70 Cinéma & DVD - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 23 février 2026

Piranhas, pamphlet mordant anti-US


Est-ce parce que nous prévoyons une visite aujourd'hui à Océanopolis à Brest que cet article du 22 mai 2013 remonte à la surface ? Ou causé par mon effarement devant le mélange d'habile stratégie, de sénilité, de vulgarité et d'arrogance de Trump ? Allez savoir... Je me souviens seulement en avoir dévoré à Iquitos lors de notre séjour en Amazonie...

Pour une fois, le bonus DVD d'un film me permet de me rafraîchir la mémoire sans avoir besoin de le revoir pour écrire ma chronique. [...] Depuis la projection de Piranhas (1978) qui nous avait fortement impressionnés, pas seulement pour son suspense gore, mais aussi pour sa charge politique contre le gouvernement américain et son humour noir. En général j'ai du mal avec les entretiens qui citent d'abondants extraits du film que l'on vient de regarder, aussi suis-je ravi d'écouter Joe Dante évoquer le tournage de son second long métrage dans [l'édition publiée jadis] par Carlotta. Pour commencer, il rend évidemment hommage à son producteur, le prolifique Roger Corman, cinéaste lui-même, qui donna leur chance à nombreux réalisateurs prometteurs tels Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Joe Dante, James Cameron, Peter Bogdanovich ou Jonathan Demme, et lança des comédiens comme Jack Nicholson, Peter Fonda ou Dennis Hopper.


Joe Dante préfère comparer Piranhas à un film de guerre plutôt qu'à Hitchcock, son scénario dénonçant en sous-main les méthodes des États Unis pendant la guerre du Vietnam, chimie criminelle et manipulations génétiques à la clef. Il est probable que personne n'oserait aujourd'hui aller aussi loin dans le "politiquement incorrect", particulièrement dans les scènes où quantité d'enfants se font dévorer par les vilains poissons mutants. Dante insiste d'ailleurs sur la responsabilité du lobby des armes dans la violence qui s'est multipliée dans son pays plutôt que celle que véhicule le cinématographe. Lointain pastiche des Dents de la mer, Piranhas est un film fascinant qui loin de se complaire dans une horreur confortable et spectaculaire dénonce la bêtise humaine avec un humour saignant et ravageur.

mardi 17 février 2026

Gangs de Wasseypur


À première vue Gangs de Wasseypur est une saga violente où trois familles de malfrats s'entretuent pour le contrôle d'un tout petit territoire, sur trois générations de 1941 à 2009. Si le film de Anurag Kashyap est avant tout un film populaire, il a su séduire la critique internationale pour son arrière-fond politique, le contrôle des mines de charbon, son réalisme local, une petite ville du Bengale aujourd'hui le Jharkhand, ses clins d'œil à Bollywood, une partition musicale entraînante, et sa critique sous-jacente de la violence masculine que le pouvoir des femmes ne saura pas contenir. Comme souvent lorsque l'étude est sincère et le sujet épineux (les protagonistes sont essentiellement musulmans bien qu'en conflit avec le pouvoir hindou), les interprétations politiques sont allées d'un extrême à l'autre. Pourtant, malgré la succession incessante de meurtres qui finit par me faire perdre mes repères la plus grande violence est généralement cadrée hors-champ, renforçant sa puissance et censée favoriser son rejet par les spectateurs.


Les 5 heures 20 minutes en deux parties font évidemment penser à Coppola, Scorsese ou Tarantino, mais Kashyap préfère se référer à des films de réalisateurs sud-américains comme par exemple Children of Men d'Alfonso Cuarón pour les plans séquences de tueries. Si vous n'êtes pas allergique à l'hémoglobine Gangs de Wasseypur vous immergera dans un univers fascinant qui peut rappeler la série Game of Thrones, forme que le long métrage fleuve aurait pu très bien adopter, par ses ressorts dramatiques dictés essentiellement par la vengeance et par le déséquilibre de maturité entre les hommes et les femmes. Tout de même un peu démoralisant sur l'avenir de l'humanité ! (double DVD Blaq Out, article du 20 mai 2013).

lundi 9 février 2026

a Clock, Marclay or NOT Marclay ?


The Clock est une fameuse installation vidéo de Christian Marclay, créée en 2010, projetée au Centre Pompidou à Paris en 2011 et à Metz en 2014. "The Clock est un montage vidéo de 24 heures, constitué de milliers de séquences cinématographiques ou télévisées liées au temps. Il s'agit dans les faits d'une horloge : toutes les scènes contiennent une indication de l'heure (par exemple, une montre, une alarme ou un dialogue) et sont synchronisées avec l'heure de la projection. En d'autres termes, lorsqu'une horloge indique 15:32 dans le film, il est également 15:32 à la montre du spectateur." Lors de la 54e Biennale de Venise, Christian Marclay s'est vu décerner le Lion d'or du meilleur artiste avec cette œuvre invisible autrement que dans les musées qui l'ont programmée.

Pourtant a Clock, qui vient d'apparaître sur le Net, ne serait pas The Clock. Dû à un certain Clockmaker, on peut se demander si l'artiste suisse n'est pas tout de même derrière cette "nouvelle" prouesse, tant cela réclame un travail aussi précis que colossal. Il se peut que Marclay soit obligé d'être discret pour des questions de droits (bien que par ailleurs il n'en ait demandé aucun pour les extraits). Ce chef d'œuvre de virtuosité, considéré légalement comme une œuvre artistique transformative, n'est en effet jamais diffusé commercialement (TV, streaming), n'ayant été jusqu'ici projeté que dans le cadre d'expositions, cela limitant les conflits juridiques. Il avait fallu trois ans à une équipe d'assistants pour trouver les éléments catalogués selon plusieurs critères : heure exacte, contexte narratif, ambiance (tension, calme, humour, nuit, jour…), puis encore un travail inimaginable pour que l'ensemble soit fluide. C'est une véritable leçon de montage cinématographique, image et son. On peut imaginer qu'il soit désiré que davantage de personnes y aient accès. On voit mal aussi comment un film de 24 heures (40 gigas sur le Net) puisse être diffusé plus largement autrement qu'informatiquement.

Clockmaker prétend qu'il n'aurait pas vu l'original, mais qu'il s'est appuyé sur le travail d'un mystérieux ElevenFiftyNine (la Code 11.59 est une célèbre montre Audemars Piguet) qu'il a découvert sur le Fandom Wiki. Le montage est hallucinant, suivant évidemment scrupuleusement la Timeline de The Clock qui permet de connaître l'origine de chaque extrait ! Cet exercice d'équilibriste est fascinant, comme, dans une moindre mesure The Movie Orgy de Joe Dante, ou les Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard. Le premier est une élucubration foutraque de Dante lorsqu'il était étudiant en 1968, le second est peut-être le film que j'emporterais sur mon île déserte.

Sur l'affiche de a Clock, proposé en streaming sur aclock.live, on appréciera les mots NOT devant la notification des producteurs et du réalisateur ! J'ai donc installé l'horloge dans le salon sur un vieil ordinateur et je reste scotché par les milliers d'extraits synchrones avec l'heure qu'il est ! C'est bien plus addictif que ma récente AppleWatch... Sauf que mon vieux PowerBook a rendu l'âme à 18h32. On ne peut pas lutter contre le temps qui file... Chacune des phrases de ce dernier paragraphe suit son imperturbable course, accompagnant nos évènements domestiques. J'ai donc recopié le film sur un petit disque dur SSD que je promène au gré des heures en le connectant aux différents écrans de la maison. Selon l'humeur du moment et l'heure exacte affichée sur l'écran, le vertige titille nos méninges sur notre rapport au temps, aux images et aux sons qui façonnent notre imaginaire, à la mémoire babylonienne qui s'efface au fur et à mesure du temps qui passe et trépasse...

