résistance, que ce soit en France ou récemment dans les pays arabes, comment les cultures des pays du sud influencent le Top 50, les rapports de la musique aux autres arts, en particulier numériques, le potentiel des ciné-concerts... Également passionné par la musique électronique il se demande si la platine est un instrument, si l'ordinateur a révolutionné le folk, si la K7 est l'ancêtre du mp3, comment Internet transforme notre amour de la musique, etc.
Le troisième est un voyage en 150 albums dans le Rock Psychédélique de 1966 à nos jours. Pour qui aime planer c'est du long courrier. David Rassent évoque les expériences lysergiques du LSD à l'origine du genre. Si le Swingin' London a la part belle, le mouvement est évidemment localisé sur la côte ouest des États Unis. Il s'étendra plus tard à l'Europe avec la scène progressive et le Krautrock. Les ramifications les plus récentes m'apparaissent plutôt comme des réminiscences nostalgiques, le flambeau étant dans les faits repris par la techno avec de nouvelles substances hallucinogènes. Là encore, comme tous les ouvrages de la collection, les deux pages consacrées à chaque album se terminent par des suggestions "dans le même esprit", et les amateurs découvriront quantité de musiciens dont ils ignoraient probablement jusqu'ici l'existence.

→ Maxime Delcourt, Il y a des années où l'on a envie de ne rien faire, 1967-1981 Chansons expérimentales, Ed. Le Mot et le Reste, 288 pages, 21 €
→ Jean-Yves Leloup, Musique Non Stop, Pop mutations & révolution techno, Ed. Le Mot et le Reste, 224 pages, 19 €
→ David Rassent, Rock Psychédélique, un voyage en 150 albums, Ed. Le Mot et le Reste, 368 pages, 25 €

vendredi 24 juillet 2015

Déviation


Les services de presse m'ont transformé malgré moi en journaliste. Recevant quantité de disques, de DVD et Blu-Ray, de livres aussi, je me sens obligé de tout écouter, tout regarder, tout lire. Si j'ajoute les visites d'expositions et les concerts, le blog se transforme en chroniques, même si je tente de toujours glisser du personnel dans l'universel. Écrire moins de billets hors-sujet, poèmes, chansons, vagabondages, intimité, etc. a rendu la réciproque plus rare. Par facilité probablement, je me formate tout seul, me fondant dans le moule que les circonstances ont façonné. Pourtant je continue à privilégier les sujets peu abordés par les professionnels, choisissant d'évoquer des artistes ou des œuvres négligés par la presse. Le blog est devenu une activité militante au détriment de la création. Peut-être est-ce un équilibre nécessaire face au reste de mon travail qui, lui, est resté fondamentalement artistique, même dans ses aspects appliqués comme le design sonore ? Ici je cherche à adopter un angle inédit pour réfléchir notre monde, ailleurs j'en fabrique de nouveaux. L'écriture dactylographique occupe néanmoins un temps considérable par rapport à ma pratique instrumentale et j'ai l'impression de réfléchir en face de mon écran plus souvent que devant le spectacle du monde. C'est heureusement une illusion critique, car je continue de rêver dans le vide comme lorsque j'étais enfant. De plus, je n'ai jamais autant de plaisir qu'en réagissant à brûle-pourpoint aux questions qui se pressent au portillon. Dans une conversation, voire un monologue tendu où défilent mes pensées jusqu'à vider complètement la bobine, les idées fusent à une vitesse inégalée comme lors d'une improvisation musicale. Le brainstorming à plusieurs est un des exercices les plus excitants que je connaisse. Partager ses réflexions donne naissance à des idées que je n'aurais jamais eues sans cette émulation bienveillante. Écrire quotidiennement sur cette page y ressemble, les mots se substituant au jeu. Je cherche à m'adresser personnellement à chaque lecteur et lectrice anonymes comme lors de mes conférences, dans un vague état second, mais sans perdre le fil. C'est le propre de l'improvisation, mélange de vertige et de contrôle, où les accidents de parcours construisent le propos au delà de la maîtrise. Lorsque les phrases s'enchaînent et s'emballent sans moi, je sens qu'enfin j'y suis.

jeudi 23 juillet 2015

Mémoire et aide-mémoire de Philippe Dumez


Il est surprenant et encourageant de rencontrer une personne dont les goûts, si ce n'est les couleurs, se rapprochent des vôtres. Entendre que ses références sont aussi particulières que les miennes, du moins dans certains domaines. Ainsi Philippe Dumez, attiré par les disques d'Un Drame Musical Instantané et ayant acheté un DVD de Françoise au vide-grenier d'où la pluie nous avait chassés dès midi, avait eu l'astuce de prendre nos coordonnées tandis que nous sauvions les meubles. Happé par Mix-Up, il était repassé à la maison chercher Appelez-moi Madame et Thème Je. À cette occasion nous avions échangé quelques pistes tant dans le domaine de la musique (grand consommateur de concerts de rock, Philippe Dumez place de la musique sur des films pour une major) que du cinéma (cinéphile curieux d'objets sortant de l'ordinaire). En regardant le blog qu'il a tenu quotidiennement jusqu'à la fin de l'année dernière, je comprends mieux son enthousiasme pour le documentaire Vinyl du Canadien Alan Zweig, cousin du High Fidelity de Nick Hornsby, où des collectionneurs racontent leur addiction.
L'organisation poétique qui guide son travail se retrouve dans l'aspect obsessionnel de ses écrits, petits fascicules, tirés chaque fois à une centaine, qu'il illustre en général avec une photo trouvée aux Puces, évidemment différente pour chaque exemplaire. Le vernaculaire y croise le système des listes où l'ordre n'est qu'un cadre à l'imagination. Je reconnais cette méthode de création qui pallie mon amnésie ! Ainsi son Trombinoscope, sur le modèle du Je me souviens de Perec, évoque le souvenir déterminant relié à chaque personne qu'il a croisée. La saveur de ces réminiscences, sortes d'aide-mémoire ciblés, tient dans la variété de l'accumulation et dans l'humour que génère sa franchise. Un second petit livre, 42+1, égrène chacune des années de sa vie, autres éléments déterminants depuis la plus tendre enfance jusqu'à son dernier anniversaire. Là aussi, la drôlerie des situations rivalise avec la réussite des évocations en quelques mots. J'ignore si ces ouvrages sont trouvables autrement qu'en rencontrant leur auteur, mais ils mériteraient une publication beaucoup plus large. Philippe Dumez tient un journal intime par mailing-list, récit de sa semaine passée, qu'il envoie tous les lundis à une petite centaine de destinataires dont je ne fais hélas pas partie !

