Jean-Jacques Birgé

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mercredi 5 décembre 2018

Le livre d'image de Jean-Luc Godard


Tout est saturé. Du sens à l'image. À ne pas croire. Le vieux maître fait comme tout le monde. Il sort les bribes de leur contexte. Sauf que, contrairement aux journalistes, ses mensonges disent la vérité. Sel des poètes. Le jeu en main. Cinq doigts pour comment c'est. Le pouce préhenseur et l'encéphalogramme hautement développé. L'homme. Sanguinaire. Seul le fou. Et les enfants. Mais la Terre ? Nœud. Passe. Taire. Première musique : Scott Walker. The Drift. La dérive. Comme toutes ses Histoire(s). Du cinéma. Chacune est une entrée vers notre subconscient. Il suffit de reconnaître. Pour s'y reconnaître. Autant de fils d'Ariane à dérouler. O temps ! Ses fils. Nicole Brenez l'archéologue. Pas étonnant d'y retrouver Perconte. Après le feu. La liste est longue. Ils seront tous sauvés. Les espérances. Tout est saturé. Question de droits. C'est autre chose. La couleur. Vive. Le cinéma. Vif. Le silence. Coupez. Action. Moteur. Il doit y avoir une révolution. Godard termine par Le plaisir. Le masque. Tout est dit.


"Te souviens-tu encore comment nous entraînions autrefois notre pensée ?
Le plus souvent nous partions d’un rêve…
Nous nous demandions comment dans l’obscurité totale
Peuvent surgir en nous des couleurs d’une telle intensité
D’une voix douce et faible
Disant de grandes choses
D’importantes, étonnantes, de profondes et justes choses
Image et parole
On dirait un mauvais rêve écrit dans une nuit d’orage
Sous les yeux de l’Occident
Les paradis perdus
La guerre est là…"


Le livre d'image a reçu une Palme d'or spéciale au Festival de Cannes 2018.
84 minutes qui changent de tout ce qu'on peut voir et entendre.
C'est de la dynamite (vieille pub pour le chocolat suisse) !
Resté chez lui, à Rolle en Suisse, le cinéaste avait donné sa conférence de presse en répondant aux questions sur FaceTime.

jeudi 29 novembre 2018

La petite fille au bout du chemin


Je n'avais aucune idée préconçue avant de lancer le film The Little Girl Who Lives Down the Lane (La petite fille au bout du chemin) que les Éditions Montparnasse viennent de publier en DVD. Je savais seulement que c'était le premier rôle principal pour la jeune Jodie Foster qui, cette même année de 1976, avait joué entre autres dans Taxi Driver et Bugsy Malone. Dès les premières images je suis intrigué par cette petite fille qui semble vivre seule dans une grande maison louée par son père. Le film de Nicolas Gessner, tourné au Québec avec un petit budget, est pour les uns un thriller, pour d'autres une romance entre deux adolescents, voire un film d'épouvante, ce qui m'épate un peu au vu de ce qui se pratique aujourd'hui. Il est certain que les énigmes sont nombreuses et le suspense sévèrement entretenu. J'y ai lu une bonne dose d'humour noir qui tranche avec le politiquement correct de tant de films actuels.


Martin Sheen incarne un pédophile agressif, le chanteur Mort Schuman a l'exquise bonhommie du flic de service et tous les autres acteurs jouent parfaitement leur rôle, du jeune prestidigitateur boiteux à l'odieuse propriétaire, tous dessinant un portrait terrible d'une petite ville de province où un couvercle est sévèrement vissé sur les agissements hypocrites de cette bourgeoisie mesquine. Le personnage joué par Jodie Foster, 13 ans dans le film, a suscité maints débats sur les droits de l'enfant, soulevant la question de la maturité, variable selon les individus. Suspense, érotisme, humour et tendresse font de ce film un objet unique que beaucoup ont considéré immoral à sa sortie. Mais qui de la gamine ou de la société qu'elle réfute est la plus immorale ?

→ Nicolas Gessner, La petite fille au bout du chemin, DVD Éditions Montparnasse, 15€

mercredi 21 novembre 2018

Le coffret au trésor du cinéaste Charles Matton


Admirateur des maisons de poupée du Rijksmuseum d'Amsterdam et des dioramas en général, j'étais déjà totalement fasciné par les Boîtes de Charles Matton sans en connaître l'origine exacte. Au départ l'artiste avait construit ces décors miniatures pour les photographier, parce que c'était plus simple que grandeur nature ! Il les module en fonction de la lumière du jour désirée, transforme tel ou tel accessoire, etc. Or Charles Matton est d'abord un peintre, un maître de l'illusion. Le film réalisé sur lui par son épouse et collaboratrice, Sylvie Matton, montre l'étonnante maîtrise de cet homme capable de saisir la réalité en préservant le recul nécessaire à tout artiste digne de ce nom. La démonstration est époustouflante, qu'il dessine (illustrateur pour le magazine Esquire sous le pseudonyme Gabriel Pasqualini pour raison alimentaire), et surtout qu'il peigne, sculpte, photographie ou qu'il filme !


Le magnifique livre publié sous la direction de Sylvie Matton se focalise sur les réalisations cinématographiques de Charles Matton, d'autant qu'il est accompagné de 4 DVD avec la quasi intégralité de ses films, soit quatre longs métrages et trois courts. S'ils sont extrêmement différents les uns des autres, ils obéissent tous au regard aiguisé d'un homme en quête de la beauté, d'une exigence absolue lorsqu'il s'agit de son art. La pomme ou l'histoire d'une histoire est un court métrage sur son travail pictural et sur sa vie, comme l'on sait qu'une œuvre est presque toujours un autoportrait, fut-il bien maquillé. Matton est d'ailleurs un figuratif, comme Francis Bacon avec qui il y a un certain cousinage.
En 1973, son premier long, L'Italien des Roses, rencontre un succès d'estime colossal. Tourné en noir et blanc, il pointe l'absurdité de notre société du spectacle en filmant les réactions schizophrènes de la foule devant le jeune Richard Bohringer sur le point de sauter d'un toit pour se suicider. Point de flashbacks, mais un mille-feuilles temporel où les scènes s'expliquent d'elles-mêmes en sons et en images. Matton veut exploiter chaque médium pour ses qualités propres. Il ne fait pas de films de peintre, il détourne les outils pour inventer son récit. En 1976, il rate Spermula qui aurait dû s'appeler L'amour n'est qu'un fleuve en Russie. Trop d'argent, pas assez, trop de compromis et de pressions certainement pour un film qui apparaît aujourd'hui comme un érotique rose sous emballage fantastique, la grande mode de l'époque (Le dernier Tango à Paris, Les valseuses, Emmanuelle, etc.) pour braver la loi du classement X dont Godard dit que dorénavant il y aura les films au-dessus et ceux en-dessous de la ceinture. Les décors et les costumes de ce film quasiment féministe sont incroyables. Comme toujours Matton joue des ombres et de la lumière. Il fustige la brutalité machiste, interroge l'amour et les rapports de pouvoir. En 1994 sort un second chef d'œuvre, La lumière des étoiles mortes, inspiré par l'histoire de sa famille au début de l'Occupation allemande. Cette fois l'autobiographie est explicite. Son fils joue le rôle du cinéaste lorsqu'il était enfant, Jean-François Balmer son père persuadé de découvrir une martingale à la roulette, Caroline Sihol sa mère rêvant les événements à venir. C'est un film sur l'innocence de l'enfance, sur les souvenirs qui s'effacent avec le temps, sur la mort comme moment poétique de la vie... Chez Matton les miroirs ne réfléchissent pas toujours, grâce aux illusions des doubles chambres et des glaces sans tain ils prennent leurs aises. Si la réalité existe, elle se tord, elle fond, dégouline et se perd dans la nuit. En 1998 son dernier long est l'histoire de Rembrandt, de son arrivée à Amsterdam à sa mort, comme un miroir aux interrogations du cinéaste, que ce soit dans sa peinture ou dans ses difficultés professionnelles pour être reconnu à sa juste valeur. Le monde de l'art et des collectionneurs ne semble pas avoir beaucoup changé depuis le XVIIe siècle. Ajouter les courts métrages Mai 68 ou les violences policières et Activités vinicoles dans le Vouvray pour compléter ce portrait quasi exhaustif de l'artiste en cinéaste avec, en plus, l'indispensable Charles Matton, visiblement de son épouse et collaboratrice Sylvie Matton qui fait le tour de son œuvre protéiforme.
Le livre qui recueille les quatre galettes argentées est le petit trésor qu'elle a confectionné avec passion, magnifiquement illustré de documents, photographies, croquis, trucages, témoignages dont celui de son acteur fétiche qu'il aura révélé, Richard Bohringer (avec qui nous enregistrâmes Le K de Buzzati en 1992, nous valant une nomination aux Victoires de la Musique !). C'est le genre d'objet que j'adore, où il y a à boire et à manger dans le meilleur sens des termes, comme les films qui donnent aussi à entendre, car Matton comprenait chaque fois ce que les supports qu'il choisissait lui offraient.

