Jean-Jacques Birgé

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jeudi 23 juin 2022

Skidoo, quand Preminger s'initie au LSD


Otto Preminger n'est pourtant pas un rigolo. Ses origines juives, ukrainiennes à l'époque de l'Empire austro-hongrois, ne lui ont pas donné un humour à la Lubitsch ou Billy Wilder. Ancien élève de Max Reinhardt, après avoir émigré aux États-Unis il acquerra la célébrité avec le mythique Laura et continuera avec Carmen Jones, L'homme au bras d'or, Sainte Jeanne, Bonjour Tristesse, Porgy and Bess, Autopsie d'un meurtre, Exodus, Tempête sur Washington, Le cardinal... des films de virtuose avec des sujets comme le viol, l'homosexualité ou la drogue qui lui valent souvent des ennuis avec la censure. En 1968, le trip de LSD qu'Otto Preminger s'avale à 64 ans en présence de Timothy Leary lui donne l'idée de Skidoo, une comédie complètement déjantée anticipant les élucubrations de John Waters. Le film ne ressemble en fait à rien de connu, ovni absolu qui fera un flop total tant auprès des "adultes" qui ne connaissent rien à la drogue que des "hippies" gentiment caricaturés. Deux mondes se rencontrent sans se comprendre.


L'humour et la vision très personnelle de Preminger sont le fruit de son indépendance. Avec ses outrances burlesques et ses provocations tous azimuts, le film réfléchit pourtant remarquablement l'époque. C'est même probablement la meilleure représentation d'un trip d'acide qu'il m'ait été donné de consommer, aussi loin que ma mémoire puisse remonter. On raconte que Groucho Marx goûta également un buvard pour savoir comment jouer son rôle, le dernier de sa carrière, Dieu, patron de la mafia ! Mickey Rooney et Jackie Gleason sont parfaits, Carol Channing rappelle Mae West ou Delphine Seyrig dans Mister Freedom réalisé par William Klein l'année suivante. Les effets vidéo anticipent de trois ans 200 Motels, le chef d'œuvre de Frank Zappa. La question fondamentale à se poser avec Skidoo est celle de la nécessité ou pas de se mettre au diapason du film avec quelque expédient pour en apprécier au mieux son comique d'absurde.


Lors de la publication de cet article, le 12 janvier 2010, j'avais remplacé la scène du trip au LSD effacée de YouTube par l'étonnante bande-annonce présentée par Timothy Leary, Sammy Davis Jr, Groucho Marx... avec tout le générique chanté, et non des moindres ! Je viens de la retrouver et la livre avant qu'un délateur ne la fasse supprimer...

lundi 13 juin 2022

Les enquêtes du département V


Découvrant L'effet papillon (Marco effekten), cinquième opus cinématographique des enquêtes du département V, adaptations des polars du Danois Jussi Adler-Olsen, j'ai vu ou revu les quatre précédents. Si Miséricorde (Kvinden i buret, 2015), Profanation (Fasandræberne, 2015), Délivrance (Flaskepost fra P, 2016) et Dossier 64 (Journal 64, 2019) ont été scénarisés par Nikolaj Arcel, scénariste du premier Millenium, le cinquième bénéficie d'une toute nouvelle équipe, y compris les rôles principaux de l'inspecteur Carl Mørck (Nikolaj Lie Kaas remplacé par Ulrich Thomsen), de ses assistants Assad (Fares Fares par Zaki Youssef) et Rose. Les réalisateurs étaient déjà différents, Mikkel Nørgaard signant les deux premiers, puis Hans Petter Moland, Christoffer Boe et Martin Zandvliet.
L'atmosphère glauque de ces thrillers rappelle la série télévisée Bron. La société sécrète évidemment des tordus violents, pervers très méchants, eux-mêmes souvent victimes reproduisant la violence qu'ils ont subie pour arriver à la supporter. Si les cinq films bénéficient d'un beau travail plastique (lumière et cadre), d'un rythme haletant, d'un suspense prenant, les deux derniers ont l'avantage d'être plus politiques. Dossier 64 eut un succès considérable au Danemark, se référant directement à la stérilisation contrainte de 11 000 femmes et à l'île de Sprogø où nombreuses furent internées et maltraitées de 1922 à 1961. Il s'agissait évidemment de femmes issues de milieux sociaux défavorisés, considérées comme débiles ou asociales, l'eugénisme ciblant les femmes enceintes sans être mariées et/ou transgressant "les bonnes mœurs".
Je ne peux m'empêcher de faire un rapprochement avec le documentaire Our Father de Lucie Jourdan sorti récemment, l'histoire d'un autre médecin fou qui a inséminé secrètement une centaine de femmes avec son propre sperme à Indianapolis, des blonds et blondes aux yeux bleus comme lui, un autre délire raciste.


L'effet papillon s'intéresse aux migrants sans abris et, comme souvent dans les livres d'Adler-Olsen, à la maltraitance des enfants, cibles de tueurs diaboliques. Que ce soit pour les huit romans (de nouveaux films en perspective !) ou les films, on comprend que les traducteurs français n'aient pas conservé le titre original danois Afdeling Q !
Le Danemark, pays aux idées plutôt larges, n'échappe pas au racisme et à la politique anti-migratoire. C'est d'ailleurs là que furent publiées à l'origine les caricatures de Mahomet. C'est pourtant la mixité ethnique qui fait la richesse culturelle d'un pays, même si dans un premier temps les nouveaux arrivants lui fournissent chaque fois une main d'œuvre à bon marché, exploitable à merci. Dans un avenir proche, le dérèglement climatique risque d'accélérer les tensions et les exactions des protectionnistes qui préfèrent oublier leur propre histoire.

L'effet papillon, Wild Side Video, DVD 14,99€ / Blu-ray 19,99€
→ Coffret les 5 Enquêtes du Dpt V, Wild Side Video, 5 DVD 34,99€ / 4 Blu-ray – 39,99€
→ Lucie Jourdan, Our Father, sur Netflix

vendredi 13 mai 2022

Les promesses


Si l'on se fie à la bande-annonce du film de Thomas Kruithof, Les promesses ne seront pas tenues et c'est tant mieux. Les personnages de cette évocation du monde politique n'ont rien de manichéen. Ils oscillent entre leurs ambitions et la morale individuelle qui les a portés à s'engager. Pour avoir participé deux fois à des élections municipales, et de plus dans le département de la Seine-Saint-Denis où se passe l'action, j'ai trouvé très juste la vision du cinéaste qui avait préalablement réalisé le thriller La mécanique de l'ombre. Il réussit même à donner quelque espoir face aux magouilles et petits arrangements qu'implique une loi mal fichue qui donne tout pouvoir au maire après son élection. Ce n'est pas si simple. Décrocher des subventions importantes pour faire des travaux sur des immeubles insalubres n'est évidemment pas de son seul ressort. Passé la dénonciation des marchands de sommeil, c'est le système français qui se lit en filigranes derrière le combat de la mairesse incarnée par la toujours pétulante Isabelle Huppert et son chef de cabinet Reda Kateb tout aussi convaincant.


On sait bien que les municipales n'obéissent pas aux mêmes règles que les présidentielles ou les législatives. Il existe de bons maires de droite et d'épouvantables à gauche. Cela dépend aussi de la taille des communes et de leur localisation, à savoir le budget dont elles disposent et les populations qui y vivent. Je me souviens avoir dîné avec un commissaire aux comptes du gouvernement qui m'expliquait que la corruption est générale. Un inspecteur qui revient bredouille signifie qu'il en a croqué ! À l'époque la différence résidait dans les poches de qui atterrissaient les pots de vin, personnelles à droite, pour le parti à gauche, du moins chez les communistes. Les temps ont changé. Le marché de l'immobilier et les travaux publics sont une manne pour les dessous de table. C'est en partie ce qui sert à payer les campagnes politiques. Le seul levier qu'avaient les commissaires aux comptes était de freiner un temps les ardeurs des épinglés. Ceux qui font fi de l'avertissement tombent. Ce fut par exemple le cas de Jacques Médecin à Nice ou des Balkany à Levallois. Vivant à Bagnolet, je dois avouer que nous en avons vu des vertes et des trop mûres, au point que j'ai fini par me retirer de la tambouille, difficile à comprendre pour les électeurs. C'est tout le système, donc la loi, qui est à changer. Une des raisons, parmi tant d’autres, justifiant la nécessité d'une nouvelle Constitution qui oblige les élus à rendre des comptes. Les autres corps de métier y sont tenus. Mais ce n'est pas un métier, puisque les élus ne sont pas salariés et n'ont donc pas le droit à des indemnités de chômage s'ils perdent les élections. On comprend pourquoi ils s'accrochent !

→ Thomas Kruithof, Les promesses, DVD/Blu-Ray Wild Bunch, sortie le 8 juin 2022

jeudi 12 mai 2022

L'arbre donne le temps de voir et d’entendre


J'étais un peu fatigué et je m'attendais à un film contemplatif, alors évidemment j'ai un peu piqué du nez. Tandis que j'émergeais, le projecteur affichait un rêve sur l'écran. Pas celui de la luge qui arrivera plus tard. Des images magnifiques. Une lumière incroyable. Comme si la nature était éclairée de l'intérieur. Au début, j'avais bien reconnu les bruits de la guerre, au fond, loin, enfin, pas si loin. Sarajevo évidemment. La neige. Le vieil homme et l'enfant. Un classique. Le vieux porte de l'eau. Vie. Le jeune est près du feu. La vie toujours. L'eau et le feu. Voyage. C'est pour tout le monde. Le monde. Tout le temps. Dans l'entretien en bonus, le réalisateur, André Gil Mata, a du mal à s'exprimer avec des mots. Heureusement qu'il n'est pas là pour ça. L'échange est douloureux. La caméra lui sied mieux. Un cinéaste portugais qui filme au ralenti des images fantastiques en Bosnie. On perçoit l'empreinte de Béla Tarr à la film.factory. André Gil Mata cite La nuit du chasseur, la rivière dans la nuit étoilée, et puis Wiene, Murnau, Lang, des cinéastes du temps du muet qui inventèrent le sonore quand ils en eurent l'occasion. À côté du vieil homme et de l'enfant, les autres personnages sont hors-champ. On les entend. Bien. L'arbre (Drvo) est un film d'image et de son. Ce n'est pas si courant.



→ André Gil Mata, L'arbre (Drvo), DVD E.D.

mercredi 4 mai 2022

La chair et le sang


Si j'ai quelques réserves sur le film de Paul Verhoeven, en particulier les dialogues que je n'ai pas trouvés à la hauteur du reste, j'ai lu avec le plus grand intérêt le livre qu'Olivier Père lui consacre. Les deux sont intimement liés puisqu'ils forment un tout sous le coffret Ultra Collector publié par Carlotta, éditeur spécialiste DVD/Blu-Ray de la cinéphilie. Outre les suppléments vidéo, entretiens avec le réalisateur ainsi que le scénariste Gerard Soeteman et le compositeur Basil Poledouris, le livre de 160 pages où sont insérés DVD et Blu-Ray est illustré de 40 photos d'archives dont celles du tournage prises par François Cognard. Cette luxueuse édition est la 22ième après Body Double, L'année du dragon, Little Big Man, Phantom of the Paradise, Profession : Reporter, La dame de Shanghaï, Network, Crash, Pandora, etc. À tirage limité, ces coffrets sont souvent vite épuisés, et je constate sur le site de Carlotta que c'est déjà le cas de La chair et le sang alors qu'il est sorti le 19 avril. Le film est toujours disponible en version single, DVD ou Blu-Ray, mais j'ignore comment se procurer le texte d'Olivier Père qui aborde à la fois Paul Verhoeven, son œuvre en général et cette étonnante évocation médiévale. C'est vraiment dommage, parce que le journaliste lève de nombreuses ambiguïtés dont le cinéaste néerlandais est victime.


