Jean-Jacques Birgé

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vendredi 17 juillet 2015

The Honourable Woman, série politique et thriller d'espionnage


"À qui faire confiance ? Comment décider ? À leur apparence ? Par ce qu'ils font ? Nous avons tous des secrets. Nous mentons tous. Pour se protéger des autres, et de nous-même. Mais parfois il arrive quelque chose qui ne vous laisse aucun choix, si ce n'est les révéler. Pour montrer au monde qui vous êtes vraiment. Votre identité secrète. Mais la plupart du temps on ment. On cache nos secrets, aux autres, à nous-même. Quand on y pense sous cet angle, c'est fabuleux que l'on ait confiance en qui ce soit." Ainsi commence chacun des huit épisodes de la (mini)série The Honourable Woman. La voix off de Maggie Gyllenhal, comédienne formidable toute en retenue, sœur de l'acteur Jake Gyllenhaal vu récemment dans un autre excellent film, Night Call (Nightcrawler), se mêle au résumé de l'épisode précédent.


Les récits d'espionnage révèlent les manipulations des gouvernements, leurs choix inattendus qui peuvent sembler absurdes à qui ignore les ressorts du pouvoir et de la realpolitik. The Honourable Woman est un thriller politique d'une qualité exceptionnelle comme les Britanniques savent en composer. Les acteurs, la lumière, le son, les décors sont travaillés aux petits oignons. Jusqu'à la fin on ne sait jamais qui tire vraiment les ficelles, mais le dénouement surprenant est parfaitement crédible, voire prophétique. Maggie Gyllenhaal incarne une chef d'entreprise persuadée que la pauvreté des Palestiniens n'autorise aucun processus de réconciliation. Pour ce faire, elle entend tirer des câbles Internet jusqu'en Cisjordanie. Elle aura fort à faire entre Israéliens et Palestiniens, Anglais et Américains. Les enjeux sont tels que la mort n'est plus qu'une statistique.

La plupart des personnages principaux sont des femmes, ce qui change des films d'action où elles n'ont généralement que des rôles de potiches. C'est peut-être le point faible de The Shadow Line, précédente série réalisée par le même Hugo Blick. Les machos mènent la danse. Comme dans les meilleurs romans policiers, le récit est truffé de fausses pistes, d'un nombre invraisemblable de personnages tous aussi inquiétants. Les victimes ne sont que des accidents de parcours. Durant sept épisodes la police et les criminels cherchent à résoudre la même énigme, avec évidemment des moyens différents. La ligne sombre qui les sépare semble poreuse, mais l'énigme est autrement plus complexe et vicieuse. La vision politique de The Honourable Woman exerce un intérêt qui va bien au delà du suspense de The Shadow Line.

→ Hugo Blick The Honourable Woman, 2014, 416 mn, DVD/Blu-Ray France Television Distribution
→ Hugo Blick The Shadow Line, 2011, 399 mn, DVD/Blu-Ray import anglais 2entertain

mardi 16 juin 2015

Essoufflement en fin de série


Tous les scénaristes ne sont pas Alan Ball ni David Simon, capables de conclure une série avant son essoufflement. On imagine les pressions subies de la part des chaînes TV devant la manne que représentent les séries à succès. Le dernier épisode de Six Feet Under marqua la démonstration éclatante du désir d'en finir une fois pour toutes pour passer à autre chose et The Wire aurait pu durer une éternité sans la détermination de son auteur. L'un et l'autre ont livrées cinq saisons sans fléchir, alors que leurs créations suivantes, respectivement True Blood ou Treme, ont du mal à tenir la distance.
Ainsi la septième saison de Mad Men aurait pu condenser ses quatorze épisodes en un seul au lieu de jouer les prolongations en délayant laborieusement un final que seul le clin d'œil Coca Cola de la dernière minute rehausse en ramenant la fiction vers une réalité imaginaire. Curieusement quantité de pistes n'auront pour autant pas été exploitées, abandonnées en cours de route sans que l'on en saisisse la raison, telles les allusions au passé de Don Draper ou l'avenir de chaque personnage... Avenir que seul Alan Ball sut donc magistralement dessiner dans le dernier épisode exemplaire de Six Feet Under, aussi brillant que sa première saison.
Les variations criminelles de Game of Thrones finissent également par lasser, les saisons semblant tenir essentiellement à la disparition tragique des protagonistes les uns après les autres. Une direction d'acteurs moins caricaturale aurait probablement apporté une finesse que le manichéisme général étouffe. Chaque comédien jouant imperturbablement toujours avec la même expression de visage, on imagine qu'à l'avenir les rôles pourront être tenus par des créatures de synthèse à l'image des décors.
J'ai regardé plus de la moitié de l'étrange Sense8 des Wachowski, mais ce n'est ni Matrix ni Cloud Atlas : tout est tiré en longueur, comme si les auteurs étaient payés à la minute... Les liens psychiques qui relient les personnages tissent une toile vaine rappelant la vacuité d'Internet, répétition des mêmes gestes d'épisode en épisode, comme autant d'impasses communicantes. Les huit personnages en quête du même auteur ne sont que les ambassadeurs des films mainstream de leurs pays respectifs, caricatures d'un cinéma de distraction dont les variations géographiques ne cachent pas l'uniformité.

lundi 15 juin 2015

Deux superbes westerns de Delmer Daves


Si le western a accouché de quantité de poncifs du genre il existe nombreux films qui les dépassent et ne ressemblent à aucun autre. De John Ford à Monte Hellman en passant par William Wellman, Samuel Fuller, Fritz Lang, Nicholas Ray et bien d'autres, le western offre un cadre brutal aux aventures humaines ou il valorise ce que les États-Unis ont de plus beau, les grands espaces. L'humanité transpire des deux films de Delmer Daves que Carlotta publie dans de magnifiques versions restaurées en 2K ou 4K. Si 3h10 pour Yuma (1957) est considéré comme un chef d'œuvre, Cow-Boy (1958) mérite d'être redécouvert tout autant.
Les deux films mettent à l'épreuve un héros qui n'était pas destiné à le devenir. La peur est vaincue par la conscience morale, forcée dans 3h10 pour Yuma, recherchée dans Cow-Boy. Un fermier est confronté à une bande de hors-la-loi, un employé d'hôtel rêve de s'enrichir pour conquérir sa belle. Suspense dans le premier, mutation prévisible dans le second, mais pas le moindre manichéisme chez aucun des personnages, des principaux au plus insignifiants. Les qualités du "méchant" permettent au sans-grade d'effectuer sa mue et d'en sortir grandi. Les contradictions sont mises en scène, les circonstances forgeant les caractères et fléchissant le destin.
Ajoutez une photographie superbe de Charles Lawton Jr, noir et blanc somptueux pour le mélodrame 3h10, Technicolor et cinémascope éclatant pour le quotidien des cow-boys, des partitions de George Duning, le générique de Cow-Boy par Saul Bass, l'interprétation de Glenn Ford d'abord avec Van Heflin, ensuite avec Jack Lemmon, et vous obtiendrez deux films exceptionnels qui dépassent largement le genre.

3h10 pour Yuma et Cow-Boy - Sortie en Blu-ray et DVD le 24 juin 2015 chez Carlotta - 20 € chaque

jeudi 28 mai 2015

Quatre films qui méritent le voyage


Les projections se succèdent sans que j'ai le temps d'évoquer certains films qui m'ont marqué ces temps derniers.
Antoine Schmitt, qui est un fan de films de science-fiction, m'a suggéré avec raison un film américain méconnu de 2007, The Man From Earth de Richard Schenkman. Film fauché à huis clos sans effets spéciaux, The Man From Earth repose sur un scénario brillant de Jerome Bixby qui mêle philosophie et anthropologie, métaphysique et psychologie tout en s'interrogeant sur ce qu'est une histoire, dans un suspense prenant où les dialogues sont au premier plan. Jamais la phrase de Cocteau "ne pas être admiré, être cru" n'aura été aussi bien illustrée ! Sur Wikipédia il est stipulé : "Le producteur Eric D. Wilkinson a remercié un site de piratage qui propose ce film en torrent, car cette distribution illégale a permis de faire connaître ce film confidentiel à petit budget dans le monde entier, alors qu'il n'est sorti qu'aux États-Unis. Une autre des conséquences de ce piratage est que le film est apparu dans la liste des meilleurs films du site IMDb et y a reçu de nombreuses critiques positives. Il figure ainsi dans la liste des 50 meilleurs films de science-fiction de tous les temps en septembre 2014. Le réalisateur a confirmé les propos de son producteur, et a souligné qu'ils acceptaient tous deux l'idée d'être piratés, mais en encourageant en contrepartie les internautes du monde entier, qui n'ont pas accès au DVD, à faire un don."