coffret Charles Matton cinéaste, livre de 300 pages + 4 DVD, ed. Carlotta, 60€

mercredi 7 novembre 2018

Une femme est une femme


En 1961 Jean-Luc Godard enregistre un disque 33 tours pour promouvoir son nouveau film, Une femme est une femme, une comédie musicale pétillante. C'est un mixage de la bande-son avec les dialogues et la musique de Michel Legrand, plus les commentaires toujours aussi subtils du cinéaste, ce qui en fait le principal intérêt, et l'ensemble, sorte de création radiophonique, se tient remarquablement bien, presqu'un manifeste du cinéma de Godard de l'époque. De 1960 à 1968, Legrand compose justement ses meilleures partitions, entre sa collaboration avec Jacques Demy et L'affaire Thomas Crown.



J'avais eu la bonne idée de faire une copie de l'un des cent exemplaires que possédait Jean-André Fieschi. Dans son édition DVD le label de référence Criterion livre ce petit bijou, mais sa copie du disque est vraiment pourrie : le disque est rayé, bourré de scratches, faisant sauter certains bouts de phrases de Godard, et le son est nasillard. C'est étonnant pour une édition aussi luxueuse, mais j'imagine qu'ils n'avaient pas trouvé mieux. Ainsi aujourd'hui je vous livre cet enchantement auquel participaient Anna Karina, Jean-Claude Brialy et Jean-Paul Belmondo... J'en ai profité pour nettoyer le fichier et améliorer le son. Durée : 34'05.

Si vous avez du mal à l'écouter sur cette page, vous pouvez cliquer ICI.

lundi 5 novembre 2018

Signer se décline en toutes les langues


J'ai toujours regretté d'avoir la flemme d'apprendre le langage des signes qu'utilise les sourds. D'un côté je pensais y trouver une sorte d'espéranto me permettant de converser dans le monde entier (comme la musique pour les entendants !), de l'autre je n'ai presque jamais été confronté à mon handicap. Or Signer, le documentaire de Nurith Aviv, m'apprend qu'il existe autant de langages des signes qu'il existe de langues. Chaque culture a sa manière de signer. Le bonus développe la séquence d'introduction avec Emmanuelle Laborit qui montre les différences d'une quinzaine de langues des signes du monde entier sur des mots attractifs comme "faire l'amour", "homosexuel" ou plus simplement "bleu". Le reste du film compare trois langues pratiquées en Israël, l'ISL, langue officielle rattachée à l'hébreu, et deux autres nées à la campagne. J'ai mis un peu de temps à comprendre qu'elles pouvaient être d'origine palestinienne et que leur interdiction avait été forcément politique. Il est passionnant de comprendre comment naît une langue, comment elle acquiert grammaire et syntaxe au fur et à mesure qu'elle est transmise de génération en génération. On apprend que signer ne se fait pas seulement avec les mains, mais aussi en s'aidant des yeux et du corps. Le film d'une heure fut largement salué par la critique à sa sortie en salles. Je n'ai pas compris pourquoi presser 2 DVD pour livrer des sous-titres français, anglais et hébreu au film annoncé en français (alors que c'est seulement le commentaire de la réalisatrice). Ces sous-titres sont intelligemment répartis sur la surface de l'écran en fonction des intervenants parmi lesquels des entendants. Nurit Aviv continue ainsi sa recherche "sur la langue maternelle, la traduction et la transmission."



→ Nurith Aviv, Signer, DVD ed. Montparnasse, 20€

lundi 29 octobre 2018

Feuilletons du jour... et de la nuit


Qu'elles soient prenantes ou que l'on ait envie d'en finir, les séries vont emmènent jusque trop tard dans la nuit, du moins lorsqu'on les découvre intégralement accessibles. Le principe du feuilleton hebdomadaire a l'avantage de cultiver l'impatience incontrôlable. J'aurais alors tendance d'en regarder juste un épisode avant de projeter un long métrage, rappelant ainsi les séances d'antan. Quand j'étais petit, les cinémas proposaient toujours des actualités, et un court-métrage, fiction, documentaire ou animation, avant le film. L'entr'acte nous faisait courir acheter un La télévision n'existait pas encore. Lorsqu'elle est arrivée chez nous, longtemps louée avant que mes parents achètent un poste, le premier feuilleton dont je me souvienne est Janique Aimée en 1963. Suivit assez vite Thierry-la-Fronde, mais c'est Le prisonnier qui provoqua réellement mon intérêt pour les feuilletons que j'avais d'abord connus à la radio (Ça va bouillir, Signé Furax puis Bons baisers de partout), et par les livres (Arsène Lupin, Rouletabille...).
Je n'ai pas accroché à Maniac ni à Killing Eve, mais peut-être étais-je dans de mauvaises dispositions. La quatrième saison du Bureau des légendes m'a semblé fade et bavarde en comparaison de la précédente. J'ai enchaîné les quatre saisons de Black Sails, l'histoire des pirates à Nassau mélangeant personnages historiques (Jack Rackham, Anne Bonny, Charles Vane, Woodes Rogers, Barbe-Noire) et romanesques (Capitaine Flint, Long John Silver). Le jeu des alliances y occulte hélas trop souvent la révolte anarchiste contre la patrie anglaise. Cela m'a donné envie de revoir le mésestimé Cut Throat Island (L'île aux pirates) de Renny Harlin où Geena Davis est aussi savoureuse que dans son thriller The Long Kiss Goodnight (Au revoir à jamais), qui l'un et l'autre jouent sur le registre décalé de la comédie.


L'espagnole La casa de papel tient en haleine avec son suspense en milieu clos. Petite mécanique bien réglée à laquelle il manque une dimension sociale seulement esquissée. Dans Pose, au moins, les rapports de classe, de sexe, de "race" ne sont pas des alibis. L'univers transgenre des années 80 y est montré avec panache sans perdre de vue l'analyse critique de notre société dont les laissés-pour-compte soulignent ici les aberrations et les dysfonctionnements. La plupart des comédiennes sont de véritables transgenres. Inspirés par Paris is burning, Ryan Murphy, Brad Falchuk et Steven Canals révèlent les "maisons (houses)" où des "mamans" accueillent des jeunes transgenres qui n'avaient d'autres ressources que la rue. Le milieu underground, décimé par le Sida, trouve son exutoire dans les compétitions de mode extravagantes entre maisons. Si la série n'évite pas certains passages mélodramatiques un peu convenus, chaque épisode commence brillamment par l'un de ces défilés thématiques où s'éclatent les drag queens...

