Jean-Jacques Birgé

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dimanche 23 janvier 2022

Exterminez tous ces sauvages, nouveau chef d'œuvre de Raoul Peck


Après I Am Not Your Negro et Le jeune Karl Marx, le cinéaste haïtien Raoul Peck n'avait pas d'autre choix que l'excellence. C'est aussi ce que ses parents lui apprirent s'il voulait vivre la tête haute dans ce monde de haine et de violence. Si son nouveau documentaire en 4 parties, Exterminate all the brutes (traduire "exterminez tous les sauvages"), s'adresse à tous et toutes, et à notre humanité dévoyée, sa charge concerne particulièrement les États Unis d'Amérique, bâtis sur un génocide qui n'est toujours pas reconnu, et sur l'esclavage dont l'héritage marque toujours l'actualité. Après quatre heures exceptionnelles d'intelligence et de sensibilité, de maîtrise cinématographique aussi, Raoul Peck répète que le problème n’est pas le manque de connaissance, mais le courage d'admettre ce que tout le monde sait. Il rappelle en trois mots les fondements de la suprématie blanche : civilisation, colonisation, extermination. Alors qui sommes-nous ?


Pour que le génocide commis par les nazis soit rendu possible, il avait fallu s'appuyer sur ce qui l'avait précédé. L'Histoire qu'on nous enseigne est racontée à l'envers. Les terres n'étaient pas vierges, elles étaient habitées. Depuis 500 ans, les Européens ont assassiné pour voler. Les deux Amériques ont été nettoyées de leurs occupants, l'Afrique exploitée, transformant même les humains en marchandise. J'ai toujours pensé que tant que les "Américains" ne reconnaîtraient pas le crime contre l'humanité sur lequel ils ont fabriqué leur pseudo démocratie, la violence serait leur quotidien. Et partout sur la planète nous continuons à fermer les yeux sur les crimes de masse. Comme le suggérait Jean Cayrol en 1955 à la fin de Nuit et brouillard d'Alain Resnais, "[nous] feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin.". Le film de Raoul Peck a la même force. Le réalisateur rappelle la spoliation des terres indiennes, crimes organisés par le gouvernement américain, le génocide des Héréros par les Allemands en 1904, et il revient sur le Vietnam, le Rwanda, la Tchétchénie, et son "shithole country", Haïti qui fut le premier pays au monde issu d'une révolte d'esclaves et dont la révolution est systématiquement minimisée alors qu'elle fut à l'origine de l'affranchissement de toute l'Amérique du Sud. Ce n'est pas parce que la haine raciale est à la base de la civilisation que l'on doit faire la sourde oreille et rester les bras croisés. Pour Raoul Peck, la neutralité n'est pas une option.


Pour mettre en scène son film, montage d'archives, d'extraits de blockbusters qui impriment notre inconscient, d’animations éloquentes, de reconstitutions historiques (tournées dans le parc du château de Chambly, dans le hameau d’Amblaincourt !) où le comédien Josh Hartnett joue l’homme blanc maléfique, Raoul Peck dessine une fresque épique où la poésie de la nature (déjà présente dans Le profit et rien d'autre que j'avais adoré) évite le didactisme balourd de maint documentaire. Là où le documentariste anglais Adam Curtis profite d'une équipe de documentalistes zélés pour étayer ses démonstrations sur la manipulation de l'information, Raoul Peck préfère jouer sur la dialectique, lecture plus romantique aussi, en insérant des plans paysagers, en filmant des bouts de fiction et en révélant son propre parcours de l'enfance jusqu'à la réalisation de ses précédents films.


Les quatre parties d'une heure, La troublante conviction de l'ignorance, P... de Christophe Colomb, Tuer à distance, Les belles couleurs du fascisme, sont des évocations palpitantes. Raoul Peck s'appuie sur le travail de l’historien suédois Sven Lindqvist, qui avait publié Exterminate All the Brutes (traduit "Exterminez toutes ces brutes") où, traversant en bus le Sahara, il étudie le contexte colonial dans lequel Joseph Conrad a rédigé le roman Au cœur des ténèbres (ce livre est emblématique du livre de Lindqvist et du film de Peck dont le titre vient de paroles prononcées par le personnage Kurtz devenu fou dans l’enfer colonial du Congo), il fait un lien entre l'impérialisme, en particulier britannique de la fin du XIXe siècle, et le génocide juif ; de l’historienne américaine Roxanne Dunbar-Ortiz, auteure d’An Indigenous People’s History of the United States (34 ans après Une histoire populaire des États Unis de Howard Zinn) ; et de l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot, auteur de Silencing the Past – Power and the Production of History.

Déjà diffusé aux USA et en Grande-Bretagne, le film [sort enfin sur Arte le 1er février, et sur Arte.tv du 25 janvier au 31 mai 2022]. Raoul Peck (ministre de la Culture de la République d'Haïti de 1995 à 1997, et président de la Fémis de 2010 à 2018), dit ici le commentaire, mais il avait choisi Samuel L. Jackson pour la version originale de I Am Not Your Negro et Joey Starr pour la version française ! Sur le site que HBO a mis en ligne, le cinéaste livre tout un tas de précieuses références littéraires et cinématographiques ainsi que des documents en PDF.

J'ajoute quatre extraits de la version française à mon article publié sur Mediapart le 13 avril 2021, mais vous pouvez aller directement sur le site d'Arte :







mercredi 19 janvier 2022

Films, revue express


Article bâclé. Simplement des notes expéditives pour me souvenir d'avoir vu ces films. Autant ? Le soir après le dîner, pour m'empêcher de travailler, de cogiter et pour laisser ma tendinite du pouce droit tranquille. Grand écran 5.1. Des yeux comme des soucoupes. En plus j'en oublie plein et je ne cite pas les anciens que je revois ou ceux sur lesquels j'ai écrit plus sérieusement. Je devrais prendre des notes au fur et à mesure. Il me reste de vagues impressions à part quelques uns qui me laissent un souvenir impérissable. Je constate surtout que Netflix est en train de supplanter Hollywood dont la plupart des productions ont pour cible les jeunes ados américains...

Les films très fins :
Drive My Car
 de Ryusuke Hamaguchi, scénario très fin d'après Murakami, les personnages se découvrent progressivement, on tient les 3 heures sans peine
The Lost Daughter, premier film de Maggie Gyllenhal, freudien, formidable Olivia Colman
Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier, norvégien, intellectuellement plus banal, mais ça tient la route grâce à la forme
À l'abordage de Guillaume Brac, franchement sympathique, une branche toujours intéressante du cinéma français
Compartiment n°6 de Juho Kuosmanen, film germano-estono-russo-finlandais (c'est en russe !), là aussi, ça casse pas mal de préjugés
Le genou d'Ahed de Nadav Lapid est gonflé tant dans la forme que dans le fond. Déséquilibré, déséquilibrant, parce qu'il fait tituber tous les protagonistes à commencer par le réalisateur israélien critique de son pays. Quelle que soit leur place, tous sont complices. Passé ces frontières, nous le sommes tous, et pas seulement de l'oppression d'un peuple sur un autre, des gens entre eux, de la réalité qui dépasse la fiction

Les déceptions (pour certains, pour d'autres ça fait longtemps) :

La main de Dieu de Paolo Sorrentino, trop fellinien sans le délire, dommage !
Benedetta, démonstratif, faussement provocateur, où est passé l'humour grinçant de Paul Verhoeven ?
The French Dispatch de Wes Anderson, lassitude, toujours le même rythme, on s'endort vite malgré le délire
Memoria de Apichatpong Weerasethakul, la résolution de l'énigme dégonfle la baudruche mystique, pesant
The Novice de Lauren Hadaway, hystérique, monomaniaque, la tension permanente finit par fatiguer
Cry Macho, Eastwood n'est pas le cinéaste génial idolâtré par la presse, beaucoup de ses films sont pitoyables
The Last Duel de Ridley Scott, grosse daube, aucun intérêt
La fièvre de Petrov de Kirill Serebrennikov, je ne sais pas, je m'y suis pris à plusieurs fois, je n'arrive pas à accrocher

De bons westerns :
The Power of The Dog
, dernier Jane Campion, trouble
Old Henry de Potsy Ponciroli, comme quoi il y a encore de bons westerns

Les thrillers (au sens large) :
Beckett, excellent thriller hitchcockien de Ferdinando Cito Filomarino
Boîte noire, un bon film français de Yann Gozlan et puis maintenant je sais à quoi ressemble une boîte noire
The Card Counter, un bon Schrader, même si ça manque de liens entre l'Irak et les cartes
The Guilty d'Antoine Fuqua, Jack Gyllenhal toujours bien, mais le remake est moins bon que l'original danois de Gustav Möller
Old, scénario d'après la BD de Pierre Oscar Lévy, il réussit à Shyamalan qui ne me convainc pas souvent

Des comédies sympas :
Antoinette dans les Cévennes, charmant, pour Laure Calamy
Red Rocket, du réalisateur de The Florida Project, déjà vu, malgré la pauvreté du milieu social

I Care a Lot, humour bien noir, je ne suis pas certain que celui-ci soit si sympa, mais c'est le meilleur des trois !

De la tendresse ?
Stillwater de Tom McCarthy, Marseille vu autrement, Matt Damon n'en fait pas trop
Bergman Island de Mia Hansen-Løve, trop nostalgique
Spencer de Pablo Larraín ne vaut pas la série tellement plus réussie The Crown
Onoda 10000 nuits dans la jungle est à des kilomètres de Saga of Anathan de Sternberg

Une découverte !
Kogonada, épatants petits hommages thématiques et expérimentaux sur des cinéastes déterminants : les mains de Bresson, les yeux d'Hitchcock, la symétrie chez Wes Anderson, les miroirs de Bergman, etc.