P.S.: Après quelques échanges avec Clockmaker, je suis arrivé à l'hypothèse que l'auteur de ce brillant remake, souvent plus sophistiqué que l'original, surtout d'un point de vue sonore, pouvait être le cinéaste Kogonada dont les courts métrages sur différents réalisateurs sont absolument renversants. Ils lui furent commandés par Criterion, Sight & Sound et le British Film Institute. La virtuosité du montage, l'accès à des copies exceptionnelles, le pari de faire œuvre à partir d'autres, le rapport audiovisuel sont autant d'indices qui me font penser à Kogonada. Si ce n'est pas lui, cela lui ressemble terriblement.
P.P.S.: Mais Clockmaker m'assure que mes hypothèses sont toutes fausses. Marclay n'y serait pour rien et il ne serait pas Kogonada !

vendredi 16 janvier 2026

"Top Ten" de films récents


Quelques mots vite fait, parce que je prends le train ce matin, sur des films récents, peu évoqués dans cette colonne puisque j'essaie de n'écrire que sur des sujets peu traités sur les médias en général. Certains méritent tout de même d'être signalés, car ils m'ont plu ou touché.


Tout le monde s'accorde à porter au pinacle le nouveau film de Paul Thomas Anderson, Une bataille après l'autre (A Battle After Another). On ne s'ennuie en effet pas une seconde dans ce film d'action où les acteurs Leonardo Di Caprio et Sean Penn sont formidables et dont le propos politique reflète le danger suprémaciste blanc des USA. Il tombe à pic, un peu comme Eddington d'Ari Aster, moins drôle, mais grosse production américaine aussi intéressante sur la dérive de ce pays aux mains d'un dangereux sociopathe.


Pardonnez-moi si chaque fois je ne dis pas grand chose, d'une part parce que je déteste déflorer les films, d'autre part parce qu'il y en a tout de même pas mal qui valent le détour comme Franz K. (Franz) d'Agnieszka Holland, une immense cinéaste dont on ne cessera de découvrir l'œuvre. Son nouveau film n'est pas un biopic à la noix comme c'est souvent le cas du genre, mais une remarquable évocation de la vie et l'œuvre de Kafka, perception extrêmement personnelle, du grand art où les époques, le réel et la fiction s'interpénètrent avec une intelligence du montage et des effets absolument géniale. Les lecteurs de Kafka jubileront, les autres se laisseront porter par ce tourbillon d'humour tragique.


Aïe aïe aïe, cela va faire beaucoup de bandes-annonces si j'illustre chaque petit clin d'œil avec ! Le film indien Santosh de la réalisatrice Sandhya Suri est un excellent polar sur une jeune fliquette confrontée à la corruption de sa hiérarchie machiste.


Un simple accident (ek tasadof-e sadeh) est le 12e long métrage de l'Iranien Jafar Panahi. J'ai envie d'écrire "égal à lui-même" et il faut le faire quand on est interdit d'exercer son métier dans l'Iran actuel. Palme d'Or à Cannes, il pose une fois de plus un cas de conscience. Excellent, comme tous les films cités ici.


Rental Family - dans la vie des autres (Rental Family), comédie dramatique nippo-américaine co-écrite et réalisée par la Japonaise Mitsuyo Miyazaki connue sous le nom de Hikari. Contrairement à Lost in Translation que j'avais trouvé totalement à côté de la plaque, Rental Family aborde la société japonaise avec intelligence et sensibilité au travers du regard et de l'expérience de l'Américain joué par Brendan Fraser.


The Mastermind, le nouveau film de l'Américaine Kelly Reichardt est dans la veine des précédents. C'est un peu logique lorsque les cinéastes ont leur propre style plutôt que d'obéir aux lois du marché. Une histoire de ratage donc, dans le milieu de l'art. Humour amer.


J'ai beaucoup aimé Black Dog du Chinois Guan Hu, un très beau film, entre drame et thriller, avec des chiens évidemment. Par son titre, Black Dog, il me fait évidemment penser à White Dog, film injustement malaimé de Samuel Fuller et, par extension, à l'époustouflant White God du Hongrois Kornél Mundruczó. Des chiens surprenants...


Miroirs n°3 tient, lui, son titre d'une pièce pour piano de Ravel, Une barque sur l'océan. Christian Petzold continue à chercher ce qui se cache derrière les choses, les ombres derrière la lumière des hommes.


Oh la la, celle de Nouvelle vague de Richard Linklater est la dixième bande-annonce de ce Top Ten. Je vais m'arrêter là avec cette comédie réussie sur le tournage d'À bout de souffle en noir et blanc et en français par un réalisateur qui ne parle pas la langue.


En signalant tout de même le documentaire de création Bono: Stories Of Surrender d'Andrew Dominik, très réussi one-man stage show, L'intermédiaire (Relay) de David Mackenzie, thriller original à rebondissements, The Gorge, blockbuster de Scott Derrickson, et quelques séries comme le charmant québecois Empathie, les deux saisons de The Gold, les incontournables Des vivants (surtout les deux premiers épisodes, après ça ressemble à En thérapie) et Adolescence, His and Hers, The Lowdown, la saison 3 de The Diplomat, etc. J'en oublie des quantités, d'autant que ma cinéphilie m'emmène plutôt vers de vieux films... Et puis, quand je pense que je voulais faire court !

lundi 12 janvier 2026

L'étrangleur de Boston


Inventer des formes qui collent au sujet n'est pas chose si courante dans le cinéma d'aujourd'hui. Quelques cinéastes continuent à mettre systématiquement leur titre en jeu en renouvelant chaque fois leur manière de filmer au risque de décevoir leurs fans. C'est rarement la compromission ou l'usure qui figent un auteur, mais sa générosité envers ceux qui ont aimé ses œuvres précédentes. Le succès peut devenir ainsi un frein à l'invention. Quoi qu'il en soit, si le style est souvent dicté par ses maladresses, il n'y a pas meilleur choix pour les contourner que d'imaginer un angle d'approche qui colle au sujet.
En 1968, le split-screen (écran divisé) utilisé par Richard Fleischer dans L'étrangleur de Boston (The Boston Strangler) est le miroir brisé du schizophrène que l'enquêteur joué par Henry Fonda cherche à identifier. Le procédé sera utilisé la même année par Norman Jewison pour L'affaire Thomas Crown dans un propos très différent : un tueur en série qui terrorisa Boston au début des années 60 pour le premier, un hold-up chronométré pour le second.