jeudi 25 octobre 2018

Home Cinéma


Comme je regarde et écoute les films chez moi plutôt qu'en salles, une amie suggérait que je ratais "l'émotion du partage en public". C'est une critique récurrente que j'essuie de temps en temps. Il est certain qu'il est agréable de rire ensemble devant un film comique, ou d'avoir peur ensemble, mais cela n'arrive pas souvent. Cette amie participe aux rencontres organisées par le Méliès à Montreuil et c'est évidemment passionnant de profiter des témoignages des auteurs qui s'y déplacent. Pourtant, franchement, je rate autant que j'engrange. J'ai vu des milliers de films en salles, j'en ai vu des milliers chez moi. Jeune homme j'ai eu la chance de côtoyer nombreux cinéastes et historiens du cinéma, ce qui m'arrive encore de temps en temps dans la sphère privée. Il y a un temps pour tout. Ma bibliothèque ciblée croule sous le poids de tant de témoignages. D'ailleurs je souhaite vendre ma collection des Cahiers de 1974 à nos jours. Je ne les ouvre plus et cela occupe tout de même deux mètres de linéaire sur mes étagères chargées à craquer.
Entre la vibration du public et le champ de recherche que j'effectue en découvrant des films méconnus, je n'hésite pas une seconde. De plus, je chronique plutôt des DVD et Blu-Ray dont les bonus sont des pépites pour l'ancien étudiant de l'Idhec que je fus. Une nouvelle chance aussi pour des films oubliés. L'âge du film n'est pas un critère de qualité. Je suis ouvert à toutes les formes depuis les films expérimentaux non narratifs aux blockbusters pour adolescents attardés en passant par les films d'auteur, l'animation, les documentaires, la musique, etc. J'ai pour ce faire accès à des sources quatre fois plus dotées que la Cinémathèque Française. Je me programme ainsi des festivals domestiques pour lesquels je projette régulièrement des intégrales. Des amis se joignent à moi régulièrement. Et puis je me souviens. Chaque salle de cinéma est associée pour moi à certains films, certaines personnes. Je me souviens de Henri Langlois qui faisait l'ouvreur, des séances à minuit au Napoléon où la salle hurlait pour se rassurer, des salles de quartier vides certains après-midi, des cinémas quand ils étaient permanents, de Sergio Leone et Shūji Terayama à Cannes en 1972, de la première fois où le public a applaudi à un film sur les Champs Élysées, de la salle en sous-sol du Ranelagh où un film nous était projeté chaque matin à 10h, des fauteuils en cuir du Club 13 auquel Claude Lelouch nous avait offert l'accès le week-end, de l'écran géant à New York où j'assistai à la première de 2001 ou des trois écrans du Cinérama avenue de Wagram, des drive-ins américains dans les années 60 quand les voitures étaient encore immenses, des salles disparues de mon enfance, de l'exotisme de La Pagode ou de l'orgue du Gaumont Palace, du cinéma de Sarajevo pendant le Siège, des 26 muets que j'ai accompagnés avec mon orchestre... Il m'arrive encore d'aller à une première comme cette semaine au Cinéma des Cinéastes ou de descendre au Cin'Hoche qui est tout près. Et puis je n'aime plus faire la queue, avoir des voisins qui chuchotent ou qui cachent les sous-titres, des papiers de bonbons, du son trop fort, etc. Alors non, je ne rate rien, du moins pas plus que quiconque assumant ses choix. Il s'agit seulement de gérer son temps en fonction de ses priorités. Je regarde/écoute en moyenne un film par jour, les séries m'entraînant aussi parfois très tard dans la nuit. Comme je dors peu, il m'en reste pour écrire, composer, rêver, lire, me promener, aimer... et regarder/écouter aussi les gens, les bestioles et les étoiles...

mardi 23 octobre 2018

Peter Bogdanovich en films et en livres


La cinéphilie est une coqueluche pérenne. On a beau croire que l'on en connaît les principales lignes directrices, on passe son temps à faire des découvertes, incroyablement évidentes pour certains ou totalement secrètes pour la plupart. Les fouilles font remonter du passé des archives dont on ignorait l'existence ou que l'on pensait perdues. Et plus le temps va, plus l'Histoire du cinéma s'étoffe, débordant la mémoire. Car il y a 50 ans le cinéma était seulement âgé de la moitié de son âge actuel. Si l'on imagine la profusion d'images depuis l'avènement du numérique, c'est un tsunami qui nous submerge !
Ainsi j'avais survolé le travail critique de Peter Bogdanovich sur John Ford ou Orson Welles sans avoir vu aucun de ses films de fiction. Or Carlotta publie d'un coup deux longs métrages et deux livres passionnants. The Last Picture Show (La dernière séance) est une perle de 1971 dont le noir et blanc réfléchit le froid de canard du Texas en hiver. Le vent et la poussière rappellent les films de Ford et Howard Hawks qu'adore Bogdanovich. La mode n'était pas encore aux films sur la jeunesse désœuvrée des petites villes de l'ouest. Le réalisateur passera six mois à choisir ses acteurs. Tant de cinéastes oublient l'importance du casting, faisant trop souvent rejouer les mêmes rôles aux mêmes acteurs. Jeff Bridges, Cybill Shepherd, Timothy Bottoms, Ellen Burstyn y font pratiquement leurs débuts, Ben Johnson en personnage nostalgique renvoie aux films de Ford, Cloris Leachman y interprète génialement une desperatly housewife adultère. Tous sont époustouflants, parfaitement à leur place, fragiles. L'action se déroulant entre fin 51 et fin 52, la guerre de Corée ouvrait des perspectives de fuite à ces garçons enfermés dans leur préoccupation de grandir. Ils ne connaissaient jusque là que la salle de cinéma locale pour s'évader. Le tabou de la sexualité commence à sauter. Comme dans tous les films de Bogdanovich la mort qui rôde soulève la question du temps qui passe et des époques révolues. Ce director's cut magnifiquement restauré me donne envie d'enchaîner aussitôt avec l'autre coffret DVD, mais avant cela je profite de l'entretien avec le réalisateur...
Saint Jack, tourné en 1979, ressemble à un film de John Cassavetes, d'abord pour Ben Gazzara au jeu d'un naturel fabuleux, ensuite parce que le scénario ne justifie jamais les actes des personnages, contrairement aux réalisateurs français qui ont la fâcheuse manie de vouloir tout expliquer. Les comédiens non professionnels donnent un côté documentaire à ce thriller se passant dans le monde de la prostitution à Singapour. Gazzara nous fait accepter que les choses sont comme elles sont. Elles ont leur raison d'être, même si souvent elles nous échappent.
Jean-Baptiste Thoret, spécialiste entre autres du Nouvel Hollywood, évoque parfaitement le monde de Bogdanovich dans la préface du très beau livre Le cinéma comme élégie qui reproduit leurs conversations. Je viens seulement de commencer à les lire, mais j'ai hâte de m'y replonger, le cinéaste racontant sa passion pour le cinéma de ses aînés comme sa propre aventure. De même, dans son "roman" La mise à mort de la licorne, l'évocation de la jeune comédienne Dorothy Stratten, "playmate de l'année" de la revue Playboy en 1980, avec qui il eut une liaison passionnée et qui fut torturée et assassinée par son ex mari est écrite sur le mode d'une enquête révélant les fantasmes machistes persistants. Il fustige la révolution sexuelle commencée dans les années 50 qu'il considère comme une révolte des hommes contre les femmes sous couvert de libéralisme, d'égalité et de libération. Dans ses entretiens comme dans son récit, on retrouve la précision de ses films. Du moins, ces deux-là, mais ils m'ont donné l'irrésistible envie de voir les autres... A suivre donc !

→ Peter Bogdanovich, The Last Picture Show (La dernière séance), DVD DVD avec en bonus entretien avec Peter Bogdanovich, The Mast Picture Show, souvenirs de tournage, featurette d'époque, bande-annonce, 20,06€ / Version Luxe avec Blu-Ray en plus et memorablia (8 photos instantanées, 1 bloc-notes 50 pages, 5 cartes-postales, 1 affiche), ed. Carlotta, 28,08€
→ Peter Bogdanovich, Saint Jack (Jack le magnifique), DVD avec en bonus entretien avec Peter Bogdanovich, Souvenirs de Saint Jack par l'équipe du film, Splendeurs dormantes à l'aube sur les lieux du tournage à Singapour entre 1978 et 2016, bandes-annonces, 20,06€ / Version Luxe avec Blu-Ray en plus et memorablia (8 photos instantanées, 5 planches-contact, 5 cartes-postales, 1 affiche), ed. Carlotta, 28,08€
→ Jean-Baptiste Thoret, Le cinéma comme élégie, 256 pages avec plus de 250 photos + DVD inédit avec le film de Bill Teck One Day Since Yesterday, Peter Bogdanovich et le film perdu, GM Editions-Carlotta Films, 50€
→ Peter Bogdanovich, La mise à mort de la licorne (Dorothy Stratten, 1960-1980), livre broché, 264 pages, GM Editions-Carlotta Films, 19€

