70 Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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vendredi 23 janvier 2026

Le lagon bleu d'Erwan Keravec


Pour illustrer ses trois nouvelles compositions pour cornemuse écossaise, Erwan Keravec choisit la station thermale du lagon bleu en Islande. C'est un gigantesque lac artificiel au milieu des champs de lave et de lichen alimenté par l'eau d'une centrale géothermique. Après ses remarquables interprétations récentes de Terry Riley ou Philip Glass, son album "solo" Whitewater, qui signifie eaux vives, d'essence tout autant minimaliste, fait bien l'effet d'un bain chaud entre 36° et 40°. L'appréhension de s'y plonger cède la place à une fascination dont il est à la fois douloureux et rassurant de s'extraire. Le timbre omnubilant et invasif du drone de la cornemuse renfermerait-il silice, sel de mer, calcium, carbonate et magnésium, soins d'un guérisseur ou sons d'un chaman breton à vous donner le vertige, comme jadis le Pandit Pran Nath, La Monte Young et Marian Zazeela ? La musique d'Erwan Keravec n'est pas sans risque, c'est d'abord une expérience réclamant de s'abstraire de son quotidien rassurant et répétitif. Un comble donc certainement. L'instrument tellurique y est pour quelque chose, trois bourdons (un basse et deux ténors) à anche simple, et un chanter (tuyau mélodique) muni d'une anche double. Après deux pièces intenses, Increase the flow rate et Until the swirl appears, la plus courte, Leeshore, nous aide à sortir du bain.

→ Erwan Keravec, Whitewater, CD 12€ - LP 22€ Offshore/Ici d'Ailleurs, dist. l'Autre distribution

jeudi 22 janvier 2026

L'astronome de Vermeer (2010)


L'astronome de Vermeer résistait à toute analyse. Aucun lâcher prise n'établissait le contact sensible. J'ai commencé par résoudre les problèmes techniques qui m'ennuyaient depuis des semaines en réinitialisant le Midi dans l'utilitaire Configuration audio et MIDI. J'avais lancé les machines sur huit pistes parallèles et débordai des quatre minutes du film de Pierre Oscar jusqu'à seize. Persuadé qu'il me faudrait trois ou quatre jours pour arriver au bout de l'œuvre, je réécoutai, agacé, le brouillon. Il y avait de belles choses. M'effleure alors l'idée que ce mélange de cloches tubulaires (lutherie Vitet toujours), de marimba eroica, de gongs et de pizz conviendrait peut-être... Laissant le début tel quel, sobre et répétitif, j'attaquai par la fin, riche en expérimentations timbrales, cymbales frottées, arpégiateur sur arpégiateur, filtre du circuit d'échantillonnage et de maintien sur le panoramique, etc. Je montai la musique comme un film de manière à ce que l'on oublie le plan séquence de l'image. La pièce prenait forme, mais la synchro ne rimait à rien. Préservant toujours le début, je coupai après une minute ce qu'il y avait en trop pour arriver à quatre minutes exactement. Start. Tout tombe magiquement en place. L'accélération fait tendre l'oreille à l'astronome comme à ses admirateurs. Même lorsqu'il regarde ses genoux il entend les étoiles et nous croyons les voir. L'horloge sonne au mur. On devine le ciel derrière la fenêtre fermée. La retenue de la première partie cède la place à une profusion d'équations musicales à l'instant même où l'idée jaillit, symbole de la création.


Scénario et réalisation - Pierre Oscar Lévy
Direction artistique et musique - Jean-Jacques Birgé
Assistante - Sonia Cruchon
Conseil historique - Luis Belhaouari
Lutherie - Bernard Vitet
Post-production - Snarx-Fx
Production déléguée - Dominique Playoust, Pixo Facto
Droits photo © RMN / René-Gabriel Ojéda
À l'origine, le film produit par Samsung Electronics France fut conçu pour être joué en boucle dans le cadre de "Révélations, une odyssée numérique dans la peinture".
Exposé au Petit Palais en septembre-octobre 2010.

Article du 9 mai 2013

mercredi 21 janvier 2026

Les tests ravageurs


Au début des années 90 le laisser-faire du siège de Sarajevo avait marqué le blanc-seing à des outrances que la fin de la seconde guerre mondiale avait interdites jusque là. Avaient suivi aussitôt le génocide rwandais et la guerre en Tchetchénie.
L'incroyable non-intervention à Gaza contre le régime génocidaire d'extrême-droite de Netanyahou a de même montré à son complice étatsunien qu'il pouvait pratiquer le même cynisme sans craindre les foudres des autres pays.
Trump est intervenu ainsi au Venezuela, annonçant ses vues sur le Groenland, le Canada, Cuba, etc. Israël et les USA mettent fin à l'ONU qui était parfois intervenu dans le passé. Ils offrent également une opportunité à la Russie pour le Donbass, à la Chine pour Taïwan et à quiconque aurait des envies expansionnistes sur son voisin.
Ce n'est pas que les guerres coloniales ou les politiques impérialistes avaient cessé, mais cela ne se revendiquait plus au grand jour depuis le délire nazi. Cela n'a pas empêché 25 chefs d'états africains de mourir assassinés depuis les années 60. Mais aujourd'hui les services secrets ne servent même plus à rien. Tout se fait au grand jour. Nous sommes entrés dans une période où le cynisme est explicite.
Comme je l'évoquais récemment, cette arrogance a toujours perdu les puissants. Mais entre temps les populations, qui n'ont rien à voir avec les bras de fer économiques des élites gouvernantes, en prennent pour leur grade. Rappelons la célèbre phrase de Paul Valéry : "La guerre est un massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent bien mais ne se massacrent pas."
La seule chance que nous ayons est d'arrêter les Docteurs Folamour au pouvoir en refusant, de toutes parts, d'y aller et en espérant que le capitalisme s'épuise de lui-même selon les lois de l'entropie qui, sinon, risquent de s'appliquer à l'humanité toute entière.

Nadoz, pour guitare et clarinette basse


Si je me souviens bien, la guitariste Christelle Séry et le clarinettiste Étienne Cabaret se sont rencontrés au sein du Moger Orchestra. Deux ans plus tard, les voici en duo avec Nadoz pour l'album Le jour entier, une série de très belles pièces où l'une chante parfois et l'autre fait des bruits bizarres, comme j'adore, avec son arbre à sons. C'est frais et inventif, entre musique contemporaine, où Christelle Séry excelle, et musique traditionnelle explicitement bretonne d'où vient Étienne Cabaret. Résultat plutôt pop, entendre que cela pourrait plaire à tout un chacun et chacune, sans les barbelés des frontières imbéciles qui cloisonnent les genres et les publics. Les textes sont de Cabaret, sauf un emprunt à L'assommoir de Zola. Pour s'accorder à Christelle Séry merveilleusement électrique, il choisit la clarinette basse et les percussions grattées, frottées, secouées. Au fil du disque, la complicité montre une fois de plus le secret de la réussite. On peut s'aimer, se désirer, faire de la gymnastique, ou pas, mais sans la complicité la vie reste éphémère. C'est la garante des associations satisfaisantes, l'indispensable lien entre rêve et réalité, l'équilibre sur le fil fragile de l'existence.

→ Nadoz, Le jour entier, CD Musiques Têtues, dist. L'autre distribution, 15€, également sur Bandcamp

mardi 20 janvier 2026

Films de musique en vrac


Coup sur coup je regardai plusieurs films musicaux que j'avais gardés sous le coude. [L'article date du 8 mai 2013, mais cela ne fait pas de mal de les rappeler !]. Les genres sont très différents. Tous posent la question de l'image lorsqu'il s'agit de figurer la musique.

