Jean-Jacques Birgé

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mardi 3 décembre 2019

Un homme nommé cheval


En tournant Un homme nommé cheval en 1969, Elliot Silverstein a réalisé un western d'indiens considéré comme le renouvellement du genre. Même s'il s'agit du point de vue d'un aristocrate britannique kidnappé par une tribu Sioux, le comparer à Little Big Man ou Soldat Bleu, sortis l'année suivante, est erroné, tant il se rapproche d'un film ethnographique sur la culture indienne. Adapté d'une nouvelle de l’auteure américaine Dorothy M. Johnson à qui l'on doit également L'homme qui tua Liberty Valance et La colline des potences, le scénario s'appuie sur une étude sérieuse à laquelle ont participé eux-mêmes des Indiens. Contrairement à John Ford qui s'était fait berner par des figurants facétieux sur Les Cheyennes, la langue est bien celle des Sioux, les costumes sont calqués sur les tableaux de George Catlin, les coutumes rapportées par des natifs, témoins oculaires de la fin du XIXe siècle !

Attention, la bande-annonce tient du spoiler, en français elle divulgâche !


Dans le passionnant bonus L'Ouest, le vrai, Silverstein raconte que la célèbre Danse du Soleil, interdite par le gouvernement américain de 1885 à 1974, était en réalité beaucoup plus cruelle que celle qu'il a mise en scène. Il réussit à convaincre le comité de censure que dans leur religion les Sioux n'étaient pas différents de ceux qui encensent la crucifixion ! Il fut néanmoins critiqué de l'avoir montrée comme une épreuve initiatique plutôt qu'une cérémonie religieuse. Tout le film est en effet le récit initiatique d'un Anglais désœuvré qui découvre les valeurs authentiques d'un peuple si différent du sien. Richard Harris joue le rôle de John Morgan, un lord anglais parti chasser dans le Nord-Ouest des États-Unis, capturé par des indiens Sioux, qui se laissera apprivoiser...
J'ai eu envie de réécouter ensuite les magnifiques disques de Tony Hymas, Oyaté qui dessine le portrait de douze chefs indiens, Remake of the American Dream et Left For Dead avec Barney Bush et auxquels participèrent nombreux Indiens (shawnee, navajo, cree, shoshone, comanche, ojibway, cowichan, blood, montagnais...) aux côtés de Michel Doneda, Jeff Beck, Tony Coe, Jean-François Pauvros, Evan Parker...

→ Elliot Silverstein, Un homme nommé cheval, Blu-Ray/DVD Carlotta, à paraître le 4 décembre 2019
→ Les disques de Tony Hymas sont sur le label nato dans de superbes éditions illustrées

jeudi 28 novembre 2019

Screwball comedies


Se projeter une screwball comedy par ce temps maussade est une parade imparable contre la déprime. Le coffret qui rassemble My Man Godfrey (Mon homme Godfrey) de Gregory La Cava, Nothing Sacred (La joyeuse suicidée) de William Wellman, une version restaurée de His Girl Friday (La dame du vendredi) de Howard Hawks, ainsi que deux documentaires de Clara et Julia Kuperberg est donc tout indiqué. Les éditions Montparnasse avaient déjà publié un coffret de dix films des sœurs réalisatrices françaises autour du mythe hollywoodien, mais j'attendais d'avoir tout regardé avant de le chroniquer. Chacun aborde un sujet particulier : le sexe avant et après le Code Hays, les réalisatrices (Alice Guy, Lois Weber, Frances Marion, Dorothy Arzner), les acteurs travaillant pour l'OSS ancêtre de la CIA, les thrillers tournés à Los Angeles, les potins de Louella Parsons et Hedda Hopper, mais aussi Orson Welles, Steve Schapiro, Gene Tierney ou Ronald Reagan ! Cela tient évidemment d'un inventaire à la Prévert, et si la facture des documentaires est classique, les sujets sont toujours passionnants. Ainsi ceux sur la screwball comedy ou Billy Wilder qui accompagnent le nouveau coffret m'ont énormément intéressé.
La screwball comedy est le plus souvent caractérisée par un couple qui se bat en duel à longueur de mots, avec des femmes fortes et des hommes renvoyés à leur arrogance gamine. En 1930 l'arrivée du parlant sonne le glas du slapstick burlesque. Dès 1934 avec It Happened One Night et New York Miami de Frank Capra la screwball comedy explose en loufoquerie délicieuse et impertinente. Féminisme et conscience de classe dynamitent le cinéma hollywoodien. Il faut voir ou revoir She Married Her Boss de Gregory La Cava, L'Extravagant Mr. Deeds (Mr. Deeds Goes to Town) et Vous ne l'emporterez pas avec vous (You Can't Take It With You) de Frank Capra, Cette sacrée vérité (The Awful Truth) de Leo McCarey, Train de luxe (Twentieth Century), L'Impossible Monsieur Bébé (Bringing up Baby) et Boule de feu (Ball of Fire) de Howard Hawks, La Huitième Femme de Barbe-Bleue de Ernst Lubitsch, Indiscrétions (The Philadelphia Story) de George Cukor, Un cœur pris au piège (The Lady Eve) et Madame et ses flirts (The Palm Beach Story) de Preston Sturges, Plus on est de fous (The More the Merrier) de George Stevens... Hawks, Wilder et d'autres continueront cette tradition, souvent avec succès, mais rien ne vaut les originaux avec leurs dialogues incroyablement aiguisés ! Je ne savais pas que Billy Wilder avait un accent allemand à couper au couteau et qu'il s'exprimait mieux dans sa langue maternelle qu'en américain. Comme pour Preminger récemment, j'ai été intéressé par ses souvenirs de l'Europe avant qu'ils ne prennent la poudre d'escampette.

Screwball Comedy, coffret 3DVD, ed. Montparnasse, 30€
Il était une fois... Hollywood (pas celui de Tarantino, d'un mortel ennui), coffret 5 DVD, ed. Montparnasse, 40€

vendredi 22 novembre 2019

Elmer Gantry le charlatan


En cette terrible période de l'histoire où l'obscurantisme redouble de plus belle, revoir Elmer Gantry le charlatan tombe à point nommé. Que l'on me comprenne, les replis communautaires me terrifient, les ségrégations me font horreur, qu'elles soient raciales (comme si le concept de race pouvait encore exister aujourd'hui), politiques (la mainmise des banques sur les gouvernements brisent les espoirs des peuples qui s'y résigneraient) ou religieuses (la laïcité n'est pas l'intolérance). En vendant l'État au privé les nervis qui nous gouvernent ici et ailleurs ne protègent plus les citoyens contre la nouvelle mafia. Lorsque Louis XVI oublia que le rôle du Roi était entre autres de faire rempart contre la noblesse, il déclencha la Révolution française. Sommes-nous capables d'apprendre les leçons de l'Histoire ? Les puissants ayant perdu le sens de la mesure, leur arrogance les perdra comme chaque fois, mais hélas après la catastrophe. Pour servir leurs vils desseins, ils ont recours à la manipulation de masse, un décervelage en règle où la foi tient un rôle exterminateur. Il faut absolument voir The Century of Self, documentaire en quatre parties d'Adam Curtis, sur Edward Bernays, le père de la propagande moderne et du consumérisme qui appliqua les théories de son oncle Sigmund Freud à la manipulation de l'opinion.
En 1960, avec son film, Richard Brooks dénonçait les prédicateurs bidons qui pullulent aux États-Unis. N'oublions pas que toutes les religions ont commencé par être des sectes. Combien de crimes de masse a-t-il fallu pour affirmer leurs suprématies ? Mais God is on our side !


