Jean-Jacques Birgé

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jeudi 25 août 2022

Sur l'écran noir de mes nuits blanches


Ces notes sont délivrées dans le plus grand désordre, superficielles. Sans rien développer, juste signaler quelques pistes.
Étienne a raison, le film bollywoodien RRR est vraiment délirant. Sur ma lancée j'ai regardé les deux parties de Baahubali du même S. S. Rajamouli, mais il manque la débauche de moyens et la charge contre l'occupant anglais que j'avais adoré avec Lagaan. Pourtant c'est un peu la même idée sous-jacente de revanche ; de toute manière le genre exige sept chansons chorégraphiées et une happy end ! J'ai déjà beaucoup écrit sur ma fascination pour le cinéma indien. À parler d'Étienne je trouve époustouflantes ses recherches actuelles sur l'IA (intelligence artificielle) ; passé toutes les interrogations que cela provoque, créativité de l'artiste, droits d'auteur, fiabilité de l'information, je me demande quel chef d'œuvre en sortira.
Nathalie a raison, En corps de Cédric Klapisch est bien un feel good movie, c'est charmant ; la danse contemporaine y présente une belle ouverture pour les classiques, même si on préférera de très loin le documentaire sur Les Indes galantes, joué par des gosses des cités. Pas étonnant que Rameau se prête au hip hop ; je me demande si Berlioz, Satie ou Varèse inspireront des metteurs en scène, je les cite parce que ce furent des indépendants en leur temps et j'y sens une filiation, mais je m'égare à mélanger les genres.
Crimes of the Future m'a rappelé Existenz et Deadly Ringers (Faux-semblants), Cronenberg est un des rares cinéastes à me surprendre, comme Lynch ou Godard, scénario et traitement. Flee du Danois Jonas Poher Rasmussen justifie pleinement le mix documentaire et animation, très beau film sur l'immigration politique. J'ai vu tellement de films sans prendre de notes que j'en ai oublié la majorité. On pourra toujours se reporter à mes articles récents sur le cinéma.
J'ai fini par me lancer dans la série Better Call Saul que j'avais laissée de côté, n'étant pas aussi fan de Breaking Bad que beaucoup de mes amis ; si les six saisons sont aussi chouettes que les premiers épisodes, j'ai des biscuits pour l'hiver. J'ai glissé dans le binge watching qui consiste à s'enfiler tous les épisodes à la suite sans pouvoir s'arrêter avec le thriller d'espionnage False Flag (j'ai regardé les deux premières des trois saisons) ; cette série israélienne ébranlera peut-être ceux qui appellent complotisme la remise en question de l'information officielle.
La mini-série Sur ordre de Dieu (Under the Banner of Heaven) est un bon thriller en pays mormon pour ébranler la foi, des fois que vous y croyiez ! Autre mini-série, This is going to hurt montre l'état catastrophique du système hospitalier britannique (en France, la politique de nos gouvernements successifs nous y mène directement) avec un humour noir que j'adore ; c'est drôle et caustique, fortement conseillé. Les séries anglaises sont toujours soignées aux petits oignons. Toujours mini (cela signifie qu'il n'y a qu'une saison, donc les risques chronophages sont relativement limités), Landscrapers est également une des meilleures de l'année, avec Olivia Colman and David Thewlis, réalisation et interprétation remarquables. J'ai suivi avec beaucoup d'amusement Gaslit sur le scandale Watergate (qui avait eut la peau de Richard Nixon) avec Sean Penn méconnaissable et Julia Roberts. Dans le genre heroic fantasy, Sandman, basé sur un roman graphique de Neil Gaiman qui avait écrit MirrorMask, est plus réussi que beaucoup d'autres, peut-être grâce au sous-texte moraliste de sa mythologie. J'attends probablement la quatrième et dernière saison de L'amie prodigieuse pour revenir sur cette excellente adaptation des romans d'Elena Ferrante...
Il faut dire que j'ai changé de vidéo-projecteur et que le nouveau (4K) possède un contraste et une luminosité que n'avait pas le précédent, appréciables dans les scènes obscures. Je reste toujours aussi dubitatif sur l'amélioration technologique que représente le Blu-Ray et ses déclinaisons. Ce n'est pas la technique qui fait la différence, mais la qualité des films. Lorsqu'on est pris, peu importe la fidélité, le grain ou le contraste. Le matériel est vraiment subalterne. Le passage de la VHS au DVD fut au moins significatif, mais ensuite... Tout comme le 5.1 si rarement utilisé intelligemment. Par contre, il y a une vingtaine d'années, le home-cinéma fit un bond extraordinaire dès lors que l'on a la possibilité de projeter sur un véritable écran d'une taille conséquente. Un poste de télé, fut-il très grand, permet de regarder en plein jour, mais cela reste de la télévision. Devoir fermer les volets ou les rideaux tient d'un rituel qui fuit la banalisation du flux. Le cinéma, c'est quand l'écran est plus grand que soi, disait JLG...

