Jean-Jacques Birgé

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jeudi 24 février 2022

Rouletabille


Enfant, mes parents me parlaient souvent de Roland Toutain, un ami acteur et cascadeur qui rêvait plaies et bosses. Il faisait de la voltige, se promenant sur l'aile de son avion à hélices et se balançait dessous au trapèze. Ses 97 fractures et une jambe amputée ne l'empêchaient pas, après un déjeuner bien arrosé, de grimper au premier étage d'un immeuble par la gouttière pour aller faire une bise à une petite secrétaire, la pantalon sur le bras. Son rêve était de passer sous l'Arc de Triomphe avec son avion, descendre les Champs-Elysées, faire le tour de la Place de la Concorde, remonter la rue Royale jusqu'à la Madeleine, y pénétrer brutalement, les colonnes lui coupant les ailes, et descendre enfin de la carlingue devant l'autel, nu avec une grande cape. Un jour que mon père est coincé par un chauffard dans un embouteillage et que le ton s'envenime, Roland Toutain qui est assis à côté de lui sort la tête par le toit ouvrant et crie à l'agressif médusé : "Hé va donc, espèce de raclure de pelle à merde !" Après cela, il ne reste plus grand chose. L'insulte fait toujours son petit effet et laisse sans voix ses victimes. Mon père a toujours fait découper des toits ouvrants à toutes ses voitures.


Plus tard, je découvris son visage grâce à La règle du jeu de Jean Renoir où le comédien joue le rôle d'André Jurieux, l'aviateur par qui le drame arrive pour ne pas avoir compris ce que sont les classes sociales. On le retrouve au manche dans Rouletabille aviateur, un film rare de Etienne Székely qui fait suite aux deux chefs d'œuvre sonores de Marcel L'Herbier, Le mystère de la chambre jaune et Le parfum de la dame en noir. Ce troisième épisode des aventures du journaliste-détective Joseph Rouletabille n'a d'intérêt que pour les acrobaties de Toutain et les décors naturels filmés à Budapest en 1932. Les deux autres méritent sans hésiter l'acquisition du DVD de la Trilogie Rouletabille publiée par les Documents Cinématographiques à qui l'on doit déjà les trois volumes de Jean Painlevé et ceux de Georges Rouquier dont l'inénarrable Lourdes et ses miracles [épuisé depuis cet article du 7 juillet 2009]. L'adaptation des romans de Gaston Leroux par L'Herbier datant de 1930 et 31 rend ridicule celle de Podalydès.


Les décors hallucinants au style "art nouveau" et le jeu des acteurs tirant sur l'expressionnisme confèrent aux deux films de L'Herbier un parfum de mystère que seule la fougue enjouée de Toutain réussit à contrebalancer. S'il initia Jean Marais à la cascade, on comprend l'influence qu'il eut sur le jeune Jean-Paul Belmondo, toupet, naturel, humour et cabrioles. Le film vaut aussi pour un travail sonore épatant, rare à l'avènement du parlant. Le génial cinéaste, auteur de L'inhumaine et surtout de L'argent, n'était pas encore rentré dans le rang.
Je me souviens avoir croisé ce vieux monsieur au regard sévère derrière ses grosses lunettes dans les bureaux de l'Idhec, avenue des Champs-Elysées, au début de mes études de cinéma. Il n'était alors pour moi que le fondateur de l'école qui allait faire de moi ce que je suis devenu. Je ne parle pas par antiphrases, mais c'est une longue histoire que seul le feuilleton quotidien peut conter, révélant ses énigmes et sautant par les fenêtres tant que j'en suis encore capable.

mardi 22 février 2022

Jean-André Fieschi


À la mort de Jean-André Fieschi en 2009, j'avais écrit 3 articles, les 3, 4 et 17 juillet. Il avait été notre professeur d'histoire du cinéma et d'analyse de films à l'IDHEC pendant trois ans, puis j'étais devenu son assistant pendant les quatre années suivantes. Avec mon père et le compositeur-trompettiste Bernard Vitet, il fut l'un des trois initiateurs qui marquèrent ma vie.

