Jean-Jacques Birgé

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vendredi 13 décembre 2019

Luce, à propos de Jean Vigo


Découvrir Luce, à propos de Vigo, le film de Leïla Férault-Levy, m'a à la fois ému et donné envie de revoir tous les films de Jean Vigo. Sa fille, Luce Vigo, décédée il y a bientôt deux ans, n'a pratiquement pas connu son père terrassé par une septicémie à l'âge de 29 ans, alors qu'elle en avait 3 en 1934. Cela lui permet d'imaginer qu'elle est la grand-mère de son père ! Sa mère, atteinte comme lui de tuberculose, est morte quand Luce avait 8 ans. Pour son fils Nicolas, elle ouvre la malle où s'entassent les souvenirs des tournages. Luce, humble mais déterminée, a défendu et protégé l'œuvre de son père dont les quatre films, deux courts et deux longs, sont des bijoux mêlant sensibilité poétique et invention cinématographique. Généreuse et particulièrement attentionnée, elle a toujours soutenu les jeunes cinéastes et je fus particulièrement ému lorsqu'en 1994, réalisant l'Annuaire des anciens élèves de l'Idhec, elle m'avait appris que j'avais été major de ma promotion en entrée et en sortie (alors que j'en étais le benjamin), chose qui ne se racontait pas dans l'après-68, je me demande même comment elle avait trouvé cela !
Mon propre père m'avait fait découvrir Zéro de conduite que je revois régulièrement, chef d'œuvre de la révolte de l'enfance, brûlot anarchiste d'une incroyable fantaisie, victime inaugurale de la censure cinématographique en France. En 1976 À propos de Nice fut le premier film muet sur lequel Un Drame Musical Instantané imagina une nouvelle partition sonore créée en direct. L'année suivante, pour Trop d'adrénaline nuit, le premier disque d'Un D.M.I., j'avais choisi de mettre en musique un texte inédit de Jean Vigo, Lignes de la main, paru à l'origine en 1953 dans le n°7 de Positif, tandis que Bernard Vitet lisait Un coup de dés... de Mallarmé ! En 1992 avec André Ricros nous avions choisi d'appeler Zéro de conduite sa collection de CD pour la jeunesse...
Dans la foulée, j'ai donc revu L'Atalante dont Vigo n'a jamais vu le montage terminé et commandé la nouvelle intégrale en Blu-Ray qui semble bien supérieure à celle que je possède. L'alliage de la poésie onirique et du point de vue documenté sur le réel, les interprétations vivantes de Jean Dasté, Dita Parlo et l'incroyable Michel Simon, les prises de vue de Boris Kaufman confèrent au film son statut de chef d'œuvre, film expérimental grand public anticipant de trente ans les débuts de la Nouvelle Vague...

→ Intégrale Jean Vigo, coffret Blu-Ray Gaumont Prestige (dans lequel figure également le film avec Luce parmi d'innombrables bonus), 56,61€
→ Leïla Férault-Levy, Luce, à propos de Vigo, DVD La Huit, 13€
La Huit publie quantité de documentaires comme le DVD sur Jean-François Pauvros chroniqué mercredi dernier, Brigitte Fontaine, reflets & crudité dont j'avais parlé à sa sortie cinéma en 2013 et que j'ai revu hier avec grand plaisir ou les films d'André S. Labarthe que j'évoquerai prochainement...

jeudi 12 décembre 2019

Time Elleipsis de Frederick Galiay


Le travail de Frederick Galiay tient d'une sublimation du bouddhisme par la puissance du son. Lauréat du programme de résidence "Hors les murs" initié par l'Institut Français, le bassiste, fan d'électronique autant que d'électricité, s'est immergé pendant plusieurs mois, et après vingt ans de voyage dans la région, dans les cérémonies millénaires du Bouddhisme Theravāda et divers rituels animistes au Myanmar, au Laos, en Thaïlande et au Cambodge. Il y a composé une suite pour six instrumentistes qui marie sa quête asiatique avec le free jazz et le drone. La Bouddhisme n'est de toute manière pas ce que les Occidentaux en imaginent. J'en veux pour preuve, par exemple, l'intolérance meurtrière à l'égard des musulmans Rohingyas au Myanmar ou le financement du Dalaï Lama par la CIA. Le Theravāda, proche du bouddhisme primitif, échappe peut-être au dévoiement habituel de toutes les religions qui continuent à faire des ravages sur la planète. J'imagine néanmoins que pour s'approcher des intentions de Frederick Galiay il faut diffuser Time Elleipsis - Chamæleo Vulgaris à fort volume. La saturation est son premier pays. Les percussions massives de Sébastien Brun et Franck Vaillant ponctuent les continuum joués par Antoine Viard au saxophone baryton électrifié, Jean-Sébastien Mariage à la guitare électrique, Julien Boudart au synthétiseur analogique et Galiay à la basse électrique. Vers la fin l'orchestre explose comme un faux ensemble avant de trouver une sérénité espérée depuis le début de cet étonnant cérémonial.

→ Frederick Galiay, Time Elleipsis - Chamæleo Vulgaris, CD Ayler Records, 13€ (existe aussi en version numérique), à paraître le 9 février 2020

mercredi 11 décembre 2019

7 fois Pauvros en images


C'est crade. L'idée que le rock doit être crade. Out of control. Un jeu de rôle. Sortir de son corps. La transe par le volume sonore. Hendrix à Monterey met le feu à sa guitare. L'écrase contre les enceintes. Wall of sound. Coups de reins suggestifs. Le sexe et la mort conjugués. MC5. Jean-François Pauvros entretient cet héritage. Au début de Don Pauvros de La Manche, un des sept films que Guy Girard lui consacre et le principal du coffret DVD, le guitariste se fait cuire un œuf sur le plat, mais il le fait de cinquante centimètres de haut et le jaune explose dans la poêle qu'il gratte avec sa fourchette, c'est l'omelette free. Sur le manche les doigts se libèrent de la discipline. Partout où il passe, la guitare trépasse. Résurrection. Elle tient le coup. Lui aussi. Il y a toujours une guitare dans le champ. Ça cogne. Ça piétine. Ses fréquentations sont souvent sulfureuses, le guitariste japonais Keiji Haino, le poète Charles Pennequin ou le trompettiste Jac Berrocal. De temps en temps il met de l'eau dans son vin, il n'est plus à ça prêt, il croise le pianiste anglais Tony Hymas, il joue le blues, il chante, bien. Il accompagne les images grattées de Vincent Fortemps. Dans le livret, le dialogue avec le journaliste Bertrand Loutte, le photographe Jean-Marc Rouget et Guy Girard, qui le filme depuis plus de trente ans, revient sur la chronologie. Sa silhouette, courbée avec ou sans caisse, écorchée, tient de Cervantès et d'Egon Schiele. On le voit faire le drone avec le guitariste Arto Lindsay. Il taille sa haie en donnant des coups de cisaille n'importe comment. Le geste compte. Seul, il s'éclate, formel. En compagnonnage, il compose, dramatique. Où que ce soit, il conduit l'électricité. Par vent sur la plage, il ensevelit sa guitare sous des poignées de sable.


