70 Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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mercredi 20 mai 2026

Il faudrait interdire le piano dans les films


Il faudrait interdire le piano dans les films, et huit mesures plus tard le peloton de cordes sirupeuses qui redondent, banalisent et formatent la scène qu'ils accompagnent. Les réalisateurs américains à l'origine de cette fâcheuse manie pensaient probablement que le public était trop stupide pour comprendre qu'il s'agissait d'une séquence sentimentale. Envoyez la purée !
D'excellents films, ou du moins qui devraient l'être, sont considérablement affadis par cette épouvantable convention qui consiste à souligner les effets dramatiques avec la musique. Comme si le jeu des comédiens ne suffisait pas à exprimer ce que dicte le scénario, comme si l'éclairage, le cadrage, le montage s'avéraient incapables à diffuser les émotions, comme si le cinématographe était impuissant et, démissionnant, appelait au secours l'indicible médium, la musique, fantasmée ou crainte par la plupart des réalisateurs. Plutôt que d'y avoir recours pour son potentiel à apporter du sens de manière complémentaire ils soulignent les effets au marqueur fluo. L'orchestre le plus pompier les rassure, soupe pseudo classique ou vieille scie mille fois rabâchée. Elle ne se manifeste pas seulement dans les scènes sentimentales. Les scènes d'action obéissent aux mêmes lois réductrices. Effacez la piste musique de la majorité des films d'aujourd'hui et le style des cinéastes se révèle comme par enchantement. Quelques rares voyants y échappent, refusant son apport ou l'utilisant à contre-emploi, entendre qu'ils ou elles se posent la question de ce que la musique peut bien apporter de sens ou d'émotion qui ne soit déjà exprimé dans le film. Ils devraient systématiquement s'interroger : faut-il vraiment de la musique ? Que peut-elle ajouter ? Joue-t-elle en référent culturel ou doit-elle ressembler à rien de connu jusqu'à devenir la référence ? La musique de film est une catastrophe lorsqu'elle devient un genre. C'est devenu l'élément le plus conventionnel, elle s'accroche impitoyablement au revers de la veste comme une médaille. Ce cache-misère en fer blanc plombe le film comme les scénarios explicatifs qui ne laissent plus aucune place à l'interprétation du spectateur. Tant d'excellents cinéastes mériteraient de travailler avec de véritables compositeurs, conscients du potentiel extraordinaire du son en regard des images.


À moins de désirer endormir le public plutôt qu'aiguiser son sens critique, à moins de vouloir faire ressembler son film à tous les autres, à moins de négliger le pouvoir du son pour jouer de la formidable dialectique audiovisuelle, à moins d'être sourd, on s'interdira désormais le piano et les cordes !

Article du 15 octobre 2013

mardi 19 mai 2026

Furie de Brian de Palma


Enfant, j'avais monté un numéro de transmission de pensée avec ma petite sœur ; en réalité c'était un tour de magie basé sur l'intonation de la voix. Lycéen, je dévorai des livres de sciences occultes en complément de mes expériences hallucinogènes : j'appris l'hypnose que j'abandonnerai parce que la concentration nécessaire m'épuisait, j'empilais tous les cartables de la classe sur le ventre d'un camarade plongé en catalepsie, les derniers jours de juin tous mes profs étaient friands de mes exposés avec séances pratiques ! Plus tard, je participai à de véritables tentatives télépathiques grâce à une fille qui communiquait par dessins avec une équipe au Brésil... Et puis j'abandonnai toutes ces pratiques amusantes pour m'interroger plus sérieusement sur les possibilités inexploitées du cerveau. Mais cela, c'est une autre histoire, comme une histoire du cinéma où la fascination de l'inconnu et l'attrait pour les attractions foraines originelles ont produit tant d'œuvres illusionnistes...
Ainsi, après avoir publié les DVD de Pulsions / Dressed To Kill (1980) et Blow Out (1981), 2 chefs d'œuvre de Brian de Palma, Carlotta [avait réitéré (mon article date du 30 octobre 2013)] avec Furie (The Fury) qui les avait précédés de deux ans. Nouvelle excellente cuvée que ce film à cheval sur plusieurs genres, thriller fantastique où le réalisateur a recours à la télépathie et à la psychokinésie pour nous emmener sur un terrain glissant où la manipulation politico-scientifique camoufle de complexes relations freudiennes entre Kirk Douglas, John Cassavetes, Andrew Stevens et Amy Irving. Dans le genre, la musique très réussie de John Willams rappelle fondamentalement son utilisation par Bernard Herrmann. À signaler un version remasterisée à 2K, plus des bonus à foison, un peu trop plan-plan à mon goût, sur un deuxième DVD ou sur le Blu-Ray : Du sang sur l'objectif (entretien avec le directeur de la photo Richard H. Kline), Histoires de pivotage (entretien avec l'actrice Fiona Lewis), Journal de tournage de Sam Irvin ainsi que son court-métrage Double Negative, pochade en hommage à de Palma, et des entretiens d'époque...

lundi 18 mai 2026

Analyse au fil d'1/2


[Ce 11 octobre 2013] Francis Gorgé a retrouvé un dessin qu'il avait fait de notre trio avec Bernard Vitet. Nous étions au début des années 80. Un fil magique reliait Un Drame Musical Instantané. Si le cordon ombilical alimentait la guitare de Francis en sauteur façon Pete Townsend il passait par une oreille de Bernard et ressortait par l'autre tandis que j'y faisais le funambule. Mon corps abritait mille et un mots, la carapace de Bernard le laissait allumer une énième Bastos. La forêt de sapins rappelait la FranSuisse, le scarabée l'animal adoré, le téléphone une fâcheuse manie, et le public rêvé à la mode Hetzel d'applaudir nos facéties improvisées !
Nous avions tôt compris qu'il fallait accompagner nos inventions musicales de tout un matériel graphique qui, au moins, attire l'attention. Les journalistes qui ne comprenaient pas grand chose à notre travail nous faisaient toujours des compliments sur nos pochettes de disques. Dans les années 70 seule la pop avait saisi l'importance de l'adéquation entre la musique et le visuel qui l'habillait. La Fnac, avant de devenir le fossoyeur de la culture, nous offrait ses vitrines intérieures de 122x78cm lorsque nous proposions une création plastique réalisée par les décorateurs avec qui nous travaillions, comme Raymond Sarti ou Marc Boisseau. Kind Lieder, Sous les mers ou L'homme à la caméra sont restés affichés jusqu'à un an, une chose incroyable aujourd'hui. Sur scène c'était la même chose. Bernard disait que nous proposions toujours une image et qu'il fallait donc la contrôler. Son look était impeccable, la cigarette coincée entre l'annulaire et l'auriculaire pendant qu'il appuyait sur ses pistons, lunettes noires ou monocle, bottes cirées.
En octobre 1977 Francis avait réalisé pour Libération une petite bande dessinée qui annonçait notre résidence de trois semaines à La Vieille Grille. Il nous avait campé en Pieds Nickelés à qui nous ressemblions étonnamment. Bernard était évidemment Ribouldingue, Francis Croquignol et moi Filochard. Je vais fouiller dans les archives pour la retrouver. J'y ai mis le nez après qu'une étudiante de Toulouse ait émis le désir de remonter L'homme à la caméra avec la partition que nous avions composée pour grand orchestre. Nous jouions à Paris tous les jours enchaînant le Riverbop, le Théâtre Mouffetard, la Maison de la Radio, le Musée d'Art Moderne, etc. Il y avait évidemment dix fois moins de musiciens et dix fois plus de lieux où jouer ! Tout était plus facile, il y avait une vraie curiosité pour des expériences originales. Le formatage est venue ensuite, lorsque les décideurs, avec l'âge, sont devenus cyniques ou qu'ils ont été remplacés par des personnes formées dans des écoles de commerce. On voit bien le résultat dans les majors ou à la télévision. Heureusement une époque effervescente semble renaître, mais les conditions économiques sont nettement moins favorables.

