Jean-Jacques Birgé

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vendredi 24 février 2017

Il était une fois la banlieue


Dans le livret de 24 pages accompagnant le DVD Il était une fois la banlieue où Chris Marker, Jean-Louis Comolli, Alice Diop, Suzanne Rosenberg, Viviane Aquilli, Christiane Lack font les louanges de la réalisatrice Dominique Cabrera, sa monteuse Dominique Greussay évoque "la très belle musique" que j'avais composée en 1992 pour Chronique d'une banlieue ordinaire. J'avais surtout essayé de rester simple, de jouer naturellement, sans artifice, pour que la musique ne semble pas arriver des cieux comme souvent au cinéma. Après son passage sur Canal+ je me souviens avoir été touché que notre facteur m'ait reconnu chantant le thème en même temps que l'orgue. La voix est fausse, mal assurée, fragile. J'avais demandé au guitariste Philippe Deschepper et à l'accordéoniste Michèle Buirette d'interpréter de subtiles variations de cette valse et je serais très curieux d'entendre aujourd'hui les prises qui n'ont pas été retenues au montage.
C'est ce même écart temporel qui donne aujourd'hui tout leur suc aux six films de Dominique Cabrera. Vingt cinq ans ont passé, autant qu'entre la construction des tours du Val Fourré et leur démolition qu'elle filma alors.


En regardant la destruction technique des tours du Val Fourré à Mantes-la-Jolie on ne peut s'empêcher de s'interroger sur celles du World Trade Center. Mais ce sont d'abord les gens qui y ont vécu qu'a filmés la réalisatrice. Quatre mois plus tôt, les anciens habitants arpentent les chambres vides et racontent leur vie passée là. Dans l'intimité de chacune et chacun s'écrit l'histoire de la banlieue à la fin du XXe siècle, une histoire en marge de l'actualité, mais qui depuis n'a pas changé pour les pauvres vivant près de la capitale sans ne rien en connaître. On peut hélas le constater à la projection du film récent d'Olivier Babinet, Swagger. Les deux mondes s'ignorent mutuellement. Il est impossible de ne pas assimiler la déception de ces laissés-pour-compte à la dérive absurde qui en pousse aujourd'hui certains vers l'extrême-droite. En 1981, dans J'ai droit à la parole Dominique Cabrera filmait l'autogestion à Colombes. Comment la banlieue est-elle ensuite devenue « ordinaire » ? L'humanité des personnes qu'elle filme fait écho à leur misère matérielle.
En 1989, Thierry Cabrera, le frère de Dominique, fait la lumière d'un spectacle d'Ahmed Madani, La tour, qui met en scène les habitants avant démolition de leurs appartements et que sa sœur capte un soir sous le titre Un balcon au Val Fourré, présent comme les cinq autres films dans le DVD. À cette occasion je rencontrerai mon ami le scénographe Raymond Sarti qui repeindra en bleu la façade, les balcons, le parking pour le spectacle d'Un Drame Musical Instantané, J'accuse d'Émile Zola, avec un orchestre de 80 musiciens, Richard Bohringer, la chanteuse Dominique Fonfrède, le trio du Drame et Madani à la mise en scène.


Dans ces mêmes lieux Dominique Cabrera y tournera Chronique d'une banlieue ordinaire, avec, en compléments, Réjane dans la tour et Rêves de ville en 1993. La femme de ménage raconte son quotidien de couloir en ascenseur. Un dernier film mêle les discours officiels, le spectacle de la démolition, l'émotion des habitants et les commentaires d'un jeune le jour de la démolition. C'est terminé. Mais que sont-ils devenus aujourd'hui ? La banlieue ne ressemble-t-elle pas toujours à ce no man's land entre la ville et la campagne où rien n'est fait pour les jeunes qui ne peuvent que zoner en bas des cités ? Les urbanistes à la solde des politiques semblent bien les auteurs de cette mise en scène criminelle de la misère.


Après cet ouest délaissé par les pouvoirs publics, Dominique Cabrera migre en banlieue nord pour filmer en 1994 Une poste à La Courneuve, son autre film phare marquant ses débuts avant ses films autobiographiques et ses longs métrages de fiction. Avec toujours autant d'humanité elle enregistre le quotidien d'un bureau de poste de la Cité des 4000 dont les habitants viennent d'abord toucher leurs allocations, rendant responsables les guichetiers qui font pourtant tout leur possible. La misère des sans emplois s'oppose aux petits salariés, fonctionnaires débordés à peine mieux lotis. Tous ces témoignages exceptionnels sont réunis dans le DVD, augmenté d'un entretien filmé par Victor Sicard avec la réalisatrice, le chef op et l'ingénieur du son d'Une poste à La Courneuve, et de l'émission Sur les docks d'Inès Léraud sur France Culture diffusée en 2009.

Il était une fois la banlieue, 6 films de Dominique Cabrera, Documentaire sur grand écran, collections particulières, 25€
→ soirée de lancement du DVD, mardi 7 mars au Forum des images, Paris. Séance suivie d'un débat en présence de Dominique Cabrera et Alice Diop.

mercredi 22 février 2017

Survol subjectif de projections récentes


Les films recensés ici ne m'ont inspiré aucun article. J'ai en outre choisi de ne pas citer ceux que j'ai déjà chroniqués. Ma mémoire n'ayant jamais été fameuse, il en manque certainement des quantités. Pas le temps de m'étendre sur chacun. Une liste donc, sommairement annotée.

À commencer par ceux qui m'ont le plus marqué comme Mademoiselle (The Handmaiden) du Coréen Park Chan-wook qui, derrière ses qualités plastiques, cache un thriller sulfureux des plus réussis, Toni Erdmann, de l'Allemande Maren Ade à qui l'on devait déjà Alle Anderen, comédie dramatique très fine dans les rapports père-fille qui réfléchit deux générations radicalement différentes avec beaucoup de fantaisie, En Chance Til (A Second chance) de la Danoise Susanne Bier, excellent thriller à déconseiller aux femmes enceintes, El Abrazo del Serpiente (L'étreinte du serpent) de Ciro Guerra, aventure coloniale, coproduite par la Colombie, l'Argentine et le Vénézuéla, racontée du point de vue des autochtones, superbe noir et blanc, Hunt For The Wilderpeople, récit initiatique du Néo-zélandais Taika Waititi qui a souvent fait tourner les acteurs maoris dans ses films, j'en ai profité pour regarder ses remarquables courts métrages Two Cars, One Night et Tama tu ainsi que son précédent long, What Do We Do In The Shadows, faux docu hillarant sur les vampires à la manière de The Spinal Tap... Comme tous les films du documentariste anglais Adam Curtis qu'il faut absolument voir, le dernier, Hypernormalisation, est indispensable si l'on veut comprendre dans quel monde nous vivons. Pour les Français je retiens Ma loute de Bruno Dumont qui réussit une nouvelle carrière dans la comédie sociale et Swagger d'Olivier Babinet qui me rappelle le premier film de Bertrand Blier, l'extraordinaire Hitler, connais pas, mais avec des jeunes d'aujourd'hui qui vivent à Aulnay-sous-Bois, la ville où Théo L. a fait l'objet d'une odieuse agression de flics racistes.

J'ai été intéressé par Elle qui n'est pas le meilleur du Hollandais Paul Verhoeven, plus profond qu'il n'en a l'air, Poesía Sin Fin du Chilien Alejandro Jodorowsky, suite de La danza de la realidad, passionnant mais son ego-trip devient fatigant à la longue malgré un travail de recherche plastique exceptionnel, Er Ist Wieder Da (Il est de retour), docu-fiction satirique de l'Allemand David Wnendt dont l'humour et la charge politique ont peut-être échappé aux critiques, Hrútar (Béliers), film très personnel de l'Islandais Grímur Hákonarson où deux frères ennemis s'affrontent dans l'amour de leur troupeau, Merci Patron ! de François Ruffin, à l'origine du mouvement Nuit Debout, les rééditions remasterisées d'une série de films d'Akira Kurosawa (L’ange ivre, Chien enragé, Vivre dans la peur et le bouleversant Vivre), les miniséries The Night Of sur le système juridique américain avec John Turturro, et The Night Manager de Susanne Bier d'après John Le Carré...