Des films qui font réfléchir :
Don't Look Up, le film sur le déni du changement climatique
J'en ai profité pour revoir Solyent Green (1973) de Richard Fleischer, j'aime vraiment bien ce cinéaste, et The Day After Tomorrow (2004) de Roland Emmerich
France, parodie grossière des médias, c'est bien, Dumont prend des risques comme peu osent encore le faire
Being The Ricardos, léger, avec en fond la chasse aux sorcières. Aaron Sorkin a aussi réalisé The Trial of the Chicago 7.
Oslo de Bartlett Sher, dans les coulisses des accords Perez-Arafat, j'avais pleuré, ça a foiré avec l'assassinat de Perez
Percy vs. Goliath, mouais, ça enfonce des portes ouvertes sur le vilain Monsanto, ressemble à tant d'autres

De l'action :
Escape From Mogadishiu, vision coréenne de l'Afrique en crise, Seung-wan Ryoo, gros budget, vraiment à voir
Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux, un bon Marvel japonais, il y a des soirs où ça repose
En tout cas c'est meilleur qu'Eternals de Chloé Zhao, vraiment cul-cul et sans style, étonnant de la réalisatrice de The Rider et Nomadland
The Matrix 4 Resurrections, bof, pas compris grand chose, ni l'intérêt, mieux vaut revoir le premier
Belfast, Branagh, effets attendus, ça ne mange pas de pain
Army of Thieves, les ados aiment bien quand ça bouge dans tous les sens

Des documentaires :
Il n'y aura plus de nuit de Eléonore Weber, filmé par les caméras des avions de l'armée américaine sur le terrain, terrible !
Ascension de Jessica Kingdon, alors là ça fait flipper, quand on voit ce que les Chinois ont dans la tête, on se dit qu'on est mal barrés pour la décroissance
Basquiat : un adolescent à New York de Sara Driver, pas le meilleur, mais tous les films sur Basquiat méritent le détour
La sagesse de la pieuvre, passionnant, mais c'est tout de même plan-plan, voire gonflant côté réalisation
Voyage of Time, texte et musique pompeux, confusion entre les images recrées et les prises de vue réelles qui finissent par perdre leur force, j'ai toujours un gros doute avec Terence Malick, comme avec Alexandre Sokourov, qu'est-ce que c'est lourd !
The Story of Film: An Odyssey de Mark Cousins, 15 heures spécieuses, je ne comprends pas comment on peut parler de cinéma de cette manière, quel fouillis, mais il y a toujours des choses à grapiller forcément vu que c'est plein d'extraits... J'ai testé aussi The Story of Film: A New Generation, c'est pire que mon article, parce que ça dure encore 2h40 ! Retournez à la case Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, un chef d'œuvre...
Ou bien recherchez Ne croyez surtout pas que je hurle de Frank Beauvais, épatant

Séries :
Mare of Easttown de Brad Ingelsby avec Kate Winslet est probablement la meilleure série de 2021. En thérapie est loin derrière nous.
La casa de Papel, j'avais laissé tomber dès la saison 3, c'est vrai que les derniers épisodes de cette dernière, la 5e, sont pas mal
Station Eleven, mini-série de 10 épisodes, bon scénario post-apocalyptique malgré un paquet d'invraisemblances
Vigil, mini-série de 6 épisodes de la BBC, polar comme savent le faire les Anglais, rebondissements dans un sous-marin, le côté guerre froide est peut-être un peu dépassé, mais ça suspense fort
Master of None, comédie réussie, mais oubliez la saison 3. Les dernières saisons de Mad Men, Game of Thrones ou du Bureau des Légendes ne méritaient pas plus qu'on s'y attarde. Tout le monde ne sait pas finir. Moi-même j'ai du mal à m'arrêter. Il me revient sans cesse des trucs que j'avais oubliés...

vendredi 14 janvier 2022

Neuf articles avec Agnès Varda

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UNE LEÇON DE JEUNESSE
20 juin 2006


Agnès Varda s'expose à la Fondation Cartier à Paris [...]. La cinéaste qui inaugura la Nouvelle Vague avec La pointe courte (1954) et Cléo de 5 à 7 (1961), avant la bande de garçons des Cahiers du Cinéma, est célèbre pour ses films L'une chante l'autre pas, Sans toit ni loi, Jacquot de Nantes (sur son mari Jacques Demy), Les glaneurs et la glaneuse et nombreux courts-métrages.
L'année dernière, nous avions déjà admiré le travail de cette jeune femme de 78 ans à la Galerie Martine Aboucaya où elle présentait Le triptique de Noirmoutier jouant sur le hors champ par un amusant coulissement de persiennes, et surtout Les veuves de Noirmoutier, où 14 écrans entourent un quinzième central. En face, sont installées 14 chaises avec 14 casques audio. À chaque chaise et casque correspond le son de l'une des séquences, les chaises dessinant en miroir le même damier que l'ensemble des séquences projetées. L'image composite reste la même, mais le son change. À soi de retrouver la veuve à qui il appartient... L'une d'entre elles est évidemment l'auteur. Ces deux installations sont présentées au sous-sol avec trois autres, celles-ci conçues, comme celles du rez-de-chaussée, à l'occasion de cette exposition dont le thème est l'île de Noirmoutier où la cinéaste possède une propriété. En 2005, Agnès Varda recevait ses amis déguisée en patate (sic), clin d'œil à ses premiers pas d'artiste plasticienne à la Biennale de Venise en 2003 où elle avait présenté Patatutopia et à sa taille, haute comme trois pommes (de terre) !
Au rez-de-chaussée de l'immeuble dessiné par Jean Nouvel, sont installées trois œuvres. Ping Pong Tong et Camping est un petit film de plage en boucle, projeté sur un matelas gonflable, avec en alternance le percussionniste Bernard Lubat qui tapote bombardé de balles de ping pong ou le BACHotron de Roland Moreno, le génial inventeur de la carte à puces (aussi allumé que le fut Einstein dans sa vie quotidienne, voyez son site si vous pouvez en croire vos oreilles !). Seaux, raquettes, pelles en plastique aux couleurs vives, encadrent l'écran, et sur le côté, une autre boucle vidéo montre des tongs encore plus fantaisistes que celles accrochées tout en haut. C'est gai, ludique et charmant. Dans La cabane aux portraits sont accrochés d'un côté 30 hommes et de l'autre 30 femmes ; c'est plus sévère, sauf si les cartes se mélangent quand la nuit tombe et que la Fondation ferme ses portes ? N'oublions pas qu'Agnès Varda commença au théâtre comme photographe de plateau, en particulier en Avignon avec Jean Vilar ! Dans le catalogue de l'exposition ressemblant à un très beau livre pour enfants et particulièrement réussi, elle fait appel au décorateur de l'expo, Christophe Vallaux, pour ses dessins (voir ci-dessus). Ma cabane de l'échec est une serre dont les murs sont constitués des chutes de pellicule du film Les créatures, déjà tourné dans l'île, flop de l'année 1966 avec Catherine Deneuve et Michel Piccoli, dont on ne peut voir que les images anamorphosées pendant le long des murs ou un extrait, plus loin, sur une vieille table de montage...

Au sous-sol, Le passage du Gois simule la route submersible qui relie l'île au continent, une barrière automatique scande les marées, empêchant ou laissant passer les visiteurs. Le Tombeau de Zgougou est représenté par un tumulus sur lequel est projeté un petit film d'animation avec des coquillages. On connaissait déjà l'Hommage à Zgougou, bonus du film Les glaneurs et la glaneuse, mais ce dernier épisode est si tendre qu'on pense encore à un rituel pour atténuer la douleur des enfants. Ceux d'Agnès, Mathieu et Rosalie, sont grands, mais elle tient très bien sa place de grand-mère gâteau. Enfin, près d'un tas de sel, les fenêtres de La grande carte postale ou Souvenir de Noirmoutier s'ouvrent sur cinq petites scénettes cinématographiques : la main de Demy malade sur le sable, des enfants farceurs montrent leurs fesses, des oiseaux mazoutés agonisent, est-ce un noyé qui flotte entre deux eaux ?
Le site de la Fondation Cartier est très bien fait, beaucoup d'informations et d'images sur L'île et Elle, si ce n'est une insupportable (par sa répétitivité) boucle de percussion du camarade Lubat. La conception sonore du site n'est vraiment pas à la hauteur du reste, mais on a hélas si souvent l'habitude de couper le son sur Internet, n'est-ce pas ?
On peut être étonnés que ce soit deux cinéastes dont la carte vermeille commence à s'effacer qui réalisent parmi ce qui se fait de plus intéressant et de plus émouvant dans le domaine des nouvelles technologies, et ce de manière totalement artisannale. Je pense aux films de Chris Marker et à son CD-Rom "Immemory'', comme à Agnès Varda dont les boni sont amoureusement composés pour accompagner la réédition de ses films ou ceux de son mari, le très regretté Jacques Demy, et ici l'amorce d'une nouvelle carrière d'artiste plasticienne à bientôt 80 ans ! Car ce n'est pas la prouesse technique qui fait sens, mais le regard que ces deux amoureux des chats portent sur le monde, et sur ces formes d'expression modernes leur offrant de nouveaux champs d'expérimentation, terrain de jeu où se mêlent ici une véritable tendresse et la plus grande fantaisie.

LES JUSTES
22 janvier 2007


Si vous habitez Paris, allez au Panthéon voir la formidable installation artistique de la juvénile Agnès Varda sur les Justes ! L'entrée est gratuite. C'est aussi une occasion de visiter le monument qui d'habitude est d'une froideur absolue et d'un kitsch achevé.
La réalisatrice Agnès Varda accomplit là un miracle. Comment rendre hommage aux Français et Françaises qui, pendant la seconde guerre mondiale, ont pris le risque de cacher des Juifs, désobéissant aux Nazis et au régime de Vichy ? Des citadins ont été sauvés par des paysans. Des enfants eurent la vie sauve grâce au courage de ces hommes et de ces femmes dont les photographies occupent le centre de la nef. Certains ont été arrêtés et déportés à leur tour. À la fin de la projection, des spectateurs ne peuvent s'empêcher de laisser couler une larme. Agnès Varda réussit l'exploit de réaliser une œuvre contemporaine qui s'adresse au plus grand nombre.
Quatre écrans encerclent les cadres photographiques. Deux films sont projetés deux par deux sur des murs de pierre reconstitués et dressés pour masquer les quatre habituelles statues ringardes. Le premier est tourné en noir et blanc comme un document d'époque ; le second, en couleurs, est une évocation dramatique. Les deux films, aux plans très semblables, sont synchrones, le temps de neuf minutes d'un montage magiquement rythmé, sonorisé par les bruits du drame, par une berceuse yiddish et un violon alto l'imitant en tournant autour du sol. La fiction et le documentaire se rejoignent dans notre imaginaire. Paradoxalement, Agnès Varda a cherché des visages de Justes qui ressemblent à ses acteurs. Elle joue de toutes les dialectiques pour atteindre l'émotion juste. On peut marcher autour de l'installation, rester figé devant le spectacle de la résistance, laisser ses yeux errer d'un écran à l'autre, il est impossible de perdre le fil de la narration.
Au fond, sur un cinquième écran, est projetée l'image d'un arbre. La nature entre au Panthéon. Grâce soit rendue également à la cinéaste qui réussit à inverser la proportion de femmes dans ce mausolée des grands hommes. Sous la coupole, on peut voir sur leurs beaux visages combien elles furent aussi à résister à l'occupant et à la collaboration... Agnès Varda nous avait ravis avec ses installations ludiques à la galerie Martine Aboucaya ou à la Fondation Cartier, elle nous pousse ici à réfléchir au-delà de ce qui est montré.