vendredi 15 mai 2026

Entre le ciel et l'enfer


Akira Kurosawa est plus connu pour ses grandes fresques féodales (Rashômon, Les 7 Samouraïs) que pour ses films noirs (L'ange ivre, Chien enragé, Les Salauds dorment en paix, Entre le ciel et l'enfer). Ce sont toujours des drames (le sublime Vivre) qui interrogent notre humanité, entre le bien et le mal, quitte à jouer d'effets de miroirs évitant ainsi à sa quête humaniste tout manichéisme. Carlotta publie une magnifique copie du polar Entre le ciel et l'enfer sorti en 1963, à une époque où explose la nouvelle vague japonaise (Oshima, Imamura, Shinoda, Suzuki, Teshigahara...). En adaptant un roman d'Ed McBain (une aventure du 87e District), Kurosawa, qui rendra plus tard évidente son attirance pour la syntaxe cinématographique américaine, réalise un chef d'œuvre du film noir japonais où il chorégraphie les mouvements des personnages de manière hyper moderne (les policiers derrière les rideaux tirés) ou comme un spectacle de butō (la terrible scène des droguées), avec ses cadres cinémascopés qui les enferment, et développant une critique forte du capitalisme. La lutte des classes s'y exprime clairement tout au long des trois actes : l'enlèvement d'un enfant, l'enquête et la traque du kidnappeur. Plus qu'un suspense, c'est avant tout une tragédie où la morale est sur le fil du rasoir. Les associés du rôle principal tenu par l'immense Toshiro Mifune sont bien plus méprisables que l'assassin, et lui-même est pris dans la toile d'araignée de ses contradictions sociales...


Le film, dont Spike Lee a réalisé en 2025 le remake Highest 2 Lowest, est accompagné d'excellents suppléments, comme souvent chez Carlotta : une démonstration brillante de Nicolas Saada, que je préfère à l'entretien avec Jean Douchet, le documentaire Le suspense selon Kurosawa et trois bandes-annonces. L'édition Prestige Limitée UHD + Blu-ray + Memorabilia est épuisée aussitôt sortie, mais les versions 4K UHD (25€) ou Blu-Ray (20€) sont toujours disponibles.

jeudi 14 mai 2026

The Pervert's Guide to Ideology


"Nous sommes responsables de nos rêves." Le philosophe Slavoj Žižek annonce la couleur, brillante démonstration en Technicolor et effets spéciaux made in Hollywood puisqu'une fois encore il s'appuie sur les blockbusters pour renverser nos idées préconçues sur la manipulation dont nous sommes à la fois les victimes et les auteurs. Suite de son Pervert's Guide to Cinema déjà réalisé avec la cinéaste Sophie Fiennes qui psychanalysait la société au travers de films grand public, The Pervert's Guide to Ideology débusque les intentions cachées derrière les images dont nous nous repaissons. Ces rêves, fabriqués sur mesures, façonnent nos convictions et nos pratiques collectives. Au travers des films, mais aussi de la musique ou d'événements marquants de notre actualité comme le 11 septembre, l'attentat d'Oslo ou les émeutes en Grande-Bretagne d'août 2011, l'idéologie sous-jacente structure nos fantasmes en mutation. Pendant deux heures d'une rare intensité Žižek nous plonge dans cet univers fantasmagorique dont il recrée les décors et la lumière pour s'y fondre lui-même. Son humour caustique est vivifiant, son esprit de contradiction nous permettant d'envisager une porte de sortie hors de ce qui semble immuable.
Le philosophe s'inspire des extraits abondants qu'il nous livre, cette fois Le triomphe de la volonté (1935) de Leni Riefenstal, Le Juif éternel (1940) de Fritz Hippler, Brève rencontre (1945) de David Lean, La chute de Berlin (1950) de Mikhail Chiareli, La prisonnière du désert (1956) de John Ford, West Side Story (1961) et La mélodie du bonheur (1965) de Robert Wise, Les amours d'une blonde (1965) et Au feu les pompiers (1967) de Milos Forman, L'opération diabolique (1966) de John Frankenheimer, If.... (1969) de Lindsay Anderson, MASH (1970) de Robert Altman, Zabriskie Point (1970) de Michelangelo Antonioni, Cabaret (1972) de Bob Fosse, Orange mécanique (1971) et Full Metal Jacket (1987) de Stanley Kubrick, Les dents de la mer (1975) de Steven Spielberg, Taxi Driver (1976) et La dernière Tentation du Christ (1988) de Martin Scorsese, Brazil (1985) de Terry Gilliam, They Live (1988) de John Carpenter, Titanic (1997) de James Cameron, I Am Legend (2007) de Francis Lawrence, The Dark Knight (2008) de Christopher Nolan…


La version que j'ai visionnée en anglais ne portait aucun sous-titre (trouvés depuis cet article du 22 octobre 2013), mais dès la conférence à laquelle nous avions assisté il y a cinq ans nous avons été emballés par la force de conviction du philosophe que son accent slovène et ses postillons nous rendent aisément compréhensible malgré notre anglais de cuisine. Ses propos sont évidemment plus complexes que mon mince résumé. Lacanien, il souligne la culpabilité dans l'incapacité à jouir suffisamment et, marxiste, il débusque l'hypocrisie cynique de la morale catholique ; la mélancolie naît de la faiblesse du désir. D'une bouteille de Coca ou d'un Kinder-Surprise Žižek décelle le surplus allusif, et avec la IXe symphonie de Beethoven il démontre que l'objet peut être porteur d'idéologies contradictoires, réceptacle ouvert à tous les contenus. Mais rien n'est aussi neutre qu'il le semble. Starbucks surtaxe son café sous des prétextes écologiques ou solidaires, mais ne vend en fait qu'un succédané idéologique. L'anti-consumérisme est compris dans le prix du produit décomplexé ! Et lorsque les mots viennent à manquer surgit la violence. Les symboles sont glissants comme montrés avec le groupe Rammstein pervertissant l'idéologie nazie. Le capitalisme, dont les crises sont les garantes de sa permanence, est prêt à tout sacrifier pour défendre l'idée de nécessité : nos vies, la nature, etc. Le Grand Autre, l'ordre secret des choses, tente de justifier les totalitarismes en déresponsabilisant chacun, soi-disant pour les besoins de l'Histoire. Žižek démontre qu'il n'existe pas de Grand Autre et que nous sommes seuls. Kafkaïen, il rappelle que la bureaucratie n'est qu'une jouissive manifestation laïque du divin. Contrairement à la perversion, l'hystérie est subversive parce qu'elle est l'expression du doute. Toutes les nouvelles inventions en découlent. Mais nous préférons sauver les apparences en nous rendant complices de ce qui nous opprime. Chacun peut pourtant réagir subjectivement à sa manière face à l'objectivité apparente des faits. Nous pouvons choisir nos rêves en acceptant ceux que la consommation nous dicte, mais le premier pas vers la liberté n'est pas de transformer la réalité pour qu'elle coïncide avec nos rêves, il s'agit de rêver autrement. C'est forcément douloureux. On ne peut rien attendre de l'avenir. Tout dépend de notre volonté…

mercredi 13 mai 2026

Pasolini, in memoriam


L'exposition Pasolini Roma [cet article date du 21 octobre 2013] ne pâtit pas du storytelling qui handicapait celle sur Jacques Demy, cinéaste au moins aussi critique que féérique.
Il est notoire que le poète et cinéaste italien était communiste et homosexuel. Quel qu'en soit le mystère encore irrésolu, son sinistre assassinat fut certainement la conséquence de sa liberté de penser et de vivre. Sa filmographie ou ses prises de position politiques firent scandale plus d'une fois. L'exposition présentée à la Cinémathèque Française jusqu'au 26 janvier 2014 rend justice à toutes les facettes du poète, modèle d'esprit indépendant sensible à la misère du monde. Étudiant à l'Idhec, j'entendais souvent Jean-André Fieschi parler de "Pier Paolo" sur qui il avait réalisé dès 1966 un documentaire admirable, Pasolini l'enragé, où le cinéaste répond en français en exposant merveilleusement son approche cinématographique.


