Jean-Jacques Birgé

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vendredi 16 avril 2021

De l'influence du jazz sur nos vies


Suite à ma récente participation à une table ronde à distance, organisée à l'Université de Saint-Étienne par Pierre Fargeton et Yannick Séité, avec des musiciens qui écrivent sur le jazz, j'eus la joie de recevoir les cinq volumes de Esthétique(s) Jazz publiés par les Éditions Passage(s). Cette collection, qui rassemble de nombreux contributeurs sous la direction de Sylvie Chalaye et Pierre Letessier, évoque l'influence du jazz sur les autres arts et la vie en général.

Dans l'ordre de parution depuis 2016, à raison d'un ouvrage par an, Écriture et improvisation. Le modèle jazz ? interroge une pratique qui est un mode de vie plutôt qu'un style. Son influence sur le cinéma expérimental, l'art dramatique ou le numérique est indéniable. Dans un autre domaine, je pensais aux répercussions de la pensée de John Cage qui a plus compté pour nombre d'artistes et de philosophes que sa musique sur les compositeurs. Il en va de même du jazz. En France on a même fini par nommer ainsi des musiques qui n'ont plus rien à voir avec la culture afro-américaine, mais dont le cousinage est évident, par l'importance de l'improvisation individuelle et collective. On pourrait aussi affirmer que toute bonne musique swingue, qu'elle fasse danser le corps ou les méninges. J'ai toujours eu un faible pour la direction d'Arturo Toscanini et j'étais heureux que Pierre Letessier évoque Hellzapoppin, un de mes films préférés, pas seulement pour la séquence géniale de Lindy-Hop.

Rires de jazz interroge le racisme du blackface, qu'il se moque des manières des "nègres" ou que les Noirs d'Amérique s'y complaisent pour soulager leur très lourd fardeau. Sylvie Chalaye évoque le clown Chocolat, Raphaëlle Tchamitchian souligne le "retour du refoulé", Thomas Horeau retrouve celui de Charles Mingus, Frédéric Vinot rappelle qu'il n'y a pas de scat triste, etc. Se démarquant du blues qui l'a engendré, le jazz respire une fabuleuse joie communicative...

Dans Dessiner jazz Sylvie Chalaye suit la silhouette comme principe esthétique du jazz, Pierre Sauvanet ou Rosaria Ruffini la bande dessinée, Francis Hofstein les affiches, et là encore je suis tout content de trouver une étude de Jean-François Pitet sur le cas Cab Calloway qui est un des rares musiciens qui me fassent encore danser ! Le cinéma d'animation n'est pas en reste, grâce à Jérôme Rossi, Blodwenn Mauffret, Gilles Mouëllic, de Disney aux Triplettes de Belleville en passant par Norman McLaren et Albert Pierru. Et combien de dessinateurs ont laissé guider leur bras tandis qu'ils se livraient sur scène à leur art ?

J'en étais au début de Animal Jazz Machine lorsque j'ai décidé de chroniquer l'ensemble avoir d'en avoir terminé la lecture. Ce grand écart entre la machine et l'animal semble paradoxal. Le train traverse pourtant des paysages remplis d'oiseaux. Un immense bestiaire envahit les dessins animés. Le chat tire son épingle du jeu. Edgard Varèse comparait d'ailleurs l'orchestre symphonique à un éléphant hydropique et le big band de jazz à un tigre. Aujourd'hui, nous avons appris à faire swinguer aussi les machines...

J'ignore à quoi ressembleront les prochains volumes, les sujets ne manquent pas (polar, cinéma, drogue, ségrégation toujours à l'œuvre, individu et collectif, influence sur d'autres formes musicales, sexe, spoken word, danse, récupération mercantile par les blancs, etc.), mais dores et déjà Agir Jazz est indispensable par sa dimension politique. Le jazz fut d'abord un geste de résistance contre le racisme et l'esclavage. J'écris d'abord en espérant toujours, tel le free jazz lié au mouvement des Black Panthers dans les années 60. La révolte de Mingus, Roach, LeRoi Jones ou Shepp répond au marronnage et aux peintures de Basquiat, évasions indispensables, à la vie, à la mort. Langston Hugues, Dizzy Gillespie et la Beat Generation sont sous la plume de Mathieu Perrot, tandis que Dorgelès Houessou décortique À New York de Léopold Sédar Senghor. Des townships de Johannesburg à la prison d'Attica, du concert party africain détournant le Blackface Ministrel Show au SAMO, Tribute to Basquiat du franco-ivoirien Koffi Kwahulé, la révolte gronde, elle éclabousse le monde de ses fulgurances. C'est le fil conducteur de cette collection absolument passionnante, dans ses grandes lignes et ses petites histoires. Elle montre l'influence capitale du jazz, comment une culture se transforme et envahit les autres parce qu'elle porte du sens, dans sa forme, mais aussi dans la résistance et la rage qu'elle exprime, celles d'un peuple, d'un individu, de tous les opprimés du monde entier...

→ Collection Esthétique(s) Jazz, Ed. Passage(s), chaque volume 12€

jeudi 15 avril 2021

L'époque des compilations


En recevant la réédition d'une compilation à laquelle nous avions participé il y a 30 ans, je me suis soudain souvenu qu'il était courant dans les années 80 et 90 d'envoyer une pièce originale pour qu'elle figure avec d'autres sur une cassette, un vinyle ou un CD collectif. À l'époque où les disques se vendaient facilement à mille exemplaires, j'en demandais 30 en compensation de notre travail. C'était une manière de trier parmi les nombreuses sollicitations que nous recevions. Il était excitant d'imaginer une pièce courte, sur un sujet imposé ou pas, et de l'enregistrer aussitôt. Notre indépendance de production nous le permettait grâce au Studio GRRR que j'avais monté progressivement depuis ma préhistoire.

En réalité, Dedali Opera reproduit un extrait seulement de Le fond de l'âme effraie : Air Cut d'Un Drame Musical Instantané sur une nouvelle compilation qui commémore 30 ans de leur label sis à Annecy. L'original était paru sur un coffret double cassette au format d'un boîtier VHS intitulé Atomic Zen. Sur ce Thématik, vinyle ou CD tout frais tout chaud, figurent aussi Aehos, Arcane Device, Atmus Thietchens, Big City Orchestra, Chris de Chiara, Désaccord Majeur, Merzbow, MCZ, NYA, Pacific 231, Phaeton Dernière Danse, Smell & Quim et Alain Basso qui a repris le flambeau d'Eric La Casa avec qui nous étions en contact en 1991. L'ensemble s'écoute avec le plus grand intérêt, mélange de musiques ambient et noise, indus et expérimentale.


Sur le site du Drame, j'ai rassemblé la plupart des pièces publiées sur des Compilations.
Tunnel sous la Manche / Under the Channel, paru en 1983 en vinyle sur United Dairies, le label de Steve Stapleton, est aujourd'hui en bonus, pour la première fois dans son intégralité, sur la réédition de Rideau ! en CD chez KlangGalerie, tout comme La peur du vide initialement sur une cassette japonaise. Si certaines contributions sont récentes comme Les travailleurs du disque dans le miroir des allumettes enregistrée avec Amandine Casadamont, Sacha Gattino, Sylvain Rifflet et Sylvain Lemêtre pour le vinyle des Allumés du Jazz, d'autres sont probablement introuvables comme les cassettes Unique 01 (L'uniforme) et Planeta 7, en Allemagne Bad Alchemy (Das Kabinett des Doktor Caligari) et Out of Depression (Wartezimmer et Der falsche Mann) ; les vinyles 18 surprises pour Noël sous la responsabilité de Hector Zazou (Pas de cadeau), A Gnomean Haigonaimean (North Eating South Starving) au Portugal et bien d'autres. La série américaine Dry Lungs II, III, IV, V (French Resistance, Don't Lock The Cage, Pale Driver Killed By A Swallow on A Country Road, Rien ne va plus) va du LP jusqu'au CD, et sous ce format existèrent Musica Propiziatoria - Il Museo Immaginario (Musica per Dimagrire) en Italie, Enhanced Gravity (Wit plus une œuvre interactive concoctée avec Étienne Auger) en Suisse, et en France Passionnément - Visa (Utopie Standard), Mouvements - La légende des voix (Le futur abyssal), Un hommage à Moondog (Young Dynamite), K.I.M. : Miyage (Les gueules cassées auparavant paru sur Carnage), le célèbre Vivan Las Utopias ! chanté par Elsa sur le double Buenaventura Durruti chez nato, etc.

Il me semble que les traditions se perdent ou se transforment. Ces compilations se rapprochent des collectifs physiques d'aujourd'hui. Cela n'avait rien à voir avec un catalogue. C'était une manière de se rencontrer, déjà virtuellement. Une forme de solidarité. Nous n'avons jamais compris comment nous nous étions retrouvés acoquinés à des groupes de musique dites industrielle ou planante, mais eux savaient certainement ce qui leur plaisait dans nos musiques dramatiques "à propos". Peut-être était-ce chez les uns et les autres la recherche de nouvelles formes, de nouveaux timbres ?

mercredi 14 avril 2021

Söta Sälta, Grand Prix de l'Académie Charles-Cros


On me demande parfois si je suis fier de ma fille Elsa, mais c'est souvent pour de mauvaises raisons. Je réponds que c'est le cas, mais pour sa rigueur morale et parce qu'elle a réussi à faire ce qui lui plaît. Qu'avec Linda Edsjö elles obtiennent le Grand Prix de l'Académie Charles-Cros "Jeune public" (ex-aequo avec La bergère aux mains bleues d'Amélie les Crayons) me comble de joie. Enfant, j'étais fasciné par l'étiquette ronde collée sur l'adaptation discographique de La Marque jaune, sortie en 1957, et faisant référence à ce prix qui porte le nom de l'inventeur de phonographe (oui, avant Edison !).