L'installation a été inaugurée sous la coupole par le Président de la République, le 18 janvier, date anniversaire de la libération d'Auschwitz par l'Armée Rouge. Dans ce camp, mon grand-père est mort asphyxié sous une douche de gaz Zyklon B. Pourtant, je ne peux m'empêcher de penser que cette cérémonie est une manœuvre de la droite au pouvoir pour récolter les votes de la communauté juive aux prochaines élections. Tandis que l'on célèbre justement ces "Justes parmi les Nations", où se cachent celles et ceux de notre actualité ? N'y-t-il pas quelque cynisme à célébrer ces Justes d'hier tandis que des enfants sont extirpés aujourd'hui de leurs classes pour être expulsés vers leur pays où parfois les attend le pire ? Ceux et celles qui les cachent en cet instant ne risquent certainement pas la mort. Les camps n'existent plus, pensez-vous. Rappelez-vous les derniers mots de Jean Cayrol à la fin du film d'Alain Resnais, Nuit et brouillard
''Qui de nous veille dans cet étrange observatoire pour nous avertir de la venue de nouveaux bourreaux ? Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre ?
Quelque part, parmi nous, il y a des kapos chanceux, des chefs récupérés, des dénonciateurs inconnus.
Il y a tous ceux qui n'y croyaient pas, ou seulement de temps en temps.
Et il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s'éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin.''
Heureusement il y a des Justes... Mais ce ne sont pas toujours les mêmes.

Agnès Varda, à la lecture du billet, nous donne la primeur de la bonne nouvelle :
Vu les 27 OOO visiteurs , “ils” ont décidé la prolongation. Donc installation en place juska dimanche 28 - 17 heures, et fermeture à 18h. Je l’ ai appris en allant organiser le repliage des photos ce soir... Salut et amitié.

LA PETITE DAME EST UNE GRANDE
23 décembre 2007


[...] je souhaite vous parler d'Agnès Varda et de son double-dvd Tous Courts. J'ai beau connaître et apprécier ses longs métrages, j'ai réalisé la dimension de son travail à la projection de l'ensemble de ses courts publiés intégralement par sa maison de production, Ciné-Tamaris. Je voulais les avoir tous vus avant de les chroniquer, mais le coffret est si copieux (6 heures) qu'il n'est pas prudent d'attendre plus longtemps pour vous les conseiller.
L'invention et la fantaisie d'Agnès Varda, sans cesse renouvelées, en font l'égal de Jean-Luc Godard ou de Chris Marker. D'ailleurs, les critiques oublient trop souvent qu'elle réalisa en 1954 le premier film de la Nouvelle Vague, intitulé La pointe courte, bien avant tous les autres. Seulement Agnès Varda est une femme, ce qui fait tâche dans le monde de machos du cinématographe. La plupart des cinéastes de la Nouvelle Vague ont simplement poussé leurs aînés vers la sortie pour prendre, vite assagis, leur place encore chaude en s'engouffrant dans un nouveau clacissisme qui n'avait pas même l'élégance des anciens. Varda, elle, n'a jamais cessé d'inventer et de bouleverser les usages. Son compagnonnage avec son mari, le sublime et lyrique Jacques Demy, permit aux imbéciles de la reléguer au second plan. Demy lui-même n'a pas encore la renommée qu'il mérite, auteur aussi politique que sensible.
Varda commence donc par garder les enfants de Jean Vilar et deviendra la photographe officielle du Festival d'Avignon. Elle passe ensuite au cinéma et ces dernières années elle se lance dans l'art contemporain avec des installations multimédia parmi les rares à produire du sens et à porter la marque d'un auteur. Seuls Godard et Marker ont garder cette ferveur, remettant leur titre en jeu, travaillant sans relâche, explorant les nouveaux supports (télévision, expositions, CD-Roms...). Sachant manier le verbe comme Perec, Agnès Varda est une artiste complète et une productrice hors pair. Les petites variations qui introduisent chaque court métrage sont d'une grande intelligence critique et d'une simplicité qui parlera à chacun. Ses "boni" et l'interface sont soignés comme seuls les indépendants prennent le temps de le faire. Un luxe d'artisan pour une œuvre d'art !
Éternelle jeunesse... La cinéaste octogénaire a conservé la vivacité de ses débuts. Inventif, précis, copieux, drôle, fascinant, Tous Courts est chapitré en Courts touristiques, Cinevardaphoto, Courts « contestataires » et « parisiens », sans compter l’essai 7 P., cuis., s. de b. plus quatorze mini-films de la série Une minute pour une image dont elle a écrit et dit le commentaire. Chacun des 16 films est une surprise, un rayon de soleil, un éclat de lumière. Je découvre l'euphorique Oncle Yanco et le poétique Ulysse, mais je n'ai pas encore tout vu ni tout entendu. Sa Réponse de femmes réfléchit une époque fameuse où les filles affirmaient leur pouvoir. Celui d'Agnès Varda est celui de l'imagination. Que rêver de mieux ?

CE TEMPS DE LATENCE
4 mars 2008


J'ai souvent envie de changer d'appareil-photo. Mon vieux CoolPix a l'avantage d'avoir un viseur rotatif me permettant de faire des photos sans me faire repérer. Je peux viser sans mettre l'œil en tenant l'appareil sur mon ventre ou prendre des images en plongée en le tendant au-dessus de ma tête. Mais le délai d'une seconde entre le moment où j'appuie et le déclenchement m'interdit de faire des instantanés. C'est très frustrant pour les portraits que j'aime prendre dans le feu de l'action. Je me fiche de la définition, puisqu'il s'agit la plupart du temps d'illustrer les billets de mon blog. Les cinq millions de pixels suffisent généralement à tous les documents imprimés. [...]
J'ai une idée derrière la tête depuis un moment déjà. Je voudrais tirer le portrait des personnes que je rencontre, jour après jour. Cela me plairait. Nous en avons discuté avec Agnès Varda lorsqu'elle est passée à la maison, un dimanche où je travaillais avec Franck. Il n'y avait pas beaucoup de lumière, mais cela ne l'a pas empêchée de l'encadrer sur le canapé. Agnès a commencé comme photographe, elle a couvert le Festival d'Avignon à l'époque de Jean Vilar. J'aime beaucoup l'écouter lorsqu'elle parle de ses projets ou qu'elle évoque Jacques Demy. Je ne sais pas si je réussirai à faire cette série de portraits, parce que chaque fois que je décide de m'y mettre, j'oublie de le faire, et je m'en aperçois seulement quand la personne est partie. Je me rends compte que dans les arcanes de ma mémoire, c'est ce qui me manque. J'ai plus souvent conservé les voix, les écrits, mais rarement les figures. Ce dimanche-là, j'ai commencé avec Franck en copiant Agnès. Mais j'avais déjà oublié le lendemain. [...] Il faut que je trouve un moyen de me discipliner ou peut-être ne m'y résoudrai-je jamais ? Est-ce de la timidité, le besoin d'être bien là, une fausse bonne idée ? Temps différé ou temps de latence ? Celui de voir ou celui de revoir ?

SES 80 BALAIS
31 mai 2008


Elle les a même eu hier soir, et c'est le fils de 16 ans du scénographe Christophe Vallaux qui a eu l'idée de demander aux amis d'Agnès de venir chacun chacune avec un balai pour en faire un bouquet d'anniversaire. La photo prise devant sa porte, sur le trottoir de la rue Daguerre, montre l'octogénaire du jour, toujours aussi pimpante, étreignant celui que Françoise a customisé en le bombant de rose fluo, d'orange sanguine et d'or. J'y ai noué un petit cadeau et Yolande Moreau a réussi à raccrocher le pompon fuschia qui s'était décollé du manche. Les deux nôtres détonent au milieu de la rutilance de l'ensemble. Les seuls à avoir servi, ils possèdent une histoire, atterrissant chez Agnès après de très nombreuses heures de vol. Au milieu de la foule des amis, j'en retrouve deux qui me touchent particulièrement.
La première est Luce Vigo qui me rappelle que je fus le premier à mettre en musique À propos de Nice, le film muet de son père, le cinéaste Jean Vigo. C'est aussi le premier ciné-concert que le Drame créa, c'était en 1976. Vingt-cinq autres chefs d'œuvre cinématographiques suivront, qui nous firent faire le tour du monde. Nous abandonnâmes lorsque le genre devint une mode, lassés peut-être aussi de rester trop longtemps dans la fosse d'orchestre ou derrière l'écran. La dernière fois que j'avais été en contact avec Luce, c'était pour l'annuaire des anciens élèves de l'Idhec qu'elle aura mis trois ans au lieu de trois mois à rassembler.
Le second est un autre vieux monsieur dont j'ai toujours aimé le travail. Un des tableaux de Jacques Monory illustrait la pochette de Carnage, le dernier 33 tours d'Un Drame Musical Instantané. Plus tard, l'Ekta "Technicolor" d'une toile détruite nous servit de carte postale. Enfin, nous composâmes la musique du film que la vidéaste Dominique Belloir réalisa sur ses toiles pour la Cité des Sciences et de l'Industrie et qui accompagne, je crois, encore le public qui fait la queue devant le Planétarium. Monory, un sourire toujours aussi charmeur, me parle de la vanité du monde qui ne cesse de croître, un monde stupide et terrible auquel il continue paradoxalement de s'accrocher. N'est-ce que de la curiosité ? Un jour où nous parlions de ses monochromes bleus, il me confia : "la nature m'écœure !". Je pensai bizarrement à Varèse dont le titre Déserts est souvent compris de travers.
Si, au détour d'un couloir, une pancarte clame "J'ai mal partout", en voilà trois qui n'ont pas de quoi se plaindre. La vie est belle, à condition de s'exprimer dans la résistance et le partage. Hier soir, Agnès rayonnait.

