Jean-Jacques Birgé

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mardi 19 février 2019

Maman


Maman est morte ce matin. Je m'y attendais. Mal dormi cette nuit avec l'appréhension que ma sœur m'appelle pour m'annoncer la triste nouvelle. D'un autre côté, elle est partie juste avant que cela ne devienne trop insupportable pour elle. Elle avait du mal à parler depuis quinze jours et des difficultés respiratoires depuis une semaine. Ces derniers temps ma sœur Agnès, qui lui a rendu visite tous les matins depuis deux ans, me téléphonait en sortant de la maison de retraite de Royan tant c'était éprouvant de la voir s'affaiblir jour après jour. Vendredi, au téléphone, je lui ai répété que je l'embrassais et elle a eu la force de répondre "moi aussi". Elle s'est plainte de ne pas se sentir bien, mais était incapable d'en dire plus. Elle allait avoir 90 ans.
Celui qui est en deuil est le petit garçon à sa maman, pas l'adulte qui a affirmé sa différence. Jusqu'à mon Bac, elle a suivi mes études, m'apprenant entre autres à écrire. Au début elle faisait mes dissertations à ma place, puis j'ai pris le relais et le prof de français a souligné "Birgé, votre style habituel !". J'en étais fier. Elle aussi. Pour attirer sa tendresse, car elle n'était pas très câline contrairement à mon père, je me suis cru obligé d'avoir de bons résultats en classe. Cela marchait. J'ai continué. C'était pareil avec ma grand-mère. Mes bonnes notes semblaient leur faire tellement plaisir. On se bagarrait politiquement, mais en mon absence elle me défendait comme la prunelle de ses yeux, elle qui avait été si myope avant ses opérations de la cataracte. Quand j'étais enfant, elle corrigeait mes devoirs la clope au bec, la fumée des Disques Bleus Filtre me remontant dans le nez. Pour cette raison je n'ai jamais fumé de tabac, d'autant que j'en avais le droit. Plus tard elle est passée à la pipe, puis aux cigarillos. On imagine mal comment tout chez elle était imprégné de cette odeur suffocante. J'ai du épousseter plusieurs millimètres de poussière brune sur les sept mille bouquins que contenait la bibliothèque. Lorsqu'elle avait rencontré mon père, elle était vendeuse en librairie, et lui agent littéraire. Elle lisait sans casser les tranches des livres, en les ouvrant à peine. Elle avait été une femme moderne, élevant ses enfants et travaillant indépendamment, puis avec mon père. Elle avait milité syndicalement. Elle faisait délicieusement la cuisine, du moins jusqu'au décès de mon père il y a 31 ans, lui se contentant de faire les sauces. Ils se réclamaient d'être des intellectuels de gauche. Elle avait du mal à accepter que le PS ait viré à droite. Sa paresse à marcher lui a coûté cher en fin de vie. Elle avait perdu son autonomie. Elle n'avait pour ainsi dire jamais été malade, du moins rien de grave, parce qu'en bonne mère "juive" elle se plaignait tout le temps. J'ai mis des guillemets parce que nous sommes athées depuis des générations, d'un côté comme de l'autre, et l'assimilation actuelle de l'antisionisme à l'antisémitisme me fiche en colère. Comme peut-on être aussi stupide et de mauvaise foi ? Toute cette campagne honteuse ne fera que provoquer un peu plus d'antisémitisme dans les quartiers où la politique israélienne, colonialiste et meurtrière envers la population palestinienne sème la confusion. Vous pouvez penser que cette remarque est déplacée quelques heures après la mort de ma maman, mais les engueulades faisaient partie de la vie familiale, et, surtout, c'est toute ma culture qui est en jeu et qui s'exprime là. Un engagement politique infaillible du côté des opprimés et un humour incroyable qui ne nous quitte jamais. Ma blague juive préférée, c'est elle qui m'appelle pour me demander comment je vais. Elle faisait cela chaque matin jusqu'à la semaine dernière. Comme je lui réponds que ça va, elle me rétorque : "ah tu n'es pas tout seul, je te rappelle !". Les goys ne comprennent pas toujours. Maman a vécu pour la politique et pour la bouffe. Elle voulait être incinérée, avec le minimum de cérémonie, et sa seule volonté était que nous fassions un gueuleton à sa mort pour que plus tard nous disions "dis donc, ce qu'on a bien mangé à la mort de Geneviève !".

lundi 18 février 2019

Fiesta Grafica à la Maison de l'Amérique Latine


Michel Bouvet saute de continent en continent à la recherche de graphistes qui partagent sa passion pour l'affiche. En novembre dernier il présentait à la Galerie Roi Doré à Paris Pologne, une révolution graphique dans le cadre du Mois du Graphisme qui s'était tenu à Échirolles. J'y croisai Michal Batory pour qui j'avais réalisé en 2000 le son de l'exposition Le Siècle Métro à la Maison de la RATP. Jeudi je retrouvais le graphiste polonais au vernissage de Fiesta Grafica à la Maison de l'Amérique Latine où je rencontrai également Étienne Robial. Plutôt qu'évoquer L'enragé, Futuropolis, Canal+ ou l'école Penninghen où il enseigne avec Michel Bouvet, nous échangeons maintes anecdotes sur mon camarade Bernard Vitet dont il avait acheté la maison dans le XVème arrondissement.


La nouvelle exposition de mon cousin est resplendissante. [ Nos mamans sont cousines germaines, mais nous avons découvert tardivement notre filiation alors que nous travaillions l'un et l'autre pour les Rencontres d'Arles de la Photographie. Michel en était le graphiste et l'affichiste, j'assumais le rôle de directeur musical des Soirées, sans que nous ayons fait le lien. Pourtant j'avais souvent entendu parler des Bouvet. Gérald, son grand-père, qui était donc le frère du mien, Roland, était inspecteur général de français ; il avait un jour rendu visite à ma classe alors que j'étais en 5e au Lycée Claude Bernard, j'en étais très fier et le prof ne mouftait pas ! Habitant alors Boulogne-Billancourt où il n'y avait aucun lycée, j'y étais rentré grâce à ses parents, Maryse et Maurice, tous deux professeurs de lettres, d'ailleurs présents jeudi. Aucun autre contact. Lui comme moi ne sommes pas très "famille", et en figurons probablement les deux moutons noirs, artistes à la fois iconoclastes et inconophiles ! ]


Côté images, vous serez comblés avec l'exposition Fiesta Grafica, sous-titrée Michel Bouvet & ses amis d'Amérique Latine. Il y a longtemps que Michel s'est entiché des Amériques, Sud et Nord. Sur les murs-cimaises vivement colorés sont accrochées les œuvres de nombreux artistes d'un continent dont les affiches ont toujours été hautes en couleurs, et fondamentalement liées à son histoire et à la politique. Autant dire qu'il y a de l'agit prop en pagaille, assumée avec une bonne dose d'humour.


La Brésilienne Bebel Abreu développe une poésie légère où flotte un joyeux érotisme ; le Mexicain Jorge (Dr.) Alderete est plus trash voire rock 'n roll, comme le collectif uruguayen Atolón de Mororoa il pratique la dérision ; chez un autre Mexicain, Benito Cabañas, on retrouve l'alliance entre la fête et la mort propre à leur pays ; le collectif argentin Gráfico Onaire fait référence au jaguar guarani avec des touches psychédéliques et Theo Constantin joue sur les contrastes du noir et blanc ; les affiches de la cubaine Idania del Río rappellent la bande dessinée ; le duo argentin El Fantasma de Heredia pratique un humour engagé corrosif ; le Brésilien Kiko Farkas travaille souvent pour des concerts ; la Colombienne Marta Granados est toute en figures géométriques ; l'Argentin Diego (Mono) Grinbaum fait du Brandalism en taguant ses photos de commande ; la Péruvienne Natalia Iguiñiz Boggio et le Brésilien Rico Lins jouent avec les typos, l'Équatorien Pablo Iturralde sur les contrastes, le Mexicain Germán Montalvo sur les déchirures, son compatriote Alejandro Magallanes est branché par les masques et la Paraguyenne Celeste Prieto par la musique ; la Cubaine Giselle Monzón travaille la sérigraphie... Pour finir, Michel Bouvet expose ses propres œuvres, petits et grands formats, une très belle rétrospective doublée d'une généreuse découverte d'affichistes, hommes et femmes, souvent jeunes, qu'il invite, promeut et défend depuis longtemps. Le sous-sol spacieux de la Maison de l'Amérique Latine abrite cette explosion de couleurs et de revendications tant artistiques que politiques, une véritable fête graphique.


→ catalogue Pologne, une révolution graphique, Michel Bouvet et Diego Zacharia, Éd. du Limonaire, 20€
→ catalogue Fiesta Grafica, Michel Bouvet & ses amis d'Amérique Latine, Michel Bouvet et Daniel Lefort, Éd. du Limonaire, 25€
→ exposition Fiesta Grafica, Michel Bouvet & ses amis d'Amérique Latine, Maison de l'Amérique Latine, jusqu'au 7 mai 2019

N.B.: ayant pour une fois oublié de prendre des photos j'ai emprunté celles du site IDBoox © d'Elizabeth Sutton

samedi 16 février 2019

Lemêtre et Flament à l'Atelier du Plateau


Hier soir le duo de percussions Sylvain Lemêtre et Benjamin Flament m’a mis des jeux de mots à la bouche pendant le rappel qui donnait fin. Ces deux petits poulets élevés en batterie, deux cuisines, à tables, marchant à la baguette, faisaient des pieds et des mains de toutes leurs peaux cibles, en games lents et métaux précieux. Une sorte de rêverie sur fond de ciel nocturne, un truc qui frotte et qui gratte, dans le sens des poêles, des tubes qui s’enchaînent, à la foi graves et légers. Le tout sur un Plateau !


Ce samedi soir Lemêtre y présente Totem di Sabbia avec l'artiste visuel Raphaël Thierry...