Trente ans plus tard Jean-André retrouvera Ninetto le messager, amant et acteur fétiche de Pier Paolo. Les photographies, textes, extraits de films, témoignages rassemblés chronologiquement par Gianni Borgna, Alain Bergala et Jordi Balló en six sections sont extrêmement touchants.


Après son arrivée à Rome depuis le Frioul, son premier roman et ses collaborations avec Fellini et Bolognini, Pasolini tourne successivement Acatone, Mamma Roma et La Ricotta, mon préféré avec Uccellacci e uccellini (Des oiseaux, petits et gros). L'analyse marxiste y est développée avec la plus grande fantaisie inventive. À partir de là, sa révolte ne fera que s'amplifier, contre la bourgeoisie qu'il a toujours exécrée, contre les raccourcis idéologiques qui lui feront prendre, par exemple, la défense des CRS, fils de pauvres, contre les étudiants fils-à-papa. De même il s'insurgera contre la télévision, cage de l'opinion publique. Les scandales se succéderont toute sa vie, du roman Raggazzi di vita en 1958 à son ultime film, Salò ou les 120 Journées de Sodome, en 1975, en passant par Théorème, Porcherie, etc. La plupart des spectateurs de Salò que j'ai rencontrés n'ont pu soutenir la vue du film jusqu'au bout, fermant ou clignant des yeux devant l'horreur ou la violence des scènes qui renvoient à nos propres démons. Il représente l'un des films majeurs de l'histoire du cinéma parce que justement, selon la formule de Jean Cocteau, Pasolini y montre jusqu'où l'on peut aller trop loin. Pas au cinéma, mais dans l'histoire de l'humanité. Le goût du risque l'anime avec le même force que celle du langage. La recherche de l'intégrité et les contradictions qu'elle génère le poussent aux extrémités. On sort de l'exposition avec un terrible regret, celui de n'avoir jamais rencontré cet écorché vif, révolutionnaire hypersensible, amoureux du monde au point de le combattre jusqu'à ce que justice soit faite. Bel exemple, quoi qu'il en coûte !

mardi 12 mai 2026

Un cocktail, des Cocteau


Le 11 octobre 1963 la radio annonça la mort d'Édith Piaf. En fin de journée Jean Cocteau apprenant la nouvelle s'éteignit à son tour. Grâce aux techniques du XXe siècle le timbre de leurs voix deviendra immortel. L'un et l'autre étaient deux merveilleux conteurs. Piaf jouait ses chansons en comédienne. Cocteau ne s'y était pas trompé en lui écrivant Le bel indifférent où elle ne fait que parler devant son amant muet. Le poète n'eut pourtant jamais de meilleur interprète que lui-même pour dire ses textes. Il faut absolument réécouter les poèmes d'Opéra ou ses Portraits-souvenir qu'il enregistra sur microsillon. Cocteau fait sonner chaque syllabe en musicien inventif, leurs images explosant le sens et interrogeant l'auditeur devant l'inouï. Amateur de rythmes, il adorait son ami Stravinsky et il avait acquis la première batterie de jazz arrivée en France. Fasciné par le réel il le transposait en rêve. Il pratiqua ainsi tous les genres en les abordant en poète : littérature, cinéma, peinture, journalisme, ballet, théâtre, etc. De quoi en irriter plus d'un à commencer par les surréalistes, en particulier Breton, qui le reléguèrent à une ringardise de faiseur bourgeois pour camoufler leur propre arrogance et une homophobie face à un extraverti qui osait revendiquer ses choix haut et fort.

Comme Edith Piaf, Jean Cocteau découvrit et révéla quantité d'artistes dans des domaines extrêmement variés. Jean Genet n'en est pas le moindre, poète inconnu et délinquant récidiviste qu'il sauva de la prison et du bagne. Le Groupe des Six lui doit leur renommée ; là encore Poulenc, Milhaud, Honegger, Auric, Durey, Tailleferre (oui une femme !) faisaient figure de néoclassiques pour les bien-pensants de l'avant-garde. Comme si un autre point de vue pouvait leur faire de l'ombre ! Et pourtant ! Pourtant comment ne pas voir le génie cinématographique encensé par la Nouvelle Vague ? Du Sang d'un poète au Testament d'Orphée en passant par La belle et la bête, comment ne pas être subjugué par l'originalité et la perspicacité du cinéaste ? Il est l'auteur du concept de synchronisme accidentel au cinéma, pas seulement pour avoir compris le rôle de la musique, mais clé de toute vie.

Très jeune, grâce à Jean-André Fieschi, je fus séduit par son œuvre, même si je mis plus de temps à comprendre son travail graphique, mais tout est lié chez Cocteau. J'achetai alors tous ses livres chez les bouquinistes des quais le long de la Seine, je fouinais chez les antiquaires pour y trouver les 33 tours, j'écoutais sa voix, l'une des plus suggestives avec celles de Jean-Luc Godard et de Jacques Lacan. Jamais aucun récitant ne lui arriva à la cheville pour L'histoire de soldat de Stravinsky sur un texte de C.F.Ramuz, un autre écrivain mésestimé, considéré à tort comme auteur de romans paysans alors que ce visionnaire possède l'une des plus belles langues de la littérature francophone et qu'il est le modèle d'un autre Vaudois, cinéaste dialectique s'il en est. Si Aragon et Céline sont des géants il serait temps de réhabiliter Cocteau, Ramuz et Cendrars.

Combien de fois ai-je cité Cocteau ? Une des pièces du Drame se nomme d'ailleurs "Ne pas être admiré, être cru.", exergue d'Une histoire féline... Sur ma carte de visite j'avais écrit "Le matin ne pas se raser les antennes" (Journal d'un inconnu). Une litho originale pend dans le salon. On comprend parfois de travers "Ce que le public te reproche, cultive-le : c'est toi" (Le Potomak)... André Fraigneau lui demande : "S'il y avait le feu chez vous, quel est l'objet que vous préféreriez et que vous emporteriez ?" Et Cocteau de répondre : "Je crois que j'emporterais le feu"... "Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient... Du reste, regardez-vous toute votre vie dans une glace et vous verrez la Mort travailler comme des abeilles dans une ruche de verre" (Orphée).... "Puisque ces mystères me dépassent feignons d'en être l'organisateur" (Les Mariés de la Tour Eiffel), etcétéra.

Article du 14 octobre 2013

lundi 11 mai 2026

Dernière minute : concert le 21 mai à Montreuil


Concert 21 mai 2026 à 21h
Gingembre Electric (Karsten Hochapfel, Peter Corser, Reza Azard) invite Jean-Jacques Birgé à La Guillotine (Les Pianos) à Montreuil (24-26 rue Robespierre, 93100 Montreuil, Mo Robespierre, Ligne 9 - 09.63.53.85.17
Je prépare tout avant mon départ pour l'île de Groix et la reprise de l'enregistrement du nouveau CD d'Un Drame Musical Instantané avec Francis Gorgé pour pouvoir enchaîner direct.
J'y emporterai donc sur ma bicyclette le Terra, l'Enner et le Cosmos, trois instruments électroniques russes !

