Jean-Jacques Birgé

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mardi 25 juillet 2017

Kristen Noguès, hommage bouleversant à la petite souris


Il y a des rendez-vous manqués, faute de temps, pas le temps passé, mais l'avenir qui bute, quand le cœur arrête de battre. Rencontrée grâce à Lors Jouin, j'avais immédiatement adhéré à la fantaisie de Kristen Noguès, une comédie dramatique où le petit clown prend l'air grave aussitôt le rideau levé. Kristen était d'abord une compositrice, inventive, en perpétuelle recherche d'autre chose. Sa harpe celtique a des accents contemporains qui s'écartent de la tradition tout en l'assumant. C'est son histoire, celle de sa famille et de son pays, la Bretagne, sac et ressac. Poussés par une mutuelle curiosité nous avions envisagé une collaboration que la maladie balaya beaucoup trop tôt. Heureusement d'autres eurent la chance de partager sa musique. Nombreux sont rassemblés sur Logodenning, le magnifique double album publié en 2008 et réédité par Innacor : Annie Ebrel, Joël Allouche, Etienne Callac, Jean-René Dalerci, François Daniel, Paolo Fresu, Peter Gritz, Jean-François Jenny-Clarke, Ivan Lantos, Nguyên Lê, Erik Marchand, Jacky Molard, Patrick Molard, Mauro Negri, Bruno Nevez, Rüdiger Oppermann, Jacques Pellen, Ronan Pellen, Jean-Luc Roumier, John Surman, Jean-Michel Veillon, Karim Ziad...
Le texte du livret rédigé par l'écrivain Gérard Alle rend parfaitement la tendresse de ses compositions, la fragilité de la "petite souris", ses interrogations, son esprit aventurier, son humour aussi et ses angoisses... Avec Bernard Vitet nous avions désiré le son de la harpe celtique pour l'un de nos projets, mais nous avions rencontré une voix, une pensée, une histoire, une autre. Si elle était bretonne par tous les pores de sa peau, Kristen Noguès ne s'embarrassait d'aucun préjugé, prête à toutes les rencontres, musique contemporaine, jazz, musiques improvisées, etc. Tout au long des cinq chapitres (Finis Terrae, Les Autres, Astract, Improviser et le trio, La longueur des jours) qui structurent le double album, ses cordes vibrent en sympathie. Elle n'est jamais aussi présente que lorsqu'elle chante à son tour et elle me touche plus particulièrement quand la musique perd ses repères pour jouer seulement sur l'écoute mutuelle comme avec le saxophoniste John Surman. Son compagnon, le guitariste Jacques Pellen, a sélectionné les morceaux dont les trois quarts étaient inédits. Le violoniste et polyinstrumentiste Jacky Molard a assuré la réalisation de l'ensemble. L'épais livret de 48 pages est rempli de photographies et de l'amour que ses amis lui prodiguaient. Logodenning est un chant d'amour qu'ils lui renvoient au-delà des étoiles.

→ Kristen Noguès, Logodenning 1952-2007, 2CD Innacor, dist. L'autre distribution, 16,95€

lundi 24 juillet 2017

Robert Wyatt par/sur Odeia


Alifib ? Vous pouvez imaginer que je l'aime à plus d'un titre. Robert et Alfie, Elsa évidemment, la simplicité de cette magnifique mélodie, cette interprétation toute personnelle de Odeia, les mots de Robert à la vision du clip, mes souvenirs de Soft Machine dont je ne manquais aucun concert, la première sortie de Robert Wyatt sur la scène du Théâtre des Champs Élysées avec Henry Cow après son accident qui le colle sur une chaise roulante, ma visite à Louth pour Jazz Magazine, ses petits mots gribouillés sur des paquets de cigarettes déchirés, sa voix zozotante qui atteint des aigus inimitables, son français quasi impeccable... Alifib figurait dans l'album Rock Bottom sorti en 1974, son come back éclatant, un disque devenu culte depuis. En "touchant le fond", l'ancien batteur converti à la chanson pop nous faisait donner un coup de pied au fond de la piscine pour remonter dans les sphères planantes de la poésie pure, la musique ! Elsa Birgé aurait pu tout aussi bien choisir Shipbuilding ou O Caroline qu'elle adorait enfant. Mais c'est la déclaration d'amour pataphysicienne à Alfreda Benge, sa compagne peintre et poète, qu'elle interprète avec Lucien Alfonso au violon, toujours aussi en verve, le talentueux Karsten Hochapfel à la guitare et Pierre-Yves Le Jeune à la contrebasse qui secoue en même temps une maracas minimaliste très wyattienne.


Dans MW2, un des livres d'artiste cosignés avec Wyatt et publié par Æncrages & Co, Jean-Michel Marchetti traduit les paroles : "Non ni non. Ni no non. Ni ni folie bololie. Alife mon garde-manger... Je ne peux pas te laisser, ni te délaisser. Alife mon garde-manger. Te confisquer ou te regarder, toi Alife mon garde-manger. Non ni non. Ni no non. Ni ni folie bololie. Balaise, le môle. Héliploptère et trou le doigt. Pas un, est-ce un, ben, dis, hein. Bruit et des bruits. Trip trip pip pippy pippy pip pip landerine. Alife mon garde-manger, Alife mon garde-manger." Dans la version initiale, Hugh Hopper avec qui j'eus la chance de jouer une seule fois tient la basse, Robert est au clavier. Celle d'Odeia figurera dans leur second album à paraître.
Découvrant le clip filmé à la Manufacture des Oeillets d'Ivry par Ugo Vouaux-Massel, Robert Wyatt, fidèle à lui-même, envoie un petit mot adorable à Elsa : "I am so moved by this . everything about it : a great film for a start . and the variations so interesting ,original but also , exactly understanding the harmonic feel i was after . And then , Elsa ........You : Perfect".

samedi 22 juillet 2017

TéléBocal filme les Baras à Gallieni


Super reportage de Télé Bocal sur les Baras à Gallieni... Expulsés par le Préfet de Seine-Saint-Denis qui leur refuse même de monter une tente entre 23h et 5h (nombreux travaillent, au noir évidemment, exploités par des entrepreneurs sans scrupules), ils campent sous le pont de l'échangeur. Ils témoignent, ainsi que plusieurs soutiens...