Malgré les critiques élogieuses je n'ai pas réussi à terminer de regarder Jackie de Pablo Larraín, portrait d'une femme dont je n'ai rien à faire, morbide et protocolaire, ni Billy Lynns Long Halftime Walk d'Ang Lee qui m'est apparu comme un Clint Eastwood avec un zeste de culpabilité du politiquement correct. Si c'est pour faire le énième portrait du héros américain, autant prendre Sully qui ne s'embarrasse pas de fausses pudeurs. Quitte à se coltiner des grosses daubes hollywoodiennes, je préfère m'amuser des effets spéciaux de Dr Strange ou Fantastic Beasts And Where to Find Them, charmante HarryPotterie. Même chose avec le prévisible Manchester By The Sea de Kenneth Lonergan dont le scénario ne peut flatter que la bonne conscience bourgeoise catholique. Dans le genre, on peut ajouter Hidden Figures (Les figures de l'ombre) de Theodore Melfi qui rappelle la participation déterminante de trois scientifiques noires américaines au lancement d'Apollo 11 vers le Lune en 1969, Queen of Katwe de l'Indienne Mira Nair qui évoque la jeune championne ougandaise d'échecs Phiona Mutesi issue d'un bidonville, ou la success story Joy de David O. Russell. La vengeance violente à l'œuvre dans The Birth of A Nation de l'Afro-Américain Nate Parker est aussi peu politique (je préfère encore Mandingo de Richard Fleischer ou Django Unchained de Tarentino !). Même Captain Fantastic de Matt Ross, de prime abord sympathique, m'apparaît en définitive très formaté. Hell or High Water de David Mackenzie a beau se passer dans un milieu social particulier, les délogés des spéculations immobilières américaines, c'est tout de même bien mou. Dans le genre western je préfère The Homesman de Tommy Lee Jones qui avait déjà réussi The Three Burials of Melquiades Estrada (Trois enterrements). Quant au remake des 7 mercenaires (The Magnificent Seven) on laisse tomber ! Il y a pire, tels les biopics consacrés à Miles Davis (Miles Ahead) et Chet Baker (Born To Be Blue), comme si jazz rimait forcément avec drogue, ou encore Allied, Florence Foster Jenkins, Passengers, Les premiers les derniers, Chocolat qui ne justifient aucun commentaire. On pourra toujours se distraire avec A Bigger Splash, Girl on The Train (mais ça ne vaut pas le bouquin), Train to Busan, Arrival (tout de même très faible en comparaison des précédents de Denis Villeneuve), The Accountant, mais Nocturnal Animals m'a semblé vain et très violent. Côté français je retiendrai les thrillers Diamant noir d'Arthur Harari et Maryland de Alice Winocour. J'ai toujours du mal avec Bertrand Bonello dont les films ne sont jamais à la hauteur des ses ambitions, boursoufflés par une sorte de prétention snob qui leur retire toute crédibilté. Dommage ! La série Westworld n'atteint pas non plus ses objectifs, on sait tout depuis le premier épisode et ça piétine dans un suspense artificiel. Mieux vaut la suédoise Jour polaire (Midnattssol) de Måns Mårlind et Björn Stein autour des Samis qui rappelle The Bridge (Bron) par son tueur en série, une figure récurrente du polar en ce début de siècle agonisant, ou Le bureau des légendes qui se tient plutôt bien pour une française. J'aime bien ses deux saisons, d'autant que je passe souvent devant la Piscine où sont regroupés tous les services d'espionnage et contrespionnage Porte des Lilas !

Si l'on perd rarement son temps avec les documentaires, il y en a peu dont le style se confond avec le sujet. Je me suis tout de même instruit en regardant l'éloquent Poutine, un nouvel empire de Jean-Michel Carré, Pornocratie d'Ovidie, Ni dieu, ni maître, une histoire de l'anarchisme de Tancrède Ramonet, une anthologie en trois DVD du Cubain Santiago Alvarez, Hergé à l'ombre de Tintin de Hugues Nancy, The Beatles Eight Days A Week de Ron Howard, Hitchcock Truffaut de Kent Jones. Et j'ai cultivé ma cinéphilie avec les films provoquants et très personnels du Grec Nikos Papatakis, les mouvements de caméra virtuoses du Hongrois Miklos Jancso, les dessins animés soviétiques des sœurs Brumberg, et dans le désordre qui caractérise ce billet Half Nelson de Ryan Fleck, Bonjour Tristesse d'Otto Preminger, Propriété privée de Leslie Stevens, etc. Etcétéra parce que cette énumération est bien fastidieuse, sachant qu'en la matière ma liste ne plaira pas à tout le monde, la perception du cinéma jouant essentiellement sur l'identification de chacun avec les personnages et les sujets projetés sur l'écran.

vendredi 17 février 2017

Suzan Pitt, les couleurs du rêve, un cauchemar animé


Si leur place est encore largement minoritaire dans les festivals de films d'animation, les femmes sont tout de même plus présentes que dans le long métrage de fiction ou le documentaire. Elles ont en effet investi depuis longtemps le cinéma d'animation à la suite des pionnières, l'Allemande Lotte Reiniger, reine du théâtre d'ombres, l'Américaine Claire Parker, inventrice de l'écran d'épingles avec son mari le Russe Alexandre Alexeïeff, ou les prolixes Soviétiques sœurs Brumberg... Les plus connues, dont nombreuses Canadiennes, sont Clorinda Warny, Caroline Leaf, Evelyn Lambart, Francine Desbiens, Michèle Cournoyer, Lynn Smith, Torill Kove, Hélène Tanguay,Wendy Tilby et Amanda Forbis, Marcy Page, Michèle Lemieux, Martine Chartrand, Janet Perlman, mais il y en a beaucoup d'autres comme la Lituanienne Signe Baumane dont j'adore les Teat Beat of Sex.


Re:Voir publie un recueil des plus récents films de l'Américaine Suzan Pitt, artiste peintre qui utilise différents procédés pour réaliser ses desseins corrosifs où l'humour et l'autodérision vont de paire avec une virtuosité exceptionnelle, en réalité banale chez la plupart des réalisateurs d'animation qui doivent jouer de patience masochiste pour arriver à leurs fins. J'ai l'heureuse surprise de découvrir la musique de Richard Teitelbaum et Steve Lacy sur le multiprimé Asparagus (1979, 20') où les allusions phalliques explosent en couleurs éclatantes et où chaque image donne naissance à la suivante, sorte de "marabout, bout de ficelle" infini ! De même, Roy Nathanson des Jazz Passengers accompagne le sombre et dépressif Joy Street (1985, 24') jusqu'à ce qu'un bestiaire et la végétation luxuriante des jungles du Guatemala et du Mexique traversées par Suzan Pitt redonnent espoir à l'héroïne au bord du suicide. Le médecin alcoolique de El Doctor (2006, 23') s'associe à une gargouille, tombe amoureux d'une femme-cheval, invoque Santa Esmeralda, la Sainte du Vide, dans cette histoire glauque suscitée par une visite médicale de la réalisatrice à Mexico ; écrit avec son fils, Blue Kraning, ce premier film avec dialogues depuis ses débuts en 1975, ayant recours aux peintures naïves mexicaines, simule une seconde chance face à la vieillesse, évocation de l'interprétation hispanique tordue du catholicisme. Là encore, la vie reprend ses droits sur la mort, dans un combat inégal où le succès n'est qu'illusion. Inspiré par un cendrier et H.P.Lovecraft, le monochrome Visitation (2012, 12') rappelle certaines tendances actuelles de la bande dessinée, gothique et romantique, où les corps difformes nous plongent dans un cauchemar jungien ; la peinture à main levée s'y transforme en suivant une élégie pour violoncelle et piano de Jules Massenet. Très différent des autres, Pinball (2013, 7') accumule de manière stroboscopique, sur le Ballet mécanique de George Antheil, des tableaux rappelant l'overdose dont nous sommes parfois victimes à la sortie des expositions d'art contemporain. Le documentaire Suzan Pitt: Persistence of Vision réalisé par Blue et Laura Kraning est un précieux témoignage des méthodes (animation traditionnelle, pâte à modeler sable, grattage de la pellicule, froissage, etc., qui souvent ici s'additionnent) et des inspirations de la réalisatrice et de son équipe pour les cinq films réunis dans ce fabuleux DVD.

→ Suzan Pitt, Animated Films, DVD Re:Voir, 16,92€, sortie le 15 mars 2017

mercredi 15 février 2017

Legion, encore plus dingue que Fargo !


Nombreux amis en manque de série TV me demandent de leur en recommander une en cette période de disette où les nouvelles saisons de Game of Thrones, Twin Peaks, The Americans, No Offence, etc., n'ont pas encore débuté... Une petite recherche mène mes doigts au premier épisode de Legion que je télécharge sans savoir de quoi il s'agit vraiment. Surprise, le premier épisode qui vient d'être mis en ligne est ouf de chez ouf, me faisant un peu penser à Utopia ! La série, inspirée des Marvel Comics, ne ressemble à aucune des adaptations que le cinéma enchaîne à la queue-leu-leu. Le montage adopte la schizophrénie vertigineuse du héros David Haller confondant le passé et le présent, mais surtout le rêve et la réalité. Les images explosent sur l'écran tandis que le spectateur est happé par l'énigme dont l'explication est livrée à la fin de l'épisode. L'hôpital psychiatrique où il est enfermé est le théâtre des hallucinations du jeune homme qui y rencontre l'âme sœur, mais tous les détails que j'aimerais livrer risquent de gâcher votre plaisir. Comme je suis stupéfait par l'imagination de l'auteur et la maestria de la réalisation, je découvre qu'il s'agit de Noah Hawley à qui l'on doit déjà les deux saisons de Fargo !