lundi 22 octobre 2018

À la découverte des Yatzkan


L'histoire est totalement différente, mais la démarche est la même. Parvenus à un âge où nos anciens nous quittent, il nous faut fouiller, remontant le temps comme s’il y avait dans les archives une clef d’accès à notre identité. J'ignorais les ascendances juives d'Anna-Celia, je la croyais anglaise, mais Kendall n'était que le nom de guerre de son père. En 1978 je faisais partie du jury qui l'a reçue à l'Idhec (l'ancêtre de La Femis) et je fus le responsable de la pédagogie de sa Promotion lors de l'année qui suivit. Le concours d'entrée exigeait de déceler les aptitudes créatrices des candidats. Nous ne nous sommes pas trompés.
Cette année j'ai découvert les archives familiales en haut de l'armoire dans la chambre de ma mère, j'ai constitué mon arbre généalogique et même séquencé mon génome. Je savais d'où je venais, mais j'ignorais maints détails. Les dossiers concernant la déportation de mon grand-père, l'évasion de mon père après les sévices subis par la Gestapo, les documents historiques concernant mes deux parents issus de la communauté juive d'Alsace m'ont poussé à creuser cette piste digne des meilleurs feuilletons.
De son côté, avec des outils similaires, Anna fit ce travail de deuil et de renaissance après la mort de sa mère. Il fallait trier, choisir quoi conserver, jeter, vendre, donner. Mais il était aussi nécessaire de lever certains dénis, contrebalancer le refus de se souvenir des aînés par l'étonnant champ de recherche que constitue Internet, avoir le courage de retourner là où les crimes avaient été commis. La caméra suit la réalisatrice dans son enquête jusqu'en Pologne où l'antisémitisme est toujours présent. Découvrant des Yatzkan survivants des massacres de 1941 perpétrés en Lituanie, et d’autres issus d’une autre branche ayant fui les pogromes de la fin du XIXe siècle et réfugiés aux États-Unis, Anna renoue avec eux et devient elle-même une Yatzkan, ajoutant le patronyme de sa mère au sien et devenant ainsi Anna-Célia Kendall-Yatzkan. À la suite, entre autres, de cinéastes d'origine juive, elle a recours à l’autodérision, une manière d'assumer la souffrance pour continuer d'avancer. Si Les Yatzkan est un film fondamentalement tendre, il peut être aussi drôle que passionnant. Je n'ai pu retenir mes larmes lorsque les cousins venus d'Europe, d'Amérique ou d'Afrique du Sud débarquent à l'aéroport, mais j'ai ri des petits poings rageurs d'Anna face à l'agressivité d'un rougeaud ou devant cette fille qui tente en vain de se débarrasser des affaires de sa mère lors d'un vide-grenier.


Adepte de l'auto-fiction comme Françoise Romand, Agnès Varda, Dominique Cabrera, Sophie Calle, Maïwenn, beaucoup de femmes, mais aussi Alain Cavalier, Nanni Moretti, Alejandro Jodorowsky et quelques autres, la cinéaste se met en scène et façonne le réel avec les ressources d'une fantaisie lui offrant de faire éclater la vérité de l'imaginaire. Elle plie et déplie les papiers qui se transforment en origamis ou en affiches géantes, photographies collées sur les lieux-mêmes où elles furent prises le siècle précédent. La langue yiddish devient le vecteur d'une histoire lituanienne qui a traversé les siècles et l'Europe. Lorsqu'elle n'arpente pas les rues ou les bois à la recherche des traces du drame, notre Kendall-Yatzkan est rivée à son ordinateur. Elle fait l'acquisition de documents rares sur eBay, retrouve les lieux sur Googgle, contacte les membres de sa famille perdue et retrouvée et se fait traduire mot à mot ce qu'elle ne comprend pas. Et l'inconscient fait son travail, car le non-dit est souvent explicite sous l'évocation poétique. Les artistes ont cette chance terrible de transposer et sublimer leurs émotions. La performance de sa cousine Doris avec le sang et le lait est d'autant plus poignante. Anna est une petite souris comme celles que dessine Art Spiegelman dans Maus. Elle est tenace, impertinente, amusée, rêveuse, et elle se sait maintenant faire partie de sa famille souris, les Yatzkan.

→ Anna-Célia Kendall-Yatzkan, Les Yatzkan, à 13h du 7 au 20 novembre (sauf le 13) et le 27 au cinéma Le Saint-André-des-Arts,
avec, à l'issue de chaque projection, la présence d'une personnalité (Doris Bloom ou d'autres Yatzkan telles que Diana Huidobro et Nathalie Weksler accompagnée de Jean-Gabriel Davis, l'historienne et chanteuse Éléonore Biezunski, les historiens Annette Wieviorka et Philippe Boukara, le psychanalyste Daniel Sibony, les sociologues Nathalie Heinich et Claudine Dardy, la psychologue clinicienne Yaelle Sibony-Malpertu, le professeur de yiddish Arnaud Bikard, les cinéastes Jérôme Prieur, Yves Jeuland, Dominique Cabrera, Amalia Escriva, Pauline Horowitz, Jacques Royer).

jeudi 11 octobre 2018

Sorry to Bother You, comédie corrosive du rapper Boots Riley


J'avais découvert Boots Riley lors du concert inaugural d'Ursus Minor à Villejuif il y a 15 ans. Son propre groupe, The Coup, avait retiré de la vente leur disque qui devait sortir le 11 septembre 2001 à cause de la pochette prémonitoire où l'on voyait les Twin Towers exploser avec Boots appuyant sur l'un des boutons d'une basse électrique. Sur ce fabuleux album d'Ursus Minor, Zugzwang, il chantait entre autres "Burn The Flag (Brûle le drapeau)"... C'est la génération des enfants des Black Panthers qui résiste toujours aux États Unis. La presse européenne relate rarement leurs actions, sauf lorsqu'elle est soutenue par des blancs comme lors de Occupy Wall Street. Ces dernières années Boots Riley avait un peu disparu de la scène musicale, et pour cause. Il vient de réaliser son premier long métrage de fiction, tout aussi politique que son rap revendicatif.
Sorry To Bother You est un drôle de film qui ne ressemble à aucun autre. Il en parle comme d'une comédie sombre et absurde avec réalisme poétique et science-fiction, inspirée du monde du télémarketing. Le scénario s'inspire de sa propre expérience en Californie où il avait emprunté une voix de blanc pour convaincre les clients potentiels. Ses élucubrations corrosives transposent avec humour son analyse critique radicale du capitalisme. Pour l'avoir écrit en 2012 sous Obama, Boots Riley a gommé tout ce qui pourrait sembler une charge contre Trump pour l'axer contre les véritables auteurs du marasme et non sur leurs marionnettes. Le film exhorte ainsi les salariés à se syndiquer et à se regrouper solidairement sans céder aux chimères de l'argent au risque d'être transformés en monstres.


Les acteurs Lakeith Stanfield (Selma, Straight Outta Compton, Get Out), Tessa Thompson (Selma, Thor: Ragnarok, etc., elle incarne ici une plasticienne radicale et féministe), Steven Yeun (The Walking Dead), Danny Glover (en dehors de L'arme fatale, La couleur pourpre, etc., il est connu pour ses soutiens à Bernie Sanders et Mélenchon !) participent à cette joyeuse farce grinçante où la fantaisie des résistants rivalise avec le cynisme des exploiteurs manipulateurs d'opinion.

Sortie en France le 16 janvier 2019

jeudi 20 septembre 2018

Alien Nation


Je n'ai jamais compris cette manie de traduire les titres de film en les transformant totalement, surtout pour se planter à ce point. Parce que, franchement, appeler Futur immédiat, Los Angeles 1991 le film américain Alien Nation qui se voulait l'égal d'Alien et Terminator en 1988, il faut avoir au moins subi une classe de marketing de haut niveau ! On sait pourtant que James Cameron réécrivit le scénario original de Rockne S. O'Bannon, néanmoins sans être crédité. Ce n'est pas sur le nom du réalisateur, Graham Baker, que se fit la publicité de ce thriller de science-fiction, mais sur les trois interprètes, James Caan, Mandy Patinkin et Terence Stamp. Si le duo de flics qui se chamaille est un classique à Hollywood, l'introduction des Nouveaux Arrivants descendus sur Terre en soucoupe volante en tant qu'esclaves préfigure District 9 et Bright... Le film ne laisse donc planer aucun doute sur l'allusion au racisme américain. Il y a 30 ans, s'exerçait au moins un semblant de velléité d'intégration, même si elle n'était pas partagée par tous les protagonistes, ressort dramatique habituel ! Sans la dévoiler, l'intrigue s'appuie sur une spécificité de ces extraterrestres et le recours à la drogue rappelle fondamentalement l'usage qu'en fit la CIA pour détruire la résistance afro-américaine. Voilà donc une excellente surprise que ce film d'action passé pour ma part inaperçu, ressorti aujourd'hui en Blu-ray et DVD avec un master restauré en haute-définition...

