Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 20 octobre 2014

Art brut et pattes de mouche à la Maison Rouge


Les pattes de mouche ne sont pas celles du chien de Jimmy Lee Sudduth, mais le nombre incroyable de miniatures qui m'interroge. L'exceptionnelle collection d'art brut de Bruno Decharme exposée jusqu'18 janvier 2015 à La maison rouge m'évoque une série de questions que je ne me suis pas posées devant deux autres évènements merveilleux de l'automne, à savoir Niki de Saint Phalle au Grand Palais et Le Maroc contemporain à l'Institut du Monde Arabe. Des petits dessins minutieux aux calligraphies minuscules, est-ce le manque de supports de grande surface qui pousse ces amateurs à se crever les yeux pour percer le secret de leur âme ou les conditions de leur enfermement, intime ou institutionnel ? Les assemblages et sculptures composés de centaines d'éléments est-il le reflet du temps passé, libre de toute pression commerciale, ou la quête obsessionnelle de tout artiste enfermé dans son propre univers ? Ainsi les dates obnubilent Kunizo Matsumoto comme George Widener...


Lors de précédentes expositions d'art brut j'avais déjà été fasciné par les assemblages d'A.C.M. (Alfred et Corinne Marié) composés d'éléments électroniques, de fils et de pièces de machines à écrire, par les gouaches d'Henry Darger où de petites filles candides sont les proies de terribles monstres humains, ceux métalliques d'Emery Blagdon, les fusils d'André Robillard, les symétries de Fleury-Joseph Crépin ou Janko Domsic, les plans d'Adolf Wölfi, les architectures d'Achilles G. Rizzoli, les références à d'autres civilisations d'Augustin Lesage, les surcouches finement calligraphiées de Zdenĕk Košek, les écorchés de Luboš Plný, les carnets d'Ilse Helmkamp, les portées de Harald Stoffers, les fonds symboliques des portraits d'Alexandre Pavlovitch Lobanov, les cadres de Charles August Albert Dellschau, les broderies de Jeanne Tripier, les bois sculptés d'Auguste Forestier ou Émile Ratier, les coquillages collés de Pascal-Désir Maisonneuve, les bouts de laine de Judith Scott, etc. Mais chaque collection a sa propre logique et le fait qu'elle soit privée nous incite à ne rater aucune occasion pour les admirer lorsqu'elles sont livrées au public, d'autant que c'est le but de l'association abcd qui a d'ailleurs ouvert une galerie à Montreuil il y a déjà dix ans et vers laquelle pointent la plupart de mes liens biographiques, récits souvent dramatiques de vies hors-normes.


L'accent mis sur l'aéroflotte en carton de Hans-Jörg Georgi ne me convainc pas autant que l'imagination débordante, et souvent débridée, des quelques deux cents artistes présentés à La maison rouge qui a une fois de plus recomposé le labyrinthe de sa galerie (passionnant catalogue aux Ed. Fage). Les quatre cents œuvres sont réparties selon douze thèmes illustrant les préoccupations majeures des créateurs. Aux tourments enchevêtrés d'À l'origine le chaos répondent les Hétérotopies scientifiques, aux laisser-aller de Ricochet solaire et des mots qui s'emballent des Jeux avec le langage les Cartographies mentales et les Anarchitectures, à la conjuration des Objets magiques, des Épopées célestes et de Sauver le monde les monstres d'Au royaume des chimères, la violence de Sang et fureur et les fantasmatiques Vertiges de la chair... Au centre, la salle de projection où sont diffusés des films de Bruno Decharme est entourée de vitrines remplies de fabuleuses coiffes et parures des quatre coins du monde.


En fin de parcours est installée La chambre des fantasmes d'Isabelle Roy, artiste contemporaine soutenue par le centre Hospitalier de Sainte-Anne et le Centre d'Étude de l'Expression. Ne pouvant pénétrer dans cette pièce dont les murs sont des miroirs rococo on colle l'œil à des trous en forme de fleurs pour surprendre des scènes énigmatiques composées de performances, sculptures, multimédia, taxidermie, couture, marqueterie...

Toute la visite nous renvoie à notre propre fragilité, au non-dit, aux zones sombres de notre inconscient. Poussés dans leurs contradictions, révoltés contre une société policée, incapables de s'y conformer, certains ont eu la chance d'embrasser une carrière artistique quand d'autres, incarcérés ou s'étant refermés sur eux-mêmes, ont tenté d'expulser leurs démons intérieurs en s'inventant des mondes incroyables ou travestissant leur environnement. Quelle différence entre les professionnels reconnus comme tels et ces amateurs expansifs ? Aucune, sauf à avoir suivi un cursus universitaire indépendamment du besoin insatiable de créer. La folie guette partout. L'art brut renvoie à l'essence-même de la création, dégagé des nécessités commerciales, libre de donner forme à l'imagination la plus fertile. Il fait fi du formatage des maîtres que les écoles distillent. Seuls les plus grands artistes atteignent cette urgence incontournable qui définit l'art en général.

vendredi 17 octobre 2014

Misère du réel et fantaisie visionnaire


Pour vouloir obéir à ce que la morale officielle leur dicte les fictions cinématographiques diffusent le plus souvent des scénarios éculés où les effets de surprise sont rares. Luis Buñuel déjà avait inventé une grille où il pouvait deviner la chute d'après le caractère des principaux personnages. Les blockbusters américains, conçus pour des ados attardés, mettent en scène des super-héros assumant les rêves douteux des populations démissionnaires. Quant au cinéma français il se complaît dans un misérabilisme de bonne conscience où les personnages réfléchissent le quotidien banal de tout un chacun, hélas sans point de vue ni changement d'angle, dans des états stationnaires où la psychologie remplace l'action. Rares sont d'ailleurs les œuvres qui marient ces deux composantes.
Les documentaires obéissent à des règles équivalentes. Effets spéciaux outre-atlantique, misère du réel de notre côté. Les films joyeux semblent réservés au grand public consommateur de fast-food culturel. Les comédies intelligentes sont rares et l'on comprend le choc que procure P'tit Quinquin de Bruno Dumont et les perspectives qu'il ouvre si le succès se vérifie en salles.
Les préjugés sont encore pires du côté des documentaires. La fantaisie est stupidement taxée de légèreté. Il faut qu'un documentaire soit lugubre pour justifier de son statut de réel. De même que la fin du capitalisme semble une utopie à la plupart, le refus du misérabilisme ambiant est considéré comme une vue de bobos (comme si les autres réalisateurs étaient issus du monde ouvrier !). Le rôle prétendument pédagogique des documentaires les enferme dans un classicisme de la forme. La plupart sont des reportages sur des sujets sociaux, mais manquent au statut d'œuvre cinématographique, à savoir une vision d'auteur, à la fois politique et esthétique. La forme et le fond étant indissociables pour parvenir à l'excellence ou à l'originalité du propos, rares sont les films réputés du réel à effleurer cette forme ni ancienne, ni nouvelle, mais que Brecht appelait appropriée.
De même que l'utilisation générale de la musique formate les longs métrages actuels, celle du commentaire écrase les sujets. Les questions que devrait se poser tout réalisateur semblent hélas réglées une fois pour toutes dès lors que la caméra se met en marche. Idem au montage où l'absence flagrante d'imagination donne à la plupart des allures de magazine télé, ce qui est abusivement péjoratif pour les magazines de télévision où pouvaient œuvrer des cinéastes avant que les producteurs ne soient remplacés par des décideurs. Les premiers venaient du cinéma, les seconds ont été formés dans des écoles de commerce. On saisira la nuance et le marasme que cette déviance engendre.
D'autre part le documentaire devenant synonyme du réel, le concept de cinéma-vérité, qui se rapproche aujourd'hui de plus en plus de la télé-réalité, n'autorise pas la liberté d'interprétation du réalisateur, ses partis-pris. Il impose le plus souvent une prétendue objectivité, ou du moins la nécessité d'embrasser tous les points de vue au détriment d'une véritable vision, un point de vue documentaire (voire documenteur, comme le suggérait Agnès Varda !). Or dès lors que la présence d'une caméra est détectée les individus se mettent à jouer devant son objectif, pensant que c'est ce qui est attendu d'eux. Certains cinéastes résistent à cette mouvance fade en revendiquant l'héritage de Flaherty qui mettait en scène ses personnages. Ainsi, de même que je n'allume plus jamais la télé, je ne peux et ne veux plus regarder de documentaires dont le classicisme de la forme écrase le propos, où la morale s'efface devant les usages. Comme Cocteau disait qu'une œuvre est une morale, les films qui ne peuvent prétendre au statut d'œuvre ne peuvent se targuer de quelque morale que ce soit. Ils ne sont que des produits culturels voire promotionnels, quelle que soit l'idéologie ou les intentions qu'ils sous-tendent et qui les ont engendrés.

