Jean-Jacques Birgé

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vendredi 2 décembre 2022

L'aventure cinématographique de la Croisière jaune


Lorsque j'étais petit nous pouvions encore rêver de découvrir des territoires inconnus, des îles au trésor, des peuplades isolées. Nous imaginions l'ailleurs en pirogue et le futur à la lecture des romans de Jules Verne. Mais le monde a changé, beaucoup trop vite. Les satellites ne laissent aucun espace de liberté à nos divagations. Wikipédia répond à la moindre recherche, même si l'encyclopédie contributive est aujourd'hui prise d'assaut par des politiques manipulatoires et les grosses entreprises capitalistes qui y diffusent leur storytelling. Dans les endroits les plus reculés de la planète les gens n'ont parfois rien d'autre qu'un téléphone portable. Regarder la croisière jaune représente d'autant plus un choc que les constructions extraordinaires filmées par André Sauvage ont probablement été détruites depuis l'expédition qui se déroula du 4 avril 1931 au 12 février 1932. Une chance aussi que le cinéma soit devenu sonore il y a peu. Le film est une mine pour les ethnologues, mais aussi pour les ethnomusicologues, et les chorégraphes. J'ai déposé une copie 16 mm de la croisière noire à la Cinémathèque Robert Lynen qui a participé à cette édition fabuleuse réalisée par Carlotta. André Citroën avait déjà financé celle-ci en 1924-1925. Avec ses expéditions incroyables le constructeur automobile faisait évidemment la promotion de son industrie. Les commentaires ne sont pas exempts de colonialisme et de paternalisme français, voire de racisme si je me souviens du film sur l'Afrique. Le drame est que Citroën a spolié Sauvage de son film en confiant le nouveau montage à Léon Poirier qui n'était pas de l'expédition, mais avait réalisé La croisière noire. Sauvage ne s'en est jamais remis. Citroën trouvait qu'il ne mettait pas assez en valeur ses automobiles.


Il est donc fort intéressant de comparer les intertitres du document muet L'autre croisière d'André Sauvage (1h49) avec le commentaire de La croisière jaune (1h46). Ou encore la flopée de suppléments, courts métrages sur l'Indochine, l'Afghanistan, la Perse, etc. Il existe même une version courte réalisée par Albert Radenac sortie en 1973 (18') avec la musique de Prokofiev, mais celle de Sauvage avec la musique de Maurice Jaubert est hélas définitivement perdue. Il n'empêche que le film en l'état, augmenté de tous ces bonus, est absolument fascinant. L'équipée, composée de techniciens, mécaniciens, opérateur radio, naturaliste, médecin, artiste peintre, écrivain, historien, archéologue, photographe et cinéaste, doit faire face aux accidents du terrain, aux conflits locaux, au climat terrible, et le convoi réussit à traverser le Moyen Orient, l'Himalaya, le désert de Gobi... Pas tout à fait puisqu'ils doivent abandonner leurs quatorze autochenilles et retrouver, de l'autre côté des montagnes tibétaines, un autre convoi parti à leur rencontre depuis Pékin ! Georges Marie Haardt, qui dirige l'équipe partie de Beyrouth, mourra d'une double pneumonie à Honk Kong le 16 mars 1932, tandis que Victor Point, qui dirige celle partie de Tianjin, se suicidera, le 8 août de la même année, au retour de l'expédition, par désespoir amoureux pour l'actrice Alice Cocéa, en se tirant une balle dans la bouche, dans une barque avec elle. Ces deux drames me font penser à la mort accidentelle de Murnau, le 11 mars 1931, une semaine avant la première de Tabou tourné à Bora-Bora.
Le livre de 396 pages, merveilleusement illustré, où sont insérés DVD et Blu-Ray, est fabuleux car il contient le journal de voyage d'André Sauvage, tiré de sa correspondance avec sa femme, annoté et commenté par Béatrice de Pastre. C'est un humaniste sensible, ouvert, à l'écoute du monde. Ses missives sont un vrai bonheur. J'aurais aimé le rencontrer. Il faut que je retrouve mon DVD de ses Études sur Paris tournées en 1928. Entre la vision de Sauvage et celle de Poirier, c'est le grand écart. Pas étonnant que le grand patron de l'automobile ait viré l'un pour l'autre. En 1933 Jacques Prévert écrira le corrosif poème Citroën pendant la grève qui dura plusieurs mois.

L'aventure cinématographique de la Croisière jaune, coffret Blu-ray + DVD + Livre Carlotta, édition limitée, magnifiquement remasterisée (contrairement à la vidéo ci-dessus !), 40€, sortie le 6 décembre 2022

lundi 28 novembre 2022

La comtesse aux pieds nus / Sans filtre / Pasolini a 100 ans


Je ne me souviens pas avoir jamais vu La Comtesse aux pieds nus. Il aura donc fallu que Carlotta publie un de ses superbes coffrets Ultra Collector pour réparer cette lacune. Le film de Joseph L. Mankiewicz est une sorte de jeu de miroirs morbide où Humphrey Bogart tient le rôle du réalisateur-scénariste et Ava Gardner celui de la star glamour, Cendrillon perdue dans un monde qui n'est pas le sien. Le film commence sous une pluie battante, par l'enterrement de la diva, dans un petit cimetière italien où l'on reviendra après que chacun des principaux protagonistes ait tour à tour évoqué sa rencontre avec l'Espagnole Maria Vargas devenue l'égérie hollywoodienne Maria d'Amata, et plus tard la comtesse Torlato-Favrini, mais toujours sans chaussures comme elle vivait déjà dans le petit faubourg madrilène où elle a grandi. On ne peut s'empêcher de penser à Sunset Boulevard (Boulevard du crépuscule) de Billy Wilder sorti quatre ans plus tôt, en 1950. La machine broyeuse du star system convient au mélodrame où l'intimité des personnages n'est que faussement dévoilée. Le cynisme rivalise avec l'inéluctabilité, la fragilité avec l'acuité analytique. Les nouveaux riches à l'inculture crasse et l'aristocratie fin de race en prennent pour leur grade. Mankiewicz réussit un film à l'os, sans fioritures, cruel.


Un demi-siècle de cinématographie plus tard, le réalisateur de Snow Therapy et The Square ne fait pas dans la dentelle. La veille j'avais donc regardé Sans filtre (Triangle of Sadness) de Ruben Östlund, dernière palme d'or cannoise sujette à polémiques. J'ai adoré sa morgue buñuélienne, avec, comme dans tous ses films, la lâcheté comme moteur de l'inaction. S'il taille un costard piteux aux riches, c'est aux rapports de pouvoir qu'il s'attaque. Les sachant contagieux, il guette le moment révolutionnaire qui fera basculer les certitudes. J'ai beaucoup ri à cette farce macabre.


Pendant que j'y suis et pensant aux cadeaux de Noël qui ne sont heureusement plus d'actualité dans ma famille, sauf pour les petits, je tiens à signaler la sortie du gros coffret Pasolini a 100 ans, toujours chez Carlotta. Parmi les 9 films il y a mes préférés, La Ricotta, Uccellacci e uccellini (Des oiseaux petits et gros) et, parmi les suppléments, Cinéastes de notre temps : Pasolini l'enragé, dans sa version complète de 98 minutes, réalisé par Jean-André Fieschi. Mais les autres films, restaurés en 4K, 2K ou HD, sont tout autant indispensables. Je regrette seulement que ne figurent pas La sequenza del fiore di carta (La séquence de la fleur en papier) extrait de Amore e rabbia et surtout Que cosa sono le nuvole ? (Qu'est-ce que les nuages ?) extrait de Caprice à l'talienne, ce qui m'aurait permis de me débarrasser de mon vieux coffret DVD. La prochaine fois, ajoutez aussi un troisième fabuleux court métrage, La Terre vue de la lune ! J'avoue que le tandem Toto/Ninetto me fait fondre.

→ Joseph L. Mankiewicz, La Comtesse aux pieds nus, coffret Ultra Collector Blu-ray + DVD + Livre, Carlotta, ed. limitée et numérotée à 2000 ex., 53€ (sans le livre, DVD ou Blu-Ray 20€). Le livre, fortement illustré et commenté par de nombreux contributeurs, est passionnant !
→ Pier Paolo Pasolini, en 9 films : Accatone, Mamma Roma, La Ricotta, L'Évangile selon Saint Matthieu, Enquête sur la sexualité, Des oiseaux petits et gros, Œdipe Roi, Médée, Carnet pour une Orestie africaine, 6 Blu-Ray Carlotta, 75€
→ Ruben Östlund, Sans filtre, DVD M6/Warner, à paraître le 26 janvier 2023

vendredi 25 novembre 2022

La sauvagerie de l'œil


[...] The Savage Eye, écrit, produit, réalisé et monté par Ben Maddow, Sidney Meyers et Joseph Strick est tout simplement un chef d'œuvre. Je n'en avais jamais entendu parler avant que l'éditeur Carlotta ne m'envoie copie du DVD [...], mais il est si rassurant de penser qu'il existe encore des joyaux dont nous ignorons l'existence. Dès le début du film, je suis happé par les deux voix off dialoguant dans la tête de la comédienne qui traverse ce "documentaire théâtralisé" et par la musique de Leonard Rosenman. J'hésite entre Varèse et Schönberg avant d'apprendre qu'il fut l'élève du second ainsi que de Sessions et Dallapiccola. La partition qui ressemble à un oratorio moderne où la voix masculine tient le rôle de l'ange, la conscience de l'héroïne, son double, son fantôme, préfigure Frank Zappa. Pour chaque collaborateur de cet ovni du cinéma indépendant américain, je suis obligé d'aller jeter un œil sur Wikipédia où je trouve des liens étonnants sur chacun. La monteuse son est Verna Fields, les opérateurs Haskell Wexler, Helen Levitt et Jack Couffer. Je les cite tous parce qu'il paraît évident que tous se sont investis corps et âme ou que Strick a réuni un casting de rêve : [Ben Maddow fut le scénariste d'Asphalt Jungle et Johnny Guitare avant de réaliser sous pseudo des docus d'extrême gauche en plein maccarthysme ; Sidney Meyers monta Film de Beckett, tandis que Joseph Strick, après avoir été nominé pour une adaptation d'Ulysse de Joyce, remporta l'Oscar du meilleur documentaire en 1971 avec un film coup de poing retraçant en interviews le massacre de My Lai, Interviews with My Lai Veterans, présent sur le DVD...] extrait biographique emprunté à Chronicart.
Le tournage se déroula sur plusieurs années, souvent pendant les week-ends. L'image est à couper le souffle, se passant de commentaire pour faire éclater en pleine figure le réel dont j'aime rappeler l'impossibilité. Dans l'un des excellents bonus (que Carlotta soigne mieux que n'importe quel autre éditeur français), Strick fustige les textes qui imposent au spectateur ce qu'il doit penser ; il suggère que dans un documentaire le commentaire pourrait être chanté, dialogué ou constituer une cacophonie, n'importe quoi plutôt qu'incarner la voix du tout puissant dictant au public une univoque manière de voir. The Savage Eye est un film expérimental qui se découvre au fur et à mesure qu'il fut tourné et monté, et qu'il sera vu et entendu, un poème symphonique en noir et blanc sur l'Amérique des années 50, violente et pitoyable, un cut-up dû à Myers swinguant mieux encore que ne le fera Shadows, un texte explosé et corrosif, le regard noir d'une femme divorcée et dépitée se baptisant elle-même Judith Ex et débarquant en avion à Los Angeles, avec ses matchs de catch où la caméra s'attarde sur le public, ses rombières en cure de beauté, ses stripteaseuses inventées par les hommes, ses brebis en larmes aux mains d'un prêcheur en action... Confronté à la beauté des images, à son contrepoint sonore, à l'intelligence des mots dits, à la sensibilité du montage, on pressent que rien n'a probablement vraiment changé depuis 1959. Tout juste peut-on transposer les cadres, pas les mœurs. Car persiste la question du statut des femmes dans notre civilisation... N'obéissant à aucun genre existant, ni fiction ni documentaire, ce film justifie le terme de 7ème Art où rien n'est prévisible et tout a un goût d'éternité. Mortel !

Article du 29 mars 2010

mercredi 23 novembre 2022

Résurrections


Le film réalisé par Serge Bromberg et Ruxandra Medrea à partir des essais et des plans tournés par Henri-Georges Clouzot pour son film inachevé L'enfer joue de la frustration comme Cet obscur objet du désir. C'est l'histoire d'une jalousie. Le duel finira en cauchemar par la mort de l'objet, incarné par Romy Schneider et par le film lui-même fantasmé par son démiurge, mais aussi par celle du sujet, infarctus du réalisateur quelques jours après la désertion de son principal acteur Serge Reggiani atteint de la fièvre de Malte ou d'une dépression. Le film s'arrête là. Clouzot tournera encore la cinquième symphonie de Beethoven et le Requiem de Verdi avec Karajan, puis La prisonnière... À cheval entre making of et film expérimental, le document exceptionnel, édité en DVD par mk2 sous le titre L'enfer d'Henri-Georges Clouzot, oscille sans cesse entre la fiction ébauchée et un documentaire s'interrogeant sur les raisons de son échec. Le résultat est aussi excitant que frustrant. L'enquête s'appuyant sur les témoignages de protagonistes de l'époque est classique et bien faite tandis que les extraits laissent penser que Clouzot aurait pu signer un chef d'œuvre. Si le jeu des comédiens et le montage du film avaient obéi aux mêmes lois psychédéliques du délire généré par la jalousie comme ces effets cinétiques et colorés sur le visage de Romy Schneider ou la pixélisation sonore réalisée par l'ingénieur du son Jean-Louis Ducarme et le compositeur Gilbert Amy, alors on peut rêver d'un film qui n'aurait ressemblé à rien de connu. Mais le sort en a décidé autrement.


