Jean-Jacques Birgé

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mardi 17 janvier 2017

Pink Floyd et Zappa, 48 ans plus tard


J'écris 48 ans plus tard, alors que le somptueux coffret de 27 disques du Pink Floyd s'appelle The Early Years 1965-1972, commençant donc quatre ans plus tôt si je sais encore compter. Il est certain que le calcul mental se perd chez les nouvelles générations ! Donc en 1965 je n'en étais encore qu'aux Beatles et aux Rolling Stones, achetant leurs 45 tours lors de mes séjours britanniques, envoyé par mon père qui pensait à juste titre que les voyages forment la jeunesse*. C'est seulement en 1969 avec More, la B.O. du film de Barbet Schroeder, puis Ummagumma, que je deviens fan du Floyd en même temps que de Soft Machine. Ils font alors figure de groupe expérimental, psychédélique et planant. De plus Rick Wright joue comme moi sur orgue Farfisa, alors que Mike Ratledge (Soft Machine) possède un Lowrey avec une distorsion qui me renverse et Keith Emerson (Nice) un Hammond plus classique qu'il renverse. J'ai lâché très vite, le groupe perdant progressivement sa légèreté et l'inventivité de ses débuts au profit d'un son plus banalement rock. Si je m'interdis d'acheter le coffret à près de 500 euros, il n'empêche que leur première période est la seule qui m'ait vraiment passionné, que ce soit avec Syd Barrett sur les deux premiers albums ou sans lui pour les deux suivants.
Mais dès l'été 1968 mon idole est Frank Zappa. Il incarne le déclic qui me fera faire de la musique et devenir compositeur. J'ai raconté mon voyage au Festival d'Amougies où je l'y enregistre avec le minuscule magnétophone portable de ma petite sœur et comment mes bandes feront le tour de la planète en toute illégalité. J'avais eu la chance de voir à Paris le long métrage de 3h30 réalisé à cette occasion par Jérôme Laperrousaz et Jean-Noël Roy, produit par Jacques Zajdermann, le père de Paule. Il n'était resté qu'une semaine à l'affiche, interdit par Pink Floyd, le producteur du festival et des disques Byg, Jean Georgakarakos, n'ayant jamais obtenu les autorisations nécessaires, d'autant qu'il n'avait pas payé les musiciens ! En lisant que la jam session de Interstellar Overdrive avec le Floyd et Zappa figure sur le troisième DVD du nouveau coffret je suis excité comme une puce, car je n'ai jamais revu autre chose que quelques clichés photographiques de la rencontre. Roger Waters et Nick Mason auront donc enfin cédé à je ne sais quelles sirènes !
Si les films m'intéressent plus que les CD dans cette extraordinaire rétrospective, je suis à la fois ému et déçu par l'extrait d'Amougies. J'aurai attendu 48 ans pour revoir ces images prises sous le chapiteau où nous assistions aux concerts les plus merveilleux, enfouis dans nos sacs de couchage. Mais, contrairement à nombreuses autres séquences, le son est à peine meilleur que mon enregistrement bien que ce soit Antoine Bonfanti qui s'en soit chargé, et, plus grave, l'extrait ne présente que la première moitié de l'improvisation alors que c'est dans la seconde que le morceau prend son envol. Je réalise seulement aujourd'hui que Zappa n'a que 28 ans lorsque je saute les barrières pour le rencontrer. J'avais assisté au concert des Mothers of Invention à l'Olympia un an plus tôt dans une salle clairsemée. Il m'apparaît alors comme un adulte, car je n'ai que 16 ans quand je l'abreuve de questions, sympathie qui me permettra de lui donner un petit coup de main les deux années suivantes.
S'ils sont d'un intérêt inégal, répétant parfois les mêmes morceaux, leur exhaustivité rappelle ou dévoile une époque où la télévision montrait une ouverture d'esprit beaucoup large qu'aujourd'hui. Je me rends surtout compte que c'est plus pop que je ne pensais, et que l'improvisation libre de Interstellar Overdrive aura considérablement influencé mon jeu de clavier. De même, Set The Control For The Heart of The Sun orientera mon goût pour les mailloches et la transe. J'ai passé plusieurs jours à regarder les films d'un œil distrait, mais attentif. Je n'arrive pas à assister religieusement aux captations de concerts ni aux passages télé comme si c'était des films de fiction ou des documentaires de création, mais la musique déroule son flux ininterrompu pendant que je tape ces lignes...

→ Pink Floyd, coffret édition limitée The Early Years 1965-1972, 27 disques CD/DVD/Blu-Ray/vinyles/documents, 25 heures, Pink Floyd Records, à partir de 426,45€

* Jean-Jacques Birgé, USA 1968 deux enfants, roman augmenté sur iPad, Les inéditeurs, 2,99€

lundi 16 janvier 2017

Prévert Exquis


En guise de vœux pour 2017 nous avons choisi de vous offrir un avant-goût d'un travail en cours, soit une web-série de très courts métrages autour de l'œuvre protéiforme de Jacques Prévert. L'avertissement qui le précède est justifié par sa mise en ligne sur des réseaux sociaux où le son n'est pas automatiquement implémenté. Chacun d'entre nous s'est approprié ce Prévert Exquis, que ce soit Fatras (succession Jacques Prévert) et les productrices de Narrative ou l'équipe de réalisation composée d'Isabelle Fougère, Sonia Cruchon, Mikaël Cixous, Jérôme Pidoux et moi-même. J'en ai évidemment aussi composé la musique. En attente de décisions de certains des coproducteurs, nous avons décidé de passer à l'action en réalisant plusieurs épisodes où nous nous emparons des poèmes, collages, films, archives de Jacques Prévert avec une liberté de création qui a toujours fait ses preuves.


L'amour à la robote livre une vision prémonitoire du glissement progressif des machines vers l'intelligence artificielle et ses risques (dé)programmés, à la manière du Portrait n°1 de Luc Courchesne ou du film Her de Spike Jonze.

vendredi 13 janvier 2017

Mes guacamoles

...
Il y a dix ans j'avais eu l'idée de cuisiner les avocats de maintes façons. Ces derniers temps je me suis contenté de confectionner des guacamoles en en changeant chaque fois la composition, mais je pars évidemment des mêmes bases. Pour commencer je préfère les fruits venus d'Amérique du sud à ceux d'Europe ou du Moyen Orient. Ils sont plus gros, plus chers, mais leur noyau est beaucoup plus petit, ce qui au bout du compte les rend plus économiques, car un seul correspond à quatre des avocats que j'avais l'habitude d'acheter. De plus, ils sont souvent plus goûteux. J'ajoute forcément du citron jaune ou vert, et le plus couramment un demi oignon. Le reste est variable, selon mon inspiration et ce qu'il y a dans le réfrigérateur. Comme je n'achète plus de tomates depuis des années, j'en mets rarement. Je remplace le sel par un bouillon dashi ou certaines sauces de soja. Je varie les piments d'une fois sur l'autre, mais je les choisis plutôt verts. Quant aux herbes, cela dépend de ce que j'ai sous la main, coriandre, shizo, basilic chinois, etc. Pour atténuer l'acidité j'ai eu l'idée de toujours ajouter une cuillerée de miel, mais cette fois j'ai carrément mixé le tout avec une mangue fraîche.

jeudi 12 janvier 2017

François Sarhan, entre rock inventif et musique contemporaine


Marcher sur les pas de Frank Zappa est casse-gueule. C'est pourtant la première image qui me vient à l'écoute de L'Nfer (2006) du compositeur François Sarhan, et la réussite est exemplaire. Sur un récit de voyage à Londres raconté par le compositeur sans négliger les contrechamps, se greffe un arrangement musical qui suit la prosodie de la voix à la manière du Trésor de la langue du Québéquois René Lussier, technique utilisée également par Christophe Chassol. Mais Sarhan développe une écriture personnelle ponctuant dramatiquement le récit, remarquablement interprétée par l'Ensemble Ictus. Tout aussi découpé, mais avec une couleur plus jazz-rock, Orloff (2007) adopte le même système, cette fois avec son propre orchestre, CRWTH. Le documentaire fait place à une fiction de série B doublée en français et entrecoupée d'interruptions publicitaires. J'avais auparavant regardé des vidéos réalisées par Sarhan qui me semblaient plus kageliennes que zappiennes, mais les deux évocations quasi radiophoniques du CD Pop Up rappellent ici les fresques narratives du compositeur américain plus que les scénographies du provocateur argentin.
Même si elle s'appuie sur des sonorités et des rythmes issus du rock, il s'agit de musique savante. Que l'on ne s'y trompe pas, je range également Zappa dans cette catégorie, du moins pour ses œuvres les plus importantes ; j'entends par là des pièces qui s'écoutent sans rien faire d'autre, en opposition à certaines musiques populaires que l'on peut consommer en faisant la vaisselle par exemple, ou qui offrent le loisir de danser dessus.