Vous pourrez écouter le concert d'hier soir jeudi 28 février sur France Musique dans l'émission À l'improviste d'Anne Montaron...

vendredi 15 février 2019

Le son sur l'image (27) - Rien que du cinéma ! 3.6.2


Rien que du cinéma - 2

Depuis mes balbutiements à l’époque du light-show, j’ai toujours été inspiré par les montages photographiques. Je réalisai les partitions sonores de nombreux audiovisuels didactiques de Michel Séméniako et Marie-Jésus Diaz. C’est un plaisir de devoir produire du sens, de faire passer des intentions claires par la musique et les articulations qu’elle compose avec les images. Récemment, responsable des Soirées des Rencontres Internationales de la Photographie en Arles, grâce à Olivier Koechlin j’ai eu la joie de me confronter à nouveau au montage d’images fixes. En plein air, dans le Théâtre Antique ou devant les anciens entrepôts de la SNCF, Olivier projette des images de douze mètres sur douze montées sur ordinateur avec un logiciel de son invention, iSlide, qui permet de caler très facilement les photos sur la musique et réciproquement. Il s’agit alors de donner une unité à l’ensemble des images fixes que l’auteur a conçues individuellement et qu’il n’a jamais imaginées autrement que muettes. Le récit qui n’a jamais existé que dans l’intention ou l’inconscient de l’artiste doit être structuré, ce hors champ psychique doit apparaître comme un nouveau discours critique, le seul but étant de réussir à produire un spectacle qui fascine ou provoque les spectateurs réunis sous les étoiles. En général, j’essaye de ne pas zapper les séquences musicales pour éviter de souligner encore un peu plus le morcellement de ces montages photographiques souvent découpés en courts chapitres. Musiques préexistantes ou originales, je recherche ou compose des pièces qui se transforment et s’articulent sans coupure. Si je peux tout sonoriser avec une seule pièce, je suis aux anges. Parfois, un silence me permet d’en changer. Je recherche toujours l’unité, l’élément commun à toutes les images. Le reste est affaire de rythme. Si je ne réalise pas moi-même certains des montages, je cherche des illustrateurs sonores ou des compositeurs en adéquation avec les photographes, soit dans leur sensibilité partagée, soit dans la critique qu’ils suggèrent. Il m’arrive de construire un dispositif comme ce quiz où les musiques suggéraient le pays d’origine des estivants en maillots de bain de Paolo Verzone et Allessandro Albert. Parfois, je théâtralise, au sens dramatique du terme mes références restant toujours cinématographiques, tel reportage sur Tchernobyl, une assistante sociale chinoise, les inondations d’Arles ou un abri anti-atomique en Suisse… Parfois, je recherche des effets comiques comme pour les autoportraits de Martin Parr, ou un rythme comme pour la mode en Chine. Je me débrouille pour que puisse toujours s’exercer l’alternance tension-détente, pour surprendre quand cela est possible.


Pour la remise des prix, je suggère toujours un orchestre sur scène pour contrecarrer l’aspect guindé de ces festivités autoglorifiantes. J’arrive à l’imposer deux fois. En 2003, la soirée est chamboulée par le mouvement des intermittents auquel nous participons. Bernard est juste devant moi à la trompette et au piano, Didier Petit singe les simagrées du jury avec humour et violoncelle, Éric Échampard me fait oublier qu’il est batteur mais musicien. Nous improvisons sans aucune conduite pendant plus de trois heures. Après chaque intervention musicale, je n’ai que quelques secondes pour aller m’informer de la suite des événements et transmettre le message à mes trois camarades. Un orchestre d’improvisateurs est l’ensemble rêvé pour ponctuer et accompagner ce genre de festivité, capable de réagir au moindre accident ou changement de programme, redonnant vie à ce qui est compassé… Nous recommençons en juillet 2005, cette fois en trio, avec le clarinettiste basse Denis Colin et le guitariste Philippe Deschepper. Accompagnant la comédienne et chanteuse Élise Caron qui fait office de maîtresse de cérémonie, nous improvisons, même si j’ai préparé le déroulant de la soirée, attribuant une ambiance à chaque présentation des photographies des nominés selon leur caractère, affublé d’un thème la montée des marches et organisé des petits ensembles instrumentaux divers et variés.

Il y a peu, j’adorai imaginer la musique du film 1+1, une histoire naturelle du sexe de Pierre Morize . Comme c’est urgent, comme d’habitude, je choisis de travailler en improvisation, en me concentrant sur le sens du film, sur ce qui doit être compris ou suggéré. Je réunis un quatuor d’improvisateurs chevronnés et nous travaillons à l’écran pendant trois jours. Je regrette de n’avoir pu me mêler de la bande-son elle-même, tant le film est sensible et intelligent. Je livre néanmoins suffisamment de sons isolés pour sonoriser la partie dvd-rom de cette édition. C’est étonnant à quel point il est possible de changer le sens d’un film en y adjoignant telle ou telle musique. Pour Profession, femme de… de Françoise Romand, je considère son personnage, une agricultrice volontaire, secrétaire générale de la Confédération Paysanne, comme le héros positif d’un film soviétique des années 30 et compose une musique symphonique à la Prokofiev, dynamique et colorée. Pour son précédent film, sur l’adoption internationale, Si toi aussi tu m’abandonnes, j’improvise de grandes parties sur l’orgue de Sainte Elizabeth pour montrer la puissance de l’église, imite une vallenato colombienne pour rappeler les origines du personnage principal, détourne un module de notre site somnambules.net avec le violoncelle lyrique de Didier Petit ou retravaille les voix synchrones prises en reportage en les mélangeant à des cris d’hyènes pour la scène du cauchemar. Le moment où l’on trouve le traitement exact qui convient à chaque projet est des plus excitants.


En 1993, je suis retourné à la réalisation avec un épisode de la série Vis à Vis produite par Point du Jour. Il s’agit de faire dialoguer, pendant trois jours et en vidéo compressée, deux artistes à deux bouts de la planète (le premier est kabyle dans une Algérie où monte la tension, le second est un anglais, juif de surcroît, adopté par les zoulous dans une Afrique du Sud dont Mandela n’est pas encore président !), deux artistes qui résistent au pouvoir dominant par la culture et par leur art. Au bout de trois quarts d’heure, Idir et Johnny Clegg a capella glisse vers une sorte de film psychanalytique, où les deux chanteurs parlent de leurs mamans, et tandis que Idir joue de la guitare Clegg se met à danser zoulou au milieu de son salon. Surréaliste ! Je n’ai pas osé demander à Clegg de me fabriquer un arc vocal tel celui qu’il confectionna devant la caméra, après être allé cueillir un bambou au fond de son jardin. Je me serais bien vu jouer de son archet en transformant le son avec ma cavité buccale comme je le fais avec ma collection de guimbardes.

Quelques mois plus tard, je me retrouve à diriger une douzaine de courts-métrages de la série Sarajevo, a street under siege, toujours produits par Point du Jour, cette fois en coproduction avec la BBC et Saga. Mille obus par vingt-quatre heures, le plus grand dénuement, une expérience humaine hors du commun où règne une solidarité totale et absolue. Je me lave en crachant dans mes mains, m’endors en comptant les obus comme si c’était des moutons, une partition sublime qui me fait penser à Ionisation de Varèse, je n’ai jamais aussi bien dormi de ma vie. Le réveil est plus brutal, chaque matin vers cinq heures, je suis soulevé de mon lit par une énorme explosion. Revenu transformé, je n’ai plus peur de la mort, mais je mets un an à m’en remettre. Je filme en langue bosniaque sans comprendre immédiatement les réponses à mes questions. Nous sommes neuf réalisateurs à nous relayer toutes les trois semaines et à filmer la vie d’une rue au quotidien. Tournage le matin, montage l’après-midi dans les locaux de Saga, diffusion le soir par satellite après avoir emprunté Sniper Allée tous feux éteints, le pied au plancher, avec des malades qui nous canardent de chaque côté. Vingt millions de téléspectateurs chaque soir. Je filme un chirurgien à l’œuvre, un accordéoniste qui interprète Grana od bora, une famille qui se préoccupe de leurs animaux de compagnie mieux que d’elle-même, un sketch sur la cuisine de la pénurie, un herboriste au marché de Markala, une séance de cinéma où nous montrons nos films aux gens du quartier… Un de mes films est censuré, interdit d’antenne par la production, parce que j’y parle à la première personne : on voit de belles images esthétisantes des bâtiments grêlés par les éclats d’obus sur fond de ciel bleu tandis qu’on entend ma voix lisant une carte postale à ma compagne et à ma fille. J’y emploie des mots qui ne seront acceptables que deux semaines plus tard au Parlement Européen. Le dernier film que je tourne va faire le tour du monde, il s’agit du Sniper, deux minutes comme les cent vingt autres épisodes de la série. On y entend la voix de celui qui est visé et qui pense à voix haute tandis que l’on voit la cible dans la lunette du fusil du tchetnik. C’est un champ-contrechamp audio-visuel. Imaginez le geste de celui qui hésite entre tirer sur un enfant, sur un chien, une vieille femme, un bidon, pour montrer sa puissance, son pouvoir de vie et de mort, tandis que Feodor Atkine dit le texte que j’ai demandé d’écrire à Ademir Kenović, celui qu’il me racontait chaque soir dans la voiture sur Sniper Allée et que je n’ai jamais écouté. Car pour ma part, je rentrais le ventre en essayant de me prendre pour une feuille de papier à cigarette, imaginant donner moins de prises aux balles qui risquaient d’arriver de chaque côté.