Jusqu'où faut-il savoir aller trop loin ? se demandait Cocteau. Tout avait commencé comme un rêve, budget illimité et un scénario basique offrant une liberté plastique où l'expérimentation n'avait plus de limites. La rigueur de Clouzot se retourna contre lui. Ses méthodes de direction brutales firent s'enfuir Reggiani, l'absence d'interlocuteur à la production engendra le gâchis, la profusion du matériel tourné entraîna l'alchimiste dans un tourbillon, comme le jaloux du scénario, jusqu'à la catastrophe. Romy Schneider n'a jamais été aussi belle, les contrariétés de Reggiani servent son personnage, tous les acteurs sont à leur place, la scène où le jeune Bernard Stora, alors stagiaire, court jusqu'à l'épuisement est très émouvante et la musique originale de Bruno Alexiu donne à la reconstitution le ton de 1964 quand Clouzot, brocardé par la Nouvelle Vague comme le reste de la "qualité française", espéra révolutionner le cinéma.


Certains films n'auront jamais existé que dans l'imagination de cinéastes aujourd'hui disparus. D'autres réapparaissent quand on les croyait perdus. Il existe probablement des boîtes rondes en métal dans un grenier ou encore un archiviste pour vérifier ce qu'il y a tout en haut de ces étagères...
En 2008, on a bien retrouvé une copie complète de Metropolis au Musée du Cinéma de Buenos Aires, 25 minutes des scènes manquantes et l'ordre des séquences dans le montage d'origine de ce chef d'œuvre du 7e art, même si le film de Fritz Lang développe une idéologie douteuse, critiquée par le réalisateur lui-même. Dès 1927, Lang ne pouvait plus cautionner les penchants nazis de sa femme Thea von Harbou, scénariste du film, dont il divorcera en 1933 en fuyant l'Allemagne. La nouvelle copie de 145 minutes a été projetée simultanément au Festival de Berlin et sur Arte, accompagnée par un orchestre symphonique jouant la partition originale composée par Gottfried Huppertz.


Ou encore... D'Invasión de l'Argentin Hugo Santiago je ne connaissais que la musique d'Edgardo Cantón. Réalisé en 1969, le film dont les co-scénaristes ne sont autres que Jose Luis Borges et Adolfo Bioy Casares, fut interdit en 1974 et huit bobines de son négatif original volées. Restauré en 2000, ce film qui ne ressemble à nul autre [était ressorti] en DVD hors circuit traditionnel. Dans un magnifique noir et blanc extrêmement contrasté, l'intrigue énigmatique est une politique-fiction où un petit groupe d'hommes défendant une ville assiégée tombent les uns après les autres, chacun dans des circonstances liées à sa personnalité. Le tango le plus noir accompagne cette tragédie à mi-chemin entre l'Antiquité et un futur déjà passé, puisque ses auteurs n'imaginaient pas qu'ils anticipaient sur l'Histoire. On peut sentir son influence sur Out 1 que Jacques Rivette tourna peu après ou sur les films de Raúl Ruiz. Il faut aimer s'y perdre.

Article du 25 mars 2010

dimanche 20 novembre 2022

Jean-Marie Straub a rejoint Danièle Huillet


Jean-Marie Straub est parti retrouver Danièle Huillet. Je n'avais jamais imaginé l'un/e sans l'autre. Il avait pourtant continué seul. Je me souviendrai toujours des jours et des nuits passés avec eux et Jean-André Fieschi lorsque j'étais jeune homme... Restent les films, heureusement ! Pour un musicien c'est énorme. Tristesse.

mardi 15 novembre 2022

Séries policières du monde entier


Il y en eut, il y en a, il y en aura beaucoup d'autres, mais j'ai récemment picoré quelques séries télé relativement récentes, communément appelées thrillers. Si elles obéissent souvent à des règles communes de suspense et de plongée sociale, elles permettent d'approcher des cultures différentes. Par exemple Tokyo Vice m'a semblé très proche de ce que j'avais vécu au Japon, en termes de relations humaines, sans que mon séjour ait quoi que ce soit à voir avec le banditisme ! En tout cas, plus juste que l'ennuyeux Lost in Translation d'il y a vingt ans... Octobre (Kastanjemanden) est dans la lignée des palpitants serial killers danois comme The Bridge (Bron) ou The Killing. Que Don't Leave Me (Non mi lasciare), réalisé par les auteurs de Gomorra et ZeroZeroZero, se passe dans une Venise déserte m'attirait, mais sa lenteur et son mélo m'ont vite ennuyé. J'ai préféré Dogs of Berlin qui oppose mafia turque et néo-nazis en Allemagne, même si on retrouve comme presque partout des ressorts scénaristiques identiques. Mon préféré de cette petite sélection tirée de la liste Télérama des 302 séries produites par Netflix (accessible uniquement pour les abonnés) est Le Seigneur de Bombay (Sacred Games) réalisé par Anurag Kashyap (auteur du chef d'œuvre Gangs of Wasseypur, ainsi que de Dev.D et Ugly que j'avais tous les trois chroniqués) et Vikramaditya Motwane (Udaan). Impossible de prendre le temps de développer mon article et de binge-watcher (visionnage boulimique) ces projections chronophages. Juste quelques suggestions parmi l'offre pléthorique et leurs bandes-annonces.











P.S.: Ce n'est pas tout ça, je reprends les enregistrements du disque rock sur lequel Nicolas Chedmail et Fred Mainçon travaillent depuis plusieurs années ! Aux morceaux bien chargés et totalement azimutés nous devons en ajouter quelques uns plus sobres comme ce morceau sur la lenteur ou La preuve est dans le poudingue qui pourrait donner son nom au groupe...

mardi 8 novembre 2022

19 courts métrages de la Nouvelle Vague


Dans 24 heures de la vie d'un clown la voix off de Jean-Pierre Melville rappelle les effets de Sacha Guitry doublant ses comédiens, enregistrés muets dans leur quotidien, alors que le son est présent sur la piste, probablement resynchronisé. Mais ici le sujet du film que le cinéaste réalise et produit lui-même en 1946, un an avant Le silence de la mer, est le clown Béby revenant sur ses souvenirs. Ce n'est pas encore la Nouvelle Vague, pas plus que Van Gogh ou Guernica d'Alain Resnais offerts en bonus, mais il la préfigure. Il faut bien des pères à ces jeunes cinéastes que Françoise Giroud rassemblera malgré eux en 1958 sous le terme de Nouvelle Vague. La fiction s'invite explicitement dans ce documentaire. On comprend que le cinéma vérité usurpe évidemment son nom. Dès qu'on pose une caméra et qu'on pratique le montage, il y a mise en scène. Ici le style est déjà melvillien.
Le générique du court métrage de Jacques Rivette, Le coup du berger, tourné en 1956, fait apparaître Jean-Claude Brialy, acteur fétiche de la bande, coscénaristes Claude Chabrol producteur délégué et Charles Bitsch qui signe les images, Jean-Marie Straub assistant-réalisateur ! Mais c'est surtout la renaissance du producteur Pierre Braunberger qui lancera tous ces "Jeunes Turcs" des Cahiers du Cinéma. Dès 1927 il produit Alberto Cavalcanti et les premiers films de Jean Renoir, fait tourner son cousin François Reichenbach, présent dans ce double DVD avec l'étonnant À la mémoire du rock, témoignage d'une époque (1962, foules de jeunes en délire avec Eddy Mitchell, Vince Taylor et Johnny Hallyday, mais aussi d'intéressants décalages musicaux avec Boccherini !) et Le petit café (1963), mais aussi Truffaut, Godard, Rouch, etc. Je me souviens de lui à la fin de sa vie, c'était très émouvant de voir ce tout petit monsieur dont le visage était entièrement recouvert de poil blanc comme un oisillon tombé du nid et de penser qu'on lui doit La chienne, Partie de campagne, Tirez sur le pianiste, Cuba si, Vivre sa vie, Petit à petit, etc.
On retrouve Brialy dans deux autres vaudevilles, Tous les garçons s'appellent Patrick de Jean-Luc Godard, scénario Eric Rohmer et Une histoire d'eau que Godard cosigne avec Truffaut. La drague, très mal vue aujourd'hui, et les histoires d'alcôve travaillent ces jeunes cinéastes, pour la plupart des petits bourgeois qui rêvent de coucher avec des actrices. Ils ont condamné les vieux réalisateurs qui traitaient de sujets sociaux et certains, tel François Truffaut, reviendront même au classicisme qu'ils fustigeaient. La différence tient au style, tournage en extérieurs, dialogues enlevés voire improvisés, lumière naturelle, montage rock 'n roll, économie de moyens, complicité d'une jeunesse dorée de l'après-guerre qui veut s'amuser... Ces courts métrages leur permettent de faire leurs armes avant leurs premiers longs. Pour Charlotte et son Jules Godard double Jean-Paul Belmondo, monologue critiquement machiste inspiré par Le bel indifférent de Jean Cocteau.
En 1956 Alain Resnais possède déjà une maîtrise incroyable (c'est son vingt-et-unième court métrage) lorsqu'il filme la Bibliothèque nationale pour Toute la mémoire du monde sur un scénario de Rémo Forlani... Un chef d'œuvre. Lumière, angles et mouvements de la caméra, montage, choix du texte comme dans l'autre film présenté, une commande, Le chant du styrène, deux ans plus tard... Cette fois le commentaire, un hymne à la matière plastique tout en alexandrins, est de Raymond Queneau et la musique de Pierre Barbaud, inventeur de la musique algorithmique !
Musique jazz composée par André Hodeir pour le documentaire plus classique Ô saisons, ô châteaux d'Agnès Varda qui, contrairement aux autres a déjà réalisé un long métrage, La pointe courte, probablement le premier film de la Nouvelle vague.
Plus original, commencé comme un documentaire, Les surmenés de Jacques Doniol-Valcroze, glisse d'abord vers la critique sociale par le texte, puis vire à la comédie avec Brialy et Jean-Pierre Cassel. À noter la musique de Georges Delerue, un habitué du groupe, entre électronique et jazz.
Bien qu'il ne se reconnaisse pas dans la Nouvelle Vague, mais produit par Braunberger, Maurice Pialat est représenté ici par deux courts métrages, L'amour existe, un très beau documentaire mélancolique sur la banlieue parisienne tourné en 1961, et l'année suivante Janine, sur un scénario de Claude Berri qui rappelle un peu Tous les garçons s'appellent Patrick, deux types évoquant la même fille sans savoir qu'ils parlent de la même. Musique de René Urtreger.
Dans Chanson de gestes de Guy Gilles on retrouve la poésie du quotidien propre à la Nouvelle Vague. Jeanne Barbillion fait partie des rares femmes qu'on a laissées réaliser ! Pour L'avatar botanique de mademoiselle Flora elle choisit Bernadette Lafont (dont je ne reconnais pas la voix), Raoul Coutard à la lumière, Michel Legrand et Jacques Loussier pour la musique, mais qui est le trompettiste ? Miles ?). Les tambours accompagnent les chants et danses de La goumbé des jeunes noceursJean Rouch tient la caméra à l'épaule. Pour la fiction Les veuves de quinze ans il a choisi les jazzmen Gérad Gustin et Luis Fuentes pour suivre deux petites bourgeoises yéyé. L’une est sérieuse, l’autre pas. Encore un film sur la jeunesse des années 60, avec la question du bonheur, sujet de Chronique d'un été quatre ans auparavant...
Deux versions de La sixième face du Pentagone, extraordinaire document réalisé en couleurs par Chris Marker et François Reichenbach, sont proposées. Française ou anglaise. Le film relate la marche sur le Pentagone organisée en octobre 1967 par la jeunesse américaine en opposition à la guerre du Viêt-Nam. Passionnant évidemment.
On termine avec La direction d'acteur par Jean Renoir où "le patron" donne une leçon magistrale à Gisèle Braunberger. Confronté à des comédiens, j'ai toujours suivi à la lettre les conseils de Renoir ! Indispensable.

19 courts métrages de la Nouvelle Vague, Double DVD Doriane, 6½ heures, avec un livret illustré de 16 pages rendant hommage au travail du producteur Pierre Braunberger, 25€, sortie le 14 novembre 2022

lundi 24 octobre 2022

Russia 1985-1999: TraumaZone


Russia 1985-1999: TraumaZone (sous-titré un temps What It Felt Like to Live Through The Collapse of Communism and Democracy, soit Ce que j'ai ressenti à vivre la chute du communisme et de la démocratie) est un documentaire en six parties d'une heure chacune, réalisé par le formidable Adam Curtis. Mais cette fois le réalisateur britannique n'ajoute aucun commentaire en voice-over ni de musique illustrative. C'est un montage brut de documents d'archives avec seulement des titres ou phrases informatives qui s'inscrivent de temps en temps en surimpression. Personne à la BBC ne voyait l'intérêt de ces stock-shots numérisés par un des employés du bureau de Moscou jusqu'à que Adam Curtis décide de s'y coller. Comme tous ses films précédents, l'expérience est époustouflante. Au travers de courtes séquences extrêmement variées de la vie quotidienne en Russie, publique et privée, mais aussi le désastre militaire en Afghanistan ou les recherches sur le site de Tchernobyl, Adam Curtis montre la déliquescence de l'Union Soviétique, la montée du capitalisme et de la puissance des oligarques, les retombées sur toutes les couches de la société russe qui mèneront au pouvoir grandissant de Vladimir Poutine. Les séquences a priori sans rapport de cause à effet relèvent de l'art du montage, laissant au spectateur le soin de créer ses propres synapses. Toutes proportions gardées, je n'ai pu m'empêcher de penser aux chefs d'œuvre La route parallèle de Ferdinand Khittl ou aux Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard.