JEAN-ANDRÉ FIESCHI, LE PASSEUR A REJOINT LE STYX


Je suis abasourdi. Il y a une heure, dans le taxi qui nous ramenait vers l'est, je discutais de la vie avec ma fille Elsa dont nous venions de fêter l'anniversaire de 24 ans. Beaucoup de tendresse, la responsabilité du passage d'un homme mûr à une jeune adulte, la part des choses... Le recul nécessaire pour comprendre qui l'on est en se retournant sur nos passés nous permet d'envisager l'avenir comme une suite d'aventures extraordinaires. Oui, beaucoup de tendresse pour celles et ceux qui nous ont formés, même si les maladresses constituent souvent collection. Ne sachant pas par quel bout le prendre, je ne réaliserai l'annonce qu'après avoir dormi un peu. Le message de Jean-Patrick Lebel et Christiane Lack anticipe l'orage qui s'annonce et me foudroie : "Cher Jean-Jacques, pardon pour la brutalité de cette très triste nouvelle. Jean-André Fieschi, qui était au Brésil avec Émile Breton, Michel Marie et d'autres, est mort brusquement hier au moment de son intervention dans un colloque sur Jean Rouch. Nous sommes dans l'affliction et t'embrassons fort."
J'aurais pu titrer tout aussi bien "La mort d'un maître" et il fut le mien. Jean-André était mon troisième père, après mon géniteur dont le regard posé sur moi ne me quitte pas et Frank Zappa qui initia mon récit. Il est terrible de penser que Bernard Vitet [décédé en 2013] dont la santé m'inquiète depuis plusieurs mois est le dernier survivant de cette bande des quatre. J'ai rencontré Jean-André lorsque j'avais 18 ans, jeune étudiant en première année de l'Idhec. Responsable de l'analyse de films, il nous initia au cinématographe dans ce qu'il a de plus beau, de plus intelligent, de plus magique surtout. J'évoquai longuement les merveilleuses années passées en sa compagnie dans mon billet intitulé "Remember My Forgotten Man". Je le prenais pour un génie, un génie suicidaire encombré par tant de mémoire et d'intuition, par ses trésors cachés acquis souvent dans des circonstances mystérieuses, ses silences qui nous auraient fait perdre patience si notre dette n'était inextinguible. Le cinéaste et critique était un passeur. Tous ceux et celles qu'il forma en gardent un souvenir indescriptible. En exergue de ses Nouveaux Mystères de New York il avait inscrit cette phrase de [Freud qu'il attribuait à] Paracelse : "Je vous apporte la peste, moi je ne crains rien, je l'ai déjà." Sa reconnaissance publique n'a jamais été à la hauteur de son enseignement, car la plupart de ce qu'il nous transmettait passait par l'oral et par les documents qu'il sortait comme des lapins ou des colombes de son chapeau-claque. Il avait connu les plus grands et savait leur rendre hommage. J'eus la chance de partager plus d'une tranche du gâteau pendant mes années de formation. L'entendre au sens où Jean Renoir les préférait à toute tranche de vie.
Comme je ne sais pas où trouver une photo de lui dans mes archives, je fais une capture écran de son rôle en Professeur Heckell dans Alphaville, derrière, à droite d'Eddy Constantine, Jean-Louis Comolli et Laszlo Szabo. Et j'appelle Elsa parce que, s'il m'arrive de donner des leçons, des conférences ou des conseils, c'est pour que ne s'éteigne jamais sa lumière. Les pierres précieuses dont il me fit cadeau et qui me brûlent les doigts m'aident à vivre depuis, sans discontinuité. JAF avait 67 ans. Je pense à ses trois enfants en entendant la voix de la mienne et je trouve enfin mes larmes.
Tu as rejoint la cohorte des fantômes qui ont peuplé ta vie. Mourir au Brésil, c'est bien un tour à ta façon. Si tu pouvais partager cet ultime rebondissement tu en rigolerais bien.

