Jean-Jacques Birgé

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lundi 21 avril 2014

The Lunchbox, une romance gastronomique


Pour sa délicatesse à donner toute leur importance aux choses infimes du quotidien, pour l'intensité de ses rendez-vous manqués, pour son traitement social de l'inconscient, pour son observation perspicace des femmes dans un monde dominé par les mâles, le film de Ritesh Batra me rappelle les romans d'Arthur Schnitzler. Filiation évidente, le cinéaste indien se réclame de Milan Kundera dans le passionnant entretien en bonus du DVD que Blaq Out vient de publier. L'originalité de The Lunchbox n'a pas empêché ce film indépendant de toucher un large public plus habitué au faste des comédies dramatiques bollywoodiennes.


Cette romance née de l'erreur réputée quasi impossible (1 sur 16 millions) d'un livreur de repas, un dabbawallah, a provoqué un succès inattendu en Inde. L'éloignement des deux correspondants épistolaires est magnifié par toute une série de hors-champs telle la voisine au dessus de chez Ila que l'on ne fait qu'entendre. Le parfum de la cuisine concoctée amoureusement par cette femme a priori dévouée à son mari distant a raison de la bougonnerie du récent retraité alors que le spectateur ne peut que rêver ces mets fins qui mettent l'eau à la bouche. Les personnages, tel le jeune assistant qui n'aspire toujours qu'à mieux faire, sont habités par une humanité méprisée par tant de films catastrophistes et dépressifs. The Lunchbox délivre une délicieuse impression d'espoir qui ne devrait jamais nous quitter...

jeudi 17 avril 2014

Othello d'Orson Welles, au cinéma le 23 avril dans une version restaurée inédite


Si l'on me demandait ce qu'est le cinéma je montrerais sans hésiter l'Othello d'Orson Welles. Nul autre ne sait aussi bien exposer le travail d'illusionniste qu'exige le cinématographe, les sacrifices qu'il exige, la passion qu'il engendre. Après S.M. Eisenstein, Orson Welles est le maître du montage, art de l'ellipse et sens du rythme, et Othello (The Tragedy of Othello: The Moor of Venice) ne compte pas moins de 2000 plans ! Au premier abord je suis subjugué par la beauté de la lumière, la photographie noir et blanc magnifiant les décors d'Alexandre Trauner et les lieux naturels avec lesquels Welles est obligé de jongler.


Réalisé sur quatre ans, de 1948 à 1952, tant les difficultés économiques furent terribles, le film n'existe que grâce à la vision intérieure de son auteur. Dans Filming Othello, indispensable documentaire qu'il réalise en 1978 sur son chef d'œuvre, Welles raconte : "Iago sort de l'église de Torcello - une île du lagon vénitien - pour entrer dans une citerne portugaise de la côte africaine. Il a traversé le monde et a changé de continent en plein milieu d'une phrase. Dans Othello, cela arrive tout le temps. Un escalier toscan se conjugue avec un rempart marocain pour constituer un lieu unique. Rodrigo frappe Cassio à Mazagan et Cassio lui rend son coup à Orvieto, à mille lieues de là. Les morceaux du puzzle étaient séparés non par de simples espaces mais par des coupures dans le temps ; rien n'était continu, je n'avais pas de script-girl. Il n'y avait pas de moyen de rassembler les images du puzzle, sauf dans ma tête..." Il tourne au Maroc dans la forteresse de Mogador (aujourd'hui Essaouira), à Safi, Agadir et dans cinq endroits en Italie dont Venise évidemment, Rome, Pérouse et Viterbe. Les costumes n'arrivant pas, faute d'un producteur en faillite, il tourne une scène dans les bains turcs avec des serviettes sur la tête et des plans au-dessus de la ceinture. Il cadre serré pour donner l'impression de foule. Ce sont d'abord les sublimes images inspirées par les tableaux de Carpaccio qui nous impressionnent.


La copie restaurée que sort Carlotta est magnifique, même si elle est en partie controversée, probablement avec raison, par le spécialiste Jonathan Rosenbaum. La nécessité de rendre la bande-son compréhensible trahit entre autres certains passages musicaux composés par Angelo Francesco Lavagnino. De sordides histoires de droits interdisent la comparaison avec la version historique qui valut au film la Palme d'or au Festival de Cannes, la troisième fille du réalisateur, Beatrice Welles-Smith, bloquant également Filming Othello (visible sur le Net !) où le couple de comédiens Michael McLiammoir (extraordinaire Iago) et Hilton Edwards (Brabantio, père de Desdemona) participent aux commentaires.


Passé l'inventivité de chaque plan, conçu dramatiquement pour en faire un véritable thriller, je finis par m'intéresser à la tragédie de Shakespeare. Les femmes y tiennent des rôles purs quand les hommes sont vils, veules et pitoyables. Le machisme aveugle d'Othello le jette dans les bras du manipulateur pervers Iago. La jalousie du serviteur, probablement dictée par son racisme envers le Maure, se propage au chef de guerre, être simple et impulsif, incapable de transposer la stratégie militaire aux affaires du cœur. Nul sentiment de culpabilité chrétienne n'encombre son déchirement. La mort encadre le film.

lundi 17 mars 2014

Utopia, la série qui tue


Couleurs éclatantes, musique électro pimpante, scénario extravagant, la série britannique Utopia devrait faire le buzz parmi les amateurs. Un complot eugéniste est caché dans un roman graphique recherchée par une puissante organisation prête à tout pour s'en emparer. Une petite bande d'internautes fans de BD tente de comprendre pourquoi Le Réseau les poursuit. Un tueur sans limites répète sans cesse la question "Où est Jessica Hyde ?". La violence de certaines scènes semble avoir été censurée pour la diffusion sur Canal+. La première scène n'est pourtant pas piquée des hannetons. On vogue dans le politiquement incorrect. Le monde est cruel et les enfants en font les frais. Et si toutes les théories conspirationnistes camouflaient quelque chose d'encore plus gros ? Utopia se range évidemment dans la grande tradition des fictions dystopiques avec Nous autres, Metropolis, Le Meilleur des mondes, 1984, Fahrenheit 451, Atlas Shrugged (La grève), La Planète des singes, Alphaville, Bienvenue à Gattaca ou Children of Men (Les fils de l'homme)... La science-fiction ne porte jamais aussi bien son nom que dans les œuvres d'anticipation !