Mikhaïl Khodorkovski, le premier oligarque, spécule sur le passage des échanges "non cash" (beznalichnye) à l'argent réel. Mais les prix commencent à flamber pour la population. Mikaïl Gorbatchev espère sauver le communisme, mais la Perestroïka devient une catastrophe. Elle exacerbe les nationalismes et les désirs d'indépendance des différentes républiques qui composaient l'URSS. Les émeutes en Géorgie sont réprimées. L'Arménie se rebelle et vote l'indépendance. Boris Eltsine donne le coup de grâce à ce qu'il était coutume d'appeler le communisme en Russie et à la Perestroïka. La corruption bat son plein. Le putsch de Moscou échoue, mais il affaiblit l'armée soviétique. La guerre de sécession en Tchetchénie n'arrange rien. Avec Iegor Gaïdar la Thérapie de choc qui génère des privatisations aux mains d'une nouvelle mafia est perçue comme un génocide économique. Le nationalisme russe grimpe. Les oligarques et l'équipe autour de Yelsine qui voient la tentative de démocratie à l'américaine et l'économie de marché comme un échec nomment un bureaucrate anonyme à la tête du FSB (ex KGB) avant de propulser leur créature premier ministre. Il se nomme Vladimir Poutine. Il redonnera aux Russes leur honneur bafoué avant de sombrer à son tour, aveuglé et perverti par la soif du pouvoir, avec en apothéose l'invasion de l'Ukraine, exploitée par les États-Unis manipulant leurs alliés via l'OTAN.
Russia 1985-1999: TraumaZone, c'est Adam Curtis au Pays mourant des Soviets. Les six épisodes sont chronologiques : 1985-89, 1989-91, 1991, 1992-94, 1993-96, 1995-99. Le film Hypernormalisation d'Adam Curtis de 2016 est un excellent complément pour renvoyer le capitalisme occidental à sa propre monstruosité.

vendredi 21 octobre 2022

Les comédies de la liste Rosenbaum


En suivant scrupuleusement la liste des comédies transgressives américaines indiquée par Jonathan Rosenbaum dans The Unquiet American, nous découvrons évidemment des joyaux que nous ignorions. Le dernier en date fut The Three Caballeros, un dessin animé de long métrage, réalisé par Norman Ferguson en 1944, un des meilleurs de chez Walt Disney, qui mélange prises de vue réelles, avec chanteurs et danseurs sud-américains, et les personnages de Donald Duck, Joe Carioca et Panchito Pistoles. Ce film expérimental est un cocktail explosif de kitsch et de psychédélisme débridé. On frise Tex Avery pour les gags absurdes et la scène éthylique imaginée par Salvador Dali dans Dumbo pour les traitements graphiques.
Les films de Lubitsch ne sont pas tous aussi drôles ou pétillants d'intelligence les uns que les autres : nous avons été emballés par Angel, un petit bijou avec Marlene Dietrich et Melvyn Douglas, et par La huitième femme de Barbe-Bleue avec Gary Cooper et Claudette Colbert. Les dialogues y sont étincelants, les situations jubilatoires, c'est du grand art. Trouble in Paradise (Haute pègre) et Cluny Brown (La folle ingénue) ne sont pas du même niveau, mais sont très plaisants ; par contre, nous avons été déçus par Heaven Can Wait (Le ciel peut attendre). Ce sont toutes des comédies de mœurs où les femmes s'affranchissent de la condescendance masculine, où les allusions sexuelles sont légion et où les conventions bourgeoises volent en éclats. Je n'évoque ici que les films projetés ces dernières semaines, il nous reste quantité de Lubitsch muets à découvrir, périodes allemande et américaine, et je ne parle pas des merveilles que nous connaissons par cœur comme The Shop Around the Corner, Ninotschka, To be or not to be, voire Design For Living (Sérénade à trois) et That Uncertain Feeling (Illusions perdues)...
Nous ne connaissions Preston Sturges que de nom, mais The Palm Beach Story (Madame et ses flirts) est un chef d'œuvre lubitschien avec Claudette Colbert et Joel McCrea et Christmas in July (Le gros lot) une jolie fable sociale. Tous ces films sont des screwball comedies mettant la plupart du temps en scène des couples qui s'aiment et se cherchent des noises. Dans le genre, Adam's Rib (Madame porte la culotte) de George Cukor est probablement le meilleur de tous ceux interprétés par le tandem Katherine Hepburn - Spencer Tracy. Parmi les descendants du maître Lubisch dont il a été l'élève, Billy Wilder est un des plus représentatifs. Si mon préféré reste One Two Three, nous passons un agréable moment devant Avanti! et, plus encore, The Fortune Cookie (La grande combine) avec Jack Lemon et un Walter Matthau au meilleur de sa forme.
Will Success Spoil Rock Hunter? (La blonde explosive) de Frank Tashlin, avec Jayne Mansfield, Tony Randall et Groucho Marx, ne vaut pas certains de ses films avec Jerry Lewis, mais il annonce l'univers de la pub de Mad Men et écorne avec humour l'univers de la communication comme le fait dramatiquement Wilder dans le remarquable Ace in the Hole (Le gouffre aux chimères), démonstration implacable de la manipulation de l'opinion à des fins mercantiles, cinquante ans avant notre ère.
The Fountain of Youth est une curiosité télévisuelle où Orson Welles mélange prises de vue fixes et mobiles en mettant à profit ses talents de conteur. Il nous reste à voir pas mal de films de la liste ou ceux cités dans les articles publiés par Rosenbaum dans son livre-catalogue et dont j'ai scrupuleusement noté les titres. Mon billet ne fait que les survoler, livrant des pistes aux amateurs de comédies, genre que les filles réclament souvent en projection et que j'ai eu longtemps du mal à fournir ! J'ai gardé celles d'Albert Brooks et d'Elaine May pour la fin. Rosenbaum prétend que Brooks est dix fois plus drôle que Woody Allen, mais trop original pour avoir du succès. Real Life est un pastiche de télé-réalité de 1971 tordant et prémonitoire, intelligent et corrosif, tandis que, moins réussi, Lost in America attaque le mythe américain de la liberté en un double petit bourgeois d'Easy Rider ! De même, Elaine May réalise un pendant au Lauréat de Mike Nichols avec The Heartbreak Kid, une comédie noire avec le génial Charles Grodin, et Ishtar, une comédie ratée avec Warren Beatty Dustin Hoffman, Isabelle Adjani et Grodin, qui a le mérite d'aborder l'ingérence de la CIA à l'étranger au travers d'une loufoquerie où les deux principaux protagonistes incarnent un couple de chanteurs ringards envoyés à Marrakech pour un contrat miteux.
Entendre Françoise pliée de rire deux soirs de suite mérite d'être souligné ! La comédie de science-fiction Innerspace (L'aventure intérieure) de Joe Dante nous a donné envie de voir ses autres films dont le succès n'a jamais égalé celui des Gremlins. Comme pour nombre de films choisis par Rosenbaum, cela s'explique par leur côté politiquement incorrect et leur originalité. Nous sommes montés d'un cran dans le délire avec la politique-fiction The Second Civil War où l'État d'Idaho, fermant ses frontières à des enfants réfugiés pakistanais après un conflit nucléaire avec l'Inde, déclenche une Seconde guerre de sécession, attisée par les médias télévisuels. Si cette satire hilarante et incisive renvoie furieusement aux présidents des États-Unis passés et à venir, ainsi qu'aux différentes guerres qu'ils n'ont cessé de mener, elle met en scène avec un humour dévastateur le spectacle qu'organise quotidiennement les médias qui nous gouvernent.
Pour ne pas rester scotchés uniquement sur les films américains, fussent-ils critiques, et désertant la liste Rosenbaum, nous avons regardé Le temps qu'il reste (DVD France Télévisions Distribution) du Palestinien Elia Suleiman, nettement moins drôle que les précédents ''Chronique d'une disparition'' et surtout ''Intervention divine''. Le film a beau être juste et personnel, il reste un gout de déjà vu qui sied peut-être aux gags répétitifs de Suleiman, mais déçoit au regard des inventions auxquelles il nous avait habitué. Évidemment satirique avec l'occupation israélienne, il a le mérite de savoir se moquer aussi bien de son peuple...
Sur les écrans, le blockbuster Precious est un film sympa et moins consensuel que les clichés dramatiques d'un Ken Loach. Lee Daniels sait filmer avec légèreté une situation tragique, même si les séquences glamour sont un peu lourdes. Il y a tout de même de jolies trouvailles comme lorsque Precious se voit en blonde dans le miroir ou qu'elle s'identifie physiquement avec les héros du petit écran. Arriver à réaliser une comédie dramatique sur le viol, l'inceste, l'obésité n'est pas une mince affaire. Dans ce pamphlet social, le casting essentiellement féminin et noir ainsi que les rebondissements du scénario donnent une bouffée d'air frais au cinéma américain contemporain.

Article du 4 mars 2010

mercredi 12 octobre 2022

Les papillons noirs


J'ai suivi le conseil de mes chers voisins qui m'avaient suggéré de regarder la mini-série française Les papillons noirs. Ce thriller en 6 épisodes créé par Bruno Merle et Olivier Abbou tient la route, tant du point de vue scénaristique que plastique. Après des décennies de ringardise cela arrive de plus en plus souvent. Le succès international du Bureau des légendes, à condition d'éviter la cinquième et dernière saison, ou l'excellente analyse du monde politique dans Baron noir ont peut-être ouvert une brèche. De plus, les comédiens Nicolas Duvauchelle et surtout Niels Arestrup n'en font pas des tonnes. Le problème du cinéma français est en général le désir de tout expliquer dès le début, alors qu'après une demi-heure d'un thriller américain on commence seulement à comprendre de quoi il s'agit ! Les papillons noirs n'évitent pas l'écueil de la quadrature du cercle, à vouloir absolument connecter, en bout de course, tous les personnages à l'énigme, mais c'est ici un détail. L'histoire arrive également à point nommé à l'époque de la dénonciation des violences faites aux femmes.
Quant aux acteurs français, la plupart feraient bien de travailler leur texte et leur rôle à l'instar des anglo-saxons. On se croirait trop souvent au théâtre, alors qu'il est catastrophique de marteler le texte pour le rendre crédible ; ne parlons même pas des versions doublées des films étrangers, ce massacre devrait être interdit. À ce propos je ne comprends pas la médiocrité des mixages des doublages où les dialogues sont deux fois plus forts que sur les versions originales et où les effets sont laissés de côté. Lorsque ma fille fut en âge de lire des sous-titres je l'avais convaincue de regarder les films en v.o. en comparant les mixages dans les différentes langues. Mais ici la question ne se pose pas, comme lorsqu'on lit un roman francophone ; les trahisons des traducteurs sont impossibles, même s'il en est quelques un/e/s de formidables...

Les papillons noirs, mini-série en 6 épisodes sur Arte.tv
P.S.: depuis mon article la série est passée d'Arte à Netflix :-(

N.B.: Également sur Arte en accès libre, Le monde de demain, mini-série documentaire en 6 épisodes sur la genèse du groupe de rap NTM et de DJ Dee Nasty. C'est très sympa, bien interprété, de facture classique et en définitive plutôt superficiel, en tout cas pas du niveau de l'excellent Montre jamais ça à personne, le film de son frère sur Orelsan, encore 6 épisodes, diffusée sur Video Prime.

mardi 11 octobre 2022

Dennis Hopper, un mythe rock 'n roll


Lorsque j'ai passé le concours de l'Idhec je ne connaissais pas grand chose au cinéma. Le jury m'ayant demandé quels films m'avaient plu, j'avais répondu Easy Rider et deux films de Jean-Pierre Mocky, Solo et L'Albatros. Avec un peu de recul, j'avais trouvé ce choix celui d'un adolescent romantique de 1971 qui avait vécu activement mai 68 et découvert la musique pop la même année en parcourant seul (avec ma petite sœur de 13 ans) les États Unis, mais il ne m'a pas empêché de réussir brillamment mon entrée dans le prestigieuse école. J'ignorais à quel point le film de Dennis Hopper (1936-2010) allait révolutionner Hollywood et le cinéma américain...


Ayant vu tous ses films, je craignais de m'ennuyer devant un making of d'une heure quarante sur le cinéaste, acteur, photographe et collectionneur d'art, mais le film de Nick Ebeling évite l'écueil de l'hagiographie stérile et des extraits redondants et interminables en choisissant Satya de la Manitou, le bras droit de Dennis Hopper, comme guide allant à la rencontre de celles et ceux qui ont accompagné ses succès et sa traversée de l'enfer. Tous les témoignages sont passionnants et le montage ne laisse aucun temps mort. Cocaïnomane et alcoolique (cela va souvent de paire, la cocaïne retardant l'ivresse de l'alcool), Dennis Hopper saccagea l'aura qu'Easy Rider lui avait servie sur un plateau de cinéma. Sa sensibilité d'artiste et ses visions poétiques se transformèrent en arrogance et autodestruction, en particulier lors du montage de The Last Movie. Si sa vie est un gâchis, il s'implique totalement dans ses rôles, adulé par les réalisateurs pour lesquels il travaille ou par les comédiens qu'il engage. Formidable acteur, formé à La Méthode de Stanislavski enseignée par Lee Strasberg à l'Actors Studio, il s'en sort en jouant pour Wenders, Coppola, Lynch, Schnabel, Ferrara et bien d'autres. En tant que cinéaste il est blacklisté jusqu'au succès de Colors en 1988. Ce sont quinze ans de traversée du désert. J'ai tout de même l'impression que pour alimenter le mythe et devenir une star, il faut être distant et désagréable, ou destroy et déséquilibré, tout cela combiné si possible ! Les médias et le public sont moins sensibles à la gentillesse et la générosité, même si certains artistes s'en sortent affublés de ces qualités. De même, avec humilité et sincérité, le fidèle Satya de la Manitou rend magnifiquement hommage à tous les bras droits qui soutiennent les auteurs d'Hollywood en restant dans l'ombre.


