Jean-Jacques Birgé

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vendredi 9 août 2019

M le Mocky


Fin. Jean-Pierre Mocky a projeté son dernier carton. Je me souviens être entré à l'Idhec en revendiquant Solo et L'albatros, que je venais de voir, comme mes films préférés avec Easy Rider ! J'avais juste 18 ans. Heureusement j'ai un peu changé au cours de mes études, me rapprochant de Buñuel par exemple, mais j'ai toujours gardé un petit faible pour ses premiers films dont ceux avec Bourvil et Les compagnons de la marguerite. En 2001 j'avais acheté son autobiographie, M le Mocky, bien machiste, mais j'aimais bien ses coups de gueule, ses tournages à deux sous et son insatiabilité. C'est un jour triste.
P.S. - je relis mes articles et en 2005 je trouve :
Un couple, film de 1960 totalement invisible et méconnu de Jean-Pierre Mocky, est une petite merveille d'intelligence, caustique et drôle, à l'époque interdite aux moins de 18 ans (c'est là qu'on voit que les mœurs ont un peu changé), jamais diffusée à la télé (ça se comprend aussi). La même année qu'A bout de souffle, et autrement plus corrosif ! Mocky était absolument génial lorsqu'on lui en donnait les moyens et qu'il en prenait le temps. Après avoir inventé le sens du mot draguer avec ses Dragueurs, son second film nous intime : "Mimi, y a de la bonne salade !"...
Alors petite sélection mockyesque : Les Dragueurs (1959), Un couple (1960), Snobs ! (1961), Un drôle de paroissien (1963), La Grande Frousse ou La Cité de l'indicible peur (1964), Les Compagnons de la marguerite (1967), La Grande Lessive (1969), L'Étalon (1970), Solo (1970), L'albatros (1971), L'ibis rouge (1975), Y a-t-il un Français dans la salle ? (1982), À mort l'arbitre (1983), Le Miraculé (1987), Une nuit à l'Assemblée nationale (1988), Ville à vendre (1991), j'ai lâché quand il s'est mis à en réaliser quatre par an, mais il faut aussi le voir jouer en 1959 dans La tête contre les murs de Georges Franju dont il avait adapté le scénario d'après Hervé Bazin et que les producteurs ne l'ont pas laissé réaliser... Et puis certains m'auront probablement échappé...
Quant aux critiques sur son machisme, sa goujaterie, sa brutalité de langage, que rappellent les commentaires sur Mediapart, c'est tout à fait exact. Son autobiographie est terrible de ce point de vue, mais ce qui est encore plus terrible, c'est qu'à se plonger dans son œuvre Mocky reste attachant, même pitoyable. Et son anarchisme reste drôle, salutaire et saignant, contre la morale bourgeoise, les curés, l'armée, le commerce du sport, etc. Ses premiers films restent formidables. C'est un véritable réalisateur "français" qui fut populaire en son temps.

lundi 15 juillet 2019

Years and Years fait froid dans le dos


En tête de mon article sur la série Years and Years, coproduite par HBO et BBC One, et diffusée en France par Canal +, j'ai choisi l'image du clone de Marine Le Pen interprétée par Emma Thompson plutôt que le portrait de la famille Lyons, parce que ce mélange d'extrême-droite française, de Brexit et de populisme italien (son parti se nomme 4 étoiles !) m'a plus intéressé que le sempiternel procédé de traverser une époque au travers d'une famille où les minorités sont soigneusement représentées (femme noire, homosexuel/le/s, grand-mère, ado complexe, etc.). Il n'empêche que cette plongée dystopique dans les quinze prochaines années est particulièrement réussie.


Quiconque est conscient de l'état du monde s'intéressera à la collapsologie. Nul ne sait comment la catastrophe annoncée surviendra et il est difficile d'anticiper quel domino entraînera les autres, mais les changements politiques, économiques et technologiques affectant les membres de la famille Lyons s'appuient sur des recherches sérieuses, parfaitement crédibles, même si les allégations sur Trump et Poutine sont caricaturales. La série de 6 épisodes écrite par Russell T Davies (Queer as Folk, The Second Coming, le retour de Doctor Who) est partagée entre une réalité dramatique alarmante et l'humour que génèrent les spéculations sur l'avenir proche. La menace nucléaire qui nous pend au nez depuis 1945, la garantie des dépôts bancaires limitée à 100 000€ en cas de faillite, la chasse aux migrants et leur extermination déjà à l'œuvre en Méditerranée par exemple, l'anti-européanisme des Britanniques, le transhumanisme, les objets connectés, la perte d'efficacité de certains médicaments, etc., presque tout ce qui devrait nous réveiller est intégré au scénario catastrophe. L'analyse économique mettant radicalement en cause le capitalisme et son dérivé moderne, l'ultralibéralisme, est malheureusement absente au profit de ses conséquences. Idem pour certains phénomènes météorologiques plutôt flippants ! Mais le scénariste se réserve probablement des cartouches pour une seconde saison, comme on peut le deviner à la fin du dernier épisode qui clôt la saison tout en lui permettant de continuer...

vendredi 21 juin 2019

Séries Bibi


Mise à part la grande bataille de Winterfell contre l'Armée des Morts la huitième et dernière saison de Game of Thrones fut plutôt décevante, chaque épisode rendant prévisible le suivant. Par contre la seconde saison de Happy! fut encore plus délirante que la première. Il sera difficile de faire de la surenchère. Imaginez que les scénaristes de Fargo (mais oubliez la saison 3) aient pris du LSD et vous aurez une petite idée de ce jeu de massacre. J'ai essayé d'autres séries, mais rien récemment qui m'ait véritablement accroché. Idem pour les films de cinéma, que je regarde/écoute surtout en DVD ou Blu-Ray, qui me laissent froid et m'obligent à plonger dans ma cinéphilie pour exhumer quelques trésors oubliés, à part Le livre d'image de Jean-Luc Godard et le film d'animation Ruben Brandt, collector. J'accueille donc avec impatience et curiosité les premiers épisodes de Pose et Big Little Lies...


Amateur de sapes colorées et d'élégance chorégraphique, je me régale des séquences ball et voguing de cette série américaine qui se déroule dans les années 80 pour la première saison et qui continue en 1990 avec la nouvelle. Elle est interprétée majoritairement par des actrices transgenres, Pose relatant essentiellement l'émergence de la scène culturelle et littéraire underground queer noire et latino dans les quartiers populaires new yorkais. La seconde saison de cette série passionnante au niveau social commence avec les premières manifestations d'Act Up...