Sur le second DVD, les autres films s'échelonnent dans le temps. Foutoir nocturne à la réception d'un petit hôtel. Girard monte les images du Batofar en mer, rescapé d'Irlande, et les spectateurs lunettés de l'éclipse avec les hurlements des cordes de Pauvros et celles vocales de Haino. Escale à Bruxelles avec le trio Catalogue. Marteau Rouge avec Joe McPhee. Et pour terminer un hommage au Studio Campus où Pauvros s'est beaucoup investi. Ça bouge dans tous les sens et l'ensemble fait sens. Pour fêter la sortie du coffret au Souffle Continu, il a entonné quelques notes de l'Internationale au milieu d'un déferlement de notes tout en lisant Citroën, le poème de Jacques Prévert qu'il a griffonné sur un bout de papier jauni.

Jean-François Pauvros, 7 films de Guy Girard, coffret 2 DVD La Huit, ESC distribution, 19,99€

mardi 10 décembre 2019

Physique contre dématérialisé


Je ne comprends pas que les labels de musique envoient à la presse leurs nouveautés CD sous pochette cartonnée au lieu du digipack ou du packaging qui sera commercialisé. Si les disques ont encore une petite chance de survivre à la dématérialisation, c'est bien à leur présentation graphique qu'ils le devront. Lorsqu'un journaliste ou un blogueur chronique un album, il a besoin des notes de pochette, des paroles des chansons, du nom des musiciens, etc. Le désir naît de cet ensemble. Je me souviens avoir acheté nombre de vinyles uniquement sur la foi du recto verso 30 centimètres. J'avais trouvé ainsi à leur sortie Electric Storm de White Noise ou le Bonzo Dog Band sans savoir ce que j'allais écouter ! Envoyer un lien vers Internet pour écouter le disque est absurde si l'on espère décrocher un article. J'écoute les disques sur ma chaîne hi-fi, alors que les fichiers mp3 ou wav passent par l'entonnoir des haut-parleurs de mon ordinateur portable. Quant aux films sur DVD ou Blu-Ray, ils perdent en route leurs bonus en plus des informations que contiennent généralement leurs boîtiers. Sans compter l'objet qui me rappelle à lui quand le lien chiffré se perd parmi les centaines de mails reçus chaque jour.
Que justifie alors cette pratique ? Des frais postaux atténués ? Une économie de fabrication tout aussi mineure ? Les raisons me semblent ridicules lorsqu'on sait que, pour la plupart, les ventes sont si dérisoires que le disque est devenu avant tout un objet de communication. Il n'y a vraiment qu'à la fin des concerts que les ventes sont significatives, à condition que l'enregistrement soit fidèle au spectacle auquel on vient d'assister. Envoyer un lien s'explique lorsqu'il s'agit d'inédits exclusivement disponibles sur Internet, comme je le pratique régulièrement sur drame.org. C'est pareil pour les vidéos réclamées aujourd'hui par les programmateurs qui ne croient plus leurs oreilles et ont besoin de voir pour le croire. À l'étranger certains exigent d'ailleurs un support physique pour se décider. Mais s'il s'agit d'objets physiques, seule sa version définitive est véritablement convaincante, permettant éventuellement au chroniqueur de l'attraper par un bout inattendu. Lorsqu'on a mis tant de soin et de passion à produire un disque ou un DVD/Blu-Ray, pourquoi envoyer à ceux ou celles qui en parleront un résumé riquiqui ? C'est dévaloriser son travail et celui de ses collaborateurs.
Dans un autre genre, je ne fais jamais écouter de maquette à un client, essentiellement parce que je suis incapable de mettre tout mon cœur dans quelque chose qui finira à la poubelle. Si le client adore, on est coincé pour la suite ; et si ce n'est pas parfait ses commentaires sont contrariants à juste titre. Je préfère livrer du définitif provisoire, corrigeant gentiment un contresens ou un détail qui ne serait pas à sa place. Évidemment je prends un risque de travailler pour rien, mais ce dans tous les cas ! Alors autant se donner à fond pour être le plus convaincant...

lundi 9 décembre 2019

Mélusine d'Emmanuelle K


La poésie a le grand mérite d'être circonlocutoire. Elle ne vise pas le centre. Elle tourne autour. Et contrairement aux sciences dites exactes, elle n'est jamais démentie par l'Histoire. J'ignore si elle est mieux considérée dans les autres pays, mais en France on se targue d'avoir de grands poètes en évitant soigneusement de les lire. Le genre reste l'apanage de l'underground. J'ai enregistré deux CD avec Michel Houellebecq qui se sont plutôt moins bien vendus que mes propres œuvres alors que c'est ce qu'il a fait de mieux, de son propre aveu et à mon goût, sans parler de sa notoriété ! Ses livres de poésie ont d'ailleurs une audience cent fois moins grandes que ses romans. Alors lorsqu'on est une poétesse et sans battage médiatique, j'imagine que c'est forcément un sacerdoce.
Il y a une décennie j'avais reçu un émouvant coffret de quatre livres d'Emmanuelle K intitulé Quand l'obéissance devient impossible. Il rassemblait les recueils Vertige de l'écart, Les brutes, L'indépendance du sourire et Les chemins du désir. L'année précédente, soit en 2007, Emmanuelle K avait publié Mélusine, un livre d'artiste à tirage limité avec 26 aquarelles de Pierre Jaouën. Le prix de l'objet le rendant inaccessible à la plupart, il est heureux que le texte de Mélusine soit sorti accompagné d'un DVD et d'un CD. Le premier réunit trois films d'Emmanuelle K, le second treize "chansons" interprétées par l'autrice avec Emmanuel Bex au piano et à l'orgue Hammond, Simon Goubert à la batterie, François Verly aux percussions et l'électro-acousticien David Trescos. La voix est traitée par de nombreux effets spatiaux s'inspirant de réverbération, délai, harmoniseur, etc., mais sans utiliser aucun artifice électronique, tandis que le trio se livre à un jazz virtuose qui donne des ailes aux textes érotiques transformés en chansons. Quant au livre d'artiste, il est actuellement exposé à la Galerie Hebert à Paris.


Le DVD présente d'abord le projet né il y a plus de 20 ans, puis Emmanuelle K filme les aquarelles de Pierre Jaouën, aujourd'hui disparu, en lisant son texte. Le ton souligne les années passées depuis ce qui l'a dicté, transformant l'aventure en récit. La musique paysagère, soutien rythmique de la voix, substitue la profondeur du champ au chant éclaté du CD. Sur les quatorze mètres de frise sur papier velin, les taches de couleurs vives deviennent abstraites et renvoient à l'espace qui distille les mots imprimés. Le va-et-vient dément la chronologie. Sous couvert de making of, le troisième film raconte ce qu'est un livre d'artiste avec le témoignage de Dominique Bernard, éditeur à l'origine, et de l'imprimeur Didier Guibert qui explique la technique de l'estampe numérique. Le terme d'abstraction lyrique, mouvement auquel Pierre Jaouën est plus ou moins rattaché, convient tant à la poésie et à la musique en général qu'au texte d'Emmanuelle K.
Pour la petite histoire, elle réalisa en 1983 le premier film sur Un Drame Musical Instantané pour la télévision libre Antène 1.

