Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mardi 19 janvier 2021

Débanalisation du viol au cinéma


S'il existe nombreux films traitant du viol dans l'Histoire du cinéma, le mouvement #MeToo a récemment suscité de nouvelles productions audiovisuelles. Ma nièce Estelle, graphiste à New York, avec qui je discute de temps en temps de "l'évolution" des mœurs de l'autre côté de l'Atlantique, m'a justement conseillé I May Destroy You, la nouvelle série TV de Michaela Coel. Cette réalisatrice anglaise, qui tient aussi remarquablement le rôle principal, avait déjà signé les deux saisons de Chewing Gum, beaucoup plus léger, cousine aînée de Fleabag ! Si elle appartient à la communauté noire londonienne, elle axe l'intrigue sur le recouvrement de sa mémoire après une soirée traumatisante. Rien à voir avec la récente mini-série de Steve McQueen, Small Axe, qui aborde surtout le racisme dans les années 60 à 80, trop démonstratives pour me plaire.


Michaela Coel fait, elle, preuve d'une grande originalité de traitement, évitant les répétitions de ressources scénaristiques propres aux séries en général. Menant l'enquête en filigranes, elle saisit progressivement le spectateur en même temps qu'elle découvre ce qui lui est arrivé une certaine nuit de cauchemar où un homme lui a glissé du GHB dans son verre d'alcool. La violence ne vient pas des images, mais des impressions nauséabondes qu'elle engendre habilement. Le portrait de cette jeunesse londonienne actuelle participe au vertige. C'est la meilleure série que j'ai vue depuis la formidable Unorthodox.


J'ai enchaîné avec la série française Laëtitia, fiction de Xavier de Lestrade à qui l'on doit, entre autres, les séries documentaires exceptionnelles Un coupable idéal ou The Staircase (Soupçons) dont il suit les rebondissements des années plus tard lorsque de nouveaux éléments d'enquête sont révélés. La vérité sur la disparition de Laëtitia est recherchée avec la même minutie, rigueur qui caractérise tout son cinéma.
Rien à voir avec mon sujet, mais cela tranche avec la série Lupin dont la presse se gargarise, alors qu'elle est d'une banalité affligeante.


Promising Young Woman d'Emerald Fennell est l'histoire d'une vengeance liée à la culpabilité. Comme pour les deux séries, le film pointe l'inconscience des hommes qui ont longtemps joui de l'impunité de leurs actes. Le machisme peut prendre des visages très différents, du prédateur ou chevalier servant.

mercredi 13 janvier 2021

Madame de...


Article du 3 décembre 2007

Madame de... est une valse viennoise. La tête me tourne. Mon corps vacille. Le destin est obscur. Saurons-nous l'aborder avec dignité, humilité ? Je pense aux romans d'Arthur Schnitzler. Françoise répond Edith Wharton. Les mouvements amples de la caméra ont l'élégance des personnages. Les avant-plans en amorce renforcent la distance freudienne de notre regard. Ici les miroirs réfléchissent aussi. La lumière de Christian Matras vaporise un voile d'une précision absolue sur les âmes et les objets. Les yeux dans les yeux. Paupières baissées. Un geste. Coup de foudre. La moindre réplique renvoie au décor, à un costume ou à la scène, sans jamais négliger ni les différences de classe, ni les rapports entre les femmes et les hommes. Tout est écrit et tout semble si naturel que nous pénétrons en somnambules les rêves de celles et ceux que filme Max Ophüls. Ses personnages n'ont pas le choix, ils s'enfoncent dans le récit comme nous traversons la vie sans savoir, que lorsqu'il est trop tard...
Les œuvres d'Ophüls sont un ravissement. Je n'en perds pas une bouchée, de l'image comme de ce qui s'y trame, le moindre figurant, les astuces sonores, les cadres de Douarinou, les costumes d'Annenkov, l'époustouflante Danielle Darrieux dans un de ses meilleurs rôles... Ophüls, comme Mizoguchi, fait partie des rares cinéastes mâles à avoir su filmer les femmes en remettant pitoyablement les hommes à leur place, ici Charles Boyer et Vittorio de Sica. Madame de... fut tourné en 1953, entre Le plaisir et Lola Montès, d'après un roman de Louise de Vilmorin qu'adaptèrent Marcel Achard, Annette Wademant et le metteur en scène. L'œuvre est à réévaluer. Max Ophüls figure parmi les plus grands cinéastes français de l'histoire aux côtés de Jean Epstein, Jacques Becker, Jean Grémillon, trop souvent oubliés au profit d'Abel Gance, Jean Renoir ou Marcel Carné. Je ne vais pas citer tout le monde...


Le dvd anglais (zone 2, donc lisible sur un lecteur français) a un bande-son très moyenne (alors que le film lui fait la part belle) et les sous-titres sont insubtilisables, mais l'excellence du film mérite que l'on s'en fiche. Un dvd du Plaisir est également disponible en copie anglaise (Universal), tout aussi épatant et entraînant que Madame de... Ne boudons pas le nôtre, d'autant que l'on devra encore attendre que soit restauré Lola Montès, car voilà plus de quarante ans que l'on ne l'a pas vu avec ses couleurs d'origine.

P.S. de 2021 : depuis, Carlotta a publié de magnifiques Blu-Ray de Lola Montès (enfin restauré comme par magie !), La ronde et Lettre d'une inconnue, 20€ chacun. Je n'ai pas vu celui de Madame de, ni celui du Plaisir, tous deux chez Gaumont...

jeudi 7 janvier 2021

Cinéphilie


Après avoir lu le Top 20 de Thierry Jousse des films anciens qu'il n'avait jamais vus avant cette année confinée, j'ai choisi ma propre liste, ici dans l'ordre chronologique. J'ai souligné le lien de ceux qui m'ont suscité un article.

Zoo in Budapest de Rowland V. Lee (1933)
Plusieurs films de Joseph Cornell (1936-65)
Le Livre noir (Reign of Terror ou The Black Book) d'Anthony Mann (1949)
Les contes merveilleux par Ray Harryhausen (1949-53)
Juliette ou la clé des songes de Marcel Carné (1950)
La version grand écran au format 1.66 de Johnny Guitar de Nicholas Ray (1954)
La Nuit quand le diable venait aussi appelé Les S.S. frappent la nuit (Nachts, wenn der Teufel kam) de Robert Siodmak (1957)
La condition de l'homme de Masaki Kobayashi (Ningen no jōken, 1959-61)
L'héritage des 500 000 de Toshiro Mifune (1963)
I basilischi de Lina Wertmüller (1963)
El Otro Cristobal d'Armand Gatti (1963)
Une poupée gonflable dans le désert d’Atsushi Yamatoya (1967)
Le Socrate de Robert Lapoujade (1968)
Adieu ma jolie (Farewell, My Lovely) de Dick Richards (1975)
Perfumed Nightmare de Kidlat Tahimik (1977)
Une famille dévoyée de Masayuki Suo (1984)
Pluie noire de Shōhei Imamura (1989)
Europa, Europa d'Agnieszka Holland (1990)

mardi 5 janvier 2021

Plus oh ! commandé par France Gall à Jean-Luc Godard


Je connaissais quelques publicités réalisées par Jean-Luc Godard comme l'aftershave Schick, les cigarettes La Parisienne, les jeans Marithé & François Girbaud, mais j'ignorais que France Gall lui avait commandé un clip à la mort de son compagnon, Michel Berger. Pour son nouvel album la chanteuse avait repris Plus haut composé pour elle en 1980. Après un long entretien à Rolle le 28 mars 1996, le cinéaste choisit la forme sur laquelle il travaillait alors, ses Histoire(s) du cinéma, pour raconter la métamorphose de l'art, de la beauté et de l'amour que permet le cinématographe. Je suis incapable de reconnaître tous les emprunts, mais on y voit des tableaux de Manet, Vinci et Goya, des photos de Marlene Dietrich et Charlie Chaplin, des extraits de They Live by Night de Nicholas Ray, Blanche-Neige de Walt Disney, La Belle et la Bête de Jean Cocteau... Et France Gall, son œil, sa bouche... La chanson sonne prémonitoire avec une coloration orphique que Godard souligne explicitement.


