Jean-Jacques Birgé

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mercredi 27 mai 2015

La contempop' de Jacques Thollot


Ça passe trop vite. Tenga Niña est si actuel que je ne l'imaginais pas daté de 1996. J'ai tant écouté ce cinquième et dernier disque de Jacques Thollot que j'étais persuadé d'en avoir écrit une chronique, mais ni le Journal des Allumés du Jazz (entretien du Cours du Temps par Raymond Vurluz et ma pomme en 2002) ni le magazine Muziq (première mouture) n'existaient encore et je n'ai commencé ce blog quotidien qu'en 2005. Leurre du temps. Tempo d'un cœur. À cent à l'heure. Toute l'œuvre de ce compositeur unique, batteur de jazz icônique, reflète cette élasticité chronique, ombres portées où chaque train peut en cacher un autre. Jacques Thollot est avant tout un poète. S'il versifie du bout de ses baguettes, faisant rimer cassures avec collures, il compose des mélodies d'un lyrisme renversant où la répétition explose sous les éclats métalliques, ici les cordes du guitariste Noël Akchoté, du contrebassiste Claude Tchamitchian, du pianiste Tony Hymas, plus la trompette d'Henry Lowther. Le jazz émerge ça et là, mais sa musique ne ressemble à aucune autre, si pop et contempo qu'on pourrait la néologer contempop, glissant l'instrumental au rayon rare des chansons inventives ! Sa fille Marie l'insinue en bouclant l'album par L'au-delà qu'elle chante en renversant le temps, comme le présage d'un passé ineffaçable. Jacques est mort le 2 octobre 2014 sans avoir le temps d'enregistrer un ultime opus que nous pouvons seulement rêver à l'image des anciens. Nous lui avons rendu hommage à La Java en début d'année, mais rien ne peut remplacer le plus-que-réel du poète.
Le label nato réédite Tenga Niña en conservant la couverture de Pierre Cornuel, mais avec un nouveau livret de 28 pages axé sur l'album alors que l'édition originale se référait au passé de Thollot. Les mots sont empruntés au journalistes qui saluèrent sa sortie ou à l'artiste lui-même. Les nouvelles photographies sont signées Christian Rose, Guy Le Querrec, Mephisto, Philip Anstett, Jean-Luc Karcher, Caroline de Bendern... La célébration est complète. Si vous l'aviez raté à sa sortie, le moment est bien choisi pour découvrir cet album majeur d'un éternel enfant.

mardi 26 mai 2015

Si la mer monte... (2)


Le bout de l'Île Tudy rendu aux piétons, les attractions s'enchaînaient sans que les badauds aient le temps de souffler. Alors imaginez les bénévoles sur qui repose le Festival Si la mer monte... ! Aujourd'hui ils doivent être sur les genoux... Loïc Toularastel avait installé des gradins dans sa roulotte transformée en plus petit cinéma du monde (L'Île Tudy se glorifie déjà de posséder la plus petite cabine de cinéma du monde, attestée par le Guiness Book !). La noce de Mimi et Erik l'inaugura, accompagnée par la fanfare de poche Tout Ut.


Plus loin je tournai des manivelles, appuyai sur des soufflets et fis glisser des balles dans le Bricophone. L'instrument, cousin du Gaffophone, est d'autant plus amusant qu'il permet de jouer à plusieurs...


De l'autre côté de la presqu'île, il n'y a qu'une trentaine de mètres à cet endroit entre l'est et l'ouest, Sylvain Julien jongle avec des cerceaux, se battant contre le vent qui s'est levé. Le public s'extasie devant tant de maestria. La fanfare de poche l'accompagne le matin tandis que l'après-midi c'est au tour du Peuple Étincelle.


Abbi Patrix a enfilé la peau de l'ours polaire pour ses contes nordiques. Linda Edsjö le seconde au vibraphone avant de chanter en duo avec Elsa Birgé des histoires d'amour biscornues. Le temps est superbe. Pris par le spectacle, je ne m'aperçois pas que je suis en train de griller au soleil.


Les Ours du Scorff sont égaux à eux-mêmes, fabuleux. Le public qui connaît leurs chansons bretonnes par chœur, leur répond d'une seule voix. Gigi Bourdin semble se réveiller d'une longue hibernation, plus zen tu meurs. Lors Jouin parsème d'intermèdes comiques son chant puissant qui l'a fait surnommé par certains le Nusrath du Centre Bretagne. Le violoniste Fanch Landreau, le guitariste Soïg Sibéril et le banjoïste Jacques Yves Réhault participent à la fête où les grands retrouvent leur âme de petits, et les enfants leurs rêves en kouign-amann.


La soirée se termine par un bal d'une exceptionnelle tenue musicale. Il est rare qu'un groupe engagé pour faire danser soit de cette qualité instrumentale. Pas de hasard, pour former Le Peuple Étincelle le saxophoniste François Corneloup, ici au soprano, a réunit Michael Geyre à l'accordéon, Fabrice Vieira à la guitare, Eric Duboscq à la basse et Fawzi Berger à la percussion. Prenez un guitar hero, un bassiste funky, un percussionniste flashy, un accordéoniste collectionneur de synthés vintage et un des meilleurs saxophonistes de jazz français, mettez tout cela dans un mixeur toutes danses confondues et vous verrez les pieds des danseurs s'envoler, les rondes se former, les corps se déhancher jusqu'à plus soif, allégorie inimaginable pour un Breton ! En clôture, l'orchestre fait monter sur scène le public pour chanter ensemble l'hymne de l'Île Tudy que Michèle Buirette, à qui nombreux participants ont rendu hommage pour ces magiques rencontres, a écrit et composé.


Avant que la fête commence j'avais juste eu le temps de piquer une tête dans l'océan. Elle était froide, certes. Mais que c'est bon et vivifiant ! Si j'ajoute les langoustines, les araignées de mer, les huîtres, les galettes de blé noir, le beurre salé, le cidre et le jus de pomme à l'éventail maritime, je ne suis pas prêt d'oublier cette septième édition d'un festival unique en son genre, où les scientifiques débattent du climat pendant que les musiciens s'ébattent en fiesta, où les artistes plasticiens exposent leurs vues tandis que les auteurs dédicacent leurs feuilles, où le sourire se porte à la boutonnière...

lundi 25 mai 2015

Si la mer monte... (1)


Le voyage était prévu de longue date pour assister au Festival. Pas de raz-de-marée cette année, ni de tsunami. La centaine de maisons récemment construites sur la dune en dessous du niveau de la mer n'ont pas été englouties par les vagues, mais leurs jours sont comptés. Depuis la tempête Xynthia les nouvelles constructions sont obligatoirement sur pilotis. La commune où 29 personnes ont péri en 2010 porte le nom de La-Faute-sur-Mer, cela ne s'invente pas. Comme l'Île Tudy redeviendra une île. Malgré la vanité des hommes, partout la nature peut reprendre ses droits.
La campagne est superbe, mais le sable glisse vers le large. Nous avons marché sur la grève jusqu'à Sainte-Marine, crêpe sur le port, retour en stop. Le barnum dressé sur le port de L'Île accueillait la première soirée du Festival Si la mer monte... Le cabaret est animé par l'humoriste Claudius Benaize (Anthony Sérazin) et le clown Agathe (Loïc Toularastel) dont les pitreries réussies abusent la salle qui parfois ne sait plus si c'est de l'andouille ou du cochon. Michèle Buirette a détourné quelques tubes à la manière des chansonniers. Pour l'anecdote, en cas de pastiche et sans accord particulier, les droits d'auteur reviennent intégralement aux auteurs originaux. Coquillages et crustacés. Comme le thème de cette septième édition du Festival est l'Arctique, Les ours sont entrés dans L'Île Tudy. Et la salle de reprendre en chœur l'hymne Si la mer monte... Linda Edsjö et Elsa Birgé chantent des airs danois, suédois et breton. Sur la cale 300 photographies de la banquise sont accrochées à la corde à linge.


