70 Cinéma & DVD - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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mercredi 20 mai 2026

Il faudrait interdire le piano dans les films


Il faudrait interdire le piano dans les films, et huit mesures plus tard le peloton de cordes sirupeuses qui redondent, banalisent et formatent la scène qu'ils accompagnent. Les réalisateurs américains à l'origine de cette fâcheuse manie pensaient probablement que le public était trop stupide pour comprendre qu'il s'agissait d'une séquence sentimentale. Envoyez la purée !
D'excellents films, ou du moins qui devraient l'être, sont considérablement affadis par cette épouvantable convention qui consiste à souligner les effets dramatiques avec la musique. Comme si le jeu des comédiens ne suffisait pas à exprimer ce que dicte le scénario, comme si l'éclairage, le cadrage, le montage s'avéraient incapables à diffuser les émotions, comme si le cinématographe était impuissant et, démissionnant, appelait au secours l'indicible médium, la musique, fantasmée ou crainte par la plupart des réalisateurs. Plutôt que d'y avoir recours pour son potentiel à apporter du sens de manière complémentaire ils soulignent les effets au marqueur fluo. L'orchestre le plus pompier les rassure, soupe pseudo classique ou vieille scie mille fois rabâchée. Elle ne se manifeste pas seulement dans les scènes sentimentales. Les scènes d'action obéissent aux mêmes lois réductrices. Effacez la piste musique de la majorité des films d'aujourd'hui et le style des cinéastes se révèle comme par enchantement. Quelques rares voyants y échappent, refusant son apport ou l'utilisant à contre-emploi, entendre qu'ils ou elles se posent la question de ce que la musique peut bien apporter de sens ou d'émotion qui ne soit déjà exprimé dans le film. Ils devraient systématiquement s'interroger : faut-il vraiment de la musique ? Que peut-elle ajouter ? Joue-t-elle en référent culturel ou doit-elle ressembler à rien de connu jusqu'à devenir la référence ? La musique de film est une catastrophe lorsqu'elle devient un genre. C'est devenu l'élément le plus conventionnel, elle s'accroche impitoyablement au revers de la veste comme une médaille. Ce cache-misère en fer blanc plombe le film comme les scénarios explicatifs qui ne laissent plus aucune place à l'interprétation du spectateur. Tant d'excellents cinéastes mériteraient de travailler avec de véritables compositeurs, conscients du potentiel extraordinaire du son en regard des images.


À moins de désirer endormir le public plutôt qu'aiguiser son sens critique, à moins de vouloir faire ressembler son film à tous les autres, à moins de négliger le pouvoir du son pour jouer de la formidable dialectique audiovisuelle, à moins d'être sourd, on s'interdira désormais le piano et les cordes !

Article du 15 octobre 2013

mardi 19 mai 2026

Furie de Brian de Palma


Enfant, j'avais monté un numéro de transmission de pensée avec ma petite sœur ; en réalité c'était un tour de magie basé sur l'intonation de la voix. Lycéen, je dévorai des livres de sciences occultes en complément de mes expériences hallucinogènes : j'appris l'hypnose que j'abandonnerai parce que la concentration nécessaire m'épuisait, j'empilais tous les cartables de la classe sur le ventre d'un camarade plongé en catalepsie, les derniers jours de juin tous mes profs étaient friands de mes exposés avec séances pratiques ! Plus tard, je participai à de véritables tentatives télépathiques grâce à une fille qui communiquait par dessins avec une équipe au Brésil... Et puis j'abandonnai toutes ces pratiques amusantes pour m'interroger plus sérieusement sur les possibilités inexploitées du cerveau. Mais cela, c'est une autre histoire, comme une histoire du cinéma où la fascination de l'inconnu et l'attrait pour les attractions foraines originelles ont produit tant d'œuvres illusionnistes...
Ainsi, après avoir publié les DVD de Pulsions / Dressed To Kill (1980) et Blow Out (1981), 2 chefs d'œuvre de Brian de Palma, Carlotta [avait réitéré (mon article date du 30 octobre 2013)] avec Furie (The Fury) qui les avait précédés de deux ans. Nouvelle excellente cuvée que ce film à cheval sur plusieurs genres, thriller fantastique où le réalisateur a recours à la télépathie et à la psychokinésie pour nous emmener sur un terrain glissant où la manipulation politico-scientifique camoufle de complexes relations freudiennes entre Kirk Douglas, John Cassavetes, Andrew Stevens et Amy Irving. Dans le genre, la musique très réussie de John Willams rappelle fondamentalement son utilisation par Bernard Herrmann. À signaler un version remasterisée à 2K, plus des bonus à foison, un peu trop plan-plan à mon goût, sur un deuxième DVD ou sur le Blu-Ray : Du sang sur l'objectif (entretien avec le directeur de la photo Richard H. Kline), Histoires de pivotage (entretien avec l'actrice Fiona Lewis), Journal de tournage de Sam Irvin ainsi que son court-métrage Double Negative, pochade en hommage à de Palma, et des entretiens d'époque...

vendredi 15 mai 2026

Entre le ciel et l'enfer


Akira Kurosawa est plus connu pour ses grandes fresques féodales (Rashômon, Les 7 Samouraïs) que pour ses films noirs (L'ange ivre, Chien enragé, Les Salauds dorment en paix, Entre le ciel et l'enfer). Ce sont toujours des drames (le sublime Vivre) qui interrogent notre humanité, entre le bien et le mal, quitte à jouer d'effets de miroirs évitant ainsi à sa quête humaniste tout manichéisme. Carlotta publie une magnifique copie du polar Entre le ciel et l'enfer sorti en 1963, à une époque où explose la nouvelle vague japonaise (Oshima, Imamura, Shinoda, Suzuki, Teshigahara...). En adaptant un roman d'Ed McBain (une aventure du 87e District), Kurosawa, qui rendra plus tard évidente son attirance pour la syntaxe cinématographique américaine, réalise un chef d'œuvre du film noir japonais où il chorégraphie les mouvements des personnages de manière hyper moderne (les policiers derrière les rideaux tirés) ou comme un spectacle de butō (la terrible scène des droguées), avec ses cadres cinémascopés qui les enferment, et développant une critique forte du capitalisme. La lutte des classes s'y exprime clairement tout au long des trois actes : l'enlèvement d'un enfant, l'enquête et la traque du kidnappeur. Plus qu'un suspense, c'est avant tout une tragédie où la morale est sur le fil du rasoir. Les associés du rôle principal tenu par l'immense Toshiro Mifune sont bien plus méprisables que l'assassin, et lui-même est pris dans la toile d'araignée de ses contradictions sociales...


Le film, dont Spike Lee a réalisé en 2025 le remake Highest 2 Lowest, est accompagné d'excellents suppléments, comme souvent chez Carlotta : une démonstration brillante de Nicolas Saada, que je préfère à l'entretien avec Jean Douchet, le documentaire Le suspense selon Kurosawa et trois bandes-annonces. L'édition Prestige Limitée UHD + Blu-ray + Memorabilia est épuisée aussitôt sortie, mais les versions 4K UHD (25€) ou Blu-Ray (20€) sont toujours disponibles.

