Jean-Jacques Birgé

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mercredi 22 mai 2013

Piranhas, pamphlet mordant anti-US


Pour une fois, le bonus DVD d'un film me permet de me rafraîchir la mémoire sans avoir besoin de le revoir pour écrire ma chronique. Un an est passé depuis la projection de Piranhas (1978) qui nous avait fortement impressionnés, pas seulement pour son suspense gore, mais aussi pour sa charge politique contre le gouvernement américain et son humour noir. En général j'ai du mal avec les entretiens qui citent d'abondants extraits du film que l'on vient de regarder, aussi suis-je ravi d'écouter Joe Dante évoquer le tournage de son second long métrage dans la nouvelle édition publiée par Carlotta (sortie le 5 juin). Pour commencer, il rend évidemment hommage à son producteur, le prolifique Roger Corman qui donna leur chance à nombreux réalisateurs prometteurs tels Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Joe Dante, Peter Bogdanovich ou Jonathan Demme.


Joe Dante préfère comparer Piranhas à un film de guerre plutôt qu'à Hitchcock, son scénario dénonçant en sous-main les méthodes des États Unis pendant la guerre du Vietnam, chimie criminelle et manipulations génétiques à la clef. Il est probable que personne n'oserait aujourd'hui aller aussi loin dans le "politiquement incorrect", particulièrement dans les scènes où quantité d'enfants se font dévorer par les vilains poissons mutants. Dante insiste d'ailleurs sur la responsabilité du lobby des armes dans la violence qui s'est multipliée dans son pays plutôt que celle que véhicule le cinématographe. Lointain pastiche des Dents de la mer, Piranhas est un film fascinant qui loin de se complaire dans une horreur confortable et spectaculaire dénonce la bêtise humaine avec un humour saignant et ravageur.

lundi 20 mai 2013

Gangs de Wasseypur


À première vue Gangs de Wasseypur est une saga violente où trois familles de malfrats s'entretuent pour le contrôle d'un tout petit territoire, sur trois générations de 1941 à 2009. Si le film de Anurag Kashyap est avant tout un film populaire, il a su séduire la critique internationale pour son arrière-fond politique, le contrôle des mines de charbon, son réalisme local, une petite ville du Bengale aujourd'hui le Jharkhand, ses clins d'œil à Bollywood, une partition musicale entraînante, et sa critique sous-jacente de la violence masculine que le pouvoir des femmes ne saura pas contenir. Comme souvent lorsque l'étude est sincère et le sujet épineux, les protagonistes sont essentiellement musulmans bien qu'en conflit avec le pouvoir hindou, les interprétations politiques sont allées d'un extrême à l'autre. Pourtant, malgré la succession incessante de meurtres qui finit par me faire perdre mes repères la plus grande violence est généralement cadrée hors-champ, renforçant sa puissance et censée favoriser son rejet par les spectateurs.


Les 5 heures 20 minutes en deux parties font évidemment penser à Coppola, Scorsese ou Tarantino, mais Kashyap préfère se référer à des films de réalisateurs sud-américains comme par exemple Children of Men d'Alfonso Cuarón pour les plans séquences de tueries. Si vous n'êtes pas allergique à l'hémoglobine Gangs de Wasseypur vous immergera dans un univers fascinant qui peut rappeler la série à succès Game of Thrones, forme que le long métrage fleuve aurait pu très bien adopter, par ses ressorts dramatiques dictés essentiellement par la vengeance et par le déséquilibre de maturité entre les hommes et les femmes. Tout de même un peu démoralisant sur l'avenir de l'humanité ! (double DVD Blaq Out, sortie le 4 juin).

jeudi 16 mai 2013

À la conquête des démons


Est-ce d'avoir vu Journey to the West: Conquering the Demons, le dernier film de Stephen Chow et Derek Kok (Derek Kwok Chi-Kin), mais les fleurs qui ont fait leur apparition sur le palmier planté il y a douze ans au milieu du jardin ressemblent bigrement à un horrible dragon à la langue râpeuse ? Comme si le monstre vomissait des grappes de chacune de ses trois têtes menaçantes ! Si j'ignore totalement ce qui va suivre de cette mutation du végétal vers l'animal, je me suis bien amusé avec le pastiche cinématographique hong-kongais du Voyage en Occident de Wu Cheng'en, l'un des quatre romans chinois les plus célèbres, écrit au XVIe siècle à l'époque Ming. Stephen Chow est l'auteur de Shaolin Soccer et Crazy Kung Fu, deux films burlesques délirants dont celui-ci est le digne héritier.


J'aurais préféré glisser ici le making of plutôt que la bande-annonce, mais sa recopie est techniquement interdite et il vous faudra donc cliquer sur le lien pour comprendre comment l'imposante équipe chargée des effets spéciaux a donné vie aux monstres peuplant cette comédie échevelée qui rencontre en Asie un succès inégalé...

mardi 30 avril 2013

L'étrangleur de Boston


Inventer des formes qui collent au sujet n'est pas chose si courante dans le cinéma d'aujourd'hui. Quelques cinéastes continuent à mettre systématiquement leur titre en jeu en renouvelant chaque fois leur manière de filmer au risque de décevoir leurs fans. C'est rarement la compromission ou l'usure qui figent un auteur, mais sa générosité envers ceux qui ont aimé ses œuvres précédentes. Le succès peut devenir ainsi un frein à l'invention. Quoi qu'il en soit, si le style est souvent dicté par ses maladresses, il n'y a pas meilleur choix pour les contourner que d'imaginer un angle d'approche qui colle au sujet.
En 1968, le split-screen (écran divisé) utilisé par Richard Fleischer dans L'étrangleur de Boston (The Boston Strangler) est le miroir brisé du schizophrène que l'enquêteur joué par Henry Fonda cherche à identifier. Le procédé sera utilisé la même année par Norman Jewison pour L'affaire Thomas Crown dans un propos très différent : un tueur en série qui terrorisa Boston au début des années 60 pour le premier, un hold-up chronométré pour le second.