mercredi 22 juillet 2015

Polémique


Qu'il est doux d'écrire quelques lignes qui ne prêtent pas à polémique ! Si les commentaires sont fermés sur drame.org pour cause de spams invasifs, ils restent ouverts sur mon mur FaceBook et aux abonnés de Mediapart. Il aura suffi que je me méfie de l'union sacrée sous la bannière "Je suis Charlie", que je m'interroge sur la névrose à l'échelle d'un pays, en l'occurrence l'Allemagne, ou imagine frapper au porte-feuilles le maître de l'Europe en en suggérant le boycott, pour que je crois devoir me justifier de n'être ni complotiste, ni xénophobe, essuyant un nombre effarant d'adjectifs insultants. L'empilement des commentaires n'arrange rien lorsque l'on ne sait plus très bien s'ils s'adressent aux précédents ou à l'article initial. D'un autre côté un clou chasse l'autre, les polémiques s'estompent en disparaissant de la une. Il m'a pourtant semblé indispensable de dissiper les quiproquos, car si j'assume ce que j'écris, quitte à parfois revenir sur mes positions à la lumière des échanges courtois, il est injuste de me prêter des intentions qui ne m'ont pas effleuré. Je passe ainsi un temps considérable à m'expliquer, demandant à mes détracteurs d'avoir l'honnêteté de me relire, au lieu de vaquer à des travaux plus créatifs. Certes, c'est le lot de tous les blogueurs comme de toutes les personnes publiques quel que soit leur métier ou leur fonction et cela explique que pendant très longtemps j'ai préféré laisser à d'autres le soin de répondre aux insultes et méprises dont mes écrits peuvent faire l'objet. J'en profite pour les remercier ici. Mon silence fut souvent interprété pour du mépris alors qu'il ne s'agissait souvent que d'une question de disponibilité, donc de choix dans les urgences, et plus certainement le désir de ne pas jeter de l'huile sur le feu. Or certains phénomènes de société nécessitent parfois que l'on y accorde plus de temps pour préciser sa pensée et dissiper les quiproquos, voire un engagement militant sans répit.
De même que je me suis toujours méfié des individus qui me rappelaient aimablement mes origines sans qu'ils ne les partagent, je suspecte par exemple ceux qui m'accusent de xénophobie d'être inconsciemment préoccupés par ce vieux démon alors que cette pensée m'est totalement étrangère au point de ne pas imaginer une seule seconde que l'on puisse m'en affubler. J'applique bêtement le principe lacanien que l'inconscient ignore les contraires. Ainsi le seul fait de suggérer que ma critique de la politique allemande puisse exprimer quelque xénophobie me fait douter de mes accusateurs, ne pouvant m'empêcher de penser que si le terme leur est venu à l'esprit, c'est qu'il y était fortement implanté. Ce n'est pas un simple "celui qui dit c'est celui qui y est", mais une ampoule rouge qui s'allume lorsque telle intention est bizarrement évoquée. Un exemple, car j'imagine que ma démonstration peut paraître tirée par les cheveux pour certains : lorsqu'un quidam avec qui je suis en affaire me dit qu'il ne va pas m'arnaquer, je m'en méfie comme de la peste, car cette notion m'était totalement étrangère ; j'entends que le mot important de la phrase est "arnaque" et non la négation qui l'encadre. C'est pourquoi certaines accusations dont je fus récemment l'objet se retournent automatiquement contre ceux qui les ont proférées.
Comme ces personnes ne connaissent pas forcément mon histoire, je me crois donc obligé de me justifier en rappelant mes liens avec l'Allemagne par exemple, mon engagement comme Citoyen du Monde depuis ma tendre enfance, ou le sens de ma critique qui ne confond pas la politique d'un gouvernement (ou du système qui le tient sous sa coupe) avec les citoyens qui l'ont élu ou pas. Il n'empêche qu'au cas par cas il existe dans chaque pays ou chaque situation des individus qui la cautionnent et d'autres qui s'en démarquent. Partout et de tous temps sévissent des criminels, intimidant des collabos qui préfèrent penser qu'il n'y a pas d'alternative, tandis que se lèvent des résistants qui ne peuvent faire autrement que de défendre leurs idéaux, parfois au péril de leur vie. Dans les pays dont la ligne politique est la plus inique et cynique la résistance intérieure s'organise, même si les médias l'étouffent sous un amas d'informations insipides et mensongères. Le rôle de chacun est de soutenir les initiatives de ceux et celles qui n'ont pas remiser la lutte des classes au profit d'une logique stratégique qui a fait long feu. Toute autre démarche consistant à laisser nos idées de côté ne peut être comprise et risque d'entraîner les moins formés politiquement vers des démons populistes et démagogiques brisant une solidarité essentielle à tous les exploités. L'Histoire a montré que les promesses à première vue séduisantes de l'extrême-droite ont toujours été mortifères. De même la mollesse de notre engagement au profit d'un petit arrangement avec le Capital nous entraîne irrémédiablement vers un déclin que les écologistes assimilent avec raison à la sixième extinction. Je fais évidemment là des raccourcis que d'autres billets se chargeront d'éclaircir par la suite... Idem pour mon billet doux qui ne sera donc pas pour aujourd'hui !

mardi 21 juillet 2015

L'autre temps de Céleste Boursier-Mougenot


Pendant l'été il est agréable de se promener au bord de la mer, le long des rivières ou des canaux. On peut y aller par toutes sortes de moyens de locomotion, mais le bateau est certainement le plus paisible. Les Parisiens ou les touristes qui ont choisi la capitale pour leurs vacances peuvent remonter le Canal Saint-Martin ou faire une croisière sur la Seine, la solution la moins chère étant le Batobus (7 à 16 euros le pass à la journée pour 9 stations entre la Tour Eiffel et le Jardin des Plantes). On peut aussi faire des tours en barque au Bois de Boulogne ou de Vincennes !


