Jean-Jacques Birgé

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vendredi 22 juillet 2016

Cordon !


Le rôle des concierges a évolué avec le temps. La plupart ont été remplacé/e/s par des digicodes, interphones et sas blindés. Quand j'étais petit la concierge montait le courrier, nettoyait l'escalier, sortait les poubelles. Le postier passait deux fois par jour et on était certain d'avoir ce qu'on attendait le lendemain de son envoi. Les ascenseurs étaient relativement rares et l'on avait souvent l'impression de grimper dans une attraction de la Foire du Trône. Les éboueurs passaient tôt le matin pour ne pas encombrer les rues. J'ai tout oublié, mais je me souviens de la mère de mon copain d'enfance Paul qui nous envoyait promener tendrement et aussi de la concierge du boulevard de Ménilmontant dans les années 80. Elle vivait avec son fils dans une loge minuscule qui sert aujourd'hui de local à vélos. Elle bossait comme une folle et refusait d'être payée tant que le contentieux n'était pas réglé avec les précédents propriétaires. On se faisait souvent engueuler, mais elle était totalement dévouée à l'immeuble. L'époque où cette plaque a été posée remonte à bien plus tôt, lorsqu'on devait demander le cordon pour rentrer ou sortir de chez soi après 22h. Les locataires et propriétaires la réveillaient quelle que soit l'heure, encore qu'après minuit cela ne se faisait pas. Ce n'était évidemment pas une vie, et à la fois c'était tout de même plus humain que lorsque, par soucis d'économie, les robots ont débarqué.

jeudi 21 juillet 2016

La Dream Machine de Brion Gysin


La Dreammachine de Brion Gysin ressemble à un bricolage cheap et pop un peu ringard. C'est un cylindre rotatif pourvu de fentes et d'une ampoule en son centre. La rotation du cylindre fait que la lumière émise par l'ampoule traverse les fentes à une fréquence particulière ayant la propriété de plonger le cerveau dans un état de détente et de procurer des visions à l'utilisateur, lorsque celui-ci regarde la Dreamachine les yeux fermés, à travers ses paupières (Wikipédia). Le scientifique Ian Sommerville avait répondu au délire de l'artiste qui avait vécu une expérience hallucinatoire en fermant les yeux sur la route de Marseille, les arbres stroboscopant la lumière du soleil. J'imagine qu'Amandine Casadamont pourrait poser une lampe comme celle-ci sur l'une de ses platines et en la faisant tourner à 45 tours par minute on obtiendrait l'effet visuel d'une composition psychédélique par exemple. Cette image me fournit des idées pour le concert que nous donnerons à Arles le 1er août prochain avec Amandine lors de la Nuit de l'Année organisée par Phonurgia Nova. La Dreammachine m'avait déjà inspiré le titre de La machine à rêves de Leonardo da Vinci, œuvre artistique interactive réalisée pour iPad avec le plasticien Nicolas Clauss et l'équipe des Inéditeurs.


L'objet est mis en situation à l'exposition sur la Beat Generation au Centre Pompidou (jusqu'au 3 octobre 2016). Je regrette que le son n'y soit pas assez mis en valeur. Il y manque le chaos du cut-up. À quoi rime de projeter A Movie de Bruce Conner avec les Pins de Rome en sourdine ou le clip de D.A. Pennebaker avec Bob Dylan tout jeune et Allen Ginsberg en bord cadre sur grand écran, mais sans la puissance sonore ? Un peu frustré par cet open space trop propre je repense au concert en duo de Gysin avec Steve Lacy un soir à Montparnasse et je rentre à la maison écouter les deux sublimes disques que Hal Willner produisit avec William Burroughs accompagné par Sonic Youth, Frank Denning, John Cale, Buryl Red, Donald Fagen, Lenny Pickett pour Dead City Radio, et mon préféré, Spare Ass Annie, avec Michael Franti et Rono Tse of The Disposable Heroes of Hiphoprisy. Le lendemain j'enchaînai avec The Lion For Real où les compagnons de Ginsberg sont Mark Bingham, Michael Blair, Ralph Carney, Bill Frisell, Beaver Harris, Arto Lindsay, Prairie Prince, Marc Ribot, G.E. Smith, Steve Swallow, Rob Wasserman, Gary Windo, Garo Yellin, Pickett et d'autres. Qui dit mieux ?

mercredi 20 juillet 2016

Polyfree, free poli


Héberlué de ne pas trouver le nom d'Un Drame Musical Instantané ni le mien dans l'index de l'ouvrage Polyfree, la jazzosphère, et ailleurs (1970-2015), ensemble de textes réunis par Philippe Carles et Alexandre Pierrepont chez Outre Mesure, je m'étais un peu fourvoyé alors que nous étions présents, mais l'éditeur avait juste mal fait son boulot en omettant nos noms, hélas pas que les nôtres, dans son index. Pierrepont, véritable responsable de cette somme, qui s'avère de temps en temps se muer en soustraction, comme Claude Fabre, l'éditeur, avaient préféré traiter la chose par le mépris et l'arrogance plutôt que s'excuser simplement de ces petites erreurs. Les journalistes et autres analystes supposés ont toujours mal supporté "la critique de la critique", version littéraire de L'arroseur arrosé telle que la pratiqua longtemps Pablo Cueco dans le Journal des Allumés du Jazz. Or un index est à un livre ce qu'un générique est à un film ou les crédits à un disque : oublier certains de ses participants est une faute grave alors qu'un peu plus de rigueur aurait permis d'éviter ce genre de bévue. L'un et l'autre se sont donc focalisés sur cette indexation lacunaire espérant décrédibiliser mon intervention (il est certain que j'avais l'air un peu stupide de nous avoir cherchés en vain alors que nous étions cités par l'exemplaire Xavier Prévost dans son article sur les tendances hexagonales) plutôt que sur l'absence incroyable de certains musiciens là où ils auraient du fondamentalement figurer.

Ainsi André Hodeir apparaît pour son rôle pédagogique dans l'article de Lorraine Roubertie Soliman, seule femme parmi 30 contributeurs (saluons tout de même Jean-Paul Ricard qui traite de la place des musiciennes dans ce monde machiste), mais Hodeir est absent de celui sur les rapports du jazz et de la musique contemporaine signé Ludovic Florin et ne figure pas non plus dans l'index qui comporte malgré tout 1700 noms. Dans cet article manquent également à l'appel Heiner Goebbels, Fausto Romitelli ou même Leonard Bernstein, pour ne pas parler de Stravinski ou Gershwin antérieurs à la période analysée. Idem pour les rapports du jazz avec le rap où le rôle de Tony Hymas est escamoté malgré Ursus Minor et quantité de projets où le caractère cross-over mêlant rock, jazz, rap, chanson, musique contemporaine en fait un héros exemplaire de ce que ce livre voudrait marquer. Il est compréhensible que les goûts de certains rédacteurs les poussent à ignorer des musiciens, mais il est inadmissible qu'ils réécrivent l'Histoire, surtout lorsque leurs articles se targuent d'une universalité encyclopédique.

C'est en cela que l'on reconnaît les origines scolaires des universitaires, victimes du storytelling des institutions qu'ils ont fréquentées. Lors d'un colloque de l'Ircam auquel j'assistai, toutes les dates avancées par les conférenciers étaient en retard de dix ans sur la réalité. Cela explique probablement mon absence de l'article de Marc Chemillier sur les rapports du jazz et des musiques électroniques que je ne manquai pas de souligner dans le blog où je rappelai les faits par le menu.

