Jean-Jacques Birgé

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vendredi 28 janvier 2022

Sur la piste du trio Tatanka... et du démon


J'ai commencé par écouter Forêts, le second album du trio Tatanka, en pensant que c'était un excellent rejeton du groupe Soft Machine meilleure époque. Et puis, chemin faisant, dépassant les orées et m'enfonçant dans les sous-bois, je me suis laissé guider par la trompette d'Emmanuelle Legros qui a écrit presque toutes les compositions, le piano électrique de Guillaume Lavergne et la batterie de Corentin Quemener. Ici et là ils ont semé des petits cailloux qui me font prendre l'école buissonnière.
Depuis la mort de Bernard Vitet j'avoue que peu de trompettistes ont grâce à mes yeux. Il leur manque souvent le velouté du bugle et la syntaxe de ceux qui s'expriment en chuchotant. Or les mélodies d'Emmanuelle Legros animent merveilleusement broussailles et frondaisons. Ailleurs le piano-jouet et le synthé MS-20 apportent la fraîcheur de l'enfance, comme de petites clairières que le soleil allume. Cette musique gaie et charmante, pleine d'entrain, pousse à la rêverie. La pochette suggère un étang. Comme je l'ai raté, je repose le disque sur la platine en espérant cette fois le découvrir...


D'autant que hier soir je regardais celui du Démon, un film féérique de 1979 de Masahiro Shinoda digne de Miyazaki, musique de Isao Tomita, et il avait fallu cette fois monter jusqu'en haut de la montagne pour découvrir les yōkai qui s'y meuvent avec l'onnagata Bandō Tamasaburō V dans le double rôle de Yuri et de la princesse Shirayuki. Ça déborde, à grand renfort d'effets spéciaux... J'ai toujours aimé les effets "spéciaux" !



→ Tatanka, Forêts, CD La Bisonne, 13,68€, sortie le 25 février 2022
→ Masahiro Shinoda, L'étang du démon, DVD / Blu-Ray Carlotta, sortie le 15 février 2022

jeudi 27 janvier 2022

Jazz On A Summer's Day


Le générique s'ouvre sur un sublime trio de Jimmy Giuffre au ténor avec Bob Brookmeyer au trombone et, hors-champ, le guitariste Jim Hall. Leur répond la sirène d'un navire dans le port de Newport. Nous sommes en 1958. Le photographe Bert Stern filme le festival entrecoupé de scènes estivales et de plans sur les spectateurs. En titrant Jazz On A Summer's Day Stern annonce la couleur. La copie est belle. Thelonious Monk, Henry Grimes et Roy Haynes se retrouvent au milieu des régates. Comme Sonny Stitt et Sal Salvador. Pas le temps de s'attarder. Le programme est costaud. Anita O'Day entame Sweet Georgia Brown et scate en chapeau à plumes et gants blancs. Certains amateurs de jazz seront frustrés, mais les scènes documentaires sont sonores, filmées pas seulement pour leur cadre. Dixieland en vieille voiture, enfants sur balançoires. C'est le portrait d'une époque. Probable que Stern n'y connaît rien en jazz. Il ne prend pas le temps de filmer Miles Davis, mais on a droit au George Shearing Quintet. Heureusement suit Dinah Washington. La musique est là, le réalisateur préfère souvent regarder ceux qui dansent ou écoutent. La nuit est tombée. Gerry Mulligan avec Art Farmer, David Bailey et Bill Crow jouent Salt Peanuts. Le Newport Blues Band accompagne Big Maybelle. Les sièges vides se sont remplis. Le monteur Aram Avakian cosigne le film. On se demande ce que Chuck Berry est venu faire là avec son Sweet Little Sixteen, mais cela ne gâche rien et le public est content. Le flûtiste du Chico Hamilton Quintet est Eric Dolply, youpi ! Un solo espagnolé du guitariste Dennis Budimir précède celui, tout en nuances, du batteur aux mailloches. Louis Armstrong fait un peu trop le zouave, raconte des blagues, cela me donne un peu l'impression d'uncletomisme. Après il chante et joue, c'est Satchmo ! Stern s'attarde cette fois au milieu du mezzé jazzy. On enchaîne enfin avec Mahalia Jackson, deuxième plat de résistance du film... Jonathan Rosenbaum en parle comme probablement le meilleur film sur le jazz. Il y en a d'autres sur des musiciens en particulier, mais Jazz On A Summer's Day a quelque chose d'universel.



L'image et le son ont été rénovés. C'est superbe. En dessert, Carlotta offre Original MadMan, un long documentaire sur le travail photographique de Bernt Stern, célèbre pour ses 2571 clichés de Marilyn Monroe peu avant sa mort, réalisé par Shannah Laumeister, son épouse de quarante ans sa cadette. On a évidemment droit au cliché du photographe de mode fasciné par les femmes, mais on s'en échappe heureusement un peu lorsqu'il évoque son travail pour la publicité et pour Vogue. Ajouter un court entretien, des planches-contact de musiciens présents à Newport comme Jack Tiegarden, des photos d'Armstrong...

→ Bert Stern, DVD ou Blu-Ray Carlotta, 20€, sortie le 15 février 2022

mercredi 26 janvier 2022

Ça qui est merveilleux


En cette période sinistre où nos mines sont aussi grises que le ciel, l'humour est salvateur. Lorsqu'il est servi sur un plateau aux traits incisifs et couleurs chatoyantes de la graphiste Trax, on saute dessus toutes oreilles jointes, histoire de fuir le tunnel viral. Pourtant il n'y a rien de plus actuel que les préoccupations de la chanteuse Dominique Fonfrède dans ses phrases sensiques, émotionnelles ou absurdes, la bouche pleine de borborygmes et d'onomatopées. Ça dévore. Idem pour le piano préparé de Françoise Toullec. Id (ça en latin) aime. Ça aime, Ça qui est merveilleux. Dans la langue de Beckett qui inspire cette fois encore le duo, après Dramaticules, leur premier disque, ça se dit Oh this is a happy day. Ça sort de Oh les beaux jours !, une pièce de théâtre tragi-comique où Winnie est enterrée jusqu'au cou et s'enfonce peu à peu. Ça est à l'origine des choses que nous sommes. Qu'on nous sonne, le diable est dans les détails et les deux musiciennes y plongent corps et âme. Dans la harpe du piano, dans les petits riens du quotidien, plus dingue que le réel. Telles leurs cordes, si bien préparées que les deux filles peuvent se laisser glisser à l'improvisation comme ça leur chante. Il faut les voir aussi en concert ! Mais ici l'image est inscrite sur la galette. Fonfrède textualise, Toullec compose, et nous, nous compostualisons sur le chemin qui mène à la folie du monde. Y a de quoi rire ! Jaune, fou, éclaté. Merveilleux, sans aucun doute. Ah Ça oui !

→ Dominique Fonfrède & Françoise Toullec, Ça qui est merveilleux, CD GRRR, dist. Orkhêstra

mardi 25 janvier 2022

Ma main au feu


C'est étrange de retrouver cet article du 12 mai 2009, et cette photo, alors que mon trackpad m'a récemment zigouillé le pouce droit. Je me suis retrouvé avec un pouce à gâchette, le nerf ne glissant plus dans sa gaine. Alors que les géniaux praticiens attitrés qui me sortent habituellement des ornières n'ont pas pu régler mon problème, le bon docteur Hoang m'a astucieusement conseillé d'acquérir une souris verticale et cela commence à aller mieux. J'avais essayé lamentablement la tablette graphique qui n'est vraiment pas faite pour moi. En dehors de cela je me prépare à avaler une gélule d'iode radioactif, car mon cancer de la thyroïde n'était pas aussi "sympa" qu'annoncé. Je trouve néanmoins qu'en vieillissant je vais de mieux en mieux et supporte la douleur beaucoup plus facilement que lorsque j'étais plus jeune. Je vois tout ce qui m'arrive de manière expérimentale. Il n'y a que l'autre qui est en moi que je ne contrôle pas et qui fait des siennes à des moments où je ne m'y attends pas !

Même pas mal ! J'en ai déjà parlé, j'apprends à contrôler la douleur. Comme je ne suis pas masochiste et que je ne fais pas exprès de me faire mal, je ne peux pas tester mes théories quand ça me chante. Depuis quelques années, je travaille sur la brûlure jusqu'à non seulement ne plus la ressentir, mais ne même plus en avoir de trace. J'en étais si convaincu samedi que j'ai montré [...] le mauvais endroit de ma main ! Pourtant un peu au-dessus, on voyait très bien la marque... Revenons en arrière jusqu'au grill que je touche en enfournant un poulet fumé à la mode chinoise. Ma peau ressemble alors à une viande dorée à souhait. Impressionnant. Je pose un glaçon illico sur la plaie pendant une dizaine de minutes tandis que j'étudie les sensations successives provoquées par la chaleur et le froid conjugués. J'enfile les adjectifs comme des perles sur le chapelet de mon imagination jusqu'à presque regretter de ne plus rien sentir. Quel autre secret possède le fakir qui marche sur des braises ? La brûlure finit par ressembler à celle du piment que j'affectionne plus que de raison. Je tiens l'analogie. Cela en devient agréable. La grosse sangsue rougeâtre devient un tatouage éphémère qui disparaîtra comme toutes les autres blessures. Enfin, presque toutes. J'ai sur la cuisse un coin de peau particulièrement doux qu'un bistouri dessina lorsque j'étais enfant. Comme si la leçon n'était pas suffisante, je plonge la même main dans les orties [...] pour la soupe. Pas de trace cette fois, mais une anesthésie électrique et collante qui monte en pointe vers le poing. Stop. On arrête là les expériences. Aller dans le sens de la douleur, l'apprivoiser, rend ces déboires piquants et instructifs.

lundi 24 janvier 2022

Uncle B!M


Si la pochette de 4:06 AM, le CD d'Uncle B!M est un peu avare d'informations, leur site regorge de vidéos, bios, etc. "Trombone, basse, batterie" ne laissait pas présager de ces paysages sonores et climax qu'ils atteignent tout en maintenant le groove. La musique du trio marseillais est mélodique avec une bonne maîtrise des effets électroniques, proche de celles de leurs cousins scandinaves. Le tromboniste Bastien Ballaz fabrique des boucles planantes sur son petit clavier, on sent la guitare sous la basse de Jérôme Mouriez et le batteur Denis Frangulian exploite les espaces qu'offre son logiciel. Ils revendiquent les influences de la scène rock progressive anglaise et celles de la pop moderne américaine, mais ils sont jazz, si on accepte que le terme a muté en colonisant la planète. C'est agréable, tendre et dynamique, moderne comme on dit des choses qui tournent autour de la mode.



→ Uncle B!M, 4:06 AM, CD Stomp Mix Switch, dist. Inouïe, 14,13€, sortie le 18 février 2022

dimanche 23 janvier 2022

Exterminez tous ces sauvages, nouveau chef d'œuvre de Raoul Peck


Après I Am Not Your Negro et Le jeune Karl Marx, le cinéaste haïtien Raoul Peck n'avait pas d'autre choix que l'excellence. C'est aussi ce que ses parents lui apprirent s'il voulait vivre la tête haute dans ce monde de haine et de violence. Si son nouveau documentaire en 4 parties, Exterminate all the brutes (traduire "exterminez tous les sauvages"), s'adresse à tous et toutes, et à notre humanité dévoyée, sa charge concerne particulièrement les États Unis d'Amérique, bâtis sur un génocide qui n'est toujours pas reconnu, et sur l'esclavage dont l'héritage marque toujours l'actualité. Après quatre heures exceptionnelles d'intelligence et de sensibilité, de maîtrise cinématographique aussi, Raoul Peck répète que le problème n’est pas le manque de connaissance, mais le courage d'admettre ce que tout le monde sait. Il rappelle en trois mots les fondements de la suprématie blanche : civilisation, colonisation, extermination. Alors qui sommes-nous ?