Capture-écran : DigDeep de Sonia Cruchon

jeudi 16 octobre 2014

Le Maroc contemporain affiche sa vivacité et son autodérision à l'Institut du Monde Arabe


On commence par un thé à la menthe sous la tente sahraouie en laine de chameau plantée devant l'Institut du Monde Arabe et l'on enchaîne avec la table dressée pour les invités, mais dans les assiettes blanches de Driss Rahhaoui ne sont servis que des morceaux de charbon sous le titre Matricule 38555 ou Les mots et les choses. L'exposition Le Maroc contemporain offre un panorama exceptionnel et inattendu des artistes de tout le pays, du nord évidemment, mais aussi du sud, de l'est et de l'ouest. Si certains ont suivi les cursus officiels, d'autres sont autodidactes, l'ensemble étant à l'image de cette nation aux paysages riches et variés, mer et montagne, désert et verdure, architecture et nature. On ne pouvait en attendre moins du conservateur Jean-Hubert Martin, secondé entre autres par Moulim El Aroussi et Mohamed Métalsi, rassemblant des œuvres qui, fidèle à son credo, jouent sur le sensible plutôt que de nous imposer une leçon d'histoire, de l'art ou de l'affranchissement du passé colonial. On sera en effet surpris de constater à quel point les artistes marocains assument leur terroir tout en s'en moquant, avec un à propos radicalement contemporain. L'autodérision locale remplace l'asservissement aux canons universels. Ils dévoient souvent avec humour les ressources et les poncifs attachés à leur pays, leurs ressources devenant le matériau qu'ils pétrissent.


Si, par exemple, l'art de la tapisserie perpétue un passé incontournable il échappe au classicisme qu'exigerait le touriste lambda, celui que les préjugés fabriquent avec l'appui des agences de voyage. Plutôt qu'imiter l'Occident les artistes du royaume chérifain où la moitié de la population a moins de 30 ans assument leur patrimoine en se l'appropriant à la lumière du XXIe siècle. Peinture, dessin, sculpture, vidéo, photographie, installations, etc. reflètent la marche vers la libération, là plus morale que politique, plus coquine que révolutionnaire. Le Maroc n'est pas l'Algérie. Longtemps muselés, ses ressortissants ne peuvent s'affranchir d'un phénomène dont ils ont été tenus à l'écart. La violence a été (relativement) contenue, en comparaison des autres pays du Maghreb. Le Préambule de la nouvelle Constitution du 29 juillet 2011 affirme que "son unité forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s'est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen". Sur les cimaises cohabitent ainsi le français, l'arabe et le berbère ou tamazight.


Cette fantaisie où tous les mouvements artistiques ont leur place, et toutes les formes d'expression comme la musique et la danse, le théâtre et le cinéma, le design et l'architecture, rappelle les fantasias pleines de cris et de désordre joyeux, cavalcade où les coups de pinceaux ont remplacé les coups de feu. La contemporanéité du projet se vérifie par la radicalité des choix comme, par exemple, la présence des musiques actuelles (rock, rap et hip hop) et de celle dite contemporaine (idem pour les autres arts ; voir le programme des réjouissances). Soixante artistes plasticiens, une quinzaine de designers et stylistes, occupent les 2500 mètres carrés de l'IMA, une première. Des petits salons permettent de se reposer devant des œuvres réclamant votre patience. Si j'ai souvent pris la visite à l'envers, est-ce d'avoir oublié que l'arabe s'écrit de droite à gauche ? Les salles se déploient d'étage en étage, fil d'Ariane cousu avec la complicité de la scénographe Clémence Farrell.


Prenez la peine de retirer vos souliers à l'entrée de Zahra Zoujaj de Younès Rahmoun pour reprendre votre souffle. Farid Belkahia suggère quelques grivoiseries sur peau d'agneau. Abdelkebir Rabi' révèle des petites tâches de couleur émergeant de sa calligraphie noire. Une quarantaine d'artisans de Marrakech travaillant le bois, la corne, le métal se sont réunis pour fabriquer les 465 pièces du moteur Mercedes 12 cylindres en V de Eric van Hove. El Ghrib El Khalil refuse de vendre ses œuvres qui se désagrègent. Les derviches numériques de Najia Mehadji donnent le tournis. J'aurais bien prélevé un des Oreillers déchirés de Safaa Erruas pour me laisser aller à la contemplation, comme lorsque, jeunes gens, épuisés, nous nous étendions sur des nattes avec des pâtisseries, au sortir du hammam de la Mosquée. Mais ici les théières de Hicham El Madi découpées en tranches n'autorisent probablement pas qu'on les ébouillante ! La gigantesque exposition de l'IMA qui court jusqu'au 25 janvier 2015 permet de découvrir un monde, un monde où les artistes jouent avec le réel et lui tordent le cou pour pouvoir y vivre et grandir. Cela donne envie de retourner au Maroc pour découvrir comme il a changé.

mercredi 15 octobre 2014

Cybèle ou Les Dimanches de Ville d'Avray


Fabuleuse surprise de découvrir Cybèle ou Les dimanches de Ville d'Avray plus de cinquante ans après sa sortie. J'en avais un vague souvenir ; peut-être parce qu'un extrait était passé un dimanche à l'émission La séquence du spectateur ? Je n'avais que dix ans et j'ai toujours cru que c'était un mélo pour faire pleurer dans les chaumières. Erreur, fatale erreur. Le premier long métrage de Serge Bourguignon est une merveille d'intelligence et de poésie. La profondeur de l'âme y est sondée avec les yeux de l'enfance et la révolte contre notre société pleine de préjugés est plus actuelle que jamais.
La transparence du verre, l'épaisseur de l'air, les jeux de miroirs nous plongent dans un conte magique et cruel comme les fées savent les inventer. Rejeté par les cinéastes de la Nouvelle Vague le film se rapproche pourtant des premiers d'Alain Resnais, images embrumées de Henri Decaë, décors envoûtants de Bernard Evein (condisciple à l'Idhec et partenaire éternel de Jacques Demy), évocations subtiles de l'inconscient, jeu moderne des acteurs. La petite Patricia Gozzi, abandonnée par sa famille à une institution catholique, endosse un rôle d'une maturité incroyable pour ses douze ans tandis que Hardy Krüger, pilote amnésique rescapé de l'enfer indochinois, retrouve une innocence difficile à préserver. Leur amour ne peut être que suspect, sauf à ceux qui savent que l'art et l'amour ne peuvent appartenir au monde formaté des adultes. Daniel Ivernel et Nicole Courcel incarnent cette tendresse bienveillante et attentive qui s'oppose à l'esprit mal tourné des puritains. Avec Bernard Eschasseriaux qui adapta son roman sans tenter de le reproduire, Serge Bourguignon recomposa les images, les sons, les dialogues pour faire œuvre de cinéma.
Les dimanches de Ville d'Avray (1962) ressort augmenté d'un magnifique prénom qui ne se dira qu'en échange d'une folie. Il se perdra aussitôt, lorsque les lèvres ne pourront plus le prononcer. Oscar du meilleur film étranger en 1963, le film reçut un immense accueil aux États-Unis. En France il fut étonnamment oublié. Bourguignon, qui avait déjà été primé à Cannes avec la Palme d'Or pour son court-métrage Le sourire, présent en bonus sur le DVD publié par Wild Side à côté d'un passionnant entretien, ne retrouva jamais un tel succès, mais je suis curieux de découvrir ses autres longs métrages de fiction. Son western contemporain La Récompense (The Reward) tourné aux USA (1965) étant introuvable et la Warner lui ayant retiré le final cut de The Picasso Summer (1969) écrit par Ray Bradbury, je regarde À cœur joie (1967) avec Brigitte Bardot, Laurent Terzieff et Jean Rochefort. Le film est tendre, mais il ne distille pas le vertige de Cybèle.

