Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

vendredi 17 avril 2015

Charade


Après avoir longuement surveillé la mésange, le geai finit par comprendre (à) quelle image le miroir renvoie. Plutôt qu'imiter les sauts de zébulon du petit passereau le geai agite ses ailes en se regardant du coin de l'œil. Ses mimiques schizophréniques renversent la célèbre scène de Duck Soup où Pinky (Harpo Marx) qui a cassé le miroir singe les gestes de Firefly (Groucho Marx) dont il a pris l'apparence, gag inventé par Max Linder douze ans plus tôt en 1922 pour Sept ans de malheur. Superstitions et maladresses peuvent accoucher de merveilleux scénarios ! Ici le geai se dédouble, son reflet prenant son indépendance pour jouer d'un effet de distanciation que B.B. aurait adoré.


Le geai résonne en moi comme un suffixe, rime riche que mon père avait noté dans sa charade nominale : "Mon premier est un apéritif, mon second est un oiseau et mon tout est un homme délicieux". Mon souvenir avait laissé la marque d'un "oiseau des cieux", pléonasme que j'attribue seulement à la démarcation grivoise du terme "petit oiseau" auquel mon père avait donné des ailes. Le qualificatif délicieux rend mon interprétation d'autant plus crédible. Pendant ce temps le geai des chênes se déchaîne en battant des ailes sur ses échasses.

jeudi 16 avril 2015

À plat


Erreur de perspective. L'homme porte les branches, l'arbre une perruque. L'image se lit comme un oracle. Quelle précision ! Je dors debout. Dans la boîte : le miaulement d'un gros chat, une aspiration, l'ampoule flash d'un appareil argentique, toute une jungle, des percussions, un orchestre, une guitare préparée avec des grains de riz et la clarinette d'Antonin. Autant de notes, autant de phrases à découper ensuite. Pour la seconde vinaigrette j'ai mélangé de l'huile d'olive, de l'huile de sésame, du vinaigre turc à l'ail, de la moutarde, de la pâte de curry, du poivre de Tasmanie. Après cinq heures de cuisson les souris fondaient dans la bouche. Terminus au mastica.

mercredi 15 avril 2015

Hors Cadre[s]


Découverte de la revue Hors Cadre(s), observatoire de l'album et des littératures graphiques, qui en est déjà à son seizième numéro, consacré à La création et le numérique. Mise en page aérée, articles de fond sous des angles d'approche variés, enquêtes sérieuses, la publication destinée à la littérature jeunesse, rare lieu où la création littéraire et graphique s'épanouit encore, donne envie de retourner voir les précédents numéros. Sur le site Internet chacun reproduit son sommaire et les 48 pages que l'on peut feuilleter au format swf, mais la lecture de l'objet original reste indispensable à moins d'être radin au point de se crever les yeux et d'attraper la migraine en tentant de décrypter ce généreux avant-goût (L'Atelier du Poisson Soluble, 11€ le n° ou abonnement).


Ce n'est pas un hasard si je suis tombé sur cette belle revue, mais tout simplement parce que j'y suis cité plusieurs fois ainsi que certaines œuvres auxquelles j'ai participé. Ainsi Séverine Lebrun (Ceci n'est pas un livre - À la découverte des acteurs d'un nouveau monde) m'interroge sur le design sonore en s'appuyant sur Boum, roman graphique et sonore conçu avec l'illustrateur Mikaël Cixous et à paraître début mai chez Les Inéditeurs, et Marianne Berissi (On peut faire défiler le texte ?) évoque mon roman augmenté USA 1968 deux enfants réalisé avec la même équipe qui comprend également Sonia Cruchon et Mathias Franck. Et Yann Fastier de rappeler les antécédents du CD-Rom Alphabet créé avec Murielle Lefèvre et Frédéric Durieu à partir des illustrations de Květa Pacovská ; car ce fut bien l'âge d'or de la création numérique, avec des budgets considérables en regard de ce qui se pratique aujourd'hui et donc la possibilité de se plonger dans une recherche inventive encore inégalée, même par les superbes œuvres que l'équipe de Hors Cadre(s) recadre au fil des pages.


Dans son édito Sophie Van der Linden s'étonne que les créateurs insistent systématiquement que "l'ordinateur n'est qu'un outil". À chaque nouvelle révolution technologique il a pourtant fallu rappeler que les nouveaux instruments ne chassent pas forcément les anciens, mais qu'ils les complètent, offrant de réaliser des créations jusqu'ici seulement rêvées. À chaque support correspond des œuvres particulières et chaque œuvre doit trouver le support qui lui est le mieux adapté. Il aura ainsi fallu l'invention de la peinture en tube pour que les impressionnistes puissent glisser les couleurs dans leur poche et aillent peindre sur nature. De même la création numérique offre les ressources de l'interactivité, du partage entre lecteurs, des lumières inédites, des animations ou, en ce qui me concerne, la joie d'utiliser le son de mille manières inventives et complémentaires, loin des illustrations redondantes que tant de médias audiovisuels ont banalisé à force de rentabilisation, de marketing "ciblé", d'inculture et de perte de mémoire. Associer par exemple du son "hors cadre" aux images élargit l'espace en laissant deviner ce que l'on ne voit pas, et ses évocations laissent vagabonder l'imagination comme aucun autre artifice.