Pour que le génocide commis par les nazis soit rendu possible, il avait fallu s'appuyer sur ce qui l'avait précédé. L'Histoire qu'on nous enseigne est racontée à l'envers. Les terres n'étaient pas vierges, elles étaient habitées. Depuis 500 ans, les Européens ont assassiné pour voler. Les deux Amériques ont été nettoyées de leurs occupants, l'Afrique exploitée, transformant même les humains en marchandise. J'ai toujours pensé que tant que les "Américains" ne reconnaîtraient pas le crime contre l'humanité sur lequel ils ont fabriqué leur pseudo démocratie, la violence serait leur quotidien. Et partout sur la planète nous continuons à fermer les yeux sur les crimes de masse. Comme le suggérait Jean Cayrol en 1955 à la fin de Nuit et brouillard d'Alain Resnais, "[nous] feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin.". Le film de Raoul Peck a la même force. Le réalisateur rappelle la spoliation des terres indiennes, crimes organisés par le gouvernement américain, le génocide des Héréros par les Allemands en 1904, et il revient sur le Vietnam, le Rwanda, la Tchétchénie, et son "shithole country", Haïti qui fut le premier pays au monde issu d'une révolte d'esclaves et dont la révolution est systématiquement minimisée alors qu'elle fut à l'origine de l'affranchissement de toute l'Amérique du Sud. Ce n'est pas parce que la haine raciale est à la base de la civilisation que l'on doit faire la sourde oreille et rester les bras croisés. Pour Raoul Peck, la neutralité n'est pas une option.


Pour mettre en scène son film, montage d'archives, d'extraits de blockbusters qui impriment notre inconscient, d’animations éloquentes, de reconstitutions historiques (tournées dans le parc du château de Chambly, dans le hameau d’Amblaincourt !) où le comédien Josh Hartnett joue l’homme blanc maléfique, Raoul Peck dessine une fresque épique où la poésie de la nature (déjà présente dans Le profit et rien d'autre que j'avais adoré) évite le didactisme balourd de maint documentaire. Là où le documentariste anglais Adam Curtis profite d'une équipe de documentalistes zélés pour étayer ses démonstrations sur la manipulation de l'information, Raoul Peck préfère jouer sur la dialectique, lecture plus romantique aussi, en insérant des plans paysagers, en filmant des bouts de fiction et en révélant son propre parcours de l'enfance jusqu'à la réalisation de ses précédents films.


Les quatre parties d'une heure, La troublante conviction de l'ignorance, P... de Christophe Colomb, Tuer à distance, Les belles couleurs du fascisme, sont des évocations palpitantes. Raoul Peck s'appuie sur le travail de l’historien suédois Sven Lindqvist, qui avait publié Exterminate All the Brutes (traduit "Exterminez toutes ces brutes") où, traversant en bus le Sahara, il étudie le contexte colonial dans lequel Joseph Conrad a rédigé le roman Au cœur des ténèbres (ce livre est emblématique du livre de Lindqvist et du film de Peck dont le titre vient de paroles prononcées par le personnage Kurtz devenu fou dans l’enfer colonial du Congo), il fait un lien entre l'impérialisme, en particulier britannique de la fin du XIXe siècle, et le génocide juif ; de l’historienne américaine Roxanne Dunbar-Ortiz, auteure d’An Indigenous People’s History of the United States (34 ans après Une histoire populaire des États Unis de Howard Zinn) ; et de l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot, auteur de Silencing the Past – Power and the Production of History.

Déjà diffusé aux USA et en Grande-Bretagne, le film [sort enfin sur Arte le 1er février, et sur Arte.tv du 25 janvier au 31 mai 2022]. Raoul Peck (ministre de la Culture de la République d'Haïti de 1995 à 1997, et président de la Fémis de 2010 à 2018), dit ici le commentaire, mais il avait choisi Samuel L. Jackson pour la version originale de I Am Not Your Negro et Joey Starr pour la version française ! Sur le site que HBO a mis en ligne, le cinéaste livre tout un tas de précieuses références littéraires et cinématographiques ainsi que des documents en PDF.

J'ajoute quatre extraits de la version française à mon article publié sur Mediapart le 13 avril 2021, mais vous pouvez aller directement sur le site d'Arte :







samedi 22 janvier 2022

De la lune


Diane. Pleine lune.
Pas lundi, mais mardi.
Bernaches. Nuit américaine.



J'ai pensé à L'île aux morts de Böcklin que nous avions traité en 3D (ici hélas en 2D) avec Pierre Oscar Lévy dans la série Révélations, une odyssée numérique dans la peinture qu'il avait réalisée et dont j'avais été à la fois le directeur artistique et le compositeur. L'ensemble avait été exposé au Petit Palais en septembre-octobre 2010. Là je joue du frein construit par Bernard Vitet, sa contrebasse électrique à tension variable que je transforme avec mon Eventide H3000. J'avais déjà utilisé cette instrumentation pour G10 de Sun Sun Yip.

vendredi 21 janvier 2022

The Human Seasons


The Human Seasons est le titre d'un poème de Keats. Le pianiste Gustavo Beytelmann et le DJ producteur Philippe Cohen Solal l'ont adopté pour leurs quatre improvisations thématiques. Ils ont commencé par le printemps pour représenter ainsi les quatre âges de la vie. Vivaldi n'a pas fait autrement. Leur version est plus douce, toute en nuances. Elle ne plaira pas autant à Eliott parce que la fougue incroyable du maître vénitien correspond mieux à ses 4 ans. Je ne sais pas où j'en suis moi-même, empilant les strates géologiques du temps comme un feuilleté quantique. J'imagine que le pianiste argentin et le musicien du Gotan Project sont de cette eau, mélangée au gré des courants. Les mélodies du premier inspirent des ambiances naturalistes au second qui ajoute ici ou là des voix comme celle d'Ingrid Bergman dans Sonate d'automne ou de Christopher Ettridge récitant le poème de John Keats. Aucune virtuosité démonstrative, juste une sincérité extrême, à l'épreuve du temps. Loin des pianos bavards, il n'y a que Solotude, le dernier disque d'Abdullah Ibrahim, qui respire aussi profondément. The Human Seasons est le genre de disque qu'on remet aussitôt qu'il semble terminé, comme les saisons qu'on espère revoir encore longtemps...

→ Gustavo Beytelmann & Philippe Cohen Solal, The Human Seasons, CD ¡ Ya Basta ! Records, dist. Believe, 10€, sortie le 4 février 2022
→ Abdullah Ibrahim, Solotude, Gearbox Records CD 19€ / LP 35€, dist. The Orchad

jeudi 20 janvier 2022

Objecteurs de croissance


Hier mercredi dépassement de la cinquième limite planétaire (sur 9), dite pollution chimique (plastique, pesticides, médicaments). Personne ne semble s'en émouvoir. Don' look around ! Le 9 mai 2009 je publiai cet article sans me rendre compte vraiment à quelle urgence nous aurions à faire face. La parabole de la comète dans Don't Look Up est passée au dessus de la tête de ceux qui n'étaient pas déjà au fait de la catastrophe annoncée. C'est simplement un film sur le déni du dérèglement climatique. Quant à la comète, bien avant cela, j'avais suggéré que les hommes ont l'arrogance de penser qu'ils sont les seuls à pouvoir détruire la planète. Mais cela brouille un peu les cartes...


Libération [publie] Il faut rendre la décroissance désirable, un entretien passionnant avec le politologue et écrivain Paul Ariès, directeur de la nouvelle publication Le Sarkophage, prônant le ralentissement de la société et sa relocalisation. Il nous invite ainsi, individuellement et collectivement, à retrouver le sens des limites. Les comparaisons sont éloquentes : là où un individu sans limites ira les chercher dans la conduite à risques, la toxicomanie, le suicide, la société explosera les inégalités, épuisera les ressources, exacerbera les conflits...
Ariès commence par nous mettre en garde contre les conséquences des crises qui accouchent plus souvent d'Hitler et Staline que de Gandhi et nous incite à apprendre à vivre beaucoup mieux avec beaucoup moins. Pour ce faire, la première décroissance suggérée est celle des inégalités sociales, car sans elle les classes moyennes continueront de tenter d'imiter les classes aisées, etc. Le monde entier ne pourra jouir des avantages des quelques nantis. Trois milliards d'automobiles est par exemple une chose impossible ! Seule issue, sortir de la civilisation automobile au profit de transports en commun quasi gratuits. Le "toujours plus" n'est viable ni dans le modèle capitaliste, ni dans celui du socialisme. Il faut donc changer notre façon de penser, décoloniser notre imaginaire de consommateur. Ariès, qui choisit la voie démocratique pour compter ses partisans, articule la décroissance sous trois formes de résistance : individuelle en accord avec nos propres idées, collective en développant des alternatives au cœur de la société, politique pour éviter la récupération par un capitalisme avide de toutes les critiques pour se régénérer. Ariès termine en évoquant le désir, moteur incontournable pour nous sortir de l'ornière où nous nous sommes fichus.
Évidemment je résume un texte qui lui-même reprend très succinctement la pensée de l'auteur. Mais c'est certainement aujourd'hui la proposition d'action la plus lucide face au gâchis, au saccage, au crime de masse organisé, à la folie de la vitesse qui nous dévorent tous tel le dieu Moloch. Si nous ne décidons pas d'enrayer la folie qui nous mène par le bout du nez, nous courrons droit à la catastrophe, et nous la savons.

mercredi 19 janvier 2022

Films, revue express


Article bâclé. Simplement des notes expéditives pour me souvenir d'avoir vu ces films. Autant ? Le soir après le dîner, pour m'empêcher de travailler, de cogiter et pour laisser ma tendinite du pouce droit tranquille. Grand écran 5.1. Des yeux comme des soucoupes. En plus j'en oublie plein et je ne cite pas les anciens que je revois ou ceux sur lesquels j'ai écrit plus sérieusement. Je devrais prendre des notes au fur et à mesure. Il me reste de vagues impressions à part quelques uns qui me laissent un souvenir impérissable. Je constate surtout que Netflix est en train de supplanter Hollywood dont la plupart des productions ont pour cible les jeunes ados américains...

Les films très fins :
Drive My Car
 de Ryusuke Hamaguchi, scénario très fin d'après Murakami, les personnages se découvrent progressivement, on tient les 3 heures sans peine
The Lost Daughter, premier film de Maggie Gyllenhal, freudien, formidable Olivia Colman
Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier, norvégien, intellectuellement plus banal, mais ça tient la route grâce à la forme
À l'abordage de Guillaume Brac, franchement sympathique, une branche toujours intéressante du cinéma français
Compartiment n°6 de Juho Kuosmanen, film germano-estono-russo-finlandais (c'est en russe !), là aussi, ça casse pas mal de préjugés
Le genou d'Ahed de Nadav Lapid est gonflé tant dans la forme que dans le fond. Déséquilibré, déséquilibrant, parce qu'il fait tituber tous les protagonistes à commencer par le réalisateur israélien critique de son pays. Quelle que soit leur place, tous sont complices. Passé ces frontières, nous le sommes tous, et pas seulement de l'oppression d'un peuple sur un autre, des gens entre eux, de la réalité qui dépasse la fiction

Les déceptions (pour certains, pour d'autres ça fait longtemps) :

La main de Dieu de Paolo Sorrentino, trop fellinien sans le délire, dommage !
Benedetta, démonstratif, faussement provocateur, où est passé l'humour grinçant de Paul Verhoeven ?
The French Dispatch de Wes Anderson, lassitude, toujours le même rythme, on s'endort vite malgré le délire
Memoria de Apichatpong Weerasethakul, la résolution de l'énigme dégonfle la baudruche mystique, pesant
The Novice de Lauren Hadaway, hystérique, monomaniaque, la tension permanente finit par fatiguer
Cry Macho, Eastwood n'est pas le cinéaste génial idolâtré par la presse, beaucoup de ses films sont pitoyables
The Last Duel de Ridley Scott, grosse daube, aucun intérêt
La fièvre de Petrov de Kirill Serebrennikov, je ne sais pas, je m'y suis pris à plusieurs fois, je n'arrive pas à accrocher

De bons westerns :
The Power of The Dog
, dernier Jane Campion, trouble
Old Henry de Potsy Ponciroli, comme quoi il y a encore de bons westerns

Les thrillers (au sens large) :
Beckett, excellent thriller hitchcockien de Ferdinando Cito Filomarino
Boîte noire, un bon film français de Yann Gozlan et puis maintenant je sais à quoi ressemble une boîte noire
The Card Counter, un bon Schrader, même si ça manque de liens entre l'Irak et les cartes
The Guilty d'Antoine Fuqua, Jack Gyllenhal toujours bien, mais le remake est moins bon que l'original danois de Gustav Möller
Old, scénario d'après la BD de Pierre Oscar Lévy, il réussit à Shyamalan qui ne me convainc pas souvent

Des comédies sympas :
Antoinette dans les Cévennes, charmant, pour Laure Calamy
Red Rocket, du réalisateur de The Florida Project, déjà vu, malgré la pauvreté du milieu social

I Care a Lot, humour bien noir, je ne suis pas certain que celui-ci soit si sympa, mais c'est le meilleur des trois !