Le scénariste Dennis Kelly jongle avec d'incessants rebondissements où les personnages jouent souvent double ou triple jeu comme dans les meilleurs romans d'espionnage. Le chef opérateur Ole Bratt Birkeland a soigné la lumière et le cadre pour chaque plan des six épisodes. Le compositeur Cristobal Tapia de Veer a imaginé une partition qui échappe aux conventions du genre en optant pour un contrepied humoristique qui nous autorise à prendre du recul face à l'action. J'en viendrais presque à commander le CD de la BO, sorte d'exotica moderne, ce qui n'est vraiment pas mon habitude. Le site de Channel 4 (à tester seulement après avoir vu la série) propose des tests (en anglais) pour évaluer notre potentiel à nous échapper si la société de contrôle qui nous surveille réellement venait à mettre en pratique ce que tous les lanceurs d'alerte n'arrêtent pas de dénoncer. Une question de minutes seulement... Entre mon blog et les réseaux sociaux que je fréquente je ne donne pas chère de ma peau ! Que nous réserve la saison 2 ? Et déjà, comme pour House of Cards dont la version initiale britannique était brillante, la chaîne américaine HBO a commandé un remake d'Utopia à David Fincher !

jeudi 13 mars 2014

Sur le front des séries TV


La série télévisée n'est devenue rien d'autre qu'un très long métrage, la mini-série se cantonnant à des durées un peu moins pharaoniques, découpé en épisodes comme il était coutume de publier les romans dans la presse du XIXème siècle et du début du XXème. Encore aujourd'hui rares sont les lecteurs à s'avaler un bouquin d'une traite ! Le découpage en chapitres structure la lecture comme les épisodes télévisés, qu'on les découvre un par un au gré de leur diffusion ou plusieurs coup sur coup si, impatient, l'on préfère concentrer son plaisir.
En attendant l'ultime saison de Mad Men qui débutera le 13 avril aux USA, la série dont on parle le plus actuellement est sans nul doute True Detective, produite par HBO et diffusée en France sur OCS City. Enquête policière torturée et poisseuse dans de magnifiques paysages de Louisiane dévastée par l’ouragan Katrina, la première saison met en scène deux flics, écœurés par la bêtise de leur administration face au meurtre d'une jeune femme qui semble avoir été victime d'un culte satanique. L'action se situe en 1995 et 2012, tissant une trame complexe entre les deux époques, avec les deux protagonistes transformés par les coups durs de la vie. L'interprétation ténébreuse de Matthew McConaughey (héros du très beau film Dallas Buyers Club) est exceptionnelle et Woody Harrelson joue merveilleusement le faire-valoir buté. Si Nic Pizzolatto est en train d'écrire la prochaine saison, le casting sera chaque fois différent, et Cary Joji Fukunaga (Sin Nombre) n'en sera pas le seul réalisateur contrairement à la première constituée de huit épisodes.


La lenteur exigée par le naturalisme glauque du sud des États-Unis ne sied pas à tous les sujets. Agnieszka Holland (auteure d'une douzaine de longs métrages), qui avait réalisé plusieurs épisodes de The Wire, Treme et The Killing, se perd dans des détails domestiques peu signifiants lors de son évocation de la mort de l'étudiant tchèque Jan Palach qui s'était immolé par le feu en 1969 pour protester contre la présence des troupes soviétiques après le Printemps de Prague. Le réalisme devient alors un piège, diluant l'action et l'analyse dans un pathos qui fait probablement vibrer le peuple tchèque, mais nous endort au long des trois fois 80 minutes de Sacrifice, mini-série éditée en DVD par les Éditions Montparnasse. L'intrigue aurait pu ouvrir sur d'autres perspectives, fouiller plus sérieusement les motivations politiques des uns et des autres, car on ne peut pas appliquer les mêmes recettes à un polar, une enquête sociale ou un évènement historique (surtout lorsqu'on connaît l'Histoire).


La série britannique Hit and Miss créée par Paul Abbott met en scène une tueuse à gages transgenre interprétée par Chloë Sevigny devant jouer les mères de famille adoptive contre son gré. La fille en a, comme on dit vulgairement, rebelle provocant(e) à la double vie. Comme dans les deux autres séries citées plus haut, les paysages sont travaillés et la réalisation extrêmement soignée. Pourtant il n'y aura pas de suite. La loi de l'audimat est cruelle. Chaque série se doit de distiller une ambiance originale, sortir du cadre claustrophobique qu'imposait le petit écran (la taille des écrans plats et des vidéoprojections a changé la donne), et les meilleures n'ont rien à envier au cinéma hollywoodien. Quelques unes arrivent à imposer un style explosant le genre, mais rares sont les producteurs assez ambitieux pour marcher sur les pas du déjanté Twin Peaks. Pas de dynamitage des conventions cinématographiques traditionnelles, même chez Jane Campion, Todd Haynes, James Cameron, Alan Ball lorsqu'ils tournent Top of The Lake, Mildred Pierce, Dark Angel ou Six Feet Under... Au vu de la qualité des scénarios, de la réalisation, de l'interprétation, et des budgets qui leur sont alloués, on peut imaginer que certains cinéastes indépendants finiront par s'emparer du médium et inventer quelque chose qui n'a jamais existé, que ce soit dans l'économie de moyens ou dans une excellence qui gagnerait tous les ingrédients du film. À ce propos le travail de la bande-son reste entièrement à réfléchir, car même les meilleures séries sont aussi embourbées que les films dans une illustration musicale illustrative des plus conventionnelles, banalisant leurs efforts à se distinguer.