mardi 14 avril 2015

Deux poids, deux mesures


À huit heures du matin à Bobigny deux cents personnes font déjà la queue, certains pour réclamer huit euros dix sept septimes qui leur permettront peut-être de boucler le mois. Sur la porte une affiche menace : "Frauder c'est voler. Celui qui fraude sera sanctionné. Frauder c'est porter atteinte à la solidarité nationale. L'État et la Sécurité Sociale intensifient leurs actions et renforcent les sanctions encourues par les fraudeurs. La fraude on a tous à y perdre."
L'affiche ne serait-elle pas plus à sa place devant une banque ? Tandis que la queue s'allonge à Bobigny, d'autres placent leurs millions dans des paradis fiscaux et s'offrent les services d'un conseiller fiscal pour ne payer aucun impôt. 60 à 80 milliards échappent ainsi à l'État Français. La fraude fiscale pratiquée par les riches équivaut à plus de 2000 milliards pour l'ensemble de la Communauté européenne. Ils jouent sur les vides juridiques de la loi, placent leur argent à l'étranger, trichent sur leurs déclarations, etc. Et le secret règne.
Regardez la famille Mulliez : la première fortune de France, possédant Auchan, Décathlon, Leroy Merlin, Flunch, Norauto, Kiabi, Kiloutou, etc. appartient à 650 cousins, employant 500 000 salariés dans 8 000 magasins dans le monde, soit 80 milliards d'euros de chiffre d'affaires. "Chaque année, en France, 10% des dépenses courantes et d’équipement de l’ensemble des foyers atterrissent dans les caisses d’une même famille." Avec leur défiscalisation l'Irlande, les Pays Bas, le Luxembourg sont dans le collimateur, mais sur toute la planète c'est la même histoire. Une poignée de cyniques se sont accaparés toutes les richesses et ils ne lâcheront rien. C'est eux qui ne lâcheront rien. Jusqu'où iront-ils ? Seule la famine accouche sûrement de révolutions. Elle est à nos portes. Au Portugal on meurt dans les rues de certains quartiers. Faudra-t-il couper des têtes devant tant d'arrogance et d'injustice ? Les capitalistes d'aujourd'hui ne sont plus seulement coupables de crimes contre l'humanité, ils mettent en péril la planète toute entière.
L'État français qui valide les paradis fiscaux et le secret bancaire est complice des financiers qui dictent leur loi et gouvernent de fait. Ces puissants ruinent la planète en créant un désastre écologique, pensant probablement y échapper, mais comment ? Leur nouvelle station galactique est plus loin qu'ils l'imaginent. Leurs enfants pâtiront tout autant de la catastrophe annoncée (je suis en train de lire Tout peut changer de Naomi Klein). C'est une sorte de perversion narcissique à l'échelle de la planète. Et les pauvres de voter pour leurs bourreaux par l'entremise de politiciens corrompus sous couvert de "démocratie" ! La misère et l'absence de réflexion politique poussent les plus démunis vers la haine de l'autre, droit dans les bras de la réaction qui incarne alors une contestation identifiée du système.
Comment peut-on accepter que ce sont ceux qui font la queue toute la journée pour trois francs six sous à la Caisse d'Assurance Maladie que l'on taxe de fraudeurs ?

Photo © Christophe Biet

lundi 13 avril 2015

Rap News en direct de l'EuroDivision


Le nouvel épisode des Rap News présenté par The Juice Media est consacré ce mois-ci à l'austérité qui sévit en Europe. Ils taillent un short à Angela Merkel et Christine Lagarde avec le soutien de Slavoj Žižek ! Au concours de l'EuroDivision la Grèce, l'Espagne et l'Irlande semblent bien placées. Les Australiens Giordano Nanni et Hugo Farrant émettent depuis leur home studio situé dans une arrière-cour de la banlieue de Melbourne avec toujours le même entrain.


N'oubliez pas de cliquer sur les sous-titres parce que ça va vite et si cela vous a plu regardez les épisodes précédents ! De temps en temps un véritable témoin, tels Julian Assange, Noam Chomsky, Kristinn Hrafnsson, Sage Francis, Abby Martin, Norman Finkelstein, participe "sérieusement" à l'émission...

vendredi 10 avril 2015

Les mots de Musseau et les mets de Caron


Michel Musseau pèse ses maux en nous renvoyant aux nôtres. Avec ses allures de clown triste le compositeur se prête à l'exercice de la chanson en s'accompagnant seul au piano. Chaque mot est à sa place comme dans une valise cent fois ouverte et refermée. Entre ses mains les riens du tout deviennent des vérités universelles. Les accords restent souvent suspendus comme si aucune résolution ne pouvait être prise sans que le clavier se cabre. Les aphorismes servant d'introductions sont déjà des courts métrages où l'absurde frise le bon sens. Chaque chanson, française comme le béret de Brunius dans L'affaire est dans le sac de Pierre et Jacques Prévert, met en voix une historiette métaphysique où l'humour révèle "la difficulté d'être" avec une tendresse exceptionnelle.


Seconde partie de la soirée. Sous une fausse insouciance c'est bien la tendresse qui domine dans le tour de chant d'Élise Caron accompagnée par le pianiste Denis Chouillet. Le mélo dit que l'amour ne peut être que spirituel, entendre l'intelligence du cœur. "Et mon cul c'est du Poulenc ?" avais-je écrit à la sublime divette en 1996 pour signifier l'enfance de l'art et du cochon. À l'écoute de son merveilleux récital j'ajouterais aujourd'hui les facéties de Jean Constantin, les mélodies de Michel Legrand ou l'influence toute contemporaine qu'Élise Caron semble avoir eu sur Camille. Autant de réminiscences déplacées qui nous embarquent pour un nouveau voyage orphique où il est dangereux de se retourner. Denis Chouillet, compagnon de scène depuis le début des années 90, sautille d'une main sur l'autre entre piano et électrique tandis que la chanteuse passe du clavier à la guitare. Le public en redemande. Au fond du Triton, des amoureux se roulent des pelles. C'est bon signe.