De la tendresse ?
Stillwater de Tom McCarthy, Marseille vu autrement, Matt Damon n'en fait pas trop
Bergman Island de Mia Hansen-Løve, trop nostalgique
Spencer de Pablo Larraín ne vaut pas la série tellement plus réussie The Crown
Onoda 10000 nuits dans la jungle est à des kilomètres de Saga of Anathan de Sternberg

Une découverte !
Kogonada, épatants petits hommages thématiques et expérimentaux sur des cinéastes déterminants : les mains de Bresson, les yeux d'Hitchcock, la symétrie chez Wes Anderson, les miroirs de Bergman, etc.

Des films qui font réfléchir :
Don't Look Up, le film sur le déni du changement climatique
J'en ai profité pour revoir Solyent Green (1973) de Richard Fleischer, j'aime vraiment bien ce cinéaste, et The Day After Tomorrow (2004) de Roland Emmerich
France, parodie grossière des médias, c'est bien, Dumont prend des risques comme peu osent encore le faire
Being The Ricardos, léger, avec en fond la chasse aux sorcières. Aaron Sorkin a aussi réalisé The Trial of the Chicago 7.
Oslo de Bartlett Sher, dans les coulisses des accords Perez-Arafat, j'avais pleuré, ça a foiré avec l'assassinat de Perez
Percy vs. Goliath, mouais, ça enfonce des portes ouvertes sur le vilain Monsanto, ressemble à tant d'autres

De l'action :
Escape From Mogadishiu, vision coréenne de l'Afrique en crise, Seung-wan Ryoo, gros budget, vraiment à voir
Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux, un bon Marvel japonais, il y a des soirs où ça repose
En tout cas c'est meilleur qu'Eternals de Chloé Zhao, vraiment cul-cul et sans style, étonnant de la réalisatrice de The Rider et Nomadland
The Matrix 4 Resurrections, bof, pas compris grand chose, ni l'intérêt, mieux vaut revoir le premier
Belfast, Branagh, effets attendus, ça ne mange pas de pain
Army of Thieves, les ados aiment bien quand ça bouge dans tous les sens

Des documentaires :
Il n'y aura plus de nuit de Eléonore Weber, filmé par les caméras des avions de l'armée américaine sur le terrain, terrible !
Ascension de Jessica Kingdon, alors là ça fait flipper, quand on voit ce que les Chinois ont dans la tête, on se dit qu'on est mal barrés pour la décroissance
Basquiat : un adolescent à New York de Sara Driver, pas le meilleur, mais tous les films sur Basquiat méritent le détour
La sagesse de la pieuvre, passionnant, mais c'est tout de même plan-plan, voire gonflant côté réalisation
Voyage of Time, texte et musique pompeux, confusion entre les images recrées et les prises de vue réelles qui finissent par perdre leur force, j'ai toujours un gros doute avec Terence Malick, comme avec Alexandre Sokourov, qu'est-ce que c'est lourd !
The Story of Film: An Odyssey de Mark Cousins, 15 heures spécieuses, je ne comprends pas comment on peut parler de cinéma de cette manière, quel fouillis, mais il y a toujours des choses à grapiller forcément vu que c'est plein d'extraits... J'ai testé aussi The Story of Film: A New Generation, c'est pire que mon article, parce que ça dure encore 2h40 ! Retournez à la case Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, un chef d'œuvre...
Ou bien recherchez Ne croyez surtout pas que je hurle de Frank Beauvais, épatant

Séries :
Mare of Easttown de Brad Ingelsby avec Kate Winslet est probablement la meilleure série de 2021. En thérapie est loin derrière nous.
La casa de Papel, j'avais laissé tomber dès la saison 3, c'est vrai que les derniers épisodes de cette dernière, la 5e, sont pas mal
Station Eleven, mini-série de 10 épisodes, bon scénario post-apocalyptique malgré un paquet d'invraisemblances
Vigil, mini-série de 6 épisodes de la BBC, polar comme savent le faire les Anglais, rebondissements dans un sous-marin, le côté guerre froide est peut-être un peu dépassé, mais ça suspense fort
Master of None, comédie réussie, mais oubliez la saison 3. Les dernières saisons de Mad Men, Game of Thrones ou du Bureau des Légendes ne méritaient pas plus qu'on s'y attarde. Tout le monde ne sait pas finir. Moi-même j'ai du mal à m'arrêter. Il me revient sans cesse des trucs que j'avais oubliés...

mardi 18 janvier 2022

Boulevard Gaston Birgé


Je ne suis pas retourné à Angers depuis 1984. Il y a trente-huit ans, Un Drame Musical Instantané y avait accompagné La Passion de Jeanne d'Arc pour le Festival Musique et Cinéma et nous avions choisi de traiter le chef d'œuvre de Dreyer comme un film de résistance. Elsa n'était pas née et mon père était encore vivant. En regardant les nouvelles plaques de rue commémorant la mort de mon grand-père je suis particulièrement ému parce que Papa n'a jamais su que son père était comme lui dans la Résistance, à un niveau probablement plus important. Il a toujours cru que son père avait été dupe de Pétain qui avait déclaré qu'il protégerait tous les juifs de France. Depuis, grâce à mes articles et aux archives familiales, j'ai appris qu'il avait été dénoncé pour avoir refusé de porter l'étoile jaune, mais aussi ses faits d'armes que lui permettait son statut de directeur de l'usine d'électricité. J'ignore qui sait quoi, et probablement des détails m'échappent encore. Les premières plaques ne stipulaient rien. Les suivantes ajoutaient qu'il était "mort pour la France". Je pensais que c'était plus classe de dire cela plutôt qu'un pauvre youpin de notable angevin avait été déporté et gazé à Auschwitz. Et puis les témoignages se sont accumulés depuis la mort de mon père début 1988...


Sur les plaques le mot "résistant" a été ajouté. Aux dernières il manque tout de même l'accent aigu, probablement un copié-collé d'un ordinateur qui ignore les subtilités de la langue française. Je suis particulièrement ému à cause du quiproquo paternel révélé si tardivement. Pour une fois je voudrais réveiller mon père pour lui dire, mais je doute que ses cendres dispersées aux quatre vents en ait un cinquième. Il était fier que ce soit un boulevard, même s'il abritait les usines Thomson et les ceintures L'Aiglon. Je porte Gaston en second prénom derrière Jean-Jacques. Il marque ma génération, alors que Gaston n'est plus le sobriquet des garçons de café de mon enfance, ni le sympathique personnage de Franquin. Que Gaston ait été un résistant, et Jean, son fils, expliquent peut-être mon sentiment de révolte devant les injustices de ce monde et mon engagement contre toutes les formes d'oppression des peuples, tant dans leurs généralités que dans leurs particularités individuelles.

Merci à ma cousine Susy Birgé pour les photos !

lundi 17 janvier 2022

Variations Volodine, saga opératique de Denis Frajerman


La Volte, éditeur entre autres d'Alain Damasio et Sabrina Calvo, publie un coffret de 6 CD de Denis Frajerman autour de l'œuvre du romancier Antoine Volodine, accompagnés d'un petit fascicule. En outre un code permet de télécharger l'ensemble des 6 albums si on souhaite en profiter dématérialisé (sauf que cela ne marchait pas quand j'ai essayé).
Chronologiquement tout commence avec Quatre poèmes en prose d'Antoine Volodine enregistrés en 1994 pour France Culture. Treize minutes où l'auteur est accompagné par Frajerman (bandes, claviers), Régis Codur (gt), Eric Roger (tpt), Jacques Barbéri (sax a), Emmanuelle Franz (vl), Aurore Pingard (vlc), Hervé Zénouda (zarb), Aline Lebert (voix), musique de scène radiophonique où percussions mélodiques et petite fanfare soutiennent les roulements d'r de l'auteur féérisant.
Quatre ans plus tard, sur fond de bestiaire et d'ambiances forestières dignes de Brocéliandre, les Suites Volodine produisent des rythmes incantatoires, terme que j'ai souvent utilisé pour la musique de Frajerman, timbres rappelant le groupe Third Ear Band ou certains disques d'exotica. À Frajerman, Codur, Barbéri, Roger et Zénouda se joignent Sandrine Bonnet (perc, voix) et Marc Resconi (tb) pour cette heure purement instrumentale.
An 2000, Des anges mineurs, oratorio post-exotique, à peu près même durée, convoque le récitant, cette fois sans roulements ajoutés, mais l'orchestre constitué de Frajerman , Barbéri plus Carole Deville (vlc), David Fenech (gt), Hélène Frissung (vl), Daniel Palomo-Vinuesa (sax bar) et Laurent Rochelle (cl bs) s'impose, boucles répétitives où s'accrochent les sons animaliers des instruments. L'ombre de Moondog plane sur ce minimalisme dont l'ambiance s'inspire évidemment des textes de Volodine.


Encore quatre ans plus tard, nouvelle production France Culture, Vociférations cantopéra avec Volodine, Barbéri, Frissung, Deville, Palomo-Vinuesa auxquels Frajerman ajoute Stephano Cavazzini (batterie), Keny 2 (sampler), Fanny Kobus (va), Lise N (murmures), Géraldine Ros (chant). Plus électro, plus fantômatique, entraînant, les boucles parfois de différentes longueurs se désynchronisent pour créer la meute. Volodine est envoutant, la poésie circonlocutoire inspire l'abstraction musicale, leur cousinage profite à l'une comme à l'autre...
En 2015, la petite famille s'est dispersée. Pour Terminus radieux, cantopéra, dont le texte a valu le Prix Medicis à l'auteur, Denis Frajerman joue des guitares avec la violoncelliste Carole Deville et deux mezzo-sopranos, Émilie Nicot et Justine Schaeffer qui dit ce texte plus descriptif comme une Madame Loyal, plus difficile à suivre aussi, malgré l'accompagnement, entre évocation médiévale et néoclassicisme minimaliste à la Philip Glass, sorte d'heroic fantasy que Volodine appelle post-exotisme.
En 2020, sur Les fugues Volodine Frajerman retrouve son ambient ensorceleuse qui manquait au précédent. Il multiplie les instruments tandis qu'Anja Frajerman est aux claviers et que Laurent Rochelle joue des anches et assure les arrangements. Des extraits sonores nous plongent dans un passé cosmopolite. Plus d'ordinateur, ni échantillonneur, ni séquenceur pour cette évocation instrumentale qui clôt cette saga opératique.
J'ai tout écouté dans la foulée, deux journées, ce n'est pas Bayreuth, mais ça se tient, du début à la fin !

→ Denis Frajerman & Antoine Volodine, Variations Volodine, 6 CD + 1 livret bilingue français-anglais de 64 pages, ed. La Volte, 35€, sortie en librairie le 20 janvier 2022

vendredi 14 janvier 2022

Neuf articles avec Agnès Varda

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UNE LEÇON DE JEUNESSE
20 juin 2006


Agnès Varda s'expose à la Fondation Cartier à Paris [...]. La cinéaste qui inaugura la Nouvelle Vague avec La pointe courte (1954) et Cléo de 5 à 7 (1961), avant la bande de garçons des Cahiers du Cinéma, est célèbre pour ses films L'une chante l'autre pas, Sans toit ni loi, Jacquot de Nantes (sur son mari Jacques Demy), Les glaneurs et la glaneuse et nombreux courts-métrages.
L'année dernière, nous avions déjà admiré le travail de cette jeune femme de 78 ans à la Galerie Martine Aboucaya où elle présentait Le triptique de Noirmoutier jouant sur le hors champ par un amusant coulissement de persiennes, et surtout Les veuves de Noirmoutier, où 14 écrans entourent un quinzième central. En face, sont installées 14 chaises avec 14 casques audio. À chaque chaise et casque correspond le son de l'une des séquences, les chaises dessinant en miroir le même damier que l'ensemble des séquences projetées. L'image composite reste la même, mais le son change. À soi de retrouver la veuve à qui il appartient... L'une d'entre elles est évidemment l'auteur. Ces deux installations sont présentées au sous-sol avec trois autres, celles-ci conçues, comme celles du rez-de-chaussée, à l'occasion de cette exposition dont le thème est l'île de Noirmoutier où la cinéaste possède une propriété. En 2005, Agnès Varda recevait ses amis déguisée en patate (sic), clin d'œil à ses premiers pas d'artiste plasticienne à la Biennale de Venise en 2003 où elle avait présenté Patatutopia et à sa taille, haute comme trois pommes (de terre) !
Au rez-de-chaussée de l'immeuble dessiné par Jean Nouvel, sont installées trois œuvres. Ping Pong Tong et Camping est un petit film de plage en boucle, projeté sur un matelas gonflable, avec en alternance le percussionniste Bernard Lubat qui tapote bombardé de balles de ping pong ou le BACHotron de Roland Moreno, le génial inventeur de la carte à puces (aussi allumé que le fut Einstein dans sa vie quotidienne, voyez son site si vous pouvez en croire vos oreilles !). Seaux, raquettes, pelles en plastique aux couleurs vives, encadrent l'écran, et sur le côté, une autre boucle vidéo montre des tongs encore plus fantaisistes que celles accrochées tout en haut. C'est gai, ludique et charmant. Dans La cabane aux portraits sont accrochés d'un côté 30 hommes et de l'autre 30 femmes ; c'est plus sévère, sauf si les cartes se mélangent quand la nuit tombe et que la Fondation ferme ses portes ? N'oublions pas qu'Agnès Varda commença au théâtre comme photographe de plateau, en particulier en Avignon avec Jean Vilar ! Dans le catalogue de l'exposition ressemblant à un très beau livre pour enfants et particulièrement réussi, elle fait appel au décorateur de l'expo, Christophe Vallaux, pour ses dessins (voir ci-dessus). Ma cabane de l'échec est une serre dont les murs sont constitués des chutes de pellicule du film Les créatures, déjà tourné dans l'île, flop de l'année 1966 avec Catherine Deneuve et Michel Piccoli, dont on ne peut voir que les images anamorphosées pendant le long des murs ou un extrait, plus loin, sur une vieille table de montage...