LES PLAGES D'AGNÈS
17 décembre 2008


Ce jour-là sortait Les plages d'Agnès, autoportrait d'Agnès Varda qui feint de se peindre à reculons alors que la "grand-mère de la nouvelle vague" volète parmi ses souvenirs avec toujours autant d'humour, d'intelligence et d'émotion comme elle le fit le long de 33 longs et courts-métrages, après avoir été photographe, avant de se plonger dans le bain de ses installations contemporaines... Mais là ce sont des plages, comme celles d'un disque, ou bien les pages d'un livre qu'on tourne, jeux de mots survolés à tire d'ailes, jeux de plage qu'on partage avec ses enfants et petits enfants, pas seulement la famille, mais aussi celles qu'elles a influencées, ceux qu'elles a croisés. Jacques Demy est évidemment présent partout, mais lors de la projection au Cinéma des Cinéastes je fus particulièrement ému par son évocation de Jean Vilar et de tous les comédiens disparus, comme plus tard Delphine Seyrig... Les deux bandes-annonces résument bien la boule à facettes qui fait tourner sa tête couronnée : à la fois coquète et drôle, elle a laissé pousser ses cheveux teints en conservant une calotte grise sur le dessus de son crâne !


À la fin du film, la cinéaste interrompt le générique pour ajouter quelques plans "volés aux copains". C'est la séquence de ses 80 balais et là, sur l'écran, je me vois au milieu de la fête. À la sortie, Agnès me dit "Tu as vu, on ne voit que toi !". Trop mignonne ! Moi, je m'étais laissé porter par les vagues, par les jeux de miroirs sur la plage du Nord, par la beauté de Sète, par le sable sous les pavés de la rue Daguerre, par les retrouvailles à Venice et Santa Monica, par les embruns de Noirmoutier, avec une irrésistible envie de découvrir les quelques films que je ne connais pas encore...

IMAGO
5 juin 2009

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Voilà déjà un an que 80 balais ont salué la naissance de l'artiste. Si Agnès Varda est un bourreau de travail, elle a appris à prendre son temps, profitant des fleurs de son jardin en forme de couloir rue Daguerre. À l'heure du thé elle s'endort régulièrement pour récupérer de ses longues journées de labeur. Sa vivacité, son intérêt pour les nouvelles technologies et son enthousiasme sont rafraîchissants. Tandis qu'elle prépare l'édition DVD des Plages d'Agnès, elle œuvre déjà à une nouvelle installation pour la Biennale de Lyon. Elle nous raconte le tournage sur la Seine à bord du voilier qu'il a fallu transporter depuis Sète, la douzaine d'autorisations nécessaires, le vent, la lumière, les bateaux-mouches, les horaires impossibles imposés par les autorités, le propriétaire inquiet caché dans la cale qui redresse la tête au mauvais moment, l'absence de toilettes sur les quais... Le cinéma est affaire de patience, de calculs savants et d'improvisation de dernière minute. Cela me manque parfois. J'en retrouve quelque chose quand j'improvise sur scène ou lorsque je dois défendre mes choix devant un client, mais rien n'est plus excitant que de capter ces moments fugaces que l'on figera sur ce qui tient lieu de pellicule comme on épingle un papillon. Cruel et magnifique.

FURTIVEMENT
9 novembre 2009


Après son succès en salles, Les Plages d'Agnès sort en DVD, agrémenté de petits boni comme elle dit : Trapézistes et voltigeurs (8'), Daguerre-Plage (6'), une planche de quatre magnets d'après l'affiche de Christophe Vallaux (en chemise bleue sur la seconde photo) et un livret de seize pages. Si l'on m'aperçoit à la toute fin du film d'Agnès Varda, lors de ses 80 balais, nous pensions que Françoise avait disparu du montage. Que nenni ! Un arrêt sur image m'a permis de saisir le photogramme. Quatre images, c'est un sixième de seconde, juste le temps d'apercevoir son ensemble rose et vert, mais pas assez pour reconnaître sa frimousse.


Quant à moi, je suis bêtement fier d'apparaître tout sourire au milieu du générique. Le mois qui a suivi la sortie du film il n'y eut pas un jour sans que l'on m'accoste dans la rue. Pour deux secondes à l'écran ! On peut imaginer le calvaire des acteurs et actrices à sortir dans le monde. Lunettes noires et vitres fumées, déguisement et postiches, négation de son identité et réclusion, tous les moyens sont bons pour gagner l'anonymat.
Michael Lonsdale me raconta qu'un soir où il dînait à Strasbourg avec Roger Moore et Mireille Mathieu, appréciez l'improbable trio, quelle ne fut pas l'angoisse de découvrir 2000 personnes à la sortie du restaurant ! Un autre jour, un chauffeur de taxi étale son admiration pour le comédien, pour terminer pas lui demander d'avoir la gentillesse de lui signer un autographe, "Monsieur Galabru...", et Michael de signer Michel Galabru pour ne pas décevoir "son" admirateur ! Je me souviens des fans se couchant sous les pneus de la voiture de George Harrison avec qui je venais de jouer, des crises d'hystérie des admirateurs de Richard Bohringer pendant les répétitions du K ou simplement du malaise des autres artistes à la table de Robert De Niro.
Lorsque j'étais adolescent je rêvais de célébrité. À fréquenter et travailler avec des stars, j'appris plus tard la rançon de la gloire et appréciai, en tant que compositeur, d'en percevoir les bénéfices sans en subir les préjudices...

IL N'Y A PLUS D'ABONNÉE AU NUMÉRO QUE VOUS AVEZ DEMANDÉ
29 mars 2019


Agnès, j'apprends ton départ par cette application nécrologique qu'est FaceBook. Décidément c'est l'hécatombe des mamans cette année. Tu n'appelleras plus. Tu ne t'endormiras plus en prévenant que c'est bon signe si ma musique te berce. C'est une idée très pénible de penser à tous ces balais qui ne serviront plus à personne probablement. Mais beaucoup de monde vont penser à toi aujourd'hui. Il en aura fallu du temps pour une aventurière comme toi. Tu y es allée souvent à la machette. Cette fois la communication est définitivement coupée. Ça fait mal.

jeudi 13 janvier 2022

La fabrique des sentiments


J'avais toujours dit que si nous nous séparions, je m'inscrirais sur les réseaux de rencontres pour retrouver l'âme sœur. Lorsque c'est arrivé, sans que je m'y sois préparé, je pensais que ce serait simple, voire excitant. Que nenni ! Ce fut laborieux et pas franchement couronné de succès. Ce n'est pas tout à fait juste. J'y plongeai d'abord pour oublier la douleur de l'absence. Cela s'est mis de plus en plus à ressembler à un jeu vidéo tandis que mes conversations et mes rendez-vous tenaient plutôt de l'ethnologie. En choisissant astucieusement les sites, je fis la connaissance de femmes toutes passionnantes, trois écrivaines, deux psychanalystes, une chorégraphe, une musicienne, une graphiste et d'autres intellectuelles particulièrement bienveillantes. J'y croisai des personnes dont l'environnement social était devenu certainement trop étriqué. Je ne m'ennuyai qu'une seule fois, avec une femme célèbre (les autres ne l'étaient pas moins !) spécialisée dans la sociologie des sentiments, mais qui de toute évidence ne jouait pas le jeu. Je restai en contact avec certaines devenues depuis des amies, mais de toute cette période je ne partageai pas même un baiser. Lors d'une fête chez des amis je finis par rencontrer une personne charmante et nous nous plûmes aussitôt. Cette liaison dura seulement seize mois et j'en garde d'excellents souvenirs, même si la rupture fut décevante. La souffrance génère parfois d'imprévisibles comportements. Je replongeai alors dans la virtualité, espérant toujours que si je me trouvais là, d'autres auraient le même espoir jusqu'à partager le désir. Je connaissais plusieurs couples ayant pratiqué ce sport et qui nageaient toujours dans le bonheur, exemples encourageants pour moi qui n'ai aucun goût pour le célibat. Et puis c'est arrivé un jour, à tel point que j'ai du mal à me souvenir de la période évoquée plus haut ! Tout cela pour introduire le petit article du 10 avril 2009 que j'avais écrit sur La fabrique des sentiments.

Après Violence des échanges en milieu tempéré (autre article ici), Jean-Marc Moutout signe un second film tout aussi remarquable, cette fois autour du speed dating, rencontres express entre célibataires ou du moins supposés. La direction d'acteurs est exceptionnelle. Je n'avais jamais été emballé par Elsa Zylberstein qui trouve ici son meilleur rôle aux côtés de Jacques Bonnaffé et Bruno Putzulu. Il faut parfois du temps aux comédiens pour trouver leurs marques. Pour une femme seule, à 36 ans, la question des enfants et du couple se pose de façon critique. Moutout en dessine un portrait tout en nuances et il l'entoure d'hommes plus craquants les uns que les autres. C'est très fort. On est loin des schémas machos éculés, dans la vraie vie comme au cinéma ! Le montage du film sert une mise en scène sobre et inventive. Jean-Marc Moutout est un des cinéastes les plus intéressants du moment et l'on peut espérer que les producteurs lui offriront les moyens de continuer de nous étonner par son regard acéré sur les mœurs de nos contemporains. [...]


Je n'ai pas vu De bon matin réalisé en 2011, mais la mini-série de 2018 Victor Hugo, ennemi d'État que j'ai commencée me semble un peu trop dramatique télé, ce n'est jamais facile de diriger une foule sans les moyens adéquats, c'est peut-être aussi une différence cruciale entre les comédiens français et les anglo-saxons.

mardi 4 janvier 2022

Convoi de femmes

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Le titre original du film de William A. Wellman est Westward The Women, Les femmes en route vers l'Ouest. Tourné en 1951, il trouve sa source dans une aventure réelle un siècle plus tôt. Cet excitant western en noir et blanc est un des rares films féministes du genre, voire même tous genres confondus, ce qui explique peut-être sa confidentialité. On encense tant d'œuvres conventionnelles que la question se pose légitimement. Le scénario de Frank Capra, qui n'a pas pu le réaliser faute de temps, est d'une acuité exceptionnelle, fustigeant le machisme des cow-boys, des hommes qui n'ont rien de différent de l'homo sapiens qui court les rues de notre temps.


