Jean-Jacques Birgé

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jeudi 28 juillet 2016

Phase IV, étonnant film de science-fiction de Saul Bass


Régulièrement je tombe sur un film que j'avais laissé de côté pour de sombres raisons et je me dis que mes craintes sont souvent mal placées. Lors des dernières semaines je ne compte plus ceux que nous avons abandonnés après dix minutes de projection. Nous avions déjà écarté ceux que Jonathan ou moi avions déjà vus. Nous sommes patients, mais dès le début nous arrivons à anticiper ce qui se passera ensuite. Le moindre doute nous fait prolonger la tentative à une vingtaine de minutes, mais c'est rare que cela s'arrange au delà ! Certaines affiches qui ne correspondent pas du tout aux films nous dissuadent de les regarder, certains titres ne sont pas plus excitants. J'ai classé par genre les films que je voudrais voir un de ces jours, mais ce n'est jamais le bon. Ainsi, en désespoir de cause, j'ai lancé le film de science-fiction Phase IV sans savoir ce que c'était.


Pas de générique, de grosses fourmis en très gros plan, on a failli passer le début en accéléré... Vous pouvez voir ce qu'on a vu ci-dessus ou regarder l'intégralité en streaming. Et puis le film a commencé, c'était vraiment très original, un film qui ne ressemblait à aucun autre, peu de comédiens, du moins parmi les humains, presque un huis-clos, des effets sonores épatants donnant tout leur sens aux images... Film de science-fiction qui tire sur l'épouvante parce que le thriller tient en haleine, des scènes incroyables... La bande-annonce ci-dessous en dit peut-être trop et risque de gâcher le plaisir de la découverte. J'ai évité de reproduire l'affiche qui est nulle et donne une interprétation tendancieuse de l'énigme. À la fin nous avons découvert qu'il s'agissait du seul long métrage signé Saul Bass, ça alors !


Saul Bass est le graphiste de génie qui a réalisé les génériques de Vertigo, La mort aux trousses, Psychose, Anatomie d'un meurtre, West Side Story... affichiste d'Otto Preminger, Alfred Hitchcock, Billy Wilder, Stanley Kubrick, Steven Spielberg... auteur de logos pour la pub, etc. Le film n'avait eu aucun succès. Cela arrive souvent avec des chefs d'œuvre atypiques. En plus, les sons électroniques ont été fabriqués par David Vorhaus qui était à la tête du groupe White Noise que j'adorais, et les autres effets musicaux par Stomu Yamashta dont les percussions m'avaient emballé en 1971... Mais surtout le film soulève des questions angoissantes qui sont toujours d'actualité depuis 1974.

jeudi 14 juillet 2016

Bill Morrison, golem cinématographique du XXIe siècle


Le cinéaste Bill Morrison est devenu le maître du found footage en compilant des archives exhumées ici et là. Leur détérioration au fil du temps exhale une beauté incroyable, sublimant la mort couchée sur la pellicule. Rien d'étonnant à ce que son film Spark of Being soit une adaptation du Frankenstein de Mary Shelley. L'œuvre de Morrison, forte de cinq longs métrages et d'une quinzaine de courts, est une sorte de Golem cinématographique, "incapable de parole et dépourvu de libre-arbitre, façonné afin d’assister ou défendre son créateur."


Pour ses films muets, Morrison commande des partitions originales à des compositeurs talentueux, souvent new-yorkais. Le trompettiste Dave Douglas a écrit celle de Spark of Being et le guitariste Bill Frisell est l'auteur de la bande-son du plus ancien présent dans le coffret, The Film of Her puis de The Great Flood et The Mesmerist. Michael Gordon, responsable de celle de son film le plus connu, Decasia, mais aussi de All Vows, Who by Water, Light is Calling et avec David Lang de The Highwater Trilogy, celui-ci signant seul celle de Back to the Soil ainsi que Julia Wolfe celle de Porch, sont les trois cofondateurs du collectif Bang on a Can. Morrison a utilisé également des partitions, originales ou empruntées, de John Adams, Maya Beiser, Gavin Bryars, Richard Einhorn, Erik Friedlander, Philip Glass, Henryk Górecki, Michael Harrison, Ted Hearne, Vijay Iyer, Jóhann Jóhannsson, David T. Little, Michael Montes, Harry Partch, Steve Reich, Todd Reynolds, Aleksandra Vrebalov et du Kronos Quartet. Bien que plus plastiques que dramatiques, les œuvres de Morrison font penser à A Movie de Bruce Conner qu'accompagne Les Pins de Rome de Respighi ou aux films de Artavazd Pelechian, et à Stan Brakhage aussi forcément.


Light is Calling (2004), monté à partir d'une copie détériorée de The Bells (1926) et suivant la musique de Gordon, est présentée comme une méditation sur les collisions aléatoires. Le site de Bill Morrison délivre quantité d'informations, sur les films, les compositeurs, les chefs d'orchestre et sur les conditions de projection. Car parfois ce sont de grosses installations comme Decasia live qui réclame trois écrans et un orchestre symphonique de 55 musiciens...


Bill Morrison se focalise sur le support (The Film of Her, 1996). L'instabilité du film flamme, du celluloïd, s'oppose à la fragilité du numérique. L'infiniment petit ou le cosmos sont autant d'effets de matière. La foule est confrontée aux désastres naturels comme à ceux des hommes, submergés par les flots (The Great Flood, 2013) ou la guerre (Beyond Zero: 1914-1918, 2014). Le sud des États Unis est un bon terreau pour évoquer les tensions. Le rythme de la musique renvoie à celui de la route et du rail (Outerborough, 2005), sur Terre comme sur mer, mais toujours avec le temps en perspective. Il crée l'hypnose (The Mesmerist, 2003). La société de Morrison s'appelle d'ailleurs Hypnotic Pictures. Il incarne le démiurge qui peut redonner la vie aux êtres et aux choses. Mais son rêve de faire revivre ceux qu'il a découverts et révélés est à l'image d'Oliver Sacks tentant de réveiller les léthargiques gelés dans la passé (Re:Awakenings, 2013). Ce n'est qu'une illusion. Cet ancien peintre et animateur rend ainsi un formidable hommage à Georges Méliès, "l'inventeur du spectacle cinématographique".

Bill Morrison: Selected Works 1996-2014, coffret 3 Blu-Ray, BFI, avec un beau livret de 56 pages, 44,08€

mardi 5 juillet 2016

La banalité du mal en DVD


J'avais vu les deux films séparément, mais regarder le film de fiction Hannah Arendt après la projection du documentaire Un spécialiste lui donne tout son sens.
Eyal Sivan et Rony Brauman ont réalisé en 1999 un montage intelligent des archives tournées par Leo Hurwitz en 1961 lors du procès du criminel nazi Adolf Eichmann. Ils se sont inspirés du livre controversé de Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, insistant sur l'obéissance aux ordres d'un fonctionnaire minable plutôt qu'en en faisant un monstre comme d'autres l'auraient souhaité. Eichmann, responsable de la déportation de millions de juifs, mais également de tziganes et d'opposants au régime nazi, était sous les ordres du Général Müller comme de Himmler et Heidrich, vouant à Hitler une admiration sans bornes. Le procès, retransmis alors à la télévision, fut filmé à plusieurs caméras, avec des cadres soignés, l'accusation se réfléchissant par exemple dans la cage de verre où est enfermé l'ancien nazi. La responsabilité des conseils juifs est moins appuyée que dans le film de Margarethe von Trotta qui reprend l'analyse de Hanna Arendt. L'excellence du son, entre les mains de Nicolas Becker, Jean-Michel Levy, Krishna Levy, Yves Robert et Béatrice Thiriet souligne les ellipses et fictionnalise le documentaire pour en faire un opéra tragique dont l'humanité est le principal protagoniste.