→ Emmanuelle K, Mélusine, livre avec DVD et CD, 35€ - Commandes : melusine.cie(at)sfr.fr
→ Exposition jusqu'au 21 décembre 2019 à la Galerie Hebert, 18 rue du pont Louis-Philippe, Paris 4e.

vendredi 6 décembre 2019

Stop Making Sense


Lorsqu'en décembre 1983 les Talking Heads jouèrent au Pantages Theatre à Hollywood, j'avais un peu délaissé le rock, et même le jazz, pour la musique contemporaine. J'étais passé totalement à côté du punk, préférant le free jazz qui réfléchissait la lutte des Afro-Américains. J'écoutais néanmoins de tout, mais ce mouvement me semblait passager, sorte de révolte œdipienne contre les aînés, à grands coups de provocations éructives. J'avais été séduit par MC5 ou les Stooges à leurs débuts, mais je restais attaché aux belles mélodies ou à des formes franchement plus radicales de restructuration du langage musical. L'énergie du punk s'exprimait au détriment d'autres composantes, me laissant penser que les adeptes de cette nouvelle branche évolueraient rapidement vers d'autres parties de l'arbre, que ce soient les racines ou les cimes. Les Talkinhg Heads glissèrent ainsi vers la new wave.
Comme souvent avec le rock et ses dérivés, j'ai toujours regretté que nous adoptions ces chansons sans en comprendre les paroles. Le DVD/Blu-Ray du film de Jonathan Demme sur le concert des Talking Heads n'offre hélas aucun sous-titre lorsque chante David Byrne, comme c'est la cas la plupart du temps avec les publications musicales vidéographiques. Il est probable que si nous comprenions le sens des paroles de nos idoles anglo-saxonnes nous serions souvent moins emballés. Est-ce qu'exceptionnellement le film Stop Making Sense justifie cette absence ? J'en doute. Le non-sens est un art de l'absurde, souvent comique, qui n'a rien à voir avec ce groupe new-yorkais, même à enfiler un costume trop grand pour donner l'illusion d'une tête toute petite !


Stop Making Sense est remarquablement filmé aux cours de trois concerts mythiques de la tournée Speaking in Tongues par Jonathan Demme. Je n'irai pas jusqu'à clamer, comme tous les journalistes recopiant gentiment le dossier de presse, que c'est "un sommet inégalé du genre". Une captation de concert quasi in extenso est toujours un peu laborieuse et ne rend jamais l'émotion du direct. Ce n'est ni Step Across The Border, ni Straight No Chaser, ni Gimme Shelter, ni même Woodstock ou Monterey Pop. La scénographie de David Byrne, sobre mais intelligemment évolutive, mâche certes le travail à Jonathan Demme. La restauration en haute définition est très belle, et s'y ajoutent une heure de conférence de presse lors du 15e anniversaire du film à San Francisco où les quatre membres du groupe répondent à Peter Scarlet, un petit auto-entretien humoristique de David Byrne avec David Byrne à propos de David Byrne, deux chansons absentes du film, un montage promotionnel et la bande-annonce. À propos de promotion, il semble que Carlotta ait passé un accord avec la Fnac pour diffuser en exclusivité une version contenant un intéressant livret de 36 pages illustré, écrit par Christophe Conte.

→ Jonathan Demme, Stop Making Sense, DVD/Blu-Ray Carlotta, 20€ ou 24,99€ le Mediabook exclusivité de la Fnac

jeudi 5 décembre 2019

Art en grève


Que se passe-t-il aujourd'hui ?

Ce 5 décembre, c’est jour de grève. Cette date marquera le départ d’une mobilisation que nous espérons puissante. La raison de cette grève ? La réforme des retraites, qui pourrait porter un coup fatal à la Sécu. Le contexte ? Depuis 2016, la lutte n’a jamais cessé : loi Travail, ordonnances Macron, réforme de la SNCF, justice climatique, mouvements féministes, antiracistes, Gilets jaunes, mobilisations étudiantes, mouvement des sans-papiers.

C’est quoi cette réforme ?

Comme la santé, la retraite, c’est la Sécu. Dans le régime général, la pension est la poursuite du salaire de référence. Les militant·es qui ont bâti ce système ont commencé à déconnecter le salaire de l’emploi en socialisant les ressources dans une caisse commune. Contre cette avancée, le gouvernement entend imposer un système de retraite par points qui calculerait le montant des pensions en fonction d’un simulacre d’épargne individuelle. Tout au long de sa carrière, chaque travailleur·euse cumulerait des points qui lui permettraient, le moment venu, d’obtenir la stricte contrepartie de son « mérite ». C’est une individualisation de la protection sociale qui met fin au droit au salaire pour les retraité·es.

Pourquoi se mobiliser en tant que travailleur·euses de l’art ?

En attaquant les droits sociaux les plus avancés (ceux des fonctionnaires et des salarié·es du privé), cette réforme va parachever une politique libérale qui tire tout le monde vers le bas. Nous avons les mêmes intérêts que ces travailleur·euses qui, dans les différents secteurs de la société, vont se mobiliser pour défendre des droits remis en cause au nom d’une idéologie qui confond intentionnellement libéralisme économique et liberté individuelle. Pour des raisons historiques, les artistes sont hélas à l’avant-garde de l’absence de protection sociale et, au nom de leur passion ou de leur engagement, voient ainsi la plupart de leurs activités être non reconnues comme du travail. C’est pourquoi notre lutte pour faire reconnaître nos activités comme productrices de valeur économique peut être profitable à tou·tes et permettrait de combattre cette idéologie qui tente de nous faire croire que l’absence de protection sociale favorise la « liberté », la « créativité » ou « l’autonomie ».

Comment faire grève ?

Pour les salarié·es du privé (salarié·es du secteur associatif et des entreprises culturelles) : n’importe quel·le salarié·e peut faire usage de son droit de grève. Pas besoin de préavis, il suffit de ne pas venir bosser. La justification peut être donnée à votre employeur a posteriori.

Pour les salarié·es du public (fonctionnaires du ministère de la Culture, enseignant·es en ENSA ou en fac, contractuel·les, etc) : plusieurs syndicats ont déposé un préavis national. Vous avez le feu vert.

Pour les indépendant·es : en théorie, vous faites ce que vous voulez. En pratique, à vous de juger en fonction de votre situation actuelle. Plusieurs modalités sont envisageables : programmer une réponse automatique sur votre boîte mail (nous allons faire circuler un visuel « Art en grève » sur les réseaux sociaux), en cas d’interruption de votre activité le 5 décembre, en préciser les motifs et vous joindre à la manifestation la plus proche de chez vous, etc.

Pour les artistes-auteur·rices : la situation est la même que pour les indépendant·es, l’essentiel étant de faire en sorte que votre grève soit visible : encart sur votre site internet, communication sur les réseaux sociaux, décrochage d’une de vos œuvres exposées, port d’un brassard inspiré des méthodes des soignant·es (du type « artiste en grève »), blocage d’un événement culturel, etc.