La sévérité du film lui confère une modernité inhabituelle pour l'époque où il fut tourné. Les ressorts dramatiques qui ne cessent de nous surprendre rivalisent avec un humour ravageur, dressant les portraits formidables des femmes qui composent le convoi. Cent quarante femmes traversent les Etats-Unis depuis Chicago pour aller épouser les célibataires d'un ranch à l'autre bout du pays. En conducteur de la caravane, Robert Taylor y tient un de ses meilleurs rôles avec celui de Party Girl (Traquenard) de Nicholas Ray, mais le casting recèle bien d'autres surprises comme sa bonne conscience interprétée par le Japonais Henry Nakamura ou la séduisante héroïne française Denise Darcel, sans compter tous les merveilleux portraits de femmes plus courageuses les unes que les autres. Convoi de femmes est un des meilleurs westerns de l'histoire du cinéma, un film qui mérite d'être redécouvert au même titre que les plus grands Capra.


Un extrait plus explicite que la bande annonce !

Article du 10 février 2009

mercredi 29 décembre 2021

I'm Your Man


Ce n'est pas la belle chanson de Leonard Cohen, mais le titre du dernier film de Maria Schrader, en réalité Ich bin dein Mensch. Lorsque j'ai apprécié un film, il m'arrive de chercher ce qu'a réalisé son auteur avant ou après. Comme la mini-série Unorthodox m'avait emballé, scénario, direction d'acteurs, plongée ethnologique, j'ai découvert le récent Ich bin dein Mensch, pas encore sorti en France. Écrite par Maria Schrader et Jan Schomburg (d'après l'œuvre d'Emma Braslavsky), cette romance philosophique teintée de science-fiction interroge sur ce que nous sommes, nous les humains. J'aimerais de ne rien révéler de l'histoire pour que vous ayez la même surprise que moi lors de sa projection, bien que le "pitch" aura sûrement filtré, déjà l'affiche... C'est tout de même la raison pour laquelle je préfère livrer cet extrait du début du film plutôt que la bande-annonce qui en dit beaucoup trop.


Maren Eggert et Dan Stevens y sont formidables, comme tous les acteurs de ce film intelligent dont on ne peut presque jamais prévoir la scène suivante. Il y est question de la quête du bonheur et de nos contradictions, de notre égocentrisme et de nos principes, mais chacun/e y trouvera probablement l'écho à des questions qui nous tarabustent et que nous évitons soigneusement, plongés dans la tourmente du réel.

vendredi 10 décembre 2021

Arcangela Felice Assunta Wertmüller von Elgg Spanol von Braueich dite Lina Wertmüller, vers un destin qui n'a plus rien d'insolite sous le ciel bleu de l'hiver


La fabuleuse réalisatrice Lina Wertmüller, qui vient de décéder à Rome à l'âge de 93 ans, était la championne des titres à rallonge avec Film d'amore e d'anarchia, ovvero 'stamattina alle 10 in via dei Fiori nella nota casa di tolleranza...' / Travolti da un insolito destino nell'azzurro mare d'agosto / La fine del mondo nel nostro solito letto in una notte piena di pioggia / Fatto di sangue fra due uomini per causa di una vedova - si sospettano moventi politici / Scherzo del destino in agguato dietro l'angolo come un brigante da strada / Notte d'estate con profilo greco, occhi a mandorla e odore di basilico / Metalmeccanico e parrucchiera in un turbine di sesso e di politica...

Vers un destin insolite sur les flots bleus de l'été
Article du 21 juin 2017


Vers un destin insolite sur les flots bleus de l'été est une petite merveille d'humour corrosif, un film éminemment politique qui prend tout son sel avec la distance qui nous sépare de 1974 lorsque la réalisatrice italienne Lina Wertmüller, première femme à avoir été nominée aux Oscars, le réalisa. Les récentes élections en France le plongent dans une actualité brûlante, tant l'écart entre riches et pauvres y est montré avec une acuité exceptionnelle, et les premiers échanges dialogués de la jet-set arrogante lui confèrent même un statut visionnaire. Cette comédie dramatique ressort aujourd'hui sur les écrans dans une version superbement remasterisée.
Raffaella, une bourgeoise riche et insupportable, invite des amis à passer quelques jours sur son voilier en Méditerranée. Gennarino, un matelot hirsute aux idéaux communistes, est excédé par ses hôtes. Un soir, il accepte d’emmener Raffaella faire un tour en bateau, mais le moteur tombe en panne et les deux échouent sur une île déserte. Leur relation va s’en trouver bousculée…
La nature nous renvoie à nos contradictions tandis que la société formate nos rapports. Lina Wertmüller ne réussit pas seulement à dessiner un portrait virulent de la morgue des riches, elle met en scène le machisme avec maestria dans l'acceptation qu'ont les dominés face à leurs exploiteurs. Les deux personnages interprétés par Giancarlo Giannini et Mariangela Melato sont pris à leurs propres pièges, renversant les rôles que la société leur a attribués, mais ne faisant que bouger la frontière qui les sépare. Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l'été (Travolti da un insolito destino nell'azzurro mare d'agosto) est aussi un film sur le désir où la sexualité, façonnée par la lutte des classes, est abordée avec la liberté des années 70.
J'ai hâte de revoir ou découvrir ce que je trouverai de la trentaine des autres films de Lina Wertmüller, parmi lesquels Mimi métallo blessé dans son honneur (Mimì metallurgico ferito nell'onore), Film d'amour et d'anarchie (Film d'amore e d'anarchia, ovvero 'stamattina alle 10 in via dei Fiori nella nota casa di tolleranza...'), Pasqualino (Pasqualino Settebellezze), Notte d'estate con profilo greco, occhi a mandorla e odore di basilico, Scherzo del destino in agguato dietro l'angolo come un brigante di strada, etc. Ces titres longs comme le bras (d'origine suisse, son vrai nom est Arcangela Felice Assunta Wertmüller von Elgg Spanol von Braueich !) ne font qu'exciter ma curiosité...

mercredi 1 décembre 2021

Des sœurs Wachowski


Tandis que je viens de revoir Cloud Atlas, sorti en 2012, des Wachowski, frères devenus sœurs entre temps, je retrouve un article du 24 janvier 2009 d'un autre de leurs films qui n'a pas non plus rencontré le succès de leur Matrix. Réalisé à six mains avec Tom Tykwer tant ce film de science-fiction adapté d'un roman de David Mitchell est ambitieux, Cloud Atlas ne ressemble qu'à lui-même. Par un jeu de références croisées, il imbrique six histoires se passant en 1849, 1936, 1973, 2012, 2144, 2321. Pas toujours facile à suivre, il fait faire le grand huit à notre ciboulot, telle une comète lorgnant l'infini, convoquant les acteurs dans des rôles différents selon les époques, quitte à perdre le fil pour reconnaître Tom Hanks, Halle Berry, Jim Broadbent, Hugo Weaving, Jim Sturges, Susan Sarandon, Hugh Grant sous leur époustouflants maquillages. Je dois avouer que c'est mon préféré des Wachowski derrière la série Sense 8, objet encore plus "difficile à ramasser". Ce matin en revoyant la bande-annonce de Cloud Atlas je trouve qu'elle résume bien ce que les Wachowski ont semé en filigranes au long des trois heures de film.



SPEED RACER REMONTE LA COURSE

Bien que rarement en accord avec les critiques cinéma qu'en général je lis plutôt après voir vu les films pour me faire ma propre opinion et éviter que l'on me gâche le plaisir de la découverte en me racontant le scénario, j'ai suivi le conseil d'Olivier Séguret dans Libération en allant regarder Speed Racer, le dernier film des frères Andy et Larry Wachowski, auteurs de la Trilogie Matrix et scénaristes de V for Vendetta. Il émanait de l'article quelque chose de l'ordre du jamais vu, on y faisait référence à la 3D, aussi ai-je pensé que nous étions peut-être en présence d'un de ces nouveaux objets qui changent la face du spectacle cinématographique. C'est le sentiment que me procura Tron à sa projection en salle en 1982, comme si il y avait désormais le cinéma avant et celui après Tron. La technique a souvent bouleversé l'histoire de l'art, comme l'invention du tube en plomb donna naissance à l'impressionnisme dès lors que l'on pouvait aller peindre sur nature en emportant les couleurs dans sa poche.


En 2008, en France comme aux États-Unis, la presse éreinta Speed Racer qu'elle trouvait à juste titre bien pauvre scénaristiquement, divertissement des familles un peu cul cul la praline. Comme si la plupart des blockbusters n'obéissait pas à la débilité ambiante, marketés pour un public d'ados de 16 ans ne s'intéressant qu'aux jeux vidéo et au cinéma d'action pour les garçons, aux bluettes à l'eau de rose pour les filles ! Entre les films qui font réfléchir en interrogeant le supposé réel et le cinéma forain qui le fait oublier, le fossé s'agrandit, le niveau social et culturel dictant qu'on doive appartenir à un clan ou à l'autre. Il y a pourtant un temps pour tout, et que le cinématographe retrouve ses origines d'attraction foraine n'est pas pour me déplaire.
Certains films brisent cette convention et mêlent astucieusement la magie à la réflexion. Sans rejoindre ces chefs d'œuvre de plus en plus rares, Speed Racer décoiffe par son traitement graphique et ses effets 3D. L'utilisation de la couleur et du filé, les volets horizontaux qui remplacent les coupes de montage traditionnelles, les trucages sur fond vert donnent des idées de comment les utiliser autrement que pour un divertissement de pure forme. Inspiré d'un célèbre manga, le film explose dans les scènes de course automobile, avec humour et virtuosité, nous faisant oublier les trop nombreux passages dialogués pleins de bonnes intentions. Film à découvrir sans hésiter pour voir l'écran sous un angle différent.

jeudi 18 novembre 2021

La Commune par Peter Watkins


J'insiste sur l'importance de Peter Watkins, cinéaste britannique qui a pulvérisé la frontière entre documentaire et fiction, inventant une manière personnelle et attrayante pour faire passer ses idées auprès du plus grand nombre. Il s'est évertué à dénoncer les mass média qui pratiquent ce qu'il appelle la monoforme et a dû plusieurs fois s'exiler devant le refus des télévisions du monde entier de diffuser ses films explosifs. À 86 ans Peter Watkins vit aujourd'hui dans la Creuse. C'est à Montreuil qu'il avait tourné La Commune...
Depuis mon article du 13 janvier 2009 sur ce film exceptionnel, Doriane a édité plusieurs coffrets :
Coffret de 5 DVD avec La bombe, Culloden, La commune, Punishment Park, The Gladiators + les courts métrages The Diary Of An Unknown Soldier, Forgotten Faces et interview, 30€
Coffret de 5 DVD avec Edvard Munch, Privilège, Evening Land, Le libre penseur, 30€
Coffret de 5 DVD pour Le voyage en 19 épisodes soit 14h30, réquisitoire contre l'arme nucléaire, 30€