Après les audaces incroyables de la seconde saison de Fargo, Hawley a choisi d'écrire un scénario encore plus dingue en s'échappant du style original des X-Men, évitant le remake en construisant ses propres variations. Le sujet lui offre d'imaginer des scènes totalement inattendues. Confiante, la chaîne FX lui a laissé la liberté de créer comme il l'entendait, ce qui donne toujours les meilleurs résultats. Pour trouver son style, ses références furent à la fois à Orange mécanique, 2001, l'Odyssée de l'espace et Eternal Sunshine of the Spotless Mind ainsi que certains films de David Lynch, Terence Malick ou Paolo Sorrentino ! Autant que possible il choisit de réaliser les effets spéciaux à la caméra plutôt qu'avoir recours à l'informatique.
Pour la musique, il demande à Jeff Russo de s'inspirer de Dark Side of The Moon du Pink Floyd. Hawley a préparé Dan Stevens qui tient le rôle principal en composant une play-list de 160 morceaux dont Happy Jack des Who et She's Like A Rainbow des Rolling Stones que l'on entend dès les premières minutes, du sound design expérimental français (devinez qui !), des gens qui hurlent dans des citernes, Pink Floyd (Rachel Keller, déjà présente dans Fargo comme Jean Smart, qui joue la petite amie de Stevens, est appelée Sydney "Syd" Barrett en référence au fondateur du groupe, démissionnaire pour cause de maladie mentale)... Hawley soulève évidemment la question de la folie dans son décrochement du réel, mais aussi par sa fonction sociale, et le complot n'est évidemment jamais loin, préoccupation récurrente de ceux qui n'acceptent pas le story-telling de ceux qui dirigent la planète...

lundi 13 février 2017

Le choc de Walerian Borowczyk


Le coffret collector DVD/Blu-Ray consacré à Walerian Borowczyk est choquant à plus d'un titre, d'autant qu'il rassemble 7 longs métrages, 14 courts métrages, quantité de bonus documentaires et 2 livres ! Le choc vient d'abord de la qualité et la variété des films d'animation réalisés à partir de 1959 par celui qui commença par dessiner des affiches en Pologne. Son influence fut considérable, notamment sur les animateurs Jan Svankmajer et les frères Quay, voire Chris Marker qui cosigna Les astronautes. Le second choc vient de l'originalité des premiers films de fiction, sortes de théâtres de marionnettes surréalistes où l'on reconnaît des affinités avec Buster Keaton et Luis Buñuel, mais aussi l'héritage des pionniers Charles-Émile Reynaud, Émile Cohl, Georges Méliès. Enfin, le cinéaste est surtout connu pour ses films aux provocations érotiques qui suscitèrent la censure dans différents pays, et "Boro" n'y va pas de main morte. Ajoutez à cela des partitions musicales signées Bernard Parmegiani, l'invention de machines à musique en bois inouïes, un souci esthétique du moindre détail et vous découvrirez une œuvre unique et audacieuse qui continuera longtemps à faire scandale. Certains y voient une œuvre misogyne, d'autres la libération des femmes, mais il est certain que Borowczyk appuie là où cela fait mal, délicieusement mal ou cruellement du bien ?

Ses films d'animation sont de petits chefs d'œuvre y compris l'extraordinaire long métrage Le théâtre de Monsieur et Madame Kabal (1967) rappelant Topor et Beckett. Ses autres courts métrages, toujours aussi personnels, tiennent plus du cinéma expérimental. La poésie cruelle de Goto, l'île d'amour (1968) ne cache pas sa charge contre le totalitarisme, ce qui n'échappera ni à la censure polonaise stalinienne ni à celle de l'Espagne franquiste. Pierre Brasseur y est un Goto III ubuesque... Blanche (1971) est un drame romantique qui se déroule dans un Moyen Âge des plus scabreux. Michel Simon, Georges Wilson, Jacques Perrin sont nettement plus monstrueux que les bêtes qui rodent d'un film à un autre, et Ligia Branice, femme et muse du réalisateur, joue de manière quasi bressonienne... L'érotisme déjà présent dans ses films précédents explose avec les Contes immoraux (1974) où Fabrice Lucchini est l'un des personnages d'André Pieyre de Mandiargues et Paloma Picasso dans le rôle de la Comtesse Bathory, et le plus provoquant, La bête (1975). Rien à voir avec la pornographie des gonzos du X. Le désir y est extrêmement dérangeant : fellation cosmique, masturbation transcendentale, lesbianisme sanglant, inceste papal, fantasme zoophile. Boro marche sur les traces du Marquis de Sade ou d'Apollinaire. Les mâles en prennent pour leur grade, les femmes se déchaînent, mais les critiques de l'époque semblent avoir raté les intentions subversives... Les films suivants seront plus classiques dans leur narration, films "roses" (absents du coffret) assez fades. Histoire d'un péché (1975) est une descente aux enfers d'une pauvre fille entraînée par sa passion romantique et Dr Jekyll et les femmes (1981) un film d'horreur dont les failles sont évidentes. En effet, Boro soigne le moindre détail, lumière et décors, costumes et maquillage, trucages et montage, au détriment de la direction d'acteurs. Plus les dialogues prennent de la place, moins les films sont convaincants.


Le coffret s'enrichit d'un nombre incroyable de suppléments. Terry Gilliam, Craigie Horsfield, Leslie Megahey, Daniel Bird, Peter Bradshaw, Andrzej Kilmowski introduisent chacun un film. Les documentaires Un film n'est pas une saucisse : Borowczyk et le court métrage et Plaisirs obscurs : Portrait de Walerian Borowczyk, les récits de de chaque tournage par Patrice Leconte, Noël Véry, André Heinrich, Dominique Duvergé-Ségrétin, Udo Kier, les œuvres sur papier de Borowczyk, ses sculptures sonores, une collection d'objets érotiques, des publicités réalisées par Borowczyk, les œuvres peintes de Bona Tibertelli de Pisis, des sujets sur le compositeur Bernard Parmegiani ou sur l'utilisation de la musique classique, la version de 120 minutes des Contes immoraux présentée à Cannes quand La bête en faisait partie, etc. Au bout des fusils est un court-métrage de Peter Graham montrant une chasse de Francis Bouygues avec des faisans prétendument sauvages, mais qui sont en réalité élevés pour être tués ! Deux livres complètent cette somme, Camera Obscura, 212 pages regroupant des articles sur les films et deux entretiens exclusifs avec Borowczyk et Le dico de Boro, abécédaire de 92 pages...

Walerian Borowczyk, coffret collector 8 DVD+3 Blu-Ray+2 livres, version restaurée 2K, ed. Carlotta, 70€, sortie le 22 février 2017
Rétrospective au Centre Pompidou du 24 février au 19 mars, en 11 longs métrages et 26 courts métrages !

lundi 23 janvier 2017

La La Land, variation virtuose d'un standard


La La Land est bien parti pour faire un carton cet hiver. Déjà doté de 7 Golden Globes et de quantité d'autres prix, le troisième film de Damien Chazelle qui sort mercredi en France est en lice pour les Oscars. Dans cette période glaciale de l'année où la population étale sa déprime, après ou avant les absurdités électorales dont les démocraties cyniques ont le secret, cette comédie musicale pourrait bien bénéficier de ce qui permit en son temps à Amélie Poulain de crever le plafond. Pendant et après sa projection je ne pus m'empêcher de me poser quelques questions sur les antécédents qui l'ont explicitement inspiré.
Il est indéniable que Chazelle fait preuve ici d'une grande virtuosité chorégraphique, sa caméra formant un trio vertigineux avec ses deux protagonistes interprétés par Emma Stone et Ryan Gosling. Les plans séquences virevoltants s'enchaînent comme des perles tout au long des deux heures d'un film dont les emprunts à ceux de Vincente Minnelli et, plus encore, de Jacques Demy sont omniprésents, par le scénario, les costumes, les décors, la musique, etc. Les compositions de Justin Hurwitz raviront les amateurs de jazz comme la qualité d'interprétation des deux étoiles hollywoodiennes, mais il est impossible de ne pas comparer avec les originaux cette nouvelle variation d'un standard de la comédie musicale, d'autant qu'elle emprunte ses ressources à des œuvres du siècle précédent.
Tout d'abord, La La Land ne souffre pas de l'antipathie radicale que procura à tous les musiciens son précédent Whiplash, combat sado-maso qui ne sut conquérir que celles et ceux qui ne connaissent rien au jazz en en donnant une interprétation épouvantable et stupide. À croire que Chazelle, malgré son succès, encaissa les critiques de ceux qu'il encense au point d'éviter soigneusement cette fois toute polémique. Il va même jusqu'à les anticiper, et donc s'en justifier, en soulignant le côté rétro de l'entreprise lorsque Keith joué par John Legend explique à Sebastian (Ryan Gosling) que ce qui était révolutionnaire chez Kenny Clarke ou Thelonious Monk ne l'est plus chez ceux qui s'en réclament aujourd'hui par tradition.