FILMOGRAPHIE DE JEAN-ANDRÉ FIESCHI


L'héritage intellectuel de JAF fut si considérable que sa mort génère en moi un sentiment d'usurpation. Je n'y étais pas préparé. Cherchant à honorer ce que j'appelais ma "dette inextinguible" je plonge dans mes archives et compile une biographie curieusement absente du Web. Je retrouve des projets, des lettres, des articles, des entretiens, des films, des images dont cette photo que j'ai prise dans les années 70... Une biographie au carbone qu'il avait rédigée au début de notre collaboration sur Les nouveaux mystères de New York (1976-1981) nous donne de précieuses informations, quand j'aimerais reproduire certains de ses écrits, toujours remarquables.

Jean-André Fieschi
(5 mai 1942, Ajaccio, Corsica - 1er juillet 2009, São Paulo, Brésil)

1949 : Vision de Bambi au Rio Opéra.
1961 : Les Cahiers du Cinéma, époque Rohmer.
1963 : Réalisation, à Barcelone, de Cuixart, pour la Galerie Metras.
64/68 : Cahiers du Cinéma, époque Rivette. Secrétariat de rédaction de la revue, articles, entretiens, rencontres (Renoir, Bunuel, Sternberg, Rossellini, Pagnol, Visconti, Straub).
1966 : En plus des CdC, chronique hebdomadaire au Nouvel-Observateur.
Réalisation de L'accompagnement, écrit en collaboration avec Claude Ollier et Maurice Roche, et traversé par les mêmes + Edith Scob, Marcelin Pleynet, André Téchiné. Montage : Jean Eustache. Partition sonore : Michel Fano. Le film était dédié à Julio Cortazar, Prime du CNC (60 000F), ventes aux USA, Canada
(ligne illisible dûe à la pliure)
65/68 : Fonde et dirige avec Noël Burch, l'IFC (Institut de Formation Cinématographique), atelier un peu utopique où furent chargés de cours, de recherches ou de travaux pratiques W.Borowczyk, Marguerite Duras, Michel Fano, Jean-Luc Godard, Pierre Guyotat, Marcel Hanoun, André Hodeir, Robert Lapoujade, Christian Metz, Claude Ollier, Alain Resnais, Jean Ricardou, Jacques Rivette, Jean Rouch, Alain Robbe-Grillet, rien que du beau monde.
66/68 : Réalisation, dans la série (défunte) de Janine Bazin et André S.Labarthe "Cinéastes de notre temps" de :
Pasolini l'Enragé (1h40)...
Domaine italien 2 : Bertolucci (on pouvait avoir des excuses à ce moment-là), De Bosio, Bellochio ?
La Première Vague (Delluc, Dulac, Epstein, Young Mr L'Herbier), travail de recherche de montage, de teintage, et d'archivage de ce qui pouvait encore être archivé.(coréal: Noël Burch)
M.L'Herbier : une re-vision, réévaluation de l'œuvre muette de M.L'H.
Également, participation aux émissions sur Bunuel et Sternberg.
68/69 : Chronique régulière à "La Quinzaine Littéraire".
69/70 : Chargé de cours à Paris I (Histoire du cinéma).
Co-auteur, avec Claude Ollier, de textes radiophoniques, La Fugue et Cinématographe, dans le cadre de l'A.C.R. (Atelier de Création Radiophonique).
70/71 : Pratique intensive du cinéma d'intervention directe (film réalisés pour les municipalités d'Argenteuil, Bobigny, Sartrouville, pour la Confédération Génbérale du Travail, pour le Théâtre des Amadiers à Nanterre, etc.
L'histoire vivante, sur la mémoire du mouvement ouvrier, starring Jacques Duclos, vainqueur d'un cendrier de cristal (rose) au Fesrtival de Leipzig de l'année suivante. (coréal: Bernard Eisenschitz)
71/73 : Enseignement à l'IDHEC (Histoire du cinéma, travail sur le montage, direction de tournages).
Pratique de la vidéo d'animation, dans les entreprises de la Seine St Denis.
Participe à la rédaction d'une encyclopédie monumentale du Cinéma, dirigée par Richard Roud, en cours de publication à Londres et New York simultanément.
Textes sur Bunuel, Epstein, Hitchcock, Murnau, Rivette, Rouch, Sennett, Straub, Tati, Vertov.
73/75 : Directeur de production à Unicité (films, vidéos, disques, journaux muraux, etc.). Étude sur des terrains très diversifiés (entreprises, quartiers, municipalités, régions, etc.) des différents supports audiovisuels et de leus spécificités. Enquêtes, voyages.
Auteur d'émissions de télévision, dans la série (défunte) de Monique Assouline "Grand Écran" : Le film noir américain et Jean Renoir (Réal: Charles Bitsch), L'enfant et ses images (R: Pierre Beuchot). Également : Il était une fois la Comédie musicale (R: Raoul Sangla).
Parallèlement, découverte, expérimentation et pratique intensive de la Paluche, écriture de scénarii (pour Bernard Stora, Eduardo de Gregorio), interventions dans les pages "spectacles" du "Monde", réalisation d'une émission (FM) sur la musique traditionnelle corse, ainsi qu'un disque sur le même sujet.
1976 : Paluche encore, naissance d'un projet tout à fait spécial, double travail concernant le projet lui-même et les moyens de le faire aboutir.