La surprise vient de la fanfare de poche Tout Ut qui salue Elsa et François Corneloup (dont le quintet de bal Le Peuple Étincelle joue le lendemain) en adaptant ¡Vivan Las Utopias! pour leurs trois instruments en ut. Je n'en crois pas mes yeux (dont le droit rivé à la caméra de Françoise) ni mes oreilles. Les deux saxophonistes, Jean Aussanaire et Camille Sécheppet, et le tubiste Daniel Malavergne ignorent que j'ai écrit cette chanson avec Bernard Vitet pour Elsa lorsqu'elle avait onze ans. Je suis retourné. Je pense aussi à Bernard disparu il y a bientôt deux ans. Avec le temps, va, tout s'en va...

vendredi 22 mai 2015

Ta vinaigrette ?


Ventre affamé n'a pas d'oreilles. T'as vu une aigrette ? Pas qu'une ! C'était l'heure du déj et nous marchions depuis l'aile buirette qui nous avait indiqué le chemin de halage. Nous étions d'abord passés au Super U acheter des langoustines fraîches pour midi et une araignée pour le dîner sans compter quantité de conserves des Mouettes d'Arvor en cas de pénurie d'ici l'an prochain. La ballade part du port de Pont-L'abbé et suit la rivière jusqu'à Loctudy. Magie de la nature tranquille où les oiseaux sont rois. Nous avons rebroussé chemin un peu après le bout de la digue. Sans contrepet cette fois ? Le sous-bois respirait l'air du large que cachait le port de pêche.


Après avoir largement profité de la symphonie de la nature je me suis finalement décidé à l'enregistrer. Trop tard. Un avion, rare, un couple de vieux randonneurs, moins rare, un coup de vent, classique. J'ai rangé le magnéto et nous avons hâté le pas vers les crustacés. Comme l'eau de source rapportée soigneusement dans une bouteille, le goût des langoustines n'est plus le même hors du pays. Nous avons poussé avec une poêlée de salicornes.


La veille j'avais fixé l'horizon. Il me manquait. J'ai besoin de l'horizon, suffisamment large pour y déceler la courbure de la Terre, comme je revis devant la cime des plus hautes montagnes quand les nuages les escaladent à la Cap Canaveral. Les noms changent, mais ces espaces immémoriaux sont les mêmes depuis des siècles. Que dis-je des siècles ? Des millénaires ! Et encore, j'ignore le terme qui me renverrait à une époque préhistorique où les êtres vivants jouissaient de cette vue vertigineuse propre aux mêmes interrogations métaphysiques.

jeudi 21 mai 2015

Le Kef, une ouverture


Ayant quitté Tunis le matin, notre bus est escorté par la police à l'entrée dans la province du Kef. Pour une fois sa présence rassure plutôt qu'elle n'inquiète. Gros dispositif autour du théâtre où s'est replié le Festival El Chanti / la Voix Est Libre à cause de la pluie. Il y a deux ans les Salafistes qui avaient tenté de l'incendier ont cassé les dents de son principal responsable et l'ont roué de coups. Ils se cachent dans la montagne près de la frontière algérienne, mais personne ne sait ici quelle idée idiote peut les traverser. Que les concerts se passent dans la joie et l'allégresse est une grande victoire pour les organisateurs locaux qui montrent à la population que la culture est toujours la bienvenue dans leur ville et que la liberté d'expression est un combat de tous les jours !


Nous visitons la Kasbah où devait se dérouler l'ensemble des festivités, mais où seul se tient le concert acoustique en plein air à la basilique. Éclaircie. Les oiseaux qui ouvrent la cérémonie ne lâcheront plus les artistes jusqu'à ce que la nuit tombe. Aux tubes volants que le jongleur Jörg Muller a installés dans le trou à ciel ouvert qui tient lieu de toit répondent les chanteuses Violaine Lochu et Alia Sellami. Elles commencent par imiter les harmoniques de l'aluminium avant d'aller projeter leurs voix contre les colonnes du temple. Le saxophoniste Peter Corser prend le relais de ce rituel païen en soufflant continu dans son ténor tandis que l'émotion nous submerge.


Au théâtre le chanteur Mounir Troudi et le percussionniste Wassim Hallal ont cette fois invité Zied Zouari, violoniste classique très influencé par la musique d'Inde du Sud. Le temps d'un morceau, la Mayennaise Violaine Lochu les rejoint pour l'un de leurs ragas maghrébins, et ça prend ! Duo vocal, plaintes du soufflet, envolées de l'archet, rebonds des peaux totalement différents du concert de Tunis avec Erwan Keravec...


Quand le Stambali de Chedli Bidali se déploie avec en plus Amazigh Kateb au gumbri, Dgiz à la contrebasse, Naïssam Jalal à la flûte, Philippe Gleizes à la batterie, le public se lève et danse, danse, danse au milieu des fauteuils, saisis par les rythmes des karkabas. J'ai sorti mon Tenori-on et quelques guimbardes. Avec Médéric Collignon au clavier, Djiz, Gleizes et Corser, nous fermons le bal, clôture d'un festival exceptionnel qui montre que les mélanges produisent les plus beaux enfants. Ceux de Tunisie le savent bien. Tous les participants, artistes et public, organisateurs et journalistes, techniciens et bénévoles ont partagé des moments inouïs dont il s'agit maintenant de prolonger les effets...

mercredi 20 mai 2015

Le Stambali au Café Ellouh / Whatever Saloon


La jeunesse tunisienne s'est déplacée pour le Stambali dont Amazigh Kateb de Gnawa Diffusion et le slameur Dgiz tiennent le rôle de Masters of Ceremony. Arrivé du Niger, du Tchad et du Mali par la route des esclaves, le Stambali est le cousin tunisien des Gnaoui. Musique de transe, il fut l'occasion d'improvisations débridées, donnant au Festival El Chanti / La Voix Est Libre sa véritable dimension. Au Café Ellouh / Whatever Saloon les jeunes sautent sur place, excités par les chansons de Kateb et les paroles de Dgiz. Certains convives commencent d'ailleurs à entrer dangereusement en symbiose avec la musique. La flûtiste Naïssam Jalal et le batteur Philippe Gleizes s'intègrent parfaitement aux gumbris de Kateb et Chedli Bidali et aux karkabas du reste de l'orchestre.


Un vent de fête souffle sur Tunis. Les visages rayonnent. Les musiciens venus de France retrouvent leurs racines par la magie du soufisme subsaharien. Les rives de la Méditerranée se touchent. La tête nous tourne.


Après l'entr'acte, le jongleur Jörg Muller fait à son tour tourner ses tubes de métal dans le ciel couvert du Café Ellouh. Dans le silence retrouvé, les tiges accrochées au plafond filent telles les lames d'un lanceur de couteaux. Au doigt et à l'œil sonnent les cloches tubulaires. Et Muller de danser au milieu de ses tubes apprivoisés qui virevoltent au dessus du public comme des libellules en laisse laissant la foule en liesse.


Le saxophoniste anglais Peter Corser fait descendre son souffle continu du haut d'un escalier en hélice aux fragiles marches de bois. Musique répétitive qui prolonge le stambali et ses castagnettes en métal comme le ballet des tubes.