Il y a un an, presque jour pour jour, j'écrivais un petit article pour encenser le CD Comme c'est étrange du duo Söta Sälta :

En ces temps troubles où la population ne fait plus confiance dans son gouvernement, ramassis d'arrivistes bêtes et méchants à la solde des banques ou de l'industrie pharmaceutique, comment croire un père vantant les œuvres de son enfant ? Franchement, non ! Ce n'est pas parce que j'affirme que le CD Comme c'est étrange ! est un petit bijou qui enchantera tous les enfants de 2 à 102 ans que vous devez me faire confiance. Il est plus sain d'en juger par vous-même. La percussionniste suédoise Linda Edsjö et ma fille Elsa Birgé forment le duo Söta Sälta. Cela signifie sucré salé en suédois. Elles avaient enregistré cinq teasers sur YouTube qui vous mettront l'eau à la bouche. Je rembourse les insensibles, mais pas les sourds tant elles sont drôles à regarder en spectacle !


Il faut aimer la coquinerie et l'impertinence, les belles mélodies et les rythmes entraînants, parce que ces douze chansons sont aussi enthousiasmantes que leur précédent album pour la jeunesse, Comment ça va sur la Terre ?, qu'elles avaient enregistré avec l'accordéoniste Michèle Buirette. Celle-ci a d'ailleurs écrit les savoureuses paroles de Bizarre et du Caméléon, et la musique du Léopard. Les deux complices reprennent aussi Attention au loup (texte de Dominique Fonfrède, musique de Gérard Siracusa) initialement paru en 1993 sur le CD Jamais tranquille ! du trio Pied de Poule, autre album incontournable pour les petites oreilles. Elsa avait alors 8 ans. C'est souvent en devenant parent que les musiciens accouchent d'un disque pour les enfants. La même année, j'avais ainsi créé Crasse-Tignasse avec Gérard et Bernard Vitet ! Mais revenons à nos agneaux...


Les autres textes sont de Yannick Jaulin (Dormir sur la terre), Robert Desnos (La fourmi, Le ver luisant, Le léopard), Abbi Patrix (Les trolls), Margit Holmberg (La berceuse de la Maman Troll) et Jean-François Vrod (J'aime ça, Etravanage), tous gages d'un tendre humour caustique. Linda Edsjö, qui a composé la plupart des chansons (les arrangements sont tous signés du duo), chante et joue du marimba, du vibraphone, de l'harmonium, en plus tape sur des objets bizarres. Elsa chante et joue d'un mini accordéon, de la brosse à dents, de cloches et des jouets qui me remplissent de bonheur. Entendre "même si ce n'était pas ma fille", mais j'en suis d'autant plus ravi qu'elle le soit... Pour ma part, je suis écroulé quand sort la langue Bläup ! du petit Caméléon, par leur va-et-vient franco-suédois, lorsqu'elles mangent des vers de terre, quand elles font des nœuds avec leurs bras pour jouer des cloches ou lors de l'inénarrable Etravanage qui clôt génialement le disque. Le contrebassiste Pierre-Yves Le Jeune (qui accompagne Elsa dans le groupe Odeia), le corniste Nicolas Chedmail (qui dirige le Spat'Sonore où elle intervient parfois) et Michèle Buirette [gratifiée également d'un Coup de cœur "Jeune public" de l'Académie Charles-Cros pour son CD Migra'son, quelle famille !] leur prêtent main forte. Sur scène elles sont seules, mais elles occupent l'espace sans qu'on sente passer le temps.


N'hésitez pas, vous ferez des heureux et des heureuses, que vous ayez des enfants ou pas, l'important est d'en avoir garder l'âme, sinon à quoi bon tout cela?

→ Söta Sälta, Comme c'est étrange !, CD Sillidill, dist. Victor Mélodie, 14,25€
→ Elles seront en juin au Théâtre Dunois où s'est d'ailleurs tenue la remise des prix (si notre gouvernement arrête de nous assassiner).

mardi 13 avril 2021

Exterminate all the brutes, nouveau chef d'œuvre de Raoul Peck


Après I Am Not Your Negro et Le jeune Karl Marx, le cinéaste haïtien Raoul Peck n'avait pas d'autre choix que l'excellence. C'est aussi ce que ses parents lui apprirent s'il voulait vivre la tête haute dans ce monde de haine et de violence. Si son nouveau documentaire en 4 parties, Exterminate all the brutes (traduire "exterminez tous les sauvages"), s'adresse à tous et toutes, et à notre humanité dévoyée, sa charge concerne particulièrement les États Unis d'Amérique, bâtis sur un génocide qui n'est toujours pas reconnu, et sur l'esclavage dont l'héritage marque toujours l'actualité. Après quatre heures exceptionnelles d'intelligence et de sensibilité, de maîtrise cinématographique aussi, Raoul Peck répète que le problème n’est pas le manque de connaissance, mais le courage d'admettre ce que tout le monde sait. Il rappelle en trois mots les fondements de la suprématie blanche : civilisation, colonisation, extermination. Alors qui sommes-nous ?


Pour que le génocide commis par les nazis soit rendu possible, il avait fallu s'appuyer sur ce qui l'avait précédé. L'Histoire qu'on nous enseigne est racontée à l'envers. Les terres n'étaient pas vierges, elles étaient habitées. Depuis 500 ans, les Européens ont assassiné pour voler. Les deux Amériques ont été nettoyées de leurs occupants, l'Afrique exploitée, transformant même les humains en marchandise. J'ai toujours pensé que tant que les "Américains" ne reconnaîtraient pas le crime contre l'humanité sur lequel ils ont fabriqué leur pseudo démocratie, la violence serait leur quotidien. Et partout sur la planète nous continuons à fermer les yeux sur les crimes de masse. Comme le suggérait Jean Cayrol en 1955 à la fin de Nuit et brouillard d'Alain Resnais, "[nous] feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin.". Le film de Raoul Peck a la même force. Le réalisateur rappelle la spoliation des terres indiennes, crimes organisés par le gouvernement américain, le génocide des Héréros par les Allemands en 1904, et il revient sur le Vietnam, le Rwanda, la Tchétchénie, et son "shithole country", Haïti qui fut le premier pays au monde issu d'une révolte d'esclaves et dont la révolution est systématiquement minimisée alors qu'elle fut à l'origine de l'affranchissement de toute l'Amérique du Sud. Ce n'est pas parce que la haine raciale est à la base de la civilisation que l'on doit faire la sourde oreille et rester les bras croisés. Pour Raoul Peck, la neutralité n'est pas une option.


Pour mettre en scène son film, montage d'archives, d'extraits de blockbusters qui impriment notre inconscient, d’animations éloquentes, de reconstitutions historiques (tournées dans le parc du château de Chambly, dans le hameau d’Amblaincourt !) où le comédien Josh Hartnett joue l’homme blanc maléfique, Raoul Peck dessine une fresque épique où la poésie de la nature (déjà présente dans Le profit et rien d'autre que j'avais adoré) évite le didactisme balourd de maint documentaire. Là où le documentariste anglais Adam Curtis profite d'une équipe de documentalistes zélés pour étayer ses démonstrations sur la manipulation de l'information, Raoul Peck préfère jouer sur la dialectique, lecture plus romantique aussi, en insérant des plans paysagers, en filmant des bouts de fiction et en révélant son propre parcours de l'enfance jusqu'à la réalisation de ses précédents films.


Les quatre parties d'une heure, The Disturbing Confidence of Ignorance, Who the F*** is Columbus, Killing at a Distance or … How I Thoroughly Enjoyed the Outing, The Bright Colors of Fascism, sont des évocations palpitantes. Raoul Peck s'appuie sur le travail de l’historien suédois Sven Lindqvist, qui avait publié Exterminate All the Brutes (traduit "Exterminez toutes ces brutes") où, traversant en bus le Sahara, il étudie le contexte colonial dans lequel Joseph Conrad a rédigé le roman Au cœur des ténèbres (ce livre est emblématique du livre de Lindqvist et du film de Peck dont le titre vient de paroles prononcées par le personnage Kurtz devenu fou dans l’enfer colonial du Congo), il fait un lien entre l'impérialisme, en particulier britannique de la fin du XIXe siècle, et le génocide juif ; de l’historienne américaine Roxanne Dunbar-Ortiz, auteure d’An Indigenous People’s History of the United States (34 ans après Une histoire populaire des États Unis de Howard Zinn) ; et de l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot, auteur de Silencing the Past – Power and the Production of History.