"Grattez-vous si ça vous démange, aimez le blanc ou bien le noir, c'est bien plus drôle quand ça change, suffit de s'en apercevoir." Chaque fois que je regarde une version de l'opéra bouffe Les mamelles de Tirésias je reste pantois. Cette œuvre majeure de Francis Poulenc d'après Apollinaire est un ravissement. Je me souvenais de la version scénographiée par Topor (1986), je me laisse emporter tout autant par celle de Macha Makeïeff (2011) qui la fit intelligemment précéder à l'Opéra Comique du Foxtrot de la Jazz Suite n° 1 de Chostakovitch et du Bœuf sur le toit de Milhaud. Les noms de ces deux metteurs en scène laissent entrevoir la folie qui règne dans la pièce. Guillaume Apollinaire inventa d'ailleurs le terme surréaliste pour qualifier cette histoire trans-genre où la féministe Thérèse devient Tirésias. Certains ont cru y voir un pamphlet contre les femmes qui prirent la place sociale des hommes pendant la Première Guerre Mondiale, mais inversement j'entends que par l'absurde le poète taille un costard redoutable au machisme et à ses imbéciles préjugés. J'aime le lire ainsi, la fatuité masculine ne pouvant égaler la fantaisie féminine. Cette œuvre écrite en 1903 et terminée en 1916 anticipe L'événement le plus important depuis que l'homme à marcher sur la Lune, comédie de Jacques Demy de 1973 avec Deneuve et Mastroiani qui tombait enceint. De plus, elle annonce le clonage humain un siècle avant que les manipulations génétiques ne deviennent un sujet de débat majeur. En réalité il s'agissait avant tout d'inciter les Français à faire des enfants : "Écoutez ô Français la leçon de la guerre, Et faites des enfants vous qui n'en faisiez guère..." et ce sur un mode léger. La musique de Poulenc fait exploser en couleurs cette histoire rocambolesque avec ses airs inoubliables qui font briller la cocasserie des dialogues. En engageant clowns et acrobates, Macha Makeïeff fait son cirque quitte à irriter la critique bien pensante. Poulenc continue à énerver les coincés du classique alors que pour une fois on ne s'ennuie pas devant des acteurs figés par les rapports de classe. Ça bouge, ça foisonne, ça pétille d'invention et de folie douce tout en révélant une œuvre à la fois d'avant-garde et populaire.


Du second film je ne connaissais que la musique composée par George Harrison, mon préféré des Beatles lorsque j'étais adolescent. Le vinyle de 1968 fait partie des disques qui m'ont considérablement influencé par la richesse et la variété des éléments qui le composent, mélange de musique indienne, de rock électrique, de musique électronique et de piano bastringue. Le film de Joe Massot, Wonderwall, a beau être une œuvre mineure, il incarne remarquablement le Swinging London des années 60. Un vieux savant est amoureux d'une jeune nymphette qu'il zieute à travers le mur de sa chambre. La camera obscura que le voyeur reconstitue projette alors des images psychédéliques dont la jeune Jane Birkin est l'héroïne. La musique et les décors tarabiscotés sont le sujet de cette fantaisie british méconnue.


Le dernier, Once (2006), est une rencontre romantique entre deux musiciens que seule la musique unit. Au détour d'une rue, un guitariste irlandais fait la connaissance d'une jeune pianiste tchèque et la musique folk de faire le reste. C'est rose bonbon, jouli jouli, le succès venant de l'urgence du tournage réalisé en deux semaines sans autorisation, laissant filtrer la passion qui mène chaque musicien malgré l'adversité.


Parallèlement, je suis fasciné par plusieurs films sur John Cage et Glenn Gould, emballé évidemment par Searching for Sugar Man, belle enquête policière en forme de conte de fée, et suis avec beaucoup d'intérêt la découverte de la musique turque par Alexander Hacke (Einstürzende Neubauten) dans le documentaire de Fatih Akin, Crossing The Bridge (2005)...

lundi 19 janvier 2026

Nuit étoilée de Van Gogh (2010)


Je ne me souviens pas de grand chose. C'est loin. À regarder les étoiles le cosmos m'aspire. Incapable de réfléchir. L'émotion est trop forte. J'avais tout axé sur les deux personnages en bas à droite de la Nuit étoilée. Dans le faux panoramique circulaire imaginé par Pierre Oscar Lévy je cherchai à rendre les perspectives et les échelles sans insister sur les étoiles autrement que par le scintillement sonore des insectes. Certains de mes traitements sont très sobres, d'autres complexes, voire chargés. J'adaptai la règle tension-détente à l'ensemble de la collection.
Van Gogh me rappelle surtout Amsterdam et le remarquable musée qui lui est consacré.


Scénario et réalisation - Pierre Oscar Lévy
Direction artistique et partition sonore - Jean-Jacques Birgé
Assistante - Sonia Cruchon
Conseil historique - Luis Belhaouari
Post-production - Snarx-Fx
Production déléguée - Dominique Playoust, Pixo Facto
Droits photo © RMN (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski
À l'origine, le film produit par Samsung Electronics France fut conçu pour être joué en boucle dans le cadre de Révélations, une odyssée numérique dans la peinture.
Exposé au Petit Palais en septembre-octobre 2010.

Article du 7 mai 2013

samedi 17 janvier 2026

Boum !


J'entends un bris de verre venant de quelque part dans la maison. J'imagine qu'un tableau est tombé, mais où ? Aucun des chats n'a l'air coupable. Je finis par descendre à la cave où le sol est couvert de liquide. Une bouteille de Prosecco Grifon couchée tout en haut a tout simplement explosé !
"Des niveaux élevés de sucre résiduel représentent une opportunité pour les microbes de démarrer une fermentation indésirable dans la bouteille. Cette fermentation convertit le glucose en CO2 et en éthanol, et le CO2 généré sur-pressuriserait la bouteille, la faisant exploser."
Boum ! est une délicieuse application pour tablettes créée par Mikaël Cixous et moi-même, une sorte de bande dessinée interactive dont je suis très fier. C'est pas cher et c'est vraiment bon !

vendredi 16 janvier 2026

"Top Ten" de films récents


Quelques mots vite fait, parce que je prends le train ce matin, sur des films récents, peu évoqués dans cette colonne puisque j'essaie de n'écrire que sur des sujets peu traités sur les médias en général. Certains méritent tout de même d'être signalés, car ils m'ont plu ou touché.


Tout le monde s'accorde à porter au pinacle le nouveau film de Paul Thomas Anderson, Une bataille après l'autre (A Battle After Another). On ne s'ennuie en effet pas une seconde dans ce film d'action où les acteurs Leonardo Di Caprio et Sean Penn sont formidables et dont le propos politique reflète le danger suprémaciste blanc des USA. Il tombe à pic, un peu comme Eddington d'Ari Aster, moins drôle, mais grosse production américaine aussi intéressante sur la dérive de ce pays aux mains d'un dangereux sociopathe.


Pardonnez-moi si chaque fois je ne dis pas grand chose, d'une part parce que je déteste déflorer les films, d'autre part parce qu'il y en a tout de même pas mal qui valent le détour comme Franz K. (Franz) d'Agnieszka Holland, une immense cinéaste dont on ne cessera de découvrir l'œuvre. Son nouveau film n'est pas un biopic à la noix comme c'est souvent le cas du genre, mais une remarquable évocation de la vie et l'œuvre de Kafka, perception extrêmement personnelle, du grand art où les époques, le réel et la fiction s'interpénètrent avec une intelligence du montage et des effets absolument géniale. Les lecteurs de Kafka jubileront, les autres se laisseront porter par ce tourbillon d'humour tragique.