Hier nous avons choisi le trajet le plus plus court, quelques mètres à l'intérieur-même du Palais de Tokyo. Dans l'obscurité je pousse sur ma perche pour regagner l'autre rive tandis que Françoise est assise à l'arrière. L'artiste Céleste Boursier-Mougenot a fait construire un bassin où nous dérivons tandis que sur les murs noirs sont projetés des ectoplasmes générés par nos propres mouvements. À leur tour ces silhouettes sont transposées en ondes sonores, par un processus certes plus arbitraire, mais dont la sérénité du drone, une basse continue ressemblant à un gros point d'orgue, participe à l'expérience sensorielle. La dernière partie de l'œuvre, intitulée Acquaalta en référence à l'inondation de la lagune vénitienne en période de pluie, offre de se vautrer sur des marches de mousse empilées, entourés des projections qui forment un récit en agençant aléatoirement les mouvements enregistrés des visiteurs.


Le son de l'œuvre présentée au Palais de Tokyo à Paris rappelle celui de l'univers que Céleste Boursier-Mougenot capte et diffuse cet été dans l'église Saint-Honorat des Alyscamps, à Arles. La mise en musique des pulsations et sursauts cosmiques de Jupiter et de sa magnétosphère est évidemment de l'ordre de la spéculation poétique, mais il est intéressant de mettre toutes les œuvres de l'artiste en relation les unes avec les autres. Il livre des espaces-temps que le visiteur peut habiter à sa guise, voire s'y reposer de son réel trépidant en effectuant un changement de repères qui interroge ses habitudes. Son œuvre la plus célèbre est from here to ear où des oiseaux mandarins viennent se poser sur les cordes de guitares électriques à plat sur des pieds. persistances, exposé également à Arles cet été, est un euphonium qui sécrète une mousse blanche qui se gonfle et se répand quand se construit le silence. Dans tous les cas le visiteur est incité à prendre son temps, un autre temps.

lundi 20 juillet 2015

Perspectives à 78 tours par minute

...
Certains prétendent qu'avec le temps les interprètes classiques ont fait des progrès considérables depuis les débuts du disque. En fait on joue simplement différemment les partitions. Les enregistrements historiques sont là pour nous le prouver. Encore faut-il avoir les moyens de les écouter dans de bonnes conditions. Vincent Segal a acquis une platine Garrard 301 comme celles qu'utilisait Radio France pour jouer ses 78 tours et ses vinyles. Il utilise deux cellules Pierre Clément différentes pour les 78 tours et les vinyles mono, et une Denon pour la stéréo. Le résultat est épatant.

En dehors de l'intérêt historique, écouter les œuvres classiques par leurs créateurs, voire les compositeurs eux-mêmes, ou par des musiciens exceptionnels du temps jadis, produit une émotion sans pareille. Je n'ai jamais entendu meilleure interprétation d'Enrique Granados que jouée par lui-même sur piano pneumatique Welte-Mignon, les improvisations de Camille Saint-Saëns sont sublimes et les réductions par Gustav Mahler de ses symphonies passionnantes. Mais ce sont là des enregistrements récents d'un instrument mécanique. Entendre que Arnold Schönberg dirigeait le Pierrot Lunaire avec Erika Stiedry-Wagner, Rudolf Kolisch, Eduard Steuermann comme si c'était du café-concert éclaire son projet, loin de la version analytique d'un Pierre Boulez. Grâce à Jean-André Fieschi j'ai découvert Mary Garden, Nelly Melba, Conchita Supervia, Arturo Toscanini, Bruno Walter et bien d'autres. C'est la même histoire avec les collections de musiques du monde comme Folkways. Les 78 tours sont si lourds que je me suis débarrassé de ma collection il y a trente ans, avant un déménagement. Il m'en reste heureusement quelques dizaines se répartissant entre classique, jazz et chanson française.


Mon ami violoncelliste, qui était comme d'habitude en train de jouer lorsque je suis arrivé, commence évidemment par me faire écouter une pièce pour violoncelle, sonate de Chostakovitch par Gregor Piatigorsky. Mise à part la subtilité de l'interprétation, on visualise parfaitement la salle dans laquelle il a enregistré. Même effet de perspective incroyable sur Finesse où la délicatesse de Django Reinhardt se révèle aux côtés de Rex Stewart, Barney Bigard et Bill Taylor. Le fait d'enregistrer avec un seul micro obligeait à placer les musiciens dans l'espace pour réaliser le mixage désiré. Ces lignes de fuite offrent une proximité avec les artistes qu'aucun CD n'est capable de rendre aujourd'hui. Quand je pense à tous les jeunes qui ne jurent que par les 33 tours, je me dis que la question n'est pas là. Ce n'est pas une question de support, mais la manière de concevoir la musique qui importe. Enregistrer un orchestre symphonique avec 96 micros est une façon de stériliser la musique, analogie tentante avec le camembert ! Après le label Swing nous passons à Polydor. Vincent me fait écouter l'Ouverture 1812 de Tchaïkovski avec la Philharmonie de Berlin dirigée par Alexander Kitschin en 1928. Les liens hypertexte que je souligne ne sont évidemment que de très pâles reproductions des originaux qu'il nous est donné d'écouter avec le matériel adéquat. De même que j'ai enregistré pendant des années nos improvisations sur deux pistes, laissant aux musiciens la responsabilité de leur jeu et du mixage global, le couple de micros ORTF m'a souvent semblé plus convainquant que les versions récentes où la technique submerge l'urgence. Les conditions d'enregistrement influent toujours sur le jeu. Nous continuons notre séance d'écoute par de la musique antillaise des années 40 au tambour bèlè (ou bel-air) dont les mélodies me rappellent les bouleversants chants haïtiens d'Emy de Pradines. Nous terminons avec un 45 tours mono de João Gilberto et le 33 tours Outward Bound d'Eric Dolphy. Feu d'artifice jazz, mais déjà les instruments sont trop devant à mon goût, surtout la section rythmique. Les impératifs du marché se font sentir même sur des disques qu'à l'époque seuls les initiés appréciaient. Je suis impatient d'entendre le nouvel album que Vincent a enregistré en partie de nuit sur un toit de Bamako avec Ballaké Sissoko, parce qu'aujourd'hui il faut jouer field (en situation avec les bruits ambiants) pour retrouver un équivalent aux vieux 78 tours qui restituaient l'espace autour des musiciens. Pour que les ondes nous parviennent il faut de l'air. L'air est la composante essentielle du son.