L'album fondant Wandering Rocks et Commodity Music qui date de 2016, soit dix ans après Pop Up, soulève aussi la question de la façon dont la musique est "consommée" aujourd'hui. Sarhan regrette que l'on ne prenne plus le temps de l'écoute attentive, comme pour la poésie qui exige la même concentration. Écrite pour quatre guitares électriques, ici le groupe Zwerm, et 27 haut-parleurs diffusant des sons de synthèse réalisés avec le synthétiseur analogique SERGE à La Muse en Circuit, la version sur CD est réduite à une stéréophonie immobile alors qu'en représentation le public se promène au milieu du dispositif, voire dans plusieurs salles. Le projet initial plonge les spectateurs au milieu de haut-parleurs dont aucun ne diffuse la même source. Nous sommes ici plus proches des nouvelles musiques improvisées que du rock, la décomposition des formes construisant un nouveau parcours, plus abstrait que le précédent album.
Si j'ai cité Frank Zappa dont Sarhan est un des plus brillants héritiers, je me dois de suggérer le cousinage de L'Nfer avec le sublime Agitation d'İlhan Mimaroğlu pour ses montages cut qui font sens, critique politique loin de l'entertainment formaté. Wandering Rocks... est évidemment une expérience sensorielle que l'on aimerait partager dans un espace plus approprié que son salon. En explorant le site de François Sarhan ou les vidéos réalisées par le compositeur, on se rendra compte de l'étendue de son talent, ses inspirations l'amenant dans des contrées très différentes des deux albums chroniqués ici.

→ François Sarhan, Pop Up, CD, Sismal Records
→ François Sarhan, Wandering Rocks / Commodity Music, CD, label Muse

mercredi 11 janvier 2017

Chroniques pariétales, il y a 36000 ans


Le battage autour du film de Werner Herzog, La Grotte des rêves perdus (Cave of Forgotten Dreams) (2010), m'avait laissé dubitatif, et la 3D n'arrangeait rien à l'affaire de ce docucu très plan-plan. Je savais que Pierre Oscar Lévy avait réalisé plusieurs films une dizaine d'années auparavant et l'ignorance de la critique montrait comme d'habitude sa paresse. Encore eut-il fallu que ces documentaires soient accessibles. C'est chose faite avec la publication d'un coffret DVD où figurent trois d'entre eux, chacun durant une cinquantaine de minutes. Ils sortent au moment où les "inventeurs" de la grotte sont déboutés par la Cour de cassation, jurisprudence interdisant désormais toute possibilité de faire reconnaître un caractère inédit à des œuvres pariétales, brisant ainsi les velléités mercantiles et les exclusivités abusives.
La série s'articule avec suspense, La Grotte Chauvet, devant la porte (2000) ne nous offrant pas encore d'entrer à l'intérieur pour des questions d'autorisations. Les regards des heureux élus sortant par la petite entrée blindée en disent autant que les mots qu'ils profèrent. Ils reviennent avec des photos et des dessins, mais c'est seulement avec Dans le silence de la Grotte Chauvet (2002) que nous pouvons partager leur enthousiasme en descendant dans l'obscurité. L'écrivain, critique d'art et peintre britannique John Berger, décédé récemment, suit Jean Clottes et son équipe dans les salles ornées de 1000 dessins, gravures et peintures, dont 425 représentations pariétales animales de 14 espèces différentes, ours, fauves, mammouths, rhinocéros laineux, bouquetins, rennes, aurochs, mégacéros, loups, oiseaux, et remplies de certains de leurs squelettes. Nous ne pourrons jamais voir de nos propres yeux ce qu'ils découvrent, puisque la grotte ardéchoise est définitivement fermée au public. Une réplique réalisée grâce à un relevé de seize milliards de points, générant un clone numérique intégral, a été ouverte en avril 2015. Découvrir avec chaque spécialiste les merveilles picturales peintes à la main à la lumière de torches tient de la magie, mais il est important de comprendre que ces récits ne sont que les reproductions d'histoires dessinées à l'extérieur et forcément disparues sous les assauts du temps. La Grotte Chauvet, dialogues d'équipe (2003), nous permet de suivre les hypothèses de chaque spécialiste de l'équipe et les questions qu'elles suscitent. Comme les autres, ce troisième film a le mérite de ne comporter ni musique ni voix off. Nous pouvons ainsi suivre la visite comme si nous la découvrions avec eux pour la première fois.


Le petit film de 16 minutes ci-dessus agit comme la bande-annonce de ce triptyque incroyable qui nous renvoie aux traces les plus anciennes d'activités artistiques humaines. Les exploits des spéléologues et archéologues nous font frissonner. Deux des scientifiques que l'on suit dans les bonus ont disparu, Michel-Alain Garcia et Norbert Aujoulat, or ce dernier est à l'origine d'une thèse extraordinaire sur les peintures de Lascaux datant "seulement" de 17000 ans : d'une part les animaux représentant des femelles au moment de leurs chaleurs y dessineraient un calendrier de l'année, et d'autre part les étoiles peintes sur les parois montreraient leur position astrologique à cette époque reculée, suggestion qui retint alors le préhistorien moustachu de peur d'être considéré comme un mystique en quête d'horoscope ! On retrouve aussi Jean-Michel Geneste à la fin de Peau d'âme, dernier film de Pierre Oscar Lévy, sur les recherches archéologiques autour du tournage de Peau d'âne de Jacques Demy, qui sortira probablement en octobre 2017. Les découvertes auxquelles nous assistons au long des trois épisodes de ces Chroniques pariétales nous plongent dans des abîmes de perplexité, comme lorsque l'on admire de nuit la voûte céleste loin des lumières de la ville, mais ici c'est en nous enfonçant dans les entrailles de la terre que notre mémoire enfouie est révélée au grand jour.

→ Pierre Oscar Lévy, Chroniques pariétales - La Grotte Chauvet-Pont d'Arc, coffret 2 DVD avec 3 films et 8 bonus, 28,95 €

mardi 10 janvier 2017

Les dictatures hypocrites


Que l'on ne se méprenne pas, je sais parfaitement que si j'étais russe, chinois, syrien ou saoudien je serais mort ou en prison. Je n'en suis pas moins choqué d'entendre à tout bout de champ que ces pays sont des dictatures en opposition à nos démocraties exemplaires. Les donneurs de leçons feraient bien de réfléchir un peu plus loin que leurs frontières nationales. Car si à l'intérieur de leurs périmètres légaux les dites démocraties ne sanctionnent pas outre mesure le délit d'opinion et le multipartisme, qu'en est-il de leur implication dans leurs anciennes colonies ou lors de leurs invasions belliqueuses ? Comment concevoir la mise en place de dictateurs locaux en Afrique, en Amérique Centrale ou en Amérique du Sud avec l'appui des forces armées ou des services secrets des États Unis, de la France, de la Grande Bretagne, etc. ? L'assassinat systématique des dirigeants africains prônant l'indépendance de leur pays face à l'hégémonie des grandes puissances, ou encore la chute de Salvador Allende au Chili avec l'appui de l'aviation américaine, ne sont-ils pas une façon "d'exercer tous les pouvoirs de façon absolue, sans qu'aucune loi ou institution ne les limite", définition wikipédesque de la dictature ? La dictature de ces pays démocrates s'exercerait-elle exclusivement hors de leurs périmètres frontaliers ? Comment néanmoins ignorer les prisonniers politiques de Guantánamo ou les Black Panthers toujours en prison après 40 ans ? N'y a-t-il pas quelque hypocrisie à dénoncer les dictatures intra muros en évitant soigneusement d'évoquer les guerres menées explicitement ou secrètement contre des nations qui ne partagent pas les mêmes projets politiques ? Même en France, ne flirte-t-on pas avec le diable lorsque la police ne vous laisse sortir d'une manifestation qu'à condition d'enlever vos badges ? Ce n'est évidemment encore qu'une bavure, mais si l'on ne s'insurge pas aujourd'hui que peut-on espérer de l'avenir ? Quoi qu'il en soit, la condamnation des dictatures par les démocraties se cantonne honteusement à un système de repères nationaux en négligeant soigneusement ou étourdiment leur rôle à l'échelle de la planète. La troisième guerre mondiale se déroule en effet soigneusement hors des frontières des pays démocrates, à l'instar des États Unis lors de la précédente. Les attentats terroristes sur notre territoire n'en sont pour l'instant que des effets de bord. Je ne cherche évidemment aucune excuse aux uns comme aux autres, défendant ardemment une politique pacifiste qui prenne en compte les populations payant seules le prix de ces guerres strictement économiques sous couvert de religion ou de nationalisme. Les dictateurs que les médias nous désignent ne seraient-ils que les boucs-émissaires d'un monde cynique et criminel, ou des marionnettes aux mains des financiers tout-puissants qui décident du futur de notre monde ? J'irai plus loin : si l'on replace l'homme dans son environnement naturel, comment définir le rôle qu'il s'est octroyé face aux autres espèces ?

Illustration: Léon Gimpel, La guerre des gosses, Paris, 2 janvier 1916 © Collection Société française de photographie (coll. SFP)

lundi 9 janvier 2017

Vers la chaleur ?