Aïe aïe aïe, cela va faire beaucoup de bandes-annonces si j'illustre chaque petit clin d'œil avec ! Le film indien Santosh de la réalisatrice Sandhya Suri est un excellent polar sur une jeune fliquette confrontée à la corruption de sa hiérarchie machiste.


Un simple accident (ek tasadof-e sadeh) est le 12e long métrage de l'Iranien Jafar Panahi. J'ai envie d'écrire "égal à lui-même" et il faut le faire quand on est interdit d'exercer son métier dans l'Iran actuel. Palme d'Or à Cannes, il pose une fois de plus un cas de conscience. Excellent, comme tous les films cités ici.


Rental Family - dans la vie des autres (Rental Family), comédie dramatique nippo-américaine co-écrite et réalisée par la Japonaise Mitsuyo Miyazaki connue sous le nom de Hikari. Contrairement à Lost in Translation que j'avais trouvé totalement à côté de la plaque, Rental Family aborde la société japonaise avec intelligence et sensibilité au travers du regard et de l'expérience de l'Américain joué par Brendan Fraser.


The Mastermind, le nouveau film de l'Américaine Kelly Reichardt est dans la veine des précédents. C'est un peu logique lorsque les cinéastes ont leur propre style plutôt que d'obéir aux lois du marché. Une histoire de ratage donc, dans le milieu de l'art. Humour amer.


J'ai beaucoup aimé Black Dog du Chinois Guan Hu, un très beau film, entre drame et thriller, avec des chiens évidemment. Par son titre, Black Dog, il me fait évidemment penser à White Dog, film injustement malaimé de Samuel Fuller et, par extension, à l'époustouflant White God du Hongrois Kornél Mundruczó. Des chiens surprenants...


Miroirs n°3 tient, lui, son titre d'une pièce pour piano de Ravel, Une barque sur l'océan. Christian Petzold continue à chercher ce qui se cache derrière les choses, les ombres derrière la lumière des hommes.


Oh la la, celle de Nouvelle vague de Richard Linklater est la dixième bande-annonce de ce Top Ten. Je vais m'arrêter là avec cette comédie réussie sur le tournage d'À bout de souffle en noir et blanc et en français par un réalisateur qui ne parle pas la langue.


En signalant tout de même le documentaire de création Bono: Stories Of Surrender d'Andrew Dominik, très réussi one-man stage show, L'intermédiaire (Relay) de David Mackenzie, thriller original à rebondissements, The Gorge, blockbuster de Scott Derrickson, et quelques séries comme le charmant québecois Empathie, les deux saisons de The Gold, les incontournables Des vivants (surtout les deux premiers épisodes, après ça ressemble à En thérapie) et Adolescence, His and Hers, The Lowdown, la saison 3 de The Diplomat, etc. J'en oublie des quantités, d'autant que ma cinéphilie m'emmène plutôt vers de vieux films... Et puis, quand je pense que je voulais faire court !

jeudi 15 janvier 2026

Pourquoi Maman a-t-elle signé ?


De temps en temps je reçois des demandes d'information sur mon père pour ses activités d'agent littéraire, en particulier pour avoir découvert Frédéric Dard (San Antonio) et Robert Hossein, et pour s'être occupé de Georges Arnaud (il possédait les droits du Salaire de la peur qu'il avait vendu à Clouzot), Michel Audiard, Francis Carco, Astrid Lindgren (Fifi Brindacier) et quelques autres, et pour son implication dans le lancement de la collection Fleuve Noir.
Plusieurs livres sont parus, m'offrant en retour des anecdotes ou produisant des documents que j'ignorais. Ont ainsi été publiés en 2010 San Antonio et son double de Dominique Jeannerod, et deux somptueux ouvrages illustrés, en 2021 Talents du Maître Dard de Lionel Guerdoux et Philippe Aurousseau, et en 2023 Fleuve Noir, l'épopée d'Armand de Caro par Ivan Brytow. Je mets chaque fois tous les documents que je possède à la disposition des chercheurs.
Aujourd'hui Michel Dubois me demande si l'un d'eux, dont il a copie, provient de mes archives (ce n'est hélas pas le cas), peut-être en vue d'un ouvrage à paraître en 2026 sur l'illustrateur René Brantonne qui a beaucoup œuvré pour les couvertures de la collection Fleuve Noir Anticipation ou sur la collection elle-même. Il connaît comme moi le film fourni par l'INA de la remise par Jeanne Moreau du Grand Prix du roman d’anticipation scientifique, le prix Rosny aîné, pour l’ouvrage La Naissance des Dieux de Charles Henneberg, où figure mon père. L'idée de ce prix serait venue de Jacques Bergier, comme l'indique Charles Moreau dans son ouvrage Jacques Bergier, résistant et scribe de miracles. Lui et mon père avaient créé en 1954 la collection Métal, première collection à couverture métallisée, puis en 1956 la revue Satellite. Mon père n'est plus là pour vérifier les informations qui me semblent parfois erronnées. Il n'a, par exemple, que je sache, jamais été l'agent de Jeanne Moreau à qui il me présentera, un soir de 1966 à minuit au cinéma Le Napoléon !
De même qu'il s'est avéré que l'auteur des livres de Henneberg était surtout son épouse, Nathalie Henneberg, je suis étonné de constater sur le menu imprimé sur ce qui ressemble à un dessous de verre que c'est ma mère qui a signé aux côtés des membres du jury. Je reconnais également son écriture en bas à droite. Très vite ma mère avait compris que si elle ne suivait pas partout mon père, qui était un coureur, son couple ne tiendrait pas longtemps. C'est la raison pour laquelle j'appris trop tôt à me débrouiller seul. Au moment de ce prix, ma petite sœur n'était pas encore née. Où était donc mon père lorsque tous furent appelés à signer les dessous de verre ? N'aurait-elle pas composé le menu elle-même ? Cela n'aurait rien de surprenant. Ma mère secondait mon père dans tout ce qu'il faisait. Filet de sole Françoise, jambon madère, c'est une autre époque. Avant 1968 la France m'apparaît en noir et blanc. Surtout grise. Il aura fallu les Évènements de mai et la période psychédélique des hippies pour qu'elle prenne des couleurs.
Je me pose plein de questions, en particulier je me demande si ce prix n'était pas un coup de pub, car je ne vois aucun autre lauréat ! Sur une bande d'actualités que l'INA possède en archives, on voit mon père à 37 ans le temps d'une seconde. Un autre temps.
Dans les cinémas, avant le film, il y avait un court métrage, parfois un dessin animé, et les actualités. C'était avant la télévision. Des ouvreuses déchiraient les tickets d'entrée, comme cela se pratique encore au théâtre, et elles vendaient des confiseries à l'entr'acte en criant "demandez bonbons, caramels, esquimaux, chocolats !". Elles passaient le long des rangées, mais si l'on voulait être certain d'en avoir avant que le film commence il fallait mieux courir à leur devant. Sans voyage dans le temps, il n'y a pas d'anticipation. Parfois, c'est juste mal réglé, comme dans Le piège diabolique d'E.P. Jacobs avec Blake et Mortimer...

mercredi 14 janvier 2026

Maxidrôle ?


Une bonne partie de mes amis sont ou ont été couchés avec 40° de fièvre, et nombreux ont du mal à se remettre du variant K de la grippe. Les vaccinés l'ont eu moins forte en général, j'en fais heureusement partie. On a du moins l'impression que c'est terminé et ça repart comme en 14 (1914 pour les plus jeunes nés au XXIe siècle). Un vrai yoyo ! Le rhume s'est transformé en gorge irritée, puis est descendu en toux, pour remonter vers les oreilles et les yeux. Et alors là on ne rigole plus. La conjonctivite est telle que je n'arrive plus à les ouvrir (les yeux seulement, car les oreilles c'est bon, j'ai fait un test, les miennes ont treize ans de moins que moi !), ça démange et aucun médicament sans ordonnance ne calme l'irritation qui me fait ressembler à un lapin albinos. Donc rendez-vous chez une doctoresse (mon médecin traitant étant en vadrouille), où j'ai eu l'impression d'avoir affaire à un tiroir-caisse, qui me prescrit des gouttes de Maxidrol. Voilà, j'espère me marrer à nouveau avec cet élixir. Pour celles et ceux qui ont peur de s'approcher des yeux, j'ai trouvé une astuce : l'obscurité totale. Il suffit de bien viser, et on ne voit pas le flacon. À la prochaine !