On raconte que la seconde saison de Big Little Lies, dont Jean-Marc Vallée avait réalisé la première ainsi que récemment Sharp Objects, serait encore meilleure que la précédente, mais l'abus de flashbacks du premier épisode m'a laissé sceptique. Pourtant Nicole Kidman, Laura Dern, Reese Witherspoon, Shailene Woodley auxquelles se joint Meryl Streep sont toujours aussi épatantes en desperate housewives de la côte ouest. Je suis curieux de savoir comment les scénaristes ont réussi à relancer la machine de cette mini-série dramatique qui semblait arrivée à son terme...

jeudi 13 juin 2019

China Gate


Si China Gate n'est pas mon Fuller préféré, j'ai eu beaucoup de plaisir à le revoir dans sa version restaurée, une première ! Son anti communisme primaire avait probablement valu à Samuel Fuller sa mauvaise réputation auprès de critiques de l'époque, mais ce film de guerre est surtout un pamphlet contre le racisme et la guerre, sujets qui ont toujours préoccupé le cinéaste indépendant. Même dessinés au couteau, les personnages ne sont jamais manichéens. Gene Barry qu'on retrouvera dans Forty Guns, Angie Dickinson qui était au début de sa carrière et Nat King Cole qui chante la merveilleuse chanson-titre forment un trio étonnant comme on en voyait peu en 1957. Dans le bonus Peace of Mind, la compagne et la fille de Fuller s'évertuent une fois de plus à redorer son blason, car il reste largement mésestimé alors que c'est un de mes cinéastes préférés pour ses directs et uppercuts cinématographiques, de Park Row à White Dog en passant par Pickup on South Street, House of Bamboo, Run of the Arrow, Verboten, Underworld U.S.A., Shock Corridor, The Naked Kiss, etc. Un bémol tout de même dont on a hélas l'habitude : il est dommage d'entendre des dialogues anglais alors que l'action se passant pendant la guerre d'Indochine la véracité à laquelle Fuller est très attaché devrait entraîner des échanges en français. Le montage de stockshots documentaires est d'ailleurs ici très intéressant dans la fiction dramatique. Enfin Lucky Legs est un rôle de femme forte comme Fuller les a souvent montrées, et le jeu réservé de Nat King Cole procure un recul critique déterminant dans le scénario...



→ Samuel Fuller, China Gate, DVD ou Blu-Ray Carlotta, 20,06€

mardi 14 mai 2019

Khroustaliov, ma voiture !


J'ai repris la lecture du sixième et dernier film d'Alexeï Guerman, Il est difficile d'être un dieu qu'il aura mis 14 ans à terminer et qui sortira quelques mois après sa mort en 2013. En écoutant l'entretien offert en bonus avec Svetlana Karmalita, son épouse et co-scénariste, je comprends mieux pourquoi j'avais craqué la première fois et pourquoi j'ai encore eu du mal lors de cette seconde tentative. Sa veuve rit de la difficulté d'accrocher à la première partie, mais que l'on est récompensé à la seconde de cette œuvre étrange de 170 minutes. Or j'ai eu le même problème pour entrer dans le précédent, Khroustaliov, ma voiture !, mais pour d'autres raisons...


On oublie trop souvent la folie délirante des Russes au profit de la gravité de "l'âme slave". Avec ce film de 1998 j'ai eu l'impression de voir une version longue de la scène familiale de Fellini-Roma !... Khroustaliov, ma voiture ! est une critique bouffonne du stalinisme, complètement échevelée. Au début je n'y comprenais rien tant les personnages passent du coq à l'âne, tricotage d'un montage pétillant où les références me manquent, même si je connaissais la promiscuité de la vie à Moscou dans les années 50 avec ses collabos et ses résistances. Et puis on s'y fait et la fantaisie se révèle plus fidèle à la réalité que l'on ne pouvait l'imaginer. L'action s'insère au moment du prétendu complot des Blouses blanches fortement teinté d'antisémitisme. Le KGB envoie le général Youri Glinski, médecin chef et spécialiste du cerveau, au Goulag, sorte de village où les prisonniers, condamnés au travail, pouvaient paradoxalement recevoir leur famille. Mais il est rappelé au chevet de Staline pour le sauver... La neige et la nuit se prêtent parfaitement au noir et blanc que Guerman a toujours préféré...


De même le gris de la brume où baigne la planète de Il est difficile d'être un dieu fonctionne avec la boue et la crasse. Si l'on retrouve l'humour sombre et absurde de Kafka et Jarry, les images de ce Moyen-Âge de science-fiction évoquent Jérôme Bosch. Là encore Guerman dénonce le totalitarisme, l'imbécilité et la cruauté des hommes, leur inhumanité. La crédulité du peuple et la haine pour les intellectuels "liseurs de livres" rappellent évidemment les pires heures de l'URSS. S'il peut paraître difficile de pénétrer l'œuvre de Guerman, c'est que sa manière de filmer et de raconter lui est totalement personnelle. Ses films ne ressemblent à aucun autre. Ils me donnent envie de revoir La vérification, Vingt jours sans guerre et Mon ami Ivan Lapchine que j'ai regardés il y a longtemps et dont je possède encore les copies. Ce dernier est d'ailleurs conté sous l'angle d'un enfant comme Khroustaliov, ma voiture ! Guerman est à l'affût de ce qui s'est déréglé dans le monde des hommes. Il le réalise avec une méticulosité qui touche à l'obsessionnel. Le moindre détail fait sens. Il faut donc voir et revoir... Sur mon blog où j'essaie toujours de ne rien spoiler (en français, divulgâcher), les bandes-annonces font partie intégrante de mes articles.

→ Alexeï Guerman, Il est difficile d'être un dieu / Khroustaliov, ma voiture !, coffret 2 DVD Capricci, 25€

vendredi 3 mai 2019

3 femmes de Robert Altman


Je ne me souviens pas avoir vu 3 femmes que Robert Altman tourna en 1977, mais j'ai été surpris par le ton onirique du film et ses flous artistiques laissant au spectateur le soin de se faire son propre cinéma. Dans le joli livre de 60 pages en couleurs qui enserre DVD et Blu-Ray, Frédéric Albert Levy cite Altman racontant avec humour qu'Agnès Varda détestait son film. Elle l'avait probablement vu à l'époque comme un film caricaturant les femmes, or il me semble que c'est l'Amérique à qui le réalisateur taille un short. Shelley Duvall (Millie), à force de vouloir tendre vers une perfection formatée, traverse le réel comme un zombie ; Sissy Spacek (Pinky) est une éternelle adolescente en quête d'une mère ; Janice Rule (Willie), dans son rôle de plasticienne, incarne le soft power qui, en créant des œuvres fascinantes, relativise l'absurdité de cet État dirigé par les machos et rayonne au delà des frontières. Dans son long entretien en bonus, Diane Arnaud, historienne et spécialiste de l’esthétique dans le cinéma, passe totalement à côté du film, obnubilée par sa formation, soulignant les effets et les ressorts d'une intrigue qu'Altman s'est toujours refusé à commenter, et pour cause. Le cinéaste s'est retranché derrière le rêve qu'il fit et fut à l'origine de son scénario. Tout dans ce film ne pourrait être qu'un rêve, ou plusieurs rêves, certes, qui s'emboîtent comme des poupées gigognes. Or l'on sait depuis Freud que le rêve s'appuie sur le vécu en le travestissant, une interprétation trop simple pouvant en cacher une autre, plus complexe. Le titre que Levy a donné au livret est Je est un autre, était-ce seulement parce que chacune de ces trois femmes est double ? Elles sont perdues comme les États Unis s'égarent dans un déni des crimes qui les ont fondés. Politiquement correct, éternelle adolescence, richesse artistique sont les mythes de l'Amérique. Si le féminisme est au menu, c'est pour caricaturer le monde des mâles, encore plus immature que celui des femmes. Ils boivent, tirent au pistolet, jouent aux gendarmes et aux voleurs, et ne pensent qu'à baiser s'ils ne sont pas trop saouls. Pitoyables. Varda s'est trompée. Les images se noient dans une piscine artificielle, la musique atonale des bois de Gerald Busby enrobe l'intrigue d'un mystère glaçant, les décors naturels, gloire de l'Ouest, isolent les personnages, le sanatorium préfigure l'avenir, mort-né. Tout est glauque. Justement glauque.