Deux autres représentations ce soir et demain samedi à 21h au Triton, Les Lilas.

jeudi 9 avril 2015

La nuit Scat était gris, mais le jour aussi, était gris


En épluchant les annonces de chatons à donner je suis tombé sur une fratrie de chartreux gris souris à croquer. Pas question d'acheter un animal évidemment. Nous souhaitons adopter un petit de deux ou trois mois élevé sous la mère, espérant éviter ainsi les conséquences des traumatismes des pauvres bestioles abandonnées. C'est aussi une question de coup de foudre car l'aventure commune peut durer vingt ans (si je tiens le coup jusque là !). Il est donc indispensable de voir les chatons avant de nous décider. Nous connaissions ainsi les pédigrées de chats de gouttières de Lupin, Scat, Snow et Scotch pour avoir rencontré leurs mamans.
Les donateurs hypothétiques des chartreux répondirent par une série de questions: "Êtes vous éleveur ? Où vous situez vous ? Êtes-vous sûr que votre temps et votre revenu vous permettent de bien prendre soin de nos chatons ? Surtout ne pas les vendre." Suivies de conditions : "Me permettre de visiter les chatons disons deux fois par an, me donner les nouvelles des chatons avec les photos aussi, leur donner tout l'amour dont ils auront besoin, prendre bien soin d'eux, il faudra que les bébés restent avec vous toute leur vie." Enfin la description des caractères de chacun donnait envie d'adopter aussitôt les deux. Je répondis comme il se doit à chaque question avant de m'apercevoir que les chatons ne vivaient pas à Paris comme stipulé sur l'annonce, mais à Londres ! Il fallait donc aller les chercher ou payer les frais de transport de 200 € par chaton par une agence spécialisée dans la livraison animalière. J'avoue avoir fait machine arrière alors que nous aurions pu passer le week-end en Angleterre (pour moins de 400€!) et ramener la marmaille avec nous dans l'EuroStar, mais les formalités douanières se sont un peu durcies depuis peu...
La photo des chartreux m'a évidemment fait penser à Scat, mort à quatre ans, empoisonné par un voisin maladroit ou mal intentionné. Guy Le Querrec l'a immortalisé sur un fameux cliché paru dans son recueil Jazz, un petit format italien de 400 pages où notre héros m'épaulait au Theremin pendant que Bernard Vitet jouait du cornet dans le jardin de Clamart (Federico Motta Editore, 2001). Sa photo est également parue quatre ans plus tard dans Le Chronatoscaphe, album exceptionnel commémorant le 25e anniversaire du label nato (3 CD, illustré par une douzaine de dessinateurs de BD et une soixantaine de photos de Le Querrec, avec des textes d'une vingtaine de journalistes) ; j'en avais écrit et composé les 53 intermèdes sonores avec la participation des comédiens Nathalie Richard et Laurent Poitrenaux à la demande de son producteur Jean Rochard, grand serviteur de la gente féline...

mercredi 8 avril 2015

Tofu, Têt et rillettes


Hier pré-jury Design Sonore à l'École des Beaux-Arts du Mans avec Sacha Gattino et Ludovic Germain. Deux projets vraiment formidables, un autre sympa. En rentrant je ne pouvais faire autrement que de rapporter un pot de rillettes de Conneré, mais cela ne suffisait pas pour remplir le réfrigérateur vide depuis six semaines. Halte à Belleville chez Super Tofu pour deux bols de tofu nao à emporter et des brioches à la pâte de riz (je ne me souviens plus comment cela s'appelle : enveloppées dans un petit sachet transparent elles sont plus petites que les paotze) et Paris Store pour de délicieux rouleaux (Tet) et des pyramides (Ù tè) de riz gluant au porc enveloppés dans des feuilles de bananier et fabriqués par les Trois Frères. Dans mon panier j'ai ajouté un chou chinois, de longues aubergines violet clair, des petites aubergines rondes et vertes, des eddoes ou malangas (sorte de taro poilu), des pousses de petits pois, du poivre vert et du curcuma frais. On y trouve aussi quelques produits indiens et japonais. J'ai du mal à résister devant une nouvelle sorte de piment. De même que je n'accepte de travail à l'étranger que s'il y a autant de jours de tourisme que de boulot, je ne peux imaginer faire un saut en province ou dans le quartier d'une communauté sans rapporter quelque spécialité culinaire...