Pour les étudiant·es : toutes les actions matérielles (assemblées générales, blocages) ou symboliques qui vous sembleront pertinentes.

Dans tous les cas de figure : Nous appelons les travailleur·euses de l’art à se fédérer, à se rapprocher d’un syndicat de lutte (CGT, CNT, CNT-SO, FSU, Solidaires, etc) et/ou de l’un des collectifs signataires de cet appel. On est toujours plus fort·es ensemble, dans la solidarité et le partage d’informations juridiques et politiques.

J'ajoute : "ou de n'importe quelle autre manière !"

mercredi 4 décembre 2019

Thou Sonic Friend : Cinemateria


Les Danois ont de la chance. Il y a quelques années ils ont récupéré la chanteuse Birgitte Lyregaard qui avait émigré en France. Tant pis pour nous, tant mieux pour eux. Le trio Thou Sonic Friend qu'elle a formé avec la clarinettiste irlandaise Carolyn Goodwin et le guitariste Peter Tinning est un cousin scandinave proche de mes élucubrations musicales, en plus délicat ! À l'écoute de leur nouveau vinyle, Cinemateria, j'ai cru me reconnaître dans leurs silences ; pour un maximaliste comme moi c'est un comble... J'ignore si leur musique est plus cinématographique que théâtrale, mais elle est si imagée qu'elle nous transporte dans des paysages imaginaires qui ne ressemblent à aucun existant. Parfois on voit la neige qui tombe sur Copenhague, à d'autres moments on se promène au bord de la Seine ou l'on prend le train vers je ne sais où. Chaque pièce est un court-métrage poétique aux couleurs particulières. Lorsqu'elle ne joue pas de la clarinette ou de la clarinette basse, Carolyn fait les secondes voix. Peter utilise des effets. Birgitte bricole et joue des percussions. J'ai enregistré cinq albums avec elle jusqu'à monter le trio El Strøm formé à Paris avec Sacha Gattino et plusieurs spectacles avec Linda Edsjö. Si elle est prête à toutes les facéties vocales, jouant avec les accents et les langues étrangères, Birgitte est une tendre attachée à la mélodie. Dommage que Björk ait été happée par le show-biz, elle aurait pu nous offrir de telles petites merveilles improvisensationnelles. Carolyn et Peter fabriquent des écrins ou rebondissent langoureusement, s'imbriquant comme les pièces d'un jeu d'enfant qui s'emboîtent parfaitement, cube, boule ou triangle. Une évidence.



→ Thou Sonic Friend, Cinemateria, LP Barefoot, env. 19€ sur Bandcamp et en numérique env. 10€

mardi 3 décembre 2019

Un homme nommé cheval


En tournant Un homme nommé cheval en 1969, Elliot Silverstein a réalisé un western d'indiens considéré comme le renouvellement du genre. Même s'il s'agit du point de vue d'un aristocrate britannique kidnappé par une tribu Sioux, le comparer à Little Big Man ou Soldat Bleu, sortis l'année suivante, est erroné, tant il se rapproche d'un film ethnographique sur la culture indienne. Adapté d'une nouvelle de l’auteure américaine Dorothy M. Johnson à qui l'on doit également L'homme qui tua Liberty Valance et La colline des potences, le scénario s'appuie sur une étude sérieuse à laquelle ont participé eux-mêmes des Indiens. Contrairement à John Ford qui s'était fait berner par des figurants facétieux sur Les Cheyennes, la langue est bien celle des Sioux, les costumes sont calqués sur les tableaux de George Catlin, les coutumes rapportées par des natifs, témoins oculaires de la fin du XIXe siècle !

Attention, la bande-annonce tient du spoiler, en français elle divulgâche !


Dans le passionnant bonus L'Ouest, le vrai, Silverstein raconte que la célèbre Danse du Soleil, interdite par le gouvernement américain de 1885 à 1974, était en réalité beaucoup plus cruelle que celle qu'il a mise en scène. Il réussit à convaincre le comité de censure que dans leur religion les Sioux n'étaient pas différents de ceux qui encensent la crucifixion ! Il fut néanmoins critiqué de l'avoir montrée comme une épreuve initiatique plutôt qu'une cérémonie religieuse. Tout le film est en effet le récit initiatique d'un Anglais désœuvré qui découvre les valeurs authentiques d'un peuple si différent du sien. Richard Harris joue le rôle de John Morgan, un lord anglais parti chasser dans le Nord-Ouest des États-Unis, capturé par des indiens Sioux, qui se laissera apprivoiser...
J'ai eu envie de réécouter ensuite les magnifiques disques de Tony Hymas, Oyaté qui dessine le portrait de douze chefs indiens, Remake of the American Dream et Left For Dead avec Barney Bush et auxquels participèrent nombreux Indiens (shawnee, navajo, cree, shoshone, comanche, ojibway, cowichan, blood, montagnais...) aux côtés de Michel Doneda, Jeff Beck, Tony Coe, Jean-François Pauvros, Evan Parker...

→ Elliot Silverstein, Un homme nommé cheval, Blu-Ray/DVD Carlotta, à paraître le 4 décembre 2019
→ Les disques de Tony Hymas sont sur le label nato dans de superbes éditions illustrées

lundi 2 décembre 2019

Jachère


Toutes ces dernières années je partais au moins un mois dans un endroit où il n'y avait ni Internet ni téléphone. Cela me faisait des vacances de ne plus pouvoir écrire quotidiennement. Je mettrais bien le blog en jachère, mais les tentations sont nombreuses et les évènements se précipitent. Quand arrive l'hiver je rêve de l'autre hémisphère, soleil et mer turquoise. Au lieu de cela je travaille à mon nouvel album qui me donne du fil à retordre. Ce n'est pas tout à fait vrai. Je ne m'y mets que lorsque vient l'inspiration et j'ai déjà bien avancé. L'après-midi j'aurais plutôt tendance à m'allonger avec un bouquin. À la place du soleil je gobe deux gouttes de vitamines D3 chaque matin, suivies de quinze de pépins de pamplemousse pour éviter le rhume. Avec l'huile essentielle de gaulthérie couchée pour le dos (elle porte bien son adjectif), c'est à peu près tout ce que je consomme, si je ne compte pas les exactions gastronomiques. Je suis passé chez Izraël me réapprovisionner en poivre sanshô (plus effervescent que le séchouanais), du vadouvan et quelques autres condiments. De retour à la maison, j'admire le jardin en rêvant de tropiques. Je ferme les yeux en pensant à des îles. Ne s'entendent que le ronronnement des chats, le bruit des croquettes sous leurs quenottes, la turbine du réfrigérateur, les gouttes de pluie explosant sur les vitres, et la musique de temps en temps. Mais ces dernières semaines peu de nouveaux disques trouvent grâce à mes oreilles. J'ai envoyé quelques bouteilles à la mer, mais les réponses à mes propositions de performances audiovisuelles ne se bousculent pas au portillon. Rappeler les organisateurs est vraiment trop humiliant. J'attends que le téléphone sonne. De temps en temps j'inscris tout de même une date sur le calendrier et je recommence à rêver. On me qualifie le plus souvent d'hyperactif, moi qui ai l'impression de ne pas faire grand chose ! Enfant puis adolescent, ma mère me demandait ce que je fabriquais les coudes sur mon bureau. Je répondais : "je rêve". J'y retourne. Ce billet est une vacance. Demain je rempile !

dimanche 1 décembre 2019

Comme c'est étrange !