Complétons imparfaitement avec la filmographie publiée lors de sa rétrospective à la Galerie du Jeu de Paume en 1999 :
Permanencia del Barroco (1963)
Théâtre (1980), coréal. Jean-Pierre Mabille, avec Françoise Lebrun, Dominique Labourier, Jean-François Stévenin, Maurice Garrel, Jean-Claude Dreyfus, Jacques Lassalle
Bande Eustache (Jean qui pleure, Jean qui rit) (1982)
L'horreur de la lumière (1982, vidéo-paluche), 25', image-montage : JAF, avec Georges Didi Huberman
Les Monts Oural (1982, 5'), image-montage : JAF, avec Pascale Murtin et François Hiffler (Grand Magasin)
Les Dogons et Chamber Music (1983)
Baby Sitter (1984, 13') avec Anouk Grinberg
Un enfant au sommeil agité (1985, vidéo-paluche/UMT, 13') avec Grand Magasin
Le tueur assis (1985, 60'), scénario-dialogues JAF et Jean Echenoz d'après Patrick Manchette, avec Jean-Pierre Léaud, Roland Amstutz, Caroline Chaniolleau, Jean Dautremay, Michel Delahaye, David Gabison, Yann Collette, Hugues Massignat, Catherine Laulhère
Lettre à une jeune comédienne (40 ans d'Avignon : les acteurs) (1987, 26') avec Maria Casarès, Alain Cuny, Ludmila Mikaël, Gérard Desarthe, Maurice Bénichou
L'idée perdue (1988, 21'), texte Jean Paulhan, avec Anouk Grinberg
Portrait imaginaire d'Alain Cuny (1988, 120') - 1re partie Le savon noir, 2e partie La jeune fille Violaine, image Jacques Bouquin et JAF, montage JAF, avec Alain Cuny, Anouk Grinberg
Chloé, bonne à Rome (1988, 5') avec Grand Magasin
Tommaso Landolfi (1986, 27'), image Luc Pagès et JAF, montage JAF, avec Olimpia Carlisi, Idolina Landolfi
Joë Bousquet (1990, 27'), id., avec Hélène Alexandridis et la voix du Poisson d'or
Pasolini l'enragé (1966-1993, 65'), image Georges Lendi, avec Pier Paolo Pasolini, Franco Citti, Sergio Citti, Ninetto Davoli (photo ci-dessus)
Ramentevoir (1993, installation, Centre Pompidou, "Manifestes")
Que faire ? (bis) (1994, 59'), image/son/montage JAF, entretiens Jacques de Bonis, musique Jean Wiener, avec Jean Burles, Yves Clot
Ninetto le messager (1995, 28'), image Maurice Perrimond, montage Danielle Anezin, avec Ninetto Davoli
Le Talisman (1996, 4')
L'illusion (1997, 60') autour de L'illusion comique de Pierre Corneille montée par Jean-Marie Villégier, image JAF, montage Danielle Anezin
CinéMuse (1997, 13') avec Christine Hoffet
Mosso Mosso (Jean Rouch comme si...) (1998, 73'), image JAF et Gilberto Azevedo, Montage Danielle Anezin, avec Damouré Zika, Tallou Mouzourane, Hamidou Godye... et Jean Rouch
Le Commencement des lions (1998, 4') avec Martha Fieschi
Kaydia (Nouvelles impressions d'Afrique) (1998)
Le jeu des voyages (1987-2004, 20 heures!)
La fabrique du "Conte d'été" (2005, 90'), coréal. Françoise Etchegaray