Pour son film réalisé en 2013, Margarethe von Trotta ne choisit pas forcément les mêmes extraits d'archives du procès. J'ai l'impression qu'ils sont encore plus impressionnants. Barbara Sukowa est formidable dans le rôle de cette femme qui pense par elle-même, quitte à se mettre à dos les mauvaises consciences de la communauté juive. En cette période du glissement droitier où les immigrés sont parqués dans des camps, refoulés dans leurs pays d'origine où ils risquent la mort, où des murs construisent de nouveaux apartheids, où les flics obéissent aveuglément aux ordres d'une hiérarchie démente, le film est d'autant plus salutaire. De même que Eichmann est basiquement stupide, les citoyens qui ne se révoltent pas ne sont-ils tout simplement pas incapables de penser ? La lâcheté semble un facteur commun aux uns comme aux autres. Il faut du courage pour prendre à contrepied les ordres donnés et anticiper l'horreur qui ne peut qu'aboutir à de nouvelles culpabilités générant à leur tour des dérives catastrophiques. En reprochant leur attitude passive à leurs aînés les enfants d'Israël ont reproduit des schémas criminels qu'aucune honte ne saura effacer. Quelle nouvelle catastrophe en sortira ? Les victimes continueront-elles à se substituer à leurs bourreaux ? Jusqu'où sommes-nous complices des atrocités qu'engendre l'exploitation de l'homme par l'homme ? Hannah Arendt décrit parfaitement la banalité du mal.

Autour de Hannah Arendt, coffret Collector 2 DVD + le livre de Arendt, Blaq out, 25€

lundi 27 juin 2016

The Hidden, film-culte méconnu


Comme je suis toujours à la recherche de films qui sortent de l'ordinaire, Jonathan Buchsbaum me suggère The Hidden (1987) en avançant que c'est drôle et qu'on peut le considérer comme "une sorte de" thriller... Le film de Jack Sholder avait reçu, entre autres, le Grand Prix du Festival international du film fantastique d'Avoriaz l'année suivante, mais j'imagine que la renommée de ce genre de film atteint essentiellement les amateurs de ces œuvres de niche. On notera la présence du jeune Kyle MacLachlan découvert dans les films de David Lynch, aussi froid que le sera plus tard l'agent spécial Dale Cooper dans la série Twin Peaks. Pourtant The Hidden rappelle plutôt de Videodrome ou The Naked Lunch de David Cronenberg.


La bande-annonce, comme ma chronique, ne doivent jamais déflorer le film. C'est pour moi toujours un problème de ne rien raconter tout en incitant mes lecteurs à regarder tel ou tel. La surprise doit rester intacte. De même j'évite de lire quoi que ce soit sur un film avant de le projeter. Alors comment se faire une idée et choisir ? Par une somme d'indices, de rapprochements, de termes somme toute assez flous, mais qui précisent la raison de mon enthousiasme. Lorsque l'on accorde sa confiance à un journaliste ou un ami dont les goûts sont proches des siens on arrive à avancer au milieu de la jungle des films anciens et récents à notre portée. Vous trouverez peut-être un peu difficilement ce petit bijou fantaisie, paru en DVD il y a une dizaine d'années, mais il nous a fait passer une bonne soirée.

jeudi 23 juin 2016

Adam Curtis, documentariste à l'œuvre contre les idées reçues


Si vous n'avez jamais entendu parler du documentariste britannique Adam Curtis (plus fourni, mais en anglais dans le texte) cela n'a probablement rien de surprenant et il n'est pas trop tard pour rattraper le temps perdu à regarder des reportages plan-plan comme il y en a tant. Adam Curtis réalise des films presque exclusivement pour la BBC, or le monde du cinéma méprise royalement ce médium. De plus il est anglais et il est difficile de trouver ses films sous-titrés. Deux raisons pour passer à côté d'un incontournable pourfendeur de l'establishment dont les recherches formelles de ses derniers films sont à l'égal des sujets traités. On connaît la réputation des Britanniques en matière de documentaires et cette fois vous serez servi !


Contrairement à ses autres documentaires qui ont recueilli quantité de prix dont de nombreux BAFTA, It felt like a kiss (2009) n'est pas un film en soi puisqu'il fait partie d'un spectacle multimédia de la compagnie Punchdrunk avec la partition du musicien de Blur et Gorillaz, Damon Albarn, interprétée par le Kronos Quartet, mais c'est un des plus drôles, accessible même si l'on ne comprend pas bien la langue de Shakespeare ou de Lennon-McCartney. Dans ses films les plus récents Adam Curtis utilise des images d'archives qui ne semblent pas toujours en rapport avec son sujet, mais qui sous-tendent un discours intelligent et sensible touchant souvent à l'inconscient. La manipulation de l'opinion dans les pays démocratiques est justement le thème de The Century of the Self (2002) ou comment le neveu de Sigmund Freud inventa les relations publiques et la société de consommation en adaptant les théories de son oncle, suivi par Anna, la fille coincée du psychanalyste viennois.


Dans tous ses films, souvent assez longs et découpés en trois ou quatre parties d'une heure, on découvre des séquences incroyables d'images vues nulle part ailleurs. La fiction et le réel se mêlent souvent pour servir son propos. Le travail de montage et de sonorisation est remarquable. Dans ses films les plus récents les cartons rappellent explicitement les travaux de Jean-Luc Godard, mais ailleurs la voix de Curtis accompagne souvent ses montages insolents ; les images et les sons ne sont pas des redondances du commentaire, ils jouent de transversalités en s'inspirant de Brecht et Freud. Pandora's Box (1992) aborde les dangers de la rationalité technocratique et politicienne, The Living Dead (1995) les manipulations de l'Histoire nationale et de la mémoire individuelle, The Power of Nightmares (2004) le parallèle entre l'islamisme du monde arabe et le néo-conservatisme des États Unis avec leur intérêt mutuel de créer un ennemi pour attirer notre sympathie, The Trap - What Happened to our Dream of Freedom (2004) le concept simpliste de liberté sur des êtres devenus robotiques à force de bourrage de crâne, All Watched Over By Machines of Loving Grace (2007) la faillite des ordinateurs à nous rendre la vie meilleure, Bitter Lake (2015) l'alliance perverse de l'Arabie Saoudite avec les États Unis créant un monstre sous prétexte de lutter contre le Mal, etc.
J'ai découvert Adam Curtis par hasard en prenant It felt Like A Kiss pour un film de Bill Morrison dont j'ai acquis depuis le triple coffret Blu-Ray. Le style était très différent, mais l'un et l'autre se servent exclusivement d'images d'archives avec des partitions sonores savamment travaillées. Je pensais plutôt à une sorte d'actualisation du génial A Movie (1958) de Bruce Conner.