mardi 7 avril 2015

Kronos Quartet : Tundra Songs


L'insatiable curiosité du Kronos Quartet le mène cette fois dans le Grand Nord. Tundra Songs, publié par Centrediscs, le label du Centre de Musique Canadienne, est l'un de leurs albums les plus originaux. Composé entièrement par le jeune Canadien Derek Charke, il pose quantité de questions qui font souvent défaut à la musique contemporaine comme son ancrage dans les musiques populaires de la planète, son immersion dans les sons du monde, son rapport à la voix et à la narration, sa générosité lyrique, l'improvisation...
La chanteuse inuk (singulier de inuït !) Tanya Tagaq, révélée par le Medúlla de Björk, montre la voie aux cordes qui imitent à leur tour les jeux du Katajjak, en faisant faire des cercles aux archets qui les attaquent verticalement ou les pressent jusqu'au grincement. "Pour accroître les effets, on peut utiliser des mini-pinces à linge. On les place près du chevalet et sur les cordes. De la même façon, les notes d’un piano préparé (des vis sont insérées entre les cordes) émettent un son différent, plus rocailleux. Les mouvements circulaires de l’archet possèdent de manière inhérente un temps fort et un temps faible, l’accent étant donné non par la tête mais par le talon de l’archet. Le temps fort sera soit ferme, soit délicat ; cela dépend si le mouvement circulaire va dans le sens des aiguilles d’une montre ou dans le sens contraire des aiguilles. Le mouvement vertical de l’archet donne un son plus léger mais le rapport temps fort - temps faible demeure." Les nouvelles techniques croisent les pratiques ancestrales.
Dans Cercle du Nord III Charke fait fondre ses field recordings dans les sons du quatuor : la nature avec les oiseaux, les aboiements des chiens et glissements des traîneaux, les pas sur la neige, le vent, mais aussi la vie moderne avec le vrombissement des motoneiges, les camions sur les routes glacées et le bourdonnement omniprésent de la centrale électrique d’Inuvik. Le compositeur cherche à refléter la modernité de ce paysage social en mutation, quitte à ajouter un son de synthétiseur, mais toujours avec la subtilité de son analyse. Pourquoi les musiciens résistent-ils à considérer tous les sons sur un plan d'égalité ? La musique est-elle autre chose que l'organisation des bruits, des évocations qu'ils suscitent, sans hiérarchie, un pont dressé entre nature et culture ? Dès les années 60 je mêlais les bruits du quotidien ou certains sons exotiques aux instruments traditionnels et électroniques, cherchant à fabriquer des univers mentaux ou à recréer des espaces imaginaires que seul le son fait naître. L'infini.
Pour les Tundra Songs Charke enregistre les crevettes, les krills, les phoques avec un hydrophone. La glace craque. On pense au travail de Chris Watson. Les corbeaux fondent sur la viande. Il fabrique un capteur de bourdonnements constitué d’une boîte en plastique avec un trou pour le microphone, puis y introduit un moustique pour l'enregistrer ! Chacun des mouvements explore un monde sonore précis : la glace (hiver), l'eau (printemps), une histoire contée par Laakkuluk Williamson Bathory de Iqaluit au Nunavut (été), les hurlements des chiens de traîneau (automne), le croassement des corbeaux (hiver).
Sous les archets du Kronos se dessine l'histoire du Groenland, un voyage dans le temps qui ne néglige ni le passé ni le futur, une épopée des grands espaces où le jeu est une des clefs de l'énigme.

lundi 6 avril 2015

La Ciotat 2015


Retour. Déjà. La Ciotat se transforme. D'un côté une superbe médiathèque et la rénovation de l'Eden (salle historique où les Frères Lumière projetèrent pour la première fois un film en public), toutes deux avec des programmations exemplaires. De l'autre des constructions immondes pullulent, l'acculturation se sent partout depuis que la droite a repris la ville. Le dimanche, le marché du port est devenu un traquenard pour touristes et gogos locaux adeptes de la junk universelle. Il faut se frayer un chemin pour trouver d'authentiques petits commerçants ciotadens. Nous achetons de jolis poissons frais de la veille ou du matin-même. Et puis il y a la mer. Immense. Calme. Qui bêle doucement. En surface elle semble immuable. J'ai mis ma capuche et mes lunettes noires. Le Mistral glace les os. Le soleil les réchauffe.
Retrouvé Nicolas pas vu depuis deux ans. Il revenait tout juste d'un périple qui l'avait mené de New York à Hanoï en passant par Barcelone, Bogota, Alexandrie, l'Inde du Sud, Séoul et Pékin. Je suis impatient de découvrir Agora(s), son projet pharaonique autour de grands espaces urbains qui prendra forme à Marseille à l'automne, “anthropologie poétique entre esthétique des foules et chorégraphie documentaire”.


Jean-Claude libère les canetons de la dernière couvée après avoir raccourci les plumes d'une de leurs ailes pour qu'ils ne s'envolent pas. Il cueille les herbes sauvages du jardin pour composer une salade colorée (lilas d'Espagne, crannié, cardelle, engraisse pouarc, doucette, roquette blanche, jeunes feuilles de blettes sauvages, coquelicot, pissenlit avec ses fleurs jaunes, fleurs de bourrache violettes, pétales de rose...) que nous agrémentons d'une sauce épaisse dont il a le secret (aïoli, moutarde, coulis de tomate, pignons de pin et noix de cajou pilés, miel, vinaigre balsamique, huile d'olive, piment, ail des ours, sauge...). Maurice a apporté les oursins et les poulpes qu'il a pêchés et des asperges sauvages pour l'omelette. Et puis Glacier du Roi à Marseille. Colline de sable à St Cyr...
Mais déjà le train entre en gare...

vendredi 3 avril 2015

Les mille yeux du Dr Mabuse


Tandis que nous nous promenons dans le quartier du Panier à Marseille Simon pointe les caméras dissimulées sous le globe en verre fumé accrochées au coin des rues. Big Brother is Watching You. La CIA nous écoute. Coucou c'est nous ! Après le cambriolage chez Elsa la police scientifique prend l'empreinte de mes paumes parce que les voleurs en ont laissé "une belle" sur la vitre brisée. J'ignore qui me renifle, mais je ne me sens pas bien. Il n'y a rien de rassurant dans Les mille yeux du Dr Mabuse. Et The Peeping Tom rend malade son propre fils au point d'en faire un criminel. Les home movies révèlent parfois des monstres, Capturing The Friedmans. Pensons-nous vraiment éviter les angles morts ?