N.B. : sortie DVD/Blu-Ray restauré en HD (2K) le 22 octobre.

mardi 14 octobre 2014

Sara Acremann, une fille


Sara Acremann est la fille génétique de mon meilleur ami. Devenue artiste plasticienne, elle est passée me voir pour que je lui parle de son père à qui elle ressemble physiquement, forme du visage, et des yeux pétillants de malice. Lui n'étant plus là, j'ai regardé à mon tour ce qu'elle fabrique...


Les films et les installations de Sara tournent autour de la famille. Sa mère, sa grand-mère, son beau-père sont les acteurs de ses plans fixes où la fiction envahit le réel au travers des persiennes. Les cadres sont soignés, hors-champ, jeux de miroirs, au propre comme au figuré. Duras, Romand et Resnais sont passés par là. Si le passé reste énigmatique l'avenir préoccupe ses personnages. Comment l'appréhender dans la vieillesse ? Dans Les Varennes de Loire la grand-mère déraille avec humour. Le couple des parents cherchent les questions lorsqu'ils n'ont plus de réponse. Est-ce que l'herbe pousse encore ? conjugue celle du temps au présent comme si nous vivions dans plusieurs, comme s'il n'y aurait plus d'âge, comme si le château de Neublans se refermait à jamais sur ses habitants...


Plus de cadre, l'installation sonore est un simple hors-champ où le montage ne s'entend pas. Le récit se fabrique comme la mémoire, volatile, sans cesse recomposé. Pékin Deuxième Périphérique est une série de photographies où les passants s'affichent devant les grands formats collés dans la rue (photo en haut). Chine que Sara arpente à l'heure actuelle. Conflits confond encore une fois le réel et sa transformation fictionnelle, ici des maquettes s'inspirant de photos de conflits contemporains. Dans la vidéo Est-ce que je serai heureuse ? la même dialectique s'installe entre l'astrologue chinois, Sara et l'amie qui traduit en français. L'artiste construit un labyrinthe où finiront peut-être par communiquer les impasses, impossibilité d'un dialogue qu'elle s'approprie sans cesse. Trame sans drame montre encore comment tout exprimer dans la pudeur... Ce qui ne peut être dit, su ou vécu, qui pourrait être deviné, constitue le terreau de la création artistique. Ce n'est qu'avec le temps que les lignes de force deviennent visibles. On finit parfois par se reconnaître, instant fugace où le miroir renvoie l'image que l'on se fait de soi-même ou celle de ceux qui nous ont rêvé et engendré.

lundi 13 octobre 2014

Service de nuit


La Java jeudi soir. La plupart des spectateurs ont l'air d'être arrivés déjà éméchés. Nuit de pleine lune. Un type s'étale sur mes instruments. Un autre tapote la peau du rhombe. J'aurais dû m'installer un peu en retrait comme Bass Clef. Le Londonien se charge du premier set. Des samples barjos s'immiscent dans sa boîte à rythmes. Pas moyen de refermer le couvercle. J'enchaîne direct. Le solo me fait faire des pieds et des mains pour garder le rythme. J'envoie des stridences de dentiste pour attaquer les basses profondes à la tronçonneuse. Médusé, le public me colle pour comprendre ce que je fabrique. Ma version de la soirée est très différente de ce que vit la salle. On me raconte. Ils s'approchent dangereusement pour voir de quel chapeau je sors mes lapins blancs. Les leds du Tenori-on les plongent sous hypnose. La trompette sonne comme une clarinette basse. Les guimbardes sont rarement utilisées dans les soirées techno. Le reste garde son mystère. Au troisième set la température grimpe. Bass Clef m'a rejoint pour un duo d'enfer. Nous alternons les rôles sur un petit signe de tête. L'un tend la corde à linge, l'autre y pend des trucs incroyables. Le DJ The Husler terminera après le premier métro. J'aurai dormi deux heures. Le lendemain matin je dois remettre le studio en ordre de marche pour enregistrer tout le week-end. Le night-clubbing est aussi différent des concerts que les taxis qui font le service de nuit le sont à la journée. Personne dans la rue et un déchaînement monstrueux en sous-sol.

vendredi 10 octobre 2014

Bande de filles


Après La naissance des pieuvres et Tomboy, Céline Sciamma réussit encore son troisième long métrage en filmant les jeunes filles noires des quartiers en proie au machisme. Si la réalisatrice choisit des sujets rarement montrés au cinéma elle n'en a pas moins une vision ouverte laissant les spectateurs libres d'imaginer leur propre interprétation, même si elles collent hélas toutes à la réalité du terrain. Quelles perspectives ont ces jeunes filles entre devenir femme de ménage, mère de famille obéissante, pute ou dealeuse ? La réponse à cette douloureuse question diffère selon l'humeur et l'expérience de chacun ou chacune.


Les actrices et acteurs de Bande de filles sont épatants, dirigés avec le tact qui sied à ce genre d'immersion dans une communauté fragile et parfois brutale. La complicité des quatre héroïnes rappelle la tendresse d'un Cassavetes, les portraits de tous les protagonistes proposant un éventail des possibles un peu plus ambigu que les poncifs en vigueur, même si les dialogues restent trop superficiels. Les silences sont aussi éloquents et productifs que dans les précédents films de Sciamma. La musique répétitive fortement inspirée de Steve Reich joue d'un habile crescendo, passant progressivement de la mono au 5.1. Les cartons noirs de plusieurs secondes qui ponctuent le montage sont à la fois des ellipses, des temps de réflexion, qui rappellent le découpage des séries télé articulant l'action en scènes parfaitement identifiables. Cette référence se remarque dès l'ouverture où deux équipes féminines de football américain s'affrontent, presque toutes des filles noires, sans que cette scène ait directement à voir avec le reste du film si ce n'est métaphoriquement. Et le film de se refermer sur une question comme si la suite appartenait à une nouvelle saison, celle de la maturité.
Sortie en salles le 22 octobre.

jeudi 9 octobre 2014

Jeudi, ce soir minuit


Ce soir minuit, l'heure du crime. Chaque fois que je joue à La Java je repense à Anna la bonne, grinçante chanson parlée de Jean Cocteau interprétée par la virulente Marianne Oswald. "Elle voulait partir pour Java... Ah la java !" Sauf que cette nuit les night-clubbers danseront sur d'autres rythmes que cette valse rapide.
Cette fois encore je jouerai d'abord seul comme le Britannique Bass Clef avant de nous produire ensemble. Ce devrait être de 2h à 3h du matin. Jeudi soir. The Hustler tiendra ensuite les platines jusqu'à 6 heures. N'ayant jamais rencontré Bass Clef nous serons en impro totale, comme pour ma prestation solo. Improviser n'est pas travailler sans filet. Je jouerai sur du matériel que je n'apporte plus très souvent en concert, "techno" oblige, encore que celle-ci soit très expérimentale ! Deux synthétiseurs vintage reliés en midi à mon ordinateur par un hub me permettront de contrôler mes applications virtuelles par l'un ou l'autre, voire tout l'ensemble avec le V-Synth. J'ajoute deux pincées de Tenori-on, je saupoudre d'applis iPad, je passe à la moulinette du H3000, fromage ET dessert, en cas de pépin ou pour épicer le virtuel j'ai près de moi trompette à anche, guimbardes et d'autres petits choses acoustiques... Bass Clef vient lui-même de Londres avec boîte à rythmes, échantillonneur, trombone et percussion.
Lors du premier concert de la série Freed organisé par le label DDD les spectateurs me demandèrent depuis combien de temps je jouais cette musique ? Plus de 40 ans ! Le solo me force à jongler avec les instruments, le temps de chargement des virtuels m'obligeant à me transformer en Kali, la déesse aux huit bras. Comme je suis plutôt du matin je risque d'être un peu décalqué le lendemain. Mais l'énergie donne des ailes et je compte bien planer au-dessus de la foule. Concert de noctambule ou de somnambule ?