Mais les limites de l'ouvrage tiennent essentiellement à la longueur des articles, trop longs pour obliger le rédacteur à aller droit au but, trop courts pour développer ses idées sans aligner de fastidieuses listes à vous coller mal à la tête. Les fines plumes que sont Guy Darol (spécialiste de Frank Zappa), François-René Simon (avec l'abécédaire de l'AACM) ou Philippe Carles (évoquant Bill Dixon, Joe McPhee et Evan Parker) s'en sortent avec brio. D'autres alignent les faits en suivant laborieusement la chronologie, ce dont Wikipédia s'acquitte avec plus de clarté. Enfin les pires à mes yeux, brûlés par tant de pédanterie, cherchent à justifier leur prose universitaire en multipliant les références littéraires ou philosophiques et les citations, délayage propre à ce formatage. Nous nous éloignons alors de la musique, pourtant le sujet de cet ouvrage dont l'inégalité tient au manque de direction évidente. Polyfree réfléchit une nouvelle fois ses limites, nombreux articles ne pouvant intéresser que les lecteurs déjà embarqués dans le free et ailleurs, et laissant sur le bas côté les néophytes qui se perdront dans les détails. Les articles survolant les spécialités européennes, italiennes, sud-africaines, japonaises et les monographies sur Anthony Braxton, Julius Hemphill, Steve Coleman, William Parker ou la West Coast sont moins risqués, et Yannick Séité sait même dissiper les malentendus lorsqu'il s'agit de John Zorn. Mais trop peu des textes présents prennent la hauteur nécessaire pour laisser entendre véritablement les tenants et aboutissants de tout ce tumulte. Question de style aussi probablement.

Polyfree est une auberge espagnole où chaque rédacteur a été convié à enfourcher son dada sans qu'aucun ne communique jamais avec son voisin. En gros chacun joue de son côté. Cette course d'obstacles manque d'une vision d'ensemble, en amont comme en aval. Les perspectives politiques sont diluées, les ressorts qui agissent les créateurs fatigués, mais on peut tout de même s'y référer à l'occasion, en évitant soigneusement de faire comme moi, le lire de la première à la dernière page en attrapant la migraine. Comme avec la plupart des encyclopédies, on a parfois l'impression de s'instruire quand on n'y connaît rien, et l'on est souvent irrité lorsque l'on maîtrise l'un des sujets...

mardi 19 juillet 2016

L'enregistreur à fil


Je n'ai jamais entendu ce que mon père avait enregistré à la fin des années 40 sur un magnétophone à fil. Sans l'appareil il est évidemment impossible d'écouter ce qu'il y a sur la bobine de fil magnétique retrouvée à sa mort. Tout s'est probablement effacé avec le temps, mais je la garde précieusement et la regarde encore souvent, là où elle est posée, devant mes livres de musique. Les fils avaient été vite remplacés par des bandes qui à leur tour disparaitront à l'ère du numérique. Lorsque le fil cassait on faisait un nœud. J'en ai trouvé quelques uns en déroulant le fil de ma mémoire. Prennent alors forme les sons de mon enfance, bien que ceux-ci l'aient anticipée. La voix de papa et ses pleurs de rire, le bruit des automobiles de l'époque, le bulldog factice du passage des Panoramas qui terrorisait ma petite sœur, les jeux d'arcade à monnayeur des grands boulevards, en particulier un ours sur lequel il fallait tirer avec une carabine et qui s'animait en grondant. Sur les flancs de la pesante bobine de métal est inscrit en relief " Gilby Wire S.A. - Topphet M ", mais la machine que je découvre derrière les grilles de l'exposition sur la Beat Generation au Centre Pompidou est une Webster-Chicago "portable" de 1945. C'était donc à cela que ressemblait l'appareil susceptible de m'extraire du labyrinthe familial ou de faire revivre les disparus. Il ne me reste qu'une drôle de bobine. La mienne, béate, forte d'imaginer ce que l'aimant eut pu révéler.

→ Exposition Beat Generation, Centre Pompidou, jusqu'au 3 octobre 2016

lundi 18 juillet 2016

Paul Klee, l'ironie à l'œuvre


Tous les amis avaient insisté pour que nous allions visiter l'exposition Paul Klee au centre Pompidou. Tous répétaient que la variété des œuvres était époustouflante, et ils avaient raison. Nous avions beau penser connaître son œuvre, nous n'imaginions pas qu'elle fut aussi riche et variée. Nous sommes revenus comme eux avec les yeux comme deux ronds de flan.
Klee est d'abord étonnant parce qu'il évolue avec le temps. Il n'est jamais figé, parce qu'il précise son art à chaque étape de sa vie. De ses débuts satiriques à ses dernières années critiques où il est très malade et où le nazisme l'obsède, il affine sa peinture, la rendant toujours plus personnelle. Il prend chaque fois de la distance. Sa seconde qualité est l'écoute de son temps. Il n'a pas besoin de se protéger dans quelque tour d'ivoire, car il sait ce qu'il veut, mais il écoute. Il écoute les cubistes, les dadaïstes, les constructivistes, les surréalistes, Picasso, mais il s'imprègne aussi de l'Égypte ancienne, des peintures rupestres et des dessins d'enfants, sans qu'aucune période de son travail soit clairement identifiable. La musique, qu'il aime passionnément, n'est pas seulement celle qu'il écoute, sa curiosité s'exerçant de mille manières.


Il faut au moins deux temps pour découvrir un tableau de Klee, d'abord de loin, puis en se rapprochant. Les détails racontent une autre histoire. Ce sont des tableaux-pièges. Cette dialectique se retrouve partout dans son œuvre, loin/près, abstraction/figuration, maîtrise/abandon, tendresse/ironie, etc. Comme chez tous les transgressifs son humour est sévère. Il découpe ses toiles pour en faire plusieurs. Se moque des machines et des marionnettes qui les anime. Il les aime tout autant. C'est un romantique désillusionné qui se joue de société. La scénographie de l'exposition rappelle ce labyrinthe où il nous enferme pour nous apprendre à en sortir.

→ Exposition Paul Klee, l'ironie à l'œuvre au centre Pompidou jusqu'au 1er août 2016 (attention c'est bientôt fini !)

P.S.:


Promenade dans l'expo par Peter Gabor !

vendredi 15 juillet 2016

Bon pied bon œil


Est-ce de vivre sous la grisaille de notre climat tempéré qui pousse mes congénères à s'habiller de noir ou de couleurs fades ? Quelle tradition urbanistique poursuit-on avec nos façades beigeâtres ? Combien de constructeurs automobiles osent la couleur ? Pourquoi les gammes sont-elles si étroites ? À l'étranger on croise boubous et tuniques bariolées, des maisons de toutes les couleurs et des charrettes ornées de fresques au pinceau. L'élégance occidentale voudrait qu'elle ne se remarque pas. Quel dommage ! Si l'on réside dans un périmètre où se dresse une église ou je ne sais quel monument abject nous voilà contraints à la banalité. Notre maison est heureusement orange vif avec les portails bleus que j'aurais aimés Klein. Ainsi j'aime me vêtir d'un feu d'artifices. Customiser mes tennis est chaque fois une partie de plaisir. Je choisis le modèle en magasin pour m'assurer de son confort, mes pieds taillant de plus en plus grand au fur et à mesure que je m'affaisse. En quarante ans ans je suis passé de 39 à 42,5. Loin de moi le 49.3 qui n'augure rien de bon, mais mobilisera mes arpions. Le modèle Air Zoom Pegasus 33 me permet par exemple de choisir le dessin de l'empeigne, la couleur des trois différentes parties de la semelle et des lacets, un texte ou un motif, la taille, la largeur, le renfort, etc. Quelques semaines plus tard, UPS me livre quand ça leur chante.

jeudi 14 juillet 2016

Bill Morrison, golem cinématographique du XXIe siècle


Le cinéaste Bill Morrison est devenu le maître du found footage en compilant des archives exhumées ici et là. Leur détérioration au fil du temps exhale une beauté incroyable, sublimant la mort couchée sur la pellicule. Rien d'étonnant à ce que son film Spark of Being soit une adaptation du Frankenstein de Mary Shelley. L'œuvre de Morrison, forte de cinq longs métrages et d'une quinzaine de courts, est une sorte de Golem cinématographique, "incapable de parole et dépourvu de libre-arbitre, façonné afin d’assister ou défendre son créateur."