Une pétition circule que chacun/e peut signer...

vendredi 21 juillet 2017

Honte à La Poste


La boîte aux lettres est désespérément vide alors que nous attendons du courrier. Lorsque j'étais enfant il y avait deux distributions par jour à Paris. Dans les villages le facteur apportait les nouvelles. Jusqu'à la privatisation des PTT (Postes, Télégraphes et Téléphones), scindés en France Telecom en 1988 et La Poste en 1991, nous avions toujours le même facteur, qui nous connaissait et avec qui nous avions une relation humaine comme l'épicier du coin. Depuis, cela n'a fait que se détériorer. La Poste est devenue une banque, activité plus lucrative que le service public saccagé. À Bagnolet, nous ne recevons du courrier que les mardi, jeudi et vendredi, et pas avant 14h ! Il n'y a plus que des remplaçants qui font ce qu'ils peuvent compte tenu des tournées marathons qui leur sont imposées. Lorsqu'ils prennent leur jour de congé ils ne sont pas remplacés. Certains ne se donnent pas la peine de sonner pour déposer un paquet ou une lettre recommandée et font semblant qu'il n'y a personne. Mais à qui se plaindre ? Depuis le 1er mars 2010 la Poste est devenue une société anonyme à capitaux publics pour affronter la concurrence européenne ! Les transporteurs ne valent guère mieux côté conscience professionnelle. Il ne reste qu'Internet, le téléphone, les SMS qui gardent une relative fiabilité. Ou bien j'embarque tout sur mon vélo si l'expéditeur ou le destinataire sont sur mon trajet ! La Poste française jouissait d'une réputation exceptionnelle, un peu comme la SNCF. C'est partout pareil. Sous prétexte de rendement, le patronat licencie, réduit les services, pousse au bâclage, et du côté des salariés on se désinvestit, on déprime. Au bout du compte on disparaît.

Post(e) Scriptum :

Sur Mediapart, Guy Perbet nous suggère de regarder cet extrait, essentiellement à partir de 1'18". Démonstration implacable ;-)

Suite à mon article, j'ai reçu un coup de téléphone de la responsable de la distribution. J'ai bien précisé qu'il ne s'agissait pas d'un problème récent dont le facteur actuel serait responsable, mais que c'est récurrent depuis 5 ou 6 ans. Il n'y a d'après elle aucune raison pour que les lundi, mercredi ou samedi soient des jours sinistrés. Par contre que le courrier n'arrive qu'à 14h s'explique si nous sommes en fin de tournée. Pour que le courrier soit à l'heure, il y a bien un service, mais il est payant ! Pour toute réclamation, la responsable me suggère d'appeler le centre de réclamation au 3631 qui ouvre un dossier laissant une trace...

jeudi 20 juillet 2017

Big Google is watching you


Sur le site de L'avenir, Georges Lekeu publie un article passionnant sur la manière dont Google nous espionne. Il nous explique comment consulter simplement nos informations archivées par le moteur de recherche américain qui s'en servira entre autres pour cibler la publicité dont il nous inonde de plus en plus. Les vidéos YouTube regardées, les localisations de notre iPhone, notre navigation sur Chrome apparaissent soudain à notre plus grande surprise. Si la page Google Mon Activité répertorie nos tribulations sur Android, Chrome, Google Maps, Recherche, Recherche d’images, Recherche de vidéos, Trajets Google Maps, YouTube, elle permet néanmoins de désactiver ces mouchards, y compris l'historique de nos trajets, à condition de savoir qu'ils existent !
Lors de notre visite au siège de Google de New York en 2006, j'avais déjà titré mon article Le meilleur des mondes ! Nous avions été surpris par l'organisation ikéiste de la société fondée par Sergueï Brin et Larry Page qui en est l'actuel CEO (PDG). Plus tard, j'avais raconté à notre hôte, responsable du ranking sur Google, que mon webmestre avait préféré développer son propre moteur de statistiques pour ne pas utiliser le leur. Il avait éclaté de rire en répondant que si nous ne voulions pas connaître nos stats cela nous regardait, car de toute façon Google les avait ! Ainsi j'ignore si décocher les six interrupteurs espions les effacent ou nous les cachent seulement à nous ?

mercredi 19 juillet 2017

Le sombre orchestre de Scott Walker


J'avais laissé tomber le film de Brady Corbet après un quart d'heure. La partition pour orchestre de Scott Walker m'incite à y revenir. Sombre, brutale, tendue comme un arc, la musique met les nerfs en pelote. Des blocs de cordes assassins tombent des cintres comme un pendu au bout d'une corde, le couperet de la guillotine ou un peloton d'exécution. Mortel. C'est du gros lourd. Plus sommaire que ce que le chanteur écrit dans ses derniers albums expérimentaux, sa musique de film répond aux lois du genre, rappelant par endroits certains scores de Bernard Herrmann. La musique de film ne fait pas souvent dans la dentelle, elle doit rester complémentaire de l'image et de l'action, ne pas occuper tout l'espace. Le corps est éviscéré, le squelette à peine dépouillé de sa peau. Les cuivres accentuent la pomposité de ce film ambitieux...


Inspiré par une nouvelle de Jean-Paul Sartre, The Childhood of a Leader (L'enfance d'un chef) fut tourné sous deux versions, anglaise et française. Je n'arrive pas à m'intéresser au sort de l'enfant, encore moins au rapport de causalités qui ferait de son éducation par des parents autoritaires un futur dictateur. La transposition de la honte générée par le Traité de Versailles qui se conclut là en 1919 à celle que tente de lui infliger un monde d'adultes déconnecté tient d'un symbolisme balourd. La psychologie du film provient d'un comportementalisme réducteur, loin de la complexité analytique susceptible de révéler les mécanismes de la pensée du petit paranoïaque. Il va me falloir du temps pour réécouter le disque de Scott Walker en oubliant le maniérisme prétentieux qui avait séduit la Mostra de Venise en 2015...