Des petites marguerites sur la tombe de Věra Chytilová


La mort hante mes rêves depuis deux nuits. Comme Muriel d'Alain Resnais, Les petites marguerites font partie de mes 10 films préférés. Deux des plus belles partitions sonores de l'Histoire du Cinéma. La cinéaste tchèque Věra Chytilová vient de mourir à 85 ans. Triste réveil.

jeudi 27 février 2014

House of Cards, l'original


Comparons la récente série House of Cards créée et écrite par Beau Willimon, commencée et coproduite par David Fincher, et l'originale britannique réalisée par Andrew Davies de 1990 à 1995. Celle de la BBC était composée de 3 saisons de 4 épisodes chacune, House of Cards, To Play The King, The Final Cut, quand chaque saison (dont on ignore le nombre, mais probablement 5 ou 6 !) de son remake américain diffusé par Netfix en comprend 13. C'est dire qu'évidemment la version actuelle en expansion figure quantité de nouveaux personnages et de séquences remis au goût du jour.
L'original et sa copie mettent en scène un dirigeant politique avide de pouvoir, prêt à tout pour le conquérir et le conserver, sa femme l'y poussant sans remord malgré les moyens criminels expéditifs qu'il emploie. La presse tient un rôle décisif, manipulée ou complice de la corruption et du jeu de go in vivo. Que le sexe y soit représenté comme un mobile ou un extra, il est aussi provocateur que les révélations relativement fidèles au monde politique qui nous gouverne. Les commentaires de Mediapart au sujet de mon article sur ce tout-à-l'ego représentent un éventail qui va du "tous pourris" jusqu'à se rassurer que "heureusement c'est exagéré". La comparaison entre les deux adaptations du roman de Michael Dobbs prend alors tout son sens, loin des détails techniques que d'autres s'amuseront à noter scrupuleusement !
Si la version américaine montre un univers où tous les politiciens sont corrompus, prêts à vendre père et mère pour arriver à leurs fins, avec aucun personnage positif puisque même les journalistes indépendants sont prêts à toutes les bassesses pour relater le scoop du siècle, l'anglaise est fondamentalement plus juste, car elle n'évacue pas l'aspect politique quand son remake ne se consacre qu'aux querelles de palais. Entendre que cette version initiale ne se cantonne pas de s'immerger dans le milieu puant du pouvoir, mais qu'elle y oppose au moins la misère de la rue, résultat des magouilles des nantis qui en veulent toujours plus. Que l'Américain d'aujourd'hui Frank Underwood est un démocrate de droite alors que le Britannique d'hier Francis Urquhart était un conservateur montre la différence fondamentale entre les deux pays, le potentiel de révolte étouffé aux USA, la lutte des classes toujours vive en Grande-Bretagne. Le rôle grandissant de la télévision est aussi en grande partie responsable des différences à vingt ans d'écart. Dans la version de 1990-1995 on reconnaît les visions humanistes de certains membres de la Couronne Britannique, rappel que l'aristocratie se devait de faire alliance avec les pauvres face à la bourgeoisie dont l'arrogance est sans limites. Les plans de coupe sur la misère manquent cruellement à la nouvelle adaptation, comme le rat londonien qui revient régulièrement en amorce pour nous signaler qu'un décor a toujours deux faces, fut-il inhumain de part et d'autre, mais pas pour les mêmes motifs !
Dans la version anglaise les a-parte sont beaucoup plus présents que les petits sourires en coin. Urquhart, remarquablement interprété par Ian Richardson, s'adresse régulièrement au spectateur pour exprimer le fond de sa pensée alors qu'Underwood jette plus souvent un coup d'œil de complicité de manière à rendre sympathique son personnage de méchant. La sexualité, si elle est moins exhibitionniste dans la version anglaise, n'en est pas moins perverse. Les références freudiennes y sont plus explicites tandis que le recours à la psychanalyse reste de vitrine dans la nouvelle version, comme si l'évolution des mœurs justifiait les outrances actuelles. Spacey n'en est pas moins shakespearien, mais Richardson renvoie au théâtre grec originel.
Pour en revenir aux commentaires de Mediapart il n'y a hélas aucune exagération dans les portraits des hommes qui nous gouvernent ; j'en veux pour preuves les affaires Ben Barka, Bérégovoy, Boulin, les assassinats politiques, les effacements staliniens, les mensonges des États-Unis sur l'Irak ou l'Afghanistan, etc., et surtout les millions de morts de chaque guerre qui se sont battus pour qui et pour quoi, les sacrifiés du tiers-monde, la famine qui tue 30 000 enfants par jour, on n'a que l'embarras du choix face à ces sacrifiés sur l'autel du profit... La liste de ces crimes est infinie, vertigineuse, comme les grands paranoïaques qui dirigent le monde depuis des siècles. Quant aux "tous pourris", cette exagération ne peut servir que les intérêts de l'extrême-droite. Même si le pouvoir corrompt, il existe des hommes et des femmes de bonne volonté. Il faut absolument changer le système pour en éviter les abus : tirage au hasard, mandat limité dans le temps, responsabilité des actes...
L'auteur du roman étant lui-même un dirigeant du Parti Conservateur, on constatera que l'humour anglais, cynique pince-sans-rire, correspond bien à la phrase récurrente du héros machiavélique : "You might very well think that; I couldn't possibly comment." Alors si vous vous demandez si l'original est meilleure que la copie je répondrai : "Vous pouvez très bien le penser et je ne pourrais le commenter."

mercredi 19 février 2014

House of Cards 2 ou le tout à l'ego


Le succès de la série House of Cards est très ambigu. Si le scénario politique est celui d'un thriller à rebondissements la dénonciation de ce monde sans pitié, peuplé de paranoïaques avides de pouvoir, est à double tranchant. Comme dans le dernier film de Martin Scorsese, Le loup de Wall Street, la fascination pour son héros peut être extrêmement pernicieuse. Dans House of Cards les acteurs incarnant tous des personnages détestables on ne peut s'identifier qu'au gagnant, plus malin que les autres dans l'exercice de manipulation des masses et de leurs dirigeants, élus ou pas. Pire, la dénonciation de ce monde sans foi ni loi, ou plus exactement apte à forger des lois qui assouvissent leurs désirs de puissance, par tous les moyens, banalise la corruption et les pires magouilles politiciennes. On arrive vite au "tous pourris" qui ne servira qu'à démobiliser les citoyens, et en bout de course à favoriser l'extrême-droite.
Passé ces considérations capitales, la saison 2, dont Netflix a mis en ligne les 13 épisodes d'un seul coup et qui sera diffusée par Canal Plus à partir du 13 mars, est encore plus meurtrière que la première, plus tordue aussi. Les clins d'œil que Kevin Spacey jette au spectateur ne font que renforcer la connivence et la sympathie pour son personnage d'intrigant prêt à tout pour arriver au plus haut sommet de l'État. « Plus réussi est le méchant, plus réussi sera le film » clamait Alfred Hitchcock. Nous voilà servis ! Seul le Président semble exempt d'arrières-pensées, marionnette encore plus vulnérable que les pions qui servent les pires desseins des hommes d'affaires et des pouvoirs qu'ils financent en sous-main. On préférera la série danoise Borgen qui avait au moins le mérite de mettre en scène des personnages qui croyaient en leur mission.
Pour m'être récemment impliqué dans les élections municipales de ma ville je me rends compte à quel point House of Cards est proche de la réalité. J'en ai froid dans le dos. Les candidats sont capables de glisser d'un parti à un autre si la place d'adjoint au maire est plus alléchante. On est plus proche d'entretiens d'embauche que de dévouements citoyens... Mon amie Élisabeth appelle ces tractations le tout-à-l'ego ! Le parti qui règne sur tout le département peut financer discrètement des partis d'opposition pour affaiblir la liste la plus gênante, celle qui, historiquement la plus légitime, défend le programme le plus consistant. Diviser pour régner. Si les tractations sont particulièrement aberrantes, pour ne pas dire écœurantes, il existe pourtant des hommes et des femmes qui désirent réellement s'impliquer pour changer le quotidien de tous, en commençant par les plus démunis. Le candidat de la liste que nous soutenons propose d'ailleurs le vote des étrangers aux décisions municipales, la prise en compte des pétitions au conseil municipal dès lors qu'elles représentent au moins 600 signatures, etc. Et surtout de s'appuyer sur les citoyens, qu'ils soient encartés ou pas. Non, tout n'est pas pourri au Royaume de Danemark, et si les méchants imaginés par David Fincher sont légion, nous sommes nombreux et nombreuses à souhaiter que ça change et à retrousser les manches pour que la politique ne soit pas qu'une affaire de spécialistes. Ce serait là véritable démocratie et non la mascarade des urnes qui ressemble plus à une démission qu'à un engagement.