Françoise a choisi de partir faire du ski pendant la seconde quinzaine de février. N'ayant aucune aptitude ni attirance pour ce sport, ni pour la neige et encore moins pour le froid, je préférerais aller voir dans un pays chaud si j'y suis. J'ai probablement été dégoûté par les sports d'hiver lorsque j'étais enfant, envoyé par mes parents en colonie de vacances. Je ne me souviens que des vingt minutes quotidiennes à défaire les lacets gelés de mes lourdes chaussures. Je sais que la technique a considérablement évolué, mais le seul attrait pour moi serait d'y observer les animaux sauvages. J'avais bien essayé le ski de fond, mais c'était encore pire. Glisser sur des rails sans pouvoir s'échapper sur les côtés m'avait procuré une sensation quasi claustrophobe. Comme la vitesse à fendre l'air n'a jamais généré chez moi de sensation de liberté je ne souhaite pas attendre toute la journée à la maison les skieurs partis s'éclater sur les pentes pyrénéennes. Évidemment le paysage de Lespone est magnifique enneigé, mais je crains de passer tout le séjour le nez dans ma liseuse ou sur un écran, sport que je pratique déjà toute l'année à taper ces lignes.
Le problème est que je n'ai aucune envie de partir seul découvrir le monde. Si je ne trouve pas de compagnon de voyage ou que je ne reçois pas d'invitation locale, je risque fort de rester à Bagnolet avec Django et Oulala, qui actuellement passent leur temps à copuler comme des bêtes, même si l'entreprise me semble un peu prématuré pour le petit. D'ici là les chaleurs de la chatte seront de l'histoire ancienne. Mon besoin de soleil sera par contre encore plus exacerbé dans un mois et mes vingt minutes de sauna chaque matin ne seront pas suffisants à apaiser ma soif de voyage. L'Asie a toujours été l'une de mes destinations favorites, pour des raisons à la fois paysagères, humaines et gastronomiques, mais je me vois bien m'envoler pour un autre continent. J'ai toujours senti la nécessité de visiter des pays où l'on ne parle pas ma langue. Le dépaysement me permet de regarder le monde sous un angle différent, que ce soit en vivant comme les autochtones ou en reconsidérant mon quotidien parisien banalisé par les habitudes. A part cela j'aime l'eau chaude et m'y baigner, les paysages sauvages qui rappellent mon humanité à son espèce de mammifère, et les couleurs éclatantes des populations qui ont d'autre préoccupation que de se plaindre !

vendredi 6 janvier 2017

Cette année sent le soufre


Avec des camarades nous préparons un drôle de petit film pour illustrer nos vœux que nous enverrons la semaine prochaine. C'est heureux, et même très heureux, parce que, sinon, j'aurais probablement évoqué l'odeur bizarre qu'exhale 2017. Pour la bonne année, rendez-vous donc la semaine prochaine, passez votre chemin, la suite n'est pas marrante. En tout cas cela commence mal, au milieu des fumeroles, même si cela pourrait s'arranger dans une conclusion en forme d'ouverture...

En France les présidentielles occupent tout l'espace politique et camouflent la misère du pays. La morosité ambiante est une chose, mais la pauvreté, les SDF, les reconductions à la frontière, les parquages d'immigrés sont un signe plus alarmant. Face aux lois régressives qu'impose le gouvernement socialiste et les projets assassins de la droite officielle il n'y a que le programme des Insoumis qui me fasse un peu rêver. La personnalité de Mélenchon en irrite plus d'un, mais les médias aux mains du pouvoir, et plus précisément des milliardaires, banquiers et marchands de canon qui les possèdent tous, dessinent un portrait à charge en focalisant tout sur lui plutôt qu'analyser les propositions élaborées avec les Insoumis. J'exprime alors que cela sent le soufre, parce que si la probabilité d'une victoire se profilait, je crains les pires coups fourrés, directement sur la personne ou indirectement sur l'opinion publique.
À l'étranger c'est autrement pire. On suffoque. Entre l'ultralibéralisme d'un impérialisme absolu et la répression cul béni qui prendrait bien modèle sur le précédent, ne me demandez pas de choisir pour Trump ou Poutine. L'Iran d'un côté, le Qatar et l'Arabie Saoudite de l'autre, ils se partageraient bien la nappe de gaz, mais ils sont tous prêts à sacrifier leurs populations pour le tuyau qui acheminera le produit à travers la Syrie. Les divergences entre la quantité de milices chiites et sunnites aboutiront à un carnage avec une épée de Damoclès à la mode lybienne où il n'y a même plus de gouvernement, éclatement tribal qui rappelle le Liban et ses 18 confessions religieuses sans que cela empêche les riches Saoudiens de s'en servir hypocritement comme lupanar... Pas besoin de faire le tour de la planète pour savoir que l'époque n'est pas sur le chemin d'une paix salvatrice.
La planète ! Alors là, on frise le délire. Les glaces polaires fondent. On chauffe là. On refroidit ailleurs. Les courants sont déviés. On submerge comme annoncé. Et l'on zigouille les autres espèces à tours de bras. Sympa l'époque ! Alors on fait quoi ? On déboise, on assèche les terres, on s'intoxique. Il va falloir une bonne dose de volontarisme cynique pour faire semblant que les années qui viennent seront bonnes.
Manière de voir. Pouvons-nous considérer qu'elle sera joyeuse si la résistance est euphorisante ? Nous n'avons pas d'autre ressource que d'agir chacun, chacune, à son niveau, dans un travail de proximité. On commencera par ses proches, on agrandira le cercle à ses voisins, puis aux cousins des voisins, peut-être bien que l'on s'intéressera à ce qui se passe ailleurs, en Grèce ou en Nouvelle Guinée Papouasie ? Nous avons quantité de frères et de sœurs partout sur les continents et dans les îles, des combattants pour la vie qui ne peuvent concevoir de s'entretuer au profit de quelques salopards qui jouent la concurrence et la zizanie pour s'empiffrer toujours plus et accumuler au delà de leurs besoins, fussent-ils même délirants. Pour s'en débarrasser je ne vois qu'un excès de solidarité entre les uns et les autres, entre les hommes et les femmes, entre les peuples, et repensons notre approche de la nature dont nous nous sommes arbitrairement exclus pour la conquérir. Mais à quel prix ? Vivre est à la portée de tous et toutes. Encore faudra-t-il changer nos mauvaises manières... Aussi vous souhaiterai-je dores et déjà une année de bonnes manières, que vous en soyez les auteurs ou les bénéficiaires !

jeudi 5 janvier 2017

La cornemuse et le robinet


J'aurais pu vous parler du nouveau CD qu'Erwan Keravec a intitulé Sonneurs, soit un quatuor d'instruments traditionnels bretons interprétant des partitions du XXIe siècle, mais ma nuit avait été perturbée par un problème de robinets. Si je ne m'étais pas inquiété de celui du jardin dont le pas de vis est enfoui sous une pâte informe, j'aurais développé une analyse des cinq pièces de l'album à commencer par la première, ma préférée, composée par Wolfgang Mitterer sur une commande du Théâtre de Cornouaille, scène nationale de Quimper. Où trouver demain un chalumeau si le métal venait à casser ? D'où proviennent les graves percussifs de ce Run qui coule insatiablement des tuyaux de la cornemuse de Keravec, de la trélombarde de son frère Guénolé, de la bombarde d'Erwan Hamon et du biniou koz de Mickaël Cozien ? Si je n'avais ressassé toute la nuit la fuite d'un second robinet, au second étage, à savoir si je me déciderais à démonter celui-là moi-même ou attendre la venue d'un plus bricoleur, j'aurais évoqué les quatre autre pièces, successivement dûes à Susumu Yoshida, Bernard Cavanna, Erwan Keravec et Samuel Sighicelli. Elles feront probablement grincer les dents des classiques plombiers, mais raviront les adorateurs du nouveau. J'ai donc pris la voiture pour en acheter un tout neuf puisque l'ancien m'avait craché à la figure lorsque je l'avais démonté, couché sur le dos. Il y avait deux arrêts et non un seul comme je l'avais supposé, d'où la douche, avec signe de reprise. Tandis que je maniais la clef anglaise et le seau suédois, les quatre Bretons glissandaient dans des flaques de dissonances, attaquaient les résistances continentales, remontaient les bretelles des modes en laissant filer les bourdons. J'en ai profité pour vider le syphon. Il y avait de l'eau. Mais plus d'air que d'eau. Dehors il pleuvait. Dedans ça sonnait le Finistère. Je n'en verrai le bout que demain, lorsque les points cardinaux se seront rejoints au calvaire, là où les langues se délient, où les problèmes de robinets n'ont plus cours, pour que je puisse enfin voir le bout du tunnel.



→ Erwan Keravec, Sonneurs, CD, Offshore/Buda Musique, dist. Socadisc / Au Centre Pompidou le 4 février 2017 !

mercredi 4 janvier 2017

Turn Up Caravaggio


La stéréo panoramique de Caravaggio nous fait tourner la tête. Leurs tempi rapides nous entraînent vers un monde mécanique où l'on pourrait reconnaître Les temps modernes de Chaplin ou le début du Testament de Dr Mabuse de Fritz Lang, et les timbres de collection traversent la planète avec la rage du Tranceperceneige de Bong Joon-ho.
Avec Turn Up, leur troisième album, le quartet dessine, arbitrairement et sans chronologie, l'histoire du rock, longtemps appelée pop-music en France, en sept morceaux qu'ils assimilent à l'art rock. Ils développent chaque fois des séquences articulées où le blues, le hard-rock progressif, le psychédélique planant se mêlent au krautrock, à la jungle ou à l'électro. Aucun des parcours de chacun ne laisse pourtant penser à un come back, si ce n'est de leurs amours adolescents, puisque le batteur Éric Échanpard et le bassiste Bruno Chevillon viennent du jazz et des musiques improvisées, et que le claviériste Samuel Sighicelli et le violoniste Benjamin de la Fuente sont issus des musiques contemporaines et expérimentales.
Avec ses fûts accordés et ses cymbales ciselées, Échampard mène une course contre la montre, horloge implacable du synthétiseur. À la basse ou à la contrebasse, Chevillon laisse tomber des blocs telluriques en insérant des effets électroniques que lui offre son puzzle de pédales agencées. Soliste ici plus lyrique que mélodique, De La Fuente strie le ciel de saturations guitaristiques en remontant ses manches. Sighicelli intègre des échantillons radiophoniques ou cinématographiques à ses touches noires et blanches. Leurs voix à tous les quatre ne sont plus alors que murmures qui susurrent de se laisser porter par le flux électrique. La septième et dernière pièce retourne à la nuit dans un turn out libérateur de toutes ces énergies.
J'ai beaucoup aimé ce disque où j'avoue reconnaître pas mal de mes aspirations compositionnelles lorsque les alliages servent le propos. Il est probable que sur scène le groupe se livre à des variations plus libres que sur leurs précédents répertoires, le jeu d'ensemble laissant à chacun le soin d'apporter sa pierre à l'édifice.