Le clip sera diffusé une seule fois le 20 avril 1996 sur M6, car il sera interdit d’antenne, Godard ne s’étant pas acquitté de tous les droits d'auteur. C'est le même problème qui a retardé de dix ans la sortie du coffret DVD des Histoire(s) du cinéma en France. Heureusement j'avais acheté le coffret japonais dont la particularité est d'offrir des entrées thématiques, mais comme ce répertoire est en japonais je n'ai jamais pu en profiter. La version française, acquise par la suite, me semble avoir été expurgée de quelques extraits. Ces emprunts sont probablement aussi la raison pour laquelle Le livre d'image, son chef d'œuvre le plus récent, n'est jamais sorti dans les salles de cinéma, mais uniquement ponctuellement dans des espaces culturels. L'emprunt, qu'il soit littéraire, pictural, cinématographique, voire musical, est la base de l'écriture de Jean-Luc Godard. la plupart des phrases que nous aimons citer de ses films proviennent en général des livres qu'il a lus. Comme la plupart sont dans le domaine public, cela ne posait pas le problème que généreront les extraits de films protégés becs et ongles par les producteurs. L'accord avec le label allemand ECM lui permit de piocher comme il voulait dans son catalogue sonore, mais il n'a pas pu bénéficier des mêmes dérogations avec d'autres firmes discographiques et encore moins avec l'industrie cinématographique. Faire du neuf avec du vieux est pourtant une voie passionnante, qu'elle soit écologique, analytique ou poétique. D'une part il n'y a pas de génération spontanée, d'autre part la citation devient création dès lors qu'elle produit un sens nouveau ou une émotion inédite, mais le droit va rarement dans ce sens !

samedi 2 janvier 2021

Fenêtre sur l'ombre


L'article qui suit pourrait faire office de bons vœux aux plus optimistes. Il ne remontera pas le moral des autres, beaucoup plus nombreux... Car le film d'animation In Shadow me rappelle terriblement ce qui a motivé le scénario de mon CD Perspectives du XXIIe siècle. Miroir du monde qui part à vau-l'eau, il offre malgré tout un petit espoir en coda. Tourné en 2017, il prend encore plus de poids avec l'absurdité de la crise actuelle dite sanitaire. Anesthésiés, bringuebalés dans tous les sens, les citoyens se sentent démunis, oscillant entre la peur et l'absence de perspectives d'avenir. Le Covid-19 n'étant ni le premier, ni le dernier virus, comment serons-nous autorisés à vivre les prochaines catastrophes ? Quelle que sera la menace, nous ne pourrons éternellement répondre par le confinement ou des solutions chimiques hasardeuses. D'autant que ce confinement est celui de nos cerveaux autant que de nos corps. Et ici le gouvernement français en profite cyniquement pour faire voter toutes les lois liberticides et socialement régressives sans que la population se rebelle.
Si le réalisateur canadien Lubomir Arsov s'est inspiré de Carl Gustav Jung, Rudolf Steiner, Georges Gurdjieff, Jiddu Krishnamurti et les gnostiques, il n'en demeure pas moins que son analyse de notre monde peut également être qualifiée de marxiste. In Shadow est un court métrage d'une très grande puissance, dénonçant la violence de la manipulation et le saccage qu'elle engendre...


Le graphisme somptueux se prête bien au sujet, mais la musique devient insupportable à force de répétitivité tout au long des 13 minutes. Le côté anxiogène de Age of Wake par Starward Projections peut plaire au début, or sa monotonie métronomique, particulièrement banale, n'est pas à la hauteur de la richesse des images et des concepts qu'elles véhiculent. Dans un petit entretien, Lubomir Arsov raconte comment et pourquoi il a choisi de substituer des images aux paroles, son film prouvant l'efficacité de son interprétation allégorique.


Plus rudimentaire d'un point de vue graphique, Man de Steve Cutts est également plus direct pour exprimer ce qui me révolte lorsque je dis que "j'ai mal à l'homme". L'humanité a-t-elle la moindre chance de s'en sortir. À l'échelle du cosmos, j'en doute. Si nous jouons les prolongations, seront-elles encore plus meurtrières ou pouvons-nous espérer une mort douce ? Face au cynisme des puissants qui profitent de toutes les crises, préférerons-nous sacrifier ces fous criminels ou des milliards d'individus appartenant à l'espèce humaine, sans compter, encore plus nombreuses, toutes les autres que nous décimons à vitesse V ?

jeudi 31 décembre 2020

Swap Thérapie


Pour finir l'année par une note d'humour, ce dont nous avons grandement besoin, Nicolas Le Du met en ligne son dernier court métrage, Swap Thérapie, qu'il a tourné avec Sonia Cruchon. La musique du générique provient d'un enregistrement que j'ai réalisé avec Amandine Casadamont. Je joue la petite mélodie minimaliste du début sur mon Tenori-on et Amandine me rejoint aux platines pour le chaos final maximaliste !


Si leur comédie romantico-loufoque, entièrement réalisée sur leur péniche pendant le premier confinement, vous a plu, vous pouvez enchaîner avec C'est l'intention qui compte qui est du même acabit, sequel filmé quelques mois plus tôt...


Parmi les films de Nicolas Le Du je vous recommande L'homme qui vivait dans une terrine qu'il a réalisé sur son père. Là j'ai composé de la musique japonisante pour coller au sujet de ce moyen métrage très tendre où l'humour tient encore iune place prépondérante. Au début du film on entend mon camarade Sacha Gattino au clavier et la chanteuse danoise Birgitte Lyregaard dans Year of the Rabbit, extrait de notre premier album Sound Castle. On retrouve Birgitte pour le générique de fin dans une seconde improvisation qui convient très bien au film.