LE TRAVAIL DU DEUIL


On est comme à la campagne. Le cimetière de Charonne jouxte l'église Saint-Germain-de-Charonne qui servit de décor à la scène finale des Tontons flingueurs. C'est dire si la cérémonie commençait bien. Les vieux amis ressemblaient à des boulistes ayant raté l'heure de la sieste. Sous un soleil brûlant aux effluves presque corses, les oraisons prononcées en hommage à Jean-André Fieschi en dressèrent un portrait fabuleux et varié, certains avec énormément d'émotion, d'autres plein d'humour, les plus proches se laissant aller à quelques piques pleines de tendresse. Ainsi sa compagne Françoise Risterucci, Émile Breton, Christiane Lack, Jean-Patrick Lebel, Michel Vinaver et d'autres se succèdent au micro, mais ce sont certainement les témoignages de ses enfants, Marthe et Simon, qui sont les plus poignants et les plus fidèles. J'espérais retrouver certains visages, j'en découvre d'autres, je n'en avais oublié aucun. Une chanson corse et la trompette de Miles Davis accompagnent les derniers adieux. En guise de faire-part, la famille a mis à disposition des cartes postales figurant Jean-André à différentes époques de sa vie. Il a toujours adoré les images. J'en choisis une où l'on voit bien qu'il pouvait ne pas être toujours commode !
Lorsque ce fut mon tour je bégayai quelques mots à la mémoire de mon ami :
Cher Jean-André, je n'aurais jamais imaginé me retrouver dans ces circonstances.
Nous avons arpenté ensemble maints cimetières en lieux de promenade et de mémoire, de Venise sur l'île San Michele où nous étions venus porter des fleurs à la demande d'un ami sur la tombe de Stravinsky aux côtés duquel reposait Diaghilev jusqu'au Père Lachaise où tu voulais me montrer celle de Pierre Zucca. Un après-midi comme celui-ci, tu m'avais amené ici-même et tu m'avais indiqué celle de l'infâme Brasilach qui n'était pourtant pas ta tasse de thé bien qu'il ait écrit une célèbre histoire du cinéma.
Ce cimetière de Charonne, nous devrions le rebaptiser cimetière de Charon en hommage à tes qualités de passeur. Je parlais de toi en t'appelant "mon Maître", car lorsque j'étais jeune homme, tu m'appris la moitié de ce que je sais et me donna la méthode pour acquérir le reste. Je disais aussi que ma dette était inextinguible et ton dernier coup de théâtre ne me facilite pas la tâche. Tu tenais toi-même ce pouvoir initiatique de Claude Ollier. Aussi, pour que ta flamme ne s'éteigne jamais, il nous reste à continuer à transmettre ce que tu nous a légué, une appréhension aussi magique que matérialiste de notre monde.
On ne réveille pas un somnambule qui marche au bord du toit. Dors bien et continue à nous faire rêver.

vendredi 18 février 2022

Le cirque Calder


Republication, cette fois un article du 20 avril 2009. Il n'y a pas d'âge pour se mettre à quatre pattes et retrouver ses émotions d'enfant. Les jeux de construction et les transpositions rêvées font partie de ce qui m'anime probablement le plus. Belle définition de la musique, et de la mienne en particulier.