Défense de


Nous étions le 10 octobre 2013. Depuis, toutes les éditions de ce disque semblent épuisées (voir marché de l'occasion).

Avant de briser la cellophane qui recouvre la réimpression vinyle de Défense de on peut lire sur le sticker :

Birgé/Gorgé/Shiroc 'Défense de' LP + bonus DVD ! Première réédition en vinyle de cet album culte de 1975. Défense de était le premier album de Jean-Jacques Birgé et Francis Gorgé, avant la fondation d'Un Drame Musical Instantané avec Bernard Vitet en 1976. Défense de est devenu un LP culte qui se vend une petite fortune, particulièrement depuis que son caractère de musique française avant-garde/expérimentale/synthé précoce fut signalé sur la fameuse liste de Nurse With Wound. Fauni Gena fait revivre en vinyle cette œuvre légendaire de l'histoire musicale grâce à une édition top class comprenant les annotations de Jean-Jacques Birgé lui-même, plus un DVD bonus incluant près de 6 heures de pièces rares et le film de Jean-Jacques Birgé et Bernard Mollerat La nuit du phoque.

Les Barcelonais de Wah-Wah Records [publièrent] ainsi sous la référence Fauni Gena 030 mon premier disque qui inaugura le label GRRR que je venais de créer. Le label israélien MIO l'avait réédité en 2003 en CD avec le même DVD, mais c'est la première fois qu'il [revenait] sous sa forme initiale, ici avec un livret 4 pages de 30x30cm où figurent de nombreuses photos de Thierry Dehesdin et les notes de pochette que j'avais écrites pour MIO il y a dix ans. Lorsque j'évoque l'avenir je me rends compte que j'aurais pu les mettre à jour, mais ce genre de publication joue de la perspective du temps autant qu'il affiche sa permanence. Car, à mon humble écoute, Défense de n'a pas pris une ride. Je suis étonné de préférer aujourd'hui la face B, en particulier le réveil où, en duo avec Francis Gorgé, nous mêlons les possibilités du multipistes à la fraîcheur de l'improvisation.

L'accroche publicitaire rappelle que Francis et moi avions commencé à jouer ensemble au lycée en 1970. L'album avait commencé par être enregistré chez le père du producteur de free jazz Sébastien Bernard qui possédait un orgue à tuyaux, un piano électrique, un xylophone et un violoncelle, puis sa défection et la rencontre quelques mois plus tard du percussionniste Shiroc nous avait amenés à remplacer deux des quatre morceaux par de nouvelles pièces en trio ou en quartet avec le pianiste Jean-Louis Bucchi. Notre ami le saxophoniste Antoine Duvernet faisait également des apparitions sur les deux pièces initiales. À la fin des six heures d'inédits du trio présents sur le DVD et intitulées June Sessions nous formâmes un quartet avec un second percussionniste, Gilles Rollet. Enfin le DVD inclut le film expérimental (sous-titré en français, anglais, hébreu et japonais) que je réalisai avec Bernard Mollerat en 1974 et qu'encensèrent plus tard nombreux critiques américains.

Nous avions 22 ans et une terrible envie de mordre. Les titres du disque et des quatre pièces formaient une seule phrase : Défense de / crever / la bulle opprimante, / Le réveil / pourrait être brutal. Avec la réputation dont jouit l'album (surtout à l'étranger !) cette édition limitée [fut] aussi vite épuisée que le vinyle original et sa réédition en CD.

vendredi 8 mai 2026

Le silence gratte où ça vous démange


Minuit l'heure du crime. Je profitai du calme du soir [de ce 8 octobre 2013] pour poser Sounds of Silence sur le tourne-disques. L'objet est conceptuel. Un sticker jaune barre la pochette de Simon & Garfunkel comme une voie sans issue sur l'autoroute musicale. Vingt-neuf plages de silence se succèdent sur les deux faces du 33 tours 30 cm réalisé par Patrice Caillet (auteur du livre Discographisme récréatif), Adam David et Matthieu Saladin. C'est plutôt le Périphérique une nuit où les services d'entretien ont fermé toutes les issues. Ça tourne en rond, mais ça avance tout de même et ça travaille. Non, vous n'entendrez pas 4'33" de John Cage conçu pour la scène. L'anthologie rassemble exclusivement des enregistrements dont les auteurs sont Andy Warhol, John Lennon, Maurice Lemaître, Sly & the Family Stone, Robert Wyatt, John Denver, Whitehouse, Orbital, Crass, Ciccone Youth, Afrika Bambaataa, Yves Klein, etc. Aux imperfections des supports originaux le vinyle ajoute les siennes. Il révèle une variété inouïe, c'est le cas de le dire, de manières de concevoir le silence : performative, mémorielle, politique, critique, abstraite, poétique, cynique, farceuse, technique, promotionnelle, absurde, indéterminée. À la première écoute je me laisse aller sans savoir qui se tait. C'est reposant. À la seconde je suis les notes de pochette. Les circonstances dessinent une histoire de la production discographique à travers ses silences. C'est dense et prenant. Ça piquotte. Ça craquotte (coprod. alga marghen - Sound-Houses/FRAC Franche Comté - Incertain sens / 4ème édition avec bandeau bleu aux Presses du Réel).

jeudi 7 mai 2026

Ça commence par la marche


Ça commence par la marche, alors au début j'ai pensé que c'était essentiellement un hommage à la musique de Steve Reich. J'ai laissé filer les trois minutes de Juste avant, les vingt-trois de Presqu'un pas, et puis les percussions de Marche avant et les cuivres de Marche arrière m'ont intrigué. L'énergie déployée renvoie en effet au Reich d'il y a quelques décennies. Ici le rock vient au secours de la fascination, avec une grosse caisse bien lourde et omniprésente, des onomatopées en guise de souvenirs, et les deux pianos, main gauche, main droite de Jérémie Ternoy. Des virages inattendus ne perturbent pas pour autant cette progression prenant pour principe fondateur The Songlines de Bruce Chatwin : "Richard Lee a calculé qu'un enfant Bushman sera porté sur une distance de 7886 km avant de commencer à marcher seul. Étant donné que, pendant cette phase rythmique, il passera son temps à nommer les éléments qui composent son territoire, il est impossible qu'il ne devienne pas poète." Ainsi, Peu après, ça swingue jusqu'au titre éponyme qui met fin au vertige, Ça commence par la marche, après avoir entraîné à sa suite un grand ensemble au souffle imperturbable (Jérémie Ternoy pianoS, Nicolas Mahieux contrebasse, Ivann Cruz guitare, Charles-Albert Duytschaever et Peter Orins batteries, Sakina Abdou sax, Christian Pruvost trompette, Vianney Desplantes euphonium, Sarah Butruille, Maryline Pruvost et Kristof Hiriart chant et lames sonores). Jérémie Ternoy, qui a composé cet hommage décidé aux musiciens répétitifs américains, revient aux pianos. Et puis c'est fini. Le silence reprend ses droits. C'est l'un des effets magiques de cette musique envoûtante.