L'étrangleur de Boston est un thriller captivant par ses aspects documentaires autant que par l'interprétation magistrale de Tony Curtis dans un rôle dramatique à contre-emploi. Le personnage d'Albert DeSalvo a existé, même si le scénario diverge sur quelques détails. Fleischer tourne probablement là son meilleur film. L'intrigue est traitée comme un fait-divers en marge des évènements historiques qui marquent l'époque tels la marche sur la Lune ou l'assassinat de J.F. Kennedy. Fleischer cherche à comprendre comment le criminel a pu tuer une douzaine de femmes, sans ne jamais tomber dans le psychologisme qu'Hitchcock aurait servi sur un plateau. Si l'énigme reste entière, le rôle de la société est remarquablement disséqué : responsabilité des médias, opinion publique, état d'esprit des victimes, méfiance envers la population homosexuelle, etc. Lorsqu'un fou criminel est arrêté, les témoignages des voisins évoquent presque toujours un garçon charmant et serviable ou un bon père de famille. La force de nombreux malfaisants est justement qu'ils n'en ont pas l'air ! L'étrangleur de Boston, [qu'on peut encore trouver d'occasion] en DVD et Blu-Ray remasterisé en même temps qu'un autre excellent polar de Richard Fleischer, Les inconnus dans la ville (Violent Saturday, 1955), possède une modernité que peu de films actuels assument, trop enclins à vouloir en mettre plein la vue et étouffant la réflexion sous des effets artificiels de plus en plus formatés.

Article du 30 avril 2013

mercredi 24 décembre 2025

My Name Is Orson Welles


La phrase affichée à l'entrée de l'exposition Orson Welles à la Cinémathèque tombe à point nommé. La veille, une amie compositrice à qui j'expliquais que j'étais multi-tâches m'avait répondu que ce genre d'artistes ne produisait jamais rien de bien. Leonardo et tous les hommes de la Renaissance ? Aristote ? Goethe ? Hugo ? Cocteau ? Lynch ? Ou Colette !... Comme j'ai l'habitude d'être considéré depuis toujours comme un touche-à-tout, je ne me suis pas vexé, sachant que ce qualificatif est accompagné par "de génie" lorsque les journalistes qui l'emploient désirent transformer le péjoratif en compliment ! Évidemment je ne suis pas Orson Welles, et c'est probablement une chance si j'en juge par l'amertume que ses échecs successifs ont provoqué chez lui et surtout sur le massacre dont ses films ont été les victimes sous le pouvoir des producteurs. Après Citizen Kane, plus aucun de ses films n'est tel qu'il l'a voulu. La tristesse entrevue chez nombreux des plus grands réalisateurs m'avait, à ma sortie de l'IDHEC, fait choisir la musique plutôt que le cinéma. Plus le budget est important, plus sont fortes les pressions des financiers. Même si les restes de Welles sont sublimes, malgré les coupes, les dépossessions, les inachèvements, il en a pâti toute sa vie, condamné à jouer dans des navets pour vivre, et racontant que ce qu'il avait gagné avec son premier long métrage, il avait passé ensuite sa vie à le perdre. Je me souviens aussi que devant les étudiants venus l'écouter à la Cinémathèque Française, du temps du Trocadéro, lui demandant quel était le meilleur moment d'un film, il avait répondu "When the money is in the bank !". Comme la salle riait, Welles avait insisté très sérieusement, sans cynisme, par crainte qu'on ait pris cela pour un bon mot, répétant "vous ne m'avez pas compris, c'est quand l'argent est à la banque !". Quelle tristesse de penser à tous ces grands artistes qui n'auront connu le succès que post mortem. Je l'évoquais lundi avec La nuit du chasseur, mais je pense souvent à Mozart, Van Gogh, Rimbaud, Varèse ou Bartók, et à celles et ceux que l'on découvrira demain longtemps après leur mort. C'est le sentiment le plus fort que je tire de la belle exposition My Name Is Orson Welles à la Cinémathèque (jusqu'au 18 janvier 2026).


Comme je possède tous ses films, y compris ses émissions télévisées, ses tours de magie, ses créations radiophoniques, ses romans, ses participations à d'autres chefs d'œuvre comme La ricotta de Pasolini, et je ne sais combien d'interviews et documentaires, j'ai été passionné par les documents graphiques, extraits de films inachevés où Welles a un petit rôle, les lettres, ses dessins sur les fonds de ses boîtes de cigares Romeo y Julieta (en cadeau à son compositeur préféré Angelo Francesco Lavagnino), les esquisses de décors, l'évocation des pièces de théâtre invisibles comme le Macbeth vaudou ou son Jules César en chemises noires, son implication politique, etc. Beaucoup de documents proviennent de Croatie, patrie de sa dernière compagne, Oja Kodar, que l'on voit dans F for Fake (Vérités et mensonges), mais c'est Beatrice Welles (aperçue dans Falstaff), la fille qu'il a eue avec l'actrice italienne Paola Mori, qui semble la plus active. Si vous n'avez pas le temps ni la possibilité de voir l'exposition, le catalogue de 464 pages est absolument remarquable, pour moi même plus riche.

lundi 22 décembre 2025

Charles Laughton dirige La nuit du chasseur


The Night of The Hunter fait partie de mes dix films préférés comme pour la plupart de mes amis, si ce n'est le premier. Je l'ai vu et revu un nombre incalculable de fois depuis plus d'un demi-siècle. C'est en découvrant le disque où Charles Laughton en lit le résumé dans la version de l'auteur, Davis Grubb, accompagné par la musique de Walter Schumann, que je me suis souvenu posséder le documentaire de 2h40 qu'en fit Robert Gitt en 2010 à partir des huit heures de rushes retrouvés dormant dans une école de cinéma. Pour le storyboard Laughton s'appuya aussi sur les dessins de Grubb qui avait abandonné ses études d'arts plastiques parce qu'il était aveugle aux couleurs. Le réalisateur Andrew V. McLaglen adapta plus tard un autre roman de Grubb, Fool's Parade, comme le fit Alfred Hitchcock pour sa série télévisée. Quant à Walter Schumann, connu préalablement pour le thème (controversé) de quatre notes de Dragnet, il mourut prématurément à 44 ans. Tout a commencé lorsque Paul Gregory, jeune acteur devenu agent, tomba sur une émission de télévision du « Ed Sullivan Show » où Charles Laughton lisait des extraits de la Bible comme il le faisait régulièrement, et qui produirait le film. En fait c'est Harold Matson, agent littéraire, qui envoya à Gregory le roman de Grubb publié en 1953, qui à son tour le fit passer à Laughton qui l'adora, celui-ci le décrivant comme un cauchemar digne des Contes de ma Mère l'Oye. Laughton réécrivit le scénario confié à James Agee qui était trop long, mais insista pour que celui-ci en soit le seul signataire. Agee, victime d'une crise cardiaque dans un taxi, ne vit jamais le film et Laughton ne connut jamais non plus le succès qui adviendra longtemps après sa mort.


La nuit du chasseur fait partie de l'école Southern Gothic, un genre plutôt glauque, typique du sud des États Unis. La Grande Dépression, suite à la crise de 1929, où se passe l'action n'arrange évidemment rien au côté sordide de l'histoire. Mais, d'une certaine manière, Laughton le transformera en un conte de fée, poussé par la production et les ligues de vertu de l'époque (on connaît pourtant la cruauté des contes de Perrault !). Le rôle tenu par Robert Mitchum ne pouvait être que celui d'un "faux" prêcheur et il était hors de question que le film finisse mal, du moins pour les deux enfants, John et Pearl.
Robert Gitt présente donc les rushes dans l'ordre chronologique du film. Laughton laissant tourner la caméra pour ne pas interrompre la concentration des comédiens, on l'entend les diriger hors-champ, tout comme le reste de l'équipe. Signalons encore l'extraordinaire lumière, quasi expressionniste, de Stanley Cortez à qui l'on doit également celle de La splendeur des Amberson d'Orson Welles, Shock Corridor et The Naked Kiss de Samuel Fuller...
Charles Laughton directs "The Night of The Hunter" est une véritable expérience cinématographique. Au delà de la leçon de direction d'acteurs ou des explications sur les effets spéciaux, il distord le temps par la répétition des scènes, l'intégralité des prises avant montage et évidemment la durée de cette exposition fascinante. Presque comme du Michael Snow. Gitt insère également au fur et à mesure le pédigrée de chaque intervenant jusqu'à la fin où il évoque leur futur.