Armagan Uslu et Christophe Biet m'ont conseillé le second film sans m'en dire un mot. De toute manière je ne supporte pas que l'on me raconte un film avant que je l'ai vu. White God est un thriller hongrois de 2014 réalisé par Kornél Mundruczó et coproduit par la Hongrie, l'Allemagne et la Suède, dont le héros est un chien, avec alternance de scènes à la Disney et des séquences gore, l'ensemble faisant penser au statut politique de la Hongrie gouvernée par une bande de fachos racistes. Le titre White God est un clin d'œil au White Dog (Dressé pour tuer) de Samuel Fuller, autre film sur le racisme et l'intolérance où le dressage des chiens d'attaque tient une place déterminante. La première scène, à couper le souffle, rappelant le spectacle Inferno de Romeo Castellucci et Les oiseaux d'Alfred Hitchcock, n'est qu'un petit avant-goût de la suite.


Snow Therapy (titre original : Turist, et titré à Cannes Force majeure en 2014) est un drame psychologique de Ruben Östlund mettant en scène une famille suédoise en vacances dans les Alpes. Un événement traumatisant va révéler la lâcheté d'un des personnages, thème récurrent chez le réalisateur suédois, mais Play (2011), son précédent long métrage très critiqué pour ses choix communautaires (un groupe d'enfants d'origine africaine tyranisent de bons petits bourges suédois), nous a horripilés alors que celui-ci est remarquable par la finesse de son étude de caractères, au demeurant très suédois, avec des images et un montage parfaitement adaptés au scénario.


Le dernier pour aujourd'hui dure tout de même 4 heures et 11 minutes depuis que le laboratoire L'immagine Ritrovata de Bologne a ajouté 22 minutes inédites. Il était une fois en Amérique ressort donc au cinéma dans une superbe copie restaurée. La partition sonore du début du film est extraordinaire, mais elle a tendance à se diluer au bout d'un moment, avec une sirupeuse, redondante et envahissante musique d'Ennio Morricone qui n'était pas au mieux de sa forme. La dernière œuvre de Sergio Leone (1984) est passionnante, malgré un machisme assez insupportable, propre au cinéma de gangsters. Le plus époustouflant est le travail de maquillage des acteurs. Robert de Niro et James Woods, qui n'ont alors que 31 ans, jouent leurs personnages vieillis à s'y méprendre avec ce qu'ils sont devenus à 70 ans passés.


J'espère chroniquer l'inestimable coffret Nagisa Oshima publié par Carlotta, mais il contient neuf films renversants de révolte dont Le petit garçon, La pendaison et La Cérémonie, qu'il faut que je prenne le temps de voir alors que mes activités hors les murs s'accélèrent à vitesse V.

mardi 12 mai 2015

20 000 jours sur Terre


Si la critique internationale a adoré le documentaire 20000 Days on Earth de Iain Forsyth et Jane Pollard consacré à Nick Cave, je suis resté de marbre. La réalisation est sophistiquée, montage léché, prises de vue acrobatiques, maniérisme arty, mais le film reste très superficiel quant à la personnalité de rock star que s'est construite le chanteur des Bad Seeds, également auteur de poésies, de romans. Au fur et à mesure de la projection, j'ai eu le sentiment que tout était bidon et emprunté chez cet artiste adulé, plus poseur que véritablement inspiré. Pire, il a le cynisme de revendiquer ses bobards, pensant probablement que cela passera pour de l'humour, or il n'en a aucun. Sa musique à l'eau de rose ne recèle d'ailleurs plus aucune mauvaise graine et j'ai fini par trouver idiotes la plupart de ses réponses. En gros, dommage que les deux réalisateurs aient choisi un sujet porteur pouvant rameuter du public plutôt qu'une autre idole qui aurait réellement des choses à dire et raconter.


Comme souvent, la bande-annonce suffit pour avoir un aperçu de ce qu'il y a de meilleur dans ce long métrage qui prétend osciller entre documentaire et fiction alors qu'il s'agit surtout d'une vérité arrangée pour les besoins professionnels de l'artiste, travaillant son ego en poseur comme un fond de commerce. Étonnamment les bonus du DVD relèvent le niveau, peut-être parce que, séparés du corpus majeur, ils deviennent des témoignages sans autre prétention qu'apporter du plaisir. Ainsi le formidable chorus de violon free de Warren Ellis ou la version live du duo avec Kylie Minogue sur le tube réussi Where The Wild Roses Grow, démarquage d'un morceau traditionnel irlandais.

20 000 jours sur la Terre, Iain Forsyth & Jane Pollard, Blu-ray et DVD Carlotta

lundi 11 mai 2015

Cinéma documentaire, fragments d'une histoire


Jean-Louis Comolli n'a pas beaucoup changé depuis la dernière fois que nous nous étions croisés alors que j'étais encore étudiant à l'I.D.H.E.C. (Institut des Hautes Études Cinématographiques, ancêtre de la FEMIS) il y a plus de quarante ans ! À l'occasion d'une soirée organisée par Siggraph France en partenariat avec Cap Digital, le cinéaste présentait son nouveau livre, Cinéma, mode d’emploi - De l’argentique au numérique écrit avec Vincent Sorrel. J'étais invité à défendre le numérique, mais je partageai globalement les propos des deux autres débatteurs, à savoir qu'il ne faut pas confondre le support technique et les conséquences qu'il produit sur les œuvres et sur les consciences, soit les auteurs et leur public.
Comolli définit le cinéma par le rapport visible / non visible, ce qu'en homme du son je nomme le hors-champ quand lui fait référence au hors-cadre, et par la salle obscure où il faut qu'au moins un spectateur assiste au spectacle. Nous digressâmes allègrement, condamnant le flux, revendiquant que le cinéma ne peut se contenter d'une image plus petite que le spectateur, soulignant l'ellipse, tentant de circonscrire le cinéma ou l'audio-visuel tandis que j'avançai que les œuvres interactives et les nouveaux supports offrent des possibilités nouvelles à un genre nouveau qui ne doit pas forcément s'appeler cinéma. Je résume très succinctement un débat qui partit dans tous les sens pour notre plus grand plaisir, comme le livre de Comolli et Sorrel dont plus de 800 termes offrent autant d'entrées sur ce qui nous anime et que nous animons.