Pour ses films muets, Morrison commande des partitions originales à des compositeurs talentueux, souvent new-yorkais. Le trompettiste Dave Douglas a écrit celle de Spark of Being et le guitariste Bill Frisell est l'auteur de la bande-son du plus ancien présent dans le coffret, The Film of Her puis de The Great Flood et The Mesmerist. Michael Gordon, responsable de celle de son film le plus connu, Decasia, mais aussi de All Vows, Who by Water, Light is Calling et avec David Lang de The Highwater Trilogy, celui-ci signant seul celle de Back to the Soil ainsi que Julia Wolfe celle de Porch, sont les trois cofondateurs du collectif Bang on a Can. Morrison a utilisé également des partitions, originales ou empruntées, de John Adams, Maya Beiser, Gavin Bryars, Richard Einhorn, Erik Friedlander, Philip Glass, Henryk Górecki, Michael Harrison, Ted Hearne, Vijay Iyer, Jóhann Jóhannsson, David T. Little, Michael Montes, Harry Partch, Steve Reich, Todd Reynolds, Aleksandra Vrebalov et du Kronos Quartet. Bien que plus plastiques que dramatiques, les œuvres de Morrison font penser à A Movie de Bruce Conner qu'accompagne Les Pins de Rome de Respighi ou aux films de Artavazd Pelechian, et à Stan Brakhage aussi forcément.


Light is Calling (2004), monté à partir d'une copie détériorée de The Bells (1926) et suivant la musique de Gordon, est présentée comme une méditation sur les collisions aléatoires. Le site de Bill Morrison délivre quantité d'informations, sur les films, les compositeurs, les chefs d'orchestre et sur les conditions de projection. Car parfois ce sont de grosses installations comme Decasia live qui réclame trois écrans et un orchestre symphonique de 55 musiciens...


Bill Morrison se focalise sur le support (The Film of Her, 1996). L'instabilité du film flamme, du celluloïd, s'oppose à la fragilité du numérique. L'infiniment petit ou le cosmos sont autant d'effets de matière. La foule est confrontée aux désastres naturels comme à ceux des hommes, submergés par les flots (The Great Flood, 2013) ou la guerre (Beyond Zero: 1914-1918, 2014). Le sud des États Unis est un bon terreau pour évoquer les tensions. Le rythme de la musique renvoie à celui de la route et du rail (Outerborough, 2005), sur Terre comme sur mer, mais toujours avec le temps en perspective. Il crée l'hypnose (The Mesmerist, 2003). La société de Morrison s'appelle d'ailleurs Hypnotic Pictures. Il incarne le démiurge qui peut redonner la vie aux êtres et aux choses. Mais son rêve de faire revivre ceux qu'il a découverts et révélés est à l'image d'Oliver Sacks tentant de réveiller les léthargiques gelés dans la passé (Re:Awakenings, 2013). Ce n'est qu'une illusion. Cet ancien peintre et animateur rend ainsi un formidable hommage à Georges Méliès, "l'inventeur du spectacle cinématographique".

Bill Morrison: Selected Works 1996-2014, coffret 3 Blu-Ray, BFI, avec un beau livret de 56 pages, 44,08€

mercredi 13 juillet 2016

Le piège


De temps en temps je signe une pétition qui passe à ma fenêtre. Je prends le train en marche, cela ne mange pas de pain. J'ignore si cela sert à quoi que ce soit, comme j'ai des doutes plus que sérieux sur le nombre de fois où j'ai glissé un bulletin dans l'urne. J'aurais pissé dans un violon le résultat aurait été le même. De plus, je me suis privé d'un enregistrement original. Je ne l'aurais pas fait non plus avec mon Albert Blanchi de 1921 qui est toujours en vente chez Laurent Paquier et cela ne m'arrange pas. Parmi les pétitions censées donner bonne conscience j'ai signé un truc pour sortir de l'OTAN. Me voilà harcelé au téléphone par une bonne femme qui voudrait me la tourner mauvaise sous prétexte que je ne fais rien pour agir en ce sens. Elle agite le spectre de la bombe atomique qui pourrait nous tomber sur le coin de la figure si les Américains et leurs alliés s'avisaient d'attaquer la Russie, une idée comme une autre. Il est certain que les va-t-en-guerre sont légion et que la moindre explosion nucléaire, même à l'autre bout de la planète n'arrangerait pas nos affaires. On n'a pas besoin de cela, les centrales sont suffisamment dangereuses pour nous pourrir la vie. En la faisant parler, vu qu'elle n'écoute pas ce que je lui dis, je découvre que la dite pétition est conduite par Jacques Cheminade ! Elle est bien bonne celle-là. La dame devenant de plus en plus désagréable j'ai fini par lui raccrocher au nez. Je pense que je vais arrêter de cocher des trucs sur change.org, entreprise commerciale qui essaie de me faire cracher des sous de plus en plus souvent. J'imagine qu'on en serait arrivés là si je n'avais pas coupé le sifflet à la dame au ton de plus en plus menaçant. Il ne suffisait pas qu'on essaie régulièrement de me vendre des fenêtres, j'en ai déjà une si vous avez suivi cette histoire depuis le début...

mardi 12 juillet 2016

Ça déménage


Mise à jour du carnet d'adresses. Incroyable épidémie de déménagements chez les amis. Accession à la propriété pour ceux qui embarquent sur une péniche magnifique au bord de la Marne ou qui cassent les murs d'un pavillon spacieux à Noisy-le-Sec, travaux héroïques pour ceux qui s'agrandissent, migration économique dans une lointaine province verdoyante ou expansion vers la riche banlieue ouest, vente du pied à terre parisien pour se concentrer au Cap-Ferret, studio de transition faute d'avoir trouvé l'appartement de leurs rêves... Les plus pauvres sont condamnés à payer un loyer en montant des dossiers de délire prouvant leur solvabilité. D'autres acceptent un boulot au Kurdistan irakien ou espèrent en trouver à New York ! Dans l'ensemble le mouvement est de prendre la tangente par rapport à la capitale, devenue trop chère, trop bruyante, trop polluée. Nous visitons les uns les autres au gré de nos libertés estivales. Françoise en profite pour fouiner dans les Emmaüs à proximité. Une constante, nos potes ont du goût. C'est beau, c'est mieux, mais c'est souvent plus loin. Lorsque je retourne à Paris intra-muros j'ai l'agréable sensation d'être un touriste. Traverser la Seine me procure chaque fois une émotion radieuse. Les ponts symbolisent le passage d'un état à un autre. De chaque côté du parapet les constructions s'effacent devant le fleuve qui fonce vers la mer.

lundi 11 juillet 2016

Aujourd'hui je sors définitivement de la jazzosphère

...
La semaine dernière j'ai reçu Polyfree, la jazzosphère, et ailleurs (1970-2015), l'ouvrage dirigé par Philippe Carles et Alexandre Pierrepont, publié par Outre Mesure. Le petit duo a rassemblé les textes d'une trentaine de journalistes, universitaires, etc. autour de sujets passionnants, des rencontres transgenres (musiques traditionnelles par Pierre Sauvanet, contemporaines par Ludovic Florin, électroniques par Marc Chemillier, rap par Christian Béthune, rock par Guy Darol) aux grands courants américains (West Coast par Bertrand Gastaut, AACM par François-René Simon, free et assimilés par Franpi Barriaux, Edouard Hubert, Xavier Daverat, Nader Beizael, Yannick Séité et Philippe Carles), des tendances hexagonales (par Xavier Prévost) aux spécialités exotiques (Afrique du Sud par Denis-Constant Martin, Japon par Michel Henritzi, jazz féminin par Jean-Paul Ricard !), posant questions sur l'improvisation, le silence, le rythme, la voix, la transmission, etc. (par Alexandre Pierrepont, Yves Citton, Frédéric Bisson, Matthieu Saladin, Bertrand Ogilvie, Jean Rochard, Bernard Aimé, Lorraine Roubertie Soliman - tiens une femme !?)... Je les cite tous d'autant que ces rédacteurs de jazz se signalent explicitement, bénéficiant seuls d'une biographie (pas les musiciens) dans ce joli pavé sans illustration de 352 pages.