« Je décide toujours avec soin comment, quand et où passer : près des bâtiments ou au milieu de la rue ? Je zigzague ? Je traverse vite ou lentement ? Je fais en sorte qu'on me voit le moins possible des collines qui sont beaucoup trop proches de nous et que personne n'aime plus regarder... Parfois en marchant j'essaie d'imaginer ce que c'est que d'être touché par un sniper... Est-ce qu'on peut sentir la balle vous transpercer le corps ? Est-ce que ça fait mal ou chaud ? Je me demande si je tomberai, si j'entendrai le sifflement de la balle avant qu'elle me touche... Ou après...? Quel bruit font les os en craquant ? Le cycliste qui s'est fait décapité par une mitrailleuse antiaérienne, a-t-il été conscient de quoi que ce soit ? Je continue de croire que je serai "juste" blessé, je ne pense jamais que je serai tué. Je me demande si j'aurai le temps de voir voler une partie de mon corps devant moi après avoir été touché ? Est-ce que ça produit une odeur, un goût ? À quoi pense l'homme qui se cache la tête derrière son journal en traversant là où tirent les snipers ? Je pense : ai-je peur ou suis-je seulement curieux parce que je déteste ignorer les choses qui me concernent ? Et puis je me demande pourquoi certains marchent sans rien comprendre, l'air hagard, pourquoi certains en protègent d'autres et pourquoi d'autres encore courent machinalement ? D'autres enfin essaient de vaincre leur peur en marmonnant des explications stupides... Parfois je pense à ceux qui tirent : comment choisissent-ils leurs victimes, homme ou chien, femme ou enfant, quelqu'un de jeune ou de célèbre, ou peut-être que c'est par la couleur de leurs vêtements ? Est-ce que le tireur est heureux quand il fait mouche ? Je pense souvent au mépris profond des habitants de Sarajevo pour ceux qui disent qu'ils ne savent pas qui et d'où l’on tire et pour tous ceux qui font semblant de les croire. Ils regardent simplement les futurs fascistes, autour d'eux, qui tirent sur leurs enfants...»

Après Alger, Johannesburg et Sarajevo, je refuse de m’envoler pour Belfast, et j’écris le scénario d’un long-métrage inspiré par un roman de Ramuz dont le sujet n’enchante personne, la fin du monde ! Je compose même la musique de L’astre avec Bernard Vitet, comme une préparation au tournage. Hanna Schygulla accepte de jouer le rôle de la récitante, je suis fasciné par certaines voix, Delphine Seyrig, Marlene Dietrich, Lauren Bacall, mais aussi Cocteau, Guitry, Godard, Lacan… Celle d’Hanna Schygulla me fait fondre. Phénomène historique, l’avance sur recettes ne m’est ni accordée ni refusée, deux fois de suite. Je perds courage et retourne à mes moutons, naturel pour un birgé !

Précédents chapitres :
Fruits de saison : La liberté de l’autodidacte / Déjà un siècle / Transmettre
I. Une histoire de l’audiovisuel : Hémiplégie / Avant le cinématographe / Invention du muet / Régression du parlant / La partition sonore
II. Design sonore : La technique pour pouvoir l’oublier / Discours de la méthode / La charte sonore / Expositions-spectacles / Au cirque avec Seurat / Casting / Musique originale ou préexistante / Bruitages et un peu de technique 1 / 2 / Le synchronisme accidentel / La musique interactive
III. Un drame musical instantané : Un drame musical instantané / Un collectif / Des films pour les aveugles 1 / 2 / L'image du son / La nouvelle musique du muet / Rien que du cinéma ! 1 / 2
IV. L'auteur multimédia (à suivre)

jeudi 14 février 2019

Nāga d'Alexandra Grimal


Le soleil irradie Nāga, le double album d'Alexandra Grimal, un soleil mythique, immémorial, tandis que le nāga est ce cobra pouvant prendre forme humaine, voyager sous terre, nager dans l'eau et voler dans les airs, prenant en charge la fertilité des sols et la fécondité des femmes. J'ai cherché dans Wikipédia le sens des titres dont les textes anglais ont été écrits par Lynn Cassiers, Inti, Meltemi, Noun, , Sekhmet, Perseus, des contes et légendes qui ont conservé tout leur pouvoir sur ce que nous traversons. Celui en français de Cambium est d'Alexandra. Il incarne tout ce qui sous-tend le propos de cette œuvre déterminante pour la saxophoniste devenue aussi chanteuse. Elle est allée chercher au fond d'elle-même de quoi renaître et donner la vie. Pour se faire, elle s'est entourée de musiciens exceptionnels, les guitaristes Marc Ducret et Nelson Veras, les claviéristes Jozef Dumoulin et Benoît Delbecq, le batteur Stéphane Galland et Lynn Cassiers qui chante et trafique l'électronique.
À l'alto ou au sopranino, le jeu de la saxophoniste a toujours quelque chose de droit et transparent, une brise qui sous la pluie dessine un arc en ciel. J'ai bizarrement pensé à Steve Lacy et René Lussier, mais ce sont des liaisons dangereuses qui me sont propres, alors que la filiation avec le Jazz West Coast est évidente. Alexandra mène sa barque, déterminée et patiente. Il lui a fallu huit ans pour accoucher de Nāga, celui qui recèle des trésors. Après nos deux albums en duo, Transformation (2012) et Récréation (2013), Alexandra avait participé à la version pour sextuor de mes Rêves et cauchemars (2014). Je reconnais la musique dont elle me parlait, avait désirée, savait devoir laisser mûrir, et qui enfin voit le jour, un jour ensoleillé...

Alexandra Grimal, Nāga, 2CD ovni, dist. Orkhêstra, sortie le 4 mars 2019

mercredi 13 février 2019

Le son sur l'image (26) - Rien que du cinéma ! 3.6.1


Rien que du cinéma !

Je commence à faire des films lorsque je suis étudiant à l’Idhec. Pendant mes études, j’en fais neuf dont le dernier (considéré officiellement comme mon premier) est mon film de promotion, La nuit du phoque , que je coréalise en 1974 avec mon camarade de promotion, Bernard Mollerat, prématurément disparu. C’est un film expérimental de quarante-deux minutes en couleurs et en musique, qui, paraît-il, réfléchit très bien son époque, une période où innovation, invention et imagination étaient des mots-clefs dans tous les arts. J’en ai composé toute la partition sonore, mêlant voix, bruitages et musiques. Il y a quelques passages qui ne sont pas piqués des vers, comme le ballet des militants avec un chanteur soliste anarchiste qui répond à un chœur ringard à la Busby Berkeley des Charentes, une séquence pop filmée à plusieurs caméras où je joue de l’orgue déguisé en clown, et bien d’autres facéties qui m’ont valu pas mal de commandes de musique dans les temps qui suivirent.

Je dois avouer avoir oublié la plupart des musiques que j’ai écrites et enregistrées. En fait, j’oublie tout ce que j’écris à peu près une semaine après l’avoir terminé. J’analyse ce réflexe quasi pathologique comme le besoin de repartir de zéro, de conserver la fraîcheur de la première fois, la virginité nécessaire à tout nouveau travail. Je suis incapable de fredonner correctement une mélodie que j’ai récemment enregistrée, ce qui fait beaucoup rire mes proches, qui, eux/elles, s’en souviennent !

Certaines de ces partitions ont été des jalons déterminants de ma démarche. Ainsi le travail réalisé avec la chef monteuse Brigitte Dornès pour Pierre Desgraupes, Igor Barrère et Étienne Lalou, Le bruit du sel, et surtout, L’avenir du futur de Marcel Trillat, sixième et dernier épisode de L’histoire de la vie, pour lequel nous avons mijoté une partition de cinquante-deux minutes aux petits oignons. Au cinéma, s’entendre avec la monteuse est une condition nécessaire puisque c’est elle qui va intégrer les sons, les placer, superviser le mixage, et parfois suggérer tel ou tel apport supplémentaire et nécessaire.

Pendant des années, je compose presque toutes les musiques des films de la Cinémathèque Albert Kahn réalisés par Jocelyne Leclercq et montés par Robert Weiss. C’est très amusant car chaque film se passe dans un pays différent. Je me force à coller au sujet en en prenant les accents, tantôt franchouillard (Paris 09-31), tantôt chinois (La révolution chinoise nationaliste). Quelle n’est pas ma surprise d’apprendre un soir de première que les trois films Deux fêtes au Pays des Kami, Bunraku et Showa Tenno ont été coproduits par le Japon, et qu’est présent tout le personnel de l’ambassade ! Je suis malade pendant toute la projection en entendant mes japoniaiseries, enregistrées entre autres à la flûte et aux percussions. L’ambassadeur me félicite pour l’originalité et l’à-propos de ma musique. Je suis bien forcé d’en conclure que mon interprétation reste, malgré tous mes efforts pour sonner nippon, très personnelle, et que son côté « à la manière de » n’est pas aussi primaire que je l’ai souhaité puis craint.


Ne connaissant que très mal la musique, j’ai dû inventer mon propre langage, ou réinventer laborieusement des lois évidentes pour quiconque a suivi quelques cours. Lorsque je dois composer de la musique de genre et la jouer au clavier, j’ai une technique d’escroc qui a fait ses preuves. Je le fais comme un acteur : je me mets dans la peau de Mozart ou de Keith Jarrett, deux expériences vécues, et je laisse aller mes doigts sur le clavier sans réfléchir. Cela ne donne pas du Mozart, sinon mon client ne serait pas non plus venu me voir, mais j’obtiens l’effet Mozart, ce qui est somme toute requis pour le film. C’est comme prendre l’accent jusqu’à la caricature lorsqu’on tente de parler une langue étrangère. La conviction qu’on y met est pour beaucoup dans la réussite de l’entreprise.

Au delà de l’œuvre ou du produit sur lequel on travaille, il est indispensable de comprendre ce que désire le commanditaire, ou du moins l’effet qu’il recherche, même s’il est incapable de l’exprimer, voire de l’imaginer. Mon intime conviction peut ainsi pallier à l’absence de confiance qu’il a parfois en ses propres idées, il doute, hésite, et mon rôle peut devenir celui d’un analyste accoucheur ! Composant pour de nombreux réalisateurs, je me suis fixé une règle qui fonctionne très bien pour moi et pour les projets réclamant une rapidité d’exécution : j’exige la présence dans le studio du réalisateur ou de la personne compétente. Les doutes s’estompent alors doucement, les hésitations se dissipent, la relation devient productive. Nous gagnons un temps fou, faisant les petites corrections au fur et à mesure. La bande définitive est livrée le jour-même !