À l'issue de la soirée, Jean-Louis Comolli me confia un exemplaire de son nouveau film récemment sorti en DVD et intitulé Cinéma documentaire, fragments d'une histoire. Dès les premières images commentées par l'auteur lui-même, notre complicité de points de vue se vérifia. Le documentaire est mis en scène tout autant que la fiction. Le cadre et le montage façonnent le réel pour faire son cinéma, les acteurs agissent se sachant filmés, etc. La réussite du film de Comolli tient dans la personnalisation de son histoire(s) du documentaire. Si tous les extraits choisis sont des diamants noirs, son engagement politique révèle les lignes de force du genre. En intégrant des vues fixes et sa main écrivant les idées déterminantes sur un carnet, le cinéaste critique nous laisse le temps de réfléchir. Or cette réflexion est justement la ligne de démarcation qui sépare le cinéma d'auteur dont il est l'un des ardents défenseurs et le cinéma de distraction (entertainment comme disent les Américains). Ses références sont lumineuses tel Walter Benjamin précisant "le fascisme est l'esthétisation de la politique et le communisme est la politisation de l'esthétique" comme Comolli compare la manière de tourner de Dziga Vertov et celle de Leni Riefenstahl. Il rend évidemment hommage à L'homme à la caméra, comme aux frères Lumière, à Flaherty, Van der Keuken, Rouch, Buñuel, Franju, Pialat, Debord, Resnais, Drew, Leacock, Sidney Bernstein, au groupe Medvedkine, à Ivens et Loridan, Le Masson et Deswarte, Vittorio de Seta, Brault et Perrault, Imamura... Les extraits qui passent sur la table de montage font choc. Certains provoquent et révoltent, d'autres bouleversent ou épatent, mais tous font sens. Les grands moments de l'Histoire du XXe siècle sont formidablement résumés en quelques secondes, de la Révolution de 1917 à Mai 68 en passant par la prise de Barcelone par les troupes anarchistes, les camps de concentration allemands, l'assassinat de J.F.Kennedy, la guerre du Vietnam... Les plans choisis correspondent parfaitement à l'idéologie que chaque évènement véhicule. La chronologie s'arrête en 1975 quand la télévision accède au pouvoir. Ailleurs Comolli insiste sur l'échange de regards qui passe par l'objectif de la caméra avant de traverser celui du projecteur, le rôle du son lorsqu'il devint synchrone et celui du commentaire, les conditions budgétaires ("pauvre en moyens, riche en temps") et l'appropriation possible par tous de ce medium témoin de son siècle. Cette leçon de cinéma passionnera tout autant ceux qui n'y connaissent pas grand chose que les mordus cinéphiles.

→ Jean-Louis Comolli, Cinéma documentaire, fragments d'une histoire, DVD 55' avec livret 16 pages, Ed. Documentaire sur Grand Écran, 10€
→ Jean-Louis Comolli et Vincent Sorrel, Cinéma, mode d’emploi - De l’argentique au numérique, livre 448 pages, Ed. Verdier, 28€

mercredi 22 avril 2015

Deux films hilarants et saignants de Damián Szifrón


Damián Szifrón n'a pas attendu Les Nouveaux Sauvages (Relatos salvajes, 2014) pour nous faire rire, mais rire jaune, car ses films sont des pamphlets acérés qui découpent notre monde cynique et insensé à la machette. Le montage est d'ailleurs aux petits oignons, comme le reste des ingrédients de tous ses films, une cuisine savoureuse et fortement épicée où la frontière entre le drame et la comédie ne sont qu'une question de point de vue. Le réalisateur argentin manie l'humour buñuélien comme un sale gosse qui aurait compris les ressorts de la vie des adultes.


L'enthousiasme ressenti à la projection de ses histoires sauvages nous a donné envie de voir ses films précédents. À noter que la sauvagerie a gagné les personnages dans la traduction française du titre ! Tous partent d'abord en déliquescence pour trouver ensuite le moyen de se reconstruire, mais à quel prix ? Si Relatos salvajes rassemble une série de courts récits sans passerelles narratives, leur air de famille unifie l'ensemble dont les pièces disparates constituent un film de long métrage avec un rythme qui lui est propre.
Tiempo de valientes (2005) nous a semblé encore plus hilarant. Il est rare qu'un thriller fasse rire aux larmes. Szifrón s'empare des lois du genre ou des références culturelles pour les détourner et les dynamiter avec une veine anti-machiste salvatrice et un talent fabuleux pour faire avaler les pires invraisemblances. Sans déflorer Relatos salvajes, l'actualité récente a montré que les pires scénarios, les plus incroyables, sont à puiser dans le réel, encore qu'ici Szifrón l'a anticipé !
El fondo del mar (2003) n'a pas l'éclat des deux suivants, mais on y reconnaît le thème de l'infidélité, l'hyper-réactivité des personnages, la corruption de la police ou des élites, la fragilité des hommes et l'équilibre des femmes, la moquerie de la psychanalyse, la conscience des rapports de classe et des ressorts psychanalytiques !
Hélas, pas moyen de trouver les sept courts métrages et la série Los Simuladores réalisés entre 1992 et 2002, ni la série Hermanos & Detectives de 2006, ou du moins autrement qu'en espagnol non sous-titré, langue qui m'est étrangère...

mercredi 11 mars 2015

Intimidation


Ce n'est pas la première fois qu'une tentative d'intimidation nous est envoyée par un tiers prétendant avoir des droits sur une vidéo ou une musique diffusée par nos soins sur YouTube.
L'année dernière quatre différentes sociétés prétendaient que nous avions mis en ligne des musiques leur appartenant (la même d'après les quatre pour l'un des films, ce qui est d'autant plus cocasse !) pour accompagner plusieurs des 23 films de la collection Révélations, une odyssée numérique dans la peinture. Or d'une part j'en étais le compositeur avec dépôt en bonne et due forme à la Sacem et d'autre part il s'agissait, pour plusieurs réclamations, d'un enregistrement de petits oiseaux que j'avais réalisé moi-même ! Notre contestation suffit à faire taire les vautours probablement spécialisés dans ce type d'arnaque.
Avec la sonorisation du film L'homme à la caméra de Dziga Vertov par Un Drame Musical Instantané créé en public en 1983 la contestation fut cette fois refusée par les prétendus ayants-droits, bloquant mon compte YouTube en plus de l'effacement du fichier jugé hors-la-loi. C'est relativement grave, d'autant qu'au troisième avertissement le compte peut être totalement éradiqué. Il était étrange qu'une dizaine d'autres sonorisations intégrales du film, toutes postérieures à la nôtre, ne subissaient pas cet abus de pouvoir, ni la diffamation et le préjudice dont nous nous retrouvions victimes.
N'ayant aucun contact avec la société indépendante prétendument spécialisée dans la chasse aux pirates, j'avais répondu par un formulaire à YouTube que l'on ne peut joindre autrement : "La copie qui nous a été fournie par La Cinémathèque Française en 1982 ne peut certainement pas appartenir à Mental Overdrive (ce nom apparaissait en lien du premier mail envoyé par YouTube, avant trois suffixes intrigants dont -sport !) qui est un compositeur norvégien né en 1966 (il avait alors 16 ans). Nous comprenons qu'il souhaite s'arroger l'exclusivité de la partition, mais nous sommes très nombreux à avoir mis en musique ce film muet. Un Drame Musical Instantané furent les premiers avant Biosphere, The Cinematic Orchestra, Gilles Tynaire, Yann Le Long, Pierre Henry (depuis, j'ai trouvé également celles de l'Alloy Orchestra, de Michael Nyman, Daniele Pozzovio, White Night Riga, El Sagrado Familión, Document 02, du Corvini Bros Estemporaneo Band, etc. et constaté que le site Archive.org le considère comme appartenant au domaine public). Voyez d'ailleurs Wikipédia… En outre notre partition a fait l'objet d'un LP en 1983 diffusé dans le monde entier…"
Comme nous étions surpris de la réclamation je cherchai à joindre, hélas sans succès, des spécialistes de Vertov comme Bernard Eisenschitz, mais entre temps je reçus un nouveau mail : "Bonne nouvelle ! Votre contestation n'a pas été examinée dans un délai de 30 jours, ce qui signifie que DeepMiningCorpAssoc a retiré la réclamation pour atteinte aux droits d'auteur concernant votre vidéo YouTube." J'avoue n'y rien comprendre, mais je suis soulagé que mon compte soit rétabli, même si à l'heure actuelle notre version que nombreux critiques considèrent comme la plus inventive, donc la plus cohérente avec le film réalisé par l'inventeur du Laboratoire de l'Ouïe, ne soit toujours pas revenue en ligne. J'ai également remarqué que je ne suis pas le seul scandalisé par cette société sur laquelle plane plus d'un soupçon sur sa démarche consistant à clamer des droits qui ne lui appartiennent nullement. YouTube ferait mieux de s'intéresser à tous ces vampires du Net qui tentent le coup tant que l'on ne se rebelle pas. Cela me fait penser aux spécialistes du dépôt de noms de domaines qui trustent le dictionnaire pour revendre ensuite très cher leur investissement honteux, sorte de marché noir du virtuel.