→ Caravaggio, Turn Up, CD, Label La Buissonne, dist. PIAS, sortie le 24 février 2017

mardi 3 janvier 2017

Les Sans Radio de l'Est parisien retrouvent les ondes, en numérique !


Après que Françoise m'ait offert un poste de radio numérique, j'ai remisé mon tuner FM et je profite du son limpide de mon nouveau joujou. Jusqu'à très récemment 200 000 habitants de Bagnolet, Montreuil, Paris 20e, Les Lilas, Romainville ne recevaient pas les stations diffusées par Radio France. Les émetteurs des chaînes privées situées sur le toit des Mercuriales les étouffaient, transformant les environs de la Porte de Bagnolet en Triangle des Bermudes. Après quatorze ans, la lutte des Sans Radio de l’Est parisien a porté ses fruits. Grâce à une autorisation du CSA, depuis juillet et à titre expérimental, il y a désormais moyen de (ré)écouter France Musique, France Culture, France Inter, France Infos, FIP, Radio Bleue et Le Mouv grâce à un émetteur en Radio Numérique Terrestre (DAB+), ainsi qu'une trentaine d'autres stations accessibles en RNT sur Paris. En installant son émetteur numérique en haut des tours, l’opérateur TowerCast réalise une première nationale, car nulle part ailleurs on ne peut écouter FIP ou France musique en DAB+, et cela se passe dans l'Est parisien !

Sur le Blog des Sans Radio Michel Léon explique :
La Radio numérique terrestre (RNT) est une nouvelle technologie de diffusion d’un signal audio par voie hertzienne sous forme digitalisée. Au niveau européen, la RNT se généralise : la Norvège vient d'abandonner la FM à son profit ! En France, après plusieurs expérimentations, elle est apparue à Paris, Lyon et Marseille en juin 2014, sans la plupart des grandes radios, en particulier sans celles du groupe Radio France. Mais, tout récemment, le CSA a accordé une autorisation expérimentale pour le groupe Radio France et exclusivement dans l’Est parisien. (...)
Contrairement à la radio analogique hertzienne (AM ou FM), où le son sous forme de signal électrique est transporté tel quel dans l'onde porteuse, la radio numérique envoie un son qui est d'abord numérisé, puis compressé, afin d'être transmis en optimisant la bande passante. La radio numérique terrestre (RNT), petite sœur de la télévision TNT, fonctionne sur le principe d'une fréquence allouée à la chaîne de radio (en fait à un « bloc » constitué d’une poignée de stations partageant la même fréquence au sein d’un « multiplex »), mais celle-ci est unique à l'échelle nationale. Contrainte de cette technologie, la Radio numérique terrestre nécessite, pour être réceptionnée, un équipement spécifique : un poste de radio adapté à la technologie numérique.
Le principal avantage pour l’auditeur réside dans une qualité du son améliorée par rapport à la radiodiffusion analogique (rapport signal/bruit, bande passante, et diaphonie bien meilleures, absence d'interférences entre stations par rapport à l’AM ou la FM). Le principal inconvénient (toujours pour l’auditeur) est un risque d'absence de signal (décrochage) dans les zones à réception difficile. Avec le numérique, soit le signal passe, soit il ne passe pas. En analogique, on pouvait écouter un signal dégradé. Pas en numérique. Toutefois, il est à noter qu'un signal numérique est bien moins sensible aux interférences du fait de la correction d'erreurs. À l’échelle réduite de nos quartiers, le signal est suffisamment puissant pour que le problème ne se pose pas.
L'association des Sans Radio a négocié avec la marque britannique Pure et propose plusieurs modèles de postes de radio RNT (tous captent aussi la FM). Si vous passez par l’association, vous bénéficiez d’un tarif «professionnel» (vous pouvez commander plusieurs postes).

Mon Evoke F3 est Bluetooth, contrôlable à distance avec la télécommande, mais aussi avec mes iPhone et iPad. Il permet d'écouter aussi leur contenu, à côté du numérique et de la FM, ainsi que Spotify pour ses abonnés. Il existe des modèles sur piles, et tous possèdent un haut-parleur monophonique, ou stéréophonique en plus de la sortie stéréo.

lundi 2 janvier 2017

Les films de sabre de Maître King Hu


Je ne m'y connais pas beaucoup en films de sabre, le wuxia, mais j'ai été subjugué par le talent de King Hu devant les trois heures de son chef d'œuvre de 1970, A Touch of Zen. Il s'en dégage un très grande poésie, par delà les combats acrobatiques, inspirés de l'opéra chinois, et la nature envoutante. Thriller politique, le film esquisse également une idée du bouddhisme. La remasterisation 4K fait ressortir les couleurs de la magnifique photographie...


Dans le même coffret Blu-Ray, Carlotta propose Dragon Inn de 1967. Les arts martiaux sont moins délirants que dans A Touch of Zen, mais King Hu lance des traits d'humour comme les flèches que les acteurs attrapent à la volée à pleine main. La musique ponctue l'action de manière très inventive, comme souvent dans le cinéma asiatique. Le film ravira tout autant les amateurs d'aventures et d'action que les férus d'histoire chinoise ancienne. Tsui Hark (Il était une fois en Chine, Seven Swords), Ang Lee (Tigre et Dragon), Zhang Yimou (Le secret des poignards volants), Jia Zhang-ke (A Touch of Sin) ou Hou Hsiao-hsien (L'assassin) ont été très influencés par ce cinéaste qui révolutionna le genre.


Le documentaire d'Hubert Niogret, King Hu (1932-1997) n'apporte hélas pas grand chose à l'édifice, Carlotta nous ayant habitués à des bonus plus originaux. Mais tout cela m'a donné envie de regarder d'autres films de sabre de King Hu, comme L'hirondelle d'or (1966), L'Auberge du printemps (1973) ou Raining in the Mountain (1979).

Coffret King Hu : Dragon Inn + A Touch of Zen, 2 Blu-Ray + 1 DVD sur King Hu, Carlotta, 40,13€

vendredi 30 décembre 2016

Le rap inventif de Danny Brown et Vince Staples


Comme je trouve le dernier album de Common totalement ramollo et que, par contre, j'avais été enchanté par To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar qui s'est radicalisé politiquement et le dernier Ursus Minor, Jean Rochard me conseille d'écouter Danny Brown et Vince Staples.
Atrocity Exhibition, celui de Brown, vous électrise, mais ne comptez pas danser dessus, c'est bien barré. Le rappeur qui rime depuis l'enfance exprime son désarroi face à la vie, d'une voix haut perchée qui rappelle le délirant They're Going to Take Me Away, Ha-Haaa! de Napoleon XIV en 1966 ou le chanteur Mad Dog (a.k.a. Bionic) dans l'album Juxtapose de Tricky de 1999. La musique a parfois des accents pop et électronique, empruntant des samples à Nick Mason ou Delia Derbyshire.
Aussi expérimental, Summertime '06 de Vince Staples raconte sa jeunesse douloureuse, issue d'une famille de délinquants originaires de Compton. Le rap, comme beaucoup d'expressions artistiques, offre une porte de sortie à des êtres sensibles qui, sans leur art, auraient fini en prison ou à l'asile pour ne pas accepter les règles qu'impose la société. La musique échappe aux conventions du genre, utilisant moult effets spéciaux, field recording, percussions inattendues. Plus récent, l'EP Prima Donna est du même acabit, les ruptures donnant une impression de déroulement cinématographique à ses morceaux.


Danny Brown ou Vince Staples sont particulièrement touchants par leur sincérité, relatant la fragilité de la vie de ces jeunes Noirs laissés pour compte dans l'Amérique ultra-libérale du XXIe siècle. Très personnels, leurs albums sont pleins d'inventions musicales et vocales. Mais comme je dois me concentrer pour comprendre les paroles j'en ressors chaque fois rincé, comme passé au rouleau compresseur d'un système inhumain qui, à force de surabondance d'informations et de biens de consommation, finit par étouffer ceux qui ont de l'argent comme ceux qui n'en ont pas.