Certaines collaborations me furent extrêmement agréables ou instructives. Je me souviens encore, phénomène exceptionnel en ce qui me concerne, de la mélodie que j’ai composée pour un film de Dominique Cabrera, Chronique d’une banlieue ordinaire, probablement parce que je la chantais moi-même en m’accompagnant au clavier. Mon facteur (des Postes) avait reconnu ma voix sur Canal +, j’en avais été très fier. Philippe Deschepper y exécutait des variations à la guitare afin que cette petite mélodie agisse en leitmotiv. Pour La Cité des Sciences et Techniques de La Villette, je fais la musique d’une série de Jacques Rouxel sur la douleur avec les Shadoks, et dois bruiter moi-même ces drôles de bestioles. Je suis terrorisé de devoir prendre le relais de Cohen-Solal, les Shadoks du Service de la Recherche de l’ORTF ayant certainement influencé mon appétit bruitiste et mes expérimentations buccales. Patrick Bouchitey a quant à lui pris la suite de Claude Piéplu pour le commentaire.


Dans cette même Cité des Sciences, tourne en boucle sur trois téléviseurs, depuis son ouverture, un film de Dominique Belloir sur le peintre Jacques Monory, qui a réalisé les fresques ornant le planétarium. J’aime beaucoup le travail que nous fîmes avec Francis et Bernard, mêlant le grand orchestre du Drame à des cris de primates dont je jouais le rôle, cette fois encore grâce au vocodeur. Nous en avons profité pour demander à Monory la pochette de Carnage, et une plaquette pour laquelle il nous offrit l’Ekta d’un tableau qu’il avait détruit.

Pour Patrick Barbéris, nous composâmes de petites miniatures sonores narratives qui accompagnaient des montages de photographies de Nadar, Atget, Sabrier, Gilletta, Seeberger, commandés par la Caisse Nationale des Monuments Historiques, suivis d’un montage sur les femmes pour une exposition pour le Mois de la Photographie. Nous nous amusâmes à composer ces narrations musicales à partir de photographies auxquelles notre travail donnait une impression d’homogénéité, de cohérence de l’imaginaire. Nous peuplions les catacombes de Nadar d’animaux étranges et inquiétants, une valse musette accompagnait les rues du Paris d’Atget, des échantillons jazzys rythmaient les gros plans de Sabrier, nous mettions en ondes la malchance de la roulette suivie d’un suicide pour la Riviera de Gilletta, les inondations de Seeberger devenaient d’une froideur étale sous les cris glaçants des mouettes…

mardi 12 février 2019

Antiquity de Palotaï-Argüelles-Sciuto


J'ai croisé le guitariste Csaba Palotaï à l'entr'acte du Festival Sons d'Hiver à Alfortville alors que je m'interrogeais sur l'absence de plus en plus criante de journalistes aux concerts. Déjà que les musiciens se déplacent rarement pour écouter leurs collègues, se pointant seulement s'ils ont des chances de rencontrer du monde, soit de se montrer eux-mêmes, c'est donc un "vrai" public, plutôt local, qui assiste le plus souvent aux évènements exceptionnels programmés en banlieue. Au bar ou sur les gradins j'écoute les réactions sincères de spectateurs qui ne s'attendent à rien, sinon à la découverte. Beaucoup sont surpris d'écouter des groupes affublés de l'étiquette jazz qui échappent à ce que le terme revêt pour la plupart, un truc cool qui swingue gentiment. Ainsi Irreversible Entanglements joue un free jazz massif de la fin des années 60 avec une chanteuse qui ferait mieux de se concentrer sur le sens des paroles qu'elle clame plutôt que d'abuser du bouton d'effet d'écho qui occupe toute son attention et noie son propos. Quelle drôle d'idée ! On ne peut pas dire non plus que le reste de l'orchestre brille par ses nuances. Je suis sorti boire un coup pour me laver la tête avant la prestation du Songs of Resistance du guitariste Marc Ribot. J'aime bien Ribot, mais je me suis un peu ennuyé à ses blues monotones où sa voix n'est pas à la hauteur des instrumentistes, parmi lesquels le contrebassiste Nick Dunston. Ce n'est tout de même pas une raison pour ne pas l'effort de se déplacer dans les lieux de concert où la programmation cherche à se renouveler... Mais je n'arrive pas à être convaincu par l'engagement politique de ces deux groupes. Comme dans une manif, les slogans ne suffisent pas à changer le monde. L'exergue de Cocteau à Une histoire féline dans Le journal d'un inconnu me revient chaque fois : "ne pas être admiré, être cru."


C'est ce qui m'a plu à l'écoute du disque de Csaba Palotaï quand j'ai regagné mes pénates. J'ai compris aussi pourquoi il était allé écouter Marc Ribot. Il a quelque chose de son timbre, un son électrique simple et droit au premier abord, mais qui se tord et crépite sans qu'on sache comment c'est arrivé, des répétitions qui n'en sont pas quand ça tourne, et ça tourne. C'est donc surtout la franchise du jeu qui m'apparaît chez lui et les deux musiciens qui l'accompagnent. J'ai toujours apprécié le jeu minimaliste du batteur Steve Argüelles, plus juste et efficace que ceux qui en mettent partout. Quant au saxophoniste Rémi Sciuto, il se fond merveilleusement dans la masse qu'il soit au baryton ou, plus rarement, au sopranino. Le trio a un son épais sans en faire des tonnes. C'est l'élégance des vrais virtuoses. À ce sujet je ne suis d'ailleurs pas surpris que le violoncelliste Vincent Segal (détail auquel je suis sensible, il n'y a pas d'accent sur le e, contrairement à mon blase !), je ne suis pas surpris qu'il apparaisse sur deux des douze morceaux. Comme certains affectionnent les balades, Csaba Palotaï compose des promenades. Décidément la scène hongroise recèle de musiciens passionnants, réaction logique face à un gouvernement hyper-réactionnaire. Il ne suffit pas de clamer la révolution, il faut surtout l'incarner dans son quotidien, dans le collectif et dans sa tête. Le son du trio de Csaba Palotaï est celui d'un ensemble, d'un "tous ensemble" salutaire.

→ Palotaï-Argüelles-Sciuto, Antiquity, cd BMC (excellent la bel hongrois), dist. L'autre distribution

lundi 11 février 2019

L'ail noir


Si L'ail noir ressemble au titre d'une aventure de Tintin, l'expérience est plus proche d'un récit d'alchimiste. Chaque fois qu'il revient de Hong Kong mon ami Sun Sun me rapporte des têtes d'ail noir que son père prépare sur son balcon. Ce sont de jolies petites gousses monobulbes qu'il semble difficile de trouver en France. J'ai oublié de les mettre dans le cadre avant d'appuyer sur le déclencheur. Pas moyen de recommencer la photo, car j'ai aussitôt fait repartir une nouvelle fournée pour les douze prochains jours !
J'aime tant ce sublime mets que j'ai acquis un fermenteur d'ail noir. Le petit modèle 3 litres contient douze à quinze têtes sur deux étages. Il suffit d'attendre douze jours et le tour est joué. Comme cela coûte ici les yeux de la tête (d'ail, comme Me, myself and I), l'achat est vite amorti. On remplit la cuve, on appuie sur le bouton et le compte à rebours démarre pour 288 heures de caramélisation. Après trois jours à 80°C, le chauffage s'arrête une journée et reprend huit jours à environ 72°C. Mon premier essai est un coup de maître. L'ail est moelleux, doux et sucré. Son goût rappelle le vinaigre balsamique, le pruneau, la réglisse et l'umami. L'umami est considéré comme la cinquième saveur avec le sucré, l’acide, l’amer et le salé. En plus d'être délicieux, l'ail noir a quantité de vertus excellentes pour la santé. Il serait 25 fois plus efficace que cru ou cuit, d'autant qu'il perd le côté piquant de l'ail frais. Au frais et à l'abri de la lumière, dans un endroit assez sec, il se conserve jusqu'à un an. Cela m'étonnerait que j'ai besoin d'en faire des conserves, car il paraît que l'on peut en manger autant qu'on en veut !
Sa couleur vient d'une réaction de Maillard, la même que pour la sauce de soja ou le brunissement de la viande, action des sucres sur les protéines. Un petit bémol sur l'odeur dégagée pendant l'opération, surtout les premiers jours. Imaginez que c'est du 24 heures sur 24. Même si elle est agréable, du moins pour certains nez, la cuisson sentait si fort que j'ai choisi de brancher la machine dans le garage !
Originaire de Corée, l'ail noir a été développé par les Japonais, mais les Chinois en font une grande consommation. On peut s'en servir pour tous les plats (viandes, poissons, crustacés, coquillages, salades, fromages, etc.) jusqu'aux desserts (fruits, chocolat, miel) ! Sa quantité d'antioxydants le rend parfaitement digeste, contrairement à l'ail blanc, et renforce les défenses immunitaires de l'organisme. Il serait bénéfique contre l’arthrite, l’athérosclérose, les maladies cardiovasculaires, les accidents vasculaires cérébraux, les cancers, la maladie d’Alzheimer et d’autres maladies neurodégénératives, contre les infections et les virus... Il aurait des propriétés antibactériennes, antibiotiques et antifongiques, ainsi que antidépressives et antistress. N'en jetez plus ! La S-allyl-cystéine, principal composé actif de l’ail noir, prévient la mort des neurones et du lobe frontal, stimulant les fonctions cognitives (mémoire, attention, etc.) et allonge la durée de vie. Mon Centenaire a sur quoi s'appuyer sérieusement, tout en me léchant les babines. J'ai lu qu'il diminuait le cholestérol, fluidifiait le sang, réduisait la tension artérielle, et qu'une consommation régulière d’ail noir est recommandée par l'OMS (Organisation Mondiale pour la Santé) et n'entraîne aucun effet secondaire, quelles que soient les doses.
Lorsqu'on aime joindre l'utile à l'agréable, on est servi, sur un plateau !

vendredi 8 février 2019

La résonance, remède à l'accélération


Je venais d'écrire mes petits articles sur la conjugaison des temps simultanés et sur le formatage lorsque Dana Diminescu me confia un petit livre de Hartmut Rosa intitulé Remède à l'accélaration. Le philosophe allemand, héritier de l'École de Francfort (Adorno, Fromm, Walter Benjamin, Marcuse...), oppose le concept de résonance à celui de l'aliénation. En cinq courts textes très faciles à lire, il interroge l'époque qui s'est emballée de façon extrêmement inquiétante et nous incite à nous ouvrir au monde et aux autres sans mysticisme aucun. Avec 10 thèses pour comprendre la modernité, il taille un costard au progrès qui nous condamne à aller de plus en plus vite "sans trouver le temps", à la compétition et à la consommation qui mènent au burn-out, au détachement ou à des formes extrêmes (surfeurs, dériveurs et terroristes). Ses Impressions d'un voyage en Chine traversent l'est et le centre de ce pays en comparant Shangaï, Wuhan et des villages du Huang Pi, manières paradoxales de vivre proche ou loin de ce qui se construit, disparaît ou se perpétue. Il revient sur la Naissance du concept de résonance évitant ainsi le fantôme de la liberté. Sa déambulation dans Paris évoquant Les voies de la résonance me confirment l'indispensable accord de l'horizontale, de la verticale et de la diagonale qui m'est particulièrement chère, toujours préoccupé à tisser des liens entre l'intime et l'universel ! De même Être chez soi à l'heure de la mondialisation m'oblige à interroger le grand écart entre la mobilité et le recentrement, là encore à la fois ours et explorateur, à considérer l'échelle sur laquelle nous choisissons de construire notre vie. Je repense à Bernard Vitet qui pouvait discuter du monde pendant des heures en analysant une simple boîte d'allumettes.