Post-scriptum avec nos remerciements à la concurrence ;-)

jeudi 5 mars 2015

Tiens-toi droite


Sorti en novembre, le film de Katia Lewkowicz avec Marina Foïs, Noémie Lvovsky, Laura Smet aurait dû faire bondir la critique. La plupart des journalistes sont passés à côté de cette comédie dramatique originale qui dessine un portrait des femmes oppressées par notre société, des poupées qui se révolteront à force de répéter des lieux communs. Tiens-toi droite est un film godardien qui ne doit rien à Jean-Luc Godard parce qu'il invente ses propres références en les sortant, comme lui, d'un réel qui n'a rien d'imaginaire. L'éclatement du récit sous l'apparence d'un film choral chaotique déstabilise de prime abord pour mieux exposer les tirs tendus que le quotidien assène façon puzzle, détruisant systématiquement les velléités des femmes à s'épanouir sans obéir aux lois patriarcales. Le travail de montage exceptionnel recompose les pièces que la fantaisie de la réalisatrice explose en un feu d'artifices où les décalages entre le son et l'image ne sont jamais conventionnels. Le moindre détail fait sens et leur profusion accouche d'une dialectique où l'humour rivalise avec l'absurde. Dans cette usine à poupées la cruauté et la provocation sont franches et gonflées. Ni l'affiche ni les bandes-annonces ne réfléchissent hélas ce film remarquable qui ne ressemble à aucun autre.

→ DVD Wild Bunch Distribution, sortie le 1er avril

lundi 23 février 2015

Ugly de Anurag Kashyap


Dans le bonus du DVD de Ugly, le réalisateur Anurag Kashyap raconte que le film de genre, ici un thriller autour de l'enlèvement d'une fillette, le libère de devoir donner des réponses démonstratives sur la société indienne. Les questions que la fiction génère excitent la réflexion des spectateurs qui sortent de la projection dans le silence. Car Ugly est un film qui dérange comme tous ses précédents films, de Paanch à Gangs of Wasseypur, en passant par No Smoking, Gulaal et That Girl in Yellow Boots. Même Dev.D, remake du blockbuster Devdas, ne peut se réclamer de Bollywood, sa mise en scène critique de la société patriarcale indienne où le policier règne sur les citoyens comme le père sur la famille renvoyant le divertissement coloré à ses chimères vaudevillesques. L'abus d'autorité mène partout à la corruption et pulvérise la morale. L'obsession des Indiens pour le cinéma pousse Kashyap à équiper ses personnages des atours de ces fantasmes. Dans son pays les stars deviennent ministres, la puissance des images se muant en pouvoir politique. Ugly révèle les pires travers de chacun dans un portrait sans concession de la société indienne où les conflits de langues et de religions renforcent la hiérarchie sociale, engluée dans des coutumes sclérosantes et terriblement cruelles.


Anurag Kashyap s'appuie généralement sur des faits réels qu'il transforme et déforme en s'appuyant sur les ressources que le cinématographe lui offre, des rebondissements du scénario à une utilisation de la musique parfaitement intégrée à l'action. Trois faits divers l'ont ici inspiré, aidé par le chef des polices spéciales de Bombay pour que son inspiration ne s'encombre pas d'une fidélité démonstrative qui alourdit tant de films politiques.

Ugly, DVD Blaq out

vendredi 13 février 2015

Geronimo et Les combattants, le pouvoir des filles


Deux films récents abordent le désarroi des jeunes face à l'avenir qu'il ne leur est pas proposé. Dans Geronimo de Tony Gatlif comme dans Les combattants de Thomas Cailley l'héroïne est une fille qui semble comprendre les enjeux ou du moins elle sait ce qu'elle veut, alors que les garçons sont paumés, suivistes formatés ou rebelles à tout, même à eux-mêmes. Dans le premier ce sont des jeunes qui n'ont rien, même plus de rêves, laissés pour compte d'une société démissionnaire et criminelle, qui ont le machisme pour référence ; dans le second l'Armée de terre recrute ceux qui pensent y trouver une formation vers un futur métier sans envisager de s'engager au delà. La bagarre est un sport de mecs qui cherchent à se prouver qu'ils sont des hommes alors que ce n'est que la démonstration de leur immaturité. Dans tous les cas on les trouvera pitoyables ou l'on sera touché par leur fragilité camouflée en vantardise.


Le film de Gatlif est une sorte de remake de Roméo et Juliette, un West Side Story à la française où s'affrontent deux communautés après qu'une jeune Turque ait fui un mariage arrangé pour rejoindre son amoureux rom. Le rythme du drame doit beaucoup à la musique et à la danse, formidables, que le réalisateur maîtrise mieux qu'aucun autre élément de son film. Le film de Cailley est une comédie où les hésitations sont autant de contretemps. Mais dans l'un comme dans l'autre le rôle principal est tenu par une comédienne hors pair. Gatlif avait écrit le rôle de l'éducateur qui s'interpose entre les deux bandes rivales pour un homme. Il ne pensait plus réaliser le film avant d'avoir rencontrer Céline Sallette, extraordinaire comédienne à qui l'on souhaite une longue carrière comme à Adèle Haenel qui tient le rôle principal des Combattants, des filles qui n'ont pas froid aux yeux et font tomber les masques des petits machos auxquels leurs mères ne semblent pas avoir appris grand chose...


Les combattants, déjà sorti en DVD et Blu-Ray chez France Télévisions avec le court métrage Paris-Shanghaï de Thomas Caillez
Geronimo, sortie le 3 mars en DVD chez Potemkine avec de longs entretiens de Tony Gatlif et Céline Sallette

mardi 10 février 2015

Antarctica en DVD / Blu-Ray


À sa sortie en salles en 1983 ma fille n'était pas née et j'étais encore trop grand. Malgré un indéniable succès planétaire je n'en avais jamais entendu parler jusqu'à sa récente publication en Blu-Ray et DVD, version intégrale superbement restaurée, chez Carlotta. Le film de Koreyoshi Kurahara, Antarctica, m'a emporté jusqu'au Pôle Sud, paysages saisissants habités par des bestioles épatantes, à commencer par l'équipe d'explorateurs japonais sommés de rentrer au bercail en laissant derrière eux leurs huskies sur la banquise. Adaptée d'une histoire vraie qui secoua le Japon en 1958, l'épopée tragique des quinze chiens de traineau est bouleversante. Il aura fallu trois ans et parcourir des centaines de milliers de kilomètres pour réaliser cette incroyable aventure. La musique de Vangelis n'écrabouille pas trop le spectacle, même si on peut toujours rêver mieux que les kitcheries illustratives auxquelles le cinématographe voudrait nous habituer. Goro, Kuma, Pesu, Moku, Aka, Kuro, Pochi, Riki, Anko, Shiro, Jack, Deri, Taro et Jiro, tous chiens de Sakhaline, avaient été prêtés par leurs maîtres aux explorateurs. La honte est un sentiment puissant au Pays du Soleil Levant. C'est une histoire terrible et fabuleuse qui met en scène la relation étonnante qu'entretiennent certaines espèces. Les amis des bêtes, les amoureux des chiens ou des grands espaces ne doivent manquer ce film sous aucun prétexte.

vendredi 6 février 2015

Le cinéma américain dans de beaux draps


Aujourd'hui c'est blockbuster. Si tant de cinéastes se répandent en niaiseries, propos indigestes, conventions maladroites, lourdeurs de style, la presse spécialisée porte une lourde responsabilité. Leur fascination pour le pouvoir les fait encenser Clint Eastwood ou Martin Scorsese dont les réussites sont très loin derrière eux. Ainsi le scénario de American Sniper, boursouflure patriotique va-t-en-guerre porte en étendard le meurtre de résistants à l'envahisseur yankie en Irak, avec une paresse répétitive. Dans sa lunette borgne Eastwood passe à côté de son sujet en cadrant son obsession sans visionner les raisons de l'adversaire ni entrevoir le paradoxe qu'il inscrit sur un carton en fin de film, la mort de son héros assassiné quelques années plus tard par un autre vétéran en pétage de plombs.