Futur immédiat, Los Angeles 1991, Blu-Ray ou DVD Carlotta, 20,06€, sortie le 26 septembre 2018

lundi 10 septembre 2018

Sharp Objects de Jean-Marc Vallée


Si Big Little Lies se déroulait chez les bobos de Monterey, la nouvelle mini-série de Jean-Marc Vallée (C.R.A.Z.Y., Dallas Buyers Club, Wild, Demolition) met en scène les provinciaux coincés du Missouri. On y retrouve une forte critique du machisme et de ses conséquences sur la gente féminine, mais c'est encore et surtout une plongée dans les méandres de la folie que génère la pathologie familiale, source de toutes les névroses. Dans ce thriller vertigineux l'héroïne est une jeune journaliste du St Louis Daily qui retourne dans sa ville natale pour enquêter sur le meurtre de jeunes adolescentes.


Des flashbacks ponctuent le récit comme des lames coupantes qui s'enfoncent dans la chair de Camille Preaker interprétée par Amy Adams, si secouée par ce rôle éprouvant qu'elle refuse une seconde saison. La durée de Sharp Objects, nouveau très-long-métrage en 8 épisodes, permet à Vallée de prendre son temps pour creuser le non-dit en suggérant plus qu'il n'expose explicitement. J'ai apprécié qu'il utilise intelligemment la musique en travaillant par exemple sur le timbre des espaces où elle est diffusée. Comme pour la précédente mini-série, si la chute est annoncée, c'est seulement dans le générique de fin qu'il enfonce une fois de plus le couteau dans la plaie par un ultime coup de théâtre.

jeudi 30 août 2018

Mark Rappaport, entre coming outs et sex symbols


Je republie ici les articles que j'avais écrits en 2007 sur deux films exceptionnels de Mark Rappaport qui sortent enfin en DVD chez Re:voir, augmentés de quantité de bonus qui affirment le style du réalisateur. Rappaport fait tomber les masques de la sexualité cachée d'Hollywood en transformant son travail d'investigation cinéphilique en fictions conjuguées le plus souvent à la première personne du singulier... Le réalisateur s'est longtemps battu pour récupérer les masters de ses films, d'abord par une coûteuse procédure, puis épaulé par une pétition internationale. C'est dire si cette édition est très attendue...


Avec Rock Hudson's Home Movies Mark Rappaport réussit une des plus originales fictions biographiques et un des plus astucieux coming out de l'histoire du cinéma. C'est seulement à sa mort en 1985 que le monde apprit l'homosexualité de l'acteur et ce qu'était le Sida. Rock Hudson fut en effet la première célébrité à révéler sa maladie. Rappaport recherche des signes de cette homosexualité cachée dans les films où apparaît l'acteur. Hollywood a beau maquiller et lisser la réalité, l'évidence saute aux yeux et aux oreilles. Les plans volés aux films interprétés par Hudson sont exposés ici comme s'ils étaient sa vie même, ses home movies. Le film de Rappoport n'est constitué que de ces plans d'archives et des apparitions d'Eric Farr dans le rôle de Rock Hudson qui commente son passé depuis la tombe ! Ce "point de vue documenté" à la première personne du singulier et en forme de flashback se réapproprie la fiction pour faire éclater la vérité.
La démonstration est époustouflante, et l'on est en droit de se demander si l'exercice étendu à tout le cinéma dans sa globalité ne révèlerait pas un énorme tabou, l'homosexualité refoulée de toute une société, recyclée en violence. Quelles forces en effet sous-tendent les films de guerre, les westerns (à commencer par Rio Bravo, cher Skorecki), les polars (j'ai revu, il y a peu, House of Bamboo de Samuel Fuller qui ne triche pas non plus avec l'amitié virile), sans parler de la façon de traiter les femmes en général et au cinéma en particulier ! En un mot, les films de mecs, et au delà, ce qu'il représente... Le réel. Oui, c'est ainsi que les hommes vivent, Et leurs baisers au loin les suivent...
Rappaport nous montre Hudson comme si l'acteur s'adressait à nous dans chacun de ses plans pour nous souffler, avec un clin d'œil de connivence on ne peut plus appuyé, "ne soyez pas dupes, Hollywood n'est qu'une énorme entreprise de falsification, spécialisée dans l'exportation de la morale puritaine". Rock Hudson's Home Movies (attention dvd Zone 1 sans sous-titres uniquement) est probablement le film gay le plus démonstratif et le plus fin sur la posture et l'imposture.(...)
P.S. : J'avais titré ce billet F for Fag en clin d'œil au F for Fake d'Orson Welles qui joue également des faux-semblants. Maîtrisant moins bien les ambiguïtés en anglais qu'en français, il a semblé préférable de revenir à un titre plus soft !


Pour From the Journals of Jean Seberg (1995), Mark Rappaport utilise le même système que pour Rock Hudson's Home Movies en choisissant une actrice qui joue le rôle de la disparue commentant sa vie et ses films à la première personne du singulier comme si elle était encore vivante. Eric Farr interprétait Hudson comme si le comédien n'avait pas vieilli, parlant depuis la tombe, éternellement jeune. Mary Beth Hurt joue donc le rôle de Jean Seberg à l'âge qu'elle aurait si elle ne s'était pas suicidée en 1979, elle est en fait née dix ans plus tard, mais dans la même petite ville de l'Iowa. Si les films remportaient un succès populaire, on imagine les énormes problèmes que rencontrerait le réalisateur à la vue du nombre d'extraits empruntés cavalièrement : ils sont le corps même du récit. Son dernier long métrage, The Siver Screen: Color Me Lavender (1997), obéit au même processus comme son dernier court, John Garfield, figurant en bonus sur le même dvd. Le provocateur The Silver Screen débusque l'homosexualité cachée dans les films holywoodiens avec beaucoup d'humour tandis que Garfield révèle la carrière d'un acteur juif black-listé pour ses positions politiques. Tant qu'une œuvre ne rapporte pas grand chose les ayants droit ne se manifestent pas, c'est en général la règle, mais cela peut bloquer l'exploitation des films dans des pays plus tatillons que d'autres. Les cut-ups littéraires, les Histoire(s) du cinéma de Godard (parution encore annoncée en France pour les prochains jours), les œuvres de John Cage, les radiophonies du Drame (Crimes Parfaits dans les albums À travail égal salaire égal et Machiavel, Des haricots la fin dans Qui vive ? ou Le Journal de bord des 38ièmes Rugissants) sont soumis pareillement à ces lois. Avant que le sampling ne devienne un style lucratif (particulièrement en musique, dans le rap et la techno), les œuvres de montage étaient moins sujets à blocage et leur statut de nouvelle création à part entière a pu être reconnu en leur temps.
Jean Seberg ne mâche pas ses mots pour commenter amèrement sa carrière depuis le casting raté de Sainte Jeanne en 1957 où elle joue le rôle de Jeanne d'Arc dirigée par le sadique Otto Preminger jusqu'aux films de son mari, l'écrivain Romain Gary, qui ne la traite guère mieux, la faisant jouer dans des rôles bien tordus. Elle doit sa gloire au premier long métrage de Jean-Luc Godard, À bout de souffle, et à un diamant noir, Lilith de Robert Rossen où elle interprète une nymphomane dans une clinique psychiatrique, séduisant un infirmier débutant joué par Warren Beatty. Le film, bouleversant, est à découvrir toutes affaires cessantes. Rappaport lui fait comparer sa carrière et ses engagements politiques à ceux de Jane Fonda et Vanessa Redgrave. Seberg, engagée aux côtés du Black Panther Party, subit les attaques de Hoover et va jusqu'à exhiber son bébé mort-né dans un cercueil de verre pour prouver que le père n'était pas l'un d'eux. Rappaport ne se fixe pas uniquement sur elle, en profitant pour écorner l'image holywoodienne de maint personnage. Les séquences de la comédie musicale western Paint Your Wagon avec Lee Marvin et surtout Clint Eastwood ne sont pas piqués des hannetons. Le portrait est donc corrosif pour le monde qui l'entoure et terriblement déprimant en ce qui la concerne. Tout aussi éloquentes, les scènes qui, outre l'original, tournent autour de l'effet Koulechov, sont savoureuses ! Les films de Rappaport possèdent tous la même originalité avec leurs arrêts sur image où le réel reprend ses droits sur la fiction comme si les deux procédaient de la même histoire.