→ Jérémie Ternoy, Ça commence par la marche, CD Circum-disc, sortie le 29 mai 2026

mercredi 6 mai 2026

TK-21 a 15 ans


Mai 2026. Le numéro 175 de TK-21 La Revue célèbre ses 15 ans. "La fête continuera jusqu’en juillet. Des premiers numéros balbutiants à la revue affirmée d’aujourd’hui, découvrez quinze années de travail. Un ensemble éclectique dominé par les images, physiques, mobiles et mentales qui racontent des histoires. Une carte blanche sur les grands thèmes qui animent la revue. Pour voir et réfléchir et surmonter le « gloubi-boulga » intellectuel ambiant." écrit Martial Verdier dans son éditorial. Celles et ceux qui y publient se moquent des frontières. Les photographes se font Charron en traquant la vie et la mort, leurs représentations entre le réel et l'imaginaire, entre figuration et abstraction. On danse d'un pied sur l'autre. La poésie aspire la nature. Le sacré interroge le profane. La singularité s'oppose à la foule. On ne communique plus comme avant. L'après est omniprésent.

Les articles se placent entre Photo(s)/Image(s), Vidéo, Concept ou Chroniques. Les dix-huit contributions peuvent encore se lire Société, Images, Lire & Écrire, Cerveau, Création & Commentaires, Entendre. Bon élève, j'ai tenté de répondre point par point à la thématique « Arts & Culture, images, appareils, société, cerveau », et une fois de plus j'ai raconté ma vie, probablement parce que les objets ne sont jamais que des portraits en creux des sujets. Pour le prochain numéro, je crois me souvenir n'avoir envoyé que des photographies, sans aucun commentaire, une série de douze comme une gamme bien tempérée, évoquant toutes le monde sonore. Je reproduis ci-dessous mon texte Tout en un, mais il s'insère dans l'élan collectif de ce beau numéro. On peut s'abonner en s'inscrivant à la newsletter.

TOUT EN UN



J’ai du mal à travailler lorsque je ne suis pas sollicité. Est-ce le besoin de me sentir utile qui m’anime ou le désir d’être aimé tout simplement ? C’est compliqué lorsqu’on a choisi l’invention comme vecteur vital depuis toujours. J’imagine que, enfant timide, l’extraversion représenta rapidement l’échappatoire. Cela n’a pas été facile. Lorsqu’il fallait chanter en chœur je fredonnais comme je pouvais le premier vers et articulais ensuite sans émettre aucun son. L’arnaque ! Futur autodidacte, le syndrome de l’usurpateur me poursuivit longtemps, jusqu’à ce que l’importance de l’œuvre démente ce complexe typique de ceux qui ont appris par des chemins de traverse en se bricolant leur propre langage. À l’âge où l’on commence à se poser des questions autres que le merveilleux « pourquoi ? », je montais sur la table pour raconter des histoires drôles. Mon ambition était d’inventer des choses qui ne servent à rien. Ma mère, elle, se rappelait que je voulais inventer des choses utiles à l’humanité. Devenir un artiste concilie les deux.


L’option était nécessaire à l’enfant dont rêver était l’occupation principale, mais elle n’était pas suffisante pour l’adolescent qui prit sa carte de « citoyen du monde » à l’âge de 11 ans ou au quadragénaire qui partit réaliser des films à Sarajevo pendant le Siège. J’avais peur, mais à quoi aurait rimé mon engagement politique si l’intellectuel que je pensais être ne mettait pas les mains dans le cambouis lorsque l’occasion se présenta. La même année, 1993, j’avais été l’un des derniers à tourner en Algérie avant que cela devienne impossible et j’avais enchaîné avec l’Afrique du Sud d’avant Mandela au moment de l’assassinat de Chris Hani. Le succès qui en découla me donna l’espoir de revenir à mes amours de jeunesse, le cinéma. Sorti très jeune de l’IDHEC (ancêtre de la FEMIS), je n’avais que 20 ans, je compris que, au vu de mes ambitions artistiques, l’indépendance en était la seule garante. Je créai ainsi mon propre label de disques à 22 ans et mon orchestre dans la foulée. Cinquante ans plus tard, l’un et l’autre sont toujours en activité. Je sacrifiai parfois certaines opportunités pour préserver le sentiment mystérieux qui m’échappera probablement jusqu’à ma mort, cette inspiration qui m’entraîne loin des sentiers balisés, désir ambitieux de faire ce qui ne se fait pas puisque ce qui est fait n’est plus à faire. Or plus le budget est important, plus les pressions extérieures font obstacle. En 1995 mon projet de film sur la fin du monde, adapté d’un roman de C.F. Ramuz, n’était pas encore un sujet à la mode et mes méthodes auront toujours emprunté le chemin buissonnier des écoliers. Je revins donc à la musique, domaine pour lequel je ressens la plus grande facilité sans comprendre comment c’est possible face à l’immensité de mes lacunes.

J’avais pallié mes incompétences en m’inventant un langage qui avait fait fi, du moins dans un premier temps, de l’harmonie et du contrepoint. D’une part, ayant acquis en 1973 l’un des premiers synthétiseurs, j’avais cherché à reproduire tous les sons du monde de manière artificielle en apprenant à les analyser. D’autre part, j’appliquai la syntaxe cinématographique à la composition musicale en racontant des histoires suffisamment ouvertes pour que les auditeurs y imaginent leur propre scénario. Ce pourrait être le secret de ma musique si une sorte de transe ne venait s’y ajouter, mystère de la création qui trouve probablement sa source dans mes rêves d’enfance où mes yeux étaient perdus dans le vague et mes oreilles à l’affût du moindre savoir. La culture générale m’apparaît toujours comme un creuset encyclopédique venant alimenter l’inconscient, lui-même édifié sur le terreau de la névrose forcément familiale.

Me voilà à raconter ma vie alors que j’avais prévu d’aborder la thématique « Arts & Culture, images, appareils, société, cerveau » point par point. J’y réponds malgré tout en soulignant la responsabilité politique des artistes au même titre que tous les citoyens, en me référant aux images qui n’ont cessé de me fasciner en particulier par une cinéphilie boulimique, en ne voyant dans mes nombreux appareils que des outils ou des jouets, en cherchant sans cesse à m’échapper socialement tout en participant à l’ensemble, en particulier en espérant enfoncer les portes de la perception pour entrevoir un autre monde possible. Face à la détestation du monde qui m’était offert je n’eus d’autre choix que d’en inventer un autre, plus proche de mes désirs, utopique. Et je continuai à jouer, puisque les musiciens comme les comédiens sont les seuls artistes à revendiquer le jeu.

Que ce soit mes propres choix ou l’énigme que représente pour moi l’humanité je cherche toujours à remonter le temps, pour comprendre comment on en est arrivé là. Plus je vieillis plus j’ai l’impression que tout a commencé à mes 5 ans. L’histoire qui va suivre évoque un sujet tabou à l’origine de ma construction. J’avais demandé pourquoi je n’avais pas de grands-parents paternels. En 1920 mon père qui avait 3 ans avait refilé la typhoïde à sa mère qui y avait succombé. Passons. L’affaire était tout autre pour son père assassiné par les Allemands. C’est là que, bien que laïcs pour ne pas dire athées, mes parents m’expliquèrent que nous étions juifs, et que cette spécialité avait tué mon grand-père sous une douche à gaz. Comme je m’inquiétai de savoir si cela pouvait m’arriver un jour et que je ne comprenais pas pourquoi, ils m’expliquèrent que les antisémites sont jaloux de notre intelligence. Nous étions de grands avants, de grands artistes, etc., et cette excellence nous avait sauvé à travers les siècles bien que nous n’ayons jamais été du côté du manche. Malgré mon aspiration fondamentale à rêver, j’assimilerai inconsciemment que je devais être premier de la classe pour ne pas y passer à mon tour. C’est là le sujet tabou, le complexe de supériorité des juifs ashkénazes qu’on évite largement d’aborder. Mais ce roman « national » explosa pour moi en 1967 avec la guerre des six jours. Nous tenions le bâton ! Mon engagement du côté des opprimés me fit prendre le parti des Palestiniens et interrogeant ce qu’on m’avait appris, je découvris que les kibboutz étaient en fait des colonies en territoire occupé, que le jardin n’avait jamais été un désert, etc. Mon antisionisme était difficilement assimilable à de l’antisémitisme avec un grand-père gazé à Auschwitz, un père qui avait sauté du train qui l’emportait vers les camps de la mort et une famille tant maternelle que paternelle engagée dans la Résistance. Je fus longtemps très isolé jusqu’à ce que l’impérialisme criminel de l’état israélien devienne explicite au plus grand nombre. Il faut du temps pour comprendre qui l’on est et ce qui vous agit. J’attendis d’avoir 60 ans pour assimiler d’où venait ma préférence des bains plutôt que des douches ! Depuis j’ai fait de considérables économies d’eau courante.