L'étrangleur de Boston est un thriller captivant par ses aspects documentaires autant que par l'interprétation magistrale de Tony Curtis dans un rôle dramatique à contre-emploi. Le personnage d'Albert DeSalvo a existé, même si le scénario diverge sur quelques détails. Fleischer tourne probablement là son meilleur film. L'intrigue est traitée comme un fait-divers en marge des évènements historiques qui marquent l'époque tels la marche sur la Lune ou l'assassinat de J.F. Kennedy. Fleischer cherche à comprendre comment le criminel a pu tuer une douzaine de femmes, sans ne jamais tomber dans le psychologisme qu'Hitchcock aurait servi sur un plateau. Si l'énigme reste entière, le rôle de la société est remarquablement disséqué : responsabilité des médias, opinion publique, état d'esprit des victimes, méfiance envers la population homosexuelle, etc. Lorsqu'un fou criminel est arrêté, les témoignages des voisins évoquent presque toujours un garçon charmant et serviable ou un bon père de famille. La force de nombreux malfaisants est justement qu'ils n'en ont pas l'air ! L'étrangleur de Boston, que Carlotta édite en DVD et Blu-Ray remasterisé en même temps qu'un autre excellent polar de Richard Fleischer, Les inconnus dans la ville (Violent Saturday, 1955), possède une modernité que peu de films actuels assument, trop enclins à vouloir en mettre plein la vue et étouffant la réflexion sous des effets artificiels de plus en plus formatés.

jeudi 4 avril 2013

Alexander Kluge, un Godard allemand ?


On a parfois appelé le cinéaste Harun Farocki le Godard allemand, mais, à la revoyure, Alexander Kluge lui est plus comparable, par la variété inventive de son œuvre, son engagement politique et un traitement documentaire de la fiction, ou son contraire ! En effet, le cinéma est incompatible avec la vérité et, dans le même temps, s'en approche parfois au plus près, telle la poésie.
La Cinémathèque Française, concentrée sur l'évènement Jacques Demy que l'on ne manquera pas, risque de passer à l'as la rétrospective qu'elle consacrera à Alexander Kluge du 24 avril au 3 juin, en sa présence.
Le cinéaste et écrivain allemand est un des chefs de file de la Nouvelle Vague allemande des années 60-80. En 1962, il fit partie des initiateurs du manifeste d’Oberhausen qui revendiqua un cinéma d'auteur, indépendant et critique. Il avait été l'élève d'Adorno, l'assistant de Fritz Lang et réalisa dix longs métrages et de très nombreux courts, sans compter ses romans et installations.
L'éditeur Filmmuseum, distribué en France par Choses Vues, a publié quinze double-DVD soit 200 films dont les titres français m'ont paru éloquents : Anita G, Travaux occasionnels d'une esclave, Les artistes sous les chapiteaux : perplexes, Ferdinand le radical, L'indomptable Leni Peickert, Reformikus, L'Allemagne en automne, La patriote, La force des sentiments, L'attaque du présent sur le temps qui reste, La puissance poétique de la théorie, La magie de l'âme obscure, Liberté pour les consonnes, La guerre est la fin de tous les plans, Dans le danger et la plus grande détresse le juste milieu apporte la mort, L’amour est clairvoyant, La Tour Eiffel, King Kong et la femme blanche, L’homme sans tête, Dans la frénésie du travail, Adieu au bon côté de la vie... Comment voulez-vous résumer cela en quelques lignes ? Alexander Kluge dresse un portrait social et politique, historique et intime, philosophique et poétique de l'Allemagne, et de l'humanité. Aucun film ne se ressemble et ses films ne ressemblent à aucun autre.

mercredi 13 février 2013

Les garçons de la bande


Il fallait être gonflé pour réaliser en 1970 un film sans tabou sur le milieu homosexuel à New York. Adapté d'une pièce de Broadway au succès imprévisible, Les garçons de la bande (Boys in the band) reprend la distribution de la pièce dont les comédiens sont tous exceptionnels. Produit par son auteur Mart Crowley, le film est un tour de force cinématographique pour le jeune William Friedkin qui tournera French Connection l'année suivante. Mise à part l'introduction présentant rapidement chaque personnage dans les rues de l'Upper East Side et que l'on ne résistera pas à revoir dès la projection terminée, l'action se passe en temps réel dans l'appartement d'un des neuf garçons. Le découpage est à la hauteur des dialogues ciselés et de la qualité de l'interprétation. Une merveille !
Si les personnages pourraient être les mêmes aujourd'hui, les conditions sociales ont changé depuis quarante ans. Il faut imaginer ce que cela signifiait d'être homosexuel en 1967, date où la pièce fut écrite par Crowley. Si cette sortie en DVD par Carlotta tombe au moment du débat sur le mariage pour tous et toutes, les réactions de l'époque étaient autrement plus brutales, au mieux une incompréhension totale. La sexualité des garçons passe au-dessus des clivages religieux, sociaux ou raciaux. Encore que sur ce dernier point le rappel à l'ordre sera particulièrement douloureux. Commencé comme une comédie exubérante, le film glisse doucement vers le drame psychologique, les visages fondant sous la chaleur de l'orage. La critique sentimentale dépasse largement l'inclination sexuelle des boys, même si on a rarement déployé au cinéma autant d'intelligence et de sensibilité sur le sujet. Le film n'a pas toujours été bien perçu, accusé d'Uncle Tomisme ou de stéréotype par les uns, de perversion par les autres. Sa découverte est aujourd'hui époustoufante. Ce film du réalisateur de Killer Joe est un chef d'œuvre qui ravira les amateurs de comédie, queer ou pas.

mercredi 30 janvier 2013

Sept psychopathes et un bipolaire


Il était une fois... Un thriller hors du commun où le scénario mêle la fiction avec la fiction, celui du film s'écrivant au jour le jour sans que l'on sache ce qui est de l'ordre de l'imagination ou pas. Brouiller les cartes, ici de saignants valets de carreau, permet à l'histoire tordue de se construire et au spectateur de s'amuser de cette farce abracadabrante et hilarante contée par le réalisateur de In Bruges (Bons baisers de Bruges), film qui nous avait déjà surpris par son ton original et insolent. 7 Psychopaths, le second long métrage de Martin McDonagh possède un humour noir british encore plus décapant que le précédent. Son architecture, sorte de film dans le film à la sauce peyotl et fausse mise en abîme, est un modèle du genre. De plus, la distribution permet de savourer cette fois le jeu ébouriffant de Colin Farrell (déjà excellent dans In Bruges), Sam Rockwell, Woody Harrelson, Tom Waits, Harry Dean Stanton et, last but not least, le "danseur" Christopher Walken. L'un des meilleurs films de ce début d'année !