La restauration de la nouvelle édition a redonné ses couleurs au film, contrairement à la bande-annonce ci-dessus. Elle est accompagnée d'entretiens avec Jean-Claude Zylberstein et Patrick Brion, la voix du Cinéma de minuit à la télévision, historien qui connaît le nom du moindre figurant des films qu'il présente. En dehors de la réalisation enflammée de Richard Brooks, la force du film doit beaucoup à ses acteurs. Burt Lancaster, qui incarne l'escroc charismatique et reçut un Oscar à cette occasion, Jean Simmons en prêcheuse illuminée, Shirley Jones dans le rôle de la putain aussi séduite et qui reçut un Oscar pour son second rôle, Arthur Kennedy qui joue celui du journaliste agnostique tout autant fasciné sont bouleversants, car réside une ambiguïté chez chacun des personnages. Quels que soient leurs actes tous diffusent une sympathie échappant au manichéisme. Richard Brooks écopa également d'un Oscar pour le meilleur scénario adapté, d'après le roman de Sinclair Lewis qui, en 1930, avait été le premier Américain à recevoir le prix Nobel de littérature.
Brooks, né Ruben Sax, était d'origine juive comme beaucoup de cinéastes de l'époque dont les familles avaient fui l'Europe avant la catastrophe. Or les juifs furent souvent les premiers à se méfier de la religion et à embrasser un athéisme qui ne les empêcha pas de subir les conséquences de leurs origines. En France, par exemple, lorrains ou alsaciens, ils étaient français avant d'être juifs, essentiellement germanophobes après la défaite de 1870. Aujourd'hui les États-Unis sont toujours englués dans la religion comme ils l'étaient en 1927 lors de la parution du roman de Sinclair Lewis ou en 1960 à la sortie du film. Les dons considérables dont bénéficient certains prêcheurs séduisent toujours la convoitise de cyniques manipulateurs qui fanatisent leurs ouailles. Si l'argent, le sexe et la mort sont les trois sujets qui intéressent majoritairement les humains, Elmer Gantry les rassemble, la peur que génère la mort attirant les fidèles, l'appât du gain suscitant des vocations et les désirs refoulés une hypocrisie sur laquelle l'Église continue à prospérer, quelle que soit la religion. Quant à la manipulation de l'opinion, elle atteint aujourd'hui des paroxysmes très inquiétants, la majorité ayant perdu ses repères et votant servilement contre ses intérêts de classe tandis que des charlatans occupent les sièges des intellectuels. Comme dans le film de Richard Brooks, la presse est évidemment complice et les lynchages médiatiques de rigueur.

→ Richard Brooks, Elmer Gantry le charlatan, Blu-Ray/DVD dans un livre exclusif sur le film rédigé par Philippe Garnier et fortement illustré, ed. Wild Side, sortie le 4 décembre

jeudi 21 novembre 2019

Passage du cinéma, 4992


Le livre d'Annick Bouleau publié en 2013 m'était passé inaperçu. Il aura fallu que Jonathan Rosenbaum, dont le blog est le seul que je suive régulièrement en y goûtant les pistes comme jadis les bonbons dans la boîte en fer de ma grand-mère, en (re)parle pour qu'un exemplaire de l'objet multimédia me soit livré par le facteur cette semaine. Passage du cinéma, 4992 est l'équivalent littéraire des Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, une œuvre ouverte et multiforme où l'on entre au petit bonheur la chance pour ensuite y dérouler un fil d'Ariane, ou plus exactement le fil d'Annick, qui vous embarque pour un voyage dont on ne connaîtra jamais l'issue. Dans le dossier de presse de Adieu au langage du Festival de Cannes, Godard avait griffonné quatre lignes soulignées en rouge en travers d'un montage de ses pages : « Le seul livre à raconter l'histoire du cinéma ». Je ne devrais pas être étonné de trouver dans le mode d'emploi de ces 992 pages sans aucune illustration des références à Je me souviens de Georges Perec ou à Praxis du cinéma de Noël Burch, ou encore Rivette, Epstein, Kramer, Eustache, Godard... Et Bergala, Lacan ou Oury de veiller à ce que le combat contre le Minotaure soit fertile.
Annick Bouleau a donc passé 19 ans à récolter 4992 extraits glanés au fil de ses lectures jusqu'à ce que ces cailloux de Petit Poucet la mènent à un jeu de l'Oie, magique pour qui se targue de cinéphilie. Son site Ouvrir le cinéma est un autre labyrinthe où se perdre jusqu'au vertige. Ici, il suffit d'ouvrir le livre à une page et de se laisser aller. On peut préférer la table des centaines de matières, d'abandon à zoom, où les mots vous font de l'œil, à vous et personne d'autre. C'est un livre blanc, un gros livre tout blanc, sans images imposées puisqu'elles viennent toutes seules, avec des mots qui dansent et font la ronde. On n'a pas fini d'en faire le tour. Je commence à peine. C'est un livre de montage sans index de réalisateurs, mais où chaque "article" est référencé, renvoyant souvent à un autre. C'est un des livres les plus étonnants de ma bibliothèque cinématographique avec Bonjour Cinéma de Jean Epstein et Cover To Cover de Michael Snow. Ce dernier ne possède que des photographies noir et blanc pleine page sans aucun mot ! Orson Welles racontait qu'il suffit de retirer un paramètre à la réalité pour entrer en poésie. Si les livres figurent parmi les plus beaux objets interactifs, Passage du cinéma, 4992 en justifie le terme.

Passage du cinéma, 4992. 992 pages, ed. Ansedonia, 35€

mercredi 13 novembre 2019

Donnie Darko, seconde chance ?


Je n'avais jamais vu Donnie Darko, film-culte de Richard Kelly qu'il écrivit à 22 ans et réalisa quatre ans plus tard. Comme tout le monde j'ai été désarçonné, renvoyé à des interrogations existentielles, des spéculations pseudo-scientifiques et des réflexions sur la psyché humaine. À l'issue de la projection, le film semble produire un impact différent sur chacune et chacun. Il interroge plus qu'il n'impose une vision orientée, sans que nous ayons recours à l'option multilangue de la télécommande ! À la croisée du teen movie mélancolique et du thriller fantastique, Donnie Darko est suffisamment original pour avoir été un flop à sa sortie en 2001. Il est certain que provoquer une catastrophe en faisant tomber un réacteur d'avion sur une maison, sans qu'on sache comment, au lendemain du 11 septembre n'a pas du arranger les choses. Les rêves ou cauchemars qu'il convoque renvoient à l'univers de Philip K. Dick que je retrouve dans Paprika, dessin animé de Satoshi Kon projeté juste après dans ma salle de cinéma favorite. On peut aussi imaginer des univers tangents ou y trouver des paraboles bibliques, mais la probabilité d'une schizophrénie paranoïde est évidemment l'explication la plus "rassurante" !
La crédibilité de l'intrigue tient beaucoup à la qualité de l'interprétation à commencer par Jake Gyllenhaal (Le Secret de Brokeback Mountain, Zodiac, Prisoners, Nightcrawler, Les frères Sisters) qui fut lancé grâce à ce rôle de jeune adolescent ténébreux. Sont également présents d'autres jeunes comédiens qui feront carrière ensuite comme sa sœur aînée, l'exquise Maggie Gyllenhaal (La secrétaire, SherryBaby, Hysteria, les séries The Honourable Woman et The Deuce) - leur père est le réalisateur Stephen Gyllenhaal, Seth Rogen (déjà potache) dans son premier rôle, Jena Malone (Into the Wild, Hunger Games, The Neon Demon), mais aussi des acteurs qui ont connu leurs heures de gloire hollywoodienne comme Drew Barrymore (E.T., Charlie's Angels, Batman Forever), Mary McDonnell (Danse avec les loups, Independence Day), Patrick Swayze (Dirty Dancing, Point Break, La cité de la joie)), Katharine Ross (The Graduate, Butch Cassidy, The Stepford Wives)...
Les références cinématographiques (Lynch, Spielberg, Zemeckis), musicales (Duran-Duran, Tears for Fears, INXS, Echo and the Bunnymen), littéraires (Les destructeurs de Graham Greene) sont nombreuses, mais le menaçant lapin viendrait de Watership Down, roman de Richard George Adams et le dessin animé de 1978. On connaît ma connexion lagomorphique et j'ai adoré la version de 2018 produite par la BBC...