Cette bande-annonce est antérieure au remastering de cette belle publication.

→ Robert Altman, 3 femmes, édition Collector DVD+Blu-Ray, inclus un livret exclusif de 60 pages débordant photographiquement vers les autres films d'Altman et un entretien avec Diane Arnaud, historienne et spécialiste de l’esthétique dans le cinéma, ed. Wild Side Vidéo, 24,99€, sortie le 8 mai 2019

vendredi 26 avril 2019

La société du spectacle par Sidney Lumet


Le visuel très réussi, créé par Joachim Roncin pour l'édition Ultra Collector de Network : Main basse sur la TV, rappelle graphiquement René Pétillon et méchamment Massimo Mattioli, deux excellents auteurs de bande dessinée. Mais ce film de Sidney Lumet est avant tout une extraordinaire préfiguration de ce que deviendra la télévision et, par extension, notre société. Tout est déjà en place en 1977, mais nous n'étions pas à ce point conscients de l'énormité de la catastrophe, ou nous espérions que le monde se ressaisirait. Le livre La société du spectacle de Guy Debord date de 10 ans plus tôt. Sidney Lumet entrevoit le danger en révélant la manipulation de masse, que ce soit celle de la télé-réalité, mais aussi au niveau-même du Journal de 20 heures...
N.B.: Les extraits suivants peuvent figurer des spoilers pour certain/e/s lecteurs et lectrices. Je préfère prévenir car j'ai l'habitude de me livrer à de complexes acrobaties dans mes articles pour éviter de vous gâcher le plaisir de la découverte...


Lumet prévoit également l'affaiblissement des États qui tomberont sous la férule d'une mafia d'ultrariches à la tête de la finance internationale grâce à des lobbies et un entrisme brutal capable de générer des lois qui mèneront à l'ultralibéralisme, mettant la planète à sac...


Même la scène célèbre où les gens se penchent à leur fenêtre criant leur colère, et qui inspira probablement une pub pour le parfum Égoïste, préfigure le ras-le-bol des Gilets Jaunes. Sauf qu'aujourd'hui le peuple se passe de gourou, ou il n'en trouve plus à sa mesure. L'élan collectif supplante la délégation, ce qui pose les véritables questions sur l'avenir. La démocratie telle qu'elle s'est pratiquée depuis un siècle s'avérant une odieuse manipulation de masse, quelles formes prendront les prochaines manifestations ? Tout reste à inventer...


Les extraits glanés sur YouTube sont certes des spoilers, mais le film est suffisamment puissant pour que vous ayez le désir irrépressible de le regarder dans son entier, en particulier grâce aux superbes interprétations de Faye Dunaway, Peter Finch, William Holden et le reste de la distribution. Lumet connaît parfaitement le monde de la télévision pour y avoir probablement autant œuvré qu'au cinéma. Même si le public français connaît mieux ses films sortis en salles comme 12 hommes en colère, Le prêteur sur gages, Le dossier Anderson, Serpico, Un après-midi de chien, Contre-enquête, Jugez-moi coupable, 7 h 58 ce samedi-là, etc., il n'a jamais fait de distinction entre les deux. Ce ne sont que des questions de budget ou de taille d'écran. Dans Network chaque personnage exprime la faiblesse de sa force et la puissance de ses faiblesses. La schizophrénie que déclenche un burn out entraîne les foules. L'immaturité fait accoucher une workaholic d'idées brillantes. Mais on a beau être sage, la tentation est parfois plus forte que la prudence...
L'entretien de deux heures avec Sidney Lumet, tourné en 2011, soit trois ans avant sa mort, est un bonus formidable. Le cinéaste revient chronologiquement sur les 44 longs métrages qu'il a filmés en 50 ans. Ajoutez Fou de rage, le livre de 200 pages de Dave Itzkoff qui semble tout aussi passionnant, mais je n'ai pas encore eu le temps de m'y plonger, les journées n'ayant que 24 heures, même les miennes !


→ Sidney Lumet, Network, coffret Ultra Collector limité à 3000 exemplaires, Blu-Ray+DVD+Livre, ed. Carlotta, 50,16€

mercredi 24 avril 2019

Ruben Brandt réussit son art-thérapie !


Pour visionner quantité de films, cela fait du bien de tomber par hasard sur un chef d'œuvre. Autant vous prévenir tout de suite, j'ignore quand il sortira en France. Ruben Brandt, Collector est un long métrage d'animation hongrois réalisé et dessiné par un Serbe né en Slovénie, Milorad Krstić, né en 1952 et installé à Budapest depuis 1989. Également peintre, sculpteur, documentariste et artiste multimédia, Milorad Krstić, qui a l'habitude de travailler seul, conduit cette fois un orchestre d'une centaine de personnes pour captiver son public. Essentiellement dessiné à la main sur ordinateur avec TVPaint en cherchant à donner l'impression d'un monde en 2D, il fait aussi appel aux logiciels Anime Studio, After Effects, Maya et Blender. Ruben Brandt, collectionneur est un film d'action dans le monde de l'art en forme de thriller sur fond de psychanalyse ! Tout en préservant un style graphique extrêmement personnel, Krstić enchaîne les références picturales, tout autant que cinématographiques et musicales. Cette accumulation incroyable pourrait être vaine, or elle sert toujours l'intrigue d'une manière ou d'une autre. Parfois une phrase célèbre peut trouver son interprétation dans un accessoire. Parfois la musique se réfère au décor ou fait un clin d'œil aux érudits. Celle composée par Tibor Cárl joue le même rôle que le dessin de Krstić, enveloppant l'ensemble des citations dans la course folle des quatre voleurs dévoués à leur psychanalyste au point de sillonner le monde pour lui rapporter les 13 toiles qui le font cauchemarder. Et les images de se métamorphoser légèrement en Boticelli, Holbein, Gauguin, Van Gogh, Hopper, Magritte, Manet, Picasso, Velázquez, etc., quand les protagonistes ne se battent pas à coups de Warhol et de Spoerri ! Si l'action ne vous hypnotise pas, si les voix anglaises de Iván Kamarás, Gabriella Hámori, Zalán Makranczi ne vous envoutent pas, peut-être aurez-vous le temps d'apprécier les coups de chapeau à Bergman, Buñuel, Chaplin, Eisenstein, Fellini, Hitchcock, Huston, Kubrick, Kurosawa, Lumière, Méliès et bien d'autres... Ou vous comprendrez le sens des emprunts à Honegger, Penderecki, Stravinsky, Schubert, Puccini, Mozart ou Thom Yorke ! On n'est pas si loin du travail de digestion d'un Godard, car jamais on ne quitte le plateau qu'offre Krstić. Les références font partie de sa grammaire et de sa syntaxe.