lundi 17 février 2014

Lilith et Mickey One en DVD


Les films Lilith (1964) de Robert Rossen et Mickey One (1965) d’Arthur Penn sont deux chefs d'œuvre absolus où la folie se fond avec la magie du cinéma. Pas encore la star d'Holywood qu'il deviendra à partir de Bonnie and Clyde, Warren Beatty y incarne deux personnages fragiles et attachants. Presque autant que la sublime Jean Seberg dont Lilith est probablement le plus beau rôle. L'éditeur Wild Side sort en même temps en DVD ces deux joyaux méconnus qui ont pour cadre l'un la schizophrénie, l'autre la paranoïa. Tout en nuances, la folie prend le spectateur dans ses filets contrairement à son rôle symbolique de McGuffin chez Alfred Hitchcock ou voyeuriste comme dans Vol au-dessus d'un nid de coucous. Le pouvoir de fascination et d'attraction est tel qu'il interroge chacun d'entre nous sur la ligne étroite qui dans certaines circonstances nous sépare de la folie.


Mickey One est une sorte de polar déjanté où les improvisations du saxophoniste Stan Getz sur les cordes d'Eddie Sauter soulignent le noir et blanc très jazz du film kafkaïen. La séquence où l'artiste muet joué par Kamatari Fujiwara rend hommage à Jean Tinguely, avec la sculpture monumentale Yes qui s'autodétruit, me fait l'effet d'un solo de batterie où les cymbales explosent comme le personnage part en morceaux à force de courir sans savoir pourquoi. Ce troisième film d'Arthur Penn est un échec comme Lilith, le dernier de Robert Rossen, cinéaste communiste blacklisté par le maccarthysme.


Lilith est un film à part, un film de somnambule où la poésie qui s'en dégage nous fait basculer dans une zone que nous ne faisons qu'appréhender, l'inconscient. Jean Seberg n'y est pas qu'une sorcière érotomane, c'est une femme dont la liberté est incompatible avec la société. Son rôle rappelle douloureusement sa propre vie que Mark Rappaport a su magnifiquement mettre en scène dans l'étonnant From the Journals of Jean Seberg, un autre film injustement méconnu. Là où la nature semble apaisante et merveilleuse les êtres humains y évoluent avec difficulté, en proie à des démons que la psychanalyse ne sait qu'effleurer. Les autres acteurs sont fantastiques, Warren Beatty en infirmier influençable, Peter Fonda en pensionnaire de l'institut psychiatrique. La lumière d'Eugen Schüfftan a la magie des contes de fée, noir et blanc diabolique comme celui de Ghislain Cloquet dans Mickey One. Que les deux films soient associés ne tient pas qu'à la présence de Warren Beatty, ils ont été tournés à la même époque, réponse de Penn à la Nouvelle Vague, chant du cygne de Rossen, hommage sublime au cinématographe, un art entièrement basé sur le système d'identification où la fascination reste inexplicable sans s'enfoncer dans les zones sombres de notre psyché.

jeudi 6 février 2014

In a world, la voix off force l'écoute

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Si j'évite voire exècre la voix off omniprésente sur les documentaires cinématographiques, les transformant en banal reportage, j'apprécie la qualité des comédiens qui se prêtent au jeu lorsqu'elle est indispensable. Le rôle du narrateur réclame un casting sévère en fonction de l'émotion ou du sens que l'on souhaite produire. Certaines voix doivent incarner Monsieur Tout-le-monde, d'autres rassurer, convaincre, inquiéter, amuser, etc., et certaines incarnent des personnages identifiés. D'avoir eu la chance de travailler avec des comédiens comme André Dussollier, Claude Piéplu, Michael Lonsdale, Daniel Laloux ou Dominique Fonfrède me rend exigeant lorsqu'il s'agit de distribuer des rôles. Toute création radiophonique réclame un casting rigoureux pour que les images mentales se construisent et fassent exister les corps. Il ne suffit pas de les choisir, il faut aussi savoir les diriger. Trop souvent les acteurs sont livrés à eux-mêmes et s'ennuient.
L'actrice Lake Bell a écrit et réalisé une intéressante comédie sur le monde du voice-over, la voix off qui vient se poser par dessus les bandes-annonces des films. Reste à régler le sort de la musique, ici encore hélas au régime habituel.