Il n'est pas étonnant que Whiplash ou encore Foxcatcher de Bennett Miller plaise aux machos bagarreurs ou à leurs admirateurs timorés, fascinés par le struggle for life, et les fantasmes du pouvoir. Ce film est d'ailleurs produit par Megan Ellison, fille de Larry Ellison et vice-présidente d'Oracle Corporation ! Megan, c'est True Grit, Lawless, The Master, Zero Dark Thirty , American Hustle, The Grandmaster, cherchez leur point commun ! Même Her s'y inscrit en creux lorsqu'on le rajoute à la liste. Quant au papa Ellison, c'est la cinquième plus grande fortune mondiale et Oracle tient son nom de ses connexions directes avec la CIA. Le film met en scène des lutteurs abrutis et un milliardaire pervers qui s'invente des jouets humains pour combler son ennui. Aucun recul ne permet d'imaginer un contre-champ idéologique à ces complaisances brutales.


Birdman, la dinguerie d'Alejandro González Iñárritu, est un miroir de cette gloire passée qui rend fou. Rayon nostalgie qui passe à côté de son sujet, ajoutez les biopics Get On Up de Tate Taylor et Jimi All Is By My Side de John Ridley, réciproquement sur James Brown et Jimi Hendrix, superbes numéros d'acteurs, mais révisionnisme politiquement correct à la clef.
Entretenant la peur, peur de l'autre évidemment, celui qui n'est pas comme nous, l'apocalypse nous est également servie à toutes les sauces de Dawn of The Planet of The Apes à These Final Hours en passant par The Machine, Automatica et Edge of Tomorrow qui ne sont pas ce qui s'est fait de pire dans le genre. Interstellar de Christopher Nolan (Memento) n'échappe pas au vide interstellaire : après un début lent et intrigant on sombre dans un trou noir où l'on n'apprend rien et où les liens père-fille encombrent le récit de la même manière que dans le ratage Gravity. Comme Radiguet se moquant d'une peinture de bataille (tout est en acier, excepté les cuirasses), on pourrait dire que tout est en acier, excepté le robot, qui mérite sérieusement un prix d'interprétation. Je vous épargne les thrillers John Wick, Cold in July, The Drop, etc., que l'on oublie aussi vite la lumière rallumée...


Heureusement J. C. Chandor réussit A Most Violent Year, polar très personnel, où l'hémoglobine est accessoire (il aurait pu même s'en dispenser complètement), et surtout d'où le cynisme insupportablement propre à notre époque est exclu.
De même, la grande randonnée pédestre d'une jeune femme qui cherche à se refaire une santé en remontant la côte ouest des États Unis dans Wild de Jean-Marc Vallée (Dallas Byer's Club) laisse entrevoir des perspectives que le cinéma américain cadenasse systématiquement, en noyant le poisson dans un sirop symphonique redondant, aussi gras qu'un double Mac Do (par contre, la bande-son de Wild mixe habilement des bribes de musique filtrées très bas, comme des réminiscences dans la tête de Reese Witherspoon).
Autre canadien passé de l'autre côté de la frontière, Philippe Falardeau présente The Good Lie, un film plein de bonnes intentions sur les réfugiés soudanais aux États-Unis, mais il perd progressivement l'originalité de ses premiers films (La moitié gauche du frigo, Congorama). Idem avec Selma de Ava DuVernay, sur un épisode du combat non-violent de Martin Luther King en Alabama, qui souffre des défauts habituels aux films démonstratifs à message politique explicite. Préférons Nightcrawler de Dan Gilroy, critique virulente du milieu morbide qui a engendré la télé-réalité. Jake Gyllenhaal y interprète un photographe prêt à tout pour se sortir de la misère et accéder au pouvoir, et là on n'échappe pas à la mise en scène du cynisme poussé à son paroxysme.


Fidèle à lui-même, pour Boyhood Richard Linklater installe un protocole de tournage qui colle à son sujet, ici la vie d'une famille filmée vraiment sur douze ans, les comédiens vieillissant en même temps que leurs rôles. Beau portrait de l'Amérique où les évènements glissent élégamment dans le réel recomposé. Autre film tendre à résonance familiale, Love is Strange de Ira Sachs met en scène un couple âgé de deux hommes en butte aux difficultés que pose leur homosexualité après l'âge de la retraite.
Sinon, on a toujours la ressource de regarder des films d'autres continents en espérant qu'ils ne calquent pas scénarios et traitements sur le modèle dominant, ce cinéma de divertissement conçu pour rendre nos cerveaux disponibles au storytelling et à la désinformation, jouant sur l'émotion au détriment de la réflexion, excitant nos pulsions consuméristes et patriotiques, amnésique aussi car il fait fi des histoire(s) du cinéma en n'offrant plus que des produits pré-mâchés. There is no business like show business.

mercredi 4 février 2015

Frank, futur film-culte ?


Frank a tout pour devenir un film-culte. Inspiré par le personnage de Frank Sidebottom créé par le musicien Chris Sievey, l'artiste anonyme et brintzingue qui se cache sous le masque d'une tête énorme en papier mâché se réfère évidemment au chanteur Daniel Johnston dont la santé mentale déficiente renvoie aux fantasmes que génère l'art brut. Ajoutez que le film de Lenny Abrahamson fait résonner les mythes américains du rocker maudit et de la success story et vous avez tout ce qu'il faut pour promouvoir un drôle d'objet que l'on comparera aisément aux élucubrations naïves de Michel Gondry.


Le film baigne dans un climat fragile et déstabilisant où flottent les personnages joués par Michael Fassbender, Maggie Gyllenhaal, Domhnall Gleeson... Les fans d'expérimentation apprécieront les séquences improvisées sur des instruments de fortune tandis que les amateurs de la grande histoire du rock 'n roll retrouveront tous les ingrédients de sa mythologie destroy, bouges déserts, querelles d'égos, suicide prématuré, solitude des grands espaces, défonce et succès inespéré se dissipant aussi vite abordé.

Déjà en DVD et Blu-Ray aux États-Unis, Frank (site) sort en France dans les salles aujourd'hui.

lundi 2 février 2015

Broadchurch et Mr Selfridge, séries britanniques


Deux séries anglaises nous font passer l'hiver en attendant les nouvelles saisons américaines du printemps. La plus excitante est sans conteste Mr Selfridge où l'émancipation des femmes s'épanouit dans le décor d'un grand magasin de luxe londonien, l'équivalent du Bon Marché ou des Galeries Lafayette, dirigé par un américain paternaliste au début du XXe siècle. Les dialogues d'une grande finesse, le jeu des comédiens anglo-saxons qui travaillent leur rôle comme peu de Français en prennent la peine, la psychologie des personnages, la qualité des décors et costumes confèrent à cette "comédie" dramatique de 10 épisodes de 45 minutes élégance, sensualité, splendeur, éclat et prestige, résumés par le mot british, glamour.


La première saison se déroule en 1908-1909, la seconde entre mars et novembre 1914 et la troisième qui vient de débuter en 1919. Des suffragettes au remplacement des hommes partis se battre, les femmes y affirment leur pouvoir et assument leur indépendance, sans camoufler les différences de classe. Selfridge avait compris qu'il ne lui fallait pas seulement vendre des produits, mais des histoires où les clients, et surtout les clientes, se projetteraient. Mettant en scène la naissance de la société de consommation, Mr Selfridge, inspirée d'une histoire vraie, est une réponse féministe à Mad Men qui montrait comment notre monde avait été forgé par la publicité dans les années 60.