Pendant que nous avons le nez en l'air constatons que les étages les plus élevés ont une hauteur parfois deux fois moindre que les rez-de-chaussée. La différence de classes s'exerçait progressivement sur les quatre niveaux. Le dernier étage est souvent minuscule, offrant une terrasse réduisant d'autant la profondeur. Je me souviens qu'à Phnom Penh les rez-de-chaussée sont recherchés, confortables, voire luxueux, et plus on monte vers le ciel plus les conditions de vie se détériorent. Tout en haut des familles vivent sur un chantier ou dans une sorte de bidon-ville.


Comme partout l'ancien trouve de nouveaux amateurs. À proximité du Vieux Port le quartier populaire du Panier avec ses ruelles pittoresques et escarpées se boboïse. Les concept-stores et les brocanteurs remplacent les petits commerces de jadis. Heureusement les enfants continuent à faire les singes tandis que les touristes mitraillent. Ce sera bientôt Montmartre, un Disneyland poulbot transformant la vie de ce quartier populaire livré aux piétons. Nous n'échappons pas à la règle.


La roue tourne. Mais le Mistral empêche les âmes de s'élever. Il souffle. Comme Le K de Buzzati. Rien ne sert de faire des rondes, les soupirs marquent le tempo. Dans le ciel bleu la lune pleine qui rend fou est translucide comme un œil vitreux...

jeudi 2 avril 2015

Avez-vous des hippopotames ?


Dans le TGV pour Marseille des gamins sud-africains de la chorale gospel du collège et lycée Mitchell House me posent trois questions : "avez-vous des malls ? Y a-t-il des coupures d'électricité ? Est-ce qu'il y a des hippopotames ?" Les malls sont des supermarchés géants à l'Américaine, les coupures électriques seraient dues aux grèves de mineurs (!), la même question animalière portait sur les grizzlis ! De toute manière il n'y a plus d'hippopotames en France depuis que nous avons soigneusement planté à intervalles réguliers des piquets rouges et des piquets bleus le long des nationales. Si l'on me fait remarquer que nous n'avons aucun hippo dans notre pays, je répondrais, comme mon père me le racontait pour les éléphants, que c'est la preuve que le dispositif est efficace. En repensant à mes voyages en Afrique du Sud pre et post Mandela, je constate à quel point les séquelles de l'apartheid puis le pardon lié à l'évangélisation empêchent les populations noires de se sortir de la pauvreté. Arrivé à la Gare Saint-Charles je prends une photo du lion en haut des escaliers avec Notre-Dame de la Garde qui se découpe dans le contre-jour.

mercredi 1 avril 2015

Changement de régime


Non, ce n'est pas un poisson d'avril, mais aujourd'hui je change de régime. Ce n'est pas un régime politique, mais social. Oui, aujourd'hui je passe du régime des intermittents du spectacle, jamais quitté depuis 42 ans, pour celui de la retraite, qui ne durera très probablement pas aussi longtemps ! Je n'ai pas écrit que j'étais à la retraite, car je vais devoir continuer à travailler quoi qu'il en soit. J'ignore encore dans quelles mesures, car la CNAV ne m'a pas envoyé son évaluation ni la "notification de pension vieillesse du régime de base", bloquant ainsi ma "demande de retraite complémentaire et Agirc" auprès d'Audiens. S'il est conseillé d'envoyer sa demande quatre mois avant, je comprends maintenant pourquoi : la CNAV n'étudie votre dossier que quatre mois plus tard. Ah, les rouages administratifs français, quel poème ! On m'a trimbalé de fausses adresses en faux horaires, mais, comme tout le monde, j'ai fini par y arriver, en perdant du temps et en en faisant perdre à tous les préposés aux fausses pistes.
Quel gâchis économique et humain que ces courses d'obstacles auxquelles se livrent les intéressés, traiteurs incompétents et traités circulant d'impasse en impasse. Notre système est entièrement à revoir. C'est sans compter l'absurdité kafkaïenne des habitudes. C'est sans compter les lobbys industriels qui en croquent. Je passe du coq à l'âne. Changement de régime. Dans tous les secteurs. Simplifier les démarches ferait-il perdre tant d'argent à l'État ? C'est probablement le contraire. Tant d'énergie dépensée de chaque côté du guichet pour rien. Ailleurs et dans le désordre, développer les transports en commun pour limiter les véhicules individuels, les rendre gratuits pour économiser les portillons automatiques et leur entretien, les contrôles et les sanctions. Faire pousser des légumes en créant des espaces verts au lieu des terrains vagues en bas des immeubles. Dépénaliser les drogues pour détruire le marché parallèle dont le banditisme et les banques font leurs choux gras. Arrêter la fabrication et la vente d'armes. Transformer les médias pour qu'ils deviennent formateurs au sens de formation plutôt que de formatage. Etc.
La société est malade. Nous sommes en présence d'un malaise social beaucoup plus profond que la crise politique. J'évite ici d'évoquer les grands profiteurs dont il faudra bien couper les têtes. Le cynisme des dirigeants de la planète, ivres de profit indu, se répercute sur toutes les couches de la société, si bien que le manque de conscience professionnelle, de passion au travail, et par conséquent de compétence, touche tous les secteurs. Françoise a raison : le revenu de base pourrait résoudre bien des problèmes. L'argent ne serait plus lié au travail, mais à la personne. Mon métier m'y a évidemment habitué : mes revenus n'ont jamais été cohérents avec la quantité et la qualité de mon travail. Quelques jours peuvent générer un fric considérable tandis qu'un an de boulot peut accoucher d'une souris. Seul l'amour de mon métier m'a permis de tenir. Mais est-ce un métier ? Lorsqu'on lui demanda sa profession, Cocteau écrivit : "sans (toutes)". Je l'ai depuis longtemps adopté. Mon père m'avait expliqué que même si je devais balayer la rue, le faire bien est moins ennuyeux que de le bâcler. Les machines sont stériles et polluantes. À qui rapportent-elles ? Bien entendu, je n'ai jamais balayé que devant chez moi, mais je partage régulièrement le fruit de mes réflexions et toutes les informations dont j'ai pu hériter grâce à la générosité des anciens ou de mes camarades.
Le régime de la retraite va me permettre de sortir de l'humiliation que Pôle-Emploi distille à ses bénéficiaires. Je saurai où je vais. I know where I'm going est un film sublime de Michael Powell. À 60 ans et 9 mois, sans devoir justifier des 43 cachets j'ai touché mes indemnités de chômage d'intermittent, une sorte de pré-retraite ? Puis ayant atteint le total de trimestres travaillés requis je prends ma retraite à taux plein. Déjà la Sacem me gratifiait d'une somme trimestrielle, mes points comptant pour de vrai parce que j'y étais monté en grade. Pour les petits ils sont simplement perdus. Pourquoi notre société aide-t-elle toujours ceux qui ont le moins besoin d'être secourus ? Les autres ont le droit à une misère programmée.
En France, la gauche a failli. Je ne parle pas de la droite bien pensante du PS, mais du PCF par exemple. En 1972 le Parti Communiste a abandonné l'idéologie au profit de la stratégie. Cela aurait pu éventuellement se comprendre si cela avait marché, mais ce fut une catastrophe et le Parti a persisté à s'associer aux sociaux-démocrates jusqu'à pratiquement disparaître. L'extrême-gauche semble incapable d'incarner le vote contestataire que l'extrême-droite récupère chez les déshérités. Dans notre ville c'est un noir et une arabe qui représentaient le FN aux élections ! Il y aura des lendemains qui déchantent. Créer de nouvelles utopies est absolument indispensable, et, pour ce, il faut revoir tout le système, bouleverser nos manières de penser, réapprendre à respirer, savoir pour quoi nous combattons. On n'a qu'une vie.