Avant de partir, mon ami me propose d'écouter un de mes vinyles. Je choisis Pour Quoi La Nuit sur l'album d'Un Drame Musical Instantané Rideau ! (photo 2) La nuit a toujours filtré le réel. J'enregistrais en 19 cm/s sur un magnétophone Sony qui n'avait rien de professionnel, mais en saturant les composants (l'aiguille tapait régulièrement dans le rouge !) je restituais l'énergie de nos élucubrations. C'est un de nos premiers morceaux de studio. Nous avions changé d'instrument à chaque accord, avec interdiction de reprendre deux fois le même, pour les coller ensuite l'un après l'autre. Comme le résultat était assez mécanique, j'avais donné un coup de ciseaux au milieu et superposé les deux parties, et comme c'était encore trop raide nous avions joué en trio par dessus pour finir. Là encore la platine Garrard fait revivre le son de ma cave qui nous servait de studio, faisant ressentir les intentions qui nous guidaient alors.

samedi 18 juillet 2015

Le retour du refoulé


L'Allemagne s'est-elle vraiment affranchie de ses vieux démons ? Depuis la seconde guerre mondiale et la dissolution du bloc soviétique, dans tous les conflits graves en Europe on retrouve l'Allemagne malgré l'absence de son armée.
En initiant la reconnaissance de la Croatie en 1992, son ancien allié de l'époque nazie, elle a généré la guerre en Yougoslavie. Elle est aussi à l'origine du récent conflit en Ukraine, armant les néonazis avec le soutien des USA.
Elle dicte aujourd'hui sa loi à la Grèce qui était du côté des Alliés tandis que la Turquie était du côté de l'Axe, tentant de mettre les pays européens récalcitrants à sa botte.
Derrière tous ces conflits se cache l'avidité du Capital et la peur de ce que pourrait représenter le communisme. Rien n'a changé. Et cela n'aurait pu être possible sans la réunification de l'Allemagne !
Les guerres ont changé de forme, elles sont devenues économiques. Après l'affront du Traité de Versailles, aurait-on droit à la revanche sur Yalta ?
Angela Merkel détruit des années de travail consistant à rendre à son pays un visage humain.

vendredi 17 juillet 2015

The Honourable Woman, série politique et thriller d'espionnage


"À qui faire confiance ? Comment décider ? À leur apparence ? Par ce qu'ils font ? Nous avons tous des secrets. Nous mentons tous. Pour se protéger des autres, et de nous-même. Mais parfois il arrive quelque chose qui ne vous laisse aucun choix, si ce n'est les révéler. Pour montrer au monde qui vous êtes vraiment. Votre identité secrète. Mais la plupart du temps on ment. On cache nos secrets, aux autres, à nous-même. Quand on y pense sous cet angle, c'est fabuleux que l'on ait confiance en qui ce soit." Ainsi commence chacun des huit épisodes de la (mini)série The Honourable Woman. La voix off de Maggie Gyllenhal, comédienne formidable toute en retenue, sœur de l'acteur Jake Gyllenhaal vu récemment dans un autre excellent film, Night Call (Nightcrawler), se mêle au résumé de l'épisode précédent.


Les récits d'espionnage révèlent les manipulations des gouvernements, leurs choix inattendus qui peuvent sembler absurdes à qui ignore les ressorts du pouvoir et de la realpolitik. The Honourable Woman est un thriller politique d'une qualité exceptionnelle comme les Britanniques savent en composer. Les acteurs, la lumière, le son, les décors sont travaillés aux petits oignons. Jusqu'à la fin on ne sait jamais qui tire vraiment les ficelles, mais le dénouement surprenant est parfaitement crédible, voire prophétique. Maggie Gyllenhaal incarne une chef d'entreprise persuadée que la pauvreté des Palestiniens n'autorise aucun processus de réconciliation. Pour ce faire, elle entend tirer des câbles Internet jusqu'en Cisjordanie. Elle aura fort à faire entre Israéliens et Palestiniens, Anglais et Américains. Les enjeux sont tels que la mort n'est plus qu'une statistique.

La plupart des personnages principaux sont des femmes, ce qui change des films d'action où elles n'ont généralement que des rôles de potiches. C'est peut-être le point faible de The Shadow Line, précédente série réalisée par le même Hugo Blick. Les machos mènent la danse. Comme dans les meilleurs romans policiers, le récit est truffé de fausses pistes, d'un nombre invraisemblable de personnages tous aussi inquiétants. Les victimes ne sont que des accidents de parcours. Durant sept épisodes la police et les criminels cherchent à résoudre la même énigme, avec évidemment des moyens différents. La ligne sombre qui les sépare semble poreuse, mais l'énigme est autrement plus complexe et vicieuse. La vision politique de The Honourable Woman exerce un intérêt qui va bien au delà du suspense de The Shadow Line.

→ Hugo Blick The Honourable Woman, 2014, 416 mn, DVD/Blu-Ray France Television Distribution
→ Hugo Blick The Shadow Line, 2011, 399 mn, DVD/Blu-Ray import anglais 2entertain

jeudi 16 juillet 2015

Restez, il n'y a rien à voir


La vogue des installations sonores s'amplifiant, du moins quand les budgets ne sont pas contraints à la peau de chagrin sous les coups de butoir d'un gouvernement de plus en plus en rupture avec sa culture, leurs conditions d'exposition me tarabustent. Si la spatialisation sonore offre une expérience immersive passionnante, j'ai toujours été gêné par la présence exclusive des hauts-parleurs. On aura beau en disposer de toutes les formes et toutes les tailles l'acousmonium de l'INA-GRM m'a toujours semblé reposer sur un manque, au même titre que les musiciens vivants ne soignant pas leur image. Car le minimalisme est un choix pictural comme un autre, à condition même qu'il soit délibéré.
Dans les expositions-spectacles dont j'ai eu la chance de composer la partition sonore telles Il était une fois la fête foraine à La Grande Halle de La Villette, The Extraordinary Museum au Japon, Jours de Cirque à Monaco, Le Siècle Métro à Paris, L'argent au Pass en Belgique, le Pavillon Français de l'Expo Universelle d'Aïchi, Les Monuments aux morts dans la Chapelle des Frères-Prêcheurs à Arles, etc., j'ai toujours cherché à camoufler les hauts-parleurs pour jouer au maximum de l'illusion. Dans ces exemples la scénographie validait évidemment ce choix. Dans certaines conditions on pourrait imaginer que mettre en valeur les enceintes soit cohérent, mais la question se pose chaque fois que l'installation est purement sonore. Les artistes devraient-ils repenser leur œuvre en y adjoignant une image appropriée, collaborer avec des scénographes ou s'en ficher en méprisant cette réflexion ?
La semaine dernière je suis entré dans le cercle des 40 hauts-parleurs sur pieds de la Canadienne Janet Cardiff. The Forty Part Motet (2001) est présenté dans les anciens ateliers de la SNCF par la Fondation Luma en marge des Rencontres d'Arles jusqu'au 20 septembre. L'artiste ou la technicienne, je m'interroge, a enregistré en multipistes chacune des 40 voix indépendantes du Chœur de la cathédrale de Salisbury et les diffuse en cercle sur autant d'enceintes. On peut ainsi s'approcher de la voix de chaque chanteur ou jouer du mixage en s'approchant ou s'éloignant de tel ou tel haut-parleur tandis qu'est interprété Spem in Alium Numquam Habui de Thomas Tallis (1505-1585). Les enceintes sont si moches que j'ai l'impression de plonger dans des glottes, les banquettes sont si inconfortables que j'ai du mal à me laisser aller, le système est si banal que j'ai l'impression d'avoir assisté un nombre incalculable de fois à de telles absences de mise en scène. Il ne suffit pas de spatialiser le son pour rendre réelle la virtualité.
Quitte à jouer de cette proximité avec une foule d'individus je préfère naturellement Nabaz'mob, l'opéra que j'ai composé avec Antoine Schmitt pour 100 lapins communicants. Les jeux de lumière des leds et les ballets d'oreilles font partie de la composition au même rang que la musique qui s'échappe des 100 petits ventres où sont cachés 100 synthétiseurs. De plus, il s'agit d'une création et non d'une diffusion, et là je reviens vers le travail des électroacousticiens du GRM qui ont su mettre à profit leurs talents de compositeurs d'aujourd'hui. De nos jours on confond trop souvent artisans, techniciens et artistes. Ce n'est qu'une dénomination, mais elle a une répercussion directe sur les œuvres et leur perception.