J'ai toujours privilégié travailler avec des amis ou avec des personnes qui le deviendront. J'ai rencontré Sonia en 2001 et nous n'avons jamais cessé de collaborer depuis, sur des CD-Roms, des sites Internet, des applications pour tablettes, des films, etc. La retrouver avec Nicolas sur leur péniche amarrée en bord de Marne, c'est chaque fois partir en vacances, prendre un grand bol d'air pur et de verdure, même lorsqu'on travaille d'arrache-pied. C'est également il y a vingt ans que j'ai découvert le travail de designer sonore de Sacha. Devant son excellence, j'ai préféré m'associer avec lui plutôt qu'en faire un concurrent ! Nous sommes immédiatement devenus amis comme lorsque Birgitte est entrée dans le studio en décembre 2010. Tous les trois, nous avons fondé le trio El Strøm dont un CD intitulé Long Time No Sea est sorti en 2017. Voilà. C'est merveilleux de terminer cette année entre amis.
C'est ce que je vais d'ailleurs faire ce soir, cette fois IRL (in real life, en présentiel, comme ils disent maintenant), avec d'autres proches. Pour n'inquiéter personne, je suis allé jusqu'à me faire enfiler un coton-tige dans le nez hier matin. Qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour celles et ceux qu'on aime ! Alors j'envoie des baisers à tous mes amis et amies en espérant qu'ils seront délicieusement contagieux.
À l'année prochaine !

mercredi 30 décembre 2020

Du praxinoscope au cellulo


Article du 25 novembre 2007

Du praxinoscope au cellulo retrace un demi-siècle de cinéma d'animation en France de 1892 à 1948. L'ouvrage de 350 pages publié par le Centre National du Cinéma est accompagné d'un dvd où se succèdent 14 films clefs, véritables pépites, parfois extrêmement rares. J'aime beaucoup ce genre d'objets hybrides qui apportent un complément à un bouquin ou qui donne au "disque" une valeur ajoutée par un "livret" incontournable ! Dans ce cas-ci, les deux se complètent admirablement. Jetons donc un coup d'œil au dvd glissé dans un pochette en plastique collée en avant-dernière page...
Pauvre Pierrot étant une pantomime lumineuse de trois ans antérieures à l'invention du cinématographe, l'attraction d'Émile Reynaud présentée au Musée Grévin a été reportée sur pellicule ; il mourra dans la misère, après avoir précipité dans la Seine sa dizaine de "films".
Dans Fantasmagorie les mains d'Émile Cohl apparaissent à l'écran ; ce premier dessin animé de l'histoire date du 17 août 1908.
Segundo de Chomón rappelle Méliès et, la même année, son Sculpteur moderne annonce l'animation en volume.
Le Ballet mécanique de Fernand Léger est le fruit de sa collaboration avec le compositeur George Antheil et Dudley Murphy que lui avait présentés Ezra Pound ! Réalisé le plus souvent à partir de vues réelles, ce montage kaléidoscopique de 1924 est un des grands classiques du cinéma expérimental.
L'idée, chef d'œuvre provoquant de 1932 tenant de Sade et de Walter Ruttmann, sur une musique d'Arthur Honegger avec ondes Martenot, est une merveille en papiers découpés et surimpressions de Berthold Bartosch à partir des gravures de Frans Masereel. Bartosch avait collaboré avec Lotte Reiniger, entre autres sur Les aventures du Prince Ahmed. 1934. L'Histoire sans paroles de Bogdan Zoubowitch est une leçon de géopolitique asiatique à base de poupées tandis que La joie de vivre d'Anthony Gross et Hector Hoppin est un ballet euphorique, autre versant de cette époque menaçante et utopique.
Les Trois thèmes d'Alexandre Alexeïeff et Claire Parker figurent dans la sublime intégrale des inventeurs de l'écran d'épingles parue chez Cinédoc, comme le Barbe-Bleue du marionnettiste René Bertrand souvent attribué à Jean Painlevé (1938) publié par Les Documents Cinématographiques (Jean Painlevé, Compilation n°2) et Le petit soldat de Paul Grimault (1948) qui figurait dans La table tournante avec Jacques Demy en complément du Roi et l'oiseau (Studio Canal).
En 1936, La fortune enchantée du peintre Pierre Charbonnier mêle prises de vue réelles et dessins animés et les bruitages ponctuent musique et chansons. Il assurera nombreux décors de Robert Bresson depuis son premier film (Affaires publiques, deux ans plus tôt) jusqu'à Lancelot du Lac.
Dans Callisto, la petite nymphe de Diane, on retrouve Honegger, ici avec Roland Manuel qui a composé le sprechgesang de l'accompagnement. En 1943, André-Édouard Marty revisite la mythologie grecque dans un style proche de l'art déco.
Pour nous achever avec ce beau cadeau à 29 euros, on ne s'attendait pas à découvrir Anatole fait du camping d'Albert Dubout...
L'ouvrage papier accorde une page à chacun des 105 films de la programmation diffusée à la Cinémathèque Française le mois dernier [2007], ainsi qu'un passionnant abécédaire des plus grands animateurs des débuts de l'animation.

jeudi 24 décembre 2020

Rube Goldberg + Hellzapoppin (pour égayer Noël)


Les lois désastreuses que nous concocte notre gouvernement, la dépression, même légère, qui nous déstabilise, l'hiver qui commence, tout cela nécessite un petit coup de pouce, de quoi réactiver nos zygomatiques à la veille des fêtes. Cela ne vous empêche pas de booster vos défenses immunitaires avec de la vitamines D, de la C (j'ai choisi l'acérola), des oligoéléments ou des huiles essentielles à choisir en fonction de chacun/e, etc. Et donc, avant d'évoquer l'inénarrable Hellzapoppin et en référence au premier confinement, je vous livre cette expérience que je découvre seulement maintenant, machine de Rube Goldberg qui a donné le célèbre Der Lauf der Dinge (Le cours des choses) réalisé en 1987 par Peter Fischli et David Weiss.



HELLZAPOPPIN
Article du 16 novembre 2007


Un soir de première dans le sud des États Unis avec feu d'artifices au programme, on raconte qu'à un journaliste qui lui demandait ce qu'il pensait d'Hellzapoppin, Groucho Marx répondit "Hellzapoppin, c'est ça !" en appuyant sur la mise à feu quelques heures avant le lancement prévu. Peu importe que l'histoire soit vraie ou pas, je n'en sais rien, mais Hellzapoppin c'est ça, une sorte de Tex Avery avec acteurs en chair et en os, un immense succès de Broadway s'appuyant sur toutes les ressources du support cinématographique.
Le dvd est enfin sorti en France (Swift, Universal). "Ça se corse (chef lieu Ajaccio)", car nous devons ses sous-titres français à Pierre Dac et Fernand Rauzena qui ont su capter l'humour débridé d'un des films les plus hilarants de l'histoire du cinéma. Ici pas temps de mort, les gags s'enchaînent sans que l'on ait le temps de reprendre son souffle. Je n'ai jamais compris pourquoi le film de H.C. Potter de 1941 n'a jamais joui auprès des historiens du cinéma des mêmes louanges que ceux avec les frères Marx (Nat Perrin, son principal scénariste, a d'ailleurs travaillé, entre autres, sur Duck Soup). Mon père m'ayant fait découvrir ce joyau burlesque de non-sens lorsque j'avais huit ans, je l'ai revu des dizaines de fois sans jamais me lasser et encore aujourd'hui je me remémore chaque scène avec le même émoi et la folie me gagne comme si l'on m'avait soufflé du protoxyde d'azote dans le nez.


La séquence de Lindy Hop échevelée (qui pourrait donner des idées aux amateurs de hip hop), chorégraphiée par Frankie Manning, avec Slim (Gaillard) & Slam (Stewart), Rex Stuart à la trompette et C.C. Johnson aux tambours, montre que ce n'est pas que jeux de mots et comique de situation menés par le duo infernal (Ole) Olsen et (Chic) Johnson. Le loufoque cède aussi à des scènes musicales avec la bombe Martha Raye (Watch the Birdie !). Et Mischa Auer dans le rôle du Prince Pepi reste inoubliable. De toute façon, il est impossible de donner la dimension du comique d'Hellzapoppin sans se caler devant l'écran. Explosif !