Je ne fais pas cela d'habitude, mais je déroge à la règle parce que là c'est ma fille Elsa qui a besoin de votre participation au crowdfunding lancé avec sa partenaire Linda Edsjö. Elle ne me l'a pas demandé, mais vous savez ce que c'est, un papa ! Comme en plus c'est un disque (génial) pour la jeunesse, je me suis senti concerné, comme éternel gamin évidemment, en plus de mon nouveau rôle de grand-père de garde... Toutes les deux avaient déjà publié un autre CD pour la jeunesse intitulé Comment ça va sur la Terre ? avec Michèle Buirette qui était super bien...



Un deuxième teaser :



On ne peut plus les arrêter !



→ Participez à KissKissBankBank en pré-achetant le CD ou plus...

vendredi 29 novembre 2019

Ball of Fire par Birgé Hochapfel Vrod


Ball of Fire est le nouvel épisode de mon laboratoire musical, séance d'une journée où nous improvisons en vue d'un album virtuel à mettre en ligne sur drame.org. Ce 80e album inédit, en écoute et téléchargement gratuit comme tous les autres, vient aussi alimenter la radio aléatoire de la page d'accueil du site où vous pouvez découvrir 155 heures de musique sans aucune répétition, soit 1051 pièces de durées très variées.
Comme je demandais au violoncelliste Karsten Hochapfel avec quel musicien il aimerait jouer pour la première fois, il proposa d'emblée le violoniste Jean-François Vrod. Je m'aperçois que cette année j'aurai souvent enregistré avec des cordes. Ainsi les auront précédés le violoniste Mathias Lévy et la contrebassiste Élise Dabrowski, ainsi que guitaristes Christelle Séry et Hasse Poulsen. Étaient présents également le percussionniste Wassim Halal et le compositeur Jonathan Pontier aux synthétiseurs. L'année n'est pas terminée puisqu'une dernière séance aura lieu avec le jeune contrebassiste minnesotien Nicholas Christenson et le clarinettiste Jean-Brice Godet, aussi grand que basse, qui jouera aussi de ses cassettes. La forme du trio a l'avantage d'être toujours équilibrée malgré son nombre impair, car il suffit de convaincre un contre deux pour que deux se retrouvent contre un. Comprendre qu'un accord est vite trouvé entre tous les protagonistes. La question ne se pose évidemment pas dans le cas de nos compositions instantanées, mais lorsqu'aucun des musiciens n'a pratiquement joué avec les autres la concentration exigée est plus simple à trois.
Découvert grâce à André Ricros, producteur du label Silex, j'avais enregistré Jean-François Vrod en 2000 pour la musique que j'avais composée pour l'exposition Le Siècle Métro et joué avec lui en concert deux ans plus tôt pour mon projet Birgé Hôtel avec Hélène Labarrière, Gérard Siracusa et, en invités, Michel Houellebecq et Bernard Vitet. Je connaissais Karsten Hochapfel grâce au groupe Odeia dont ma fille Elsa est la chanteuse.


Nous voilà donc réunis vendredi dernier au Studio GRRR pour interpréter les thèmes tirés au hasard dans le jeu de cartes Oblique Strategies inventé par Brian Eno et Peter Schmidt. Comme pour les albums Game Bling avec Ève Risser et Joce Mienniel (2014), Un coup de dés jamais n'abolira le hasard avec Médéric Collignon et Julien Desprez (2014), Un coup de dés jamais n'abolira le hasard 2 avec Pascal Contet et Antonin-Tri Hoang (2015), Questions avec Élise Dabrowski et Mathias Lévy (2019), WD-40 avec Christelle Séry et Jonathan Pontier (2019), et le concert filmé À l'improviste avec Birgitte Lyregaard et Linda Edsjö (2014), nous piochons chacun à notre tour et tentons de comprendre le sens des injonctions rédigées en anglais.
De temps en temps mes invités s'emparent d'un des instruments de ma collection que je considère plutôt comme une boîte à outils. Ainsi Karsten Hochapfel jouera de la guitare à cinq cordes (pour avoir cassé le mi aigu en l'accordant), du zheng (koto chinois à seize cordes dont plusieurs manquaient également) et du cosmicbow (manche de guitare à quatre cordes qui se joue comme une guimbarde). Jean-François Vrod m'empruntera d'ailleurs une guimbarde, mais il utilisera aussi sa voix, un appeau, un kazoo, un harmonica minuscule et toutes sortes de préparations sur son violon. Sur Turn it upside down Karsten retournera même son violoncelle !


Si je me sers essentiellement d'échantillonneurs sur mon ordinateur portable, j'ai eu le plaisir de jouer avec mes deux synthétiseurs physiques russes, le Lyra-8 et The Pipe, ainsi que de la JJB64, application informatique unique puisqu'elle fut inventée spécialement pour mon 64e anniversaire par Eric Vernhes. Selon les morceaux, Ball of Fire en compte seize, j'ai également recours à une radio qui se remonte à la manivelle, à mon éternelle trompette à anche, une guimbarde et une flûte comme souvent, plus diverses percussions.
Mes deux camarades de jeu se sont livrés à maintes facéties expérimentales dont je ne découvre vraiment la qualité qu'au moment du mixage. Lorsque nous plongeons la tête la première dans nos improvisations hirsutes, nous sommes en état de transe, transe constituée d'une concentration extrême puisque nous inventons la musique au fur et à mesure en écoutant les autres sans aucune préparation ou avertissement.
What are you really thinking about just now? Incorporate / Gardening, not architecture / Take a break / Discover the recipes you are using and abandon them / Be dirty / Once the search is in progress, something will be found / Do something boring / Make an exhaustive list of everything you might do and do the last thing on the list / Allow an easement (an easement is the abandonment of a stricture) / Use filters / Not building a wall but making a brick / In total darkness or in a very large room, very quietly / Where’s the edge? Where does the frame start? / Simple substraction / You don’t have to be ashamed of using your own ideas... sont le genre d'invitations auxquelles nous sommes confrontés. Si vous avez du mal à les comprendre, dites-vous bien que cela nous fait le même effet, mais que nous devons nous y coller chaque fois sans délai, du moins deux ou trois minutes plus tard !
Pour moi, le meilleur moment est donc lorsque je rééquilibre les voies, découvrant ce que nous avons enregistré dans la fougue de la rencontre. Pour la mise en ligne je masterise les pièces en mp3, rédige les crédits, fabrique la pochette à laquelle je dois trouver un titre.