Il est rare de pouvoir admirer les petits personnages du Cirque de Calder. Si le film de Jean Painlevé tourné en 1955 (ci-dessous) [était projeté] lors de l'exposition du Centre Pompidou, on peut trouver celui tourné en 1961 par Carlos Vilardebo (ci-dessus, moins complet mais peut-être plus enlevé) en DVD avec en prime Les mobiles de Calder et Les gouaches de Sandy. Comme j'avais déjà eu la chance d'admirer le Cirque, ce sont les portraits au fil de fer qui me surprennent le plus. Leurs ombres projetées sur le mur blanc révèlent un autre aspect de chaque personnalité. C'est la magie Calder, jeune artisan illusionniste qui fait ses premiers pas dans l'art, avant sa rencontre d'avec Miró, avant ses célèbres mobiles et stabiles qui feront sa renommée. On retrouvera ce goût de l'enfance et du jeu chez Tinguely, digne héritier de cet enchanteur. Petit détail, mais de taille et de bonne, saluons les cartels qui précisent titre, date, etc. bien au-dessus des œuvres, lisibles sans bousculade et sans qu'on ait besoin de chausser ses bésicles.


Plus loin, la rétrospective Kandinsky [montrait] la fraîcheur du jeune russe qui se laissera trop rapidement influencer par ses contemporains dès lors qu'il voyagera... Les premières salles éclatent de couleurs et de formes merveilleuses, des bleus électriques explosant parmi les couleurs chaudes de ses époustouflantes "improvisations"... Les dernières œuvres semblant cette fois empruntes des mimis aborigènes donnent envie de revenir au point de départ, celui de l'innocence...

→ Jean Painlevé, Le Grand Cirque Calder 1927, DVD Les Documents Cinématographiques / Centre Pompidou, avec une carte postale, 20€
→ Carlos Vilardebo, La magie Calder, DVD Les Films du Paradoxe, avec un livret, plus les films Les mobiles de Calder et Les gouaches de Sandy, 17,79€

mercredi 16 février 2022

Scénarios de rédemption


Nous avions d'abord été surpris par le long-métrage d'animation Princesse (2006) où Anders Morgenthaler entrelardait les séquences dessinées de bouts de film tournés avec une caméra amateur. La violence du propos justifiait que le passé traumatisant resurgisse incarné par des acteurs prétendument involontaires. En face, un trait original, aiguisé, où le monde de l'enfance peut virer au cauchemar : à la mort tragique de la mère, star du porno, une petite fille de cinq ans est récupérée par son oncle. Les flashbacks filmés, tremblés et maladroits, censés fournir les clefs du comportement du tandem, colère de l'oncle et précocité de l'enfant, sont insérés dans le lecteur VHS qui recrache l'horreur leur collant à la peau.


Trois ans plus tôt, cette noirceur existait déjà dans le court-métrage d'animation Araki: The Killing of a Japanese Photographer induisant la mort imaginaire du célèbre photographe japonais dont les clichés sulfureux firent et font encore scandale. Même scénario, même morale sans complaisance. Les cinéastes nordiques n'y vont pas de main morte.


Un an après Princesse que l'on peut considérer comme une œuvre marquante de l'animation adulte, le cinéaste danois récidive en 2007 avec un film où l'on sent la patte d'un auteur dès les premières images. Tourné exclusivement avec des comédiens, Ekko ne fait référence aux antécédents d'animateur de son auteur que par le journal en forme de flip book que tient le jeune héros. Le sujet est tel qu'il ne fait plus aucun doute quant aux références personnelles qui le poussent à filmer l'enfance volée. Cette fois un policier en pétage de plombs enlève son fils. L'inconscience des adultes entraîne certains enfants à prendre leur place, quitte à payer le prix de leur innocence. Comme dans ses précédentes œuvres, Morgenthaler fait preuve d'invention tant dans le montage que dans le scénario qui réserve des surprises. La transmission des névroses familiales sont remarquablement mises en images ou en scène. La violence règne là où elle a semé ses germes, les sentiments de culpabilité entraînant les pires désastres. À ne pas régler son compte au passé, l'histoire risque de se reproduire de génération en génération.