N'en restons pas là, lorsque sortent des films vraiment réjouissants qui nous réconcilient avec le cinéma quand la presse tant spécialisée que généraliste continue de se gargariser avec les pan-pan-boum-boum de Tarantino, Bigelow, Affleck, les exercices de nostalgie moderne de Ferrara, Gomes et consorts, ou le verbeux et laborieux Lincoln... On devait à David O. Russell un film dont l'affiche nous avait fuir, mais dont les dialogues et la réalisation nous avait épatés, Three Kings (Les rois du désert), chasse au trésor en pleine guerre d'Irak avec Clooney, Jonze, Wahlberg et Ice Cube. Le revoici avec une nouvelle comédie dramatique, Happiness Therapy, parfois présentée sous le titre Silver Linings Playbook. Histoire de fous également, mettant en scène un prof dont la bipolarité a fait tout perdre, mais qu'une rencontre va transformer. Si Bradley Cooper, Jennifer Lawrence, Robert De Niro et toute la distribution sont là encore remarquables, c'est au montage que l'on peut immédiatement repérer les films qui sortent de l'ordinaire. La succession des plans n'y illustre pas la progression du scénario, mais crée des émotions, leur rythme s'appuyant sur les ellipses générées par les coupes. Si les conventions musicales ne viennent pas tout saccager on a des chances de tomber sur l'oiseau rare... À l'opposé, de belles images font rarement un bon film, même si cela ne gâche pas le reste ! Happiness Therapy réussit à montrer avec beaucoup d'humour la folie ordinaire, là où la plupart des cinéastes tracent une ligne caricaturale entre les souffrants et les bien portants. Le happy end attendu n'est hélas pas du niveau de la première heure. Tout de même un second bon film à sortir aujourd'hui...

mercredi 23 janvier 2013

Beauté de la beauté


Beauté de la beauté est une gigantesque série sur la peinture réalisée par Kijû Yoshida, l'auteur de Eros+Massacre, équivalent japonais de la Nouvelle Vague. Le dispositif répétitif du tournage et la voix monocorde du réalisateur interdisent de regarder les épisodes à la suite les uns des autres. La magie du feuilleton provient de sa régularité, mais aussi de son espacement dans le temps. Chacun provoque alors une découverte, soutenue par la musique contemporaine de Toshi Ichiyanagi et une remarquable partition sonore où les ambiances enveloppent les œuvres d'un halo à la fois magique et réel. En trois DVD, Carlotta propose 20 épisodes de vingt-quatre minutes parmi les 94 tournés au gré des années, de 1974 à 1978, où Yoshida arpente la planète à la recherche de la beauté en prenant garde de ne jamais la nommer. Si son approche des peintres est d'abord géographique et historique, elle est surtout sociale et politique. Il plonge dans l'Histoire, resituant ce qui a poussé les artistes à se distinguer de leur époque. Toute œuvre est critique. À son tour Yoshida revisite la peinture avec le regard distancié de son île et de son esprit frondeur. Sa présence de visiteur étranger hante les lieux où sont exposées les œuvres. Imperceptiblement il s'identifie aux plasticiens qui furent d'abord des hommes avant de transposer sur la toile ce qu'ils voyaient et entendaient, ce qu'ils vivaient et ressentaient. Les titres et sous-titres en disent long :
- Bosch, le peintre du fantastique : L'hérésie de la naissance du nord, La descente aux enfers, Le rêve d'un royaume millénaire
- Bruegel, quand le peintre est témoin de la ruine de son pays : La mise en perspective de la foule, La beauté violée du paysage
- Les crimes du peintre Caravage : Le réalisme ou l'aboutissement du crime, La fuite vers la Sicile et l'île de Malte
- Goya, le magicien de l'Espagne : L'apparition d'un peintre de cour maléfique, Avec lui commence le chaos moderne, Le sommeil de la raison engendre des monstres
- Delacroix ou le paradoxe du romantisme : Un jeune homme venu trop tard, De l'aristocratie de l'âme
- Le scandale sacré : le peintre Manet : Olympia un sentiment d'obscénité, Le dandysme est un soleil couchant
- Cézanne, le regard d'un solitaire : Qu'elle est loin la jeunesse, L'orage du midi
- Van Gogh : Le prédicateur, Celui qui perdit son pays natal, L'autodestructeur, Le suicide

lundi 21 janvier 2013

Le BachFilm des Straub


Avec Le BachFilm les Éditions Montparnasse continuent de publier leur incroyable intégrale des films de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Après déjà sept volumes nous est proposée la célèbre Chronique d'Anna Magdalena Bach dans cinq versions qui diffèrent par la langue, allemande, française, anglaise, italienne, néerlandaise, toutes originales, tant le couple de réalisateurs tient à l'authenticité de tout ce qu'ils filment. Ainsi toutes les œuvres interprétées par Gustav Leonhardt qui joue le rôle du compositeur, par Christina Lang-Drewanz qui joue celui de sa femme, par Nikolaus Harnoncourt à la tête du Concentus musicus, Ensemble fûr alte Musik de Vienne, par August Wenzinger à celle du Konzert-gruppe des Schola Cantorum de Bâle, par Heinz Henning à celle du Knabenchor de Hanovre, etc. sont intégralement enregistrées en direct. Il est peu probable que vous regardiez et écoutiez les cinq versions, mais le jusqu'au-boutisme d'une intégrale doublé de l'exigence straubienne imposent cette exposition quasi encyclopédique. Chronique d'Anna Magdalena Bach (1967) est certainement leur film le plus évidemment accessible au grand public qui devrait être fasciné par l'authenticité de l'entreprise. J'ai un petit faible également pour l'opéra Moïse et Aaron de Schönberg tourné sept ans plus tard, référence fondatrice de mon propre travail. Pris entre le spectacle de la vie réelle et le travail critique sur les conditions sociales où s'exerçait l'œuvre de Bach la magie vous entraîne dans des mondes insoupçonnés, expérience unique dans l'histoire du cinéma. Les rapports que Bach entretient avec ses commanditaires montrent que rien n'a vraiment changé depuis cette époque ! Le second DVD propose un documentaire de 1968 de Henk de By sur les trois premiers films des Straub, les témoignages de Gustav Leonhardt lors du tournage de la Chronique, plus récemment de Christina Lang-Drewanz et Nikolaus Harnoncourt, un extrait d'une conférence de Gilles Deleuze intitulée Qu'est-ce l'acte de création ?, ainsi que des photos et documents inédits sur la partie Rom du DVD, plus un livre de 160 pages incluant le découpage précis du film avec toutes les références musicales, cela va de soi ! Le film est un des must absolus en matière de musique au cinéma, il n'y en a pas tant que cela, tout aussi indispensable aux amateurs de Jean-Sébastien Bach, alors que Gustav Leonhardt était encore à ses débuts, comme à toutes celles et ceux qui se demandent à quoi rime le cinématographe.