Suivant l'article d'hier sur la screwball comedy, celui de l'album est un hommage à Barbara Stanwyck pour son rôle dans le film de Howard Hawks. La boule vient d'un immeuble viennois designé par Friedensreich Hundertwasser. Quant aux photos du trio nous les devons à Peter Gabor passé faire quelques plans pour le film qu'il me consacre.

jeudi 28 novembre 2019

Screwball comedies


Se projeter une screwball comedy par ce temps maussade est une parade imparable contre la déprime. Le coffret qui rassemble My Man Godfrey (Mon homme Godfrey) de Gregory La Cava, Nothing Sacred (La joyeuse suicidée) de William Wellman, une version restaurée de His Girl Friday (La dame du vendredi) de Howard Hawks, ainsi que deux documentaires de Clara et Julia Kuperberg est donc tout indiqué. Les éditions Montparnasse avaient déjà publié un coffret de dix films des sœurs réalisatrices françaises autour du mythe hollywoodien, mais j'attendais d'avoir tout regardé avant de le chroniquer. Chacun aborde un sujet particulier : le sexe avant et après le Code Hays, les réalisatrices (Alice Guy, Lois Weber, Frances Marion, Dorothy Arzner), les acteurs travaillant pour l'OSS ancêtre de la CIA, les thrillers tournés à Los Angeles, les potins de Louella Parsons et Hedda Hopper, mais aussi Orson Welles, Steve Schapiro, Gene Tierney ou Ronald Reagan ! Cela tient évidemment d'un inventaire à la Prévert, et si la facture des documentaires est classique, les sujets sont toujours passionnants. Ainsi ceux sur la screwball comedy ou Billy Wilder qui accompagnent le nouveau coffret m'ont énormément intéressé.
La screwball comedy est le plus souvent caractérisée par un couple qui se bat en duel à longueur de mots, avec des femmes fortes et des hommes renvoyés à leur arrogance gamine. En 1930 l'arrivée du parlant sonne le glas du slapstick burlesque. Dès 1934 avec It Happened One Night et New York Miami de Frank Capra la screwball comedy explose en loufoquerie délicieuse et impertinente. Féminisme et conscience de classe dynamitent le cinéma hollywoodien. Il faut voir ou revoir She Married Her Boss de Gregory La Cava, L'Extravagant Mr. Deeds (Mr. Deeds Goes to Town) et Vous ne l'emporterez pas avec vous (You Can't Take It With You) de Frank Capra, Cette sacrée vérité (The Awful Truth) de Leo McCarey, Train de luxe (Twentieth Century), L'Impossible Monsieur Bébé (Bringing up Baby) et Boule de feu (Ball of Fire) de Howard Hawks, La Huitième Femme de Barbe-Bleue de Ernst Lubitsch, Indiscrétions (The Philadelphia Story) de George Cukor, Un cœur pris au piège (The Lady Eve) et Madame et ses flirts (The Palm Beach Story) de Preston Sturges, Plus on est de fous (The More the Merrier) de George Stevens... Hawks, Wilder et d'autres continueront cette tradition, souvent avec succès, mais rien ne vaut les originaux avec leurs dialogues incroyablement aiguisés ! Je ne savais pas que Billy Wilder avait un accent allemand à couper au couteau et qu'il s'exprimait mieux dans sa langue maternelle qu'en américain. Comme pour Preminger récemment, j'ai été intéressé par ses souvenirs de l'Europe avant qu'ils ne prennent la poudre d'escampette.

Screwball Comedy, coffret 3DVD, ed. Montparnasse, 30€
Il était une fois... Hollywood (pas celui de Tarantino, d'un mortel ennui), coffret 5 DVD, ed. Montparnasse, 40€

mercredi 27 novembre 2019

Marbre surréaliste du 1er siècle av. J-C


Le mois dernier, visitant l'exposition rétrospective sur Caravaggio et Bernini au Musée d'Histoire de l'Art de Vienne, je suis brutalement arrêté par un marbre attribué à Alessandro Algardi. En réalité l'Algarde a restauré en 1628 ce jeune satyre portant un masque de Silène datant environ du 1er siècle avant Jésus-Christ. Cet étrange assemblage (d'une seule pièce !) permet de voir la figure d'un enfant derrière la masque d'un vieux satyre, sa petite main ressortant de l'énorme bouche du barbu. Est-ce une farce puérile pour effrayer je-ne-sais-qui ou une interrogation cruelle sur les vicissitudes de la vie ? Je ne suis pas un spécialiste, mais cette sculpture me semble surtout préfigurer de vingt siècles les assemblages de Rodin, le surréalisme (Picasso, Dali...), le nouveau réalisme (Spoerri, Nikki de Saint-Phalle...) ou le pop-art (Combines de Rauschenberg) ? J'ai toujours aimé ces œuvres de montage, de celles qui allient la chèvre et le chou, le beurre et l'argent du beurre. Une petite enquête, telle qu'en permet Internet sans bouger de chez soi (un autre assemblage !), me guide jusqu'à Sotheby's où l'œuvre était aux enchères il y a six ans. Estimée entre 3 et 5 millions de dollars, elle est partie à 3,525,000 $, probablement acquise par l'Art Institute of Chicago ! Elle aurait été découverte entre 1620 et 16233 dans les ruines des jardins de Salluste à Rome, lorsque la villa fut rachetée par le pape Grégoire XV. Plus récemment ce qui pourrait être un faune fut récupéré après la défaite des Nazis qui l'avaient dérobé dans la maison d'un collectionneur juif ayant fui en 1938. Une petite queue, invisible sur ma photo, laisse penser que ce satyre accompagnait Dyonisos, dieu du vin et de l'extase, mais aussi père de la comédie et de la tragédie. Mon goût pour les flûtes et percussions n'y est pas étranger. Dans la Grèce Antique les flûtistes n'étaient pas considérés comme des musiciens, mais comme des bateleurs, car leur instrument leur déformait la bouche. Travaillant actuellement à un disque qui s'appuie sur de très vieux enregistrements historiques pour imaginer la musique d'après la catastrophe, une forme dyonisienne de l'utopie poste-collapse, je suis évidemment sensible à la variété de timbres des percussions. J'espère d'ailleurs bientôt intégrer d'anciens idiophones de bronze à mon projet... Cela peut expliquer mon intérêt actuel pour les "vieilles pierres" !

mardi 26 novembre 2019

Pourquoi les hommes tuent ?