Les ambassadeurs de Hans Holbein (2010)‬


[J'avais] choisi Les ambassadeurs d'Holbein Le Jeune en référence à [l'élection du 4 mai 2013]. S'installer dans un rôle quasi immuable, au service de l'État, exige une honnêteté que le pouvoir érode avec le temps. Les mandats ne devraient pas être reconductibles et les élus (ou tirés au sort, c'est à débattre) devraient avoir des comptes à rendre à la population, qu'elle puisse juger si les promesses ont été tenues. Cette sanction freinerait peut-être les ardeurs de certains lobbyistes qui ne craignent pas les conflits d'intérêt.

J'avais livré mes notes sur l'enregistrement de la musique sans hélas pouvoir montrer le film. Je crois que c'est un des préférés de Pierre Oscar Lévy, peut-être pour son idée de regarder le tableau sur la tranche par un mouvement en 3D, quatre minutes après le début. Car, "pour voir le crâne et l’identifier comme tel, celui qui regarde doit se placer sur la gauche du tableau, plus bas que son cadre, quelque chose comme à genoux de côté". Si le visiteur s'agenouillait au pied du petit crucifix il verrait le Christ regarder "la configuration obscène…" Les deux crapules s'effacent devant le Christ en relief que trop de reproductions recadrent honteusement tandis que le crâne d'Holbein retrouve son inéluctabilité biologique.

Je me demandais si toute œuvre n'est pas une anamorphose. Entendre que nos motivations et les moyens pour les atteindre relèvent d'un mystère plus grand que notre prétention à maîtriser notre art, même en prenant la clef des chants les plus désespérés. De là à tordre notre fiction pour faire apparaître le réel enfoui sous des couches de savoir ou de savoir faire il n'y a pas loin. J'imagine que l'inconscient guide notre main comme un mille-feuilles hypnotise le gourmand. Voyez-y pour preuve le synchronisme accidentel que nos rêves les plus fous n'auraient jamais osé invoquer.


"En m'endormant je savais qu'un truc ne collait pas. J'avais prévu de sonoriser Les Ambassadeurs d'Holbein avec un solo de trompette à anche, instrument inventé dans les années 60 par Bernard Vitet qui utilisait un bec de saxophone sopranino sur sa trompette en si bémol aigu. Aussi, dès 1976, lorsque nous avons commencé à jouer ensemble, j'ai adapté le bec de mon alto à ma trompette de poche. Quelque chose me chagrinait. Je pensais qu'il manquait une ambiance derrière les phrases entrecoupées de silence, mais le problème venait du fait qu'ils étaient deux, ces brigands ! Dans mon sommeil, j'ai imaginé inviter un autre musicien à jouer en duo, mais aucun instrument ne me convenait. Je me suis demandé comment j'aurais fait si Pierre Oscar ne m'avait pas dit qu'il n'aimait que les instruments acoustiques. D'un coup, la musique a résonné dans ma tête, le timbre du rythme cardiaque, les souffles du Christ derrière le rideau, le Waldorf MicroWave XT que je n'avais pas allumé depuis des lustres... J'ai filtré les graves et rosi le bruit blanc, mais je n'étais pas au bout de mes peines. J'ai commencé par enregistrer tous les instruments ensemble, parce que j'aime que la musique sonne comme on respire. À 8 heures du matin, j'avais quatre excellentes prises dans la boîte. Manque de chance, je ne devais pas être tout à fait réveillé, les sons synthétiques étaient trop bas dans le mixage. Tout reprendre. Je les ai enregistrés seuls et j'ai recommencé à souffler par dessus, en faisant du bruit avec les clefs, en respirant, j'ai même poussé un gémissement sur le crucifix. Entre temps j'avais suffisamment répété en regardant le film pour en connaître toutes les subtiles articulations et me souvenir de l'analyse que Luis en avait faite. La première prise était la bonne ; juste remplacer la dernière phrase par une seconde. Tout est calé à l'image près, naturellement. Le son de la trompette à anche ressemble à celui d'une clarinette basse. Dominique compare mon solo à Roland Kirk sans connaître mon attachement au saxophoniste aveugle. Je pensais à quelque chose de grave, à la mort dont les signes sont partout cachés dans le tableau jusqu'au célèbre crâne anamorphosé. J'ai trouvé un moyen de boucler mes 4'51" et j'ai envoyé le fichier son. La tension était telle dans le studio que j'en avais encore la tremblote. Le soir, Pierre Oscar me dit qu'avec la musique on dirait du Scorsese. Les Ambassadeurs ont l'air de deux crapules. La vanité est devenue un film noir.

Scénario et réalisation - Pierre Oscar Lévy
Direction artistique et musique - Jean-Jacques Birgé
Lutherie - Bernard Vitet
Assistante - Sonia Cruchon
Conseil historique - Luis Belhaouari
Post-production - Snarx-Fx
Production déléguée - Dominique Playoust, Pixo Facto
Droits photo © The National Gallery, Londres, dist. RMN
À l'origine, le film produit par Samsung Electronics France fut conçu pour être joué en boucle dans le cadre de "Révélations, une odyssée numérique dans la peinture".
Exposé au Petit Palais en septembre-octobre 2010.

mardi 13 janvier 2026

Jocelyn Mienniel & Les Instruments Migrateurs


Jocelyn Mienniel trempe sa flûte dans toutes les sauces. Il faut dire qu'il a de la bouteille comme cuisinier patenté (il est diplômé de l’école hôtelière de Thonon-les-Bains !). On peut l'entendre sur un texte d'Amaury Chardeau avec Chassol, Mike Ladd, Mathieu Edouard, scénographié par Xavier Veilhan (Dress Code), s'inspirer des tableaux de Fabienne Verdier avec Yaping Wang, Naomi Sato, Jozef Dumoulin, Ingar Zach (Circles) ou de Gustav Mahler sur un texte d'Olivier Cadiot avec un grand ensemble et un chœur d'enfants dirigé par Fiona Monbet (Le chant de la Terre), electro clubber avec Maxime Delpierre et Antonin Leymarie (Heaven) ou avec la French Connection, salonner avec Ashraf Sharif Khan, Iyad Haïmour, Stracho Temelkovski, Joachim Florent, Antony Gatta (Babel), rêver nocturne avec Maxime Delpierre, Vincent Lafont, Sébastien Brun (The Dreamer), égrainer les jours de la semaine sur un texte de Virginie Poitrasson avec Nathalie Richard, Aurélie Saraf, Julia Robert, Jean-François Dominges, Jutta Strohmaier (Chambre[s] à écho[s]), frôler d'autres flûtes avec les Coréens Aram Lee et Minwang Hwang (Wood & Steel), inviter à sa table des musiciens et des chefs cuisiniers (La grande table), seul avec le vidéaste Romain AL. (Dans la forêt), croiser le quintet Art Sonic avec un quatuor à cordes (Rayon vert) et j'en passe tant la faim de ce gastronome est insatiable. Je n'évoque que l'actualité, devant son clavier de cuisinier où il renouvelle la carte des années passées sans qu'on ait le temps de dire ouf. Il y a onze ans il avait même pris le temps d'un historique trio avec la pianiste Eve Risser et myself (Game Bling). Pour ma part (de gâteau), je l'avais découvert en 2008 lorsque Daniel Yvinec avait pris les commandes de l'ONJ.
Ainsi déguster le "menu découverte" des Instruments Migrateurs où chaque pièce de l'album est un échantillon d'un concert de sa résidence de deux ans au Comptoir de Fontenay n'est pas si surprenant. Chaque soir, après une après-midi de gammes, ses invités, en trio ou quartet, venus des cinq continents, improvisèrent pour la plupart sur leur répertoire traditionnel. Qu'importe leurs pays d'origine, l'ensemble résonne d'une unité qui vibre en sympathie. Et Jocelyn Mienniel de slalomer entre Japon, Inde, Sénégal, Iran, Chine, Turquie, Brésil, Palestine, Mali, Egypte, Syrie, Madagascar et France, puisque notre pays a longtemps symbolisé une terre d'accueil, finis terrae et point de rencontre des hommes et femmes de culture. Il est certain qu'il va falloir nous battre pour perpétuer ou retrouver ce sens de l'hospitalité que les bas du Front fustigent en oubliant d'où ils viennent eux-mêmes. On baigne donc ici dans un espéranto musical où les racines puisent étonnamment dans la même Terre nourricière. Comme si Les Instruments Migrateurs avaient tous le même langage, celui du cœur ou celui de la danse, avec tout de même l'épée de Damoclès du danger qu'a toujours représenté la world music de diluer les identités dans un noman's land formaté qui fait le jeu de la colonisation.