mercredi 16 janvier 2013

Remix, violence et décervelage


Bastards est une série entraînante de remixes de Biophilia de Björk, son dernier album qui ne présente pas grand intérêt. Et là ça marche. Le Syrien Omar Souleyman séduit sur Crystalline et Thunderbolt, et Hudson Mohawke, Death Grips, Matthew Herbert, These New Puritans, Alva Noto, Current Value, The Slips s'en sortent mieux que l'originale. De là à traîter ces sauciers de bâtards, Björk exagère. Elle va trop au cinéma ou choisit mal ses films. Aujourd'hui je ne suis pas certain de mieux m'en tirer.


Je me lance dans une autre comparaison entre un original et son remix inspiré, Django de Sergio Corbucci tourné en 1966 (au cinéma le 23 janvier) et Django Unchained de Quentin Tarantino. Le film sorti mercredi est un come back plutôt réussi du vidéotécaire après une série de navets plus indigents les uns que les autres. Si les deux spaghetti western sont à la sauce tomate, acidité au programme, l'un et l'autre jouent sur la vengeance des opprimés contre le racisme, ici les victimes de l'esclavage, là de pauvres Mexicains plutôt lasagnes. La démagogie identificatrice profite aux deux films, effets téléphonés à la clé, loi du genre oblige, sans surprise. Le film pompier de Tarantino est sauvé par le personnage interprété par Christoph Walz (à gauche de Jamie Foxx) dont l'humour fait passer la violence, encore plus répétitive et fatigante chez son prédécesseur italien.


Quitte à se laisser décerveler par un des blockbusters de la nouvelle année, autant se coltiner Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow, thriller d'action réussi dont le prétexte benladenien n'a aucun intérêt historique ni politique. Il a par contre l'avantage de revendiquer son féminisme dans un domaine où le machisme est la règle (en photo, Jessica Chastain). La polémique américaine sur ses scènes de torture, il est vrai éprouvantes, est évidemment idiote. Le spectacle est payant ; la dénonciation sincère. Bigelow, comme Tarantino, y gagne sur les deux tableaux. Ils se dédouanent en se répandant. À la fois cynique et empli de culpabilité, ce cinéma ne présage rien de bon.


À peine plus critique, si ce n'est le début du film qui rappelle la responsabilité (aujourd'hui assumée) des États Unis et de la Grande Bretagne dans le coup d'état de 1953 contre Mossadegh (il avait nationalisé le pétrole iranien !), mais franchement anecdotique, Argo, le film multiprimé de Ben Affleck coproduit par George Clooney, est rondement mené, mais le suspense est éventé par la chute attendue. Cette fois la CIA opère sans effusion de sang, les gentils Américains tournant en dérision les vilains Iraniens lors de l'exfiltration en 1979 de six de ses diplomates. À la fin du film, le réalisateur nous fait le coup de que sont-ils devenus plutôt que de rappeler que la technique expérimentée lors de l'Opération AJAX qui a permis le retour du Chah, un homme de paille, devenue le modèle de toutes les ingérences américaines dans le monde. Barack Obama a eu beau reconnaître l'implication de son pays "dans le renversement d’un gouvernement iranien démocratiquement élu" et à s'en excuser dans un discours adressé à la communauté musulmane, les États Unis n'ont depuis jamais cessé de fabriquer des fictions plus vraies que n'en produit Hollywood à la chaîne... There is no show business like business !

lundi 14 janvier 2013

Ça ne peut pas continuer comme ça !


Ça ne peut pas continuer comme ça ! est un film jubilatoire de Dominique Cabrera coproduit par France Télévisions (MFP) et la Comédie-Française, la première fiction développée par cette noble institution depuis 1680 comme le souligne son administratrice, Muriel Mayette. Comédie du pouvoir et pouvoir des comédiens s'y renvoient la balle dans une remarquable mise en scène en abîme où la critique politique résonne avec les propositions les plus radicales de la Gauche tandis que s'ébrouent les pensionnaires de la maison de Molière. Les multiples clins d'œil à la réalité ne gomment pas l'habile scénario où le Président de la République en phase terminale est remplacé secrètement par un comédien.


Aurélien Recoing ne joue pas seulement les deux rôles, il montre les deux faces de chacun de ses personnages, aussi graves que comiques. Le film révèle d'ailleurs une pépinière d'acteurs peu vus au cinéma, tous membres de la Comédie-Française, théâtre faisant miroir aux intrigues de l'Élysée ! Dominique Cabrera a réussi à mettre dans sa poche tous ses co-producteurs, son scénario, écrit avec Olivier Gorce, révélant admirablement la manipulation des masses par le pouvoir et la télévision comme la passion des comédiens pour leur métier, le tout avec humour et perspicacité. Les laquais patentés le prendront forcément mal, le public devrait s'en réjouir.

Le film est programmé vendredi prochain 18 janvier à 22h15 sur France 2.

lundi 19 novembre 2012

Deux chefs d'œuvre de Brian de Palma en DVD


On répétait alors que Brian de Palma était une pâle copie d'Alfred Hitchcock. Comment avons-nous pu passer à côté de cet auteur dont les références ont le mérite d'être explicites, mais qui sut toujours se projeter corps et âme dans ses fictions palpitantes avec un style inimitable ? Les meilleurs artistes ont souvent forgé leur art en tentant de copier leurs aînés sans y arriver. Les bons élèves sont académiques. Les cancres accouchent de joyaux. Cette constatation ne se vérifie hélas qu'après coup. Combien de petits maîtres, d'artisans zélés, de ringards arrogants, de Kleenex à la mode passagère et de simplement mauvais pour un véritable auteur, avec un monde si personnel qu'il l'étoufferait s'il ne pouvait le partager ?