mardi 31 mars 2015

Du pipeau


©@ y est. Je c®@que. Je ©ède @ l@ mode féline su® www. Le ©ompteu® v@ ®este® bloqué dans le ®ouge. Soni@ me "®@t ©onte" que le jeu de ©@®tes Exploding Kittens est le p®ojet Ki©kst@®te® qui @ b@ttu tous les ®e©ords : plus de 219 000 ©ont®ibuteu®s, il espé®@it 10 000 doll@®s et en @ obtenu plus de 8,7 millions. Pou® un jeu de ©@®tes !
Nous nous ©ontentons de quelques ©@lins @vec les ©h@ts des ©op@ins pour @tténue® l@ pe®te de S©otch. ©e week-end nous g@®dions Pipe@u. J'igno®e ©omment s'é©®it son nom de ©h@t, m@is ©'est ©omme ©el@ qu'on en joue. En tout c@s lui f@is@it le ©h@®meu® de se®pents en s'@pp®o©h@nt de l@ més@nge n@®©issique qui p@sse des heu®es @ d@nse® dev@nt le mi®oi® posé @u fond du j@®din. Lorsqu'il se lè©he les b@bines je ne s@is p@s s'il @ ®éussi son ©oup pend@ble ou s'il ®êve de l'@veni®. D@ns quelque temps nous @dopte®ons deux ©h@tons pou® qu'ils puissent p@®le® ©h@t ent®e eux. Je me déb®ouille p@s m@l, m@is j'@i un @©©ent épouv@nt@ble...

lundi 30 mars 2015

Lothar and The Hand People


De temps en temps, au gré d'un nom lu ou entendu, la mémoire revient avec son lot d'émotions oubliées. En saisir un petit bout suffit pour dérouler le fil de toute une époque. Un morceau de musique, particulièrement, peut faire remonter les rêves de sa jeunesse, le sens d'une démarche, un engrenage de notre inconscient horloger. J'ai souvent cherché à comprendre comment j'en étais arrivé là, un chemin de traverse me menant très vite aux bases de mon engagement et de l'une de mes passions. Parmi les premiers émois électroniques je me souvenais de la musique tachiste de Michel Magne, des Silver Apples rapportés des USA en 1968, de Luc Ferrari entendu sur France Inter, de White Noise acheté sur sa pochette, de l'époustouflant Walter (Wendy) Carlos, du disque électronique de George Harrison, du Poème électronique de Varèse, mais j'avais oublié Lothar and The Hand People.


Leur second album, Space Hymn, commençait par Today is Yesterday's Tomorrow. Nous appelions cela de la musique spatiale, naviguant entre science-fiction et expériences sensorielles avec ou sans expédients divers. Lothar and the Hand People était le premier groupe de rock à jouer sur scène avec Theremin et synthétiseur Moog.
Réunis en 1965 à Denver, les Hand People sont contemporains des Beach Boys qui utilisèrent à la même époque une sorte de Theremin appelée Tannerin sur I Just Wasn't Made for These Times, Good Vibrations et Wild Honey. Lothar était le nom que les Hand People donnaient à leur Theremin !
Le groupe émigra à New York en 1966, enregistra seulement deux albums, Presenting... Lothar and the Hand People en 1968 et Space Hymn en 1969, et se dissoudra l'année suivante. Les voix rappellent un peu les Beatles, mais leur rock est à la fois psychédélique, folk et totalement azimuté. Lors de quelques séances mémorables, c'est ici que la mémoire refait surface, nous jouions le jeu de Space Hymn, allongés sur de profonds coussins sous la lumière noire. Far out ! Je me servis probablement de cette expérience pour pratiquer l'hypnose sur mes petits camarades de lycée, mais fatigué par l'exercice je ne continuai pas... Du moins l'hypnose. J'abandonnerai aussi les expériences lysergiques, et le dérèglement de tous les sens beaucoup plus tard, toujours pour les mêmes raisons : mon travail exige une fraîcheur que les lendemains matins brumeux empâtent. Progressivement la musique et les mots devinrent une drogue plus efficace que la chimie, fut-elle soigneusement naturelle !