Donnie Darko rencontrera le succès avec sa sortie DVD, seconde chance de beaucoup de films hors normes. De plus cette fois, l'édition Ultra Collector de Carlotta offre le film restauré 4K dans ses version cinéma et Director's Cut, de très nombreux bonus inédits (commentaires audio de Richard Kelly et Jake Gyllenhaal, de Richard Kelly et l'équipe du film, Richard Kelly et Kevin Smith, 33 minutes de scènes coupées ou alternatives, quatre documentaires autour du film dont des entretiens inédits avec Richard Kelly, son premier court-métrage The Goodbye Place, des spots TV et bandes-annonces…) et un livre illustré de 200 pages avec le scénario de tournage intégral.
Hélas il y a un bémol. Regarder ces bonus m'a donné envie de découvrir ses deux longs métrages suivants qui ont été autant de bides, Southland Tales (2006) et The Box (2009). Le premier est un fatras incroyable, difficile à suivre, bourré de références critiques au cinéma de science-fiction hollywoodien et à la politique américaine, un brouillon explosif à 15 millions de dollars où l'on retrouve les thèmes chers à l'auteur : la fin du monde et la peur qu'elle engendre, l'amour salvateur, la confusion entre rêve et réalité, avec le désir d'intégrer les dernières avancées scientifiques et les archaïsmes propres à l'humanité. J'ai pensé un moment à Skidoo d'Otto Preminger tant ça part dans tous les sens. On comprend que le film n'ait pas marché. Le suivant en a coûté le double. The Box est un thriller psychologique dont le thème est cousin de l'expérience de Milgram : il suffirait d'appuyer sur un bouton pour qu'une personne qu'on ne connaît pas meurt et que l'on reçoive un million de dollars. Ces deux films jettent finalement un doute sur le cinéma de Kelly, sorte de métaphysique millénariste sur la culpabilité où une puissance supérieure juge l'absurdité humaine, à savoir qui sera sauvé ou pas. J'en viens à penser que Richard Kelly met en scène, à grand renfort d'effets spéciaux, une doctrine proche de celle des Témoins de Jéhovah ! C'est dommage, car Donnie Darko laissait planer suffisamment d'ambiguïtés pour que l'on se fasse son propre cinéma...

→ Richard Kelly, Donnie Darko, Carlotta, coffret Ultra Collector (2 Blu-Ray + 2 Dvd + Livre, ed. limitée et numérotée à 3.000 ex.), 50,16€ / version DVD ou Blu-Ray simples, 20,06€

lundi 11 novembre 2019

Dans la terrible jungle


Dans la terrible jungle, le film d'Ombline Ley et Caroline Capelle est enfin sorti en DVD, de quoi vous réconcilier avec ce que l'on appelle documentaire, mais qui trop souvent ressemble à un reportage ou à de la radio filmée. Associant leurs talents réciproques, les deux jeunes réalisatrices nous offrent un film positif et foncièrement humain sur un sujet que d'autres auraient rendu larmoyant, explicatif ou condescendant. En cela elles me rappellent les fictions d'Aki Kaurismaki qui lui aussi porte ce rare regard poétique et bienveillant sur ses personnages en soignant ses décors, et puis Jacques Tati pour leur sens de l'observation. Ombline Ley et Caroline Capelle ont passé une semaine par mois pendant un an et demi à l'I.M.E. (Institut Médico-Éducatif) La Pépinière, centre fermé mais qui accueille des résidences d'artistes, où une dizaine d'adolescents handicapés, atteints entre autres de mal-voyance, sont devenus les héros d'un film réalisé "avec" eux et non "sur" eux. Si vous ne l'avez pas vu en salles, courez acheter ce DVD, comédie musicale pleine d'humour et de tendresse ! Il avait été soutenu par l'ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion) dont le site propose extraits, teasers, dépliant et qui l'avaient porté au Festival de Cannes l'an passé. C'est d'ailleurs à l'ACID que je dois la "promotion" de mon film Le sniper, tourné à Sarajevo pendant le siège, il y a 25 ans ! Les deux réalisatrices font donc le tour de France avec leur film, tout en préparant la suite qui pourrait bien être une fiction documentaire d'anticipation sur des principes identiques, soit savoir capturer la fantaisie du réel...


Le DVD a l'avantage de présenter une collection de bonus à la hauteur du film. Leur entretien avec leur monteuse Céline Perreard est un petit bijou d'impertinence drôlatique et les teasers vont piocher dans des rushes que j'imagine imposantes. Les 5 épisodes de Duo Kor, avec ses percussions corporelles, révèlent l'humour pince-sans-rire d'Ombline Ley et son sens du rythme tandis que le précédent court métrage de Caroline Capelle, Et puis tout passe, possédait déjà la justesse de ses cadres et un humour délicat où le comique de répétition n'a rien de statique. On peut aussi télécharger un dossier pédagogique que je n'ai pas encore regardé. Je connaissais Caroline lorsqu'elle avait été l'assistante de Françoise Romand, cinéaste que j'admire au plus haut point pour sa manière d'assumer la mise en scène de ses documentaires. Toutes se moquent du cinéma-vérité, sachant que, dès que l'on pose une caméra ou que l'on effectue le moindre montage, la prétendue objectivité s'évanouit aussitôt. Autant assumer ses choix, en choisissant des cadres qui font sens, en travaillant le son avec le même soin que les images, et surtout en cherchant la complicité de celles et ceux qui sont filmés.
Montrer les paysages juste avant que les personnages entrent dans le champ valorise la nature qui entoure ces jeunes expérimentateurs qui semblent bénéficier d'un encadrement totalement à l'écoute de leurs angoisses. La musique constitue un exutoire exceptionnel, que ce soit en montant un groupe de rock épatant ou dans une danse époustouflante. Le texte au dos du boîtier résume parfaitement cette petite merveille aussi belle à regarder qu'à écouter, n'imposant aucune lecture par son absence de commentaire, fut-il même suggéré : "Dans la terrible jungle réunit tous les ingrédients d’un bon blockbuster d’auteur : un super héros, des cascades, un peu de sensualité mais pas trop, un jeune en fauteuil roulant turbo speed, des adolescents en ébullition, une fille populaire, un groupe de rock et quelques lapins pour les amateurs de nature... Normalement tout y est."

→ Ombline Ley et Caroline Capelle, Dans la terrible jungle, DVD ESC, 16,99€

jeudi 31 octobre 2019

Autopsie d'un meurtre

...
J'ai attendu d'avoir regardé tous les bonus de l'édition "Prestige Limitée Combo Blu-ray/DVD + Memorabilia" pour évoquer la sortie remasterisée 4K d'Autopsie d'un meurtre (Anatomy of a Murder). Le film d'Otto Preminger me rappelait d'abord la musique de Duke Ellington et le générique (et l'affiche) de Saul Bass. Un des grands films de procès, il réfléchit parfaitement la quête d'authenticité du méticuleux cinéaste viennois. Je devrais dire "américain", car ce juif viennois n'avait aucun désir de revenir en Autriche qu'il considèrait comme le berceau du nazisme, comme il le raconte à Annette Michelson dans le long entretien, resté quarante ans inédit, qu'il accorde à Cinéastes de notre temps, l'indispensable émission produite par André S. Labarthe et Janine Bazin. Cette rigueur du détail et l'élégance plastique de ses plans ne sont d'ailleurs pas étrangères à ses origines culturelles.
Je rentre justement de Vienne où j'ai trouvé que le racisme s'était atténué par rapport à ma dernière visite il y a vingt ans. Je ne pourrais hélas pas dire cela de la France où la mafia bancaire au pouvoir s'en sert dangereusement pour conserver ses prérogatives et vendre notre pays au privé, mais ça c'est une autre histoire. Je venais également de revoir le dernier volet de la trilogie d'Axel Corti, Welcome in Vienna, suivi du formidable entretien avec son auteur, Georg Stefan Troller, dont c'est l'autobiographie. Mais Autopsie d'un meurtre est bien un film américain, enquête policière minutieuse où le système judiciaire est décortiqué et où le caractère de chaque personnage révèle ses ambiguïtés. Pourtant, si le cadre est l'état du Michigan, le fond est viennois, pour ne pas dire freudien. L'échange entre la Michelson et Preminger s'intitule Otto Preminger and the dangerous woman tant la critique tente de coincer le cinéaste qui résiste à analyser son œuvre. Elle évoque aussi sans succès le cinéma expérimental et les jeunes réalisateurs, tandis qu'il revendique une observation et des choix pragmatiques, sachant qu'il n'y a pas besoin de forcer le style pour qu'il se dégage de l'ensemble de son œuvre.


Dans ce film de près de trois heures de 1959, James Stewart, Lee Remick, Ben Gazzara, Arthur O'Connell, George C. Scott et tous les comédiens sont parfaits dans leurs rôles de Monsieur et Madame Tout-Le-Monde. Positifs ou négatifs, ils ne sont des héros que pour tenter de vaincre banalement leurs contradictions. Tous les protagonistes ont la nécessité de se sortir de l'ornière où ils sont tombés, l'avocat marginalisé, le vieil assistant alcoolique, la secrétaire qui se sent inutile, l'assassin of course, sa femme à la fois naïve et manipulatrice... Ne sommes-nous pas tous fragiles, ou du moins fragilisés par les hauts et les bas de nos existences ?
Vous pouvez regarder ici le générique de Saul Bass composé par Duke Ellington, ailleurs brièvement présent dans son propre rôle. Autopsie d'un meurtre et l'entretien en bonus m'ont donné envie de revoir d'autres films de Preminger : Laura, L'Éventail de Lady Windermere, Rivière sans retour, Carmen Jones, L'homme au bras d'or, Bonjour Tristesse, Porgy and Bess, Exodus, Tempête à Washington, Le cardinal, Bunny Lake a disparu, Skidoo et tant d'autres dont j'ignore tout.