Surprise de trouver le documentaire sur YouTube et de le partager avec vous, car souvent je suis obligé de vous laisser chercher seuls les films dont je parle, ce qui n'est pas forcément aussi simple que pour moi. Il manque évidemment les sous-titres français, mais le document est si éloquent qu'il mérite d'être découvert comme une variation du chef d'œuvre, unique film de Charles Laughton qui n'en tourna aucun autre, suite à l'échec cuisant au moment de sa sortie en 1955. Fabuleux comédien et metteur en scène de théâtre, né en 1899 en Grande Bretagne et naturalisé Américain en 1950, il continua sa carrière cinématographique en jouant encore dans Témoin à charge de Billy Wilder, Spartacus de Stanley Kubrick, et Tempête à Washington d'Otto Preminger l'année de sa mort en 1962.

jeudi 11 décembre 2025

La leçon de piano et les films d'Edward Yang


J'attendais d'avoir vu l'intégralité des films du coffret Edward Yang pour en parler, d'autant que l'édition Prestige de Yiyi, qui n'en fait pas partie mais qui est sortie en même temps, est déjà épuisée. Or je n'ai encore eu le temps de regarder que Confusion chez Confucius et Mahjong qui m'ont emballé. Comme j'avais déjà projeté A Brighter Summer Day (mon préféré) et Taipei Story, précédemment publiés par Carlotta comme tous les autres, et lu l'excellent livre de Jean-Michel Frodon qui lui est consacré, je commence à avoir une petite idée du style et des propos de Yang ! Si son cinéma est absolument passionnant, son regard acéré sur la société taïwanaise ne me donne pas du tout envie d'y aller (mais comme le dit François Picard qui est à Taïwan, aurais-je envie d'aller en France au vu des films de Chabrol !). L'immaturité des protagonistes y est consternante, surtout les jeunes mâles. Au travers de récits complexes qui bousculent les personnages englués dans la ville, le cynisme et la vénalité de la nouvelle bourgeoisie y sont révélés avec férocité, comme la différence de classes ou d'origines historiques...


Ainsi j'ai déserté un temps le cinéma de Yang pour revoir La leçon de piano (The Piano) de la Néo-zélandaise Jane Campion. En 1993 j'avais trouvé le film trop beau, trop esthétique. Aujourd'hui je tombe sous le charme de cette histoire d'amour où l'irrépressibilité du désir sexuel défie les usages, où la seule échappatoire de la jungle inextricable est une plage bousculée par les vagues, où le silence et la musique se substituent à la parole, où l'écart des civilisations révèlent l'arbitraire des codes. La lumière froide de Stuart Dryburgh noie les corps dans l'épaisse végétation humide. Holly Hunter, Harvey Keitel, Sam Neill et la très jeune Anna Paquin dont c'est le premier rôle (future Sookie Stackhouse de la série True Blood) y sont exceptionnels, du moindre geste au plus bref regard. Tout est magnifiquement suggéré.

→ Jane Campion, La leçon de piano, coffret Carlotta Ultra Collector - UHD + Blu-ray + Livre, 55€. En plus des bonus (dont un court métrage de 2006, Le journal de l'eau) que l'éditeur Carlotta soigne toujours, le film, qui avait obtenu la Palme d'or à Cannes, trois Oscars et nombreuses autres récompenses, est accompagné d'un livre de 200 pages de Mélanie Boissonneau, Il y a un silence : la leçon de piano de Jane Campion.
→ Edward Yang, coffret de 4 films (In Our Time, The Terrorizers, Confusion chez Confucius, Mahjong), plus d'excellents suppléments avec Jean-Michel Frodon, Thierry de Peretti, Virginie Ledoyen, Blu-Ray Carlotta 50€
→ Jean-Michel Frodon, Le cinéma d'Edward Yang, 304 pages (inclus photos), ed. Carlotta 20€

lundi 8 décembre 2025

La Légende de Baahubali


Les films de S.S. Rajamouli sont absolument incroyables, fresques grandioses adaptant les grands mythes de l'Inde. Si, une demi-douzaine d'années plus tard, RRR transposera la saga de Rāma dans les années 1920 en révolte contre le colonialisme britannique, La Légende de Baahubali (2015-2017) épouse la fantasmagorie de la grande épopée hindoue du Mahabharata en un péplum époustouflant qui mêle les films de gladiateurs, du Seigneur des anneaux, les acrobaties du cinéma chinois, les chorégraphies à grand spectacle, la musique symphonique façon Star Wars et les effets spéciaux et pyrotechniques à la sauce curry. En rénovant ses mythes fondateurs, ces films de l'Inde du sud, Tollywood parlé et chanté en langue télougoue, revendiquent clairement un nationalisme exacerbé qui hante l'Inde d'aujourd'hui. Comme tout film populaire indien, le nombre de chansons et la chute sont fixés, et le manichéisme de Rajamouli oppose deux héros, le gentil et le méchant. Produit par un producteur hindi, Baahubali rencontre un succès phénoménal dans tout le pays avec plus de cent millions d'entrées. Il est certain qu'on imagine mal les séances où les spectateurs lancent des confetti et hurlent pendant les cinq heures et demie que durent en tout les deux parties ! Si le cinéma tamoul est plus axé sur l'expérimental, le cinéma télougou est carrément commercial, le cinéma hindi se trouvant entre les deux. Les dialogues ont d'ailleurs été tournés dans les trois langues ! Baahubali ou RRR rivalisent sans problème avec les films d'action américains auxquels ils rendent hommage tout en conservant les spécificités du cinéma populaire local. On en prend plein les yeux et les oreilles, fascinés par un voyage onirique qui fait abstraction de tout réalisme tout en s'appuyant sur une réalité ancestrale.


Remasterisée et remontée par le réalisateur, j'imagine que cette nouvelle version, un peu plus courte que l'originale, vise un public international qui devrait tomber sous le charme de cette saga pas plus naïve que les contes de notre enfance ou les blockbusters américains dont la cible a quinze ans d'âge culturel.

→ S.S. Rajamouli, La Légende de Baahubali, Édition Prestige Limitée Blu-ray + Memorabilia Carlotta, 45€