Au sous-sol, Le passage du Gois simule la route submersible qui relie l'île au continent, une barrière automatique scande les marées, empêchant ou laissant passer les visiteurs. Le Tombeau de Zgougou est représenté par un tumulus sur lequel est projeté un petit film d'animation avec des coquillages. On connaissait déjà l'Hommage à Zgougou, bonus du film Les glaneurs et la glaneuse, mais ce dernier épisode est si tendre qu'on pense encore à un rituel pour atténuer la douleur des enfants. Ceux d'Agnès, Mathieu et Rosalie, sont grands, mais elle tient très bien sa place de grand-mère gâteau. Enfin, près d'un tas de sel, les fenêtres de La grande carte postale ou Souvenir de Noirmoutier s'ouvrent sur cinq petites scénettes cinématographiques : la main de Demy malade sur le sable, des enfants farceurs montrent leurs fesses, des oiseaux mazoutés agonisent, est-ce un noyé qui flotte entre deux eaux ?
Le site de la Fondation Cartier est très bien fait, beaucoup d'informations et d'images sur L'île et Elle, si ce n'est une insupportable (par sa répétitivité) boucle de percussion du camarade Lubat. La conception sonore du site n'est vraiment pas à la hauteur du reste, mais on a hélas si souvent l'habitude de couper le son sur Internet, n'est-ce pas ?
On peut être étonnés que ce soit deux cinéastes dont la carte vermeille commence à s'effacer qui réalisent parmi ce qui se fait de plus intéressant et de plus émouvant dans le domaine des nouvelles technologies, et ce de manière totalement artisannale. Je pense aux films de Chris Marker et à son CD-Rom "Immemory'', comme à Agnès Varda dont les boni sont amoureusement composés pour accompagner la réédition de ses films ou ceux de son mari, le très regretté Jacques Demy, et ici l'amorce d'une nouvelle carrière d'artiste plasticienne à bientôt 80 ans ! Car ce n'est pas la prouesse technique qui fait sens, mais le regard que ces deux amoureux des chats portent sur le monde, et sur ces formes d'expression modernes leur offrant de nouveaux champs d'expérimentation, terrain de jeu où se mêlent ici une véritable tendresse et la plus grande fantaisie.

LES JUSTES
22 janvier 2007


Si vous habitez Paris, allez au Panthéon voir la formidable installation artistique de la juvénile Agnès Varda sur les Justes ! L'entrée est gratuite. C'est aussi une occasion de visiter le monument qui d'habitude est d'une froideur absolue et d'un kitsch achevé.
La réalisatrice Agnès Varda accomplit là un miracle. Comment rendre hommage aux Français et Françaises qui, pendant la seconde guerre mondiale, ont pris le risque de cacher des Juifs, désobéissant aux Nazis et au régime de Vichy ? Des citadins ont été sauvés par des paysans. Des enfants eurent la vie sauve grâce au courage de ces hommes et de ces femmes dont les photographies occupent le centre de la nef. Certains ont été arrêtés et déportés à leur tour. À la fin de la projection, des spectateurs ne peuvent s'empêcher de laisser couler une larme. Agnès Varda réussit l'exploit de réaliser une œuvre contemporaine qui s'adresse au plus grand nombre.
Quatre écrans encerclent les cadres photographiques. Deux films sont projetés deux par deux sur des murs de pierre reconstitués et dressés pour masquer les quatre habituelles statues ringardes. Le premier est tourné en noir et blanc comme un document d'époque ; le second, en couleurs, est une évocation dramatique. Les deux films, aux plans très semblables, sont synchrones, le temps de neuf minutes d'un montage magiquement rythmé, sonorisé par les bruits du drame, par une berceuse yiddish et un violon alto l'imitant en tournant autour du sol. La fiction et le documentaire se rejoignent dans notre imaginaire. Paradoxalement, Agnès Varda a cherché des visages de Justes qui ressemblent à ses acteurs. Elle joue de toutes les dialectiques pour atteindre l'émotion juste. On peut marcher autour de l'installation, rester figé devant le spectacle de la résistance, laisser ses yeux errer d'un écran à l'autre, il est impossible de perdre le fil de la narration.
Au fond, sur un cinquième écran, est projetée l'image d'un arbre. La nature entre au Panthéon. Grâce soit rendue également à la cinéaste qui réussit à inverser la proportion de femmes dans ce mausolée des grands hommes. Sous la coupole, on peut voir sur leurs beaux visages combien elles furent aussi à résister à l'occupant et à la collaboration... Agnès Varda nous avait ravis avec ses installations ludiques à la galerie Martine Aboucaya ou à la Fondation Cartier, elle nous pousse ici à réfléchir au-delà de ce qui est montré.


L'installation a été inaugurée sous la coupole par le Président de la République, le 18 janvier, date anniversaire de la libération d'Auschwitz par l'Armée Rouge. Dans ce camp, mon grand-père est mort asphyxié sous une douche de gaz Zyklon B. Pourtant, je ne peux m'empêcher de penser que cette cérémonie est une manœuvre de la droite au pouvoir pour récolter les votes de la communauté juive aux prochaines élections. Tandis que l'on célèbre justement ces "Justes parmi les Nations", où se cachent celles et ceux de notre actualité ? N'y-t-il pas quelque cynisme à célébrer ces Justes d'hier tandis que des enfants sont extirpés aujourd'hui de leurs classes pour être expulsés vers leur pays où parfois les attend le pire ? Ceux et celles qui les cachent en cet instant ne risquent certainement pas la mort. Les camps n'existent plus, pensez-vous. Rappelez-vous les derniers mots de Jean Cayrol à la fin du film d'Alain Resnais, Nuit et brouillard
''Qui de nous veille dans cet étrange observatoire pour nous avertir de la venue de nouveaux bourreaux ? Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre ?
Quelque part, parmi nous, il y a des kapos chanceux, des chefs récupérés, des dénonciateurs inconnus.
Il y a tous ceux qui n'y croyaient pas, ou seulement de temps en temps.
Et il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s'éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin.''
Heureusement il y a des Justes... Mais ce ne sont pas toujours les mêmes.

Agnès Varda, à la lecture du billet, nous donne la primeur de la bonne nouvelle :
Vu les 27 OOO visiteurs , “ils” ont décidé la prolongation. Donc installation en place juska dimanche 28 - 17 heures, et fermeture à 18h. Je l’ ai appris en allant organiser le repliage des photos ce soir... Salut et amitié.

LA PETITE DAME EST UNE GRANDE
23 décembre 2007


[...] je souhaite vous parler d'Agnès Varda et de son double-dvd Tous Courts. J'ai beau connaître et apprécier ses longs métrages, j'ai réalisé la dimension de son travail à la projection de l'ensemble de ses courts publiés intégralement par sa maison de production, Ciné-Tamaris. Je voulais les avoir tous vus avant de les chroniquer, mais le coffret est si copieux (6 heures) qu'il n'est pas prudent d'attendre plus longtemps pour vous les conseiller.
L'invention et la fantaisie d'Agnès Varda, sans cesse renouvelées, en font l'égal de Jean-Luc Godard ou de Chris Marker. D'ailleurs, les critiques oublient trop souvent qu'elle réalisa en 1954 le premier film de la Nouvelle Vague, intitulé La pointe courte, bien avant tous les autres. Seulement Agnès Varda est une femme, ce qui fait tâche dans le monde de machos du cinématographe. La plupart des cinéastes de la Nouvelle Vague ont simplement poussé leurs aînés vers la sortie pour prendre, vite assagis, leur place encore chaude en s'engouffrant dans un nouveau clacissisme qui n'avait pas même l'élégance des anciens. Varda, elle, n'a jamais cessé d'inventer et de bouleverser les usages. Son compagnonnage avec son mari, le sublime et lyrique Jacques Demy, permit aux imbéciles de la reléguer au second plan. Demy lui-même n'a pas encore la renommée qu'il mérite, auteur aussi politique que sensible.
Varda commence donc par garder les enfants de Jean Vilar et deviendra la photographe officielle du Festival d'Avignon. Elle passe ensuite au cinéma et ces dernières années elle se lance dans l'art contemporain avec des installations multimédia parmi les rares à produire du sens et à porter la marque d'un auteur. Seuls Godard et Marker ont garder cette ferveur, remettant leur titre en jeu, travaillant sans relâche, explorant les nouveaux supports (télévision, expositions, CD-Roms...). Sachant manier le verbe comme Perec, Agnès Varda est une artiste complète et une productrice hors pair. Les petites variations qui introduisent chaque court métrage sont d'une grande intelligence critique et d'une simplicité qui parlera à chacun. Ses "boni" et l'interface sont soignés comme seuls les indépendants prennent le temps de le faire. Un luxe d'artisan pour une œuvre d'art !
Éternelle jeunesse... La cinéaste octogénaire a conservé la vivacité de ses débuts. Inventif, précis, copieux, drôle, fascinant, Tous Courts est chapitré en Courts touristiques, Cinevardaphoto, Courts « contestataires » et « parisiens », sans compter l’essai 7 P., cuis., s. de b. plus quatorze mini-films de la série Une minute pour une image dont elle a écrit et dit le commentaire. Chacun des 16 films est une surprise, un rayon de soleil, un éclat de lumière. Je découvre l'euphorique Oncle Yanco et le poétique Ulysse, mais je n'ai pas encore tout vu ni tout entendu. Sa Réponse de femmes réfléchit une époque fameuse où les filles affirmaient leur pouvoir. Celui d'Agnès Varda est celui de l'imagination. Que rêver de mieux ?

CE TEMPS DE LATENCE
4 mars 2008


J'ai souvent envie de changer d'appareil-photo. Mon vieux CoolPix a l'avantage d'avoir un viseur rotatif me permettant de faire des photos sans me faire repérer. Je peux viser sans mettre l'œil en tenant l'appareil sur mon ventre ou prendre des images en plongée en le tendant au-dessus de ma tête. Mais le délai d'une seconde entre le moment où j'appuie et le déclenchement m'interdit de faire des instantanés. C'est très frustrant pour les portraits que j'aime prendre dans le feu de l'action. Je me fiche de la définition, puisqu'il s'agit la plupart du temps d'illustrer les billets de mon blog. Les cinq millions de pixels suffisent généralement à tous les documents imprimés. [...]
J'ai une idée derrière la tête depuis un moment déjà. Je voudrais tirer le portrait des personnes que je rencontre, jour après jour. Cela me plairait. Nous en avons discuté avec Agnès Varda lorsqu'elle est passée à la maison, un dimanche où je travaillais avec Franck. Il n'y avait pas beaucoup de lumière, mais cela ne l'a pas empêchée de l'encadrer sur le canapé. Agnès a commencé comme photographe, elle a couvert le Festival d'Avignon à l'époque de Jean Vilar. J'aime beaucoup l'écouter lorsqu'elle parle de ses projets ou qu'elle évoque Jacques Demy. Je ne sais pas si je réussirai à faire cette série de portraits, parce que chaque fois que je décide de m'y mettre, j'oublie de le faire, et je m'en aperçois seulement quand la personne est partie. Je me rends compte que dans les arcanes de ma mémoire, c'est ce qui me manque. J'ai plus souvent conservé les voix, les écrits, mais rarement les figures. Ce dimanche-là, j'ai commencé avec Franck en copiant Agnès. Mais j'avais déjà oublié le lendemain. [...] Il faut que je trouve un moyen de me discipliner ou peut-être ne m'y résoudrai-je jamais ? Est-ce de la timidité, le besoin d'être bien là, une fausse bonne idée ? Temps différé ou temps de latence ? Celui de voir ou celui de revoir ?