jeudi 14 mai 2026

The Pervert's Guide to Ideology


"Nous sommes responsables de nos rêves." Le philosophe Slavoj Žižek annonce la couleur, brillante démonstration en Technicolor et effets spéciaux made in Hollywood puisqu'une fois encore il s'appuie sur les blockbusters pour renverser nos idées préconçues sur la manipulation dont nous sommes à la fois les victimes et les auteurs. Suite de son Pervert's Guide to Cinema déjà réalisé avec la cinéaste Sophie Fiennes qui psychanalysait la société au travers de films grand public, The Pervert's Guide to Ideology débusque les intentions cachées derrière les images dont nous nous repaissons. Ces rêves, fabriqués sur mesures, façonnent nos convictions et nos pratiques collectives. Au travers des films, mais aussi de la musique ou d'événements marquants de notre actualité comme le 11 septembre, l'attentat d'Oslo ou les émeutes en Grande-Bretagne d'août 2011, l'idéologie sous-jacente structure nos fantasmes en mutation. Pendant deux heures d'une rare intensité Žižek nous plonge dans cet univers fantasmagorique dont il recrée les décors et la lumière pour s'y fondre lui-même. Son humour caustique est vivifiant, son esprit de contradiction nous permettant d'envisager une porte de sortie hors de ce qui semble immuable.
Le philosophe s'inspire des extraits abondants qu'il nous livre, cette fois Le triomphe de la volonté (1935) de Leni Riefenstal, Le Juif éternel (1940) de Fritz Hippler, Brève rencontre (1945) de David Lean, La chute de Berlin (1950) de Mikhail Chiareli, La prisonnière du désert (1956) de John Ford, West Side Story (1961) et La mélodie du bonheur (1965) de Robert Wise, Les amours d'une blonde (1965) et Au feu les pompiers (1967) de Milos Forman, L'opération diabolique (1966) de John Frankenheimer, If.... (1969) de Lindsay Anderson, MASH (1970) de Robert Altman, Zabriskie Point (1970) de Michelangelo Antonioni, Cabaret (1972) de Bob Fosse, Orange mécanique (1971) et Full Metal Jacket (1987) de Stanley Kubrick, Les dents de la mer (1975) de Steven Spielberg, Taxi Driver (1976) et La dernière Tentation du Christ (1988) de Martin Scorsese, Brazil (1985) de Terry Gilliam, They Live (1988) de John Carpenter, Titanic (1997) de James Cameron, I Am Legend (2007) de Francis Lawrence, The Dark Knight (2008) de Christopher Nolan…


La version que j'ai visionnée en anglais ne portait aucun sous-titre (trouvés depuis cet article du 22 octobre 2013), mais dès la conférence à laquelle nous avions assisté il y a cinq ans nous avons été emballés par la force de conviction du philosophe que son accent slovène et ses postillons nous rendent aisément compréhensible malgré notre anglais de cuisine. Ses propos sont évidemment plus complexes que mon mince résumé. Lacanien, il souligne la culpabilité dans l'incapacité à jouir suffisamment et, marxiste, il débusque l'hypocrisie cynique de la morale catholique ; la mélancolie naît de la faiblesse du désir. D'une bouteille de Coca ou d'un Kinder-Surprise Žižek décelle le surplus allusif, et avec la IXe symphonie de Beethoven il démontre que l'objet peut être porteur d'idéologies contradictoires, réceptacle ouvert à tous les contenus. Mais rien n'est aussi neutre qu'il le semble. Starbucks surtaxe son café sous des prétextes écologiques ou solidaires, mais ne vend en fait qu'un succédané idéologique. L'anti-consumérisme est compris dans le prix du produit décomplexé ! Et lorsque les mots viennent à manquer surgit la violence. Les symboles sont glissants comme montrés avec le groupe Rammstein pervertissant l'idéologie nazie. Le capitalisme, dont les crises sont les garantes de sa permanence, est prêt à tout sacrifier pour défendre l'idée de nécessité : nos vies, la nature, etc. Le Grand Autre, l'ordre secret des choses, tente de justifier les totalitarismes en déresponsabilisant chacun, soi-disant pour les besoins de l'Histoire. Žižek démontre qu'il n'existe pas de Grand Autre et que nous sommes seuls. Kafkaïen, il rappelle que la bureaucratie n'est qu'une jouissive manifestation laïque du divin. Contrairement à la perversion, l'hystérie est subversive parce qu'elle est l'expression du doute. Toutes les nouvelles inventions en découlent. Mais nous préférons sauver les apparences en nous rendant complices de ce qui nous opprime. Chacun peut pourtant réagir subjectivement à sa manière face à l'objectivité apparente des faits. Nous pouvons choisir nos rêves en acceptant ceux que la consommation nous dicte, mais le premier pas vers la liberté n'est pas de transformer la réalité pour qu'elle coïncide avec nos rêves, il s'agit de rêver autrement. C'est forcément douloureux. On ne peut rien attendre de l'avenir. Tout dépend de notre volonté…

mercredi 13 mai 2026

Pasolini, in memoriam


L'exposition Pasolini Roma [cet article date du 21 octobre 2013] ne pâtit pas du storytelling qui handicapait celle sur Jacques Demy, cinéaste au moins aussi critique que féérique.
Il est notoire que le poète et cinéaste italien était communiste et homosexuel. Quel qu'en soit le mystère encore irrésolu, son sinistre assassinat fut certainement la conséquence de sa liberté de penser et de vivre. Sa filmographie ou ses prises de position politiques firent scandale plus d'une fois. L'exposition présentée à la Cinémathèque Française jusqu'au 26 janvier 2014 rend justice à toutes les facettes du poète, modèle d'esprit indépendant sensible à la misère du monde. Étudiant à l'Idhec, j'entendais souvent Jean-André Fieschi parler de "Pier Paolo" sur qui il avait réalisé dès 1966 un documentaire admirable, Pasolini l'enragé, où le cinéaste répond en français en exposant merveilleusement son approche cinématographique.


Trente ans plus tard Jean-André retrouvera Ninetto le messager, amant et acteur fétiche de Pier Paolo. Les photographies, textes, extraits de films, témoignages rassemblés chronologiquement par Gianni Borgna, Alain Bergala et Jordi Balló en six sections sont extrêmement touchants.


Après son arrivée à Rome depuis le Frioul, son premier roman et ses collaborations avec Fellini et Bolognini, Pasolini tourne successivement Acatone, Mamma Roma et La Ricotta, mon préféré avec Uccellacci e uccellini (Des oiseaux, petits et gros). L'analyse marxiste y est développée avec la plus grande fantaisie inventive. À partir de là, sa révolte ne fera que s'amplifier, contre la bourgeoisie qu'il a toujours exécrée, contre les raccourcis idéologiques qui lui feront prendre, par exemple, la défense des CRS, fils de pauvres, contre les étudiants fils-à-papa. De même il s'insurgera contre la télévision, cage de l'opinion publique. Les scandales se succéderont toute sa vie, du roman Raggazzi di vita en 1958 à son ultime film, Salò ou les 120 Journées de Sodome, en 1975, en passant par Théorème, Porcherie, etc. La plupart des spectateurs de Salò que j'ai rencontrés n'ont pu soutenir la vue du film jusqu'au bout, fermant ou clignant des yeux devant l'horreur ou la violence des scènes qui renvoient à nos propres démons. Il représente l'un des films majeurs de l'histoire du cinéma parce que justement, selon la formule de Jean Cocteau, Pasolini y montre jusqu'où l'on peut aller trop loin. Pas au cinéma, mais dans l'histoire de l'humanité. Le goût du risque l'anime avec le même force que celle du langage. La recherche de l'intégrité et les contradictions qu'elle génère le poussent aux extrémités. On sort de l'exposition avec un terrible regret, celui de n'avoir jamais rencontré cet écorché vif, révolutionnaire hypersensible, amoureux du monde au point de le combattre jusqu'à ce que justice soit faite. Bel exemple, quoi qu'il en coûte !