Déjà diffusé aux USA et en Grande-Bretagne, le film sortira fin 2021 sur Arte, probablement dans une version française. Raoul Peck (ministre de la Culture de la République d'Haïti de 1995 à 1997, et président de la Fémis de 2010 à 2018), dit ici le commentaire, mais il avait choisi Samuel L. Jackson pour la version originale de I Am Not Your Negro et Joey Starr pour la version française ! Sur le site que HBO a mis en ligne, le cinéaste livre tout un tas de précieuses références littéraires et cinématographiques ainsi que des documents en PDF.

lundi 12 avril 2021

Un livre GROS comme ÇA


Une fois de plus je suis bluffé par la nouvelle production d'Ella & Pitr. Les papierspeintres ont publié eux-mêmes le répertoire chronologique de la soixantaine de Géants qu'ils ont peints sur les toits du monde. Depuis 8 ans, ils dessinent de grands Colosses endormis sur des supports horizontaux, voire verticaux comme le barrage désaffecté du Piney haut de 45 mètres. Ils détiennent aussi le record de la plus grande œuvre urbaine du monde sur le toit du Parc Expo de Paris, à la Porte de Versailles, d'une surface de 25 000 mètres carrés. De Saint-Étienne au Chili, en passant par l'Inde et le Canada, la Bulgarie ou la Norvège, ce livre raconte les coulisses, les esquisses de leur projet démesuré. Leurs textes, et ceux de Stéphanie Lemoine, Thomas Schlesser, Emmanuel Grange constituent un discours de la méthode, ou comment l'idée leur est venue et comment ils se sont donnés les moyens de cette idée folle. Elle peut même paraître absurde si l'on pense que la plupart de leurs Colosses ne sont visibles que du ciel ! Ils existent évidemment par les magnifiques photos reproduites dans ce livre relié Gros comme ça dont la couverture cartonnée, toilée et étoilée, est marquée et gaufrée à chaud à l'argent. Ces farceurs adorent les paradoxes. Leur humour incisif et leur autocritique sincère s'insinue dans le moindre détail. Ce n'est pas avec ces œuvres quasi participatives qu'ils vivent, mais plus certainement avec les peintures vendues via la Galerie Lefeuvre & Roze rue du Faubourg Saint-Honoré ! Ils prennent l'argent où il est, tout en offrant généreusement leur travail aux anonymes passants de la rue.


Tout au long des 250 pages de cet épais volume 30.5 x 22 cm, on pourra admirer les détails des fresques, les draps souillés d'abstractions incontrôlées, les notes passionnantes et drôles racontées par les deux joyeux drilles, les circonstances dramatiques, laborieuses ou comiques qui ont accompagné leurs créations. Ella & Pitr ne s'occupent pas seulement de créer, ils détruisent aussi leurs œuvres si le temps qui passe ne fait pas la sienne. Ils peignent sur la neige qui fond, sur le sable que la mer submerge, sur l'herbe qui jaunit, sur la terre labourée par les bulldozers, sur les falaises de carrières dynamitées... Je pense évidemment aux machines suicidaires de Tinguely qui s'autodétruisent, comme on en voit une dans le film Mickey One d'Arthur Penn, à l'autodafé de Tania Mouraud, à la démolition de la maison de Jean-Pierre Raynaud, à Girl with Balloon déchiquetée par Banksy chez Sotheby's...


Dans leur passé de street artistes, leurs affiches finissent toujours par se décoller et se déchirer. L'éphémérité de toute chose, de ce que nous sommes, est soulignée par leurs mises en scène. Ces nouvelles "vanités" ne sont jamais innocentes. Ne vivons-nous pas tous et toutes dans un réseau inextricable de contradictions ? Dans l'incapacité de les résoudre, il peut être sain de trouver un compromis ; ainsi nos deux artistes vendaient en galerie un morceau d'une œuvre plus grande laissée à la rue. Aujourd'hui ils filment des rideaux de scène qui s'écroulent, demain qu'inventeront-ils encore pour se renouveler et garder leur âme d'enfant, secret de l'art, mais que trop de faiseurs oublient.


Sur leur site de vente Superbalais, il n'y a pas seulement ce livre de 1,5 kg. On trouve des T-shirts marrants, des petits livres sympas, des bananes, des sérigraphies pour casser sa tire-lire, et même le DVD du film Baiser d'encre que Françoise Romand leur a consacré en 2015, un conte moral qui deviendra forcément culte avec le temps, d'autant que j'en ai composé la musique !

→ Ella & Pitr, Gros comme ça, 35€

vendredi 9 avril 2021

Une histoire de famille



Le réel est toujours plus surprenant que les conventions de la fiction. On le savait, mais cela fait du bien de le vérifier lorsqu'un film intelligent et sensible sort du lot des imbécillités que le cinéma commercial ou pas nous sert à tous bouts de champ. Rarement des portraits d'hommes auront été aussi convaincants et honnêtes, dans leur trouble ambigu, leur fragilité assumée. On parle de cinéma féministe lorsqu'il sait rendre aux femmes leur pouvoir, mais ici il est encore plus jouissif de voir des hommes aux prises avec leurs doutes et leur incapacité à gérer le quotidien comme savent et doivent le faire depuis toujours leurs compagnes. L'héroïne n'est pourtant pas mieux lotie, écartelée entre deux mères, la génitrice faisant son entrée quand disparaît l'adoptrice, entre deux hommes, l'un apparaissant lorsque l'autre s'en va, entre deux vies, condamnée à quitter un passé fantasmé pour un avenir incertain. Les personnages ne réfléchissent pas ce à quoi l'on s'attend, mais leurs choix sont autrement plus vrais que les scies rabâchées.
Nerveux et précis, fourmillant de rebondissements inattendus, d'ellipses astucieuses, Then she found me nous épate par la justesse de son propos. À force de répéter sans cesse les mêmes formules, le cinématographe nous a peu habitués à tant de lucidité. Si le film n'a rien d'un documentaire, il prend bien les conventions de la fiction à rebrousse-poil pour se rapprocher du réel, et le miracle vient de ce que l'on s'y reconnaît ou du moins que l'on comprend enfin comment ça marche, de la relation amoureuse, de la pulsion sexuelle ou du désir d'enfant d'une femme qui aura bientôt quarante ans.


User des ressorts du genre sans en conserver les réflexes risque de faire passer cette comédie dramatique produite, réalisée et interprétée par la comédienne Helen Hunt, remarquablement entourée par Bette Midler, Colin Firth et Matthew Broderick, au-dessus des têtes d'une presse engluée dans un machisme inconscient et incapable de se remettre en question. Détail amusant, on y aperçoit à la fin Salman Rushdie dans le rôle d'un gynécologue ! Et puis, tant pis, comme d'habitude je ne raconte rien pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte, vous devrez me croire sur parole. Then she found me, dont le titre français est un mauvais jeu de mots, Mère sur prise, [est sorti] le 2 juillet 2008 sur les écrans français.
Le titre n'est certainement pas simple à traduire : là où l'anglais sonne sec et nerveux avec ses mots monosyllabiques, le français (Une histoire de famille !), qui possède d'autres subtilités, est balourd. D'autant que la clef est dans le Then, le passage, l'enchaînement des plans et des séquences, le montage, la surprise.

Article du 30 mai 2008

jeudi 8 avril 2021

Disques écoutés confiné


Hier je livrais une liste non exhaustive de films vus confiné. Aujourd'hui je vais chercher à résorber la pile d'albums physiques que j'aurais aimé évoquer, mais faute de trouver les mots, je les ai laissés prendre la poussière à côté de la platine tourne-disques. Ce sont tous des disques intéressants à plus d'un titre.
J'ai repris No Solo du pianiste et compositeur Andy Emler, sensibilité élégante de duos et trios arpégés avec Naïssam Jalal qui flûte et chante, vocalisent aussi Aïda Nosrat, Rhoda Scott, Thomas de Pourquery, Aminata "Nakou" Drame, Hervé Fontaine, participent également le joueur de kora Ballaké Sissoko, le contrebassiste Claude Tchamitchian, la sax alto Géraldine Laurent, le guitariste Nguyên Lê, le sound designer Phil Reptil. Pour les souffleurs la tendance est au chant. On le constate avec Alexandra Grimal, Sylvaine Hélary, Naïssam Jalal, Joce Mienniel et bien d'autres, comme la saxophoniste Lisa Cat-Berro qui flirte avec la pop dans son God Days Bad Days, mélodies accompagnées avec délicatesse par Julien Omé (gt), Stéphane Decolly (bs) et Nicolas Larmignat (dms).
Rien à voir avec l'énergie mordante de la hip-hopeuse de Minneapolis Desdamona dont les revendications féministes dans No Man's Land filent un coup de fouet au monde macho dominant. Je me suis un peu perdu dans la diversité de styles du Puzzle de Denis Gancel Quartet & Cie, dont l'exemplaire promo ne livre aucune information (j'ai perdu la feuille A4 qui l'accompagnait probablement), mais il s'écoute avec plaisir.
J'avais prévu d'écrire quelque chose sur Lumpeks, œuvre "culturelle radicale polonaise", qui, à l'initiative du contrebassiste Sébastien Beliah avec Louis Laurain au cornet et Pierre Borel à l'alto produit un électrochoc en mélangeant leur musique déjantée à la voix de la chanteuse et percussionniste Olga Kozieł, une des démarches les plus originales de cette sélection, leurs compositions et improvisations s'appuyant librement sur des mélodies et danses polonaises. Sur De Mórt Viva, c'est l'occitan auvergnat qui porte le free folk sous le pseudonyme Sourdure ; pour chaque texte et musique Ernest Bergez s'est inspiré de dix arcanes du Tarot ; Laurent Boithias à la vielle à roue, Eloïse Decazes au chant et au concertina, Josiane Guillot à la voix, Wassim Hallal au daf, Maud Herrera au chant, Elisa Trébouville au banjo et au chant, Amélie Pialoux aux cornet à bouquin et trompettes anciennes, Jacques Puech à la cabrette me rappellent Third Ear Band en plus destroy.
Nome Polycephale de Julien Boudart arrache d'une autre manière, sons électroniques scratchant au papier de verre sur synthétiseur Serge, vigueur paysagère se référant au chaos de Pindare, célèbre poète grec dont je n'avais pas entendu parler depuis le film La grande illusion de Jean Renoir (!). S'il est aussi en quête du bonheur, l'Écossais Graham Costello, batteur et compositeur, ne remonte pas si loin pour ses Second Lives, son arbre généalogique exposant ses origines paternelles irlandaises avec celles, birmane et indienne, de ses grand-mère et arrière grand-mère maternelles qu'il n'a pas connues. Je devrais être content de ne pas être capable de trouver des qualificatifs réducteurs à tous ces disques, même si son groupe Strata (t sax, tb, p, el gt, el bs, dms) me fait penser à une mutation du rock progressif.
Je termine ce bâclage avec le disque pour mandoline des compositions de Lalo Schifrin, le compositeur du célèbre thème de Mission Impossible, qu'il les ait écrites ou qu'il ait inspiré celles du pianiste Nicolas Mazmanian qui accompagne le mandoliniste Vincent Beer-Demander et l'accordéoniste Grégory Daltin, fantaisies légères qui détendent après les écoutes musclées !
Comme hier avec ma sélection cinématographique, c'est évidemment sans compter les articles précédents de ma rubrique musicale...