Une scène impro très funky clôture les quatre jours du festival à Tunis avant de se transporter au Kef où la plupart des artistes réinterpréteront le lendemain certaines scènes de cette étonnante caravane. Médéric Collignon au clavier, Dgiz à la contrebasse, Gleizes derrière ses fûts, Peter Corser au ténor, Naïssam Jalal à la flûte, le percussionniste Jihed Khmiri sont rejoints le temps d'un échange par le violoniste Zied Zouari, les chanteuses Alia Sellami et Violaine Lochu, les rappeurs Katybon et Vippa, le slameur Anis Chouchene... À suivre.

mardi 19 mai 2015

Malouf à la Rachidia


Pour aller où que ce soit, même en parlant arabe, il faut redemander sa route à chaque coin de rue en sachant que la réponse sera probablement fausse. Si c'est épique en ville, imaginez le labyrinthe de la Medina ! Nous avons donc exécuté une spirale pour arriver à destination, arrivant juste à temps pour assister au 80ème anniversaire de La Rachidia, première institution musicale créée en Tunisie en 1934 pour sauvegarder le patrimoine musical tunisien dont le malouf et ses variantes. D'entrée, son président, Hedi Mouhli, nous avertit que la définition du malouf sur Wikipédia mérite de sérieuses corrections et que leur site Internet nécessite d'être complété ! Le projet est de remettre aux jeunes le soin de développer cette musique arabo-andalouse dont les racines sont d'ailleurs aussi juives qu'arabes. Dans sa grande majorité la jeunesse tunisienne ignore ses racines culturelles qu'elle pourrait développer au lieu de sombrer dans un désespoir autodestructeur qui l'entraîne vers l'Occident Coca Cola ou vers Daesh. La véritable révolution est un processus long engageant toutes les énergies. Ainsi les vieux professeurs de La Rachidia souhaitent que les jeunes s'emparent du malouf, qu'ils interprètent cette musique classique, la remixent et se l'approprient chacun à sa manière. Jusqu'au 31 mai le programme des concerts offre un éventail incroyable dont un karaoké où les enfants pourront chanter accompagnés par un orchestre en direct. Mais ce soir ce sont deux violonistes, Anis Kelibi et Abdelkarim Shabou, qui se succèdent pour interpréter des chants que nombreux convives murmurent discrètement tandis que les musiciens improvisent comme en jazz, brodant autour du thème. Je suis aux anges.


Le surlendemain, Raya Ben Guiza Verniers, attachée de presse de l'événement, nous arrange une visite inédite de la Medina avec le blogueur Jamal Ben Saidane dit Wild Tunis, justement responsable de la mise à jour du site de La Rachidia et auteur de quantité de photographies sur Instagram. Passionné par ce musée à ciel ouvert où il est né, Jamal occupe ses temps de loisirs à découvrir sans cesse des coins et recoins qu'il ne connaît pas encore, et à les faire partager à ses amis...


Tandis que nous faisons le tour des artisans qui continuent à travailler intra-muros, nous admirons le travail de la navette sur les métiers à tisser où chaîne et trame me font penser aux ruelles incroyables que nous empruntons, sauf qu'ici la soie interdit les impasses.


Dans sa boutique de conte de fée Fathi Blaich explique à Fadia comment se fabrique une chéchia et les différents modèles, de Tunis ou Oran. Après avoir été bouilli et avant d'être formé le cylindre tissé est brossé pour qu'aune trace du tissage ne subsiste. Le tissu doit être souple et doux au touché. Tout est en nuances de rouge. En Lybie on la porte noire, comme celle des Juifs qui dans le passé n'avaient pas le droit d'en avoir de rouges. Aujourd'hui seule l'exportation vers le Mali, le Niger, etc. permet au vieux monsieur de tenir, mais partout le savoir disparaît comme ce ferronnier mort il y a deux ans sans avoir transmis son savoir...


Avant de quitter Tunis nous admirons de loin la mosquée où nous ne pouvons entrer. Le samedi la population tunisienne fait ses courses rue du Général de Gaulle plutôt que dans la Médina plus axée sur le tourisme. Comme partout les contrefaçons chinoises pullulent. J'achète quelques épices qui sentent bon la Tunisie pour une somme dérisoire, et pour quelques dinars de plus de jolies babouches aux couleurs vives...

lundi 18 mai 2015

La Voix Est Libre à Tunis, un vent de liberté


En prologue à la seconde soirée du Festival El Chanti / La Voix est Libre Dgiz fait monter sur la scène de l'Institut Français, fraîchement inauguré de la veille, cinq slameurs dont c'est pour certains le baptême du feu. Les jeunes Tunisiens et Tunisiennes montrent que leur engagement met leur cœur et leur corps, leur sens critique et leur émotion au service d'une révolution qui ne se fera pas en un jour. Que leurs récits soient légendes merveilleuses ou dur retour à une réalité l'urgence et la sincérité suent de leurs lèvres même si un vent frais s'est levé sur Tunis.
Dgiz embraye avec une contrebasse de fortune, épaulé par le batteur Philippe Gleizes dont les tambours chantent l'Afrique, le saxophoniste Peter Corser trafiquant sa voix électroniquement, Blaise Merlin ayant troqué son costume de directeur du festival contre un violon, et l'extraordinaire Naïssam JaJal dont la flûte traversière et le ney swinguent avec des accents kirkiens et les cris du désert.


Dgiz slamant sur les mots du public, réagissant au quart de tour à tout ce qu'offre l'instant, entraîne tout ce petit monde dans une course folle qui donne envie de danser. L'humour du provocateur patenté transforme ses flèches en crève-cœur, les rythmes survoltés ne pouvant cacher sa tendresse pour le peuple tunisien.


Après l'entr'acte, le chanteur Mounir Troudi rejoint l'Electro Mezoued pour clore la soirée en beauté. Le quintet rassemblant Mehdi Haddab au oud électrique, le DJ electro Skander Besbes, le bassiste Pasco Teillet, le percussionniste Jihed Khmiri et le joueur de cornemuse Lotfi Gerbi rappelle étonnamment les grandes heures du rock celtique. L'histoire des musiques traditionnelles recèle plus d'un secret que les voyageurs ont adopté comme à mon tour je m'imprègne probablement de tout ce que j'entends au cours de mon voyage. Le mezoued, musique populaire des bas-fonds dont les paroles argotiques choquaient au point d'être interdites pendant la dictature de Ben Ali, revient sur le devant de la scène.


Son nom lui vient de la cornemuse bédouine issue des campements nomades, puis des campagnes investissant la ville. Sa sonorité aigre et puissante sort de deux cornes de veau, propulsée par le réservoir en peau de chèvre.


Mehdi Haddab, surnommé le Jimi Hendrix du oud, électrise le groupe. Son complice, le bassiste avec qui il travaille depuis quinze ans, livre un groove puissant sur lequel la voix peut improviser en toute liberté. Car l'improvisation marque tout le festival. L'Electro Mezoued et le Stamboli (prochain article !) seront hélas absents de l'édition parisienne du Festival qui se tiendra à la Maison de la Poésie, au Cirque Électrique et aux Bouffes du Nord du 26 au 30 mai, mais quantité de surprises nous attendent la semaine prochaine.

vendredi 15 mai 2015

La voix est libre à Tunis, zones de libre-étrange


Blaise Merlin aime jouer avec les mots pour présenter le festival qu'il a monté avec son homologue tunisienne, Bakhta Ben Tara, responsable du Chantier et auteure de l'affiche. À Tunis au Théâtre du 4ème Art, dès le premier soir La voix est libre est devenu "une zone de libre-étrange". Pour lutter contre la disparition du vivant, bio-diversité ou cultures minoritaires, il a choisi de générer de nouvelles associations, souvent aléatoires mais mûrement réfléchies, qui renforcent les organismes par une combinatoire que ne renierait pas la génétique moderne. En s'alimentant mutuellement, ils affinent leur système de défense contre le formatage et la consanguinité, deux facteurs de dégénérescence de notre civilisation et de nos cultures ayant fortement tendance aujourd'hui à fonctionner sur l'exclusion. En préservant le langage de chacun il ne sombre pas pour autant dans l'affadissement qu'avait produit la world music où souvent plus personne ne se retrouvait. Ici on apprend à se comprendre en parlant avec les mains, en devinant ce que les mots de l'autre revêtent, en assimilant la fonction de chacun dans l'élaboration de spectacles artistiques où le langage universel de la musique est la clef de sol qui ancre chaque terroir en y faisant expérimentalement pousser des graines issues d'autres continents. Si l'art peut être considéré comme le dernier rempart contre la barbarie, le festival La voix est libre est une opération radicalement politique opérant par le biais de la poésie, mariage du sens et de l'émotion dont la réciprocité montre que nous ne pouvons nous passer ni de l'un ni de l'autre. En résumé, le plaisir est immense et ça fait réfléchir !