jeudi 30 avril 2026

À l'ombre de la République


Sur Médiapart Sophie Dufau [avait] très bien couvert le documentaire de Stéphane Mercurio, À l'ombre de la République, lors de sa sortie en salles. La parution en DVD des films reste une activité mal rapportée par la presse tant généraliste que spécialisée. Aussi, quand l'occasion se présente, c'est à ce moment que ma chronique prend son sens.
Les Éditions Montparnasse [publièrent] donc en DVD [mon article date du 4 octobre 2013] le film de Stéphane Mercurio dont j'avais déjà évoqué le film sur son père, le dessinateur Siné, Mourir ? Plutôt crever ! Son travail sur l'univers carcéral et psychiatrique est agrémenté d'un entretien, d'un petit court-métrage avec Zazie et d'une longue émission radiophonique avec le contrôleur des prisons Jean-Marie Delarue qui lui a permis d'entrer dans ces lieux fermés rarement visités. Le CGLPL, Contrôle Général des Lieux de Privation de Liberté, est de création récente. La réalisatrice n'a pas eu le droit de filmer dans un commissariat, mais elle a réussi à suivre une quinzaine de contrôleurs à la maison d'arrêt de femmes de Versailles, l'hôpital psychiatrique d'Evreux, la centrale de l'Île de Ré et la nouvelle prison de Bourg-en-Bresse.
Révoltant est le sentiment qui ne vous quittera plus, du début à la fin. Si les longues peines ont dû commettre de graves délits, souvent avec mort d'homme, mais pas obligatoirement, leurs conditions de détention sont indignes d'une société qui prétend les leur infliger pour les rééduquer. Pendant leurs longues années d'emprisonnement les condamnés sont abandonnés à leur sort. Ils sont surexploités par des sociétés qui ont signé des contrats avec l'État, humiliés par des gardiens inhumains ou simplement livrés à une solitude qui ne signifie plus rien avec le temps. Après quinze ans leur réinsertion paraît une illusion. La prison telle qu'elle est pratiquée ne fait que créer des fauves, quand le suicide ne présente pas la seule porte de sortie envisageable. Ne croyez pas tout savoir pour avoir lu ces lignes, il faut le voir pour le croire. Les couleurs vives dont on a repeint les murs cachent une misère d'un autre siècle et la justice de classe éclate à l'écran.


Le contrôle de la maison d'arrêt de femmes de Versailles révèle le fait divers où son directeur vécut une histoire d'amour avec une jeune détenue, appât du gang des Barbares. Les privilèges des unes alimentèrent la colère des autres. Comme pour ceux qui témoignent à la centrale de l'île de Ré il leur aura fallu du courage pour parler à visage découvert au risque de représailles. Mais qu'ont-ils ou elles à perdre encore ? Perdre les quelques euros gagnés pour des dizaines d'heures de travail ? Passer au pain sec et à l'eau ? La chambre d'isolement ? La France a aboli la peine de mort, mais les punitions qu'elle inflige à ses délinquants est aussi indigne de la morale qu'elle prétend défendre. Stéphane Mercurio fait œuvre de salut public.

mercredi 22 avril 2026

Công Binh, la longue nuit indochinoise


Je me souviens de la méticulosité exceptionnelle du jeune Lam Lê dans les années 70. Il avait composé son story-board comme une véritable bande dessinée. Exploitant son sens du découpage, le cinéaste reviendra chaque fois sur ses racines. Après avoir réalisé une trilogie indochinoise (Rencontre des nuages et du dragon, Poussière d’empire, 20 nuits et un jour de pluie) et signé un scénario adapté de la BD La Marque Jaune (sic), son quatrième film est un documentaire passionnant sur les 20 000 Vietnamiens enrôlés de force pour travailler dans les usines d'armement françaises à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. Bloqués en France par la débâcle de 1940 ces travailleurs forcés vivront dans la misère, exploités par les patrons collabos, parqués la faim au ventre, pour qu'au retour dans leur pays d'origine ils soient considérés comme des traîtres pour avoir œuvré pour l'occupant, ici la France.


Công Binh est le nom donné à ces laissés pour compte du colonialisme le plus abject. Mêlant documents d'archives, scènes reconstituées, une mise en scène originale des célèbres marionnettes sur l'eau de Hanoï, la lecture des Damnés de la Terre de Frantz Fanon, des entretiens avec les survivants qui ont tous plus de 90 ans et dont cinq mourront pendant le tournage, Lam Lê construit un documentaire politique renversant en inventant une forme qui colle à son sujet. Sa mise en scène est loin des évocations paresseuses dont le genre fourmille souvent. De révélation en révélation, nous avançons dans la longue nuit indochinoise, aussi grave que les évènements qui ensanglantèrent l'Algérie au lendemain de la Libération. Les công binh s'organisèrent, tentés par un trotskisme qui ne frayait pas avec le stalinisme, ce qui n'arrangea pas leur relation à l'Oncle Hô. Au détour d'un plan je reconnais avec émotion le camarade Tri, père et grand-père de mes amis. Ces courageux Vietnamiens sont aussi à l'origine de la culture du riz comestible en Camargue. Bémol récurrent, la mélodie de piano, mélange niaiseux de classique et d'orient, banalise systématiquement la bande-son. Il n'empêche que le film, dont les bonus accompagnant le DVD publié [jadis] par Blaq out sont aussi passionnants (exemple cet entretien de Lam Lê avec Pierre Crézé pour Univers-Ciné), est une merveille d'intelligence et de sensibilité. Il a de plus le mérite de nous offrir une leçon d'histoire époustouflante que la plupart d'entre nous ignorait, symptomatique de comment la France occulte ce qui la dérange, de la collaboration à la colonisation.

N.B.: long article de Pierre Daum sur Mediapart

Article du 4 septembre 2013

mardi 7 avril 2026

La gifle


Une simple gifle assénée à un môme insupportable transforme la vie d'un cercle d'amis en pugilat. Si cette série télévisée se passait ailleurs qu'en Australie, par exemple en France, on n'en aurait probablement pas fait tout un plat. Encore qu'avec la manière dont les nouveaux parents calquent leurs habitudes sur le modèle américain, on peut se poser sérieusement la question. [Et 13 ans plus tard, c'est carrément acquis - cet article datant du 28 août 2013]. La gifle (The Slap) est une évocation très réussie d'une famille de la classe moyenne, immigrée récente et débordant déjà de racisme larvé. L'histoire se poursuit d'épisode en épisode, mais chacun est centré sur un des personnages. Et nous voilà incapables d'aller nous coucher avant d'avoir épuisé toute la série, soit huit fois 52 minutes qui nous entraînent jusqu'au milieu de la nuit !


Les dialogues subtils sont portés par d'excellents comédiens évoquant les angoisses de chaque génération, de l'adolescence à la vieillesse en passant par la quarantaine, qu'elle soit féminine ou masculine. Constatant que la névrose est familiale, on assiste aux dégâts provoqués par les traumatismes de l'enfance et les non-dits aboutissant souvent à des catastrophes. De mensonge en révélation, cette série australienne inspirée du roman éponyme de Christos Tsiolkas expose la vie aussi pitoyable qu'impitoyable d'une famille d'origine grecque en butte aux turpitudes de la sexualité que les réalisateurs ne se privent pas de filmer, même en son absence. La difficulté de s'intégrer à une famille, une communauté ou un pays fait penser aux films de Fatih Akin qui partagent la même finesse d'analyse et cette sensibilité méridionale à fleur de peau.

jeudi 2 avril 2026

Coffret Blu-Ray du film Shoah


Sorti au cinéma en 1985, j'avais regardé les 9h10 du film Shoah à la télévision sur TF1. Je n'y étais pas retourné depuis, mais j'avais regardé Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (95', 2001) et Le Dernier des injustes (218', 2013) du même Claude Lanzmann. Je n'ai pas vu Les Quatre Sœurs (273', 2018), mais le coffret de 3 Blu-Ray remasterisés de Shoah publié par Carlotta offre Je n'avais que le néant - Shoah par Lanzmann (95', 2025) de Guillaume Ribot qui a réalisé ce film à partir des 220 heures de rushes non utilisés au montage et des mémoires de Claude Lanzmann, en particulier Le lièvre de Patagonie ; Un vivant qui passe (65', 1997) de Lanzmann, portrait d’un témoin rare de la Shoah, Maurice Rossel, délégué du Comité international de la Croix-Rouge qui, en juin 1944, visita le ghetto modèle d’Eichmann, Theresienstadt ; et Le rapport Karski (49', 2010) du même, un film consacré au résistant polonais Jan Karski, témoin du ghetto de Varsovie, ancien courrier du gouvernement polonais en exil à Londres, qui alerta les Alliés des atrocités perpétrées sur les Juifs d’Europe.
J'avais oublié le protocole utilisé par Lanzmann pour interroger les témoins du génocide, sa manière de les filmer dans leur langue originale pour qu'on ait le temps de voir entre les mots, l'utilisation de la paluche (une caméra facilement dissimulable dont je fus l'un des premiers utilisateurs avec Jean-André Fieschi), les paysages où eurent lieu les crimes des nazis... Le film de Ribot est d'autant plus intéressant.
J'ai suivi le déroulé des chapitres sur le livret de 28 pages, très pratique lorsqu'on souhaite revoir tel ou tel passage. Shoah est découpé ici en deux époques, deux Blu-Ray, les compléments de programme sont sur le troisième. Je découvre aussi l'équipe technique, deux des trois opérateurs furent mes moniteurs à l'Idhec, plusieurs des autres membres y furent mes condisciples. C'est d'ailleurs Caroline Champetier, alors assistante-opérateur, qui s'est chargée de la restauration.