Or La La Land est incroyablement calqué sur Les demoiselles de Rochefort, des couleurs pétantes aux mélodies en passant par le scénario. Une jeune comédienne qui veut réussir, un musicien intègre, des rencontres en ruptures, quatre filles aux robes flashy bleue, jaune, rouge, vert, des suites de notes où l'on reconnaît la Chanson de Simon Dame (et accessoirement la musique de Jean Constantin pour Les 400 coups de Truffaut), etc., mais Los Angeles n'est ni Rochefort ni Cherbourg. J'évite de "spoiler" le film, car les similitudes sont légion. Lorsque Chazelle s'échappe de son système référentiel, il expose de jolies idées qui lui sont propres, en particulier de subtils jeux de lumière, nous permettant d'espérer que le jeune réalisateur indubitablement doué saura s'en affranchir à l'avenir.
On peut être aussi fasciné par les mouvements d'appareil qu'énervé par une esthétique tape-à-l'œil digne des clips vidéo. Différence notable entre le maître et l'élève, Chazelle reste focalisé sur l'extraordinaire Emma Stone et son faire-valoir Ryan Gosling alors que Demy savait jouer d'une huitaine de personnages entremêlant leurs histoires pour créer une dialectique qui fait défaut au duo polarisateur. De même, Demy suggérait un passé à ses personnages quand Chazelle ne peut que se référer à son modèle. La La Land apparaît alors comme un exercice de style, une variation virtuose mais superficielle de la comédie musicale, comme il existe quantité d'interprétations des standards de jazz, incapables de faire oublier les originaux, malgré le savoir-faire des jeunes générations.
Il serait néanmoins dommage de bouder le plaisir que ce film charmant et distrayant procure, plein d'entrain et d'un romantisme à l'eau de rose, rayon de soleil dans une époque bien noire. Mais si l'on veut changer le monde, il faudra évidemment aller voir ailleurs.

P.S.: Paule Zajdermann m'indique le formidable travail de comparaison de Sara Preciado révélant la supercherie :

mercredi 11 janvier 2017

Chroniques pariétales, il y a 36000 ans


Le battage autour du film de Werner Herzog, La Grotte des rêves perdus (Cave of Forgotten Dreams) (2010), m'avait laissé dubitatif, et la 3D n'arrangeait rien à l'affaire de ce docucu très plan-plan. Je savais que Pierre Oscar Lévy avait réalisé plusieurs films une dizaine d'années auparavant et l'ignorance de la critique montrait comme d'habitude sa paresse. Encore eut-il fallu que ces documentaires soient accessibles. C'est chose faite avec la publication d'un coffret DVD où figurent trois d'entre eux, chacun durant une cinquantaine de minutes. Ils sortent au moment où les "inventeurs" de la grotte sont déboutés par la Cour de cassation, jurisprudence interdisant désormais toute possibilité de faire reconnaître un caractère inédit à des œuvres pariétales, brisant ainsi les velléités mercantiles et les exclusivités abusives.
La série s'articule avec suspense, La Grotte Chauvet, devant la porte (2000) ne nous offrant pas encore d'entrer à l'intérieur pour des questions d'autorisations. Les regards des heureux élus sortant par la petite entrée blindée en disent autant que les mots qu'ils profèrent. Ils reviennent avec des photos et des dessins, mais c'est seulement avec Dans le silence de la Grotte Chauvet (2002) que nous pouvons partager leur enthousiasme en descendant dans l'obscurité. L'écrivain, critique d'art et peintre britannique John Berger, décédé récemment, suit Jean Clottes et son équipe dans les salles ornées de 1000 dessins, gravures et peintures, dont 425 représentations pariétales animales de 14 espèces différentes, ours, fauves, mammouths, rhinocéros laineux, bouquetins, rennes, aurochs, mégacéros, loups, oiseaux, et remplies de certains de leurs squelettes. Nous ne pourrons jamais voir de nos propres yeux ce qu'ils découvrent, puisque la grotte ardéchoise est définitivement fermée au public. Une réplique réalisée grâce à un relevé de seize milliards de points, générant un clone numérique intégral, a été ouverte en avril 2015. Découvrir avec chaque spécialiste les merveilles picturales peintes à la main à la lumière de torches tient de la magie, mais il est important de comprendre que ces récits ne sont que les reproductions d'histoires dessinées à l'extérieur et forcément disparues sous les assauts du temps. La Grotte Chauvet, dialogues d'équipe (2003), nous permet de suivre les hypothèses de chaque spécialiste de l'équipe et les questions qu'elles suscitent. Comme les autres, ce troisième film a le mérite de ne comporter ni musique ni voix off. Nous pouvons ainsi suivre la visite comme si nous la découvrions avec eux pour la première fois.


Le petit film de 16 minutes ci-dessus agit comme la bande-annonce de ce triptyque incroyable qui nous renvoie aux traces les plus anciennes d'activités artistiques humaines. Les exploits des spéléologues et archéologues nous font frissonner. Deux des scientifiques que l'on suit dans les bonus ont disparu, Michel-Alain Garcia et Norbert Aujoulat, or ce dernier est à l'origine d'une thèse extraordinaire sur les peintures de Lascaux datant "seulement" de 17000 ans : d'une part les animaux représentant des femelles au moment de leurs chaleurs y dessineraient un calendrier de l'année, et d'autre part les étoiles peintes sur les parois montreraient leur position astrologique à cette époque reculée, suggestion qui retint alors le préhistorien moustachu de peur d'être considéré comme un mystique en quête d'horoscope ! On retrouve aussi Jean-Michel Geneste à la fin de Peau d'âme, dernier film de Pierre Oscar Lévy, sur les recherches archéologiques autour du tournage de Peau d'âne de Jacques Demy, qui sortira probablement en octobre 2017. Les découvertes auxquelles nous assistons au long des trois épisodes de ces Chroniques pariétales nous plongent dans des abîmes de perplexité, comme lorsque l'on admire de nuit la voûte céleste loin des lumières de la ville, mais ici c'est en nous enfonçant dans les entrailles de la terre que notre mémoire enfouie est révélée au grand jour.

→ Pierre Oscar Lévy, Chroniques pariétales - La Grotte Chauvet-Pont d'Arc, coffret 2 DVD avec 3 films et 8 bonus, 28,95 €

lundi 2 janvier 2017

Les films de sabre de Maître King Hu


Je ne m'y connais pas beaucoup en films de sabre, le wuxia, mais j'ai été subjugué par le talent de King Hu devant les trois heures de son chef d'œuvre de 1970, A Touch of Zen. Il s'en dégage un très grande poésie, par delà les combats acrobatiques, inspirés de l'opéra chinois, et la nature envoutante. Thriller politique, le film esquisse également une idée du bouddhisme. La remasterisation 4K fait ressortir les couleurs de la magnifique photographie...


Dans le même coffret Blu-Ray, Carlotta propose Dragon Inn de 1967. Les arts martiaux sont moins délirants que dans A Touch of Zen, mais King Hu lance des traits d'humour comme les flèches que les acteurs attrapent à la volée à pleine main. La musique ponctue l'action de manière très inventive, comme souvent dans le cinéma asiatique. Le film ravira tout autant les amateurs d'aventures et d'action que les férus d'histoire chinoise ancienne. Tsui Hark (Il était une fois en Chine, Seven Swords), Ang Lee (Tigre et Dragon), Zhang Yimou (Le secret des poignards volants), Jia Zhang-ke (A Touch of Sin) ou Hou Hsiao-hsien (L'assassin) ont été très influencés par ce cinéaste qui révolutionna le genre.


Le documentaire d'Hubert Niogret, King Hu (1932-1997) n'apporte hélas pas grand chose à l'édifice, Carlotta nous ayant habitués à des bonus plus originaux. Mais tout cela m'a donné envie de regarder d'autres films de sabre de King Hu, comme L'hirondelle d'or (1966), L'Auberge du printemps (1973) ou Raining in the Mountain (1979).

Coffret King Hu : Dragon Inn + A Touch of Zen, 2 Blu-Ray + 1 DVD sur King Hu, Carlotta, 40,13€

jeudi 15 décembre 2016

Toni Erdmann, un grand film initiatique


Les Cahiers du Cinéma nommant Toni Erdmann en numéro 1 de leur liste des meilleurs films de 2016, je l'ai regardé hier soir en DVD publié prochainement par Blaq out avec en bonus un entretien avec sa réalisatrice, Maren Ade. Le film, classique dans sa forme comme la plupart de ceux qui sortent sur les écrans, possède un charme particulier grâce au regard à la fois critique et tendre de la cinéaste allemande, évitant tout manichéisme malgré le message positif que porte cette comédie dramatique. C'est l'histoire d'un père inquiet pour sa fille, un père ayant vécu la révolution et la fantaisie des années 60, une fille emportée par le cynisme d'aujourd'hui. La jeunesse n'est pas une question d'âge, mais une manière de vivre et d'apprendre à vivre. Le jeu fait partie de la donne, chacun acceptant les rôles que la société nous impose, les refusant ou inventant les siens propres. Personnage en or pour le comédien Peter Simonischek, le père interroge nos us et coutumes en les raillant sans cesse par des plaisanteries plus brechtiennes que vraiment comiques. Sa fille, jouée par Sandra Hüller, en a honte comme souvent les enfants qui ne sont pas encore devenus parents à leur tour.