lundi 22 août 2022

Sympathie pour le diable


Marie-Anne a pensé à moi en regardant Sympathie pour le diable, le film de Guillaume de Fontenay. Bien qu'il soit sorti en 2019 et que je sois particulièrement sensible au siège de Sarajevo, je n'en avais jamais entendu parler. Il retrace l'histoire du journaliste Paul Marchand dans la ville martyre fin 1992, un an avant que j'y sois à mon tour envoyé comme réalisateur par l'agence de presse Point du Jour. J'ai donc regardé et écrit sur de nombreux films de fiction et documentaires traitant de ce sujet, peut-être comme un exutoire à l'expérience qui m'avait transformé. J'y avais réglé ma peur de la mort, mais il paraît que j'en étais resté un peu fou pendant toute une année. Suite à ma ma participation à la série Sarajevo: a street under siege initiée par Patrice Barrat et qui nous valut un British Academy of Film and Television Arts Award (BAFTA) et le Prix du Jury au Festival de Locarno à titre collectif, j'avais enchaîné avec le court métrage Le sniper projeté dans 1000 salles en France et sur presque toutes les chaînes de télé, puis le CD Sarajevo Suite et enfin le spectacle éponyme. L'année suivante, le réalisateur Ademir Kenović avait commandé à Bernard et moi la musique, pour orchestre symphonique et deux chœurs, de son long métrage Le Cercle Parfait ; nous y avions consacré trois mois pleins avant que le coproducteur allemand impose un autre compositeur. Sans nouvelle et aucun dédommagement, cette malheureuse aventure eut le mérite de m'aider à rompre le lien pathologique qui m'obsédait. J'ai raconté ici et là mon aventure sarajévienne qui n'avait duré que trois semaines alors que ses habitants avaient vécu un cauchemar de quatre années...