Pourquoi y a-t-il tant de féminicides ? Je ne peux pas me poser la question en ces termes. J'aurais besoin de pouvoir comparer leur nombre avec celui des homicides. Il est évidemment important de mettre la violence des hommes envers les femmes, envers "leurs" femmes, à l'index, mais n'est-ce pas camoufler la violence des hommes en général ? Combien tuent pour leur patrie, pour leur honneur, pour leur propriété ? Considèrent-ils leurs compagnes comme leurs propriétés ? Les féminicides étaient tus probablement parce que ces exutoires à leur violence caractéristique n'ont rien de glorieux. C'est carrément minable. Lorsque j'étais enfant, mon père m'avait appris que "l'on ne bat pas une femme, même avec une fleur".
J'ai donné un jour une gifle à ma première copine qui tentait de m'étrangler, pour la réveiller. Séparation houleuse. Je n'étais pas fier. Pendant la semaine qui suivit mes copains s'extasiaient sur mes suçons alors que c'était la marque de ses doigts sur mon cou. Mes très rares accès de violence ont concerné quelques objets et la honte m'étreignit aussitôt. C'était il y a longtemps. Cela n'arriverait plus. J'ai été confronté à une violence plus redoutable lorsque j'étais à Sarajevo pendant le Siège en 1993. La question s'est lourdement posée alors. J'avais été non-violent pendant quarante ans, mais, confronté à tant de haine, je rentrai de la ville martyre en espérant une intervention militaire internationale. Il m'est impossible de regarder un match de boxe dans un film, mais les polars et le sang au cinéma me dérangent moins. Ils mettent pourtant en scène toute la rage de l'humanité. Si elle est généralement le fait des hommes, comment se fait-il que les femmes ne l'empêchent pas ? Lysistrata s'y opposa en prônant la grève du sexe. Les femmes laissent leurs fils, leurs frères et leurs maris s'entretuer. De temps en temps elles deviennent les victimes de ces pratiques absurdes que seuls de rares pacifistes non-violents condamnent, objecteurs de conscience préférant la prison à l'assassinat.
Ma Sehnsucht s'exprime dans ce mal à l'homme qui me prend face à toute violence, peu importe à qui elle s'adresse. Si la dénonciation actuelle des féminicides pouvait interroger la violence humaine, elle dépasserait ce dramatique épiphénomène de la "nature" humaine. Car là où l'homme passe la nature trépasse. La force semble le refuge de l'impuissance. Quand les mots leur manquent, ils usent de leurs bras, de leur sexe brandi comme une arme. On peut le constater ailleurs comme dans la répression policière qui éborgne et mutile ici, qui viole et tue un peu plus loin. Seule l'éducation dès le plus jeune âge permettrait peut-être d'éradiquer les crimes qui jonchent notre Histoire. Les millions de morts que les guerres et la colonisation, aujourd'hui déguisée, causent sans cesse par intérêt économique, sont les victimes de l'abrutissement de masse soigneusement entretenu. Le machisme est valorisé. Les femmes en font certes les frais, mais elles en sont les complices tant qu'elles accepteront que l'on fabrique des armes, que l'on exploite les plus faibles, que l'on glorifie les héros, que la religion les rabaisse, que leurs salaires soient moindres, et tant qu'elles se soumettront aux désirs unilatéraux de leurs compagnons de vie. Et ce n'est pas en condamnant quelques boucs-émissaires que l'on réglera la question. C'est en chacun et chacune d'entre nous qu'il faut rechercher la réponse.

Nicolas Poussin, L'enlèvement des Sabines, 1634-1635, Metropolitan Museum of Art

lundi 25 novembre 2019

Sur l'écran blanc de mes nuits noires


J'ignore l'impasse de la page blanche. Il suffit de contourner l'obstacle en s'attaquant à un autre versant. Comme puiser dans le stock d'images en attente ou laisser simplement l'inspiration de marionnettiste guider mes doigts de somnambule. La place pour projeter est cadrée par les livres. Ce pourrait être aussi bien des films, des disques, des arbres, des étoiles, des mots, des rêves. Le cahier des charges impose ses limites. L'imagination a besoin de ces contraintes. Plus ou moins l'infini tournerait court. Une phrase en appelle une autre. Elles roulent en double sens. Il fallait juste passer le permis. Cela ne s'est pas fait tout seul. J'ai failli laisser tomber. Mais ma mère m'a dit que je n'étais pas plus bête qu'un autre. Il y a tant de chauffards que cela fait froid dans le dos. Nous sommes tous des rescapés. Combien de bip bip ont évité le précipice ? Un peu moins de huit milliards à l'heure actuelle. De quoi faire chavirer la planète. Mais tous ne pèsent pas le même poids. Sans liberté ni fraternité l'égalité est une carotte à laquelle les possédants préfèrent la viande. Ils ont appelé démocratie leur stratagème. Il n'y a même plus de carotte au bout de leurs ficelles. Leur cynisme est de rigueur. À force de croire qu'ils y échapperont, ils finiront pas s'étouffer. Mais combien crèveront avant eux ? La tâche n'est pas sur l'écran, mais sur l'objectif.

samedi 23 novembre 2019

Vrod Birgé Hochapfel


Bientôt un nouvel album en ligne sur drame.org enregistré avec le violoniste Jean-François Vrod qui fait de drôles de bruits avec sa bouche et le violoncelliste Karsten Hochapfel qui joue aussi de la guitare à cinq cordes après qu'il a cassé mon mi, du koto qui n'avait plus toutes les siennes, et de son instrument tête en bas... Pour nos compositions instantanées, comme nous avons tiré encore une fois les thèmes au hasard parmi les cartes d'Oblique Strategies, j'ai joué des choses auxquelles je ne m'attendais pas du tout...

Photo © Peter Gabor (venu tourner filmer quelques nouveaux passages pour un film sur ma pomme)

vendredi 22 novembre 2019

Elmer Gantry le charlatan


En cette terrible période de l'histoire où l'obscurantisme redouble de plus belle, revoir Elmer Gantry le charlatan tombe à point nommé. Que l'on me comprenne, les replis communautaires me terrifient, les ségrégations me font horreur, qu'elles soient raciales (comme si le concept de race pouvait encore exister aujourd'hui), politiques (la mainmise des banques sur les gouvernements brisent les espoirs des peuples qui s'y résigneraient) ou religieuses (la laïcité n'est pas l'intolérance). En vendant l'État au privé les nervis qui nous gouvernent ici et ailleurs ne protègent plus les citoyens contre la nouvelle mafia. Lorsque Louis XVI oublia que le rôle du Roi était entre autres de faire rempart contre la noblesse, il déclencha la Révolution française. Sommes-nous capables d'apprendre les leçons de l'Histoire ? Les puissants ayant perdu le sens de la mesure, leur arrogance les perdra comme chaque fois, mais hélas après la catastrophe. Pour servir leurs vils desseins, ils ont recours à la manipulation de masse, un décervelage en règle où la foi tient un rôle exterminateur. Il faut absolument voir The Century of Self, documentaire en quatre parties d'Adam Curtis, sur Edward Bernays, le père de la propagande moderne et du consumérisme qui appliqua les théories de son oncle Sigmund Freud à la manipulation de l'opinion.
En 1960, avec son film, Richard Brooks dénonçait les prédicateurs bidons qui pullulent aux États-Unis. N'oublions pas que toutes les religions ont commencé par être des sectes. Combien de crimes de masse a-t-il fallu pour affirmer leurs suprématies ? Mais God is on our side !