→ Hartmut Rosa, Remède à l'accélération, ed. Philosophie Magazine, 14€

jeudi 7 février 2019

Chacun ici porte un uniforme


Comment lutter contre le formatage ? Le pire est celui des esprits puisqu'il induit tous les autres. Tout le monde se souvient de Patrick Le Lay alors président-directeur général du groupe TF1, annonçant cynique en 2004 : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible ». Toutes les sociétés ont été construites sur des formatages, pour que les communautés impliquées puissent s'y conforter, voire se reconnaître. Sans remise en question des us et coutumes, on file vers une catastrophe annoncée, l'entropie précipitée. Les rebelles refusant d'endosser le costume se vêtissent à leur tour de l'accoutrement qui leur semble adapté à leur condition. Je me souviens de l'effet que me fit Frank Zappa en 1970 lorsque dans le disque Burnt Weeny Sandwich il répond à l'un des spectateurs qui l'invective sur sa tenue : « Everybody in this room is wearing a uniform, don't kid yourself! (Chacun dans cette salle porte un uniforme. Ne vous leurrez pas !) ».
Des évènements récents m'ont renvoyé à une condition sociale que je ne pensais pas vivre ou revivre. Mais « The Times They Are a-Changin' (les temps changent) », comme le chantait Bob Dylan en 1964. S'il n'y avait la révolte des Gilets Jaunes j'aurais l'impression de revenir avant 1968 dans une France où la censure et les tabous engonçaient tout le monde dans une sorte de blouse grise, un linceul de grisaille. Celles et ceux qui n'ont pas connu cette époque auront du mal à imaginer cet après-guerre marqué par la menace de la bombe atomique et où Russes et Américains maintenaient un équilibre précaire auquel notre pays espérait être partie prenante. Le coq pouvait pourtant se faire grenouille plus grosse que le bœuf parce que nous avions pour nous la culture, un héritage des Lumières, une Histoire faite de vagues successives d'immigration, la patrie des Droits de l'Homme, celle de la Révolution de 1789 et des suivantes qui s'était affranchie de la monarchie... Si un étranger voulait apprendre la philosophie, autant dire l'art de vivre, il n'y avait que la France et l'Allemagne, mais l'Allemagne avait du plomb dans l'aile après l'épisode nazi qui s'était débarrassé de toutes ses minorités, les plus actives intellectuellement ou les plus indépendantes. Notre pays était la dernière escale avant le Nouveau Monde, Finis Terrae, le bout de la terre, mais beaucoup ne prirent jamais le bateau. Comment celles et ceux qui fustigent "les migrants" peuvent-ils oublier d'où ils viennent et pourquoi ? Comment est-il possible de ne pas comprendre la révolte de celles et ceux qui ont faim ? Il n'y a pas de révolution sans famine, or nous nous en rapprochons chaque jour davantage. Quand on n'a plus rien à perdre que la vie, on ne craint pas la répression, fut-elle sanglante. Personne ne pourra oublier la violence que Macron a engendrée. Meurtris par un profond sentiment d'injustice, les Gilets Jaunes sont constitués de celles et ceux qui souffraient en silence. Les grèves n'étaient suivies que par les salariés du service public et des très grosses entreprises. Aujourd'hui c'est chacun pour soi, mais tout de même tous ensemble, encore que n'y figurent ni les plus pauvres, ni les quartiers. Ces derniers sont muselés par une mafia qui craint le désordre. La conscience politique s'acquiert sur les ronds-points comme jadis au Quartier Latin, dans les lycées et les universités, dans les cellules des partis de gauche et les syndicats. Les pauvres sont rincés, la classe moyenne est dans le collimateur des puissants, une mafia financière, autrement plus puissante que celle de la drogue, qui place des hommes et des femmes à elle dans tous les gouvernements. Les pays riches s'ingèrent depuis longtemps dans la politique de ceux qui lui résistent, surtout lorsque ceux-ci possèdent des matières premières achetées à bas prix et revendues avec des profits colossaux en exploitant la piétaille. Je ne m'égare pas tant de mon sujet, car si nos concitoyens ne se révoltent pas ou ne comprennent pas celles et ceux qui passent à l'acte, c'est qu'ils avalent le discours officiel comme lettres d'Évangile. Si l'on sait quand, pourquoi et comment ce machin a été écrit, on commence par penser par soi-même et l'on devient fortement inquiétants pour les criminels qui nous dirigent. La répression est brutale, mais comment s'exercera-t-elle si ceux qui sont au pouvoir y sont toujours quand exploseront le système bancaire, la fin des énergies fossiles, les vagues d'immigrations générées par le climat ou les régimes dictatoriaux que nous aurons soutenus ? Nous nous faisons à nous-mêmes ce que n'avons cessé de faire aux autres depuis les débuts de la colonisation.
Quant au Rassemblement National on n'en entend parler qu'au moment des élections dans un jeu sinistre de "good cop, bad cop". Les faux démocrates font monter son audience pour que la population vote pour un candidat qui ne serait jamais élu autrement et qui partage la même politique réactionnaire que celle de Marine le Pen qui est contre l'augmentation du Smic par exemple, rappelons-le à celles et ceux qui se fourvoient...
L'absurdité de l'humanité est probablement la question qui me tarabuste le plus. Je me suis inventé un monde, par l'art, parce que celui où je suis né ne correspondait pas à mes aspirations de rêveur, parce que la générosité et le partage en étaient absents. À 12 ans je pris ma carte de Citoyen du Monde sur les traces de Gary Davis, mais par une mégalanthropie générale j'en oubliai les autres espèces. Cette décadence des esprits imprègne tous les choix de notre vie. Je sens la peur partout. Peur de s'investir, de perdre le peu qu'on a, peur d'une souffrance inconnue pire que celle que l'on subit déjà. Je veux être un jeune chien fou, aimer ce que je ne connais pas encore, m'ouvrir au monde qui est si grand et que nos formateurs convertissent en peau de chagrin... Alors moi qui suis coquet, je ne sais plus quoi me mettre. Quel uniforme est donc le mien ?

P.S.: Jean-Paul Carmona m'écrit que le hurleur n'invective pas Zappa mais le MAN en uniforme...
FZ: Thank you, good night . . . Thank you, if you'll . . . if you sit down and be quiet, we'll make an attempt to, ah, perform "Brown Shoes Don't Make It."
Man In Uniform: Back on your seats, come on, we'll help you back to your seats, come on...
Guy In The Audience: Take that man out of here! Oh! Go away! Take that uniform off man! Take off that uniform before it's fuckin' too late, man!
FZ: Everybody in this room is wearing a uniform, and don't kid yourself.
Guy In The Audience: . . . man!
FZ: You'll hurt your throat, stop it!
Ce lecteur précise que "loin d'être anecdotique, cette répartie de Z. me poursuit depuis la première fois où je l'ai entendue, il y a plus de 40 ans. Pas une manif, un rassemblement, une réunion où je ne garde à l'esprit cet adage: tout le monde ici porte un uniforme and don't kid yourself. Toujours aussi vertigineux... et d'actualité..."

mercredi 6 février 2019

Dave Made a Maze, un film en carton-pâte


En découvrant le labyrinthe de Dave Made a Maze, je n'ai pu m'empêcher de penser à Étienne Mineur, Raymond Sarti et Christine Buri-Herscher. Avec les Éditions Volumiques, le graphiste Étienne Mineur s'est inspiré des médias numériques pour imaginer des livres en papier délirants comme celui dont les pages s'effacent au fur et à mesure de la lecture, celui dont les pages tournent toutes seules, des systèmes de pliage proposant divers chemins ou des code-barres cachés dans le décor. Le scénographe Raymond Sarti adore se servir de matériaux bruts pour certaines de ses expositions comme Kréyol Factory ou Méditerranées, des grandes cités d’hier aux hommes d’aujourd’hui pour Marseille Provence 2013, rouleaux de carton, tôle ondulée ou containers. Quant à la plasticienne Christine Buri-Herscher, elle travaille le papier pour en faire des costumes ou des décors éphémères.


Or Dave Made a Maze est un film totalement délirant, sorte d'élucubration potache inspirée des jeux vidéos, pastiche d'un film d'épouvante, entièrement tourné dans un labyrinthe de carton-pâte à grands renforts d'effets spéciaux qui semblent amoureusement bricolés. La partition sonore, éclatée grâce au 5.1, est soigneusement travaillée comme on aimerait plus souvent l'entendre au cinéma, brisant les conventions avec par exemple les voix dans les haut-parleurs arrière et les effets bruités en façade. Tout est fait pour nous perdre et nous déstabiliser ! Le film de Bill Watterson tient à la fois de Being John Malkovich de Spike Jonze et de The Hole de Joe Dante, qui sont déjà passablement allumés. Il était donc logique que je pense à ces trois amis, fans de créations de papier, alors que leur art n'est pas prédisposé à accueillir ce matériau fragile, pourtant plus pérenne que nombreux supports modernes.

mardi 5 février 2019

Bam Balam


Depuis que La Poste est devenue une banque, une assurance, un opérateur de téléphonie mobile, un fournisseur de services numériques et de solutions commerce, un commerce en ligne (marketing, logistique) et une collecte et vente de données, elle a paradoxalement réduit ses effectifs ! C'est devenu une vraie plaie pour recevoir son courrier. On ne peut pas tout envoyer par Internet et les transporteurs privés ne sont pas plus fiables. Les services se sont évanouis pour faire place au profit. Lorsque j'étais enfant il y avait plusieurs distributions de courrier par jour et une lettre envoyée à Paris le matin arrivait le soir-même ! Le facteur faisait partie du lien social, prenant le temps d'échanger quelques mots avec les usagers. Aujourd'hui les remplaçants glissent les lettres des uns dans la boîte des autres, à nous de refaire le tri ! Le pire est l'avis de passage alors que j'étais là et que le préposé n'a pas sonné, m'obligeant à aller à la Poste Centrale, à l'autre bout de Bagnolet, où je dois faire la queue pendant vingt minutes pour récupérer mon colis. Coup de chance ou lot de consolation, c'était un envoi de Bam Balam Records contenant un vinyle et deux CD tous aussi enthousiasmants !