→ Scott Walker, The Childhood of a Leader, mp3 9,99€ / CD 8,22€ / LP 12,94€ 4AD

mardi 18 juillet 2017

AddictGear, une arnaque parmi tant d'autres sur le Net


Les arnaqueurs n'ont pas attendu Internet pour agir. J'ai raconté ici celle dont j'avais été victime lorsque j'avais 25 ans. De même que les techniques des faux-monnayeurs évoluent avec les nouvelles technologies, l'imagination des malfrats est sans limites. Nous recevons probablement plus de tentatives d'escroquerie par mail que de courriers qui nous sont réellement adressés. Sur les milliards de spams envoyés chaque jour, le nombre des gogos qui se font avoir au fishing reste élevé, à commencer par les personnes âgées. Sur le Net l'arnaque la plus classique est de ne jamais recevoir l'objet commandé. Certains sites marchands vous garantissent le remboursement, de même Paypal si vous ne vous y prenez pas trop tard. Il arrive aussi que l'achat soit simplement volé par un postier indélicat sur le trajet vers chez vous. Il est donc prudent de se renseigner sur le vendeur lorsqu'on lui achète quelque chose pour la première fois. Un magasin qui a pignon sur rue est susceptible de recevoir votre visite courroucée, mais comment faire le siège d'une boutique virtuelle ? Il y a pourtant des signes qui devraient nous mettre la puce à l'oreille...
Il y a trois mois j'ai donc acheté deux paires de chaussures sur le site AddictGear que je n'ai jamais reçues et le site ne répond à aucun des mails que je lui ai envoyés. Leur téléphone est évidemment saturé et leur adresse en Oklahoma équivaut à un gag lynchien. Si j'avais vérifié leur page FaceBook j'aurais été averti par d'autres victimes, même si leurs commentaires sont effacés au fur et à mesure par cette société malhonnête. Les préposés n'ont pas pris le temps de me répondre, mais celui de me bloquer de leur page FaceBook oui !
J'aurais dû me méfier de leur accroche publicitaire, aveuglé par les alléchantes pompes colorées dont je me voyais déjà affublé cet été. Trois médaillons coiffent leur sigle : Satisfaction garantie à 100%, Port gratuit, Commandes sécurisées. C'est trop pour être honnête ! Cela me rappelle l'argumentaire des escrocs qui vous assurent qu'il n'y a pas d'arnaque. En effet lors d'une tractation quelconque il ne viendrait pas à l'idée d'une personne honnête d'évoquer son éventualité ! Chaque fois que quelqu'un m'a assuré qu'il ne m'arnaquait pas, j'ai froncé le nez et ne me suis jamais trompé sur ce point. De toute manière, j'ai toujours à l'esprit l'idée lacanienne que l'inconscient ignore les contraires. Ce n'est pas l'affirmation ou la négation qui sont importantes, mais le sujet sur lequel elles portent. Dans "J'aime ça" ou "Je n'aime pas ça", seul "ça" compte. C'est ainsi qu'il faut aussi comprendre la citation de Cocteau "Ce que l'on te reproche, cultive-le, c'est toi." Pardonnez cet à peu-près néophyte, mais ce bon sens peut s'appliquer à toutes les appréciations quelles qu'elles soient, expliquant par là les revirements à 180° de nos répulsions et attractions.
Il n'empêche que je me suis fait avoir d'une centaine d'euros et c'est contrariant.

P.S.: heureusement je serais très probablement remboursé grâce à l'assurance de la carte de paiement...

lundi 17 juillet 2017

Le firmament de Rocío Márquez


L'accompagnement inventif et lyrique du trio Proyecto Lorca fait glisser le flamenco de Rocío Márquez vers une contemporanéité à cheval entre la variété internationale et la liberté de l'expérimentation. La chanteuse y développe un éventail d'émotions servies par son engagement politique et social autant que par de sincères références musicales. Si la jeune andalouse signe toute la musique et la moitié des textes des onze premiers titres, elle affirme aussi son féminisme en chantant les poétesses actuelles Isabel Escudero, Christina Rosenvinge, María Salgado ou en adaptant Sainte Thérèse d'Avila. Les trois dernières suites enregistrées en public sont, paroles et musique, de Federico Garcia Lorca, poète assassiné en 1936 par des milices franquistes, grand défenseur du cante jondo au travers de ses Canciones populares antiguas. S'y immiscent quelques petites madeleines, début de la XIVe symphonie de Chostakovitch, Olé de Coltrane, chants de la guerre d'Espagne repris par le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden, et des citations d'Albéniz, Juan Breva, Manuel Garcia, Lazaro Nunez Robres, qui tous s'inspirent des vers de Lorca, avec la complicité du Proyecto Lorca. Son percussionniste Antonio Moreno varie ses timbres selon les chansons, passant de la batterie au marimba, comme Juan M. Jimenez d'un saxophone à l'autre, et le pianiste Daniel Borrego Marente harmonise l'ensemble. Passé la variété de ses inspirations, des fandangos de sa région natale de Huelva aux chants de mineurs, des classiques bulleria, tango, seguiriya, alegria, caracoles aux sources de la seguidilla ou de la populaire bambera, Rocío Márquez réussit à innover, cosignant les arrangements avec le trio, épaulée par Raül Refree qui produit ce flamboyant album.

→ Rocío Márquez, Firmamento, CD/LP Viavox, livret avec traductions françaises, dist. L'autre distribution, sortie le 22 octobre 2017 - concert au Théâtre de la Ville, Paris, le 7 novembre 2017

vendredi 14 juillet 2017

Les Baras par Sun Sun Yip


Les relations de bon voisinage créent des liens, ici entre un peintre chinois et des travailleurs africains sans papiers français. Chinois de Hong Kong, Sun Sun Yip a récemment acquis la nationalité française après 25 ans de résidence parisienne. Travailleurs africains chassés de Libye par la guerre que notre pays y déchaîna, les Baras squattaient un bâtiment inoccupé de la rue René Alazard à Bagnolet avant d'être scandaleusement expulsés par le Préfet de Seine-Saint-Denis, ancien du cabinet d'Estrosi, à la demande des frères Fuchs qui ont racheté l'ancien local de l'ANPE à Natixis. Révolté par cette expulsion du 29 juin dernier, l'artiste chinois choisit de faire tirer trois grandes affiches à partir des portraits à l'huile qu'il a réalisés. Les tableaux présentent le même visage rayonnant et déterminé avec une dominante successivement bleu, blanc, rouge ! Trois affiches de 80x120cm collées sur les parpaings obstruant l’entrée du 72 où vécurent les 200 Baras. Ils gardent un sourire incroyable malgré les misères qui les accablent, réfugiés pour l'instant sous le pont de l'échangeur de Gallieni avec l'interdiction absolue de monter une tente. Après deux semaines où la pluie diluvienne succéda à la canicule, la Mairie de Bagnolet désobéit en leur installant des toilettes et un point d'eau, mais une nouvelle expulsion est à craindre. Les Baras considèrent avec justesse la France responsable de leur situation impossible, conséquence de la colonisation et de la guerre à Khadafi. Ils ne souhaitent qu'une chose, être régularisés pour travailler enfin avec un salaire décent qui leur permette de payer un loyer comme tout un chacun. Le refus qui leur est opposé, alors qu'ils sont sur le territoire depuis plus de cinq ans, ne sert qu'aux employeurs sans scrupules qui les exploitent. Sun Sun Yip a payé de sa poche les grands tirages au risque qu'ils soient arrachés par les nervis qui ont muré le bâtiment évacué. En ce 14 juillet, ils sont pourtant l'étendard dont tous les riverains solidaires peuvent s'enorgueillir, afin que le drapeau français soit autre chose qu'un suaire sur l'autel de l'exploitation de l'homme par l'homme.