→ Danny Brown, Atrocity Exhibition, CD, Warp Records
→ Vince Staples, Summertime '06, 2CD, Def Jam Recordings, ARTium Recordings and Blacksmith Records
→ Vince Staples, Prima Donna, EP, ARTium Recordings and Def Jam Recordings

jeudi 29 décembre 2016

Le nouveau Michel Houellebecq est un Cahier de l'Herne


À nos premiers contacts, de visu, mais surtout au téléphone, ce qui m'avait le plus marqué chez Michel Houellebecq était ses silences. Moi qui suis d'un naturel exubérant, je devais faire preuve d'une patience inimaginable, car il pouvait se passer trente secondes entre deux mots. Il a depuis notablement resserré les espaces ! Sauf pour nos échanges où peuvent défiler quelques années sans nouvelle. Mais chaque fois qu'il appelle, il se comporte comme si nous nous étions quittés la veille. La première fois, en 1996, Radio France avait enregistré notre live au Théâtre du Rond-Point. Agathe Novak-Lechevalier, qui a mené un remarquable travail de titan en réalisant le Cahier de l'Herne qui sort le 4 janvier, évoque cette soirée au travers de mon témoignage, de ceux d'André Velter qui l'avait organisée, d'un spectateur dans la salle, Michka Assayas, et d'un auditeur lors de la retransmission sur France Culture, Aurélien Bellanger. Je n'ai publié qu'en 2007 le second CD datant de quelques mois plus tard et remis ensemble méticuleusement sur le métier. Dans le texte manuscrit reproduit dans le livret d'Établissement d'un ciel d'alternance, Michel écrit : « J’ai donné pas mal de lectures de poésie réussies ; c’est peut-être même ce que j’ai le mieux réussi dans ma vie, les lectures de poésie. J’ai commencé comme ça, je finirai comme ça, probablement. Mes collaborations avec les musiciens ont par contre été souvent ratées. Ceux qui étaient là lors de ce concert auront donc assisté à quelque chose d’assez rare dans ma vie : une collaboration avec un musicien, réussie.»
En lisant les 384 pages du Cahier de l'Herne qui peut être considéré comme un nouveau Houellebecq tant il recèle de pépites, inédits ou parutions confidentielles, entretiens ou réflexions passionnants, je me suis dit que j'aurais probablement écrit autre chose si j'avais su qu'autant de témoins rapporteraient qui est véritablement Michel Houellebecq et ce qu'ils en lisent à travers son œuvre. Aurais-je osé Miches, elles, où est le bec ? en réponse à ses confessions sexuelles qui choquaient à tout le moins mon féminisme ? J'avais préféré arrêter la scène après qu'il ait été incapable d'articuler un mot de ses poèmes au Glaz'Art en 1998 après avoir vidé la moitié d'une bouteille de whisky pour vaincre le trac, mais nous avions adoré jouer ensemble à la Fondation Cartier ou aux Instants Chavirés. Ci-dessous le selfie où Michel disait aimer les feuilles tel que je le relate dans mon texte de l'Herne...


Je l'avais interviewé pour Les Allumés du Jazz. À la question « comment choisis-tu le titre de tes œuvres » il avait d'abord répondu que Dieu lui faisait un signe, et puis se rendant compte à qui il s'adressait, il avait éclaté de rire en me demandant de ne surtout pas retranscrire cette blague. « C'est une des seules questions dont je connais la réponse. C'est même une des seules questions importantes. J'ai écrit quatre romans et chaque fois, ça s'est produit de la même manière sans que je le fasse exprès, alors ça vaut le coup que je réponde. Je commence toujours sans avoir de titre. À peu près au tiers du roman, respectivement le tiers du temps que ça me prend, j'ai une sorte de crise où je n'y arrive plus. Quelque chose me vient en aide : j'écris un passage très bon, franchement très bon, qui contient le titre. Ça s'est produit avec Extension du domaine de la lutte et La possibilité d'une île. Et là, je suis très content, parce que je sens que je finirai le livre. Le titre est défini à ce moment. Ça s'est passé avec les deux autres aussi, mais c'est moins spectaculaire : Plateforme et Les particules élémentaires ne sont pas des titres composés.»
Passent encore une dizaine d'années avant qu'il me demande de découper les deux disques en morceaux correspondant aux poèmes pour remplir le juke box de son exposition au Palais de Tokyo. Notre collaboration occupait les 2/3 des slots de la machine aux côtés de Jean-Louis Aubert et Iggy Pop qui sont d'ailleurs présents dans le Cahier de l'Herne.
L'ouvrage est un trésor pour quiconque apprécie ses livres ou souhaite savoir qui est cet homme aussi aimé que détesté. Son humour et sa perspicacité s'étalent à longueur de pages. Les portraits croisés avec Maurice G. Dantec ou Bret Easton Ellis, les entretiens avec Agathe Novak Lechevalier ou Jean de Loisy, les témoignages de ses camarades de jeunesse, ceux de Bernard Maris ou Yasmina Reza, de Guillaume Nicloux ou Emmanuel Carrère, et de plus de soixante autres personnalités, alternent avec des textes rares ou inédits de l'auteur, y compris une étonnante pièce de théâtre écrite avec un camarade des premières heures, Pierre-Henri Don. L'ensemble est d'une richesse fabuleuse.

→ Michel Houellebecq, Cahier de L'herne, Editions de l'Herne, 39€, parution le 4 janvier 2017

mercredi 28 décembre 2016

Cent soleils (texte complet)


Voici donc le texte complet de mon article commandé par Citizen Jazz, trop long pour être intégralement reproduit dans la belle revue chroniquée hier dans cette colonne...

Dans le film de Luchino Visconti Le guépard, Tancrède joué par Alain Delon insiste auprès du Prince Salina interprété par Burt Lancaster « Il faut tout changer pour que rien ne change ». Autour de quel centre s’exercent les révolutions pour se retrouver un jour au même point, justifiant un nouveau cycle ? Elles permettent chaque fois au système de se régénérer, retardant l’entropie.

La fin de la première guerre mondiale vit le jazz déferler du nouveau monde vers l’ancien. La fin de la seconde lui redonna une nouvelle jeunesse avec le be-bop. Celle du Vietnam coïncida avec l’affirmation du Black Power et les Panthères Noires accouchèrent du free jazz. Le rouleau compresseur américain du soft power finira par semer des graines qui banaliseront l’affaire, tandis que les musiciens européens apprirent à les faire pousser en tenant compte de leur sol et des méthodes traditionnelles de leurs propres cultures. En France, pays du métissage et de toutes les convergences jusqu’au bout du nez du continent, la finis terrae, l’institutionnalisation de la musique improvisée dans les conservatoires arma la jeunesse, précisant sa maîtrise technique et lui rappelant ses racines, souvent multiples. Les autodidactes avaient déjà montré le chemin de l’indépendance, elle s’affirme aujourd’hui dans des projets les plus variés où les étiquettes explosent sous la richesse des propositions.

LES AFFRANCHIS

Il y a trois ans j’écrivais ainsi un petit manifeste*, accompagné d’une liste longue comme le bras de musiciens et musiciennes, que j’intitulais Les affranchis.

« Un mouvement exceptionnel se dégage enfin parmi les jeunes musiciens vivant en France. On attendait depuis longtemps qu'une musique inventive naisse de ce territoire historique, carrefour géographique où se croisent toutes les influences. Si le jazz, le rock, les musiques traditionnelles, la chanson, l'électronique, le minimalisme, le classique pouvaient se sentir chez les uns et les autres il manquait encore à la plupart de s'affranchir du modèle anglo-saxon ou américain. Depuis quelque temps la surprise va grandissant. Ces jeunes musiciens et musiciennes, car il y a de nombreuses filles dans ce mouvement et ce n'est pas la moindre de ses caractéristiques, ont pour beaucoup suivi des études classiques. Ils sortent souvent du CNSM, le Conservatoire, même si ce sont forcément les plus rebelles qui nous intéressent ici. Non contents d'être des virtuoses sur leur instrument ils composent et improvisent, entendre là que la composition soit préalable ou instantanée n'a pas d'importance. Leur univers assume l'héritage de la musique savante du XXe siècle et de la musique populaire, chanson française et rythmes afro-américains, structures complexes et simplicité de l'émission. Le blues et ses ramifications jazz et rock les ont amenés à se démarquer du ghetto dans lequel s'est enfermée la musique contemporaine. La tradition de la chanson française leur offre un nouveau répertoire de standards. La connaissance des maîtres les a armés. L'improvisation libre leur ouvre les portes du direct.

Leurs sources sont trop vastes pour être citées, mais les différentes formes que le jazz a empruntées au cours du siècle précédent les ont fortement marqués. Pour s'en affranchir ils l'ont croisé avec la musique savante, privilégiant les marginaux aux nouveaux académiques, revalorisant le rock et toutes les musiques du monde. On retrouve souvent Debussy, Satie, Stravinski, Cage, Ligeti, Monk, Hendrix, Miles, Reich, Zappa, Wyatt dans leur discours. Beaucoup d'hommes encore, mais leur féminité est de plus en plus assumée, et tant de filles peuvent enfin s'épanouir aujourd'hui sans devoir imiter le jeu des machos. Même si certains de leurs aînés ont préparé le terrain, ces "jeunes" musiciennes et musiciens ne sont pas dans la concurrence, mais dans une solidarité qui fait chaud au cœur. Encore faut-il maintenant qu'ils et elles s'organisent ! Leur culture musicale, et plus encore extra-musicale, soit ce que l'on appelle la culture générale faite de littérature, de cinéma, de spectacles en tous genres, de voyages, gastronomiques et fraternels, de conscience politique et écologique, etc., leur confère à chacun et chacune une indépendance de création. Leur imagination accouche de mondes très variés, inventifs, surprenants, porteurs d'espoir dans l'univers formaté que les financiers et censeurs veulent nous imposer. J'ai longtemps cherché un terme à proposer pour caractériser ce mouvement exceptionnel. LES AFFRANCHIS correspond bien à ce qu'ils et elles représentent. »

WWW

Il est une autre révolution, mondiale celle-ci, et propulsée par la technologie. Souvent l’invention de nouveaux outils a contribué à de nouvelles formes artistiques. Par exemple la peinture en tubes a-t-elle permis aux impressionnistes d’aller peindre sur nature. En musique chaque nouvel instrument, qu’il soit de création ou de reproduction, a bouleversé son Histoire. Au début du XXe siècle le matériel de reproduction sonore autorisa la musique à voyager autrement qu’avec du papier. Ses formes écrites ou non écrites pouvaient se diffuser par le truchement de la radio et des disques. Dans la seconde moitié du siècle la guitare électrique amplifia la musique pop(ulaire). Les instruments qui forgèrent ce que nous appelons par facilité le jazz sont récents. Le saxophone date de la fin du XIXe, la batterie arriva au début du suivant, l’orgue et le piano électrique précédèrent le synthétiseur, etc. Au basculement vers le XXIe l’informatique donna un coup de fouet à la musique électronique. Mais la grande révolution de ces quinze dernières années est le déploiement de la Toile à l’échelle mondiale, le World Wide Web.