mercredi 8 octobre 2014

Un livre de 20 mètres de long


Pour l'exposition Le Mur, où Antoine de Galbert exposait plus de 1000 œuvres de sa collection sur 278 mètres linéaires de cimaises, La Maison Rouge a eu l'idée d'un catalogue de 250 pages qui se déploie en accordéon sur 20 mètres de papier. Le choix des œuvres étant dicté par la possibilité de les accrocher au mur, le leporello respecte plus ou moins leur format et leur organisation aléatoire. En effet leur répartition optimale fut calculée par un algorithme mathématique dit "méthode de Monte-Carlo". Préoccupation majeure des collectionneurs boulimiques ou même des artistes, comment montrer ses tableaux lorsqu'on en possède des centaines ou des milliers. L'empilement ou le chevauchement empêchent matériellement de les voir.
Ma tante, artiste peintre qui vivait dans un petit appartement rue Rosa Bonheur, stockait une partie de ses tableaux sur les murs de mes parents. Ce fut mon premier contact avec la peinture abstraite. Et en 1968 je suis entré pour la première de fois de ma vie chez des gens très riches qui possédaient des Renoir, Monet, Toulouse-Lautrec, Picasso et tant d'autres. Il y en avait sur les quatre murs du petit salon du sol au plafond. Chez moi ce sont plutôt les livres, les disques et les films qui occupent l'intégralité des étagères. J'ai décidé de ne plus de construire de rangement. Je dois en donner ou vendre un chaque fois que j'en acquiers un nouveau.


Comme lors de l'exposition de La Maison Rouge les photographies du catalogue (Ed. Fage) offrent autant de fenêtres sur l'art, ouvertures inattendues tant le collectionneur a l'esprit ouvert sur le monde. Depuis Les magiciens de la terre en 1989, le conservateur Jean-Hubert Martin a fait des émules qui se moquent aujourd'hui des frontières géographiques et jouent à saute-mouton avec les époques. La modernité de l'art contemporain est une vue de l'esprit. On peut toujours retrouver un ancien qui avait en son temps imaginer le futur. Les images s'affranchissent des cartels en offrant un parcours sensible où chacun dessine son chemin, attiré par les œuvres comme par un aimant. Puisque la peinture ne se fait pas avec les mains, mais avec les yeux, le visiteur à son tour compose et interprète selon des critères personnels que la scénographie libère avec élégance. Le Mur rappelle les Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard : de l'accumulation émergent des objets connus qui font pour soi référence, alors le fil d'Ariane se déroule comme dans un rêve où nous plongeons vers l'inconnu. Dans ce jeu de l'oie chaque œuvre est une case qui vous mène à une autre.
En jouant avec le leporello du Mur, rapidement devenu un collector, je me demande pourquoi les catalogues obéissent pour la plupart à la même logique pédagogique, aussi poussive et élitiste, que les expositions ? Les plus beaux livres d'art ne sont-ils pas eux-mêmes des créations ? Existe-t-il plus belle porte que celle de la sensibilité, mélange de culture et de subjectivité, interprétation psychanalytique propre à chaque individu, loin des poncifs du discours sur l'art ? Si les catalogues devraient être à l'image des plus belles expositions, les applications pour smartphones, aujourd'hui incontournables, ne devraient-elles pas aussi jouer sur le sensible ? Ludiques, elles n'auraient que plus de force pour nous faire entrer dans ces mondes incroyables que les hommes et les femmes de l'art ont créés à force de réfléchir les leur(re)s, apprivoisant, repoussant, adorant, traduisant, détruisant, recréant, répétant, et ce tant bien que mal, avec souvent la gaucherie propre aux chefs d'œuvre...

mardi 7 octobre 2014

Harcèlement téléphonique


Dans mon lit, dans mon bain, à mon bureau, au studio, plus souvent à l'heure des repas, les paltoquets sévissent. Les appels commerciaux se multiplient sur ma ligne fixe. Le téléphone sonne plusieurs fois par jour : soit l'interlocuteur robotique raccroche lorsque je me saisis du combiné, soit une voix idiote me demande si je suis bien Madame Birje. Sous couvert d'études, d'enquêtes, ou explicitement promotionnelle, la publicité envahit notre espace intime sans que nous puissions apposer l'auto-collant "Pas de pub" sur notre boîte aux lettres. Les spams ne suffisaient pas, les centres d'appel délocalisés ont passé la vitesse supérieure. Les usages ont-ils changé ou est-ce un signe de la crise économique que le capitalisme nous fait subir pour nous saigner un peu plus ?
Comment faire pour ne pas répondre à cette intrusion odieuse ? La solution la plus directe est de leur raccrocher au nez aussitôt l'ambiance "central téléphonique" détectée au bout du fil, avant qu'ils n'aient eu le temps d'ouvrir la bouche. La seconde consiste à se sentir obligé d'être bien élevé en leur expliquant que l'on ne répond à aucune sollicitation au téléphone et de leur souhaiter bon courage. Certains insistent, on leur coupera la chique illico. Mais qui sont donc les salopards qui ont vendu mon nom à une officine néo-libérale ? France Telecom ? L'annuaire ? Quel fournisseur a enfreint mes consignes ? J'ai inscrit mon numéro sur Pacitel, sans succès. Free propose un filtrage des appels entrants (encore faut-il avoir accès au numéro intempestif) et un rejet des appels anonymes (mais certains de mes interlocuteurs professionnels cachent leur numéro pour de bonnes raisons !). La CNIL donne d'autres solutions que je vous suggère de tester.
Ne pouvant me permettre de ne pas décrocher pour des raisons professionnelles et domestiques je suis condamné à être de plus en plus expéditif. Je pense que dorénavant, je hurlerai (à la troisième personne du singulier) que je suis mort et raccrocherai aussitôt.

lundi 6 octobre 2014

Déblogue


Ma réponse m'a été dictée en mémoire de camarades très proches avec qui j'ai partagé les expériences des années 60-70, mais qui ont glissé vers l'héroïne jusqu'à en mourir. Comme j'interrogeai Philippe sur les raisons de sa descente aux enfers il m'expliqua que cette drogue résorbait l'angoisse. Je l'avais accompagné plusieurs fois chez le Dr Olievenstein à Marmottan, m'étais fait prescrire pour lui des ordonnances de produits de substitution, l'avais ramassé dans le caniveau, j'avais tenu son garrot en tournant la tête, l'avais conduit payer ses dettes au dealer du Palace, mais il était revenu en me racontant que le type était vraiment cool puisqu'il lui avait fait un shoot gratuit ! C'était toujours la dernière fois. J'ai fini par le laisser à son terrible sort après qu'il m'ait plusieurs fois trompé, ou plutôt qu'il se soit lui-même berné. Lorsque je pense à tout ce gâchis, Éric avait déjà succombé, je suis pris de la plus grande tristesse. Ils n'avaient pas trente ans.
Suite à mon article sur la disparition de Jacques Thollot où j'évoquais accessoirement l'alcool et les joints, un lecteur se saisit de ce détail qui le choque. Il pense y lire que "les drogues (alcool, joint, etc.?) sont autorisées pour les Artistes." Puce à l'oreille, le A majuscule ressemble d'emblée à une critique du statut prétendument privilégié de cette profession, si peu qu'elle en soit une. Il ajoute : "Le cultivateur, le distilleur, le trafiquant, le marchand d'alcool, les dealers, n'existent que parce que le Client existe: La loi du Marché dans un monde capitaliste. Mon propos n'est pas Politiquement Correct mais c'est la réalité de notre monde. Vieux débat sur la légitimité des drogues pour les artistes car... Ils créent eux. À part cela cela devait être un bon batteur mais on peut battre sans produits non ?" Mes articles prenant déjà énormément de temps à rédiger, j'évite autant que possible de répondre aux commentaires qu'ils suscitent, même si je les lis. Il m'arrive néanmoins de déroger à cette règle, comme ici.