mercredi 7 avril 2021

Films vus confiné


La pile des disques qui m'ont plu et pour lesquels je n'ai pas trouvé les mots grimpe inexorablement. C'est comme tous les films que j'ai vus récemment sans évoquer les excellentes soirées passées à les regarder. J'écoute tellement de belles musiques et je regarde tant de films que j'en oublie la plupart si je n'écris pas un article dessus. Ce n'est même pas certain, mon blog me servant de pense-bête. 4700 articles, comment voulez-vous que je m'en souvienne ?! Ainsi j'efface malencontreusement de ma mémoire des gens, des lieux, des soirées, des livres...
Par exemple, je me suis amusé des six courts épisodes de Staged où Michael Sheen et David Tennant, jouent leur propres rôles tentant de combattre le confinement en montant Six personnages en quête d'auteur en visioconférence. J'aime me fabriquer des festivals autour d'un auteur comme récemment Julien Duvivier avec La tête d'un homme, La belle équipe, Un carnet de bal, La fin du jour, Panique, Sous le ciel de Paris, Voici le temps des assassins, Marie-Octobre, et le moins noir, mais tout aussi cruel, Au royaume des cieux que je n'avais jamais vu. Ou la polonaise Agnieszka Holland dont Europa, Europa m'a donné envie de continuer avec Le jardin secret, Copying Beethoven, Sous la ville, Spoor, L'ombre de Staline (Mr Jones), Charlatan. Ses films traitent toujours de l'ambiguïté des individus, trait propre à l'histoire de son pays. J'ai été surpris par le culot et le talent du Roumain Radu Jude avec Bad Luck Banging or Loony Porn qui réfléchit si bien notre époque où les mœurs tournent à la folie, me poussant à rechercher Aferim!, Peu m'importe si l'Histoire nous considère comme des barbares et ses autres films pour voir s'ils sont aussi provocants. Ravi de trouver les derniers courts de Mark Rappoport, L'Année dernière à Dachau, The Stendhal Syndrome or My Dinner with Turhan Bey, Two for the Opera Box, avec son style inimitable pour dégonfler la baudruche hollywoodienne avec la plus grande tendresse.
Chez les Américains je conseillerai Promising Young Woman, comédie noire d'Emerald Fennell, News of the World (La mission), western de Paul Greengrass, Da 5 Bloods de Spike Lee sur quatre vétérans du Vietnam, Uncle Frank d'Alan Ball, l'auteur toujours passionnant de Six Feet Under. Pour les amateurs de science-fiction ou d'héroic fantasy, vous pouvez regarder Chaos Walking de Doug Liman et Wonder Woman 1984 de Patty Jenkins , vous perdrez moins votre temps qu'avec Zack Snyder's Justice League qui dure 4 heures vaines et interminables. The Dry est un bon thriller australien de Robert Connolly, et puis les grands espaces, cela fait du bien quand on ne peut pas voyager, même si l'enfermement est d'une autre nature. On le constate aussi dans la série policière Mystery Road. The Father de Florian Zeller avec Anthony Hopkins, personnage atteint d'Alzheimer, et Olivia Colman, qui joue le rôle de sa fille, est filmé non en caméra subjective, mais en découpage ou interprétation subjectives, ce qui est intéressant en plus des numéros d'acteurs. Pacto de Fuga du Chilien David Albala est le récit des Évadés de Santiago à la fin de la dictature de Pinochet. Birds of Prey de l'Américaine d'origine chinoise Cathy Yan est radicalement différent de son précédent Dead Pigs, mais tous les deux sont incisifs et drôles.
La daronne, la comédie policière de Jean-Pierre Salomé, se regarde avec plaisir, et Madame Claude de Syvie Verheyde est un polar français très personnel. Je comprends maintenant pourquoi nous ne voyions rien depuis la fenêtre de notre salle de montage qui en 1972 donnait sur le jardin de la célèbre proxénète qui venait simplement de fermer boutique. La jeune Céleste Brunnquell, vue aussi dans la série En thérapie, est formidable dans Les éblouis de Sarah Succo...
Vous pouvez par contre éviter le multiprimé Adieu les cons ! qui est le pire de la carrière d'Albert Dupontel, d'un ennui et d'une banalité incompréhensibles, Effacer l'historique de Gustave Kervern et Benoît Delépine qui ont perdu leur gnaque, Can't Get You Off My Head, la dernière série documentaire politique en six épisodes d'Adam Curtis, brouillonne et pas du niveau de tous ses chefs d'œuvre passés, Ma Rainey's Black Bottom de George C. Wolfe, décevant de superficialité, mais je ne vais pas dégommer tous les navets que j'ai tentés en vain... Et puis c'est sans compter les articles précédents de ma rubrique cinématographique...
On remarquera que beaucoup de ces films sont signés par des femmes, et que je les ai choisis sans considération pour une quelconque parité, ce qui est une excellente nouvelle !
Fort de cette liste, je remets à demain les musiques qui m'ont accompagné pendant la rédaction de certains de mes articles...

mardi 6 avril 2021

Premier acte


Enfant, je craignais de ne pas reconnaître mes parents au retour de la colonie de vacances. Je me souvenais de leurs silhouettes, mais les visages s'estompaient jour après jour. Nous n'avions pas de photo. Nous n'avions pas de téléphone. Les cartes postales étaient le seul moyen de correspondre. Mais nos lettres se croisaient et ne se rencontraient jamais. Les dortoirs de garçons ne m'ont pas appris la solitude, je l'avais emportée dans mes bagages. Le sentiment d'être différent était douloureux. D'origine juive et athée dans une France encore très catholique, rêveur au milieu des bagarreurs, trop responsable pour adhérer à leurs enfantillages, et même positif face à la cuti du BCG à laquelle j'étais le seul à échapper, je n'avais que le dernier de la classe avec qui fraterniser et je ne sus jamais bien jouer au ping-pong dont la table était au catéchisme. On m'avait expliqué que les Juifs s'en étaient toujours sortis par leur intelligence, sans manier le bâton. Alors, pour ne pas finir comme mon grand-père, je n'avais pas le choix que de briller à l'école. J'y gagnais la tendresse de ma mère et de ma grand-mère qui en manquaient cruellement, du moins dans son expression corporelle. Être second me mettait déjà en danger. J'ai compris aussi récemment pourquoi je préférais les bains aux douches ! À 14 ans, lors de la guerre des six jours, je prendrai le parti des opprimés, comme je l'avais fait pour l'indépendance de l'Algérie. Les kibboutzim se révélaient des colonies en territoires occupés et, beaucoup plus tard, je découvris que la Palestine n'avait jamais été un désert. Cette prise de conscience isole indubitablement. On est seul sur sa bicyclette. Mon voyage initiatique aux États Unis l'année suivante, juste après les évènements de mai auxquels j'avais participé, me fit passer prématurément à l'âge adulte, même si le nouveau panorama était vêtu de couleurs psychédéliques et hallucinogènes. Oui, la vraie vie était ailleurs. La poésie du quotidien ne me quitta plus jamais. L'arrivée de la mixité fut pourtant très lente. Les classes sociales étaient mélangées, mais les sexes restaient parqués chacun de leur côté. Lorsque je suis entré à l'Idhec, il n'y avait que trois filles parmi les vingt-six reçus. Comme j'étais particulièrement timide, complexé par mon père qui se vantait de ses succès féminins, je n'avais d'autre choix que de tomber amoureux de femmes sublimes, souvent très convoitées, et ma sensibilité savait parfois les toucher. C'est de là que vient le mythe que je me suis inventé du petit Jean-Jacques. J'ai souvent été maladroit, ma logorrhée verbale en fit fuir quelques unes ! Pour être sexy, il paraît qu'il faut (donner l'illusion d') écouter. J'ai mis des parenthèses parce que c'est une technique enseignée dont je doute conséquemment de la sincérité. Je parle trop, mais j'écoute avec mes yeux, avec mon cœur, avec ma peau, avec mes oreilles aussi puisque l'improvisation musicale collective m'a formé à émettre tout en recevant. Comme dans les musées où mon attention extrême m'épuise, mes yeux rougis par tant d'informations palpitantes, j'absorbe sans laisser à l'autre le temps d'assimiler ce qui se joue là. Là dans la relation. Dans l'instant déterminant qui nous fait basculer dans une nouvelle époque, avec la soif de l'inconnu, la peur qu'elle suscite, vertige révolutionnaire qui nous ramène au point zéro, la naissance d'un amour, parfois d'une amitié. J'ai de la chance. Les femmes ont souvent été assez malines pour me rattraper au vol alors que j'avais sauté du haut de la falaise sans savoir nager. À cet instant fatal, j'étais seul alors dans le vide, noyé dans mes paroles qui faisaient masque à mes sentiments, aux promesses folles que je craignais invisibles, impalpables, et pourtant si réelles. Aujourd'hui il me reste quelques vieilles photos que je ne regarde plus. Je ne sais plus où j'en suis. Ce n'est pas raisonnable. Je cherche le visage de l'actualité. Même si j'en trouvais quatre étalées côte à côte, les traits que seuls mes yeux pouvaient dessiner s'évanouiraient. À vouloir donner le change, je laisse filer le futur sans savoir comment rattraper la maille. Je panique comme lorsque j'étais enfant. Je ne me souviens plus que d'une silhouette qui enfourche une bicyclette. C'est une image, qui bouge. De la danse. Un drapé. Comme un rideau de théâtre qui tombe à la fin du premier acte...