Il existe quantité de petits films et la plupart des longs de Curtis sur Vimeo ou YouTube, tous en anglais non sous-titrés, mais relativement compréhensibles selon vos connaissances en anglais. J'en ai reproduits deux ci-dessus, commencez par ceux-là, les plus anciens sont de facture plus classique, mais très au dessus de ce que l'on nous montre la plupart du temps.

vendredi 17 juin 2016

Les quatre saisons de Marcel Hanoun


Re:Voir publie Les saisons de Marcel Hanoun en un coffret de 4 DVD. Cinéaste expérimental, contemporain de la Nouvelle Vague et méconnu du grand public, Hanoun tourne dans un no man's land entre Godard et Robbe-Grillet, Bresson et Straub. Avec les premiers il ne partage pourtant nulle perversité, mais des seconds il possède la rigueur. Même si la bande-son et quelques photos se réfèrent à l'actualité, la poésie de L'été (1968) est résolument mâle, avec à la clef nudité, gros plans ou gambadage de fille dans la campagne.


Pour L'hiver (1969) Michael Lonsdale joue le rôle du réalisateur, qu'il feigne de filmer de la peinture ou des personnages féminins dans Bruges désert. Hanoun met ici plus explicitement son discours de la méthode en abyme. S'appuyant sur la rupture entre l'image et le son, la voix off et la musique classique envahissent le hors-champ. Des coups de zoom insistent sur l'importance du montage. La couleur fait son apparition, s'intercalant avec le noir et blanc. Cette dualité est à l'image des rapports homme-femme de ce second volet, mais le mâle ne peut s'empêcher de donner des leçons. Les femmes sont laissées pour compte et fleurette, des comédiennes. Ce n'est pas pire que chez la plupart de ses congénères, mais ici, comme chez Godard, les cassures permettent de voir et d'entendre, chose devenue rare au cinéma. J'ignore qui a influencé l'autre, mais il y a trop de coïncidences. Les langues et les pistes se superposent. Les acteurs, ayant souvent la bouche fermée tandis qu'off ils sont bavards, nous obligent à nous identifier à leurs pensées plutôt qu'à leurs actes.


Chaque nouvelle saison complexifie le dispositif, précisant le style de Marcel Hanoun sans se soucier du genre. La fiction y pénètre avec Le printemps (1970). Lonsdale encore, rare comédien à oser l'impossible en marge de films plus commerciaux. La fuite remplace la promenade, scandée en panoramiques heurtés. Le documentaire fait une apparition saignante. Montage parallèle de scènes de passage. De rites ? Les voix s'effacent devant la nature. Les règles d'une petite fille marquent définitivement l'arrivée du printemps.


Face à la caméra de Hanoun, Lonsdale, toujours, regarde son film dont on entend que la musique de Mahler. Ainsi commence L'automne (1972) avant que l'image ne disparaisse pendant un coup de téléphone. Tamia joue le rôle de la chef monteuse. Elle tient tête au réalisateur comme à son amant. Les mœurs ont évolué depuis quatre ans. (Je note avec amusement que si Tamia chantera avec notre Drame Musical Instantané après avoir été du Unit de Michel Portal, Lonsdale créera plus tard notre spectacle Buzzati). Les deux personnages évoquant le film virtuel qu'ils montent incarnent en fait le discours de Hanoun. Le contrechamp invisible devient le moteur de l'action. Je note encore que Tamia a des accents de Brigitte Bardot comme certaines phrases off des acteurs sonnent étonnamment godardiennes. La sexualité et la politique sont mises sur le grill, comme l'action et la parole révèlent notre impuissance. Avec cette dernière saison, Hanoun est entré dans le réel, celui de la fiction assumée.



→ Marcel Hanoun, Les saisons, coffret Re:Voir 4 DVD et un livre de 100 pages avec articles signés par Jean-Louis Bory, Dominique Noguez, Emeric de Lastens, André Cornand & Abraham Segal, Paola Melis, 49,99€

mardi 19 avril 2016

Meet The Patels, une comédie documentaire


Les bonnes comédies sont rares. Les bons documentaires aussi. Les bonnes comédies documentaires, n'en parlons pas. Ou plutôt si, parlons de Meet the Patels, Prix du Public dans différents festivals dont celui de Los Angeles. Les parents de Ravi V. Patel, il a bientôt trente ans, souhaitent qu'il se marie, mais à une Patel (les Patel en Inde ce sont les Smith aux USA), du moins à une indienne, hindoue comme lui. Sa sœur, Geeta V. Patel tient la caméra. Le film, tourné volontairement chaotiquement, bénéficie d'un montage extrêmement soigné et d'une mise en scène astucieuse où nombreux passages sont en dessins animés. Le personnage de Ravi rappelle Woody Allen ou Albert Brooks, version indienne, sauf qu'il a grandi à Los Angeles. L'humour, omniprésent, n'efface pas les contradictions culturelles et communautaires, bien au contraire, il leur tord le cou avec une sensibilité bienveillante.


Les coutumes doivent faire face aux migrations. Les ségrégations cèdent devant les mœurs du pays d'accueil. La famille passe à la question. C'est un peu The Wedding Banquet (Salé Sucré) d'Ang Lee, façon Indian cooking avec l'ambiguïté d'un documentaire extrêmement dirigé. Portrait croisé de l'Inde et des USA, des nouvelles générations qui tentent de préserver leur culture en adoptant celle de leur nouveau pays, Meet the Patels soulève les questions de la fidélité et du mensonge, du désir et de son inaccessibilité, de la famille et de son affranchissement.

Disponible sur Netflix avec sous-titres français. Pas de sortie prévue en salles ? On se demande comment les distributeurs font leur travail...

mercredi 13 avril 2016

Les plus belles années de notre vie / La septième victime


J'ai groupé ces deux films parce que l'un et l'autre m'avaient échappé alors que Jonathan Rosenbaum ne cesse de souligner leur intérêt. Comme je suis avec assiduité son blog qui rassemble critiques anciennes et récentes j'ai fini par regarder The Best Years of Our Lives (Les plus belles années de notre vie) de William Wyler (1946) et The Seventh Victim (La septième victime) de Mark Robson (1943). Affublé de ses sept Oscars le premier reçut un succès populaire phénoménal, classé parmi les 100 meilleurs films américains par l'American Film Institute tandis que le second est passé plutôt inaperçu bien que Rosenbaum le classe 27ème de son Panthéon et le seul film d'épouvante de ses cent préférés. Les deux sous-entendent des mœurs ou des idées plutôt rares dans le cinéma américain des années 40


The Best Years of Our Lives (Les plus belles années de notre vie) raconte la difficulté de se réinsérer dans la société civile pour trois anciens combattants du Pacifique. Ce thème sera plus tard souvent traité avec les vétérans du Vietnam, mais Rosenbaum l'encense plus qu'aucun autre. À côté du travail de Gregg Toland sur la profondeur de champ, les trois heures du film soulignent l'humanité profonde des personnages servie par un jeu d'acteurs formidable, en particulier Dana Andrews et Harold Russell, comédien non-professionnel handicapé des deux mains. Ici et là le doute s'installe sur l'American Way of Life et des idées pacifiques pointent à une époque où l'on n'y risquait pas encore d'être accusé de communisme.