Confronté à la folie humaine, tant suicidaire que criminelle, mon adolescence profondément « Peace & Love » fut sans cesse malmenée par la nécessité de la révolte. En mai 68 je participai au service d’ordre à mobylette pour bloquer les automobiles lors des manifestations quand il y avait encore de l’essence et je livrai les affiches des Beaux-Arts, mais j’aurais été incapable de lancer un pavé. Pendant les années qui suivirent j’ai surtout beaucoup couru, poursuivi par les matraques. La question de la violence révolutionnaire me taraude, en particulier lorsqu’il s’agit de guerres d’indépendance ou de la destruction de la planète par des capitalistes que l’arrogance perdra immanquablement, mais après combien de morts ?

Mon travail est partagé entre la dénonciation des inégalités et le besoin de s’échapper par le rêve. L’urgence et le temps perdu à collectionner des timbres et des porte-clefs m’a poussé vers l’improvisation que je préfère appeler composition instantanée. Même lorsque je compose préalablement, je privilégie la première prise et le geste instrumental. Comme si l’état de grâce était le garant du bien contre l’illusion du mieux. Il n’empêche que le résultat est un mystère. La réalité ne refait surface qu’à la réécoute. Entre ce qui m’inspire et l’appropriation par le public je dois me faire confiance, car j’ignore comment mes mains tombent juste ou comment mon cerveau avance sur le fil d’équilibriste. Il y a évidemment un filet. Tout cela n’est faisable qu’après des heures et des années de préparation à envisager tous les possibles. Et pourtant l’impossible c’est le réel. Si la réalité dépasse toujours la fiction, l’imaginaire est plus vrai que le tangible. C’est en tournant autour des choses, pas en visant le centre, que l’on s’approche de la vérité, du moins la sienne. La musique comme la poésie est un art circonlocutoire.

J’aime par-dessus tout créer des images qui laissent à chaque auditeur ou spectateur sa liberté d’interprétation. Mon rôle est de fabriquer le cadre pour éviter les contresens et pousser à penser par soi-même. Dans mes écrits (mon blog quotidien a 22 ans !) je traque les îles désertes ou désertées, les artistes méconnus, jeunes ou oubliés, les changements d’angles et les recettes de grand-mères, l’altérité et la personnalité, en assumant la première personne du singulier car l’objet cache trop souvent le sujet. Ici, j’en ai encore usé et abusé, pour ne pas que la forêt étouffe l’arbre, même si elle n’existe que parce que nous sommes ensemble.

mardi 5 mai 2026

Ma newsletter de Mai 2026


La première newsletter depuis juin 2025 !
L'année fut plus calme. Les projets de créations musicales et les éditions papier sont un peu longs à voir le jour. En attendant j'écoute la nuit. Et j'écris. Beaucoup. J'accumule aussi du matériel sonore, ce que Bernard Vitet appelait "fourbir ses armes". Et puis je voyage, en locomotions et en pensées.

Pour lire la newsletter, c'est ici !

Photo © Carol Müller

Une autre écoute est possible


La curiosité est le vecteur du propos de La Muse En Circuit, de sa création en 1982 à aujourd'hui. Aucun concept ne peut mieux m'agiter les neurones, toucher ma sensibilité, me faire vivre. Et vivre libre, si l'on fait abstraction du fantôme de la liberté, évidemment. En regardant le film Une autre écoute est possible que Jérôme Florenville a consacré à ce centre national de création musicale implanté à Alfortville j'ai vibré en sympathie pendant cette heure d'extraits et d'entretiens où je reconnais les amis, son fondateur Luc Ferrari (1929-2005), d'abord et définitivement, David Jisse (1946-2020, directeur de 1999 à 2012), Pablo Cueco, Denis Lavant, et d'autres que j'ai croisés et dont j'admire le travail, son directeur actuel Wilfried Wendling depuis 2013, Georges Aperghis, François Sarhan, Brunhild Ferrari, Henry Fourès, ou encore Kasper T. Toeplitz, Nina Garcia, etc., tous passionnants et fondamentalement humains. Petite réserve sur Heiner Goebbels dont la manie de composer à partir d'improvisations de ses musiciens me laisse perplexe, car l'aspect collectiviste de la plupart des projets pluridisciplinaires me plaît particulièrement. Pendant toutes ces années je suis bêtement resté à distance de La Muse alors que tout aurait dû m'inciter à m'y impliquer. Pour la petite histoire, j'y ai même rencontré la femme de ma vie il n'y a pas si longtemps ! Mais heureusement, bien que j'en ai revu la trace vidéographiée, ce n'est pas dans le film qui raconte par contre plusieurs décennies d'aventures où l'amitié est née ou a grandi au fil des résidences.


Le film rend hommage à tous les protagonistes, en particulier les trois capitaines : Luc Ferrari qui sut installer la joie comme paramètre indispensable à l'entreprise (et sa lettre de démission lue par Brunhild est bouleversante), David Jisse qui lui permit de devenir pérenne, Wilfried Wendling qui l'implanta dans le XXIe siècle. La variété des œuvres qui y furent créées montre l'ouverture d'esprit, guide souverain de leurs choix. Je suis ravi de voir Sarhan au travail, Jisse ou Lavant éructant leurs textes, Toeplitz jouant de sa double basse, etc. La bidouille et l'expertise font bon ménage. Et toutes les créations absentes du film auxquelles j'ai assisté soulignent l'effervescence et la créativité de l'équipe et des nombreux invités.
À voir donc, et à écouter, car il s'y dit ce qui manque si souvent ailleurs.

lundi 4 mai 2026

La lutte est un poème collectif


Au début du disque j'ai cru écouter le chaos à la mode, sorte d'improvisation noisy sans articulations structurales, comme si le mouvement punk avait contaminé l'électro-acoustique, mais que nenni, c'était juste une des faces de ce disque qui en a suffisamment qu'il pourrait ressembler à un cube. C'est fou le nombre de musiciens et musiciennes qui s'éclatent sur la planète en composant dans l'instantané ou dans la durée sans qu'on en reçoivent le moindre écho ! C'est à la fois flippant et plein d'espoir. Le problème est le peu d'intérêt qu'y voient les médias dominants, pensant vendre leurs torchons en choisissant de promouvoir des clones de ce qui un jour fit l'affaire. Alors on vous sert des Rosalía ou je ne sais quel marronnier du Loch Ness qui refait surface tous les cinq ans avec un nouvel album. Il est certain que la recette a fait ses preuves, même si cela ne marche pas à tous les coups. Il suffit d'avoir eu un jour un succès pour que les producteurs misent sur un hypothétique retour de gloire. Ne pas croire que l'aristocratie contemporaine ou que les tenants du swing se portent mieux. Les vieux ringards dogmatiques sont programmés chaque année sans pour autant arriver à en croûter. Comme tout le monde. Heureusement il y a de "jeunes" créateurs qui font fi de tout ce vacarme médiatique, des musiciennes qui profitent momentanément de la parité, des collectifs qui se serrent les coudes, des revues en ligne comme Citizen Jazz qui creusent des sillons inexplorés hors frontières. Comment s'y retrouver dans cet immense et nécessaire besoin de créer qui anime les artistes, qu'ils soient de la race des copieurs, la très grande majorité et la plus profitable, ou de celle des défricheurs, souvent des indépendants dont la passion se moque du qu'en-dira-t-on tant qu'ils peuvent tenir jusqu'à la fin du mois ?