SES 80 BALAIS
31 mai 2008


Elle les a même eu hier soir, et c'est le fils de 16 ans du scénographe Christophe Vallaux qui a eu l'idée de demander aux amis d'Agnès de venir chacun chacune avec un balai pour en faire un bouquet d'anniversaire. La photo prise devant sa porte, sur le trottoir de la rue Daguerre, montre l'octogénaire du jour, toujours aussi pimpante, étreignant celui que Françoise a customisé en le bombant de rose fluo, d'orange sanguine et d'or. J'y ai noué un petit cadeau et Yolande Moreau a réussi à raccrocher le pompon fuschia qui s'était décollé du manche. Les deux nôtres détonent au milieu de la rutilance de l'ensemble. Les seuls à avoir servi, ils possèdent une histoire, atterrissant chez Agnès après de très nombreuses heures de vol. Au milieu de la foule des amis, j'en retrouve deux qui me touchent particulièrement.
La première est Luce Vigo qui me rappelle que je fus le premier à mettre en musique À propos de Nice, le film muet de son père, le cinéaste Jean Vigo. C'est aussi le premier ciné-concert que le Drame créa, c'était en 1976. Vingt-cinq autres chefs d'œuvre cinématographiques suivront, qui nous firent faire le tour du monde. Nous abandonnâmes lorsque le genre devint une mode, lassés peut-être aussi de rester trop longtemps dans la fosse d'orchestre ou derrière l'écran. La dernière fois que j'avais été en contact avec Luce, c'était pour l'annuaire des anciens élèves de l'Idhec qu'elle aura mis trois ans au lieu de trois mois à rassembler.
Le second est un autre vieux monsieur dont j'ai toujours aimé le travail. Un des tableaux de Jacques Monory illustrait la pochette de Carnage, le dernier 33 tours d'Un Drame Musical Instantané. Plus tard, l'Ekta "Technicolor" d'une toile détruite nous servit de carte postale. Enfin, nous composâmes la musique du film que la vidéaste Dominique Belloir réalisa sur ses toiles pour la Cité des Sciences et de l'Industrie et qui accompagne, je crois, encore le public qui fait la queue devant le Planétarium. Monory, un sourire toujours aussi charmeur, me parle de la vanité du monde qui ne cesse de croître, un monde stupide et terrible auquel il continue paradoxalement de s'accrocher. N'est-ce que de la curiosité ? Un jour où nous parlions de ses monochromes bleus, il me confia : "la nature m'écœure !". Je pensai bizarrement à Varèse dont le titre Déserts est souvent compris de travers.
Si, au détour d'un couloir, une pancarte clame "J'ai mal partout", en voilà trois qui n'ont pas de quoi se plaindre. La vie est belle, à condition de s'exprimer dans la résistance et le partage. Hier soir, Agnès rayonnait.

LES PLAGES D'AGNÈS
17 décembre 2008


Ce jour-là sortait Les plages d'Agnès, autoportrait d'Agnès Varda qui feint de se peindre à reculons alors que la "grand-mère de la nouvelle vague" volète parmi ses souvenirs avec toujours autant d'humour, d'intelligence et d'émotion comme elle le fit le long de 33 longs et courts-métrages, après avoir été photographe, avant de se plonger dans le bain de ses installations contemporaines... Mais là ce sont des plages, comme celles d'un disque, ou bien les pages d'un livre qu'on tourne, jeux de mots survolés à tire d'ailes, jeux de plage qu'on partage avec ses enfants et petits enfants, pas seulement la famille, mais aussi celles qu'elles a influencées, ceux qu'elles a croisés. Jacques Demy est évidemment présent partout, mais lors de la projection au Cinéma des Cinéastes je fus particulièrement ému par son évocation de Jean Vilar et de tous les comédiens disparus, comme plus tard Delphine Seyrig... Les deux bandes-annonces résument bien la boule à facettes qui fait tourner sa tête couronnée : à la fois coquète et drôle, elle a laissé pousser ses cheveux teints en conservant une calotte grise sur le dessus de son crâne !


À la fin du film, la cinéaste interrompt le générique pour ajouter quelques plans "volés aux copains". C'est la séquence de ses 80 balais et là, sur l'écran, je me vois au milieu de la fête. À la sortie, Agnès me dit "Tu as vu, on ne voit que toi !". Trop mignonne ! Moi, je m'étais laissé porter par les vagues, par les jeux de miroirs sur la plage du Nord, par la beauté de Sète, par le sable sous les pavés de la rue Daguerre, par les retrouvailles à Venice et Santa Monica, par les embruns de Noirmoutier, avec une irrésistible envie de découvrir les quelques films que je ne connais pas encore...

IMAGO
5 juin 2009

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Voilà déjà un an que 80 balais ont salué la naissance de l'artiste. Si Agnès Varda est un bourreau de travail, elle a appris à prendre son temps, profitant des fleurs de son jardin en forme de couloir rue Daguerre. À l'heure du thé elle s'endort régulièrement pour récupérer de ses longues journées de labeur. Sa vivacité, son intérêt pour les nouvelles technologies et son enthousiasme sont rafraîchissants. Tandis qu'elle prépare l'édition DVD des Plages d'Agnès, elle œuvre déjà à une nouvelle installation pour la Biennale de Lyon. Elle nous raconte le tournage sur la Seine à bord du voilier qu'il a fallu transporter depuis Sète, la douzaine d'autorisations nécessaires, le vent, la lumière, les bateaux-mouches, les horaires impossibles imposés par les autorités, le propriétaire inquiet caché dans la cale qui redresse la tête au mauvais moment, l'absence de toilettes sur les quais... Le cinéma est affaire de patience, de calculs savants et d'improvisation de dernière minute. Cela me manque parfois. J'en retrouve quelque chose quand j'improvise sur scène ou lorsque je dois défendre mes choix devant un client, mais rien n'est plus excitant que de capter ces moments fugaces que l'on figera sur ce qui tient lieu de pellicule comme on épingle un papillon. Cruel et magnifique.

FURTIVEMENT
9 novembre 2009


Après son succès en salles, Les Plages d'Agnès sort en DVD, agrémenté de petits boni comme elle dit : Trapézistes et voltigeurs (8'), Daguerre-Plage (6'), une planche de quatre magnets d'après l'affiche de Christophe Vallaux (en chemise bleue sur la seconde photo) et un livret de seize pages. Si l'on m'aperçoit à la toute fin du film d'Agnès Varda, lors de ses 80 balais, nous pensions que Françoise avait disparu du montage. Que nenni ! Un arrêt sur image m'a permis de saisir le photogramme. Quatre images, c'est un sixième de seconde, juste le temps d'apercevoir son ensemble rose et vert, mais pas assez pour reconnaître sa frimousse.


Quant à moi, je suis bêtement fier d'apparaître tout sourire au milieu du générique. Le mois qui a suivi la sortie du film il n'y eut pas un jour sans que l'on m'accoste dans la rue. Pour deux secondes à l'écran ! On peut imaginer le calvaire des acteurs et actrices à sortir dans le monde. Lunettes noires et vitres fumées, déguisement et postiches, négation de son identité et réclusion, tous les moyens sont bons pour gagner l'anonymat.
Michael Lonsdale me raconta qu'un soir où il dînait à Strasbourg avec Roger Moore et Mireille Mathieu, appréciez l'improbable trio, quelle ne fut pas l'angoisse de découvrir 2000 personnes à la sortie du restaurant ! Un autre jour, un chauffeur de taxi étale son admiration pour le comédien, pour terminer pas lui demander d'avoir la gentillesse de lui signer un autographe, "Monsieur Galabru...", et Michael de signer Michel Galabru pour ne pas décevoir "son" admirateur ! Je me souviens des fans se couchant sous les pneus de la voiture de George Harrison avec qui je venais de jouer, des crises d'hystérie des admirateurs de Richard Bohringer pendant les répétitions du K ou simplement du malaise des autres artistes à la table de Robert De Niro.
Lorsque j'étais adolescent je rêvais de célébrité. À fréquenter et travailler avec des stars, j'appris plus tard la rançon de la gloire et appréciai, en tant que compositeur, d'en percevoir les bénéfices sans en subir les préjudices...

IL N'Y A PLUS D'ABONNÉE AU NUMÉRO QUE VOUS AVEZ DEMANDÉ
29 mars 2019


Agnès, j'apprends ton départ par cette application nécrologique qu'est FaceBook. Décidément c'est l'hécatombe des mamans cette année. Tu n'appelleras plus. Tu ne t'endormiras plus en prévenant que c'est bon signe si ma musique te berce. C'est une idée très pénible de penser à tous ces balais qui ne serviront plus à personne probablement. Mais beaucoup de monde vont penser à toi aujourd'hui. Il en aura fallu du temps pour une aventurière comme toi. Tu y es allée souvent à la machette. Cette fois la communication est définitivement coupée. Ça fait mal.

jeudi 13 janvier 2022

La fabrique des sentiments


J'avais toujours dit que si nous nous séparions, je m'inscrirais sur les réseaux de rencontres pour retrouver l'âme sœur. Lorsque c'est arrivé, sans que je m'y sois préparé, je pensais que ce serait simple, voire excitant. Que nenni ! Ce fut laborieux et pas franchement couronné de succès. Ce n'est pas tout à fait juste. J'y plongeai d'abord pour oublier la douleur de l'absence. Cela s'est mis de plus en plus à ressembler à un jeu vidéo tandis que mes conversations et mes rendez-vous tenaient plutôt de l'ethnologie. En choisissant astucieusement les sites, je fis la connaissance de femmes toutes passionnantes, trois écrivaines, deux psychanalystes, une chorégraphe, une musicienne, une graphiste et d'autres intellectuelles particulièrement bienveillantes. J'y croisai des personnes dont l'environnement social était devenu certainement trop étriqué. Je ne m'ennuyai qu'une seule fois, avec une femme célèbre (les autres ne l'étaient pas moins !) spécialisée dans la sociologie des sentiments, mais qui de toute évidence ne jouait pas le jeu. Je restai en contact avec certaines devenues depuis des amies, mais de toute cette période je ne partageai pas même un baiser. Lors d'une fête chez des amis je finis par rencontrer une personne charmante et nous nous plûmes aussitôt. Cette liaison dura seulement seize mois et j'en garde d'excellents souvenirs, même si la rupture fut décevante. La souffrance génère parfois d'imprévisibles comportements. Je replongeai alors dans la virtualité, espérant toujours que si je me trouvais là, d'autres auraient le même espoir jusqu'à partager le désir. Je connaissais plusieurs couples ayant pratiqué ce sport et qui nageaient toujours dans le bonheur, exemples encourageants pour moi qui n'ai aucun goût pour le célibat. Et puis c'est arrivé un jour, à tel point que j'ai du mal à me souvenir de la période évoquée plus haut ! Tout cela pour introduire le petit article du 10 avril 2009 que j'avais écrit sur La fabrique des sentiments.

Après Violence des échanges en milieu tempéré (autre article ici), Jean-Marc Moutout signe un second film tout aussi remarquable, cette fois autour du speed dating, rencontres express entre célibataires ou du moins supposés. La direction d'acteurs est exceptionnelle. Je n'avais jamais été emballé par Elsa Zylberstein qui trouve ici son meilleur rôle aux côtés de Jacques Bonnaffé et Bruno Putzulu. Il faut parfois du temps aux comédiens pour trouver leurs marques. Pour une femme seule, à 36 ans, la question des enfants et du couple se pose de façon critique. Moutout en dessine un portrait tout en nuances et il l'entoure d'hommes plus craquants les uns que les autres. C'est très fort. On est loin des schémas machos éculés, dans la vraie vie comme au cinéma ! Le montage du film sert une mise en scène sobre et inventive. Jean-Marc Moutout est un des cinéastes les plus intéressants du moment et l'on peut espérer que les producteurs lui offriront les moyens de continuer de nous étonner par son regard acéré sur les mœurs de nos contemporains. [...]