jeudi 13 juillet 2017

La mobilisation porte ses fruits, mais rien n'est réglé


La mobilisation porte ses fruits. La mairie de Bagnolet a installé des toilettes et un point d'eau pour les 150 Baras, expulsés le 29 juin de la rue René Alazard à Bagnolet, qui ont trouvé un refuge provisoire sous le pont de l'échangeur à Gallieni. Il ne leur manque que des sanitaires nettoyés et surtout un toit et des papiers français pour qu'ils puissent travailler dans des conditions décentes. C'est le propos de la tribune adressée au premier ministre, en copie hier sur Libération et Mediapart, signée par une cinquantaine de personnalités. Depuis cinq ans les Baras sont exploités par des employeurs sans scrupules qui les paient au noir bien en dessous du SMIC alors qu'ils vivaient correctement en Libye avant que la France déclare la guerre à Khadafi. L'Italie leur fournit des papiers européens que notre pays ne reconnaît pas. L'Europe a les limites de ses intérêts économiques, c'est même le seul fondement sur lequel est bâtie sa constitution, constitution refusée par le peuple français, mais ratifiée de la plus anti-démocratique manière. Heureusement les riverains associés aux antennes des Lilas et Bagnolet de la Ligue des Droits de l'Homme et RESF, de Balipa et d'autres associations sur la brèche depuis cinq ans, leur apportent leur soutien, moral et pratique. Les supermarchés des environs ont donné leurs invendus, des voisins avaient aussi apporté des bonbonnes d'eau, des duvets, des vêtements, etc., mais ils manquent tout de même de nourriture, bouteilles d'eau, produits d'hygiène... Le point noir, c'est le Préfet de Seine-Saint-Denis qui interdit fermement la moindre tente qui les mettrait à l'abri des intempéries, les menaçant d'envoyer aussitôt les CRS... Même l'eau et les toilettes ont été installées contre ses ordres !


La menace d'une nouvelle expulsion musclée pèse sur leurs têtes. On a vu comment les 2000 migrants ont été virés de la Porte de la Chapelle après que les autorités aient laissé pourrir la situation. En leur refusant la moindre hygiène, elles peuvent arguer ensuite de l'insalubrité du campement sauvage... La régularisation des immigrés ne peut que profiter aux travailleurs français, évitant ainsi la concurrence que leur imposent les entreprises frauduleuses.

mercredi 12 juillet 2017

Le monde à l'envers


Dans l'ordre de la nature, dans la nature des choses, dans les choses de la maison, les chats vous débarrassent des souris d'une manière ou d'une autre. La présence féline les fait choisir des havres moins dangereux. Django a pris l'habitude de rapporter ses proies glanées dans le quartier et les occire sur la moquette blanc crème du premier étage. Le rituel ne varie pas. Il les planque derrière les enceintes du home cinéma et chaque matin de cinq à six il jongle jusqu'à ce que le pauvre petite bête ne bouge plus. Hier après-midi j'ai senti une présence dans notre chambre à coucher en retirant de l'armoire une de mes nouvelles chemises hawaïennes, comme une queue qui se faufilait à mes pieds. C'était certainement une souris que le matou avait rapportée et qui lui avait échappé. Françoise est allée le chercher et il n'en fit ni une ni deux. Le soir c'était au tour de Oulala de passer la chatière sa proie entre les dents. Elle entendait probablement donner une leçon de chasse à sa fille (photo avec leurre !) qui malencontreusement laissa s'enfuir la bestiole sous les plans de travail de la cuisine. Nous avons donc des chats qui au lieu de nous éviter d'avoir des souris à la maison, contrairement aux voisins, nous en rapportent quotidiennement. Or nous n'avons nullement l'intention d'en faire l'élevage, même pour amuser nos chatons qui sont déjà gâtés en jouets de toutes sortes. J'avoue ne plus savoir quoi faire devant ce dysfonctionnement de l'écosystème.

mardi 11 juillet 2017

Tentative d'expulsion des Baras à Gallieni


Alors que Libération (qui l'a finalement publiée une heure après ce blog) et Le Monde tergiversaient depuis cinq jours en exigeant l'un et l'autre l'exclusivité de cette tribune à contenu humanitaire, les Baras repoussaient une nouvelle expulsion à Gallieni. Les soutiens appelèrent un maximum de monde à s'y rendre, mais tout est craindre dans les heures qui viennent...

Redonnons sens à notre tradition d’asile, Monsieur le Premier ministre !
… à commencer par les deux cents Baras, Africains sans papiers, expulsés et à la rue dans le 93

Elle n’était pas jolie la tradition d’asile de la France, jeudi 29 juin, lors de l’expulsion par les CRS de deux cents Africains sans papiers, installés depuis plus de trois ans à Bagnolet (93) dans un bâtiment inoccupé. Pourtant, Monsieur le Premier ministre, n’est-ce pas à cette tradition que vous voulez redonner sens, ces prochains jours, par un ambitieux plan d’action ?
Ces Baras (travailleurs en bambara) vivaient et travaillaient en Libye, jusqu’à ce que la guerre les contraigne, en 2011, à fuir et à se réfugier en France. Depuis, ils n'ont connu pour toit que la rue, ou au mieux des bâtiments inoccupés, comme celui de la rue René Alazard à Bagnolet. Chaque fois, ils en ont été expulsés. Comme jeudi dernier !
Alors où est-elle, Monsieur le Premier ministre, cette tradition française d’asile que vous invoquez ? Certainement pas à Bagnolet, où ces hommes contribuaient au vivre ensemble du quartier de la Dhuys : ils surprenaient par leur dignité les riverains. Chaque matin, les Baras quittaient Bagnolet pour aller travailler « au noir », qui dans le nettoyage, qui dans le bâtiment, le gardiennage ou la restauration. Exploités, comme tant d'autres sans-papiers. Aujourd'hui expulsés, ces hommes se retrouvent sur le trottoir, à la sortie du métro Gallieni sous le pont de l'échangeur. Bénéficiant de la solidarité de leurs anciens voisins et soutiens qui leur apportent nourriture et équipements, ils dorment à même le sol, le préfet leur interdisant matelas et tentes.
Monsieur le Premier ministre, puisque vous semblez attaché à redorer cette tradition d’asile à laquelle vous vous référez, commencez donc par ces hommes, qui vivent et travaillent en France depuis des années, s’organisent comme ils peuvent avec leur collectif dans une remarquable dignité. Écoutez-les, écoutez leurs voisins, répondez enfin à leurs demandes, démarches entreprises depuis des années auprès des pouvoirs publics et qui, toutes, ont été rejetées. Donnez des instructions pour étudier leur dossier de régularisation, pour leur trouver des hébergements pérennes qu’ils sont prêts à louer.
Monsieur le Premier ministre, refusez avec nous, signataires de cet appel, cette logique répressive et haineuse à l'égard des Baras de Bagnolet, comme des migrants en général, qui salit l’image de notre pays. Faites cesser les traitements humiliants et dégradants dont tous sont victimes !