Je vais me plonger dans leur prose de ce pas, mais je n'ai pu m'empêcher d'y chercher mon nom et celui de mes camarades. Or il ne figure pas dans l'index, pas plus que celui d'Un Drame Musical Instantané, Bernard Vitet seul bénéficiant de leur écoute à condition de se cantonner à sa période strictement jazz qui se clôt en 1976, à la création de notre collectif ! Nous en avons hélas l'habitude, même si un chapitre "inclassables" figure dans cette somme qui revendique ailleurs dans son titre. Ce type d'omission est courante et la déception des oubliés légendaire, mais j'ai du mal à accepter que des chapitres abordent des contrées que nous avons défrichées à l'avant-garde du mouvement sans que notre travail n'y soit salué. Je ne connais pas les universitaires Ludovic Florin ou Marc Chemillier dont la curiosité est limitée à ce qu'on leur a enseigné, mais le manque de rigueur des uns et des autres me blesse en semant une ombre sur la leur.

Ainsi pour mémoire si notre rencontre avec les musiques traditionnelles fut épisodique (pièces avec Bruno Girard, Youenn Le Berre, Valentin Clastrier, Jean-François Vrod, Baco...), nos accointances avec la musique contemporaine et l'électronique nous marginalisèrent suffisamment pendant 40 ans pour être signalées. Que le Drame compose pour le Nouvel Orchestre Philharmonique de Radio France, l'Ensemble de l'Itinéraire, cosigne avec Luc Ferrari ou Vinko Globokar, que Bernard Vitet fabrique des instruments invraisemblables pour Georges Aperghis, passe encore ! Mais je me souviens du mal que j'eus, à mes débuts en 1973, de faire accepter le synthétiseur par tous les jazzeux en activité. Combien de joueurs de cet instrument peuvent être comptés en France ? Qui improvisa librement sur ARP 2600 pendant une décennie, si ce n'est quelques cousins d'Amérique comme John Snyder ou Richard Teitelbaum qui lui était sur Moog comme Sun Ra ? J'enchaînai ensuite à l'inimitable PPG, programmai le DX7 en le comparant à la 4X de l'Ircam qui nageait dans les choux, jouant encore aujourd'hui sur VFX, V-Synth, Tenori-on, Kaossilator, etc. Je créai surtout des machines virtuelles à partir de mes œuvres interactives, de Machiavel à la Mascarade Machine, de la Pâte à son à FluxTune, de DigDeep à La Machine à rêves de Leonardo da Vinci. Contrairement à la plupart des musiciens cités dans l'ouvrage, l'électronique et l'informatique ne furent jamais pour moi des suppléments à une instrumentation classique, mais mes outils de prédilection. Pourtant, à force de polymorphisme, de transversalité, d'universalité, de multimédia, nous semions les critiques à la recherche d'étiquetage. Les classificateurs n'aiment pas les touche-à-tout. Même lorsqu'ils les rangent parmi "les inclassables" la référence américaine les aveugle. Incroyable par exemple qu'Étienne Brunet ne figure nulle part dans cette somme que je ne peux qu'assimiler à une soustraction. Ses albums sont autant d'ouvertures qu'il y a de chapitres dans ce livre. Aucune trace des voix de Frank Royon Le Mée (mort trop tôt ?), Dominique Fonfrède, Birgitte Lyregaard, Greetje Bijma ou Dee Dee Bridgewater (avec qui nous enregistrâmes avec le Balanescu String Quartet !), ni du vielliste Valentin Clastrier, de l'organiste de Barbarie Pierre Charial, de la harpiste Hélène Breschand, des accordéonistes Raúl Barboza, Michèle Buirette, Lionel Suarez, Vincent Peirani... Ces instruments sont-ils aussi bizarres que mes synthétiseurs pour être méprisés à ce point par les crocs-niqueurs de jazz ? Tandis que je commence à lire l'ouvrage j'y reconnais la même distribution paresseuse que celles des festivals français qui se copient presque tous les uns les autres, reproduisant chaque année à peu près le même programme... Pas de trace, par exemple, de Tony Hymas dans les rapports au rap, etc.

Pour les ignorants et les amnésiques, je rappelle que depuis 1976 le Drame mélangea instruments acoustiques et électroniques, occidentaux et traditionnels, rock et jazz, musique savante et populaire (avec Brigitte Fontaine et Colette Magny, deux chanteuses également absentes de l'ouvrage, pourtant déterminantes dans cette histoire !), il initia le retour au ciné-concert (24 films au répertoire, les mêmes qui sont utilisés régulièrement depuis par quantité de performeurs !), travailla avec nombre de comédiens pour associer la littérature à la musique (Buzzati avec Michael Lonsdale, Richard Bohringer, Daniel Laloux ; Michel Tournier et Jules Verne avec Frank Royon Le Mée ; je continuai avec Michel Houellebecq, Dominique Meens, Pierre Senges, etc.)... Dès 1974, bien avant les plunderphonics je créai des radiophonies en zappant comme un fou. Bernard Vitet et moi-même influençâmes la Sacem pour faire accepter l'improvisation jazz, le dépôt sur cassette, la signature collective. À nos débuts tous nos collègues sans exception critiquaient le fait que nous composions collectivement, à trois. Portal ou Lubat préféraient garder la direction des opérations. Nous étions politiques jusqu'à notre quotidien. Cela ne plaisait ni aux individualistes ni aux encartés. Quand je pense que j'ai enregistré avec Texier, Léandre, Chautemps, Petit, Zingaro, Lussier, Sclavis, Boni, Malherbe, Cueco, Tusques, Robert, Colin, Carter, Labbé, Grimal, Perraud, Delbecq, Hoang, Segal, Arguëlles, Atef, Collignon, Desprez, Risser, Mienniel, Contet, Kassap, Échampard, Deschepper et tant d'autres... Dans notre domaine nous fûmes aussi les premiers à enregistrer un CD, puis à créer un CD-Rom d'auteur. En 2009 j'avais déjà exprimé ici l'orgueil d'avoir inventé pas mal de choses récupérées ensuite. Lorsque qu'avec Antoine Schmitt nous exposions partout notre opéra Nabaz'mob, si peu de jazzeux se déplacèrent (70000 visiteurs en 4 jours à New York, 59000 à Paris, 4 mois au Musée des Arts Décos, 5 ans de tournée internationale...). Quelle absence de curiosité ! Alors que je vais me coltiner ce bouquin entièrement... Au moins les chapitres où je n'y connais pas grand chose...

J'ai longtemps brigué la reconnaissance du monde du jazz (bien que je sache bien ne pas en jouer), elle est venue d'ailleurs. Sans étiquette. Cela m'a longtemps déçu. Je ne veux plus l'être. Du moins par les camarades qui ne connaissent que le sens unique. Je quitte la jazzosphère, même si je continue à jouer avec les jeunes musiciens et musiciennes que j'ai nommés les affranchis. J'apprends plus d'elles et eux que des vieilles barbes qui se réfèrent paresseusement aux modèles américains ou à ce que leurs homologues encensent. C'est un petit monde où les salaires sont si bas qu'il leur est nécessaire de jouer les aristos. Lorsque l'on me demande mon métier je réponds que je suis compositeur. Si l'on insiste je précise "de musique barjo" et j'ajoute "mais j'en vis merveilleusement depuis 42 ans". Fuck le jazz qui se mord la queue (figure de style étymologiquement acrobatique) !