Rock Hudson's Home Movies est accompagné par trois courts métrages. Dans Sergei / Sir Gay (2016, 36 mn) Eisenstein révèle lui-même son attirance sexuelle pour ses acteurs mâles. John Garfield (2003, 9 mn) est le portrait d'un loser, petit juif maudit qui mourra à 39 ans. Blue Streak (1971, 16 mn) est un film expérimental où les mots interdits défilent à l'écran entrecoupés de trois monologues érotiques, homme-femme, femme-femme, homme-homme... Deux autres complètent From The Journals of Jean Seberg : Becoming Anita Ekberg (2014, 17 mn) rappelle la cruauté dont sont vitimes les sex symbols depuis leurs premiers mètres jusqu'à leur vieillesse, et dans Debra Paget, For Example (2016, 37 mn) une comédienne revient sur la carrière de Paget comme souvent à la première personne du singulier...


→ Mark Rappaport, Rock Hudson's Home Movies & From the Journals of Jean Seberg, 2 dvd Re:voir avec bonus et livrets bilingues de 40 et 52 pages, sortie le 3 octobre 2018
→ À noter qu'il ne reste plus que quelques exemplaires de son livre Le spectateur qui en savait trop, P.O.L.

jeudi 23 août 2018

Anatahan, chef d'œuvre méconnu, chef d'œubre absolu

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L'an passé, sous le titre Anatahan, violence et passion, je chroniquai l'édition DVD américaine du dernier film de Josef von Sternberg réalisé en 1953. Le 5 septembre, Capricci sort enfin en salle cette superbe remasterisation de la version complète de 1958 tant pour l'image 2K que pour le son. Un petit livre fortement illustré l'accompagne (à moins que ce soit pour une future sortie DVD), avec des extraits de l'essai de Sachiko Mizuno, les témoignages de l'assistant-réalisateur du film Shuji Taguchi, de son directeur de la photographie Kôzô Okazaki et du compositeur Akira Ifukube, ainsi que du remarquable texte de Claude Ollier paru en 1965 dans les Cahiers du Cinéma. NE LE MANQUEZ PAS !



Depuis 45 ans Anatahan figure parmi mes 10 films préférés parce qu'il incarne une des questions majeures que je tourne et retourne sans comprendre, l'essence-même de l'humanité, mélange de violence et passion. Qu'il n'y ait plus qu'une seule femme sur Terre et le désir fait naître les pulsions de vie et de mort, cet obscur objet du désir à l'état pur, l'absurdité de la condition humaine, l'énigme primale, l'énigme ultime.
Le génial cinéaste Josef von Sternberg s'est inspiré d'une histoire authentique pour tourner son dernier film en 1953. Anatahan, une île volcanique des îles Mariannes du Nord en plein Océan Pacifique, avait abrité trente-trois soldats japonais refusant de croire à la reddition de leur pays, de 1945 à 1951. Treize d'entre eux y avaient trouvé la mort en s'entredéchirant pour la seule femme présente sur l'île. Von Sternberg avait lu un article de journal relatant le livre de Michiro Maruyama, l'un des survivants. Son adaptation est un chef d'œuvre qui ne ressemble à aucun autre film. Dans un article de 2009 j'écrivais "... Le réalisateur américain né à Vienne en 1894 narrait dans son dernier film l'histoire de cette bande de soldats livrés à eux-mêmes, ignorant que la guerre est finie. Pour Anatahan, aussi appelé Saga d'Anatahan ou plus bêtement La dernière femme sur la Terre, von Sternberg ira jusqu'à fabriquer sa caméra, ses décors, faire lui-même sa lumière, prêter sa voix au narrateur en anglais alors que tous les acteurs parlent japonais sans sous-titres, le commentaire jouant du décalage comme un recul nécessaire sur la folie des hommes et renforçant le mystère de cette histoire invraisemblable qui s'est pourtant reproduite pendant des années après la défaite jamais avouée explicitement par l'Empire du Soleil Levant. Sur l'île d'Anatahan, les tabous éclateront, les conventions sociales voleront en éclat, surtout lorsqu'apparaîtra Keiko, la reine des abeilles. On s'y entretuera (...). Sternberg terminait son film en faisant descendre du bateau les fantômes parmi les survivants plusieurs années plus tard. Anatahan est un des rares films dont je surveille encore la sortie en dvd, un de mes dix films préférés, pour la tragédie qu'il évoque et son étonnante étude de mœurs si proche de la banale sauvagerie de notre absurde humanité, pour la musicalité de sa bande-son et l'exigence d'un cinéaste remarquable dont je suggère en outre la lecture de son autobiographie, Fun in a Chinese Laundry, bizarrement traduite Mémoires d'un montreur d'ombres."
(...) Dans cette version non censurée apparaît plusieurs fois la nudité de Keiko, interprétée par Akemi Negishi que l'on retrouvera dans Les bas-fonds, Vivre dans la peur, Barberousse et Dodes'kaden d'Akira Kurosawa (trois incontournables en DVD chez Wild Side). (...)

vendredi 17 août 2018

Cocooning


Si Cocoon est une sorte de comédie de science-fiction façon conte de fées grand public, ce film du réalisateur de blockbusters Ron Howard de 1985 a le mérite de soulever avec fantaisie les thèmes de la vieillesse, de la mort et de la jeunesse éternelle. Saupoudrez le tout d'effets spéciaux cosmiques, de dauphins souriants et de vieux comédiens s'amusant comme des petits fous à se poser la question faustienne ou de l'inextinguible amour conjugal et vous passerez un moment de détente, surtout si ces thèmes relèvent de vos préoccupations, que vous y voyiez ou non une allégorie mystique avec montée au ciel en soucoupe volante.
Les vieux fourneaux* préoccupés par leur virilité sur le déclin y sont adorablement cul-cul-la-praline, mais je n'ai pas pu m'empêcher de penser à ma mère qui va beaucoup mieux depuis qu'elle est en maison de retraite. Si elle n'est pas tombée dans une piscine régénératrice par manque d'extraterrestres en mal du pays, elle profite néanmoins de la balnéothérapie, du kiné, de la coiffeuse, etc., et d'un environnement médicalisé aux petits soins pour elle. Cette migration l'ayant poussé à arrêter de fumer, elle ne tousse plus et sa peau a retrouvé son teint de jeune fille. Elle n'est donc plus à s'inquiéter pour la moindre petite contrariété venue bousculer ses habitudes, mieux nourrie par la cantine locale que par les plats surgelés qui l'avaient mise en carence alimentaire, et elle a la visite quotidienne de ma petite sœur qui réside souvent à côté dans cette jolie ville de retraités qu'est Royan. Cette semaine ils sont même allés en bande et fauteuils roulants manger une glace chez Lopez (qui à mon goût ne vaut tout de même pas Berthillon, hélas fermé jusqu'au 28 août) !
Lorsque j'étais jeune homme, signer avec le Diable me paraissait une proposition à méditer, or avec le temps j'ai fini par apprécier tous les âges de la vie et accepter la mort comme une étape indispensable de ce joyeux parcours d'obstacles. Bon d'accord, a priori c'est encore loin, mais l'idée ne me fait plus peur comme jadis, peut-être depuis mon séjour à Sarajevo pendant le Siège d'où je suis revenu guéri, du moins en ce qui concerne cette angoisse commune. Si d'avoir réglé son sort à celle-ci me rapproche de la sérénité, il en est forcément quelques autres que j'ai encore à affronter. Mais ça, c'est une autre histoire.