J'avoue n'avoir repéré l'humour incisif de Verhoeven qu'il y a vingt ans en l'écoutant commenter Starship Troopers. Depuis je ne peux voir ses films autrement, un peu comme ceux de Luis Buñuel, référence de Verhoeven avec Eisenstein, Bergman et Hitchcock. Il emprunte au premier son absence de jugement et sa critique de la religion, au second les mouvements de caméra et le montage, au troisième la lumière et la noirceur, au dernier le suspense évidemment. Comme Samuel Fuller, Verhoeven est souvent compris à l'envers de ses intentions, lorsqu'il dénonce la violence en la montrant cruellement crue. Sa mise en scène de l'érotisme procède des mêmes contradictions, contradictions inhérentes au désir. Il interroge les pulsions des êtres humains plus qu'il n'impose une lecture unilatérale. Ses comédiennes incarnent des femmes fortes, certes prêtes à tout pour sauver leur vie, alors que ses personnages masculins sont généralement suicidaires. Tous ses films mêlent une étude précise des circonstances et une fantaisie poussant le scénario à l'extrême. En cette fin de période médiévale il invente la guerre bactériologique ou s'inspire des croquis de Léonard de Vinci pour ses machines de guerre. Il y aurait beaucoup à dire sur Flesh and Blood qui marque la charnière entre ses six films néerlandais et sa période américaine, sorte de prémisse à Game of Thrones, mais je m'autorise seulement quelques mots en regard du livre d'Olivier Père... RoboCop, Total Recall, Basic Instinct, Showgirls, Starship Troopers, Black Book sont des films qui m'ont surpris chaque fois que je les ai revus. Je ne suis pas certain d'avoir le même sentiment avec Elle et Benedetta, mais qui sait ? Verhoeven est un immense provocateur.

mercredi 6 avril 2022

Peaky Blinders à bout de souffle


Pourquoi les dernières saisons des meilleures séries sont-elles souvent ratées ? Mad Men avait ainsi déjà perdu tout son intérêt. La fin de Game of Thrones avait été bâclée. Récemment Le bureau des légendes n'avait pas su conserver sa rigueur exemplaire. La quadrature du cercle est un piège. À chercher à boucler la boucle, les scénaristes s'enferrent. Il n'est pas si simple de résoudre. En musique la coda est un art. Je n'ai jamais aimé les codas, j'ai toujours préféré terminer en l'air. Ce n'est pas une queue de poisson. Plutôt une ouverture. Une ouverture sur l'imaginaire de chacun plutôt qu'une manière de pouvoir un jour remettre le couvert. Alan Ball avait réussi un coup de maître avec le dernier épisode de l'inégalable Six Feet Under, histoire qu'aucun producteur ne l'exhorte à rallonger la sauce. Même chose avec The Wire de David Simon, passionnante jusqu'au bout.
La sixième et dernière saison de Peaky Blinders est une énorme déception. Triste et molle, elle essaie un autre ton, très sombre, mais la passion n'y est plus. Cillian Murphy n'est plus que l'ombre de lui-même et même la musique est ratée. Peut-être que les droits d'auteur des morceaux de rock ont grimpé avec le succès de la série ? Je ne "spoile" jamais rien, mais on peut franchement s'éviter cette désillusion. Tout semble tiré en longueur. Six épisodes qui auraient pu n'en faire qu'un, alors qu'on nous annonce un long métrage pour plus tard. Séquel séquelle. À être trop gourmand, la poule aux œufs d'or devient stérile.


Ces derniers temps j'ai préféré regarder la troisième saison de L'amie prodigieuse, produite par la RAI, que diffusera France-TV, un peu plus faible que les précédentes, donc inquiétude sur la quatrième et ultime à venir l'an prochain. Ou The Tunnel que je n'avais jamais vue ; la première saison de ce thriller franco-britannique est un remake de l'excellente série suédo-danoise Bron, mais les deux suivantes sont des scénarios originaux (Canal +). Ou la seconde de la dystopique Raised by Wolves (Warner TV) dont les premiers épisodes avaient été réalisés par Ridley Scott. J'ai regardé l'intégralité de l'israélienne Shtisel, plongée dans la vie d'une famille juive haredim, c'est charmant, un peu répétitif, intéressant, même si je préfère mille fois Unorthodox. La britannique Vigil qui se passe dans un sous-marin est un bon thriller. Je ne parle pas des séries déjà évoquées dans cette colonne ! Je n'ai terminé ni Severance (Apple TV+) ni la seconde saison d'En thérapie (Arte). La première, assez kafkaïenne, avec Adam Scott, John Turturro, Christopher Walken, Patricia Arquette, véhicule un humour absurde. J'ignore où cela va nous mener. La seconde semble du niveau de la première saison, cette fois réalisée selon les personnages par Agnès Jaoui, Emmanuelle Bercot, Arnaud Desplechin et Emmanuel Finkiel, avec toujours d'excellents comédiens, dont évidemment Frédéric Pierrot.
J'avais gardé un excellent souvenir de Frédéric Pierrot qui était le narrateur du spectacle et du CD Chroniques de résistance produit par nato et dans lequel ma fille Elsa chantait sept chansons. J'avais écrit les paroles de l'une d'elles sur une musique de Tony Hymas.

mardi 5 avril 2022

Une vie Parallèles


Tandis que les années 70 étaient évoquées je me disais que ce voyage dans le passé de la Librairie Parallèles ne parlait qu'à ceux qui l'avaient connue alors, et puis comme se présentent les années 80 qui m'avaient échappé j'ai été happé par la suite et j'ai rectifié ma pensée. Bien au delà de l'aventure des librairies parallèles, c'est le rôle formidable des libraires, véritables passeurs, que la réalisatrice Xanaé Bove montre dans son documentaire Une vie Parallèles. Pas seulement ces chantres de l'underground, de la presse alternative, des fans de fanzines et de publications politiquement critiques, mais ce métier formidable qui tient souvent du défricheur et du conseiller, vous aiguillant en fonction de vos goûts, un rapport intime avec le lecteur qu'aucun site marchand ne remplacera jamais...
Je suis ému de reconnaître Pierre Scias qui tenait la Librairie Actualités rue Dauphine. J'y avais découvert L'Art vivant ou la première mouture d'Actuel, les journaux anglais It et Suck, les dessinateurs Crumb et Shelton ; nous y achetions le Parapluie d'Henri-Jean Enu où notre camarade Antoine Guerreiro avait fini par placer des dessins ou L'enragé dont je possède l'intégralité, mais surtout nous pouvions y discuter politique et musique, deux sujets qui commençaient à se fréquenter à la rentrée 68 quand on s'intéressait au rock et à la révolution. Philippe Bone, Christophe Bourseiller, Françoise Droulers, David Dufresne, Patrice Van Eersel, Henri-Jean Enu, Marsu, Daniel Paris-Clavel, Géant Vert et d'autres témoignent de la création de la Librairie Parallèles, rue Saint Honoré près du trou des Halles, et de son évolution, mais ce sont aussi ceux que j'ai croisés qui font remonter mes souvenirs : Gilles Yepremian rencontré au Lycée Claude Bernard, Philippe Thyiere qui avait pris le relais par ses conseils avisés, Thierry Delavau qui avait commandé Utopie standard à Un Drame Musical Instantané pour la compilation CD Passionnément du label V.I.S.A., Guillaume Dumora toujours de bon conseil au Monte-en-l'air lorsque je désire savoir ce que devient la bande dessinée... C'est pareil avec la musique. Dans la bande-son je retrouve Red Noise, Crium Delirium, Fille qui Mousse, etc., même si j'ai manqué la période punk avec les Béruriers Noirs.


Les anars sont très présents dans cette histoire, parce que leur dogmatisme est toujours individuel contrairement aux autres gauchistes affiliés à tel ou tel groupuscule, parce qu'ils sont sensibles au rock (et au free jazz même s'il n'est pas évoqué dans le film), parce qu'ils sont à la recherche d'une autre vie que celle que leur proposent leurs aînés, les premiers donc à s'intéresser à l'écologie, à la vie en communauté, à tout ce que l'on appelait alors alternatif. Internet a supplanté le Catalogue des Ressources, mais celles et ceux qui sont attaché/e/s à l'objet ne jurent que par le papier, le fait-main, les œuvres qui se créent dans les marges. Une forme de résistance qui laisse toute sa place à la passion, enflammée, inextinguible.

→ Xanaé Bove, Une vie Parallèles, DVD Capuseen, 15€

mercredi 9 mars 2022

Slavoj Žižek dans le désert du réel


Articles du 23, 25 juillet 2009 et 17 mai 2008

GUIDE CINÉMATOGRAPHIQUE DU PERVERS


" Le problème n'est pas que notre désir soit ou non satisfait. Le problème est de savoir quel est notre désir. Il n'y a rien de spontané ni de naturel dans les désirs humains. Nos désirs sont artificiels. On doit nous apprendre à désirer. Le cinéma est l'art ultime de la perversion. Il ne vous donne pas ce que vous désirez, il vous dit comment désirer. " Ainsi commence The Pervert's Guide to Cinema (maladroitement traduit Le guide du cinéma du perverti), un film de la réalisatrice Sophie Fiennes présenté par Slavoj Žižek. Le philosophe et psychanalyste, marxiste et lacanien, se met en scène dans les décors des films qui alimentent son propos : Possessed, Matrix, Les oiseaux, Psychose, Vertigo, Duck Soup, L'exorciste, Alien, Le dictateur, Les lumières de la ville, Mulholland Drive, Blue Velvet, Lost Highway, Dead of Night, La conversation, Solaris, Eyes Wide Shut, La leçon de piano, Dogville, Le magicien d'Oz, Frankenstein, Star Wars, autant d'extraits commentés avec la véhémence qui le caractérise, humour et brutalité, pour un feu d'artifice de révélations sur l'inconscient de l'humanité ! Contrairement aux citations qui en général affaiblissent les films qui les hébergent, ici les séquences livrent leur secret, sous un éclairage nouveau et inattendu.


Le moi, le surmoi et le ça cohabitent chacun sur un des niveaux de la maison de Norman Bates... La réalisation du désir s'appelle cauchemar... Ainsi le cinéma nous aiderait à comprendre la réalité à laquelle nous ne sommes pas prêts à nous confronter. Plus réelles que notre réalité, Žižek propose de regarder les fictions cinématographiques... Pendant 2h30, il nous tient en éveil sous un tourbillon analytique vertigineux, absolument indispensable à tout cinéphile, on vous aura prévenu. En complément, voir le film d'Astra Taylor, Žižek!, qui accompagne le philosophe pendant sa tournée de conférences à travers le monde.
Le premier DVD est multizones avec sous-titres français, le second (Žižek!) en zone 1, sous-titres anglais.

JEU DE L'ÉTÉ AVEC ZLAVOJ ŽIŽEK





Saurez-vous reconnaître ces quatre films qu'évoque Slavoj Žižek dans The Pervert's Guide to Cinema ?
Cadeaux-surprise pour les premières bonnes réponses si vous laissez vos coordonnées en commentaires. Elles ne seront évidemment pas publiées puisque je peux en prendre connaissance avant d'en autoriser la mise en ligne, et cette fois j'éviterai même soigneusement de les mettre en ligne pour que vous puissiez être nombreux à répondre. Les résultats n'afficheront que le nom des gagnants et la nature de leurs lots. Indices sur le blog !