Carlotta publie deux DVD regorgeant de bonus passionnants autour des films Pulsions (Dressed To Kill) et Blow Out, deux bijoux cruels enchaînés coup sur coup en 1980 et 1981. Brian de Palma tourne avec la précision maniaque d'un assassin, suffisamment tordue pour canaliser créativement ses pulsions névrotiques. Prenant son temps il sait jouir du suspense, l'attente est palpitante, la virtuosité toujours au service de l'émotion. S'il est macabre et pervers l'humour offre une distance critique variant l'angle d'attaque. Les provocations sexuelles dynamitent le politiquement correct. Ces deux thrillers sont exemplaires. Ils flanquent la chair de poule en nous faisant tourner la tête. La quadrature du cercle n'a rien de factice, elle bétonne les indices, renvoie le crime chez le psychanalyste en interrogeant la société qui l'a généré.

Pulsions réfléchit celles d'un tueur en série en quête d'identité comme celles d'une desesperate housewife sexuellement insatisfaite (magnifiquement jouée par Angie Dickinson), mais c'est encore le désir qui pousse à agir la jeune prostituée ou l'adolescent lunetteux. Même s'il s'agit d'un complot d'état comme dans Blow Out, Freud est tapi dans un coin. Si la musique de Pulsions est insupportable, le travail du son de Blow Out est le sublime moteur du récit. On pourra toujours citer Blow Up d'Antonioni et The Conversation de Coppola, le micro canon de John Travolta désigne l'apport inestimable du son au cinéma. Le casque sur les oreilles, l'ingénieur du son connaît la magie de l'espace. Comme un voyant, il déchiffre, il interprète, il révèle.

Ces deux films, travail d'orfèvre d'une inventivité rare et à l'élégance brutale, m'ont donné envie de me plonger dans la filmographie de Brian de Palma, de revoir certains films, d'aller à la pêche pour découvrir ceux que j'ai manqués. J'avais apprécié les récents Le dahlia noir et Redacted. Snake Eyes est palpitant, Raising Cain bien délirant, Body Double et Femme fatale de bons polars manipulateurs, Hi, Mom m'a un peu barbé, presqu'autant que les récents Go Go Tales (2007, dvd Capricci) et 4:44 - Last Day on Earth (2012) d'Abel Ferrara dont l'intérêt m'échappe totalement. Peut-être me faudra-t-il aussi du temps, mais ils m'apparaissent aujourd'hui improvisations fatiguées et désabusées. Retour à de Palma : le poussif Obsession justifie les critiques de pâle copie hitchcockienne. Comme je n'ai jamais accroché au Phantom of the Paradise et que je me souviens bien de Scarface j'ai sous le coude Greetings, Home Movies, Carrie, The Fury, mais aucun n'égale jusqu'ici les deux DVD (également en Blu-ray) qui sortent mercredi prochain...

mercredi 7 novembre 2012

The Queen of Versailles


The Queen of Versailles, prix du meilleur documentaire cette année au Sundance Festival 2012, est une formidable parabole du rêve américain, une démonstration de son arrogance, une apothéose de sa ringardise, une illustration prophétique de sa décadence et de son déclin, avec le panache, la fantaisie et l'auto-dérision qui lui sont propres. La poupée Barbie épouse un milliardaire aux rêves de grandeur plus délirants que nature, mais la crise financière d'octobre 2008 les ruinera.


Lorsque Lauren Greenfield commence à tourner son film, l'ex Miss Floride a 43 ans et son mari, qui revendique la responsabilité de l'élection de George Bush par des méthodes peu légales, 74 ans. Jackie et David Siegel se font construire la plus grande maison des États-Unis, un palais de près de 90 000 m² inspiré du Château de Versailles que certains prononcent Ver-size ! Mais, deux ans plus tard, la crise spéculative pousse le milliardaire, qui est à la tête de Westgate Resorts mais a manqué de prévoyance, à la faillite. Versailles, mise en vente 75 millions de dollars encore à l'état de chantier, ne trouve pas d'acquéreur. L'orgueil ruine l'entrepreneur encore plus vite qu'il l'avait enrichi. Le couple et ses huit enfants n'en perdent pas pour autant leur sens de l'humour. La réalisatrice montre cette famille aussi sympathique et barjo que celle de tous les soaps américains, avec python en liberté dans les appartements et chiots qui chient sur les tapis anciens. Du botox au feu d'artifice, tout est bon pour la parade. Mais la façade se craquèle et l'Amérique révèle son vrai visage sous le fard. Le capitalisme est un ballon de baudruche qui finira par nous exploser à la figure. Au rayon des farces et attrapes certaines font très mal.

Photo © Lauren Greenfield

jeudi 1 novembre 2012

Fatih Akin, cinéaste de l'immigration


De l'autre côté (Auf der anderen Seite) fut une telle révélation que nous avons eu envie de voir les sept autres longs métrages de Fatih Akin. Et les entendre tant la musique qu'il y distille nous emporte, jusqu'au documentaire de 2005, Crossing the bridge - the sound of Istanbul, ou guidé par Alexander Hacke, le bassiste d'Einstürzende Neubauten, nous voyageons dans tous les styles qui se pratiquent à Istambul. De l'autre côté reste à mes yeux probablement le plus réussi de Fatih Akin qui filme chaque fois un drame de l'immigration, souvent avec beaucoup d'humour et de tendresse, comédies amères, tragédies pleines d'espoir, face au carcans que représentent les cultures des pays d'origine et d'accueil.
Cinéaste allemand d'origine turque, Fatih Akin met en scène ces aller et retours avec une aisance aussi grave que légère. Si l'intégration ne fait pas de doute, la manière d'y répondre, entre le moule et la déviance, y est représentée par les deux frères italiens de la romance Solino (2002), le couple improbable de l'éprouvant Head-On (Gegen die Wand) (2004), les amantes du plus politique De l'autre côté (Auf der anderen Seite) (2007), les frères grecs de la comédie Soul Kitchen (2009). Ses deux premiers films, L'engrenage (Kurz und schmerzlos) (1998) où sévit "l'amitié virile" de trois machos et la charmante comédie Julie en juillet (Im Juli) (2000), sont les moins intéressants. Il vaut mieux cela que le contraire ! Il est réconfortant de découvrir l'équipe d'excellents comédiens qui suit Akin depuis ses débuts et l'on appréciera la légèreté de sa direction dans un pays dont ce n'est pas la spécialité depuis l'extermination systématique de ses minorités ethniques. Preuve ici que les temps ont changé. Une nouvelle Allemagne se relève grâce à ses nouvelles hybridations quand la Turquie replonge dans la ségrégation.