→ Ron Howard, Cocoon, dvd ou Blu-Ray remasterisés en haute définition, Carlotta, 20,06€

vendredi 22 juin 2018

CINÉ-ROMAND, happening cinématographique ce soir à Bagnolet


Dix ans après l'évènement qui avait donné lieu à un DVD, Françoise Romand reprend son happening cinématographique, CINÉ-ROMAND, cette fois autour du Cin'Hoche à Bagnolet et dans une dizaine d'appartements où les films de la cinéaste s'enchaînent. Les spectateurs accompagnés d'anges déambulent dans le centre de Bagnolet pour assister subrepticement aux projections des films en situation chez les voisins qui jouent là du théâtre documentaire… C'est un évènement rare, c'est gratuit et c'est plein de fantaisie.

La bande-annonce du DVD :


Jeu de piste avec la complicité des voisins, chez eux, entre fiction et réalité. Le spectateur se perd dans un labyrinthe de ruelles en passant par des appartements aux portes entrouvertes où il surprend des scènes de la vie quotidienne avec la télé diffusant en boucle les films de Françoise Romand. À partir de son travail de réalisatrice, l'artiste génère une création à la croisée du théâtre documentaire et du cinéma. L'ensemble réfléchit la fantaisie et la profondeur de son œuvre avec humour et générosité. Un long métrage de fiction est projeté au Cin'Hoche, un autre dans une maison en face de la médiathèque, des films documentaires, des petits sujets impertinents un peu partout...

La bande-annonce d'un précédent Ciné-Romand :



L'entretien de lundi dernier sur Radio Aligre avec Géraldine Cance

→ Dernières inscriptions sur alibifilms@gmail.com
→ Rendez-vous au Cin'Hoche de Bagnolet ce vendredi 22 juin 2018 à partir de 18h30
Site de Françoise Romand
→ Articles sur les précédents Ciné-Romand :
en 2007 : Façon Gala 1 /Façon Gala 2 (qui reconnaîtrez-vous sur mes photos riquiqui ?)
en 2008 : à la Bellevilloise / Une traversée du miroir / Le film (illustrés des magnifiques photos d'Aldo Sperber comme celle d'en haut)
en 2009 : Le DVD (design graphique de Claire et Étienne Mineur) / Le site (design graphique de Caroline Capelle) / Sur Univers-Ciné

mardi 12 juin 2018

De Palma et Rissient se racontent en coffret

...
Chroniquer les DVD plutôt que les sorties en salles permet d'une part de donner une nouvelle chance aux films, d'autre part de suggérer des chefs d'œuvre en marge de l'actualité. De plus, les compléments de programme qui les accompagnent apportent souvent des informations dont, jeune cinéphile, j'aurais pu rêver. Si j'apprécie donc depuis vingt ans la qualité inestimable des bonus, j'ignorais ce que sont les memorabilia. Comme Monsieur Jourdain, je ne savais pas que j'en possédais déjà, tel l'extraordinaire coffret CD du saxophoniste Albert Ayler qui trône à côté de mes disques. Les memorabilia sont des bonus physiques, cartes postales, affiches, fac-similés, petits objets fétiches contenus dans les coffrets aux côtés des disques argentés. Ainsi, en marge de ses sorties de films en salles et de versions simplement DVD, l'éditeur Carlotta lance une nouvelle collection prestige à tirage limitée sous la forme de coffrets contenant à la fois un DVD et un Blu-Ray au contenu identique, mais augmentés de petits objets précieux qui raviront les collectionneurs.
Le coffret de Cinq et la peau de Pierre Rissient contient ainsi les fac-similés de l'Avant-Scène de ce mois-ci, du dossier dédié au film dans Positif en mai 1982, des courriers de Rissient et Bertrand Tavernier, cinq cartes postales et l'affiche, tandis que le film de Noah Baumbach et Jake Paltrow consacré à Brian De Palma contient les fac-similés des dossiers de presse de Furie et Blow Out, cinq cartes postales et l'affiche. N'étant pas particulièrement fétichiste, ce n'est quant à moi pas ce qui m'intéresse le plus dans ces éditions, mais, encore une fois, les bonus du film de Rissient et le documentaire lui-même sur De Palma, l'un et l'autre figurant des témoignages passionnants sur le cinéma.
C'est d'autant plus vrai pour Cinq et la peau, fiction expérimentale tournée à Manille en voix off avec Feodor Atkine et Eiko Matsuda, tentative intéressante de réalisation de la part de cet homme de cinéma qui fut attaché de presse, conseiller artistique et découvreur de grands cinéastes qu'il fit venir en France, en particulier au Festival de Cannes. Malgré un regard personnel, le machisme misogyne de Rissient m'horripile et qu'on aille pas me raconter, comme nombreux mâles célèbres s'en émeuvent dans le film de 111 minutes que Todd McCarthy lui consacre, que cet homme aimait les femmes, etc., etc. Certes ce cinéphile curieux de tout fit connaître les réalisatrices Ida Lupino, Jane Campion ou Shu Shuen, comme il promut Jerry Schatzberg, King Hu ou Lino Brocka, mais son érotomanie me semble d'un autre âge. Par contre, son témoignage sur tous les grands cinéastes qu'il a rencontré/e/s est passionnant, en particulier dans Gentleman Rissient de Benoît Jacquot, Pascal Mérigeau et Guy Seligman, 80 minutes d'anecdotes savoureuses. Les extraits de films que Rissient, récemment disparu, a choisis donnent évidemment envie de voir ou revoir tous ces chefs d'œuvre. Le troisième bonus réalisé avec Nicolas Pariser revient sur la fabrication de Cinq et la peau, un film, pour certains objet d'art quasi mythique, qu'il était difficile de voir depuis des années.
Le deuxième opus de cette nouvelle collection est donc l'entretien réalisé par Baumbach et Paltrow et intitulé simplement De Palma. Le réalisateur américain s'y livre dans la plus grande sincérité, souvent avec humour, et le montage des extraits est particulièrement intelligent, me donnant foncièrement envie de programmer un nouveau festival de ses films sur mon grand écran perso. Nous avions ainsi regardé dans ces conditions Greetings, Hi Mom!, Sisters, Phantom of the Paradise, Obsession, Carrie, The Fury, Home Movies, Dressed To Kill (Pulsions), Blow Out, Body Double, Raising Cain, Snake Eyes, Mission Impossible, Femme fatale, The Black Dahlia, Redacted, Passion, alors cette fois j'ai prévu Scarface, Wise Guys (qui semble être une grosse daube à l'humour bien lourd), The Untouchables, Casualties of War (vu ce soir, pas mal), The Bonfire of the Vanities, Carlito's Way... De Palma revient évidemment sur son admiration pour Hitchcock dont il s'estime un des rares disciples. La fin de l'entretien laisse penser que le réalisateur n'a plus l'énergie de continuer, mais à 77 ans Domino est annoncé pour cette année !

→ Pierre Rissient, Cinq et la peau, ed. Carlotta, DVD 20,06€, édition prestige Blu-Ray+DVD+Memorabilia 28,08€
→ Noah Baumbach et Jake Paltrow, De Palma, ed. Carlotta, DVD 20,06€, édition prestige Blu-Ray+DVD+Memorabilia 28,08€

mardi 29 mai 2018

Huit heures ne font pas un jour


J'ignore pourquoi certains cinéastes me font aller vers eux à reculons. Pourtant chaque fois que je regarde un film de Rainer Werner Fassbinder, je suis passionné et admiratif de son regard critique sur notre société. La projection de Berlin Alexanderplatz (1980) m'avait enthousiasmé au delà de toute espérance, quatorze heures qui m'avaient tenu en haleine. L'éditeur Carlotta publie Huit heures ne font pas un jour, un précédent feuilleton réalisé en 1972, ainsi que deux coffrets (volumes 1 et 2) du cinéaste allemand. J'ai eu la même réaction devant les cinq épisodes de cette histoire familiale en milieu ouvrier. Le titre insiste sur la vie en dehors du travail. Jusque là, les séries montraient des familles bourgeoises. Non seulement Fassbinder révèle les préoccupations de la classe ouvrière en élevant soigneusement le débat, mais il propose une vision fondamentalement optimiste des luttes sociales, somme toute en sympathie avec son époque. Le cynisme n'était pas du tout de mise et le prolétariat n'avait pas baissé les bras, bien au contraire. Au travers de cinq couples il aborde des questions qui sont toujours d'actualité, et peut-être aujourd'hui plus cruciales que jamais devant la brutalité de la politique ultralibérale de nos gouvernements vendus aux banques et le combat incessant qu'il est nécessaire de mener pour l'égalité des femmes et des hommes ou la solidarité des travailleurs. Les personnages principaux sont particulièrement attachants dans leur fragilité, leur fantaisie ou leur lutte sociale. Au couple Jochen et Marion interprété magistralement par Gottfried John et Hanna Schygulla s'ajoute la truculente grand-mère, Luise Ullrich. Fassbinder n'évite ni la question du racisme envers les immigrés, ni la violence du machisme, ni le problème que posent les loyers ou le divorce.