Pour commencer la soirée Blaise Merlin interroge le philosophe islamologue Youssef Seddik, spécialiste de la Grèce antique et de l'anthropologie du Coran. Comme nombreux vieux érudits Seddik répond avec humour et humilité. Contre le dogmatisme de la mort il rend hommage à Giordano Bruno brûlé vif en 1600 pour hérésie par l'Inquisition alors qu'il a entre autres développé la théorie de l'héliocentrisme. Pour Seddik l'éternité est en nous toute notre vie, mais après on s'en fiche ! Il se méfie évidemment des interprétations des textes sacrés dictés au peuple alors que chacun devrait les lire en se faisant sa propre interprétation.


La soirée aborde tous les âges de la vie, mais elle bat sans cesse les cartes. Ainsi le duo de la danseuse Imen Smaoui et de la chanteuse accordéoniste Violaine Lochu incarne l'adolescence quand celui de Médéric Collignon et Alia Sellami retombe en enfance. Imen Smaoui a l'habitude d'intervenir dans des lieux où la danse est inattendue comme la rue, les marchés... On frôle la danse-contact. Lochu souligne la différence de leur art en chantant parfois hors-champ. Son style, plutôt proche de la musique contemporaine, a parfois des accents bretons, mais il s'affranchit des frontières.


Régression totale avec Alia Sellami et Médéric Collignon qui comparent leurs jouets comme les garnements dans le train au début du film Zéro de conduite de Jean Vigo ! Ils se ressemblent et passent du plus petit au plus gros, de la paille à la poutre, soufflant, frappant maints tuyaux qui n'étaient pas fabriqués à l'origine pour sonner. La voix s'en mêle et s'emmêle les pinceaux dans un capharnaüm qui incite Sellami à nommer leur pièce Range ta chambre !


Le clou de la soirée est le trio formé du chanteur tunisien Mounir Troudi, du percussionniste fanco-libanais Wassim Hallal et du sonneur Erwan Keravec. Le chanteur égyptien Abdullah Miniawy aurait dû être des leurs, mais son gouvernement ne l'a pas autorisé à sortir du pays. Je me laisse porter par le chant soufi de Troudi et les quatre peaux de Hallal, mais le plus étonnant est la cornemuse de Keravec qui enveloppe l'ensemble d'un tapis multicolore comme ceux admirés hier dans la Medina. Le Breton phrase aussi de manière virtuose soutenu par un bourdon en do droit comme un minaret. On retrouvera les trois musiciens aux Bouffes du Nord le 30 mai dans le cadre de l'édition parisienne de La Voix Est Libre.
Les deux programmateurs, qui ont amené chacun/e la moitié des artistes qui composent le Festival, sont audacieux de l'ouvrir avec la soirée la plus difficile, constituée de petites formes assez "contemporaines", mais le public tunisien est gourmand de nouvelles expériences... Comme pour le Mézoued, musique populaire interdite du temps de la dictature ainsi que le Stambéli, cousine de la musique des Gnawa d'Algérie et du Maroc, respectivement programmés vendredi et samedi. Doucement les liens se dénouent tandis que d'autres se tissent.

jeudi 14 mai 2015

Tunis, de la Medina à l'avenue Bourguiba


Tandis que les musiciens, artistes, techniciens et organisateurs du Chantier tunisien avec La Voix est Libre s'accordent, j'arpente la Medina. Avant que je parte humer l'atmosphère de Tunis, Fadia Dimerdji de Radio Nova m'a raconté mille anecdotes qui me permettent de mieux cerner l'histoire musicale et politique du Maghreb, même si j'ai du mal à retenir les noms arabes. Les touristes se faisant rares pour la saison, les commerçants se sont assagis. Entendre que je n'ai bu que trois thés à la menthe pendant mes emplettes ! Un panaché est un mélange de thé vert et noir.


À midi, devant un délicieux couscous au poisson bien relevé, je fais la connaissance d'un vieux tunisien de Gafsa, une ville plus au sud. Nous faisons un bout de chemin ensemble. La Medina est magnifique, labyrinthe de ruelles et de galeries couvertes où s'entassent quantité d'artisans. Pas de voiture, ça repose. La topographie suit les mutations historiques depuis le VIIIe siècle, les corporations et les classes sociales.


De temps en temps j'entre dans une impasse sans me rendre compte que je viens de pénétrer dans un espace privé difficilement identifiable puisque que partout il envahit la rue. Admirant les portes bleues à gros clous noirs je reconnais la couleur de notre escalier bagnoletais, Stairway to Heaven. Seulement, ici, les diables ont des roulettes. Il faut rapidement se pousser s'ils dévalent une rue en pente pas plus large que leur chargement. Depuis la terrasse de la Maison d'Orient j'enregistre les muezzins qui semblent se répondre d'un minaret à l'autre.


Fort de ses vingt-trois étages qui surplombent la ville, notre hôtel s'appelle Africa (tout un poème auquel l'Occident n'est pas étranger). Barrières, plots, escadrons de police empêchent son accès par automobile. Un pâté de maisons plus loin, ce sont carrément blindés et barbelés. Blaise Merlin me conseille de grimper sur le toit de l'immeuble pour jouir de la vue panoramique à 360°, mais probablement depuis l'attentat du Bardo il est interdit pour cause de proximité avec un bâtiment gouvernemental. Le réceptionniste n'ose pas nommer le Ministère de l'Intérieur, il chuchote. Le chef de la sécurité est plus explicite. Je comprends mieux le portique anti-métaux et les gorilles à l'entrée de l'hôtel. Coupée en son milieu, l'avenue Bourguiba est forcément plus calme, les photos depuis ma chambre renforçant une symétrie qui n'est que de façade. Évoquant la révolution de jasmin je sens parfois des résistances chez mes interlocuteurs qui semblent craindre de dévoiler leurs sympathies. Du point de vue touristique, à part une baisse stupide de fréquentation dont nous profitons, il n'y a évidemment pas plus à craindre qu'à Paris ou New York. Nous vivons partout dans un état policier "perpétuel" conçu pour inquiéter plutôt que rassurer. Différence de taille, la Tunisie sortant d'une dictature, une partie de sa jeunesse entend jouir de la révolution...