ŽIŽEK DÉFEND BADIOU DEVANT LE TRIBUNAL DU PEUPLE


Après le préambule accusateur d'un olibrius paranoïaque depuis le fond de la salle connue dans le passé comme Cinémathèque de la rue d'Ulm, le titre sarcastique de la conférence du philosophe slovène invité par Alain Badiou à l'E.N.S. justifie bien son nom par la navette qui se fera d'un discours de l'un sur l'autre : "Alain Badiou devant le Tribunal du peuple". Ce lieu historique sied également à Slavoj Žižek (prononcer Slavoï Jijek) qui étaie souvent ses propos avec des blockbusters du cinéma holywoodien... Le rouge est mis.
Tandis que le discours quasi universitaire du Français est fluide et s'appuie sur des rapports de cause à effet ou d'effet à cause, nécessité des contingences et contingence des nécessités, celui du Yougoslave a tout du méridional hystérique à la recherche du point de rupture. Žižek fait son cinéma, c'est-à-dire qu'il pratique l'ellipse, l'art du montage, en interrompant ses phrases pour sauter à pieds joints de marche en marche. Sa pensée va vite, mais elle emprunte les mots de tous les jours. Alors on galope derrière lui qui nous fait face.
Dans sa longue introduction, Badiou évoque leurs différences et leurs points de rencontre, de Richard Wagner aux philosophes du début du XXe siècle. Hegel est sur leurs lèvres. Badiou fait rouler les mots dans sa bouche. Žižek ne mâchera pas les siens. Mais tous deux fustigent modernité et post-modernité qui ne sont que répétition et restauration de vieux schèmes. À l'Algérie et Mai 68 de l'un répondent le stalinisme et le titisme de l'autre, voilà pour leurs sources biographiques... De l'importance de nommer ses ennemis, et d'en avoir... Que veulent ceux qui ne veulent ni la terreur ni la vertu ? La corruption ! Le courage est de n'avoir pas peur de ce que l'on redoute...
À son tour, Žižek réveille le communisme pour démasquer le capitalisme global à visage humain que l'on a coutume d'appeler socialisme. Annuler l'opposition radicale de l'ennemi ne marche pas. On ne peut pas négocier. L'époque n'a rien de post-idéologique, c'est une idée des démocrates qui sont allés jusqu'à légitimer la torture... Lacan disait que l'angoisse est le seul affect qui ne trompe pas. À la terreur et à l'angoisse, Badiou répond par le courage et la justice à laquelle Žižek substitue l'enthousiasme. Se moquant du Dalaï Lama qui spiritualise l'hédonisme forcément avec succès, il est capable de traits d'humour sur les sujets les plus graves comme "l'antisémitisme sioniste" dont la "S.H.I.T. list" rappelle les méthodes des Nazis. Sa plaidoirie zappe à tout bout de champ. Le 1 devient le 0 inscrit dans le multiple. Trop de pistes passionnantes. Je prends des notes décousues, parce que demain je me souviendrai d'autres bribes. Je n'aurai plus qu'à me plonger dans ses livres [...].

jeudi 24 février 2022

Rouletabille


Enfant, mes parents me parlaient souvent de Roland Toutain, un ami acteur et cascadeur qui rêvait plaies et bosses. Il faisait de la voltige, se promenant sur l'aile de son avion à hélices et se balançait dessous au trapèze. Ses 97 fractures et une jambe amputée ne l'empêchaient pas, après un déjeuner bien arrosé, de grimper au premier étage d'un immeuble par la gouttière pour aller faire une bise à une petite secrétaire, la pantalon sur le bras. Son rêve était de passer sous l'Arc de Triomphe avec son avion, descendre les Champs-Elysées, faire le tour de la Place de la Concorde, remonter la rue Royale jusqu'à la Madeleine, y pénétrer brutalement, les colonnes lui coupant les ailes, et descendre enfin de la carlingue devant l'autel, nu avec une grande cape. Un jour que mon père est coincé par un chauffard dans un embouteillage et que le ton s'envenime, Roland Toutain qui est assis à côté de lui sort la tête par le toit ouvrant et crie à l'agressif médusé : "Hé va donc, espèce de raclure de pelle à merde !" Après cela, il ne reste plus grand chose. L'insulte fait toujours son petit effet et laisse sans voix ses victimes. Mon père a toujours fait découper des toits ouvrants à toutes ses voitures.


Plus tard, je découvris son visage grâce à La règle du jeu de Jean Renoir où le comédien joue le rôle d'André Jurieux, l'aviateur par qui le drame arrive pour ne pas avoir compris ce que sont les classes sociales. On le retrouve au manche dans Rouletabille aviateur, un film rare de Etienne Székely qui fait suite aux deux chefs d'œuvre sonores de Marcel L'Herbier, Le mystère de la chambre jaune et Le parfum de la dame en noir. Ce troisième épisode des aventures du journaliste-détective Joseph Rouletabille n'a d'intérêt que pour les acrobaties de Toutain et les décors naturels filmés à Budapest en 1932. Les deux autres méritent sans hésiter l'acquisition du DVD de la Trilogie Rouletabille publiée par les Documents Cinématographiques à qui l'on doit déjà les trois volumes de Jean Painlevé et ceux de Georges Rouquier dont l'inénarrable Lourdes et ses miracles [épuisé depuis cet article du 7 juillet 2009]. L'adaptation des romans de Gaston Leroux par L'Herbier datant de 1930 et 31 rend ridicule celle de Podalydès.


Les décors hallucinants au style "art nouveau" et le jeu des acteurs tirant sur l'expressionnisme confèrent aux deux films de L'Herbier un parfum de mystère que seule la fougue enjouée de Toutain réussit à contrebalancer. S'il initia Jean Marais à la cascade, on comprend l'influence qu'il eut sur le jeune Jean-Paul Belmondo, toupet, naturel, humour et cabrioles. Le film vaut aussi pour un travail sonore épatant, rare à l'avènement du parlant. Le génial cinéaste, auteur de L'inhumaine et surtout de L'argent, n'était pas encore rentré dans le rang.
Je me souviens avoir croisé ce vieux monsieur au regard sévère derrière ses grosses lunettes dans les bureaux de l'Idhec, avenue des Champs-Elysées, au début de mes études de cinéma. Il n'était alors pour moi que le fondateur de l'école qui allait faire de moi ce que je suis devenu. Je ne parle pas par antiphrases, mais c'est une longue histoire que seul le feuilleton quotidien peut conter, révélant ses énigmes et sautant par les fenêtres tant que j'en suis encore capable.

mardi 22 février 2022

Jean-André Fieschi


À la mort de Jean-André Fieschi en 2009, j'avais écrit 3 articles, les 3, 4 et 17 juillet. Il avait été notre professeur d'histoire du cinéma et d'analyse de films à l'IDHEC pendant trois ans, puis j'étais devenu son assistant pendant les quatre années suivantes. Avec mon père et le compositeur-trompettiste Bernard Vitet, il fut l'un des trois initiateurs qui marquèrent ma vie.

JEAN-ANDRÉ FIESCHI, LE PASSEUR A REJOINT LE STYX


Je suis abasourdi. Il y a une heure, dans le taxi qui nous ramenait vers l'est, je discutais de la vie avec ma fille Elsa dont nous venions de fêter l'anniversaire de 24 ans. Beaucoup de tendresse, la responsabilité du passage d'un homme mûr à une jeune adulte, la part des choses... Le recul nécessaire pour comprendre qui l'on est en se retournant sur nos passés nous permet d'envisager l'avenir comme une suite d'aventures extraordinaires. Oui, beaucoup de tendresse pour celles et ceux qui nous ont formés, même si les maladresses constituent souvent collection. Ne sachant pas par quel bout le prendre, je ne réaliserai l'annonce qu'après avoir dormi un peu. Le message de Jean-Patrick Lebel et Christiane Lack anticipe l'orage qui s'annonce et me foudroie : "Cher Jean-Jacques, pardon pour la brutalité de cette très triste nouvelle. Jean-André Fieschi, qui était au Brésil avec Émile Breton, Michel Marie et d'autres, est mort brusquement hier au moment de son intervention dans un colloque sur Jean Rouch. Nous sommes dans l'affliction et t'embrassons fort."
J'aurais pu titrer tout aussi bien "La mort d'un maître" et il fut le mien. Jean-André était mon troisième père, après mon géniteur dont le regard posé sur moi ne me quitte pas et Frank Zappa qui initia mon récit. Il est terrible de penser que Bernard Vitet [décédé en 2013] dont la santé m'inquiète depuis plusieurs mois est le dernier survivant de cette bande des quatre. J'ai rencontré Jean-André lorsque j'avais 18 ans, jeune étudiant en première année de l'Idhec. Responsable de l'analyse de films, il nous initia au cinématographe dans ce qu'il a de plus beau, de plus intelligent, de plus magique surtout. J'évoquai longuement les merveilleuses années passées en sa compagnie dans mon billet intitulé "Remember My Forgotten Man". Je le prenais pour un génie, un génie suicidaire encombré par tant de mémoire et d'intuition, par ses trésors cachés acquis souvent dans des circonstances mystérieuses, ses silences qui nous auraient fait perdre patience si notre dette n'était inextinguible. Le cinéaste et critique était un passeur. Tous ceux et celles qu'il forma en gardent un souvenir indescriptible. En exergue de ses Nouveaux Mystères de New York il avait inscrit cette phrase de [Freud qu'il attribuait à] Paracelse : "Je vous apporte la peste, moi je ne crains rien, je l'ai déjà." Sa reconnaissance publique n'a jamais été à la hauteur de son enseignement, car la plupart de ce qu'il nous transmettait passait par l'oral et par les documents qu'il sortait comme des lapins ou des colombes de son chapeau-claque. Il avait connu les plus grands et savait leur rendre hommage. J'eus la chance de partager plus d'une tranche du gâteau pendant mes années de formation. L'entendre au sens où Jean Renoir les préférait à toute tranche de vie.
Comme je ne sais pas où trouver une photo de lui dans mes archives, je fais une capture écran de son rôle en Professeur Heckell dans Alphaville, derrière, à droite d'Eddy Constantine, Jean-Louis Comolli et Laszlo Szabo. Et j'appelle Elsa parce que, s'il m'arrive de donner des leçons, des conférences ou des conseils, c'est pour que ne s'éteigne jamais sa lumière. Les pierres précieuses dont il me fit cadeau et qui me brûlent les doigts m'aident à vivre depuis, sans discontinuité. JAF avait 67 ans. Je pense à ses trois enfants en entendant la voix de la mienne et je trouve enfin mes larmes.
Tu as rejoint la cohorte des fantômes qui ont peuplé ta vie. Mourir au Brésil, c'est bien un tour à ta façon. Si tu pouvais partager cet ultime rebondissement tu en rigolerais bien.

FILMOGRAPHIE DE JEAN-ANDRÉ FIESCHI


L'héritage intellectuel de JAF fut si considérable que sa mort génère en moi un sentiment d'usurpation. Je n'y étais pas préparé. Cherchant à honorer ce que j'appelais ma "dette inextinguible" je plonge dans mes archives et compile une biographie curieusement absente du Web. Je retrouve des projets, des lettres, des articles, des entretiens, des films, des images dont cette photo que j'ai prise dans les années 70... Une biographie au carbone qu'il avait rédigée au début de notre collaboration sur Les nouveaux mystères de New York (1976-1981) nous donne de précieuses informations, quand j'aimerais reproduire certains de ses écrits, toujours remarquables.

Jean-André Fieschi
(5 mai 1942, Ajaccio, Corsica - 1er juillet 2009, São Paulo, Brésil)

1949 : Vision de Bambi au Rio Opéra.
1961 : Les Cahiers du Cinéma, époque Rohmer.
1963 : Réalisation, à Barcelone, de Cuixart, pour la Galerie Metras.
64/68 : Cahiers du Cinéma, époque Rivette. Secrétariat de rédaction de la revue, articles, entretiens, rencontres (Renoir, Bunuel, Sternberg, Rossellini, Pagnol, Visconti, Straub).
1966 : En plus des CdC, chronique hebdomadaire au Nouvel-Observateur.
Réalisation de L'accompagnement, écrit en collaboration avec Claude Ollier et Maurice Roche, et traversé par les mêmes + Edith Scob, Marcelin Pleynet, André Téchiné. Montage : Jean Eustache. Partition sonore : Michel Fano. Le film était dédié à Julio Cortazar, Prime du CNC (60 000F), ventes aux USA, Canada
(ligne illisible dûe à la pliure)
65/68 : Fonde et dirige avec Noël Burch, l'IFC (Institut de Formation Cinématographique), atelier un peu utopique où furent chargés de cours, de recherches ou de travaux pratiques W.Borowczyk, Marguerite Duras, Michel Fano, Jean-Luc Godard, Pierre Guyotat, Marcel Hanoun, André Hodeir, Robert Lapoujade, Christian Metz, Claude Ollier, Alain Resnais, Jean Ricardou, Jacques Rivette, Jean Rouch, Alain Robbe-Grillet, rien que du beau monde.
66/68 : Réalisation, dans la série (défunte) de Janine Bazin et André S.Labarthe "Cinéastes de notre temps" de :
Pasolini l'Enragé (1h40)...
Domaine italien 2 : Bertolucci (on pouvait avoir des excuses à ce moment-là), De Bosio, Bellochio ?
La Première Vague (Delluc, Dulac, Epstein, Young Mr L'Herbier), travail de recherche de montage, de teintage, et d'archivage de ce qui pouvait encore être archivé.(coréal: Noël Burch)
M.L'Herbier : une re-vision, réévaluation de l'œuvre muette de M.L'H.
Également, participation aux émissions sur Bunuel et Sternberg.
68/69 : Chronique régulière à "La Quinzaine Littéraire".
69/70 : Chargé de cours à Paris I (Histoire du cinéma).
Co-auteur, avec Claude Ollier, de textes radiophoniques, La Fugue et Cinématographe, dans le cadre de l'A.C.R. (Atelier de Création Radiophonique).
70/71 : Pratique intensive du cinéma d'intervention directe (film réalisés pour les municipalités d'Argenteuil, Bobigny, Sartrouville, pour la Confédération Génbérale du Travail, pour le Théâtre des Amadiers à Nanterre, etc.
L'histoire vivante, sur la mémoire du mouvement ouvrier, starring Jacques Duclos, vainqueur d'un cendrier de cristal (rose) au Fesrtival de Leipzig de l'année suivante. (coréal: Bernard Eisenschitz)
71/73 : Enseignement à l'IDHEC (Histoire du cinéma, travail sur le montage, direction de tournages).
Pratique de la vidéo d'animation, dans les entreprises de la Seine St Denis.
Participe à la rédaction d'une encyclopédie monumentale du Cinéma, dirigée par Richard Roud, en cours de publication à Londres et New York simultanément.
Textes sur Bunuel, Epstein, Hitchcock, Murnau, Rivette, Rouch, Sennett, Straub, Tati, Vertov.
73/75 : Directeur de production à Unicité (films, vidéos, disques, journaux muraux, etc.). Étude sur des terrains très diversifiés (entreprises, quartiers, municipalités, régions, etc.) des différents supports audiovisuels et de leus spécificités. Enquêtes, voyages.
Auteur d'émissions de télévision, dans la série (défunte) de Monique Assouline "Grand Écran" : Le film noir américain et Jean Renoir (Réal: Charles Bitsch), L'enfant et ses images (R: Pierre Beuchot). Également : Il était une fois la Comédie musicale (R: Raoul Sangla).
Parallèlement, découverte, expérimentation et pratique intensive de la Paluche, écriture de scénarii (pour Bernard Stora, Eduardo de Gregorio), interventions dans les pages "spectacles" du "Monde", réalisation d'une émission (FM) sur la musique traditionnelle corse, ainsi qu'un disque sur le même sujet.
1976 : Paluche encore, naissance d'un projet tout à fait spécial, double travail concernant le projet lui-même et les moyens de le faire aboutir.