→ Otto Preminger, Autopsie d'un meurtre, Combo Blu-ray/DVD avec documentaire de André S. Labarthe, bande-annonce (et quelle bande-annonce ! Voyez ci-dessus, fut un temps où ces petits courts métrages étaient autre chose qu'un résumé, spoiler constitué d'extraits des scènes les plus raccoleuses), actualités cinématographiques + fac-similé en anglais du livre de Richard Griffith (132 pages), 5 photos, l'affiche, ed. Carlotta, 28€

lundi 21 octobre 2019

Beckett, Film et Notfilm


Si les cinémas proposent sur grand écran les nouveautés et des merveilles de cinémathèque, la VOD légale est encore restreinte, malgré les efforts des nouveaux opérateurs passés à la production ou les sites Internet spécialisés. Encore faut-il habiter Paris pour jouir d'une offre, inégalée dans le monde, de salles, diffusant de surcroît des versions originales. Les DVD et Blu-Ray ont d'autres avantages, dont les bonus sont le fleuron. Si l'on s'intéresse réellement au cinématographe, les documentaires, entretiens et autres suppléments étonnants aident à comprendre les films et nous permettent souvent de découvrir de nouvelles pistes.
Le Blu-Ray/DVD sur l'unique œuvre cinématographique de Samuel Beckett est en cela exemplaire. En plus de jouir d'un superbe master, son Film qui ne dure que 22 minutes est accompagné d'un formidable documentaire de 128 minutes de Ross Lipman intitulé Notfilm resituant l'œuvre dans son contexte tant historique qu'anecdotique. Sur les deux supports sont également présentés la scène de rue perdue qui devait servir de prologue si elle n'avait pas été un fiasco, les prises comiques du chien et du chat, de précieux enregistrements sonores lorsqu'on sait que Beckett refusait qu'on le filme, le photographie ou prenne sa voix, un entretien avec son ami James Knowlson, directeur de la Fondation Internationale Beckett, des photographies de l'auteur ou du tournage par Steve Schapiro et I.C. Rapoport qui s'en souviennent... Sur le Blu-Ray, s'y ajoutent une longue conversation avec James Karen, ami et filleul de Buster Keaton qui tient le rôle principal du film, les souvenirs de la femme d'Alan Schneider, metteur en scène, coréalisateur de Film et meilleur ami de Beckett, ceux de la femme de son éditeur Richard Seaver et la B.O. de NotFilm composée par Mihály Vig.


Tourné à New York durant l'été 1964, Film est un court-métrage forcément expérimental, d'autant que Samuel Beckett n'y connaissait pas grand chose en cinéma. Évidemment il ne ressemble à rien de connu. Histoire de points de vue, de perception de soi et du monde, Film est porté par l'extraordinaire Buster Keaton qui avait refusé le rôle de Lucky dans En attendant Godot, qui n'a jamais rien compris à Beckett, mais se prêta génialement au jeu, ayant accepté par souci d'argent. Le chef-opérateur n'était autre que Boris Kaufman, frère de Dziga Vertov (mais c'est le troisième frère Mikhaïl qui a tourné L'homme à la caméra), collaborateur de Jean Vigo sur tous ses films, d'Elia Kazan et Sidney Lumet. Pour Notfilm, Lipman n'hésite pas à se référer à L'homme à la caméra et The Cameraman de Keaton lui-même ou encore À propos de Nice, pour évoquer Film, muet à l'exception du mot Chut !, dont la caméra est le double de Keaton. Le fascinant documentaire de Lipman est indispensable à quiconque s'intéresse à Beckett. On y apprend par exemple que Chaplin avait refusé le rôle (l'impassibilité de Keaton lui convient d'ailleurs beaucoup mieux), qu'Alain Resnais et Delphine Seyrig, alors ensemble, étaient sur le tournage, et tous les témoignages sont de première main, de Kevin Bronlow à la comédienne Billie Whitelaw, muse de Beckett...
Toutes proportions gardées, mon premier exercice de tournage lorsque j'étais élève à l'Idhec, sur le thème imposé de l'objet perdu, racontait l'histoire d'un myope qui se réveille, mais laisse tomber ses lunettes aussitôt qu'il ouvre les yeux et les enfilent. C'était pour moi, à l'origine, une manière retorse de régler la question du point, et pour la partie dans le noir total d'interroger la place du son. Je trouvais aussi que les comédiens du Cours Simon que l'on nous proposait jouaient comme des pieds. La caméra subjective contournait habilement mon incapacité à diriger convenablement le jeune acteur. S'il avait été de la trempe de Keaton, peut-être ma carrière de metteur en scène en eut été changée ! Sa manière de bouger à l'écran produit sur le personnage imaginé par Beckett l'étrangeté dont toute son œuvre est habitée.

Film de Samuel Beckett et Alan Schneider + Notfilm de Ross Lipman + suppléments, Blu-Ray+DVD, Carlotta, 20,06€

mardi 8 octobre 2019

Vu et entendu


Je regarde tout. Tous les genres de films possibles et imaginables. Des expérimentaux aux blockbusters, des muets aux plus récents, des francophones aux cinq continents, des trucs qui font réfléchir et d'autres qui me détendent. Si je lis des livres et des magazines, si j'écoute de la musique et la radio, si j'assiste à des spectacles et si je me promène, le cinéma est le seul médium qui me permet d'oublier totalement le quotidien. Il exerce une coupure radicale, me prenant en charge dans un mouvement régressif que je ne trouve ailleurs que dans la bouffe et la sexualité. Je fais abstraction des rêveries qui sont souvent rattachées à la création artistique ou simplement à l'art de vivre, tout comme l'immersion sociale ou naturelle. Ne pratiquant pas la méditation, je fais rarement le vide, même si cela m'arrive de temps en temps sans que je le décide. Quant à mes nuits, elles sont tout aussi peuplées, du moins autant que je m'en souvienne. Il n'y a que les rêves que je puisse comparer à la projection de films sur grand écran.
Ainsi, la semaine dernière, j'ai revu (on dit revoir ou regarder, comme si le son comptait pour du beurre !) Terreur sur le Britannic (Juggernaut) - digipack BluRay+DVDd Wild Side - thriller de 1974 réalisé par Richard Lester, à la fois film-catastrophe et étude de caractères intimiste, dont le suspense tient en haleine. La manière de filmer de Lester mélange les plans d'ensemble spectaculaires et ceux où les personnages semblent sortis d'un documentaire.
Sur les conseils de Martina, j'ai commencé à regarder la trilogie de Deepa Mehta, Fire (1996), Earth (1998) et Water (2005). Menacée de mort dans son pays pour aborder régulièrement des sujets qui fâchent, la cinéaste indienne vit au Canada. Water traite du statut des veuves en Inde en 1938, condamnées à suivre leur défunt mari sur le bûcher, à vivre recluses sans pouvoir se remarier ou à se prostituer. Les autres films se réfèrent à la violence conjugale, aux viols collectifs, à la ségrégation raciale, religieuse et sociale qui gangrènent le pays. Les images sont très belles et la musique à l'image du style bollywoodien attendu. J'avais totalement oublié que j'avais regardé et même chroniqué Jodhaa Akbar (2008), fresque historique somptueuse d'Ashutosh Gowariker dont je préfère Lagaan (2001) et Swades (2004).
Lorsque j'ai eu besoin de rire un bon coup, j'ai choisi de revoir Hellzapoppin de H.C. Potter, The Long Kiss Goodnight (1996) de Renny Harlin, Nurse Betty (2000) et Death at a Funeral (2010) de Neil La Bute dont The Shape of Things (2003) m'a encore une fois bouleversé par tant de cruauté intellectuelle ! Pour diverses raisons, dans ma cinémathèque j'ai pioché Adieu Philippine, La règle du jeu, The Fountainhead (Le rebelle), The Shop Around The Corner, I Know Where I'm going, L'amour d'une femme, Les demoiselles de Rochefort, Muriel qui sont pour moi des films fétiches comme le festival Jacques Becker dont je ne me lasse jamais... Je ne me souvenais pas de la qualité des dialogues de Clouzot pour L'assassin habite au 21... Je ne suis pas arrivé au bout d'Un balcon en forêt (1979) de Michel Mitrani que ressort en DVD LunaParks Films d'après le livre de Julien Gracq, peut-être pour m'être un peu ennuyé à ses cours lorsque l'écrivain était mon professeur d'histoire et géographie au Lycée Claude Bernard deux ans durant ? C'est pourtant un film très intéressant, j'y reviendrai. Comme sur les trois films de Jean-Claude Brisseau parus récemment en Blu-Ray chez Carlotta.
Parmi les films récents dont je n'ai pas déjà parlé dans cette colonne, j'ai apprécié le ton très personnel de Lazzaro felice (Heureux comme Lazzaro) de l'Italienne Alice Rohrwacher que m'avait indiqué Anna. Gloria y Dolor (Douleur et gloire) ne m'a pas fait changer d'avis sur Almodovar, des mélodrames tels qu'en produisait le cinéma franquiste sauf que la drogue remplace l'alcool, et des homos les hétéros ! Intéressé par l'évolution des effets spéciaux, je me suis coltiné le dernier Spiderman et Captain Marvel. A Simple Favor (L'ombre d'Emily) de Paul Feig est un bon thriller doublé d'une comédie noire. Le remake Gloria Bell du Chilien Sebastián Lelio est bien interprété par Julianne Moore et John Turturro, mais je l'ai trouvé un peu trop formaté pour le public américain par rapport à l'original Gloria (2013) du même réalisateur. Parasite de Bong Joon-ho m'a déçu en comparaison du chef d'œuvre The Host, c'est bien réalisé, mais tout est télécommandé, et il n'a pas la profondeur de ses premiers films, à moins que j'ignore les secrètes références à la vie coréenne. Pas facile de trouver des films récents qui aient grâce à mes yeux et mes oreilles ! Tellement déçu par La chute de l'Empire américain du Québécois Denys Arcand dont j'avais tant aimé les films des années 80. Sibyl de Justine Triet, malgré l'idée du transfert psy renversé, n'est pas à la hauteur de La bataille de Solférino et Bird Box est indigne de Susanne Bier, passionnante cinéaste danoise hélas méconnue. Je me suis vite lassé de Leto du Russe Kirill Serebrennikov... Rien n'arrive à la cheville du Livre d'image de Godard, même si j'ai beaucoup aimé Woman At War de l'Islandaise Benedikt Erlingsson et le dessin animé Ruben Brandt, collector du Yougoslave Milorad Krstić. Ces dernières semaines je n'ai pas trouvé non plus de nouvelles séries qui m'accrochent, ce qui me laisse un peu de temps pour autre chose que m'abrutir allongé sur le divan de ma salle de cinéma !