Je devais avoir 15 ans lorsque des camarades du ciné-club du lycée ont projeté l'indispensable Nuit et brouillard d'Alain Resnais sur un texte de Jean Cayrol. Mes parents m'avaient déjà tout expliqué. Trop tôt. J'avais cinq ans. Plus tard je fus particulièrement impressionné par l'insoutenable La mémoire meurtrie de Sidney Bernstein dont Alfred Hitchcock supervisa le montage ; ce film tourné et monté en 1945 fut interdit jusqu'en 1985, de peur qu'à sa vision l'Allemagne n'arrive pas à se relever. De nombreuses images en ont été extraites par d'autres cinéastes tels Alain Resnais avec Nuit et brouillard. Pour Shoah, Lanzmann évite les images chocs sans pour autant diminuer l'impact des révélations. Révélations puisqu'il est souvent prétendu que "l'on ne savait pas". Ce génocide, comme mes parents l'évoquaient, les termes "shoah" et "holocauste" étant religieux, ne peut être comparé à celui en cours à Gaza où le cynisme des criminels ne s'embarrassent pas à cacher leurs méfaits. Mais l'industrialisation des exécutions de masse par les nazis reste unique dans l'histoire de l'humanité.
Mon grand-père ayant été gazé à Auschwitz (mon père sauta plus tard du train qui l'emportait vers les camps) j'ai toute ma vie cherché à comprendre la violence et, évidemment, ce terrible épisode historique qui a influencé toute ma vie, forgeant ma morale et mes convictions politiques. Si j'ai lu quelques livres de Primo Levi à Art Spiegelman, je ne peux m'empêcher de regarder tous les films qui s'y rapportent, fictions ou documentaires. Les images attestent d'une réalité que les acteurs, victimes ou bourreaux, souhaitent oublier. C'est dans cet écart que réside l'effroi, lorsqu'on est confronté à sa propre mémoire, de ce que l'on a lu, vu ou entendu, et imaginé ! Shoah, dont le titre a malheureusement été repris pour qualifier le génocide, participe de cette impalpable réalité. On se souvient, chacun, chacune, en fonction d'un système de repères inculqué par sa famille et la résistance que l'on y oppose comme à la cruauté. Je n'arrive toujours pas à comprendre. L'humanité me dégoûte. Et pourtant il y a des justes, mais, comme me l'expliquait un responsable, totalement déprimé, d'une ONG sur les terrains les plus critiques, ce ne sont pas toujours les mêmes. Il faut sans cesse rester vigilant. Lutter contre ses propres démons. Alors heureusement, individuellement je croise de vraies personnes que j'aime, que j'aime vraiment.
Shoah, comme Nuit et brouillard, sont des films qu'il est indispensable d'avoir vus. Je pense souvent aux derniers mots du film de Resnais écrits par Jean Cayrol en 1955 : "[nous] feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin."

→ coffret Shoah, 3 Blu-Ray Carlotta, 60€

vendredi 27 mars 2026

Simulation d'espaces par le son


Sonoriser des simulations 3D de bâtiments pour des concours d'architecture consiste à faire exactement le contraire de ce que j'ai l'habitude de faire dans mon travail de création. Au lieu de transposer la réalité poétiquement ou de m'en échapper franchement, je dois composer des ambiances ou des évènements réalistes à partir de bruitages à l'origine isolés. Si ces films urbanistiques donnent l'impression que les constructions existent déjà ou du moins permettent aux décideurs de s'en faire une idée, leurs images ressemblent tout de même à des films d'animation, même hypersophistiqués comme ceux pour lesquels je travaille. Le rôle du son est alors d'accentuer l'hyperréalisme en créant une partition sonore qui, elle, sonne absolument vraie.
Je commence toujours par chercher les ambiances adéquates. Les extérieurs dépendent du pays, du quartier, de la distance de la caméra, de l'angle choisi, panoramiques ou survols, etc. Les intérieurs sont plus complexes à traiter, car il faut parfois tricher avec la réverbération. Je peux aller piocher dans ma sonothèque ou partir en reportage pour trouver des ambiances proches de celles que l'architecte a imaginées. Il faut généralement ajouter des automobiles et caler les pas un par un en choisissant méticuleusement les sols foulés. Chaque bâtiment nécessite ensuite des sons particuliers, préfecture de police, palais de justice, médiathèque, ensemble en Guyane, etc. S'il est relativement facile d'agiter des bambous dans le vent ou de faire chanter un lipaugus vociferans dit piauhau hurleur, le traitement des voix est toujours un sujet épineux. On ne doit pas comprendre les mots sans pour autant faire du gromelot tatiesque. Pour les cas très spécifiques je suis parfois obligé de faire appel à des acteurs pour qui j'écris des dialogues de circonstance. Le ton des voix donne celui de la scène. C'est aussi un travail chirurgical. Dernière étape, le mixage joue des perspectives, des dimensions, des intentions des architectes... Ça doit filer sans accroc ! Si ce travail est contradictoire avec mes créations sonores personnelles il est excitant de faire vivre des ouvrages de Renzo Piano ou Jean-Michel Wilmotte qui n'existent pas encore ou n'existeront peut-être jamais. [L'un et l'autre ont finalement gagné leur concours.]

Après cet article du 17 septembre 2013, j'en ai publié un autre le 3 février 2015 sur deux nouvelles réalisations :

Musique et design sonore pour le [futur] Centre des Congrès de Rennes


Avec Sacha Gattino nous formons de temps en temps un amusant numéro de duettistes lorsqu'il s'agit d'honorer des commandes. Après des concerts en trio avec le plasticien Nicolas Clauss et la formation du groupe El Strøm avec la chanteuse Birgitte Lyregaard, nous avons en effet cosigné la musique d'un clip pour une montre Chanel, le design sonore de l'exposition Jeu Vidéo à La Cité des Sciences et de l'Industrie et celui de l'application iPad Balloon des Éditions Volumiques pour lesquelles je viens de terminer le son des trois nouvelles applications de la collection Zéphyr avant de m'atteler au Monde de Yo-Ho, jeu de plateau avec pirates et smartphones...
Entre temps nous avons composé une musique entraînante illustrant la construction du futur Palais des Congrès de Rennes Métropole par Jean Guervilly, Françoise Mauffret, David Cras, Alain Charles Perrot & Florent Richard. Si les morceaux "à la manière de" sont toujours intéressants à réaliser, ils nous permettent de penser différemment. L'exercice de style portait cette fois sur Game of Thrones, demande explicite de notre client. Le travail 3D de Platform Motion (pour qui j'ai réalisé, entre autres, les bandes-sons de la DRPJ Paris Batignolles par Wilmotte & Associés SA et du Pavillon France de l'Exposition Universelle Milan 2015 par X-TU/ALN/Studio Adeline Rispal) montrant les différentes étapes de construction pour présenter le couvent des Jacobins est excitant. À nous de rendre actuelle l'anticipation ! Nous dansons d'un pied sur l'autre entre un passé héroïque et une prouesse technique de notre temps.