Il ne faut pas croire que la dématérialisation des supports prit de cours les multinationales du disque. Elles l’orchestrèrent soigneusement pour réduire leurs dépenses afin d’engranger toujours plus de bénéfices. Le gros problème était le stock, encombrant et immobilisé. Sa disparition progressive, mais relativement rapide, entraîna une vague de licenciements. Cette recherche de rentabilité toujours plus gourmande s’accompagna d’une réduction dramatique des investissements en termes de risques. Aucun courant de musique populaire n’a émergé d’ailleurs depuis ce bouleversement radical, car les calculs mercantiles du Capital s’exercent à court terme. Les us et coutumes s’en trouvèrent néanmoins chamboulés.

Les jeunes n’achètent plus de disques, ils écoutent des mp3 dont la plupart disposent illégalement ou injustement, les accords de la Sacem avec YouTube, Deezer ou Spotify ne profitant qu’aux majors. Les musiques qui défilent sont rarement identifiées sous la logorrhée du flux des mp3 diffusées en playlists. Pourtant ce phénomène touche encore peu les musiques de niche dont le jazz et assimilés font partie. D’abord parce que la qualité des compressions mp3 le plus souvent utilisées reproduit difficilement la recherche de timbres des musiques inventives.

La musique vivante est une des meilleures réponses contre la suprématie du flux anonyme. Les concerts se multiplient, même si l’État, assujetti aux lois dictées par les banques, se désinvestit scandaleusement de la culture qui fait pourtant la richesse de notre tout petit pays et sa renommée mondiale. Il y a de plus en plus de concerts dans les cafés, les squats et en appartement. De toute manière les festivals tournaient en rond, leurs responsables ayant pour la plupart si peu d’entrain et d’imagination, se copiant les uns les autres sans chercher à faire des découvertes. De plus en plus de musiciens créent leurs labels et montent leurs propres festivals, franchement les plus réussis, les plus conviviaux et donc les plus excitants. Entendre ces affirmations comme des généralités, car il existe heureusement quelques exceptions remarquables de producteurs et programmateurs encore dignes de ces noms. Il est malgré tout de plus en plus difficile de vivre de son art, les salaires ayant drastiquement baissé depuis vingt-cinq ans, et les musiciens étant également de plus en plus nombreux (la reproduction de l'extrait paru dans Passage en Revue de Citizen Jazz 2016 s'arrête ici), mais cela nous l’avons voulu et nous nous y sommes employés depuis 1968.

Autre démonstration de résistance est le retour du vinyle voué à l’oubli avec l’avènement du CD. Les amateurs de beaux objets, et l’emballage n’est pas qu’esthétique, car aussi porteur de sens et d’informations, n’ont jamais accroché au boîtier cristal riquiqui. Le CD a l’avantage d’éviter la détérioration à l’usage, bien qu’il ne soit pas éternel comme on nous l’avait vendu à ses débuts, et de proposer une durée qui sied à de nombreux projets. Le vinyle offre une surface graphique conséquente, et, travaillé dans des conditions devenues hélas exceptionnelles, une dynamique étonnante face à la réduction binaire des 0 et des 1 du numérique. Ce n’est pas le propos de comparer ici les deux supports, mais l’un et l’autre ont des avantages. Nombreux audiophiles ne jurent plus que par l’analogique quand d’autres restent attachés au disque en plastique argenté. De même le téléchargement et l’écoute en ligne ouvrent de nouvelles perspectives.

La disponibilité immédiate n’est pas l’une des moindres qualités de la musique sur Internet. Elle fonctionne d’ailleurs aussi bien pour l’émetteur que pour le récepteur. J’adore enregistrer un vendredi, monter, mixer, préparer l’iconographie pendant le week-end et mettre en ligne le lundi soir un album complet, offert gratuitement aux auditeurs avertis. La rentabilité directe est nulle, mais quels profits espérer de la vente des disques aujourd’hui ?! L’investissement est également considérablement réduit, à condition de disposer du matériel pour enregistrer. Si l’on compare encore avec le salaire proposé pour un concert, la différence reste dramatiquement minime alors que la liberté de produire en toute indépendance est stimulante. La plupart des disques pressés ne servent qu’à la promotion, à moins de vente à la fin des concerts, ce qui souvent ne permet que de rembourser les coûts de la production. De plus, côté prospection, les programmateurs exigent maintenant des vidéos, ce qui repousse le problème un peu plus loin… Les musiciens n’arrivent à vivre qu’en multipliant leurs interventions, dans des domaines variés comme par exemple la pédagogie, la musique appliquée restant une des plus lucratives.


À mon niveau, j’ai suivi l’évolution des techniques, mais jamais celles du marché que j’aurais plutôt tendance à anticiper. Le label GRRR est un des plus anciens puisque fondé en 1975**. Nous avons commencé par des vinyles en soignant leur graphisme, nous investissant à la gravure avec des orfèvres en la matière, nous déplaçant à l’imprimerie lors de la mise en machine des pochettes… En 1987 nous avons été parmi les premiers à produire un CD***, ce qui nous offrait la possibilité de composer des pièces délicates que le gratouillis de l’aiguille nous interdisait jusque là et de proposer des œuvres plus longues. En 1997 Carton**** fut l’un des premiers CD-Rom d’auteur. Mais à partir de 2010 nous mettons en ligne***** les archives d’Un Drame Musical Instantané, puis tous les nouveaux albums, soit une trentaine de collaborations avec pour la plupart de jeunes musiciens et musiciennes parmi les affranchis. Parallèlement à ces travaux purement sonores je m’investis depuis toujours dans des formes multimédia comme aujourd’hui les œuvres sur tablettes tactiles******. C’est sans compter les spectacles vivants où se mêlent différentes expressions artistiques.

Reste un problème, le refus absurde de la presse papier, généraliste et spécialisée, de chroniquer les œuvres en ligne. Leur lectorat se réduit pourtant de jour en jour au profit de magazines en ligne et des blogs. Cette posture risque de leur coûter leur existence. Pourtant, de même que pour les supports sonores, le papier est complémentaire des éditions numériques. Si une liseuse possède des qualités indéniables pour lire un roman, les ouvrages illustrés sont plus agréables dans leur forme traditionnelle. Ce numéro exceptionnel de Citizen Jazz attestera de ce que j’avance !

THIS IS THE QUESTION

Que nous réserve l’avenir ? Les jeunes musiciens et musiciennes vont-ils continuer à nous épater par leur virtuosité couplée avec le développement de mondes bien à eux ? Le Web va-t-il continuer à diffuser la résistance aux courants dominants ? Face à la barbarie et à la restriction des libertés grandissantes quel sera le rôle des artistes ?

Les jeunes musiciens ont tendance à se regrouper en collectifs comme dans les années 60-70. Ils ont moins l’esprit de chapelle que leurs aînés. La solidarité n’est pas un vain mot. Mais nombreux prétendent que les conditions pédagogiques dont ils et elles ont bénéficié sont entrain de s’étioler. De plus en plus ils apprennent à se servir des outils informatiques leur permettant de s’affranchir des lourdeurs du studio. Idem des outils de communication qu’ils maîtrisent de mieux en mieux. Reste à voir comment ils se comporteront avec les nouveaux venus !

Aux débuts d’Internet, pratiquement 80% des sites étaient créatifs. Vingt ans plus tard l’inventivité a déserté le Web au profit du commerce et des services. Par contre les réseaux sociaux se sont développés considérablement, offrant une contre-offensive à l’abrutissement généralisé asséné par les média traditionnels aux mains de l’État, des banquiers et des marchands d’armes.

Si chacun et chacune peut développer sa propre esthétique en suivant plus ou moins tel courant, voire en l’initiant (la mode n’a d’intérêt que lorsqu’on la crée), n’est-il pas de sa responsabilité de réfléchir le monde qui l’entoure, de l’analyser et d’assumer sa position sociale ? L’artiste est un citoyen dont la voix porte. Les cent fleurs qui éclosent ici et là sont le reflet de la diversité libertaire rencontrée par exemple aux Nuits Debout. Comment unifier ces mouvements sans perdre l’authenticité de chacun ? La question se pose plus crucialement entre les différents corps de métier qu’entre homologues. Les responsables de salles, les journalistes, les producteurs, les diffuseurs, les musiciens semblent évoluer dans des mondes parallèles. Comment les pousser à miser sur l’avenir au lieu de ressasser les recettes éculées qui s’épuisent ?