Séance de rattrapage :
Les disques (27 albums, dist. Orkhêstra / Les Allumés du Jazz / Le Souffle Continu...)
Les inédits (70 albums, 138h en écoute et téléchargement gratuits)
Radio Drame (tirage aléatoire de 840 pièces)

P.S.: Xavier Prévost (auteur multimédia / ancien producteur de radio, pas journaliste : jamais perçu une pige de presse de sa vie, seulement des droits d'auteur....) a la gentillesse de m'écrire :
Un livre ne se lit pas seulement par l'index..... incomplet semble-t-il, mais qui n'est pas mon fait !... Je te cite, ainsi que Francis Gorgé, et Un DMI, page 203 :
"(Bernard Vitet) fonde en compagnie de Jean-Jacques Birgé et Francis Gorgé UN DRAME MUSICAL INSTANTANÉ, collectif inclassable dont la constante sera, d'écart en écart, d'explorer toutes les facettes de l'aventure sonore."
Sur FaceBook Jean-Yves commente : "Ah non, c'est un peu court, jeune homme..." En effet, à part me réconcilier avec Xavier dont je m'étonnais du silence, mais qui a bonne mémoire et continue à être curieux), cela ne change pas grand chose au fond des articles sur la musique contemporaine, l'électronique, etc. Et les absences incroyables et absurdes de quantité de musiciens déterminants... Plus j'avance dans ma lecture plus je me dis que ce genre d'ouvrage n'est pas sérieux, parce qu'il manque d'une subjectivité explicite et se pose en référence encyclopédique. Il y a malversation sur le fond.

P.P.S.: Je me suis énervé parce que je ne supporte pas qu'un journaliste se plante et t'insulte (par mail) au lieu de s'excuser. Entre l'élégance de Xavier Prévost et Franpi Sunship, et la mauvaise foi de Pierrepont imbu de lui-même il y a un précipice... Avec cette histoire je me suis fait un ennemi, mais pas mal d'amis ;-) Je reprécise que j'avais lu les chapitres qui me concernaient directement, ceux en lien avec la musique contemporaine et l'électronique qui commencent l'ouvrage et l'index qui le termine, mais en effet pas tout le bouquin que je n'ai pas la prétention d'avoir chroniqué. Sinon j'ai toujours du mal avec les compilateurs qui se font un nom sur le dos d'auteurs non payés et qui, de plus, n'assument pas leur responsabilité éditoriale.

vendredi 8 juillet 2016

Nicolas Darrot et Eugen Gabritschevsky à La Maison Rouge


L'art et la science m'ont toujours semblé connectés. Les mathématiques recèlent une poésie insoupçonnable pour ceux qui ne parlent pas leurs langues et l'art fut toujours tributaire des inventions technologiques de son temps. Nombreux créateurs pensent éviter d'enjamber le ruisseau qui les sépare, d'autres échappent à ce à quoi on les destinait en allant piocher leur inspiration sur l'autre rive. En grossissant, le fleuve s'avère souvent porter le nom du Styx tant la souffrance est trop forte pour les plus imaginatifs. Rejetant le monde que la société veut leur imposer ils en inventent de nouveaux où certains d'entre eux se perdent pour parfois mieux se reconstruire.
En présentant deux artistes radicalement différents comme Eugen Gabritschevsky (1893-1979, à droite), abusivement associé à l'art brut, et le jeune Nicolas Darrot né en 1972 (à gauche) dont les œuvres puisent dans les ressources mécaniques de la robotique, La Maison Rouge réussit à interroger le mystère de la création, dans ce qu'il a de plus sacré et de plus trivial. Gabritschevsky, devenu schizophrénique, peint dans la solitude et le silence pour échapper à ses crises d'angoisse, Darrot raille les rites sectaires de la religion qu'il met en scène avec humour. L'un et l'autre puisent dans la science pour servir leur art.


Il est probable que les recherches du jeune biologiste Eugen Gabritschevsky sur les mutations d'insectes, qui lui permirent de jeter les bases des premières lois de l'hérédité, ont influencé sa peinture une fois qu'il a sombré dans la paranoïa schizophrénique, mais personne ne put sûrement identifier l'origine de son basculement soudain.
Insectes mutants, il y en a aussi à foison chez Darrot avec sa série Dronecast, armée d’insectes équipés pour des opérations d’assaut, rappelant furieusement les instruments des jumeaux gynécologues du film Dead Ringers (Faux-semblants) de David Cronenberg ou avec celle de ses Curiosae, scènes de domination bondage où une mante religieuse se fait sadiser par de gros coléoptères.
Les tourments douloureux se font sentir chez Gabritschevsky, ici comme dans toute son œuvre sombre hantée par les formes en transformation, tandis que Darrot développe une vision critique des forces qui veulent nous guider à notre perte, corps d'armée ou églises formatrices. Celui-ci utilise la transformation pour mettre en scène de petites fictions animées où ses automates sont agis par les fils du marionnettiste. Ailleurs Misty Lamb (ci-dessous) utilise la vapeur d'eau qui se nébulise grâce à des ultrasons pour jouer de la transsubstantiation chère au christianisme.


Le gigantesque drap métallique qui évente l'agneau brumeux rappelle le culte du veau d'or. S'il avait connu les installations animées de Darrot, Gabritschevsky aurait-il fini par rire de ses angoisses ? L'art offre de conjurer le sort. En sondant les profondeurs de la pensée, parmi leurs rêves et leurs cauchemars, les artistes créent de nouveaux paysages qui distordent les dimensions du réel. Face aux visages de Gabritschevsky, Darrot finirait-il par rire jaune ?
Ariel (ci-dessous), sorte de yéti en ghillie suit, est le génie qui guide les esprits dans La tempête de Shakespeare, ici deux fantômes en toile de parachute actionnés comme les autres pantins de Darrot par des vérins pneumatiques programmés informatiquement. La musique de Quentin Sirjacq accompagne élégamment les mouvements aériens des ectoplasmes et les génuflexions du shaman qui se tortille en faisant mine de se prosterner. Les œuvres de Nicolas Darrot sont fondamentalement politiques, cruelles et incisives, drôles et provocantes.


Pour ses séries Injonctions et Fuzzy Logic (Adam, Parrot, La Tequilera, No more hot dogs, Shaman), Darrot synchronise ses pantins avec des voix humaines transformées en personnages de dessin animé. Ces petits théâtres de marionnettes font dialoguer une souris mâle avec une paire de lèvres, un cervidé avec un sac d'avion, et un corbeau fait faire des pompes à des bouts de métal, apprentissage oblige. Si ce sont tous des androïdes ils n'ont pourtant jamais figure humaine. Le paganisme permet de mettre tout le monde dans le même sac. La science est si souvent au service des maîtres du monde. De quoi péter les plombs ! Darrot et Gabritschevsky sont des savants fous, la folie et l'art offrant de fantastiques échappatoires.


Mais pas question d'art brut pour Eugen Gabritschevsky qui vient d'une famille de Russes blancs fortunés, sa culture immense expliquant l'étonnante variété de ses tableaux. Il s'inspire de sa première vie de biologiste comme de ses souvenirs picturaux pour peindre le monde et ses habitants livrés à des rituels spectaculaires, ordonnés et chaotiques, paysages incroyables où gronde l'orage sous son crâne comme sous son ciel. Ses visages rappellent les marionnettes de Tim Burton ou les masques des Residents, un monde d'enfance broyé par la responsabilité des grandes personnes. Comme si ses expériences aux côtés de Pasteur à Paris, de Koch à Berlin ou à l'Université de Columbia l'avaient rendu fou. Il restera interné pendant cinquante ans, de 1929 à sa mort.


Quant à Nicolas Darrot, il semble sain d'esprit. L'artiste est un héritier direct de Jean Tinguely et Nicolas Schöffer, un metteur en scène brechtien biberonné à Claude Lévi-Strauss et Grandville, se servant des techniques de son temps pour déconstruire les arnaques mystiques qui ne cessent de se perpétuer. Il appelle sa rétrospective Règne analogue en hommage à René Daumal, ascension inachevée tant il lui reste de scènes à parcourir. Faune, une de ses dernières œuvres, cette fois plus conceptuelle que dramatique, scrute le ciel au travers d'une "valve à lumière" dans le coin d'une chambre noire. Les constellations sont passées au crible de son obturateur. Attention que le ciel ne lui tombe pas sur la tête ! Car en se moquant avec brio des apprentis-sorciers qui régissent la cité et exploitent la crédulité des peuples le risque est grand de céder aux chimères de la gloire inondant les artistes. Adulés par les foules, les nouveaux dieux se nomment technologie, science de la communication, entertainment, les sept boules de cristal touchant les plus inventifs quand leurs créatures leur échappent. Or Darrot comme Gabritschevsky sont de fabuleux Frankenstein qui nous entraînent avec eux...