Complétons imparfaitement avec la filmographie publiée lors de sa rétrospective à la Galerie du Jeu de Paume en 1999 :
Permanencia del Barroco (1963)
Théâtre (1980), coréal. Jean-Pierre Mabille, avec Françoise Lebrun, Dominique Labourier, Jean-François Stévenin, Maurice Garrel, Jean-Claude Dreyfus, Jacques Lassalle
Bande Eustache (Jean qui pleure, Jean qui rit) (1982)
L'horreur de la lumière (1982, vidéo-paluche), 25', image-montage : JAF, avec Georges Didi Huberman
Les Monts Oural (1982, 5'), image-montage : JAF, avec Pascale Murtin et François Hiffler (Grand Magasin)
Les Dogons et Chamber Music (1983)
Baby Sitter (1984, 13') avec Anouk Grinberg
Un enfant au sommeil agité (1985, vidéo-paluche/UMT, 13') avec Grand Magasin
Le tueur assis (1985, 60'), scénario-dialogues JAF et Jean Echenoz d'après Patrick Manchette, avec Jean-Pierre Léaud, Roland Amstutz, Caroline Chaniolleau, Jean Dautremay, Michel Delahaye, David Gabison, Yann Collette, Hugues Massignat, Catherine Laulhère
Lettre à une jeune comédienne (40 ans d'Avignon : les acteurs) (1987, 26') avec Maria Casarès, Alain Cuny, Ludmila Mikaël, Gérard Desarthe, Maurice Bénichou
L'idée perdue (1988, 21'), texte Jean Paulhan, avec Anouk Grinberg
Portrait imaginaire d'Alain Cuny (1988, 120') - 1re partie Le savon noir, 2e partie La jeune fille Violaine, image Jacques Bouquin et JAF, montage JAF, avec Alain Cuny, Anouk Grinberg
Chloé, bonne à Rome (1988, 5') avec Grand Magasin
Tommaso Landolfi (1986, 27'), image Luc Pagès et JAF, montage JAF, avec Olimpia Carlisi, Idolina Landolfi
Joë Bousquet (1990, 27'), id., avec Hélène Alexandridis et la voix du Poisson d'or
Pasolini l'enragé (1966-1993, 65'), image Georges Lendi, avec Pier Paolo Pasolini, Franco Citti, Sergio Citti, Ninetto Davoli (photo ci-dessus)
Ramentevoir (1993, installation, Centre Pompidou, "Manifestes")
Que faire ? (bis) (1994, 59'), image/son/montage JAF, entretiens Jacques de Bonis, musique Jean Wiener, avec Jean Burles, Yves Clot
Ninetto le messager (1995, 28'), image Maurice Perrimond, montage Danielle Anezin, avec Ninetto Davoli
Le Talisman (1996, 4')
L'illusion (1997, 60') autour de L'illusion comique de Pierre Corneille montée par Jean-Marie Villégier, image JAF, montage Danielle Anezin
CinéMuse (1997, 13') avec Christine Hoffet
Mosso Mosso (Jean Rouch comme si...) (1998, 73'), image JAF et Gilberto Azevedo, Montage Danielle Anezin, avec Damouré Zika, Tallou Mouzourane, Hamidou Godye... et Jean Rouch
Le Commencement des lions (1998, 4') avec Martha Fieschi
Kaydia (Nouvelles impressions d'Afrique) (1998)
Le jeu des voyages (1987-2004, 20 heures!)
La fabrique du "Conte d'été" (2005, 90'), coréal. Françoise Etchegaray

LE TRAVAIL DU DEUIL


On est comme à la campagne. Le cimetière de Charonne jouxte l'église Saint-Germain-de-Charonne qui servit de décor à la scène finale des Tontons flingueurs. C'est dire si la cérémonie commençait bien. Les vieux amis ressemblaient à des boulistes ayant raté l'heure de la sieste. Sous un soleil brûlant aux effluves presque corses, les oraisons prononcées en hommage à Jean-André Fieschi en dressèrent un portrait fabuleux et varié, certains avec énormément d'émotion, d'autres plein d'humour, les plus proches se laissant aller à quelques piques pleines de tendresse. Ainsi sa compagne Françoise Risterucci, Émile Breton, Christiane Lack, Jean-Patrick Lebel, Michel Vinaver et d'autres se succèdent au micro, mais ce sont certainement les témoignages de ses enfants, Marthe et Simon, qui sont les plus poignants et les plus fidèles. J'espérais retrouver certains visages, j'en découvre d'autres, je n'en avais oublié aucun. Une chanson corse et la trompette de Miles Davis accompagnent les derniers adieux. En guise de faire-part, la famille a mis à disposition des cartes postales figurant Jean-André à différentes époques de sa vie. Il a toujours adoré les images. J'en choisis une où l'on voit bien qu'il pouvait ne pas être toujours commode !
Lorsque ce fut mon tour je bégayai quelques mots à la mémoire de mon ami :
Cher Jean-André, je n'aurais jamais imaginé me retrouver dans ces circonstances.
Nous avons arpenté ensemble maints cimetières en lieux de promenade et de mémoire, de Venise sur l'île San Michele où nous étions venus porter des fleurs à la demande d'un ami sur la tombe de Stravinsky aux côtés duquel reposait Diaghilev jusqu'au Père Lachaise où tu voulais me montrer celle de Pierre Zucca. Un après-midi comme celui-ci, tu m'avais amené ici-même et tu m'avais indiqué celle de l'infâme Brasilach qui n'était pourtant pas ta tasse de thé bien qu'il ait écrit une célèbre histoire du cinéma.
Ce cimetière de Charonne, nous devrions le rebaptiser cimetière de Charon en hommage à tes qualités de passeur. Je parlais de toi en t'appelant "mon Maître", car lorsque j'étais jeune homme, tu m'appris la moitié de ce que je sais et me donna la méthode pour acquérir le reste. Je disais aussi que ma dette était inextinguible et ton dernier coup de théâtre ne me facilite pas la tâche. Tu tenais toi-même ce pouvoir initiatique de Claude Ollier. Aussi, pour que ta flamme ne s'éteigne jamais, il nous reste à continuer à transmettre ce que tu nous a légué, une appréhension aussi magique que matérialiste de notre monde.
On ne réveille pas un somnambule qui marche au bord du toit. Dors bien et continue à nous faire rêver.

vendredi 18 février 2022

Le cirque Calder


Republication, cette fois un article du 20 avril 2009. Il n'y a pas d'âge pour se mettre à quatre pattes et retrouver ses émotions d'enfant. Les jeux de construction et les transpositions rêvées font partie de ce qui m'anime probablement le plus. Belle définition de la musique, et de la mienne en particulier.


Il est rare de pouvoir admirer les petits personnages du Cirque de Calder. Si le film de Jean Painlevé tourné en 1955 (ci-dessous) [était projeté] lors de l'exposition du Centre Pompidou, on peut trouver celui tourné en 1961 par Carlos Vilardebo (ci-dessus, moins complet mais peut-être plus enlevé) en DVD avec en prime Les mobiles de Calder et Les gouaches de Sandy. Comme j'avais déjà eu la chance d'admirer le Cirque, ce sont les portraits au fil de fer qui me surprennent le plus. Leurs ombres projetées sur le mur blanc révèlent un autre aspect de chaque personnalité. C'est la magie Calder, jeune artisan illusionniste qui fait ses premiers pas dans l'art, avant sa rencontre d'avec Miró, avant ses célèbres mobiles et stabiles qui feront sa renommée. On retrouvera ce goût de l'enfance et du jeu chez Tinguely, digne héritier de cet enchanteur. Petit détail, mais de taille et de bonne, saluons les cartels qui précisent titre, date, etc. bien au-dessus des œuvres, lisibles sans bousculade et sans qu'on ait besoin de chausser ses bésicles.


Plus loin, la rétrospective Kandinsky [montrait] la fraîcheur du jeune russe qui se laissera trop rapidement influencer par ses contemporains dès lors qu'il voyagera... Les premières salles éclatent de couleurs et de formes merveilleuses, des bleus électriques explosant parmi les couleurs chaudes de ses époustouflantes "improvisations"... Les dernières œuvres semblant cette fois empruntes des mimis aborigènes donnent envie de revenir au point de départ, celui de l'innocence...

→ Jean Painlevé, Le Grand Cirque Calder 1927, DVD Les Documents Cinématographiques / Centre Pompidou, avec une carte postale, 20€
→ Carlos Vilardebo, La magie Calder, DVD Les Films du Paradoxe, avec un livret, plus les films Les mobiles de Calder et Les gouaches de Sandy, 17,79€

mercredi 16 février 2022

Scénarios de rédemption


Nous avions d'abord été surpris par le long-métrage d'animation Princesse (2006) où Anders Morgenthaler entrelardait les séquences dessinées de bouts de film tournés avec une caméra amateur. La violence du propos justifiait que le passé traumatisant resurgisse incarné par des acteurs prétendument involontaires. En face, un trait original, aiguisé, où le monde de l'enfance peut virer au cauchemar : à la mort tragique de la mère, star du porno, une petite fille de cinq ans est récupérée par son oncle. Les flashbacks filmés, tremblés et maladroits, censés fournir les clefs du comportement du tandem, colère de l'oncle et précocité de l'enfant, sont insérés dans le lecteur VHS qui recrache l'horreur leur collant à la peau.


Trois ans plus tôt, cette noirceur existait déjà dans le court-métrage d'animation Araki: The Killing of a Japanese Photographer induisant la mort imaginaire du célèbre photographe japonais dont les clichés sulfureux firent et font encore scandale. Même scénario, même morale sans complaisance. Les cinéastes nordiques n'y vont pas de main morte.


Un an après Princesse que l'on peut considérer comme une œuvre marquante de l'animation adulte, le cinéaste danois récidive en 2007 avec un film où l'on sent la patte d'un auteur dès les premières images. Tourné exclusivement avec des comédiens, Ekko ne fait référence aux antécédents d'animateur de son auteur que par le journal en forme de flip book que tient le jeune héros. Le sujet est tel qu'il ne fait plus aucun doute quant aux références personnelles qui le poussent à filmer l'enfance volée. Cette fois un policier en pétage de plombs enlève son fils. L'inconscience des adultes entraîne certains enfants à prendre leur place, quitte à payer le prix de leur innocence. Comme dans ses précédentes œuvres, Morgenthaler fait preuve d'invention tant dans le montage que dans le scénario qui réserve des surprises. La transmission des névroses familiales sont remarquablement mises en images ou en scène. La violence règne là où elle a semé ses germes, les sentiments de culpabilité entraînant les pires désastres. À ne pas régler son compte au passé, l'histoire risque de se reproduire de génération en génération.