Il faut bien commencer par le début, la suite est un combat. J'ai eu du mal à choisir parmi les nombreux extraits sur YouTube de La Commune, le film que Peter Watkins a tourné en 2000 sur la révolution du printemps 1871 à Paris. Ce film exceptionnel par la manière de concevoir le cinéma, sur un évènement exceptionnel scandaleusement peu traité (La Nouvelle Babylone de Kosintsev et Trauberg également vivement conseillé, surtout avec la partition originale de Chostakovitch, une de ses plus belles, que j'ai eu la chance de voir avec l'ensemble Ars Nova) et escamoté par l'Éducation Nationale, dure plus de 6 heures sans que l'on s'ennuie une minute. Watkins nous plonge dans l'époque en tournant comme si l'action se passait aujourd'hui : caméra à l'épaule, une équipe de télévision filme et interviewe les protagonistes, communards, versaillais, parisiens en proie à leurs contradictions, les 200 acteurs ont presque tous choisi le rôle qu'ils souhaitaient incarner, des journaux télévisés de la chaîne versaillaise déversent la propagande du criminel Thiers, les conversations débordent sur des préoccupations contemporaines, le jeu des acteurs qui ne se privent d'aucun regard vers la caméra donne un ton d'actualité vécue à une reconstitution brechtienne des deux mois d'effervescence, espoir et horreur, qu'ont connu les Parisiens et dont l'analyse révèlera Karl Marx au grand public.


Si vous voulez apprendre ce que fut La Commune de Paris, si vous voulez comprendre les enjeux politiques et sociaux de notre vie aujourd'hui, si vous voulez découvrir un cinéma radicalement différent de tout ce que vous avez jamais vu (hormis les autres films tout aussi remarquables de Watkins, tels La bombe ou Punishment Park), achetez le double DVD édité par Doriane chez qui on trouvera également les autres films de Peter Watkins comme Edvard Munch ou Le libre penseur sur August Strindberg. Absolument indispensable à quiconque s'intéresse au cinéma et surtout à quiconque rêve encore de changer le monde...

jeudi 4 novembre 2021

Ambivalence d'André Malraux


Le mystère Malraux [était paru en DVD en janvier 2009] aux éditions Montparnasse, accompagné d'un extrait télévisé de quatre minutes du discours à Jean Moulin, modèle du genre, en complément de programme. Le film réalisé par René-Jean Bouyer est le récit d'un aventurier qui a su garder secrète sa vie personnelle pour se fabriquer une légende. Ses intimes ont du mal à soulever le voile tant le mystère leur est toujours resté opaque. L'histoire est aussi excitante et mystérieuse, toutes proportions gardées, que celles d'un Henry de Monfreid ou d'un Jacques Vergès. Orgueilleux, mythomane, exalté, remarquablement intelligent, son ambition répond à ses origines modestes et à son absence de diplômes. S'il s'invente un rôle de commissaire politique en Chine ou se proclame colonel dans la Résistance, André Malraux n'en aura pas moins été écrivain, pilleur d'œuvres d'art à Angkor, journaliste anticolonialiste, chef de l'escadrille España pour la République espagnole, cinéaste, résistant et combattant, Ministre des Affaires Culturelles gaulliste (on lui doit les Maisons de la Culture) après avoir été trotskyste dans ses jeunes années. Admirateur fervent du général de Gaulle et héros de la politique spectacle, son ambition eut raison de ses convictions... Les manuscrits exposés laissent entrevoir sa manière de composer ses livres, montés comme au cinéma. Il se passionne pour l'art, probablement afin de conjurer la mort qui l'entoure. Ses deux frères disparaissent pendant la guerre, l'un fusillé, l'autre torturé et déporté, deux de ses fils se tuent en automobile, leur mère est broyée par un train, Louise de Vilmorin meurt alors qu'il vient de la retrouver... Si les femmes tiennent une place importante dans sa vie, il dit ne jamais avoir connu l'amour. C'est un être analytique et calculateur, mal dans sa peau, trop préoccupé par son image. Le film, narré sobrement par Edouard Baer, mêle habilement les documents d'archives, les reconstitutions rappelant Errol Morris (gros plans, vues de dos ou lointaines) et les témoignages. Pour la première fois, s'expriment sa veuve Madeleine Malraux, son fils Alain Malraux, Sophie de Vilmorin, son psychiatre le Dr Bertagna, la famille de Josette Clotis, son grand amour disparu dans un accident ferroviaire... Atteint du syndrome de La Tourette, il sombrera dans l'alcoolisme et la dépression, alors qu'on lui attribuait une dépendance à l'opium. Si le film ne s'attarde pas sur son retournement de veste, il n'a rien d'une hagiographie et son aventure fait partie des grands mythes du XXème siècle. On aurait pourtant apprécié un peu plus de psychologie, car entre les lignes se devine l'histoire d'une traîtrise, celle de ses origines sociales pour commencer.

Article du 12 décembre 2008

mercredi 3 novembre 2021

Le relief de l'invisible


Avant ou après cet article du 10 décembre 2008, rien n'a changé. Avant, l'Histoire, la préhistoire, le cryptozoïque, le phanérozoïque, le paléozïque, le mésozoïque, le cénozoïque, le tertiaire, la protohistoire, l'Antiquité, le Moyen Âge, etc. jusqu'à l'anthropocène. Mais c'est toujours la même histoire. Une crotte de nez au milieu de l'univers, et nous, les Hommes, poussières d'étoiles, si petits qu'on ne peut nous voir d'ailleurs, si éphémères que la vie s'éteint à peine a-t-elle commencé. Construire, détruire. Au delà, la matière. Un trou noir. L'arrogance. Un bras de fer avec la nature. Il suffirait d'une comète, gros caillou mal placé. Au lieu de cela, on fait monter la température. La planète a la fièvre. Ça va cramer. L'absurde règne en maîtres. On n'avait rien trouvé de pire que le capitalisme. Violence. Toujours. Pour quoi ? Comme si le bonheur pouvait s'acheter... La souffrance se moque des systèmes de repères. Déjà enfant, j'avais mal à l'homme. Partagé entre bon débarras et préservation de l'espèce. Les enfants continueront de jouer comme si de rien. Un temps. Un temps pour tout. Plus de temps du tout. Le cosmos est si minuscule au milieu de l'univers. Lignes dérisoires. Qui n'y changeront rien. Parce que c'est toujours la même histoire. Et pourtant. Pourtant nous rêvons, nous aimons, nous espérons, nous nous agitons, surprenons, ébahissons devant ce qui est grand parce que rien de petit n'existe. C'est loin ou proche. C'est tout.

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[Je me souviens] de la série réalisée par Pierre Oscar Lévy, Gabriel Turkieh et Jean-Michel Sanchez. Chaque film est construit de la même manière, longue plongée avant depuis l'objet à distance de l'œil jusqu'à pénétrer au plus profond de la matière et whiiiiiit ! On revient en arrière vitesse grand V en repassant par toutes les étapes du grossissement. Une aile de papillon, la peau de notre main, la carapace d'un crabe, un engrenage en acier, un cheveu, une dent, une fleur, un pou, un champignon, une mouche, du béton, de l'alu, du plastique, du maïs, etc., l'inventaire tient du poème lorsque se découvrent des paysages à couper le souffle. Cela me rappelle un court métrage qui fonctionnait aussi dans l'autre sens, nous faisant reculer dans les étoiles. Nous prendrions-nous pour Stephen Hawking à tenter d'unifier relativité générale et théorie des quanta ? L'exercice est séduisant. Ici la danse des atomes à portée de vue, en passant par tous les intermédiaires, toutes les échelles de grossissement, dans un mouvement fluide et ininterrompu, sans interpolation. Le rêve devient vérité, puisque c'est ce qu'on voit ! On voit tout. Du moins tout ce que caméras à haute définition et microscopes électroniques nous permettent de regarder en l'état. La "réalité" plonge dans l'inimaginable. Les 22 films, réunis en DVD sous le titre Le relief de l'invisible (Idéale Audience), montrent l'unicité et la diversité de la matière, à nous en donner le vertige. Quoi de mieux ?

vendredi 29 octobre 2021

La maîtresse des ombres


Le coffret DVD de Lotte Reiniger [édité par Carlotta en 2008, hélas aujourd'hui disponible seulement en édition simple] fait partie des indispensables de l'animation avec les films de Émile Cohl, Windsor McKay, Len Lye, Oskar Fischinger, Ladislas Starévitch, Walt Disney, Alexandre Alexeïeff, Norman McLaren, Jiri Trnka, Youri Norstein, Paul Grimault, Hayao Miyazaki, Isao Takahata, Jan Svankmajer, Nick Park, Tim Burton et quelques autres... Si les objets dérivés qui les [accompagnaient branchaient] exclusivement les petits (flipbook, poster, cartes postales, album à colorier et crayons de couleur), les deux DVD sont une mine d'or pour quiconque a gardé ses yeux d'enfant et le goût pour l'émerveillement.
Les aventures du Prince Ahmed, premier long métrage d'animation de l'histoire du cinéma (1923-1926, onze ans avant le Blanche-Neige de Disney), est un film en papier découpé, animation de silhouettes due à la magicienne Lotte Reiniger, qui influença grandement Michel Ocelot des décennies plus tard. C'est de la dentelle, du rêve à l'état pur, les mille et une nuits garanties sur facture, soit 34,99€ pour le film plus 18 courts métrages, 2 documentaires exceptionnels, l'un allemand, l'autre anglais, bonus passionnants qui éclairent l'art de la dame. On est saisi par le travail d'orfèvre, la sensualité des mouvements, l'atmosphère créée par les flous, la profondeur des paysages, l'évocation magique des formes découpées. Lotte Reiniger travaillait avec son mari le réalisateur Carl Koch à la prise de vue, l'architecte français Bertold Batosch, auteur de L'idée, aux animations, et, pour les arrière-plans manipulés séparément, Walter Ruttmann l'auteur du célèbre film expérimental Berlin, symphonie d'une grande ville, l'équivalent allemand de L'homme à la caméra de Vertov. Le couple Reiniger-Koch était ami de Jean Renoir, pour lequel ils réalisèrent le théâtre d'ombres de La Marseillaise et qui l'appelait "la maîtresse des ombres", et de Bertolt Brecht. Ils s'exilèrent à Londres à la montée du nazisme.