Christophe Abric, producteur La Blogothèque / Aline Archimbaud, sénatrice / Blick Bassy, musicien / Elsa Birgé, chanteuse / Jean-Jacques Birgé, compositeur de musique / Laurent Bizot, producteur de disques / Geneviève Brisac, écrivaine / Étienne Brunet, musicien / Marie-Laure Buisson-Yip, professeur d’arts plastiques / Dominique Cabrera, cinéaste / Robin Campillo, cinéaste / Laurent Cantet, cinéaste / Denis Charolles, musicien / Nicolas Chedmail, musicien / Catherine Corsini, cinéaste / Didier Daeninckx, écrivain / Corinne Dardé, vidéaste / Benoit Delbecq, musicien / Pascal Delmont, directeur d'entreprise / Alice Diop, cinéaste / Ella & Pitr, peintres / Éric Fassin, sociologue / Léa Fehner, cinéaste / Pascale Ferran, cinéaste / Emmanuel Finkiel, cinéaste / Marie-Christine Gayffier, peintre / Thomas Gilou, cinéaste / Speedy Graphito, peintre / Antonin-Tri Hoang, musicien / Nicolas Klotz, cinéaste / Rémi Lainé, cinéaste / Olivier Marboeuf, directeur de Khiasma / Yolande Moreau, comédienne et réalisatrice / Elisabeth Perceval, cinéaste / Laurence Petit-Jouvet, cinéaste / Fiona Reverdy, peintre / Jean Reverdy, peintre / Colas et Mathias Rifkiss, cinéastes / Denis Robert, journaliste et écrivain / Françoise Romand, cinéaste / Christophe Ruggia, cinéaste / Raymond Sarti, scénographe / Céline Sciamma, cinéaste / Vincent Segal, musicien / Pierre Serne, conseiller régional / Claire Simon, cinéaste / Bernard Stiegler / philosophe, Henri Texier, musicen / Élise Thiébaut, écrivaine / Sun Sun Yip, plasticien / LDH Les Lilas/Bagnolet / RESF Les Lilas / Bagnolet

(pour information, le communiqué de la LDH sur la déclaration du premier ministre)

page Facebook des Baras et de certains soutiens

Do Mi Si La Do Ré


Depuis que nous habitons un pavillon de banlieue en lisière de Paris, c'est la fête des voisins tous les jours. Toute mon enfance j'avais vécu en appartement et je ne connaissais aucun des habitants de l'immeuble, sauf pour se plaindre de la musique que je faisais hurler dans ma chambre d'adolescent. Au mieux nous nous saluions dans l'ascenseur sans vraiment nous regarder.
À 24 ans je louai un bout de maison sur la Place de la Butte aux Cailles, au 7 rue de l'Espérance, qui était en surface corrigée et que Charlotte Latigrat et Martin Even quittaient. La loi de 1948 obligeait les propriétaires à baisser considérablement les loyers de logements non conformes aux exigences de confort d'alors. La salle de bain et les toilettes donnaient directement sur la cuisine et la chambre du premier étage n'était accessible que par une échelle de meunier. Je payai ainsi une bouchée de pain pour un duplex avec deux chambres et même un garage. Une trappe s'ouvrait sur une grande cave transformée en salon qui me servit de studio d'enregistrement pendant huit ans. Angèle et Maurice, mes voisins octogénaires eurent la gentillesse de se séparer de leur coucou suisse accroché sur le mur mitoyen de l'endroit où je dormais. Ces titis parisiens, vieux communistes vivant avec une retraite misérable, avaient le cœur sur la main et je pense chaque fois à eux lorsque je passe devant le cimetière de Gentilly. Je me souviens d'une engueulade avec notre propriétaire commune où Angèle lui lâcha "Vous en avez plus à chier que moi à manger !".
Lorsque je rencontrai la future mère de ma fille je déménageai boulevard de Ménilmontant dans un loft immense qui faisait figure pour moi de palais des mille et une nuits. Les premières années de cohabitation avec les autres habitants de l'immeuble furent idylliques. La nuit nous n'avions personne au-dessus ni en dessous de nous. Nous avions tous des enfants à peu près du même âge et nous n'avons jamais eu besoin de baby-sitter. Nous rendant des services mutuels, soit nous n'avions pas d'enfant, soit nous en avions trois ou quatre. Au départ il y avait une dizaine de petites filles et un seul garçon ! Nous avons fait des fêtes d'immeuble extraordinaires dans la cour jusqu'à ce qu'une agence de photos travaillant pour la pub s'installe là et casse l'ambiance. Tous les vendredis deux cents convives dansaient au dessus de nos têtes dans un rituel répétitif insupportable. La baignoire débordait de bouteilles de Champagne et jamais la gauche caviar ne porta jamais si bien son nom. Ces quadras mal élevés ne nettoyaient jamais l'escalier après avoir vomi leurs excès alcooliques et leurs retrouvailles hebdomadaires puaient le machisme des copains de régiment. J'étais heureux de quitter ce lieu qui perdit progressivement son âme.
Je vécus en sursis deux ans dans un pavillon de Clamart qui représentent pour moi la seule erreur fondamentale de ma vie, l'éloignement de tout transport en commun n'étant pas la raison de cette faille, mais une erreur de casting dont je me remis heureusement en acquérant ma maison de Bagnolet. Après quelques tâtonnements je retrouvai mon équilibre grâce à ma rencontre avec Françoise et la proximité retrouvée avec ma fille alors encore adolescente. Aussitôt arrivé ici, je me fis quantité d'amis dans le voisinage.
Je me demande si tout le monde partage la même expérience, mais il me semble que vivre dans la promiscuité d'un immeuble pousse ses habitants à garder leurs distances alors que l'isolement relatif des pavillons crée des liens de solidarité avec les autres riverains. Notre quartier est particulièrement agréable, car il reste irrigué de commerces et il existe un tissu mélangé où les entreprises sont encore présentes. La proximité de Paris, accessible à pied et sans que le Périphérique soit perceptible, donne l'impression d'un vingt-et-unième arrondissement où de nombreuses familles se sont installées récemment, préférant une grande surface, voire un jardin, à l'immersion concentrationnaire parisienne. Nous avons ainsi quantité de nouveaux amis depuis notre emménagement ici il y a une quinzaine d'années, sans compter les rapports indispensables de bon voisinage. Rien qu'en face, par exemple, cinq des huit lofts sont occupés par des personnes qui sont devenus des proches, et dans le quartier le nombre des connaissances est incalculable. La Dhuys est une sorte de village où la solidarité est quotidienne. On l'a vue lors de l'expulsion des Baras par les CRS la semaine dernière. C'est probablement lié à nos activités locales, politiques, citoyennes ou simplement riveraines.
Dimanche soir, Juliette Dupuy nous a envoyé cette superbe photographie de notre maison depuis ses fenêtres sur lesquelles une gouttière tordue déversait des trombes d'eau. Le lendemain matin je suis d'ailleurs allé déboucher l'évacuation du jardin pour éviter l'inondation du garage et j'ai vérifié que les surélévements de la cave faisaient leur office. J'en ai aussi profité pour enregistrer les coups de tonnerre dont les premières déflagrations nous avaient réveillés. Les chats étaient déjà rentrés se blottir au sec, non sans avoir laissé traîner une souris assassinée devant la porte de notre chambre. Vider le quartier de ces petits rongeurs est leur contribution à la solidarité évoquée plus haut.