jeudi 25 octobre 2012

Le génie de Max Linder


Cherchant un titre pour chroniquer la sortie du triple DVD de Max Linder je ne pouvais trouver d'autre qualificatif que génial. J'avais commencé par "initiateur drôle et inventif", mais le père du premier personnage burlesque de l'histoire du cinéma, qui influença fondamentalement Charlie Chaplin, mais aussi tous les acteurs comiques chez qui l'on retrouve sa trace indélébile, des Marx Brothers à Jacques Tati et Pierre Étaix, ne peut se réduire à son humour, son élégance, ses scénarios décapants ou ses inventions cinématographiques. Quiconque découvre Max Linder n'en croira pas ses yeux, à défaut de ses oreilles puisque nous sommes à l'époque du muet. Les musiques de Jean-Marie Sénia et Gérard Calvi accompagnent néanmoins les films magnifiquement restaurés que les Éditions Montparnasse ont eu l'excellente idée de sortir pour les fêtes qui s'approchent.
Les deux longs métrages, En compagnie de Max Linder, présenté à Cannes en 1963, et L’Homme au chapeau de soie, réalisé en 1983 également par sa fille Maud, sont complétés par dix courts métrages parmi les cinq cents tournés et dont il ne subsiste qu'une centaine. Les veinards en trouveront une cinquantaine d'autres aux États Unis, mais il faut fouiller, et il existe un film d'Abel Gance de 1924 avec Max Linder intitulé Au secours !. Si Max était le fils de vignerons bordelais, le premier long réunit trois films inégalables tournés aux États Unis en 1921 et 1922, Sept ans de malheur, Soyez ma femme et L'étroit mousquetaire. Le second long est un portrait au travers d'extraits et de documents d'époque exceptionnels rassemblés et commentés par Maud qui n'a jamais connu ses parents. En 1925, l'acteur-réalisateur s'est suicidé alors qu'elle n'avait que seize mois, entraînant dans la mort sa très jeune épouse. Hyper jaloux, bipolaire, dépressif, Max Linder avait 41 ans...


Des dix courts métrages de ses débuts, tournés entre 1910 et 1915, je retiens particulièrement Max prend un bain pour des raisons très personnelles même si je les aime brûlants, Max a peur de l'eau pour le contraire et l'irrévérencieux Max et sa belle-mère, malgré l'insupportable piano de Sénia dont les conventions éculées nuisent formellement à l'intemporalité des films. Maud Linder n'aura de cesse de réhabiliter ce génie du burlesque, oublié peut-être parce qu'il était français et que l'empreinte sur Charlot n'était que trop visible ? Si ses films et son personnage respirent une incroyable modernité, il s'agit plutôt de perpétuité, concession octroyée aux chefs d'œuvre.
On connaît le cinéma Le Max-Linder, sur les Grands Boulevards à Paris. Pour présenter son travail dans les meilleures conditions, Max Linder en avait dessiné les plans en soignant le moindre détail, du trajet emprunté par les spectateurs à la place de l'orchestre accompagnant les films, mais la salle fut reconstruite dans les années 80...

mardi 16 octobre 2012

Limousine et limousine


Suite du compte-rendu de séances de la veille.
J'avais boudé Cosmopolis (2012), après le précédent opus de David Cronenberg sur Freud totalement inutile, me disant qu'il fallait bien se faire une raison comme pour Tim Burton, Spike Lee, Martin Scorsese ou Francis Ford Coppola dont les bons films datent de plus de vingt ans. Erreur, fatale erreur ! On ne devrait jamais écouter personne en matière de goût (à bon entendeur salut ;-). Comme Holy Motors il a divisé la critique et rencontré un succès mitigé depuis le Festival de Cannes. Sauf que Leos Carax a tourné une pâtisserie indigeste, poésie maniériste déconnectée qui n'arrive même pas à la cheville du malheureusement décrié Pola X où Scott Walker fait une apparition remarquable et pourtant peu remarquée, et évidemment de son unique chef d'œuvre qu'est Mauvais sang. Réalisé avec peu de moyens d'après un roman de Don DeLillo, Cosmopolis est une réflexion étonnante sur le monde actuel, un o.v.n.i. sec comme une trique sur le vertige mortifère créé par l'écart des richesses, la perte de repères, l'année dernière à... New York puisqu'il nous a fait penser aux premiers Resnais. Relation énigmatique dont je n'ai pas trouvé l'explication, Cosmopolis commence où se termine Holy Motors sur la question de savoir où dorment les limousines. Carax la brique après avoir feint la déglingue, Cronenberg la déglingue après avoir feint les briques. Celle du premier n'est qu'une loge de théâtre tandis que le second en fait la citadelle où se réfugient les gloires éphémères de l'économie.

lundi 15 octobre 2012

Compte-rendu de séances


Petit survol récurrent de quelques films projetés depuis le précédent compte-rendu, en marge de ceux ayant fait l'objet d'un article particulier dans cette même colonne et que l'on retrouvera évidemment en rubrique "Cinéma et DVD". Je crois que le dernier datait du 2 février 2012.

D'abord ceux qui nous ont emballés et qui auraient mérité que je m'y attarde si je n'avais tant de boulot...