P.S. : les œuvres du compositeur Céleste Boursier-Mougenot me réconcilient avec les installations sonores. Il y en a justement deux à Arles, présentées par Asphodèle / Espace Pour l'Art. La première, Persistances, est un euphonium dont le pavillon déborde de mousse à l'approche du silence. La seconde, i0, capte la fréquence de Jupiter, drône dont le timbre varie avec les positions de la planète par rapport à la Terre. À suivre.

mercredi 15 juillet 2015

Boycott des produits allemands


En réponse aux odieuses pressions dont est victime la Grèce, en prévision de celles qui ne manqueront pas de s'exercer contre l'Espagne, l'Italie, la France, etc., boycottons les produits allemands. Attaquons l'Allemagne de Merkel sur son terrain de prédilection, celui du fric !
Certains camarades justifient le volte-face d'Alexis Tsipras en avançant qu'il n'avait pas d'autre choix. C'est très grave, car c'est faire le lit de l'extrême-droite. Il faut écouter les explications et propositions de Yanis Varoufakis, le ministre des finances grec "démissionnaire". La gauche européenne continue son travail d'auto-destruction en donnant des arguments stratégiques au détriment de l'idéologie. Ces camarades aquoibonistes rappellent les positions collaborationnistes de l'Histoire. En France Pétain suggérait de pleurer quand la résistance commençait à s'organiser. Prétendre qu'il n'y a pas d'autre choix que de céder devant la puissance de l'adversaire est suicidaire et criminel. Faut-il mieux vivre couché ou mourir debout ? À chacun de prendre ses responsabilités. Mais n'oublions jamais les leçons de l'Histoire et comment les révolutions ont pu être rendues possibles contre toute attente !
S'il est difficile de comprendre le retournement de Tsipras, suggérons qu'il est probable qu'il avait misé sur un oui à son référendum. Sinon comment expliquer que les conditions imposées par la troïka (la Commission Européenne, la Banque Centrale Européenne et le Fonds Monétaire International) sont pires qu'avant que le peuple grec ait voté à 61% contre l'austérité ? Les Français ne se sont certes pas mobilisés pour soutenir la Grèce face aux banquiers qui nous dirigent. Peut-être qu'à notre époque les manifestations n'ont plus aucune efficacité et qu'il faut imaginer d'autres pratiques de résistance ?
Le discours de Tsipras après le référendum est le même que celui de Hollande après le discours du Bourget et son élection à la présidence de ce que l'on appelle toujours la république, mais qui ressemble de plus en plus à une dictature molle. Le principe de réalité n'est rien d'autre que de la RealPolitik. Qui a intérêt à nous faire croire de l'immuabilité de notre situation ? Que se passera-t-il quand les Grecs se rendront compte qu'ils ont été trahis et que l'austérité ne fera que les appauvrir un peu plus ? Il est vrai qu'en France les socialistes y mettent du temps et les communistes continuent de rêver au programme commun qui leur a fait perdre tout crédit auprès de la population au profit du Front National. Tout est possible si nous envisageons qu'il existe forcément une autre solution que le cynisme de la social-démocratie qui protège encore pour quelque temps les intérêts de la classe moyenne, mais engraissent les plus riches avec une arrogance incroyable. Mais ensuite ?
Pour commencer, lançons déjà ce mot d'ordre qui peut avoir les mêmes répercutions dans l'opinion que la levée de bouclier contre la politique d'extrême-droite du gouvernement israélien : boycott des produits allemands.

N.B. : Les produits allemands ont un code barre dont les trois premiers chiffres sont compris entre 400 et 440.

mardi 14 juillet 2015

Bienvenue dans le désert du réel


Suite à mon article confrontant les tribus disparues de la Terre de Feu et les paradis fiscaux de Paolo Woods et Gabriele Galimberti, j'ai depuis visité deux autres expositions arlésiennes mettant en scène notre société malade. La politique au sens propre, façon de parler, s'efface aujourd'hui devant le malaise social qui s'exprime au quotidien, phénomène plus grave que les retournements de tendance du marché. La société du spectacle montre ou camoufle ce qui arrange ses maîtres.

I was here, tourisme de la désolation
(Rencontres d'Arles, Grande Halle, Parc des Ateliers, jusqu'au 20 septembre)


Les photographies d'Ambroise Tézenas dévoilent des destinations touristiques dramatiques où le voyeurisme morbide tient du fantasme. Comme tout le monde, l'arpenteur s'est inscrit aux visites de ces lieux-catastrophes que la mort a marqués de son empreinte indélébile : tremblement de terre en Chine (photo tout en haut), Mémorial du génocide au Rwanda, prison militaire en Lettonie, traces de l'assassinat de J.F. Kennedy aux USA, voyage à Tchernobyl, le camp de concentration d'Auschwitz-Birkenau, le village martyre d'Oradour-sur-Glane, musée du génocide au Cambodge (photo ci-dessus), etc. Tel les touristes photographiant, la caméra au cou, les fantômes qui peuplent ces paysages, il ne peut saisir que des bâtiments vides où les rares présences visibles sont celles des futurs condamnés de la prochaine catastrophe. Quelle autre projection dans l'avenir se profile dans leurs têtes ? Que se passe-t-il dans la nôtre devant ces images limites?