lundi 10 juillet 2017

Thollot in extenso


Un nouveau disque de Jacques Thollot est un évènement rare. Il n'en a enregistré que cinq sous son nom de son vivant. Chacun développe une poésie unique qui s'inspire autant du jazz que de la musique classique française, un territoire de l'enfance que le batteur ne put jamais abandonner. Enfant précoce, il le restera jusqu'à sa mort le 2 octobre 2014. Nombreux musiciens lui avaient rendu hommage à la Java, et j'avais de mon côté demandé à Fantazio et Antonin-Tri Hoang d'improviser avec moi sur des poèmes de Henri Michaux que Jacques adorait. Jean Rochard a rassemblé les ultimes enregistrements de son quartet et des interprétations originales de divers musiciens qui reprennent avec brio quelques titres en perpétuant l'équilibre incroyable de cet oiseau blessé à qui les baguettes servaient de balancier lorsqu'il avançait léger sur les fils de la portée.
Au début du disque, Sunny Murray laisse un message sur le répondeur de Jacques Thollot qui n'est déjà plus là. Sa fille Marie chante, joliment accompagnée par un quatuor à cordes dirigé par Tony Hymas, avant que le pianiste anglais rejoigne le nouveau quartet où figurent le saxophoniste Nathan Hanson et le contrebassiste Claude Tchamitchian. Il n'y a déjà plus de temps. Les époques se confondent conférant à Jacques l'immortalité des grands artistes. Avec To Neneh by Don from Jacques le cornettiste Kirk Knuffke et le vibraphoniste Karl Berger rappellent le lègue d'une génération à une autre et la tendresse de toute cette musique. Hanson convoque un chœur de saxophones, Jacques joue en duo avec Tony Quand le son devient aigu, jeter une girafe à la mer ou improvise aux claviers avec le guitariste Noël Akchoté. La clarinettiste Catherine Delaunay souligne l'originalité du compositeur inspiré par toutes les musiques du XXe siècle. Autre magnifique surprise, le quartet formé à l'occasion de l'hommage à la Java et réunissant le saxophoniste François Jeanneau, la pianiste Sophia Domancich, le contrebassiste Jean-Paul Celea et le batteur Simon Goubert interprète Cinq hops, Go Mind, Seven. D'autres saynettes musicales où réapparaissent Akchoté, Berger, Jacques et son dernier quartet constituent la troisième partie de l'album intitulée Ce sont, où nous sommes, après Infiniment et La voie des rythmes.
Comme tous les albums du label nato, Jacques Thollot In Extenso bénéficie d'un packaging extrêmement soigné dont les illustrations ont été confiées à Gabriel Rebufello et le graphisme à Marianne T. Deux livrets de 28 pages chacun l'accompagnent : le premier est Faits d'images de Chenz, Philippe Gras, Jean-Pierre Leloir, Guy Le Querrec, Jean Rochard, Christian Rose, Sami ; le second est l'entretien (en français et en anglais) que j'avais mené avec Raymond Vurluz pour les Allumés du Jazz n°7 les 24 juin et 4 juillet 2001, un Cours du Temps chronologique complété par des commentaires sur des musiciens qui avaient marqué le parcours de Jacques.
In Extenso est une anthologie composée exclusivement d'inédits offrant de se promener dans l'œuvre de Jacques Thollot, moitié jardin anglais aux contours sinueux révélant des points de vue cachés, moitié jardin à la française que les rythmes quadrillent en de majestueuses perspectives. L'ensemble est enrobé dans un paquet cadeau soulignant l'amour indéfectible de ses amis.

→ Jacques Thollot, In Extenso, label nato, dist. L'autre distribution, sortie le 22 septembre 2017

vendredi 7 juillet 2017

L'exception culturelle vue de New York


Il est toujours étonnant de constater que des spécialistes étrangers connaissent souvent mieux certains aspects de notre culture que nos propres experts. J'ai pu par exemple le constater aux États Unis ou au Japon sur les courants musicaux considérés comme marginaux. Ainsi Jonathan Buchsbaum publie à New York Exception Taken (en français, "Objection !"), un livre sur l'exception culturelle française qui montre que l'on peut résister au rouleau compresseur de l'industrie américaine. C'est d'autant plus actuel à l'heure du TAFTA qui nous menace.
En 1980 l'industrie cinématographique américaine remonte le courant après la désaffection des salles durant les vingt ans qui suivent la seconde guerre mondiale. C'est l'avènement des blockbusters qui débute avec Jaws (Les dents de la mer) de Steven Spielberg et Star Wars de George Lucas. En France Jack Lang taxe la télévision pour financer le cinéma français en imposant des règles qui obligent les chaînes à investir. Le cinéma américain progressait considérablement en même temps que les cinémas nationaux européens déclinaient. En 1993, refusant d'appliquer les accords du Gatt à la culture, la France réussit à convaincre ses partenaires de l'Union Européenne de revendiquer l'exception culturelle, libre à chaque pays de décider pour soi. En 1999 les manifestations de Seattle contre le sommet de l'OMC montrent l'opposition au système libéral, mais les attentats du 11 septembre porteront un coup fatal à la résistance altermondialiste. En 2001 l'UNESCO vote en faveur des droits des peuples à la diversité culturelle, ratifié en 2007. La production cinématographique française reste ainsi prolifique alors que l'Italie, la Grande-Bretagne ou l'Allemagne sont sinistrées. Ces pays emboîteront ensuite le pas pour remonter la pente avec difficulté. L'exception culturelle montre que l'on peut résister à la puissance de feu des États Unis incarnée par son soft power.
Passant chaque année un mois à Paris, en particulier aux archives du CNC, et pour de multiples entretiens avec les protagonistes, Jonathan Buchsbaum, professeur au département des Media Studies du Queens College, City University of New York, aura mis dix ans pour écrire son ouvrage.