Article du 9 juin 2009

mardi 15 février 2022

Satoshi Kon l'illusionniste


Les films sur des réalisateurs donnent rarement envie de découvrir une œuvre dont on ignore tout. Avec le développement des DVD et autres Blu-Rays ils ressemblent à de gros bonus offrant aux amateurs une analyse telle que celles dont je bénéficiais lorsque j'étais étudiant à l'IDHEC, l'ancêtre de la FEMIS. Les séries Cinéastes de notre temps et Cinéma de notre temps où le documentariste, lui-même cinéaste renommé, adoptait le style du réalisateur ou de la réalisatrice présenté/e restent pour moi la plus belle réussite en la matière. Si je n'avais vu tous les films du cinéaste d'animation japonais Satoshi Kon, le documentaire de Pascal Alex Vincent me donnerait envie de foncer vers ceux que je ne connais pas. L'éditeur Carlotta s'est fait le spécialiste de la cinéphilie en publiant des auteurs reconnus dans des présentations exemplaires. Les fans de tel ou tel réalisateur ou film se régaleront des coffrets collector à tirage limité intégrant, comme avec Satoshi Kon l'illusionniste, des fac-similés de programmes originaux, des photographies, l'affiche, etc. Si l'on n'est pas fétichiste, on appréciera les versions plus sobres qui présentent néanmoins des suppléments de choix, ici une interview inédite de Satoshi Kon, la présentation de son dernier projet qui ne verra jamais le jour, des entretiens avec "la voix" de Paprika, Masashi Ando, charater designer qui inventa Chihiro et Paprika, l'écrivain Yasutaka Tsutsui, le réalisateur d'animation Jérémy Clapin.. Satoshi Kon étant mort brutalement en 2010, à l'âge de 46 ans, on peut cerner son œuvre dans ce documentaire à la lumière des témoignages de Mamoru Hosoda, Mamoru Oshii, Darren Aronofsky, Rodney Rothman, etc.

PAPRIKA, QUI CONTRÔLE LES RÊVES ?


Mon goût pour les épices à s'en relever la nuit me fait automatiquement vibrer en sympathie avec Paprika, le film "onirique" de Satoshi Kon. Oscillant entre le rêve et le cauchemar, le dernier long métrage (2006) du réalisateur de Perfect Blue est un délire absolu, sorte de "thriller théorique et critique où le rêve contamine le réel pour mieux montrer la valeur du cinéma" (je cite fluctuat.net dont les critiques [étaient] toujours affûtées). Si ce film d'animation japonais renvoie sans cesse à ce qu'est le cinéma depuis ses origines il ne manque pas de réfléchir au flot d'images qui nous submerge dès lors que nous allumons notre ordinateur. Bien malin celle ou celui capable de distinguer sans coup férir le vrai du faux. Les recherches sur la réalité virtuelle alimentent la paranoïa justifiée par les machines que nous avons créées. Qu'arrivera-t-il quand des puissances mal intentionnées en auront pris le contrôle, illégalement ou légalement ?
Du coup, j'ai commandé Millennium Actress, Tokyo Godfathers et la série Paranoia Agent, du même réalisateur, [regardés depuis, évidemment, avec le plus grand plaisir et intérêt, mais c'était il y a déjà 13 ans puisque cet article sur Paprika date du 20 avril 2009].

→ Pascal Alex Vincent, Satoshi Kon l'illusionniste, DVD ou Blu-Ray Carlotta, édition single 20€ / Édition Prestige Limitée Combo Blu-ray + DVD + Memorabilia 28€
→ Satoshi Kon, Paprika, double DVD ou Blu-Ray Sony dont de nombreux entretiens avec l'équipe du film, autour de 12€

vendredi 11 février 2022

La mélodie du malheur (pour de rire)


Ayant découvert The Hapiness of the Katakuris (Katakuri-ke no kōfuku), traduit en français La mélodie du malheur en référence au film de Robert Wise qu'il pastiche allègrement, je me jette sur la production hétéroclite de Takashi Miike. Le réalisateur japonais change de style d'un film à l'autre, et plus étonnamment à l'intérieur d'un même film, avec beaucoup de talent et un toupet rare, car il ne prépare que rarement le public à ses volte-face époustouflantes. Sacha m'avait bien averti du côté délirant de Miike, mais je ne m'attendais pas à tant d'invention et d'iconoclastie, animation et effets spéciaux à la clé !


La mélodie du malheur est une comédie musicale qui tient à la fois de Buñuel, du film d'horreur et du slapstick. La liberté de ton que le cinéaste se permet est rare dans le cinéma d'aujourd'hui et le mélange des genres n'est pas toujours apprécié de la critique. Plus connu pour ses films de yakuzas (trilogie Dead or Alive) ou gore (Audition), il signe aussi bien des films de science-fiction (Andromedia, Gods Puzzle) que le road-movie (même si la route laisse vite la place à la rivière) The Bird People in China dont le climat réalistico-poétique tranche avec les pétarades du western lamen Sukiyaki Western Django.


Ne manquez surtout pas celui-ci, en salle ou DVD, si vous aimez les films culte et inclassables qui secouent les neurones. Remake du coréen The Quiet Family de Kim Jee-woon, La mélodie du malheur rappelle aussi L'auberge rouge de Claude Autant-Lara, version nippone ! Les 70 films de Miike ne sont pourtant pas tous du même acabit, chacun y trouvant son bonheur selon ses goûts... Et pour les couleurs, Miike s'y entend !

Article du 23 juin 2009

mercredi 2 février 2022

Forbidden Zone, obligatoire !


Souvent j'oublie ce que j'avais écrit, et même ce que j'avais vu et entendu. Mes lecteurs/trices ne sont pas toujours ceux et celles d'alors. Ainsi je republie d'anciens articles, comme celui-ci du 20 mai 2009 qui me donne envie d'y revenir. Sans nostalgie aucune. Juste raviver la mémoire en réactualisant les liens...


Zone interdite [...] est un film ébouriffant de Richard Elfman terminé en 1980, devenu cultissime sauf en France où il est resté jusqu'ici plutôt confidentiel. Forbidden Zone est un film complètement dingue, à localiser entre Hellzapoppin et le Rocky Horror Picture Show. On y décèlera l'influence de Spike Jones et, à son tour, comment il agira de façon déterminante sur l'œuvre de Tim Burton dont le premier long-métrage date de cinq ans plus tard, d'autant que le compositeur de cette comédie musicale hirsute n'est autre que Danny Elfman, le frère du réalisateur, tous deux faisant d'ailleurs partie du célèbre Oingo Boingo...


Les extraits sont plus éloquents que mes propres élucubrations sur ce film tordant, incisif et dont la partition musicale est une petite merveille. Le DVD, édité en France par Le Chat qui Fume, offre une foule de suppléments : Voyage dans la Zone Interdite, scènes inédites, commentaires caustiques, clip d'Oingo Boingo et un entretien avec Marie-Pascale Elfman...


C'est ainsi que j'apprends que les frères Elfman ont traîné leurs guêtres avec le Grand Magic Circus de Jérôme Savary au début des années 70, à une époque où nous fréquentions les mêmes espaces d'intervention. Je me disais bien que Marie-Pascale me rappelait quelqu'un. Quant à Susan Tyrell, elle jouait dans Cry Baby de John Waters, un indéniable cousin des Elfman. Pour mémoire, Danny Elfman, qui joue ici le rôle de Satan, est le compositeur du générique des Simpson, de Desesperate Housewives et de presque tous les films de Tim Burton, parmi lesquels L'étrange Noël de Mr Jack (The Night Before Christmas) dont les chansons entretiennent de nombreux points de ressemblance avec celles de Forbidden Zone.

dimanche 23 janvier 2022

Exterminez toutes ces brutes, nouveau chef d'œuvre de Raoul Peck


Après I Am Not Your Negro et Le jeune Karl Marx, le cinéaste haïtien Raoul Peck n'avait pas d'autre choix que l'excellence. C'est aussi ce que ses parents lui apprirent s'il voulait vivre la tête haute dans ce monde de haine et de violence. Si son nouveau documentaire en 4 parties, Exterminate all the brutes (que j'avais traduit "Exterminez tous ces sauvages" avant que le titre français soit révélé), s'adresse à tous et toutes, et à notre humanité dévoyée, sa charge concerne particulièrement les États Unis d'Amérique, bâtis sur un génocide qui n'est toujours pas reconnu, et sur l'esclavage dont l'héritage marque toujours l'actualité. Après quatre heures exceptionnelles d'intelligence et de sensibilité, de maîtrise cinématographique aussi, Raoul Peck répète que le problème n’est pas le manque de connaissance, mais le courage d'admettre ce que tout le monde sait. Il rappelle en trois mots les fondements de la suprématie blanche : civilisation, colonisation, extermination. Alors qui sommes-nous ?


Pour que le génocide commis par les nazis soit rendu possible, il avait fallu s'appuyer sur ce qui l'avait précédé. L'Histoire qu'on nous enseigne est racontée à l'envers. Les terres n'étaient pas vierges, elles étaient habitées. Depuis 500 ans, les Européens ont assassiné pour voler. Les deux Amériques ont été nettoyées de leurs occupants, l'Afrique exploitée, transformant même les humains en marchandise. J'ai toujours pensé que tant que les "Américains" ne reconnaîtraient pas le crime contre l'humanité sur lequel ils ont fabriqué leur pseudo démocratie, la violence serait leur quotidien. Et partout sur la planète nous continuons à fermer les yeux sur les crimes de masse. Comme le suggérait Jean Cayrol en 1955 à la fin de Nuit et brouillard d'Alain Resnais, "[nous] feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin.". Le film de Raoul Peck a la même force. Le réalisateur rappelle la spoliation des terres indiennes, crimes organisés par le gouvernement américain, le génocide des Héréros par les Allemands en 1904, et il revient sur le Vietnam, le Rwanda, la Tchétchénie, et son "shithole country", Haïti qui fut le premier pays au monde issu d'une révolte d'esclaves et dont la révolution est systématiquement minimisée alors qu'elle fut à l'origine de l'affranchissement de toute l'Amérique du Sud. Ce n'est pas parce que la haine raciale est à la base de la civilisation que l'on doit faire la sourde oreille et rester les bras croisés. Pour Raoul Peck, la neutralité n'est pas une option.


Pour mettre en scène son film, montage d'archives, d'extraits de blockbusters qui impriment notre inconscient, d’animations éloquentes, de reconstitutions historiques (tournées dans le parc du château de Chambly, dans le hameau d’Amblaincourt !) où le comédien Josh Hartnett joue l’homme blanc maléfique, Raoul Peck dessine une fresque épique où la poésie de la nature (déjà présente dans Le profit et rien d'autre que j'avais adoré) évite le didactisme balourd de maint documentaire. Là où le documentariste anglais Adam Curtis profite d'une équipe de documentalistes zélés pour étayer ses démonstrations sur la manipulation de l'information, Raoul Peck préfère jouer sur la dialectique, lecture plus romantique aussi, en insérant des plans paysagers, en filmant des bouts de fiction et en révélant son propre parcours de l'enfance jusqu'à la réalisation de ses précédents films.


Les quatre parties d'une heure, La troublante conviction de l'ignorance, P... de Christophe Colomb, Tuer à distance, Les belles couleurs du fascisme, sont des évocations palpitantes. Raoul Peck s'appuie sur le travail de l’historien suédois Sven Lindqvist, qui avait publié Exterminate All the Brutes (traduit "Exterminez toutes ces brutes") où, traversant en bus le Sahara, il étudie le contexte colonial dans lequel Joseph Conrad a rédigé le roman Au cœur des ténèbres (ce livre est emblématique du livre de Lindqvist et du film de Peck dont le titre vient de paroles prononcées par le personnage Kurtz devenu fou dans l’enfer colonial du Congo), il fait un lien entre l'impérialisme, en particulier britannique de la fin du XIXe siècle, et le génocide juif ; de l’historienne américaine Roxanne Dunbar-Ortiz, auteure d’An Indigenous People’s History of the United States (34 ans après Une histoire populaire des États Unis de Howard Zinn) ; et de l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot, auteur de Silencing the Past – Power and the Production of History.

Déjà diffusé aux USA et en Grande-Bretagne, le film [sort enfin sur Arte le 1er février, et sur Arte.tv du 25 janvier au 31 mai 2022]. Raoul Peck (ministre de la Culture de la République d'Haïti de 1995 à 1997, et président de la Fémis de 2010 à 2018), dit ici le commentaire, mais il avait choisi Samuel L. Jackson pour la version originale de I Am Not Your Negro et Joey Starr pour la version française ! Sur le site que HBO a mis en ligne, le cinéaste livre tout un tas de précieuses références littéraires et cinématographiques ainsi que des documents en PDF.