In a World... confronte un père machiste, avec une voix de basse comme j'aurais rêvé d'en posséder une, à sa fille qui souhaite quitter ses imitations vocales pour marcher sur les traces paternelles. Avec humour et tendresse Lake Bell réussit son pari et dresse un portrait de l'Amérique en filigranes, puisque les névroses familiales s'étalent sans complexes sur l'écran. Dans un monde dominé par les hommes, des femmes décident de prendre le pouvoir.
Qu'est-ce que le pouvoir si ce n'est être capable ? Les médias, les us et coutumes, les habitudes tendent à nous dissuader de changer le monde. Pourtant tout est possible. Il suffit d'arrêter d'écouter les sornettes et de s'y coller.

mardi 4 février 2014

Raconte-moi des mensonges

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Tell Me Lies de Peter Brook n'avait pas été projeté depuis 1968 ! Il est formidable de découvrir 45 ans plus tard le pamphlet contre la guerre du Viêt Nam que ce célèbre metteur en scène croyait perdu. Le film, pas la guerre ! Encore que toutes les guerres sont perdues du point de vue des morts et même des autres, de tous les autres. Et Peter Brook de suggérer que la remasterisation du film coïncidant avec la boucherie en Syrie lui confère une actualité (que l'on voudrait nous faire croire) éternelle.
Tell Me Lies tente d'ouvrir les yeux de celles et ceux qui ne veulent pas voir. L'image de départ d'un enfant brûlé au napalm justifie que la troupe de théâtre dirigée par Brook à New York monte US. Son adaptation cinématographique tournée dans le Swinging London de 1967 n'en conserve que les chansons qu'il monte en contrepoint d'un mélange vivifiant où les frontières entre documentaire et fiction sont effacées. Les trois jeunes comédiens, parmi lesquels Glenda Jackson, les interprètent face caméra avec un mordant inhabituel sur des paroles satiriques d'Adrian Mitchell qui échappent au message formaté du genre. Leurs improvisations, déjà à l'origine de la pièce américaine, dynamise le propos, à l'instar de cette party organisée par l'équipe où de vrais politiciens sont invités. La musique jazzy très Broadway composée par Richard Peaslee renforce également la critique, absurdité des conflits dont les véritables enjeux ne sont jamais révélés, complicité des masses face aux crimes perpétués en leurs noms. Le style inventif du film le rapproche de ceux de Dziga Vertov, ciné-tracts qui swinguent et réfléchissent la vie mieux que toutes les démonstrations dogmatiques et le côté bien-pensant appelé aujourd'hui "politiquement correct". J'y pense en ce moment où les affiches pour la campagne électorale des municipales à laquelle je participe sont vraiment trop tartignoles.


Le DVD publié par Blaq out propose deux entretiens passionnants, le premier avec le réalisateur, également producteur, dont le style a changé à partir de ce moment, le second avec Séverine Wemaere et Gilles Duval qui ont exhumé ce brûlot indispensable, pépite dont l'éclat devrait guider les jeunes créateurs dans notre époque de démence où la révolte est bien molle et les films trop souvent à son image.

lundi 27 janvier 2014

Her, le grand retour de Spike Jonze

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Les médias ne manqueront pas de déflorer le sujet de Her, le nouveau film de Spike Jonze, aussi oserai-je à mon tour relater le coup de foudre de cet homme pour son Système d'Exploitation. Face à son ordinateur, le personnage joué par Joachin Phoenix, n'est pas différent de beaucoup d'entre nous et ce récit de science-fiction probable dans un futur proche. De ce que nous vivons à ce qu'invente Jonze réside probablement un temps aussi ténu qu'entre avant et après l'avènement du téléphone portable.
En 1989 Luc Courchesne avait réalisé une installation devenue CD-Rom puis module Internet intitulée Portrait n°1 où une belle jeune femme répondait à nos questions de manière interactive. Nous étions tous amoureux de la Québecoise Paule Ducharme. Quelques années plus tard j'avais raté le rendez-vous lors de son passage à Paris chez Pierre Lavoie. Son visage et surtout sa voix restent fixés dans ma mémoire comme Faustine de L'invention de Morel, le fabuleux roman d'Adolfo Bioy Casares.


En faisant doucement glisser le réel vers une fantaisie critique de notre monde de plus en plus virtualisé Spike Jonze réussit son meilleur film depuis Being John Malkovich. La réussite d'une histoire d'amour tient dans de petits détails. Jonze sait identifier nos trébuchements internes comme les aléas de notre relation aux machines pensantes que sont devenus les ordinateurs. Son humour a raison de la perte dont nous risquons de faire les frais si nous n'y prenons pas garde. Le manque à soi renvoie l'amour à cet obscur objet du désir qui nous fait perdre pied, créant un équilibre éphémère qu'il nous faudrait sans cesse remettre en question pour ne pas sombrer dans une histoire qui ne serait plus la nôtre. Fantasme et réalité sont les deux côtés de la même pièce. Alors, pile ou face ? (sortie le 19 mars)

P.S. : Quel drôle de nom que le Système d'Exploitation (duquel sommes-nous les victimes ?), traduction française d'Operating System (O.S. comme ouvrier spécialisé !)... L'article aurait pu porter sur les faux-semblants au milieu desquels nous évoluons, du moins celles et ceux qui sont en mesure de lire ces lignes.

lundi 20 janvier 2014

Retour cinématographique sur la politique française


Il n'y a pas que le cinéma américain pour dévoiler les coulisses du pouvoir en mettant en scène les acteurs politiques au sein d'affaires historiques qui ne font pas forcément honneur au pays. Guillaume Nicloux, Matthieu Kassovitz, Raoul Peck, entre autres, ont réalisé des films montrant comment les gouvernements français successifs dirigent les affaires de l'État indépendamment des citoyens qui les ont élus. Prétextant l'intérêt suprême de l'État le pouvoir exerce une manipulation totale, privilégiant des intérêts économiques ou personnels en faisant fi des conséquences sur la population. Grâce au téléviseur, fenêtre ouverte sur un passé décliné au présent, Nicloux et Peck mêlent les documents d'archives aux comédiens qui rejouent ou réinventent l'action. Le film de Kassovitz est un thriller qui emprunte les ressources du cinéma de divertissement sans sombrer dans les exercices démonstratifs stériles. Le travail d'enquête et l'intégrité face à l'Histoire sont à souligner dans tous les cas. La qualité de l'interprétation également ! L'école du pouvoir de Raoul Peck court de 1977 à 1986 quand commence L'affaire Gordji de Guillaume Nicloux, qui se termine lui-même en 1988, juste avant L'ordre et la morale de Matthieu Kassovitz !