vendredi 27 mars 2015

Berlingot, un disque de papier d'Étienne Brunet


Le dernier disque d'Étienne Brunet est un livre de 130 pages au format A5. Comme chacun de ses précédents albums, Berlingot est porté par un concept fort, ici une écriture rythmée à la manière des poètes de la Beat Generation sur des sujets contemporains. Ça tourne autour de la musique, le style et l'idée, tribulations d'un musicien imaginatif qui se heurte au réel comme une mouche contre la vitre, un cri romantique dans la jungle Internet. Sa course après une mère morte lorsqu'il avait six ans est une ronde où les permutations mènent sans cesse à la chute. Les chapitres sont de courtes pièces, parfois déjà publiées dans différents magazines, mais qui font sens, s'emboîtent et se succèdent comme les mouvements d'un petit opéra. L'impudeur de l'auteur mêle le sang et les larmes, le sperme et la voix, dans une danse parano que la confrontation à notre société du spectacle analyse et valide. Passés au crible du free jazz, les textes rendent hommage à Brion Gysin et à la ville de Berlin, la musique à Wagner, Satie et Cage, le saxophone à Ayler et Coltrane. Des partitions récentes bouclent l'ouvrage qui ravira les amateurs de musiques alternatives. Étienne Brunet est un compositeur trop atypique pour être adoubé par ses pairs. Les électrons libres dérangent la confortable classification des genres. Il a publié son livre à compte d'auteur, ce qui est devenu le lot de la plupart des créateurs inventifs de notre siècle.

Berlingot, Longue Traîne Roll, 8,50 + 3 euros de port

jeudi 26 mars 2015

Le côté obscur de la Toile


Internet a généré de nouvelles pratiques, des tics et des tocs dont les usagers ne sont pas toujours conscients. Les anciens détracteurs du zapping télévisuel se retrouvent à surfer des heures ou à passer leurs journées sur FaceBook sans se rendre compte qu'ils ont reproduit ce qu'ils abhorraient. Malgré la mutation des réseaux et l'apparition de nouveaux termes ces usages dérivant des mêmes causes interrogent le labyrinthe névrotique où nous évoluons. Combien d'entre nous sont-ils capables de passer à proximité de leur écran sans checker leurs mails pour la énième fois de la journée ? Idem sur FaceBook, application épouvantablement mal conçue et devenue pourtant incontournable pour une grande partie du milliard et demi d'utilisateurs actifs.
Si les informations affichées sont filtrées et hiérarchisées par FaceBook sans que l'on en comprenne le sens ou que l'on puisse intervenir soi-même dessus, on remarquera qu'elles sont toutes délivrées sur le même plan, paradoxalement comme si elles avaient a priori toutes le même intérêt. C'est pourtant totalement faux, FaceBook se livre aux joies du ranking tout comme Google lorsqu'on lance une recherche. Et si l'on tente de s'y plonger, cet aplatissement de l'information ne semble faire aucun tri d'importance. L'annonce d'une actualité déterminante ne devenant majeure que par la multiplicité des partages, certaines passent à l'as exactement comme avec les médias traditionnels, journaux, radio, télévision. La quantification des "Like" est également très surprenante : sur l'annonce de mon blog où je ne montre que le titre, la première photo et le lien vers l'article complet je constate 70 "Like" et une vingtaine de commentaires sur notre nouvelle cuisine de bobo (merci !) contre à peine une poignée pour mes articles politiques ou culturels (benzalors). Les vidéos de chats remportent un succès déconcertant. La honte m'assaille parfois devant l'absence de poids et mesures. J'imagine que des ethnologues se penchent sur l'impact que ces nouvelles pratiques ont sur notre inconscient et donc sur nos relations quotidiennes.
Il n'est pas plus possible de croire en la véracité des informations sur aucun médium, qu'elles soient institutionnelles ou contradictoires sans mener une enquête approfondie et se demander à qui profite le crime. Quels intérêts financiers ou politiques sont en jeu ? Mais au delà de la foi notre métabolisme est soumis à rude épreuve car notre temps ne se gère plus pareil, découpé en tranches par la navigation sur la Toile chronophage. Le temps certes, mais aussi l'espace, car nous ne sommes presque plus jamais seuls, livrés à nous-mêmes, depuis que nous emportons avec nous un objet nomade, fil à la patte qui nous rend accessibles et dépendants partout et tout le temps.

mercredi 25 mars 2015

Le White Desert Orchestra de Ève Risser


En réunissant le White Desert Orchestra la pianiste-flûtiste Ève Risser réalise l'un de ses rêves, d'autant qu'elle l'a prolongé au delà du réveil. Une quarantaine de très jeunes enfants et une quarantaine de seniors sont venus lui prêter voix fortes pour évoquer la matière que fabrique la nature. Des grands espaces américains à la structure d'une simple pierre, elle a composé des pièces sensibles où la métamorphose joue avec le temps. Le projet pédagogique mené parallèlement à la direction de son tentet lui permet d'assumer plus facilement son rôle de chef dans une entreprise où ce sont d'abord des camarades qui jouent le jeu pour elle. Tous et toutes font partie de ces jeunes affranchis qui font fi des frontières et des genres pour se consacrer à la musique, medium universel par excellence.