Milorad Krstić n'avait réalisé aucun fil depuis 1995 où son court-métrage d'animation copulatoire My Baby Left Me avait gagné l'Ours d'argent à Berlin et le Prix du meilleur premier film à Annecy. Entre temps il avait créé le CD-Rom Das anatomische Theater, écrit des scénarios, conçu des décors de théâtre, publié des bandes dessinées. Vingt-cinq ans plus tard, chaque plan de Ruben Brandt, collectionneur fascine par le traitement des visages et des corps qui s'adaptent discrètement aux différentes scènes tout en conservant un cousinage avec Brauner et Picasso. Entre le thriller et le fond psychanalytique, avec son style graphique complètement barré et la fluidité de mouvements digne d'un blockbuster d'action, ce film marque une date dans l'histoire du cinéma d'animation.

mardi 23 avril 2019

After My Death, vague de suicides


Lors de mes séjours en Corée, invité pour des installations artistiques interactives, j'avais été surpris par la chape de plomb qui recouvrait la société et en particulier la jeunesse, plus lourde encore qu'au Japon. Partout des écrans diffusaient des soap operas lénifiants de jeunes gens en fleurs, plus cul-cul-la-praline tu meurs. Or, dans ce pays qui s'est héroïquement reconstruit après la guerre, le taux de suicides est énorme, la pression sociale le poussant à près de 40 par jour ! Le film After My Death met en scène ce fléau au travers d'un thriller aux rebondissements psychologiques où la culpabilité de chacun et chacune est le moteur de l'histoire. Ce n'est pas un hasard si les pays du nord de l'Europe partagent cette morbidité, le confucianisme et le protestantisme s'appuyant largement sur cette culpabilité. Dans le film, dont la traduction du titre coréen est une fille dans le péché, l'étudiante disparue écoutait d'ailleurs du black metal scandinave ! Le passionnant entretien en bonus avec Juliette Morillot précise les efforts de travail exigés aux Coréens poussés à leurs extrémités et la honte qui retombe potentiellement sur les familles.


La publicité du film de Kim Ui-seok insiste sur son cousinage avec Virgin Suicides de Sofia Coppola, mais les causes sont quelque peu différentes, même si elles conservent une part de mystère que le scénario révèle petit à petit. J'y décèle surtout une bonne dose de misogynie que la plupart des critiques semblent avoir escamotée. Au delà de l'ambiance lourde et nauséabonde que dégage l'absence de réelle solidarité entre les filles d'une part, et les adultes d'autre part, les ressorts de l'intrigue aiguillent chaque fois l'énigme vers une révélation qui, faute de reconnaître l'origine du mal, livre des indices sur les fausses routes qui demeurent toutes plausibles dans une sorte de puzzle où les faux-coupables portent tous et toutes la responsabilité du drame.

→ Kim Ui-seok, After My Death, dvd Capricci, 16€

jeudi 18 avril 2019

Dans l'immédiat, Jean-Luc Godard


Les entretiens dépendent souvent de la qualité des interviewers. Il est certain qu'Olivia Gesbert a une sensibilité, une intelligence ou un aplomb qui faisaient défaut à la plupart des interlocuteurs des Morceaux de conversation avec Jean-Luc Godard "réalisés" par Alain Fleischer et qui duraient 9h30. Pour l'émission La Grande Table elle est allée rencontrer Godard chez lui à Rolle en Suisse. France Culture le diffuse en deux parties de 27 et 39 minutes, Je suis un archéologue du cinéma et Godard ouvre le Livre d'image. À 88 ans le cinéaste semble ainsi plus vif qu'il y a quelques années, peut-être parce que c'est une jeune femme. À la lecture de sa biographie par Antoine de Baecque on sait qu'il n'y est pas insensible. Et Godard ne mâche pas ses mots, que ce soit sur ce que sont devenues les écoles de cinéma (les 3/4 des étudiants sont des jean-foutre), la notion d'auteur avec ses droits et ses devoirs (À l’époque, l’auteur était le scénariste, c’est-à-dire le fabriquant de texte. A Bout de souffle, je n’en suis pas l’auteur pour la loi. C’est Truffaut parce que j’avais repris un ancien scénario. A un moment, je lui ai demandé de me le redonner, et il ne pouvait pas : c’est inaliénable en France. Pour Le Livre d’image, il y a beaucoup d’auteurs qui sont réunis par un ami), sur sa Palme d'Or "spéciale" à Cannes qu'il considère avec mépris comme un prix de consolation, sur la langue et le langage, sur la politique, sur ses rêves, sur l'âge, etc.



Sur sa tombe il imagine qu'on pourrait écrire "Au contraire", sur celle d'Anne-Marie Miéville, sa compagne, "J'ai des doutes". Pour le titre de cet article j'aurais pu le singer en écrivant L'hymne aux média pour l'immédiat, c'est du moins ce que j'entends, une médiathèque de Babylone qui recracherait son contenu (j'arrête avec les jeux de mots ?) en musique, en vers et contre tout.



Lors de sa dernière conférence de presse à Cannes, transmise par Skype, il disait : "Aujourd’hui lors d’une conférence de presse, les trois-quarts des gens ont le courage de vivre leur vie, mais ils n’ont pas le courage de l’imaginer. J’ai de la peine à vivre ma vie mais j’ai le courage de l’imaginer".