En 2009 Guillaume Nicloux réalise donc L'affaire Gordji qui retrace l'histoire des attentats parisiens de février 1985 à septembre 1986. À l'époque la population ignore que l'Iran a déclaré clandestinement la guerre à la France. Le gouvernement Chirac sait parfaitement que l'État n'a pas payé la dette Eurodif ; l'Iran réclame en plus qu'on lui vende des armes comme à l'Irak et que soit libéré Anis Naccache, condamné à perpétuité pour la tentative d'assassinat sur l'ancien premier ministre du Chah, Shapour Bakhtiar. En pleine cohabitation, le duel entre le président François Mitterrand et Jacques Chirac, alors premier ministre, se joue sur la libération des otages au Liban et l'arrêt des attentats meurtriers attribués au FARL dirigées par Georges Ibrahim Abdallah. Charles Pasqua réussira à juguler la crise, à laquelle il n'est pas étranger, en échangeant les otages Roger Auque et Jean-Louis Normandin détenus par le Hezbollah contre Wahid Gordji, traducteur à l'Ambassade d'Iran à Paris, soupçonné d'avoir commandité les attentats. Après un débat historique contre Chirac qui dément les allégations de Mitterrand, celui-ci sera malgré tout réélu, mais le juge Boulouque, chargé de l'affaire, se suicidera suite aux insinuations sur son absence d'indépendance. Les comédiens, ressemblant seulement de loin aux personnages qu'ils incarnent, transforment l'Histoire en fable ou en leçon de realpolitik.


Quant à cette réélection de Mitterrand en 1988 il faut absolument réhabiliter le passionnant film de Matthieu Kassovitz, L'ordre et la morale, sur le sanglant règlement de la prise d'otages de la grotte d'Ouvéa qui eut lieu entre les deux tours des élections. En voyant le film on comprend les difficultés et obstacles que les institutions infligèrent à Kassovitz pour l'empêcher de tourner en Nouvelle Calédonie, et la colère du cinéaste après sa déprogrammation de la compétition au Festival de Cannes. Son film, digne et précis, ne respecte évidemment pas la version officielle totalement mensongère et gêne beaucoup de monde, l'armée en prenant pour son grade.


Puisqu'ils en sont à révéler le dessous des cartes, saluons également L'école du pouvoir de Raoul Peck, tourné pour la télévision comme celui de Nicloux. En 2012, Peck réalise un film de quatre heures sur la promotion Voltaire de l'ENA (1977-1980). Faisant la synthèse de différents personnages, en particulier de certaines intimités, Peck ne peut livrer les noms des protagonistes qui l'ont inspiré, mais on sait que les condisciples étaient François Hollande, Ségolène Royal, Dominique de Villepin, Renaud Donnedieu de Vabres, Michel Sapin, Henri de Castries (PDG d'Axa), Jean-Pierre Jouyet (ex-ministre, directeur général de la Caisse des dépôts), Pierre-René Lemas (secrétaire général de l'Élysée), Raymond-Max Aubert (prédécesseur UMP de Hollande à la mairie de Tulle)... Le film montre l'écueil entre les aspirations de cette jeunesse et les compromissions qu'impose la raison d'État. Dans le film on sent poindre dès le début l'évolution probable de chacun. Les figures de Ségolène Royal et François Hollande sont particulièrement bien croquées, et le personnage joué par Robinson Stévenin incarne brillamment la rigueur morale et la difficulté de rester fidèle à ses convictions.

Comprendra-t-on qu'il faut peut-être remettre en cause les accès au pouvoir et ce qu'il engendre. La démocratie montre ses limites tant et si bien que, par exemple, les propositions d'élections par tirage au sort commencent à être prises au sérieux comme celles limitant à un seul mandat, et sans cumul, ceux qui représentent le peuple et dirigent la nation.
Si L'affaire Gordji et L'ordre et la morale existent en DVD, L'école du pouvoir n'est accessible qu'en VOD sur Arte.

jeudi 9 janvier 2014

Jacky au royaume des filles


Le pire danger du nouveau film de Riad Sattouf serait de le faire passer pour une comédie rigolote. On n'y rit pas tant que cela, ce qui ne nous empêche pas de regarder Jacky au royaume des filles avec un énorme sourire et quelque soulagement. Le succès des Beaux gosses, chronique hilarante sur l'adolescence des mâles, lui a permis de réaliser ce film gonflé, satire grinçante et spirituelle sur le monde conçu et dirigé par les hommes. Grande lucidité de sa part d'avoir saisi l'occasion de commettre une œuvre barjo et provocatrice comme second long métrage. Car Sattouf ne se contente pas de renverser les rôles, il saupoudre son pamphlet humoristique de grains de sable qui grippe la machine.
Il ne faudrait pas non plus y voir une critique du monde musulman sous prétexte que les hommes y portent la burka, ni une dénonciation du totalitarisme hors de nos frontières. Toutes les religions en prennent pour leur grade et la mise en garde est sévère à l'égard de nos fausses démocraties. En habillant ses mâles de voiles rouges Sattouf donne au film son aspect futuriste et en militarisant les filles il rend intemporel sa transposition critique de notre monde, plus caricatural que le film lui-même. Dans notre pays où le racisme et le sexisme sont loin d'être réglés notons que la question du genre est abordée par deux cinéastes, l'un d'origine syrienne, l'autre d'origine tunisienne.
Certains spectateurs de l'avant-première (le film sort sur les écrans le 29 janvier) le comparent à un Jacques Demy sarcastique. C'est mal connaître Demy qui n'est pas qu'un cinéaste fleur bleue, il rendit enceint Mastroiani dans L'événement le plus important depuis que l'homme a marché sur la lune, traita de l'inceste plus d'une fois, en particulier avec Peau d'âne, transforma Lady Oscar en homme et réalisa des films à l'arrière-fond politique, des Parapluies de Cherbourg à Une chambre en ville. Sattouf a en commun avec lui le goût du conte social, transposant ici Cendrillon au royaume des femmes.