J'imagine que c'est l'incroyable mélange de genres qui plaît à Rosenbaum dans The Seventh Victim (La septième victime). Enquête policière, film d'épouvante, complot ésotérique, ce court long métrage de 71 minutes effleure également l'homosexualité féminine. Dans certaines scènes Jacques Tourneur n'est pas loin. Le scénario auquel beaucoup de spectateurs n'ont rien compris ressemble à un collage où la psychanalyse met le pied dans la porte...


S'il y en avait sept et un secret derrière on pourrait aussi penser au Barbe-Bleue de Lang retourné comme une chaussette. Même le titre nous oblige à compter sur nos doigts à un moment inattendu. Allant de surprise en surprise, d'énigme en suggestion, l'asile d'aliénés où nous évoluons est une ouverture vers le rêve, évocation cinématographique de nos interrogations métaphysiques.

N.B.: Les deux films sont trouvables en DVD. La septième victime est aussi sur Vimeo, mais sans sous-titres.

dimanche 3 avril 2016

Jonathan Rosenbaum sur "Baiser d'encre"


Le plus exquis de "Baiser d'encre", le nouveau film de Françoise Romand (DVD multizone disponible sur romand.org avec bonus et sous-titres anglais, français et espagnols), est comment le travail et la vie d’Ella et Pitr, un couple d’artistes hippie très inspiré qui «peint leur amour et leurs fantasmes sur les murs du monde" (leur propre site web ellapitr.com est là pour le prouver, vous pouvez en apprécier les effets), ont poussé un autre couple - Romand elle-même à l’image et Jean-Jacques Birgé au son - à développer une quantité égale de fantaisie critique pour nous les faire connaître. Le site web de Romand présente la bande-annonce ainsi qu'un lien vers un livre éponyme du couple filmé que je n'ai pas encore vu.
Jonathan Rosenbaum, Cinema Scope #66, Mars 2016
Global Discoveries on DVD: Niche Market Refugees

Depuis six ans je n'écris en général plus le week-end, mais si c'est pour laisser la parole à Jonathan Rosenbaum dont le blog est le seul consacré au cinéma que je suis régulièrement, alors... D'autant qu'il a l'oreille de me citer pour la partition sonore aux petits oignons que j'ai composée pour Françoise avec le soutien de la chanteuse danoise Birgitte Lyregaard, du multi-instrumentiste Sacha Gattino, du saxophoniste Antonin-Tri Hoang, du violoncelliste Vincent Segal, de l'ici-contrebassiste Hélène Sage et du batteur Edward Perraud ! Je n'aurais jamais assumé ce rôle où les bruits, la musique et les voix participent d'un même ensemble sans Aimé Agnel et Michel Fano qui m'apprirent à écouter lors de mes études à l'Idhec au début des années 70. Pendant que j'y suis je salue la mémoire de Frank Zappa qui déclencha ma passion pour la musique, Jean-André Fieschi qui me donna les moyens de continuer à apprendre jusqu'à aujourd'hui et Bernard Vitet qui, entre autres, m'enseigna le silence... On dirait que je répète un discours à une remise de prix, mais si cela se produisait encore, je crois que mon intervention serait autrement plus politique, en particulier pour affirmer que sans le statut d'intermittent je n'aurais jamais eu la liberté de faire ce qui me chante en toute indépendance.

vendredi 25 mars 2016

Mai 68 et son cinéma


Sur FaceBook Jean-Noël Lafargue (né en 1968 !) écrit : "On dit beaucoup que Mai 1968 n'a rien apporté, mais je prends plaisir à redécouvrir ou découvrir le cinéma post-soixante-huitard qui, au delà du plaisir manifeste à montrer des gens à poil, me semble plus subversif que tout ce qui se fait depuis, et en même temps assez jubilatoire. Il faut que je voie tout Joël Séria, tout Alain Jessua, tout Bertrand Blier (celui que je connais le mieux sans doute)... Et qui d'autre ? Vous avez des conseils ?"
Il faut d'abord rappeler que mai 68 fut une révolution de mœurs incroyable. Nous sommes passés de la blouse grise à l'explosion psychédélique du flower power, les collèges et lycées sont devenus mixtes, l'imagination a été portée réellement au pouvoir (il n'y a qu'à constater les films qui sortaient chaque semaine, les disques que les jeunes consomment aujourd'hui de revival en revival, etc.), la liberté sexuelle ne nous a pas rendu plus heureux mais on en a tout de même drôlement profité (arrivée de la pilule, droit à l'avortement, féminisme, revendication des homosexuels...), la jeunesse s'est politisée (on pensait alors que tout était politique et cela continue), des liens ont été tissés entre étudiants et ouvriers, etc. Les critiques portées contre mai 68 sont totalement déplacées, c'est la réaction contre mai 68 qui a déclenché toutes les déviances absurdes. Les conservateurs n'ont eu de cesse de démonter le mythe d'une génération qui avait cru naïvement pouvoir changer le monde, que ce soit dans la paix et l'amour ou dans la révolution permanente.


Mais revenons à la question de Jean-No à qui j'ai cité dans le désordre complet Sweet Movie de Dušan Makavejev, Bof et Themroc de Faraldo, les films de Pierre Clémenti, Les idoles de Marc'O (même si de 1967, j'aurais pu évoquer aussi Les petites marguerites de Věra Chytilová sorti en 1966 et les premiers Forman), L'an 01 de Doillon, Gébé, Resnais et Rouch, les films de Buñuel, Ferreri, Pasolini, Godard, Rivette, Varda de cette époque, Solo et L'albatros de Mocky, Anatomie d'un rapport et Genèse d'un repas de Moullet, La Femme-bourreau de Bonan, L'acrobate de Pollet, La fiancée du pirate de Nelly Kaplan, More de Schroeder, mais aussi Skidoo de Preminger, Head de Rafaelson, Zabriskie Point d'Antonioni, El Topo et La montagne sacrée de Jodorowsky et Easy Rider. J'en oublie des quantités comme les films lysergiques réalisés par les Laboratoires Sandoz !

jeudi 24 mars 2016

Le siège ou Sarajevo survolé


Grosse déception devant le reportage de Patrick Chauvel et Rémy Ourdan, lauréat du FIPA d'or 2016 du meilleur documentaire de création. Alternance d'interviews sur fond noir regard gauche caméra et d'archives sanglantes. D'un côté le syndrome Shoah accumulant les témoignages unanimes, de l'autre des documents à sensation façon Journal de 20 heures. En aucun cas un documentaire, le seul point de vue se résumant au courage réel et solidaire des habitants de Sarajevo face à l'absurdité criminelle d'un ennemi d'ailleurs absent du film. En aucun cas une création, mais un reportage plat et formaté comme tous ceux auxquels la télévision et les festivals de cinéma nous habituent. Pas une once d'explication d'une guerre dont on n'a pas cessé de nous dire qu'elle était compliquée alors qu'en quelques mots il serait facile de resituer le siège de Sarajevo dans son contexte historique. Esquissé le rôle terrible de la FORPRONU dont il faudra bien qu'un jour soit révélée sa complice inaction. Le Fipa d'or 2000 qui avait salué la fiction Warriors de Peter Kominsky produite par la BBC était autrement plus mérité.