"Bonjour,
je vais essayer de répondre à votre question.

Votre commentaire ignore les raisons qui poussent un individu à se droguer, artiste ou pas. Je ne parle pas de boire un verre de vin ou de fumer un joint de temps en temps. Leur importante consommation avec dépendance physique n'est que le fruit d'une angoisse. La drogue libère de cette angoisse, même si elle en crée de nouvelles, c'est son piège diabolique. Mais en amont il y a un mal-être terrible qui n'a rien à voir avec le plaisir de l'ivresse.

Votre commentaire n'est pas politiquement correct ou incorrect. Il n'est pas aussi politique que vous le croyez, car purement mécaniste. Il ignore totalement les processus psychologiques qui nous animent.

Vous semblez méconnaître aussi bien ce qui fait plonger un individu dans "la drogue" que les raisons qui le poussent à créer des œuvres artistiques. L'art est une des manières de se créer un monde à soi lorsque celui qui nous est imposé est inacceptable. La drogue peut être une manière très perverse d'échapper à ce monde impossible. La délinquance et la folie sont d'autres voies parmi les plus dangereuses pour celles et ceux qui les empruntent. On ne choisit pas forcément. Parfois destruction et construction cohabitent chez le même individu.

Le Marché n'intervient que sur la commercialisation, la prohibition, l'exploitation. Car il est en aval de l'angoisse qui pousse une personne à fuir le monde qu'on tente de nous imposer, et le Marché en fait partie. Chacun trouve sa voie parmi les possibles. Certains courbent l'échine et condamnent ceux qui ne s'y prêtent pas, d'autres se suicident. Certains sombrent, d'autres y font naître la lumière. Certains y trouvent matière à transcender.

On peut être un bon batteur (Jacques Thollot était bien plus que cela) ou un mauvais, que l'on ait recours à des expédients divers ou pas. Ce n'est pas la question. Je n'ai pas écrit que la drogue donnait à Thollot son inspiration... Ni la société qui veut formater chaque individu, dans sa tête et dans son corps ! La résistance qu'on lui oppose mène parfois à la mort, parfois à la vie. La vraie vie. Ailleurs. Les deux sont intimement liées.

Cela répond à votre méconnaissance du processus de création. Les artistes ne sont que des résistants. Il n'y a pas de légitimation de l'usage des drogues, mais un terrain propice à l'asociabilité.

Nous sommes tous et toutes des produits de notre société. Il y a tant de manières de l'accepter ou de la refuser..."

vendredi 3 octobre 2014

Jacques Thollot : le poète a rendu ses baguettes


Jacques Thollot s'est éteint hier, mais sa lumière est restée allumée. Avant d'être un batteur exceptionnel d'une originalité folle il était compositeur et avant d'être compositeur c'était un poète, avant tout un rêveur. S'il était encore en culottes courtes lorsqu'il commença à accompagner Bud Powell, Chet Baker, Art Farmer, René Thomas, Lee Konitz, Guy Lafitte, Donald Byrd, il avait gardé ce plaisir du jeu qui vient de l'enfance. Certains appellent cette musique du jazz, mais la sienne n'avait pas de nom, mélange insolite d'influences de musique classique et contemporaine, de pop, de sons d'ailleurs, musique des sphères qui s'entrechoquent et se laissent caresser.
Au début le père sévère l'accompagnait dans les boîtes. J'avais joué à cinq ans sur les genoux de Sidney Bechet ; l'année suivante à son enterrement, les baguettes de Jacques, qui en avait dix, rendirent hommage à cette légende de la Nouvelle Orléans qui avait illuminé nos jeunes années. Jacques s'affranchit de Kenny Clarke, qui avait été son maître, pour inventer son propre ballet de petit bois. Bernard Vitet l'engagea dans son orchestre avec Gato Barbieri et Jean-François Jenny-Clark. Don Cherry prit la relève.
On le retrouve ensuite avec Eric Dolphy, Barney Wilen, Sonny Sharrock, Joachim Kühn, Alan Silva, Steve Lacy, Pharoah Sanders, Rolf Kühn, Barre Phillips, Michel Portal... Mais c'est sous nom que Jacques Thollot sort ses albums magiques qui échappent aux qualificatifs : Quand le son devient aigü jeter la girafe à la mer en 1971 (disque culte où il joue aussi du piano, de l'orgue et de l'électronique), Watch Devil Go (1975, avec J.F. Jenny-Clark, François Jeanneau...), Resurgence (1977, avec Beb Guérin, Nana Vasconcelos, Siegfried Kessler, Jeanneau...), Cinq Hops (1978, avec Élise Ross, Jeanneau, Michel Grailler, François Couturier, Jean-Paul Céléa, Chris Hayward), A Winter's Tale (1993, avec Tony Hymas et Jenny-Clark), Tenga Niña (1996, une merveille absolue avec Hymas, Henry Lowther, Noël Akchoté, Claude Tchamitchian) et, avec Sam Rivers, Akchoté, Paul Rogers et Hymas, Configuration. Les disques nato l'accompagneront toute la dernière partie de sa vie...
Hélas l'alcool le mine. Il lui arrive d'annuler un concert à la dernière minute. Pourtant derrière ses fûts il continue de faire chanter ses rythmes. En 2002 nous l'avions interrogé sur son Cours du Temps pour le Journal des Allumés. Pendant l'entretien, au demeurant extraordinaire, Jacques se roulait de gros pétards qu'il fumait tout seul. À la fin j'ai tiré une bouffée du dernier et la suite de ma journée est tombée dans un pli du temps. Lui continuait de rêver. Ses images alimentaient la musique qui réfléchissait à son tour des formes, des couleurs, des mots, évocation d'un monde à part, architecture à quatre dimensions où nous étions de petits bonshommes qui courrions après le temps. Hier il a fini par le rattraper.

Photo © Caroline de Bendern, sa compagne pour qui nous avons une pensée tendre ainsi que pour sa fille Marie qui chantait sur Tenga Niña...

jeudi 2 octobre 2014

Areuh, areuh !