Si son Désert Blanc est beaucoup trop chaud pour être celui de l'Antarctique, il pourrait s'agir des White Sands de gypse du Nouveau Mexique, lumière aveuglante des dunes se confondant avec le ciel, sans limites, vertigineuse. Regardez avec les yeux d'une femme et vous entendrez peut-être les timbres magiques qui éclosent de l'orchestre. Sylvaine Hélary (flûte), Sophie Bernardo (basson), Antonin-Tri Hoang (sax alto, clarinette, clarinette basse), Benjamin Dousteyssier (sax ténor et baryton), Eivind Lønning (trompette), Fidel Fourneyron (trombone), Julien Desprez (guitare électrique), Ève Risser (piano), Fanny Lasfargues (basse électro-acoustique), Sylvain Darrifourcq (batterie, percussion), Céline Grangey (mise en son) sont les artisans de la transmutation. Pour cette 32ème édition du Festival Blanlieues Bleues à La Courneuve, le chœur d'adultes du Conservatoire à Rayonnement Régional d’Aubervilliers-La Courneuve était dirigé par Catherine Simonpietri et les enfants de l’école élémentaire Charlie Chaplin de La Courneuve par Azraël Tomé. Hors les chœurs les mouvements lents rappellent parfois les à-plats mouvants et cuivrés de Carla Bley tandis que les passages rythmiques ont quelque chose de zappien dans l'humour et l'entrain. Mais la pâte est de sa patte.


Il y a sept ans pour son Prix au CNSM Ève Risser avait déjà disséminé des comparses parmi le public. Hier soir le premier invité à sortir de l'ombre fut un gamin s'emparant du Theremin suivi d'une petite fille prenant la place d'Ève au piano. Les autres suivirent, dirigés tour à tour par l'une ou l'un d'entre eux. Quant au chœur d'adultes il était divisé en deux, en haut des gradins derrière le public qui encerclait le spectacle. Il n'aurait plus manqué que la salle se mette à chanter comme l'y incite dans ses œuvres Bobby McFerrin, car c'est le genre de pari qui doit titiller Ève Risser depuis belles lurettes ! Le White Desert Orchestra est bien la continuité d'une démarche généreuse.

mardi 24 mars 2015

Nouvelle cuisine


On voit le bout. Il reste quelques retouches et pas mal de rangement, mais c'est terminé. Sacha a fait une photo de la cuisine pour montrer à sa femme. J'étais dans le chant, la bouche ouverte, glissant chaussettes en clef de sol comme si c'était la mer qu'on voit danser. Couleurs chaudes éclairées plein sud. Au fur et à mesure nous prenons de la distance. Je m'efface devant l'espace retrouvé...


La nouvelle cuisine est affaire d'invention, de rencontres inattendues, mais il nous restait encore à rentrer les meubles, accrocher les tableaux, découvrir de nouveaux gestes parce que rien n'est à sa place d'avant. Il faudra du temps pour s'approcher d'après. Maintenant est composé de va-et-vient, d'escalier monté et descendu, remonté, redescendu, de charges lourdes, fragiles ou encombrantes, de poussière aspirée et des mains cent fois relavées. La peau s'est crevassée au coin des ongles et je me suis collé les doigts avec la super-glu faute d'avoir enfilé mes lunettes. Ma sensibilité aux touches noires et blanches est un souvenir. Après, nous nous assiérons sur les chaises du Bon Coin autour du guéridon de bistro en métal brossé trouvé chez Bravo et nous goûterons enfin la nouvelle cuisine. J'ai bourré les tiroirs d'épices rapportées de tous les coins du monde en prévision du moment où j'aurai retrouvé mes sens. Après, je ferai courir mes dix doigts sur le clavier et je me remettrai à penser.

lundi 23 mars 2015

De toutes les couleurs à l'Atelier Patrix


À l'occasion des Portes Ouvertes des ateliers du 6e arrondissement était organisée rue de Vaugirard une petite exposition rétrospective de Georges Patrix, pour fêter les 60 ans de l'Atelier que le peintre avait fondé il y a tout juste 60 ans, aux heures chaudes de Montparnasse. Sur l'un de ses tableaux, dont on aperçoit un bout et qui fut longtemps accroché au Club Saint-Germain, on reconnaît Juliette Greco, Jean-Paul Sartre, Jacques Prévert, Boris Vian, le patron du Flore, Jean Genet et Django Reinhardt ! Ce tableau est un canular signé sous l’allonyme d’Émile Binet, son concierge sourd-muet, d'autant que la plupart de ses œuvres sont abstraites...
Le conteur Abbi Patrix, son fils et frère du graphiste Erik Patrix, joua le maître de cérémonie, entouré de la vibraphoniste Linda Edsjö et de la peintre Valérie Prazeres qui œuvra en temps réel sur une toile tendue derrière eux pendant la performance. Elsa était venue prêter voix forte en l'absence de Michèle Buirette qui avait marché la veille sur un râteau laissé à l'abandon sur un trottoir de Belleville, la faisant reculer sur une peau de banane qui la fit glisser in extremis dans une bouche d'égoût ouverte à tous vents. Cela fait toujours rire, mais la chute fait hélas très mal. De quoi en voir de toutes les couleurs, sujet pourtant de la performance parnassienne. Si nous fumes donc privés d'accordéon, nous y gagnâmes une version inédite de la chanson rouge Gorizia pour voix et vibra, et la primeur en concert de En visa om karlek, tandis qu'Abbi nous faisait voyager du Mont Parnasse au Tibet, en surfant sur l'arc-en-ciel où Valérie trempait ses pinceaux avant de les tendre aux spectateurs ravis de participer à cette débauche colorée...