→ Jocelyn Mienniel & Les Instruments Migrateurs, CD Buda Musique, dist. Socadisc, sortie le 16 janvier 2026

lundi 12 janvier 2026

L'étrangleur de Boston


Inventer des formes qui collent au sujet n'est pas chose si courante dans le cinéma d'aujourd'hui. Quelques cinéastes continuent à mettre systématiquement leur titre en jeu en renouvelant chaque fois leur manière de filmer au risque de décevoir leurs fans. C'est rarement la compromission ou l'usure qui figent un auteur, mais sa générosité envers ceux qui ont aimé ses œuvres précédentes. Le succès peut devenir ainsi un frein à l'invention. Quoi qu'il en soit, si le style est souvent dicté par ses maladresses, il n'y a pas meilleur choix pour les contourner que d'imaginer un angle d'approche qui colle au sujet.
En 1968, le split-screen (écran divisé) utilisé par Richard Fleischer dans L'étrangleur de Boston (The Boston Strangler) est le miroir brisé du schizophrène que l'enquêteur joué par Henry Fonda cherche à identifier. Le procédé sera utilisé la même année par Norman Jewison pour L'affaire Thomas Crown dans un propos très différent : un tueur en série qui terrorisa Boston au début des années 60 pour le premier, un hold-up chronométré pour le second.


L'étrangleur de Boston est un thriller captivant par ses aspects documentaires autant que par l'interprétation magistrale de Tony Curtis dans un rôle dramatique à contre-emploi. Le personnage d'Albert DeSalvo a existé, même si le scénario diverge sur quelques détails. Fleischer tourne probablement là son meilleur film. L'intrigue est traitée comme un fait-divers en marge des évènements historiques qui marquent l'époque tels la marche sur la Lune ou l'assassinat de J.F. Kennedy. Fleischer cherche à comprendre comment le criminel a pu tuer une douzaine de femmes, sans ne jamais tomber dans le psychologisme qu'Hitchcock aurait servi sur un plateau. Si l'énigme reste entière, le rôle de la société est remarquablement disséqué : responsabilité des médias, opinion publique, état d'esprit des victimes, méfiance envers la population homosexuelle, etc. Lorsqu'un fou criminel est arrêté, les témoignages des voisins évoquent presque toujours un garçon charmant et serviable ou un bon père de famille. La force de nombreux malfaisants est justement qu'ils n'en ont pas l'air ! L'étrangleur de Boston, [qu'on peut encore trouver d'occasion] en DVD et Blu-Ray remasterisé en même temps qu'un autre excellent polar de Richard Fleischer, Les inconnus dans la ville (Violent Saturday, 1955), possède une modernité que peu de films actuels assument, trop enclins à vouloir en mettre plein la vue et étouffant la réflexion sous des effets artificiels de plus en plus formatés.

Article du 30 avril 2013

vendredi 9 janvier 2026

Baignade à Asnières par Seurat (2010)


Évidemment ce n'est pas de saison cette fois, mais de toute manière il n'y en a plus, alors on peut toujours rêver...

Baignade à Asnières de Georges Seurat fut l'un des premiers de la série Révélations, une odyssée numérique dans la peinture que je sonorisai parce que Pierre Oscar Lévy avait choisi de commencer par celui-ci pour convaincre Samsung de l'opportunité de son traitement cinématographique. Je le reproduis aujourd'hui pour son parfum de 1er mai, même si le tableau fut peint en 1884. Pour les Parisiens, une cinquantaine d'années avant les congés payés, les bords de Seine ou de Marne représentaient les seules vacances envisageables, un dimanche à la campagne...

Au moment de l'enregistrement j'avais écrit : "On peut toujours se plaindre de la chaleur. Il faut savoir aussi l'apprécier. J'ai passé l'après-midi à Asnières, les yeux baignés par ces bords de Seine. Je m'y suis plongé à en attraper la crève. Les zoziaux finissant par me sortir par les trous de nez, j'ai ajouté quelques clapotis pour me rafraîchir. Écouter un train à vapeur au loin renforçait la perspective, mais le bruit des wagons salissait le tableau peint par Seurat. Je ne conserve que le sifflet de la locomotive rappelant les volatiles et surtout le gamin qui voudrait faire de la musique en serrant un brin d'herbe entre ses pouces. Quand glissent les rameurs je me repose sur le panoramique. Une voile claque. Le môme finit par y arriver, mais ça réveille le chien. J'anticipe les sons pour qu'ils justifient les deux mouvements rapides que Pierre Oscar a écrit et qui dynamisent cette après-midi lascive. Ce grand type allongé de tout son long dresse l'oreille aux moqueries des enfants..."
Il est crucial de ne pas toujours mettre de la musique dans les films. Les tableaux de cette époque où l'on allait peindre sur nature m'inspirent ces ambiances champêtres. Comme Anny sait beaucoup mieux que moi jouer de la feuille d'herbe, nous en cueillons diverses dans le jardin...


Scénario et réalisation - Pierre Oscar Lévy

Direction artistique - Jean-Jacques Birgé

Partition sonore - Jean-Jacques Birgé, avec la participation de Anny Romand

Assistante - Sonia Cruchon
Conseil historique - Luis Belhaouari

Post-production - Snarx-Fx

Production déléguée - Dominique Playoust, Pixo Facto

Droits photo © The National Gallery, Londres, dist.RMN

À l'origine, le film produit par Samsung Electronics France fut conçu pour être joué en boucle dans le cadre de "Révélations, une odyssée numérique dans la peinture".
Exposé au Petit Palais en septembre-octobre 2010.