Qu'y a-t-il de plus jouissif que de retomber en enfance ? Les variations adultes de la régression ne sont que de sublimes tentatives pour rejoindre les émois d'une époque où nous n'avions besoin d'aucun prétexte ni partenaire pour nous satisfaire. L'objet transitionnel change de forme jusqu'à devenir immatériel. Et l'objet a de hanter nos jours et nos nuits ! Restons prosaïques et revenons à nos moutons en suivant le tintement des grelots...
Bien que le Musée des Arts Décoratifs avance que le hochet est le plus ancien des jouets sonores, on peut imaginer que dans les temps préhistoriques, pendant que les hommes étaient à la chasse et que les femmes dessinaient sur les parois des grottes, les enfants aimaient déjà le bruit qui rassure ! La collection rassemble 37 hochets princiers du XVIIIe et XIXe siècle d’Italie et de France, bijoux en métal argenté, vermeil, corail, os ou ivoire. Les gosses de riches les secouaient et sifflaient pour éloigner les mauvais esprits et appeler la nounou. Ils mordillaient le corail pour soulager la pousse des dents. Mais Jean-Jacques Rousseau en 1762 déjà se révoltait dans Émile ou De l'éducation : « On ne sait plus être simple de rien, pas même autour des enfants. Des grelots d’argent et d’or, du corail, des cristaux à facettes, des hochets à tout prix et de toute espèce : que d’apprêts inutiles et pernicieux ! Rien de tout cela ; point de grelots, point de hochets ; de petites branches d’arbre avec leurs fruits et leurs feuilles, une tête de pavot dans laquelle on entend sonner les graines, un bâton de réglisse que l’enfant peut sucer et mâcher, l’amuseront autant que ces magnifiques colifichets, et n’auront pas l’inconvénient de l’accoutumer au luxe dès sa naissance ». Je n'ai jamais vu de sourires plus radieux que ceux des enfants laotiens s'amusant après des jouets de fortune qu'ils avaient eux-mêmes confectionnés. Adultes, il n'est que Les Maîtres Fous pour s'épanouir ainsi au soleil.
Si dans ma boîte à outils s'amoncellent des petits machins en bois, métal, peau, terre, plastique, je peux toujours faire sonner les rupins avec les clones virtuels de l'Acoustic Toy Museum où les bijoux des Arts Décos côtoient plus de 200 autres petites madeleines échantillonnées. Pourtant rien ne vaut à mes oreilles le son fortuit d'un objet qui ne leur était pas destiné. Je claque les portes, frappe les casseroles, fais siffler les bambous ou écoute simplement le bruit du vent ou de la pluie, la rumeur de la ville et les oiseaux qui me réveillent. Cette petite musique, comme la grande, me rassure. Un jour je ne l'entendrai plus.

mercredi 1 octobre 2014

En retard, en retard...


C'était couru d'avance. J'ai commencé en culottes courtes mon cartable à bout de bras. Arrivé vers 20-25, jamais raté le début d'un cours quitte à partir plus tôt pour passer à la boulangerie. Car en sac, Mistral gagnant, Pez ou quelque autre gâterie qui remplirent ma mâchoire de plombages. Combien de fois ai-je fait le tour d'un pâté de maisons pour ne pas arriver à un rendez-vous avant l'heure ? J'attends que l'aiguille ait dépassé l'instant fatal... Encore deux minutes et je sonne. Sauté dans le bus à Bastille après l'avoir manqué à Saint-Paul. Jusqu'à la voiture dès que j'ai dépassé le coin de la rue au Fort d'Issy le matin de ma réforme. Conduit pied au plancher tant que c'était autorisé. Grillé le joint de culasse sur l'autoroute. Repris mes jambes à mon cou. Sous le feu des snipers le premier jour. Me suis étalé devant des Sarajéviens hilares. Appris à marcher très tard. J'ai couru ainsi jusqu'à ce que l'asthme me rattrape. Fuite en avant pour éviter la faux du temps. Qu'on lui coupe la tête ! Les yeux fermés autour de la table de la salle à manger, quel âge avais-je ? Somnambule d'abord clinique puis poétique. Saute-moutons quantique de temps en temps. Le grand écart. J'ai longtemps été incapable de marcher normalement. Seul, je courais. De quoi avais-je peur ? Être le premier ? Ou le dernier à mourir ? Enfant, déjà conscience qu'il fallait préparer la fin. À vingt ans j'entrevoyais les perspectives. Le chemin serait rude. Apprendre la patience. Préparer le terrain. Je commence à en profiter. Entre temps, courir, penser longtemps, agir vite. Le matin encore, je saute du lit aussitôt les yeux ouverts et je cours travailler. Découvrant les formules magiques pour court-circuiter l'adversité, j'ai semé mes angoisses en chemin. Savoir les reconnaître à l'approche. Réflexes pavloviens. Identifications des démons, parades automatiques, équilibre précaire. Rien n'est jamais joué. Les dés suspendus en l'air. Coup de frein. Arrêt sur image. De l'autre côté du miroir le lapin et la tortue sont coude à coude. Échange de bons procédés. Respirer. L'éloge de la vitesse tient compte de la lenteur. Rétrograder. Cinquième, quatrième, troisième, seconde, première, point mort. Cela finit toujours ainsi. À chacun, chacune de trouver son allure de croisière en jouant des accélérations et des ralentis. J'aime les portes qui claquent, mais tout de même moins que les seuils sans porte. Passer au travers. Abattre les murs s'ils ne sont pas porteurs. Glisser. Filer. Grimper. Sauter. Plonger. Nager. S'allonger. Planer. Léviter. S'évanouir.

mardi 30 septembre 2014

Dumont, Jodorowsky, Wiseman...


Septembre se termine bien. Il fait beau. Et les films me sourient. J'en ai choisi trois, mais j'aurais pu en évoquer quelques autres comme le délicat Tryptique de Robert Lepage et Pedro Pires (2014) sorti seulement au Québec, le provoquant Daddy de Niki de Saint-Phalle et Peter Whitehead (1973) projeté dans le cadre de l'exposition actuelle mais non édité, les sixties filmées en musique par le même Whitehead (Benefit of The Doubt, The Fall, Tonite Let's All Make Love in London, 1965-1969) introuvables en France mais visibles sur le Net, l'intégrale Sidney Lumet vue à la maison (1957-2007), l'étonnant Wolfen de Michael Wadleigh (1981), la somptueuse remasterisation de Lord Jim de Richard Brooks (1963)... J'y reviendrai peut-être, mais les boîtiers s'amoncellent sur le lecteur sans que j'ai le temps de regarder tout ce que je voudrais, car dans le même temps le travail revient et je dois composer quantité de musiques pour l'image... Donc voici trois nouveautés...


J'ai enchaîné les quatre épisodes de la série de Bruno Dumont dans une saine hilarité à laquelle le cinéaste ne m'avait pas habitué. P'tit Quinquin est une comédie policière interprétée par des comédiens amateurs plus loufoques les uns que les autres. Une comparaison abusive pourrait rappeler le meilleur Mocky ou Twin Peaks, mais Dumont réussit à marier une fantaisie débridée à son goût pour les beaux cadrages, paysages féériques du nord de la France, et les échanges de regards à la fois énigmatiques et profonds, réalisant ainsi un long métrage de 3h20 des plus originaux et des plus drôles de ces dernières années. Il aurait d'ailleurs l'intention de continuer dans cette veine comique qui n'empêche jamais d'aborder des sujets critiques malgré l'apparente légèreté de ton. Ce film pourrait également redorer le blason de la comédie dans les festivals qui programment essentiellement des drames sociaux aux sujets bien pensants des plus conventionnels. P'tit Quinquin diffuse de plus une grande tendresse pour tous ces personnages de la "France profonde", laissés pour compte de la fiction traditionnelle, pourtant plus vrais que nature, quitte à froisser les Ch'tis caricaturés par Dany Boon qui n'auront pas compris que la fable n'a rien de local. (Arte TV / DVD & Blu-Ray Blaq out)


Autre film déjanté, La danza de la realidad est le dernier film d'Alejandro Jodorowsky, autobiographie romancée de sa jeunesse, farcie de références psychanalytiques plus surréalistes qu'analytiques, sorte de pont psychédélique entre Fellini et Buñuel. La symbolique mystique de ses films cultes El Topo ou La montagne sacrée laisse la place à une sérénité mordante où le cinéaste chilien octogénaire règle ses comptes avec sa brute stalinienne de père en offrant à ses trois fils de jouer la comédie. La danse de la réalité est une affaire de famille où le fils aîné incarne le père de l'artiste et dont le cadet compose la musique pendant que sa femme fabrique les costumes, le tout filmé dans son village natal. Là encore on s'amuse beaucoup des galipettes de l'illusionniste et des provocations d'un des fondateurs du groupe Panique. (DVD Pathé)


À l'opposé de Dumont et Jodorowky, Frederik Wiseman aborde avec le plus grand sérieux son enquête sur l'université publique de Berkeley, classée troisième au rang mondial pour la qualité de son enseignement, mais en butte à des réductions drastiques de budget opérées par l'État de Californie. Quatre heures documentaires sans commentaire, interview ni musique venue du ciel, c'est dense et intelligent. At Berkeley devrait intéresser tous les étudiants de France et de Navarre, histoire de comparer leur vécu avec les héritiers d'un campus historique qui a connu ses heures de gloire dans les années 60 au moment de la contestation étudiante. Les questions fondamentales sont posées sur l'accès au savoir et l'avenir de la planète aux mains de ses élites. (DVD Blaq out)

lundi 29 septembre 2014

L'étrange fruit des Rosenberg


La photo prise par Lawrence Beitler d'un lynchage à Marion dans l'Indiana le 7 août 1930 est souvent recadrée. Ce ne sont pourtant pas les corps d'Abram Smith et Thomas Shipp qui sont à voir, mais les regards de chaque personnage dans la foule, leurs mines réjouies ou les inquiétudes qui se lisent parfois malgré la grande messe raciste immortalisée par le photographe.