J'avais déjà chroniqué le CD ec(H)o de Steve Dalachinsky and The Snobs que m'avait prêté Gary May, comme leur précédent Massive Liquidity, mais j'en profite pour le réécouter. J'avais écrit que "j'aime ec(H)o-system, le dernier album du poète Steve Dalachinsky avec le duo de rock français The Snobs. J'y retrouve le flow envoûtant que Hal Willner initiait avec les disques orchestrés de William Burroughs. (...) The Snobs sèchent l'atmosphère en l'électrifiant. (...) nous sommes transportés, que l'on comprenne ou pas les paroles. La musique fait passer les intentions, par la diction rythmique et dramatique des poètes tout autant que par celle qui les accompagne et les porte, traduisant leurs vers dans un langage universel." Sur les rythmes électroniques hypnotiques les mots se posent ou décollent : je les saisis au vol.


J'ai posé le vinyle de Rough & Wojtyla sur la platine et poussé le bouton de volume à fond. À 9 heures du matin ça réveille et vous électrise. Les deux musiciens bordelais ont invité le guitariste Richard Pinhas à leur tempête fondamentalement rock, mélange improvisé de boucles répétitives et de drone entêtant. RG Rough joue des instruments électroniques et du piano, Karol Wojtyla est à la batterie, et les deux diffusent des ambiances sonores ou field recordings pour construire un maelström sur lequel l'ex-Heldon vogue comme s'il avait toujours fait partie de l'équipage.


La surprise réside pour moi dans le CD nu. du groupe portugais Signs of the Silhouette. Le guitariste Jorge Nuno et le batteur Joao Paulo Entrezede ont invité le pianiste Rodrigo Pinheiro et le bassiste Hernani Faustino pour cette bacchanale où les rythmes vous emportent en lentes progressions improvisées toutes aussi rock que les deux autres albums envoyés par le disquaire et producteur Jean-Jacques Arnould de Bam Balam Records. Partout on sent l'influence du groupe allemand Can, transes psychédéliques où les sons créent l'ivresse. Sur nu. les Portugais savent ménager leurs effets en faisant évoluer des plages planantes retenues vers un free-rock débridé.

→ Steve Dalachinsky and The Snobs, ec(H)o, CD Bam Balam, 9€ ou 11€ avec un magnifique livret des textes et collages du poète, port inclus
→ Rough & Wojtyla feat. Richard Pinhas, LP Bam Balam, 19€ port inclus
→ Rough & Wojtyla, nu., Bam Balam, CD 7,90€ ou LP 21,50€ toujours avec le port

Apparition


Salle comble et gros succès hier soir à La Maroquinerie pour le concert de Bumcello fêtant leur 20e anniversaire... Vincent Segal et Cyril Atef ont eu la gentillesse de m'inviter sur scène avec mon Tenori-on...
Photo Dana Diminescu

lundi 4 février 2019

Par tous les temps


L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, prétend l'adage. Je me demande si c'est la raison pour laquelle je me lève aux aurores ou si je suis tellement heureux de me réveiller pour aller travailler ? Je n'ai besoin que de 4 ou 5 heures pour être d'aplomb, mais il m'arrive tout de même de piquer du nez dans l'après-midi ou pendant un spectacle. Je ne fais jamais la sieste. À l'aube, deux minutes après que je sois sur pied je suis d'attaque.
Mon absence absolue de procrastination soulève la question de l'anticipation. Cet enchevêtrement d'interrogations dont l'énigme m'échappe pourrait bien être connectée à l'appréhension de la fin. J'ai toujours préféré les morceaux qui se terminent en l'air aux codas appuyées, ou alors les codas qui n'en finissent pas et rebondissent sans cesse ! J'anticipe donc tous les emmerdements possibles et forcément en évite par là-même un paquet. Ainsi toute nouvelle association impose d'en prévoir la rupture. Lorsqu'elle arrive, si elle arrive, les modalités sont grandement simplifiées. Dans l'intervalle on oublie tout cela, mais les conditions de survie sont en place. Cette précaution génère une inquiétude à laquelle les insouciants échappent.
Cette pensée m'est venue en terminant ma bouteille de konbu tsuyu shiro dashi, sachant que j'en avais une autre en réserve à la cave. Je stocke pratiquement tout ce que j'utilise régulièrement en cuisine pour ne pas être pris au dépourvu. Les plaques chauffantes fonctionnent au gaz butane, donc une seconde bouteille est prête sous l'évier, car ce genre de panne intervient systématiquement au moment du coup de feu. C'est valable pour le toner de l'imprimante, l'essence dans le réservoir de la Kangoo, les croquettes pour les chats, le fuel dans la chaudière, la recharge du portable, le règlement des factures, des sous dans le porte-monnaie, etc.
On pourrait croire que je vis dans un autre temps que le mien, or ce serait une grave erreur d'interprétation. Par une sorte d'entraînement cousin de la schizophrénie (cette comparaison me valut une brouille mémorable avec François Bon à qui j'en faisais le compliment, mais qui le comprit de travers), je mène de front présent, passé et futur. Si on ajoute le futur antérieur et le conditionnel, on peut imaginer la gymnastique quantique que ce sport impose. La mémoire m'évite de répéter les erreurs du passé, ou du moins le devrait ; la perspective d'avenir encourage ma marche vectorielle ; vivre l'instant présent consiste à la seule jouissance réelle, ni fantasmée, ni ressassée. Or cet instant est d'une brièveté qui tient de l'éphémère à son comble, aussitôt évanoui qu'il s'est présenté. L'enjeu consiste à multiplier ces instants en une succession constituant un chaîne dont les extrêmes tendent vers plus ou moins l'infini (±∞), battements si rapides qu'ils entrent en résonance et dessinent un segment, droit ou courbe selon les circonstances. Si le passé risque la paralysie par nostalgie ou révisionnisme, l'anticipation ouvre les portes du rêve, quitte à faire en sorte qu'il devienne réalité.
C'est là que cela se corse, car nous vivons dans un ensemble complexe où les identités sont extrêmement nombreuses, et les occurrences impossibles à dénombrer quel que soit le nombre de zéros. Pour faire simple on n'est pas tout seul. Les désirs risquent de s'échouer contre des murs que l'on réussit parfois à franchir, non sans mal, mais cet incessant combat contre l'adversité nous force à grandir. Avec le temps, ou plus exactement par tous les temps (que Lacan écrirait l'étant ou l'étang), on apprend à le prendre, quitte à s'embourber ou remettre régulièrement son titre en jeu. Et lorsqu'enfin il y a concordance, alors cela se fête. Autant pour moi ! Même si tout a une fin, et qu'il faut bien commencer par un bout.

Illustration de Malcolm Godwin in L'univers dans une coquille de noix de Stephen Hawking, soit la forme et la direction du temps selon la théorie de la relativité

vendredi 1 février 2019

Jean-Jacques Birgé et Erwan Keravec invités de Tapage nocturne


Mon blog tourne à l'ego-trip, mais je ne peux pas cacher que la réception de mon Centenaire me fait chaud au cœur.
Pour varier les plaisirs, la semaine prochaine je recommence à mettre en ligne Le son sur l'image et tout ce qui me passera par la tête, "comme d'haaabitude" (clin d'œil à mon camarade Bernard Vitet qui dans sa tombe se soucie encore moins que de son vivant d'avoir composé le pont de ce tube sans le signer ! Il me disait qu'il aurait été châtelain, mais qu'il n'avait jamais aimé cette chanson, l'appât du gain n'ayant jamais été parmi ses objectifs)...
Après Télérama ("Beau geste"), Citizen Jazz (ÉLU CJ), Libération, Vital Weekly, Improjazz, Revue & Corigée, Le son du Grisli, Jazz Around (B), The Wire (GB), Nato-Music, L'Humanité, L'autre quotidien, je fais donc une apparition sur France Musique ce vendredi soir à 23h lors de l'émission de Bruno Letort, Tapage nocturne... Un plus long portrait y avait été présenté en novembre 2017.

Je cite France Musique pour l'émission d'aujourd'hui :
L'actu de la semaine, avec Jean-Jacques Birgé
Jean-Jacques Birgé est un drôle de trublion de la musique d’aujourd’hui. Défricheur, il l’est depuis ses premiers pas dans le mondes sonores, car pour lui c’est une manière de voir plus loin, de redessiner les cartographies du sonore.
Cultivant les surprises, les décalages, il propose « Le centenaire de Jean-Jacques Birgé 1952-2052 », un album rétrofuturiste, qui se réapproprie les timbres de chaque décennie, depuis sa naissance en 1952 jusqu’à la date de son centenaire imaginé.
C'était l'occasion pour Tapage nocturne, de revenir sur son itinéraire aux contours multiples.
L'album sur Bandcamp

N.B.: je suis en bonne compagnie au studio 151, puisque Erwan Keravec vient présenter son projet Extended Vox qui marie sa cornemuse aux Cris de Paris...
Photos © Radio France / Soizic Noël
P.S.: L'ÉMISSION EN PODCAST

jeudi 31 janvier 2019

Mon Centenaire dans L'autre Quotidien (version 2)


Suite à un vigoureux échange déontologique entre plusieurs journalistes et blogueurs, Jean-Pierre Simard a remplacé son article dans L'AUTRE QUOTIDIEN (journal en ligne que je vous recommande fortement par ailleurs) à propos de mon Centenaire. En plus d'une image du Docteur Caligari et un autoportrait au rasoir, il a choisi deux des onze pièces pour illustrer cette parution, Les années 90 et mon Tombeau composé par Sacha Gattino, ainsi que Le Sniper, court-métrage que j'ai réalisé en 1993 pendant le siège de Sarajevo...