Eugen Gabritschevsky (1893-1979) et Règne analogue de Nicolas Darrot, à La Maison Rouge, jusqu'au 18 septembre 2016
Catalogues respectivement chez Snoeck 30€, et chez Fage/La Maison Rouge 24€

jeudi 7 juillet 2016

Hommage à Charles Bitsch


Les Cahiers du Cinéma m'apprennent le décès de Charles Bitsch survenu le 27 mai dernier à l'âge de 85 ans. Charles était connu pour avoir été directeur de la photographie et cadreur de Jacques Rivette pour Le Coup du berger et Paris nous appartient, puis assistant réalisateur de Claude Chabrol, Jacques Demy, Jean-Pierre Melville et, à plusieurs reprises, de Jean-Luc Godard, et il était passé à la réalisation. C'était un homme sérieux qui avait toujours le sourire, un sourire grave et bien intentionné. J'avais moi-même été son assistant en 1975, à ma sortie de l'Idhec, en particulier pour un vinyle 33 tours 30 cm réalisé pour le Parti Communiste Français à l'occasion de l'Année internationale de la femme. Cela ne s'invente pas. Ou plutôt si. Tout était à inventer. C'est ce qui m'avait plu. D'autant que personne de l'équipe ne savait comment fabriquer un disque. Comme je viens de produire mon premier album avec Francis Gorgé et le percussionniste Shiroc intitulé Défense de, Jean-André Fieschi, alors directeur de production d'Uni/ci/té, la boîte d'audiovisuel du PCF, me propose de seconder Charles Bitsch. L'autre assistante, chargée de la documentation, est Charlotte Latigrat qui deviendra plus tard directrice de France Bleu Alsace, puis des programmes musicaux de France Culture et créera le Festival d'Île de France. On l'entend chanter Le temps des cerises passé à la moulinette de mon ARP 2600 en face B ! Je me souviens que le mixage aura lieu la veille de mes "trois jours" et que je prendrai des pilules pour m'empêcher de dormir pendant les 48 heures qui les précèdent, espérant me faire réformer, mais ça c'est une autre histoire qui faisait bien rire Charles.


En hommage à l'homme exquis et délicat qu'était Charles Bitsch je me suis décidé à numériser les deux faces du 33 tours. Il est absolument passionnant d'entendre ce qui se disait alors du monde du travail et du combat des femmes. J'avais engagé Bernard Lubat comme arrangeur d'une chanson de Claude Réva.
Mais je me rappelle surtout ma colère lorsque le Comité Central du PCF refusa que nous insérions la phrase d'Engels "La femme est le prolétaire de l'homme". Rien de surprenant pour moi qui n'étais que compagnon de route, fondamentalement critique de la politique du Parti que nous appelions "révisionniste", se fourvoyant dans le Programme Commun avec le PS, association qui le coula d'ailleurs progressivement et définitivement. Pourquoi soutenir un parti qui suivait les positions des sociaux-démocrates ? La question reste hélas d'actualité.
C'est grâce aux séances de variétés avec Lubat que je prends contact avec le monde du jazz, Bernard m'emmenant à un concert de Michel Portal après notre enregistrement en studio. Comment me retrouverai-je dans un placard à balais avec le clarinettiste expliquant à tour de rôle à J-F Jenny-Clarke, Daniel Humair, Lubat, Joseph Dejean ce qu'il attend de chacun d'eux ? Mystère et boule de gomme ! Je le raccompagnerai plus tard chez lui en voiture, car il a la jambe dans le plâtre. Un an plus tard je ferai la connaissance de Bernard Vitet, marquant mon entrée en tant que musicien dans ce monde fermé et élitiste.

Je vous distrais alors que je voulais vous faire écouter le disque... Face A vous entendrez des témoignages de l'époque, Louise Labbé chantée par Hélène Martin, Mireille Bertrand, la Berceuse de Mère Courage par Germaine Montéro, des témoignages sur la maternité, Demande aux femmes de Claude Réva.

Face B : Comme une blessure de Joan-Pau Verdier par Francesca Solleville, Rimbaud dit par René Bourdet, Paul Éluard par Hélène Martin, une évocation de Danièle Casanova, la voix d'Elsa Triolet, Aragon par Monique Morelli, Madame Nguyen Thy Binh, Jean Ferrat, Valentina Térechkova, Georges Marchais, Maïakovski dit par Amélie Prévost. La pochette est de Claude Fillion et Alain Le Bris d'après Fernand Léger.

mercredi 6 juillet 2016

L'album live de Harpon au Silencio est en ligne


J'avais les mots ; les sons sont là ! Il nous reste à soigner l'image. Le meuble haut du Silencio Club cachait les mains d'Amandine Casadamont œuvrant sur ses trois platines. Ce rempart a-t-il été conçu pour empêcher les fêtards d'y toucher ? Dommage ! Nous jouions face à face, de profil. Serions-nous plus spectaculaires côte à côte, face au public ? Mes instruments acoustiques produisent certes un meilleur effet visuel que lorsque je suis penché sur mon clavier, bossu sur mon ordi. Multiplier les apparitions inattendues. À la fin du set ma camarade perche les peluches qui se tordent de rire par terre. Préparer d'autres interventions théâtrales qui font sens pour échapper au spectacle radiophonique. Aucun concertiste ne devrait jamais négliger lumière, costumes, présence, regards... Heureusement la musique occupe tout l'espace, quatre histoires extravagantes qui vous emportent comme lorsque l'on va au cinéma... T'emmener voir le panorama... Weird Wild West... Les temps modernes... Skyline... Chaque spectateur, chaque auditeur, peut laisser voguer son imagination. Évocations.

→ Harpon, Live au Silencio Club, en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org / avec Amandine Casadamont (100% vinyle) et moi-même (clavier, Tenori-on, iPad, etc.)

mardi 5 juillet 2016

La banalité du mal en DVD


J'avais vu les deux films séparément, mais regarder le film de fiction Hannah Arendt après la projection du documentaire Un spécialiste lui donne tout son sens.
Eyal Sivan et Rony Brauman ont réalisé en 1999 un montage intelligent des archives tournées par Leo Hurwitz en 1961 lors du procès du criminel nazi Adolf Eichmann. Ils se sont inspirés du livre controversé de Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, insistant sur l'obéissance aux ordres d'un fonctionnaire minable plutôt qu'en en faisant un monstre comme d'autres l'auraient souhaité. Eichmann, responsable de la déportation de millions de juifs, mais également de tziganes et d'opposants au régime nazi, était sous les ordres du Général Müller comme de Himmler et Heidrich, vouant à Hitler une admiration sans bornes. Le procès, retransmis alors à la télévision, fut filmé à plusieurs caméras, avec des cadres soignés, l'accusation se réfléchissant par exemple dans la cage de verre où est enfermé l'ancien nazi. La responsabilité des conseils juifs est moins appuyée que dans le film de Margarethe von Trotta qui reprend l'analyse de Hanna Arendt. L'excellence du son, entre les mains de Nicolas Becker, Jean-Michel Levy, Krishna Levy, Yves Robert et Béatrice Thiriet souligne les ellipses et fictionnalise le documentaire pour en faire un opéra tragique dont l'humanité est le principal protagoniste.