Car les contradictions sont déjà là, dans les rapports de classe, de sexe et de hiérarchie professionnelle. Plutôt qu'une leçon de morale, le philanthrope tente de réveiller sa fille, en s'immiscant lourdement dans sa vie, provoquant des situations absurdes, mais qui le sont moins que les pratiques du monde de l'entreprise, et autrement plus humaines. Bourré d'allusions au passé de l'Allemagne, au libéralisme actuel, à la société de consommation, au carcan familial, au machisme, le film de Maren Ade développe une dialectique qui rend "conte" des contradictions de chacun, de celles qui permettent de choisir chaque matin son chemin. Par son rythme irrégulier et les petites surprises qui émaillent sans cesse cette comédie de mœurs, les 2h42 passent comme une lettre à la poste, une lettre d'amour qui parfois trouve son ou sa destinataire. On peut voir Toni Erdmann comme un grand film initiatique, parce que nos enfants le resteront toujours et que nous avons tout autant à apprendre d'eux.

→ Maren Ade, Toni Erdmann, DVD/BluRay Blaq out, 20€, sortie le 17 janvier 2016

lundi 5 décembre 2016

Les banlieusards


Après Body Double, L'année du Dragon, Little Big Man et Panique à Needle Park, l'éditeur Carlotta publie un cinquième coffret Ultra Collector consacré au film relativement méconnu de Joe Dante, The 'Burbs (Les banlieusards). Amateur de DVD ou Blu-Ray pour le confort qu'ils apportent lorsqu'on a la chance de posséder chez soi un grand écran, cinéphile suite à mes études de cinéma, j'apprécie les éditions dont les bonus apportent un réel plus au film. Cette fois nous sommes servis : plus que les cinq études analytiques passionnantes de Frank Lafond, Florent Christol, Vincent Baticle, Christian Lauliac et Fabien Gaffez figurant dans le livre de 200 Pages abondamment illustré, apportant quantité d'informations sur l'histoire, le satanisme, le décalage comique, la musique ou les acteurs, j'ai surtout été intéressé par le témoignage de Joe Dante, la copie de travail, la fin alternative, les archives promotionnelles, etc. qui accompagnent cette comédie fantastique réalisée en 1989 avec le jeune Tom Hanks, Bruce Dern, Carrie Fisher, ici superbement remasterisée (ce qui n'est pas le cas de bande-annonce ci-dessous).


Comme tous les films de Joe Dante depuis Piranhas, Les banlieusards insinue une critique virulente de la vie américaine. Imitant avec quelques années de retard les dégâts produits par et aux États Unis, nous pouvons malgré tout nous y projeter sans difficulté avec nos manies xénophobes et nos réactions muées par l'émotion qui étouffent la réflexion ! Je reconnais l'amicale complicité de nos voisins contre les horribles sorcières du fond de l'allée et certains replis communautaires caricaturaux. Rien d'étonnant à ce que les Américains ne soient pas fans des films de Dante qui leur en envoie chaque fois plein les gencives, comme récemment Braindead, la série de Michele et Robert King... On peut lui préférer Matinée (Panique sur Florida Beach), Innerspace (L'aventure intérieure), Small Soldiers, The Second Civil War ou les Gremlins, mais The 'Burbs a quelques atouts, à commencer par son décor. Car Mayfield Place deviendra quinze ans plus tard Wisteria Lane, la série Desperate Housewives se passant dans la même rue des studios Universal, une autre histoire de banlieusardes avec ses ragots et ses histoires sordides. Le film de Joe Dante est une comédie pleine d'allusions cinéphiliques et de ressorts comiques liés au cinéma d'épouvante, le film parfait d'un samedi soir.

→ Coffret Les banlieusards (The 'Burbs), coffret ultra collector limité à 2.000 exemplaires numérotés en Blu-ray + DVD + 1 DVD de Bonus + Livre, 49€ / le DVD ou Blu-Ray seul, 14€

mercredi 23 novembre 2016

Ratage de Sorrentino sur The Young Pope


Quelle déception lorsque l'on a aimé Les conséquences de l'amour, Il Divo, This Must Be The Place, Youth ou son roman Ils ont tous raison ! Paolo Sorrentino rate son très-long-métrage, The Young Pope, en large et en travers. Après un début prometteur salué à Venise, la série HBO/Canal+ s'enlise dans une interrogation répétitive sur l'existence de Dieu, uniquement motivée par l'abandon de sa maman à un orphelinat, psychanalyse à 100 balles. L'homosexualité des prêtres et l'avortement sont abordés sans aucun intérêt. Jude Law a un masque contrit sur la figure, et malgré une belle collection de trognes on s'ennuie sec jusqu'à la fin du 10e épisode dont l'issue est hélas attendue. Sorrentino se serait-il laissé prendre par la durée comme nombreux talentueux auteurs de courts métrages d'animation passés au long métrage ?
Mieux vaut se tourner vers la génialissime Braindead, série méconnue à ne rater sous aucun prétexte !

mardi 22 novembre 2016

Se projeter dans Milieu


Aujourd'hui, à l'ère de l'anthropocène, quand menace la sixième extinction, quel que soit son âge, la question de l'avenir se pose à chacun et chacune, pas seulement celui de la planète ou de l'humanité, mais plus prosaïquement le sien. When I'm 64, si la tentation de la nature rivalise avec la sociabilité urbaine, on sait que la fusion se rapproche, éternité partagée avec tous les ingrédients de la biomasse. À se projeter, le vertige est le même, que ce soit dans un réalisme scientifique ou une allégorie mystique. Le ciel et la terre nous happent quand la catastrophe se profile...
Chaque année, Monsieur Nishida, un entomologiste, part chercher des papillons dans un des lieux les plus mystérieux du Japon, l'île de Yakushima... Sur cette île les arbres ont 3000 ans, et les hommes honorent les dieux et les déesses des forêts de la montagne... Un typhon est sur le point de s'abattre sur le pays des dieux... Au Japon les éléments naturels coexistent avec les humains et sont considérés comme des dieux... Après le typhon, pour apaiser leur colère, ils suffit de les cueillir sur les branches des arbres et de les écouter...
C'est le thème de Milieu, le film que Damien Faure a tourné, magnétisé par les paysages merveilleux de la planète.


En projetant le DVD sur le mur, je reconnais l'inspiration des films de Hayao Miyazaki, le monde des esprits du Voyage de Chihiro, sauf que la musique de Xavier Roux est autrement plus cohérente et appropriée que les niaiseries à l'eau de rose de Joe Hisaishi. Platon y retrouverait ses petits tant les projections sont nombreuses, depuis certains jardins secs de Kyoto constitués de sable et de pierre qui réfléchissent le paysage au transfert des vues de l'esprit. Dans Milieu le paysage est actif. Il imprègne tous les êtres qui s'y meuvent, et les éléments naturels y mettent leur grain de sel, comme le typhon qui s'approche et que nous attendons. L'osmose est totale.
Damien Faure a le bon goût de n'ajouter aucun commentaire en voix off comme il l'avait fait par contre dans ses trois films (West Papua, Sampari, La colonisation oubliée) sur la résistance du peuple papou contre la colonisation violente de l'Indonésie. Films nécessaires, mais de facture plus classique, plus proches du reportage que du documentaire. Xavier Roux, avec qui j'ai enregistré en duo l'album Court-circuit sous son pseudonyme de Ravi Shardja, a composé toutes les partitions des films de Faure depuis 16 ans, choisissant élégamment les sons musicaux pour qu'ils s'intègrent à ceux de la nature.
En bonus du DVD, les entretiens passionnants avec le spécialiste du paysage Yoshio Nakamura, et surtout le géographe philosophe Augustin Berque, complètent magistralement les magnifiques images de l'île de Yakushima qui nous submergent... J'écoute celui de Berque comme une sorte de mode d'emploi de ce que le film expose.

→ Damien Faure, Milieu, DVD, aaa productions, 14€
→ Damien Faure, West Papua, coffret DVD + CD de Ravi Shardja (Xavier Roux), aaa productions, 53€
→ Lien du film Milieu entier: vimeo.com/cedricjouan/milieu (mot de passe sur simple demande à cedricjouan@gmail.com)
→ Cinéconcert A Page of Madness de T. Kinugasa (Japon,1926) par le groupe GOL avec Ravi Shardja, Jean-Marcel Busson, Samon Takahashi, le 6 décembre 2016 au cinéma Le Méliès, Montreuil, Semaine du Bizarre

mercredi 9 novembre 2016

Braindead, la science-fiction cache une satire politique d'une brûlante actualité : une explication plausible de la victoire de Trump ?


Anne-Gaëlle nous a chaudement recommandé Braindead, série américaine dont la première et unique saison produite par CBS ne semble pas avoir été distribuée en France et ne sera pas reconduite. On peut se demander si, sous couvert de science-fiction, la satire politique ne dérange pas les hautes sphères du pouvoir, car tous les sujets critiques actuels y sont habilement suggérés au fil de 13 épisodes hilarants. Ainsi les manipulations médiatiques tous azimuts, les guerres d'Irak et Syrie justifiées par le mensonge, les lanceurs d'alerte Edward Snowden et Wikileaks, les écoutes téléphoniques, la torture de la CIA, le scandale du gaz de schiste, la démocratie participative et les élections présidentielles sont évoquées dans cette incroyable histoire d'insectes de l'espace dévorant le cerveau des membres du Sénat américain. "Le diable est dans les détails" répètent les héros, semant ici et là les indices d'une résistance interne aux États Unis.