vendredi 27 septembre 2019

Assassination Nation


Ce n'est pas une chronique facile. D'abord parce que le photogramme ci-dessus ou la bande-annonce que j'ai délibérément choisie sans sous-titres, en disent beaucoup trop, focalisant sur la violence et l'aspect branché du montage à la Tarantino. Ce n'est pas une trahison, même si la mise en scène de l'hémoglobine contrarie ici l'univers machiste des films d'action américains. Avec Assassination Nation le réalisateur Sam Levinson dresse un portrait terrible des États-Unis et pourtant juste, derrière une mise en scène outrée qui tient du western et du film d'épouvante. La réalité n'a hélas rien à envier à la fiction. Une des quatre héroïnes du film rappelle le chiffre de 300 tueries de masse par an dans ce pays où les armes sont en vente libre et où l'intolérance fait rage. Le titre du film est bien choisi, d'autant plus si l'on élargit le champ à l'action belliqueuse des USA dans le monde depuis leur fondation. Malgré son échec populaire, le second film de Sam Levinson a tout pour devenir un film culte, explicitement féministe et basant l'intrigue sur l'absence de protection des données informatiques de chacun. Certains critiques l'ont trouvé outrageusement féministe, ils ont raison, mais cela ne les gêne pas de voir des milliers de films outrageusement machistes depuis plus d'un siècle ! Faut-il pour se faire que les femmes adoptent les attitudes des hommes, fussent-elles dictées par l'auto-défense, mais toutes aussi absurdes et sanguinaires ?


La superposition de messages SMS, hashtags, mails, séquences vidéo, etc. sur l'écran n'est pas nouvelle, mais Assassination Nation montre à quel point tout peut voler en éclats sous les doigts d'un hacker mal intentionné, inconscient ou d'un lanceur d'alerte. Les États, dont la France, glissent néanmoins vers la censure et la dictature en condamnant ces derniers. D'un autre côté les jeunes ne se rendent pas compte des risques qu'ils prennent, se croyant à l'abri du regard d'autrui en mettant en ligne tout et n'importe quoi. Il y a dix ans je participai déjà, avec Sophie de Quatrebarbes et Nicolas Clauss, à 2025 exmachina, un serious game sur les dangers d'Internet, et récemment à une web-série sur la RGPD et un podcast sur le même sujet. Heureusement les répercutions ne sont pas toujours du niveau de celles imaginées par Levinson à Salem, la ville des sorcières, dans le Connecticut, état particulièrement puritain ! Son atmosphère survoltée rappelle Fury de Fritz Lang, Johnny Guitar de Nicholas Ray et d'autres films où la population toute entière est prête à lyncher le premier venu pour cacher ses contradictions mortifères. La bande-annonce dit vrai, cette Nation est une marmite où bouillent racisme, oppression de classes, homophobie, transphobie, sexisme, machisme, violence, nationalisme, et nous prenons tout cela en pleine figure...

vendredi 9 août 2019

M le Mocky


Fin. Jean-Pierre Mocky a projeté son dernier carton. Je me souviens être entré à l'Idhec en revendiquant Solo et L'albatros, que je venais de voir, comme mes films préférés avec Easy Rider ! J'avais juste 18 ans. Heureusement j'ai un peu changé au cours de mes études, me rapprochant de Buñuel par exemple, mais j'ai toujours gardé un petit faible pour ses premiers films dont ceux avec Bourvil et Les compagnons de la marguerite. En 2001 j'avais acheté son autobiographie, M le Mocky, bien machiste, mais j'aimais bien ses coups de gueule, ses tournages à deux sous et son insatiabilité. C'est un jour triste.
P.S. - je relis mes articles et en 2005 je trouve :
Un couple, film de 1960 totalement invisible et méconnu de Jean-Pierre Mocky, est une petite merveille d'intelligence, caustique et drôle, à l'époque interdite aux moins de 18 ans (c'est là qu'on voit que les mœurs ont un peu changé), jamais diffusée à la télé (ça se comprend aussi). La même année qu'A bout de souffle, et autrement plus corrosif ! Mocky était absolument génial lorsqu'on lui en donnait les moyens et qu'il en prenait le temps. Après avoir inventé le sens du mot draguer avec ses Dragueurs, son second film nous intime : "Mimi, y a de la bonne salade !"...
Alors petite sélection mockyesque : Les Dragueurs (1959), Un couple (1960), Snobs ! (1961), Un drôle de paroissien (1963), La Grande Frousse ou La Cité de l'indicible peur (1964), Les Compagnons de la marguerite (1967), La Grande Lessive (1969), L'Étalon (1970), Solo (1970), L'albatros (1971), L'ibis rouge (1975), Y a-t-il un Français dans la salle ? (1982), À mort l'arbitre (1983), Le Miraculé (1987), Une nuit à l'Assemblée nationale (1988), Ville à vendre (1991), j'ai lâché quand il s'est mis à en réaliser quatre par an, mais il faut aussi le voir jouer en 1959 dans La tête contre les murs de Georges Franju dont il avait adapté le scénario d'après Hervé Bazin et que les producteurs ne l'ont pas laissé réaliser... Et puis certains m'auront probablement échappé...
Quant aux critiques sur son machisme, sa goujaterie, sa brutalité de langage, que rappellent les commentaires sur Mediapart, c'est tout à fait exact. Son autobiographie est terrible de ce point de vue, mais ce qui est encore plus terrible, c'est qu'à se plonger dans son œuvre Mocky reste attachant, même pitoyable. Et son anarchisme reste drôle, salutaire et saignant, contre la morale bourgeoise, les curés, l'armée, le commerce du sport, etc. Ses premiers films restent formidables. C'est un véritable réalisateur "français" qui fut populaire en son temps.

lundi 15 juillet 2019

Years and Years fait froid dans le dos


En tête de mon article sur la série Years and Years, coproduite par HBO et BBC One, et diffusée en France par Canal +, j'ai choisi l'image du clone de Marine Le Pen interprétée par Emma Thompson plutôt que le portrait de la famille Lyons, parce que ce mélange d'extrême-droite française, de Brexit et de populisme italien (son parti se nomme 4 étoiles !) m'a plus intéressé que le sempiternel procédé de traverser une époque au travers d'une famille où les minorités sont soigneusement représentées (femme noire, homosexuel/le/s, grand-mère, ado complexe, etc.). Il n'empêche que cette plongée dystopique dans les quinze prochaines années est particulièrement réussie.