lundi 5 avril 2021

Le souvenir d'un avenir


Article (mis à jour) du 29 mai 2008

Dans le même colis du Wexner Center, pour lequel la douane me réclama six euros, il y avait le livre que Chris Marker a tiré de son film La jetée et le dvd du film qu'il a cosigné avec Yannick Bellon, Le souvenir d'un avenir (Remembrance of Things To Come), sur l'œuvre photographique de Denise Bellon, mère de la réalisatrice et de la comédienne Loleh Bellon. Le titre de ce nouveau film, tourné en 2001 pour Arte, rappelle le paradoxe temporel du célèbre court-métrage de Marker dont Terry Gilliam tira le remake holywoodien Twelve Monkeys (L'armée des douze singes). Le "ciné-roman" adapté de La jetée, originalement en vues fixes et voix off (Jean Négroni en était la voix française, James Kirk dans la version anglaise que Marker dit préférer), est un enchantement qui donne une nouvelle dimension au chef d'œuvre de Chris Marker, tandis que l'on tourne doucement les pages avec le texte en légende. L'ouvrage, 270 pages, est sorti en France, mais l'édition américaine comporte déjà les "sous-titres" anglais et français.

[En 2013, Arte a publié un coffret rassemblant La jetée, Sans soleil, Le joli mai, Loin du Vietnam, Le fond de l'air est rouge, Mémoires pour Simone (Signoret) dans des versions restaurées, ainsi que Sixties, A.K (sur Kurosawa), La solitude du chanteur de fond (sur Yves Montand), Le tombeau d'Alexandre (sur Medvedkine) et Chats perchés, plus deux autres avec la Trilogie des Balkans (Le 20 heures dans les camps, Casque bleu, Un maire au Kosovo) et L'héritage de la chouette. On peut aussi trouver Si j'avais quatre dromadaires, Lettre de Sibérie, Dimanche à Pékin, Level Five, Regard neuf sur Olympia, Description d'un combat]... Un site lui est consacré.


Dans Le souvenir d'un avenir, le travail photographique de Denise Bellon est une vraie merveille et la réalisation évidemment fine et sensible, aussi magique que critique. De 1935 à 1955, c'est l'Histoire qui défile en images et en sons, partition sonore intelligente de Michel Krasna. À l'exposition surréaliste de 1937 succèdent la naissance de la Cinémathèque Française (célèbre photo de la baignoire de Langlois remplie de bobines), le Front Populaire, les colonies, la guerre civile espagnole, l'Occupation, etc. La version présente est uniquement en anglais avec la voix d'Alexandra Stewart, mais l'intégrale de Yannick Bellon parue chez Doriane comprend le film original en français avec la voix de Pierre Arditi. Je ne l'ai pas entendu et Alexandra est parfaite. J'ai adoré le complément de programme du dvd américain, le film de Yannick Bellon sur et avec l'écrivaine Colette qui en a écrit le texte, court-métrage de 1950 figurant d'ailleurs également dans son intégrale.

Ce sont donc deux magnifiques portraits de femmes qui ont dû se battre pour imposer leurs vues et leurs noms.

samedi 3 avril 2021

Il n'y a pas d'amour heureux


Un mot malheureux émis par un proche m'a fait flirter avec la dépression. J'ai failli écrire que j'étais entré dans une sévère, mais mon système de repères me protège des gouffres. Tout au long de ma vie, la fréquentation des miracles m'a permis de flotter, même lorsque j'étais aspiré par les sables mouvants. Il n'empêche que des larmes, ces derniers jours, sont venues arroser mes vaisseaux. Mon cœur d'artichaut se fend face au désert du réel, la solitude du coureur de fond, un oiseau trucidé par le chat, une comédie sentimentale sur l'écran noir de mes nuits blanches, l'absence de perspectives rimant avec ma propre désolation, ce monde à venir qui me révolte. Comme si on pouvait être heureux dans les conditions actuelles ! C'est ce que racontait Aragon lorsqu'il écrivit Il n'y a pas d'amour heureux en janvier 1943. En mettant ce poème en musique dix ans plus tard, Brassens coupa maladroitement la dernière strophe, pourtant capitale puisqu'elle en fait un chant de résistance au delà du drame amoureux. Catherine Sauvage en rétablit l'original intégral.


Ma situation est "heureusement" conjoncturelle. J'ai aimé comme j'ai été aimé, souvent, longtemps. Il n'est pas intéressant de se souvenir des passages tristes, autant les oublier. Pourtant, ces temps-ci, je rabâche mes histoires de cœur qui n'en finissent pas de ne pas commencer. J'en arrive à douter de mon sexe à piles alors que ce n'est qu'affaire de phéromones et que l'exigence ne souffre pas d'à-peu-près. Mystère et gomme de boules. Le désir et son obscur objet ne s'expliquent pas. Je décline autant d'invitations que j'ai pris de râteaux. Le confinement ouvre la porte aux sites de rencontres où l'on marche à l'envers. Dans la vie, on est d'abord attiré par une personne avec qui, par exemple, l'on est amené à discuter. Si cela ne prend pas, on peut prétexter qu'on a faim ou soif et se diriger vers le buffet pour écourter un dialogue superficiel. Ou bien on passe la soirée à converser, des étoiles dans les yeux dansant jusqu'au vertige. In vitro, dans le virtuel, on fantasme l'interlocutrice/teur avec qui l'on partage des vues intellectuelles, mais la rencontre in vivo déçoit souvent, même si elle se transforme parfois en amitié, le désir manquant à sa place. C'est tout de même formidable de se faire de nouveaux amis à une époque qui empêche les rencontres ! Discuter avec des écrivaines, psychanalystes, graphistes, scénographes, chorégraphes, chargées de communication valait le coup de s'accrocher malgré tout... Mais les désillusions affaiblissent mon volontarisme. Lors de ma dernière grande séparation, j'imaginais naïvement qu'un type aussi charmant et passionnant comme moi n'aurait pas de mal à trouver l'âme sœur, or les faits ont eu raison de ma prétention. Il n'est pas certain que je m'en serais mieux sorti sans la gestion épouvantable de la crise sanitaire. Redevenu célibataire, j'avais fréquenté salles de concerts et théâtres pour rencontrer finalement une belle personne lors d'une soirée entre amis. Incapables de résoudre nos incompatibilités de la vie quotidienne, comme cela arrive parfois, nous nous séparâmes seize mois plus tard. J'ai rempilé sur les sites sans que l'indispensable alchimie aboutisse à la transmutation. L'aspect supermarché consumériste, particulièrement déprimant, n'arrange rien à la chose. Sur un site réputé, 75% des femmes inscrivent "shopping" comme l'un de leurs hobbies ! Comme je ne vois que les profils féminins, les muscles, les bagnoles, la vulgarité et la panoplie machiste me demeurent invisibles. Il existe des sites spécialisés pour personnes atypiques, mais ils sont évidemment beaucoup moins fréquentés. Lorsque l'appel consiste en une photo d'identité et l'âge du capitaine, on se retrouve à des kilomètres de la réalité. Mes photographies jouent peut-être en ma faveur, mais si j'écris "68 ans", le robot ne me suggère que des mamies à sac à main, promesse de vie loin de celle à laquelle j'aspire ! Dans la vraie, on ne compte pas sur ses doigts. On regarde les yeux, la manière de bouger, de parler, de s'enthousiasmer. L'écart entre le fantasme et la pulsion vole en éclats. Le passage à l'acte exige que l'on se débarrasse des images et des poncifs que chacun véhicule depuis l'adolescence.