Le cliché inspirera à Abel Meeropol le poème Strange Fruit avant qu'il n'en compose la mélodie. Juif d'origine russe, communiste en butte à la Commission des Activités Anti-Américaines, il signa sous le pseudonyme Lewis Allan. Il écrira plus tard The House I Live In pour Frank Sinatra et Josh White, le livret de l'opéra Le brave soldat Schweik et, pour Peggy Lee, Apples, Peaches and Cherries que Sacha Distel adaptera en Scoubidou ! Strange Fruit est avant tout célèbre pour la sublime interprétation qu'en fit Billie Holiday dès 1939.


Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
Du sang sur les feuilles et du sang aux racines,
Un corps noir se balance dans la brise du Sud,
Étrange fruit qui pend aux peupliers.

Scène pastorale du valeureux Sud,
Les yeux exorbités et la bouche tordue,
Doux et frais parfum du magnolia
Avant l'odeur soudaine de la chair qui brûle !

C'est un fruit que les corbeaux cueillent,
Que la pluie pousse, que le vent aspire,
Que le soleil pourrit, qui tombe des arbres,
Étrange et amère récolte.


Le pseudonyme de Lewis Allan vient des deux enfants morts-nés d'Anne et Abel Meeropol. Ils adopteront les deux fils d'Ethel et Julius Rosenberg après leur condamnation à mort et leur exécution pour "espionnage au profit de l'URSS" en 1953. Michael et Robert deviendront professeurs d'université aux États Unis et n'auront de cesse de chercher à prouver l'innocence de leurs géniteurs. Si leur père passa tout de même des renseignements de peu d'importance aux Soviétiques, leur mère n'y était probablement pour rien. Le lien entre l'auteur du magnifique pamphlet contre la brutalité du racisme et l'absurdité du maccarthisme éclaire la résistance que les communistes entretinrent en Europe et en Amérique contre l'injustice et les inégalités.

En cette période où les amalgames sont entretenus par le pouvoir il faut apprendre à se méfier des stigmatisations communautaires qui ne profitent qu'à ceux qui nous exploitent.

vendredi 26 septembre 2014

Scott Walker + Sunn 0))) = Soused


Scott Walker est un des rares artistes dont j'attends les albums avec la fébrilité qui m'animait adolescent. Plus de Zappa ni de Beefheart pour nous surprendre, la plupart des rockers tapent le carton en maison de retraite, les jazzmen ont troqué le mordant des années free pour un consensus bien comme il faut, on s'inquiète pour la santé des derniers chanteurs à texte, les politiques à court terme des majors ne permettent plus de révéler aucun courant véritablement nouveau... Côté élitaire la plupart des compositeurs contemporains ne livrent que des clônes bien policés ou de pâles reproductions des chefs d'œuvre passés. Le public se repaît d'un énième revival, manne providentielle du coffre au trésor de l'humanité. Heureusement de nouveaux musiciens s'interrogent et par ci par là se réveillent des talents inattendus, malgré le silence bruyant des médias. L'envie d'être étonné est si forte que l'on en arrive à ne plus rien écouter que le bruit de la ville ou de la nature. Alors lorsque l'on apprend que Scott Walker sort un album avec le groupe de drône métal Sunn 0))) on plonge direct sur l'ovni qui fera grincer les oreilles formatées par les radios privées, les compressions du mp3, le flux ininterrompu des baladeurs et les sacro-saintes habitudes.
Cinq pièces, cinquante minutes, Soused (qui sortira le 21 octobre sur 4AD) n'est pas aussi surprenant que le furent Tilt et The Drift en 1997 et 2006, renaissance expérimentale d'un chanteur de pop anglais passé par Brel et qui réussit à fondre un alliage métallique composé de crooning monotone, de magma électro-symphonique et d'enclumes rythmiques sur des textes intellos. Si en 2012 Bisch Bosch était électronique, les guitares de Sunn 0))) électrisent ce nouvel opus. Coups de fouet de Brando, cargo de Herod 2014, vrombissements de Bull, mécanique ferroviaire de Fetish, cliquetis régressifs de Lullaby, la plongée dans le rock est vivifiante. Les guitares des Américains Greg Anderson et Stephen O'Maley (tous deux également au Moog) et du Hollandais Tos Nieuwenhuizen (du groupe Beaver) soutiennent et ponctuent le chant de Walker venu avec l'orchestrateur Mark Warman et du producteur Peter Walsh qui étaient déjà de ses précédents voyages.


Stephen O'Malley a signé la pochette avec le photographe Gast Bouschet. Le superbe extrait vidéo illustre d'ailleurs parfaitement le métal fondu de la rencontre. Les deux entités sont peut-être trop évidemment compatibles. Ni le chanteur au romantisme exacerbé ni les guitaristes de doom dark n'entraînent les autres sur des terrains par eux inexplorés. La dialectique présente dans The Drift, chef d'œuvre absolu de Scott Walker, est noyée dans l'entente cordiale. Même si je plane à cent mètres sous terre, finalement en manque d'imprévu, je me tourne vers des collaborations de Walker moins évidentes avec Ute Lemper (Punishing Kiss et Lullaby By-By-By) et Leos Carax (B.O. du film Pola X) ou plus anciennes avec James Bond (Only MySelf To Blame pour le film The World is Not Enough), Nick Cave (cover de I Threw It All Away de Bob Dylan pour le film To Have and to Hold), Goran Bregovic (Man From Reno), toutes aussi remarquables.

jeudi 25 septembre 2014

Utile


Dans tout ce que je fabrique j'aime être utile. Utile aux projets dont je ne suis qu'un maillon, fut-il celui d'organisateur, contributeur essentiel ou cinquième roue du carrosse. Utile si mes amis me sollicitent comme j'apprécie qu'ils le fassent à mon égard. Utile même si les machines que je construis ne servent souvent à rien d'autre qu'à rendre la vie plus agréable ou d'y tendre. Utile comme la chanson qu'Étienne Roda-Gil avait écrite pour Julien Clerc.
Pas d'état d'âme lorsque je dois composer de la musique appliquée à un projet qui n'a rien à voir avec mes aspirations si je peux arranger les choses en apportant ma complémentarité. J'ai le même plaisir à créer des œuvres personnelles ou à faire la vaisselle pour de l'alimentaire. La résistance des matériaux et les complications humaines peuvent arriver de n'importe quel côté, sauf que les miennes sont moins prévisibles que les lubies de certains clients dont le goût est l'unique critère et son énoncé quasi abstrait. J'ai eu récemment à comprendre ce que signifiaient l'électronique botanique, le punchy sans basses ni batterie, la musique qui fait sourire et d'autres demandes que j'aurais préférées plus précises ! Il est compliqué d'expliquer à huit décideurs qu'ils ne pourront jamais faire l'unanimité sur une musique. On finit toujours par s'en sortir avec le risque qu'Étienne Auger avait formulé ainsi : "Au début on donne le meilleur de soi-même et au final on a le pire des autres."
Quel que soit le résultat je suis toujours heureux d'avoir trouvé la solution qui convienne, qu'elle soit appropriée au projet ou à la demande fantasmatique de mes interlocuteurs. Le participe passé est de rigueur, car l'on passe parfois par des moments de découragement qui vous laisseraient penser que l'on ne connaît rien à son affaire ! On est fragiles, n'est-ce pas ?