Jacky au royaume des filles a le mérite de ne ressembler à aucun autre film, sauf pour la musique qui banalise la piste sonore. Heureusement, les cadrages et le découpage qui rappellent que Sattouf vient de la bande dessinée, l'excellence du traitement et la qualité de l'interprétation (Charlotte Gainsbourg, Vincent Lacoste, Noémie Lvovsky, Didier Bourdon, Anémone, Michel Hazanavicius, Anthony Sonigo...) lui évitent tout de même la bouillie servie chaque jour aux sujets du royaume. Et le dernier coup de théâtre laisse à chacun le soin de se faire son propre cinéma... Évitant un traitement systématique du renversement des rôles entre hommes et femmes le film caustique de Riad Sattouf permettra peut-être à nombreux spectateurs et spectatrices de s'interroger sérieusement sur l'absurde condition des femmes.

mardi 17 décembre 2013

La mémoire meurtrie (Memory of The Camps)


La mémoire meurtrie est le titre de la version française du film de Sidney Bernstein, Memory of The Camps, dont Alfred Hitchcock supervisa le montage. Le film terrible tourné entre autres dans le camp de concentration de Bergen-Belsen en 1945 fut interdit jusqu'en 1985. Malgré l'intention initiale des Anglais de le montrer au peuple allemand, il devint rapidement inopportun si l'on souhaitait que l'Allemagne puisse se relever. La charge était trop forte. Il est certain que la projection du film est difficilement soutenable.
À comparer la version originale commentée par l'excellent comédien Trevor Howard et ponctuée de lourds silences et la version française en voiceover où le début a été raccourci et où ont été rajoutés un certain nombre de témoignages, du cinéaste-cameraman, des survivants Anita Lasker, Leon Greenmann et Hugo Gryn, et quelques commentaires de l'historien Martin Gilbert, on appréciera la force de la première (mais il faut parler anglais, of course) et l'intérêt de la seconde (surtout si l'on ne parle pas la langue de Shakespeare) qui se penche sur l'histoire du film lui-même. Les suggestions d'Hitchcock y sont par exemple évoquées : privilégier les longs plans séquences pour contrer les suspicions négationnistes, des contrepoints sur la sage campagne environnante, etc.
J'avais découvert le film sur Canal Plus en 1987. Il fut rediffusé en 1996 lors de "Une semaine contre l'oubli". Je n'ai jamais pu l'oublier. L'histoire de mon grand-père gazé à Auschwitz avait hanté mon enfance. Nuit et brouillard, projeté au lycée, m'avait considérablement ému. La mémoire meurtrie montre l'inimaginable, un cauchemar dont on aimerait se réveiller.
Stephen Frears a supervisé la restauration du film qui sortira début 2015 avec la sixième et dernière bobine manquante à l'occasion du 70ème anniversaire de la Libération.

lundi 16 décembre 2013

Peter Brook sur un fil...


Dans la famille Brook on demande le père. Évidemment. Mais c'est le fils qui nous l'offre, sur un plateau, ou plutôt Sur un fil... tant l'exercice consiste à chercher l'équilibre comme on avance en aveugle sans savoir où l'on va. Ce "on" est endossé par une dizaine d'acteurs et musiciens participant à un atelier d'improvisation sous la direction du metteur en scène Peter Brook. Son fils Simon l'a convaincu de se laisser filmer pendant les répétitions révélant le travail qu'il a refusé de montrer depuis 40 ans. Le tournage est aussi sobre et limpide que la méthode de l'homme de théâtre. Ce qu'il appelle The Tightrope, la corde raide, condense des décennies de pratique qui accouchèrent de spectacles merveilleux.
Si cette leçon d'improvisation d'une heure vingt trois minutes puise ses racines dans la musique, l'appropriation qu'en font ici les comédiens et comédiennes devraient inspirer à leur tour maints musiciens improvisateurs. La théorie du cerveau partagé rappelle l'incroyable magie de jouer à plusieurs en connaissant la finalité sans pouvoir prévoir les obstacles et les rencontres que le voyage suscite. Il sera question d'écoute, d'anticipation sans préjugé, de lâcher prise, d'indépendance du corps comme celle de l'esprit, et bien d'autres ressorts permettant de rebondir en sautant à la corde.
Les bonus du DVD que publie Blaq out prolongent la leçon par le témoignage du fiston comme par celui des participants. Les plus dévots pourront réécouter les pièces musicales accompagnant l'exercice, les autres se contenteront de savourer l'intelligence et la sensibilité d'un homme qui a su révéler la légèreté de l'être, qu'elle soit insoutenable ou en lévitation.

jeudi 12 décembre 2013

Baiser d'encre, ça se fête


Succès unanime du nouveau film de Françoise Romand. C'est évidemment sans compter les spectateurs partis sans rien dire. Les deux séances successives au Triton mardi soir ont grandement rassuré la réalisatrice et ses deux acteurs, Ella & Pitr. Les nombreux compliments sur la musique m'ont évidemment beaucoup touché. Il est toujours plus facile de partager ses sentiments lorsque l'on est emballé que si l'on s'est ennuyé ! Les critiques circonstanciées laissaient supposer une sincérité partageuse. Lorsqu'il ne savait pas comment s'en sortir Coppola disait "You did it again!", traduisons "C'est bien toi !". Ève Risser m'envoie une photo de nous quatre sur la scène. Ella & Pitr se sont envolés cette nuit pour Hong Kong. Françoise dort. Ma grippe a repris de plus belle...


Baiser d'encre est certainement le plus joyeux de toute la filmographie de Françoise. Tendresse et fraîcheur suintent de tous ses pixels. J'ai parlé de conte moral. En le voyant on aurait envie de faire des enfants si ce n'était déjà fait ! Les impertinences y sont livrées pleines de nuances. Je savais tout cela, mais la projection HD dans la nouvelle salle du Triton a fait exploser les couleurs et souligner le mixage. Il aura fallu à Françoise trois ans de travail pour en arriver là. Ce n'est plus qu'une question d'export pour obtenir une copie 0 conforme. Cela ne semble pas évident avec FinalCut.