Après "150 films en comptant les petits", Jean-Luc Godard a monté Le livre d'image que j'ai chroniqué dans cette colonne en décembre dernier, sorte d'épilogue à ses Histoire(s) du cinéma, de mon point de vue son chef d'œuvre, dont je possède les versions japonaise et française en DVD (la version japonaise en 5 DVD au lieu de 4 offre une nomenclature thématique interactive, encore faut-il savoir lire le japonais ! Il me semble qu'elle est plus complète, due à des questions de droits), la bande-son remixée pour le label ECM en 5 CD, et l'édition papier chez Gallimard/Gaumont. Ce n'est nullement du fétichisme, mais une manière d'appréhender une œuvre unique sous des angles différents.
Depuis hier Arte.tv diffuse gratuitement Le livre d'image et ce jusqu'au 22 juin, avec un passage TV le 24 avril, mais il ne sortira pas au cinéma. Godard préfère le montrer dans les musées et les théâtres dans son format audio original, un 7.1 plus polysémique qu'immersif ! En attendant, il faut absolument voir et entendre la réduction phonique de cette œuvre fondamentale toutes affaires cessantes. Il est difficile de l'évoquer pour elle-même, parce qu'elle suscite en chacun/e de nous un vertige, des interrogations, ouvrant des portes vers un après qui biologiquement se profile.

mardi 16 avril 2019

L'héritage des 500 000


En prologue à la rétrospective en salles de onze films d'Akira Kurosawa avec Toshirō Mifune (restaurés à l'origine par Wild Side à partir d'une numérisation HD de la Toho), Carlotta exhume l'unique film réalisé, produit et interprété par son acteur fétiche, L'héritage des 500 000, inédit en France. 500 000 est le nombre de soldats japonais victimes de la politique impériale dans le Pacifique. Après une première victoire en 1941-42 aux Philippines où l'action du film se déroule, ils seront décimés par la contre-offensive américaine et locale. Bien qu'il relate une aventurière chasse au trésor, pourquoi ce drame me rappelle-t-il Anatahan, le dernier chef d'œuvre de Josef von Sternberg ? D'une part, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale les Japonais ont du mal à faire une croix sur leur honteuse défaite. D'autre part, là où la seule femme sur une île était convoitée par tous les survivants, ici l'appât du gain joue le même rôle meurtrier. L'or a toujours été un révélateur des pires instincts humains. Dans le film de Mifune, auquel Kurosawa aurait donné moult conseils et confié une grande partie de son équipe habituelle (scénariste, chef op, compositeur, scripte...), l'expédition consiste à retrouver après la guerre un des trésors perdus par l'armée nippone. Si le suspense est fortement entretenu et les rebondissements comme il se doit, on sait évidemment d'avance comment tout finira pour ces hommes en quête des milliers de pièces d’or enfouis dans la jungle...


Le 17 avril ressortent donc en salles L'ange ivre, Chien enragé, Vivre dans la peur, La château de l'Araignée, Les bas-fonds, La forteresse cachée, les salauds dorment en paix, Yojimbo, Sanjuro, Entre le ciel et l'enfer, Barberousse, avec l'immense Toshirō Mifune. Ces fresques historiques et films noirs sont tous de magnifiques drames, authentiques héritiers d'une longue tradition, avant qu'Akira Kurosawa ne devienne le plus américain des cinéastes japonais, les films grandioses de sa dernière période, bien que fascinants, empruntant beaucoup aux sirènes hollywoodiennes !

jeudi 11 avril 2019

Perconte en DVD et Blu-Ray


Il y a dix ans j'écrivis mon premier article sur les films de Jacques Perconte : "Sous quel angle le prendre ? Par quel bout commencer ? Quelle route choisir ? Filmant les paysages en accéléré, à la campagne ou à Paris, en bus, en train ou en voiture, Jacques Perconte montre les changements de vitesse de nos vies. En faisant virer les couleurs, il leur trouve une âme, active des perceptions qui nous étaient interdites et nous offre une nouvelle vision du monde. Comme si nous étions quelque insecte lacanien pour qui le réel est tout autre, Perconte joue du cristal de l'œil pour retourner l'impossible. Parfois les pixels tordent la perspective. Le temps n'est pas le même pour tous, l'espace non plus. Les trajets deviennent des explorations où le quotidien prend un autre sens. Sur Viméo, le vidéaste propose 46 extraits de films qui nous font voyager en restant sur place. À moins qu'ils nous fassent prendre conscience de notre place, immuable, en nous faisant bouger ? En regardant par la fenêtre je vois les arbres se pencher vers moi, ils me parlent, les couleurs de l'automne virent aux flammes et je vais me passer un peu d'eau froide sur le visage."
En 2012 j'ajoutai Les erreurs font le style et Errare humanum est, puis je lui proposais qu'avec Antonin-Tri Hoang et Vincent Segal nous jouions sur ses images dont il improviserait comme nous les modifications en direct. Nous avons plusieurs fois renouvelé le spectacle Dépaysages. Il collaborera ensuite avec d'autres musiciens. En 2013 je composai la musique de son film L'arbre de vie pour un ensemble de cordes. J'ai continué à écrire des articles sur ses nouvelles expérimentations. Nicole Brenez s'est entichée de son travail, le présentant, entre autres, à Leos Carax et Jean-Luc Godard qui ont intégré chacun un court extrait à leur dernier ouvrage. Ce n'est pas tous les jours qu'un réalisateur de cinéma expérimental, de cinéma non narratif comme l'appellent plus justement les Américains, intègre les nouvelles technologies et surtout la matière qu'impose l'informatique. La plupart refusent même que leurs œuvres paraissent en DVD ! Jacques a voyagé, multipliant les points de vue, les palettes de couleurs, les mouvements, variant les compressions, faisant valser les pixels...


Consécration de l'édition vidéographique, Re:voir édite un DVD d'œuvres de 2002-2003 et un Blu-ray pour celles de 2010-2012. Perconte a choisi le DVD pour les films tournés en basse-définition et le Blu-ray pour ceux en haute-définition. Cela m'apparaît assez conceptuel, car sur mon grand écran je ne distingue en général que difficilement la différence entre les deux supports quel que soit le film ! Peut-être est-ce ma vue qui a baissé, je m'interroge depuis des années. J'ai l'impression que la qualité dépend plus des films et de leur mastering que du support. Je ne perçois franchement la différence que sur les blockbusters. L'excessive netteté n'est pas toujours ce qu'il y a de plus poétique. Il n'empêche que revoir les films de Perconte chez soi sur grand écran c'est quelque chose, une sorte de trip psychédélique du XXIe siècle. Perconte profite de la notoriété de ses films récents (pas si récents puisqu'il aurait ensuite décidé d'arrêter d'éditer des films sous forme physique) pour remonter dix ans en arrière en montrant ses compressions et saturations assez roots sur le DVD Corps. Ils exposent néanmoins la démarche, d'ailleurs bien expliquée dans le petit supplément discrètement révélé à l'insertion des galettes. Mais c'est avec le Blu-ray Paysages que l'on est esbroufé par la peinture en mouvement de ce nouvel impressionniste. Perconte est bien le digne héritier d'une tradition du film expérimental non narratif qui joue sur la contemplation et l'hypnose. On peut se demander néanmoins comment son œuvre plastique qui d'année en année se multiplie sans à-coup évoluera dans le futur. S'attaquera-t-il au son comme il le fit pour l'image ? Les ambiances naturalistes ou les musiques qui accompagnent ses films sont hélas toutes illustratives et redondantes, les simili drones emphatiques finissant par tous se ressembler quel qu'en soit le compositeur, comme si Perconte craignait qu'elles fassent de l'ombre à ses sublimes lumières. L'absence de dialectique audio-visuelle me manque comme elle fait défaut à presque tout le cinéma narratif. Ici comme ailleurs, dans l'esprit des créateurs et du public, le son est en retard sur l'image. Justement, dans son récent Livre d'image, Jean-Luc Godard, cinéaste expérimental et narratif, reste un des rares à interroger cette partie négligée du support.