Le grand incendie
(Galerie du Jour agnès b., 2 rue de la Bastille, Arles, jusqu'au 8 août)


Les places photographiées par Samuel Bollendorff ne sont pas plus conceptuelles que les destinations de Tézenas, même si, pour l'un comme pour l'autre, il est indispensable d'en connaître la légende. Un dépliant vante les qualités des premières tandis que l'on a soigneusement effacé les traces cruelles des secondes. Bollendorff, s'étant aperçu qu'il n'existait aucune statistique sur les suicides par le feu en France, a découvert qu'entre 2011 et 2013 une personne s'y immolait en moyenne tous les quinze jours ! C'est énorme. Les victimes sont rarement des désaxés, mais des citoyens conscients de leur responsabilité, privés de l'exercer. Les textes qui accompagnent les sept grands tirages accrochés comme des fenêtres au dessus du vide sont déterminants, lettres expliquant leur geste, conditions tragiques qui ont poussé ces hommes à s'enflammer et se consumer. Ils condamnaient tous la société dans laquelle ils ne pouvaient plus vivre. Certains ont changé l'Histoire comme le Tchèque Jan Palach face aux chars russes ou le Tunisien Mohamed Bouazizi embrasant le Printemps de Jasmin. Mais quelle influence exerça le sacrifice d'Apostolis Polizonis devant la banque grecque tenue pour responsable de sa faillite ? En 2011 il mourait ici autant de salariés, victimes de l'absurdité de leur entreprise ou d'une administration sourde, que de moines tibétains se révoltant contre le gouvernement chinois. En mémorisant avec son appareil onze lieux où la contestation poussa son cri désespéré, Bollendorff rend hommage à ces sacrifiés dont personne ne voulait entendre les suppliques, renvoyant l'image en creux d'une société dont l'inhumanité a atteint des sommets. Sur le Net on peut regarder le WebDoc interactif que Bollendorff et Olivia Colo ont réalisé.



Woods, Tézenas, Bollendorff et d'autres photographes de leur génération allient la forme et le fond. Ils dénoncent l'absurdité, l'horreur, l'injustice ou l'exploitation sans négliger une recherche esthétique qui soit appropriée.

lundi 13 juillet 2015

Dance Me This, 100e album de Frank Zappa


Dance Me This sort 22 ans après la mort de Frank Zappa. Il est annoncé pour Synclavier. Mais alors, les percussions omniprésentes sont-elles programmées ou jouées en direct ? Si elles sont enregistrées sur la machine, Zappa les a-t-il lui-même frappées ? En tout cas avec Wolf Harbor le compositeur, très affaibli par son cancer de la prostate, commémore Ionisation, la pièce d'Edgard Varèse qui le marqua à jamais lorsqu'il était adolescent. On entend un peu de guitare électrique, des bruits d'eau, des voix, du piano, et les percussions. Le Synclavier est un ordinateur dédié à la musique, à la fois sampler et programmeur. Les instruments de percussion s'échantillonnent plus facilement que tout autre (échantillonner consiste à enregistrer les sons un par un pour simuler leur jeu sur un clavier ou pour les programmer sur une machine). Piano (ce ne peut pas être un titre donné par Zappa !) est directement inspiré par les pianos mécaniques de Conlon Nancarrow. L'accent mis sur les trois chanteurs Tuva, enregistrés en 1993 lors de leur passage à Los Angeles, est plus un argument de marketing qu'une révélation. Le titre de l'album est une énième provocation de Zappa qui adorait lancer des défis un peu sadiques à ses interprètes ou aux spectateurs, car la musique est ici résolument "contemporaine", quasiment inutilisable sur un dance floor (sauf par des tordus dans mon genre ?). À moins qu'il ne s'adresse à des danseurs de ballet ? Allez savoir.
Sur la fin de sa vie il était revenu à des partitions telles qu'il en avait toujours rêvé, plus proches de la musique symphonique que du rock. Ses chansons, plus populaires même si très marginales par rapport à la norme, lui avaient permis à la fois de faire connaître son travail de composition et d'espérer avoir un certain impact politique sur son pays. Zappa était un moraliste. La gestion de la Zappa Family dirigée par la veuve Gail étant souvent très hermétique, comment savoir si cet ultime album posthume est tel que son auteur l'aurait souhaité ? Sa structure générale semble celle d'un inachevé. Ces points de suspension marquant les derniers mois de la vie de Frank Zappa expriment une sérénité après le formidable travail orchestral réalisé avec l'Ensemble Modern qui l'aura probablement épuisé. Les fans seront forcément ravis, mais si vous ne connaissez pas encore la musique de cet incontournable compositeur du XXe siècle, hors catégorie malgré des influences tous azimuts, optez plutôt pour ses premiers albums "pop" de la fin des années 60, début des années 70, ou pour The Yellow Shark, aboutissement de ses fantasmes classiques. Entre les deux, vous avez de quoi faire, puisque Dance Me This est son 100e disque officiel.

→ Frank Zappa, Dance Me This, Barfko-Swill ZPCD170, 18$

vendredi 10 juillet 2015

La musique s'expose aux Rencontres d'Arles


La mode est aux disques vinyles même si cela reste un marché de niches. Les collectionneurs d'albums 30 cm peuvent sortir leurs trésors comme le fit Guy Schraenen il y a cinq ans à La Maison Rouge. J'eus la joie et le privilège d'y jouer avec le violoncelliste Vincent Segal, visite guidée filmée par Françoise Romand. Un magasin de disques comme Le Souffle Continu à Paris fait 80% de son chiffre d'affaires avec les vinyles et celui de La Source ne vend que cela. Pour ma part j'ai conservé tous mes disques noirs, même si j'achète des CD depuis déjà 30 ans ! Passé la polémique sur les qualités de tel ou tel support ou sur la perte encyclopédique des jeunes adeptes du flux mp3, la surface de 30 centimètres sur 30 fut un lieu expérimental et hautement créatif pour quantité de graphistes.