Fassbinder filme à coups de zooms brutaux, ou de fins de séquences qui recadrent rapidement un autre élément du décor, sorte de contrepoint à la scène qui vient de se terminer, et il coupe aussitôt. Dans notre école de cinéma on nous interdisait ce genre de mouvements, mais un cinéaste peut faire ce qu'il veut, surtout s'il affirme ses choix, ici une démarche foncièrement dialectique. On sent l'écart qui nous sépare de cette époque où les ouvriers voulaient prendre en charge leurs méthodes de travail pour produire mieux dans de meilleures conditions de confort et d'intelligence, quitte à partager les bénéfices avec le patronat, ce que lui-même envisageait fort bien, plutôt que de désinvestir ceux qu'il exploite. À voir l'héritage de mai 68, on peut taxer d'utopie l'optimisme d'alors de Fassbinder, mais c'est pourtant par des actes positifs et inventifs que tous les travailleurs que nous sommes peuvent espérer construire un monde nouveau. Cette révolution n'aboutira pas sans heurts, le pouvoir financier étant devenu si arrogant qu'il ne lâchera jamais sans y être forcé. En 1972, la WDR annulera tout de même les trois derniers épisodes que Fassbinder avait prévus et qui devaient monter d'un cran dans sa révolte contre le Capital.

→ Rainer Werner Fassbinder, Huit heures ne font pas un jour, 3 DVD ou 3 Blu-Ray Carlotta avec supplément documentaire, 35,10€
→ Rainer Werner Fassbinder, Vol. 1 (L'Amour est plus froid que la mort, Le Bouc, Prenez garde à la sainte putain, Le Marchand des quatre saisons, Les Larmes amères de Petra Von Kant, Martha, Tous les autres s'appellent Ali), 4 Blu-Ray + 1 DVD de suppléments (Michael Ballhaus à propos de Martha, deux entretiens avec Fassbinder, et Life, Love & Celluloid de Juliane Lorenz), 50,16€
→ Rainer Werner Fassbinder, Vol. 2 (Effi Briest, Le Droit du plus fort, Roulette chinoise, L'Année des treize lunes, Le Mariage de Maria Braun, L'Allemagne en automne, Lola, une femme allemande, Le Secret de Veronika Voss), 4 Blu-Ray + 1 DVD de suppléments (des analyses de Marielle Silhouette, Nicole Brenez et Cédric Anger, de Patrick Straumann, de Caroline Champetier, de Jean Douchet, les souvenirs de Hanna Schygulla, un essai de Nicolas Ripoche, un entretien avec Heike Hurst), 50,16€

mercredi 2 mai 2018

Bad Banks, la catastrophe annoncée


Comme je préfère écrire sur des sujets peu ou mal traités, je regarde si personne n'a déjà abordé la série allemande Bad Banks sur Mediapart où mon blog est en miroir. Or Philippe Riès y a déjà signé un excellent article, «Bad Banks», une Allemagne dévergondée, sur ce thriller économique diffusé début mars sur Arte. Alors qu'est-ce que je fais ? Je passe mon tour ou je paie pour voir ? La série en 6 épisodes, qui sera reconduite pour une seconde saison, dresse un portrait terriblement juste du monde des traders, pions dopés et surexcités entre les mains de la haute finance internationale. Cela commence par des émeutes parce que les épargnants craignent de ne pas pouvoir retirer leurs économies. La suite du film de Christian Schwochow est un flashback haletant sur les acrobaties sans foi ni loi des spéculateurs.


Ce qui pourrait sembler une politique-fiction est basé sur des faits réels et risque fortement d'arriver si une nouvelle crise s'empare du secteur bancaire, scénario prévisible au su de la loi de 1973 dont le Traité de Maastricht a repris les termes, à savoir que depuis le 1er janvier 2016, selon une directive européenne transposée en France, les comptes clients dotés de plus de 100 000 euros de dépôts, tout confondu, peuvent être prélevés pour contribuer au sauvetage de leur banque. La vôtre avait l'obligation de vous envoyer cette information il y a quelques mois. Si l'ordonnance du 21 août 2015 est passée, c'est bien pour qu'elle puisse être un jour appliquée. Cela ne touche pas les petits épargnants dont les comptes sont sous la barre, et encore moins les riches qui ont délocalisé leurs avoirs en pratiquant l'évasion fiscale ! Par contre la classe moyenne que le Capital a choisi comme vache à lait est évidemment dans le collimateur. Lors d'un dîner chez des amis deux commissaires aux comptes et un banquier très haut placé (ce n'était pourtant pas un endroit si en vue !) m'ont expliqué que tout pouvait explosé dans l'heure ou plus tard, et qu'il était inconscient de conserver plus de 100 000 euros dans une seule banque. Il serait donc indispensable d'ouvrir plusieurs comptes, dans différents établissements, afin de ne jamais dépasser le seuil fatidique. C'est ce qu'on appelle le bail in, contrairement au bail out, renflouement par l'État. Si l'on en arrive là, la directrice de mon agence bancaire me confie que des émeutes auront inévitablement lieu et qu'elle-même perdra son emploi !
En attendant, vous apprécierez la férocité de ce monde financier du chacun pour soi dont les protagonistes ne pensent qu'à leur carrière au détriment de toute vie familiale, où la transparence des buildings n'est qu'un paravent à ce qui s'y joue, où les bénéfices atteignent de telles sommes qu'ils en deviennent abstraits pour le commun des mortels et où la société capitaliste expose sa maladie profonde qui l'entraînera à terme dans sa chute. Les acteurs y sont merveilleusement dirigés, en particulier les rôles principaux tenus par des femmes, Paula Beer et Désirée Nosbusch, qui, dans ce monde fondamentalement machiste dans ses pratiques, doivent être encore plus retorses que leurs collègues mâles... Et rapides tant la vitesse tient une place primordiale dans ce jeu de dupes.

lundi 23 avril 2018

Happy!, plus dingue tu meurs !


Happy! est la série la plus déjantée que j'ai jamais eu l'occasion de regarder, comme si les scénaristes de Fargo et Legion réunis avaient fait une overdose de LSD. Je ne sais même pas si j'aime ou pas, mais je suis resté scotché par les élucubrations hallucinées des auteurs de cette série de huit épisodes condamnés à la surenchère. On peut d'ailleurs se demander comment la seconde saison pourra rivaliser avec cette explosion délirante qui dynamite tous les poncifs du film d'action, avec, à la clef des champs et colle buissonnière, combat de ninjas, poursuites en voiture et ressorts du soap opera. C'est un peu comme si l'on avait confié la mise en scène de Roger Rabbit à Tarentino.


La violence exacerbée en devient comique et les scènes oniriques renvoient à la cruauté des contes pour enfants. Le passage de l'enfance au monde adulte est traité ici avec la brutalité des révélations qu'il implique souvent et la poésie qui la transcende. Grant Morrison et Darick Robertson ont adapté à l'écran le comic book dont ils sont les auteurs. Leur imagination débridée leur permet d'accumuler les références en s'en démarquant allègrement. L'intégration des animations 3D rappelle les films géniaux de Joe Dante et Mr Blue ou Smoothy sont les rejetons de Reservoir Dogs. Le personnage de Nick Sax, ancien flic converti en tueur à gages, interprété par Christopher Meloni endosse quant à lui le masochisme autodestructif de Bruce Willis dans ses films catastrophe, mais, comme dans les dessins animés, les héros ne meurent pas ou ressuscitent. Par contre, face à lui, c'est l'hécatombe. Libéré par son délire sans bornes, le scénario offre une lecture psychanalytique qui ravira les spectateurs préférant la distance à la vitesse.
En France, la série sera disponible sur Netflix à compter du 26 avril 2018.
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