Article du 1er mai 2013

jeudi 8 janvier 2026

Octave Mirbeau par Catherine Delaunay


Octave Mirbeau m'apparut en 1972 avec Le Journal d'une femme de chambre que Luis Buñuel avait adapté au cinéma en 1964 et dont je connais presque tous les dialogues par cœur. La version de Jean Renoir tournée vingt ans plus tôt aux États Unis ne me fit pas le même effet. Paulette Goddard n'est pas Jeanne Moreau, mais cela me fait toujours quelque chose parce que mon père avait interviewé la première et m'avait présenté à la seconde. Quant à Mirbeau je le vis pour la première fois dans l'incontournable Ceux de chez nous de Sacha Guitry en 1915 alors qu'il lui restait à peine deux ans à vivre. Il s'éteignit d'ailleurs dans ses bras le jour de son 69e anniversaire. Écrivain, critique d'art et journaliste anarchiste, il était logique que Jean Rochard l'honore par une production discographique comme il le fit pour Barney Bush, Gustave Courbet, Buenaventura Durruti, Federico Garcia Lorca ou Léo Ferré. Quant à la clarinettiste Catherine Delaunay, elle vit tout simplement "dans le village des Damps, en Normandie, et a découvert, par l’intermédiaire de quatre magnifiques tableaux de Camille Pissarro, qu’elle avait comme voisin (à quelque 125 ans près)" Octave Mirbeau ! Et pour fermer le cercle, il y a le trio que nous avions formé avec le pianiste Roberto Negro pour l'album intitulé Album il y a tout juste un an... Ce faisceau de coïncidences m'amène aujourd'hui à l'écoute d'un double album remarquable que Catherine Delaunay a composé et enregistré au fil du temps avec de très nombreux camarades.
Les images qui illustrent le livret de 100 pages se retrouvent dans cette musique délicate et résolue : iris et tournesols de Van Gogh, charge de policiers massacrant des manifestants de Félix Valloton, tableaux de Pissaro et illustrations de Nathalie Ferlut, portraits de Monet, Séverine, Rodin, Grave, Gauguin, Debussy, Maeterlinck ! Les textes dits par la comédienne Nathalie Richard confèrent à cet hommage une sorte d'évocation radiophonique tandis que les compositions de la clarinettiste particulièrement lyriques dessinent un théâtre musical où se croisent les voix de Anamaz, Sébastien Gariniaux, Olivier Thomas, tant d'autres, et les instruments de Nathan Hanson, François Corneloup, Tony Hymas, Hélène Labarrière, Davu Seru, Pascal Van den Heuvel, Pierrick Hardy, Marie-Suzanne de Loye, Christophe Morisset, Guillaume Séguron, Timothée Le Net, Léo Remke-Rochard, Jack Dzik, Erik Fratzke, Anthony Cox, Cory Healey, Laurent Dehors, Louise Jallu, Régis Huby, Guillaume Roy, Jacky Molard, Sylvain Lemêtre et une fanfare. C'est évidemment "l'écurie" nato, un projet comme Jean Rochard sait les mener, un des rares producteurs français au meilleur sens du terme, capable d'un voyage au long cours, corps et âme, en complicité avec les artistes. Mais c'est surtout une somptueuse réalisation de Catherine Delaunay qui a le temps et la place d'exercer son art. L'homme des Damps est une vision contemporaine d'un temps révolu qui renaît par la magie d'émotions intemporelles. On y retrouve la musique française, ses sources impressionnistes et la liberté qu'offre le nouveau siècle, libéré du carcan des étiquettes. Dommage qu'il sorte après les fêtes, c'eut été un cadeau idéal pour Noël, mais on peut toujours se l'offrir ou faire des heureux parce que ce genre d'objet est indémodable comme tout ce qui fait sens et illumine nos pas.

→ Catherine Delaunay, L'homme des Damps, 2 CD nato, à paraître le 9 janvier 2026

mercredi 7 janvier 2026

Demoiselles des bords de Seine de Courbet (2010)


[...] j'avais illustré l'exposition Un été au bord de l'eau, loisirs et impressionnisme au Musée des Beaux-Arts de Caen, par les Demoiselles des bords de Seine de Gustave Courbet. Mais je ne me souviens plus du tout pourquoi pour cet article de 2013 j'avais choisi Femme et enfant endormis dans une barque sous un saule (1887. Lisbonne, Gulbenkian Museum) de John Singer Sargent en tête de mon article. Le peintre américain, qui vécut essentiellement en Europe, est d'ailleurs au Musée d'Orsay jusqu'au 11 janvier qui vient.

Pour le Courbet j'avais choisi le calme d'une ambiance quasi réaliste, langoureux moment de détente tranchant avec des traitements plus prenants d'autres tableaux de la série Révélations, une odyssée numérique dans la peinture. Les rires ont pourtant quelque chose de factice, vague souvenir d'une évocation radiophonique de Claude Ollier pour l'ACR intitulée Régression et que je garde à l'oreille plus de cinquante ans après l'avoir écoutée. La musique intervient brièvement, apparition lointaine, autre référence, cette fois Central Park in the Dark de Charles Ives. Pierre Oscar Lévy réclama les silences dans les fondus au noir là où j'aurais probablement préféré que l'ambiance continue lorsque l'on ferme les yeux. Mais ces pauses montrent bien la distance entre le tableau et son modèle. En définitive tous ces effets de distanciation quasi brechtienne collent bien à l'ambiguïté de Courbet, à la fois réaliste et provocateur.


Scénario et réalisation - Pierre Oscar Lévy
Direction artistique et partition sonore - Jean-Jacques Birgé
Musique - Jean-Jacques Birgé et Bernard Vitet
Assistante - Sonia Cruchon
Conseil historique - Luis Belhaouari
Post-production - Snarx-Fx
Production déléguée - Dominique Playoust, Pixo Facto
Droits photo © RMN / Agence Bulloz
À l'origine, le film produit par Samsung Electronics France fut conçu pour être joué en boucle dans le cadre de "Révélations, une odyssée numérique dans la peinture".
Exposé au Petit Palais en septembre-octobre 2010.

mardi 6 janvier 2026

Give The Vibes Some de Khan Jamal


Les découvertes se font souvent en tirant sur le fil qui pend derrière un artiste ou un projet que l'on a apprécié. Après Byard Lancaster, sorti chez Palm et réédité par Souffle Continu, on tombe ainsi sur le vibraphoniste Khan Jamal. C'eut pu être Philadelphie, tant de musiciens de jazz y sont associés, même s'ils n'y sont pas tous nés, John Coltrane, Mc Coy Tyner, Sun Ra, Philly Joe Jones, Reggie Workman, Billie Holiday, Benny Golson, Lee Morgan, Archie Shepp, etc. Nombreux d'entre eux se sont retrouvés à Paris, fin des années 60, début des années 70. En 1974, Jef Gilson l'enregistre en solo, c'est Give The Vibes Some, un jazz libre qu'on appelle free. En fait il n'est pas tout seul. Sur un des quatre morceaux il dialogue avec le trompettiste Clint Jackson et sur deux autres avec Hassan Rachid, pseudo d'un célèbre batteur français connu pour avoir inventé un drôle de langage. C'est un bel exemple de duo où les deux improvisateurs ont un discours personnel tout en produisant un entrelacement particulièrement créatif, c'est ensemble chacun de son côté, ou plutôt l'inverse, chacun chez soi mais sous le même toit.
Le fil, encore. Ce duo vibraphone-batterie me fait irrémédiablement penser à celui qu'avait produit Vincent Segal il y a dix ans, avec le joueur de balafon guinéen Fassery Diabaté (fils du célèbre Keletigui) et Jeffrey Boudreaux, batteur de la Nouvelle-Orléans. Vincent m'avait demandé d'en faire un quartet en enregistrant évidemment son violoncelle, en re-recording, en même temps que mes instruments (synthétiseurs, trompette à anche, trombone, guimbarde, flûte, etc.) et quelques ambiances de field recording. Vincent y jouait aussi du clavier, de la flûte, du tuba ! Les huit titres sont toujours dans les cartons, mais ce disque très particulier pourrait très bien faire surface un de ces jours.