mercredi 24 septembre 2014

Shirley Clarke, réalisatrice majeure de l'avant-garde


La réalisatrice Shirley Clarke est une figure majeure du cinéma d'avant-garde américain. Deux de ses films principaux ressortent aujourd'hui en DVD, remasterisés par Milestone et publiés en France par Potemkine.
Unité de temps, unité de lieu, The Connection fut en 1959 le premier succès du Living Theater avant que Shirley Clarke s'empare de la pièce de Jack Gelber pour réaliser deux ans plus tard le faux documentaire d'un cinéaste imaginaire qui entre de temps en temps dans le cadre. Les comédiens s'adressent souvent à la caméra pour jouer leur rôle de junkies en manque attendant leur dealer. La mise en scène et leur jeu un peu théâtral, la plupart étaient présents dans la version originale, confèrent à ce concentré de vie new-yorkaise branchée et sordide la distance de la fiction. Quatre d'entre eux accompagnent l'action en jouant en direct des morceaux hard bop, le jazz étant à l'époque souvent associé à l'héroïne. Le compositeur Freddie Redd est au piano, Jackie McLean au sax alto, Michael Mattos à la basse et Larry Ritchie à la batterie. The Connection est probablement un des films les plus jazz de l'histoire du cinéma. Tourné sur vingt ans, le dernier film de Shirley Clarke sorti en 1985 sera d'ailleurs Ornette Coleman: Made in America.
Troisième d'une sorte de trilogie dont le second est The Cool World (musique originale composée par Mal Waldron et interprétée par le Dizzy Gillespie Quintet en 1963), Portrait of Jason doit beaucoup à la personnalité d'Aaron Payne dit Jason Holliday, artiste de cabaret noir et prostitué gay particulièrement extraverti. Filmé durant une nuit de décembre 1966 dans le salon de la suite du Chelsea Hotel de Shirley Clarke, le documentaire souligne cette fois encore la mécanique du tournage. La présence hors-champ de la réalisatrice et de Carl Lee (le dealer de The Connection) est explicite, contrariant le concept de cinéma-vérité auquel on l'associe abusivement et dont le sens est absurde car le cinématographe s'affranchit du réel dès que "ça tourne". Au montage la réalisatrice comprendra qu'elle doit conserver la présence de l'équipe et les aléas du tournage. Au travers du long monologue autobiographique qu'il met lui-même en scène Jason, ivre, raconte sa vie en faisant son numéro, opportuniste décidé à s'intégrer d'une manière ou d'une autre à la société blanche de son époque. L'essence-même de la fiction et du documentaire se révèlent à l'écran dans une confrontation de fantasmes et de mensonges où la réalité quotidienne émerge sous ses appâts les plus crus.
Les deux DVD sont accompagnés de divers bonus : photos de tournage, interview de Shirley Clarke de 1956 et trois courts métrages chorégraphiques : Bullfight (1955), Buttefly (1967), Trans (1978, sur une musique de Morton Subotnick).
On peut regretter que Rome is Burning, le Cinéastes de notre temps enregistré à Paris en janvier 1968 avec Shirley Clarke et réalisé par Noël Burch et André S. Labarthe n'ait pas été réédité alors qu'une VHS était sortie en 1996. Filmés avec la perche dans le champ (l'esprit était là !), figuraient autour d'elle Burch, Rivette, Jen-Jacques Lebel et Yoko Ono allongés dans des coussins profonds...

mardi 23 septembre 2014

Appelants vivants


"The present-day composer refuses to die." Sur nombre de ses premiers albums Frank Zappa recopiait la citation d'Edgard Varèse : le compositeur d'aujourd'hui refuse de mourir. Si le grand public est particulièrement en retard dans le domaine de la musique n'en est-il pas ainsi de tous les artistes extra-ordinaires, voire de tous les penseurs critiques que l'on taxe d'utopie ?
L'avant-garde a fait long feu pour ne pas avoir été suivie par le gros des troupes. Pire, elle fait figure d'arrière-garde, sorte de marginalité ringarde aux yeux des canons du marché. La récupération n'est plus d'ordre esthétique ou même politique, car elle n'obéit plus qu'aux règles du profit à court terme. Nous faisons alors du sur-place lorsque nous ne régressons pas.
Heureusement la vie obéit à des cycles, up and down, les oscillations alternent creux et bosses autour de l'axe des abscisses. Les mauvaises nouvelles suivent les bonnes et réciproquement. Tant que l'on ne casse pas irrémédiablement la machine, tous les espoirs sont permis. Dans la mesure de nos possibilités, question d'échelle, il suffit de réduire la durée des abysses au minimum et de transformer les pics en hauts plateaux ! Les nouvelles les plus alarmantes n'augurent pas forcément d'extinction, mais certainement de mutations.
Si dans le domaine de l'art on peut toujours promouvoir la persévérance, la confusion politique entretenue par les puissances financières risque d'accoucher d'évènements autrement plus douloureux. À la solidarité, seule réponse salvatrice de toute crise quelle qu'elle soit, s'oppose un chacun-pour-soi suicidaire qui pourrait aboutir à des choix criminels. Nous sommes hélas plus proches d'une guerre que d'une révolution. L'occident a appris à aller les faire ailleurs en ne faisant subir à ses populations que des effets de bords. De plus cela fait marcher l'industrie d'armement dont la France profite hypocritement tout en critiquant ceux qui y ont recours. Dans le cadre de nos frontières les partis se déchirent, l'arrivisme ayant évacué toute morale politique. Au delà de ces clivages nous sommes en face d'un véritable problème de société. Les mauvais exemples de nos dirigeants ne nous laissent comme échappatoire que les rapports de proximité et la nécessité de former des hommes nouveaux et des femmes enfin qui redonnent du sens à ce qui fut coutume d'appeler la démocratie. Ne faudrait-il pas remplacer celle que Roland Gori qualifie d'autoritaire par une démocratie directe ? L'électoralisme a eu raison du système représentatif avec une classe de professionnels coupés des réalités quotidiennes. Nombreux continuent de prôner le vote utile alors que cela fait quarante ans que je l'ai pratiqué pour en arriver où ? Une chute progressive qui ne propose plus qu'une alternative entre la droite et l'extrême-droite ? Le cynisme serait notre seule échappatoire ? Comme si la résistance était l'apanage des rêveurs !
Ce petit article ne souhaite entretenir aucune confusion en comparant le monde l'art et celui de la politique, même si les processus entropiques et les possibilités d'y échapper procèdent des mêmes intentions et des mêmes ressorts dramatiques et stratégiques ! Suivant cette logique, dans mes conférences j'ai l'habitude de comparer la cellule familiale au monde de l'entreprise. Les solutions ne peuvent être que franches. Remplissons de propositions aussi diverses qu'inventives les oreilles du public au lieu de lui farcir la tête avec des modèles formatés quasi identiques, interdisons la professionnalisation du politique en ayant recours au tirage au sort, instaurons le revenu de base, faisons le procès de la finance en abrogeant les intérêts de la dette, soutenons les nations en difficulté sans leur piquer pour autant leurs minerais, réduisons nos dépenses et nos appétits de vitesse, arrêtons de presser le citron de la planète avant qu'il n'y ait plus de jus, rendons aux femmes leur pouvoir, remettons de la poésie dans tous les secteurs, apprenons à vivre au lieu de nous résigner à mourir...