lundi 27 octobre 2025

Le Locataire de Roman Polanski


Contrairement à ce qui était annoncé, Le locataire est un film comique, du moins jusqu'à ce que la folie prenne le dessus. C'est son côté kafkaïen. Max Brod raconte qu’en lisant des passages du Procès à ses proches, Kafka, perché sur un tabouret, riait aux larmes. Logique aussi lorsqu'on connaît l'humour, certes noir, de Roland Topor qui avait écrit le livre d'où est tiré le scénario. Dernier volet de sa « Trilogie des appartements maudits », après Répulsion et Rosemary’s Baby, le film de Roman Polanski traite évidemment de la folie, celle d'une schizophrénie paranoïaque.
Longtemps mésestimé pour des raisons absurdes, boudé à Cannes en 1976, Le locataire est un film à découvrir. Les comédiens sont excellents, que ce soient les Américains (Mervyn Leroy, Shelly Winters, Jo Van Fleet...) qui incarnent les habitants (il y a aussi Claude Piéplu, Florence Blot...) de l'immeuble construit méticuleusement au Studio d'Épinay ou les Français qui évoluent dans les décors réels de Paris (Bernard Fresson, Jacques Monod, Romain Bouteille, Rufus, Gérard Jugnot, Josiane Balasko, Michel Blanc, Bernard-Pierre Donnadieu, Claude Dauphin.... ) dont la rudesse réputée des Parisiens est inénarrable. Le rôle tenu par Isabelle Adjani est aussi épisodique que tous les autres, sauf Polanski dans le rôle titre. Le film est connu pour avoir été le premier à utiliser une Louma, caméra sur grue commandée à distance, et pour le plan où la perspective est inversée grâce à la construction du décor. La lumière du chef opérateur Sven Nykvist qui a œuvré sur presque tous les Bergman, la musique très réussie de Philippe Sarde, la précision de Polanski participent au cauchemar du locataire. La chute est également mémorable, mais je ne veux pas divulgâcher le film.
Les suppléments sont comme d'habitude passionnants : entretien récent avec le réalisateur, avec François Catonné qui n'était alors qu'assistant-opérateur, avec la scripte Sylvette Baudrot, avec Topor et le coscénariste du film Gérard Brach, etc. Le coffret Prestige ajoute de nombreux memorabilia (fac-similé du dossier de presse avec toutes les bios, photos, marque-page, affiche) qui raviront les fétichistes et qui constituent toujours de beaux cadeaux quand Noël approche

→ Roman Polanski, Le Locataire, ed. Carlotta Blu-Ray 20€ / 4K UHD 25€ / Édition Prestige Limitée Blu-ray 4K Ultra HD inclus Blu-ray et Memorabilia 34,99€

mardi 21 octobre 2025

Hong Kong 1941 de Po-chih Leong


N'étant pas particulièrement fan de kung-fu ou de pochades graveleuses, j'y vais parfois à reculons avec le cinéma chinois lorsqu'il s'agit de films d'action ou de comédies burlesques. Comme j'essaie de tout voir en mettant mes préjugés de côté, j'ai regardé Hong Kong 1941, un film de Po-chih Leong, réalisateur, né en 1939, qui a abordé un peu tous les genres (drame, action, comédie, épouvante, satire, documentaire, etc.) et méconnu en France si on le compare à ses camarades Ann Hui, Tsui Hark ou John Woo qui ont marqué la Nouvelle vague hongkongaise. Ce n'est pas un hasard si Po-chih Leong mélange les genres, comme cela se pratique souvent en Chine, car il est en fait britannique, certes de parents originaires de Taishan, mais de plus marié à une anglaise, ce qui ne plut d'ailleurs à aucune des deux familles !
En 1967 il part pour Hong-Kong encore sous domination britannique. Or son film, qui se passe en 1941 au moment de l'invasion japonaise juste après Pearl Harbour, sort en 1984, date où Margaret Thatcher annonce justement sa rétrocession à la Chine qui adviendra définitivement en 1997. L'analogie est claire. La même année que le film de Po-chih Leong, sur la même toile de fond historique, Ann Hui vient de réaliser Love in a Fallen City avec également l'acteur charismatique Chow Yun-fat, l'un des trois rôles de Hong Kong 1941 avec les tout aussi irrésistibles Cecilia Yip et Alex Man. Commencé comme une comédie avec un trio d'amis où les deux garçons aiment la même jeune fille, le film devient une évocation de la guerre sino-japonaise où s'opposent collaborateurs et résistants. Si certaines scènes peuvent paraître brutales, l'ensemble garde un parfum de comédie d'aventure qui m'a fait penser à un mélange entre Jules et Jim et Viva Maria ! La mise en scène est enlevée et les autres acteurs sont aussi excellents (Wu Ma, Shih Kien, Paul Chun, Ku Feng, etc.). Ce genre de Blu-Ray, comme le pratique souvent l'éditeur Carlotta, est particulièrement intéressant par ses bonus, des entretiens récents avec Po-chih Leong ou l'historien Tony Rains, et d'autres plus anciens avec des comédiens du film. Cela permet de comprendre les conditions et les méthodes de filmer, de replonger l'intrigue et le tournage dans les conditions historiques, de mieux comprendre une culture éloignée de la nôtre.

→ Po-chih Leong, Hong Kong 1941, Blu-Ray Carlotta, 20€

mardi 7 octobre 2025

Ken Jacobs a passé la caméra à gauche


Ken Jacobs, dont le film expérimental Tom, Tom, The Piper's Son (1969) m'avait tant marqué pour son processus analytique dans une perspective de création, a passé la caméra à gauche à 92 ans.
En 2006 j'écrivis :
J'avais découvert Ken Jacobs en 1976 au CNAC rue Berryer avec Tom Tom The Piper's Son, film muet en noir et blanc de près de deux heures réalisé en 69-71 et édité en VHS par Re:Voir avec un livre bilingue de 214 pages, hors série d'Exploding. Tom Tom présente d'abord un petit film de dix minutes, poursuite burlesque tournée à Hollywood en 1905 par un futur technicien de D.W. Griffith, mais Jacobs recadre ensuite le film dans le détail allant jusqu'au grain de la pellicule. Il joue d'effets de cache et offre une des plus extraordinaires anlyses de film de l'histoire du cinéma. À la fin, le cinéaste montre à nouveau le petit film tel la première fois. Sa vision en est transformée, ce n'est plus le même film !

lundi 6 octobre 2025

Présentation de 200 Motels à Lille mercredi soir


J'avais été un fan, me voilà propulsé conférencier ! La découverte des Mothers of Invention à l'été 68 lors de mon voyage initiatique aux États-Unis me donna l'envie de faire de la musique. Frank Zappa était devenu mon nouveau gourou. J'avais 15 ans. Après le concert de l'Olympia quelques mois plus tard, j'enjambai les barrières du Festival d'Amougies pour l'abreuver de questions et enregistrai sa participation aux groupes avec lesquels il improvisa. Je lui donnerai ensuite un coup de main au Festival de Biot-Valbonne et le retrouverai au Gaumont-Palace cette fois avec les Mothers et de nouveau Jean-Luc Ponty. Zappa n'avait pas la réputation d'être facile d'accès, mais ma jeunesse enthousiaste avait raison des résistances de tous les musiciens que je rencontrais, sauf Captain Beefheart qui me traversa comme un ectoplasme et sans que je comprenne comment il avait réussi à m'éviter. Je possède l'intégralité de la discographie (augmentée) de Zappa, les films de lui ou sur lui, les livres qui le concernent, etc., même si la période qui suivit m'intéresse moins, mais je m'y replongeai avec délectation à la fin de sa vie. Je traçai donc mon propre chemin, en particulier grâce aux pistes qu'il avait suggérées dès Freak Out !, son premier album. Rares étaient les camarades qui partageaient mon engouement pour cette musique "de fous". Avec le temps, Zappa a acquis ses lettres de noblesse, et dans certains pays il est carrément adulé. En tant que compositeur, je n'ai jamais tenté de l'imiter, mais je suis resté fasciné par l'originalité de son œuvre, fut-elle influencée par Varèse, Stravinski, Webern, Bartók, le blues, le doo-wop, le jazz, le rock, et tutti quanti. Si j'étais épaté par son travail d'arrangeur et la complexité rythmique, j'avais du mal avec le côté potache des paroles qui correspondent à mon avis au niveau intellectuel de la plupart des ados américains. Par contre, en France on connaît mal ses implications politiques qui l'occupèrent dans son pays, contre la censure ou pour inciter les jeunes à voter. En 1993, j'ai failli réussir à tourner une émission de télévision avec lui, mais "La 7 sur la 2" répondit la phrase célèbre qu'il inscrit sur nombreuses de ses pochettes : "no commercial potential". Quoi qu'il en soit Frank Zappa représente ma référence absolue, avec Charles Ives, Edgard Varèse et John Cage (que j'eus la chance de rencontrer également).