Quiconque est conscient de l'état du monde s'intéressera à la collapsologie. Nul ne sait comment la catastrophe annoncée surviendra et il est difficile d'anticiper quel domino entraînera les autres, mais les changements politiques, économiques et technologiques affectant les membres de la famille Lyons s'appuient sur des recherches sérieuses, parfaitement crédibles, même si les allégations sur Trump et Poutine sont caricaturales. La série de 6 épisodes écrite par Russell T Davies (Queer as Folk, The Second Coming, le retour de Doctor Who) est partagée entre une réalité dramatique alarmante et l'humour que génèrent les spéculations sur l'avenir proche. La menace nucléaire qui nous pend au nez depuis 1945, la garantie des dépôts bancaires limitée à 100 000€ en cas de faillite, la chasse aux migrants et leur extermination déjà à l'œuvre en Méditerranée par exemple, l'anti-européanisme des Britanniques, le transhumanisme, les objets connectés, la perte d'efficacité de certains médicaments, etc., presque tout ce qui devrait nous réveiller est intégré au scénario catastrophe. L'analyse économique mettant radicalement en cause le capitalisme et son dérivé moderne, l'ultralibéralisme, est malheureusement absente au profit de ses conséquences. Idem pour certains phénomènes météorologiques plutôt flippants ! Mais le scénariste se réserve probablement des cartouches pour une seconde saison, comme on peut le deviner à la fin du dernier épisode qui clôt la saison tout en lui permettant de continuer...

vendredi 21 juin 2019

Séries Bibi


Mise à part la grande bataille de Winterfell contre l'Armée des Morts la huitième et dernière saison de Game of Thrones fut plutôt décevante, chaque épisode rendant prévisible le suivant. Par contre la seconde saison de Happy! fut encore plus délirante que la première. Il sera difficile de faire de la surenchère. Imaginez que les scénaristes de Fargo (mais oubliez la saison 3) aient pris du LSD et vous aurez une petite idée de ce jeu de massacre. J'ai essayé d'autres séries, mais rien récemment qui m'ait véritablement accroché. Idem pour les films de cinéma, que je regarde/écoute surtout en DVD ou Blu-Ray, qui me laissent froid et m'obligent à plonger dans ma cinéphilie pour exhumer quelques trésors oubliés, à part Le livre d'image de Jean-Luc Godard et le film d'animation Ruben Brandt, collector. J'accueille donc avec impatience et curiosité les premiers épisodes de Pose et Big Little Lies...


Amateur de sapes colorées et d'élégance chorégraphique, je me régale des séquences ball et voguing de cette série américaine qui se déroule dans les années 80 pour la première saison et qui continue en 1990 avec la nouvelle. Elle est interprétée majoritairement par des actrices transgenres, Pose relatant essentiellement l'émergence de la scène culturelle et littéraire underground queer noire et latino dans les quartiers populaires new yorkais. La seconde saison de cette série passionnante au niveau social commence avec les premières manifestations d'Act Up...


On raconte que la seconde saison de Big Little Lies, dont Jean-Marc Vallée avait réalisé la première ainsi que récemment Sharp Objects, serait encore meilleure que la précédente, mais l'abus de flashbacks du premier épisode m'a laissé sceptique. Pourtant Nicole Kidman, Laura Dern, Reese Witherspoon, Shailene Woodley auxquelles se joint Meryl Streep sont toujours aussi épatantes en desperate housewives de la côte ouest. Je suis curieux de savoir comment les scénaristes ont réussi à relancer la machine de cette mini-série dramatique qui semblait arrivée à son terme...

jeudi 13 juin 2019

China Gate


Si China Gate n'est pas mon Fuller préféré, j'ai eu beaucoup de plaisir à le revoir dans sa version restaurée, une première ! Son anti communisme primaire avait probablement valu à Samuel Fuller sa mauvaise réputation auprès de critiques de l'époque, mais ce film de guerre est surtout un pamphlet contre le racisme et la guerre, sujets qui ont toujours préoccupé le cinéaste indépendant. Même dessinés au couteau, les personnages ne sont jamais manichéens. Gene Barry qu'on retrouvera dans Forty Guns, Angie Dickinson qui était au début de sa carrière et Nat King Cole qui chante la merveilleuse chanson-titre forment un trio étonnant comme on en voyait peu en 1957. Dans le bonus Peace of Mind, la compagne et la fille de Fuller s'évertuent une fois de plus à redorer son blason, car il reste largement mésestimé alors que c'est un de mes cinéastes préférés pour ses directs et uppercuts cinématographiques, de Park Row à White Dog en passant par Pickup on South Street, House of Bamboo, Run of the Arrow, Verboten, Underworld U.S.A., Shock Corridor, The Naked Kiss, etc. Un bémol tout de même dont on a hélas l'habitude : il est dommage d'entendre des dialogues anglais alors que l'action se passant pendant la guerre d'Indochine la véracité à laquelle Fuller est très attaché devrait entraîner des échanges en français. Le montage de stockshots documentaires est d'ailleurs ici très intéressant dans la fiction dramatique. Enfin Lucky Legs est un rôle de femme forte comme Fuller les a souvent montrées, et le jeu réservé de Nat King Cole procure un recul critique déterminant dans le scénario...



→ Samuel Fuller, China Gate, DVD ou Blu-Ray Carlotta, 20,06€

mardi 14 mai 2019

Khroustaliov, ma voiture !


J'ai repris la lecture du sixième et dernier film d'Alexeï Guerman, Il est difficile d'être un dieu qu'il aura mis 14 ans à terminer et qui sortira quelques mois après sa mort en 2013. En écoutant l'entretien offert en bonus avec Svetlana Karmalita, son épouse et co-scénariste, je comprends mieux pourquoi j'avais craqué la première fois et pourquoi j'ai encore eu du mal lors de cette seconde tentative. Sa veuve rit de la difficulté d'accrocher à la première partie, mais que l'on est récompensé à la seconde de cette œuvre étrange de 170 minutes. Or j'ai eu le même problème pour entrer dans le précédent, Khroustaliov, ma voiture !, mais pour d'autres raisons...


On oublie trop souvent la folie délirante des Russes au profit de la gravité de "l'âme slave". Avec ce film de 1998 j'ai eu l'impression de voir une version longue de la scène familiale de Fellini-Roma !... Khroustaliov, ma voiture ! est une critique bouffonne du stalinisme, complètement échevelée. Au début je n'y comprenais rien tant les personnages passent du coq à l'âne, tricotage d'un montage pétillant où les références me manquent, même si je connaissais la promiscuité de la vie à Moscou dans les années 50 avec ses collabos et ses résistances. Et puis on s'y fait et la fantaisie se révèle plus fidèle à la réalité que l'on ne pouvait l'imaginer. L'action s'insère au moment du prétendu complot des Blouses blanches fortement teinté d'antisémitisme. Le KGB envoie le général Youri Glinski, médecin chef et spécialiste du cerveau, au Goulag, sorte de village où les prisonniers, condamnés au travail, pouvaient paradoxalement recevoir leur famille. Mais il est rappelé au chevet de Staline pour le sauver... La neige et la nuit se prêtent parfaitement au noir et blanc que Guerman a toujours préféré...