La restauration de la nouvelle édition a redonné ses couleurs au film, contrairement à la bande-annonce ci-dessus. Elle est accompagnée d'entretiens avec Jean-Claude Zylberstein et Patrick Brion, la voix du Cinéma de minuit à la télévision, historien qui connaît le nom du moindre figurant des films qu'il présente. En dehors de la réalisation enflammée de Richard Brooks, la force du film doit beaucoup à ses acteurs. Burt Lancaster, qui incarne l'escroc charismatique et reçut un Oscar à cette occasion, Jean Simmons en prêcheuse illuminée, Shirley Jones dans le rôle de la putain aussi séduite et qui reçut un Oscar pour son second rôle, Arthur Kennedy qui joue celui du journaliste agnostique tout autant fasciné sont bouleversants, car réside une ambiguïté chez chacun des personnages. Quels que soient leurs actes tous diffusent une sympathie échappant au manichéisme. Richard Brooks écopa également d'un Oscar pour le meilleur scénario adapté, d'après le roman de Sinclair Lewis qui, en 1930, avait été le premier Américain à recevoir le prix Nobel de littérature.
Brooks, né Ruben Sax, était d'origine juive comme beaucoup de cinéastes de l'époque dont les familles avaient fui l'Europe avant la catastrophe. Or les juifs furent souvent les premiers à se méfier de la religion et à embrasser un athéisme qui ne les empêcha pas de subir les conséquences de leurs origines. En France, par exemple, lorrains ou alsaciens, ils étaient français avant d'être juifs, essentiellement germanophobes après la défaite de 1870. Aujourd'hui les États-Unis sont toujours englués dans la religion comme ils l'étaient en 1927 lors de la parution du roman de Sinclair Lewis ou en 1960 à la sortie du film. Les dons considérables dont bénéficient certains prêcheurs séduisent toujours la convoitise de cyniques manipulateurs qui fanatisent leurs ouailles. Si l'argent, le sexe et la mort sont les trois sujets qui intéressent majoritairement les humains, Elmer Gantry les rassemble, la peur que génère la mort attirant les fidèles, l'appât du gain suscitant des vocations et les désirs refoulés une hypocrisie sur laquelle l'Église continue à prospérer, quelle que soit la religion. Quant à la manipulation de l'opinion, elle atteint aujourd'hui des paroxysmes très inquiétants, la majorité ayant perdu ses repères et votant servilement contre ses intérêts de classe tandis que des charlatans occupent les sièges des intellectuels. Comme dans le film de Richard Brooks, la presse est évidemment complice et les lynchages médiatiques de rigueur.

→ Richard Brooks, Elmer Gantry le charlatan, Blu-Ray/DVD dans un livre exclusif sur le film rédigé par Philippe Garnier et fortement illustré, ed. Wild Side, sortie le 4 décembre

jeudi 21 novembre 2019

Passage du cinéma, 4992


Le livre d'Annick Bouleau publié en 2013 m'était passé inaperçu. Il aura fallu que Jonathan Rosenbaum, dont le blog est le seul que je suive régulièrement en y goûtant les pistes comme jadis les bonbons dans la boîte en fer de ma grand-mère, en (re)parle pour qu'un exemplaire de l'objet multimédia me soit livré par le facteur cette semaine. Passage du cinéma, 4992 est l'équivalent littéraire des Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, une œuvre ouverte et multiforme où l'on entre au petit bonheur la chance pour ensuite y dérouler un fil d'Ariane, ou plus exactement le fil d'Annick, qui vous embarque pour un voyage dont on ne connaîtra jamais l'issue. Dans le dossier de presse de Adieu au langage du Festival de Cannes, Godard avait griffonné quatre lignes soulignées en rouge en travers d'un montage de ses pages : « Le seul livre à raconter l'histoire du cinéma ». Je ne devrais pas être étonné de trouver dans le mode d'emploi de ces 992 pages sans aucune illustration des références à Je me souviens de Georges Perec ou à Praxis du cinéma de Noël Burch, ou encore Rivette, Epstein, Kramer, Eustache, Godard... Et Bergala, Lacan ou Oury de veiller à ce que le combat contre le Minotaure soit fertile.
Annick Bouleau a donc passé 19 ans à récolter 4992 extraits glanés au fil de ses lectures jusqu'à ce que ces cailloux de Petit Poucet la mènent à un jeu de l'Oie, magique pour qui se targue de cinéphilie. Son site Ouvrir le cinéma est un autre labyrinthe où se perdre jusqu'au vertige. Ici, il suffit d'ouvrir le livre à une page et de se laisser aller. On peut préférer la table des centaines de matières, d'abandon à zoom, où les mots vous font de l'œil, à vous et personne d'autre. C'est un livre blanc, un gros livre tout blanc, sans images imposées puisqu'elles viennent toutes seules, avec des mots qui dansent et font la ronde. On n'a pas fini d'en faire le tour. Je commence à peine. C'est un livre de montage sans index de réalisateurs, mais où chaque "article" est référencé, renvoyant souvent à un autre. C'est un des livres les plus étonnants de ma bibliothèque cinématographique avec Bonjour Cinéma de Jean Epstein et Cover To Cover de Michael Snow. Ce dernier ne possède que des photographies noir et blanc pleine page sans aucun mot ! Orson Welles racontait qu'il suffit de retirer un paramètre à la réalité pour entrer en poésie. Si les livres figurent parmi les plus beaux objets interactifs, Passage du cinéma, 4992 en justifie le terme.

Passage du cinéma, 4992. 992 pages, ed. Ansedonia, 35€

mercredi 20 novembre 2019

Sobre Sordos, petit opéra pop


Le disque Sobre Sordos permet d'apprécier toutes les subtilités de l'instrumentation et la lisibilité des textes que la sonorisation du concert rendait un peu difficile jeudi soir à l'Atelier du Plateau. Il faut préciser que les textes d'Ignacio Plazza Ponce et Giustino De Michele sont chantés en français, italien, espagnol et anglais, or tous les spectateurs ne sont pas aussi polyglottes ! Sobre Sordos donne l'impression d'un petit opéra pop qui se situerait entre les mises en musique d'Edward Gorey, l'Italie de Paolo Conte et les évocations cinématographiques de Tim Burton. Les vidéos et images interactives, figuratives ou abstraites, de Damien Serban qui les accompagnent sur scène sont remplacées par un beau travail graphique illustrant les trois vinyles (ou 2 CD) de l'album.
Ignacio Plaza Ponce joue des claviers tandis que Giustino De Michele est le principal chanteur de cette longue suite imagée. J'étais allé les écouter parce que ma fille Elsa y jouait les secondes voix, mais les deux auteurs-compositeurs sont accompagnés par une ribambelle d'excellents musiciens que l'on a l'habitude d'entendre dans des contextes fort différents : le flûtiste Joce Mienniel, le saxophoniste Hugues Mayot, la bassoniste Sophie Bernado, le trompettiste Aymeric Avice, le tromboniste Fidel Fourneyron, le violoncelliste Clément Petit, le contrebassiste Simon Drappier, ainsi que le violoniste Sylvain Rabourdin, le guitariste Bartolomeo Barenghi, le clarinettiste Matteo Pastorino...



→ Sobre Sordos, Bandcamp, 2 CD 20€ / 3 LP 40€
Leur site web est plein de musiques, de vidéos et d'informations...