J'ajoute quatre extraits de la version française à mon article publié sur Mediapart le 13 avril 2021, mais vous pouvez aller directement sur le site d'Arte :







mercredi 19 janvier 2022

Films, revue express


Article bâclé. Simplement des notes expéditives pour me souvenir d'avoir vu ces films. Autant ? Le soir après le dîner, pour m'empêcher de travailler, de cogiter et pour laisser ma tendinite du pouce droit tranquille. Grand écran 5.1. Des yeux comme des soucoupes. En plus j'en oublie plein et je ne cite pas les anciens que je revois ou ceux sur lesquels j'ai écrit plus sérieusement. Je devrais prendre des notes au fur et à mesure. Il me reste de vagues impressions à part quelques uns qui me laissent un souvenir impérissable. Je constate surtout que Netflix est en train de supplanter Hollywood dont la plupart des productions ont pour cible les jeunes ados américains...

Les films très fins :
Drive My Car
 de Ryusuke Hamaguchi, scénario très fin d'après Murakami, les personnages se découvrent progressivement, on tient les 3 heures sans peine
The Lost Daughter, premier film de Maggie Gyllenhal, freudien, formidable Olivia Colman
Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier, norvégien, intellectuellement plus banal, mais ça tient la route grâce à la forme
À l'abordage de Guillaume Brac, franchement sympathique, une branche toujours intéressante du cinéma français
Compartiment n°6 de Juho Kuosmanen, film germano-estono-russo-finlandais (c'est en russe !), là aussi, ça casse pas mal de préjugés
Le genou d'Ahed de Nadav Lapid est gonflé tant dans la forme que dans le fond. Déséquilibré, déséquilibrant, parce qu'il fait tituber tous les protagonistes à commencer par le réalisateur israélien critique de son pays. Quelle que soit leur place, tous sont complices. Passé ces frontières, nous le sommes tous, et pas seulement de l'oppression d'un peuple sur un autre, des gens entre eux, de la réalité qui dépasse la fiction

Les déceptions (pour certains, pour d'autres ça fait longtemps) :

La main de Dieu de Paolo Sorrentino, trop fellinien sans le délire, dommage !
Benedetta, démonstratif, faussement provocateur, où est passé l'humour grinçant de Paul Verhoeven ?
The French Dispatch de Wes Anderson, lassitude, toujours le même rythme, on s'endort vite malgré le délire
Memoria de Apichatpong Weerasethakul, la résolution de l'énigme dégonfle la baudruche mystique, pesant
The Novice de Lauren Hadaway, hystérique, monomaniaque, la tension permanente finit par fatiguer
Cry Macho, Eastwood n'est pas le cinéaste génial idolâtré par la presse, beaucoup de ses films sont pitoyables
The Last Duel de Ridley Scott, grosse daube, aucun intérêt
La fièvre de Petrov de Kirill Serebrennikov, je ne sais pas, je m'y suis pris à plusieurs fois, je n'arrive pas à accrocher

De bons westerns :
The Power of The Dog
, dernier Jane Campion, trouble
Old Henry de Potsy Ponciroli, comme quoi il y a encore de bons westerns

Les thrillers (au sens large) :
Beckett, excellent thriller hitchcockien de Ferdinando Cito Filomarino
Boîte noire, un bon film français de Yann Gozlan et puis maintenant je sais à quoi ressemble une boîte noire
The Card Counter, un bon Schrader, même si ça manque de liens entre l'Irak et les cartes
The Guilty d'Antoine Fuqua, Jack Gyllenhal toujours bien, mais le remake est moins bon que l'original danois de Gustav Möller
Old, scénario d'après la BD de Pierre Oscar Lévy, il réussit à Shyamalan qui ne me convainc pas souvent

Des comédies sympas :
Antoinette dans les Cévennes, charmant, pour Laure Calamy
Red Rocket, du réalisateur de The Florida Project, déjà vu, malgré la pauvreté du milieu social

I Care a Lot, humour bien noir, je ne suis pas certain que celui-ci soit si sympa, mais c'est le meilleur des trois !

De la tendresse ?
Stillwater de Tom McCarthy, Marseille vu autrement, Matt Damon n'en fait pas trop
Bergman Island de Mia Hansen-Løve, trop nostalgique
Spencer de Pablo Larraín ne vaut pas la série tellement plus réussie The Crown
Onoda 10000 nuits dans la jungle est à des kilomètres de Saga of Anathan de Sternberg

Une découverte !
Kogonada, épatants petits hommages thématiques et expérimentaux sur des cinéastes déterminants : les mains de Bresson, les yeux d'Hitchcock, la symétrie chez Wes Anderson, les miroirs de Bergman, etc.

Des films qui font réfléchir :
Don't Look Up, le film sur le déni du changement climatique
J'en ai profité pour revoir Solyent Green (1973) de Richard Fleischer, j'aime vraiment bien ce cinéaste, et The Day After Tomorrow (2004) de Roland Emmerich
France, parodie grossière des médias, c'est bien, Dumont prend des risques comme peu osent encore le faire
Being The Ricardos, léger, avec en fond la chasse aux sorcières. Aaron Sorkin a aussi réalisé The Trial of the Chicago 7.
Oslo de Bartlett Sher, dans les coulisses des accords Perez-Arafat, j'avais pleuré, ça a foiré avec l'assassinat de Perez
Percy vs. Goliath, mouais, ça enfonce des portes ouvertes sur le vilain Monsanto, ressemble à tant d'autres

De l'action :
Escape From Mogadishiu, vision coréenne de l'Afrique en crise, Seung-wan Ryoo, gros budget, vraiment à voir
Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux, un bon Marvel japonais, il y a des soirs où ça repose
En tout cas c'est meilleur qu'Eternals de Chloé Zhao, vraiment cul-cul et sans style, étonnant de la réalisatrice de The Rider et Nomadland
The Matrix 4 Resurrections, bof, pas compris grand chose, ni l'intérêt, mieux vaut revoir le premier
Belfast, Branagh, effets attendus, ça ne mange pas de pain
Army of Thieves, les ados aiment bien quand ça bouge dans tous les sens

Des documentaires :
Il n'y aura plus de nuit de Eléonore Weber, filmé par les caméras des avions de l'armée américaine sur le terrain, terrible !
Ascension de Jessica Kingdon, alors là ça fait flipper, quand on voit ce que les Chinois ont dans la tête, on se dit qu'on est mal barrés pour la décroissance
Basquiat : un adolescent à New York de Sara Driver, pas le meilleur, mais tous les films sur Basquiat méritent le détour
La sagesse de la pieuvre, passionnant, mais c'est tout de même plan-plan, voire gonflant côté réalisation
Voyage of Time, texte et musique pompeux, confusion entre les images recrées et les prises de vue réelles qui finissent par perdre leur force, j'ai toujours un gros doute avec Terence Malick, comme avec Alexandre Sokourov, qu'est-ce que c'est lourd !
The Story of Film: An Odyssey de Mark Cousins, 15 heures spécieuses, je ne comprends pas comment on peut parler de cinéma de cette manière, quel fouillis, mais il y a toujours des choses à grapiller forcément vu que c'est plein d'extraits... J'ai testé aussi The Story of Film: A New Generation, c'est pire que mon article, parce que ça dure encore 2h40 ! Retournez à la case Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, un chef d'œuvre...
Ou bien recherchez Ne croyez surtout pas que je hurle de Frank Beauvais, épatant

Séries :
Mare of Easttown de Brad Ingelsby avec Kate Winslet est probablement la meilleure série de 2021. En thérapie est loin derrière nous.
La casa de Papel, j'avais laissé tomber dès la saison 3, c'est vrai que les derniers épisodes de cette dernière, la 5e, sont pas mal
Station Eleven, mini-série de 10 épisodes, bon scénario post-apocalyptique malgré un paquet d'invraisemblances
Vigil, mini-série de 6 épisodes de la BBC, polar comme savent le faire les Anglais, rebondissements dans un sous-marin, le côté guerre froide est peut-être un peu dépassé, mais ça suspense fort
Master of None, comédie réussie, mais oubliez la saison 3. Les dernières saisons de Mad Men, Game of Thrones ou du Bureau des Légendes ne méritaient pas plus qu'on s'y attarde. Tout le monde ne sait pas finir. Moi-même j'ai du mal à m'arrêter. Il me revient sans cesse des trucs que j'avais oubliés...

vendredi 14 janvier 2022

Neuf articles avec Agnès Varda

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UNE LEÇON DE JEUNESSE
20 juin 2006


Agnès Varda s'expose à la Fondation Cartier à Paris [...]. La cinéaste qui inaugura la Nouvelle Vague avec La pointe courte (1954) et Cléo de 5 à 7 (1961), avant la bande de garçons des Cahiers du Cinéma, est célèbre pour ses films L'une chante l'autre pas, Sans toit ni loi, Jacquot de Nantes (sur son mari Jacques Demy), Les glaneurs et la glaneuse et nombreux courts-métrages.
L'année dernière, nous avions déjà admiré le travail de cette jeune femme de 78 ans à la Galerie Martine Aboucaya où elle présentait Le triptique de Noirmoutier jouant sur le hors champ par un amusant coulissement de persiennes, et surtout Les veuves de Noirmoutier, où 14 écrans entourent un quinzième central. En face, sont installées 14 chaises avec 14 casques audio. À chaque chaise et casque correspond le son de l'une des séquences, les chaises dessinant en miroir le même damier que l'ensemble des séquences projetées. L'image composite reste la même, mais le son change. À soi de retrouver la veuve à qui il appartient... L'une d'entre elles est évidemment l'auteur. Ces deux installations sont présentées au sous-sol avec trois autres, celles-ci conçues, comme celles du rez-de-chaussée, à l'occasion de cette exposition dont le thème est l'île de Noirmoutier où la cinéaste possède une propriété. En 2005, Agnès Varda recevait ses amis déguisée en patate (sic), clin d'œil à ses premiers pas d'artiste plasticienne à la Biennale de Venise en 2003 où elle avait présenté Patatutopia et à sa taille, haute comme trois pommes (de terre) !
Au rez-de-chaussée de l'immeuble dessiné par Jean Nouvel, sont installées trois œuvres. Ping Pong Tong et Camping est un petit film de plage en boucle, projeté sur un matelas gonflable, avec en alternance le percussionniste Bernard Lubat qui tapote bombardé de balles de ping pong ou le BACHotron de Roland Moreno, le génial inventeur de la carte à puces (aussi allumé que le fut Einstein dans sa vie quotidienne, voyez son site si vous pouvez en croire vos oreilles !). Seaux, raquettes, pelles en plastique aux couleurs vives, encadrent l'écran, et sur le côté, une autre boucle vidéo montre des tongs encore plus fantaisistes que celles accrochées tout en haut. C'est gai, ludique et charmant. Dans La cabane aux portraits sont accrochés d'un côté 30 hommes et de l'autre 30 femmes ; c'est plus sévère, sauf si les cartes se mélangent quand la nuit tombe et que la Fondation ferme ses portes ? N'oublions pas qu'Agnès Varda commença au théâtre comme photographe de plateau, en particulier en Avignon avec Jean Vilar ! Dans le catalogue de l'exposition ressemblant à un très beau livre pour enfants et particulièrement réussi, elle fait appel au décorateur de l'expo, Christophe Vallaux, pour ses dessins (voir ci-dessus). Ma cabane de l'échec est une serre dont les murs sont constitués des chutes de pellicule du film Les créatures, déjà tourné dans l'île, flop de l'année 1966 avec Catherine Deneuve et Michel Piccoli, dont on ne peut voir que les images anamorphosées pendant le long des murs ou un extrait, plus loin, sur une vieille table de montage...