L'enquête sociologique finit par me lasser. Le jeu n'est pas non plus mon fort. Incapable de faire le deuil de mes aspirations, j'essaie de penser à autre chose, choisissant des activités mécaniques, des tours de force, ce que j'appelle "faire la vaisselle". Remplacer les fils électriques alimentant mes enceintes par du câble épais en le faisant passer derrière les centaines de vinyles qu'il m'a fallu déplacer tout en rampant sous la cheminée, déplacer seul une armoire de plus de cent kilos pour reclouer le fond avant qu'elle ne s'écroule, tailler les plantes du jardin, déclarer ma TVA, écrire des articles impudiques où mes doigts bougent comme les mains d'Orlac... Je m'installe souvent au piano lorsque je perds les pédales, tout en abusant de celle du sustain. Mon expressionnisme s'y exp(l)ose de manière flamboyante. J'ai l'impression de n'en avoir jamais aussi bien joué depuis trois ans. Le célibat ne convient pas à ma soif de partage, qu'elle s'exprime dans l'amour, l'amitié ou le travail. Je gère pourtant le quotidien avec une rigueur domestique m'obligeant à une inaltérable dignité, rédigeant mes articles en bon élève ou en somnambule, confectionnant des recettes culinaires sophistiquées, entretenant la maison en fourmi, accueillant chaque jour des amis de passage. Est-ce que je n'atteins pas mes limites, ma tristesse frisant la dépression, sans que je me l'avoue franchement ?
Ironie du sort, conséquences de mes efforts physiques débiles, contrariétés récentes, météo changeante, alors que je viens de taper le point d'interrogation qui termine mon article, là, trois lignes plus haut, je me fais un tour de rein costaud en me relevant de ma chaise. Il y avait longtemps... Ce lumbago tombe à pic. J'en oublie mes états d'âme...

vendredi 2 avril 2021

Quelques lignes interactives...


J'aurais beau écrire tout ce qui suit, certains n'y entendront que du free-jazz. Si Ornette Coleman a laissé son empreinte à plus d'un endroit sur la planète, le rock s'est étalé de tout son long jusqu'à tout envelopper façon cellophane. Donc, y en a aussi ! Mais ce qui marque l'album de Paar Linien que dirige le saxophoniste Nicolas Stephan est d'abord un concept d'interactivité. Improviser ensemble est évidemment éminemment interactif, comme vivre. Même dans la plus grande solitude, l'ermite ou l'enfant sauvage doivent négocier chaque pas avec la nature. Lire un livre est une autre opération interactive que chacun gère à sa manière. Ayant beaucoup œuvré dans les nouveaux médias en tentant d'utiliser leurs options programmatiques au mieux, je suis évidemment sensible à la question. Dans Nabaz'mob, notre opéra pour 100 lapins communicants, composé avec Antoine Schmitt chacune de nos bestioles possède son libre arbitre pour jouer telle ou telle ligne de la partition. J'aime bien l'idée qu'une œuvre puisse se décliner différemment au gré de chaque participant. C'est ce que font Nicolas Stephan (ténor et alto droit) et ses trois acolytes, le saxophoniste alto Basile Naudet, le bassiste Louis Freres et le batteur Augustin Bette. Sur les titres Lignes, chacun pioche dans "un réservoir de morceaux écrits pour fonctionner les uns avec les autres. Chaque musicien est libre de jouer n'importe quelle partie de n'importe lequel de ces morceaux à n'importe quel moment. Il peut également jouer autre chose, ou ne pas jouer du tout..." On retrouve aussi les principes d'indétermination chers à John Cage, à ne pas confondre avec quoi que ce soit d'aléatoire. Tout cela est composé, le cadre empêche justement le n'importe quoi. Les règles sont néanmoins trop architecturales pour répondre à mon goût pour la dramaturgie. L'émotion est ici privilégiée au sens, comme dans la plupart de la musique instrumentale. Des textes interviennent néanmoins sur deux morceaux comme Les éborgnés qui fait référence aux victimes de la brutalité policière, et la photographie de Julie Blackmon est une jolie métaphore. De plus en plus de jeunes musiciens tentent d'échapper au moule, aux étiquettes. Le formatage ambiant produit une contre-culture, résistance salutaire au pré-mâché.

→ Paar Linien, Paar Linien, CD Discobole Records, dist. Modulor, sortie le 2 avril 2021
Également sur Bandcamp

jeudi 1 avril 2021

Denez, au gouvernail du vent


Lorsque les cordes attaquent on pense instantanément à Game of Thrones ou une série islandaise, et puis la voix de Denez projette l'héroïsme lyrique vers une Bretagne de contes et de rêves. Les rythmes électro de James Digger et le bandonéon de Jean-Baptiste Henry élargissent la carte du Tendre à des contrées habitées par d'autres légendes. Si les gammes mineures portent une tristesse nostalgique, l'entrain laisse présager d'autres matins qui chantent. La valse de la vie en duo avec Aziliz Manrow me fait penser à celui de Nick Cave et Kylie Minogue sur Where The Wild Roses Grow et Oxmo Puccino vient leur prêter voix forte. La trompette bouchée de Youn Kamm plane, milesdavisienne. Je retrouve le jeune Denez Prigent découvert il y a vingt ans sur le label Silex en 1993 lorsqu'il chantait a capella. C'est d'ailleurs a capella qu'il enregistre d'abord, avant d'ajouter les beats électro, pour finir par les instruments (gros travail de l'ingénieur du son Nicolas Rivière). Les nappes de synthétiseurs confiées à Aymeric Le Martelod sont moins heureuses, l'évocation gaélique poussant parfois à la variétoche grandiloquente. Il y a certes une inclination prononcée pour la puissance, en particulier quand interviennent les sonneurs. Les Uillean pipes irlandaises de Ronan Le Bars (qui participa merveilleusement à la musique du Centenaire de l'Europe que nous avions composée avec Bernard Vitet), la bombarde, le biniou kozh, la cornemuse écossaise et la veuze de Cyrille Bonneau (également aux duduk et sax soprano), le Bagad Kevrenn Alré donnent le goût de terre caractéristique de la Bretagne, légendes où plane la mort, prête à réveiller les spectres dans d'étourdissants rituels sabbatiques... Quand ce n'est pas la mer qui brise les vaisseaux. Ailleurs les guitares d'Antoine Lahay et Jean-Charles Guichen, la basse de Frédéric Lucas, les aigrelettes caisses claires incisives du Bagad entrent dans la danse. Les ondes Martenot de Yann Tiersen et la voix de sa compagne Émilie Quinquis, l'accordéon de Fred Guichen, le canoun de Maëlle Vallet participent au mystère. Le multipistes permet à Jonathan Dour d'incarner seul le quatuor à cordes, paraphrasant les neuf bandes noires et blanches et les mouchetures d'hermine qui flottent au dessus de réminiscences médiévales. Denez a beau convoquer des instruments du monde entier, il ne peut échapper au spleen des oubliés, un long blues du bout de la terre où la gwerz tourne à la plainte funèbre tant qu'on souffle à son tour quand le vent emporte à jamais ce flot de larmes...

→ Denez, Stur An Avel (Le gouvernail du vent), CD Coop Breizh Musik, dist. Idol et Coop Breizh, sortie le 16 avril 2021

mercredi 31 mars 2021

Nuit noire, nuit blanche


Il m'arrive heureusement parfois d'avoir un article déjà rédigé sous le coude. Parce que ce jour-là je n'ai pas la force d'écrire. Comme de manger, ou de dormir. Être toujours au faîte de ses possibilités n'est pas une sinécure. Si je peux donner l'illusion de la maîtrise, j'ai toujours été un rêveur. L'intuition guide mes pas, même lorsque je ne l'écoute pas. C'est un tort. Je me laisse séduire. Sur le clavier, sur tous les claviers, mes doigts obéissent à une force qui me dépasse. Rien ne permet jamais d'aller plus vite que la musique. Or, m'employant régulièrement dans cette vie fulgurante à tenter d'égaler sa vitesse, je fais de temps en temps des sorties de route dont je me serais volontiers passé. Ayant l'habitude de penser longuement et d'agir vite, j'imagine que tout le monde peut me suivre dans mes élucubrations que j'assimile à des visions. Erreur, fatale erreur. Je n'y lis pas l'avenir, mais les possibilités qu'il offre. Sensibilité ou intuition, j'ignore sa nature, mais je pressens les catastrophes. Je ne vois rien de péjoratif dans ce terme, mais simplement un dénouement. Il me semble plus amusant de défaire les nœuds qu'en ajouter de nouveaux au tableau des trophées cloués sur une planche. La vie n'est qu'une course d'obstacles que nous sautons avant d'attaquer le suivant. Ma théorie des cycles se vérifie chaque jour, mais parfois hélas la machine se grippe et je me retrouve en boucle, situation douloureuse exigeant de prendre la tangente aussi tôt que possible. À cette minute embuée qui peut paraître inextricable suit une période de vide intersidéral où le temps s'arrête. Le passé refait surface et la nuit envahit le cosmos. Je ne dors pas. Hébété, je contemple le ciel où s'écrivent nos histoires. On dessine des lignes entre les points, espérant découvrir l'animal qui se dérobe à nos yeux. Ce que sont les nuages. Lorsque les fantômes font tomber leurs suaires, se dévoile l'enfance, mais on n'y voit goutte. Le corps ne suit pas. Savoir ne suffit pas à tourner la page. Certaines sont collées entre elles, formant de secrètes ellipses, nœuds évoqués plus haut les nuits justement sans nuage ni éclairage public. Le matin, j'espère le maelström calmé, mais des épaves sont échouées sur la plage. Je gis parmi ces morceaux de bois, chiffons trempés, rêves déchiquetés. Personne n'a rien entendu. Le silence faisait masque au vacarme. Alors on regarde le soleil. Pas trop longtemps. Il s'agit de retrouver la vue, pas de la perdre. On s'arme de patience comme si on avait le temps pour soi. Mais chaque jour qui passe ne se rattrape jamais. On avance à cloche-pied sur la marelle qui affiche des cases vides. Il faut une bonne chaussure. On se relit. Le sens de la vie est cacheté dans la lettre volée. S'ils ne voient pas, vos yeux ne trompent pas. Et l'on avance d'une case. C'est toujours cela de pris. Ça n'a pas de prix. Ça.