→ Khan Jamal, Give The Vibes Some, CD 12€ / LP 25€, Souffle Continu Records

lundi 5 janvier 2026

U.S.A. le complot


Certains de mes proches ne comprennent pas toujours à quel point l'avidité de l'espèce humaine m'affecte, et en particulier la violence qu'elle génère. Rien de génétique évidemment, mais un héritage culturel qui honore celles et ceux qui ont résisté à la Bête. Sans elles, sans eux, je n'existerais pas. La politique de l'autruche m'est toujours apparue comme une "collaboration" validant les esclavagistes à qui l'Empire profite. Il n'y a qu'à voir la déclaration honteuse de la pitoyable marionnette à la tête de notre pays au sujet de la mainmise de Trump sur le pétrole vénézuélien. Anticipant les dégâts terribles dus à la nouvelle guerre américaine, je repense à l'une des émissions de création commandée à Un Drame Musical Instantané en 1983 par la station de radio France Musique. Si vous écoutez de temps en temps ou régulièrement des podcasts je vous recommande chaudement USA le complot qui fut diffusée le 17 juin 1983.

La bande-annonce que nous avions composée disait : « L’histoire des USA ressemble à un western. Les colons sont venus sans rien. Ils ont dû prendre. D’abord les terres indiennes, et le jazz des esclaves africains, et les matières premières du tiers monde. L’Amérique est devenue forte. Elle a le sens des affaires. Ce qu’on a volé, il a fallu le vendre. Les Américains ont le sens de l’hospitalité : ils sont partout chez eux. Génocide, ségrégation, chasse aux sorcières, impérialisme… Des États Unis d’Amérique retentit sur tout le globe une étrange musique qui fait semblant d’être sourde à ce qui se passe ailleurs où c’est une autre histoire… U.S.A., le complot. Une émission réalisée par Un Drame Musical Instantané. Jean-Jacques Birgé, Bernard Vitet, Francis Gorgé. Vendredi 17 juin 1983 de 22h30 à 1h du matin. » Pas moins de 2h10 de documents sonores et de musique !

Au programme : Mothers of Invention God Bless America. Musique des Indiens Navajos. Batteries d'ordonnance du Corps Expéditionnaire de Rochambeau. John Ford et Samuel Fuller. Chant Peyotl des Sioux Yankton. Revendications des tribus indiennes. John Philip Sousa Galant 7th. Buffalo Bill. Témoignages de Jean et Geneviève Birgé. Le jugement des flèches, musique de Victor Young. Chant de femmes du Burundi. Aretha Franklin Mary Don't You Weep. Steve Reich It's Gonna Rain. The Last Poets New York New York. Colette Magny Oink Oink. Ruben and The Jets Almost Grown. News On The March. Jimi Hendrix Star Spangled Banner. Charles Ives chante They Are There. Rocker par Charlie Parker en soutien au Parti Communiste Américain. Thelonious Monk et Miles Davis Bag's Groove. Albert Ayler Spirits Rejoyce. Cathy Berberian Stripsody par Marie-Thérèse Foy. Le Journal de Wall Street sur la culture française. Bertolt Brecht devant la Commission des Activités Anti-Américaines. Johnny Guitar, Vera Cruz, Un roi à New York, Tex Avery, Underworld USA. Humphrey Bogart, James Cagney. Johnny Hallyday La bagarre. Serge Gainsbourg Comic Strip. Michel Jonasz Big Boss. Karen Cherryl La marche des machos. Adriano Celentano 24000 baisers. Nina Hagen. Los Bravos Black is Black. Pyramis. YMO. Ryo Kawasaki and The Golden Dragon. Miles Davis Solea. Harry Partch chante The Letter. Spike Jones Hawaïan War Chant. Terry Riley et John Cale Church of Anthrax. Laurie Anderson From The Air. Charles Ives Variations on America… À cette époque la fin des émissions était quotidiennement marquée par La Marseillaise dans l’orchestration de Berlioz, c'était de circonstance en l'occurrence ! La nuit, les émissions s’arrêtaient.

J'ajoute que cette première émission de création, entièrement produite et réalisée par Un drame musical instantané, soit Bernard Vitet, Francis Gorgé et moi-même, était diffusée dans le cadre de Fréquence de nuit "made in USA", soirée coordonnée par Didier Alluard et Monique Veaute, avec la collaboration de l'ingénieur du son Alain Nedelec et de nos deux assistants, Bernard Treton et Christine Bessely. Je crois me souvenir que nous y avons passé un mois, dans une ambiance formidable et grâce aux moyens fournis par Radio France (studio, accès à la Discothèque, etc.). La couverture de l'album virtuel est découpée dans une œuvre empruntée à Nils Westergard.

À cette occasion, dans le journal Libération, Xavier Villetard titra L'Amérique made in USA :
Avec USA le complot, le trio de Un drame musical instantané (Jean-Jacques Birgé, Bernard Vitet et Francis Gorgé qui s'adonnent à la composition collective) intrigue ce soir dans Fréquence de nuit de France-Musique.
La conquête de l'Ouest est passée par là. Au travers de montage, mixage, extrait de bande-son, et bricolages de même farine, la radio exalte son cinéma: un western avec tout ce qu'il convient d'infamies, de cavalcades et de mélos. USA le complot, c'est l'Amérique en retour de flamme, cette manière innocente presque candide de digérer les génocides, la ségrégation, la chasse aux sorcières, l'impérialisme, etc., et d'y fonder sa jeune histoire.
« À la radio, on peut se servir de tout ce qui est sonore pour faire de la musique », disent-ils. Le chant, comme organique, d'une Indienne navajo est shunté par « les batteries d'ordonnance du corps expéditionnaire de Rochambeau» en pleine frivolité guerrière. Bertolt Brecht devant la commission des activités antiaméricaines (extrait de dix minutes environ) aux prises avec les fantômes agissants de Mac Carthy.
« Une émission antiaméricaine qui soit américaine », revendique le trio des instantanés : USA le complot puise dans le décalage, souligne le contraste, profite de l'instant suspendu avant que le western n'aboutisse: les cowboys, aussi, font leurs propres parodies, leurs désarrois tonitruants.
Tout finit alors dans le melting-pot déraciné, le pot-pourri de toutes les musiques (country, jazz, disco, post-modernes, etc., d'une seule gorgée), charriées par les Américains. Une émission à la gloire éphémère du « tais-toi et nage ».

USA le complot est en écoute libre sur drame.org.

dimanche 4 janvier 2026

Des espoirs


À l'origine c'est un post publié sur FaceBook, et puis chemin faisant j'ai pensé le copier ici.

Plafonnant sans cesse aux 5000 "amis", limite imposée par FB, je retire systématiquement les idiots pour pouvoir accepter de nouvelles invitations. Ainsi, même si je les aime bien parfois dans la vraie vie, je vire les camarades qui ne comprennent rien au désordre du monde. Leurs propos me dépriment tout simplement lorsqu'ils affublent LFI (à laquelle je ne suis pas affilié) d'antisémitisme, lorsqu'ils justifient le génocide des Palestiniens en évoquant le Hamas, lorsqu'ils n'identifient pas les provocations et les ingérences des USA secondés par l'OTAN, lorsqu'ils tiennent des propos racistes, machistes ou tout simplement idiots, alors que grâce au plus grand nombre des autres j'apprends plein de choses et que leur solidarité m'aide à supporter l'absurdité de l'espèce humaine. Je comprends que certain/e/s défendent leurs privilèges de classe, j'ai plus de mal lorsque ceux qui n'en profitent pas les soutiennent becs et ongles.