Pour les anglophones, le voici dans son intégralité, hélas sans les sous-titres, mais on le trouve sur le Net pour 10€ avec ceux de Pierre Dac



P.S. de 2007 : si vous préférez des gags plus récents ou que vous êtes allergique à tout ce qui vient de l'Ouest, une amie qui apprend le russe m'envoie ce détournement de l'hymne soviétique. Où la phonétique vient en aide aux choristes de l'Armée Rouge. Cela rappelle les détournements des jazzmen, au lendemain de la guerre, francisant les titres originaux américains (J'ai un haricot vert sur le front pour I cover the Waterfront, Dis Popaul pour Deep Purple, Les veines de mon pénis pour Pennies from Heaven, Y tâte du biniou pour It had to be you, Le camembert d’avril pour I remember April, etc.). Évidemment cela n'a pas la "légèreté" d'Hellzapoppin, souvent copié, jamais égalé, l'un des meilleurs remèdes contre la déprime : indispensable et salvateur !

mardi 22 décembre 2020

Schönberg par Huillet et Straub


Article du 17 octobre 2007

Les films de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub se prêtent bien à l'édition DVD. L’intimité sied bien au couple, tant ils paraissent toujours s’adresser à chacun individuellement, à l’endroit même où les questions prennent forment. Personnalités absolument complémentaires, Danièle disparue l’an passé, comment Jean-Marie continuera-t-il son chemin ? [P.S.: à 87 ans Straub réalise toujours !] Lorsque j’étais jeune homme, fraîchement sorti de l'Idhec, je les rencontrais souvent grâce à Jean-André Fieschi, Jaf pour les Straub. J’appréciais leur gouaille à l’accent parigot et leur engagement. Leurs colères étaient à l’image de leur travail, ni dramatiques ni épiques, mais simplement rigoureuses, comme venues d’une longue tradition de résistance.

Les Éditions Montparnasse proposent le premier volume d’une intégrale qui paraîtra à raison de deux coffrets par an. À côté de leurs deux premières œuvres, Machorka-Muff et Non réconciliés (Nicht Versöhnt), voici une magnifique manière de découvrir Arnold Schönberg avec les trois films que Huillet et Straub consacrèrent au compositeur dodécaphoniste viennois. Machorka-Muff est "l’histoire d’un viol (viol d’un pays auquel on a réimposé une armée, alors qu’il était heureux d’en être débarrassé)." Non réconciliés est celle "d’une frustration (frustration - de la violence) – d’un peuple qui a raté sa révolution de 1849, et qui ne s’est pas libéré lui-même du fascisme".

Pour présenter Schönberg, Jean-Marie Straub scande "Danger menaçant, peur, catastrophe". Ce sont les seules notes que le compositeur a laissées pour sa Musique d'accompagnement pour une scène de film. Dans leur Introduction, les cinéastes filment un homme lire une lettre de Schönberg de 1929 à son ami Kandinsky pour s'insurger contre ses positions antisémites et contre le tournant terrible que va prendre l'histoire. Suivent un discours de Brecht de 1935 contre le fascisme, la photo des Communards dans leurs cercueils, un bombardier, un article sur Auschwitz. Pas de film. Juste la musique.

L'orchestre s'accorde d'abord, c'est toujours le seul moment réussi dans un concert classique même lorsque le reste est raté ! Filmé à la Dreyer, D'aujourd'hui à demain est un opéra bouffe où le compositeur cherche à montrer "que ce qui n'est que moderne et à la mode ne vit que d'aujourd'hui à demain." Une femme récupère son mari en suscitant sa jalousie. Sous couvert d’une scène de ménage, Schönberg fait une critique sévère du monde de 1929, l’année de la lettre… Si Danièle Huillet est reconnue comme l'alter ego de Jean-Marie Straub, l'auteur du livret, sous le pseudonyme de Max Blonda, n'est autre que Gertrude Kolisch, seconde femme de Schönberg. Gertrude est le titre du dernier film de Dreyer. Les chefs d'œuvre se croisent, et parfois se rencontrent.


Le plat de Résistance est l’opéra Moïse et Aaron, combat essentiel de l’idée contre l’image, opposant le geste à la parole. Depuis trente ans, la photo des deux barbus trône au milieu des rares bibelots de ma bibliothèque. Si Wozzeck de Berg et Pelléas et Mélisande de Debussy m’ont fait comprendre et apprécier l’opéra, celui de Schönberg est le seul qui m’ait autant fait réfléchir. Les deux actes (le troisième est inachevé) reposent sur une seule série de douze sons et ses variations. L’orchestre dirigé par Michael Gielen est enregistré, mais les chanteurs sont en direct dans les lieux mêmes de l’action. Chef d’œuvre du cinéma, chef d’œuvre de la musique du XXème siècle, Moïse et Aaron est un des rares exemples où le film n’est pas une valeur ajoutée, mais l’analyse critique d’un processus, tant dans l’exposé de son argument que dans la musique.

P.S.: depuis cet article, la collection Huillet et Straub comporte 7 coffrets DVD !

lundi 21 décembre 2020

L.F. Céline swingue


Article du 2 octobre 2007

En introduction de son entretien avec Louis Ferdinand Céline, Louis Pauwels annonce d'emblée l'ambiguïté de l'écrivain, pitoyable chantre de l'antisémitisme dans Bagatelles pour un massacre, mais romancier de génie dès son Voyage au bout de la nuit. Car Céline, c'est le style, le style qui ne s'acquiert pas sans mal, sans un long travail acharné ! Il fait passer le langage parlé dans une écriture qui swingue littéralement, et ses "grands entretiens" enregistrés de 1957 à 1961 sont de fascinants témoignages de l'originalité de l'artiste, ici un groove quasi jazzy, comprendre une manière unique de phraser, à la fois précise et balbutiante, presque bègue. Il est peu de voix qui emportent par leur musique (Godard, Lacan, Cocteau...), celle de Céline nous entraîne dans le chaos fait homme.
On connaissait son Anthologie en double cd parue chez Frémeaux, exceptionnel témoignage de son art. Michel Simon, Pierre Brasseur (Voyage au bout de la nuit) et Arletty (Mort à Crédit) y lisent des extraits de ses livres, tandis que Céline lui-même chante deux chansons qu'il a écrites.
Le premier des deux dvd du coffret Céline vivant, [paru en 2007], offre trois entretiens bouleversants de chacun 19 minutes, dans leur intégralité, auxquels s'ajoutent un enregistrement sonore inédit de Céline corrigeant un extrait de Nord, le seul où il lit l'un de ses textes. Le second dvd comprend un témoignage d'Elizabeth Craig, grand amour de Céline et dédicataire du Voyage au bout de la nuit, et surtout le long documentaire D'un Céline, l'autre de Yannick Bellon et Michel Polac où figurent Lucette Destouches (la femme de Céline), Michel Simon, le Dr Villemin (son médecin), René Barjavel, Michel Audiard, Jean Renoir, Pierre Lazareff… Un fascicule de 38 pages rédigé par Émile Brami accompagne le tout.
La diction de l'auteur est si absorbante, sa franchise si rare, son amertume si douloureuse, ses intentions si claires, que l'ensemble s'avale d'un trait, jusqu'à plus soif, sauf celle de le lire ou le relire. À Pierre Dumayet, il confie son désir de retourner à la médecine ; à André Parinaud, il déclare « avoir décidé d’écrire pour acheter son appartement », à Louis Pauwels, entre ses chiens et son perroquet, à son bureau sur lequel sont posés ses 80 000 feuillets qu’il assemble avec des pinces à linge, il affirme : « Je serai content quand je mourrai, je ne suis pas un être de joie ».