Le film de Nick Ebeling, accompagné musicalement par les guitares électriques de Gemma Thompson (du groupe post-punk britannique Savages), fait partie d'un pack comprenant un passionnant livre de 240 pages, fortement illustré et documenté, qui développe ce qui est projeté. Offert en bonus, le Blu-Ray du docu-fiction The American Dreamer de Lawrence Schiller et L.M. Kit Carson, réalisé en 1971, est un témoignage de cette époque libertaire, au travers de la vision de Hopper, de ses fantasmes sexuels (qu'on pourra trouver provocants à celle de MeToo), de ses ambitions cinématographiques, de son goût pour l'art contemporain. Ce presque home movie figure paradoxalement le véritable making of du biopic documentaire qu'est Along For The Ride, tourné cinquante plus tard !

→ Le pack Blu-Ray Along For The Ride + The American Dreamer, Carlotta, 58€, sortie le 18 octobre

jeudi 6 octobre 2022

Sound of Metal interroge notre oreille


Étienne Brunet a raison. Passé plutôt inaperçu à sa sortie en salles, Sound of Metal est un film à voir absolument, et à entendre par tous les musiciens et non-musiciens qui s'intéressent au son. Je comprends l'intérêt de mon ami sujet à des acouphènes, mais qui d'entre nous n'a pas pensé qu'un jour il pourrait être confronté à la surdité ou à la cécité ? J'avais un peu abordé le sujet lors de ma seconde année d'études à l'Idhec en réalisant le court métrage L'objet perdu.
Le titre du film de Darius Marder qui avait déjà tourné The Place Beyond the Pines ne m'avait pas incité à le regarder. Sound of Metal laisse imaginer un biopic sur le heavy metal. En effet, si le batteur Ruben Stone, interprété magistralement par Riz Ahmed, est soudainement affecté de surdité, cela vient probablement du volume de la musique qu'il encaisse en tapant sur ses fûts et des amplis à côté de lui. On n'avertira jamais assez du danger les musiciens qui jouent à des puissances aussi déraisonnables qu'inutiles, et les auditeurs qui font hurler leurs casques. Le héros du film est un addict, un accro du son fort. La recherche d'énergie par le volume sonore est un leurre, fantasme entretenu par une sorte de mythe qui esquinte à la fois les oreilles et la musique. En constatant les épouvantables systèmes de sonorisation dans les concerts je me demande chaque fois si les artistes se rendent compte que la qualité de diffusion est pour au moins la moitié de l'effet produit par les œuvres.


Le film est épatant pour deux raisons. La première est technique, à l'écoute du travail extraordinaire de l'ingénieur du son Nicolas Becker qui a aussi participé à la musique composée avec Abraham Marder, frère du réalisateur. Becker réussit à nous faire vivre le calvaire du héros, obnubilé par retrouver son ouïe, quand les participants de la communauté qui l'accueille refuse de considérer la surdité comme un handicap et cherchent à vivre autrement, seconde raison de mon enthousiasme.
Je connaissais depuis longtemps Nicolas Becker en tant que bruiteur génial et pour sa collaboration avec le pianiste Benoît Delbecq et le batteur Steve Argüelles. Oscarisé pour le son sur Sound of Metal, il avait aussi travaillé sur Le pacte des loups, L'ordre et la morale, Cosmopolis, 9 mois ferme, Le chant du loup et beaucoup d'autres films, ou collaboré avec Philippe Parreno pour ses expositions.


Une fois n'est pas coutume, je reproduis ci-dessous un extrait de l'article de Philippe Guedj dans Le Point qui résume les méthodes employées par Nicolas Becker pour nous faire partager l'expérience du batteur Ruben Stone :
Becker explique quelques secrets de son travail sur Sound of Metal : sa documentation sur les conditions de la surdité, la perception du son sous l'eau ou encore son travail en collaboration avec le chef opérateur du film pour combiner au mieux le son et l'image afin de créer le point de vue de Ruben. Pour mieux faire comprendre la sensation de surdité à Darius Marder, Nicolas Becker lui proposa, entre autres, de le plonger pendant trente minutes dans le silence d'une chambre anéchoïque (salle aux parois absorbant les ondes sonores), lumières éteintes. Une expérience de pur silence dans l'obscurité particulièrement marquante et utile pour le réalisateur.
La recréation artificielle de la myriade de sons étouffés perçus par Ruben, provenant aussi bien du monde extérieur que de son propre corps, fut obtenue par la combinaison d'une dizaine de micros d'enregistrement pendant le tournage – un peu comme un chef opérateur utilise différents objectifs pour l'image. L'un de ces micros, explique Becker, était un modèle habituellement utilisé dans l'industrie pétrolière pour la prospection souterraine. Avec ce dispositif, l'ingénieur du son a pu obtenir divers traitements du son, du plus immersif et large au plus pointu et concentré. L'un des sons étranges entendu par Ruben (et donc nous), lors d'une scène où le batteur teste dans un centre médical sa déperdition d'audition, casque sur les oreilles, fut notamment créé en faisant enregistrer à Riz Ahmed des dialogues sous l'eau avec un micro dans la bouche.
Accumulant une banque de sons d'environ deux heures, dont plusieurs enregistrements de Riz Ahmed effectuant de simples mouvements du visage, Nicolas Becker alla encore plus loin dans l'expérimentation pour bâtir le son effrayant de l'implant cochléaire défectueux que porte Ruben à un certain point du film. Là encore basées sur de nombreuses recherches, ses créations sonores combinèrent différents logiciels de montage son pour aboutir à « un son Frankenstein » particulièrement surréaliste et déroutant pour le spectateur.

→ Darius Marder, Sound of Metal, DVD / BluRay Sony Pictures

lundi 3 octobre 2022

Histoires d'A


Histoires d'A permet de se souvenir ou d'apprendre comment les femmes ont obtenu en France le droit à l'avortement en 1975 grâce à un mouvement de désobéissance civile. Ce film tourné deux ans plus tôt de l'intérieur du MLAC (Mouvement pour la Liberté de l'Avortement et de la Contraception), dont les militant/e/s revendiquaient la pratique d'avortements gratuits, fut totalement censuré, la police traquant les projections clandestines. Le ministre des Affaires Culturelles Maurice Druon l'avait fait interdire à la diffusion publique comme privée, ainsi qu'à la vente à l'étranger. Le ton est celui des films militants de l'après 68, la parole est libre, on s'interroge, on se révolte contre les absurdités de la société. L'aveuglement et le mutisme de l'Ordre des Médecins favorisait des méthodes clandestines dangereuses (aiguille à tricoter, cintre, eau de Javel, etc.) et honteusement onéreuses. Les femmes d'aujourd'hui ne savent pas toujours ce qu'elles doivent à leurs aînées. Le féminisme trouve dans ce combat un terreau permettant d'envisager de multiples transformations des esprits. Se posent les questions de la contraception, du désir féminin, de la phallocratie, du machisme... Et des actions d'éclat pour faire changer les mœurs... Le film participera à faire dépénaliser l'IVG (Interruption Volontaire de Grossesse). Ce sera la loi Veil.
Une opération par aspiration selon la méthode de Karman y est filmée de bout en bout, commentée en direct dans les moindres détails, de manière didactique, pour rassurer la patiente. Au cours de réunions les femmes revendiquent des conditions décentes et légales que la loi leur refusait. Les témoignages sont passionnants, édifiants. La solidarité s'y expose, ce combat exemplaire laissant espérer que les femmes et les hommes d'aujourd'hui se ressaisissent face aux conditions iniques qu'elles et ils subissent.


Marielle Issartel, la monteuse qui a cosigné le film, travaille à faire reconnaître l'œuvre cinématographique de son compagnon, le réalisateur Charles Belmont, décédé il y a onze ans. Son rythme nous emporte, séquence après séquence. J'avais évoqué dans cette colonne son merveilleux L'écume des jours d'après le roman de Boris Vian. Avec humour le compositeur Jean Schwartz sonorise au synthétiseur certaines scènes d'Histoires d'A (clin d'œil au roman érotique Histoire d'O de Pauline Réage). L'image est de Philippe Rousselot, le son de Pierre Lenoir. En supplément inclus dans le DVD, Marielle Issartel offre le documentaire Histoires sans fin (des droits sexuels et reproductifs) qu'elle a réalisé cette année. Passé les témoignages sur le film de 1975 près d'un demi-siècle plus tard, elle y aborde la bataille de la pilule du lendemain et de l’avortement médicamenteux, le don de sperme pour les personnes trans, le désir de naissance et la GPA, le racisme chez les anti-choix (mais pas seulement chez les anti-choix !) , etc. DVD indispensable.

→ Charles Belmont & Marielle Issartel, Histoires d'A, DVD L'éclaireur, 17€... Et en salles...

vendredi 23 septembre 2022

Première de mon film demain samedi au Musée du Quai Branly


J'écris "mon film", mais c'est en réalité une œuvre collective de sept réalisateurs audiovisuels à partir de mon disque Perspectives du XXIIe siècle sorti sur le label du MEG, le Musée d'Ethnographie de Genève. Mes compagnons de route sont donc Sonia Cruchon, Nicolas Clauss, Valéry Faidherbe, Jacques Perconte, John Sanborn et Eric Vernhes, de fameux artistes qui m'ont fait un magnifique cadeau en interprétant librement douze des quinze index du CD. J'écris aussi "en réalité" alors que nous sommes en plein imaginaire puisque l'action se situe en 2152, après la catastrophe. Là encore j'écris "imaginaire", mais j'ai composé l'œuvre musicale juste avant la crise sanitaire qui a bouleversé la vie de la planète, jusqu'à penser l'avoir anticipée. Le confinement ayant fortement pénalisé la sortie de l'album par des reports successifs et finalement l'annulation de sa première, j'en profitai pour produire sa mise en images avec le soutien gracieux de mes camarades. Et puis finalement demain samedi est la première sortie publique du film, mais aussi de la création musicale dont seule la presse avait rendu compte jusqu'ici (Le Monde Diplomatique, ÉLU Citizen Jazz, Le Monde, L'Autre Quotidien, Nato-Music, RTS Vertigo, RTS L'écho des pavanes, Revue & Corrigée, Vital Weekly...). Je suis donc heureux d'annoncer la projection de Perspectives du XXIIe siècle ce samedi 24 septembre à 17h dans un lieu prestigieux, le Musée du Quai Branly, dans le cadre de Arts et humanités numériques dans l'ethnomusicologie organisé par la Société française d'ethnomusicologie et le British Forum for Ethnomusicology (les intertitres, sur le modèle des films muets, sont en français et en anglais). Attention : pour assister à la projection, s'inscrire impérativement pour des raisons de sécurité à jetu2022@ethnomusicologie.fr


Perspectives du XXIIe siècle est écrit sur la base d’un scénario d’anticipation où les survivant-e-s de la catastrophe de 2152 vivent sur les ruines du MEG. Ils décident de se reconstruire à partir des archives découvertes sur place, en s'appuyant sur des musiques fonctionnelles, chants de marche, chants de travail, berceuses, rituels, etc. L’œuvre mêle des instruments acoustiques dont certains appartiennent aux collections du MEG, des instruments virtuels, des ambiances et des archives sonores. Y ont participé le saxophoniste-clarinettiste Antonin-Tri Hoang, le violoniste Jean-François Vrod, le corniste Nicolas Chedmail, le percussionniste Sylvain Lemêtre, la chanteuse Elsa Birgé et 18 voix du monde. La musique originale intègre 31 pièces enregistrées entre 1930 et 1952 et réunies par Constantin Brăiloiu (1893-1958), fondateur des Archives internationales de musique populaire (AIMP) déposées au MEG à Genève et référence majeure dans le domaine des musiques traditionnelles.


J'ai ensuite supervisé les douze chapitres cinématographiques basés sur l'œuvre discographique avec l'aide de Sonia Cruchon qui en a réalisé cinq. Je remercie chaleureusement Madeleine Leclair qui m'a commandé l'œuvre musicale et m'a accompagné pendant l'année que j'ai passée à l'écrire, et François Picard qui a eu l'idée de programmer le film ce samedi.

Perspectives du XXIIe siècle, samedi 24 septembre à 17h Musée du quai Branly (salle de cinéma), s'inscrire impérativement pour des raisons de sécurité à jetu2022@ethnomusicologie.fr
P.S.: cela fonctionne, même si vous n'avez pas reçu de confirmation !


→ CD en écoute sur SoundCloud
Dossier complet sur le site du MEG - Portfolio in English
Articles (work in progress) sur ce Blog
Commande du CD MEG-AIMP 118, dist. Word & Sound

jeudi 15 septembre 2022

À vendredi, Robinson


On remarquera d’abord la lumière. Parce qu’elle sort du noir. Deux éclairs. La réalisatrice est aussi peintre. Deux dinosaures. 99 et 91 ans. L’un marche avec une canne. La voix de l’autre chevrote. Plus pour longtemps. On le sait depuis mardi dernier. Dès le début Jean-Luc Godard évoque sa mort volontaire. Je ne connais pas le cinéma de Ebrahim Golestan, seulement qu’il a produit La maison est noire de la poétesse Forough Farrokhzad en 1962, un des films les plus éprouvants qu’il m’ait été donné de voir (avec Salò), sur les conseils de Jonathan Rosenbaum. Le style du film de Mitra Farahani me semble assez godardien, mais je ne connais pas encore la Nouvelle Vague iranienne, en particulier La brique et le miroir de Golestan qui date de 1964. Je vais prendre une datte fraîche Mazafati de Bam dans le fond du réfrigérateur, importée d’Iran. Le montage de À vendredi, Robinson est cosigné par Yannick Kergoat, Mitra Farahani et Fabrice Aragno, la conseillère musicale est Tata Kamangar. Comme j’avance dans la narration, est évoqué Sadegh Hedayat, l’auteur de La chouette aveugle qui s’est suicidé à Paris en 1951 et repose dans l’enclos musulman du Père Lachaise. J’y vais de temps en temps. Godard ferme les volets, il éteint la lumière. À quoi aspire-t-il encore ? Des chaussettes bleu blanc rouge. Le noir. Ils portent tous deux le deuil de leur jeunesse. Ils ont commencé il y a sept ans. L'âge de raison. Ils s'écrivent. Chaque vendredi. Au commencement il y avait une douleur invisible. Godard joue avec le chat, à chat, au chat et à la souris, Godard joue. Aux citations répondent les litotes. Le langage courant, courant à sa perte, il envoie des images. Elias Canetti : "On n'est jamais suffisamment triste pour que le monde soit meilleur." Pour Golestan, c'est La Bohème : "Comment je vis ? Je vis." L'état du monde le préoccupe tant qu'il a eu envie d'échanger ses réflexions avec Godard. Se comprennent-ils ? Celui-ci semble vivre seul, chiche, spartiate, tandis que l'Iranien est très entouré, dans une demeure somptueuse. Golestan écrit des longues pages. Godard met de l'eau dans son vin. Correspondront-ils jamais ? Johnny Guitare fait-il vraiment mentir Joan Crawford ? Chacun sur son lit d'hôpital. Comment se trompent-ils ? Des chemins qui ne mènent nulle part ? Deux parallèles se croisent à l'infini. "Mais tout cela est assez insatisfaisant." À son enterrement Beethoven fit jouer le requiem de Cherubini.