Le second film réalisé cette fois par Artefacto consiste en une visite des espaces intérieurs du futur Palais des Congrès. La musique est répétitive et cristalline. Le fil conducteur léger et contemporain déroule son fil d'Ariane de salle en salle. Des évènements sonores et musicaux viennent s'y poser comme les petits oiseaux sur les fils télégraphiques ou le linge propre qui sèche sous le vent.


Sacha vivant actuellement à Rennes, nous travaillons le plus souvent à distance. Le téléphone et Internet font partie de notre panoplie instrumentale. Nous nous envoyons les pièces du puzzle au fur et à mesure, les redessinant chacun son tour, intégrant les jongleries l'un de l'autre et réciproquement !

lundi 23 février 2026

Piranhas, pamphlet mordant anti-US


Est-ce parce que nous prévoyons une visite aujourd'hui à Océanopolis à Brest que cet article du 22 mai 2013 remonte à la surface ? Ou causé par mon effarement devant le mélange d'habile stratégie, de sénilité, de vulgarité et d'arrogance de Trump ? Allez savoir... Je me souviens seulement en avoir dévoré à Iquitos lors de notre séjour en Amazonie...

Pour une fois, le bonus DVD d'un film me permet de me rafraîchir la mémoire sans avoir besoin de le revoir pour écrire ma chronique. [...] Depuis la projection de Piranhas (1978) qui nous avait fortement impressionnés, pas seulement pour son suspense gore, mais aussi pour sa charge politique contre le gouvernement américain et son humour noir. En général j'ai du mal avec les entretiens qui citent d'abondants extraits du film que l'on vient de regarder, aussi suis-je ravi d'écouter Joe Dante évoquer le tournage de son second long métrage dans [l'édition publiée jadis] par Carlotta. Pour commencer, il rend évidemment hommage à son producteur, le prolifique Roger Corman, cinéaste lui-même, qui donna leur chance à nombreux réalisateurs prometteurs tels Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Joe Dante, James Cameron, Peter Bogdanovich ou Jonathan Demme, et lança des comédiens comme Jack Nicholson, Peter Fonda ou Dennis Hopper.


Joe Dante préfère comparer Piranhas à un film de guerre plutôt qu'à Hitchcock, son scénario dénonçant en sous-main les méthodes des États Unis pendant la guerre du Vietnam, chimie criminelle et manipulations génétiques à la clef. Il est probable que personne n'oserait aujourd'hui aller aussi loin dans le "politiquement incorrect", particulièrement dans les scènes où quantité d'enfants se font dévorer par les vilains poissons mutants. Dante insiste d'ailleurs sur la responsabilité du lobby des armes dans la violence qui s'est multipliée dans son pays plutôt que celle que véhicule le cinématographe. Lointain pastiche des Dents de la mer, Piranhas est un film fascinant qui loin de se complaire dans une horreur confortable et spectaculaire dénonce la bêtise humaine avec un humour saignant et ravageur.

mardi 17 février 2026

Gangs de Wasseypur


À première vue Gangs de Wasseypur est une saga violente où trois familles de malfrats s'entretuent pour le contrôle d'un tout petit territoire, sur trois générations de 1941 à 2009. Si le film de Anurag Kashyap est avant tout un film populaire, il a su séduire la critique internationale pour son arrière-fond politique, le contrôle des mines de charbon, son réalisme local, une petite ville du Bengale aujourd'hui le Jharkhand, ses clins d'œil à Bollywood, une partition musicale entraînante, et sa critique sous-jacente de la violence masculine que le pouvoir des femmes ne saura pas contenir. Comme souvent lorsque l'étude est sincère et le sujet épineux (les protagonistes sont essentiellement musulmans bien qu'en conflit avec le pouvoir hindou), les interprétations politiques sont allées d'un extrême à l'autre. Pourtant, malgré la succession incessante de meurtres qui finit par me faire perdre mes repères la plus grande violence est généralement cadrée hors-champ, renforçant sa puissance et censée favoriser son rejet par les spectateurs.


Les 5 heures 20 minutes en deux parties font évidemment penser à Coppola, Scorsese ou Tarantino, mais Kashyap préfère se référer à des films de réalisateurs sud-américains comme par exemple Children of Men d'Alfonso Cuarón pour les plans séquences de tueries. Si vous n'êtes pas allergique à l'hémoglobine Gangs de Wasseypur vous immergera dans un univers fascinant qui peut rappeler la série Game of Thrones, forme que le long métrage fleuve aurait pu très bien adopter, par ses ressorts dramatiques dictés essentiellement par la vengeance et par le déséquilibre de maturité entre les hommes et les femmes. Tout de même un peu démoralisant sur l'avenir de l'humanité ! (double DVD Blaq Out, article du 20 mai 2013).

lundi 9 février 2026

a Clock, Marclay or NOT Marclay ?


The Clock est une fameuse installation vidéo de Christian Marclay, créée en 2010, projetée au Centre Pompidou à Paris en 2011 et à Metz en 2014. "The Clock est un montage vidéo de 24 heures, constitué de milliers de séquences cinématographiques ou télévisées liées au temps. Il s'agit dans les faits d'une horloge : toutes les scènes contiennent une indication de l'heure (par exemple, une montre, une alarme ou un dialogue) et sont synchronisées avec l'heure de la projection. En d'autres termes, lorsqu'une horloge indique 15:32 dans le film, il est également 15:32 à la montre du spectateur." Lors de la 54e Biennale de Venise, Christian Marclay s'est vu décerner le Lion d'or du meilleur artiste avec cette œuvre invisible autrement que dans les musées qui l'ont programmée.

Pourtant a Clock, qui vient d'apparaître sur le Net, ne serait pas The Clock. Dû à un certain Clockmaker, on peut se demander si l'artiste suisse n'est pas tout de même derrière cette "nouvelle" prouesse, tant cela réclame un travail aussi précis que colossal. Il se peut que Marclay soit obligé d'être discret pour des questions de droits (bien que par ailleurs il n'en ait demandé aucun pour les extraits). Ce chef d'œuvre de virtuosité, considéré légalement comme une œuvre artistique transformative, n'est en effet jamais diffusé commercialement (TV, streaming), n'ayant été jusqu'ici projeté que dans le cadre d'expositions, cela limitant les conflits juridiques. Il avait fallu trois ans à une équipe d'assistants pour trouver les éléments catalogués selon plusieurs critères : heure exacte, contexte narratif, ambiance (tension, calme, humour, nuit, jour…), puis encore un travail inimaginable pour que l'ensemble soit fluide. C'est une véritable leçon de montage cinématographique, image et son. On peut imaginer qu'il soit désiré que davantage de personnes y aient accès. On voit mal aussi comment un film de 24 heures (40 gigas sur le Net) puisse être diffusé plus largement autrement qu'informatiquement.

Clockmaker prétend qu'il n'aurait pas vu l'original, mais qu'il s'est appuyé sur le travail d'un mystérieux ElevenFiftyNine (la Code 11.59 est une célèbre montre Audemars Piguet) qu'il a découvert sur le Fandom Wiki. Le montage est hallucinant, suivant évidemment scrupuleusement la Timeline de The Clock qui permet de connaître l'origine de chaque extrait ! Cet exercice d'équilibriste est fascinant, comme, dans une moindre mesure The Movie Orgy de Joe Dante, ou les Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard. Le premier est une élucubration foutraque de Dante lorsqu'il était étudiant en 1968, le second est peut-être le film que j'emporterais sur mon île déserte.

Sur l'affiche de a Clock, proposé en streaming sur aclock.live, on appréciera les mots NOT devant la notification des producteurs et du réalisateur ! J'ai donc installé l'horloge dans le salon sur un vieil ordinateur et je reste scotché par les milliers d'extraits synchrones avec l'heure qu'il est ! C'est bien plus addictif que ma récente AppleWatch... Sauf que mon vieux PowerBook a rendu l'âme à 18h32. On ne peut pas lutter contre le temps qui file... Chacune des phrases de ce dernier paragraphe suit son imperturbable course, accompagnant nos évènements domestiques. J'ai donc recopié le film sur un petit disque dur SSD que je promène au gré des heures en le connectant aux différents écrans de la maison. Selon l'humeur du moment et l'heure exacte affichée sur l'écran, le vertige titille nos méninges sur notre rapport au temps, aux images et aux sons qui façonnent notre imaginaire, à la mémoire babylonienne qui s'efface au fur et à mesure du temps qui passe et trépasse...