Lefdup & Lefdup augmentés


Je pense avoir rencontré Jérôme Lefdup au sein de la commission multimédia de la SCAM il y a une dizaine d'années, mais je connaissais déjà son travail à la télévision, à une époque où je la regardais encore, soit il y a plus de vingt ans. Dans les années 60 j'étais un grand fan des facéties vidéographiques de Jean-Christophe Averty, alors évidemment Haute-Tension dans le cadre des Enfants du Rock et surtout L'œil du cyclone furent des moments de béatitude au milieu de la banalité vomie par le petit écran. Artiste polymorphe, plus vidéaste que musicien, il forme un duo diabolique avec son frère Denis Lefdup, plus musicien que quoi d'autre. Du Snark au Grand Napotakeu, ils ont continué à sévir en créant des musiques dérisoires et des images abracadabrantes marquées par leur génération hirsute. Leur site, Lefdup & Lefdup, regorge d'images fixes et mobiles, de musique et de machins innommables. Il y a deux ans, retrouvé grâce à John Sanborn, Jérôme m'offrit le DVD Histoire trouble, un montage de vues stéréoscopiques et stroboscopiques permettant de voir des images en relief sans lunettes spéciales, scénario capillotracté à la clef. Et musicalement, je ne connais que Richard Gotainer, Albert Marcœur et Eddy Bitoire (ou, plus anciens, Boris Vian, Henri Salvador, Ray Ventura, Georgius, Ouvrard, etc.) pour oser des trucs aussi nâvrants, ce qui réclame de véritables aptitudes que peu de bons musiciens possèdent, une fine analyse de la société où nous végétons, un sens de l'humour grinçant et un polyinstrumentisme où tous les coups sont permis. Le pire est que cela s'écoute avec plaisir. Car Lefdup & Lefdup viennent de commettre un nouveau forfait, un double album vinyle augmenté !


Addendum offre une sélection de titres inédits, enregistrés entre 1978 et 2018, recueil de chansons dérisoires et d'instrumentaux insistants, entrecoupés de pastilles sonores empruntées au réel. L'album 30x30 centimètres se prête bien aux élucubrations visuelles de Jérôme Lefdup qui s'est amusé à l'affubler de réalité augmentée, à condition de posséder un smartphone. Il suffit de l'orienter vers les images pour que s'animent d'étranges objets audiovisuels non identifiés, comme on peut en avoir un aperçu sur leur bande-annonce parue Noël dernier.

→ Lefdup & Lefdup, Addendum, sur Bandcamp, 25€ (15€ en numérique, mais ce serait dommage)

mardi 30 mars 2021

Explosion de cosses


Hier soir, à la nuit tombante, les cosses de la glycine n'arrêtaient pas d'exploser. Il y a quelques années j'avais longuement cherché d'où venaient ces pétards lancés par des gosses malicieux. Cela me changeait des coups de sonnette de la sortie d'école. Les garnements courent si vite que le temps d'ouvrir la porte ils ont déjà disparu. Ils ont au moins le mérite de me donner l'heure. Et ce soir il n'y a pas de vent. Le couvre-feu les a envoyés au pieu. J'attends qu'ils dorment. Tous les carillons du jardin sont muets. Bientôt, c'est le nom du personnage peint par Ella et Pitr sur la façade, Bientôt a sorti sa trompette, mais il ne trouve pas ses lèvres. C'est la question qui inquiète les mômes qui passent sur le trottoir d'en face. Où donc ai-je la tête ? Ailleurs, c'est certain. Là où vogue mon cœur. C'est vous qui jouez de la trompette ? Parfois, que je réponds avec un grand sourire. J'avais choisi le bleu en photographiant le ciel un jour où l'azur était saturé. Le caleçon de Bientôt est raccord avec le mur orange que l'on ne voit pas, là, puisque c'est de l'autre côté. De l'autre côté de quoi ? De l'autre côté du pont, d'où viennent les fantômes. Drôle d'endroit pour une rencontre. Les fantômes, c'est le passé. Bientôt annonce les grandes nouvelles. Il s'envole et nous venge. Si les oiseaux s'en mêlent ! Et la glycine, clac, clac ! Ça n'arrête pas. En musique, le pont sert de transition entre deux parties d'une œuvre. Comme celui que Bernard avait composé pour My Way et qu'il n'a pas signé. Comme d'habitude ! Je préfère citer I know where I'm going, c'est ma façon à moi de rêver. Les vagues. Et la trompette de Bernard. Ella et Pitr non plus n'ont pas signé là-haut. À quoi bon ? Qui d'autre serait grimpé sur une échelle de douze mètres pour m'annoncer que la vie réserve bien des surprises ? Et en fanfare, avec ça ! Enfin, mieux vaut parler doucement. On ne sait jamais ce qui vous attend. Bientôt, clac, clac, clac ! Je retiens mon souffle. C'est de l'apnée juvénile. Je n'entends que mon sang, va-et-vient d'impatience. Boum, boum. Bientôt, qu'on vous dit. Enfin, qu'on me dit surtout à moi. Il faut des phrases assez larges pour faciliter les doubles sens. Vous n'auriez pas un petit vélo dans la tête ? Cela se pourrait bien, que je réponds en clignant de l'œil.

lundi 29 mars 2021

Non je ne veux pas d'une civilisation comme celle-là


J'emprunte mon titre au vers d'une chanson de Colette Magny qui me trotte dans la tête. Souvent je me demande ce qu'auraient pensé mes ami/e/s disparu/e/s de tel ou tel phénomène sociétal. Colette, Bernard, Brigitte, Pere, Papa, vous me manquez et je me sentirais certainement moins seul si nous pouvions discuter ensemble des évènements actuels et de la manipulation de l'information, ou plus exactement des consciences.
Jusqu'ici la société française était divisée arbitrairement entre la gauche et la droite. La frontière était floue, voire mouvante comme du sable, surtout si l'on considère que le centrisme et l'ancien PS (vu ce qu'il en reste) virent objectivement du côté des petits arrangements cyniques avec le capital. Aujourd'hui le monde est divisé entre ceux qui ont peur du virus et ceux qui se méfient de l'utilisation qu'en font les gouvernements dans leur gestion de la crise. Là aussi la frontière n'est pas nette, car certains ont beau être dubitatifs, la peur, cette mauvaise conseillère, prend souvent le dessus.
Une partie de mes amis est impatiente de se faire injecter le vaccin, l'autre préfère attendre le délai plus ou moins habituel permettant de constater les effets secondaires. Quelles séquelles pourraient survenir après quelques mois, quelques années, déjà qu'en apparaissent au bout de quelques jours ? Dans tous les cas c'est la crainte de l'avenir qui guide nos choix. Peur de mourir du virus contre peur de vivre d'une manière moralement inacceptable ! Les plus fragiles, soit ceux considérés comme des proies faciles du Covid ou psychologiquement perturbés par l'éventualité de la mort qu'il sème, pensent qu'il est nécessaire qu'un maximum de personnes se fasse vacciner pour éradiquer l'épidémie. Ils considèrent la crise d'un point de vue strictement sanitaire. D'autres envisagent cette période sous l'angle politique ou philosophique, à savoir que ce qui est en jeu est le type de société qui en découlera.
Imaginez qu'on nous ait raconté il y a deux ans ce que nous vivons aujourd'hui. Qui aurait pu croire que nous acceptions sans broncher la suppression de tout évènement culturel public, l'instauration d'un couvre-feu avec auto-autorisation, l'interdiction de se déplacer sur le territoire national, la mort programmée d'un tiers des petits commerces, les lois sur la retraite et sur les libertés individuelles, la baisse des indemnités de chômage et même des salaires, etc. ? Comment des populations entières se retrouvent anesthésiées, incapables de réagir à ce que nos gouvernements nous imposent ici et là-bas ? Car le virus est partout et la gestion de la crise, à de rares exceptions, génère le même genre de décisions qui sont, pour le moins, anti-démocratiques. D'ailleurs démocratie est un terme qui demanderait à être précisé !
Sous prétexte de ne pas mourir d'un virus qui fait moins de dégâts que la pollution, le climat, la pauvreté, la famine, voire d'autres épidémies ravageuses, on transforme nos vies en un rituel absurde qui marquera de manière indélébile nos vies futures. D'un côté je me demande ce qui me tuera, quelle maladie ou quel accident m'enlèvera à mes proches. D'un autre, je réfléchis à la vie que je souhaite partager. Dans le passé, j'ai plusieurs fois pris des risques pour défendre mes idées ou simplement pour vivre pleinement mon court passage sur Terre. Mes voyages dans des contrées reculées où vivent des bestioles gourmandes de mon sang, mes films en Algérie, en Afrique du Sud et, le plus traumatisant, à Sarajevo pendant le siège, ma manière parfois inconsciente de conduire ou de me jeter à l'eau, certains de mes écrits qui me valurent des menaces de mort, mirent à l'épreuve ma rage de vivre. Il n'était pas seulement question de moi, car j'entraînais d'autres à ma suite quand ce n'était pas moi qui les suivais. N'étant ni suicidaire ni criminel, je prenais toutes les précautions pour que personne ne soit victime de mes choix, mais on ne sait jamais. D'ailleurs aujourd'hui c'est en traversant la rue que je fais le plus attention, même si je porte ce masque dérisoire dans les espaces communs (et d'autant plus, car il embue mes lunettes), que je me lave les mains plusieurs fois par jour et que je renforce mes défenses immunitaires en avalant divers produits que de soit-disant spécialistes considèrent comme inutiles.
Je me méfie des chiffres, des statistiques à qui l'on faire dire ce qui arrange le pouvoir. Je me souviens de Jean Renoir expliquant qu'il peut y avoir un million de morts, or s'il ne s'agit que d'une seule personne et que cette personne c'est moi, c'est plus important ! C'est de cela dont il s'agit pour celles et ceux qui ne voient de la crise que nous traversons que son aspect sanitaire. Mais si l'on prend un peu de recul et que l'on constate vers quelle société nous allons, on est en droit de se demander si nous cautionnons les bons choix. Est-ce que je veux vivre dans un pays qui fermera ses frontières aux migrants climatiques sous prétexte qu'ils pourraient apporter la peste et le choléra ? Comment et par qui sera évaluée la toxicité de ma liberté individuelle ? Puis-je accepter les assassinats programmés de professions dites non essentielles ? Ai-je de l'empathie pour les suicides qui en découlent, y compris chez les jeunes adolescents qui ne voient pas d'alternative au plan de concentration à l'échelle mondiale ? Puis-je cautionner que les plus riches profitent de cette crise comme jamais et que les plus pauvres sombrent dans la famine ? C'est pourtant le prix à payer pour ne pas risquer d'attraper le virus, voire d'en mourir, ne serait-ce que 1% ou 2% de la population. Comment sera gérée l'arrivée de nouvelles pandémies ? Qu'arrivera-t-il en cas de fonte du permafrost ou de nouveaux accidents nucléaires ? Est-ce que le progrès est encore défendable ? Si nous devons changer nos habitudes de consommation est-ce en nous enfermant ou bien en nous débarrassant de la surconsommation alimentaire et énergétique ? Cette réflexion politique s'oppose fondamentalement à la réaction sanitaire.
Non je ne veux pas d'une civilisation comme celle-là. Je préfère mourir que de cautionner ce que l'on nous prépare. Je pense à nos enfants, à nos petits enfants. Non je ne veux pas d'une civilisation comme celle-là. L'arrogance et l'incompétence nous mènent droit dans le mur. C'est d'ailleurs ce qui a toujours suscité le déclin de celles qui nous ont précédés et qui se sont éteintes. Si nous devons avoir peur, ce n'est pas des virus à venir, mais de ceux qui en exploitent les retombées pour mieux nous asservir.