Je n'ai pas vu De bon matin réalisé en 2011, mais la mini-série de 2018 Victor Hugo, ennemi d'État que j'ai commencée me semble un peu trop dramatique télé, ce n'est jamais facile de diriger une foule sans les moyens adéquats, c'est peut-être aussi une différence cruciale entre les comédiens français et les anglo-saxons.

mercredi 12 janvier 2022

Expériences sonores de l'avant-garde russe (1908-1942)


En 1922, Arseny Avraamov compose et dirige une symphonie extraordinaire : autour du port de Baku, il rassemble les sirènes des usines et des navires de la mer caspienne, deux batteries d'artillerie, sept régiments d'infanterie, des camions, des hydravions, vingt-cinq locomotives à vapeur, des sifflets et des chœurs. Quatre-vingt ans plus tard, Leopoldo Amigo et Miguel Molina Alarcón, directeur artistique de ce double CD, recréent artificiellement l'événement comme ils font renaître maintes créations sonores époustouflantes de l'avant-garde russe des années 20, orchestre de bruiteurs de Nikolai Foregger, opéra cubo-futuriste de Mikhail Matiushin, Alexei Kruchenykh et Kasimir Malevitch, laboratoire de l'ouïe de Dziga Vertov, projet radiophonique de Velimir Khlebnikov, extraits de ballet de Sergei Prokofiev et Georgi Yakoulov, Cercle futuriste de Vladimir Kasyanov, manifeste nihiliste, sound painting de Varvara Stepanova, poèmes sonores de Vasily Kandinsky, Igor Severyanin, Vasilisk Gnedov, David Burliuk, Elena Guro, El Lissitzky, Olga Rozanova, du groupe H2SO4, de Simon Chikovani, Daniil Harms, Igor Terent'ev, Mikhail Larionov, Roman Jakobson "Aliagrov"...
Si le premier CD donne le tournis avec ces évocations renversantes d'une époque révolutionnaire pour les arts soviétiques, le second réunit des archives encore plus troublantes à commencer par la Symphonie du Dombass de Vertov extraite d'Enthousiasme. Suivent Zavod, symphonie des machines, fonderie d'Alexander Mossolov, Dnieprostroi, la station hydro-électrique de Julius Meytuss par l'Orchestre de Paris en 1931, mais aussi les voix de Lénine, Trotski (en anglais !), Vladimir Maïakovsky, Boris Pasternak, Malevitch (en anglais), Dmitri Chostakovitch, Lili Brik, Sergei Esenin, Vasily Kamensky, Anatoli Lunacharsky, Alexandra Kollontay, Anna Akhmatova, Osip Mandelshtam, Naum Gabo & Noton Pevsner...
Voix ou bruits, ici tout est musique. La fascination pour les machines qui ne libèreront pourtant jamais les hommes de leurs chaînes est une promesse pour le futur. Les formes explosent dans une géométrie impossible. Beaucoup de ces artistes sont des peintres. Les poèmes sonores sont autant de chants de résistance, aux conventions mesquines de l'ancien régime, hymnes à une révolution rêvée qui n'existe véritablement que dans le cœur et la tête de ces artistes provocateurs. La déconstruction du langage renvoie au discours des hommes politiques. On croit comprendre la langue russe dans la symphonie des machines et les syllabes des poèmes sonores. Où l'on entend la révolution en marche, quand les artistes s'en emparent !
Ces soixante-douze œuvres publiées par ReR sont accompagnées d'un épais livret illustré de 72 pages bourrées d'informations.

Article du 9 avril 2009

mardi 11 janvier 2022

Eddy Bitoire, poète du quotidien


Samedi le facteur dépose dans ma boîte aux lettres un Colissimo très attendu, mais je ne sais pas exactement ce qu'il y a dedans. Le cachet de la poste indique que le paquet a été envoyé de Saint-Geniès-de-Malgoirès dans le Gard. De son vivant, j'exhortais Eddy Bitoire à sortir ses chansons nâvrantes dont j'adorais l'humour franchouillard qui me rappelle Boris Vian, Henri Salvador ou les frères Lefdup. Bitoire c'est la face Hyde du Docteur Jekill, parce qu'on peut être franchement surpris par autant de déconnade lorsqu'on connaît la sobriété de ses disques de flûte solo et le sérieux de son esprit critique sur le monde et l'autre monde. Si les paroles sont parfois scatologiques, souvent grinçantes, les pastiches musicaux sont réalisés avec le plus grand soin sans négliger une bonne dose de salutaire foutage de gueule. Après la disparition brutale de Bitoire, sa famille aura mis sept ans pour publier ce fabuleux coffret, indispensable cadeau à se faire ou à offrir à celles et ceux qu'on aime, histoire de leur rappeler que la vie est courte et qu'il faut surtout la traverser joyeusement sans emmerder les autres. J'utilise un terme galvaudé par un président de la république, le pire que le système nous aura imposé (jusqu'ici) et à qui Bitoire, s'il l'avait connu, n'aurait pas manqué de tailler un short riquiqui à sa mesure. Mais qu'y a-t-il donc dans ce coffret en carton gauffré ?


Je sors d'abord la bouteille de bière de la brasserie du Lez avec la magnifique étiquette où Bitoire pose avec son micro, le mieux placé pour exprimer ce qu'il pense de ce qu'est devenue notre société qui part à vau-l'eau. Dans un filet à provision vert pomme sont glissés un superbe livre illustré et deux CD, soit les deux volumes des "meilleurs succès écrits, composés et interprétés par le poète du quotidien", pas moins de 28 chansons dont on retrouve les paroles dans l'épais ouvrage illustré remarquablement mis en page. Chacune est accompagnée des circonstances de sa création ou d'un passage de la vie aventureuse du héros ainsi que de conseils avisés, culinaires ou de bricolage. Si je connaissais la plupart de celles du premier CD, je découvre les plus récentes, souvent plus dures et plus amères. Comme le secret sera vite éventé, oserai-je suggérer d'en profiter pour écouter les œuvres "sérieuses" de Jean Morières, le musicien qui se cache derrière le pseudo canulardesque, saxophoniste de jazz passé à la flûte zavrila, un instrument chromatique de son invention. Notre ami nous manque cruellement, tant pour les discussions prises de tête où nous refaisions le monde que pour les parties de franche rigolade où nous profitions à fond de la vie. Ce coffret rend génialement hommage au camarade qui nous a quittés prématurément en haut d'une petite colline de sa garrigue. Ils sont quatre à s'être investis dans ce projet posthume : tout le monde chante et joue de plein d'instruments, Jérôme Dru qui a aussi réalisé le livre, texte et graphisme, Antoine Morières, le fiston, qui a compilé, mixé et masterisé les deux disques, Pascale Labbé, la compagne de Jean. En coulisses leurs deux filles, Mathilde et Fanny. Il y a dix ans j'avais affiché deux clips d'Eddy Bitoire qui annonçaient la suite. La voici et ça fait du bien par où que ça passe, mais attention, c'est cru !

→ Eddy Bitoire, le poète du quotidien , coffret 40€ envoi compris avec la bière, le filet à provision, le livre et les 2 CD, ed. Franchemencq, par Paypal (pascale.labbe1@free.fr) ou par chèque à l'ordre de Pascale Labbé, 2 rue de l'Église, 30190 Montignargues

lundi 10 janvier 2022

Mes parents


Dix et vingt-huit ans séparent ces trois textes des 19 février 2019, 8 mars 2009 et le troisième de 1994. À rebrousse-poil. Il fallait bien que je les publie en remontant le temps pour réinscrire mes souvenirs dans la perspective, d'autant que ce 10 janvier aurait marqué leur 70ème anniversaire de leur mariage, un truc à eux, à eux seuls, que ni ma sœur ni moi ne partagions avec eux. Mon père, décédé à 70 ans, n'a pas eu le temps de sombrer dans la vieillesse. Trente ans plus tard, ma mère avait fini par se calmer. Curieusement il me manque plus qu'elle. Il n'eut pas le temps d'abîmer la relation, contrairement à elle dont j'ai inconsciemment choisi de me souvenir essentiellement lorsque j'étais enfant et jeune homme, plus d'une vingtaine d'années merveilleuses avec eux deux, sans parler de ma petite sœur avec qui je partageai longtemps une forte complicité. Et puis le temps passe. On devient adulte, du moins on en a l'impression, reproduisant parfois des schémas qu'on exécrait lorsqu'on les subissait. Les ami/e/s disparaissent cruellement. Bernard me manque plus qu'aucune autre personne. Nous avons passé plus de trente ans à travailler quotidiennement ensemble. On ne se rend pas toujours compte du temps passé à l'extérieur du cercle familial, comme à l'école par exemple, et de cette influence. Les rites de passage prennent parfois de drôles de formes. Je suis gré à mes compagnes, à mes amis de m'avoir aidé à grandir. Mes parents avaient ouvert le chemin. Je l'imagine encore long...

MAMAN
Le 19 février 2019


Maman est morte ce matin. Je m'y attendais. Mal dormi cette nuit avec l'appréhension que ma sœur m'appelle pour m'annoncer la triste nouvelle. D'un autre côté, elle est partie juste avant que cela ne devienne trop insupportable pour elle. Elle avait du mal à parler depuis quinze jours et des difficultés respiratoires depuis une semaine. Ces derniers temps ma sœur Agnès, qui lui a rendu visite tous les matins depuis deux ans, me téléphonait en sortant de la maison de retraite de Royan tant c'était éprouvant de la voir s'affaiblir jour après jour. Vendredi, au téléphone, je lui ai répété que je l'embrassais et elle a eu la force de répondre "moi aussi". Elle s'est plainte de ne pas se sentir bien, mais était incapable d'en dire plus. Elle allait avoir 90 ans.
Celui qui est en deuil est le petit garçon à sa maman, pas l'adulte qui a affirmé sa différence. Jusqu'à mon Bac, elle a suivi mes études, m'apprenant entre autres à écrire. Au début elle faisait mes dissertations à ma place, puis j'ai pris le relais et le prof de français a souligné "Birgé, votre style habituel !". J'en étais fier. Elle aussi. Pour attirer sa tendresse, car elle n'était pas très câline contrairement à mon père, je me suis cru obligé d'avoir de bons résultats en classe. Cela marchait. J'ai continué. C'était pareil avec ma grand-mère. Mes bonnes notes semblaient leur faire tellement plaisir. On se bagarrait politiquement, mais en mon absence elle me défendait comme la prunelle de ses yeux, elle qui avait été si myope avant ses opérations de la cataracte. Quand j'étais enfant, elle corrigeait mes devoirs la clope au bec, la fumée des Disques Bleus Filtre me remontant dans le nez. Pour cette raison je n'ai jamais fumé de tabac, d'autant que j'en avais le droit. Plus tard elle est passée à la pipe, puis aux cigarillos. On imagine mal comment tout chez elle était imprégné de cette odeur suffocante. J'ai du épousseter plusieurs millimètres de poussière brune sur les sept mille bouquins que contenait la bibliothèque. Lorsqu'elle avait rencontré mon père, elle était vendeuse en librairie, et lui agent littéraire. Elle lisait sans casser les tranches des livres, en les ouvrant à peine. Elle avait été une femme moderne, élevant ses enfants et travaillant indépendamment, puis avec mon père. Elle avait milité syndicalement. Elle faisait délicieusement la cuisine, du moins jusqu'au décès de mon père il y a 31 ans, lui se contentant de faire les sauces. Ils se réclamaient d'être des intellectuels de gauche. Elle avait du mal à accepter que le PS ait viré à droite. Sa paresse à marcher lui a coûté cher en fin de vie. Elle avait perdu son autonomie. Elle n'avait pour ainsi dire jamais été malade, du moins rien de grave, parce qu'en bonne mère "juive" elle se plaignait tout le temps.
J'ai mis des guillemets parce que nous sommes athées depuis des générations, d'un côté comme de l'autre, et l'assimilation actuelle de l'antisionisme à l'antisémitisme me fiche en colère. Comment peut-on être aussi stupide et de mauvaise foi ? Toute cette campagne honteuse ne fera que provoquer un peu plus d'antisémitisme dans les quartiers où la politique israélienne, colonialiste et meurtrière envers la population palestinienne sème la confusion. Vous pouvez penser que cette remarque est déplacée quelques heures après la mort de ma maman, mais les engueulades faisaient partie de la vie familiale, et, surtout, c'est toute ma culture qui est en jeu et qui s'exprime là. Un engagement politique infaillible du côté des opprimés et un humour incroyable qui ne nous quitte jamais. Ma blague juive préférée, c'est elle qui m'appelle pour me demander comment je vais. Elle faisait cela chaque matin jusqu'à la semaine dernière. Comme je lui réponds que ça va, elle me rétorque : "ah tu n'es pas tout seul, je te rappelle !". Les goys ne comprennent pas toujours. Maman a vécu pour la politique et pour la bouffe. Elle voulait être incinérée, avec le minimum de cérémonie, et sa seule volonté était que nous fassions un gueuleton à sa mort pour que plus tard nous disions "dis donc, ce qu'on a bien mangé à la mort de Geneviève !".