P.S.: Après quelques échanges avec Clockmaker, je suis arrivé à l'hypothèse que l'auteur de ce brillant remake, souvent plus sophistiqué que l'original, surtout d'un point de vue sonore, pouvait être le cinéaste Kogonada dont les courts métrages sur différents réalisateurs sont absolument renversants. Ils lui furent commandés par Criterion, Sight & Sound et le British Film Institute. La virtuosité du montage, l'accès à des copies exceptionnelles, le pari de faire œuvre à partir d'autres, le rapport audiovisuel sont autant d'indices qui me font penser à Kogonada. Si ce n'est pas lui, cela lui ressemble terriblement.
P.P.S.: Mais Clockmaker m'assure que mes hypothèses sont toutes fausses. Marclay n'y serait pour rien et il ne serait pas Kogonada !

vendredi 16 janvier 2026

"Top Ten" de films récents


Quelques mots vite fait, parce que je prends le train ce matin, sur des films récents, peu évoqués dans cette colonne puisque j'essaie de n'écrire que sur des sujets peu traités sur les médias en général. Certains méritent tout de même d'être signalés, car ils m'ont plu ou touché.


Tout le monde s'accorde à porter au pinacle le nouveau film de Paul Thomas Anderson, Une bataille après l'autre (A Battle After Another). On ne s'ennuie en effet pas une seconde dans ce film d'action où les acteurs Leonardo Di Caprio et Sean Penn sont formidables et dont le propos politique reflète le danger suprémaciste blanc des USA. Il tombe à pic, un peu comme Eddington d'Ari Aster, moins drôle, mais grosse production américaine aussi intéressante sur la dérive de ce pays aux mains d'un dangereux sociopathe.


Pardonnez-moi si chaque fois je ne dis pas grand chose, d'une part parce que je déteste déflorer les films, d'autre part parce qu'il y en a tout de même pas mal qui valent le détour comme Franz K. (Franz) d'Agnieszka Holland, une immense cinéaste dont on ne cessera de découvrir l'œuvre. Son nouveau film n'est pas un biopic à la noix comme c'est souvent le cas du genre, mais une remarquable évocation de la vie et l'œuvre de Kafka, perception extrêmement personnelle, du grand art où les époques, le réel et la fiction s'interpénètrent avec une intelligence du montage et des effets absolument géniale. Les lecteurs de Kafka jubileront, les autres se laisseront porter par ce tourbillon d'humour tragique.


Aïe aïe aïe, cela va faire beaucoup de bandes-annonces si j'illustre chaque petit clin d'œil avec ! Le film indien Santosh de la réalisatrice Sandhya Suri est un excellent polar sur une jeune fliquette confrontée à la corruption de sa hiérarchie machiste.


Un simple accident (ek tasadof-e sadeh) est le 12e long métrage de l'Iranien Jafar Panahi. J'ai envie d'écrire "égal à lui-même" et il faut le faire quand on est interdit d'exercer son métier dans l'Iran actuel. Palme d'Or à Cannes, il pose une fois de plus un cas de conscience. Excellent, comme tous les films cités ici.


Rental Family - dans la vie des autres (Rental Family), comédie dramatique nippo-américaine co-écrite et réalisée par la Japonaise Mitsuyo Miyazaki connue sous le nom de Hikari. Contrairement à Lost in Translation que j'avais trouvé totalement à côté de la plaque, Rental Family aborde la société japonaise avec intelligence et sensibilité au travers du regard et de l'expérience de l'Américain joué par Brendan Fraser.


The Mastermind, le nouveau film de l'Américaine Kelly Reichardt est dans la veine des précédents. C'est un peu logique lorsque les cinéastes ont leur propre style plutôt que d'obéir aux lois du marché. Une histoire de ratage donc, dans le milieu de l'art. Humour amer.


J'ai beaucoup aimé Black Dog du Chinois Guan Hu, un très beau film, entre drame et thriller, avec des chiens évidemment. Par son titre, Black Dog, il me fait évidemment penser à White Dog, film injustement malaimé de Samuel Fuller et, par extension, à l'époustouflant White God du Hongrois Kornél Mundruczó. Des chiens surprenants...


Miroirs n°3 tient, lui, son titre d'une pièce pour piano de Ravel, Une barque sur l'océan. Christian Petzold continue à chercher ce qui se cache derrière les choses, les ombres derrière la lumière des hommes.


Oh la la, celle de Nouvelle vague de Richard Linklater est la dixième bande-annonce de ce Top Ten. Je vais m'arrêter là avec cette comédie réussie sur le tournage d'À bout de souffle en noir et blanc et en français par un réalisateur qui ne parle pas la langue.


En signalant tout de même le documentaire de création Bono: Stories Of Surrender d'Andrew Dominik, très réussi one-man stage show, L'intermédiaire (Relay) de David Mackenzie, thriller original à rebondissements, The Gorge, blockbuster de Scott Derrickson, et quelques séries comme le charmant québecois Empathie, les deux saisons de The Gold, les incontournables Des vivants (surtout les deux premiers épisodes, après ça ressemble à En thérapie) et Adolescence, His and Hers, The Lowdown, la saison 3 de The Diplomat, etc. J'en oublie des quantités, d'autant que ma cinéphilie m'emmène plutôt vers de vieux films... Et puis, quand je pense que je voulais faire court !

lundi 12 janvier 2026

L'étrangleur de Boston


Inventer des formes qui collent au sujet n'est pas chose si courante dans le cinéma d'aujourd'hui. Quelques cinéastes continuent à mettre systématiquement leur titre en jeu en renouvelant chaque fois leur manière de filmer au risque de décevoir leurs fans. C'est rarement la compromission ou l'usure qui figent un auteur, mais sa générosité envers ceux qui ont aimé ses œuvres précédentes. Le succès peut devenir ainsi un frein à l'invention. Quoi qu'il en soit, si le style est souvent dicté par ses maladresses, il n'y a pas meilleur choix pour les contourner que d'imaginer un angle d'approche qui colle au sujet.
En 1968, le split-screen (écran divisé) utilisé par Richard Fleischer dans L'étrangleur de Boston (The Boston Strangler) est le miroir brisé du schizophrène que l'enquêteur joué par Henry Fonda cherche à identifier. Le procédé sera utilisé la même année par Norman Jewison pour L'affaire Thomas Crown dans un propos très différent : un tueur en série qui terrorisa Boston au début des années 60 pour le premier, un hold-up chronométré pour le second.


L'étrangleur de Boston est un thriller captivant par ses aspects documentaires autant que par l'interprétation magistrale de Tony Curtis dans un rôle dramatique à contre-emploi. Le personnage d'Albert DeSalvo a existé, même si le scénario diverge sur quelques détails. Fleischer tourne probablement là son meilleur film. L'intrigue est traitée comme un fait-divers en marge des évènements historiques qui marquent l'époque tels la marche sur la Lune ou l'assassinat de J.F. Kennedy. Fleischer cherche à comprendre comment le criminel a pu tuer une douzaine de femmes, sans ne jamais tomber dans le psychologisme qu'Hitchcock aurait servi sur un plateau. Si l'énigme reste entière, le rôle de la société est remarquablement disséqué : responsabilité des médias, opinion publique, état d'esprit des victimes, méfiance envers la population homosexuelle, etc. Lorsqu'un fou criminel est arrêté, les témoignages des voisins évoquent presque toujours un garçon charmant et serviable ou un bon père de famille. La force de nombreux malfaisants est justement qu'ils n'en ont pas l'air ! L'étrangleur de Boston, [qu'on peut encore trouver d'occasion] en DVD et Blu-Ray remasterisé en même temps qu'un autre excellent polar de Richard Fleischer, Les inconnus dans la ville (Violent Saturday, 1955), possède une modernité que peu de films actuels assument, trop enclins à vouloir en mettre plein la vue et étouffant la réflexion sous des effets artificiels de plus en plus formatés.