Braindead, écrit par Robert et Michelle King, auteurs de la série The Good Wife, souligne la fausse opposition des Républicains et des Démocrates et la corruption du système. Le récit saignant de science-fiction (il est amusant de noter que ces nouveaux aliens ont Ridley Scott comme producteur exécutif !) est un thriller rondement mené avec des personnages féminins qui ont de l'étoffe. C'est une comédie tordante offrant une explication après tout assez plausible de l'absurdité des décisions de nos dirigeants !
Ce n'est pas aussi déjanté que Preacher, une autre série conseillée par nos amis, inspirée par un comics où un jeune pasteur cherche Dieu, mais à laquelle nous n'avons pas accroché, probablement pour vices de forme : les scènes d'action aussi gore qu'excitées alternent avec de longs dialogues ennuyeux qui plombent les épisodes. Peut-être n'apprécions-nous pas l'humour potache de Seth Rogen et Evan Goldberg ? Nous sortions de Braindead, ce qui nous avait rendus très exigeants !

P.S. : saison 2 (déprogrammée), les insectes venus de l'espace auraient gagné la partie et fait élire Donald Trump !

vendredi 28 octobre 2016

Richard Fleischer, réhabilitation d'un auteur de cinéma


En lisant l'annonce de trois chefs-d’œuvre signés Richard Fleischer publiés par Carlotta, je me suis demandé si ce n'était pas un peu exagéré... Comme je n'évoque que ce qui m'a plu et m'inspire librement, j'avance parfois à reculons, d'autant que de nouveaux disques, films et bouquins s'accumulent sur les étagères. Je m'emploie pourtant rigoureusement à tout regarder, lire et écouter, sans porter ombrage à mon travail, à savoir terminer la composition de nouvelles pièces musicales et les enregistrer dans la foulée avant mon départ pour Rome.
Et pourtant, si, le coffret contient bien trois films formidables de Richard Fleischer qui me sont donnés à découvrir ! J'avais déjà été emballé par L'étrangleur de Boston (lire l'article qui évoquait également l'excellent polar Les inconnus dans la ville / Violent Saturday), mais je pensais que le reste de sa filmographie consistait en honnêtes succès grand public tels 20 000 lieues sous les mers, Les Vikings, Le voyage fantastique ou L'extravagant docteur Dolittle. Il y avait tout de même l'extraordinaire Soleil Vert (Soylent Green), film de science-fiction sombre et prophétique. Mais découvrir coup sur coup Terreur aveugle (See No Evil), L’étrangleur de Rillington Place (10 Rillington Place) et Les flics ne dorment pas la nuit (The New Centurions) permet d'envisager l'Histoire du cinéma sous un autre angle, à savoir que certains auteurs sont passés à l'as pour ne pas avoir été défendus par la critique cinéphile en leur temps. Dans un des bonus, et les trois films en sont largement pourvus, Nicolas Boukhrief analyse parfaitement les mérites de Fleischer et les raisons de leur méconnaissance. Dans un autre, Christophe Gans vante la rigueur de l'auteur, capable de changer de style pour trouver le meilleur angle à chaque histoire. Fleischer a une vision très noire de la société. Pour avoir pensé devenir psychiatre, il en a étudié les recoins les plus sombres. Il ne juge pas, il constate, éventuellement laisse planer une explication sans jamais la formuler, laissant à l'inconscient toute sa complexité. Mais il détaille les mécanismes avec une précision redoutable, échafaudant des scénarios captivants, souvent inspirés de faits-divers authentiques.


Si Fleischer tourne ses films en les situant toujours à une époque donnée, ceux-ci restent d'une actualité confondante, car l'humanité est d'une effroyable constance dans ses us et coutumes, dans sa misère et son absurdité mortifère. Les flics de Los Angeles, quand ils ne dorment pas la nuit, ont les mêmes réflexes que ceux de chez nous aujourd'hui, gardiens de l'ordre humanistes (certains ont évidemment commencé ainsi leur carrière !), crapules corrompues ou dépressifs suicidaires (les mauvais plis sont vite pris !)... Son film, tourné en 1972 (musique de Quincy Jones), mettant en scène un vieux briscard et une jeune recrue, en a inspiré bien d'autres sans posséder sa vision réaliste de l'ambiguïté du rôle de la police. Chez Fleischer la fiction a des allures documentaires.


Ainsi il choisit le cas de L'étrangleur de Rillington Place, toujours 1972, qui avait abouti quelques années auparavant à la suppression de la peine de mort en Angleterre. L'atmosphère est glauque à souhait. Richard Attenborough, qui joue le rôle de l'assassin, et le jeune John Hurt, faux-coupable illettré tout désigné, y sont époustouflants. La caméra à l'épaule se faufile dans cet univers étriqué, sans recul. Le drame psychologique, filmé sur les lieux-mêmes ou reconstitué fidèlement en studio, tient au corps. Le crime est parfaitement huilé. Ça gaze à tous les étages !


Quant au thriller de 1971, Terreur aveugle, il oppose la douceur et la fragilité de l'ingénue jouée par Mia Farrow à l'horreur qu'elle ne peut voir suite à son accident équestre. Fleischer, qui joue ici sans cesse de ressorts hitchcockiens, commence le suspense à partir d'un petit rien lorsqu'elle marche en chaussettes au milieu du verre brisé, retardant sans cesse la découverte sanglante. La suite n'en sera que plus terrible, Fleischer utilisant le hors-champ comme une zone invisible à l'aveugle et un cadre serré nous interdisant d'identifier le meurtrier, si ce n'est par ses bottes. Il se sert de chaque détail en sa possession pour construire un scénario à la fois épuré et virtuose, dont la cécité est l'astucieux moteur. Comme chez tous les grands réalisateurs, chaque plan est pensé en fonction de l'intrigue.

coffret Richard Fleischer, 3 films remasterisés haute définition en Blu-Ray et DVD, bonus a gogo avec les préfaces de Nicolas Saada, les commentaires de Fabrice du Welz, Christophe Gans, Nicolas Boukhrief, et les témoignages de Judy Geeson, Joseph Wambaugh, Stacy Keach, Richard Kalk, Ronald Vidor, Ed. Carlotta, 60€, sortie le 9 novembre 2016

mercredi 26 octobre 2016

Séries ou très longs métrages ?


Petit survol rapide de quelques séries regardées depuis la rentrée de septembre. En collant les affiches les unes à côté des autres, je m'aperçois de la constance des couleurs, chair sinistre et métal bleuté. L'époque n'a pas l'air très folichon ! Que nous réserve l'avenir proche ?
Les vacances m'avaient laissé avaler les trois premières saisons de la série d'espionnage Les Américains (voir article) et l'on peut espérer de nouveaux rebondissements à la prochaine.


Après Game of Thrones, qui terminera son cycle l'été prochain, HBO espère que Westworld saura conquérir les spectateurs, mais rien n'est moins sûr. Inspiré d'un film de science-fiction écrit et réalisé par Michael Crichton en 1973 avec Yul Brynner, ses trois premiers épisodes sont laborieux et répétitifs. La distribution (Anthony Hopkins, Ed Harris, Sidse Babett Knudsen...) et les effets spéciaux ne suffisent pas à dynamiser cette histoire d'androïdes (dans un parc d'attractions à la thématique western, de riches visiteurs peuvent tuer et violer à leur guise, tant que les créatures ne se révoltent pas).


Par contre, les deux premiers épisodes de The Young Pope, 10 heures entièrement réalisées par Paolo Sorrentino, sont pleins de promesses. Canal+ la diffuse cette fois quelques mois avant HBO. Là aussi une belle distribution (Jude Law joue le rôle de Pie XIII, un pape tourmenté qui n'est pas le pantin que les cardinaux pensaient avoir élu, Diane Keaton est la bonne-sœur qui a élevé l'enfant abandonné par ses parents, Cécile de France est la responsable du marketing du Vatican... En fait tous les personnages, particulièrement felliniens, sont formidables), mais un humour ravageur et un ton impertinent qui rappellent Buñuel, avec un soin pour le son et l'image comme dans tous les précédents films du cinéaste.
Les mini-séries comme celle-ci sont moins chronophages, se rapprochant plutôt d'un très long métrage, une seule saison en plusieurs parties préservant les rebondissements du feuilleton. Les journaux du XIXe siècle avaient inauguré le roman-feuilleton, au XXe la télévision s'en était emparée, renouant avec le suspense qu'ils dispensent à la fin de chaque épisode.


C'est évidemment le cas avec The Night Manager, mini-série d'espionnage en 6 épisodes d'après John Le Carré réalisée par Susanne Bier et produite par la BBC. Les cinéastes commencent à comprendre l'intérêt de la télévision au moment où elle ne se regarde plus en tant que telle, mais sur les écrans des ordinateurs, voire projetés sur les grands écrans des home vidéos. Plus classique que certains films de la cinéaste danoise, on y retrouve tout de même son intérêt pour les ONG et des personnages féminins avec de l'étoffe.