Aux Rencontres d'Arles deux expositions sont consacrées aux pochettes de disques ornées de photographies. La première et la plus importante, Total Records, est proposée par Antoine de Beaupré, Serge Vincendet et Sam Stourdzé avec la complicité de Jacques Denis. J'ignore si leur pari de représenter l'histoire de la photographie au travers du parcours qui s'étale sur deux niveaux est totalement gagné, mais le choix distille un plaisir sans mélange aux amateurs en tous genres grâce à la variété des styles et des techniques dont se sont emparés les photographes. Le magnifique catalogue de 450 pages rend également merveilleusement l'histoire et la géographie de nos amours musicaux. Voir les agrandissements des couvertures Blue Note par Francis Wolff, découvrir des pochettes signées Michael Snow, Jean-Paul Goude, Jean-Baptiste Mondino, Andy Warhol, David Bailey, Lucien Clergue, Lee Friedlander, retrouver les partis-pris de certains labels, exhume quantité de madeleines encore chaudes. L'accrochage fourmille de clins d'œil vus au travers de l'objectif. (N.B. : la vidéo projetée dans l'expo et reproduite ci-dessus est Mayokero de Roy Kafri, clip réalisé par Vania Heymann)
The LP Company, les trésors cachés de la musique underground est une exposition plus conceptuelle de Laurent Schlittler et Patrick Claudel. Si j'ai bien compris, Laurent et Patrick, leurs initiales formant LP comme Long Play (terme anglais désignant les 33 tours 30 cm), s'appuient sur leur collection de disques méconnus pour composer textes, disques et performances, en une sorte de discographie imaginaire.


MMM est la troisième exposition "musicale", coup médiatique conçu par le chanteur Matthieu Chedid et Martin Parr. Telle série de photos de l'un inspire un instrument à l'autre. À l'Église des Frères-Prêcheurs, chaque évocation est circonscrite à une alcôve et l'ensemble constitue un seul morceau grâce aux ressources du multipistes et de la diffusion spatialisée. Si l'enjeu de l'orchestre est l'unité, les collections de Parr sont évidemment disparates. L'instrumental de Chedid sonnant très new age, il est difficile d'en comprendre le lien avec les thèmes photographiques. La signalétique dessinée à la main avec le nom des instruments ne permet pas plus d'en saisir la finalité autrement qu'un habillage agréable, comme le jeu de mots/initiales du titre.
Mardi soir, lors de la soirée consacrée au duo dans un Théâtre Antique bondé, la première partie commentée par Martin Parr présentait son parcours de photographe avec un humour anglais manquant à la seconde lorsque Matthieu Chedid improvisa un rock musclé sur les photos projetées sur écran géant. Là encore, si n'importe quelle musique fonctionne avec toutes les images, le sens diffère selon les choix et son absence la relègue au papier peint. Le public était néanmoins ravi, le chanteur terminant en récital, invitant ses fans à monter sur scène...

Total Records, catalogue, Ed. 2-13, 45 €

jeudi 9 juillet 2015

Impondérable, les archives ésotériques de Tony Oursler


Jean Cocteau disait que les gens préfèrent reconnaître que connaître. Devant un portrait ils aiment s'exclamer : "Ah, c'est bien lui !". Ai-je été séduit par l'installation cinématographique de Tony Oursler parce que je me suis interrogé très jeune sur les possibilités médiumniques du cerveau ou pour avoir inauguré en 2012 l'exposition L’Europe des Esprits ou la fascination de l'occulte, 1750-1950 au Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg ? J'ai toujours apprécié les spectacles forains et les illusionnistes jusqu'à passer des heures devant le miroir à faire des sauts de coupe avec un jeu de cartes ou à monter des spectacles de transmission de pensée avec ma petite sœur lorsque nous étions enfants. Je me suis enfoncé des épingles dans les joues, j'ai pratiqué l'hypnose, joué dangereusement avec la catalepsie et visité régulièrement la tombe de Georges Méliès au cimetière du Père Lachaise situé alors en face de chez moi. Le dispositif de Tony Oursler, présenté par la Fondation Luma dans le cadre des Rencontres d'Arles, ne pouvait que m'emballer.


Imponderable est composé de deux parties. La première et la plus simple à décrire est un catalogue monstrueusement lourd rassemblant les archives de l'artiste autour du surnaturel. Magie, photographie spirite, optique, occultisme, mesmérisme, etc. ont été employés au travers des siècles pour justifier des croyances et souvent manipuler les consciences. Simples arnaques ou gigantesques systèmes d'assujettissement des peuples, les officiants ont utilisé les images pour donner corps à leurs affabulations. La photographie est arrivée à point nommé pour "prouver" l'invraisemblable. De la camera obscura à la télévision, ces vrais médias ont ainsi joué les faux médiums. Au début du XXe siècle, Fulton Oursler, grand-père de l'artiste, s'était engagé à démythifier les charlatans, en débattant avec son ami Arthur Conan Doyle (l'auteur de Sherlock Holmes), plus enclin à croire aux ectoplasmes ! L'ouvrage de 656 pages recèle des trésors iconographiques qui feront rêver les incrédules autant que les jobards.
Mais la vraie séance se joue dans une salle obscure meublée de fauteuils confortables pour assister au film Impondérable de Tony Oursler, inspiré par ses archives. Pendant 1h17 les séquences s'enchaînent et se dénouent avec la dextérité d'un Houdini, mise en scène kitchissime rappelant les reconstitutions de Guy Maddin, spectacle total où les lampes de Wood, la lumière rouge, des spots mobiles et des odeurs envahissent la salle. Par la magie d'un théâtre optique ou praxinoscope-théâtre, deux écrans superposés laissent apparaître les fantômes en s'enfonçant dans le relief. L'installation, mélange de fiction dramatique et de cinéma expérimental, est visible jusqu'au 20 septembre. Dans la chaleur accablante de l'été elle figure un temps suspendu où les fées vous rafraîchiront d'un coup de baguette magique !