Les quinze dernières années ont montré un regain de vitalité de la musique en France, pas seulement dans le jazz et assimilés. Comment s’appuyer sur cet élan pour ne pas s’endormir sur ses lauriers ? La politique française actuelle, dans tous les domaines, pas seulement la culture, nous pousse dans le mur. Comment se servir de nos armes pour construire un monde meilleur ? Faut-il changer la nature de la musique, intervenir dans des zones laissées à l’abandon, prêcher la bonne parole à l’étranger, fédérer toutes ces énergies ?

P.S. (conservé dans la parution de Citizen Jazz) : je n’ai aucun souvenir précis de ces quinze ans qui aurait changé la face du jazz et des musiques improvisées. C’est la somme de tous qui fait sens. C’est peut-être la raison pour laquelle je tiens quotidiennement un journal en ligne depuis douze ans sur drame.org et Mediapart. L’actualité se double ainsi d’une mémoire, un long métrage de plus de 3300 articles en plus de ceux que j’écris ailleurs et en marge de mes activités musicales et artistiques.

*www.drame.org/blog du 23 août 2013
**Birgé Gorgé Shiroc, Défense de, disque culte figurant sur la Nurse With Wound List
***Un Drame Musical Instantané, L’hallali, avec l’opéra La fosse et l’ensemble de l’Itinéraire, Frank Royon Le Mée, Dominique Fonfrède, etc.
****Birgé Vitet, Carton, CD-Extra interactif de chansons avec le photographe Michel Séméniako
*****www.drame.org, avec, à l’heure actuelle, 69 albums inédits, 929 pièces, 137 heures et une radio aléatoire en page d’accueil
******www.lesinediteurs.com, www.volumique.com

mardi 27 décembre 2016

Citizen Jazz, d'Internet au papier


La question piège envoyée par Citizen Jazz était : «Pouvez-vous relater un fait et/ou une courte anecdote, qui, selon vous, représente l’évolution du jazz et/ou des musiques improvisées au cours de ces 15 dernières années ? ». Carte blanche fut donnée à des structures comme Les Vibrants Défricheurs (Collectif rouennais), Jazzdor (scène strasbourgeoise), BeCoq et nato (maisons de disques indépendantes) qui y ont répondu. Nombreux musiciens, journalistes, acteurs proches de la ligne de la revue en ligne se sont prêtés au jeu. J'y ai moi-même participé sur 6 pages avec un texte dont je livrerai demain l'intégralité puisque n'y figure que le début, soit un long extrait. Mais je préfère laisser Matthieu Jouan présenter l'entreprise en reproduisant son édito qui rappelle d'alleurs quelques pistes que je formulai dans mon texte Les Affranchis publié dans cette colonne en août 2013 :

" Quoi de plus incongru et décadent qu’une revue imprimée sur du papier pour fêter les quinze ans d’un magazine sur internet ?
Un pied de nez au temps qui passe et au rapport au support. Car si la revue trouvera sa place définitive sur une étagère poussiéreuse pour n’être ouverte qu’au prochain déménagement (Ah tiens, j’ai ça moi ?), le magazine en ligne est constamment accessible, mouvant, remuant, à jour.
Et du haut de ses quinze ans, notre base de données vous regarde, forte de ses plus de 16 000 articles et 70 000 documents. Nous avons donc décidé de rassembler quelques idées, quelques textes, quelques images et de mettre tout ça en forme. Quelques portraits de musicien.nes que Citizen Jazz suit particulièrement (Pourquoi eux et pas d’autres ? Aucune idée…), des témoignages de personnalités du jazz (ceux qui ont trouvé le temps de répondre), des articles sur des sujets divers, bref un sommaire comme on sait les faire : totalement spontané. Ce qui frappe à la lecture des articles c’est la récurrence de plusieurs concepts et constats.
En premier lieu, la place des femmes dans le jazz. Elles sont de plus en plus nombreuses et visibles. C’est réjouissant et vous les trouverez, assez régulièrement, au fil de ces pages.

Ensuite, la valse des étiquettes ouvre de nouvelles perspectives. Ces fameux « affranchis » savent tout jouer, mélangent tous les styles, les genres, les approches et permettent d’évoluer dans d’autres espaces que ceux confinés au jazz et aux musiques improvisées. De plus, la technologie et internet permettent aujourd’hui la production directe et indépendante de musique, de l’enregistrement à la vente. L’accès au patrimoine du jazz est total, la découverte musicale est accélérée, le circuit traditionnel est obsolète. Les réseaux sociaux sont les nouveaux agendas, les almanachs, les carnets d’adresse. Enfin, l’augmentation du nombre de très bons musiciens, couplée à la fermeture de nombreux lieux et à l’absence flagrante de renouvellement et de curiosité, de prise de risque dans la programmation des festivals de jazz oblige les musicien.nes à s’organiser autrement.
L’époque où l’on gagnait de l’argent en vendant des disques est révolue. Celle où l’on en gagne en les chroniquant aussi !

Suivent 128 pages très joliment présentées et illustrées avec force photos, dessins, collages, bandes dessinées et quantité de points de vue et témoignages passionnants montrant la vitalité de ces musiques inventives. Les choix éditoriaux, évidemment sélectifs, ne choquent pas, parce qu'ils sont présentés comme des coups de cœur, évitant ainsi l'écueil dans lequel est tombée la compilation Polyfree où la plupart des articles thématiques souffrent d'une pseudo exhaustivité qui en révèle les écueils. Les musiciens.ciennes élu.e.s par Citizen Jazz reflètent exclusivement la création hexagonale, échappant ainsi à la starification américaine sur laquelle s'appuie Jazzmag. Enfin, la mise en pages aérée en fait un livre luxueux agréable à feuilleter, parfait à offrir. Les souscripteurs ont eu la chance de recevoir en bonus Le petit livre noir, tiré seulement à 300 exemplaires, qui taille un costard aux parfaites mesures de la presse jazz traditionnelle ; cela reste gentil puisque aucun nom n'est révélé, mais ça vaut tout de même son pesant de bananes !
Saluons donc celles et ceux qui ont concocté ce bel ouvrage, Diane Gastellu, Anne Yven, Franpi Barriaux, Olivier Acosta, Julien Aunos, Aymeric Morillon, Matthieu Jouan, Jeanne Davy, Léna Tritscher et Denis Esnault.

Passage en Revue, 15 ans de Citizen Jazz en papier, 20€

lundi 26 décembre 2016

Maudite mise à jour


Je savais que je prenais un risque. Une semaine calme en perspective. Comme certaines applications requièrent un système d'exploitation plus récent que celui que j'utilisais sur mon Mac portable, je décidai de passer directement du système 10.8.6 dit Mountain Lion au plus récent 10.12 dit Sierra. Pourquoi faut-il que ces migrations se passent toujours mal ? J'aurais préféré parler d'autre chose, mais je suis en panne. L'installation depuis l'AppleStore coince avant d'arriver au bout. J'ai beau tenter tout ce que je trouve sur le Net, rien n'y fait. J'ai réinitialisé la NVRAM (ex pram), le SMC (contrôleur de gestion du système), essayé le démarrage sans échec (Maj appuyée) et le Recovery Mode (Cmd+R), ça bloque. En plus, ça ne dit pas que ça bloque, alors on attend des plombes avant d'en être certain. Je ne sais plus quoi faire. J'ai bien fait une copie de sécurité sur Time Machine, mais d'une part cela ne m'arrange pas, d'autre part j'ignore comment m'en servir. Il y a probablement d'autres manipulations à tenter avant de tout envoyer par la fenêtre ? Heureusement j'ai ma vieille tour pour raconter mes malheurs et mon iPad pour chercher la solution. Ne me dites pas que je ferais mieux de travailler sur PC ou d'autres idioties du genre, mais je suis preneur d'astucieuses suggestions. En plus j'ai ma mère qui fait pareil depuis hier. Elle bugue. C'est inquiétant. Vieux système, elle perd la boule. Pour ce soir, je jette l'éponge, il est tard, je vais me coucher. On verra demain.

vendredi 23 décembre 2016

Tout est vérouillé


Passé rue Mazarine aux Éditions de l'Herne chercher un exemplaire du Cahier consacré à Michel Houellebecq dans lequel j'ai écrit un article sur notre collaboration, je franchis à pied le Pont Neuf. De là j'aperçois l'impasse de la rue de Nevers au fond de laquelle je faisais semblant de chanter lorsque j'étais louveteau aux Éclaireurs de France, une meute de scouts laïques où j'ai passé trois années merveilleuses de huit à onze ans. À sa droite la Monnaie de Paris présente actuellement l'exposition Not Afraid of Love de Maurizio Cattelan. À sa gauche la rue Dauphine où en mai 68 j'allais en mobylette acheter L'Enragé, puis les journaux underground Le Parapluie, It et Suck à la Librairie Parallèles. Dessous "coule la Seine". J'adore la traverser où que ce soit à Paris, en touriste.
"Et nos amours, faut-il qu'il m'en souvienne".
C'est bien le premier plan qui me choque. Des amoureux ont accroché des milliers de cadenas sur l'avancée du pont construit sous Henri III et terminé sous Henri IV. Cette pratique avait commencé à Paris sur le Pont des Arts et elle s'étend maintenant à d'autres passerelles. Étrange comportement de considérer l'amour comme quelque chose de fermé, replié sur soi ! Ces naïfs jettent ensuite la clef de ces "cadenas d'amour" dans le fleuve, quitte à revenir détruire rageusement cette ceinture de chasteté moderne quand le couple se défait.
"Passent les jours et passent les semaines, ni temps passé, ni les amours reviennent..."
Les familles recomposées sont en effet plus nombreuses dans les grandes villes que les liaisons éternelles. Je repense au remarquable discours de Jean-Luc Mélenchon au meeting LGBT, probablement le plus intéressant de sa campagne de 2012. Si je me souviens bien, il s'était d'abord étonné du besoin de se marier, un peu anachronique pour des gens de notre génération. Il avait ensuite suggéré que le mariage gay devienne le modèle de nouvelles associations, entre frère et sœur, entre amis, etc., pour protéger le compagnon ou la compagne qui nous sont chers...
"Vienne la nuit sonne l'heure, les jours s'en vont, je demeure."