→ Jonathan Buchsbaum, Exception Taken: How France Has Defied Hollywood's New World Order, Columbia University Press, 35$

jeudi 6 juillet 2017

Le phénomène d'identification


"Le spectateur ne vit pas un film ; il revit au travers du film une succession d'émotions qu'il a mémorisées et qui sont stimulées par le scénario."
Hier matin, à l'issue de la projection privée d'un film non terminé, j'écoutais les avis de chacune et chacun sur les scènes qu'ils ou elles trouvaient longues, trop dramatiques ou pas assez, trop orientées ou ambiguës, etc. Les réactions étaient forcément contradictoires. Je me suis alors souvenu d'un article que j'avais publié le 19 mars 2006, mais dont le principe ne m'a jamais quitté tel qu'il est exprimé plus haut.
Deux ans auparavant, j'avais assisté à une conférence passionnante de Claude Bailblé au Centre Pompidou à l'occasion des Journées du Design Sonore auxquelles je participais. Je retrouvai d'ailleurs sa phrase à la page 41 du livre Jeux Vidéo et Médias du XXIe Siècle (Ed. Vuibert) de Stéphane Natkin le citant dans sa thèse de docteur d'université (Paris VIII) intitulée La perception et l'attention modifiées par les dispositifs du cinéma (1999).
J'ajoutai alors : "Cette remarque aussi courte que lumineuse sur les phénomènes d'identification est extensible à d'autres phénomènes de perception et de réaction à des stimuli extérieurs. Ainsi nos attirances et répulsions pour des individus, nos réactions les plus intimes, peuvent être conçues comme des reflets de la mémoire d'événements préalablement vécus, dans la petite enfance par exemple..." Je développai ultérieurement ma propre expérience en analysant les scènes qui me font pleurer au cinéma, car personne ne réagit de la même manière ni au même moment face à des acteurs...
J'évacue volontairement ici le marketing des blockbusters qui tend à formater le désir, ce qui revient d'une certaine manière à effacer la libido, et j'insiste encore une fois : face à une œuvre, quelle qu'elle soit, plus le nombre des interprétations est grand, plus cet éventail de perceptions lui confère un statut de chef d'œuvre ! Cette remarque n'est évidemment pas une question de quantité de masse, mais d'équation entre le nombre de spectateurs et celui de leurs interprétations personnelles.

mercredi 5 juillet 2017

Jazz en 150 figures


Guillaume Belhomme publie un beau livre de près de deux kilos avec ses 150 musiciens de jazz préférés, de King Oliver, Jelly Roll Morton, Sidney Bechet, Louis Armstrong à Otomo Yoshihide, Ken Vandermark, Mats Gustavson, Martin Küchen en passant par tous les incontournables qui ont marqué l'Histoire. Chaque article illustré de belles photographies s'ouvre sur une introduction, mais c'est par les disques qu'ils sont évoqués. La subjectivité de la somme est évidemment revendiquée et l'on appréciera l'éclectisme des goûts de l'auteur qui se passionne autant pour les racines que pour les variations iconoclastes actuelles. L'ouvrage peut plaire autant aux aficionados qu'aux néophytes, même si j'aurais apprécié des analyses plus sensibles ou poétiques qui auraient permis de mieux cerner la spécificité de chaque musicien et musicienne. Une interprétation plus subjective de Belhomme provoquerait aussi une interprétation plus personnelle de notre part. Il y a ainsi à mon avis trop de noms propres et pas assez d'adjectifs pour que l'on arrive à entendre la musique sans l'écouter. Il n'en reste pas moins que ma curiosité est vivement sollicitée pour les artistes que je connais mal, voire pas du tout. Tout au long de ses 750 chroniques de disques, cette anthologie pourra se lire comme une histoire de la création jazzistique à travers les âges aussi bien qu'elle offrira de picorer ici et là au gré de son propre temps.

Jazz en 150 figures, 360 pages, 30x22x3 cm, 1814g, Éditions du Layeur, 39,90€

mardi 4 juillet 2017

L'objet perdu


Il était 7h39 ce matin lorsque j'ai retrouvé ma dent. J'avais très mal dormi, enchaînant les cauchemars où elle tenait le premier rôle. Je l'avais cassée en quatre morceaux en marchant dessus, je l'avais retrouvée dans un trou ovale parfait, je l'avais encore perdue... La sublime litanie des objets perdus de Bang on a Can tournait en boucle dans ma tête. Je l'avais utilisée lors de circonstances plus dramatiques au Théâtre Antique d'Arles où nous avions projetées les images des inondations de décembre 2003 réalisées par les habitants. "I lost my tooth...".


Avant d'aller me coucher j'avais scruté le jardin avec une lampe torche, fouillé la poubelle, repellé toute la maison jusqu'à la cave où j'étais descendu chercher du vin, accusé les chats, retourné mes poches, regardé sous les divans, une fois, deux fois, trois fois, rien, un mystère ! J'étais persuadé avoir retiré mon appareil pour manger et l'avoir mis dans la poche gauche de mon pantalon. Je suis condamné à cette gymnastique depuis l'automne où j'ai subi une intervention chirurgicale pour poser un implant remplaçant mon incisive supérieure cassée dans mon enfance et mal traitée par un dentiste qui n'avait plus envie d'exercer. La greffe osseuse prend six mois, la pose du pivot en exige encore six, ce qui m'entraîne jusqu'à septembre où ma dentiste sera revenue de Saint-Pierre et Miquelon et moi des Pyrénées. En attendant je porte un petit bouche-trou pour faire bonne figure en société et pour bavarder. La fuite d'air est épuisante lorsque je parle, mais je dois retirer l'appareil pour manger. Donc ce matin j'ai pris le temps de balayer les feuilles mortes, de regarder si les chats n'avaient pas emporté ma dent dans les buissons et j'ai encore fait un tour de la maison, cherchant même dans le réfrigérateur et les tiroirs de la cuisine si jamais mon inconscient m'avait conduit à un geste absurde. Palpant les vêtements que je portais la veille pour la sixième fois, je n'ai rien trouvé, mais en glissant un doigt dans la doublure de la veste que j'avais renfilée avec l'air frais de la nuit je suis tombé sur l'objet perdu, un petit palais rose avec deux crochets. Depuis le début j'étais persuadé que ma dent était dans ma poche, ou du moins dans l'une de mon costume qui en accumule une quantité cachée, mais j'étais chaque fois passé à côté. J'avais beau ressassé ma théorie qui veut que l'objet perdu soit toujours à l'endroit où il devrait être et qu'il est donc en fait le plus souvent non égaré, mais simplement pas vu, ma fébrilité face à la béance vertigineuse occasionnée m'empêchait de le trouver.
Le premier film de fiction que je réalisai à l'Idhec lors de ma première année d'études s'intitulait L'objet perdu !