Article du 9 juin 2009

mardi 15 février 2022

Satoshi Kon l'illusionniste


Les films sur des réalisateurs donnent rarement envie de découvrir une œuvre dont on ignore tout. Avec le développement des DVD et autres Blu-Rays ils ressemblent à de gros bonus offrant aux amateurs une analyse telle que celles dont je bénéficiais lorsque j'étais étudiant à l'IDHEC, l'ancêtre de la FEMIS. Les séries Cinéastes de notre temps et Cinéma de notre temps où le documentariste, lui-même cinéaste renommé, adoptait le style du réalisateur ou de la réalisatrice présenté/e restent pour moi la plus belle réussite en la matière. Si je n'avais vu tous les films du cinéaste d'animation japonais Satoshi Kon, le documentaire de Pascal Alex Vincent me donnerait envie de foncer vers ceux que je ne connais pas. L'éditeur Carlotta s'est fait le spécialiste de la cinéphilie en publiant des auteurs reconnus dans des présentations exemplaires. Les fans de tel ou tel réalisateur ou film se régaleront des coffrets collector à tirage limité intégrant, comme avec Satoshi Kon l'illusionniste, des fac-similés de programmes originaux, des photographies, l'affiche, etc. Si l'on n'est pas fétichiste, on appréciera les versions plus sobres qui présentent néanmoins des suppléments de choix, ici une interview inédite de Satoshi Kon, la présentation de son dernier projet qui ne verra jamais le jour, des entretiens avec "la voix" de Paprika, Masashi Ando, charater designer qui inventa Chihiro et Paprika, l'écrivain Yasutaka Tsutsui, le réalisateur d'animation Jérémy Clapin.. Satoshi Kon étant mort brutalement en 2010, à l'âge de 46 ans, on peut cerner son œuvre dans ce documentaire à la lumière des témoignages de Mamoru Hosoda, Mamoru Oshii, Darren Aronofsky, Rodney Rothman, etc.

PAPRIKA, QUI CONTRÔLE LES RÊVES ?


Mon goût pour les épices à s'en relever la nuit me fait automatiquement vibrer en sympathie avec Paprika, le film "onirique" de Satoshi Kon. Oscillant entre le rêve et le cauchemar, le dernier long métrage (2006) du réalisateur de Perfect Blue est un délire absolu, sorte de "thriller théorique et critique où le rêve contamine le réel pour mieux montrer la valeur du cinéma" (je cite fluctuat.net dont les critiques [étaient] toujours affûtées). Si ce film d'animation japonais renvoie sans cesse à ce qu'est le cinéma depuis ses origines il ne manque pas de réfléchir au flot d'images qui nous submerge dès lors que nous allumons notre ordinateur. Bien malin celle ou celui capable de distinguer sans coup férir le vrai du faux. Les recherches sur la réalité virtuelle alimentent la paranoïa justifiée par les machines que nous avons créées. Qu'arrivera-t-il quand des puissances mal intentionnées en auront pris le contrôle, illégalement ou légalement ?
Du coup, j'ai commandé Millennium Actress, Tokyo Godfathers et la série Paranoia Agent, du même réalisateur, [regardés depuis, évidemment, avec le plus grand plaisir et intérêt, mais c'était il y a déjà 13 ans puisque cet article sur Paprika date du 20 avril 2009].