Article du 30 avril 2013

mercredi 24 décembre 2025

My Name Is Orson Welles


La phrase affichée à l'entrée de l'exposition Orson Welles à la Cinémathèque tombe à point nommé. La veille, une amie compositrice à qui j'expliquais que j'étais multi-tâches m'avait répondu que ce genre d'artistes ne produisait jamais rien de bien. Leonardo et tous les hommes de la Renaissance ? Aristote ? Goethe ? Hugo ? Cocteau ? Lynch ? Ou Colette !... Comme j'ai l'habitude d'être considéré depuis toujours comme un touche-à-tout, je ne me suis pas vexé, sachant que ce qualificatif est accompagné par "de génie" lorsque les journalistes qui l'emploient désirent transformer le péjoratif en compliment ! Évidemment je ne suis pas Orson Welles, et c'est probablement une chance si j'en juge par l'amertume que ses échecs successifs ont provoqué chez lui et surtout sur le massacre dont ses films ont été les victimes sous le pouvoir des producteurs. Après Citizen Kane, plus aucun de ses films n'est tel qu'il l'a voulu. La tristesse entrevue chez nombreux des plus grands réalisateurs m'avait, à ma sortie de l'IDHEC, fait choisir la musique plutôt que le cinéma. Plus le budget est important, plus sont fortes les pressions des financiers. Même si les restes de Welles sont sublimes, malgré les coupes, les dépossessions, les inachèvements, il en a pâti toute sa vie, condamné à jouer dans des navets pour vivre, et racontant que ce qu'il avait gagné avec son premier long métrage, il avait passé ensuite sa vie à le perdre. Je me souviens aussi que devant les étudiants venus l'écouter à la Cinémathèque Française, du temps du Trocadéro, lui demandant quel était le meilleur moment d'un film, il avait répondu "When the money is in the bank !". Comme la salle riait, Welles avait insisté très sérieusement, sans cynisme, par crainte qu'on ait pris cela pour un bon mot, répétant "vous ne m'avez pas compris, c'est quand l'argent est à la banque !". Quelle tristesse de penser à tous ces grands artistes qui n'auront connu le succès que post mortem. Je l'évoquais lundi avec La nuit du chasseur, mais je pense souvent à Mozart, Van Gogh, Rimbaud, Varèse ou Bartók, et à celles et ceux que l'on découvrira demain longtemps après leur mort. C'est le sentiment le plus fort que je tire de la belle exposition My Name Is Orson Welles à la Cinémathèque (jusqu'au 18 janvier 2026).


Comme je possède tous ses films, y compris ses émissions télévisées, ses tours de magie, ses créations radiophoniques, ses romans, ses participations à d'autres chefs d'œuvre comme La ricotta de Pasolini, et je ne sais combien d'interviews et documentaires, j'ai été passionné par les documents graphiques, extraits de films inachevés où Welles a un petit rôle, les lettres, ses dessins sur les fonds de ses boîtes de cigares Romeo y Julieta (en cadeau à son compositeur préféré Angelo Francesco Lavagnino), les esquisses de décors, l'évocation des pièces de théâtre invisibles comme le Macbeth vaudou ou son Jules César en chemises noires, son implication politique, etc. Beaucoup de documents proviennent de Croatie, patrie de sa dernière compagne, Oja Kodar, que l'on voit dans F for Fake (Vérités et mensonges), mais c'est Beatrice Welles (aperçue dans Falstaff), la fille qu'il a eue avec l'actrice italienne Paola Mori, qui semble la plus active. Si vous n'avez pas le temps ni la possibilité de voir l'exposition, le catalogue de 464 pages est absolument remarquable, pour moi même plus riche.

lundi 22 décembre 2025

Charles Laughton dirige La nuit du chasseur


The Night of The Hunter fait partie de mes dix films préférés comme pour la plupart de mes amis, si ce n'est le premier. Je l'ai vu et revu un nombre incalculable de fois depuis plus d'un demi-siècle. C'est en découvrant le disque où Charles Laughton en lit le résumé dans la version de l'auteur, Davis Grubb, accompagné par la musique de Walter Schumann, que je me suis souvenu posséder le documentaire de 2h40 qu'en fit Robert Gitt en 2010 à partir des huit heures de rushes retrouvés dormant dans une école de cinéma. Pour le storyboard Laughton s'appuya aussi sur les dessins de Grubb qui avait abandonné ses études d'arts plastiques parce qu'il était aveugle aux couleurs. Le réalisateur Andrew V. McLaglen adapta plus tard un autre roman de Grubb, Fool's Parade, comme le fit Alfred Hitchcock pour sa série télévisée. Quant à Walter Schumann, connu préalablement pour le thème (controversé) de quatre notes de Dragnet, il mourut prématurément à 44 ans. Tout a commencé lorsque Paul Gregory, jeune acteur devenu agent, tomba sur une émission de télévision du « Ed Sullivan Show » où Charles Laughton lisait des extraits de la Bible comme il le faisait régulièrement, et qui produirait le film. En fait c'est Harold Matson, agent littéraire, qui envoya à Gregory le roman de Grubb publié en 1953, qui à son tour le fit passer à Laughton qui l'adora, celui-ci le décrivant comme un cauchemar digne des Contes de ma Mère l'Oye. Laughton réécrivit le scénario confié à James Agee qui était trop long, mais insista pour que celui-ci en soit le seul signataire. Agee, victime d'une crise cardiaque dans un taxi, ne vit jamais le film et Laughton ne connut jamais non plus le succès qui adviendra longtemps après sa mort.


La nuit du chasseur fait partie de l'école Southern Gothic, un genre plutôt glauque, typique du sud des États Unis. La Grande Dépression, suite à la crise de 1929, où se passe l'action n'arrange évidemment rien au côté sordide de l'histoire. Mais, d'une certaine manière, Laughton le transformera en un conte de fée, poussé par la production et les ligues de vertu de l'époque (on connaît pourtant la cruauté des contes de Perrault !). Le rôle tenu par Robert Mitchum ne pouvait être que celui d'un "faux" prêcheur et il était hors de question que le film finisse mal, du moins pour les deux enfants, John et Pearl.
Robert Gitt présente donc les rushes dans l'ordre chronologique du film. Laughton laissant tourner la caméra pour ne pas interrompre la concentration des comédiens, on l'entend les diriger hors-champ, tout comme le reste de l'équipe. Signalons encore l'extraordinaire lumière, quasi expressionniste, de Stanley Cortez à qui l'on doit également celle de La splendeur des Amberson d'Orson Welles, Shock Corridor et The Naked Kiss de Samuel Fuller...
Charles Laughton directs "The Night of The Hunter" est une véritable expérience cinématographique. Au delà de la leçon de direction d'acteurs ou des explications sur les effets spéciaux, il distord le temps par la répétition des scènes, l'intégralité des prises avant montage et évidemment la durée de cette exposition fascinante. Presque comme du Michael Snow. Gitt insère également au fur et à mesure le pédigrée de chaque intervenant jusqu'à la fin où il évoque leur futur.