Quant à la vie de tous les jours, quotidien incroyable des habitants de Sarajevo pendant le siège qui dura près de quatre ans, constitué de système D, de réflexions philosophiques et d'une inclination indispensable pour la poésie sous toutes ses formes, il faudrait absolument revoir les 120 épisodes de la série Chaque jour pour Sarajevo - Chroniques d'une rue assiégée, en anglais A Street Under Siege, imaginée par Patrice Barrat et coproduite par Point du Jour, Saga et la BBC. Neuf réalisateurs se succédèrent pour tourner autant de très courts métrages de deux minutes diffusés chaque soir dans toute l'Europe avant le Journal. La production avait choisi d'envoyer des réalisateurs et non des reporters de manière à générer un regard autre que celui des journalistes. Parmi ces miniatures, Patrice Barrat, Corinne Godeau, Ramdane Issaad, Philippe Baron, Baudoin Koenig, José Maldavsky, Serge Gordey, Gonzalo Arijon, avec le soutien d'Ademir Kenovic, réalisèrent quelques chefs d'œuvre, mais tous les épisodes font sens et ne ressemblent à rien d'autre. Un hymne à l'humanité qui se moque des brutes épaisses venues faire des cartons le week-end comme on va à la fête foraine. J'étais le troisième à partir dans cet enfer et je réalisai, entre autres, un jour de colère, Le sniper, première fiction tournée là-bas pendant le siège. J'ai beaucoup écrit à mon retour et dirigé le disque Sarajevo Suite avec une quarantaine d'artistes et de musiciens autour des poèmes d'Abdulah Sidran. Le retour à la normalité des Sarajéviens, redevenus semblables à nous avec le temps, m'a permis de rompre le lien pathologique qui me reliait à la ville martyr, mais chaque fois qu'est évoquée cette période historique qui marqua la fin de l'Europe telle que nous aurions pu la rêver et le blanc-seing à toutes les horreurs commises depuis je scrute dans le regard de mes condisciples la leçon qu'ils auraient pu en tirer.


Difficile d'être juge et parti alors que j'appartiens à l'équipe qui reçut en 1994 un BAFTA (British Academy Award of Film & TV Arts) et le Prix du Jury au Festival de Locarno à titre collectif (sur le Net je n'ai trouvé que des extraits montés et tronqués, comme ci-dessus, mais cela donne tout de même une petite idée). Témoin d'une bascule déterminante de l'Histoire, je suis d'autant plus sensible à tout ce qui y a trait, témoignages bouleversants, manipulations odieuses, révélations renversantes, interprétations artistiques. J'ai aussi du mal à confondre une approche anecdotique avec ce que les anecdotes peuvent apporter à un point de vue d'auteur qui ne saurait jamais être neutre ni manichéen. Plus de vingt ans après les évènements, on serait en droit d'attendre un regard neuf !

Que cela ne vous empêche surtout pas de regarder Le siège en replay sur Arte+7 jusqu'au 29 mars et de vous faire votre propre idée !
Photo © Milomir Kovacevic

lundi 14 mars 2016

Love Streams, un chef d'œuvre de Cassavetes

...
Wild Side publie un coffret Blu-ray/DVD contenant un master restauré de l'avant-dernier film de John Cassavetes, Love Streams (1984), accompagné de son second, qu'il répudia pour en avoir perdu le final cut, A Child is Waiting (Un enfant attend, 1963), et du livre L'amour et le vertige, trajectoire d'une rebellion sur la genèse de Love Streams, écrit par Doug Headline. On y trouve également le making of de Michael Ventura I'm Almost Not Crazy, et deux émissions de Cinéma, Cinémas sur le tournage. J'insiste toujours sur les bonus des DVD, archives exceptionnelles qui ravissent les cinéphiles, d'autant qu'elles sont inaccessibles lorsque l'on assiste aux films en salle.
Contrairement à la plupart de ses autres films, Love Streams n'est pas tourné caméra à l'épaule, ce qui ne l'empêche pas de nous donner le vertige, essentiellement grâce aux portraits des deux protagonistes génialement interprétés par l'auteur et sa femme, Gena Rowlands. Sarah et Robert sont des oisifs sans problèmes financiers, deux enfants qui n'ont jamais grandi, en marge d'une société qui ne les y a jamais forcés. Seule, elle a perdu la garde de sa fille ; il ne connaît pas son propre fils, se dissolvant dans l'alcool et les rencontres sans lendemain. Chacun a plus d'amour à donner que personne ne peut en recevoir, mais leurs moments d'absence les rendent impossibles à vivre pour quiconque. Leurs jeux et leurs handicaps rappellent Les enfants terribles de Cocteau et Melville. Leur relation ne devient explicite que tard dans le film, une histoire ancienne qui n'est jamais même effleurée. C'est le passé. Sarah et Robert vivent dans l'instant, impulsifs et égoïstes. Cassavetes, à qui le producteur Menahem Golan laisse les mains libres, insère deux rêves de cette quinquagénaire qui ressemble beaucoup à Une femme sous influence : des pitreries qui ne font rire qu'elle-même et une comédie musicale étonnante avec danseuses et orchestre en direct, scène onirique plus réelle que les délires à répétition qui s'enchaînent sans temps mort. La vie est fragile. Cassavetes est déjà très malade. Il mourra en 1989 des suites de sa cirrhose, à cinquante-neuf ans. Love Streams est un de ses plus beaux films et fait figure de testament si l'on sait lire entre les plans.

mardi 8 mars 2016

Apéro Boulot Château


Pour cette Journée Internationale des Femmes, aussi condescendante et machiste que la galanterie, j'ai eu envie de ressortir de ses cartons un court métrage apéritif tourné dans les années 80 par Françoise Romand. Portrait d'une entreprise paternaliste de 1800 salariés, il pointe le rôle des femmes dans la société française comme dans celle fondée par Paul Ricard. Les chaînes dansent autour de la bouteille, réunion de "famille" élargie où le syndicat est maison et où les ouvrières sont estampillées Ricard. Il y est question d'héritage et de classes sociales, des perspectives d'emploi des enfants des uns et des autres, et d'une philosophie de l'entreprise où les salariés parlent à la première personne du pluriel pour évoquer leur employeur. Quel pastis !


Le titre de ce petit film livre évidemment une piste sur l'angle choisi par la réalisatrice pour suggérer la manière dont le patronat tient son personnel. Il est facile d'imaginer ensuite comment les élites gouvernent un pays à grand renfort de communication et de bourrage de crânes. Dans Apéro Boulot Château on retrouve le style de Françoise Romand, mise en scène explicite du documentaire, entretiens face caméra, effets de montage où le décor fait partie des protagonistes... Le thème de l'identité y est aussi présent que dans ses longs métrages Mix-Up, Appelez-moi Madame, Vice Vertu et Vice Versa, Passé Composé, Thème Je ou Baiser d'encre. Quel que soit son sujet Françoise Romand n'abandonne jamais la fantaisie, façon habile de prendre du recul avec des évidences présupposées. Ces petits décalages replacent le réel dans la mise en scène sociale qui exploite quotidiennement la naïveté de ses acteurs transformés en spectateurs de leur propre aliénation. La réalisatrice, ici comme dans ses films plus "sérieux", se sert des codes pour les transgresser avec humour, en jouant de sa complicité avec celles et ceux qu'elle filme. Santé !