samedi 27 mars 2021

Couleurs du monde sur France Musique


En podcast sur France Musique, Françoise Degeorges me consacre son émission hebdomadaire Couleurs du Monde. La publication du CD Perspectives du XXIIe siècle, produit par le Musée d'Ethnographie de Genève, en est évidemment l'une des raisons principales. La productrice est récemment venue m'interviewer au Studio GRRR avec le réalisateur Pierre Willer qui tenait la perche. Je n'ai pas rencontré leur collaboratrice Floriane Esnault et j'ignorais tout du montage final, mais sur le site de France Musique est publiée la liste des extraits musicaux, avec une petite biographie, soit :

Les Années 1950 (CD Le Centenaire de JJB)
Improvisation sur les couleurs du monde (je ne me souvenais plus du tout de ce que j'avais bricolé lors de ma démonstration !)
Les Années 1960 - avec Hervé Legeay, Vincent Segal, Cyril Atef (CD Le Centenaire de JJB)
Les Années 2040 - avec Antonin-Tri Hoang (CD Le Centenaire de JJB)
Acceptez un conseil - avec Linda Edsjö (CD Pique-nique au labo)
Bolet Meuble - avec Francis Gorgé (LP Avant Toute)
Radio Silence - avec Bernard Vitet (CD Carton)
Nabaz'mob - l'opéra pour 100 lapins communicants réalisé avec Antoine Schmitt
Prise de contact - avec Antonin-Tri Hoang, Vincent Segal (CD Pique-nique au labo)
Musette (CD L'homme à la caméra/La glace à trois faces avec le grand orchestre d'Un Drame Musical Instantané, solistes : Patrice Petitdidier, Bruno Girard)
M'enfin - avec Francis Gorgé, Bernard Vitet (LP/CD Rideau !)
Les Jambes - avec 17 voix du monde (CD Perspectives du XXIIe siècle)
Berceuse ionique - avec Jean-François Vrod, Sylvain Lemêtre (CD Perspectives du XXIIe siècle)
Aksak Tripalium - avec Nicolas Chedmail, Antonin-Tri Hoang, Sylvain Lemêtre (CD Perspectives du XXIIe siècle)
Amore 529 - avec Brigitte Fontaine, Bernard Vitet (CD Opération Blow Up)
Tapis volant - avec Alexandra Grimal (CD Pique-nique au labo)

L'émission est disponible en podcast pendant 3 ans.

vendredi 26 mars 2021

Pique-nique au labo sur Audion


Un article sympa sur le numéro d'avril de la revue anglaise Audion à propos de mon double CD Pique-nique au labo !
"Jean-Jacques Birgé a longtemps été un talent de premier plan sur la scène underground française. Au début des années 1970, il s'est fait connaître comme un maître du synthétiseur ARP 2600, d'abord en tant que membre éphémère de Lard Free avant de créer le phénoménal Birgé Gorgé Shiroc. Puis, après avoir côtoyé des musiciens de jazz et d'avant-garde plus "sérieux", il a changé de cap, s'aventurant davantage dans l'art sonore et la musique contemporaine, et en tant que membre d'Un Drame Musical Instantané. Plusieurs décennies plus tard, PIQUE-NIQUE AU LABO est son nouvel album "solo", ou devrais-je dire, son album en tant que chef de projet. En effet, ce double disque présente Monsieur Birgé en collaboration avec 28 autres musiciens sur une période de dix ans. Il ne s'agit donc pas vraiment d'un solo au sens normal du terme. Il joue d'une grande variété d'instruments, pour la plupart électroniques, généralement opposés à des instruments acoustiques. Par exemple, dans Improvisation 2 qui ouvre l'album, il joue avec l'étrange jouet japonais Tenori-on, échantillonnant la voix d'Elsa Birgé face aux riches sonorités du violoncelliste Vincent Segal. Il y a beaucoup de surprises de ce genre tout au long des 22 pistes de l'album, et parfois on a du mal à faire coïncider les instruments annoncés avec ce que l'on entend. Parmi les joyaux, citons Sous Surveillance, une rencontre entre l'électroacoustique, les bruits et la basse, faisant penser à Xenakis ou aux débuts de Dumitrescu. Cou, avec des blocs de son épais et des percussions inversées. Balance, une collision folle de tambours, d'instruments divers et d'électronique. Il y a aussi beaucoup de choses extrêmement chaotiques et noisy, et des choses où même moi, je devrais être dans le bon mood pour les apprécier. En somme, avec une telle diversité et une telle invention, il montre qu'il n'a jamais perdu son sens de l'aventure et que très peu d'albums sont plus expérimentaux que celui-ci !"
Alan Freeman

Odeia chante la Commune


J'étais persuadé avoir écrit un article sur cette chanson bouleversante, mais n'en ai nulle part trouvé trace. J'ignore comment Michèle Buirette était tombée sur Plainte qu'elle chantait avec notre fille Elsa et sa camarade Galilée lorsqu'elles étaient petites en les accompagnant à l'accordéon. "J'ai vu sous ma fenêtre égorger nos voisins, j'ai appris à connaître le temps des assassins...". Nous pensions que Prévert en était l'auteur, or s'il s'agissait en fait de Henri Bassis, la musique était bien de Joseph Kosma. Chaque fois qu'Elsa la reprenait j'avais les poils qui se hérissaient sur les bras. Il y a aussi des chansons qui vous font pleurer, comme Barbara que j'ai réécoutée hier, une des plus belles constructions dramatiques que je connaisse, sur une musique du même Kosma. Lorsqu'Elsa reprit Plainte avec le groupe Odeia, j'étais aux anges...


Pour le 150e anniversaire de la Commune, je ne pouvais me priver du plaisir de l'entendre. Elle figure sur leur dernier disque intitulé Parlami. Le quatuor, formé avec le violoniste Lucien Alfonso, le violoncelliste Karsten Hochapfel (ici à la guitare portugaise) et le contrebassiste Pierre-Yves Le Jeune, n'en a encore jamais enregistré de vidéo, mais j'en avais capturé un petit extrait lors d'un concert en appartement qui complète merveilleusement la version du disque (ci-dessus). De nos jours on ferait bien de multiplier ce genre d'évènement !


J'ai fini par retrouver l'origine de cette chanson. Elle figure sur un 33 tours intitulé "À l’assaut du ciel, La Commune de Paris, chronique en 7 tableaux". C'était il y a 50 ans. Sur l'enregistrement du spectacle joué par l’Ensemble Populaire de Paris (de chants et de danses de l’Union Régionale des Syndicats CGT) à l'occasion du centenaire de la Commune figurait Plainte chantée par Liliane Balay accompagnée par Michel Kus. Un disque Chant du Monde évidemment. Mais c'est la version d'Elsa et Odeia qui m'emporte...