→ Jacques Perconte, DVD Corps, 77', contient 3 films (SNSZ, UAOEN, ISZ) et un livret de 44 pages, ed. Re:voir, 19,90€
→ Jacques Perconte, Blu-Ray Paysages, 77', contient 4 films (Uishet, Après le feu, Impressions, Chiuva) et le même livret de 44 pages, ed. Re:voir, 22,90€

mardi 9 avril 2019

Dernières séries avant l'autoroute


La colline aux lapins (Watership Down) est une mini-série d'animation de 4 épisodes au suspense aussi prenant qu'un thriller, sauf qu'ici les protagonistes sont des lapins de garenne ! Les images 3D sont très réussies, et d'autant pire car ce n'est pas pour les tout-petits, donc les autres se régaleront ! Préférez évidemment la version originale en anglais...


L'anthologie Love, Death & Robots comporte 18 courts métrages indépendants réalisés chacun par une équipe différente. Ces films d'animation, qui oscillent entre 10 et 16 minutes, sont pour certains beaucoup plus éprouvants que les histoires de clapiers, voire carrément gore. C'est inégal, mais toujours intéressant. Il y a tout de même peu d'amour, beaucoup de morts, pas mal de robots et cela se regarde sans faim.



De la science-fiction au fantastique, on passe à Russian Doll en soulignant que ces genres portent évidemment toujours une critique forte de notre société et des fantasmes qu'elle engendre. Cette série de 8 épisodes de 26 minutes, plus psychanalytique que fantastique, est une excellente surprise. À la fin du premier on se demande sérieusement si Nadia Vulvokov va répéter en boucle sa mort et sa renaissance, mais l'histoire évolue très bien jusqu'au bout...


Excellente série policière islandaise, Trapped mêle simultanément plusieurs intrigues policières à des enchevêtrements familiaux ou domestiques comme c'est souvent la règle, mais le froid, la nuit et la neige donne à ce huis-clos en extérieur une couleur personnelle dont j'ignore si la seconde série que je n'ai pas encore regardée saura aussi bien se servir...


Avec deux saisons, Happy Valley est une sympathique série policière par son intrigue, mais plus basique TV dans sa réalisation. Les rôles principaux tenus par des comédiennes en font l'un des intérêts majeurs comme pas mal de séries britanniques récentes.
Comme le disait Christophe "il faut vraiment aimer les histoires de super-héros pour apprécier Umbrella Academy" dont je me suis lassé aussi vite que des provocations potaches de Sex Education. Dans le genre et en plus abouti Elsa me suggère évidemment Girls. Quant à la troisième saison de True Detective, si les acteurs sont formidables l'intrigue est lente, poussive et prévisible.


Heureusement c'est le printemps et vont débouler quantité de séries attendues ou toutes nouvelles, à commencer par la saison 2 du totalement déjanté Happy ! (il faut avoir le cœur bien accroché tant c'est drôle et gore à la fois) et le faux-documentaire néo-zélandais sur les vampires What we do in the shadows de Jemaine Clement et Taika Waititiun qui fait suite à leur long métrage sorti en 2014. En tout cas les deux premiers épisodes de Happy ! décoiffent, ses auteurs décidés à aller toujours plus loin dans le délire...

mardi 26 mars 2019

Le cheval gagnant de Scott Walker


Dans un documentaire de la BBC de 1995 Scott Walker évoque un film anglais de 1949 qui l'a considérablement marqué enfant, The Rocking Horse Winner d'Anthony Pelissier d'après une nouvelle de D.H. Lawrence. Scott Walker, qui s'est éteint hier, a toujours exprimé l'influence du cinématographe sur ses œuvres. Comme j'avais écouté toute la journée ses disques j'ai pensé regarder ce "joyau méconnu", or s'y décèle probablement la clef du mystère qui entoure le chanteur. Je déteste gâcher le plaisir de la découverte ("spoiler" comme disent les Anglophones, et cela n'a rien à voir avec "se poiler", d'autant que la mort de Walker m'affecte particulièrement), mais les voix qui émanent de la maison susurrent une possibilité de trouver l'argent nécessaire à la famille dans le besoin quitte à en payer le prix fort. Le succès s'avère menaçant ! Lorsqu'on connaît l'histoire de ce génie on est forcément troublé par la possible analogie avec son abandon précoce de la scène en pleine gloire et les distances entretenues avec le business.


L'inspiration d'un artiste a quelque chose de mystérieux, presque mystique, irraisonnable même au plus matérialiste. Le succès va de paire. Scott Walker avait toute sa vie eu la chance du petit garçon du film de Pelissier et cela lui faisait peur. J'ai trouvé sur le Net une copie de ce film rare sous-titrée en espagnol. C'est déjà ça. Hier matin j'avais découvert l'article de juillet 2015 que j'avais écrit sur Scott Walker pour Le Monde Diplomatique lu à haute-voix par le comédien Arnaud Romain ! Cette histoire mystérieuse où se mêlent la chance, l'inspiration, l'inquiétude pécuniaire des parents, la confiance, le jeu, la générosité et l'amour filial a d'étranges résonances avec ma propre histoire, pas seulement la mienne, mais celle de nombreux artistes...

mercredi 6 mars 2019

Loro, triste et pitoyable pouvoir


Suis-je passé à côté ou la presse française a-t-elle fait l'impasse sur le dernier film de Paolo Sorrentino ? Les médias intellos ont pris l'habitude de lui cracher dessus sans que j'en comprenne la raison, un peu comme sur Yórgos Lánthimos dont La favorite ne casse pas trois pattes à un canard, mais dont Canine est un des meilleurs films des dix dernières années. Tenter de réconcilier cinéma populaire et l'art et essai est pourtant une démarche louable. Idem avec Sorrentino dont sa série sur un jeune pape m'avait plus qu'ennuyé alors que tous ses longs métrages m'ont passionné tant par la recherche plastique que par la manière d'aborder ses sujets, depuis L'uomo in più jusqu'à Youth, en passant par Les conséquences de l'amour, Il Divo, This Must Be The place et La Grande Bellezza. Surprise donc de découvrir que Loro, traduit en français Silvio et les autres, est sorti fin octobre sans que je m'en aperçoive ! Étais-je simplement trop occupé par des questions d'intendance ?