mercredi 13 mai 2015

Kink Gong, collectage et remixage


Laurent Jeanneau est un baroudeur épris de musique et de son. Il arpente le sud-est asiatique à l'affût des minorités ethniques qu'il enregistre tels quels, field recordings (j'ai chroniqué ici l'excellent ouvrage d'Alexandre Galland sur le sujet) qu'il retraite parfois en composant des paysages sonores. Sous le nom de Kink Gong il a ainsi enregistré près de 150 CD, DVD ou LP, publiés à compte d'auteur ou chez Sublime Frequencies pour les enregistrements de terrain, et chez Kwanyin (Pékin), Atavistic (Chicago USA), PPT Stembogen (Paris), Discrepant (London) pour ses compositions expérimentales.
Dans le documentaire Small Path Music de David Harris (également chroniqué ici) Laurent Jeanneau raconte comment ses goûts se sont forgés à l'adolescence, au début des années 80, à l'écoute de tout ce qu'il trouvait un peu bizarre, hors catégories cela va de soi (Un Drame Musical Instantané en faisait partie !). Sur son site, il répertorie ses productions, ses performances en public, ses conférences... Il vend même des guimbardes à des prix défiant toute concurrence. Son travail de collectage est inestimable, car on ignore combien de temps encore les minorités ethniques qu'il rencontre résisteront à la mondialisation. Partout des voix uniques et des savoirs insoupçonnables disparaissent sous le goudron des routes qui se construisent. Les mentalités changent. La télévision est un rouleau compresseur qui formate tout ce qu'elle atteint.
Je me souviens des difficultés que j'avais rencontrées au Vietnam en filmant les Hmong et surtout les Yao au début des années 90. Leurs territoires avaient été interdits jusqu'à seulement deux ans auparavant. Nous étions gênés de venir en touristes, mais la séquence de l'arroseur arrosé peut se reproduire de mille manières. Personne n'avait encore jamais vu d'enfant blonde et notre fille Elsa ne supportait plus qu'à chaque village traversé des dizaines de femmes lui touchent les cheveux ! Dans la montagne j'avoue avoir parfois filmé en caméra cachée, mais je n'ai jamais utilisé ces images, me contentant de quelques extraits tournés à Sapa pour le scratch vidéo interactif Machiavel. Plus tard, au Laos, je me souviens de Louang Namtha où la plupart des habitants ne possédaient rien d'autre qu'une télévision. Parfois deux, qui marchaient en même temps. Mais aucun autre meuble... Je me souviens aussi d'un vieux musicien, jouant d'un violon de fortune au bord d'un chemin au Népal, dont la musique m'est restée depuis dans l'oreille... Il faut toujours prendre le temps. Quand nous voyageons notre vitesse ne correspond jamais à celle des pays traversés.
Lorsque Laurent Jeanneau revient en France il collabore avec Julien Clauss, participe aux Siestes électroniques ou à l'Atelier de Création radiophonique... En tapant "Kink Gong" dans un moteur de recherche vous découvrirez quantité de documents audio ou vidéo passionnants et d'expériences enjouées. Leur côté roots s'inscrit à l'opposé de la world music et du nettoyage (ethnique) qui gomme les scories de l'authenticité.

mardi 12 mai 2015

20 000 jours sur Terre


Si la critique internationale a adoré le documentaire 20000 Days on Earth de Iain Forsyth et Jane Pollard consacré à Nick Cave, je suis resté de marbre. La réalisation est sophistiquée, montage léché, prises de vue acrobatiques, maniérisme arty, mais le film reste très superficiel quant à la personnalité de rock star que s'est construite le chanteur des Bad Seeds, également auteur de poésies, de romans. Au fur et à mesure de la projection, j'ai eu le sentiment que tout était bidon et emprunté chez cet artiste adulé, plus poseur que véritablement inspiré. Pire, il a le cynisme de revendiquer ses bobards, pensant probablement que cela passera pour de l'humour, or il n'en a aucun. Sa musique à l'eau de rose ne recèle d'ailleurs plus aucune mauvaise graine et j'ai fini par trouver idiotes la plupart de ses réponses. En gros, dommage que les deux réalisateurs aient choisi un sujet porteur pouvant rameuter du public plutôt qu'une autre idole qui aurait réellement des choses à dire et raconter.


Comme souvent, la bande-annonce suffit pour avoir un aperçu de ce qu'il y a de meilleur dans ce long métrage qui prétend osciller entre documentaire et fiction alors qu'il s'agit surtout d'une vérité arrangée pour les besoins professionnels de l'artiste, travaillant son ego en poseur comme un fond de commerce. Étonnamment les bonus du DVD relèvent le niveau, peut-être parce que, séparés du corpus majeur, ils deviennent des témoignages sans autre prétention qu'apporter du plaisir. Ainsi le formidable chorus de violon free de Warren Ellis ou la version live du duo avec Kylie Minogue sur le tube réussi Where The Wild Roses Grow, démarquage d'un morceau traditionnel irlandais.

20 000 jours sur la Terre, Iain Forsyth & Jane Pollard, Blu-ray et DVD Carlotta

lundi 11 mai 2015

Cinéma documentaire, fragments d'une histoire


Jean-Louis Comolli n'a pas beaucoup changé depuis la dernière fois que nous nous étions croisés alors que j'étais encore étudiant à l'I.D.H.E.C. (Institut des Hautes Études Cinématographiques, ancêtre de la FEMIS) il y a plus de quarante ans ! À l'occasion d'une soirée organisée par Siggraph France en partenariat avec Cap Digital, le cinéaste présentait son nouveau livre, Cinéma, mode d’emploi - De l’argentique au numérique écrit avec Vincent Sorrel. J'étais invité à défendre le numérique, mais je partageai globalement les propos des deux autres débatteurs, à savoir qu'il ne faut pas confondre le support technique et les conséquences qu'il produit sur les œuvres et sur les consciences, soit les auteurs et leur public.
Comolli définit le cinéma par le rapport visible / non visible, ce qu'en homme du son je nomme le hors-champ quand lui fait référence au hors-cadre, et par la salle obscure où il faut qu'au moins un spectateur assiste au spectacle. Nous digressâmes allègrement, condamnant le flux, revendiquant que le cinéma ne peut se contenter d'une image plus petite que le spectateur, soulignant l'ellipse, tentant de circonscrire le cinéma ou l'audio-visuel tandis que j'avançai que les œuvres interactives et les nouveaux supports offrent des possibilités nouvelles à un genre nouveau qui ne doit pas forcément s'appeler cinéma. Je résume très succinctement un débat qui partit dans tous les sens pour notre plus grand plaisir, comme le livre de Comolli et Sorrel dont plus de 800 termes offrent autant d'entrées sur ce qui nous anime et que nous animons.


À l'issue de la soirée, Jean-Louis Comolli me confia un exemplaire de son nouveau film récemment sorti en DVD et intitulé Cinéma documentaire, fragments d'une histoire. Dès les premières images commentées par l'auteur lui-même, notre complicité de points de vue se vérifia. Le documentaire est mis en scène tout autant que la fiction. Le cadre et le montage façonnent le réel pour faire son cinéma, les acteurs agissent se sachant filmés, etc. La réussite du film de Comolli tient dans la personnalisation de son histoire(s) du documentaire. Si tous les extraits choisis sont des diamants noirs, son engagement politique révèle les lignes de force du genre. En intégrant des vues fixes et sa main écrivant les idées déterminantes sur un carnet, le cinéaste critique nous laisse le temps de réfléchir. Or cette réflexion est justement la ligne de démarcation qui sépare le cinéma d'auteur dont il est l'un des ardents défenseurs et le cinéma de distraction (entertainment comme disent les Américains). Ses références sont lumineuses tel Walter Benjamin précisant "le fascisme est l'esthétisation de la politique et le communisme est la politisation de l'esthétique" comme Comolli compare la manière de tourner de Dziga Vertov et celle de Leni Riefenstahl. Il rend évidemment hommage à L'homme à la caméra, comme aux frères Lumière, à Flaherty, Van der Keuken, Rouch, Buñuel, Franju, Pialat, Debord, Resnais, Drew, Leacock, Sidney Bernstein, au groupe Medvedkine, à Ivens et Loridan, Le Masson et Deswarte, Vittorio de Seta, Brault et Perrault, Imamura... Les extraits qui passent sur la table de montage font choc. Certains provoquent et révoltent, d'autres bouleversent ou épatent, mais tous font sens. Les grands moments de l'Histoire du XXe siècle sont formidablement résumés en quelques secondes, de la Révolution de 1917 à Mai 68 en passant par la prise de Barcelone par les troupes anarchistes, les camps de concentration allemands, l'assassinat de J.F.Kennedy, la guerre du Vietnam... Les plans choisis correspondent parfaitement à l'idéologie que chaque évènement véhicule. La chronologie s'arrête en 1975 quand la télévision accède au pouvoir. Ailleurs Comolli insiste sur l'échange de regards qui passe par l'objectif de la caméra avant de traverser celui du projecteur, le rôle du son lorsqu'il devint synchrone et celui du commentaire, les conditions budgétaires ("pauvre en moyens, riche en temps") et l'appropriation possible par tous de ce medium témoin de son siècle. Cette leçon de cinéma passionnera tout autant ceux qui n'y connaissent pas grand chose que les mordus cinéphiles.