À vendredi, Robinson de Mitra Farahani, qui a reçu le Prix Spécial du Jury à la Berlinale, section Encounters, est projeté au MK2 Beaubourg et au Reflet Médicis à Paris

mardi 13 septembre 2022

Faire-part


C'est une très triste nouvelle.
Jean-Luc Godard est mort.
Il avait 91 ans.
J'ai compilé tous les articles que j'ai écrits sur le plus grand cinéaste qui était encore vivant jusqu'ici. C'est sans compter le nombre de fois où je m'y suis référé dans d'autres.
J'avais été très fier d'avoir été pris en photo à ses côtés en 1976 par G.Mandery pour la revue Le Photographe.

JEAN-LUC GODARD SOUMET LE MUSÉE À LA QUESTION
25 mai 2006


La mise en scène de l'exposition du Centre Pompidou est une véritable désacralisation de l'espace muséal. Godard réussit ici comme ailleurs à interroger le dispositif en cassant les habitudes du visiteur. On s'attendait à voir un chantier, quelque chose de honteux, la représentation de l'échec des relations entre le cinéaste et Beaubourg. On découvre Voyage(s) en utopie, sous-titré JLG, 1946-2006 - À la recherche du théorème perdu, avec une certaine inquiétude, celle d'être déçu tant la presse s'est faite l'écho du supposé ratage. Pas de communication, quelques lignes dans les journaux, toujours pour dire la même chose : Godard n'a pu s'entendre avec le commissaire d'exposition, Dominique Païni, et a décidé de terminer seul. J'ai cherché vainement les crédits de l'exposition, pas de trace de la scénographe, Nathalie Crinière, ni d'aucun membre de l'équipe. On a pensé que J-L G était vraiment un chieur, toujours aussi caractériel. On connaissait ses hésitations, ses changements de cap, son mauvais caractère, son droit à l'erreur... On y est allé tout de même, histoire de voir, par soi-même. Il est écrit que "le Centre Pompidou a décidé de ne pas réaliser le projet d'exposition intitulé Collage(s) de France, archéologie du cinéma d'après JLG en raison des difficultés artistiques qu'il présentait (les mentions "techniques et financières" ont été barrées ; par qui ? Il y a des feutres sous la pancarte) et de le remplacer par un autre programme intitulé Voyage(s) en utopie ". Plus gros est affiché : Ce qui peut être montré ne peut être dit. On va tout de même essayer, même si l'exercice est inutile, puisqu'il faut mieux y aller voir.
Reprenons.
C'est la première fois depuis très longtemps que je me sens bien dans un musée. Rien de compassé, rien de trop (en)cadré, rien de sacré. Les musées sont le dernier même si le seul endroit où admirer des œuvres. On y est physiquement bousculé, il y a souvent une sensation d'écœurement devant l'accumulation, l'effort à déployer pour se concentrer y est considérable. À moins de fréquenter des collectionneurs, on n'a pas trop le choix, sauf à avoir la chance d'y errer après la fermeture et d'y croiser Belphégor. Voilà, c'est ça, c'est la sensation que le chantier de l'installation Godard procure, un sentiment de déjà vu, de déjà vécu ailleurs que dans le simulacre muséal, une familiarité avec le quotidien, une proximité permettant de se l'approprier, de parler à la première personne du singulier, l'utopie de pouvoir encore s'interroger sur le monde et sur notre relation à l'audiovisuel, et bien au-delà, sur la culture en général et sur la place de chacun dans le système social. Comment gérer son indiscipline ? On découvrira avec ravissement que l'installation est le miroir déformant de nos références intimes. Semblable aux Histoire(s) du cinéma qui sortent ces jours-ci en DVD.
Il y a deux axes principaux : le premier, c'est la mise en espace, comme un appartement en travaux, murs éventrés, palissades, grillages, mais aussi des pièces réduites au strict minimum ; pas une chambre, un lit ; pas une cuisine, un évier ; pas un bureau, une table ou un fauteuil ; pas un balcon, des plantes vertes rassemblées dans un coin, encore que de l'autre côté de la baie vitrée sont dressées cinq tentes de SDF. Ce ne sont pas des figurants, c'est déjà notre histoire. La désinvolture qui semble de mise nous met à l'aise, nous nous promenons comme si nous visitions un appartement que nous transformerons plus tard à notre guise. Nous piétinons les éléments du décor et nous laissons prendre. Des livres sont cloués au pilori un peu partout dans le décor, un pieu dans le cœur, comme le supplice de la croix. Croix de Malte ou de Lorraine... Les clous font mal, les meubles sont vissés grossièrement, les lettres collées ne peuvent être volées. On peut voir les maquettes successives de l'exposition qui n'a pas eu lieu, on rêve. Il n' y a pas de cartel explicatif, seulement des mots, des bribes de phrase que l'on foule. Nous sommes libres de penser, de réfléchir, d'interpréter.
Dans une des trois salles, sur de beaux et grands écrans plats, sont diffusés simultanément plusieurs films. Pas ceux du cinéaste. Pas seulement. La cacophonie ressemble aux Histoire(s) du cinéma, que je conseille de regarder et d'écouter en vaquant à ses occupations ménagères. Se laisser envahir. Pour que la magie prenne corps. On se laisse happé par une séquence et le tour est joué. Ça vous parle directement, miracle de l'identification, sympathie de la citation que l'on a fait sienne. Si l'accumulation est le propre des musées, surtout le Centre Pompidou habitué aux overdoses, apprécions l'une des rares fois où elle fonctionne. En voilà de l'information, sauf qu'ici les rapprochements font sens, produisant une sublime poésie, construite avec les ressources du montage cinématographique et les échos qui résonnent en chacun et chacune d'entre nous. En clair, ça fait sens et ça produit une très forte émotion. C'est notre histoire(s). Magie d'un poète (au même titre qu'un Cocteau, un Guitry ou un Freud), que les Godardiens pourront toujours tenter de copier, l'exercice risque de rester stérile. Il ne suffit pas de foutre le souk, de provoquer, de faire des collages ou de jouer avec les mots, il faut une vision. Le génie de Godard, c'est ce qui est montré, peu importe ce qui est dit. L'important ce n'est pas le message, c'est le regard. Celui de chacun, exhortation à penser par soi-même.
Oui, Godard a gagné ce nouveau pari comme il avait dans le passé réussi son passage à la télévision, ou ses mises en pages, ou ses disques, parce qu'il continue à s'interroger sur les outils, sur les circonstances, sur l'histoire, et qu'il nous propose un angle inédit, auquel on aurait pu penser. Godard réussit donc sa sortie dans l'espace. La machine est en route, pour qu'à notre tour nous fassions le voyage.
On peut toujours rêver !

P.S. : le Centre Pompidou édite un livre de Documents, accompagné d'un DVD avec la Lettre à Freddy Buache, Meeting Woody Allen, On s'est tous défilé et une vingtaine de spots de pub réalisés pour M+F Girbaud. Sa présentation graphique est un peu aride, mais le contenu est évidemment passionnant.

JEAN-LUC GODARD ET ANNE-MARIE MIÉVILLE, COURTS
16 juin 2006


Les courts-métrages de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville que ECM a réunis, accompagnés d'un petit livre broché de 120 pages, rappellent les Histoire(s) du cinéma dont la sortie est sans cesse repoussée. ECM en avait édité un gros coffret de 5 CD audio. Montage commenté de citations multiples, diffusion simultanée et systématique d'un extrait de film avec le son d'un autre, utilisation du catalogue musical du producteur allemand Manfred Eicher, ces quatre courts appartiennent tous à la dernière période : The Old Place (1999) et Liberté et Patrie (2002), tous deux cosignés avec Anne-Marie Miéville, Je vous salue, Sarajevo (1993) et De l'origine du XXIe siècle (2000). Comment Godard négocie-t-il l'emprunt de ces milliers d'extraits protégés par le droit d'auteur ? Il est à parier que cette question n'est pas étrangère à l'ajournement des Histoire(s) en DVD. Godard cite, certes, mais avec ces emprunts il produit une œuvre nouvelle, totalement originale, à la manière de John Cage en musique. De toute façon, sa filmographie n'est qu'un tissu de citations, littéraires lorsqu'elles ne sont pas cinématographiques. Il n'y a pas de génération spontanée, Godard assume le fait que nous inventons tous et tout d'après notre histoire, la culture. Le travail du créateur consiste à faire des rapprochements, à énoncer des critiques, à produire de la dialectique avec tous ces éléments.
Avec le livre Documents (scénarios, lettres, manifestes, manuscrits...), édité par le Centre Pompidou à l'occasion de l'exposition en cours (voir billet du 25 mai), est offert un DVD avec d'autres courts-métrages : Lettre à Freddy Buache (1982), Meeting Woody Allen (1986) et le travail de commande pour les couturiers Marithé et François Girbaud (1987-1990). La double signature Godard-Miéville, double signature dont nous avons parlé dans le billet du 8 juin, reste énigmatique. Quel est le rôle de chacun ? Comment cela se négocie-t-il ? Quelle est la différence entre un film de l'un ou de l'une et une œuvre à quatre mains ? Il n'est pas simple de s'y retrouver. Godard et Miéville aiment nous perdre, et nous faire travailler à notre tour... Vers où que l'on se tourne, on n'échappera à aucune question. L'œuvre de Godard, jamais finie ni définie, est une quête philosophique, un objet infini qui pousse dans l'inconscient et le cosmos. De l'infiniment grand de la pensée à l'infiniment petit de l'humanité.

LES HISTOIRE(S) DU CINÉMA AUX OUBLIETTES
16 juillet 2006


Nous souhaiterions vous informer des derniers changements concernant votre commande. Nous avons le regret de vous informer que la parution de l'article suivant a été annulée : Jean-Luc Godard (Réalisateur) "Histoire (s) du cinéma - Coffret 4 DVD". Bien que nous pensions pouvoir vous envoyer ces articles, nous avons depuis appris qu'il ne serait pas édité. Nous en sommes sincèrement désolés. Cet article a donc été retiré de votre commande. Le compte associé à votre carte de paiement ne sera pas debité. En effet, la transaction n'a lieu qu'au moment du départ d'un colis.
Dans le dernier numéro du journal des Allumés, j'annonçai la sortie imminente d'une œuvre majeure de JLG : On attend toujours avec impatience cette ?uvre audio-visuelle unique, indis-pensable, duelle et unique, L'Histoire(s) du cinéma (...) dont la sortie est sans cesse repoussée, probablement pour une question de droits tant le maître du sampling y accumule les citations cinématographiques. Oui, en voilà de l'information, du monumental, du poétique freudien, de l'image et du son, de la musique (catalogue ECM) et des voix? Chacun y fait son chemin, alpagué par une citation intimement reconnue et qui vous emporte très loin. Chacun y construit sa propre histoire, la sienne et celle du cinéma. C'est un film interactif, plus justement, participatif. Devant ce flux incessant et multicouches (Godard accumule au même instant des images d'archives, son quotidien, des photos, les voix d'antan et la sienne, la musique, les bruits, tout cela mixé et superposé) à vous de trier, d'extraire, d'y plonger ! Un conseil : laissez le poste allumé et vaquez à vos occupations sans vous en soucier. En fond, mais à un volume sonore décent. Passant à proximité, vous aurez la surprise de vous faire happer par tel ou tel passage. Là tout chavire, ça vous parle, à vous seul, indentification due au jeu des citations, nouvelle façon de voir et d'entendre. Le génie de J-LG retrouvé. Et vous, au milieu, le héros de cette saga, l'unique sujet. (JJB, ADJ n°16)
Ici même le 16 juin, après plusieurs annonces de report, je commentai : Comment Godard négocie-t-il l'emprunt de ces milliers d'extraits protégés par le droit d'auteur ? Il est à parier que cette question n'est pas étrangère à l'ajournement des Histoire(s) en DVD. Godard cite, certes, mais avec ces emprunts il produit une œuvre nouvelle, totalement originale, à la manière de John Cage en musique. De toute façon, sa filmographie n'est qu'un tissu de citations, littéraires lorsqu'elles ne sont pas cinématographiques. Il n'y a pas de génération spontanée, Godard assume le fait que nous inventons tous et tout d'après notre histoire, la culture. Le travail du créateur consiste à faire des rapprochements, à énoncer des critiques, à produire de la dialectique avec tous ces éléments.
Existaient déjà l'édition papier Gallimard et la version audio en CD remixée pour ECM, mais il manquait fondamentalement l'original filmique. Grosse déception, Amazon avertit que ce chef d'œuvre absolu ne sera pas édité. Il ne me reste plus qu'à recopier l'enregistrement VHS réalisé sur Canal+ il y a une dizaine d'années, grâce à mon graveur DVD de salon, simple comme bonjour, Bonjour Cinéma !