Les aventures du Prince Ahmed est présenté dans une version remasterisée absolument magnifique, avec la musique originale d'époque de Wolfgang Zeller et, dans la version française, Hanna Schygulla lisant les cartons de sa voix sensuelle et envoûtante. Les courts-métrages renvoient à l'univers des contes (Perrault, les frères Grimm, Andersen, 1001 nuits...) et à la musique (Carmen, Papageno...).

Article du 4 décembre 2008

jeudi 28 octobre 2021

Bonjour Philippine !


Dans ma famille, on y joue depuis tout petits. Si une amande contient deux graines, chacun en mange une et, le lendemain matin, le premier qui dit à l'autre "Bonjour Philippine !" reçoit un cadeau. Dans le premier long métrage de Jacques Rozier, les deux filles qui se disputent les faveurs d'un garçon le crient en même temps à leur réveil, ce qui n'aidera pas Michel à faire son choix.


Comme je suis un admirateur inconditionnel de ce cinéaste longtemps maudit, j'ai joué avec moi-même en mangeant les deux graines et... J'ai perdu. J'avais annoncé il y a quelques mois la publication du coffret DVD de Jacques Rozier (ed. Potemkine), mais il n'est arrivé qu'hier matin [novembre 2008]. Ou bien j'ai gagné, parce que je vais pouvoir me gaver des quatre films enfin édités, accompagnés des courts Rentrée des classes et Blue Jeans, ainsi que d'entretiens avec Jean-François Stévenin, Jacques Villeret, Bernard Ménez... Si cela avait été une intégrale, auraient également figuré les courts-métrages Une épine dans le pied, Dans le vent, Le parti des choses, Roméos et Jupettes et quelques autres. Je possède heureusement Paparazzi (présent sur le DVD Zone 1 Criterion du Mépris de Jean-Luc Godard), son Cinéastes de notre temps sur Jean Vigo (coffret), la filiation est claire, et en VHS Comment devenir cinéaste sans se prendre la tête, Nono et Nénesse et Molina. C'est avec l'intégrale Jacques Demy la meilleure préfiguration des fêtes de fin d'année.


Depuis que Jean-André Fieschi me l'a fait découvrir lorsque j'étais étudiant à l'Idhec (comme Rozier le fut également), je me suis repassé tant de fois Adieu Philippine que je le connais par cœur. Je me récite les dialogues, je les cite, en fredonne la musique, me remémore le faux plan séquence sur les boulevards et jamais ne m'en lasse. Jubilatoire, le montage, la musique... Comme deux autres de mes films fétiches, Les parapluies de Cherbourg de Demy et Muriel de Resnais, c'est un des rares qui osa suggérer la guerre d'Algérie en toile de fond, sujet tabou dans le cinéma de l'époque. Nous sommes en 1960. Si Adieu Philippine est une comédie, comme tous les films de Rozier, il sait aussi être grave à nous coller la chair de poule. Rupture de rythme quand Dédé revient de 27 mois et demi en Algérie et qu'il dit qu'il n'a rien à raconter, ou que Michel se retourne vers Juliette et Liliane qui se marrent alors qu'il y part et que c'est sérieux... Le regard tendre sur les filles, les doutes de son héros, la drôlerie de Pachala interprété par le sublime Vittorio Caprioli, la valeur documentaire de ses fictions (le plateau d'une émission de variétés de Jean-Christophe Averty avec Maxim Saury, les studios de l'ORTF pendant Montserrat de Stellio Lorenzi, le Club Méditerranée...), l'inventivité des plans et de leur assemblage font de son premier long-métrage un chef d'œuvre de la nouvelle vague, son emblème. Lorsque Georges de Beauregard qui vient de produire A bout de souffle demande à Godard s'il connaît d'autres petits génies dans son genre, celui-ci lui indique illico Rozier qui sera à la limite de ruiner le producteur. Le cinéaste acquerra la douloureuse réputation de dépasser chaque fois le planning au montage et verra toutes ses œuvres devenir des supplices et des films-cultes. Entre le début du tournage et sa reprise des mois plus tard, les jeunes comédiens ont grandi, ce qui produit de drôles d'effets de décalage.



Je vais revoir avec joie Du côté d'Orouët qui a révélé Bernard Ménez (musique Daevid Allen Gong !), Les naufragés de l'île de la Tortue avec Villeret et Pierre Richard, et le sublimissime Maine Océan dont nous ressassons les dialogues depuis vingt ans, et "Chtonk le billet !". Menez, Luis Rego et le trop méconnu Yves Afonso sont les dignes héritiers de Michel Simon, Carette, Jouvet ou Le Vigan. Indémodables, les films de Rozier dessinent chaque fois une époque et ses mœurs, ils donnent une pêche d'enfer et du baume au cœur. Avec ce coffret magique, on espère que Rozier va enfin se défaire de sa réputation imbécile de cinéaste maudit (chaque fois que Adieu Philippine est sorti, ce fut le bide malgré les critiques dithyrambiques) et lui donner les moyens de terminer Fifi Martingale (présenté en 2001 dans une version inachevée) et Le perroquet bleu (à moitié tourné). Après avoir attendu si longtemps cette édition, j'en piétine à nouveau d'impatience.

Article du 29 novembre 2008

mercredi 27 octobre 2021

Le retour du ballon rouge


Mes souvenirs m'appartiennent-ils en propre ou sont-ils la reconstitution d'une mémoire induite par les traces graphiques ? Rue Vivienne dans les années 50. Je marche seul sur les trottoirs. L'été je porte une culotte courte, l'hiver un pantalon. Pour traverser, j'attends que le feu passe au rouge. Parfois j'attrape la main d'un monsieur et je reprends mon indépendance de l'autre côté de la voie. J'ai cinq ans lorsque nous quittons le 2ème arrondissement pour le 15ème.
Rue Léon Morane dans les années 60, devenue depuis rue des frères Morane. Après l'école communale Lacordaire, je fais mes trois dernières années à Saint Lambert, de la neuvième à la septième. Le matin, j'emprunte la rue de la Croix Nivert, croise la rue de la Convention, passe devant la station Shell du père de Chrétien, bifurque un bout de Lecourbe et rejoint la cour de l'école. Au retour, je préfère passer par la rue de Javel où habite mon copain Paul Makloufi. Au bout de la rue, Fructus tourne à droite, moi je rentre tout droit. Nous habitons au rez-de-chaussée du numéro 15. Mais la ville a changé. Nous sommes entrés dans l'ère moderne. Avant, c'est l'ancien temps.


Dans Le ballon rouge tout ressemble à mes premières années, Paris, les rues vides, l'autobus à plate-forme, les automobiles, les vêtements que nous portions... Tous les enfants de cette époque semblent se reconnaître dans Pascal, le fils du réalisateur Albert Lamorisse, qui partage la vedette avec le ballon. Le film "restauré numériquement en haute définition" est superbe (Shellac). Voilà qui me change de l'à-peu-près en ligne sur Google Video ou de la copie 16mm que j'ai rangée à la cave aux côtés de Bim le petit âne [depuis déposées à la Cinémathèque Robert Lynen]. Chaque fois que je le vois, j'ai l'impression d'assister à la projection d'un film de famille. Mon père tournait chaque année quelques mètres de pellicule avec sa caméra. Mes huit premières années tiennent sur une bobine d'une cinquantaine de minutes. Après il faudra attendre la naissance d'Elsa pour qu'à mon tour je me mette à filmer. Le ballon rouge est remarquablement mis en scène, comme si tous les nôtres en constituaient les rushes, des bouts d'essai. Le DVD propose également Crin Blanc, son précédent petit chef d'œuvre, mais les sympathiques compléments de programme ne sont hélas pas à la hauteur, documentaire sur le héros de Crin Blanc d'un côté, souvenirs de Pascal Lamorisse de l'autre, chacun tentant de transmettre son expérience à sa propre fille. Peu importe si ces deux documentaires n'en finissent pas, le second a le mérite d'évoquer les autres films du cinéaste, en particulier Le vent des amoureux pendant lequel il périt dans un accident d'hélicoptère. Les deux moyens-métrages, et particulièrement Le ballon rouge, restent des merveilles indémodables.
Si pour être de partout il faut être de quelque part, pour être de son temps il faut apprendre à se conjuguer à tous.

Article du 27 novembre 2008

mardi 26 octobre 2021

Comédie ou politique, le western italien


Un soir où Irvin Kershner était venu dîner à la maison, je lui avais fait entre autres écouter le disque Western que Francis Gorgé et moi avions enregistré sous les pseudonymes de Frank Bugs et Mellow Marx. Kersh, c'était le réalisateur de L'Empire contre-attaque (donnant naissance à Yoda), du James Bond Jamais plus jamais et du western La revanche d'un homme nommé cheval, aïe ! Déjà que le disque Science-Fiction que nous avions également signé lui avait un peu fait froncer le nez, notre interprétation spaghetti de certains titres l'avaient fait franchement grimacer. Je comprends mieux son désaccord après avoir revu Django de Sergio Corbucci avec Franco Nero, justicier aux yeux bleu électrique. Là où les Américains prétendent à une vérité historique, storytelling faisant le plus souvent abstraction du génocide indien, avec toute la gravité de la violence qui, elle, n'a pas été gommée, les Italiens ont pratiqué le genre avec humour et décalage, sortes de comédies macabres où l'exagération est de mise. En se la jouant sérieux à son tour, Sergio Leone effaça les traits les plus décalés qui sont pourtant l'apanage de la comédie italienne, et toute ressemblance avec tant de personnes existantes ne peut être fortuite.


Entre la chanson de Luis Bacalov (le compositeur) et Franco Migliacci (l'auteur) par Rocky Roberts et le nombre de fois où son nom est prononcé dans ce film de 1966, les oreilles de mon chat n'ont pas arrêté de siffler. Pourtant j'imagine que c'est à Reinhardt que je pensais en le baptisant ainsi, même si ses tableaux de chasse, du temps où il passait ses vacances à la montagne, étaient impressionnants. En tout cas, le film de Corbucci est réussi, tant pour le scénario que pour l'interprétation, l'action, l'esthétique... Et l'humour !