→ Jean-Louis Comolli, Cinéma documentaire, fragments d'une histoire, DVD 55' avec livret 16 pages, Ed. Documentaire sur Grand Écran, 10€
→ Jean-Louis Comolli et Vincent Sorrel, Cinéma, mode d’emploi - De l’argentique au numérique, livre 448 pages, Ed. Verdier, 28€

vendredi 8 mai 2015

Le vinyle pressé de revenir


Le support disque divise les auditeurs. Les uns ne peuvent plus écouter de vinyles. Les autres ne veulent plus écouter de CD. Passionné avant tout par la musique inscrite sur le support, je ne me satisfais d'aucune interdiction, qu'elle soit technique ou de principe. Les nouveaux adeptes du vinyle privilégient l'objet au sujet. Si les élucubrations audiophiles sont parfaitement mesurables, on comprend par contre les graphistes qui encensent les 30 centimètres de la pochette 33 tours alors que le CD présente une misérable surface cinq fois plus petite. Quelles que soient la taille et la forme de l'objet physique il est certain que cette valeur ajoutée semble seule capable de combattre la dématérialisation des supports. D'où l'engouement récent pour les disques en vinyle, ou les astuces éditoriales de certains producteurs numériques comme les livrets de 160 pages illustrées du label nato ou les variations de pochette infinies à composer soi-même du Never Better des rappeurs de P.O.S. J'ai déjà écrit ici ce qui pouvait justifier le choix de tel ou tel support, compte tenu de la réalité de fabrication, ou comment le passage d'une face A à la B lutte contre le flux radiophonique des playlists en mp3.
En éditant des albums des années 70, voire des inédits de cette époque, Le Souffle Continu, dont le magasin est connu de tous les amateurs, obéit à une logique cohérente. Le son de l'aiguille renforce l'expérience et les gestes de l'usager qui l'accompagnent participent à cette plongée dans le temps passé. Sortir méticuleusement le disque de sa pochette en papier blanc, le centrer sur l'axe de la platine, vérifier la vitesse de lecture, poser le bras, changer de face sont des usages qui influent sur d'autres comportements de notre quotidien comme Internet façonne inconsciemment nos cerveaux sans que nous en mesurions réellement l'ampleur. L'inconscient collectif n'agit pas parallèlement à la psyché de chacun, il l'oriente sérieusement, quitte à créer des incompatibilités sociales dans les cas les plus extrêmes, du point de vue des masses comme des individus !


Après les 30cm de Red Noise, Semool, Mahogany Brain et les trois 17cm de Heldon, Le Souffle Continu continue avec deux autres vinyles de Heldon, cette fois 30cm, Live In Paris 1975 et Live In Paris 1976, le premier tournant en 33T, le second en 45T ! Le travail de Richard Pinhas se situant entre le rock psychédélique et le rock industriel, il trouve un écho dans les musiques d'aujourd'hui avec ses envolées de guitare électrique, ses boucles synthétiques et ses saturations monodiques. Les disques de son groupe Heldon font ainsi figure de racines hexagonales à plusieurs courants actuels. Les pochettes dessinées par Stefan Thanneur réfléchissent à la fois le spectre timbral arc-en-ciel, les pétouilles du vinyle, et le light-show liquide d'époque que renforcent les galettes elles-mêmes, toutes différentes, mélange de rose ou de bleu avec du blanc sur le support transparent.
Sont annoncées les rééditions des historiques La guêpe de Bernard Vitet (texte de Francis Ponge) et Tacet de Jean Guérin parus à l'origine chez Futura. Il est également fortement question d'éditer Avant Défense de, improvisations inédites que j'enregistrai avec Francis Gorgé entre 1973 et 1975 avant notre premier disque, album "culte" pour avoir figuré sur la Nurse With Wound List et depuis réédité en CD et vinyle avec quantité de bonus chez MIO et Wah-Wah !


Le vinyle ne sied pas qu'aux rééditions. Nombreux artistes choisissent de publier leurs œuvres récentes uniquement sur disque noir, surtout s'ils appartiennent à des courants marginaux, musique de recherche ou improvisée, industrielle ou électronique, etc. La harpiste Hélène Breschand ne se prive pas pour autant du numérique, proposant d'envoyer une version digitale à télécharger à tout acheteur du LP Les Incarnés. Les préparations acoustiques et électroniques de son instrument torturé créent un univers saturé de silence et de déchirures, frottements et pinçons où le corps semble martyrisé par un enchevêtrement de cordes, sorte de bondage musical que renforce la voix japonisante.

→ Heldon, Heldon Live in Paris 1975 et Heldon Live in Paris 1976, Le Souffle Continu, 17€ chaque
→ Hélène Breschand, Les Incarnés, D'Autres Cordes, 15€

jeudi 7 mai 2015

La mobilisation et la solidarité ont fait revenir l'eau


La mobilisation a été efficace. La solidarité des Baras et des riverains a joué à fond. On les a menés en bateau, mais maintenant l'eau est revenue et ils peuvent voguer à d'autres occupations plus constructives.
Dès le début de la matinée une équipe de Véolia a creusé pour rendre l'eau aux 160 Africains "sans papiers français" rassemblés dans le squat de Bagnolet, mais un tuyau a explosé, inondant le quartier. Une nouvelle équipe est intervenue pour rendre l'eau aux Baras et une autre passera cette après-midi pour reboucher le trou. Bilan des courses : plusieurs milliers d'euros fichus en l'air entre l'intervention des salariés de Véolia, le matériel, les camions, l'eau partie dans le ruisseau, etc., et l'angoisse de ne plus pouvoir se laver, utiliser les toilettes, boire... Tout ça pour quoi ? Un système inhumain, des décisions absurdes, des mensonges qui décrédibilisent la mairie socialiste, le cynisme de Natixis, propriétaire du bâtiment dont ils ne font rien... Et d'un autre côté, la détermination des Baras, la solidarité des riverains ulcérés, la preuve qu'en se mobilisant on peut inverser le cours des choses.