L'AGITATEUR D'IDÉES JEAN-JACQUES BIRGÉ EXPOSE SON CENTENAIRE RÉTRO-FUTURISTE

Généralement, on garde le centenaire au chaud, pour ne pas qu'il prenne froid. Santé fragile, tout ça, tout ça. Mais dans le cas qui nous occupe, celui du citoyen engagé Jean-Jacques Birgé, on tique, l'homme - connu de nos services pour ses multiples exactions sonores, musicales, filmiques et écrites - s'offre la postérité instantanée, le petit plus d'immortel qui réchauffe. Explications.
(ce que l’on sait moins de Birgé, c’est qu’en 1976, il a remis au goût du jour les ciné-concerts, autrefois apanage exclusif du cinéma muet…)
Des années 1950 à 2050, un tapis volant de sensations et d'ambiances se déploie avec un climat particulier et une approche distincte pour chaque décennie. Mais le Birgé homme-son a plus d'un tour dans son havresac. Et ces tours à plusieurs, il les donne en excellente compagnie, excusez du peu : lui-même assurant – vocaux, synthétiseurs, orchestre, Pâte à son, Theremin, Tenori-on, Mascarade Machine, field recording, trompette, flûte, inanga, guimbarde, sa fille Elsa ainsi que Pascale Labbé et Birgitte Lyregaard aux vocaux, le regretté Bernard Vitet est à la trompette, Yves Robert au trombone, Nicolas Chedmail au cor, Antonin-Tri Hoang à la clarinette basse, Philippe Deschepper et Hervé Legeay aux guitares, Didier Petit au violoncelle, Vincent Segal à la basse et Cyril Atef avec Éric Échampard à la batterie, quand Michèle Buirette fait pulser l'accordéon et Amandine Casadamont les vinyles. Enfin, Sacha Gattino se charge des samplers, d'un orgue music box, des sifflements et des effets électroniques.
Et tous de se retrouver tour à tour, voire ensemble quelquefois (mais pas tous à la fois) partie prenante de ces sketches, genre de courts-métrages d'une certaine dystopie, mais à l'enseigne d’Un Drame Musical Instantané qui souvent les caractérise (appellation de longue date déposée) et qui agite les registres musicaux par sa persévérance et ses approches biaisées depuis le milieu des années 70 sous ce vocable.


Alors bien sûr, Arlequin avait deux maîtres, mais Birgé, lui, en avoue quatre dont le premier Zappa met la puce à l'oseille de l'amateur de musique alambiquée qui part du rock pour aller n'importe où ailleurs, quitte à compter à l'envi dans le classique, le jazz, le comptant pour rien et l'essentiel du moment qui se livre à vous… A la question "ce disque est-il un entonnoir à musique ?", je réponds oui, dans le sens où glisser d'un son à une image pour évoquer une décennie a ceci de particulier qu'il faut avoir beaucoup avalé pour en recracher si peu, mais toujours en qualité et en évoquant des moments de construction de paysage sonore.
En simplifiant, vous avez là un album qui superpose des sons, des images, des discours, des méthodes de travail, des compostions et de la prod pour faire sens - Et, inutile de dire que ça le fait grave… Mes deux films-séquences-titres préférés sont Les Années 90 et le Tombeau de Birgé. Le premier pour faire passer un frisson électro qui va se fondre dans des boucles orchestrales avant de filer, façon Residents vers un paysage glaciaire, pour mieux retrouver ensuite un paysage percussif à la coda. Et ensuite, ce Tombeau, composé par Sacha Gattino, Couperin à l'heure du couperet, un univers qui file vers l'entropie, univers électro mais pas trop ; là où Ennio Morricone rencontrerait Delia Derbyshire et, à deux sampleraient de concert Il était une fois dans l'Ouest et le Thème de Dr Who.
Dominique A avait écrit Immortels pour Bashung qui, en phase terminale, le refusa. Birgé a commis, en excellente compagnie, son Centenaire, en laissant la porte ouverte à toute extrapolation. Déjà attelé à l’enregistrement du prochain album, Perspectives du XXIIe siècle qui ne sortira qu’en 2020, il boucle actuellement la partition sonore d’une web série. Gage de bonne santé !
Jean-Pierre Simard le 30/01/19

→ Birgé - Centenaire de Jean-Jacques Birgé - GRRR 2030 CD audio, 2018

mercredi 30 janvier 2019

En peu de mots


Les disques ont beau être excellents, je ne trouve pas toujours les mots. Avant de les ranger, je les écoute plusieurs fois, mais sans un point de vue personnel je passe mon tour. Écrire quotidiennement exige que mes doigts soient guidés par une force irrépressible qui les fait danser sur le clavier sans qu'aucune résistance vienne freiner mon élan. Dans mon travail non plus, le syndrome de la page blanche n'existe pas. J'ai suffisamment de projets sur le feu pour qu'il y en ait toujours un qui me sourit...
Quest of The Invisible de Naïssam Jalal accompagnée par le pianiste Leonardo Montana, le contrebassiste Claude Tchamitchian et Hamid Drake au daf est un petit bijou d'une évidence désarmante ; s'il pouvait désarmer les brutes qui s'entretuent la flûtiste dont le chant est aussi envoûtant pourrait se consacrer plus souvent à cette superbe méditation introspective.
Un autre flûtiste, Gurvant Le Gac, guide les Bretons de Charkha dans les zones humides où Faustine Audebert chante La colère de la boue sur des textes poétiques d'Édouard Glissant, Monchoachi, Léon Gontran Damas, Cécile Even, Bertrand Dupont, Erik Premel et Antonin Artaud. Entre le jazz, le rock et les improvisations qu'ils suscitent, les terroirs rappellent qu'une autre humanité est possible. Le sextet est aussi composé de Florian Baron au oud, du sax ténor Timothée Le Bour, du contrebassiste Jonathan Caserta et du percussionniste Gaëtan Samson.
Autour de l'accordéon de Christophe Girard, les Chroniques de Mélusine dessinent des paysages évocateurs qu'interprètent Anthony Caillet à l'euphonium, William Rollin à la guitare électrique, Simon Tailleu à la contrebasse et Stan Delannoy à la batterie.
Gumbo Kings du chanteur Matthieu Boré m'a fait penser à un Van Dyke Parks jazzy de la Louisianne tandis que Pearl Diver de la chanteuse Himiko (Paganotti) appartient à ce qu'il est coutume d'appeler rock progressif, une tendresse mélodique aérienne dans un univers enveloppant où excellent Emmanuel Borghi aux claviers, Bernard Paganotti à la basse et son frère Antoine à la batterie et électronique, une branche de la famille Magma en somme. Avec Jeanne Added ou Claudia Solal, la batteuse Anne Paceo confirme la tendance des musiciennes de jazz à lorgner du côté de la pop anglo-saxonne ; elle est secondée par les chanteurs Ann Sharley et Florent Mateo, le guitariste Pierre Perchaud, le saxophoniste-clarinettiste Christophe Panzani et le claviériste Tony Paeleman. Bright Shadows est très agréable, mais elles ont pourtant toutes autant à perdre qu'à gagner si elles ne trouvent pas une manière de se démarquer des Anglaises et des Américaines. L'audience s'élargit considérablement, mais le danger du formatage les guette au coin du studio et de la scène. Tout Bleu, le projet solo de Simone Aubert, chanteuse et batteuse du duo Hyperculte et guitariste du groupe Massicot, est plus expérimental ; des boucles sombres et lancinantes soutiennent des psalmodies répétitives où le rock affirme une manière de vivre, assumant explicitement la difficulté d'être.
Dans le genre expérimental, la palme revient au clarinettiste Joris Rühl qui produit lui-même un superbe disque solo extrêmement délicat où les sons multiphoniques proviennent de doigtés inusités laissant filtrer l'air des tampons à peine fermés ou de façons perverses de faire vibrer l'anche. Si la grande Toile est écrite, les petites Étoiles sont improvisées. Cette "poésie de la technique" s'est étendue à la fabrication de 40 exemplaires numérotés de la pochette réalisés à la main par son père, Wolfgang Rühl, toile rugueuse, caractères en plomb, reliure et dorure...
Avec le minimalisme de Kepler on retrouve la lenteur et la "beauté froide" offrant de la musique une écoute totalement différente de tout le reste. Le saxophoniste-clarinettiste Julien Pontvianne, habitué à ce retour aux sources vitales proche des transcendantalistes de Concord, Alcott, Emerson, Hawthorne et Thoreau, qui inspirèrent tant Charles Ives, a rejoint les deux frères Maxime Sanchez au piano et l'autre ténor, Adrien Sanchez, pour une plongée introspective vertigineuse.
Je réécoute deux disques très agréables, 4è jour Kan Ya Ma kan du duo Interzone composé par le guitariste Serge Teyssot-Gay et du oudiste syrien Khaled Aljaramani, qui chantent tous deux, et Uña y carne du guitariste Chicuelo. L'un et l'autre font voyager, le premier sur la route des caravanes, le second sur celle d'un flamenco aux accents jazz et aux orchestrations délicates, ajoutant ici ou là une trompette ou un violon.
Je termine ce petit tour qui m'aura pris un temps fou avec les très belles Pictures for orchestra de Jean-Marie Machado qui a composé pour l'orchestre Danzas (ici saxophone, clarinette, deux violons altos, violoncelle, accordéon, flûte et tuba) offrant de belles plages à chaque soliste dont il s'est inspiré. J'aime énormément que l'on imagine sa musique pour des hommes et des femmes, et non pour des instruments. Le pianiste s'éloigne du jazz en assumant sa passion pour le tango, la musique romantique ou celle des Balkans, générant ainsi de magnifiques couleurs...