Photo de Guy Mandery parue dans Le Photographe en 1976 : à droite, de trois quart dos avec catogan, on reconnaîtra le jeune collaborateur de Jean-André Fieschi, ayant mission de récupérer une paluche (caméra prototype Aäton qu'on tenait au bout des doigts) rapportée de Grenoble par JLG. Entre nous, le chef opérateur Dominique Chapuis. De dos, en costume blanc, je crois me souvenir qu'il s'agissait de Jean Rouch. Je fus nommé représentant de Aäton à Paris, mais je perdis l'affaire au bout de deux jours, après une mémorable soirée chez les frères Blanchet avec Jean-Pierre Beauviala, où Rouch se montra à mes jeunes yeux tel un grotesque mondain se gargarisant d'histoires que je considérai du plus mauvais goût, soit simplement sexistes et racistes. Le second degré avait dû m'échapper, mais Rouch était extrêmement différent sur le terrain et à Paris, et chaque fois que nous nous rencontrâmes je ne pus m'empêcher de me retrouver en profond désaccord avec lui, comme, par exemple, sur la diffusion des archives Albert Kahn qu'il aurait préféré voir projeter muettes et non montées, quitte à ce que cela ne touche qu'une poignée d'aficionados élitistes. Ceci n'enlève rien à la beauté de ses films (revoir Chronique d'un été coréalisé avec Edgard Morin, et le passionnant coffret incluant, entre autres, Les maîtres fous).

HISTOIRE(S) DU CINÉMA, ÉDITION JAPONAISE
14 septembre 2006


J'avoue, j'ai craqué ! Désespéré par une édition française de plus en plus improbable, j'ai commandé le chef d'œuvre en 8 parties et 5 DVD de Jean-Luc Godard sur Amazon.co.jp, ici au premier plan. Comme je ne lis pas le japonais, à côté des films évidemment en français, je peux difficilement profiter de l'admirable système de référencement numérique de cette édition. Cela me permet tout de même de me repérer un peu dans ce foisonnement d'informations, textes, images, films, musiques... Les deux autres éditions, discographique et littéraire, forment un excellent complément, puisque la première, bande son remixée spécialement pour le coffret de 5 CD paru en 1999 chez ECM, livre l'intégralité des textes, et que la seconde, publiée un an auparavant par Gallimard en 4 volumes, offre de magnifiques illustrations en couleurs.
Il ne me reste plus qu'à faire ce que j'ai toujours préconisé, diffuser en boucle cette encyclopédie unique et boulimique sans y faire vraiment attention, en me laissant imprégner par les mots, les images et les sons. Dans cette auberge espagnole chacun peut ainsi retrouver ses émotions passées jusqu'à se sentir personnellement visé. À cet égard, l'exposition au Centre Pompidou fut la sobre continuation de cette démarche. Une sensation d'intimité éternelle, universelle, me gagne ainsi doucement, comme lorsque j'écoute la Radiophonie de Lacan... Révélation de l'inconscient, impression d'avoir toujours su ce qui est raconté et montré, et pourtant comme si c'était la première fois, comme si enfin le monde nous était révélé dans sa complexité et sa simplicité...
Les huit parties sont titrées Toutes les histoire(s), Une histoire seule, Seul le cinéma, Fatale beauté, La monnaie de l'absolu, Une vague nouvelle, Le contrôle de l'univers, Les signes parmi nous.
Histoire(s) du cinéma n'est pas seulement le chef d'œuvre de Jean-Luc Godard, film(s) dans le film, c'est probablement la meilleure œuvre critique qui n'est jamais été produite sur le sujet ; raconter ce qu'est ou fut le cinématographe en laissant à chacune et chacun le privilège de son interprétation en fait le film le plus emblématique de toute son histoire.

LE FILM DES FILMS
8 avril 2007


Les Histoire(s) du cinéma paraissent enfin. Le feuilleton se clôt sur une ouverture, la parution en France du coffret de 4 dvd tant attendus (Gaumont, sous-titres anglais). J'ai écrit trois précédents billets sur la saga godardienne : d'abord le 6 juin au moment où les courts métrages avec Anne-Marie Miéville sont sortis chez ECM, puis le 19 juillet lorsque je me suis découragé et enfin le 14 septembre quand j'ai craqué pour l'édition japonaise. Voilà c'est là ! Ces Histoires contredisent-elles Eisentein puisqu'elles représentent une somme plus qu'un produit ? Le film des films. Intelligence et poésie. Le piège et la critique. Identification et distanciation. Lyrique autant qu'épique. Les ultimes soubresauts d'une cinéphilie née avec les Lumière et qui n'en finit pas de s'éteindre avec le nouveau siècle.


Cette version française n'abrite pas l'admirable index obsessionnel des japonais, mais si l'on ne lit pas cette langue cela ne sert hélas pas à grand chose. Dommage que Gaumont ni JLG ne l'aient reproduit, chaque document y est indexé et accessible instantanément, une sorte d'hypertexte à la manière d'Internet, pour chaque citation, musique, texte, film... Ils ont par contre ajouté trois suppléments. D'abord 2 x 50 ans de cinéma français, 50 minutes où Godard, avec la complicité de Miéville, fait péniblement la leçon à Michel Piccoli, mais où il montre aussi comment la consommation immédiate de produits culturels ne fait pas le poids devant l'histoire. Les images sont parfois remplacés par un carton, NO COPY RIGHT, révélant probablement le compromis ayant permis que les Histoires voient le jour. Il faudra que je vérifie si l'édition française de son chef d'œuvre a été également expurgé de certaines séquences pour cette déraison. Je n'ai encore regardé que les suppléments qui sont plutôt des compléments.
Deux conférences de presse cannoises, la première de 1988 intitulée La télévision, la bouche pleine, la seconde de 1997, Raconte des histoires, mon grand, complètent le tableau de manière éclatante.

Ce Qu'il ne Fallait pas Démontrer
8 février 2010


Catastrophé, je tente de m'accrocher désespérément au film qu'Alain Fleischer a le toupet de signer, aussi vain que vide, mais on finira par en avoir l'habitude. Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard est une monstrueuse arnaque où les protagonistes semblent sortis d'une maison de retraite pour vieux réalisateurs atteints d'Alzheimer. Godard ou Straub sont à côté de leurs pompes, rabâchant de vieux poncifs quand leur ennui de se retrouver dans cette galère n'éclate pas à l'écran. Tout est d'une paresse extrême, sorte de captation complaisante qui laisse craindre le pire opportunisme sous prétexte d'enseignement aux étudiants du Fresnoy. Comme le coffret édité par les éditions Montparnasse propose également une série d'entretiens intitulée Ensemble et séparés, sept rendez-vous avec Jean-Luc Godard, je compte sur ces bonus occupant trois des quatre DVD pour faire remonter le niveau de l'échange. C'est au mieux un portrait en creux. Godard n'a jamais été à l'aise dans le tête-à-tête. Quoi qu'on en dise, ses rencontres avec Fritz Lang (Le dinosaure et le bébé) ou Marguerite Duras (Océaniques) sont plus émouvants que passionnants. Il n'est pas à la hauteur de ses brillantissimes conférences de presse ni surtout de l'œuvre immense qu'il laissera, résumant à lui seul tout ce que fut le cinématographe depuis son invention. Dépouillés de la prétention usurpatrice d'en faire un film, la plupart des entretiens ajoutés plongent Godard dans une obscurité qui en dit long sur son implication dans cette affaire. Ses réponses sur Israël et les Juifs qui ont fait couler beaucoup d'encre sont d'ailleurs assez fumeuses et ne peuvent convaincre aucun anti-sioniste, a fortiori ses détracteurs. Son esprit de contradiction a perdu son mordant, il esquive le plus souvent au lieu de faire front. Il est toujours meilleur dans la colère, lorsqu'il prêche le faux pour connaître le vrai, comme face à Jean-Michel Frodon. André S. Labarthe dans le "film" rame en pure perte pour le sortir de l'ornière. Si Dominique Païni monologue en toute fatuité, l'universitaire Jean-Claude Conesa renvoie la filmographie de Godard à ses balbutiements en l'autopsiant. Nicole Brenez a l'intelligence de proposer des images rares, mais trop courtes, sur lesquelles elle interroge humblement "Jean-Luc". Jean Douchet et Jean Narboni, insistant avec la plus grande tendresse, arrivent finalement à le faire parler en évoquant quelques anecdotes. Aucun interlocuteur n'étant à la hauteur, tant de choses ayant été dites sur lui et son œuvre, le cinéaste est renvoyé dans les cordes au lieu d'occuper le ring. Quelle posture emprunter lorsque l'on a déjà été réduit à s'auto-parodier ? En 9h30 les amateurs n'apprendront pourtant pas grand chose et pour une leçon de cinéma on repassera. Mieux vaut voir ou revoir n'importe quel film de Jean-Luc Godard et, si vous êtes courageux, l'incontournable Histoire(s) du cinéma, un monument, le film des films.

JEAN-LUC GODARD MARCHE SUR LES MAINS
14 mars 2010


Plongé dans la biographie de Jean-Luc Godard, pavé de 935 pages qu'Antoine de Baecque vient de publier chez Grasset & Fasquelle, je suis mal parti pour bloguer ce week-end. Une partie du voile se lève sur un des grands mystères du XXème siècle. Pour avoir fréquenté nombre de ses proches, je m'étais fait ma petite idée, mais l'enquête fouille les détails de sa vie et livre nombre de clefs pour comprendre l'empêcheur de tourner en rond. À l'époque où "Jean-Luc" nous avait rapporté une Paluche Aäton de Grenoble, Jean-André m'avait photocopié des lettres et quelques pages annotées dont l'encre thermique s'efface avec le temps. Sur la photo je suis à droite avec la barbe et le catogan. S. s'était plainte qu'il l'obligeait à laver ses cheveux de petite brunette même lorsqu'elle sortait de chez le coiffeur ; cette très belle jeune femme tarifée m'avait aussi raconté comment JLG lui avait confié qu'il lui plaisait de "faire quelque chose de connu avec une inconnue". Son droit à l'erreur m'a servi de modèle. Ni plus ni moins de chance de se tromper, mais une liberté de pensée et d'agir que je tente de perpétuer à chaque révolution, quotidienne, elliptique, impossible. Comme John Cage, Godard a influencé son époque bien au-delà de sa sphère professionnelle. Qu'il fascine ou irrite, il ne peut laisser indifférent. Avec Cocteau et Lacan, sa voix est celle des plus grands conteurs. Ses mots font image, ses images font sens, ses sens sont musique, sa musique fait mouche. Poète timide et brutal analyste, il s'est affranchi de ses contradictions en résumant à lui seul l'histoire du cinématographe. Le kleptomane est devenu le maître du cut-up, précurseur du mashup, agrégateur de citations, un "monsieur plus" de la question sans réponse. Je retourne m'allonger sur le divan, même si cette position me brise la nuque. Sa biographie est une mise en abîme où l'inconscient fait des miracles.

UNE FEMME EST UNE FEMME
7 novembre 2018


En 1961 Jean-Luc Godard enregistre un disque 33 tours pour promouvoir son nouveau film, Une femme est une femme, une comédie musicale pétillante. C'est un mixage de la bande-son avec les dialogues et la musique de Michel Legrand, plus les commentaires toujours aussi subtils du cinéaste, ce qui en fait le principal intérêt, et l'ensemble, sorte de création radiophonique, se tient remarquablement bien, presqu'un manifeste du cinéma de Godard de l'époque. De 1960 à 1968, Legrand compose justement ses meilleures partitions, entre sa collaboration avec Jacques Demy et L'affaire Thomas Crown.

J'avais eu la bonne idée de faire une copie de l'un des cent exemplaires que possédait Jean-André Fieschi. Dans son édition DVD le label de référence Criterion livre ce petit bijou, mais sa copie du disque est vraiment pourrie : le disque est rayé, bourré de scratches, faisant sauter certains bouts de phrases de Godard, et le son est nasillard. C'est étonnant pour une édition aussi luxueuse, mais j'imagine qu'ils n'avaient pas trouvé mieux. Ainsi aujourd'hui je vous livre cet enchantement auquel participaient Anna Karina, Jean-Claude Brialy et Jean-Paul Belmondo... J'en ai profité pour nettoyer le fichier et améliorer le son. Durée : 34'05.

CADEAU : vous pouvez l'écouter en cliquant ICI.

LE LIVRE D'IMAGE DE JEAN-LUC GODARD
5 décembre 2018


Tout est saturé. Du sens à l'image. À ne pas croire. Le vieux maître fait comme tout le monde. Il sort les bribes de leur contexte. Sauf que, contrairement aux journalistes, ses mensonges disent la vérité. Sel des poètes. Le jeu en main. Cinq doigts pour comment c'est. Le pouce préhenseur et l'encéphalogramme hautement développé. L'homme. Sanguinaire. Seul le fou. Et les enfants. Mais la Terre ? Nœud. Passe. Taire. Première musique : Scott Walker. The Drift. La dérive. Comme toutes ses Histoire(s). Du cinéma. Chacune est une entrée vers notre subconscient. Il suffit de reconnaître. Pour s'y reconnaître. Autant de fils d'Ariane à dérouler. O temps ! Ses fils. Nicole Brenez l'archéologue. Pas étonnant d'y retrouver Perconte. Après le feu. La liste est longue. Ils seront tous sauvés. Les espérances. Tout est saturé. Question de droits. C'est autre chose. La couleur. Vive. Le cinéma. Vif. Le silence. Coupez. Action. Moteur. Il doit y avoir une révolution. Godard termine par Le plaisir. Le masque. Tout est dit.

"Te souviens-tu encore comment nous entraînions autrefois notre pensée ?
Le plus souvent nous partions d’un rêve…
Nous nous demandions comment dans l’obscurité totale
Peuvent surgir en nous des couleurs d’une telle intensité
D’une voix douce et faible
Disant de grandes choses
D’importantes, étonnantes, de profondes et justes choses
Image et parole
On dirait un mauvais rêve écrit dans une nuit d’orage
Sous les yeux de l’Occident
Les paradis perdus
La guerre est là…"


Le livre d'image a reçu une Palme d'or spéciale au Festival de Cannes 2018.
84 minutes qui changent de tout ce qu'on peut voir et entendre.
C'est de la dynamite (vieille pub pour le chocolat suisse) !
Resté chez lui, à Rolle en Suisse, le cinéaste avait donné sa conférence de presse en répondant aux questions sur FaceTime.