Marie-Anne Bernard-Roudeix a pensé à moi en voyant le film, parce qu'elle trouve que je ressemblais un peu à Paul Marchand, enfin pas vraiment et peut-être même pas du tout, puisque j'avais été choisi justement parce que je n'étais pas journaliste. J'étais censé prendre du recul par rapport à l'information. Les journalistes de guerre sont souvent des "soldats" de presse, fortes têtes quasi suicidaires sur qui l'horreur glisse comme sur une toile cirée. Les plus téméraires font même courir des risques mortels à leurs équipes ou aux autochtones en allant au devant des ennuis. J'ai évidemment rencontré des connards finis et des humanistes exemplaires. Si Paul Marchand était un provocateur, il était aussi un écorché vif qui ne supportait pas la passivité de la communauté internationale et de la Force de Protection des Nations Unies (FORPRONU). Il s'est suicidé par pendaison en 2009. J'ignore si c'est lié à son engagement, mais je ne peux m'empêcher de penser à Patrice Barrat qui s'est infligé le même sort en 2018.
Marie-Anne, qui était à l'origine du disque Sarajevo Suite que j'ai réalisé avec Corinne Léonet, est restée attachée à ce tournant de l'Histoire qui rompt avec l'après-seconde-guerre-mondiale en permettant à l'horreur de revenir sans complexe sur la scène internationale, cynique comme jamais. Le film de Guillaume de Fontenay est passionnant parce qu'il est d'une véracité troublante. J'en ressors bouleversé. Il n'y a pas que les personnes croisées là-bas, il y a les lieux. Je reconnais l'Holiday Inn où je me lavais en crachant dans mes mains, l'hôpital où j'assistai à une opération d'une jeune femme ventre ouvert sans eau ni électricité, l'immeuble de la télévision où notre voiture nous conduisait chaque soir dans le noir pied au plancher en empruntant Sniper Allée parce que nous devenions la cible des Tchetniks, les rues de notre quartier, etc. Je reconnais aussi ma colère contre le patron des documentaires à la BBC qui m'avait censuré en m'accusant d'être devenu sarajévien. Le titre se réfère évidemment à la chanson des Rolling Stones que Marchand adorait, comme il avait peint à l'arrière de sa voiture : "Ne gaspillez pas vos balles, je suis immortel." Il fut grièvement blessé à Sarajevo et évacué de justesse.
J'ai regardé tout le film atterré, ne pouvant retenir mes larmes à la mort d'un enfant, visé pour installer sadiquement la peur parmi la population. Comme le dit Marie-Anne que j'ai appelée à la fin du film, nous ne sommes d'accord politiquement sur rien, mais nous partageons les mêmes vues sur l'essentiel. La guerre est vraiment une chose horrible, inadmissible, car les victimes sont toujours les populations civiles alors que les motifs sont le plus souvent économiques. Partout sur la planète, les médias, sorte de quatrième corps d'armée de chaque pays, montent les uns contre les autres, exacerbant le nationalisme à la manière des grandes compétitions sportives, et fabriquant la haine de ses voisins en justifiant chaque fois la vengeance. Les ressources naturelles, le commerce des armes, le marché de la reconstruction entretiennent l'économie des puissants au détriment des plus pauvres qui s'entretuent sur l'autel de l'absurde.

lundi 8 août 2022

Neptune Frost, film afro-futuriste de Saul Williams et Anisia Uzeyman


J'ai vu un drôle de film, ce qu'on a l'habitude d'appeler un ovni (audiovisuel non identifié). C'est bancal, ça met du temps à démarrer, mais ça fait tâche dans le paysage audiovisuel de plus en plus consensuel. La critique s'emballe, évoque le futur du cinéma noir, mais ça ne vient pas de nulle part. J'ai immédiatement pensé au film underground Space is The Place de John Coney avec Sun Ra ou au blockbuster Black Panther de Ryan Coogler. L'esthétique afro-futuriste fait partie de la mythologie afro-américaine, l'idée d'un grand empire, comme ceux du Mali, du Songhaï et du Monomotapa, et de son empêchement par l'esclavage. La résistance a beau s'organiser, le fantasme n'en est pas moins typiquement américain. Le film Neptune Frost jouit d'une esthétique à la fois roots et hi-tech. Certains évoquent une comédie musicale de science-fiction, d'autres une histoire d'amour entre une fugueuse intersexuée et un mineur de coltan. Dans tous les cas, les ingrédients sont suffisamment sexy pour faire le buzz.


Citer plus haut le musicien interstellaire Sun Ra n'est pas innocent. Neptune Frost est coréalisé par le poète-rappeur américain Saul Williams et la metteuse-en-scène française d'origine rwandaise Anisia Uzeyman. Saul Williams en a composé la musique, mêlant tambours et électronique. Il tenait aussi le rôle principal du film Slam de Mark Levin en 1998. Comme lui avec qui elle est mariée, Anisia Uzeyman est écrivaine et comédienne. Les rôles principaux sont tenus par Cheryl Isheja, Bertrand Ninteretse, Eliane Umuhire, Elvis Ngabo. La magie des nouvelles technologies de la communication est contrebalancée par une dénonciation de l'exploitation des Africains dans la course au progrès aux mains des multinationales et une critique du patriarcat. Portées par une poésie ésotérique exprimée en plusieurs langues, les meilleures scènes sont tout de même les musicales et chorégraphiques. Neptune Frost a tout pour devenir un objet culte, esthétiquement ambitieux, malgré ses imperfections qui le rendent attachant dans un monde de contrôle, tant formellement qu'idéologiquement.