Impondérable de Tony Oursler, catalogue bilingue, Fondation Luma, 55 €
et exposition aux Forges (film en anglais sous-titré français, grand poster remis à l'entrée), 25 € pour les 10 expositions des Ateliers (d'autres tarifs pour l'intégralité des 35 expositions des Rencontres d'Arles)

mercredi 8 juillet 2015

Chocs de civilisations aux Rencontres d'Arles


La 46e édition des Rencontres d'Arles, dirigées depuis cette année par Sam Stourdzé qui signe le commissariat de nombre des expositions, est une sorte de "changement dans la continuité". L'offre est variée et considérable, éventail de 35 expositions de photographie, sans compter les off, diffusant un peu de fraîcheur à l'ombre d'un soleil harassant.
On retrouve les lieux habituels, même si le chantier de l'architecte Frank Gehry initié par la Fondation Luma évoque une immense plaie ouverte à l'endroit des anciens entrepôts SNCF. En longeant les travaux pharaoniques j'ai eu l'impression de revivre le traumatisme de la destruction des Halles Baltard à Paris en 1971. N'y avait-il aucun projet futuriste qui s'appuie sur l'ancien pour inventer du nouveau ? Ce qui reste des entrepôts paraîtra dérisoire et pitoyable face à la tour et ses annexes, comme si l'on avait voulu effacer une partie de la mémoire ouvrière de la ville.


J'ai retrouvé ce choc de sociétés dans deux lieux adjacents situés Place de la République, le Cloître Saint-Trophime et le Palais de l'Archevêché. Le premier expose L'esprit des hommes de la Terre de Feu de Martin Gusinde, missionnaire allemand qui, au début du XXe siècle, photographia au sud du Chili des tribus depuis disparues. Les masques et les peintures corporelles accompagnent d'étranges rituels d'initiation masculinistes, comme le Hain, qui semblent avoir inspiré les couturiers du Ku Klux Klan ou la Confrérie des Pénitents, sauf que les Selk'nam, Yamana et Kawésqar, souvent nus ou enveloppés de peaux de bêtes, n'avaient aucune ambition hégémonique. Ils se prêtent étonnamment au jeu, acceptant de poser devant l'objectif de l'anthropologue avant d'être avalés par la "civilisation".


La seconde exposition y répond de manière terrible et catastrophique, incarnant ce qu'il y a de plus monstrueux dans l'ordre nouveau imposé par les très riches de la planète et leurs cabinets-conseils. Avec Les paradis, rapport annuel, Paolo Woods et Gabriele Galimberti tirent le portrait de cette caste cynique et arrogante qui exploite sans vergogne le reste de l'humanité. En plaçant leur argent dans des paradis fiscaux ils échappent à l'impôt, solidarité indispensable à l'équilibre d'une société. L'argent "travaille" à leur place. La brutalité des images banales de ces paradis offshore, où la loi contourne la morale, tranche avec les dernières images, clichés insupportables de la pauvreté entretenue. Pour leur investigation Woods et Galimberti ont créé, dans l'état nord-américain du Delaware, une société qu'ils ont baptisée avec humour The Heavens, son siège social se situant dans le même bâtiment qu’Apple, la Bank of America, Coca-Cola, Google, Wal-Mart et 285 000 autres entreprises ! Faut-il réinterroger la violence révolutionnaire pour se débarrasser de ce sinistre cauchemar sous allures de rêve exotique, à moins que cette avidité sans limites s'enferre dans l'autodestruction, entraînant avec elle le reste de la planète ?
Il est logique que je sois plus sensible à certaines expositions qu'à d'autres, tant l'ensemble propose d'angles différents de la photographie. Les jours prochains j'aborderai celles qui ont trait à la musique, en particulier en rassemblant des centaines de pochettes de disques vinyles ou encore l'installation cinématographique de Tony Oursler présentée par la Fondation Luma sur les ruines de l'Atelier des Forges...

mardi 7 juillet 2015

La Java du Diable


Les codas de deux chansons me trottent trop souvent dans la tête quand vient l'heure des tractations contractuelles avec des producteurs. La première, de l'auteur vaudois Charles-Ferdinand Ramuz à la fin de Renard, mon œuvre préférée composée par Igor Stravinski, arrive comme un cheveu sur la soupe : "Si ma chanson vous a plu, payez-moi ce qui m'est dû !". La seconde est celle de Charles Trenet dans sa merveilleuse Java du Diable : "Parce que le Diable s'aperçut qu'il ne touchait pas de droits d'auteur. Tout ça c'était de l'argent foutu puisqu'il n'était même pas éditeur !"


Suite à mon article sur la répartition de juillet j'ai reçu une curieuse réponse d'un des administrateurs de la Sacem, déplacée et menaçante. Cette réaction m'a fait m'interroger sur l'association des créateurs et des producteurs dans diverses sociétés d'auteur. Les intérêts des uns sont-ils vraiment liés à ceux des autres ?
À la SACEM, auteurs (A) et compositeurs (C) fabriquent des œuvres de l'esprit tandis que les éditeurs (E) les exploitent. Du temps où chansons et musiques ne pouvaient voyager que par le papier, petits formats que les gens chantaient en chœur dans la rue ou partitions pour instrumentistes, les éditeurs prenaient en charge le coût du copiste et de l'impression. Pour ce travail ils récupéraient 33% ou 50% des droits selon les circonstances. Aujourd'hui, les taux n'ont pas changé, mais le papier n'a plus la même importance. La musique se fait plus souvent qu'elle ne s'écrit. Les éditeurs se sont transformés en impressarios, chargés de placer la musique, en particulier sur les images. Leur pourcentage étant considérable, nombreux artistes ont eu l'intelligence d'annexer l'édition à leur panoplie. Une autre raison m'a poussé à refuser de signer certains contrats d'édition : lorsque dans le passé j'ai voulu exploiter ma musique sur un autre support que le film pour lequel elle avait été composée j'en ai été empêché par l'absence de réponse de mon éditeur (même pas son refus !). Un autre éditeur indélicat n'a jamais déposé les partitions qu'il m'avait réclamées alors que ma musique accompagnait un spot de 30 secondes diffusées sur une vingtaine de chaînes de télévision... Un éditeur m'avoua que le pourcentage qu'il récupérerait équilibrerait son budget. En d'autres termes, ce qu'il dépensait d'une main en me commandant de la musique, il le récupérait en droits d'édition.
L'association des créateurs et des producteurs au sein d'une société d'auteurs est ambiguë, car les producteurs et éditeurs ne sont nullement des auteurs, et nos intérêts divergent. Ainsi à la SCAM les producteurs ont fait leur entrée. Si la spécialité des artistes est de rêver et de donner corps à leur imagination, celle des producteurs et éditeurs est de les faire fructifier. Or sur le terrain économique l'artiste n'est pas de taille à lutter avec un virtuose comptable et communiquant. Comme partout dans notre société capitaliste l'exploitation prend les atours du secours alors qu'elle est trop souvent le ver dans le fruit.