→ Naïssam Jalal, Quest of The Invisible, 2CD Les Couleurs du Son, dist. L'autre distribution, sortie le 1er mars 2019
→ Charkha, La colère de la boue, CD Innacor, dist. L'autre distribution
→ Mélusine, Chroniques, CD Babil, dist. Inouïes
→ Matthieu Boré, Gumbo Kings, CD Bonsaï, sortie le 1er mars 2019
→ Himiko, Pearl Diver, CD Le Triton, dist. L'autre distribution
→ Anne Paceo, Bright Shadows, CD Laborie Jazz Records, dist. Socadisc
Tout Bleu, CD Bongo Joe, dist. L'autre distribution
→ Joris Rühl, Toile Étoiles, CD Umlaut
→ Kepler, CD Onze Heures Onze, dist. Absilone, sortie le 22 mars 2019
→ Interzone (Serge Teyssot-Gay et Khaled Aljaramani), 4è jour Kan Ya Ma Kan, CD Intervalle Triton, dist. L'autre distribution, sortie le 1er février 2019
→ Chicuelo, Uña y carne, CD Accords croisés, dist. Pias, sortie le 8 février 2019
→ Jean-Marie Machado, Pictures for orchestra, CD La Buissonne, sortie le 8 mars 2019

mardi 29 janvier 2019

Banalité des blockbusters


J'ai regardé quelques blockbusters comme la comédie policière A Simple Favor moins plan-plan que le début ne le laisse penser, le féministe The Wife ou le politiquement correct Green Book dont on devine les ressorts sympathiques aussitôt la présentation des personnages, les navets First Man et Roma encensés par la critique, le fadasse western The Sisters Brothers, la bluette A Star is Born, le barjo Bad Times at the El Royale qui ne tient pas la distance, la pochade macho Polar, Black'47 sempiternel film historique irlandais contre la colonisation britannique, et puis je me suis énervé contre A Private War, catéchisme politique des guerres que les États Unis livrent contre les régimes qui lui résistent.
Sous prétexte de faire le portrait de la journaliste Marie Colvin morte à Homs en 2012, le réalisateur caricature les Tigres tamouls du Sri Lanka, Khadafi ou le conflit syrien. Pire, il fait des héros des correspondants de guerre dont la mentalité est en réalité proche des soldats qui les entourent, pire, des têtes brûlées suicidaires. C'est en général de quoi sont faits les héros. Je n'ai jamais compris la guerre, si ce n'est celles de libération évidemment. L'avidité des envahisseurs m'a toujours paru absurde et criminelle. Pendant le Siège de Sarajevo les journalistes qui se pointaient sur la ligne de front étaient de véritables dangers publics. Sous prétexte de voir ce qui se passait de l'autre côté, ils faisaient repérer ceux qui les protégeaient. J'y ai croisé un grand Américain qui portait deux gilets pare-balles l'un sur l'autre. La production m'avait déconseillé cette protection qui nous signalait comme cible privilégiée.








J'avais adoré le livre de Slavoj Žižek, Bienvenue dans le désert du réel, qui s'appuie sur les blockbusters pour analyser les investissements pulsionnels et idéologiques qui ont façonné notre nouvel ordre mondial depuis le 11 septembre 2001. Les films hollywoodiens sont de plus en plus formatés. La plupart sont destinés à un public américain de 15 ans. Ils flattent ce que les décideurs pensent être l'attente du public. De temps en temps émerge un long métrage un peu moins convenu. White Boy Rick ou The Hate U Give ont des sujets intéressants et leurs acteurs sont excellents comme dans presque tous les films que j'ai dégommés dans mon premier paragraphe, mais cela ne suffit pas pour laisser un souvenir impérissable. The Favourite n'est pas le meilleur Lánthimos, Widows est un polar assez personnel, ils sont au dessus de la mêlée, mais leurs réalisateurs ne sont pas américains. En intégrant les bandes-annonces je me rends compte que trois sur les quatre ont des femmes comme personnages principaux et qu'aussi trois sur quatre évoquent le racisme aux USA. Par contre les camarades new-yorkais m'écrivent que jamais un film aussi raciste que Intouchables, sorti récemment aux USA, n'aurait pu y être réalisé.
Heureusement les films étrangers et ma cinéphilie me sauvent, mais ça c'est une autre histoire... Le sujet d'autres articles, passés et à venir !

Illustration : Nils Westergard

lundi 28 janvier 2019

Le mystère Dolphy


Le mystère Dolphy réside dans le "je ne sais quoi" qui en fait un des plus grands musiciens de jazz alors que sa musique, d'une rare inventivité, respire une humilité exceptionnelle chez les solistes souffleurs. Il est possible qu'Eric Dolphy, comme Miles Davis à la trompette, ait calqué son jeu sur sa manière de parler, la syntaxe de la parole dictant son rythme et ses pauses, sa prosodie et ses éclats. Dans mon panthéon personnel je l'ai toujours associé à Albert Ayler et Rashaan Roland Kirk, peut-être parce qu'on y devine un hiatus entre ce qu'on en attend et ce qu'on y entend, des liens assumés distordus avec d'autres sources que celles du jazz, la fanfare transformée en soul chez Ayler, l'Histoire du jazz chez Kirk, la musique classique ou contemporaine chez Dolphy que beaucoup considèrent par ailleurs comme l'un des passeurs fondamentaux du hard-bop au free... Incroyablement visionnaire, sans aucun mysticisme il efface toute virtuosité apparente. J'aurais bien aimé relire le Dolphy de Guillaume Belhomme (ed. Lenka Lente), mais je me suis énervé en vain en scrutant les tranches des bouquins de ma bibliothèque à m'en user les yeux.
Au moins, mes oreilles sont intactes pour écouter le triple album Musical Prophet: The Expanded New York Studio Sessions (1962-1963) que vient de publier Resonance Records. Il est composé de Iron Man et Conversations, deux disques formidables et relativement méconnus de 1963, produits par Alan Douglas, producteur de l'indispensable Money Jungle du trio Ellington-Mingus-Roach, d'albums de John McLaughlin, The Last Poets, Malcom X, Timothy Leary, et connu pour avoir géré l'héritage discographique post mortem de Jimi Hendrix de 1975 à 1995. S'y ajoutent 85 minutes d'alternate takes inédites, retrouvées récemment chez James Newton, enregistrées alors à New York du 1er et 3 juillet, un an avant la mort de Dolphy pour un diabète non diagnostiqué, à l'âge de 36 ans.
Bernard Vitet, qui avait joué avec lui à Paris, m'avait raconté qu'il mettait cinq sucres dans son café ! À mon ami qui s'était déchiré le bras en traversant une porte vitrée lors d'une querelle de ménage, il expliqua comment jouer de la trompette de la main gauche, ce qui avait transformé Bernard en ambidextre. Dolphy l'avait réconforté en lui disant que la seule chose grave était de mourir. Il s'envola pour Berlin où, quelques jours plus tard, il fut terrassé.


Lors de ces sessions Dolphy, toujours aussi extraordinaire à la flûte, au sax alto ou à la clarinette basse, est accompagné par William "Prince" Lasha (flûte), Huey "Sonny" Simmons (sax alto), Clifford Jordan (sax soprano), Woody Shaw (trompette), Garvin Bushell (basson), Bobby Hutcherson (vibraphone), Richard Davis et Eddie Kahn (contrebasse), J.C. Moses et Charles Moffett (batterie). Pour A Personal Statement enregistré le 2 mars 1964 à Ann Arbor dans le Michigan, ce sont le pianiste Bob James, le bassiste Ron Brooks, le percussionniste Robert Pozar et le contreténor classique David Schwartz qui le secondent. Dans les nombreux duos (Alone Together, Muses For Richard Davis, Black Brown and Beige Come Sunday, Ode To Charlie Parker), mais aussi les grands ensembles (Burning Spear), la basse tient une place prédominante, en pizz en contrepoint de la flûte ou à l'archet dans le registre de la clarinette basse. Love me joué seul à l'alto annonce aussi la modernité du free. Avec Iron Man, Mandrake, Burning Spear (écrits par Dolphy), l'orchestre innove dans un contexte historiquement assumé et un superbe esprit de fête. Ainsi Jitterbug Waltz (de Fats Waller), préfigurant certaines pièces de l'Art Ensemble of Chicago, et le caribéen Music Matador (de Lasha et Simmons) m'ont toujours donné envie de danser, phénomène assez exceptionnel de ma part pour que je le signale !

→ Eric Dolphy, Musical Prophet: The Expanded New York Studio Sessions (1962-1963), 3 CD (existe aussi en vinyle) Resonance Records, 30€

samedi 26 janvier 2019

Birgé, hallucinogène dans L'Huma


Les coups de cœur de Fara C.
Birgé, hallucinogène
Touche-à-tout génial, empêcheur de tourner en rond, musicien, écrivain, citoyen actif… Jean-Jacques Birgé ne se laisse enfermer dans nulle étiquette. Son CD le Centenaire de Jean-Jacques Birgé 1952-2052, fort d’un superbe livret de 52 pages (par le graphiste Étienne Mineur), témoigne avec fulgurance de son inventivité hallucinogène. Et facétieuse. Pionnier des synthétiseurs et de l’électro, improvisateur sur le fil, il parvient à réunir, comme dans une même boucle, une humanité immémoriale et le futurisme le plus avant-gardiste. Du beau monde en ce CD : Elsa Birgé, Bernard Vitet, Vincent Segal (ici à la basse électrique, exceptionnellement) et bien d’autres forces vives d’une expression artistique insoumise. À Saint-Ouen, avec David Coignard (installations) et Laurent Stoutzer (guitare, électronique), le claviériste présentera la performance OSO (Ondes sur ombres).
Jean-Jacques Birgé : 26 janvier, Mains d’Œuvres, Saint-Ouen ;
CD le Centenaire de Jean-Jacques Birgé 1952-2052 (GRRR), www.jjbirge.bandcamp.com.

N.B.: pour illustrer son article, Fara C. a choisi la vidéo Y a pas d’hélice hélas, c’est là qu’est l’os ! avec Sophie Bernado (voix, basson), Linda Edsjö (batterie) et ma pomme (trompette à anche, clavier)...