Simultanément, la chaîne ITV diffuse également la série policière Broadchurch, du nom d'un patelin imaginaire. Tournée dans le Dorset et le Somerset qui déroulent de magnifiques paysages de falaises au bord de la mer et de campagne anglaise, l'enquête policière cède souvent la place à une étude de caractères où la fragilité des personnages révèle la difficulté d'être de chacun et chacune face à la mort, ici celle d'un enfant. Là encore la qualité de l'interprétation profite à cette série limitée à deux saisons de 8 épisodes de 45 minutes chacune. La seconde est en cours de diffusion...

mardi 6 janvier 2015

Le sybaritisme de l'ascète


Même si le titre est juste il n'incite pas à regarder le documentaire de Nicolas Gayraud, trop flou si l'on ne sait rien. Et si l'on sait, le sujet me ferait plutôt fuir, surtout à comparer Le temps de quelques jours aux films de Cavalier et Depardon. Fausse route, ce n'est pas Thérèse et le filmage s'attache à des personnes qui se marrent tout le temps. D'autant que la religion et moi, ça fait deux, ce qui ne m'empêche pas d'adorer les films de Buñuel ! Le réalisateur a passé quelques jours avec les bonnes sœurs de l'Ordre cistercien de la Stricte Observance à Bonneval. Contrairement à ce que Françoise, qui connaît mes goûts, prédisait, nous accrochons dès la première image et nous restons fascinés pendant les 77 minutes passées avec ces femmes drôles, intelligentes et sensées qui ont choisi de vivre recluses dans la contemplation. La légèreté de ton sur un sujet aussi grave que le temps de vivre n'a rien à voir avec les modèles dont on le rapproche.


Et puis ces moniales fabriquent des chocolats dans les ateliers de leur abbaye, tradition depuis 1878, sans autre graisse végétale que le pur beurre de cacao ! Cela dit tout, même si leur vie est essentiellement consacrée à la prière. Gayraud ne reste que quelques jours, mais il prend son temps. Le temps de vivre, oui, c'est ce que ces femmes indépendantes, dégagées des contingences quotidiennes et de la mode, nous transmettent. Le réalisateur n'insistant pas particulièrement sur la foi chrétienne, leur philosophie ressemble un peu au bouddhisme. Les questions absentes sur leur économie ou la sexualité m'intriguent parce qu'elles semblent si libres que l'on a l'impression qu'elles peuvent parler de tout. Elles le font certainement en notre absence. Gayraud nous épargne aussi les bondieuseries, parce qu'il ne viole jamais leur intimité. Leur retraite ressemble à une communauté de féministes plongées dans la réflexion et le décalage. Il fait bon et frais sur les contreforts du plateau de l'Aubrac. La nature sauvage qui entoure l'abbaye est attirante. On ressort de la projection comme en élévation. Si vous aimez les projets positifs, la joie de ces vingt-six femmes qui ont aujourd'hui entre 35 et 94 ans est franchement communicative. Il n'y a pas que dans leurs propos qu'elles sont incroyablement modernes. Elles ont un site web et maintenant un film formidable est consacré à ce qu'elles représentent, du moins sous l'angle ouvert d'une écologie réelle. La caméra en propose une image personnelle sous la forme paradoxale d'un sybaritisme de l'ascète.

Le temps de quelques jours de Nicolas Gayraud, DVD Éditions Montparnasse sortie le 3 février, 15 euros

vendredi 19 décembre 2014

Atom Egoyan captif de la critique


Après l'avoir encensé, la presse se déchaîne contre le cinéaste canadien Atom Egoyan sans que j'en comprenne les raisons. Reprocherait-on à l'indépendant d'avoir été récupéré par Hollywood ? La critique tant intello que populaire s'extasie pourtant devant les daubes on ne peut plus conventionnelles de Clint Eastwood ou Steven Spielberg. Après une huitaine de films quasi cultes (Next of Kin, Family Viewing, Speaking Parts, The Adjuster, Exotica, The Sweet Hereafter/De beaux lendemains, Felicia's Journey), Ararat avait marqué une charnière plus classique, défaut de presque tous les films revenant sur les origines arméniennes de leurs auteurs, avant qu'Atom Egoyan tourne des œuvres s'ouvrant au grand public. Where the Truth Lies/La Vérité nue, Adoration, Chloé, Devil's Knot ont subi un lynchage médiatique systématique, d'autant que les journalistes ont la fâcheuse tendance à se copier les uns les autres.
Pourtant on retrouve dans chacun les obsessions et fantasmes du réalisateur, des histoires glauques de famille qui ne ressemblent pas à l'homme charmant qui les réalise. Il nous renvoie ainsi à nos propres zones d'ombre que nous espérons maîtriser pour ne jamais céder au passage à l'acte. Le cinéma s'autorise la catastrophe dans ses projections identificatrices tandis que le réel est supposé respecter le cadre, moral et partagé. Les ressorts psychologiques ambigus, les jeux de miroir et les chausse-trapes qu'il cultive gênent forcément les consciences. Le seul élément qui me froisse dans tous ses films est la musique hollywoodienne illustrative qui les banalise alors que son absence ou un traitement sonore distancié renforceraient le style personnel de leur auteur ; mais cela personne ne l'évoque, vu que cette redondance balourde est justement le point commun, voire la signature, de tout le cinéma américain mainstream et de ses clones européens.
Where the Truth Lies/La Vérité nue est un excellent polar sulfureux où l'on retrouve le voyeurisme et la perversion avec une critique féroce du monde de la télévision. Adoration joue encore sur le mensonge. Autre piège, Chloe est un remake de Nathalie d'Anne Fontaine, pour une fois plus réussi que l'original, grâce à quantité de petits détails du scénario de cette œuvre de commande. Alors c'est peut-être là que va se nicher le quiproquo : Egoyan "cède" à la commande, fuite en avant de tous les artistes qui connaissent le prix de l'attente ou de l'absence. Il met encore en scène nombreux opéras sans prendre de pause. Egoyan s'accapare pourtant chaque fois le sujet en cherchant le bon angle, d'où il regarde le monde de faux-semblants qui nous anime, celui du quotidien que les us et coutumes nous imposent et, pire, celui du cinéma par excellence. Devil's Knot, sur le thème de l'enlèvement d'enfants, peut être regardé comme le coup d'essai de son suivant et dernier long métrage, Captives, plus massacré que jamais par la presse qui le compare bêtement à Prisoners de Denis Villeneuve. Mais cette fois aucun pathos ne vient encombrer le film. L'action est plus clinique que jamais, sans les alibis psychologiques qui justifieraient les actes les plus odieux. L'injustice est flagrante. Le film sort en France le 5 janvier 2015.