Dès son ouverture buñuelienne il est clair que le film de Sorrentino sur Silvio Berlusconi n'est pas un biopic plan-plan, pâle reconstitution fantasmée d'une réalité simplifiée. Un agneau pénètre dans le salon d'une villa luxueuse, hypnotisé par ce qui ressemble à une machine à air conditionné dont la température tomberait à 0°, stupeur et tremblements... Loro est un portrait en creux, d'abord parce que c'est le regard des autres qui fait question, ensuite parce qu'on a rarement vu au cinéma un personnage aussi triste et pitoyable que ce séducteur qui ne rêve que de pouvoir. Nos représentants de commerce qui font office de présidents de la République comme Sarkozy ou Macron ne lui arrivent pas à la cheville lorsqu'il s'agit de faire illusion. Pendant cette période entre deux mandats où "Il Cavaliere" s'ennuie à mourir, Loro apparaît comme une sorte de cocktail mêlant Fellini, Antonioni et Rosi. Autant dire que Sorrentino, as du montage avec illustrations musicales toujours aussi remarquables, est le digne héritier d'une époque où le cinéma italien était florissant.
Il choisit de montrer la vacuité du pouvoir au travers des soirées bunga bunga dont le sexe est le moteur, obsession partagée par quantité de personnalités politiques. Le président-entrepreneur, devenu le plus riche d'Italie, n'est qu'un pauvre type comme les personnages de la jeunesse dorée américaine que dessine Bret Easton Ellis dans ses romans. Deux fois dans le film un proche lui dit ses quatre vérités. Au lieu de montrer un démiurge arrogant et terrible, Sorrentino révèle un être misérable, éternel insatisfait, comme le sont la plupart des malades qui nous gouvernent. Le cinéaste souligne les motivations minables de ces hommes assoiffés de pouvoir qui partagent les mêmes fantasmes et les mêmes méthodes pour les réaliser, plus ou moins bien. C'est là que Berlusconi les supplante, car nos représentants hexagonaux ne sont que des marionnettes entre les mains des riches financiers ; ce ne sont que des hommes de main alors qu'il s'est construit un empire grâce à l'immobilier et la société du spectacle portée à son comble.
Si la version diffusée en France dure deux heures et demie, que représentent les trois quarts d'heure coupés dans la version italienne en deux parties ? Toni Servillo interprète parfaitement ce sourire figé par la chirurgie esthétique. Tout n'est que de surface. Le luxe qui s'étale sur l'écran en devient irrémédiablement pornographique, adjectif qui sied parfaitement aux pratiques obscènes de nos pseudos démocraties.

mercredi 20 février 2019

Les funérailles des roses


Enfants, nous rêvions de devenir explorateurs pour découvrir des tribus inconnues, des territoires perdus ou des coffres au trésor. Nos héros, Jules Verne ou Stevenson, sont du passé. Le monde a changé et il est hélas devenu très rare que ce vœu soit exaucé sinon dans la fiction. Le cosmos offre encore quelques espérances, mais il faut aller chercher si loin que cette rêverie se dissipe dans les limbes du temps. Il n'y a plus que les terrains militaires qui échappent à Google ! Il est pourtant un domaine où j'ai l'impression de faire des découvertes, la cinéphilie. Des chefs d'œuvre refont régulièrement surface, comme s'ils s'étaient égarés dans un labyrinthe et qu'il fallait l'opiniâtreté de quelque chercheur pour les exhumer du cercueil où l'Histoire les avait enterrés vivants.
Si j'emprunte ce chemin sinueux pour évoquer Les funérailles des roses de Toshio Matsumoto, c'est pour éviter de vous gâcher le plaisir de la découverte, car ce film rebondit de surprise en surprise tout au long de ses 108 minutes. Il fait partie des bijoux des années 60 auxquels l'édition vidéographique offre une seconde chance, comme La route parallèle de Ferdinand Khittl, The Savage Eye de Ben Maddow, Sidney Meyers et Joseph Strick, Closed Vision de Marc'O, Le petit fugitif de Raymond Abrashkin, Ruth Orkin et Morris Engel, et je continue à chercher par exemple les films de Robert Lapoujade... Films expérimentaux de fiction, ils sont sortis dans le circuit traditionnel, mais ne sont pas restés longtemps à l'écran et n'ont pas bénéficié de l'engouement des amateurs de cinéma expérimental non narratif. On peut imaginer qu'un nouveau Jean-Luc Godard aurait aujourd'hui bien du mal à être vu.


Ainsi Les funérailles des roses est une sorte de Petites marguerites homosexuel japonais ! Inédit en France, le film sort en salles et vous ne regretterez pas le déplacement (regardez la bande-annonce !). Le mythe d'Œdipe est réinterprété dans le milieu des drag queens tokyoïtes, entre fiction et documentaire, jeu de l'oie baroque où l'on saute de case en case au gré de la fantaisie cinématographique. Dans ce film pop en noir et blanc qui rend hommage à Jean Genet on rencontre aussi les situationnistes et les militants de 68 (le film est sorti en 1969), immersion totale dans une époque et un environnement culturel extrêmement inventif. Matsumoto utilise les accélérés, la surexposition, les bulles de bande dessinée, le mélange des genres et donc les effets de montage et de photographie les plus variés, affirmant son appartenance à la Nouvelle Vague japonaise dont Ōshima fut un des rares à être reconnu, avec peut-être Yoshida et Shinoda.

→ Toshio Matsumoto, Les funérailles des roses, en salles à partir d'aujourd'hui en version restaurée 4K, dist. Carlotta

mercredi 6 février 2019

Dave Made a Maze, un film en carton-pâte


En découvrant le labyrinthe de Dave Made a Maze, je n'ai pu m'empêcher de penser à Étienne Mineur, Raymond Sarti et Christine Buri-Herscher. Avec les Éditions Volumiques, le graphiste Étienne Mineur s'est inspiré des médias numériques pour imaginer des livres en papier délirants comme celui dont les pages s'effacent au fur et à mesure de la lecture, celui dont les pages tournent toutes seules, des systèmes de pliage proposant divers chemins ou des code-barres cachés dans le décor. Le scénographe Raymond Sarti adore se servir de matériaux bruts pour certaines de ses expositions comme Kréyol Factory ou Méditerranées, des grandes cités d’hier aux hommes d’aujourd’hui pour Marseille Provence 2013, rouleaux de carton, tôle ondulée ou containers. Quant à la plasticienne Christine Buri-Herscher, elle travaille le papier pour en faire des costumes ou des décors éphémères.