Les Éditions Montparnasse poursuivent ainsi leur collection "Regards" entamée avec l'indispensable "Abécédaire de Gilles Deleuze", "Edgar Morin, regard sur Edgar" et d'autres sur et avec Jean-Paul Sartre, Norman Mailer, Raymon Aron, René Girard, Claude Lévi-Strauss, etc. Dans leur planning de sortie, je note le coffret Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, premier volume où figurent outre les premiers Machorka-Muff et Non réconciliés, tous les films inspirés directement par la musique d'Arnold Schönberg : d'abord l'époustouflant opéra Moïse et Aaron dirigé par Michael Gielen et tourné dans le désert avec les chanteurs en direct, l'Introduction à la Musique d'accompagnement pour une scène de film et le second opéra Von Heute auf morgen (article ici). En novembre, paraîtra un coffret Fernand Deligny avec, entre autres, Le moindre geste qui conte la fugue de deux adolescents évadés d'un asile psychiatrique, un film d'une sensibilité rare où s'entendent les bruits de la vie.

P.S.: le DVD semble épuisé chez l'éditeur, mais on le trouve ici et là sur les sites en ligne... L'extrait vidéo vient d'une autre source... Par contre, depuis cet article, la collection Huillet et Straub comporte 7 coffrets, la collection Regards 18 volumes (Derrida, Daney, Cyrulnik...), etc.

lundi 14 décembre 2020

Les contes merveilleux par Ray Harryhausen


Pour changer de Minuscule, La petite taupe, les vieux Mickey des années 30-40, d'abord en noir et blanc puis en couleurs, ou les Silly Symphonies du même Disney, j'étais content de découvrir les contes merveilleux par Ray Harryhausen avec mon petit-fils qui n 'a pas encore trois ans. Je possède une belle collection de dessins animés, dont beaucoup sont épuisés, qui tiendra jusqu'à son adolescence et même après, quand j'aurai rejoint les images d'Épinal. Or j'ignorais ce spécialiste américain des marionnettes articulées filmées en stop motion. Le Petit Chaperon rouge, Hansel et Gretel, Raiponce, Le Roi Midas et Le Lièvre et la tortue ont été tournés entre 1949 et 1953, toujours contés en voix off.


De ses premiers aux derniers films, on sent l'amélioration de sa technique. En plus des 5 contes, le disque offre ses premiers essais, des courts métrages militaires d'animation alors qu'il est sous les ordres du Colonel Frank Capra (Pourquoi nous combattons), une publicité pour des cigarettes, les petits Contes de la Mère l'Oye et un entretien avec Alexandre Poncet sur la carrière de Harryhausen. Il rejoint ainsi Windsor McCay, Ladislas Starewitch, Alexandre Alexeïeff, Lotte Reiniger, Jiří Trnka, Emile Raynaud, Emile Cohl, Segundo de Chomón, Claire Parker, Jean Painlevé, Paul Grimault et tous les autres sur mes étagères, en particulier les plus récents...
Ray Harryhausen deviendra le grand maître de l'animation en volume et des trucages cinématographiques, d'abord assistant de Willis O'Brien sur Mighty Joe Young, il travaillera jusqu'en 1980 sur de nombreux films comme Le Septième Voyage de Sinbad, Jason et les Argonautes, Le Choc des Titans, spécimens d'un genre un peu oublié...

→ Ray Harryhausen, Les contes merveilleux, DVD ou Blu-Ray Carlotta, 20€

mercredi 25 novembre 2020

Le cinéma américain censuré


Article du 22 juillet 2007

This Film Is Not Yet Rated est un formidable documentaire d'investigation de Kirby Dick sur la MPAA (Motion Pictures Association of America), l'organisation qui classe les films selon 5 catégories, du G de "pour tous" aux R "Restricted" et NC-17 "Interdit aux moins de 18 ans". Cela nous rappelle quelque chose, sauf que l'identité des membres de la commission est secrète, que la classification est bigrement ésotérique et tendancieuse, que le classement affecte toute la culture américaine qui, première industrie du pays, s'exporte mondialement ! Le film est haletant, cousin de ceux de Michael Moore lorsque le réalisateur engage deux détectives privées pour démasquer qui se cache derrière la commission et qui la dirige dans l'ombre. On apprend que les films d'Hollywood et les indépendants ne sont pas traités équitablement, que les scènes homos (masculines et féminines) sont pénalisées, que la violence extrême passe mieux que le sexe, que les studios d'Hollywood bénéficient de passe-droits, et que le secret laisse les mains totalement libres aux censeurs. Astucieuse, l'équipe de Kirby Dick révèle finalement leur identité...


Les témoignages sont captivants : les réalisateurs John Waters (A Dirty Shame), Kevin Smith (Clerks), Matt Stone (South Park), Kimberly Peirce (Boys Don't Cry), Atom Egoyan (Where the Truth Lies), Darren Aronofsky (Requiem for a Dream), Mary Harron (American Psycho), la comédienne Maria Bello (The Cooler), le distributeur Bingham Ray (co-foundateur de October Films et président de United Artists), des avocats, d'anciens censeurs et l'horrible Jack Valenti qui dirigea la MPAA pendant 38 ans avant de disparaître il y a quelques mois (en 2007). C'est drôle, captivant et révoltant, évidemment !

lundi 23 novembre 2020

Billie dans l'Amérique raciste


Déçu par Mangrove, un des épisodes de la mini-série Small Axe de Steve Mc Queen, énième film sur le racisme aux ressorts dramatiques tellement prévisibles, j'ai enchaîné avec le documentaire sur Billie Holiday réalisé par James Erskine. Si Mangrove évoque un groupe d'activistes noirs, appelé Mangrove 9, qui s'étaient révoltés au début des années 1970 contre le harcèlement raciste de la police londonienne, Billie met en parallèle l'histoire tragique d'une des plus grandes chanteuses de jazz, en tout cas celle qui m'émeut le plus, en butte au racisme américain avec celle d'une journaliste, Linda Lipnack Kuehl, mystérieusement suicidée, qui avait rassemblé 200 heures de témoignages audio sur son idole.


Il est extraordinaire d'entendre Charles Mingus, Tony Bennett, Sylvia Syms, Count Basie, Joe Jones, Barney Kessel, ses amants, ses avocats, ses proxénètes et même les agents du FBI qui l'ont arrêtée, parler de Billie. Le travail de colorisation, ridicule et iconoclaste lorsqu'il s'agit de cinéphilie, fonctionne très bien avec les documents d'archives. On plonge dans la vie de l'artiste, dans ses tourments masochistes, ses addictions, son combat contre le racisme, en particulier lorsqu'elle interprète la chanson Strange Fruit et, surtout, dans sa musique, sublime, poignante. Les superpositions d'archives de Billie et de la vie américaine donnent l'impression d'un road movie arty que les chansons semblent commenter. Les enregistrements inédits de Linda Lipnack Kuehl sont étonnants. Les photos, les films de Billie bouleversants.