Ayant souvent chroniqué les livres qui lui sont consacrés, et certaines rééditions augmentées de nombreux inédits, je suis resté malgré tout un spécialiste de son œuvre. Mes articles récents sur le livre de sa fille Moon Unit et il y a quelques semaines celui de Pauline Butcher, sa secrétaire particulière de 1968 à 1971, ont donné l'idée aux organisateurs du Festival Muzzix & Associés de m'inviter à Lille pour présenter son film 200 Motels au cinéma L'Univers mercredi soir 8 octobre à 20h. Pour me rafraîchir la mémoire j'ai revu le film ainsi que The True Story of Frank Zappa's 200 Motels que Zappa sortit en 1987 et des entretiens, j'ai repris le somptueux coffret de 6 CD publié en 2021, relu les passages des livres de Christophe Delbrouck et Guy Darol qui s'y connaissent certainement mieux que moi, et de Zappa lui-même. Je suis d'une part très honoré de cette invitation et d'autre part passionné par 200 Motels qui représente à mes yeux et mes oreilles l'apothéose de la première partie de son œuvre.

La seconde illustration est une petite pépite découverte au hasard de ma cinéphilie, l’affiche de 200 Motels dans une séquence de Un pigeon mort dans Beethovenstrasse (Tote Taube in der Beethovenstrasse) de Samuel Fuller en 1972, l’année suivant la sortie du film de Zappa et Tony Palmer. Et il se trouve que je suis aussi un fan des films de Fuller !

vendredi 19 septembre 2025

Café Flesh et Dr Caligari


J'ignorais tout du cinéma de l'Américain Stephen Sayadian lorsque j'ai lancé Café Flesh, son film tourné en 1980. Sur la jaquette du DVD, Carlotta annonce un "véritable OVNI cinématographique orchestrant une orgie aussi délirante que jouissive entre les performances ritualisées du Cabaret de Bob Fosse et l’humour subversif d’un John Waters ou l’univers troublant et capiteux de David Lynch". Il aurait même suscité l’enthousiasme de Frank Zappa à Hunter S. Thompson et Bertrand Mandico, de quoi exciter ma curiosité. J'assistai donc médusé à la projection d'un film explicitement pornographique, d'une époque où le X avait déjà été promulgué en France depuis cinq ans. En 1975 Jean-Luc Godard avait d'ailleurs regretté qu'il n'y aurait plus dorénavant que des films qui se passeraient au-dessus ou en dessous de la ceinture, ce qui condamnerait le genre à glisser lamentablement vers le gonzo et la banalité la plus trash pour des raisons économiques. Les films pornos avec scénario avaient connu leurs heures de gloire avec Derrière la porte verte, Le sexe qui parle, Deep Throat, The Devil in Miss Jones, les Vixen et autres films qui figuraient dans l'enfer VHS de mon père !
L'argument de science-fiction dystopique de Café Flesh donne tout son piment à la chose : "Après l'apocalypse nucléaire, l'humanité est partagée en deux groupes : les « positifs » qui ont conservé la faculté de faire l'amour et la grande majorité des « négatifs » qui sont devenus impuissants. Pour accéder à un succédané de plaisir, ces derniers n'ont plus d'alternative que de regarder les « positifs » se donner en spectacle sur des scènes de théâtre telles que celle du Café Flesh." Les situations incroyables, comme il en existait probablement dans les spectacles érotiques de la capitale (j'ignore si c'est toujours en vigueur) faisant la promotion dans Pariscope, par exemple, d'un couple faisant l'amour dans un filet au-dessus du public, sont quasiment surréalistes avec un humour décapant que le maître de cérémonie remarquablement interprété par Andy Nichols (Max Mélodramatique) excite avec cruauté. C'est drôle, cru et évidemment totalement kitsch. De quoi me donner envie de regarder l'autre film de Sayadian que sort en même temps Carlotta, Dr Caligari (1989), présenté comme un "film d'horreur érotique d'avant-garde".


Ces qualificatifs promotionnels me semblent là aussi à côté de la plaque. Dr Caligari (1989) est plutôt une pochade psychédélique dont les dialogues de Jerry Stahl ressemblent aux chansons graveleuses de Frank Zappa seconde période des Mothers of Invention (1970-72 avec Mark Volman & Howard Kaylan, cf. son film 200 Motels). Rien d'étonnant à ce qu'il encense ce drôle de truc ! La référence au film culte de Robert Wiene est évidemment un prétexte. Les décors pop et la musique de Mitchell Froom participent au délire d'un asile psychiatrique décalé, petit théâtre de la cruauté dont les personnages sont stylisés. Il faut être très perché pour y ressentir le moindre érotisme ou les frissons d'un film d'épouvante. On est plus proche d'élucubrations psychotropiques.



→ Stephen Sayadian, Café Flesh, édition Prestige Limitée UHD + Blu-ray + Memorabilia Carlotta, 35€ (avec denombreux entretiens sur le disque, plus un petit livre de 40 pages écrit par Lelo Jimmy Batista, un livret collectif exclusif de 44 pages, un jeu de 8 lobby cards, une planche de 7 autocollants et l'affiche, soit de quoi ravir tous les fétichistes !)
→ Stephen Sayadian, Dr Caligari, 4K UHD ou Blu-Ray Carlotta, 25€, avec toujours autant d'entretiens passionnants en suppléments


P.S.: La même semaine, en cherchant un film mis en musique par Pauline Oliveros (accordéon et jazzo-flûtes !), je tombe par hasard sur The Sluts and Goddesses Video Workshop – Or How To Be A Sex Goddess in 101 Easy Steps d'Annie Sprinkle et Maria Beatty. Décidément, ma cinéphilie est bien lacunaire, et j'en suis comme deux ronds de flan en regardant ce brûlot féministe, aussi trash que Café Flesh, expliquant comment jouir entre filles avec un humour décapant et des effets vidéo kitchissimes encore en vogue en 1989/90.

mercredi 18 juin 2025

À cause d'un assassinat (The Parallax View)