Au sous-sol, Le passage du Gois simule la route submersible qui relie l'île au continent, une barrière automatique scande les marées, empêchant ou laissant passer les visiteurs. Le Tombeau de Zgougou est représenté par un tumulus sur lequel est projeté un petit film d'animation avec des coquillages. On connaissait déjà l'Hommage à Zgougou, bonus du film Les glaneurs et la glaneuse, mais ce dernier épisode est si tendre qu'on pense encore à un rituel pour atténuer la douleur des enfants. Ceux d'Agnès, Mathieu et Rosalie, sont grands, mais elle tient très bien sa place de grand-mère gâteau. Enfin, près d'un tas de sel, les fenêtres de La grande carte postale ou Souvenir de Noirmoutier s'ouvrent sur cinq petites scénettes cinématographiques : la main de Demy malade sur le sable, des enfants farceurs montrent leurs fesses, des oiseaux mazoutés agonisent, est-ce un noyé qui flotte entre deux eaux ?
Le site de la Fondation Cartier est très bien fait, beaucoup d'informations et d'images sur L'île et Elle, si ce n'est une insupportable (par sa répétitivité) boucle de percussion du camarade Lubat. La conception sonore du site n'est vraiment pas à la hauteur du reste, mais on a hélas si souvent l'habitude de couper le son sur Internet, n'est-ce pas ?
On peut être étonnés que ce soit deux cinéastes dont la carte vermeille commence à s'effacer qui réalisent parmi ce qui se fait de plus intéressant et de plus émouvant dans le domaine des nouvelles technologies, et ce de manière totalement artisannale. Je pense aux films de Chris Marker et à son CD-Rom "Immemory'', comme à Agnès Varda dont les boni sont amoureusement composés pour accompagner la réédition de ses films ou ceux de son mari, le très regretté Jacques Demy, et ici l'amorce d'une nouvelle carrière d'artiste plasticienne à bientôt 80 ans ! Car ce n'est pas la prouesse technique qui fait sens, mais le regard que ces deux amoureux des chats portent sur le monde, et sur ces formes d'expression modernes leur offrant de nouveaux champs d'expérimentation, terrain de jeu où se mêlent ici une véritable tendresse et la plus grande fantaisie.

LES JUSTES
22 janvier 2007


Si vous habitez Paris, allez au Panthéon voir la formidable installation artistique de la juvénile Agnès Varda sur les Justes ! L'entrée est gratuite. C'est aussi une occasion de visiter le monument qui d'habitude est d'une froideur absolue et d'un kitsch achevé.
La réalisatrice Agnès Varda accomplit là un miracle. Comment rendre hommage aux Français et Françaises qui, pendant la seconde guerre mondiale, ont pris le risque de cacher des Juifs, désobéissant aux Nazis et au régime de Vichy ? Des citadins ont été sauvés par des paysans. Des enfants eurent la vie sauve grâce au courage de ces hommes et de ces femmes dont les photographies occupent le centre de la nef. Certains ont été arrêtés et déportés à leur tour. À la fin de la projection, des spectateurs ne peuvent s'empêcher de laisser couler une larme. Agnès Varda réussit l'exploit de réaliser une œuvre contemporaine qui s'adresse au plus grand nombre.
Quatre écrans encerclent les cadres photographiques. Deux films sont projetés deux par deux sur des murs de pierre reconstitués et dressés pour masquer les quatre habituelles statues ringardes. Le premier est tourné en noir et blanc comme un document d'époque ; le second, en couleurs, est une évocation dramatique. Les deux films, aux plans très semblables, sont synchrones, le temps de neuf minutes d'un montage magiquement rythmé, sonorisé par les bruits du drame, par une berceuse yiddish et un violon alto l'imitant en tournant autour du sol. La fiction et le documentaire se rejoignent dans notre imaginaire. Paradoxalement, Agnès Varda a cherché des visages de Justes qui ressemblent à ses acteurs. Elle joue de toutes les dialectiques pour atteindre l'émotion juste. On peut marcher autour de l'installation, rester figé devant le spectacle de la résistance, laisser ses yeux errer d'un écran à l'autre, il est impossible de perdre le fil de la narration.
Au fond, sur un cinquième écran, est projetée l'image d'un arbre. La nature entre au Panthéon. Grâce soit rendue également à la cinéaste qui réussit à inverser la proportion de femmes dans ce mausolée des grands hommes. Sous la coupole, on peut voir sur leurs beaux visages combien elles furent aussi à résister à l'occupant et à la collaboration... Agnès Varda nous avait ravis avec ses installations ludiques à la galerie Martine Aboucaya ou à la Fondation Cartier, elle nous pousse ici à réfléchir au-delà de ce qui est montré.


L'installation a été inaugurée sous la coupole par le Président de la République, le 18 janvier, date anniversaire de la libération d'Auschwitz par l'Armée Rouge. Dans ce camp, mon grand-père est mort asphyxié sous une douche de gaz Zyklon B. Pourtant, je ne peux m'empêcher de penser que cette cérémonie est une manœuvre de la droite au pouvoir pour récolter les votes de la communauté juive aux prochaines élections. Tandis que l'on célèbre justement ces "Justes parmi les Nations", où se cachent celles et ceux de notre actualité ? N'y-t-il pas quelque cynisme à célébrer ces Justes d'hier tandis que des enfants sont extirpés aujourd'hui de leurs classes pour être expulsés vers leur pays où parfois les attend le pire ? Ceux et celles qui les cachent en cet instant ne risquent certainement pas la mort. Les camps n'existent plus, pensez-vous. Rappelez-vous les derniers mots de Jean Cayrol à la fin du film d'Alain Resnais, Nuit et brouillard
''Qui de nous veille dans cet étrange observatoire pour nous avertir de la venue de nouveaux bourreaux ? Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre ?
Quelque part, parmi nous, il y a des kapos chanceux, des chefs récupérés, des dénonciateurs inconnus.
Il y a tous ceux qui n'y croyaient pas, ou seulement de temps en temps.
Et il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s'éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin.''
Heureusement il y a des Justes... Mais ce ne sont pas toujours les mêmes.

Agnès Varda, à la lecture du billet, nous donne la primeur de la bonne nouvelle :
Vu les 27 OOO visiteurs , “ils” ont décidé la prolongation. Donc installation en place juska dimanche 28 - 17 heures, et fermeture à 18h. Je l’ ai appris en allant organiser le repliage des photos ce soir... Salut et amitié.

LA PETITE DAME EST UNE GRANDE
23 décembre 2007


[...] je souhaite vous parler d'Agnès Varda et de son double-dvd Tous Courts. J'ai beau connaître et apprécier ses longs métrages, j'ai réalisé la dimension de son travail à la projection de l'ensemble de ses courts publiés intégralement par sa maison de production, Ciné-Tamaris. Je voulais les avoir tous vus avant de les chroniquer, mais le coffret est si copieux (6 heures) qu'il n'est pas prudent d'attendre plus longtemps pour vous les conseiller.
L'invention et la fantaisie d'Agnès Varda, sans cesse renouvelées, en font l'égal de Jean-Luc Godard ou de Chris Marker. D'ailleurs, les critiques oublient trop souvent qu'elle réalisa en 1954 le premier film de la Nouvelle Vague, intitulé La pointe courte, bien avant tous les autres. Seulement Agnès Varda est une femme, ce qui fait tâche dans le monde de machos du cinématographe. La plupart des cinéastes de la Nouvelle Vague ont simplement poussé leurs aînés vers la sortie pour prendre, vite assagis, leur place encore chaude en s'engouffrant dans un nouveau clacissisme qui n'avait pas même l'élégance des anciens. Varda, elle, n'a jamais cessé d'inventer et de bouleverser les usages. Son compagnonnage avec son mari, le sublime et lyrique Jacques Demy, permit aux imbéciles de la reléguer au second plan. Demy lui-même n'a pas encore la renommée qu'il mérite, auteur aussi politique que sensible.
Varda commence donc par garder les enfants de Jean Vilar et deviendra la photographe officielle du Festival d'Avignon. Elle passe ensuite au cinéma et ces dernières années elle se lance dans l'art contemporain avec des installations multimédia parmi les rares à produire du sens et à porter la marque d'un auteur. Seuls Godard et Marker ont garder cette ferveur, remettant leur titre en jeu, travaillant sans relâche, explorant les nouveaux supports (télévision, expositions, CD-Roms...). Sachant manier le verbe comme Perec, Agnès Varda est une artiste complète et une productrice hors pair. Les petites variations qui introduisent chaque court métrage sont d'une grande intelligence critique et d'une simplicité qui parlera à chacun. Ses "boni" et l'interface sont soignés comme seuls les indépendants prennent le temps de le faire. Un luxe d'artisan pour une œuvre d'art !
Éternelle jeunesse... La cinéaste octogénaire a conservé la vivacité de ses débuts. Inventif, précis, copieux, drôle, fascinant, Tous Courts est chapitré en Courts touristiques, Cinevardaphoto, Courts « contestataires » et « parisiens », sans compter l’essai 7 P., cuis., s. de b. plus quatorze mini-films de la série Une minute pour une image dont elle a écrit et dit le commentaire. Chacun des 16 films est une surprise, un rayon de soleil, un éclat de lumière. Je découvre l'euphorique Oncle Yanco et le poétique Ulysse, mais je n'ai pas encore tout vu ni tout entendu. Sa Réponse de femmes réfléchit une époque fameuse où les filles affirmaient leur pouvoir. Celui d'Agnès Varda est celui de l'imagination. Que rêver de mieux ?

CE TEMPS DE LATENCE
4 mars 2008


J'ai souvent envie de changer d'appareil-photo. Mon vieux CoolPix a l'avantage d'avoir un viseur rotatif me permettant de faire des photos sans me faire repérer. Je peux viser sans mettre l'œil en tenant l'appareil sur mon ventre ou prendre des images en plongée en le tendant au-dessus de ma tête. Mais le délai d'une seconde entre le moment où j'appuie et le déclenchement m'interdit de faire des instantanés. C'est très frustrant pour les portraits que j'aime prendre dans le feu de l'action. Je me fiche de la définition, puisqu'il s'agit la plupart du temps d'illustrer les billets de mon blog. Les cinq millions de pixels suffisent généralement à tous les documents imprimés. [...]
J'ai une idée derrière la tête depuis un moment déjà. Je voudrais tirer le portrait des personnes que je rencontre, jour après jour. Cela me plairait. Nous en avons discuté avec Agnès Varda lorsqu'elle est passée à la maison, un dimanche où je travaillais avec Franck. Il n'y avait pas beaucoup de lumière, mais cela ne l'a pas empêchée de l'encadrer sur le canapé. Agnès a commencé comme photographe, elle a couvert le Festival d'Avignon à l'époque de Jean Vilar. J'aime beaucoup l'écouter lorsqu'elle parle de ses projets ou qu'elle évoque Jacques Demy. Je ne sais pas si je réussirai à faire cette série de portraits, parce que chaque fois que je décide de m'y mettre, j'oublie de le faire, et je m'en aperçois seulement quand la personne est partie. Je me rends compte que dans les arcanes de ma mémoire, c'est ce qui me manque. J'ai plus souvent conservé les voix, les écrits, mais rarement les figures. Ce dimanche-là, j'ai commencé avec Franck en copiant Agnès. Mais j'avais déjà oublié le lendemain. [...] Il faut que je trouve un moyen de me discipliner ou peut-être ne m'y résoudrai-je jamais ? Est-ce de la timidité, le besoin d'être bien là, une fausse bonne idée ? Temps différé ou temps de latence ? Celui de voir ou celui de revoir ?

SES 80 BALAIS
31 mai 2008


Elle les a même eu hier soir, et c'est le fils de 16 ans du scénographe Christophe Vallaux qui a eu l'idée de demander aux amis d'Agnès de venir chacun chacune avec un balai pour en faire un bouquet d'anniversaire. La photo prise devant sa porte, sur le trottoir de la rue Daguerre, montre l'octogénaire du jour, toujours aussi pimpante, étreignant celui que Françoise a customisé en le bombant de rose fluo, d'orange sanguine et d'or. J'y ai noué un petit cadeau et Yolande Moreau a réussi à raccrocher le pompon fuschia qui s'était décollé du manche. Les deux nôtres détonent au milieu de la rutilance de l'ensemble. Les seuls à avoir servi, ils possèdent une histoire, atterrissant chez Agnès après de très nombreuses heures de vol. Au milieu de la foule des amis, j'en retrouve deux qui me touchent particulièrement.
La première est Luce Vigo qui me rappelle que je fus le premier à mettre en musique À propos de Nice, le film muet de son père, le cinéaste Jean Vigo. C'est aussi le premier ciné-concert que le Drame créa, c'était en 1976. Vingt-cinq autres chefs d'œuvre cinématographiques suivront, qui nous firent faire le tour du monde. Nous abandonnâmes lorsque le genre devint une mode, lassés peut-être aussi de rester trop longtemps dans la fosse d'orchestre ou derrière l'écran. La dernière fois que j'avais été en contact avec Luce, c'était pour l'annuaire des anciens élèves de l'Idhec qu'elle aura mis trois ans au lieu de trois mois à rassembler.
Le second est un autre vieux monsieur dont j'ai toujours aimé le travail. Un des tableaux de Jacques Monory illustrait la pochette de Carnage, le dernier 33 tours d'Un Drame Musical Instantané. Plus tard, l'Ekta "Technicolor" d'une toile détruite nous servit de carte postale. Enfin, nous composâmes la musique du film que la vidéaste Dominique Belloir réalisa sur ses toiles pour la Cité des Sciences et de l'Industrie et qui accompagne, je crois, encore le public qui fait la queue devant le Planétarium. Monory, un sourire toujours aussi charmeur, me parle de la vanité du monde qui ne cesse de croître, un monde stupide et terrible auquel il continue paradoxalement de s'accrocher. N'est-ce que de la curiosité ? Un jour où nous parlions de ses monochromes bleus, il me confia : "la nature m'écœure !". Je pensai bizarrement à Varèse dont le titre Déserts est souvent compris de travers.
Si, au détour d'un couloir, une pancarte clame "J'ai mal partout", en voilà trois qui n'ont pas de quoi se plaindre. La vie est belle, à condition de s'exprimer dans la résistance et le partage. Hier soir, Agnès rayonnait.