DANS L'IMMÉDIAT, JEAN-LUC GODARD
18 avril 2019


Les entretiens dépendent souvent de la qualité des interviewers. Il est certain qu'Olivia Gesbert a une sensibilité, une intelligence ou un aplomb qui faisaient défaut à la plupart des interlocuteurs des Morceaux de conversation avec Jean-Luc Godard "réalisés" par Alain Fleischer et qui duraient 9h30. Pour l'émission La Grande Table elle est allée rencontrer Godard chez lui à Rolle en Suisse. France Culture le diffuse en deux parties de 27 et 39 minutes, Je suis un archéologue du cinéma et Godard ouvre le Livre d'image. À 88 ans le cinéaste semble ainsi plus vif qu'il y a quelques années, peut-être parce que c'est une jeune femme. À la lecture de sa biographie par Antoine de Baecque on sait qu'il n'y est pas insensible. Et Godard ne mâche pas ses mots, que ce soit sur ce que sont devenues les écoles de cinéma (les 3/4 des étudiants sont des jean-foutre), la notion d'auteur avec ses droits et ses devoirs (À l’époque, l’auteur était le scénariste, c’est-à-dire le fabriquant de texte. A Bout de souffle, je n’en suis pas l’auteur pour la loi. C’est Truffaut parce que j’avais repris un ancien scénario. A un moment, je lui ai demandé de me le redonner, et il ne pouvait pas : c’est inaliénable en France. Pour Le Livre d’image, il y a beaucoup d’auteurs qui sont réunis par un ami), sur sa Palme d'Or "spéciale" à Cannes qu'il considère avec mépris comme un prix de consolation, sur la langue et le langage, sur la politique, sur ses rêves, sur l'âge, etc.



Sur sa tombe il imagine qu'on pourrait écrire "Au contraire", sur celle d'Anne-Marie Miéville, sa compagne, "J'ai des doutes". Pour le titre de cet article j'aurais pu le singer en écrivant L'hymne aux média pour l'immédiat, c'est du moins ce que j'entends, une médiathèque de Babylone qui recracherait son contenu (j'arrête avec les jeux de mots ?) en musique, en vers et contre tout.



Lors de sa dernière conférence de presse à Cannes, transmise par Skype, il disait : "Aujourd’hui lors d’une conférence de presse, les trois-quarts des gens ont le courage de vivre leur vie, mais ils n’ont pas le courage de l’imaginer. J’ai de la peine à vivre ma vie mais j’ai le courage de l’imaginer".


Après "150 films en comptant les petits", Jean-Luc Godard a monté Le livre d'image que j'ai chroniqué dans cette colonne en décembre dernier, sorte d'épilogue à ses Histoire(s) du cinéma, de mon point de vue son chef d'œuvre, dont je possède les versions japonaise et française en DVD (la version japonaise en 5 DVD au lieu de 4 offre une nomenclature thématique interactive, encore faut-il savoir lire le japonais ! Il me semble qu'elle est plus complète, due à des questions de droits), la bande-son remixée pour le label ECM en 5 CD, et l'édition papier chez Gallimard/Gaumont. Ce n'est nullement du fétichisme, mais une manière d'appréhender une œuvre unique sous des angles différents.
Depuis hier Arte.tv diffuse gratuitement Le livre d'image et ce jusqu'au 22 juin, avec un passage TV le 24 avril, mais il ne sortira pas au cinéma. Godard préfère le montrer dans les musées et les théâtres dans son format audio original, un 7.1 plus polysémique qu'immersif ! En attendant, il faut absolument voir et entendre la réduction phonique de cette œuvre fondamentale toutes affaires cessantes. Il est difficile de l'évoquer pour elle-même, parce qu'elle suscite en chacun/e de nous un vertige, des interrogations, ouvrant des portes vers un après qui biologiquement se profile.

JEAN-LUC GODARD AURA 90 ANS LE 3 DÉCEMBRE
19 novembre 2020


Longtemps je n'ai pu copier que les bandes-son des films que j'aimais. La vidéo domestique n'existait pas. Avec mon magnétophone à cassette audio portable j'enregistrais les films dans les salles de cinéma, la sonorité de chacune colorant la captation. En de rares occasions j'ai piraté la télévision, mais toujours sans image tant que la VHS ne fut pas commercialisée.

Je possède encore les cassettes audio du Tombeau hindou de Fritz Lang, La mort en ce jardin et Tristana de Luis Buñuel, Les enfants du paradis et Drôle de drame de Marcel Carné, Le chemin de Rio de Robert Siodmak (qui figure dans Trop d'adrénaline nuit, le premier 33 tours d'Un Drame Musical Instantané), La nuit américaine de François Truffaut, Johnny Guitar de Nicholas Ray en VF, Boudu sauvé des eaux, La règle du jeu, La grande illusion et Le carosse d'or de Jean Renoir, Le sang d'un poète, La belle et la bête, Orphée et Le testament d'Orphée de Jean Cocteau, les cinéastes de notre temps sur La première vague, Samuel Fuller, Lang et Godard, Le rebelle de King Vidor, Adieu Philippine de Jacques Rozier, Trafic de Jacques Tati, Les amants crucifiés de Mizoguchi Kenji et last but not least Masculin Féminin, Deux ou trois choses que je sais d'elle, La chinoise, Pierrot le fou, Numéro deux, et France tour détour deux enfants de Jean-Luc Godard.

Je composais alors des partitions sonores pour le cinéma qui intégrait voix, bruitages et musique, pensant à l'ensemble comme une partition musicale. Suivant Edgard Varèse, John Cage ainsi que Michel Fano et Aimé Agnel qui furent mes professeurs à l'Idhec, écouter ces cassettes me forma à penser toute organisation de sons comme musique. C'est dire qu'écouter les rééditions de Godard publiées par ECM me comble de joie. J'avais déjà l'imposant coffret de 5 CD Histoire(s) du cinéma (dont je possède également le texte édité par Gallimard et les DVD en versions française et japonaise) et les 4 courts métrages réalisés avec Anne-Marie Miéville. Je découvre la bande-son complète de Nouvelle vague qui tient sur 2 CD... J'ai écrit sur l'un et l'autre, comme sur Le livre d'image, son dernier chef d'œuvre.

Jean-Luc Godard est un grand romantique, ses partitions sont passionnelles. Même si l'on n'a jamais vu les films, leur transposition radiophonique a le pouvoir évocateur de la poésie. On n'y comprend rien, sauf l'essentiel. Les rimes sont sonores, l'usage des musiques fondamentalement dramatique. Comme toujours, chacun, chacune, y reconnaîtra l'extrait d'un roman, le dialogue d'un film, la musique d'un autre, nous renvoyant à notre mémoire parcellaire avec la profondeur de l'inconscient. Chaque fois s'ouvre une porte, qui n'est qu'à soi, dans l'œuvre du maître.

Les citations lui ont souvent donné du fil à retordre question droits d'auteur. En lui ouvrant son catalogue discographique, ECM lui a facilité les choses. On retrouve ainsi l'accordéon de Dino Saluzzi, les voix de Patti Smith ou Meredith Monk, la musique de Paul Hindemith, Arnold Schönberg, Heinz Holliger... François Musy a remixé numériquement la bande-son pour le disque. Et puis il y a les voix, comme me susurra un soir à l'oreille Jean-Pierre Léaud avec un ton de conspirateur, ici Alain Delon, Domiziana Giordano, Roland Amstutz, Laurence Cote, Jacques Dacqmine... Même si je préfère de loin Histoire(s) du cinéma, chef d'œuvre parmi les chefs d'œuvre, se laisser porter par la narration de Nouvelle Vague c'est passer 88 minutes dans les nuages, brouillard d'un rêve, retour au seul réel qui vaille le coup, la poésie.

Le livret du CD est rédigé par Claire Bartoli, auteur et comédienne non-voyante. Dans Le Regard intérieur, elle livre une interprétation analytique qui lui laisse "un petit goût subversif d'invisible et d'éternel".

PLUS OH ! COMMANDÉ PAR FRANCE GALL À JEAN-LUC GODARD
5 janvier 2021


Je connaissais quelques publicités réalisées par Jean-Luc Godard comme l'aftershave Schick, les cigarettes La Parisienne, les jeans Marithé & François Girbaud, mais j'ignorais que France Gall lui avait commandé un clip à la mort de son compagnon, Michel Berger. Pour son nouvel album la chanteuse avait repris Plus haut composé pour elle en 1980. Après un long entretien à Rolle le 28 mars 1996, le cinéaste choisit la forme sur laquelle il travaillait alors, ses Histoire(s) du cinéma, pour raconter la métamorphose de l'art, de la beauté et de l'amour que permet le cinématographe. Je suis incapable de reconnaître tous les emprunts, mais on y voit des tableaux de Manet, Vinci et Goya, des photos de Marlene Dietrich et Charlie Chaplin, des extraits de They Live by Night de Nicholas Ray, Blanche-Neige de Walt Disney, La Belle et la Bête de Jean Cocteau... Et France Gall, son œil, sa bouche... La chanson sonne prémonitoire avec une coloration orphique que Godard souligne explicitement.


Le clip sera diffusé une seule fois le 20 avril 1996 sur M6, car il sera interdit d’antenne, Godard ne s’étant pas acquitté de tous les droits d'auteur. C'est le même problème qui a retardé de dix ans la sortie du coffret DVD des Histoire(s) du cinéma en France. Heureusement j'avais acheté le coffret japonais dont la particularité est d'offrir des entrées thématiques, mais comme ce répertoire est en japonais je n'ai jamais pu en profiter. La version française, acquise par la suite, me semble avoir été expurgée de quelques extraits. Ces emprunts sont probablement aussi la raison pour laquelle Le livre d'image, son chef d'œuvre le plus récent, n'est jamais sorti dans les salles de cinéma, mais uniquement ponctuellement dans des espaces culturels. L'emprunt, qu'il soit littéraire, pictural, cinématographique, voire musical, est la base de l'écriture de Jean-Luc Godard. la plupart des phrases que nous aimons citer de ses films proviennent en général des livres qu'il a lus. Comme la plupart sont dans le domaine public, cela ne posait pas le problème que généreront les extraits de films protégés becs et ongles par les producteurs. L'accord avec le label allemand ECM lui permit de piocher comme il voulait dans son catalogue sonore, mais il n'a pas pu bénéficier des mêmes dérogations avec d'autres firmes discographiques et encore moins avec l'industrie cinématographique. Faire du neuf avec du vieux est pourtant une voie passionnante, qu'elle soit écologique, analytique ou poétique. D'une part il n'y a pas de génération spontanée, d'autre part la citation devient création dès lors qu'elle produit un sens nouveau ou une émotion inédite, mais le droit va rarement dans ce sens !

mercredi 7 septembre 2022

Un Américain pas tranquille


Jonathan Rosenbaum, ex-journaliste au Chicago Reader prétendument à la retraite [toujours en activité depuis cet article du 2 février 2010], encensé par nombreux cinéastes comme Jean-Luc Godard, auteur entre autres du passionnant Mouvements : Une vie au cinéma (Moving Places: A Life in the Movies), dont le site est à la fois une mine d'archives de ses écrits et un blog dont l'actualité permet de découvrir sans cesse des perles anciennes ou contemporaines, en particulier en DVD, a publié un livre broché sur la rétrospective de comédies américaines transgressives qu'il a présentée à la dernière Viennale, le Festival du Film International de Vienne en Autriche. Cet "Américain pas tranquille", qui lui a donné son titre éponyme, The Unquiet American, en référence au célèbre roman critique de Graham Greene, The Quiet American (Un Américain bien tranquille), ne mâche pas ses mots, ne fait jamais dans le "politiquement correct", creuse ses sujets dans des déserts inexplorés, remonte les chemins battus à rebrousse-poil et sait garder son indépendance de vue dans un paysage critique de plus en plus convenu.
Les 184 pages, agréablement illustrées, sont en anglais pour le programme des 55 films choisis dont il s'explique avec un humour caustique et une conscience politique sans ambiguïté, et bilingues (traduction allemande) pour les textes critiques repris, corrigés ou inédits. Si je suis ravi de partager une partie de ses goûts pour des œuvres mésestimées comme Hellzapoppin ou Les 5000 doigts du Dr T, je suis excité de découvrir des films dont j'ignore tout, soit parce que je suis passé à côté sans les voir, soit par leur absence de distribution en France. Rosenbaum se défend tout d'abord de participer lui aussi à la promotion de l'industrie du cinéma de la plus grande puissance mondiale, véritable ligne de front de l'impérialisme américain, alors qu'il existe tant des chefs d'œuvre inconnus partout ailleurs sur la planète. S'il finit par céder à la demande des organisateurs Hurch et Horwath, il pervertit le sujet en choisissant la transgression comme angle d'attaque.
Ainsi classe-t-il sa sélection en cinq catégories subjectives : les Américains à l'étranger (The Three Caballeros, un des Disney les plus expérimentaux avec la Danse des éléphants de Dumbo, The Fountain of Youth, rare comédie d'Orson Welles tournée pour la télévision, La huitième femme de Barbe-Bleue de Lubitsch, Avanti! de Billy Wilder, Les hommes préfèrent les blondes de Hawks, Ishtar d'Elaine May, réalisatrice de films dits commerciaux qu'il souhaite réhabiliter, Mr Freedom, bijou pop de William Klein, Matinee de Joe Dante), les rapports de classe et tensions ethniques (Christmas in July de Peston Sturges, la comédie musicale Hairspray de l'inénarrable John Waters, Laughter d'Harry d'Abadie d'Arrast, Joan Does Dynasty de Joan Braderman, Chameleon Street de Wendell B. Harris Jr, Rushmore de Wes Anderson, The Heartbreak Kid d'E.May, Lost in America d'Albert Brooks, Bulworth de Warren Beatty), les problèmes culturels (When The Clouds Roll By de Victor Fleming et Theodore Reed de 1919, Artistes et modèles de Tashlin, Down with Love de Peyton Reed, Kiss Me Stupid de Wilder, When Pigs Fly de Sara Driver, When It Rains de Charles Burnett, The King of Comedy de Scorcese, Idiocracy de Mike Judge, Flaming Creatures de Jack Smith...), l'anarchie déconstructive et romantique (1941 de Spielberg, Two Tars de James Parrott, Sherlock Jr. de Keaton et Arbuckle, Real Life d'Albert Brooks, Will Success Spoil Rock Hunter? de Tashlin, des dessins animés de Tex Avery et Chuck Jones, des courts métrages de Owen Land, Adaptation de Spike Jonze...), les dilemmes sexuels (Adam's Rib de Cukor, Hot Times de Jim McBride, The Ladies Man de Jerry Lewis, Turnabout de Hal Roach, Female Trouble de Waters, Lord Loves a Duck de George Axelrod, Monkey Business de Hawks, Seven Chances de Keaton...).
Si je me donne le mal de taper tous ces noms, c'est qu'ils représentent autant de pistes pour le cinéphile et l'amateur désespérément à la recherche de comédies de qualité, autant de biscuits pour l'hiver qui n'est pas près de finir. Suivant ses conseils à l'image près, je pars à la pêche aux inconnus, arpentant les arcanes du Web, fouillant dans les fonds de catalogue, demandant mon chemin à des figurants à la mine patibulaire qui portent bandeau sur l'œil, sabre au clair et fleur au fusil. C'est saignant comme un steak bleu, king size débordant de l'assiette étatsunienne, quand la fâcheuse coutume est de vous le servir trop cuit lorsqu'il atteint les écrans européens.