Contrairement à ce qui a été écrit, Captives n'a rien à voir non plus avec l'affaire Natascha Kampusch. Le thriller joue des strates du temps sans s'alourdir d'effets appuyés pour signifier les flashbacks ou forwards. Ces aller et retours nous perdent certes, mais on n'est pas dans un film français où tout est expliqué dès les premières images. Atom Egoyan nous évite les scènes pénibles dont le cinéma est aujourd'hui friand. S'il les suggère il n'en donne pas le moindre détail, pas la moindre piste que celle sur laquelle chaque spectateur glissera selon son niveau de conscience ou guidé par son inconscient. La machine perverse est parfaitement huilée, s'appuyant sur une technologie que le hacker de base saurait hélas faire fonctionner. Les justifications psychologiques évacuées, cela peut déplaire aux critiques lourdingues voulant trouver explication à tout. Une œuvre est pourtant déterminée par les questions qu'elle suscite. Dans ce paysage froid et enneigé seule la culpabilité a droit de cité, même si ceux qui la portent n'y sont pour rien. N'avez-vous jamais laissé votre enfant seul deux minutes sur la banquette arrière ? Encore une fois, si l'on pouvait regarder Captives sans le sirop symphonique qui le dilue je suis certain que son originalité sauterait au visage. Comme dans d'autres films d'Egoyan les écrans sont des fenêtres vers un ailleurs dont nous sommes incapables de voir qu'il est notre présent. Captives nous fait fondamentalement réfléchir aux mouchards que nous avons innocemment installés chez nous, à notre incapacité de comprendre le crime, à l'amour que nous portons aux êtres proches, à notre complicité avec ce que l'on nous sert comme immuable... De quoi déranger plus d'un critique qui ne peut comprendre que le dogme. Atom Egoyan, même dans ses films hollywoodiens, reste un hors-la-loi.

mardi 16 décembre 2014

Le cinéma forain, tradition séculaire


Quelle différence y a-t-il entre un film d'auteur (référence au 7ème Art) et un film de distraction (ce que les Américains appellent entertainment) ? Le premier se préoccupe essentiellement de traduire sa pensée pour réaliser une œuvre intègre, le second projette les attentes du public pour lui plaire. Entre ces deux extrêmes se déploient en éventail toutes les nuances, le cinéma étant un mode d'expression et une industrie extrêmement onéreuse. Un film comme Detetective Dee II, la légende du Dragon des mers ayant coûté un milliard à ses producteurs, comment imaginer ne pas rentrer dans ses fonds ? La question de l'argent est incontournable quel que soit le budget. Certains cinéastes ont choisi de tourner exclusivement avec des petits moyens pour rester libres sans trop de pressions économiques. Il n'empêche, ça coûte cher et plus ça coûte, plus les pressions sont fortes.

Il y a quarante ans cet enjeu m'a fait bifurquer vers la musique, mon indépendance me semblant alors la condition sine qua non pour que mes rêves prennent corps. Ma compagne cinéaste incarne ce que je voulais être lorsque je suis sorti de l'Idhec (reconditionnée en Femis par le pouvoir pour des raisons politiques et économiques !) et la raison pour laquelle je ne l'ai pas fait (elle tourne un long métrage tous les quatre ans, ce qui ne peut correspondre avec mes aspirations). Cet exemple est pour moi déterminant et j'y pense tous les matins en me levant avec entrain pour filer travailler. Même siffler sous la douche est jouer de la musique ! Mais au cinéma comme en architecture le plan n'est pas le territoire, et j'ai rencontré trop de réalisateurs malheureux, et non des moindres.

Ce n'est pas le cas de Tsui Hark qui a réussi à tourner une quarantaine de films répondant à l'attente d'un public avide de rêves et de sensations fortes. La série Il était une fois en Chine a remporté un succès considérable, et on lui doit aussi Shanghai Blues, Peking Opera Blues, Histoires de fantômes chinois, Le festin chinois et bien d'autres films où le cinéaste a toujours fait preuve d'invention et de virtuosité. Après une expérience aux États Unis qui ne lui a pas plu il est retourné à Hong Kong il y a quinze ans où il a réalisé Time and Tide... La suite explose sur l'écran avec à l'appui moult effets spéciaux et chorégraphies incroyables que seuls les Chinois savent maîtriser.


Détective Dee 2 : La Légende du Dragon des mers, son dernier opus, sorti en DVD/Blu-Ray/3D chez Wild Side, préquelle du précédent Détective Dee : Le Mystère de la flamme fantôme aussi flamboyant, est un conte taribiscoté, bourré d'intrigues, et dont le spectacle rivalise avec les meilleures attractions de foire. Car si le cinéma d'art et essai fait réfléchir celui de grand spectacle délasse et nous fait oublier les duretés du quotidien. En fonction des moments n'avons-nous pas besoin et de l'un et de l'autre ? La frontière n'est pas forcément si tranchée, mais il est intéressant de se souvenir que le cinéma est né dans les foires et qu'il est sain que parfois il y retourne. Un film comme celui-ci vaut toutes les montagnes russes, certes sans provoquer les mouvements intestinaux que recherchent les amateurs d'émotions fortes. Détective Dee 2 : La Légende du Dragon des mers nous renvoie à l'enfance où nous rêvions plaies et bosses, mais aussi romances à deux sous et énigmes policières. Calibré pour répondre à ces exigences délicieusement régressives, le film de Tsui Hark est un feu d'artifices où les monstres s'apprivoisent, un cheval galope sous la mer, les guerriers s'envolent, le tout avec une grâce de patineurs. Le cinéaste hong-kongais dessine et mime tous ses plans, imaginant de film en film de nouvelles figures. L'happy end est de rigueur, les gentils roturiers triomphant des vils revanchards, la noblesse restant épargnée malgré son cynisme calculateur et son pouvoir aveugle, car c'est tout de même bien l'argent qui règne ici en maître, sur l'écran et derrière.

mercredi 10 décembre 2014

En Blu-Ray : Welles, Godard, Cimino, Gans


J'avais reçu plusieurs films en Blu-Ray, mais la FreeBox refusait catégoriquement de les lire. Je me suis donc fendu d'une nouvelle platine qui lit aussi les DVD et que je pourrai à l'occasion faire dézoner pour regarder ceux achetés en Amérique ou en Asie. Cette opération ne fonctionne hélas pas pour les Blu-Ray, mais comme pour l'instant les miens viennent seulement d'éditeurs français le problème ne se pose pas encore. J'en ai profité pour changer d'ampli, toutes mes connexions se faisant dorénavant en HDMI, ce qui simplifie considérablement l'enchevêtrement de fils. Tout serait si simple si les fabricants de matériel annonçaient la couleur, celle de l'argent évidemment : un lecteur Blu-Ray connecté en HDMI ne peut lire que du 16/9, ce qui signifie que les DVD au format 4/3 sont anamorphosés et que le vidéoprojecteur refuse la commutation. Je suis donc obligé de conserver mon vieux lecteur DVD (connecté en Vidéo, S-Vidéo ou composite) si je veux continuer à regarder l'intégralité de ma cinémathèque, en particulier les films d'avant l'époque où le 16/9 s'est imposé comme unique standard... Je ne suis pas pour autant convaincu par le Blu-Ray lorsqu'il s'agit de films antérieurs à ce formatage commercial. Comme toujours la qualité d'un film ne dépend pas de la technique, et la technique dépend du soin qu'on y a mis. Les tests sont donc variables. Au moins, à défaut de vraiment mieux, ce n'est pas pire, c'est déjà ça ! Asseyons-nous donc confortablement pour admirer quelques perles reçues ces dernières semaines...


Carlotta réédite les chefs d'œuvre Macbeth et Othello d'Orson Welles dans des éditions généreuses. Le premier est un double Blu-Ray avec les versions originale de 1948 (119 mn) et remontée de 1950 (85 mn). L'accent écossais fut remplacé, les bruitages élagués, la musique coupaillée pour tenter de surmonter l'échec commercial de la sortie initiale. Rien n'y fit. Welles continuera à subir les camouflets toute sa vie. Seul Citizen Kane fut un réel succès. Les bonus sont exceptionnels : comparaison des deux versions, relation à Shakespeare, analyse du décor avec croquis et illustrations de Welles, de la musique de Jacques Ibert et du son, de l'image, entretien avec Stuart Seide, quelques minutes du Macbeth vaudou monté par le cinéaste avec des acteurs afro-américains, enregistrement discographique de 1940 avec les acteurs du Mercury Theatre, et un supplément absent de la version 3 DVD que je possédais déjà, une lecture personnelle et passionnée du film par Denis Lavant.

Même qualité de restauration pour Othello avec la version officielle de 1992 sortie également l'an passé au cinéma (article du blog). En bonus : entretien fleuve avec l'historien Joseph McBride et Return to Glennascaul court-métrage de 1951 de Hilton Edwards avec Welles. Dans les deux films d'Orson Welles, chaque cadre est pensé, cohérent avec le sens du récit. On est très loin des histoires platement racontées que le cinéma propose aujourd'hui, formaté par les conventions hollywoodiennes et faussement réalistes. Tout est à réinventer si l'exigence cinéphilique ne veut pas se dissoudre dans la banalité.