En relatant la vie maudite des deux femmes, James Erskine dresse un portrait complexe des États Unis. L'absurde et la brutalité de cette période n'a hélas rien à envier avec ce que le monde fait toujours subir aux plus défavorisés. Le racisme mord-américain, que l'on ne peut pas comparer avec celui dont sont victimes en France les Noirs et les Maghrébins, est toujours aussi vivace, même si les lynchages ont été remplacés par des méthodes plus enveloppées. Comme en Afrique du Sud, les pauvres ont remplacé les Noirs, mais ce sont les mêmes, et la violence faite aux femmes, partout sur la planète, ne s'est pas tarie.

jeudi 19 novembre 2020

Jean-Luc Godard aura 90 ans le 3 décembre


Longtemps je n'ai pu copier que les bandes-son des films que j'aimais. La vidéo domestique n'existait pas. Avec mon magnétophone à cassette audio portable j'enregistrais les films dans les salles de cinéma, la sonorité de chacune colorant la captation. En de rares occasions j'ai piraté la télévision, mais toujours sans image tant que la VHS ne fut pas commercialisée.

Je possède encore les cassettes audio du Tombeau hindou de Fritz Lang, La mort en ce jardin et Tristana de Luis Buñuel, Les enfants du paradis et Drôle de drame de Marcel Carné, Le chemin de Rio de Robert Siodmak (qui figure dans Trop d'adrénaline nuit, le premier 33 tours d'Un Drame Musical Instantané), La nuit américaine de François Truffaut, Johnny Guitar de Nicholas Ray en VF, Boudu sauvé des eaux, La règle du jeu, La grande illusion et Le carosse d'or de Jean Renoir, Le sang d'un poète, La belle et la bête, Orphée et Le testament d'Orphée de Jean Cocteau, les cinéastes de notre temps sur La première vague, Samuel Fuller, Lang et Godard, Le rebelle de King Vidor, Adieu Philippine de Jacques Rozier, Trafic de Jacques Tati, Les amants crucifiés de Mizoguchi Kenji et last but not least Masculin Féminin, Deux ou trois choses que je sais d'elle, La chinoise, Pierrot le fou, Numéro deux, et France tour détour deux enfants de Jean-Luc Godard.

Je composais alors des partitions sonores pour le cinéma qui intégrait voix, bruitages et musique, pensant à l'ensemble comme une partition musicale. Suivant Edgard Varèse, John Cage ainsi que Michel Fano et Aimé Agnel qui furent mes professeurs à l'Idhec, écouter ces cassettes me forma à penser toute organisation de sons comme musique. C'est dire qu'écouter les rééditions de Godard publiées par ECM me comble de joie. J'avais déjà l'imposant coffret de 5 CD Histoire(s) du cinéma (dont je possède également le texte édité par Gallimard et les DVD en versions française et japonaise) et les 4 courts métrages réalisés avec Anne-Marie Miéville. Je découvre la bande-son complète de Nouvelle vague qui tient sur 2 CD... J'ai écrit sur l'un et l'autre, comme sur Le livre d'image, son dernier chef d'œuvre.

Jean-Luc Godard est un grand romantique, ses partitions sont passionnelles. Même si l'on n'a jamais vu les films, leur transposition radiophonique a le pouvoir évocateur de la poésie. On n'y comprend rien, sauf l'essentiel. Les rimes sont sonores, l'usage des musiques fondamentalement dramatique. Comme toujours, chacun, chacune, y reconnaîtra l'extrait d'un roman, le dialogue d'un film, la musique d'un autre, nous renvoyant à notre mémoire parcellaire avec la profondeur de l'inconscient. Chaque fois s'ouvre une porte, qui n'est qu'à soi, dans l'œuvre du maître.

Les citations lui ont souvent donné du fil à retordre question droits d'auteur. En lui ouvrant son catalogue discographique, ECM lui a facilité les choses. On retrouve ainsi l'accordéon de Dino Saluzzi, les voix de Patti Smith ou Meredith Monk, la musique de Paul Hindemith, Arnold Schönberg, Heinz Holliger... François Musy a remixé numériquement la bande-son pour le disque. Et puis il y a les voix, comme me susurra un soir à l'oreille Jean-Pierre Léaud avec un ton de conspirateur, ici Alain Delon, Domiziana Giordano, Roland Amstutz, Laurence Cote, Jacques Dacqmine... Même si je préfère de loin Histoire(s) du cinéma, chef d'œuvre parmi les chefs d'œuvre, se laisser porter par la narration de Nouvelle Vague c'est passer 88 minutes dans les nuages, brouillard d'un rêve, retour au seul réel qui vaille le coup, la poésie.

Le livret du CD est rédigé par Claire Bartoli, auteur et comédienne non-voyante. Dans Le Regard intérieur, elle livre une interprétation analytique qui lui laisse "un petit goût subversif d'invisible et d'éternel".

vendredi 13 novembre 2020

Berlin Alexanderplatz, l'histoire se répéterait-elle ?


Quarante ans après sa réalisation et treize après cet article du 30 septembre 2007 la situation a encore empiré. De quoi s'inquiéter sérieusement. Mais, comme toujours, beaucoup préfèrent fermer les yeux pour ne pas être dérangés...

Berlin Alexanderplatz est considéré comme le chef d'œuvre de Rainer Werner Fassbinder. Lancé dans la saga de Franz Biberkopf qui dure plus de quinze heures "en treize épisodes et un épilogue", je me suis passionné pour ce portrait de l'Allemagne qui a subi le Traité de Versailles et s'enfonce dans le chômage et la pauvreté, préparant le lit du nazisme. Le roman d'Alfred Döblin avait déjà suscité une version en 1931 tourné par Piel Jutzi avec l'aide de l'auteur, de Karl Heinz Martin et Hans Wilhelm. [Depuis cet article, j'ai trouvé] une copie du plus expressionniste de tous les films, le Von morgens bis mitternachts (De l'aube à minuit) de Martin.
Entre 1979 et 1980, Fassbinder filme en 16mm, pour la télévision, cette histoire qu'il découpera en épisodes, sans que ce soit un feuilleton ; il est même recommandé de le voir de la façon la plus continue possible ! La copie éditée [jadis] par Carlotta offre une qualité inégalée [en occasion sur Rakuten]. Le coffret de 6 dvd est pourvu de longs suppléments aussi exceptionnels (Regards sur le tournage dans les décors avec le réalisateur, nombreux témoignages passionnants, restauration impeccable, etc.).


Nous ne pourrons ressortir indemnes de cette plongée dans les bas-fonds de la République de Weimar. On baigne dans ses fanges, la durée du film et son grain participant à la dépression noire. Fassbinder, par l'entremise de son anti-héros, pose des questions fondamentales sur l'intégrité de l'homme et ses faiblesses, son libre arbitre et sa manipulation, sur ses tourments face à une société corrompue qui le broie, mais aussi sa fierté d'y résister. La vie n'est pas juste, on le savait. La solidarité est le maître mot, on pouvait s'en douter. Mais certaines époques sont plus propices que d'autres à entraîner les peuples sur les pentes atroces de la déchéance, de la compromission et de l'horreur. Biberkopf, interprété par le massif Günter Lamprecht, est un homme comme les autres, ni pire ni meilleur. Au début du premier épisode, il sort de prison pour affronter le monde. Saura-t-il tenir ses bonnes résolutions ? Le sexe, l'alcool, le travail ne sont des valeurs ni positives ni négatives, mais elles sont toujours fatales. La situation historique n'a hélas rien d'anachronique. On retrouve tant de similitudes avec notre propre époque que c'est là que terreur et dégoût trouvent leur écho. Tout n'est pas sombre, les changements de ton sont fréquents et la longueur des épisodes variable. Les merveilleuses Barbara Sukowa and Hanna Schygulla illuminent le mélodrame où l'influence de Douglas Sirk est évidente. Prévoyez un week-end pluvieux [aujourd'hui on dira "profitez de l'enfermement"] et enfermez-vous dans le Berlin des années 20 pour savourer ce maelström des âmes.