Natixis a coupé l’eau aux Baras


Depuis mardi matin Véolia a coupé l’eau du squat occupé par 160 Africains dans l’ancien local de Pôle-Emploi du 72 rue René Alazard à Bagnolet.
Le 14 avril la Justice leur avait accordé un nouveau suris de 3 mois, mais les techniques pour les déloger et les jeter à la rue sont très perverses. Le maire socialiste de Bagnolet Tony di Martino a signé l’arrêté précisant en petite ligne « Travaux de terrassement (suppression de prise en charge) » - c’est joliment dit - et les travaux étaient annoncés pouvant durer jusqu’au 13 mai. Personne ne s’est inquiété. Il n’aura fallu que deux heures à la société Véolia pour creuser un trou à côté du regard, couper le tuyau raccordant le bâtiment à l’arrivée d’eau et reboucher l’ignominie avec leurs grosses machines. Le soir-même, lors d’une réunion de quartier le maire de Bagnolet assurait en public ne pas être au courant (il avait pourtant signé, le 14 avril, le jour de leur passage au Tribunal, drôle de coïncidence !) et ses chargés de cabinet assurèrent que l’eau serait revenue le lendemain d’une manière ou d’une autre. Mais quand le soir fut venu l’eau ne l’était toujours pas.
Les Africains, dont j’ai parlé dans un précédent article, tous anciens travailleurs chassés par la guerre en Lybie, sont allés marcher jusqu’à la mairie où on leur a répondu que Véolia n’avait pas pu passer aujourd’hui parce qu’on lui avait barré le passage, or personne n’est venu, c’est un mensonge pur et simple. Mensonge de Véolia à qui le propriétaire du lieu, Natixis (si si, vous avez bien lu, Natixis), a commandé de couper l’eau selon son « droit » ou nouveau bobard de la mairie ? Allez savoir… Cette fois la mairie a promis devant l’assemblée des jeunes hommes en colère que Véolia viendrait remettre l’eau entre 11h et 13h30 aujourd'hui jeudi et qu’après nouveaux travaux l’eau serait rendue aux Baras dernier délai à 16h30.
À 200 mètres de la Porte des Lilas 160 hommes sont privés d’eau depuis près de 48 heures. Ils savent tous, d’un côté comme de l’autre, que l’eau c’est la vie. Il leur est arrivé d’en manquer, dans leurs pays en période de sécheresse, dans l’embarcation qui les mena jusqu’à Lampedusa pendant un voyage de cinq jours dont ils sortirent indemnes grâce aux dauphins qui leur montrèrent le chemin vers la terre (ce n’est pas une image, c’est la réalité), mais que dans un pays civilisé comme le nôtre on leur coupe sciemment le tuyau qui les raccorde à la vie, ils ne peuvent le concevoir.

Photo : Laurent Jamet

mercredi 6 mai 2015

Le Drame samplé par Den Sorte Skole


Comme je cherchais à acquérir (c'est fait) un exemplaire physique de Never Better de P.O.S., un groupe de rap politique de Minneapolis qui a réalisé un superbe travail graphique de sa pochette CD, je tombai sur le site Discogs et tapai "Un Drame Musical Instantané" pendant que j'y étais... Surprise de trouver un coffret de trois vinyles dont j'ignorais l'existence avec des samples du Drame sur deux morceaux ! Le duo danois Den Sorte Skole composé de Simon Dokkedal et Martin Højland fait un travail de compilation extraordinaire, revendiquant par ailleurs des concerts plutôt que du DJ'ing. Pour le morceau Overnite ils ont samplé les couteaux de notre Pas de cadeau publié en 1981 sur le label De Qualité sous la forme d'une compilation intitulée 18 surprises pour Noël (dont nos exemplaires numérotés étaient ornés de la trace d'une main sanglante au recto de la pochette)...

Pas de cadeau (Un Drame Musical Instantané, 2'19, 1981) :



Overnite (Den Sorte Skole, 4'41, 2013) :



Sur ce morceau, en plus de notre attirail de boucher aiguisé pour la fête des confiseurs qui leur sert de rythmique et que l'on retrouve également sur le mix Cervello, Den Sorte Skole a samplé Malvina Reynolds (Overtime), Guilherme Lamounier (Freedom), Waldjinah & Orkes Bintang Surakarta (Bawa Asmarandana Pamitan / Gesang), Simon Boswell (Maggots), Conrad Schnitzler (Afghanistan), Les Amazones De Guinée (Samba), Munir Bashir (Du'a - Invocation), Galapagos Duck (Removalists Suite A. In The Making), Les Baxter (Hot Wind), Roky Erickson And The Aliens (I Walked With A Zombie), Stained Glass (Fahrenheit), Jimmy Hughes (It Was Nice), Blo (Miss Sagit), Abner Jay (I Wanna Job), Old Regular Baptists (I Am A Poor Pilgrim Of Sorrow), Shankar Jaikishan (Tere Bina Aag Yeh Chandi). À cette écoute et à la lecture de cette liste on comprend pourquoi leur compilation comprend des milliers de confetti issus de 250 vieux vinyles venus de 51 pays sur 6 continents, rassemblés pour cette Lektion III.


Comme on peut l'imaginer, les Danois de Den Sorte Skole ne se sont pas embarrassés de nous demander notre avis ni de payer les droits des milliers de samples récupérés ici et là. La tracklist est impressionnante. Aussi vous ne trouverez pas leur coffret sur iTunes, Deezer ou Spotify. Il est donné en téléchargement gratuit sur leur site (donation possible à la discrétion de l'usager), à moins que vous ne préféreriez l'avoir en dur pour 25 euros avec un livret de 40 pages qui détaille scrupuleusement les origines de chaque emprunt*. Pour que la sauce prenne il faut synchroniser les platines rythmiquement, faire coïncider les tonalités et structurer les morceaux en mixant toutes ces musiques, voix de toutes origines, extraits sonores, field recordings, etc. Le résultat qui leur a pris deux ans et demi de travail est une re-création particulièrement réussie, un voyage extraordinaire transcontinental, transgenre, une réappropriation de l'histoire de la musique comme un jeu de cartes battu, mille-feuilles finalement réduit à un unique microsillon qui tourne sur la platine pour le plaisir de la découverte, chansons sans frontières qui me donnent envie d'écouter aussitôt la première leçon publiée en 2006 (plutôt hip-hop) et la seconde en 2008 (déjà plus dramatique), toutes deux épuisées en LP ou CD.

→ Den Sorte Skole, Lektion III (le plus varié et le plus universel des trois !), Not On Label (Den Sorte Skole Self-released), 3 vinyles 30cm, édition limitée, 2e tirage, Danemark

* P.S. (extrait du livret) : Overtime kicks off with knives and an acoustic guitar dancing a dark ominous dance. It’s the sound of blades of steel sliding against each other. Usually not a very pleasing sound, but here it becomes an efficient rhythmical tool. The sample is taken from the 1981 piece “Pas De Cadeau” from the French musical collective Un Drame Musicale Instantané. Founded in 1976 by Jean-Jaques Birgé, Bernard Vitet and Francis Gorgé and focusing on collective creation and on constant renewal of the concert form. They have mixed acoustic and electronic instruments, some of them homemade, such as a huge balafon using frying pans and flower pots as a keyboard, a trumpet made of reed, plexiglass flutes, a fire organ and of course knives. Gorgé left the outfit in 1992, but Vitet and Birgé are still fully operational as a duo working with a great number of collaborators.

mardi 5 mai 2015

Volume 2 de Masse


J'ai déjà tout dit de mon admiration indéfectible pour Francis Masse. Que manquait-il au premier volume de La nouvelle encyclopédie de Masse si ce n'est le volume 2 ? Inconditionnels de Masse, sachez que l'auteur a redessiné et actualisé les dialogues de quantité de ses anciennes aventures scientifico-absurdes et qu'il y a ajouté près de 200 pages inédites sur les deux volumes ! Aux autres, amateurs de BD qui ne le connaissent pas encore, préparez-vous à un choc car Masse ne ressemble à personne. Seul Marc-Antoine Mathieu, qui le colle alphabétiquement dans ma bibliothèque, s'en approche, digne héritier de cet humour qui par la rigueur de son imagination laisse entrer le réel par la fenêtre du non-sens.
L'exigence du travail graphique se retrouve dans les sculptures métalliques de Masse où le grès, le marbre et le bois viennent parfois s'insérer pour évoquer d'amusantes allégories désacralisant l'art moderne par leurs titres narrant des histoires cachées sous l'apparente abstraction des formes. Le volume 2 est préfacé par six planches astucieuses de François Ayroles qui lui rend hommage en mettant en pages tout ce qui fait la force de Masse : inspiré par toutes sortes de théories scientifiques un Professeur Nimbus illustre de vertigineuses histoires à dormir debout, tâte du cinéma d'animation, joue de la densité de ses textes comme de ses dessins, reproduit les effets graphiques avec son fer à souder de sculpteur, libère par l'écriture l'image dessinée de la 2D ; Francis Masse considère la BD comme du free jazz, un truc qui ne s'écrit pas, elle développe le dessin dans la dimension du temps...