Je pense avec désespoir au monde que nous laisserons, incapables d'enrayer la catastrophe générée sur l'autel du profit à court terme. Certain/e/s y verront de la sensiblerie de ma part, moi qui vis à l'abri d'un home sweet home, protégé par les restes d'un pays qui fut socialement exemplaire, sans être dupe du coût généré par son colonialisme, toujours actuel, même si déguisé. Notre impuissance me pousse à œuvrer dans une politique de proximité, en marge de tous les systèmes qui n'ont apporté que misère, injustice, corruption, mort et cynisme. Il y eut dans l'Histoire quelques avancées fondamentales, mais la résultante est hélas négative.

J'ai plusieurs fois tenté de quitter FaceBook, mais je n'ai pas trouvé de plateforme d'information plus efficace dans le cadre de mes activités professionnelles, ou politiques. Je lis évidemment Mediapart et Blast, parfois Le Monde Diplomatique, et survole les grands médias aux mains des quelques milliardaires, histoire de savoir tout de même ce que les réactionnaires nous concoctent.

Mes articles quotidiens, au moins du lundi au vendredi, abordent généralement des sujets absents ailleurs, en particulier dans le domaine culturel. La presse lui réservant plus que jamais une peau de chagrin, mon blog est un espace militant et solidaire. Je ne suis pas journaliste, d'une part un simple citoyen, d'autre part un artiste conscient de l'importance que chacun peut revêtir pour l'autre. Aucune humilité de ma part, c'est simplement le fruit d'un travail acharné à l'écoute des bruits du monde et de la quête poétique de mon inconscient, d'où une certaine forme d'égocentrisme propre à tous les artistes, en espérant toujours toucher le plus grand nombre, même si c'est très relatif au vu de la marginalité de ce que représente la recherche en matière de création artistique. Penser par soi-même est un vœu pieux, mais on fait ce qu'on peut avec les moyens du bord.

P.S.: Ne manquez pas demain lundi "USA le complot", une émission de création de 1983 réalisée par Un Drame Musical Instantané !

vendredi 2 janvier 2026

Coucher de soleil à Lavacourt, effet d'hiver par Monet (2010)


[En 2013] la Normandie se [voyait] alors dotée de trois expositions autour de l'impressionnisme : Éblouissants reflets, 100 chefs d'œuvre de l'impressionnisme au Musée des Beaux-Arts de Rouen, Un été au bord de l'eau, loisirs et impressionnisme au Musée des Beaux-Arts de Caen, Pissarro dans les ports, Rouen, Dieppe, Le Havre au MUMA, le Musée d'Art Moderne André Malraux au Havre. Belle occasion pour ajouter quelques épisodes au feuilleton publié sur Mediapart (miroir de ce Blog) dans l'édition de la galerie des Médiap'artistes, à commencer par Coucher de soleil à Lavacourt, effet d'hiver de Claude Monet, réalisé par Pierre Oscar Lévy comme 22 autres films de la série Révélations, une odyssée numérique dans la peinture.


C'est certainement le traitement le plus classique d'un de nos films sur l'art que de l'illustrer par une pièce pour piano dans un style attendu, ici résolument impressionniste. C'est évidemment celui qui remporta le plus de succès, même si je préfère les libertés prises sur d'autres tableaux de la série. Pierre Oscar Lévy a collé la musique que nous avions écrite en 1996 avec mon camarade Bernard Vitet et le miracle du synchronisme accidentel fit son petit effet (POL corrige cette version des faits plus bas). Je me souviens qu'il m'avait demandé de rendre une certaine hésitation, comme si le tableau n'était pas totalement terminé. Kite Ribbons de Debussy fait partie de 15 Grands Inédits que nous avions réalisés alors dans l'esprit d'Orson Welles et de son F for Fake. Dans le livret de cet album inédit, mais accessible gratuitement sur drame.org et sur Bandcamp, j'avais écrit : "Cette œuvre n’aurait-elle pu faire partie en son temps des Children’s Corner ? Le compositeur s’en serait ouvert à son ami André Caplet. Le continuo sur un si aigü évoquant le regard d’un enfant levé vers le ciel rythme avec légèreté l’ensemble de la pièce." Son interprète est la pianiste Brigitte Vée, complice de nos facéties de faussaires.

Scénario et réalisation - Pierre Oscar Lévy
Direction artistique - Jean-Jacques Birgé
Musique - Jean-Jacques Birgé et Bernard Vitet
Assistante - Sonia Cruchon
Conseil historique - Luis Belhaouari
Post-production - Snarx-Fx
Production déléguée - Dominique Playoust, Pixo Facto
Droits photo © Petit Palais / Roger Viollet
À l'origine, le film produit par Samsung Electronics France fut conçu pour être joué en boucle dans le cadre de "Révélations, une odyssée numérique dans la peinture".
Exposé au Petit Palais en septembre-octobre 2010.

Illustration en haut de page : Claude Monet, Coucher de soleil à Lavacourt, effet d'hiver, 1875, huile sur toile, Londres, National Gallery © The National Gallery, Londres, Dist. Rmn / National Gallery Photographic Department

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Sur l'édition de la galerie des Médiap'artistes, le lendemain, 25 avril 2013, POL commentait :

Jean-Jacques, la mémoire, n'est pas toujours fiable, quelquefois notre cerveau recompose le paysage et les souvenirs... Je te remercie de montrer la collection de nos films... Et j'aime lire tes commentaires sur ton travail de composition de la bande sonore. Mais deux remarques amicales. Il faudrait toujours montrer les films en boucle, puisque la conception même de cette série est de passer dans un écran (comme si l'écran n'était pas une télévision mais un cadre) et que l'animation soit comme un tableau... La deuxième remarque pour dire qu'il n'y a jamais eu de tournage proprement dit: En régle général, comme pour un dessin animé numérique, ll s'agit pour chaque film d'un mouvement virtuel de caméra virtuelle sur un fichier virtuel d'un montage de photos numériques.
Mais j'ai voulu faire un commentaire, pour te contredire sur un mode amical et fraternel... Non Jean-Jacques je n'ai pas collé votre musique sur mes images... J'ai délicatement travaillé et écouté votre composition, pour décider des cadres et placer les plans sur la musique... Nous sommes allés deux fois photographier la toile au Petit Palais, pour avoir exactement le détail qui était nécessaire. Aucune photo aux archives à la Réunion des Musées Nationaux ne permettait d'avoir la taille du plan qu'il fallait au montage (pas assez de définition de l'image).
L'hésitation des doigts sur les touches de piano, m'a paru correspondre aux sentiments que j'avais de l'urgence du peintre à saisir cette impression au soleil couchant et son désespoir (dont j'avais trouvé quelques indices dans mes lectures) de ne jamais vraiment réussir à saisir l'instant.
Il paraît que le grand Giacometti a prononcé cette phrase quelques jours avant sa mort: " Et dire que j'ai fait tout cela pour rien du tout". Un artiste rêve d'un absolu dans son œuvre qu'il n'atteint jamais. On échoue toujours.

À quoi je répondais :

" Merci Pierre Oscar pour ces précieuses précisions. Cette correction est bien méritée. Oui la mémoire est trompeuse, comme je le racontais dans mon billet d'hier sur la réédition des albums de Catherine Ribeiro. On enjolive ou on dramatise parfois. On réécrit toujours !
Et précision pour précision, aucun de mes doigts n'a jamais hésité, car aucun ne s'est jamais posé sur les touches d'un piano. Il y eut bien un clavier, mais il avait la forme d'une pomme. Nous avons enregistré le piano en inscrivant les notes une à une, sur une grille comme on le fait sur le rouleau d'un orgue de Barbarie. Le piano était un instrument virtuel. On appelle cela MAO pour Musique Assistée par Ordinateur ! Mais alors qui est cette Brigitte Vée qui nous seconde depuis lors ? Je te laisse deviner... Cette musique hésitante qui cherche à retrouver l'instant s'est écrite dans l'étalement du temps."