Pour le réalisme social on préférera The Night Of, mini-série de 8 épisodes avec John Turturro et Riz Ahmed, encore produite par HBO. Cette étude minutieuse, plus proche de The Wire que d'un thriller, sur le système de justice américain met en scène un croisement habile entre l'innocence et la culpabilité, la prison préventive enfonçant l'innocent dans la criminalité.

mardi 11 octobre 2016

Des films qui sortent de l'ordinaire


Quelques films relativement récents ont retenu mon attention ces dernières semaines.
La presse a beaucoup parlé de Ma loute, comédie française de Bruno Dumont, à qui la veine comique sied superbement, encore plus réussie que Le Ptit Quinquin.
Autre comédie sociale, Que Horas Ela Volta? (Une seconde mère), de la brésilienne Anna Muylaert, remarquablement réalisée et interprétée par Regina Casé. Le titre français laisse présager un nanar pesant alors que c'est frais, pimpant, drôle et particulièrement bien analysé dans les rapports de classes. Je n'ai pas encore vu Mãe Só Há Uma (D'une famille à l'autre) sorti depuis.


Beaucoup plus noire et cinglante, la comédie danoise Men and Chicken d'Anders-Thomas Jensen ne vous laissera pas indemne. C'est aussi délirant que son précédent, Adams Æbler (Les pommes d'Adam), réalisé il y a plus de dix ans et qui était déjà brillant. Sous couvert de fantastique destroy, Jensen soulève la question des manipulations génétiques avec un humour ravageur.


Pour en terminer avec les comédies, Er ist wieder da (Il est de retour) de l'Allemand David Wnendt est tout à fait passionnant. Adolf Hitler se réveille dans un square berlinois de nos jours. Les réactions mitigées de la population interrogent bigrement. Avec un humour que nous pourrions juger parfois un peu lourd de ce côté du Rhin, Wnendt réussit à nous troubler en mêlant fiction et documentaire sans que l'on en saisisse la frontière. Il crée même une structure en abîme, acrobatie cinématographique intelligente où l'imaginaire vient percuter le réel avec une force incroyable. La fin laisse un goût amer...


Le drame hongrois Saul fia (Le fils de Saul) de László Nemes est d'une toute autre nature. Des critiques ont stupidement condamné l'esthétisme de ce récit sur un camp de concentration, mais les évocations suffisent largement sans qu'on ait besoin d'en voir plus, bien au contraire. Je me suis forcé à le regarder pour mieux comprendre ce qui était arrivé à mon grand-père, gazé à Auschwitz. Le film est très fort et mérite de côtoyer Nuit et brouillard, La mémoire meurtrie, voire Shoah sur lequel j'ai déjà émis pas mal de critiques.


Les crimes du colonialisme sont plus insidieux en ce qu'ils ne sont pas toujours conscients, certains pensant parfois apporter la civilisation aux indigènes. Le superbe noir et blanc du film dramatique El Abrazo del Serpiente (L'étreinte du serpent), réalisé en coproduction colombienne, argentine et vénézuélienne par le Colombien Ciro Guerra donne à cette aventure, racontée du point de vue des autochtones, un aspect historique et onirique exceptionnel.


Pour terminer ce rapide passage en revues, j'ai choisi quatre thrillers. Je craignais une redite avec celui du Mexicain Gabriel Ripstein, fils d'Arturo Ripstein, or 600 Miles, film à petit budget avec Tim Roth, offre une approche originale du passage de la frontière avec les États-Unis où les motivations de chacun sont surprenantes, même dans leurs évidences.


Idem avec Room, thriller canado-irlandais de l'Irlandais Lenny Abrahamson, où le thème d'une femme kidnappée et enfermée par un malade me faisait craindre le pire. Là encore, le scénario est beaucoup plus original, nous sortant littéralement de la séquestration pour envisager un autre film. Les rapports de la mère et de son fils y sont particulièrement touchants.


Maryland, film franco-belge d'Alice Winocour, préserve suffisamment l'énigme pour que nous soyons accrochés par le duo de Matthias Schoenaerts et Diane Kruger. Contrairement à beaucoup de films français qui se veulent d'abord explicatifs, contrairement aux films américains (tiens, il n'y en a aucun cette fois dans ma sélection !) qui savent entretenir le suspense, Maryland (c'est le nom de la villa) joue sur la fragilité des personnages qui ne répondent pas aux stéréotypes du genre.


J'ajoute le provoquant et astucieux court-métrage Pornography d'Eric Ledune, passé sur Arte, qui pose bien la question de ce qu'est la pornographie et l'obscénité.


C'est drôle, coquin et surtout particulièrement malin en ce qui concerne la liberté d'expression et l'écart monstrueux qui sépare le sexe de la violence, ce qui est permis ou pas. La bande-annonce ne laisse hélas pas présager de l'évolution du film sur ses 22 minutes ! J'en ai probablement oubliés comme le dernier long métrage de la Danoise Susanne Bier, En chance til (Une seconde chance) ou Rester vertical d'Alain Guiraudie...

mercredi 21 septembre 2016

Mythologies américaines


La force des États Unis est de produire en chacun de nous une mythologie américaine, quel que soit notre point de vue, critique ou fasciné. Le cinéma y participe plus qu'aucun autre médium, fer de lance de son industrie culturelle et soft power qu'appuient même involontairement les résistances internes au pays. À convoquer les années 60 particulièrement riches en contre-culture, les uns s'emballeront pour son cinéma underground avec le film de Gideon Bachmann Underground New York, d'autres plongeront dans la surf culture de The Endless Summer de Bruce Brown. L'une et l'autre ont au moins le mérite d'échapper aux mythologies hollywoodiennes, formatées jusqu'à l'écœurement !



Underground New York répond à la commande de la télévision allemande ZDF en poussant la provocation tant sur le terrain politique que celui du sexe. Diffusé en juin 1968, son titre initial était Protest - Wofür ? (Contester ? Pour quoi ?) ! Il crée la polémique en présentant des cinéastes alors inconnus, des manifestations, des love-in, des spectacles psychédéliques inondés de light-shows, des scènes de nus. Voir Shirley Clarke se faire arrêter alors qu'elle manifeste contre la Guerre du Vietnam avec Allen Ginsberg, Susan Sontag et Tuli Kupferberg a quelque chose d'euphorique ou Andy Warhol vautré sur un divan de la Factory répondre évasivement par oui ou par non aux questions sur la réalité et sa mystification interroge les idées reçues. Grand fan de A Movie, j'ai un petit faible pour les séquences avec Bruce Conner commentant l'extrait de Cosmic Ray et ses manières de danseur dont ses montages sont le reflet. Côté commentaire, Bachmann s'en est justement épargné. Ainsi le livret de 50 pages accompagnant le DVD devient le complément indispensable de sa projection. De même le champ/contrechamp passionnant des bonus Jonas de Bachmann et l'extrait de Walden de Jonas Mekas, le premier montrant le cinéaste lithuanien filmer le second, complètent ce panorama où se retrouvent également Michelangelo Antonioni, Adolfas Mekas, George et Mike Kuchar, Carl Linder, Maurice Amar, Gerd Stern, Jud Yalkut, etc. Pas de hasard, Bachmann est un ancien élève de Hans Richter au City College de New York, condisciple de Clarke et Mekas. Document exceptionnel, Underground New York ravira les amateurs de cinéma expérimental.


Si vous trouvez que le "cinéma non narratif" est trop intello, bien que l'un n'empêche pas l'autre, vous pourrez vous régaler de The Endless Summer, film-culte de la cool attitude, où Bruce Brown suit et commente non-stop les aventures des pionniers Robert August et Mike Hynson surfant sur les vagues du Sénégal, du Ghana, de l'Afrique du Sud, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, de Tahiti et d'Hawaii avant de retourner en Californie. On plane totalement, même si l'humour de Brown est souvent condescendant pour les "tribus primitives" croisées sur les plages. Le film, en cela, est fondamentalement américain, les surfers à la recherche de la vague parfaite colonisant les flots d'une hauteur typique. Tourné en 1966, devenu un véritable mythe, il fut le premier à s'intéresser à l'univers du surf et les images ont conservé la magie de ces équilibristes au milieu des grands espaces maritimes. La surf culture annonce déjà le fantasmatique sex, drugs and rock 'n roll, les hippies et la libération sexuelle dont le surf n'est qu'une métaphore.