jeudi 22 décembre 2016

Rares sorties parisiennes


J'ai pris la première photo à la va-vite alors que le feu passait au vert juste devant le cabinet de mon ostéopathe. J'étais d'autant plus maladroit qu'un lumbago me permettait à peine d'attraper mon appareil en conduisant. En agrandissant la photo j'ai retrouvé ce qui m'avait accroché l'œil : la plaque minéralogique de la voiture de devant dont le conducteur roulait comme un saguoin ! Serait-ce une voiture volée, car il est difficilement imaginable de tomber par hasard sur un tel numéro ? Mais ce ne serait pas très malin, car il est évident qu'il met la puce à l'oreille. J'ai lu qu'entre 300 000 et 2,5 millions de Français conduisent sans permis, ce qui explique tout de même beaucoup de choses. En tout cas le chauffard, caché derrière ses vitres en verre fumé, souhaitait brouiller sa piste...


En sortant du métro Châtelet je suis confronté à une scène de film rappelant furieusement Hitchcock. Dans un vacarme assourdissant des dizaines de mouettes s'agglutinaient autour de la fontaine du Palmier. À l'instant de prendre la photo un message s'est affiché sur l'écran de mon Lumix, la carte SD était protégée contre l'écriture. En fait le verrou que je n'utilise jamais avait fini par casser, et pas moyen de le réparer en y collant un bout de scotch. J'ai donc utilisé encore une fois mon iPhone et je suis allé acheter une nouvelle carte sur le Quai Saint-Michel pour remplacer la vieille qui avait près de dix ans. Le vieux monsieur charmant qui gelait dans son magasin ouvert à plein vent m'expliqua les techniques des bandes de jeunes pickpockets dans le quartier, que ce soit en faisant signer une pétition bidon ou en prenant ses jambes à son cou jusqu'à la bouche de métro. Je sortais à peine de chez la chirurgienne-dentiste qui venait de vérifier que la greffe osseuse avait bien pris. Elle confirma également que j'avais deux aphtes sur le bout de la langue, au-dessus et dessous, ce qui est extrêmement pénible pour un tchatcheur gourmand. Je pourrais me taire, pensent certains, et taper sur mon clavier ferait l'affaire si mon lumbago n'était pas persistant. On est bien peu de chose !

mercredi 21 décembre 2016

Le malaise est plus profond

...
J'aurais beau évoquer la politique gouvernementale, les élections présidentielles, la guerre en Syrie ou ailleurs, Fukushima ou la sixième extinction, il me semble que le problème n'est pas là. Beaucoup de gens sont malheureux, déçus, sans perspective d'avenir, cyniques. Ils ont l'impression que rien ne peut changer. Comme le répète le philosophe Slavoj Žižek : "Tout le monde conçoit la fin du monde, mais pas celle du capitalisme !". Les puissants donnent le mauvais exemple en ne respectant pas les lois qu'ils ont fixées. Comment alors exiger que les citoyens lambda agissent autrement, à leur petit niveau ? Les automobilistes se moquent de la priorité à droite ou des piétons qui souhaitent traverser, ils forcent le passage. C'est chacun pour soi, alors que seule la solidarité pourrait nous sauver.
La crise, propulsée par les grands patrons qui rétribuent leurs actionnaires, augmentent leurs propres salaires, placent leur argent dans des paradis fiscaux et licencient à tour de bras en délocalisant, n'améliore pas le moral. On s'accroche à des valeurs galvaudées comme la prétendue démocratie. On connaît la phrase de Woody Allen : La dictature c'est "ferme ta gueule", la démocratie c'est "cause toujours". On accuse les dictateurs d'être sanguinaires, mais on leur vend des armes et on se rend coupables de crimes contre l'humanité en Afrique et ailleurs. On tente de se rassurer en nommant des boucs-émissaires de façon manichéenne, les bons d'un côté, les méchants de l'autre, alors que tous les États ont les mêmes pratiques qui ne cachent que l'appât du gain. L'argent est devenu maître. Il l'est depuis longtemps, mais la société de consommation étouffe la libido. Le désir s'évanouit, et avec lui l'espoir d'un monde meilleur.
On se raccroche à sa bonne conscience en pleurant les victimes de tel ou tel attentat, alors que chaque jour la guerre fait des milliers de morts et que 40 000 enfants meurent de malnutrition, sans compter les espèces autres que la nôtre qui disparaissent les unes après les autres. Et ce, chaque jour, inlassablement, sans qu'on s'en émeuve. On se satisfait de "Je suis Charlie" ou "ich bin ein Berliner". Si l'on ignore la manipulation de masse à l'œuvre, cette compassion vire au cynisme. Dans les entreprises les dépressions nerveuses se multiplient, les burn out sont devenus la normalité, les suicides touchent plus souvent ceux qui voudraient bien faire et que le système met au rencard. Nombreux fonctionnaires font leur travail sans comprendre l'importance du service public. Ils nous répondent n'importe comment lorsqu'on s'adresse à l'Assurance Maladie, à Pôle Emploi ou à la Préfecture. Il faut appeler ou se déplacer plusieurs fois pour être certain que l'information délivrée n'est pas erronée. Il n'y a pas de secret, les employés se comportent à l'image de leur hiérarchie. Lorsque j'étais enfant, mon père m'avait averti : "même si tu dois balayer la rue, fais-le bien, sinon tu n'ennuieras !". Pour lutter contre la morosité, la grève du zèle reviendrait à bien faire son travail.
Mais les emplois se raréfient, alors que les politiques font semblant qu'ils vont réduire le chômage. Il faudrait repenser la société de fond en comble. La grève ne peut être efficace que générale, sinon les citoyens sont montés les uns contre les autres par le pouvoir. Ceux qui tiennent les rênes ne lâcheront pas sans que les populations les y forcent. Cela n'arrivera pas à coups de pétitions ou de défilés à tourner en rond dans un aquarium. Quand le ras-le-bol sonnera-t-il le réveil des peuples ?
La misère et la dépression ont souvent généré des révolutions, mais les moments de liesse ne durent pas. Il y a déjà le risque qu'elle soit brune, car sans éducation politique les populistes ont beau jeu de faire croire qu'ils agiraient autrement. Ils choisissent des boucs-émissaires en stigmatisant telle ou telle communauté. Sinon, selon l'adage que le pouvoir corrompt, il faut envisager des structures qui ne soient pas corruptibles. Cela se prépare en amont. Le programme des Insoumis est un pas dans ce sens, il s'appelle L'avenir en commun. Les militants le vendent 3 euros sur les marchés. La probabilité que cela passe est faible évidemment, mais elle existe. Il suffirait que les citoyens lisent les propositions pour retrouver déjà un semblant de sourire.
Car le moral est faible. Trop de personnes ont fait le deuil de leurs utopies. On se plaint. On pleure. On se met en colère. Mais on ne travaille pas. Pourtant c'est dans le travail de proximité que l'avenir se joue, dans la manière de se comporter avec ses voisins et avec son chat. Il faut souvent commencer pas des détails. Pour les généralités, il est indispensable de se méfier des informations, quelles qu'elles soient. On les reconnaît à ce qu'elles n'exposent que des phénomènes anecdotiques, sans ne jamais analyser les causes. On veut nous faire croire que c'est compliqué. Compliqué jamais, complexe souvent, d'accord ! Nous devons aller chercher nous-mêmes ce que raconte l'adversaire pour comprendre ce qui est en jeu. Les États utilisent tous les mêmes ressorts pour manipuler l'opinion, cela s'appelle le roman national. Leurs services secrets commettent des attentats pour déstabiliser l'opinion, ils accusent l'opposition de ce dont ils sont les auteurs, ils taxent les libres-penseurs de conspirationnisme, ils musèlent les lanceurs d'alerte, ils assassinent les démocrates pour ne conserver que les opposants les plus radicaux, etc.
L'Internationale du Capital est la seule internationale qui a réussi son coup d'État. Paul Valéry disait : "La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas." Nous le citons, mais nous l'oublions chaque fois que cela nous concerne de près. Les émotions étouffent toute tentative d'analyse. Les médias à la solde des puissants nous enfument. Rappelons que 9 milliardaires contrôlent presque toute la presse française, et qu'ils sont liés aux banquiers et à des marchands d'armes. Qui croire alors dans ce contexte ? Il ne s'agit pas de croire, mais de nous souvenir de nos rêves et de les assumer pour chasser le cynisme régnant. Quel monde souhaitons-nous offrir à nos enfants ? C'est notre responsabilité, uniquement la nôtre, mais ensemble avec tous et toutes !