L'épilogue : quatorze heures plus tard, R.W. Fassbinder se réapproprie cinématographiquement l'histoire sur un montage musical de chansons pop et d'extraits d'opéra. Cela se mérite ! Le cinéaste transpose explicitement les collages narratifs de Döblin que l'on avait pressentis dans les treize épisodes précédents. Le chaos va bon train sous le crâne de Biberkopf. La vie est un cauchemar, les personnages sont interchangeables, les situations identiques. Quelle place l'homme peut-il se faire sur la Terre ? Le procès final résoudra la question sobrement.

mercredi 11 novembre 2020

Crash de Cronenberg, réalisme des sens


Le format du coffret Ultra Collector de l'éditeur Carlotta correspond parfaitement à Crash de David Cronenberg, surtout parce que le film suscite de nombreuses questions auxquelles il est difficile de répondre. Présenté en 4K Ultra HD™ (format qui m'était jusqu'ici inconnu et qu'aucune de mes machines ne reconnaît !), Blu-Ray™ et DVD, il est accompagné d'une foule de suppléments passionnants : une rencontre vidéo avec l'acteur Viggo Mortensen (52mn) et le réalisateur, des entretiens inédits avec le chef-opérateur Peter Suschitzky, le producteur Jeremy Thomas, le compositeur Howard Shore (qui sont le ou les guitaristes ?), la directrice de casting Deirdre Bowen, d'autres avec l'auteur du roman initial J.G. Ballard, les acteurs James Spader, Holly Hunter, Deborah Kara Unger, Elias Koteas, etc., plus trois courts métrages (Le nid, Caméra et Le suicide du dernier juif sur Terre dans le dernier cinéma sur Terre), des bandes-annonces...
On n'en ressort pas indemne. Sans être aussi pénible, sa puissance provocatrice rappelle Salò ou les 120 journées de Sodome. Si le film de Pasolini est fondamentalement politique, celui de Cronenberg est essentiellement érotique. Or le fétichisme masochiste de la rencontre des corps et des automobiles dans la situation critique de l'accident interroge foncièrement nos propres fantasmes...


Si l'odeur de soufre vient des bolides écrabouillés, des cicatrices et des prothèses transformant les êtres désirants en androïdes expérimentaux, il ne faut jamais perdre de vue l'humour sous-jacent qui anime Cronenberg dans tous ses films, à l'instar de Kafka qui hurlait de rire en lisant Le château perché sur un tabouret, ou encore du facétieux Luis Buñuel. Les films du cinéaste canadien ne véhiculent aucun message, ne sont portés par aucune morale. Les faits sont là, cliniques. Libre à chacun/e de se faire son cinéma. Crash est une histoire d'amour entre des êtres humains qui ont choisi de passer à l'acte, de franchir la frontière qui nous cantonne majoritairement à nos fantasmes. L'opération est éminemment dangereuse, ce qui explique que peu d'entre nous s'amusent à passer de l'autre côté. Le jeu obsessionnel avec la mort tient d'une poésie brute qui s'est affranchie de toute rationalité.
La plasticité du film le transforme en objet esthétique, des nœuds autoroutiers à la lumière nocturne, des bolides froissés que certains sculpteurs ont vus exposés dans les musées d'art contemporain aux corps nus des acteurs et des actrices, de la pureté de leur glissement progressif du plaisir à la sublime absurdité du célèbre couple Eros et Thanatos... Dans le somptueux livre de 160 pages accompagnant les galettes argentées, les analyses d'Olivier Père, Sandrine Marques, Nicolas Tellop, Thierry Jousse livrent quelques pistes tandis que les entretiens de Cronenberg avec Serge Grünberg pour Les cahiers du cinéma ou très récemment avec Julien Gester dans Libération valident celles que ma sensibilité et ma cinéphilie avaient supputées ! Ce chef d'œuvre de 1996 lève un voile sur notre inconscient sans ne jamais l'ôter, laissant dans les limbes ce que nos vies doivent à la poésie.

→ David Cronenberg, Crash, coffret Ultra Collector, limité et numéroté à 3500 exemplaires, 4K Ultra HD™+ Blu-Ray™+DVD avec livre illustré de 160 pages, ed. Carlotta, 50€ (éditions individuelles Blu-Ray ou DVD sans le livre, mais avec tout de même plus de 3 heures de suppléments exclusifs, 20€)

vendredi 6 novembre 2020

La condition de l'homme


Carlotta ne pouvait trouver meilleur moment pour publier La condition de l'homme (Ningen no jōken, 1959-61), le chef d'œuvre de Masaki Kobayashi. D'abord parce qu'en temps de confinement forcé un film de 9h45 est une aubaine, ensuite parce qu'il s'agit d'un pamphlet virulent contre la guerre et surtout une révolte fondamentale contre l'autorité, absurde et mortifère.
Adapté d'un roman de Junpei Gomikawa dont il épouse les 6 parties en les regroupant en trois longs épisodes : Partie 1 - Il n’y a pas de plus grand amour / Partie 2 - Le chemin de l’éternité / Partie 3 - La prière du soldat, le film est porté par un humanisme radical qui voit le héros subir brimades et maltraitances de la part de l'administration, de l'armée et de la veulerie des hommes. Je ne suis pas certain que la traduction des titres reflète correctement les intentions du réalisateur, mais la fresque cinématographique est somptueuse dans son magnifique noir et blanc. L'histoire se passe de 1943 à 1945 dans la Mandchourie occupée par les Japonais. Dans la première partie, pour ne pas accepter de couvrir la corruption et les conditions de travail inhumaines infligées aux prisonniers chinois, Kaji est rétrogradé. Dans la seconde, l'armée japonaise, où il est enrôlé de force comme simple soldat, en prend pour son grade. La troisième est la plus passionnante, pathétique et bouleversante, d'avoir traversé avec lui toute la bêtise humaine, les paysages inhospitaliers, et admiré le courage stoïque dont il fait preuve pour rester digne face à lui-même, malgré la pire adversité et d'inévitables contradictions. L'amour de sa compagne plus que la fidélité à son pays lui permet de garder son cap, alors qu'il est attiré par le communisme de l'ennemi russe. Mais la guerre, la lâcheté, le machisme et le pouvoir fabriquent partout les mêmes êtres humains. Aujourd'hui où la peur façonne l'obéissance, où la brutalité des lois annonce le pire, La condition de l'homme est un phare pour les hommes de bonne volonté.


La bande-annonce ci-dessus a été réalisée avant le somptueux master restauré en HD qui était jusqu'ici inédit en Blu-Ray. Un livret de 32 pages très instructif, rédigé par Claire-Akiko Brisset, accompagne les 3 parties de ce chef d'œuvre du cinéma japonais, longtemps laissé de côté, justement pour des raisons techniques.