→ Pascal Alex Vincent, Satoshi Kon l'illusionniste, DVD ou Blu-Ray Carlotta, édition single 20€ / Édition Prestige Limitée Combo Blu-ray + DVD + Memorabilia 28€
→ Satoshi Kon, Paprika, double DVD ou Blu-Ray Sony dont de nombreux entretiens avec l'équipe du film, autour de 12€

vendredi 11 février 2022

La mélodie du malheur (pour de rire)


Ayant découvert The Hapiness of the Katakuris (Katakuri-ke no kōfuku), traduit en français La mélodie du malheur en référence au film de Robert Wise qu'il pastiche allègrement, je me jette sur la production hétéroclite de Takashi Miike. Le réalisateur japonais change de style d'un film à l'autre, et plus étonnamment à l'intérieur d'un même film, avec beaucoup de talent et un toupet rare, car il ne prépare que rarement le public à ses volte-face époustouflantes. Sacha m'avait bien averti du côté délirant de Miike, mais je ne m'attendais pas à tant d'invention et d'iconoclastie, animation et effets spéciaux à la clé !


La mélodie du malheur est une comédie musicale qui tient à la fois de Buñuel, du film d'horreur et du slapstick. La liberté de ton que le cinéaste se permet est rare dans le cinéma d'aujourd'hui et le mélange des genres n'est pas toujours apprécié de la critique. Plus connu pour ses films de yakuzas (trilogie Dead or Alive) ou gore (Audition), il signe aussi bien des films de science-fiction (Andromedia, Gods Puzzle) que le road-movie (même si la route laisse vite la place à la rivière) The Bird People in China dont le climat réalistico-poétique tranche avec les pétarades du western lamen Sukiyaki Western Django.


Ne manquez surtout pas celui-ci, en salle ou DVD, si vous aimez les films culte et inclassables qui secouent les neurones. Remake du coréen The Quiet Family de Kim Jee-woon, La mélodie du malheur rappelle aussi L'auberge rouge de Claude Autant-Lara, version nippone ! Les 70 films de Miike ne sont pourtant pas tous du même acabit, chacun y trouvant son bonheur selon ses goûts... Et pour les couleurs, Miike s'y entend !

Article du 23 juin 2009

mercredi 2 février 2022

Forbidden Zone, obligatoire !


Souvent j'oublie ce que j'avais écrit, et même ce que j'avais vu et entendu. Mes lecteurs/trices ne sont pas toujours ceux et celles d'alors. Ainsi je republie d'anciens articles, comme celui-ci du 20 mai 2009 qui me donne envie d'y revenir. Sans nostalgie aucune. Juste raviver la mémoire en réactualisant les liens...


Zone interdite [...] est un film ébouriffant de Richard Elfman terminé en 1980, devenu cultissime sauf en France où il est resté jusqu'ici plutôt confidentiel. Forbidden Zone est un film complètement dingue, à localiser entre Hellzapoppin et le Rocky Horror Picture Show. On y décèlera l'influence de Spike Jones et, à son tour, comment il agira de façon déterminante sur l'œuvre de Tim Burton dont le premier long-métrage date de cinq ans plus tard, d'autant que le compositeur de cette comédie musicale hirsute n'est autre que Danny Elfman, le frère du réalisateur, tous deux faisant d'ailleurs partie du célèbre Oingo Boingo...


Les extraits sont plus éloquents que mes propres élucubrations sur ce film tordant, incisif et dont la partition musicale est une petite merveille. Le DVD, édité en France par Le Chat qui Fume, offre une foule de suppléments : Voyage dans la Zone Interdite, scènes inédites, commentaires caustiques, clip d'Oingo Boingo et un entretien avec Marie-Pascale Elfman...


C'est ainsi que j'apprends que les frères Elfman ont traîné leurs guêtres avec le Grand Magic Circus de Jérôme Savary au début des années 70, à une époque où nous fréquentions les mêmes espaces d'intervention. Je me disais bien que Marie-Pascale me rappelait quelqu'un. Quant à Susan Tyrell, elle jouait dans Cry Baby de John Waters, un indéniable cousin des Elfman. Pour mémoire, Danny Elfman, qui joue ici le rôle de Satan, est le compositeur du générique des Simpson, de Desesperate Housewives et de presque tous les films de Tim Burton, parmi lesquels L'étrange Noël de Mr Jack (The Night Before Christmas) dont les chansons entretiennent de nombreux points de ressemblance avec celles de Forbidden Zone.