Pour son film réalisé en 2013, Margarethe von Trotta ne choisit pas forcément les mêmes extraits d'archives du procès. J'ai l'impression qu'ils sont encore plus impressionnants. Barbara Sukowa est formidable dans le rôle de cette femme qui pense par elle-même, quitte à se mettre à dos les mauvaises consciences de la communauté juive. En cette période du glissement droitier où les immigrés sont parqués dans des camps, refoulés dans leurs pays d'origine où ils risquent la mort, où des murs construisent de nouveaux apartheids, où les flics obéissent aveuglément aux ordres d'une hiérarchie démente, le film est d'autant plus salutaire. De même que Eichmann est basiquement stupide, les citoyens qui ne se révoltent pas ne sont-ils tout simplement pas incapables de penser ? La lâcheté semble un facteur commun aux uns comme aux autres. Il faut du courage pour prendre à contrepied les ordres donnés et anticiper l'horreur qui ne peut qu'aboutir à de nouvelles culpabilités générant à leur tour des dérives catastrophiques. En reprochant leur attitude passive à leurs aînés les enfants d'Israël ont reproduit des schémas criminels qu'aucune honte ne saura effacer. Quelle nouvelle catastrophe en sortira ? Les victimes continueront-elles à se substituer à leurs bourreaux ? Jusqu'où sommes-nous complices des atrocités qu'engendre l'exploitation de l'homme par l'homme ? Hannah Arendt décrit parfaitement la banalité du mal.

Autour de Hannah Arendt, coffret Collector 2 DVD + le livre de Arendt, Blaq out, 25€

lundi 4 juillet 2016

Léo cœur d'indien


Lorsque j'ai terminé Léo cœur d'indien le bain était froid. Embarqué par ma lecture de ce roman jeunesse j'ai replongé dans mes 9-12 ans. Sa chaleur avait dissipé la température de l'eau. Je ne m'en suis aperçu qu'à la dernière page.
Anne-Gaëlle Balpe a quitté l'enseignement il y a quelques années pour se consacrer à la littérature pour enfants. Elle a une bonne quarantaine d'ouvrages à son actif et passe le reste de son temps à aller au devant de ses lecteurs et animer des ateliers d'écriture. Léo cœur de lion peut se lire à tout âge, comme toute œuvre initiatique. De Tom Sawyer à La nuit du chasseur, d'Alice aux Pays des Merveilles aux Contrebandiers de Moonfleet, il existe quantité de livres et de films qui nous font grandir parce qu'ils soulèvent de multiples questions. L'école primaire casse la créativité des enfants en imposant les réponses sans laisser aux interrogations le temps de se formuler. La suite est un long travail de formatage des esprits et des corps pour rentrer dans le moule social.
Anne-Gaëlle Balpe jongle avec les mots comme avec les émotions. Au fil des pages elle place des repères comme autant de panneaux indicateurs aux carrefours de la pensée. Libre à chacune et chacun de les emprunter ou pas. Des mots, des phrases, des paragraphes deviennent des portes vers un ailleurs susceptible de propulser ses lecteurs vers l'avenir. Pour grandir, l'espace doit se conjuguer avec le temps. Perdu dans la ville, Léo prend ses marques en donnant des noms aux odeurs. Il avance en jouant à saute-moutons avec les mots qui sonnent à ses oreilles. Son aventure pourrait être effrayante, mais la tendresse l'enrobe d'un voile merveilleux qui lui permettra de retrouver sa maman en laissant flotter derrière lui le parfum de l'inconnu. L'auteur évite pourtant la quadrature du cercle qui dessinerait une happy end simpliste. Pour permettre à chacun de trouver son chemin, les énigmes doivent offrir plusieurs réponses. C'est à leur nombre que l'on reconnaît souvent la qualité d'une œuvre.

→ Anne-Gaëlle Balpe, Léo cœur d'indien, illustration d'Iris de Moüy, Neuf de L'école des loisirs, 9,50€

vendredi 1 juillet 2016

Harpon au Silencio


Avec mon costume napolitain de harponneur parisien on peut dire que j'avais mis le paquet. Ayant prévenu Amandine pour ne pas la prendre en traître, elle s'était sentie obligée de sortir sa veste. De toute manière on les tomberait dès le second morceau, celui qui sent le large et les embruns. White Light, White Heat. Les chambres noires du Silencio gardent la température. Avons-nous la fièvre ? Personne ne pouvait décemment avoir compris quoi que ce soit au premier, même si l'heure du grand sommeil n'avait pas encore sonné. Les énigmes ont souvent le charme du noir et blanc, mais l'ouest est en couleurs. Whisky ambré pour un kidnapping lynchien en bonne et due forme. La femme blanche est pieds et poings liés. Faut-il avoir une case en moins pour jouer les héros ? Le morceau suivant n'est que mouvements. La scène de poursuite s'évanouit dans la fumée. La fiction emporte l'auditoire, mais l'image du réel nous échappe. Seule une vision du futur offrirait une porte de sortie, or l'épilogue laisse planer un doute sur le sérieux de l'opération. Amandine perche mon singe et son cochon qui se dandinent par terre tandis que les lumières s'éteignent.


Prochaine apparition de Harpon à Arles le 1er août avec Amandine Casadamont aux trois platines 100% vinyle et myself, me and I avec clavier, trompette à anche, harmonicas, guimbardes, percussion et machines électroniques...

jeudi 30 juin 2016

Plus que 5 jours de Carambolages


Il ne reste plus que cinq jours avant la fermeture de Carambolages, l'exposition du Grand Palais imaginée par Jean-Hubert Martin dont j'ai conçu l'intégralité du parcours sonore. La polémique y est allée bon train. Certains l'ont détesté, arguant qu'il n'y avait pas de cartels, ce qui est faux car des écrans indiquent le titre et l'auteur de chaque œuvre, mais il est vrai qu'on les découvre chaque fois après s'être fait sa propre idée, ou bien ils trouvent que l'enchaînement des œuvres ne rime à rien. D'autres ont adoré se laisser porter par leur sensibilité au fil du jeu des associations, chaque œuvre suggérant la suivante selon un enchaînement propre au conservateur. Conservateur n'est probablement pas le meilleur terme pour qualifier l'homme qui en 1989 avait chamboulé nombreux visiteurs du Centre Pompidou avec Les Magiciens de la Terre.


Histoire de mettre en appétit celles et ceux qui n'y sont pas encore allés j'ai choisi quelques clichés attrapés ici et là au long des 26 cimaises. Les autres reconnaîtront l'échiquier Good versus Evil de Maurizio Cattelan où un seul personnage est représenté de part et d'autre (Sigmund Freud à deux âges de sa vie!), un trompe-l'œil de Louis Léopold Boilly représentant le dos d'un tableau, Le chat d'Alberto Giacometti précédant un sarcophage de musaraigne, antiquité égyptienne de vingt-cinq siècles plus tôt... Jean-Hubert Martin a choisi de montrer des pièces rarement exposées. Pour des raisons de budget, nombreuses viennent de musées d'Île-de-France. Le somptueux catalogue en accordéon de 19 mètres de long expose évidemment les raisons de ses choix, qu'ils soient esthétiques ou sémantiques. Sinon pourquoi présenter Painting as a Pastime où Gloria Friedmann reproduit trois paysages peints par Winston Churchill, Dwight Eisenhower et Adolf Hitler, accompagnés d'une sculpture constituée de deux jambes vêtues d'un pantalon de la Wehrmacht en forme de croix gammée ?


Si elle permet à chacun et chacune de s'approprier les œuvres quelle que soit sa culture en laissant agir son imagination, l'exposition Carambolages est éminemment brechtienne. Elle interroge sans arrêt l'espace et le temps. Les sauts spatiaux-temporels sont légion. Qu'est-ce qui a changé au travers des siècles ? En composant le parcours musical j'ai cherché à jouer des mêmes effets de distanciation, ou plus exactement de distance, me rapprochant ou m'éloignant du sujet comme les visiteurs le font pour admirer de près ou de loin un tableau. Ce mouvement est toujours révélateur. Carambolages offre de changer d'angle. Comme ces trous dans la toile, de l'autoportrait de Nicola Van Houbraken vers 1720 au Concept spatial, attentes de Lucio Fontana en 1958. De même tout mon travail sonore est axé sur tension-détente, consonances et dissonances, déplacement d'un élément sur la Toile, etc.


Si vous souhaitez vous immerger totalement dans ce long métrage où l'imagination est reine, pensez à télécharger l'application avant d'y aller et emportez un casque audio avec votre smartphone...