RETOUR DU REFOULÉ
Le 8 mars 2009


Jusqu'à dix-huit ans j'ai cherché à faire plaisir à ma mère. Mais ma vie d'adulte a souvent été dictée par ce que mon père en aurait pensé, encore aujourd'hui, vingt-et-un an après sa mort [donc le 2 janvier 1988].
Si ma mère avait été fière de mes efforts, je n'aurais pas eu besoin de me plier en quatre pour être un bon garçon (photo Rue Léon Morane le jour de la distribution des prix). Elle me faisait chaque fois téléphoner à ma grand-mère mes résultats scolaires. Devais-je valider ainsi les choix de ma mère dont la fierté n'était que de surface ? Comme mon père chouchoutait ma sœur, j'ai fait comme si j'étais celui de ma maman, mais c'est lui qui prodiguait tout de même les câlins du dimanche matin lorsque nous les rejoignions dans leur grand lit. Si elle avait su exprimer sa tendresse, aurais-je été autant en demande avec les femmes dont j'ai partagé la vie ? Il y a dix ans, lorsque j'ai compris que sa misanthropie lui appartenait en propre et que je n'avais pas à la reproduire pour lui plaire, ma vie s'est allégée. J'ai recommencé à transmettre mon enseignement et regardé le monde avec des yeux attendris sans que ma vision critique en soit altérée pour autant. J'ai appris à laisser sa chance à chacun. Je ne me suis plus cassé la voix à hurler comme mes parents s'engueulant à tous bouts de champ lorsque nous étions petits. Le mépris de ma mère pour tout ce que je représente ne m'atteignait plus jusqu'à ce qu'elle s'attaque à ma fille. Sous son alibi "de gauche", ses aspirations bourgeoises condamnent nos vies de saltimbanques et nos sensibilités d'artistes lui sont aussi étrangères que nos interrogations psychanalytiques. Elle va jusqu'à vomir les intellos qui se posent des questions "qui n'ont pas lieu d'être", rejetant toute réflexion sur le passé auquel elle ne trouve aucun intérêt. Toute tentative d'évocation de mon père semble vouer à l'échec. Ainsi réécrit-elle l'histoire et reproduit éternellement les mêmes schémas névrotiques. Qu'y puis-je ? Pas grand chose si ce n'est assurer Elsa de mon entière solidarité. Ma mère m'avait pourtant appris à écrire et réfléchir. Je l'ai encore remerciée en lui répétant que je suis devenu ce que je suis grâce à elle, et à mon père évidemment, et qu'en crachant sur moi c'est sur elle qu'elle crache. Ils s'intitulaient eux-mêmes "intellectuels de gauche" !


Elle avait à peine plus que mon âge actuel lorsque mon père est mort. Il était son paratonnerre. Elle n'a pas su se réinventer, s'enferrant dans la névrose familiale sans plus aucun rempart, comme ses deux sœurs. Je comprends ce que je lui dois, à lui et à lui seul. Il nous envoya apprendre les langues étrangères et, par là-même, à voyager. Il me transmit son amour de la musique et les émotions intenses que l'art peut prodiguer. Lorsqu'il était touché il pleurait en écoutant au casque. J'ai récupéré vendredi celui qu'il portait sur les oreilles lorsque son cœur s'est arrêté. Ses engagements politiques et son courage me servent toujours de modèle. Je croyais que c'était le frimeur de leur couple, mais je me trompais. Il savait simplement de quoi il pouvait être fier, tandis que ma mère faisait semblant parce qu'elle ne s'aimait pas. Tout contact physique avec autrui la dégoûtait. J'ai souffert des liaisons adultères paternelles, mais c'était une autre époque. Mes parents (photo à La Baule) prétendaient être restés ensemble "à cause des enfants". Toute la responsabilité pesait sur nos épaules. Mon statut d'aîné responsable compléta le tableau de l'obsessionnel.
Nous ne pouvons rien pour nos géniteurs s'ils sont devenus sourds et n'expriment aucun intérêt pour ce que nous devenons. J'ai mis des distances avec ma mère pour me protéger de ses désirs mortifères et pour apprendre à vivre. Le souvenir que je garde de mon enfance reste le terreau fertile sur lequel j'ai pu me construire. Ma fille doit pouvoir en faire autant, à sa manière, soutenue par notre regard bienveillant. Lorsqu'elle se rebella et exprima ses sentiments avec la plus grande sincérité, j'étais fier à mon tour de ce que sa maman et moi avions participé à faire naître, de sa capacité à s'épanouir en s'en affranchissant.

Pour être clair, je recopie l'article sur mon père, qui est d'une toute autre nature...

PAPA
1994


De temps en temps on me demande qui était mon père. Alors je ressors le texte que j'avais écrit en 1994 pour la revue ABC comme. Trente-quatre ans après sa mort, je me demande encore comment il réagirait aujourd'hui à tel ou tel évènement. Dès que je pense à lui je le sens voleter au-dessus de mon épaule, près de mon oreille droite, comme une sorte de Jiminy le criquet garant de ma bonne conduite. Voici le texte :

Un peu de poussière dans un ciboire, Elsa a voulu garder le caveau, les autres s'en foutaient, dans notre famille nous n'avons pas le culte des morts, il est en face, tout en bas des marches du columbarium, j'ai fait renouveler la concession pour dix ans, il y fait froid ou frais selon les saisons, Elsa aime bien y aller, c'est mignon. [Depuis, ma mère a oublié de nous en parler et les cendres ont été dispersées sans que nous en ayons été avertis.]
Il a changé de vie à quarante ans, il est retourné à l'école, il est devenu représentant, et puis il a monté sa boîte, a remboursé ses dettes jusque trois ans avant sa mort, il était devenu président-directeur-général.
Il a changé de vie à trente quatre ans, quand il s'est marié. Il aimait bien les filles. Surtout les femmes de trente ans. Depuis l'âge de treize ans. A la fin c'était plus difficile. C'est probablement pour cela qu'il en a eu marre. Il ne supportait pas l'idée d'être diminué. Il avait toujours dit que ce jour-là il préférerait se flinguer. Il n'a pas eu à le faire. La veille, maman lui a fait remarquer qu'il avait du mal à grimper les huit marches, il a répondu qu'il y en avait neuf. Le lendemain matin, il a dû l'appeler pour s'extirper de la baignoire, il n'y arrivait plus tout seul. En début d'après-midi, Elsa et moi, nous lui avons apporté un concerto de Brahms qui lui faisait envie. Quand nous sommes partis il a mis le casque sur ses oreilles. Maman l'a retrouvé par terre en revenant des courses, c'était un samedi. À la fin, il écoutait la Callas comme ça et les larmes lui coulaient le long des joues, il s'offrait du caviar de chez Petrossian, il ne voulait pas savoir ce qu'il avait vraiment, nous ne disions pas le mot. Son cœur était fragile, cela lui a permis d'éviter le pire.
Il avait toujours raconté qu'il était sursitaire, que toute sa vie était du supplément. Condamné plusieurs fois à mort, la première à dix sept ans, il était toujours là à soixante dix. Il avait eu des rhumatismes articulaires aigus, et puis les poches d'eau s'étaient résorbées en une nuit, la veille de l'opération. Cela l'avait empêché de partir en Espagne avec les Brigades. Aucun de ses copains n'en est revenu. Il avait décidé que nous n'irions pas dans ce pays tant que Franco serait vivant. Il avait toujours milité. Il s'était battu à la canne contre les Camelots du Roi, avait été exclu du parti socialiste pour trotskisme-léninisme (!), parlait d'insurrection armée quand il était énervé, sinon il était au parti socialiste (était-ce le même ?) et il allait tous les jeudis soirs au Grand Orient. Pas toujours en fait, c'était souvent son alibi pour aller voir une copine.
Surtout il y avait eu la guerre. Je devrais dire le nazisme. Il a passé toutes ses vacances de 1933 à 1939 à Bielefeld en Allemagne. Son meilleur ami était le fils du commissaire de police. Les deux jeunes hommes piquaient la voiture officielle pour aller se balader, avec la sirène évidemment. Dans un cinéma ils furent les deux seuls à ne pas se lever aux images du Führer. Les Jeunes Hitlériens les poursuivirent dans la rue. Un autre jour, un vieil homme se fait abattre sur le trottoir par les chemises brunes. La foule s'amasse : " Es ist ein Jude (C'est un Juif) " dit l'un d'eux. Les badauds se dispersent. Le pote de papa est mort noyé dans un sous-marin. Gaston, celui du boulevard angevin, le papa de papa, croyait Pétain qui avait promis de protéger tous les enfants de France (P.S. : l'avenir montrera que mon grand-père était en fait dans la résistance, Papa est mort sans savoir que son père partageait secrètement la même conscience et était même probablement intervenu à un niveau supérieur). Un employé de son usine, il était directeur de l'usine d'électricité d'Angers, l'a dénoncé à la Gestapo. Il fut déporté à Büchenwald et gazé à Auschwitz. Mon père était à Paris, il était suffisamment politisé pour ne pas avoir été réclamer son étoile jaune. Décidé à retrouver son père, il s'engage dans un service allemand et prend contact avec Londres. Il est chargé d'envoyer des maisons préfabriquées en Allemagne. Malheureusement un jour il tombe malade et la femme qui le remplace s'aperçoit qu'aucun convoi n'est jamais arrivé à bon port, il est arrêté. Dix sept jours sans manger, il pèse trente quatre kilos, la moitié de son poids, lorsqu'il est à son tour déporté. Août 44. Sous les bandages qui entourent ses bras il a glissé des fourchettes et des cuillères qu'il a aiguisées. Dans le wagon à bestiaux qui l'emmène il est obligé de se battre contre ceux qui ont peur des représailles et contre ceux qui veulent sauter les premiers. Avec les fourchettes il arrache les barbelés de la minuscule fenêtre en hauteur. Il saute le septième. Le neuvième est coupé en deux par les balles des mitraillettes, cette image me hantera longtemps. Banlieue de Paris. Il sonne à la première maison. Un officier allemand, accompagné de son chien, vient lui ouvrir. Il court. Il se cache sous des clapiers. Il a plus peur que les lapins, le leur murmure doucement. Des cheminots le sauveront, mais il reste paralysé pendant six mois, entre la vie et la mort. Il dit devoir son salut aux deux litres de sang frais qu'il va boire chaque matin aux abattoirs, et à Suzon, une cousine de Sermaize qui l'y transporte dans une brouette. Il gardera le goût du beefteak bleu. À la Libération il est arrêté le temps que l'on vérifie ses connexions auprès de son chef à Londres. Il travaillait au Majestic ! Ces trois mois à Fresnes sont une partie de plaisir. Rien à voir avec les geôles allemandes. Le médecin-chef cherche un quatrième au bridge, mon père prétend avoir fait deux ans de médecine, il bluffe, il a l'habitude de frimer. Le premier jour il fait trois cents piqûres. Il devient chirurgien en l'absence des titulaires et il opère. Et il sauve Laval qui vient de s'empoisonner pour qu'on puisse le fusiller. Il se lie avec de vrais truands qu'il continuera de fréquenter quand il sera devenu journaliste. Ainsi il rencontrera Rirette MaitreJean, la seule femme de la Bande à Bonnot, et d'autres rigolos. Je me souviens d'une époque où il faisait sauter ses contraventions à la Préfecture.
Espion, médecin, il fut aussi piqueteur pour lignes à haute tension, coiffeur pour dames, barman au Ritz, pêcheur sur un chalutier à La Rochelle, correcteur au Bottin, videur de boîte de nuit, acteur de cinéma, critique à l'ORTF, modiste, marin sur un pétrolier en route pour le Mexique mais sans passeport il ne peut débarquer... Journaliste à France Soir, il interviewe Churchill et Paulette Goddard alors mariée à Chaplin. Il est correspondant du Daily Mirror pendant quatre ans, il parle anglais avec l'accent d'Oxford, il fonde et dirige la Collection Métal (romans d'anticipation) avec Jacques Bergier*. Contrebandier, il passe des médicaments en Espagne et des livres pornos en Belgique ; son coéquipier est Eric Losfeld. Agent littéraire, il lance Frédéric Dard (San Antonio) et Robert Hossein, il a les droits du Salaire de la Peur et de Fifi Brindacier, il est l'agent de Michel Audiard, de Marcel Duhamel et de sa Série noire, de Francis Carco dont il produit les pièces, il fait tourner Pierre Dac avec qui il s'amuse beaucoup mais c'est le bide absolu, il fait faillite en produisant la comédie musicale Nouvelle Orléans avec Sidney Bechet, Mathy Peters, Pasquali et Jacques Higelin dont c'est le premier rôle au théâtre (il me terrorisait lorsqu'il rentrait sur scène déguisé en indien et hurlant). C'est là qu'il change de vie parce qu'il a deux enfants à charge et plus un rond, il est décidé à payer ses dettes. Il aura fait tous les métiers sauf ceux qui requièrent un uniforme. Il a fait de la boxe et de l'escrime. Secrétaire de rédaction à Cinévie, il est l'amant de France Roche. Quand il est au Hot Club de France Louis Armstrong vient tous les soirs jouer dans sa chambre, c'est la plus grande de l'hôtel. Vendeur de voitures d'occasion, chef de publicité, rédacteur en chef d'une revue d'électroménager, administrateur des Ballets de Janine Charrat, expert auprès des Tribunaux pour l'Opéra de Paris, directeur commercial d'une société d'adhésifs, il est le Visiteur du Soir dans une émission de Pierre Laforêt sur Europe 1, auteur d'un feuilleton policier pour la radio, candidat bidon pour lancer L'Homme du XX°Siècle avec Pierre Sabbagh à la Télévision Française, il aide Bruno Coquatrix à ouvrir l'Olympia en faisant de la cavalerie*, il est vendeur de bougies automobiles, il traduit mes versions latines sans dictionnaire, il fait des contresens, il est diplômé de l'École Supérieure de Commerce de Paris et de l'École Technique de Publicité, il est directeur de l'annuaire "Qui Représente Qui", et il regrettera toujours d'avoir abandonné le monde du spectacle.
Lorsqu'il rencontre ma mère, elle est vendeuse en librairie. Ils se sont rencontrés au Royal Lieu, un dancing des grands boulevards, où ni l'un ni l'autre n'avaient jamais mis les pieds.
C'était un marrant, un frimeur, un naïf qui se faisait arnaquer avec une facilité déconcertante. Une des rares autographes qu'il a conservées est une reconnaissance de dettes de Jules Berry. C'était un passionné pour tout ce qu'il faisait, il m'a appris à toujours faire les choses correctement, quoi qu'on fasse, sinon l'on s'emmerde. Il était fier de son fils qui faisait ce qu'il aurait aimé. J'étais sa revanche. C'est comme ça que je le prends. J'adorais partir en vacances avec lui, il nous arrivait toujours des aventures extraordinaires. Au Maroc il a fait un saut dans le vide au-dessus d'un pont cassé avec la voiture de location. En Sardaigne nous avons partagé les repas des bandits d'Orgosolo. En Sicile nous avons gravi l'Etna en éruption. Il n'était plus du tout sportif. Il était plutôt gros. Il adorait bouffer. Chaque été il se plantait des épines d'oursins dans les pieds.
Mes copains l'aimaient bien. On buvait du Coca en fumant des joints. Il goûtait et disait préférer son cigare. Cela détendait l'atmosphère. On s'est acheté ensemble un électrophone pour écouter Beethoven, il m'a refilé son vieux transistor, je m'en sers toujours, à sa mort j'ai récupéré le gros poste de radio à lampes qui était déjà à son père et sur lequel j'écoutais les sons et les voix du monde entier, et ce que j'ai pu rêver ! Lorsque j'avais treize ans il m'a interdit de toucher aux livres du rayon du haut, je n'en aurais jamais eu l'idée sans lui, c'était son Enfer. Sympa de sa part. Je ne comprenais pas bien ce que lui pouvait y trouver. À mes concerts il parlait fort pour que l'on sache qu'il était mon père, et ensuite il ronflait. Il avait un nombre invraisemblable d'expressions populaires à son vocabulaire, il faisait chabrot, il prétendait que la crème Chantilly ne faisait pas grossir, il se saoulait quand il avait une rage de dents, cela nous faisait hurler de rire. Je me souviens du soir où ma mère, ma sœur et moi n'avons jamais réussi à le relever ; il était coincé par terre entre le radiateur et l'armoire : " Un baby, juste un baby whisky ". Il riait facilement. Aux larmes. Il pleurait aussi lorsqu'il était ému. S'il pétait à table il me disait : " Si t'es gêné t'as qu'à dire que c'est moi ". Il se servait toujours plus que les autres et faisait remarquer à ma mère qu'il avait pris la plus petite part. Elle et lui s'engueulaient tout le temps. Ils s'aimaient.
Cela fait déjà un bout de temps qu'il est parti. À la fin il était moins marrant, lui qui avait toujours eu l'air si jeune avait vieilli d'un coup. J'aime bien penser à lui. Je fais ce que je peux pour me dire qu'il aurait été fier de son fiston. Il me disait : " Comment vas-tu, fils, tulle à l'anus ? ", je n'ai compris que très tard ; cela le faisait hurler de rire. J'ai aussi appris très tard qu'un poulet avait un croupion parce qu'il se le bouffait en douce en le découpant. J'anticipe sur les histoires de Q. Maman faisait la cuisine, mais lui était le roi de la mayonnaise et des sauces. Il m'a aussi appris à faire des cocktails. Par exemple il avait baptisé La Chose de Papa, 1/3 whisky, 1/3 gin, 1/3 vermouth extra dry, grenadine au goût. Demandez donc à notre rédac' chef ce qu'il en pense, il a crié à l'hérésie, mais c'était déjà trop tard !
Maintenant papa c'est moi.
Je n'ai pourtant pas quitté le Pays Imaginaire.