Sport de filles de Patricia Mazuy (2012), la lutte des classes et des sexes dans le milieu du dressage hippique et de la compétition, intelligent, original, avec Marina Hands, Bruno Ganz, Josiane Balasko...
The Angels' Share (La part des anges), le dernier Ken Loach (2012), presqu'une comédie, très sympa, invisible sans sous-titres anglais ou français, c'est ce qui fait aussi son charme...
Mio fratello è figlio unico (Mon frère est fils unique) de Daniele Luchetti (2007), indiqué par ma fille comme le précédent, portrait rare de l'Italie coincée entre fascisme et communisme au travers de l'histoire de deux frères, amis, ennemis...
Voir L'école du pouvoir (2009) à la télévision (en fait sur Arte+7 grâce à Internet) nous a donné envie de voir d'autres films de Raoul Peck. Le profit et rien d'autre (2001) est un formidable documentaire sur la situation économique planétaire jouant sur les idées plus que sur les chiffres ou les anecdotes, sa poésie critique en constituant un modèle pédagogique. Lumumba (2000) est plus classique, trop démonstratif en comparaison des deux autres, mais tout aussi passionnant.
Auf der anderen Seite (De l'autre côté) de Fatih Akin (2007) m'a également donné envie de voir ses autres. Les récits imbriqués des personnages et du temps sont élégamment maîtrisés pour résoudre les drames qui se répondent. Fatih Akin sait jouer des aller et retours entre ses origines turques et l'Allemagne pour mettre en scène l'immigration tout en fustigeant leurs carcans réciproques. Je suis heureux d'y retrouver Hanna Schygulla rencontrée pour un film que je ne tournerai probablement jamais.
The King of New York d'Abel Ferrara (1990), en DVD chez Carlotta, n'a rien perdu de sa force. Christopher Walken y est épatant de sobriété sans perdre une once d'énergie cathartique. Le bien et le mal y sont retournés comme des gants.
Polar plus récent, Hodejegerne (Headhunters) du norvégien Morten Tyldum (2011), sur un scénario de Jo Nesbø, est palpitant et plein de rebondissements.
Alpeis (Alpes) est le troisième film (2011) de Yórgos Lánthimos qui avait réalisé le bouleversant Canine. Avec un scénario aussi original, heureusement moins éprouvant, le cinéaste grec continue de nous étonner. Les membres d'une société secrète, apprentis acteurs du réel, offrent leurs services à des familles en deuil pour remplacer les défunts selon des règles draconiennes...
J'avais ajouté ici un couplet sur Cosmopolis et Holy Motors, mais vu la longueur de ce billet je le reporte à demain.

Suivent quelques films agréables comme L'enfant d'en haut d'Ursula Meier (2012) qui avait signé Home. J'écris agréables, parce que nous avons eu du plaisir à les regarder, mais ce sont des films qui reflètent la dureté sociale et économique de notre époque. Il en va ainsi du dernier des frères Dardenne, Le gamin au vélo (2011). Dans ce registre, De bon matin de Jean-Marc Moutoux, lourd et prévisible, n'a hélas pas la force de Violence des échanges en milieu tempéré.
Excellente surprise, par contre, avec L'ordre et la morale de Mathieu Kassovitz (2011) sur la prise d'otages d'Ouvéa en Nouvelle Calédonie. Aucune démonstration d'hémoglobine, mais un film politique sévère et remarquablement monté, probablement le meilleur de son auteur, révélation d'un scandale étouffé de l'armée française comme on croit que seuls les Américains osent le faire. On comprend mieux la cabale dont il a été victime et la colère de Kassovitz.
J'ai regardé l'excellent thriller inuït On The Ice de Andrew Okpeaha MacLean (2011) le même soir que le suspense baleinier à l'eau de rose Big Miracle (Miracle en Alaska) de Ken Kwapis (2012). À l'entr'acte j'ai dégusté deux boules de glace de l'inégalable Berthillon !
Sympathique hommage familial, bien qu'assez pervers à y regarder de près, de Mathieu Demy avec Americano (2011).
La comédie L'amour dure trois ans de Frédéric Beigbeder (2012) se laisse voir parce qu'elle est dans l'air du temps.
La vie d'une autre de Sylvie Testud (2012) ne laisse pas un souvenir impérissable, l'amnésie de Juliette Binoche étant peut-être contagieuse, mais c'était chouette.
Dark Horse (2011) n'est pas le meilleur de Todd Solondz, mais c'est tout de même un jalon de plus dans sa chronique dépressive de l'Amérique.
Le quai des brumes de Marcel Carné (1938) va ressortir au cinéma grâce à une restauration époustouflante de l'éditeur Carlotta. Dialogues formidables de Prévert. Le réalisme poétique au service du mélo. "T'as de beaux yeux, tu sais ?"

Tous ces films ont le mérite de ne pas être horripilants contrairement à Starbuck de Ken Scott (2012) qui ne tient pas la distance malgré une idée marrante, le lourdingue 38 témoins de Lucas Belvaux (2011), les étirés D'amour et d'eau fraîche d'Isabelle Czajka (2010) ou 17 filles de Delphine et Muriel Coulin (2010) qui n'en finissent pas de filmer leurs héroïnes pendant qu'elles réfléchissent, le vicieux Etz Limon (Les citronniers) d'Eran Riklis (2008) qui, sous couvert d'ouverture, est aussi machiste que pro-israélien, toute demie mesure faisant le jeu du colonialisme.
Double déception avec le saignant The Countess (La Comtesse) de Julie Delpy (2009) dont je venais de voir Two Days in New York (2012), bien mieux qu'on en a parlé, et avec Two days in Paris réalisé selon le même schéma avec nombreux acteurs communs cinq ans plus tôt. J'ai préféré de loin les romances Before Sunrise (1995) et Before Sunset (2004) de Richard Linklater, tournés à dix ans d'intervalle avec l'actrice et Ethan Hawke.

Quant à l'enthousiasme de la critique pour Damsels in Distress de Whit Stillman (2012), certainement pas ! Ampoulé, suranné, aussi potache que du Wes Anderson. Loin de la réussite de Metropolitan (1990).
Idem avec Compliance de Craig Zobel (2012) qui n'a plu que parce qu'il est annoncé que c'est une histoire vraie. Tant de crédulité laisse pantois. Quel ennui lorsqu'on anticipe les plans à venir. Un peu comme avec Gone (Disparue) de Heitor Dhalia (2012).
Il y a pire : deux Blanche-Neige, un de Tarsem Singh (2012), l'autre avec chasseur de Rupert Sanders (2012), John Carter de Andrew Stanton (2012), The Raven (L'ombre du mal) de James McTeigue (2012), The Avengers de Joss Whedon (2012), là je sombre dans les blockbusters amerloques, encore que Captain America The First Avenger de Joe Johnston (2012) soit plus supportable, et que Men in Black 3 de Barry Sonnenfeld (2012) soit une surprise plutôt rigolote. Pour en prendre plein la vue, ajoutez la trépidante action de Sherlock Holmes A Game of Shadows de Guy Ritchie (2011) et ne boudons pas Chronicle de Josh Trank (2012), plus malin qu'il n'en a l'air, avec des super héros immatures qui remettent les fantasmes de l'Amérique à leur place.