→ Six films de Françoise Romand sont déjà sortis en DVD, commandables sur son site.

vendredi 26 février 2016

Guibord s'en va-t-en guerre


Si Philippe Falardeau change de style à chaque nouveau film, il suggère toujours des sujets graves sous l'angle de la comédie. Après son documenteur La moitié gauche du frigo, il avait réalisé Congorama, C'est pas moi je le jure !, Monsieur Lazhar et The Good Lie, tous ces longs métrages valorisant le mensonge comme élément dynamique de l'histoire. Guibord s'en va-t-en guerre ne déroge pas à la règle, puisqu'il met en scène un homme politique, la caricature ne pouvant jamais arriver à la cheville de la réalité, même si son analyse critique est fine et savamment inspirée. L'idéologie est, comme partout aujourd'hui, enfoncée par la stratégie, moteur d'une caste d'ambitieux avides de pouvoir. Steve Guibord, interprété par Patrick Huard, n'est pas un foudre de guerre, simplement le député indépendant de Prescott-Makadewà-Rapides-aux-Outardes, circonscription du nord du Québec, du moins dans le film, car si c'est à l'image du faux site du député Guibord, on aura du mal à la situer sur la carte du Canada. Or Guibord possède l'unique voix qui pourrait faire basculer la Chambre des communes pour ou contre la guerre au Moyen Orient.


La satire québécoise peut sans hésiter s'appliquer à notre propre classe politique, plus encline à se placer sur le marché du travail qu'à défendre un programme cohérent. Les enjeux ne sont pas éloignés des nôtres, et les petits arrangements rivalisent avec les fausses promesses. Entouré d'une femme businesswoman, d'une fille rebelle et d'un stagiaire haïtien citant Jean-Jacques Rousseau à tout bout de champ, le député Guibord doit trouver un terrain d'entente entre les natifs qui montent un barrage sur la route et les bûcherons qui déciment la forêt, tout en mettant les médias dans sa poche. Ne sachant pas quoi penser, il ouvre une "fenêtre de démocratie directe" en interrogeant ses électeurs... N'allez pas croire pour autant que le cinéaste soutienne le "tous pourris", mais il me laisse penser que le tirage au sort pourrait être la meilleure alternative à la bande d'incompétents professionnels à la solde des banques qui nous gouvernent !
Sortie en France le 15 juin 2016

lundi 22 février 2016

Oshima et Vecchiali, des cinémas sans tabou


Je m'en veux de laisser de côté des rétrospectives DVD géniales, mais tant que je n'ai pas terminé de tout voir je ne sais pas comment en parler correctement.


Ainsi trône toujours sur l'étagère le coffret Nagisa Ōshima de neuf films édité par Carlotta (1961-1972). Revoir La pendaison, Le petit garçon et La cérémonie m'a subjugué, mais je n'ai jamais vu Carnets secrets des Ninjas, Le Journal de Yunbogi, Journal du voleur de Shinjuku, Le piège, Il est mort après la guerre, Une petite sœur pour l'été. L'inventivité de la mise en scène et du découpage, les sujets provocants devraient pourtant m'inciter à regarder les six films restants. Qu'est-ce que j'attends ? De quoi ai-je peur ? D'autant que la Trilogie de la jeunesse, ses trois premiers films, m'avait enthousiasmé... Ōshima est probablement l'équivalent de Godard au Japon. Nul autre que lui n'y incarne mieux la Nouvelle Vague, inventive et sulfureuse. (N.B.: la bande-annonce date de 2015)


Dans un autre genre, mais tout aussi briseur de tabous, Paul Vecchiali est un cinéaste français capital et mésestimé. Lorsque j'étais jeune homme j'assistai à la projection de tous ses films dans un cinéma de quartier du XIIIème ou XIVème arrondissement de Paris. J'y allais l'après-midi, la salle était presque vide. Si, depuis, j'ai continué à défendre son cinéma, qu'est-ce qui me retient aujourd'hui de boucler cette rétrospective de son œuvre en deux coffrets édités par Shellac, huit films de 1972 à 1988 ? Celle de Vecchiali commence l'année où s'arrête celle d'Ōshima, hasard de l'édition DVD et de mes retards de visionnage. Je me souviens parfaitement de ses deux films les plus connus, Corps à cœur et Femmes femmes avec Hélène Surgère et Sonia Saviange. Il n'y a pas si longtemps j'avais été épaté par Encore (Once More), comme les scènes d'un nouveau théâtre filmé d'une audace inégalée où l'homosexualité s'expose sans complexe, pas même celui de la maladie qui décime alors la communauté. J'ai revu son film porno Change pas de main, et puis Rosa la Rose, fille publique et L'étrangleur. Toujours la même liberté de ton. Un lieu unique entre Luc Moullet et Jean-Pierre Mocky. La fantaisie, un côté foutraque, un romantisme sec, l'amour des acteurs et des actrices, une famille de copains. Il faut encore que je revois En haut des marches et Le Café des Jules. (N.B.: là aussi les bandes-annonces datent de 2015)


Si j'attends trop je finirai pas ne jamais évoquer les films formidables de ces deux moralistes, comprendre que "toute œuvre est une morale", comme l'entendait Cocteau, et que ces deux-là ont chaque fois mis les pieds dans le plat contre la platitude environnante, tant dans les sujets abordés que dans la manière de les filmer, chacun à sa manière.

→ Nagisa Ōshima, Coffret, DVD / Blu-Ray, Carlotta, 60,19 €
→ Paul Vecchiali, Rétrospective 1 et 2, DVD, Shellac, 2 x 35 €

vendredi 12 février 2016

L'année du dragon (coffret collector)


Malgré le titre de mon article je sais tout de même reconnaître un dragon d'un singe, d'autant que je fais partie des natifs du signe brigué par quantité de Chinois. Il paraît pourtant qu'en cette année du singe de feu qui commence, tout peut arriver, du moins individuellement ! Le film de Michael Cimino date de 1985, année du buffle de bois. Moi qui suis dragon d'eau, je n'y entends pas grand chose, mais j'imagine que cela revêt une signification qui m'échappe dans la symbolique de cet épatant thriller. C'est surtout la mise en scène de l'intégrité absolue, qu'elle soit porteuse du mal ou du bien. Les deux protagonistes sont prêts à aller jusqu'au bout par tous les moyens pour assouvir leur ambition. Est-ce une métaphore de l'état de Cimino après l'échec de Heaven's Gate (La porte du paradis) ? Il joue là son va-tout.
On a souvent parlé d'une sorte de western pour un autre polar qui ressort en DVD/Blu-Ray au même moment, Desperate Hours tourné en 1990, mais déjà le duel est évident entre Mickey Rourke et John Lone dans L'année du dragon. Rien d'étonnant chez ce cinéaste qui dresse le portrait des États Unis dans tous ses films, fantasme de nombreux Américains. Des critiques l'ont taxé de racisme parce qu'il montre une communauté chinoise new-yorkaise corrompue et criminelle, mais faudrait-il que les personnages portent un masque neutre ne correspondant plus à rien pour éviter ces réflexions communautaristes ? Le racisme n'est-il pas souvent l'apanage de ceux qui l'imaginent chez les autres ? N'est-il pas simplement l'expression d'une haine de l'autre qui est en soi ? D'autre part il suffit de se promener dans le sud de Manhattan pour deviner que les triades ont remplacé la mafia italienne, considérablement affaiblie par la répression policière exercée pendant des décennies. Il est d'ailleurs étonnant qu'aucun d'entre eux n'ait pris la relève des Scorsese, Coppola, Cimino, De Niro, De Palma...