Les prochaines séances auront lieu le mardi 17 décembre à 20h au cinéma Le Méliès de Saint-Étienne (également jeudi 19 décembre à sa Cinémathèque, Mix-Up ou Méli-Mélo à 18h dans une superbe copie remasterisée, rencontre avec la réalisatrice à 19h, Appelez-moi Madame à 20h) et le 22 janvier à 20h30 au cinéma Le Cin'Hoche à Bagnolet, en attendant la sortie officielle. C'est l'occasion pour vous de vérifier que je n'écris jamais de billet de complaisance !

mercredi 11 décembre 2013

Chasse au trésor VHS


J'ai jeté un pont vers l'île aux trésors avant qu'elle ne soit engloutie par un tsunami magnétique. Tous mes magnétophones à bande étant en réparation je continue à numériser, mais cette fois mes VHS. Comme il y en a des centaines je choisis les petits sujets qu'en bon obsessionnel j'enregistrais à la fin des bandes de quatre heures. Il restait toujours un peu de place après les deux longs métrages. Si ceux-ci ont pour la plupart été réédités en DVD il n'en sera probablement jamais de même avec les clips musicaux, les publicités des années 80, les concerts inédits, les magazines, les extraits de journaux télévisés, les opéras, etc. Cette boulimie télévisuelle remonte à la naissance de ma fille. Nous sortions moins et il fallait qu'Elsa soit impérativement couchée à 21h avant que le film ne commence ! Après le 11 septembre 2001 j'ai totalement arrêté de regarder la télé sauf pour les films, et depuis le DVD et Internet j'ai rendu mon décodeur pour ne plus jamais me brancher sur une chaîne.
En fait j'ai sorti le lecteur VHS pour numériser une douzaine de courts et moyens métrages de Françoise que je n'ai jamais vus et surtout son feuilleton-documentaire en huit épisodes, Croisière sur le Nil, qui était passé sur France 3 à 20h.


Comme j'avais terminé de sauver ses précieuses archives je me suis plongé dans les miennes, ou plus exactement l'incroyable téléthèque où chaque cassette est répertoriée dans six classeurs numérotés où je collais les articles de Télérama. J'ai ainsi retrouvé la Nuit du film d'art sur Canal Plus, celle intitulée Doc Doc Doc, des centaines de documentaires, de films d'animation, un condensé de la série Movie Mahal produite par Channel Four qui me permet de retrouver les films complets d'où sont extraits les numéros chantés et dansés, une soirée sur la voix, des documents historiques inestimables... La mémoire meurtrie, le terrible film de Sidney Bernstein sur les camps de concentration pour lequel Alfred Hitchcock supervisa le montage, fait passer Nuit et Brouillard pour une bluette. J'exagère à peine. Les Anglais ont interdit le film jusqu'en 1985 de peur que l'Allemagne ne s'en remette jamais. J'en profite aussi pour copier mes passages à la télé, comme après mon retour du siège de Sarajevo, des plans de manif au Journal de 20 heures, des interviews sur la musique... Il y a heureusement beaucoup de petits sujets amusants, des sketches comme ceux de Pierre Dac, Jacques Dufilho, Jean Yanne... Je sélectionne seulement ceux que j'ai envie de revoir, sacrifiant probablement la majorité de ce fonds. Je n'ai pas que cela à faire, mais je me rends compte de la boulimie incroyable qui m'a toujours animé, un encyclopédisme qui m'alimente autant qu'une soif inextinguible de créer sans cesse.

mardi 10 décembre 2013

Enclume et Baiser d'encre


Remake d'Ouvrard. Depuis dimanche soir j'ai la tête comme une enclume, le ventre en papillote, je tousse à m'en ouvrir le thorax, des courbatures des orteils à la pointe des cheveux, je ne regrette qu'une chose, ne pas savoir dessiner pour croquer ma carcasse en deux coups de crayon. Je me la joue très pro, au moment où le travail se calme et où j'ai le temps de me transformer en zombie. J'espère que ce sera passé d'ici ce soir, car Françoise projette Baiser d'encre, son nouveau film, en avant-première au Triton à 19h30 (complet au point de rajouter une séance à 21h30, déjà presque complet). J'en ai composé la musique avec Birgitte Lyregaard, Sacha Gattino, Antonin-Tri Hoang, Vincent Segal et Edward Perraud... Et puis les acteurs seront présents dans la nouvelle salle du Triton !
Les Papiers Peintres Ella & Pitr puisent leur inspiration dans leur vie quotidienne dont les rêves composent une nouvelle réalité pleine d'humour et de tendresse. Ils sillonnent la planète avec leurs deux jeunes enfants, exposant leurs affiches dans les rues ou en galeries, manière généreuse de coller à tous leurs publics. Françoise Romand, inspirée par cette étonnante saga familiale, propose une délicieuse fantaisie montrant qu'il existe mille manières de rendre le monde plus beau à condition de s'en emparer avec l'esprit critique qu'exige toute création.

vendredi 6 décembre 2013

Un Tex Avery de l'animation numérique


Le jeune cinéaste d'animation irlandais David OReilly est un Tex Avery des temps modernes. Il fait exploser la 3D, dans ses codes et ses usages, en jouant des artefacts et des effets de bord avec un humour féroce. Son dernier court-métrage The External World, interdit en Chine (?), a reçu une quarantaine de prix internationaux.


Son site recèle d'autres trésors d'imagination où l'usage systématique du glitch effectue un recul brechtien (ou godardien !) offrant de voir le quotidien du geek sous des angles inédits. L'histoire du dessin animé est passée à la moulinette et son passé le plus récent bigrement écorché par ses impertinences graphiques. Puisque sexe et scatologie y font aussi bon ménage que chat et souris font le ménage, je vous recommande également Please Say Something. Il suffit de mettre les doigts dans la prise pour que les machines rendent leur jus ! NX_vcjZmQ9w...

lundi 2 décembre 2013

La route des Indes


Les éditions Carlotta continuent la publication en DVD/BluRay de l'œuvre de David Lean avec son dernier film, La route des Indes (A Passage to India), tourné en 1984. Cinéaste fondamentalement sensible au statut des femmes confrontées à une société qui fait peser sur elles tant de conventions sociales machistes il met en scène une fois de plus le désir refoulé qui engendre la culpabilité. Le racisme ambiant accentue la fragilité de Judy Davis et Victor Banerjee qui doivent se battre contre tout ce qui leur a été inculqué. L'homosexualité n'est d'autre part jamais abordée de front, mais on la sent étonnamment poindre dans nombreuses de ses réalisations. L'intrigue de La route des Indes a pour cadre une Inde qui se réveille du joug de la colonisation britannique comme il l'avait montré avec le monde arabe dans Lawrence d'Arabie. On retrouve aussi la finesse psychologique de ses premiers films. Le grand écart qu'affectionne David Lean entre mysticisme et trivialité est souligné par des traits d'humour presque iconoclastes portés par le comédien Alec Guiness qui ressemble ici à Peter Sellers dans The Party ! Mais c'est surtout le montage, pris en charge par Lean lui-même, qui épate avec ses ruptures de ton et de rythme, et une utilisation suggestive de la bande-son, deux qualités dont se privent trop de cinéastes aujourd'hui.
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