Pardonnez ces jugements à l'emporte-pièce qui n'engagent que moi. Pour qu'un film me plaise j'ai besoin que son scénario surprenne, que ses plans soient réfléchis et opportuns, que la direction d'acteurs soit à la hauteur, que les idées qu'ils suscitent n'enfoncent pas le spectateur dans ses convictions tout en défendant celles pour lesquelles je me bats. Ce ne sont que des pistes pour celles et ceux qui me font l'honneur de me lire quotidiennement. À chacun ensuite de tracer son chemin !

vendredi 5 octobre 2012

Dérapage contrôlé (2)


La cinéaste Françoise Romand a mis en ligne sur Vimeo la version intégrale de Dérapage contrôlé tourné à Agen en 1994, douze minutes étonnantes et intemporelles réalisées avec humour et plein d'espoir. Dans les studios du Florida répètent plusieurs groupes de jeunes musiciens. Une élue de droite, à l'origine du projet, tient un discours d'une intelligence rare dans le monde de la culture tandis qu'un de ses collègues du même parti rabâche de vieux clichés de classe.


En mai 2006 j'avais signalé ici-même la version courte publiée sur YouTube, mais avec le recul, plus de quinze ans après les faits, la perspective historique rend le film encore plus actuel que jamais. Il y a deux sortes d'œuvres, les millésimées et celles dont la date de péremption est inscrite sur le couvercle. Depuis Mix-Up ou Méli-Mélo, tous les films de Françoise (DVD ou VOD sur UniversCiné) se bonifient avec le temps...

La cinéaste termine actuellement un film sur les afficheurs Ella et Pitr et travaille à une comédie de long métrage...

jeudi 27 septembre 2012

Paris aura toujours été Paris


Tandis que Télérama axe son dernier numéro autour du Grand Paris j'admire la remasterisation impeccable du film d'André Sauvage, Études sur Paris, tourné dans les années 20. Dans ce DVD édité par Carlotta on aurait souhaité des chapitres plus découpés pour pouvoir sauter de quartier en quartier, histoire de comparer avec aujourd'hui. Le menu ne propose que Paris-Port, Nord-Sud, Îles de Paris, Petite ceinture, De la Tour Saint-Jacques à la Montagne Saine-Geneviève alors que nous sillonnons les rues vides d'automobiles ou du moins très rares, de Montmartre à la Zone, du Châtelet au Bois de Boulogne. Je reconnais ainsi la piscine des Tourelles avant sa modernisation, le Pré Saint-Gervais et l'emplacement des anciennes fortifications... Les chevaux sont partout et personne ne se soucie de la présence de la caméra. Malgré les sensationnelles vues aériennes prises depuis les toits de la capitale, nous sommes plus en présence d'un documentaire, certes passionnant, qu'en face d'un équivalent de Vertov ou Ruttmann. Si le choix de l'accompagnement musical permet d'osciller entre la techno molle de Jeff Mills et le nostalgique et suranné Quatuor Prima Vista, les deux interprétations ne figurent que papier peint, accentuant l'effet cartes postales des monuments cinématographiés. Les suppléments muets du DVD entérinent l'aspect documentaire des travaux de Sauvage, loin d'une recréation visionnaire à la Vigo. Il n'empêche que tout amoureux de Paris y trouvera son bonheur tant le grand écart est fondamentalement poétique.
Quant à Télérama, c'est un beau chantier, laissant le rappeur Oxmo Puccino évoquer la place Stalingrad, l'éditeur Éric Hazan l'incessante guerre sociale chassant du centre les classes populaires, les usagers du RER la ligne B, le créateur de mode Guillaume Henry les Parisiennes, l'écrivain Patrick Modiano sa carte du Tendre, Nicolas Delesalle la diaspora chinoise d'Aubervilliers, Mathilde Blottière mon quartier avec le statut des petites salles d'art et essai face au complexe qui s'ouvre Porte des Lilas. J'ai envie de tout lire, d'autant que ne regardant pratiquement pas la télévision je ne feuillette plus que les premières pages...

mercredi 26 septembre 2012

Deux comédies


Requête récurrente, nombreux amis et surtout amies me réclament une comédie lorsque vient l'heure de s'affaler devant le film de la soirée. Pourquoi faut-il que je craigne une grosse pochade quand il s'agit de ce genre de cinéma ? Est-ce la culpabilité de se laisser aller à la rigolade ou à la sentimentalité, ou bien la crainte de la vulgarité et de la facilité ? Pourtant l'exercice est souvent plus difficile que d'écrire un drame psychologique, de coller à la réalité et de se morfondre devant la cruauté du monde. Comme dans les polars qui laissent filtrer une forte critique politique ou sociale les comédies n'en sont pas dénuées, loin de là. J'en veux pour preuve l'astucieux et caustique Ça ne peut pas continuer comme ça ! de Dominique Cabrera dont nous ne manquerons pas de parler lors de sa diffusion à la télévision pendant la semaine du théâtre. Depuis ma dernière sélection et après avoir épuisé mes récentes acquisitions avec le rafraîchissant Et si on vivait tous ensemble ? de Stéphane Robelin, le farfelu Holiday de Guillaume Nicloux, le tatiesque La fée de Dominique Abel, Fiona Gordon, Bruno Romy et, en remontant dans le temps, les derniers Chatiliez qui m'avait échappé, La garçonnière, certains films d'Elio Petri, j'ai tenté le coup avec deux films français récents, Les infidèles et Mon pire cauchemar.

Les infidèles est un film à sketches français réalisé par Emmanuelle Bercot, Fred Cavayé, Alexandre Courtes, Michel Hazanavicius, Éric Lartigau, Gilles Lellouche et Jean Dujardin, ces deux derniers en interprétant chaque fois avec brio les rôles principaux. Loin d'être une apologie du machisme comme auraient pu le laisser supposer les deux affiches à scandale retirées des lieux publics, le film montre au contraire des personnages pitoyables aux prises avec une culture qui les étouffe (TF1). Quant à Mon pire cauchemar de Anne Fontaine avec Isabelle Huppert dans le rôle de la bourgeoise coincée et Benoît Poelvoorde dans celui du prolo rigolo, ses dialogues font mouche, pulvérisant au passage quelques préjugés tenaces sur les rapports de classes (Pathé). Les deux films dégagent même une finesse sur le sujet du sexe que l'on aimerait voir plus souvent dans les drames pesants dont le cinéma français a le secret bien gardé. Saluons encore l'excellence des comédiens, et donc de la direction d'acteurs, qui nous font croire à l'impossible au milieu des éclats de rire.
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