→ Francis Masse, La nouvelle encyclopédie de Masse, tome 2 : m-z, Ed. Glénat, coll. 1000 Feuilles, 240 x 320 mm, 312 pages, cartonné, 35 €… Le tome 1 : a-n a les mêmes caractéristiques.
Des heures, des semaines de lecture et de rêve en perspective !
→ Si cela ne suffisait pas, découvrez On m'appelle l'Avalanche (réédité chez L'Association), Les deux du balcon et La mare aux pirates (réédités par Glénat), L'art attentat (au Seuil), (vue d'artiste) ou Contes de Noël (toujours Glénat), etc.

lundi 4 mai 2015

Succès du Tricollectif


Six soirs de suite le public se pressa à La Générale pour assister aux Soirées Tricot, festival gratuit organisé par les musiciens du Tricollectif. C'était l'événement parisien de la semaine dernière. Une trentaine de formations esquissèrent les différents courants du jazz actuel sans omettre ses épousailles avec le rock, la musique contemporaine ou la variété toutes époques confondues, ne négligeant ni la voix ni la danse. Inventifs et solidaires, ces jeunes musiciens et musiciennes représentent bien ceux que je nommai les Affranchis dans un article où nombreux se reconnurent alors. Je retrouve chez eux ce qui me passionna au même âge, la liberté de l'improvisation (que nous appelions composition instantanée) initiée par le jazz et le free jazz, la puissance de l'électricité et de l'électronique, la découverte des anciens de Guillaume de Machaut à la musique française du XXe siècle, la révolution du sérialisme, le goût pour le cinéma et la rencontre d'autres formes artistiques, mais aussi le partage au sein d'un collectif et l'inspiration suscitée par le quotidien et notre conscience citoyenne...

Rien d'étonnant à ce que le Tricollectif investisse La Générale, coopérative artistique, politique et sociale, sise 14 avenue Parmentier dans les locaux désaffectés d'un ancien centre de distribution d’électricité à la magnifique architecture industrielle du début du XXe siècle. Si je n'assistai hélas qu'à la dernière soirée j'ai pu apprécier nombreuses aventures des musiciens du Tricollectif et de leurs invités grâce à leur production discographique puisque cette bande de joyeux drilles ont également fondé un label. Engagés dans leurs projets respectifs, ils les multiplie en participant les uns aux autres, invitent leurs camardes des autres collectifs, insufflant une chaleur communicative à leurs initiatives artistiques. À La Générale, avant que la foule se tasse pour les concerts, on pouvait approcher du bar et se délecter de la cuisine d'Elsa d'habitude à l'Atelier du Plateau, se vautrer dans de divans profonds ou faire une partie de ping-pong !


Pour ouvrir la soirée de samedi la bassoniste Sophie Bernado, entendue récemment avec Art Sonic, improvisa vocalement et synthétiquement avec le batteur Adrien Chennebault (membre des ensembles maison Walabix et La Scala) et le danseur-acrobate Johan Bichot issu de la scène orléanaise, berceau du Tricollectif. Sur un tempo apparemment immuable où les baguettes rebondissaient librement en variété de timbres, la chanteuse jongla de l'anglais au yaourt en passant par l'italien et la BeatBox tandis que le danseur exécutait des sauts de carpe nous mettant en appétit.

Le quatuor Petite Moutarde qui suivit dans la grande salle nous rassasia de tendres compositions où se mêlent l'influence du jazz et de la musique française pour une musique inédite se déployant sans que les solistes écrasent le son d'ensemble. Au charismatique violoniste Théo Ceccaldi (groupes maison : Toons, La Scala, la Loving Suite pour Birdy So, l'Orchestre du Tricot / membre fondateur du Tricollectif avec son jeune frère, le talentueux violoncelliste Valentin Ceccaldi, très présent dans l'organisation de ce festival et dont je regrette de ne pas avoir vu l'Atomic Spoutnik) et au délicat batteur Florian Satche (groupes maison : Marcel et Solange, Toons, Quelle sauce ?, l'Orchestre du Tricot) se joignent l'aventureuse saxophoniste Alexandra Grimal (avec qui j'ai eu la joie d'enregistrer deux albums, Transformation et Récréation, et de jouer sur scène Rêves et cauchemars) et le discret contrebassiste Ivan Gélugne, mais la discrétion est le propre de la plupart des bassistes et l'orchestre jouait acoustique, défi parfaitement réussi. Je restai sur ma faim quant aux images projetées au dessus des musiciens, le vidéaste se contentant le plus souvent de découper des bouts d'Entr'acte de René Clair sans le nommer, même si de voir sur l'écran Erik Satie et Francis Picabia tirer le canon est un joli clin d'œil à cette nouvelle musique française qui augure des lendemains qui chantent.


Le morceau de résistance était l'Aum Grand Ensemble de Julien Pontvianne qui fêtait la sortie du disque Silere sur le label Onze Heures Onze. Écrit autour d'un poème d'Henry David Thoreau, la pièce est un long continuum monotone joué par treize musiciens, drone rappelant fortement La Monte Young ou Charlemagne Palestine. Après une superbe introduction crescendo, la chanteuse Anne-Marie Jean creva le sombre nuage, la voix rapprochant alors Silere de Michael Mantler. Je regrettai que Pontvianne, fasciné par l'évolution spectrale des timbres, se prive des possibilités spatiales offertes par le large panoramique que présentent les vibraphones, piano, claviers, guitare, basses, clarinettes, saxophones et batterie. Je m'interrogeai aussi sur l'ordre de passages des orchestres. Trop souvent les projets calmes et retenus se retrouvent en fin de soirée, les plus entraînants ouvrant le bal ; or il serait plus judicieux de forcer délicatement l'écoute d'entrée de jeu, pour nous réveiller ensuite quand il se fait tard. À la place, nos oreilles fatiguées par l'excitation des rythmes sont confrontées à une tension somnambulique qui sied mal à minuit. Samedi soir ou déjà dimanche matin, les fêtards pouvaient néanmoins réactiver leurs guiboles en dansant sur Trio à lunettes - Bobun Fever, histoire de terminer cette folle semaine en beauté... Mais j'étais déjà rentré écrire mon petit compte-rendu, regrettant de ne pas prendre d'aussi belles photos que celles que Jeff Humbert met régulièrement en ligne sur FaceBook !

vendredi 1 mai 2015

Défilé du 1er mai


Comme j'ouvre la fenêtre un vague à l'âme m'éclabousse de ses embruns de jour férié. Le silence de la rue est gris comme un trottoir glissant. Le yucca, la tamaris et la glycine se détachent sur le mur orange. Cette année le muguet ne porte pas de fleur. Pensant avoir terminé mon travail, j'écris. C'est un leurre. Il faudrait marcher. L'entorse du mois d'août n'est pas totalement guérie. La semaine prochaine déborderait de nouvelles épatantes, est-ce pour cette raison que j'attends ? Du passé faisons table rase. Le chat des voisins dort sur le fauteuil orange. J'oublie systématiquement les créations au fur et à mesure qu'elles s'achèvent. Je fais rimer chacune de mes phrases. Les rendre publiques les range du côté du rêve.