Or Dave Made a Maze est un film totalement délirant, sorte d'élucubration potache inspirée des jeux vidéos, pastiche d'un film d'épouvante, entièrement tourné dans un labyrinthe de carton-pâte à grands renforts d'effets spéciaux qui semblent amoureusement bricolés. La partition sonore, éclatée grâce au 5.1, est soigneusement travaillée comme on aimerait plus souvent l'entendre au cinéma, brisant les conventions avec par exemple les voix dans les haut-parleurs arrière et les effets bruités en façade. Tout est fait pour nous perdre et nous déstabiliser ! Le film de Bill Watterson tient à la fois de Being John Malkovich de Spike Jonze et de The Hole de Joe Dante, qui sont déjà passablement allumés. Il était donc logique que je pense à ces trois amis, fans de créations de papier, alors que leur art n'est pas prédisposé à accueillir ce matériau fragile, pourtant plus pérenne que nombreux supports modernes.

mardi 29 janvier 2019

Banalité des blockbusters


J'ai regardé quelques blockbusters comme la comédie policière A Simple Favor moins plan-plan que le début ne le laisse penser, le féministe The Wife ou le politiquement correct Green Book dont on devine les ressorts sympathiques aussitôt la présentation des personnages, les navets First Man et Roma encensés par la critique, le fadasse western The Sisters Brothers, la bluette A Star is Born, le barjo Bad Times at the El Royale qui ne tient pas la distance, la pochade macho Polar, Black'47 sempiternel film historique irlandais contre la colonisation britannique, et puis je me suis énervé contre A Private War, catéchisme politique des guerres que les États Unis livrent contre les régimes qui lui résistent.
Sous prétexte de faire le portrait de la journaliste Marie Colvin morte à Homs en 2012, le réalisateur caricature les Tigres tamouls du Sri Lanka, Khadafi ou le conflit syrien. Pire, il fait des héros des correspondants de guerre dont la mentalité est en réalité proche des soldats qui les entourent, pire, des têtes brûlées suicidaires. C'est en général de quoi sont faits les héros. Je n'ai jamais compris la guerre, si ce n'est celles de libération évidemment. L'avidité des envahisseurs m'a toujours paru absurde et criminelle. Pendant le Siège de Sarajevo les journalistes qui se pointaient sur la ligne de front étaient de véritables dangers publics. Sous prétexte de voir ce qui se passait de l'autre côté, ils faisaient repérer ceux qui les protégeaient. J'y ai croisé un grand Américain qui portait deux gilets pare-balles l'un sur l'autre. La production m'avait déconseillé cette protection qui nous signalait comme cible privilégiée.








J'avais adoré le livre de Slavoj Žižek, Bienvenue dans le désert du réel, qui s'appuie sur les blockbusters pour analyser les investissements pulsionnels et idéologiques qui ont façonné notre nouvel ordre mondial depuis le 11 septembre 2001. Les films hollywoodiens sont de plus en plus formatés. La plupart sont destinés à un public américain de 15 ans. Ils flattent ce que les décideurs pensent être l'attente du public. De temps en temps émerge un long métrage un peu moins convenu. White Boy Rick ou The Hate U Give ont des sujets intéressants et leurs acteurs sont excellents comme dans presque tous les films que j'ai dégommés dans mon premier paragraphe, mais cela ne suffit pas pour laisser un souvenir impérissable. The Favourite n'est pas le meilleur Lánthimos, Widows est un polar assez personnel, ils sont au dessus de la mêlée, mais leurs réalisateurs ne sont pas américains. En intégrant les bandes-annonces je me rends compte que trois sur les quatre ont des femmes comme personnages principaux et qu'aussi trois sur quatre évoquent le racisme aux USA. Par contre les camarades new-yorkais m'écrivent que jamais un film aussi raciste que Intouchables, sorti récemment aux USA, n'aurait pu y être réalisé.
Heureusement les films étrangers et ma cinéphilie me sauvent, mais ça c'est une autre histoire... Le sujet d'autres articles, passés et à venir !

Illustration : Nils Westergard

samedi 15 décembre 2018

Roma Cata


Gros battage autour de Roma, le nouveau film d'Alfonso Cuarón sorti en exclusivité sur Netflix après avoir reçu le Lion d'Or à Venise. Après la déception de Gravity (2013) au vide intersidéral, le réalisateur mexicain des remarquables Y tu mamá también (2001) et Children of Men (2006) sombre avec un mélo convenu et manichéen. Honte au jury de Venise, honte à ce réalisateur autrefois inventif, honte aux critiques qui encenseront cette bouse bien pensante après avoir manqué ses premiers films.
Si l'on compare l'histoire de cette famille bourgeoise et de leur bonne à tout faire avec celle de l'épatant Que Horas Ela Volta? (Une seconde mère, 2015) de la Brésilienne Anna Muylaert, le camouflet est cinglant. Ici un pamphlet éculé sur la médiocrité des hommes alors que Muylaert signait l'un des meilleurs films sur la différence de classes, drôle en plus et avec un scénario riche d'une rare finesse...
Je préfère toujours évoquer ce que j'aime plutôt que ce qui m'a déçu, à commencer pour ne pas déprimer les auteurs malchanceux, mais lorsque je taille un costard à Scorsese, Eastwood ou Cuarón je ne crains pas que cela les affecte ! Je me fais juste incendier par les gobeurs de trucs qu'il est de bon ton d'aimer sans penser par soi-même... Je suis juste énervé par l'opportunisme de Cuarón, pseudo féministe d'un autre âge, évoquant également de manière racoleuse le massacre de la manif étudiante en 1971 à Mexico sans aucune critique sérieuse du système qui les a engendrés. À réfléchir sur causes sociales et effets politiques, toute comparaison avec notre actualité hexagonale serait d'ailleurs purement fortuite.

mercredi 5 décembre 2018

Le livre d'image de Jean-Luc Godard


Tout est saturé. Du sens à l'image. À ne pas croire. Le vieux maître fait comme tout le monde. Il sort les bribes de leur contexte. Sauf que, contrairement aux journalistes, ses mensonges disent la vérité. Sel des poètes. Le jeu en main. Cinq doigts pour comment c'est. Le pouce préhenseur et l'encéphalogramme hautement développé. L'homme. Sanguinaire. Seul le fou. Et les enfants. Mais la Terre ? Nœud. Passe. Taire. Première musique : Scott Walker. The Drift. La dérive. Comme toutes ses Histoire(s). Du cinéma. Chacune est une entrée vers notre subconscient. Il suffit de reconnaître. Pour s'y reconnaître. Autant de fils d'Ariane à dérouler. O temps ! Ses fils. Nicole Brenez l'archéologue. Pas étonnant d'y retrouver Perconte. Après le feu. La liste est longue. Ils seront tous sauvés. Les espérances. Tout est saturé. Question de droits. C'est autre chose. La couleur. Vive. Le cinéma. Vif. Le silence. Coupez. Action. Moteur. Il doit y avoir une révolution. Godard termine par Le plaisir. Le masque. Tout est dit.


"Te souviens-tu encore comment nous entraînions autrefois notre pensée ?
Le plus souvent nous partions d’un rêve…
Nous nous demandions comment dans l’obscurité totale
Peuvent surgir en nous des couleurs d’une telle intensité
D’une voix douce et faible
Disant de grandes choses
D’importantes, étonnantes, de profondes et justes choses
Image et parole
On dirait un mauvais rêve écrit dans une nuit d’orage
Sous les yeux de l’Occident
Les paradis perdus
La guerre est là…"


Le livre d'image a reçu une Palme d'or spéciale au Festival de Cannes 2018.
84 minutes qui changent de tout ce qu'on peut voir et entendre.
C'est de la dynamite (vieille pub pour le chocolat suisse) !
Resté chez lui, à Rolle en Suisse, le cinéaste avait donné sa conférence de presse en répondant aux questions sur FaceTime.
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