dimanche 9 janvier 2022

Carnage, "ÉLU" in Citizen Jazz


Le talent narratif d’Un Drame Musical Instantané (UDMI) n’est plus à démontrer. Que ce soit dans Rideau !, ou plus sûrement encore dans L’Homme à la Caméra, le travail du trio Jean-Jacques Birgé, Francis Gorgé et Bernard Vitet est pétri d’histoires et d’inventivité musicales. C’est sans doute ce qui conduit le label autrichien Klang Galerie à rééditer avec opiniâtreté les albums de cet orchestre qui représente une sorte de colonne vertébrale des musiques créatives électroniques européennes des années 70 et 80. C’est évidemment ce qui a conduit à proposer une très belle réédition de Carnage, paru en 33 tours en 1985 et jamais réédité depuis. Une œuvre sombre, violente dans ses vociférations et le choix de Gorgé d’une guitare contondante sur un morceau tendu comme « Rangé des Voitures » aux paroles écrites par Birgé lui-même. Une des rares incursions d’UDMI dans la chanson, néanmoins troublée par toutes sortes de trouvailles sonores. La dimension cinématographique de l’orchestre, renforcé ici par des invités très portés sur les images (le percussionniste Youval Micenmacher, ou encore Michèle Buirette, la maman d’Elsa Birgé, à l’accordéon).

Du cinéma pour les oreilles, voilà qui a toujours été le cadre d’UDMI. Ici, il est question de rébellion, sur fond de destruction de l’Amazonie, de construction d’autoroute, d’explosion de bois mort et de stratégie de la tension qui nourrissaient la toile de fond politique des années 80. On en trouve, en réduction, tous les germes dans l’impressionnant « Une fièvre verte » qui ouvre l’album : « Et peu importe ce que coûtera cette autoroute », le ton est lancé. Le quoi-qu’il-en-coûte est projeté dans une forêt primaire, parmi les cris de la trompette et les reptations électroniques qu’un chaos abat. Un défrichage sonore, au sens propre et figuré, un carnage écologique en direct porté par le hautbois de Jean Querlier et le basson de Youenn Le Berre. Plus tard, en champ/contrechamp, on rencontrera des populations autochtones, une rythmique qui tend vers la transe… le rapport de force s’installe, tout comme un arc narratif assez puissant. Ce carnage, c’est l’opposition entre ceux qui détruisent la forêt et ceux qui en vivent : il faut se rappeler que le disque fut enregistré quelques années avant l’assassinat de Chico Mendes, syndicaliste brésilien qui luttait contre les exploiteurs de l’Amazonie. C’est également cette tension qui affleure dans « La Bourse et la vie », longue pièce orchestrale qui démontre la rigueur d’écriture des musiciens d’UDMI. Il y a un souffle épique, et pas seulement dans la trompette scaphandrière de Bernard Vitet (le pavillon joue dans un saladier d’eau).

Si des morceaux comme « Cabine 13 » [1] représentent des atmosphères plus classiques de la discographie d’UDMI, avec cette magnifique envolée de Vitet et le jeu lancinant de Gorgé, notons que Carnage est sans doute l’enregistrement du trio où le paradigme zappaien est le plus prégnant. C’est d’autant plus remarquable que c’est avant tout une influence de Jean-Jacques Birgé, qui reconnaît lui-même ne pas l’avoir éprouvée. C’est dans « Fièvre Verte » que c’est particulièrement sensible, avec un vrai sentiment d’évoluer dans les couloirs de 200 Motels. Quand au « Téléphone Muet », il semble à plusieurs reprises qu’on va entendre Suzy Creamcheese nous susurrer « Are You Hung Up ? », comme dans We’re Only in it For The Money. Quoi qu’il en soit, il faut remercier Klang Galerie pour la réédition de Carnage, un nouveau beau témoignage de la modernité d’UDMI.

par Franpi Barriaux // Publié le 9 janvier 2022

[1] Oui, c’est un contrepet.

L'air de rien in Citizen Jazz


Enregistrée en mars dernier, la rencontre entre l’univers de Jean-Jacques Birgé et celui d’Élise Caron promettait d’être fascinante. Surtout si le tromboniste Fidel Fourneyron s’ajoute à la partie pour équilibrer l’ensemble, dans une démarche qui se rapproche du très beau Parking d’Élise Dabrowski, sorti à la fin de l’été. C’est ainsi que « Détruisez Rien / Ce qu’il y a de plus important » offre au tromboniste une occasion de souligner d’un long phrasé lyrique les sons de ses deux compagnons, lui qui s’était jusqu’ici laissé envahir et submerger par l’étrangeté et l’inventivité alentour. Ainsi, « Du jardinage, pas d’architecture » où la note tenue du trombone et le léger feulement de l’embouchure sont comme cernés de sons fascinants et d’une voix spectrale, grommelante, jouant sur les phonèmes. Élise Caron installe des climats sauvages, au sens où ils ne s’apprivoisent pas. Birgé, quant à lui, fait feu de tout bois, du tintement irrégulier au vent factice.

Tous les deux conteurs hors pair, Birgé et Caron se trouvent immédiatement. Chaque direction, pourtant totalement aléatoire, est une pièce supplémentaire qui va alimenter une narration et un climat. « Que ferait votre ami le plus cher » est l’occasion d’un moment presque fantomatique, des sons lointains sur une voix d’éther, une danse brumeuse entre les psalmodies de la voix et un trombone qui la recouvre comme un drap de coton : c’est ce qui surprend sans doute dans cet Air de Rien que Jean-Jacques Birgé propose sur son BandCamp, une musique nocturne, peuplée d’esprits. Car la nuit est intranquille avec ce trio : on entend des chiens, des corbeaux, d’autres bestioles inconnues. Pourtant rien n’est hostile ; l’ensemble est même d’une douceur peu commune.

Envisagé comme un jeu basé sur l’aléatoire et le tirage de cartes, un exercice devenu courant dans la pratique de Jean-Jacques Birgé, L’Air de rien est une belle proposition qui offre des espaces nouveaux à ces trois grands musiciens. Élise Caron, qui s’accapare un des claviers-jouets de son hôte, joue d’ailleurs avec les codes tout au long de l’enregistrement. On l’attend à la voix, on l’imagine turbulente, elle se fond dans l’imaginaire de ses partenaires et joue de la flûte, même si dans le très beau « Utilisez une vieille idée », son babil offre sa couleur au morceau. L’air de rien ? On passe un très bon moment !

par Franpi Barriaux // Publié le 9 janvier 2022

samedi 8 janvier 2022

Pain maudit d'Élise Dabrowski


Pain Maudit d'Élise Dabrowski joue encore demain samedi et lundi à L'Échangeur de Bagnolet (20h30). Le terrible sujet lysergique colle parfaitement avec le traitement lyrique, sorte de mise en boîte de l'opéra où l'électro-acoustique s'intègre parfaitement aux voix des trois chanteurs. Quand je pense à la gueule ouverte qui plonge sur le néant ou au cercueil contrebasse je crains de faire des cauchemars cette nuit à l'instar des hallucinations ressenties par les habitants de Pont-Saint-Esprit (Gard) en 1951.


Si la mise en scène est sobre, elle diffuse un humour sophistiqué et glacé qui me rappelle de drôles de souvenirs...