De même le gris de la brume où baigne la planète de Il est difficile d'être un dieu fonctionne avec la boue et la crasse. Si l'on retrouve l'humour sombre et absurde de Kafka et Jarry, les images de ce Moyen-Âge de science-fiction évoquent Jérôme Bosch. Là encore Guerman dénonce le totalitarisme, l'imbécilité et la cruauté des hommes, leur inhumanité. La crédulité du peuple et la haine pour les intellectuels "liseurs de livres" rappellent évidemment les pires heures de l'URSS. S'il peut paraître difficile de pénétrer l'œuvre de Guerman, c'est que sa manière de filmer et de raconter lui est totalement personnelle. Ses films ne ressemblent à aucun autre. Ils me donnent envie de revoir La vérification, Vingt jours sans guerre et Mon ami Ivan Lapchine que j'ai regardés il y a longtemps et dont je possède encore les copies. Ce dernier est d'ailleurs conté sous l'angle d'un enfant comme Khroustaliov, ma voiture ! Guerman est à l'affût de ce qui s'est déréglé dans le monde des hommes. Il le réalise avec une méticulosité qui touche à l'obsessionnel. Le moindre détail fait sens. Il faut donc voir et revoir... Sur mon blog où j'essaie toujours de ne rien spoiler (en français, divulgâcher), les bandes-annonces font partie intégrante de mes articles.

→ Alexeï Guerman, Il est difficile d'être un dieu / Khroustaliov, ma voiture !, coffret 2 DVD Capricci, 25€

vendredi 3 mai 2019

3 femmes de Robert Altman


Je ne me souviens pas avoir vu 3 femmes que Robert Altman tourna en 1977, mais j'ai été surpris par le ton onirique du film et ses flous artistiques laissant au spectateur le soin de se faire son propre cinéma. Dans le joli livre de 60 pages en couleurs qui enserre DVD et Blu-Ray, Frédéric Albert Levy cite Altman racontant avec humour qu'Agnès Varda détestait son film. Elle l'avait probablement vu à l'époque comme un film caricaturant les femmes, or il me semble que c'est l'Amérique à qui le réalisateur taille un short. Shelley Duvall (Millie), à force de vouloir tendre vers une perfection formatée, traverse le réel comme un zombie ; Sissy Spacek (Pinky) est une éternelle adolescente en quête d'une mère ; Janice Rule (Willie), dans son rôle de plasticienne, incarne le soft power qui, en créant des œuvres fascinantes, relativise l'absurdité de cet État dirigé par les machos et rayonne au delà des frontières. Dans son long entretien en bonus, Diane Arnaud, historienne et spécialiste de l’esthétique dans le cinéma, passe totalement à côté du film, obnubilée par sa formation, soulignant les effets et les ressorts d'une intrigue qu'Altman s'est toujours refusé à commenter, et pour cause. Le cinéaste s'est retranché derrière le rêve qu'il fit et fut à l'origine de son scénario. Tout dans ce film ne pourrait être qu'un rêve, ou plusieurs rêves, certes, qui s'emboîtent comme des poupées gigognes. Or l'on sait depuis Freud que le rêve s'appuie sur le vécu en le travestissant, une interprétation trop simple pouvant en cacher une autre, plus complexe. Le titre que Levy a donné au livret est Je est un autre, était-ce seulement parce que chacune de ces trois femmes est double ? Elles sont perdues comme les États Unis s'égarent dans un déni des crimes qui les ont fondés. Politiquement correct, éternelle adolescence, richesse artistique sont les mythes de l'Amérique. Si le féminisme est au menu, c'est pour caricaturer le monde des mâles, encore plus immature que celui des femmes. Ils boivent, tirent au pistolet, jouent aux gendarmes et aux voleurs, et ne pensent qu'à baiser s'ils ne sont pas trop saouls. Pitoyables. Varda s'est trompée. Les images se noient dans une piscine artificielle, la musique atonale des bois de Gerald Busby enrobe l'intrigue d'un mystère glaçant, les décors naturels, gloire de l'Ouest, isolent les personnages, le sanatorium préfigure l'avenir, mort-né. Tout est glauque. Justement glauque.


Cette bande-annonce est antérieure au remastering de cette belle publication.

→ Robert Altman, 3 femmes, édition Collector DVD+Blu-Ray, inclus un livret exclusif de 60 pages débordant photographiquement vers les autres films d'Altman et un entretien avec Diane Arnaud, historienne et spécialiste de l’esthétique dans le cinéma, ed. Wild Side Vidéo, 24,99€, sortie le 8 mai 2019

vendredi 26 avril 2019

La société du spectacle par Sidney Lumet


Le visuel très réussi, créé par Joachim Roncin pour l'édition Ultra Collector de Network : Main basse sur la TV, rappelle graphiquement René Pétillon et méchamment Massimo Mattioli, deux excellents auteurs de bande dessinée. Mais ce film de Sidney Lumet est avant tout une extraordinaire préfiguration de ce que deviendra la télévision et, par extension, notre société. Tout est déjà en place en 1977, mais nous n'étions pas à ce point conscients de l'énormité de la catastrophe, ou nous espérions que le monde se ressaisirait. Le livre La société du spectacle de Guy Debord date de 10 ans plus tôt. Sidney Lumet entrevoit le danger en révélant la manipulation de masse, que ce soit celle de la télé-réalité, mais aussi au niveau-même du Journal de 20 heures...
N.B.: Les extraits suivants peuvent figurer des spoilers pour certain/e/s lecteurs et lectrices. Je préfère prévenir car j'ai l'habitude de me livrer à de complexes acrobaties dans mes articles pour éviter de vous gâcher le plaisir de la découverte...


Lumet prévoit également l'affaiblissement des États qui tomberont sous la férule d'une mafia d'ultrariches à la tête de la finance internationale grâce à des lobbies et un entrisme brutal capable de générer des lois qui mèneront à l'ultralibéralisme, mettant la planète à sac...


Même la scène célèbre où les gens se penchent à leur fenêtre criant leur colère, et qui inspira probablement une pub pour le parfum Égoïste, préfigure le ras-le-bol des Gilets Jaunes. Sauf qu'aujourd'hui le peuple se passe de gourou, ou il n'en trouve plus à sa mesure. L'élan collectif supplante la délégation, ce qui pose les véritables questions sur l'avenir. La démocratie telle qu'elle s'est pratiquée depuis un siècle s'avérant une odieuse manipulation de masse, quelles formes prendront les prochaines manifestations ? Tout reste à inventer...


Les extraits glanés sur YouTube sont certes des spoilers, mais le film est suffisamment puissant pour que vous ayez le désir irrépressible de le regarder dans son entier, en particulier grâce aux superbes interprétations de Faye Dunaway, Peter Finch, William Holden et le reste de la distribution. Lumet connaît parfaitement le monde de la télévision pour y avoir probablement autant œuvré qu'au cinéma. Même si le public français connaît mieux ses films sortis en salles comme 12 hommes en colère, Le prêteur sur gages, Le dossier Anderson, Serpico, Un après-midi de chien, Contre-enquête, Jugez-moi coupable, 7 h 58 ce samedi-là, etc., il n'a jamais fait de distinction entre les deux. Ce ne sont que des questions de budget ou de taille d'écran. Dans Network chaque personnage exprime la faiblesse de sa force et la puissance de ses faiblesses. La schizophrénie que déclenche un burn out entraîne les foules. L'immaturité fait accoucher une workaholic d'idées brillantes. Mais on a beau être sage, la tentation est parfois plus forte que la prudence...
L'entretien de deux heures avec Sidney Lumet, tourné en 2011, soit trois ans avant sa mort, est un bonus formidable. Le cinéaste revient chronologiquement sur les 44 longs métrages qu'il a filmés en 50 ans. Ajoutez Fou de rage, le livre de 200 pages de Dave Itzkoff qui semble tout aussi passionnant, mais je n'ai pas encore eu le temps de m'y plonger, les journées n'ayant que 24 heures, même les miennes !


→ Sidney Lumet, Network, coffret Ultra Collector limité à 3000 exemplaires, Blu-Ray+DVD+Livre, ed. Carlotta, 50,16€

mercredi 24 avril 2019

Ruben Brandt réussit son art-thérapie !