Le temps que je tape ces petites phrases qui me posent plus de questions qu'elles ne m'apportent de réponses, le disque La lucha es un poema colectivo du groupe tellKujira est arrivé à son terme. Ambra Chiara Michelangeli au violon alto, Francesco Diodati et Stefano Calderano aux guitares électriques, Francesco Guerri au violoncelle l'ont conçu et composé lors d'une résidence à l'IRCAM en novembre 2023 alors que la grève grondait en face, au Centre Pompidou. Ce quartet italien refuse de se laisser enfermer dans un style. Leurs titres peuvent donner des pistes : En grève, ¡Que viva México!, Tarantella, Walking on the beach / what to love and fight for. Des voix enregistrées se mêlent aux instruments comme des bulles de réalité éclatant au milieu de leurs rêves. Art rock, free jazz, électronique, musique contemporaine jaillissent et s'évanouissent. Je devrai y revenir pour savoir de quoi il retourne exactement. La poésie est toujours plus précise que les sciences exactes. Elle n'est jamais démentie. Elle se transmet de génération en génération au fil des siècles. Combien d'auditeurs et d'auditrices arriveront-ils à toucher ? Cela n'a pas vraiment d'importance. Ils et elles existent. Et leurs pensées au loin les suivent...

→ tellKujira, La lucha es un poema colectivo, LP Superpang 22€ (10€ en numérique), sortie le 29 mai 2026

vendredi 1 mai 2026

Non, je ne suis pas journaliste


Non, je ne suis pas journaliste. Je commençais ainsi déjà cet article du 7 octobre 2013 que je dois amender ! Mais que suis-je alors pour tenir cette chronique quotidienne depuis 22 ans, soit plus de 6000 articles au compteur. Et quid des autres casquettes qui me coiffent un jour sur l'autre ? Les véritables journalistes ont coutume de m'affubler du terme de touche-à-tout, je préfère quand les flatteurs ajoutent "de génie" pour que leur qualificatif n'apparaisse pas trop dépréciateur. Il est certain qu'après plus de 50 ans d'activité, vivre de mon travail atypique peut laisser penser aux sceptiques qu'il doit tout de même y avoir quelque chose de bien dans ma musique bizarre ou mes innommables créations !
J'adore la réponse de Jean Cocteau qui en face de profession écrivait "sans (toutes)". Suis-je vraiment cinéaste pour ne repasser à la réalisation que tous les vingt ans ? Écrivain pour n'avoir écrit que deux romans ? Producteur pour n'avoir jamais produit que mon travail ou celui de mes proches ? Difficile d'en dire autant de mon travail sonore. J'ai composé plus de 2000 œuvres, publié près de 200 albums, composé la musique de centaines de films, CD-Rom, sites Internet, œuvres interactives, spectacles, etc., et réalisé un nombre incalculable de travaux aujourd'hui assimilés au design sonore. En octobre 2009 j'avais rédigé un billet d'autosatisfaction intitulé Orgueil, histoire de me remonter le moral dans un moment de doute ? Ou au contraire, comme aujourd'hui, soulagé que les affaires reprennent ! Je ne manque jamais de travail, mais parfois les projets rémunérés ou les retours sur investissement se font attendre. À vrai dire, l'âge profite plus à la renommée qu'au nombre de propositions, ce qui est un peu rageant lorsque l'on perçoit le nombre de projets où l'on pourrait être incomparablement utile !
En tout cas, je ne suis pas journaliste. Encore que Cocteau, toujours lui, parlait de poésie de journalisme comme il disait poésie de cinéma ou de théâtre. Peut-être en avais-je assez de lire des inepties ou simplement rien du tout sur les sujets qui me passionnent ? J'évite ce dont tout le monde parle et que les pros traitent avec zèle, à moins d'avoir un point de vue personnel ou différent, et n'écris que lorsque l'inspiration se présente. C'est un blog essentiellement solidaire et militant, où j'insère régulièrement le "discours de la méthode". Si je passe trois heures par jour à tenir ce journal extime en tentant d'être le plus sincère possible, c'est avant tout pour transmettre à mon tour ce qui me fut légué par mes maîtres et par la vie expérimentale que j'eus la chance de mener jusqu'ici. À mon âge partager est devenu plus indispensable que jamais. Après avoir accumulé tant de trésors je sais maintenant que je n'aurai plus le temps d'en profiter. Relire ma bibliothèque (ce que j'imaginais un jour relire ressemblait à l'avenir, maintenant que je sais que je n'en aurai pas le temps c'est devenu le passé), réécouter ma discothèque, revoir tous les films... Je me débarrasse des vêtements que je ne remettrai jamais (d'autant que j'ai grossi, ce qui ne me plaît guère, il faut bien qu'un truc cloche), mais j'ai conservé des machines que je rebranche de temps en temps... Donner est aussi agréable que recevoir.

jeudi 30 avril 2026

À l'ombre de la République


Sur Médiapart Sophie Dufau [avait] très bien couvert le documentaire de Stéphane Mercurio, À l'ombre de la République, lors de sa sortie en salles. La parution en DVD des films reste une activité mal rapportée par la presse tant généraliste que spécialisée. Aussi, quand l'occasion se présente, c'est à ce moment que ma chronique prend son sens.
Les Éditions Montparnasse [publièrent] donc en DVD [mon article date du 4 octobre 2013] le film de Stéphane Mercurio dont j'avais déjà évoqué le film sur son père, le dessinateur Siné, Mourir ? Plutôt crever ! Son travail sur l'univers carcéral et psychiatrique est agrémenté d'un entretien, d'un petit court-métrage avec Zazie et d'une longue émission radiophonique avec le contrôleur des prisons Jean-Marie Delarue qui lui a permis d'entrer dans ces lieux fermés rarement visités. Le CGLPL, Contrôle Général des Lieux de Privation de Liberté, est de création récente. La réalisatrice n'a pas eu le droit de filmer dans un commissariat, mais elle a réussi à suivre une quinzaine de contrôleurs à la maison d'arrêt de femmes de Versailles, l'hôpital psychiatrique d'Evreux, la centrale de l'Île de Ré et la nouvelle prison de Bourg-en-Bresse.
Révoltant est le sentiment qui ne vous quittera plus, du début à la fin. Si les longues peines ont dû commettre de graves délits, souvent avec mort d'homme, mais pas obligatoirement, leurs conditions de détention sont indignes d'une société qui prétend les leur infliger pour les rééduquer. Pendant leurs longues années d'emprisonnement les condamnés sont abandonnés à leur sort. Ils sont surexploités par des sociétés qui ont signé des contrats avec l'État, humiliés par des gardiens inhumains ou simplement livrés à une solitude qui ne signifie plus rien avec le temps. Après quinze ans leur réinsertion paraît une illusion. La prison telle qu'elle est pratiquée ne fait que créer des fauves, quand le suicide ne présente pas la seule porte de sortie envisageable. Ne croyez pas tout savoir pour avoir lu ces lignes, il faut le voir pour le croire. Les couleurs vives dont on a repeint les murs cachent une misère d'un autre siècle et la justice de classe éclate à l'écran.