LES PLAGES D'AGNÈS
17 décembre 2008


Ce jour-là sortait Les plages d'Agnès, autoportrait d'Agnès Varda qui feint de se peindre à reculons alors que la "grand-mère de la nouvelle vague" volète parmi ses souvenirs avec toujours autant d'humour, d'intelligence et d'émotion comme elle le fit le long de 33 longs et courts-métrages, après avoir été photographe, avant de se plonger dans le bain de ses installations contemporaines... Mais là ce sont des plages, comme celles d'un disque, ou bien les pages d'un livre qu'on tourne, jeux de mots survolés à tire d'ailes, jeux de plage qu'on partage avec ses enfants et petits enfants, pas seulement la famille, mais aussi celles qu'elles a influencées, ceux qu'elles a croisés. Jacques Demy est évidemment présent partout, mais lors de la projection au Cinéma des Cinéastes je fus particulièrement ému par son évocation de Jean Vilar et de tous les comédiens disparus, comme plus tard Delphine Seyrig... Les deux bandes-annonces résument bien la boule à facettes qui fait tourner sa tête couronnée : à la fois coquète et drôle, elle a laissé pousser ses cheveux teints en conservant une calotte grise sur le dessus de son crâne !


À la fin du film, la cinéaste interrompt le générique pour ajouter quelques plans "volés aux copains". C'est la séquence de ses 80 balais et là, sur l'écran, je me vois au milieu de la fête. À la sortie, Agnès me dit "Tu as vu, on ne voit que toi !". Trop mignonne ! Moi, je m'étais laissé porter par les vagues, par les jeux de miroirs sur la plage du Nord, par la beauté de Sète, par le sable sous les pavés de la rue Daguerre, par les retrouvailles à Venice et Santa Monica, par les embruns de Noirmoutier, avec une irrésistible envie de découvrir les quelques films que je ne connais pas encore...

IMAGO
5 juin 2009

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Voilà déjà un an que 80 balais ont salué la naissance de l'artiste. Si Agnès Varda est un bourreau de travail, elle a appris à prendre son temps, profitant des fleurs de son jardin en forme de couloir rue Daguerre. À l'heure du thé elle s'endort régulièrement pour récupérer de ses longues journées de labeur. Sa vivacité, son intérêt pour les nouvelles technologies et son enthousiasme sont rafraîchissants. Tandis qu'elle prépare l'édition DVD des Plages d'Agnès, elle œuvre déjà à une nouvelle installation pour la Biennale de Lyon. Elle nous raconte le tournage sur la Seine à bord du voilier qu'il a fallu transporter depuis Sète, la douzaine d'autorisations nécessaires, le vent, la lumière, les bateaux-mouches, les horaires impossibles imposés par les autorités, le propriétaire inquiet caché dans la cale qui redresse la tête au mauvais moment, l'absence de toilettes sur les quais... Le cinéma est affaire de patience, de calculs savants et d'improvisation de dernière minute. Cela me manque parfois. J'en retrouve quelque chose quand j'improvise sur scène ou lorsque je dois défendre mes choix devant un client, mais rien n'est plus excitant que de capter ces moments fugaces que l'on figera sur ce qui tient lieu de pellicule comme on épingle un papillon. Cruel et magnifique.

FURTIVEMENT
9 novembre 2009


Après son succès en salles, Les Plages d'Agnès sort en DVD, agrémenté de petits boni comme elle dit : Trapézistes et voltigeurs (8'), Daguerre-Plage (6'), une planche de quatre magnets d'après l'affiche de Christophe Vallaux (en chemise bleue sur la seconde photo) et un livret de seize pages. Si l'on m'aperçoit à la toute fin du film d'Agnès Varda, lors de ses 80 balais, nous pensions que Françoise avait disparu du montage. Que nenni ! Un arrêt sur image m'a permis de saisir le photogramme. Quatre images, c'est un sixième de seconde, juste le temps d'apercevoir son ensemble rose et vert, mais pas assez pour reconnaître sa frimousse.


Quant à moi, je suis bêtement fier d'apparaître tout sourire au milieu du générique. Le mois qui a suivi la sortie du film il n'y eut pas un jour sans que l'on m'accoste dans la rue. Pour deux secondes à l'écran ! On peut imaginer le calvaire des acteurs et actrices à sortir dans le monde. Lunettes noires et vitres fumées, déguisement et postiches, négation de son identité et réclusion, tous les moyens sont bons pour gagner l'anonymat.
Michael Lonsdale me raconta qu'un soir où il dînait à Strasbourg avec Roger Moore et Mireille Mathieu, appréciez l'improbable trio, quelle ne fut pas l'angoisse de découvrir 2000 personnes à la sortie du restaurant ! Un autre jour, un chauffeur de taxi étale son admiration pour le comédien, pour terminer pas lui demander d'avoir la gentillesse de lui signer un autographe, "Monsieur Galabru...", et Michael de signer Michel Galabru pour ne pas décevoir "son" admirateur ! Je me souviens des fans se couchant sous les pneus de la voiture de George Harrison avec qui je venais de jouer, des crises d'hystérie des admirateurs de Richard Bohringer pendant les répétitions du K ou simplement du malaise des autres artistes à la table de Robert De Niro.
Lorsque j'étais adolescent je rêvais de célébrité. À fréquenter et travailler avec des stars, j'appris plus tard la rançon de la gloire et appréciai, en tant que compositeur, d'en percevoir les bénéfices sans en subir les préjudices...

IL N'Y A PLUS D'ABONNÉE AU NUMÉRO QUE VOUS AVEZ DEMANDÉ
29 mars 2019


Agnès, j'apprends ton départ par cette application nécrologique qu'est FaceBook. Décidément c'est l'hécatombe des mamans cette année. Tu n'appelleras plus. Tu ne t'endormiras plus en prévenant que c'est bon signe si ma musique te berce. C'est une idée très pénible de penser à tous ces balais qui ne serviront plus à personne probablement. Mais beaucoup de monde vont penser à toi aujourd'hui. Il en aura fallu du temps pour une aventurière comme toi. Tu y es allée souvent à la machette. Cette fois la communication est définitivement coupée. Ça fait mal.

jeudi 13 janvier 2022

La fabrique des sentiments


J'avais toujours dit que si nous nous séparions, je m'inscrirais sur les réseaux de rencontres pour retrouver l'âme sœur. Lorsque c'est arrivé, sans que je m'y sois préparé, je pensais que ce serait simple, voire excitant. Que nenni ! Ce fut laborieux et pas franchement couronné de succès. Ce n'est pas tout à fait juste. J'y plongeai d'abord pour oublier la douleur de l'absence. Cela s'est mis de plus en plus à ressembler à un jeu vidéo tandis que mes conversations et mes rendez-vous tenaient plutôt de l'ethnologie. En choisissant astucieusement les sites, je fis la connaissance de femmes toutes passionnantes, trois écrivaines, deux psychanalystes, une chorégraphe, une musicienne, une graphiste et d'autres intellectuelles particulièrement bienveillantes. J'y croisai des personnes dont l'environnement social était devenu certainement trop étriqué. Je ne m'ennuyai qu'une seule fois, avec une femme célèbre (les autres ne l'étaient pas moins !) spécialisée dans la sociologie des sentiments, mais qui de toute évidence ne jouait pas le jeu. Je restai en contact avec certaines devenues depuis des amies, mais de toute cette période je ne partageai pas même un baiser. Lors d'une fête chez des amis je finis par rencontrer une personne charmante et nous nous plûmes aussitôt. Cette liaison dura seulement seize mois et j'en garde d'excellents souvenirs, même si la rupture fut décevante. La souffrance génère parfois d'imprévisibles comportements. Je replongeai alors dans la virtualité, espérant toujours que si je me trouvais là, d'autres auraient le même espoir jusqu'à partager le désir. Je connaissais plusieurs couples ayant pratiqué ce sport et qui nageaient toujours dans le bonheur, exemples encourageants pour moi qui n'ai aucun goût pour le célibat. Et puis c'est arrivé un jour, à tel point que j'ai du mal à me souvenir de la période évoquée plus haut ! Tout cela pour introduire le petit article du 10 avril 2009 que j'avais écrit sur La fabrique des sentiments.

Après Violence des échanges en milieu tempéré (autre article ici), Jean-Marc Moutout signe un second film tout aussi remarquable, cette fois autour du speed dating, rencontres express entre célibataires ou du moins supposés. La direction d'acteurs est exceptionnelle. Je n'avais jamais été emballé par Elsa Zylberstein qui trouve ici son meilleur rôle aux côtés de Jacques Bonnaffé et Bruno Putzulu. Il faut parfois du temps aux comédiens pour trouver leurs marques. Pour une femme seule, à 36 ans, la question des enfants et du couple se pose de façon critique. Moutout en dessine un portrait tout en nuances et il l'entoure d'hommes plus craquants les uns que les autres. C'est très fort. On est loin des schémas machos éculés, dans la vraie vie comme au cinéma ! Le montage du film sert une mise en scène sobre et inventive. Jean-Marc Moutout est un des cinéastes les plus intéressants du moment et l'on peut espérer que les producteurs lui offriront les moyens de continuer de nous étonner par son regard acéré sur les mœurs de nos contemporains. [...]


Je n'ai pas vu De bon matin réalisé en 2011, mais la mini-série de 2018 Victor Hugo, ennemi d'État que j'ai commencée me semble un peu trop dramatique télé, ce n'est jamais facile de diriger une foule sans les moyens adéquats, c'est peut-être aussi une différence cruciale entre les comédiens français et les anglo-saxons.

mardi 4 janvier 2022

Convoi de femmes

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Le titre original du film de William A. Wellman est Westward The Women, Les femmes en route vers l'Ouest. Tourné en 1951, il trouve sa source dans une aventure réelle un siècle plus tôt. Cet excitant western en noir et blanc est un des rares films féministes du genre, voire même tous genres confondus, ce qui explique peut-être sa confidentialité. On encense tant d'œuvres conventionnelles que la question se pose légitimement. Le scénario de Frank Capra, qui n'a pas pu le réaliser faute de temps, est d'une acuité exceptionnelle, fustigeant le machisme des cow-boys, des hommes qui n'ont rien de différent de l'homo sapiens qui court les rues de notre temps.


La sévérité du film lui confère une modernité inhabituelle pour l'époque où il fut tourné. Les ressorts dramatiques qui ne cessent de nous surprendre rivalisent avec un humour ravageur, dressant les portraits formidables des femmes qui composent le convoi. Cent quarante femmes traversent les Etats-Unis depuis Chicago pour aller épouser les célibataires d'un ranch à l'autre bout du pays. En conducteur de la caravane, Robert Taylor y tient un de ses meilleurs rôles avec celui de Party Girl (Traquenard) de Nicholas Ray, mais le casting recèle bien d'autres surprises comme sa bonne conscience interprétée par le Japonais Henry Nakamura ou la séduisante héroïne française Denise Darcel, sans compter tous les merveilleux portraits de femmes plus courageuses les unes que les autres. Convoi de femmes est un des meilleurs westerns de l'histoire du cinéma, un film qui mérite d'être redécouvert au même titre que les plus grands Capra.


Un extrait plus explicite que la bande annonce !

Article du 10 février 2009