lundi 3 juillet 2017

Mauvais signe


J'ai beau développer une énergie débordante, il y a des jours comme cela. Une ombre a obscurci le ciel dominical. Ne sachant plus comment faire revenir le soleil, je fonce tête baissée vers une simplicité qui complique tout. Ici je parle à demi-mots, ailleurs je décortique par le menu. Faire en sorte que ces moments désagréables restent chose rare. Je pioche au hasard. Le cygne me fait penser à Oulala et ses deux gamines. Le petit mâle baptisé Harry a rejoint son nouveau domicile. Une de ses sœurs, La Niña, s'en va mardi. Sur l'image, la surface restante est une brûlure. En fin de journée, il faisait froid, mais les nuages s'étaient dispersés.

samedi 1 juillet 2017

Dîner de soutien au Collectif Baras ce soir à Montreuil


Il fallait voir les habitants du quartier de la Dhuys à Bagnolet penchés à leurs fenêtres le matin du 30 juin. Il y avait un parfum de 14 juillet, sauf qu'ils n'applaudissaient pas l'Armée Française, ils huaient les CRS et la police qui poussaient les Baras hors de la rue René Alazard. L'amitié et la solidarité développées au cours de trois années entre les voisins et les anciens travailleurs africains chassés de Libye par la guerre que notre pays fit à Khadafi s'exprimaient dans la plus grande émotion. Nous avons rencontré ainsi quantité de Bagnoletais dont nous ignorions qu'ils étaient si nombreux à incarner ce que la France a perdu sous les coups de butoir d'un État cynique et autoritaire, l'ex-patrie des Droits de l'Homme. Ils s'organisent aujourd'hui pour aider ces 200 jeunes hommes chassés du bâtiment qu'ils occupaient et qui se retrouvent à grossir les rangs des SDF. Regroupés sous le pont au métro Gallieni, ils dorment par terre sous la pluie. Le Préfet leur a interdit de monter la moindre tente, menaçant de leur envoyer une fois de plus ses Robocops qui ne rêvent qu'à en découdre.
Vendredi soir lors du Conseil Municipal, après une minute de silence en l'honneur de Simone Weil, le maire socialiste de Bagnolet, Tony di Martino, a donné la parole au délégué des Baras qui lui a réclamé d'ouvrir un lieu provisoire pour les abriter et d'intercéder en leur faveur auprès du Préfet, responsable, avec le nouveau propriétaire, de l'expulsion musclée dont ils ont été une fois de plus victimes. Les Baras demandent aussi que les deux d'entre eux incarcérés au CRA de Mesnil-Amelot soient libérés. Le maire semble sincère lorsqu'il raconte n'avoir été prévenu de l'intervention des CRS que lorsqu'elle avait déjà commencé. Est-il par contre suffisamment compétent quand il affirme ne pouvoir rien faire et n'avoir aucun lieu disponible ? Pendant que le nouveau député membre de la France Insoumise, Alexis Corbière, sort de la salle (où il n'était que spectateur) pour appeler Pierre-André Durand, le Préfet de la Seine-Saint-Denis, et le convaincre d'un peu d'humanité, une responsable de l'association Amatullah insiste auprès du maire pour qu'on permette aux Baras de dormir la nuit, car beaucoup travaillent le lendemain matin, certes exploités sauvagement par des entrepreneurs sans scrupules. Cette association sert entre autres des repas aux populations démunies ou en situation précaire... Les chefs de groupe de l'opposition (PCF, PG) soulignent la situation d'urgence...


Mais le Préfet, engagé volontaire dans l'armée (musique de la 2e section aérienne !), ancien élève de l'ENA et collaborateur d'Estrosi, reste inflexible. En Seine-Saint-Denis la loi n'a pas changé, mais depuis sa nomination les conditions de son application se sont considérablement durcies. Il enverra les forces de l'ordre si la moindre tente est montée à Gallieni. Son sous-préfet affirme néanmoins au député Alexis Corbière que les procédures de régularisation de la plus grande partie des Baras pourraient être simplifiées et accélérées. Faut-il le croire ou est-ce une promesse de plus qui ne sera pas tenue ? Le Préfet étant parti en week-end, une réunion d'urgence pourrait avoir lieu lundi ou mardi. Car en l'absence de régularisation, les Baras, dont le nom signifie travailleurs en bambara, sont des sans-papiers corvéables à merci. Les conditions normales sont impossibles à remplir. Comment prouver qu'ils sont là depuis plus de cinq ans quand ils sont engagés au noir et payés en liquide, sans adresse légale ? Comment produire un contrat de CDI quand tant de Français accumulent les CDD sous la responsabilité illégale de leurs employeurs ? La déléguée de RESF est présente, comme celui de la Ligue des Droits de l'Homme qui de plus siège au conseil municipal et a demandé au maire que les Baras puissent s'exprimer. Les Baras sont-ils condamnés à errer de squat en squat dans l'attente d'une résolution humaine ?

Vous pouvez les soutenir en venant ce soir samedi 1er juillet à partir de 19h, comme prévu avant leur expulsion, Place de la Fraternité à Montreuil, métro Robespierre. Il ne pleuvra plus ! On y mangera du mafé ou du tiep (dont une version végane), on y boira du bissap, du gingembre ou de la bière, il y aura de la musique. Les députés Alexis Corbière et Sabine Rubin se sont engagés à venir... Dans quel pays vivons-nous ? Pouvons-nous accepter que des êtres humains soient traités ainsi, sous une nouvelle forme d'esclavage ? Soyons nombreux, c'est important pour l'avenir !