À l'occasion de la sortie remasterisée en HD de L'année du dragon, Carlotta édite un nouveau coffret ultra-collector après Body Double. Le film est accompagné d'un livre de 208 pages, L'ordre et le chaos, contenant le scénario écrit à quatre mains avec Oliver Stone, des analyses et entretiens avec Michael Cimino, Mickey Rourke et Robert Daley parus dans la presse française de l’époque, les notes de production originales, le tout agrémenté de 50 photos inédites issues des archives MGM et Warner Bros. C'est passionnant, comme cette référence à l'Exclusion Act interdisant aux Chinois de devenir Américains et qui rappelle douloureusement la dérive actuelle de notre gouvernement. Un bémol au milieu des excellents bonus, évitez les présentations avant le film qui le déflore bêtement !
D'habitude les extraits du film que l'on vient de voir m'insupportent également lorsqu'ils truffent les entretiens, mais cette fois tandis qu'ils accompagnent celui purement audio du réalisateur je découvre la profusion incroyable des détails de l'image que l'intrigue avait occultés. Cimino y regrette amèrement la phrase finale d'Au cœur du dragon censurée par les producteurs. Le film se termine par "Tu sais, tu avais raison et moi, tort. Je suis désolé. J'aimerais devenir un mec bien. Mais je ne sais pas comment faire." alors que Stone et Cimino avaient écrit "Quand on fait une guerre assez longtemps, on finit par épouser son ennemi.", ce qui aurait éclairé le film de manière éclatante. En se réclamant de Ford, Kurosawa et Visconti, Micheal Cimino ne se trompe pas de famille.

→ Michael Cimino, L'année du dragon (Year of the Dragon), coffret ultra-collector, édition limitée & numérotée, 3000 Exemplaires, DVD/Blu-Ray, Carlotta, 50 €, également disponible en Blu-Ray seul, sortie le 9 mars 2016
→ Michael Cimino, Desperate Hours (La maison des otages), DVD/Blu-Ray remasterisé HD, Carlotta, sortie le 9 mars 2016

mercredi 3 février 2016

Grandma roule en Dodge


Lorsque l'on découvre une comédie originale et réussie, l'envie de vérifier si le réalisateur ou la réalisatrice en a commis d'autres est mon premier réflexe à l'issue de la projection. Je n'ai vu aucun autre film de Paul Weitz, mais après Grandma, ou plutôt avant puisque c'est son dernier long métrage, je vais m'y employer dare-dare.
Grandma est une sorte de road movie à Los Angeles intra-muros mettant en scène une jeune fille de 18 ans qui vient de tomber accidentellement enceinte et sa grand-mère appelée à la rescousse. Au cinéma comme dans la vie les vieilles dames indignes sont truculentes, et celle interprétée par Lily Tomlin est particulièrement corrosive. Lesbienne, féministe, faussement misanthrope face à l'irresponsabilité masculine, Grandma est jeune depuis beaucoup plus longtemps que les autres protagonistes de cette course qui s'étale sur une journée bien remplie. Au volant de sa superbe Dodge Royal de 1955 elle part donc en quête de 630 dollars pour payer l'avortement de la gamine.


La drôlerie du film doit beaucoup à la prestation de Lily Tomlin et à l'élégance crue des dialogues de Paul Weitz qui ne tombent jamais dans la mièvrerie. Tourné en 19 jours, Grandma réussit à tenir en haleine grâce à sa structure par étapes, autant d'épreuves que les trois générations de femmes doivent surmonter. Au fur et à mesure que l'on avance le passé se révèle, justifiant les comportements actuels de chacune ou chacun. Vivement que le film sorte bientôt en France !

mardi 26 janvier 2016

La nuit de carnaval


Sans soutien populaire les comédies ont peu d'avenir. Les responsables de festivals et la presse spécialisée, comme les organismes subventionneurs, préfèrent les histoires sinistres qui les soulagent de leur mauvaise conscience de classe. Les sujets à thèse mille fois ressassés font passer le cinéma pour un outil pédagogique et les films misérabilistes pour un acte militant. Or la comédie propose souvent une charge critique, légère et élégante de la société que le drame ne sait aborder que par des balourdises complaisantes qui surlignent l'action. Les universitaires qui ont pris le pouvoir sur la presse cinématographique ne valent guère mieux que les élèves des écoles de commerce qui ont remplacé les producteurs cinéphiles aux postes de pouvoir comme à la télévision. Ma réflexion porte évidemment sur le cinéma d'auteur, à savoir une manière de filmer en accord avec un regard réellement personnel du réalisateur, lorsque le fond et la forme trouvent leurs rimes.


La nuit de carnaval, film soviétique de 1956, n'échappe pas vraiment à cette petite réflexion, même si le contexte est fort différent. Sans son succès populaire à sa sortie, 48 millions d'entrées, le film d'Eldar Ryazanov ne jouissait pas de la meilleure réception des instances dirigeantes. Staline était mort seulement trois ans auparavant et l'humour qu'il déploie rappelle directement les plaisanteries anti-communistes que les intellectuels du PCF aimaient raconter avec délectation. Ce ne sont évidemment que des piques discrètement suggestives pour nous, mais qui réjouissaient totalement le public russe. On n'est jamais loin du Ninotschka de Lubitsch. Si la bureaucratie y est ridiculisée, Ryazanov y va tout de même avec des pincettes en ces débuts kroutchéviens de déstalinisation, ne se moquant en réalité que des sous-off en épargnant les hauts dirigeants. La jeunesse y apparaît pleine de fougue et de fantaisie, prête à relever le défi d'une nouvelle ère. J'ai aussi pensé à la séquence finale d'Hellzapoppin lorsque le spectacle de fin d'année déjante suite à un sabotage en règle qui lui accorde le succès, comédie musicale dont l'influence américaine est évidente. La résultante dévoile un ton unique où le jazz répond à la bureaucratie avec l'impudence de la jeunesse, humour particulier rappelant que nombreux clowns étaient d'origine russe.


Si elles sont considérées comme des chefs d'œuvre de l'autre côté du rideau de fer, même après la chute du Mur, notamment L'Ironie du sort sorti en 1975 et considéré comme le film culte par plusieurs générations de cinéphiles dans son pays, les comédies de Ryazanov sont quasiment inconnues en France. Les responsables du festival Quand les Russes... ont la bonne idée de publier en DVD La nuit de carnaval avec le soutien d'Arcades Films. C'est aussi le premier rôle de Lioudmila Gourtchenko que l'on retrouvera chez Nikita Mikhalkov, Guerman, Kira Muratova, Andreï Kontchalovski. En bonus, la comédienne Macha Méril, qui signe cette collection, commente le film avec l'historien du cinéma Jean Radjvanyi. DVD sortie le 25 février 2016.

lundi 11 janvier 2016

La langouste sauve la mise


Ayant déjà évoqué Carol, The Diary of a Teenage Girl, Chi-raq, Youth, Love & Mercy dans cette colonne, je fais un rapide petit tour d'horizon de films récents projetés en grand sur mon mur blanc.
Les blockbusters sentent le rance. Le western Les huit salopards, dont le titre anglais The Hateful Eight insinue que le huitième film de Quentin Tarantino est plein de haine, est un interminable huis clos machiste rappelant Reservoir Dogs. Seul sur Mars de Ridley Scott, variation cosmique moins ennuyeuse qu'Interstellar ou Gravity, comme Spectre, énième James Bond signé Sam Mendes, se regardent sans arrière-pensée, grave défaut du cinéma de masse américain. Dans le genre cinéma forain, les films de poursuite Mad Max: Fury Road de George Miller ou Fast & Furious 7 de James Wan sont totalement ridicules, mais leurs attractions de montagnes russes vous en mettent plein la vue. Je me demande si je n'ai pas préféré les effets spéciaux du super-héros Ant Man de Peyton Reed ? Idem avec Mission: Impossible - Rogue Nation de Christopher McQuarrie que j'ai déjà oublié ou Le pont des espions de Steven Spielberg dont l'exposition des faits ne laisse aucune place à la moindre réflexion sur la guerre froide.