"En retard, en retard, en retard..." répète le lapin d'Alice. Dans Muriel d'Alain Resnais, un de mes films préférés, Ernest (Jean Champion) fredonne : Y a aussi le temps qui file, c' qu'il est pressé, c'est insensé ; doucement, doucement, Monsieur le Temps, vite, ralentissez au tournant ; hier, je n'étais qu'un enfant et déjà j'ai des cheveux blancs...". Ne me parlez pas de la retraite, ce n'est qu'un statut, pas une réalité, du moins pour moi, comme jadis l'intermittence n'était qu'un statut, je travaille toujours autant, rien à voir avec les dividendes. Hier j'enregistrais Claire Marchal et Raphaël Godeau, demain mixage, on en reparlera. Mais ce sont les mille et une choses qui s'amoncellent, m'absorbent et m'avalent. Le soir je sors au concert, je regarde un film à la maison ou je vois des amis, histoire de me déconnecter absolument.
Ainsi il y a quelques jours j'ai revu un film d'Alan J. Pakula sorti en 1974, À cause d'un assassinat (The Parallax View), dans une magnifique version restaurée et agrémentée d'une superbe présentation comme Carlotta aime toujours en proposer, suppléments passionnants, livre de 160 pages, graphisme magnifique, etcétéra. Le rappel de la paranoïa des années 70 colle hélas parfaitement avec les manipulations politiques et médiatiques qui ne font que s'amplifier, d'une part à cause du contexte actuel où la dictature n'est même plus une tentation, d'autre part pour des raisons techniques. Pascal est justement passé avec un livre de Daniel Schneidermann intitulé Berlin, 1933 qui fait terriblement penser à l'époque actuelle, en particulier le rôle de la presse internationale face au génocide en cours à Gaza. C'est même pire aujourd'hui, car s'ajoutent la télévision et la bombe atomique. En 1974 on aurait classé le film de Pakula en politique-fiction, mais c'est devenu bien réel cinquante ans plus tard. Des sociétés privées règlent les affaires sales des prétendues démocraties. Les assassinats des frères Kennedy ont évidemment servi de modèles, mais le réalisateur ne nomme personne, s'attachant simplement au mécanisme incontournable du complot.
Warren Beatty, qui joue le rôle du journaliste investigateur, passera plus tard à la réalisation de deux films américains majeurs qu'on appelait engagés, Reds et Bulworth. Quant à Pakula il signera deux ans plus tard Les hommes du président (All the President's Men) sur le scandale du Watergate. La France n'est pas en reste, le colonialisme et l'ingérence ont généré plus d'un assassinat de président, de Sankara à Khadafi, et les manipulations médiatiques sont aussi efficaces qu'ailleurs, les fake news étant avant tout l'œuvre des états et de leurs services de renseignements et de communication. Sans culture et sans compréhension des enjeux économiques, l'Intelligence Artificielle nous fera avaler n'importe quoi sous couvert de guerre de religion ou de leçon de savoir vivre. Et les populations d'en crever.
À cause d'un assassinat est aussi un excellent thriller qui tient en haleine, superbement interprété et éclairé.

mercredi 7 mai 2025

Sept psychopathes et un bipolaire


Deux films qui m'avaient plu, mais que j'avais oublié depuis cet article du 30 janvier 2013 !...

Il était une fois... Un thriller hors du commun où le scénario mêle la fiction avec la fiction, celui du film s'écrivant au jour le jour sans que l'on sache ce qui est de l'ordre de l'imagination ou pas. Brouiller les cartes, ici de saignants valets de carreau, permet à l'histoire tordue de se construire et au spectateur de s'amuser de cette farce abracadabrante et hilarante contée par le réalisateur de In Bruges (Bons baisers de Bruges), film qui nous avait déjà surpris par son ton original et insolent. 7 psychopathes, le second long métrage de Martin McDonagh possède un humour noir british encore plus décapant que le précédent. Son architecture, sorte de film dans le film à la sauce peyotl et fausse mise en abîme, est un modèle du genre. De plus, la distribution permet de savourer cette fois le jeu ébouriffant de Colin Farrell (déjà excellent dans In Bruges), Sam Rockwell, Woody Harrelson, Tom Waits, Harry Dean Stanton et, last but not least, le "danseur" Christopher Walken. L'un des meilleurs films de ce début 2013 !


N'en restons pas là, lorsque sortent des films vraiment réjouissants qui nous réconcilient avec le cinéma quand la presse tant spécialisée que généraliste continue de se gargariser avec les pan-pan-boum-boum de Tarantino, Bigelow, Affleck, les exercices de nostalgie moderne de Ferrara, Gomes et consorts, ou le verbeux et laborieux Lincoln... On devait à David O. Russell un film dont l'affiche nous avait fuir, mais dont les dialogues et la réalisation nous avait épatés, Three Kings (Les rois du désert), chasse au trésor en pleine guerre d'Irak avec Clooney, Jonze, Wahlberg et Ice Cube. Le revoici avec une nouvelle comédie dramatique, Happiness Therapy, parfois présentée sous le titre Silver Linings Playbook. Histoire de fous également, mettant en scène un prof dont la bipolarité a fait tout perdre, mais qu'une rencontre va transformer. Si Bradley Cooper, Jennifer Lawrence, Robert De Niro et toute la distribution sont là encore remarquables, c'est au montage que l'on peut immédiatement repérer les films qui sortent de l'ordinaire. La succession des plans n'y illustre pas la progression du scénario, mais crée des émotions, leur rythme s'appuyant sur les ellipses générées par les coupes. Si les conventions musicales ne viennent pas tout saccager on a des chances de tomber sur l'oiseau rare... À l'opposé, de belles images font rarement un bon film, même si cela ne gâche pas le reste ! Happiness Therapy réussit à montrer avec beaucoup d'humour la folie ordinaire, là où la plupart des cinéastes tracent une ligne caricaturale entre les souffrants et les bien portants. Le happy end attendu n'est hélas pas du niveau de la première heure [...].

mercredi 30 avril 2025

La Passion selon Béatrice


Je ne m'y attendais pas, n'étant ni spécialement fan de Béatrice Dalle ni amateur de ce genre de documentaire, mais je regarde tout, du moins j'essaie, la quantité de disques et de films à écouter et regarder ne doit pas m'empêcher de travailler à mes propres œuvres. Fabrice du Welz, dépité de ne pouvoir réaliser un film de fiction avec la comédienne faute de budget conséquent, transforme son projet en un documentaire où elle marche sur les traces de son héros, Pier Paolo Pasolini. Le noir et blanc, les effets de pellicule propres au cinéma d'avant-garde, les longs plans sur le visage en larmes de Béatrice Dalle, le choix de ne pas sous-titrer les intervenants parlant anglais ou italien, mais d'en laisser le soin à Clément Roussier qui traduit au fur et à mesure à l'image, les extraits de films, en font un objet extraordinairement poétique et probablement l'un des plus beaux films sur le cinéaste assassiné. Radicalement différent, je le mettrai sur un pied d'égalité avec Pasolini l'enragé qu'avait tourné Jean-André Fieschi en 1966 pour la série Cinéastes de notre temps où Pasolini s'exprime en français. Soixante ans plus tard, Fabrice du Welz accompagne Béatrice Dalle sur les traces de L'Évangile selon saint Matthieu, à la rencontre des lieux, Bologne, Venise, Matera, Ginosa, Ostia, et de personnes qui ont connu Pasolini, un restaurateur, le gardien d'une ville désertée ou Abel Ferrara. Au travers du portrait de la comédienne, trash et sans fioriture, nature et pleine d'humour, La Passion selon Béatrice dessine celui du cinéaste martyr, insufflant un sens du sacré qui me surprend.


Dans les bonus, dont l'éditeur Carlotta est toujours maître, Fabrice du Welz donne quelques clefs de ce mystère, plus un long podcast exalté consacré à Pasolini en compagnie de l'historien du cinéma Fathi Beddiar et Béatrice Dalle. Il y a aussi la bande-annonce, mais il faut se méfier de bandes-annonces, comme des critiques !