Pour visionner quantité de films, cela fait du bien de tomber par hasard sur un chef d'œuvre. Autant vous prévenir tout de suite, j'ignore quand il sortira en France. Ruben Brandt, Collector est un long métrage d'animation hongrois réalisé et dessiné par un Serbe né en Slovénie, Milorad Krstić, né en 1952 et installé à Budapest depuis 1989. Également peintre, sculpteur, documentariste et artiste multimédia, Milorad Krstić, qui a l'habitude de travailler seul, conduit cette fois un orchestre d'une centaine de personnes pour captiver son public. Essentiellement dessiné à la main sur ordinateur avec TVPaint en cherchant à donner l'impression d'un monde en 2D, il fait aussi appel aux logiciels Anime Studio, After Effects, Maya et Blender. Ruben Brandt, collectionneur est un film d'action dans le monde de l'art en forme de thriller sur fond de psychanalyse ! Tout en préservant un style graphique extrêmement personnel, Krstić enchaîne les références picturales, tout autant que cinématographiques et musicales. Cette accumulation incroyable pourrait être vaine, or elle sert toujours l'intrigue d'une manière ou d'une autre. Parfois une phrase célèbre peut trouver son interprétation dans un accessoire. Parfois la musique se réfère au décor ou fait un clin d'œil aux érudits. Celle composée par Tibor Cárl joue le même rôle que le dessin de Krstić, enveloppant l'ensemble des citations dans la course folle des quatre voleurs dévoués à leur psychanalyste au point de sillonner le monde pour lui rapporter les 13 toiles qui le font cauchemarder. Et les images de se métamorphoser légèrement en Boticelli, Holbein, Gauguin, Van Gogh, Hopper, Magritte, Manet, Picasso, Velázquez, etc., quand les protagonistes ne se battent pas à coups de Warhol et de Spoerri ! Si l'action ne vous hypnotise pas, si les voix anglaises de Iván Kamarás, Gabriella Hámori, Zalán Makranczi ne vous envoutent pas, peut-être aurez-vous le temps d'apprécier les coups de chapeau à Bergman, Buñuel, Chaplin, Eisenstein, Fellini, Hitchcock, Huston, Kubrick, Kurosawa, Lumière, Méliès et bien d'autres... Ou vous comprendrez le sens des emprunts à Honegger, Penderecki, Stravinsky, Schubert, Puccini, Mozart ou Thom Yorke ! On n'est pas si loin du travail de digestion d'un Godard, car jamais on ne quitte le plateau qu'offre Krstić. Les références font partie de sa grammaire et de sa syntaxe.


Milorad Krstić n'avait réalisé aucun fil depuis 1995 où son court-métrage d'animation copulatoire My Baby Left Me avait gagné l'Ours d'argent à Berlin et le Prix du meilleur premier film à Annecy. Entre temps il avait créé le CD-Rom Das anatomische Theater, écrit des scénarios, conçu des décors de théâtre, publié des bandes dessinées. Vingt-cinq ans plus tard, chaque plan de Ruben Brandt, collectionneur fascine par le traitement des visages et des corps qui s'adaptent discrètement aux différentes scènes tout en conservant un cousinage avec Brauner et Picasso. Entre le thriller et le fond psychanalytique, avec son style graphique complètement barré et la fluidité de mouvements digne d'un blockbuster d'action, ce film marque une date dans l'histoire du cinéma d'animation.

mardi 23 avril 2019

After My Death, vague de suicides


Lors de mes séjours en Corée, invité pour des installations artistiques interactives, j'avais été surpris par la chape de plomb qui recouvrait la société et en particulier la jeunesse, plus lourde encore qu'au Japon. Partout des écrans diffusaient des soap operas lénifiants de jeunes gens en fleurs, plus cul-cul-la-praline tu meurs. Or, dans ce pays qui s'est héroïquement reconstruit après la guerre, le taux de suicides est énorme, la pression sociale le poussant à près de 40 par jour ! Le film After My Death met en scène ce fléau au travers d'un thriller aux rebondissements psychologiques où la culpabilité de chacun et chacune est le moteur de l'histoire. Ce n'est pas un hasard si les pays du nord de l'Europe partagent cette morbidité, le confucianisme et le protestantisme s'appuyant largement sur cette culpabilité. Dans le film, dont la traduction du titre coréen est une fille dans le péché, l'étudiante disparue écoutait d'ailleurs du black metal scandinave ! Le passionnant entretien en bonus avec Juliette Morillot précise les efforts de travail exigés aux Coréens poussés à leurs extrémités et la honte qui retombe potentiellement sur les familles.


La publicité du film de Kim Ui-seok insiste sur son cousinage avec Virgin Suicides de Sofia Coppola, mais les causes sont quelque peu différentes, même si elles conservent une part de mystère que le scénario révèle petit à petit. J'y décèle surtout une bonne dose de misogynie que la plupart des critiques semblent avoir escamotée. Au delà de l'ambiance lourde et nauséabonde que dégage l'absence de réelle solidarité entre les filles d'une part, et les adultes d'autre part, les ressorts de l'intrigue aiguillent chaque fois l'énigme vers une révélation qui, faute de reconnaître l'origine du mal, livre des indices sur les fausses routes qui demeurent toutes plausibles dans une sorte de puzzle où les faux-coupables portent tous et toutes la responsabilité du drame.

→ Kim Ui-seok, After My Death, dvd Capricci, 16€

jeudi 18 avril 2019

Dans l'immédiat, Jean-Luc Godard


Les entretiens dépendent souvent de la qualité des interviewers. Il est certain qu'Olivia Gesbert a une sensibilité, une intelligence ou un aplomb qui faisaient défaut à la plupart des interlocuteurs des Morceaux de conversation avec Jean-Luc Godard "réalisés" par Alain Fleischer et qui duraient 9h30. Pour l'émission La Grande Table elle est allée rencontrer Godard chez lui à Rolle en Suisse. France Culture le diffuse en deux parties de 27 et 39 minutes, Je suis un archéologue du cinéma et Godard ouvre le Livre d'image. À 88 ans le cinéaste semble ainsi plus vif qu'il y a quelques années, peut-être parce que c'est une jeune femme. À la lecture de sa biographie par Antoine de Baecque on sait qu'il n'y est pas insensible. Et Godard ne mâche pas ses mots, que ce soit sur ce que sont devenues les écoles de cinéma (les 3/4 des étudiants sont des jean-foutre), la notion d'auteur avec ses droits et ses devoirs (À l’époque, l’auteur était le scénariste, c’est-à-dire le fabriquant de texte. A Bout de souffle, je n’en suis pas l’auteur pour la loi. C’est Truffaut parce que j’avais repris un ancien scénario. A un moment, je lui ai demandé de me le redonner, et il ne pouvait pas : c’est inaliénable en France. Pour Le Livre d’image, il y a beaucoup d’auteurs qui sont réunis par un ami), sur sa Palme d'Or "spéciale" à Cannes qu'il considère avec mépris comme un prix de consolation, sur la langue et le langage, sur la politique, sur ses rêves, sur l'âge, etc.



Sur sa tombe il imagine qu'on pourrait écrire "Au contraire", sur celle d'Anne-Marie Miéville, sa compagne, "J'ai des doutes". Pour le titre de cet article j'aurais pu le singer en écrivant L'hymne aux média pour l'immédiat, c'est du moins ce que j'entends, une médiathèque de Babylone qui recracherait son contenu (j'arrête avec les jeux de mots ?) en musique, en vers et contre tout.



Lors de sa dernière conférence de presse à Cannes, transmise par Skype, il disait : "Aujourd’hui lors d’une conférence de presse, les trois-quarts des gens ont le courage de vivre leur vie, mais ils n’ont pas le courage de l’imaginer. J’ai de la peine à vivre ma vie mais j’ai le courage de l’imaginer".


Après "150 films en comptant les petits", Jean-Luc Godard a monté Le livre d'image que j'ai chroniqué dans cette colonne en décembre dernier, sorte d'épilogue à ses Histoire(s) du cinéma, de mon point de vue son chef d'œuvre, dont je possède les versions japonaise et française en DVD (la version japonaise en 5 DVD au lieu de 4 offre une nomenclature thématique interactive, encore faut-il savoir lire le japonais ! Il me semble qu'elle est plus complète, due à des questions de droits), la bande-son remixée pour le label ECM en 5 CD, et l'édition papier chez Gallimard/Gaumont. Ce n'est nullement du fétichisme, mais une manière d'appréhender une œuvre unique sous des angles différents.
Depuis hier Arte.tv diffuse gratuitement Le livre d'image et ce jusqu'au 22 juin, avec un passage TV le 24 avril, mais il ne sortira pas au cinéma. Godard préfère le montrer dans les musées et les théâtres dans son format audio original, un 7.1 plus polysémique qu'immersif ! En attendant, il faut absolument voir et entendre la réduction phonique de cette œuvre fondamentale toutes affaires cessantes. Il est difficile de l'évoquer pour elle-même, parce qu'elle suscite en chacun/e de nous un vertige, des interrogations, ouvrant des portes vers un après qui biologiquement se profile.
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