→ Masaki Kobayashi, La condition de l'homme, 3 Blu-Ray Carlotta, 35€

mardi 27 octobre 2020

5 Pink films japonais


Ne vous attendez pas à ressentir de troublants émois érotiques à la projection des 5 Pink films japonais (pinku eiga) rassemblés en coffret par Carlotta et jusqu'ici totalement inédits en France. Ces films roses tranchent évidemment avec le porno gonzo (hamedori en japonais !) répandu sur Internet. Comme l'avait annoncé Jean-Luc Godard avec l'avènement du X en 1975 bouleversant leur schéma économique, il y aura désormais des films au-dessus et en dessous de la ceinture. Il signifiait la détérioration de la qualité des films érotiques à venir : plus de scénario soigné, mais de l'abattage de scènes à la répétitivité morbide et réductrice. Or lorsque des réalisateurs professionnels japonais s'emparèrent du genre, tournant en 35mm ces films plus évocateurs que démonstratifs avec de petits budgets, ils en profitèrent pour expérimenter ce qui leur tenait à cœur en dehors de la motivation commerciale.
Le plus expérimental du coffret est Une poupée gonflable dans le désert d’Atsushi Yamatoya (1967), rappelant fortement L'année dernière à Marienbad d'Alain Resnais sur fond de free jazz (composé par Yōsuke Yamashita) tandis que le plus cru, Une famille dévoyée de Masayuki Suo (1984), est un pastiche de Voyage à Tokyo de Yasujirō Ozu ! Prière d’extase de Masao Adachi (1971) se rapproche de certains films politiques de Jean-Luc Godard, le réalisateur ayant rejoint plus tard l'Armée rouge japonaise ; il y filme les interrogations de la jeunesse perdue dans un brouillard très symbolique après les évènements de mai 1968. Deux Femmes dans l’enfer du vice de Kan Mukai (1969) qui emprunte ses couleurs au psychédélisme est aussi glauque que Chanson pour l’enfer d’une femme de Mamoru Watanabe (1970), les femmes dans la société nippone n'ayant pas le meilleur rôle. Les scénarios intègrent évidemment bondage et tatouages.
Ces 5 classiques du genre sont absolument passionnants à découvrir, surtout si l'on sait que Atsushi Yamatoya est le scénariste de La marque du tueur (Branded To Kill) de Seijun Suzuki (et de Chanson pour l'enfer d'une femme) sur lequel a également travaillé Mamoru Watanabe, Masayuki Suo était avec Kiyoshi Kurosawa à ses débuts, Masao Adachi joue dans La Pendaison de Nagisa Ōshima, le chef op' de Prière d'extase est Hideo Ito à qui l'on doit la lumière de L'empire des sens, etc. Sur sa boutique, Carlotta offre un petit livre de Dimitri Ianni, Brève histoire du cinéma érotique japonais en cinq films qui relate 50 ans de cinéma pink et rappelle l'importance de la société de production Kokei et de la productrice Keiko Satô.

→ coffret 5 Pink Films, Carlotta 40€ en Blu-Ray ou DVD avec livret (attention, interdiction aux moins de 16 ans tout de même)

mardi 13 octobre 2020

La revanche de Robert Crumb


Article du 11 août 2007

Comme nous venions de voir le Fritz the Cat de Ralph Bakshi, Lucie nous a prêté le Crumb de Terry Zwigoff qui réalisa ensuite Ghost World et Art School Confidential d'après les bédés de Daniel Clowes. Le dessin animé de Bakshi librement inspiré et sauvagement critiqué par Robert Crumb était amusant.
Le documentaire de Zwigoff révèle la personnalité renversante du célèbre dessinateur américain, avec ses deux frères encore plus atteints que lui par la névrose familiale, vivant reclus l'un chez leur mère et ne quittant jamais sa chambre, l'autre méditant sur une planche à clous et ne fréquentant personne. Leurs deux sœurs ont refusé de figurer dans le documentaire. Quelles révélations pourraient-elles apporter ? L'extrême violence du père, les jalousies internes de la fratrie, les rapports de force qu'elles génèrent et leur obsession sexuelle à tous trois les ont fait se retrancher dans le monde des comics. Robert Crumb est aussi misanthrope et misogyne que ses frères, mais il a su utiliser la bande dessinée pour prendre sa revanche contre un monde qui le rejetait. Son expérience du LSD sera déterminante, ouvrant une brèche graphique qu'il exploitera après être "redescendu". Charles Crumb se réfugiait dans l'écriture et la littérature du XIXème siècle, il se suicidera en 1991, un an après le tournage. Max Crumb fait la manche dans la rue sur sa planche à clous. Bob n'écoute que des 78 tours de musique américaine, s'habille comme l'as de pique et enfile les déclarations provocantes qu'il réussit à faire passer grâce à son génie de la caricature. Il dynamite les conventions familiales, revendique ses déviances, s'entête contre la commercialisation à outrance de son œuvre et déserte les États-Unis pour le sud de la France.
Les bonus du dvd évoquent la place de la musique chez Crumb dont le clip des Primitifs du Futur avec qui il joue de la mandoline et un entretien avec le compositeur Dominique Cravic, plus une présentation d'Antoine Guillot et un entretien du directeur du Festival de BD d'Angoulême, Jean-Pierre Mercier.

jeudi 8 octobre 2020

Juliette ou la clé des songes


C'est bizarre, mais je n'avais jamais vu Juliette ou la clé des songes, film de Marcel Carné de 1950, tourné entre La Marie du Port et Thérèse Raquin. Le cinéaste, qui préférait parler de "fantastique social" plutôt que de "réalisme poétique" pour évoquer les films réalisés en collaboration avec Jacques Prévert, aimait beaucoup cette œuvre particulière qui fut descendue par la critique lors de sa présentation au Festival de Cannes. Les spécialistes n'acceptaient pas que Carné change de ton. On encensa la beauté des images de Henri Alekan et des décors d'Alexandre Trauner, ainsi que la musique de Joseph Kosma, mais ils jugèrent froide et artificielle l'adaptation de sa propre pièce par Georges Neveux. Si la manière de traiter le sentiment amoureux est pourtant proche des surréalistes, le film rappelle certaines œuvres de Jean Cocteau qui en avait d'ailleurs ébauché une première adaptation en 1941 pour Carné. Jean Marais, Micheline Presle, Fernand Ledoux, Alain Cuny devaient en être les protagonistes, mais l'abandon du tournage pour raison économique en décidera autrement. À la place, Carné tournera Les visiteurs du soir, et on peut y reconnaître, entre autres, les thèmes de la fatalité et de l'amour plus fort que la mort. Le livret de 28 pages accompagnant le DVD, rédigé par Philippe Morisson, raconte sa genèse absolument passionnante.


En mettant en scène "l'irréel dans le réel", Marcel Carné rapproche Juliette ou la clé des songes de Kafka et Cocteau. Les décors naturels donnent une impression documentaire du réel et la forêt reconstituée une poésie onirique virevoltante. Le rêve incarnant l'évasion psychique du prisonnier, incarcéré pour trois fois rien, tient de la critique sociale. Si Gérard Philippe est aussi lumineux que d'habitude, Suzanne Cloutier est rayonnante. J'ignorais la trajectoire de cette comédienne québécoise, adulée par Orson Welles (Desdémone dans Othello) et Jean Dasté, qui épousera Peter Ustinov, produira Beckett et la comédie musicale Hair, et travaillera avec Bob Wilson et Peter Brook ! Le sinistre châtelain joué par Jean-Roger Caussimon ne peut être que Barbe-Bleue, et Juliette sa septième proie. Dans ce pays de l'amnésie, Yves Robert est le seul qui se souvient, grâce à son accordéon. La musique a de drôles de pouvoirs ! Mais le merveilleux tourne au cauchemar lorsque se réveille le héros...

→ Marcel Carné, Juliette ou la clé des songes, DVD Doriane, 18€
buy ry4 hangsen liquids | theadvancedgroup.co.uk