→ Fabrice du Welz, La Passion selon Béatrice, Blu-Ray Carlotta, sortie le 6 mai 2025

mardi 15 avril 2025

Le cinquième plan de La Jetée de Dominique Cabrera


En réalisant Le cinquième plan de La Jetée Dominique Cabrera signe un film réellement markerien. Le réel n'est pourtant pas ce qui a jamais passionné Chris Marker ou s'il s'appuie dessus c'est toujours pour le projeter dans une dimension poétique où le faux-semblant lui donne sa véritable dimension documentaire. Marker est un transpositeur, un illusionniste qui révèle ses tours de passe-passe sans baisser le masque. On sait bien que lors de la projection de son film le plus célèbre, La jetée, filmé en 1962, de nombreux spectateurs ne s'aperçoivent pas que c'est un montage de vues fixes, à un plan près. Cette science-fiction dystopique, qui joue sur le temps et la mémoire, est emblématique de tout son cinéma. Le faisceau d'accidents que certains appelleraient des coïncidences a touché Dominique Cabrera, comme un effet de contagion féérique. La phrase de Marker « Le hasard a des intuitions qu’il ne faut pas prendre pour des coïncidences » a contaminé Cabrera lorsqu'elle apprend que son cousin se reconnaît enfant dans le cinquième plan de La jetée alors qu'il est allé voir le film avec sa fille à la Cinémathèque. La réalisatrice enquête. Cette année-là, une année fatale pour la famille Cabrera, le jeune Jean-Henri accompagne souvent ses parents le dimanche à Orly pour tenter de reconnaître d'autres pieds noirs débarquant d'une Algérie qui vient de conquérir son indépendance.


Cabrera jongle entre la mémoire du film de Marker et les souvenirs de sa propre famille, construisant un écheveau étonnant, chaîne et trame, où le passé est construit par le futur. Elle fouille, fait rejouer la scène, interroge les témoins des deux histoires, le tournage de Marker qu'elle a croisé dans les locaux de la société de production Iskra et l'histoire douloureuse des rapatriés qu'elle avait abordée dès 1996 avec L’Autre Côté de la mer. Quatre ans plus tôt j'avais composé la musique de son Chroniques d'une banlieue ordinaire dont on retrouve la mélodie dans son court métrage Traverser le jardin. Le cinquième plan de La jetée est à la fois une fiction et un documentaire, un thriller et une comédie dramatique, le reflet de plusieurs époques qui se télescopent tandis qu'elle déroule son fil d'Ariane.

→ Dominique Cabrera, Le cinquième plan de La Jetée, en accès libre sur Arte.tv

mercredi 26 mars 2025

Full River Red de Zhang Yimou


Oubliant mon article du 2 mai 2023, je revois Full River Red du Chinois Zhang Yimou, grâce au nouveau master HD distribué par Carlotta. J'aurais pu espérer mieux comprendre l'intrigue à l'image du labyrinthe qui ponctue le film comme des têtes de chapitre, mais les références historiques, politiques et poétiques me manquent. Si certains de mes lecteurs ou lectrices sont à la fois cinéphiles et sinophones, j'aimerais savoir ce que clament les raps hystériques géniaux qui accompagnent les courses dans les couloirs labyrinthiques, et dont les sous-titres sont étrangement absents. Ont-ils à voir avec le poème final, connu de tous les Chinois ? La diction théâtrale soulignée par les percussions, le scénario avec meurtres en cascade, le rythme général entretiennent pourtant un mystère engendré par la musique d'une langue inconnue dont on ne saisit que le ton sans en comprendre les ramifications. La partition sonore reste néanmoins ce qui m'a le plus plu, encore cette fois.

Zhang Yimou enfonce le clou


J'ai beau avoir tenu les 2h38 du nouveau film de Zhang Yimou et lu ensuite plusieurs résumés je n'ai pas compris grand chose à ce labyrinthe de trahisons à tiroirs. Mais peut-être me manque-t-il les connaissances historiques ? Comme pour Everything Everywhere All at Once dont Sonia me dit qu'il est truffé de références au Bouddhisme qui rendent le film particulièrement drôle, ce qui m'échappe. Full River Red est une sorte de peplum chinois dont la majorité des scènes sont plutôt intimistes, sorte de thriller humoristique à l'ère de la dynastie des Song du sud (1127–1279). L'intrigue se passe quatre ans après la mort du général Yue Fei, suite à la trahison du premier ministre Qin Hui qui ne semble pas en être resté là. Ce n'est donc pas ce qui m'a le plus intéressé dans ce flux un peu indigeste et répétitif, pas plus que la propagande sous-jacente concernant Taïwan, sujet épineux et bombe à retardement, mais l'utilisation du son dans certaines scènes. Le film se termine explicitement sur le célèbre poème Man Jiang Hong souvent attribué au général Yue Fei : « Ce n’est qu’en récupérant les territoires perdus que nous répondrons à la demande du peuple ». Effet plaqué, mais résumant bien le film qui évoque essentiellement la loyauté et la trahison.


L'utilisation des instruments de percussion de l'orchestre traditionnel chinois m'a par contre énormément plu, voire m'a donné des idées ou les a confortées. Ils soulignent ou remplacent des bruitages au point de composer une sorte de musique varésienne aux timbres riches et variés. Les intermèdes récurrents accompagnant les déambulations dans le corridor extérieur sont particulièrement épatants, un rap chinois hystérique hurlé dans une haute tessiture, soutenu par les percussions, une basse électrique et, de temps en temps, des instruments traditionnels à cordes. En dehors de cela, malgré son immense succès en Chine, il ne me semble pas que ce soit le meilleur film du réalisateur des films à grand spectacle que sont Épouses et concubines, Hero ou Le secret des poignards volants...

Full River Red, Blu-Ray Carlotta, sortie le 1er avril 2025

lundi 24 mars 2025

D'actualité, Canadian Bacon de Michael Moore


Face aux pires absurdités et aux criminels contre l'humanité qui se reproduisent comme des gremlins, l'humour reste un rempart contre la peur qu'ils inspirent à la majorité. Le dictateur de Charles Chaplin ou To Be or Not To Be d'Ernst Lubitsch en sont d'excellents exemples. Par contre, les films à message m'ennuient, ne convaincant que celles et ceux qui veulent être convaincus. Il n'est pas toujours indispensable de comprendre la folie de ceux qui dirigent le monde. L'arrogance et le sentiment d'impunité les perdent le plus souvent, mais ils font hélas des millions de morts entre temps. On peut toujours espérer survivre à Trump, Musk, Poutine, Nétanyahou, el-Hassad, etc., même si cette satisfaction est bien vaine puisque tout le monde finit dans le trou. En regardant Canadian Bacon on appréciera la perspicacité de Michael Moore quant à son analyse critique de la politique étatsunienne. On peut pourtant penser qu'il était loin d'imaginer en 1995 que trente ans plus tard un président américain prônerait l'annexion de son voisin canadien. C'est un peu comme pour Woody Allen, ses premiers films sont les plus réussis, leurs systèmes perdant progressivement la fraîcheur de leurs jeunes années rebelles. Le futur réalisateur de Bowling For Columbine et Fahrenheit 9/11 n'avait encore commis que Roger and Me qui inspirera d'aiileurs le Merci Patron ! de François Ruffin.


Cela n'a absolument rien à voir, mais j'ai pensé au 49e Parallèle, le film de Michael Powell, et à Passeport pour Pimlico de Henry Cornelius, association d'idées que peut-être quelques cinéphiles comprendront. En tout cas, j'ai bien ri devant cette comédie satirique, rire jaune évidemment, comme avec Docteur Folamour de Stanley Kubrick. Si l'un de ces grands paranoïaques avaient l'idée ou la maladresse d'appuyer sur le bouton, espérons qu'il mouillera son doigt juste avant pour constater d'où vient le vent. Quant au bacon, ce n'est en effet pas tout à fait le même de chaque côté de la frontière, et le terme énerve certains nationalistes étatsuniens quand vient la comparaison.