Articles précédents sur Carambolages : 1. Le regard / 2. Synchronisme et mp3 / 3. Suivez le guide / 4. Le parcours sonore / 5. Trois angles / 6. L'origine / 6. N'oubliez pas vos écouteurs

mercredi 29 juin 2016

Pêché au Harpon


Amandine Casadamont et moi avons donné le nom de notre premier album à notre duo. Nous nous appelons donc désormais HARPON ! Occasion rêvée pour ma camarade, platiniste de circonstance, d'apporter un poulpe à déjeuner, avant que nous entrions en studio pour préparer le concert de demain soir jeudi.
Le poulpe était un rescapé d'un repas concocté par la scénographe culinaire Marie Chemorin dont les créations sont de véritables œuvres dramatiques qui se dégustent à plusieurs. Pour avoir joué les assistantes kali de la maître-queux, Amandine, qui ne fait jamais les choses à moitié, avait également apporté une charlotte au chocolat enrobée de biscuits de Reims. Je n'eus plus qu'à assaisonner la bête d'un délicat bouillon dashi au kombu et d'une pâte de yuzu goshô et nous nous mîmes à table, le riz gluant en feuille de bananier accompagnant l'ensemble. Au café, nous étions fin près pour embarquer.
Tandis que je lui fais écouter ma palette sonore en faisant courir mes doigts sur le grand clavier, Amandine choisit les vinyles qu'elle fera tourner sur ses trois platines selon les cinq thématiques cinématographiques que nous avons secrètement déterminées. J'oserai le terme de facéties tant l'humour habille nos sombres évocations sonores. Le poulpe incarne d'autre part merveilleusement l'énigme de la création ainsi que les acrobaties schizophréniques qu'elle exige de nous pour lui donner corps.

mardi 28 juin 2016

La chose pond sa bile


Lorsque j'ai envoyé ma contribution pour le dixième numéro de la Revue du Cube je n'avais pas trouvé d'illustration pour égayer subrepticement mon texte. Et puis d'habitude je lis toute la revue avant de la chroniquer, mais je suis occupé à préparer le concert de jeudi avec Amandine Casadamont. Club privé conçu par David Lynch, invitations nominatives, aussi ne puis-je l'annoncer avant, mais seulement en parler après. Donc voilà pour aujourd'hui. Mais je vous encourage à lire les autres textes de la revue dont le thème est cette fois la responsabilité.

La culpabilité ne mène nulle part, parce qu’elle est tournée vers le passé. Or on ne saurait le changer, si ce n’est en réécrivant l’Histoire, ce dont ceux qui exercent le pouvoir ne se privent jamais¹. Hors se frapper la poitrine du poing, leur réponse est l’oubli, le travestissement et le mensonge. Ce n’est pas ainsi que l’on peut espérer changer le monde. Par contre, la responsabilité marche vers l’avenir. Elle permet d’éviter de reproduire les erreurs du passé. Il y a tant de manières de se tromper qu’il est dommage de répéter ses mauvaises manières ! L’expérience offre un champ fantastique à l’expérimental.
L’humanité a prouvé plus d’une fois que les révolutions sont produites par des hommes et des femmes, des gens simples comme vous et moi, des gens compliqués comme vous et moi, des gens complexes comme vous et moi. Les héros, les chefs, les délégués ne sont que des étendards, acteurs en mal de reconnaissance à la solde d’intérêts qui devraient être ceux de la population, mais sont trop souvent confisqués par des petits malins, trop gourmands pour être honnêtes. Le pouvoir de nos représentants est celui qu’on leur octroie. Ils ne devraient exprimer que la résultante des forces de chacune et chacun, mais hélas le pouvoir leur monte facilement à la tête, et le système les pervertit à vitesse V. Pour que la responsabilité de chacune ou chacun s’exerce pleinement nous devrons probablement en passer par une démocratie directe où les délégués ne seront plus des professionnels, mais de simples citoyens. Les élections, avec leurs campagnes de publicité où les promesses ne sont jamais tenues, ont montré leurs limites. Le tirage au sort a fait ses preuves, tels les jurés d’assises. Pourquoi ne pas l’appliquer à l’organisation et à la gestion de la Cité ? Que les responsables choisis ne puissent pas être reconduits, qu’ils aient des comptes à rendre de leurs actes à la fin de leur mandat, offriraient des garanties qu’aucun gouvernement n’a su protéger jusqu’ici.
Chacune et chacun à son propre niveau a la responsabilité d’inventer et de s’inventer, en accord avec le reste des habitants de la planète. Il faut ainsi comprendre que l’humanité ne pourra survivre en s’entredéchirant, ni en exploitant sans vergogne le reste des espèces animales et végétales. Vivre ensemble est une garantie de sa propre survie.
Enfin, il ne faut pas croire que le « bien pour tous » peut s’abstraire du « beau pour tous » comme évoqué par Nils Aziosmanoff dans son édito toujours aussi remarquable. Ce n’est d’ailleurs ni une question de bien, ni une question de beau, mais le rapport intime que doivent entretenir théorie et pratique. Le fond et la forme sont intimement liés, s’influençant l’un l’autre. Aujourd’hui, par exemple, la plupart des films documentaires traitent d’un sujet (de préférence bien-pensant et dépressif) sans s’inventer une forme qui lui corresponde, ce ne sont que des reportages, et ce n’est pas non plus parce que la photo est belle que c’est réussi. Si les fictions soignent la technique, elles noient leur montage déjà formaté dans un flux musical redondant qui donne à toutes le même parfum. Les réalisateurs en oublient le style, un style approprié à l’objet de leur désir. La même misère s’exerce en musique, les chansons à texte occultent les recherches formelles. À ce rythme on ne prêche que des convaincus. À imposer les réponses plutôt que susciter les questions on gèle la pensée dans les boîtes crâniennes. Ce qui est important, ce n’est pas le message, mais le regard². La culture est le parent pauvre de la politique actuelle, tous partis confondus. Constatez les choix qui sont faits lors des grands rituels médiatiques ! Alors que dire de l’art ? C’est pourtant en changeant notre manière de penser que l’on aura une chance de voir naître des idées nouvelles.

Notes :
¹ Shlomo Sand, Crépuscule de l’Histoire, Flammarion
² Jean-Luc Godard, Une femme est une femme, disque 33T 25cm (rareté, chef d'œuvre !)

lundi 27 juin 2016

The Hidden, film-culte méconnu


Comme je suis toujours à la recherche de films qui sortent de l'ordinaire, Jonathan Buchsbaum me suggère The Hidden (1987) en avançant que c'est drôle et qu'on peut le considérer comme "une sorte de" thriller... Le film de Jack Sholder avait reçu, entre autres, le Grand Prix du Festival international du film fantastique d'Avoriaz l'année suivante, mais j'imagine que la renommée de ce genre de film atteint essentiellement les amateurs de ces œuvres de niche. On notera la présence du jeune Kyle MacLachlan découvert dans les films de David Lynch, aussi froid que le sera plus tard l'agent spécial Dale Cooper dans la série Twin Peaks. Pourtant The Hidden rappelle plutôt de Videodrome ou The Naked Lunch de David Cronenberg.


La bande-annonce, comme ma chronique, ne doivent jamais déflorer le film. C'est pour moi toujours un problème de ne rien raconter tout en incitant mes lecteurs à regarder tel ou tel. La surprise doit rester intacte. De même j'évite de lire quoi que ce soit sur un film avant de le projeter. Alors comment se faire une idée et choisir ? Par une somme d'indices, de rapprochements, de termes somme toute assez flous, mais qui précisent la raison de mon enthousiasme. Lorsque l'on accorde sa confiance à un journaliste ou un ami dont les goûts sont proches des siens on arrive à avancer au milieu de la jungle des films anciens et récents à notre portée. Vous trouverez peut-être un peu difficilement ce petit bijou fantaisie, paru en DVD il y a une dizaine d'années, mais il nous a fait passer une bonne soirée.