→ Gideon Bachmann, Underground New York, DVD, Re:Voir Video, 19,90€
→ Bruce Brown, The Endless Summer, DVD et Blu-Ray, Carlotta, 20,06€ et coffret collector avec un livre de 176 pages 44,99€, sortie le 17 octobre 2016

vendredi 9 septembre 2016

Les idoles de Marc'O en DVD


Après La femme bourreau et les films maudits de Jean-Denis Bonan, Les Idoles est le second opus d'une collection DVD consacrée à des films rares et/ou inédits du cinéma français des années 60. Le film de Marc'O est un film-culte, parce qu'il a marqué son temps et qu'il était jusqu'ici difficilement visible. Que Bulle Ogier, Jean-Pierre Kalfon et Pierre Clémenti, trois enfants terribles du cinéma indépendant, en tiennent les rôles principaux rend l'affaire encore plus sulfureuse. D'abord pièce à succès représentée au Bilboquet, une ancienne imprimerie de la rue Saint-Benoît transformée en théâtre en 1966, puis à Bobino, le film fait un flop, car il sort en plein milieu des évènements de mai 68 quand toute la jeunesse est dans la rue ! Le sujet avait tout pour lui plaire et son aspect de comédie musicale rock anticipait de peu le succès de Hair. Le show-biz, qui fabrique des vedettes en sacrifiant leur vie privée et au mépris du public, pousse les idoles à se saborder pour ne pas être complices de la société du spectacle.


L'intérêt principal du DVD provient des suppléments qui intègrent le long métrage dans le processus de création mis en œuvre par Marc'O. Le metteur en scène offre aux acteurs une liberté que le théâtre traditionnel muselait. Jacques Rivette reconnaîtra plus tard l'influence de ces improvisations dirigées. Un groupe de rock sur scène excite l'hystérie communicative des jeunes gens qui dansent et chantent comme des fous. C'est peut-être aussi le point faible parce qu'ils braillent plus qu'ils ne chantent, d'autant que le rock français n'a jamais été très convaincant. On reconnaîtra néanmoins le flûtiste Didier Malherbe dans l'orchestre de Stéphane Vilar et Patrick Greussay. Théâtre musical avant la lettre ou opéras rocks, les pièces montées par Marc'O dégagent une énergie incroyable de la part de ses acteurs qui se la jouent autant qu'ils jouent la comédie. Pour avoir moi-même inauguré mon light-show sur Kalfon et Clémenti qui avaient formé ensuite le groupe Crouille Marteau, j'ai pu apprécier leurs délires ravageurs où le quotidien s'imprégnait autant de la fiction que l'inverse. C'est donc en regardant les documents inédits offerts en bonus que l'on prend la dimension du travail de Marc'O et de son influence, que ce soit avec Les Bargasses qui précéda Les idoles ou avec Sensibilité aux conditions initiales datant de 1996 et récemment peinturluré vidéographiquement. Les scènes de transe associent la musique et la danse au jeu théâtral de manière explosive et galvanisante.
Parmi la troupe, car c'est avant tout un jeu d'ensemble, on notera aussi la présence de Valérie Lagrange, Michelle Moretti, Bernadette Lafont, Philippe Bruneau, Henry Chapier, Francis Girod et Daniel Pommereulle. Le monteur des Idoles était Jean Eustache et l'un des assistants à la réalisation André Téchiné ! Les costumes pètent de couleurs psychédéliques, les décors sont hallucinants, mais le jeu appuyé des comédiens m'accroche moins que la folie ambiante qui fait trembler et se tordre les corps au son de la guitare électrique. L'entretien avec Marc'O avait déjà été publié en DVD avec son chef d'œuvre, Closed Vision, un film expérimental de 1954 qui mérite absolument d'être redécouvert.

→ Marc'O, Les idoles, Luna Park Films, DVD, 14,95€, sortie le 4 octobre 2016.

mardi 6 septembre 2016

Les Américains sont des Russes


Le plus étonnant de la série Les Américains qui vient de terminer sa quatrième saison est qu’elle soit produite par la chaîne FX appartenant à la Fox Entertainment Group de Rupert Murdoch, réputée pour son caractère réactionnaire. À l’instar des nombreux films de Hollywood mettant en scène les complots intérieurs et la corruption du système, serait-ce une manière de préserver les apparences de la démocratie, antidote adoucissant contre les dérives d’un État fondé sur le génocide et dont l’économie repose en grande partie sur la guerre et le crime organisé ? Car, après tout, ces forfaits et les manipulations d’opinion qu’ils nécessitent occupent essentiellement le champ de la fiction, comme un exorcisme des dérives que le système pourrait engendrées.


Les Américains, dont le c du titre est remplacé par une faucille et un marteau, est une sorte de mélange entre 24 heures chrono et Desperate Housewives. Un couple marié d’agents soviétiques, construit artificiellement par le KGB, est infiltré dans la vie américaine jusqu’à faire deux enfants qui ignorent tout des activités espionnes de leurs parents. Nous sommes en pleine guerre froide, période Guerre des étoiles de Ronald Reagan. Les États Unis soutiennent les Moudjahidin afghans contre les Soviétiques. La série de quatre saisons de treize épisodes de 46 minutes, qui en comptera six jusqu'en 2018, mêle l’action musclée aux désordres psychologiques de cette famille hors-normes avec des incartades de la vie banlieusarde, d’autant qu’un des principaux agents du FBI chargé de les démasquer habite dans la pavillon en face du leur !
Keri Russell et Matthew Rhys ont des rôles en or puisqu’à transformations, obligés de se grimer sans cesse pour jouer quantité de personnages avec perruques et maquillage. Noah Emmerich joue l’agent Beeman, lui-même en proie aux tentations sexuelles, arme préférée des espions de tous bords.


Le thriller, basé comme tout bon récit d’espionnage sur l’infiltration et le retournement, génère un suspense tous azimuts, opposant l’antenne de KGB domiciliée à l’Ambassade soviétique et le FBI. Le plus étonnant est donc que le couple de faux Américains, voire même une partie de sa hiérarchie, est plus sympathique que la section du FBI qui les traque, même si les uns comme les autres ne font pas dans le sentiment, mais assassinent à qui mieux mieux ceux qui les dérangent. On peut juste trouver étrange, voire énervante, la relation parentale que le couple entretient avec leur fille aînée, attirée par les voies du Seigneur, même si le pasteur est un militant anti-nucléaire. Ils choisissent l’autorité plutôt que la pédagogie pour tenter d’empêcher leur fille de prendre ce chemin. Ce conflit de générations incarné par les filles se retrouve dans presque toutes les séries américaines, de Six Feet Under à Mad Men.
Créée par Joe Weisberg, ancien gradé de la CIA, la série s’appuie sur des évènements réels, en particulier l’affaire des Illegals de 2010, mais il a préféré situer l’action dans les années 80, probablement pour ne pas rendre trop parano son public. L’auteur prétend également se focaliser sur le mariage en général, les relations internationales n’étant qu’une allégorie des relations humaines. Cette vision cynique, méfiante et brutale de l’humanité fait froid dans le dos. Ce sont bien Les Américains !

Les Américains, 4 saisons plus deux à venir, DVD et Canal +

jeudi 28 juillet 2016

Phase IV, étonnant film de science-fiction de Saul Bass


Régulièrement je tombe sur un film que j'avais laissé de côté pour de sombres raisons et je me dis que mes craintes sont souvent mal placées. Lors des dernières semaines je ne compte plus ceux que nous avons abandonnés après dix minutes de projection. Nous avions déjà écarté ceux que Jonathan ou moi avions déjà vus. Nous sommes patients, mais dès le début nous arrivons à anticiper ce qui se passera ensuite. Le moindre doute nous fait prolonger la tentative à une vingtaine de minutes, mais c'est rare que cela s'arrange au delà ! Certaines affiches qui ne correspondent pas du tout aux films nous dissuadent de les regarder, certains titres ne sont pas plus excitants. J'ai classé par genre les films que je voudrais voir un de ces jours, mais ce n'est jamais le bon. Ainsi, en désespoir de cause, j'ai lancé le film de science-fiction Phase IV sans savoir ce que c'était.


Pas de générique, de grosses fourmis en très gros plan, on a failli passer le début en accéléré... Vous pouvez voir ce qu'on a vu ci-dessus ou regarder l'intégralité en streaming. Et puis le film a commencé, c'était vraiment très original, un film qui ne ressemblait à aucun autre, peu de comédiens, du moins parmi les humains, presque un huis-clos, des effets sonores épatants donnant tout leur sens aux images... Film de science-fiction qui tire sur l'épouvante parce que le thriller tient en haleine, des scènes incroyables... La bande-annonce ci-dessous en dit peut-être trop et risque de gâcher le plaisir de la découverte. J'ai évité de reproduire l'affiche qui est nulle et donne une interprétation tendancieuse de l'énigme. À la fin nous avons découvert qu'il s'agissait du seul long métrage signé Saul Bass, ça alors !


Saul Bass est le graphiste de génie qui a réalisé les génériques de Vertigo, La mort aux trousses, Psychose, Anatomie d'un meurtre, West Side Story... affichiste d'Otto Preminger, Alfred Hitchcock, Billy Wilder, Stanley Kubrick, Steven Spielberg... auteur de logos pour la pub, etc. Le film n'avait eu aucun succès. Cela arrive souvent avec des chefs d'œuvre atypiques. En plus, les sons électroniques ont été fabriqués par David Vorhaus qui était à la tête du groupe White Noise que j'adorais, et les autres effets musicaux par Stomu Yamashta dont les percussions m'avaient emballé en 1971... Mais surtout le film soulève des questions angoissantes qui sont toujours d'actualité depuis 1974.
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