L'homme irrationnel de Woody Allen est une nouvelle version tourmentée des amours entre un vieux et une jeune, pitoyable. Mistress America est une nouvelle variation insipide de Noah Baumbach autour de sa compagne Greta Gerwig, minauderie boboïsante new-yorkaise aux prétentions arty. Préférer la nouvelle comédie dramatique de Neil LaBute, Dirty Weekend avec Matthew Broderick et Alice Eve, autopsie des rapports homme-femme toujours aussi cruelle et méticuleuse. Côté porno arty on évitera soigneusement Love de Gaspar Noé dont le scénario indigent n'est que prétexte à des scènes de cul sans intérêt.


Les occasions de se marrer ne sont pas courantes, aussi Les Minions de Kyle Balda et Pierre Coffin remporte la palme cette année, et au moins celui-là on peut le voir en famille puisque c'est un film d'animation pour les enfants. À noter qu'il a été réalisé essentiellement par une équipe technique française et que l'absurde de la langue cosmopolite des gélules jaunes sur pattes est à l'image du comique du film (ci-dessus quelques clips inédits, les Minions ont généré plus de variations marketing que le film lui-même). Dans la catégorie thriller on pourra voir Sicario du canadien Denis Villeneuve, mais dans le genre, franchement, le grand film de 2015 est la saison 2 de la série télévisée Fargo produite par les frères Coen. Scénario rebondissant et inattendu, acteurs fantastiques dont l'épatante Kirsten Dunst, musique d'accompagnement fabuleusement choisie, l'histoire est indépendante du film et de la saison 1 déjà formidable. Des personnages banals y sont confrontés accidentellement à une situation exceptionnelle qui les fait déjanter. Oubliez vos a priori sur la télé, c'est le cinéma adulte américain, le reste est conçu pour des adolescents de 15 ans.


Heureusement il y a The Lobster de Yórgos Lánthimos avec Colin Farrell, Rachel Weisz, Léa Seydoux, seule œuvre radicalement différente parmi tous les films récents que j'ai pu voir ces derniers temps. On lui devait déjà Canine et Alps qui sortaient résolument de l'ordinaire. Le changement de repères sociaux qu'affectionne le cinéaste grec est cette fois encore plus explicite. À travers une histoire à dormir debout il interroge la cellule du couple et de la famille, la sexualité et ses tabous, le pouvoir et ses déviances abusives, l'organisation et l'anarchie, le sacrifice et la désobéissance, la vie et la mort. Ce n'est certainement pas un hasard si c'est en Grèce que l'impossible est mis à l'épreuve de la réalité. Lánthimos pulvérise le réel en lui conférant le statut d'un scénario parmi tant d'autres.


Le documentaire The Wolfpack de la jeune Crystal Moselle rappelle diablement la fiction Canine de Lánthimos, puisqu'il s'agit d'une fratrie de six garçons et une fille enfermés pendant quinze ans au seizième étage d'un immeuble du Lower East Side de New York par un père pensant épargner à sa progéniture les mauvaises influences de notre société. Les gamins rejouent intégralement les blockbusters de Tarantino en se confectionnant costumes et accessoires, et lorsqu'ils s'échappent enfin dans la rue ils portent l'uniforme des acteurs de Pulp Fiction ! Le glissement de repères est évidemment passionnant et l'interprétation psychanalytique terriblement concluante. Les documentaires étant presque exclusivement phagocytés par les drames, Amy de Asif Kapadia sur la chanteuse Amy Winehouse est une réussite, bouleversant et terriblement triste. J'en profite donc pour signaler la comédie documentaire de Françoise Romand, Baiser d'encre, dont j'ai composé la musique et qui cache un stimulant conte moral sur la famille autour des artistes Ella & Pitr.

mardi 5 janvier 2016

Révélation de la sexualité : Carol et The Diary of a Teenage Girl


Deux films très différents, regardés coup sur coup, évoquent l'éveil de la sexualité chez deux jeunes filles américaines. La première, la vingtaine à New York en 1952, est filmée par Todd Haynes ; la seconde, 15 ans à San Francisco en 1976, est l'héroïne du premier film de Marielle Heller. Carol (sortie française le 13 janvier) est un des meilleurs mélodrames sirkiens de son auteur tandis que The Diary of a Teenage Girl (sortie française le 24 janvier) est une comédie enjouée pleine de fantaisie, mais l'un comme l'autre mettent en scène des remarquables actrices dans un décorum qui sert parfaitement leur sujet. La lumière de Carol rappelle les images sombres et énigmatiques du peintre Edward Hopper, les animations incrustées pleines de couleurs de The Diary of a Teenage Girl font référence au monde psychédélique de la dessinatrice Aline Kominsky.


La jeune Therese Belivet interprétée par Rooney Mara tombe sous le charme de Carol, une bourgeoise évanescente jouée par une Cate Blanchett toujours aussi surprenante. La jeune Bel Powley incarne génialement Minnie, adolescente ne pensant qu'au sexe sans aucun tabou alors que l'homosexualité vingt cinq ans plus tôt en constituait un des plus puissants. Les deux scénarios sont des adaptations de semi-autobiographies : le premier est tiré du roman Le prix du sel de Patricia Highsmith, d'abord discrètement publié sous le pseudonyme de Claire Morgan, le second était une bande dessinée de Phoebe Gloeckner, déjà portée à la scène par Marielle Heller elle-même avant d'en faire un film avec le soutien du Sundance Festival. Là où le désir et le trouble de Therese incarne une fascination délicate pour une femme en instance de divorce qui va perdre la garde de sa fille, l'appétit et la curiosité adolescents de Minnie ne sont entachés d'aucun discours moral malgré son attirance pour l'amant de sa mère fêtarde. Si la culpabilité habite tous les protagonistes sauf elle, The Diary of a Teenage Girl reflète une époque de liberté qui faisait cruellement défaut aux années 50.


Le Summer of Love et l'année 1968 qui a suivi ont considérablement transformé les rapports intergénérationnels où il était normal de "vivre sans temps morts, jouir sans entraves", les pulsions sexuelles s'épanouissant dans une ambiance de créativité et d'expérimentation. En cela, le film de Marielle Heller nous surprend plus par sa fantaisie débridée que celui de Todd Haynes malgré sa maestria dans l'art de suggérer la moindre émotion, les deux films trouvant chacun dans leur esthétique une adéquation remarquable avec leur sujet.
Ils posent la question redoutable d'où nous en sommes aujourd'hui, coincés entre des revendications de normalisation et la peur de l'inconnu.
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