Il faut voir et entendre le travail expérimental de Jean-Luc Godard sur Adieu au langage pour comprendre que rien n'est figé, tout peut être remis en question. De la 3D au 5.1, Jean-Luc Godard interroge le médium et s'en moque, brisant les tabous techniques pour que d'autres cinéastes puissent s'en emparer. C'est superbe et cochon, parfois ennuyeux et toujours passionnant. L'octogénaire suisse a beau radoter, il est plus réveillé que la plupart de ses contemporains. À suivre, pour l'exemple... Donc surtout à ne pas suivre, mais s'en inspirer pour jeter aux orties les mauvaises habitudes des faiseurs de films qui rabâchent les logorrhées musicales pontifiantes et redondantes, les portraits convenus, les montages plan-plan et les images de cartes postales kitchissimes !

Toujours en Blu-Ray, même si tous ces films sont également disponibles en DVD, Thunderbolt and Lightfoot que la traduction française condamne en l'appelant Le canardeur. Thriller plein d'humour, road movie au travers des grands espaces du Montana, le premier film de Michael Cimino est une petite merveille de 1974 restaurée en 2K. Le cinéaste pastiche la renommée de Clint Eastwood qui vient de faire un carton avec Magnum Force et laisse faire ses premières armes à l'épatant Jeff Bridges. Là encore l'édition discographique offre des suppléments formidables invisibles en salles : entretien avec Cimino expliquant son intérêt primordial pour les personnages avant d'entamer la rédaction du récit et une analyse de Jean Douchet.


Necronomicon de Christophe Gans, Shu Kaneko et Brian Yuzna justifie plus sûrement le nouveau support, à l'image de ce qui se tourne aujourd'hui. Ce film d'épouvante de 1993 présente trois histoires fantastiques de H.P. Lovecraft filmées par chacun des trois. Un DVD rempli à ras bord de suppléments accompagne le Blu-Ray. J'avais oublié que j'avais contribué à son film de promotion lorsque Christophe Gans était étudiant à l'IDHEC. Je joue en effet du synthétiseur sur Silver Slime et le livret de Necronomicon reproduit un petit texte que j'ai écrit en souvenir de ce jeune homme passionné, fondateur de HK Magazine, qui réussira à donner corps à ses rêves : « En sortant de l'Idhec, en 1975, je trouvai illico un poste de second assistant réalisateur sur un film de Jean Rollin, Lèvres de sang. J'ai une tendresse particulière pour ce film puisqu'il marqua mon entrée dans le métier et que j'y tiens un petit rôle, très chaste, le temps de deux plans. En 1979, à 27 ans, déjà enseignant à l’IDHEC, en charge de l'initiation à la partition sonore, je deviens responsable des étudiants de première année. Je me souviens avoir croisé Christophe Gans un jour dans les couloirs. Il me demande si c'est moi qui joue dans Suce-moi, vampire. Je reste interloqué car j'ignore tout de ce film. Il m'explique que c'est la version hard de Lèvres de sang. J'éclate de rire et je lui raconte mes aventures avec Jean Rollin. Christophe Gans me parle alors de son engouement pour les films de série B ou Z avec une telle passion que je le "protégerai" ensuite du monde un peu borné de l'IDHEC. Il était évidemment atypique parmi ses congénères plus portés sur les grands cinéastes ou la Nouvelle Vague. J'étais moi-même plus proche de Godard ou Buñuel que des films de kung-fu ou des peplums italiens ! Rien de surprenant donc à ce qu'il m'ait demandé de jouer du synthétiseur sur son film de promo, Christophe est probablement venu me voir chez moi pour que j'enregistre les coups de tonnerre au début et à la fin du film. Son film est nettement plus sympa que nombreux trucs prétentieux qui continuent à se tourner à la Femis. Il n'a pas essayé de composer une carte de visite, mais il s'en est simplement donné à cœur joie en faisant ce dont il rêvait. À la sortie de son premier long-métrage je me souviens avoir été heureux de constater qu'il avait continué dans la voie qu'il avait choisie depuis le début sans céder aux pressions formatives de la profession. Vivre sa passion, quoi de mieux ? Sauf que c'est un métier difficile où les cinéastes morflent toute leur vie ;-)

Macbeth et Othello, coffret Blu-Ray et DVD, ed. Carlotta, 40,11 €
Adieu au langage, Blu-Ray et DVD, ed. Wild Side, 19,99 €
Le canardeur, Blu-Ray et DVD, ed. Carlotta, 20,06 €
Necromicon, Blu-Ray, ed. Metropolitan, 19,71 €

jeudi 4 décembre 2014

A Hard Day's Night au cinéma, en Blu-ray, DVD et VOD


En filmant les Beatles pour A Hard Day's Night Richard Lester réalise un hommage au burlesque qui inaugurera toute une série de films incroyables. Il s'en donne à cœur joie avec ces quatre garçons dans le vent qui pastichent leurs propres rôles en se défoulant de la pression inimaginable que le succès leur impose. Lester multiplie les clins d'œil à Keaton, aux Marx Brothers, à Hellzapoppin et Peter Sellers avec qui il a déjà tourné. Sa docu-fiction possède la fraîcheur d'une fantaisie, entrecoupée de séquences musicales en play-back particulièrement exubérantes et entraînantes, les chansons lui conférant un statut de comédie musicale. La caméra danse dans un noir et blanc rock 'n roll que magnifie le montage rythmé à l'aube du Swinging London.
En plus d'une superbe restauration 4K et mixage 5.1, le DVD / BluRay que publie Carlotta offre 3 heures de suppléments passionnants : commentaires des Beatles eux-mêmes, making of, souvenirs de tournage, analyse du style, étonnante filmographie de Richard Lester, explications des références british qui nous échappent, séquence inédite de You Can't Do That, etc.


J'avais découvert A Hard Day's Night à sa sortie en 1964, dans une ville de province du sud de l'Angleterre, Salisbury. Dans la salle de cinéma bondée les filles hurlaient en s'arrachant les cheveux exactement comme dans le film, comme si les Beatles étaient là en chair et en os ! Fiction et documentaire s'interpénètrent jusqu'à déborder l'écran en envahissant l'orchestre et le balcon. Je n'ai jamais retrouvé une telle hystérie, sauf peut-être lorsque quelques années plus tard je fus en charge de George Harrison de passage à Paris après le concert auquel je participai avec lui chez Maxim's ! J'ai déjà raconté l'harmonium que l'on m'arracha des mains parce que je scandais Hare Krishna au lieu d'assurer sobrement le drône de rigueur, mais ce qui m'impressionna le plus vient des fans qui se couchèrent devant les quatre roues de la voiture pour empêcher le chauffeur de Harrison de démarrer. En Angleterre il y avait toujours deux longs métrages pour le prix d'un et ce n'est pas un hasard si le second film choisi en complément de programme était interprété par les délirants Three Stooges. L'humour anglais, absurde et corrosif, transformait John, Paul, George et Ringo en personnages de dessin animé. C'est ce qu'ils deviendront avec Yellow Submarine, mais avant cela, Lester avec Help continuera de filmer, en couleurs cette fois, les délires des quatre garçons de Liverpool. Mais pas seulement...
Car A Hard Day's Night donne furieusement envie de voir ou revoir les films de la première période, délirante voire psychédélique, de Richard Lester : Le knack ou comment l'avoir (The Knack... and How to Get It), Le Forum en folie (A Funny Thing Happened on the Way to the Forum), Comment j'ai gagné la guerre (How I Won the War), Petulia, The Bed Sitting Room, Les Trois Mousquetaires (The Three Musketeers).

Sortie au cinéma et en Blu-ray, DVD et VOD le 10 décembre 2014
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