Surprise de trouver le documentaire sur YouTube et de le partager avec vous, car souvent je suis obligé de vous laisser chercher seuls les films dont je parle, ce qui n'est pas forcément aussi simple que pour moi. Il manque évidemment les sous-titres français, mais le document est si éloquent qu'il mérite d'être découvert comme une variation du chef d'œuvre, unique film de Charles Laughton qui n'en tourna aucun autre, suite à l'échec cuisant au moment de sa sortie en 1955. Fabuleux comédien et metteur en scène de théâtre, né en 1899 en Grande Bretagne et naturalisé Américain en 1950, il continua sa carrière cinématographique en jouant encore dans Témoin à charge de Billy Wilder, Spartacus de Stanley Kubrick, et Tempête à Washington d'Otto Preminger l'année de sa mort en 1962.

jeudi 11 décembre 2025

La leçon de piano et les films d'Edward Yang


J'attendais d'avoir vu l'intégralité des films du coffret Edward Yang pour en parler, d'autant que l'édition Prestige de Yiyi, qui n'en fait pas partie mais qui est sortie en même temps, est déjà épuisée. Or je n'ai encore eu le temps de regarder que Confusion chez Confucius et Mahjong qui m'ont emballé. Comme j'avais déjà projeté A Brighter Summer Day (mon préféré) et Taipei Story, précédemment publiés par Carlotta comme tous les autres, et lu l'excellent livre de Jean-Michel Frodon qui lui est consacré, je commence à avoir une petite idée du style et des propos de Yang ! Si son cinéma est absolument passionnant, son regard acéré sur la société taïwanaise ne me donne pas du tout envie d'y aller (mais comme le dit François Picard qui est à Taïwan, aurais-je envie d'aller en France au vu des films de Chabrol !). L'immaturité des protagonistes y est consternante, surtout les jeunes mâles. Au travers de récits complexes qui bousculent les personnages englués dans la ville, le cynisme et la vénalité de la nouvelle bourgeoisie y sont révélés avec férocité, comme la différence de classes ou d'origines historiques...


Ainsi j'ai déserté un temps le cinéma de Yang pour revoir La leçon de piano (The Piano) de la Néo-zélandaise Jane Campion. En 1993 j'avais trouvé le film trop beau, trop esthétique. Aujourd'hui je tombe sous le charme de cette histoire d'amour où l'irrépressibilité du désir sexuel défie les usages, où la seule échappatoire de la jungle inextricable est une plage bousculée par les vagues, où le silence et la musique se substituent à la parole, où l'écart des civilisations révèlent l'arbitraire des codes. La lumière froide de Stuart Dryburgh noie les corps dans l'épaisse végétation humide. Holly Hunter, Harvey Keitel, Sam Neill et la très jeune Anna Paquin dont c'est le premier rôle (future Sookie Stackhouse de la série True Blood) y sont exceptionnels, du moindre geste au plus bref regard. Tout est magnifiquement suggéré.

→ Jane Campion, La leçon de piano, coffret Carlotta Ultra Collector - UHD + Blu-ray + Livre, 55€. En plus des bonus (dont un court métrage de 2006, Le journal de l'eau) que l'éditeur Carlotta soigne toujours, le film, qui avait obtenu la Palme d'or à Cannes, trois Oscars et nombreuses autres récompenses, est accompagné d'un livre de 200 pages de Mélanie Boissonneau, Il y a un silence : la leçon de piano de Jane Campion.
→ Edward Yang, coffret de 4 films (In Our Time, The Terrorizers, Confusion chez Confucius, Mahjong), plus d'excellents suppléments avec Jean-Michel Frodon, Thierry de Peretti, Virginie Ledoyen, Blu-Ray Carlotta 50€
→ Jean-Michel Frodon, Le cinéma d'Edward Yang, 304 pages (inclus photos), ed. Carlotta 20€

lundi 8 décembre 2025

La Légende de Baahubali


Les films de S.S. Rajamouli sont absolument incroyables, fresques grandioses adaptant les grands mythes de l'Inde. Si, une demi-douzaine d'années plus tard, RRR transposera la saga de Rāma dans les années 1920 en révolte contre le colonialisme britannique, La Légende de Baahubali (2015-2017) épouse la fantasmagorie de la grande épopée hindoue du Mahabharata en un péplum époustouflant qui mêle les films de gladiateurs, du Seigneur des anneaux, les acrobaties du cinéma chinois, les chorégraphies à grand spectacle, la musique symphonique façon Star Wars et les effets spéciaux et pyrotechniques à la sauce curry. En rénovant ses mythes fondateurs, ces films de l'Inde du sud, Tollywood parlé et chanté en langue télougoue, revendiquent clairement un nationalisme exacerbé qui hante l'Inde d'aujourd'hui. Comme tout film populaire indien, le nombre de chansons et la chute sont fixés, et le manichéisme de Rajamouli oppose deux héros, le gentil et le méchant. Produit par un producteur hindi, Baahubali rencontre un succès phénoménal dans tout le pays avec plus de cent millions d'entrées. Il est certain qu'on imagine mal les séances où les spectateurs lancent des confetti et hurlent pendant les cinq heures et demie que durent en tout les deux parties ! Si le cinéma tamoul est plus axé sur l'expérimental, le cinéma télougou est carrément commercial, le cinéma hindi se trouvant entre les deux. Les dialogues ont d'ailleurs été tournés dans les trois langues ! Baahubali ou RRR rivalisent sans problème avec les films d'action américains auxquels ils rendent hommage tout en conservant les spécificités du cinéma populaire local. On en prend plein les yeux et les oreilles, fascinés par un voyage onirique qui fait abstraction de tout réalisme tout en s'appuyant sur une réalité ancestrale.


Remasterisée et remontée par le réalisateur, j'imagine que cette nouvelle version, un peu plus courte que l'originale, vise un public international qui devrait tomber sous le charme de cette saga pas plus naïve que les contes de notre enfance ou les blockbusters américains dont la cible a quinze ans d'âge culturel.

→ S.S. Rajamouli, La Légende de Baahubali, Édition Prestige Limitée Blu-ray + Memorabilia Carlotta, 45€

lundi 27 octobre 2025

Le Locataire de Roman Polanski


Contrairement à ce qui était annoncé, Le locataire est un film comique, du moins jusqu'à ce que la folie prenne le dessus. C'est son côté kafkaïen. Max Brod raconte qu’en lisant des passages du Procès à ses proches, Kafka, perché sur un tabouret, riait aux larmes. Logique aussi lorsqu'on connaît l'humour, certes noir, de Roland Topor qui avait écrit le livre d'où est tiré le scénario. Dernier volet de sa « Trilogie des appartements maudits », après Répulsion et Rosemary’s Baby, le film de Roman Polanski traite évidemment de la folie, celle d'une schizophrénie paranoïaque.
Longtemps mésestimé pour des raisons absurdes, boudé à Cannes en 1976, Le locataire est un film à découvrir. Les comédiens sont excellents, que ce soient les Américains (Mervyn Leroy, Shelly Winters, Jo Van Fleet...) qui incarnent les habitants (il y a aussi Claude Piéplu, Florence Blot...) de l'immeuble construit méticuleusement au Studio d'Épinay ou les Français qui évoluent dans les décors réels de Paris (Bernard Fresson, Jacques Monod, Romain Bouteille, Rufus, Gérard Jugnot, Josiane Balasko, Michel Blanc, Bernard-Pierre Donnadieu, Claude Dauphin.... ) dont la rudesse réputée des Parisiens est inénarrable. Le rôle tenu par Isabelle Adjani est aussi épisodique que tous les autres, sauf Polanski dans le rôle titre. Le film est connu pour avoir été le premier à utiliser une Louma, caméra sur grue commandée à distance, et pour le plan où la perspective est inversée grâce à la construction du décor. La lumière du chef opérateur Sven Nykvist qui a œuvré sur presque tous les Bergman, la musique très réussie de Philippe Sarde, la précision de Polanski participent au cauchemar du locataire. La chute est également mémorable, mais je ne veux pas divulgâcher le film.
Les suppléments sont comme d'habitude passionnants : entretien récent avec le réalisateur, avec François Catonné qui n'était alors qu'assistant-opérateur, avec la scripte Sylvette Baudrot, avec Topor et le coscénariste du film Gérard Brach, etc. Le coffret Prestige ajoute de nombreux memorabilia (fac-similé du dossier de presse avec toutes les bios, photos, marque-page, affiche) qui raviront les fétichistes et qui constituent toujours de beaux cadeaux quand Noël approche

→ Roman Polanski, Le Locataire, ed. Carlotta Blu-Ray 20€ / 4K UHD 25€ / Édition Prestige Limitée Blu-ray 4K Ultra HD inclus Blu-ray et Memorabilia 34,99€