jeudi 25 août 2022

Sur l'écran noir de mes nuits blanches


Ces notes sont délivrées dans le plus grand désordre, superficielles. Sans rien développer, juste signaler quelques pistes.
Étienne a raison, le film bollywoodien RRR est vraiment délirant. Sur ma lancée j'ai regardé les deux parties de Baahubali du même S. S. Rajamouli, mais il manque la débauche de moyens et la charge contre l'occupant anglais que j'avais adoré avec Lagaan. Pourtant c'est un peu la même idée sous-jacente de revanche ; de toute manière le genre exige sept chansons chorégraphiées et une happy end ! J'ai déjà beaucoup écrit sur ma fascination pour le cinéma indien. À parler d'Étienne je trouve époustouflantes ses recherches actuelles sur l'IA (intelligence artificielle) ; passé toutes les interrogations que cela provoque, créativité de l'artiste, droits d'auteur, fiabilité de l'information, je me demande quel chef d'œuvre en sortira.
Nathalie a raison, En corps de Cédric Klapisch est bien un feel good movie, c'est charmant ; la danse contemporaine y présente une belle ouverture pour les classiques, même si on préférera de très loin le documentaire sur Les Indes galantes, joué par des gosses des cités. Pas étonnant que Rameau se prête au hip hop ; je me demande si Berlioz, Satie ou Varèse inspireront des metteurs en scène, je les cite parce que ce furent des indépendants en leur temps et j'y sens une filiation, mais je m'égare à mélanger les genres.
Crimes of the Future m'a rappelé Existenz et Deadly Ringers (Faux-semblants), Cronenberg est un des rares cinéastes à me surprendre, comme Lynch ou Godard, scénario et traitement. Flee du Danois Jonas Poher Rasmussen justifie pleinement le mix documentaire et animation, très beau film sur l'immigration politique. J'ai vu tellement de films sans prendre de notes que j'en ai oublié la majorité. On pourra toujours se reporter à mes articles récents sur le cinéma.
J'ai fini par me lancer dans la série Better Call Saul que j'avais laissée de côté, n'étant pas aussi fan de Breaking Bad que beaucoup de mes amis ; si les six saisons sont aussi chouettes que les premiers épisodes, j'ai des biscuits pour l'hiver. J'ai glissé dans le binge watching qui consiste à s'enfiler tous les épisodes à la suite sans pouvoir s'arrêter avec le thriller d'espionnage False Flag (j'ai regardé les deux premières des trois saisons) ; cette série israélienne ébranlera peut-être ceux qui appellent complotisme la remise en question de l'information officielle.
La mini-série Sur ordre de Dieu (Under the Banner of Heaven) est un bon thriller en pays mormon pour ébranler la foi, des fois que vous y croyiez ! Autre mini-série, This is going to hurt montre l'état catastrophique du système hospitalier britannique (en France, la politique de nos gouvernements successifs nous y mène directement) avec un humour noir que j'adore ; c'est drôle et caustique, fortement conseillé. Les séries anglaises sont toujours soignées aux petits oignons. Toujours mini (cela signifie qu'il n'y a qu'une saison, donc les risques chronophages sont relativement limités), Landscrapers est également une des meilleures de l'année, avec Olivia Colman and David Thewlis, réalisation et interprétation remarquables. J'ai suivi avec beaucoup d'amusement Gaslit sur le scandale Watergate (qui avait eut la peau de Richard Nixon) avec Sean Penn méconnaissable et Julia Roberts. Dans le genre heroic fantasy, Sandman, basé sur un roman graphique de Neil Gaiman qui avait écrit MirrorMask, est plus réussi que beaucoup d'autres, peut-être grâce au sous-texte moraliste de sa mythologie. J'attends probablement la quatrième et dernière saison de L'amie prodigieuse pour revenir sur cette excellente adaptation des romans d'Elena Ferrante...
Il faut dire que j'ai changé de vidéo-projecteur et que le nouveau (4K) possède un contraste et une luminosité que n'avait pas le précédent, appréciables dans les scènes obscures. Je reste toujours aussi dubitatif sur l'amélioration technologique que représente le Blu-Ray et ses déclinaisons. Ce n'est pas la technique qui fait la différence, mais la qualité des films. Lorsqu'on est pris, peu importe la fidélité, le grain ou le contraste. Le matériel est vraiment subalterne. Le passage de la VHS au DVD fut au moins significatif, mais ensuite... Tout comme le 5.1 si rarement utilisé intelligemment. Par contre, il y a une vingtaine d'années, le home-cinéma fit un bond extraordinaire dès lors que l'on a la possibilité de projeter sur un véritable écran d'une taille conséquente. Un poste de télé, fut-il très grand, permet de regarder en plein jour, mais cela reste de la télévision. Devoir fermer les volets ou les rideaux tient d'un rituel qui fuit la banalisation du flux. Le cinéma, c'est quand l'écran est plus grand que soi, disait JLG...

lundi 22 août 2022

Sympathie pour le diable


Marie-Anne a pensé à moi en regardant Sympathie pour le diable, le film de Guillaume de Fontenay. Bien qu'il soit sorti en 2019 et que je sois particulièrement sensible au siège de Sarajevo, je n'en avais jamais entendu parler. Il retrace l'histoire du journaliste Paul Marchand dans la ville martyre fin 1992, un an avant que j'y sois à mon tour envoyé comme réalisateur par l'agence de presse Point du Jour. J'ai donc regardé et écrit sur de nombreux films de fiction et documentaires traitant de ce sujet, peut-être comme un exutoire à l'expérience qui m'avait transformé. J'y avais réglé ma peur de la mort, mais il paraît que j'en étais resté un peu fou pendant toute une année. Suite à ma ma participation à la série Sarajevo: a street under siege initiée par Patrice Barrat et qui nous valut un British Academy of Film and Television Arts Award (BAFTA) et le Prix du Jury au Festival de Locarno à titre collectif, j'avais enchaîné avec le court métrage Le sniper projeté dans 1000 salles en France et sur presque toutes les chaînes de télé, puis le CD Sarajevo Suite et enfin le spectacle éponyme. L'année suivante, le réalisateur Ademir Kenović avait commandé à Bernard et moi la musique, pour orchestre symphonique et deux chœurs, de son long métrage Le Cercle Parfait ; nous y avions consacré trois mois pleins avant que le coproducteur allemand impose un autre compositeur. Sans nouvelle et aucun dédommagement, cette malheureuse aventure eut le mérite de m'aider à rompre le lien pathologique qui m'obsédait. J'ai raconté ici et là mon aventure sarajévienne qui n'avait duré que trois semaines alors que ses habitants avaient vécu un cauchemar de quatre années...


Marie-Anne Bernard-Roudeix a pensé à moi en voyant le film, parce qu'elle trouve que je ressemblais un peu à Paul Marchand, enfin pas vraiment et peut-être même pas du tout, puisque j'avais été choisi justement parce que je n'étais pas journaliste. J'étais censé prendre du recul par rapport à l'information. Les journalistes de guerre sont souvent des "soldats" de presse, fortes têtes quasi suicidaires sur qui l'horreur glisse comme sur une toile cirée. Les plus téméraires font même courir des risques mortels à leurs équipes ou aux autochtones en allant au devant des ennuis. J'ai évidemment rencontré des connards finis et des humanistes exemplaires. Si Paul Marchand était un provocateur, il était aussi un écorché vif qui ne supportait pas la passivité de la communauté internationale et de la Force de Protection des Nations Unies (FORPRONU). Il s'est suicidé par pendaison en 2009. J'ignore si c'est lié à son engagement, mais je ne peux m'empêcher de penser à Patrice Barrat qui s'est infligé le même sort en 2018.
Marie-Anne, qui était à l'origine du disque Sarajevo Suite que j'ai réalisé avec Corinne Léonet, est restée attachée à ce tournant de l'Histoire qui rompt avec l'après-seconde-guerre-mondiale en permettant à l'horreur de revenir sans complexe sur la scène internationale, cynique comme jamais. Le film de Guillaume de Fontenay est passionnant parce qu'il est d'une véracité troublante. J'en ressors bouleversé. Il n'y a pas que les personnes croisées là-bas, il y a les lieux. Je reconnais l'Holiday Inn où je me lavais en crachant dans mes mains, l'hôpital où j'assistai à une opération d'une jeune femme ventre ouvert sans eau ni électricité, l'immeuble de la télévision où notre voiture nous conduisait chaque soir dans le noir pied au plancher en empruntant Sniper Allée parce que nous devenions la cible des Tchetniks, les rues de notre quartier, etc. Je reconnais aussi ma colère contre le patron des documentaires à la BBC qui m'avait censuré en m'accusant d'être devenu sarajévien. Le titre se réfère évidemment à la chanson des Rolling Stones que Marchand adorait, comme il avait peint à l'arrière de sa voiture : "Ne gaspillez pas vos balles, je suis immortel." Il fut grièvement blessé à Sarajevo et évacué de justesse.
J'ai regardé tout le film atterré, ne pouvant retenir mes larmes à la mort d'un enfant, visé pour installer sadiquement la peur parmi la population. Comme le dit Marie-Anne que j'ai appelée à la fin du film, nous ne sommes d'accord politiquement sur rien, mais nous partageons les mêmes vues sur l'essentiel. La guerre est vraiment une chose horrible, inadmissible, car les victimes sont toujours les populations civiles alors que les motifs sont le plus souvent économiques. Partout sur la planète, les médias, sorte de quatrième corps d'armée de chaque pays, montent les uns contre les autres, exacerbant le nationalisme à la manière des grandes compétitions sportives, et fabriquant la haine de ses voisins en justifiant chaque fois la vengeance. Les ressources naturelles, le commerce des armes, le marché de la reconstruction entretiennent l'économie des puissants au détriment des plus pauvres qui s'entretuent sur l'autel de l'absurde.

lundi 8 août 2022

Neptune Frost, film afro-futuriste de Saul Williams et Anisia Uzeyman


J'ai vu un drôle de film, ce qu'on a l'habitude d'appeler un ovni (audiovisuel non identifié). C'est bancal, ça met du temps à démarrer, mais ça fait tâche dans le paysage audiovisuel de plus en plus consensuel. La critique s'emballe, évoque le futur du cinéma noir, mais ça ne vient pas de nulle part. J'ai immédiatement pensé au film underground Space is The Place de John Coney avec Sun Ra ou au blockbuster Black Panther de Ryan Coogler. L'esthétique afro-futuriste fait partie de la mythologie afro-américaine, l'idée d'un grand empire, comme ceux du Mali, du Songhaï et du Monomotapa, et de son empêchement par l'esclavage. La résistance a beau s'organiser, le fantasme n'en est pas moins typiquement américain. Le film Neptune Frost jouit d'une esthétique à la fois roots et hi-tech. Certains évoquent une comédie musicale de science-fiction, d'autres une histoire d'amour entre une fugueuse intersexuée et un mineur de coltan. Dans tous les cas, les ingrédients sont suffisamment sexy pour faire le buzz.


Citer plus haut le musicien interstellaire Sun Ra n'est pas innocent. Neptune Frost est coréalisé par le poète-rappeur américain Saul Williams et la metteuse-en-scène française d'origine rwandaise Anisia Uzeyman. Saul Williams en a composé la musique, mêlant tambours et électronique. Il tenait aussi le rôle principal du film Slam de Mark Levin en 1998. Comme lui avec qui elle est mariée, Anisia Uzeyman est écrivaine et comédienne. Les rôles principaux sont tenus par Cheryl Isheja, Bertrand Ninteretse, Eliane Umuhire, Elvis Ngabo. La magie des nouvelles technologies de la communication est contrebalancée par une dénonciation de l'exploitation des Africains dans la course au progrès aux mains des multinationales et une critique du patriarcat. Portées par une poésie ésotérique exprimée en plusieurs langues, les meilleures scènes sont tout de même les musicales et chorégraphiques. Neptune Frost a tout pour devenir un objet culte, esthétiquement ambitieux, malgré ses imperfections qui le rendent attachant dans un monde de contrôle, tant formellement qu'idéologiquement.