Le contrôle de la maison d'arrêt de femmes de Versailles révèle le fait divers où son directeur vécut une histoire d'amour avec une jeune détenue, appât du gang des Barbares. Les privilèges des unes alimentèrent la colère des autres. Comme pour ceux qui témoignent à la centrale de l'île de Ré il leur aura fallu du courage pour parler à visage découvert au risque de représailles. Mais qu'ont-ils ou elles à perdre encore ? Perdre les quelques euros gagnés pour des dizaines d'heures de travail ? Passer au pain sec et à l'eau ? La chambre d'isolement ? La France a aboli la peine de mort, mais les punitions qu'elle inflige à ses délinquants est aussi indigne de la morale qu'elle prétend défendre. Stéphane Mercurio fait œuvre de salut public.

mercredi 29 avril 2026

Visite d'Eric Lanzillotta au Studio GRRR


Sympathique post d'Eric Lanzillotta à qui j'avais l'habitude d'envoyer des disques à Anomalous Records, à Seattle dans l'état de Washington.

« J'ai passé plusieurs heures cet après-midi avec Jean-Jacques Birgé dans sa charmante maison située juste à l'est de Paris. Il a un peu plus de soixante-dix ans, mais il déborde d'énergie et d'enthousiasme. J'ai eu la chance d'écouter le récit fascinant de sa vie créative depuis les années 1960, notamment ses rencontres avec des musiciens célèbres ou méconnus. J’aurais aimé enregistrer l’intégralité de notre conversation, car il m’a transmis une telle quantité d’informations, mais j’ai tout de même filmé une vidéo de 20 minutes dans laquelle il présente des instruments de sa collection, notamment ceux inventés par Bernard Vitet ou son gendre [Nicolas Chedmail]. Elle est cependant probablement trop lourde pour être mise en ligne ici.
J’ai découvert sa musique pour la première fois avec Un Drame Musical Instantané dans les années 80, alors qu’ils figuraient sur la compilation vinyle de United Dairies intitulée "In Fractured Silence". Il dit aussi que beaucoup de gens le connaissent grâce à la présence d’un trio antérieur sur la liste NWW [Défense de, par Birgé Gorgé Shiroc]. Il n’a cessé de publier de la musique depuis lors et se distingue par la diversité de sa musique "bizarre" (selon ses propres termes). C’était vraiment inspirant d’entendre comment il se met constamment au défi d’essayer de nouvelles choses et de découvrir les folles aventures de l’U.D.M.I. »

Eric m'a laissé le dernier disque de son label, Bàardum Guùmuse de Giancarlo Toniutti, une musique atmosphérique et méditative jouée sur des idiophones préparés (verre, cuivre, bois, métaux, acier). Les sons s'approchent du glassharmonica mozartien. Lui-même joue ce soir à 20h sur des pierres au Peine Perdue, 1er étage du Chair de Poule, 141 Rue Saint-Maur dans le 11ème à Paris, avant de s'envoler pour Seattle.

mardi 28 avril 2026

Black America Sings


Adolescent dans les années 60, j'étais fan de ce qu'on appelait la pop music et que les Américains nommaient le rock, en particulier la musique psychédélique de la côte ouest avec une nette préférence pour les trucs les plus barrés, donc les Mothers of Invention, Captain Beefheart and His Magic Band, goût que peu de mes camarades partageaient, sinon Jimi Hendrix Experience, Quicksilver Messenger Service, Jefferson Airplane ou le Grateful Dead que j'eus la chance d'entendre au Fillmore West à l'été 68 ! Pour nous, hippies chevelus, le Rhythm & Blues plaisait surtout aux minets qui voulaient danser et draguer. À ce propos saviez-vous que cette expression vient du film Les dragueurs de Jean-Pierre Mocky ? Je pensais donc la soul plutôt ringarde, même si je trouvais fascinants Otis Redding ou James Brown. J'adopterai néanmoins assez vite la musique des Afro-Américains grâce au free jazz, puis en remontant l'histoire du jazz et du blues jusqu'à leurs origines. Le reste de la musique noire m'échappait.
Des années plus tard, Sly & The Family Stone ou Betty Davis m'enchanteraient, et aujourd'hui je me régale de la collection du label britannique ACE où l'Amérique Noire Chante les Beatles, Bob Dylan, Otis Redding, Sam Cooke ou Burt Baccharah. Si reprendre Redding ou Cooke est épatant, la surprise est encore plus intense avec les adaptations soul des Beatles ou Dylan. C'est vivifiant, édifiant et, swing oblige, extrêmement dansant. Je ne peux pas citer toutes les stars présentes sur ces compilations, mais ils et elles y sont toutes là, autant d'étoiles noires sur la bannière à rayures rouges et blanches.

→ Various Artists - How Many Roads: Black America Sings Bob Dylan [2010]
→ Various Artists - Come Together: Black America Sings Lennon & McCartney [2011]
→ Various Artists - Hard to Handle: Black America Sings Otis Redding [2012]
→ Various Artists - Bring It on Home: Black America Sings Sam Cooke [2014]
→ Burt Bacharach & Hal David performed by Various Artists - Let The Music Play (Black America Sings Bacharach & David) [2014]
→ Various Artists - Let It Be: Black America Sings Lennon, McCartney and Harrison [2016]
→ Various Artists - Here, There And Everywhere: Black America Sings John Lennon, Paul McCartney And George Harrison [2024]
→ Various Artists – Highway Of Diamonds - Black America Sings Bob Dylan [2026]

lundi 27 avril 2026

L'amour à La Machine


Très attendue, La Machine est arrivée vendredi. Petit cube jaune surmonté d'une boule rouge, elle ressemble à un objet d'Ettore Sottsass, mais elle descend en ligne directe de celle du pionnier de l’Intelligence Artificielle, Marvin Minsky. À notre époque du tout connecté et de l'acte mâché et pré-mâché, La Machine ne sert à rien. Elle jouit néanmoins d'une astucieuse campagne de marketing mettant en valeur son impact poétique. Conçue par Olivier Mevel, le papa du lapin Nabaztag, on y retrouve en effet la poésie du geek hyper doué qui a préféré prendre la tangente en imaginant sans cesse des machines qui se moquent de notre quotidien sous perfusion. Mais si elle ne sert à rien que fait-elle ? Elle s'éteint simplement dès qu'on l'allume : un petit bras revêche vient remettre le bouton à sa position initiale. Jamais deux fois de la même manière ! C'est par ces variations qu'elle vous charme. Spécialiste des objets comportementaux qui réagissent au plaisir et à l'ennui, Antoine Schmitt (avec qui j'avais créé Machiavel en 1998, puis travaillé en tant que designer sonore sur Nabaztag en 2005 et composé plus tard l'opéra Nabaz'mob) lui a inculqué ses humeurs. Même si elle m'enchante, je regrette forcément qu'Olivier ne m'ait pas sollicité à nouveau pour lui donner son corps sonore ; très réussi, le design sonore d'Alexis Malbert, dit Tapetronic, accumulant les petites musiques électroniques malicieuses, est trop homogène et évident à mon goût ; j'aurais imaginé des effets de surprise plus radicaux en allant puiser dans l'immense domaine de la fiction. Il paraît que l'on peut customiser La Machine, mais j'ignore si cela inclut les sons et si c'est à la portée d'un néophyte de la programmation. Le code système est dû à Paul Guyot et j'imagine la gymnastique que tous ont dû faire pour que le petit cube jaune dessiné par Elium Studio intègre autant de paramètres. Posée sur un guéridon du salon, elle intriguera toutes celles et tous ceux qui passeront à sa proximité, mais il faudra probablement que je leur suggère de pousser le bouton rouge pour qu'opère la magie de l'instant.

→ La Machine, 89€, prochaine expédition le 20 mai 2026