Mais dès les premières images de El Chuncho de Damiano Damiani, je me rends compte que l'Italie possède également une tradition de cinéma politique. On n'a envie de ne rater aucun plan. Ils font simplement sens. Rosselini, Pasolini, Damiani, Pontecorvo, Petri, Rosi, Bellochio et bien d'autres avançaient en même temps que Monicelli, de Sica, Comencini, Risi. La frontière n'est pas aussi nette. El Chuncho Quién sabe? joue sur les valeurs morales de la révolution zapatiste. L'incontournable Gian Maria Volonte en est le héros mexicain aux côtés de Klaus Kinski en moine rebelle et Lou Castel en agent américain infiltré. La conscience politique naît chez les pauvres. Les bandits prennent parfois fait et cause. La dialectique de El Chuncho dépasse largement le machisme simpliste du justicier Django. Le spectacle n'en est pas moins présent. Il est par contre plus difficile de s'identifier à des personnages aux intérêts et pulsions contradictoires. Mais l'arrogance et le cynisme des puissants les perdent à tout coup. Le problème aujourd'hui, c'est qu'ils entraînent avec eux toute la planète.

→ Sergio Corbucci, Django, DVD / Blu-Ray Carlotta 20€, sortie le 3 novembre 2021
→ Damiano Damiani, El Chuncho, DVD / Blu-Ray Carlotta 20€, sortie le 3 novembre 2021

mardi 19 octobre 2021

Emile Cohl, l'inventeur du dessin animé


En 2008 était paru un magnifique livre (toujours disponible) sur Émile Cohl, l'inventeur du dessin animé, 170 pages grand format, préfacé par Isao Takahata (le réalisateur du Tombeau des lucioles et Mes voisins les Yamada) et agrémenté de 2 DVD Gaumont Pathé Archives comportant l'intégralité des films existants (mais seulement 1/5 de l'œuvre) de ce personnage illustre et méconnu (ed. omniscience), Émile Cohl, dont je reproduis ci-dessous Fantasmagorie, premier dessin animé de l'histoire du cinéma. C'était le 17 août 1908 au Gymnase sur les Grands Boulevards. Cohl suivait les traces d'un autre Émile, Reynaud celui-là, inventeur du théâtre optique en 1888, et de Georges Méliès, "inventeur du spectacle cinématographique" en 1896, comme il est gravé sur sa tombe au Père Lachaise. En 1908, Émile Cohl avait déjà 51 ans et une longue carrière de caricaturiste.
Je connaissais ses dessins à transformations, on appelle cela aujourd'hui du morphing, mais j'ignorais qu'il avait inauguré autant de techniques variées : l'animation en volume avec Les allumettes animées, le premier film de marionnettes avec Le tout petit Faust, le premier dessin animé en couleurs avec Le peintre néo-impressionniste, le premier dessin animé éducatif avec La bataille d'Austerlitz, la pixilation avec Jobard ne peut pas voir les femmes travailler, le papier découpé, etc. Je suis sidéré de retrouver près de 70 films à côté de deux documentaires... Quant au livre signé Pierre Courtet-Cohl (son petit-fils disparu depuis) et Bernard Génin, il est merveilleusement mis en page, avec une quantité extraordinaire d'illustrations, d'anecdotes et d'informations passionnantes. Il réalisa également la première série de dessins animés avec Le chien Flambeau et le premier dessin animé tiré d'une bande dessinée et pas n'importe laquelle : Les Aventures des Pieds Nickelés ! Oublié, atteint de paranoïa, il mourra le 20 janvier 1938, la veille de Méliès qui était son cadet de quatre ans !


Lorsqu'en 1974, étudiant à l'Idhec, je réalisai La nuit du phoque en collaboration avec Bernard Mollerat, nous décidâmes d'imaginer un scénario où nous tenterions tout ce que nous n'avions pas encore eu le temps d'essayer pendant nos trois années d'études : éclairer toute une rue de nuit, diriger des enfants et des animaux (appréciez le collage), tourner à plusieurs caméras, travailler en infra-rouge, pasticher les chorégraphies de Busby Berkeley en filmant en plongée depuis un belvédère au centre d'une forêt (de vrais malades !) et les films de Jean-Luc Godard (dialogue impossible se terminant par un snuff movie avec un ver de farine)... Aussi, commencèrent-nous directement par un pré-générique au banc-titre (le générique se trouve en plein milieu du film !) et nous testâmes quelques animations simples avec des bouts de carton que nous faisions glisser. Lorsque je m'attaquai au "multimédia", je retrouvai le goût pour l'animation que j'avais un peu laissé tomber. La programmation informatique a grandement joué en faveur du retour en grâce de cet art. En travaillant sur le CD-Rom Alphabet, me revint tout ce que j'avais découvert vingt ou trente ans plus tôt... Je ne sais pas si les animateurs ont pensé à tirer partie de la programmation algorithmique qui leur permettrait de gagner un temps fou par rapport au système image par image, mais surtout d'improviser en jouant avec les objets comme avec des marionnettes...

Le DVD a permis de découvrir ou redécouvrir l'animation confinée aux heures tardives de la télévision dans sa meilleure époque ou à quelques rares émissions. Sans parler de ceux qui ont réalisé des longs métrages et gagné leurs galons en salles, Lotte Reiniger, Ladislas Starevitch, Len Lye, Oskar Fischinger, Norman McLaren, Alexandre Alexeïeff, Jiri Trnka, Yuri Norstein, Jan Svankmajer, Phil Mulloy, Bill Plympton, Barry Purves, par exemple, ont largement bénéficié de ce nouveau support. Il n'y aurait pas de Disney sans Cohl, ni de Miyazaki sans Grimault. Rappelons que La table tournante réalisé par ce dernier avec Jacques Demy ne figure pas sur l'intégrale Demy (compilation indispensable due à ses enfants Rosalie et Mathieu, mais présentation et bonus décevants en comparaison de ce qu'Agnès Varda aurait "inventé") ; il est heureusement disponible avec Le Roi et l'oiseau.

Article du 18 novembre 2008

vendredi 15 octobre 2021

Sa Majesté des mouches


L'éditeur Carlotta fait toujours bien les choses. Le complément de programme est aussi passionnant que le film qu'il accompagne. Peter Brook y raconte comment il réussit à réaliser son premier film en 1963 d'après un roman de William Golding. Il évoque la magie du casting et répond aux questions que l'on est à même de se poser : que sont devenus les enfants qui jouaient dans Sa Majesté des mouches, film hors normes, unique, analyse bouleversante de la condition humaine ? Tout semble monstrueusement naturel, comme le retour fulgurant à l'état sauvage de ses gosses abandonnés sur une île déserte suite à un accident d'avion.
L'histoire de l'humanité passe par le conte. C'est hélas ainsi que l'on fait naître les mythes. Le vernis de la bonne société craque pour laisser place à tout ce qu'elle contient et encadre, une organisation tribale, injuste et brutale sous la coupe d'un chef charismatique, à l'image de ce que l'Allemagne avait représenté. Quelques scènes hystériques construisent le rituel et instaurent une religion aussi absurde que n'importe quelle autre. L'intolérance prend le dessus et la mort est son exutoire. L'animalité de l'homme (Brook a refusé d'ajouter des rôles féminins qui auraient immanquablement sexualisé le scénario !) renvoie au combat de la force et de l'esprit. Beaucoup y laissent la vie. Le roman de Golding est sans ambiguïté : la civilisation, représentée par un montage d'images fixes évoquant l'éducation rigoureuse britannique et la guerre froide, ponctue le générique d'ouverture. La civilisation ne serait qu'un fragile garde-fous où la liberté peut rapidement glisser vers la sauvagerie, la superstition et la violence.


Dans Le cinéma en liberté, Peter Brook insiste qu'il ne peut y avoir de liberté pour l'auteur d'un film qu'avec un budget riquiqui, et d'évoquer les mérites du cinéma numérique. Il décrit ensuite comment, quarante ans plus tard, le chasseur dictatorial est devenu trafiquant d'armes en Amérique du Sud, le démocrate est féru d'écologie, et Piggy un brillant et généreux homme d'affaires spécialisé dans le commerce de friandises avec l'ex-URSS ! Le casting était-il aussi pointu ou les rôles auront-ils marqué les comédiens en herbe ? La société des mâles, rejouant la guerre du feu, est démasquée. Les jeunes acteurs sont tous exceptionnels, le noir et blanc propice au nouveau mythe, la jungle aussi paradisiaque qu'infernale.
Le dvd est accompagné d'une partie pédagogique lisible exclusivement sur un ordinateur. Riche et dense, elle ouvre de sérieux débats dans le cadre scolaire, et dans la vie précaire que nous menons sans pouvoir présumer de l'avenir. Mais Sa majesté des mouches est surtout un grand film, indémodable, nos sociétés continuant à perpétuer les mêmes valeurs sous-jacentes, et faisant tout ce qu'elles peuvent pour faire oublier que l'homme, tout pensant qu'il est, est l'animal qui s'est arrogé tous les pouvoirs.

→ Peter Brook, Sa Majesté des mouches, DVD ou Blu-Ray Carlotta, 20€

Article du 11 novembre 2008

jeudi 14 octobre 2021

Peur(s) du noir


Je me suis relevé au milieu de la nuit. Cela m'arrive souvent. J'avançais les yeux fermés. Attention escalier. Fait la lumière. Au plafond la grosse araignée n'a plus bougé. Assis devant mon clavier, j'ai pensé à la paire de volets qu'il faut retailler. Mes pensionnaires réclamaient le noir. Le fabricant a pris un 9 pour un 2. Tout en haut de la tour ils pourront dormir les yeux ouverts. Après avoir ajouté ces mots à mon article du 20 octobre 2008, je suis retourné broyer...

Est-ce d'avoir racheté la maison de Bernard dans le XVème qui a inspiré Étienne Robial, le directeur artistique de ce film à sept mains, mais l'ambiance est bien glauque et le graphisme noir à souhait. Noir et blanc pour être exact, mais le noir existerait-il sans blanc ? Les séquences de Blutch et Pierre di Sciullo dessinent les chaînes qui unissent celles des quatre autres, Charles Burns, Marie Caillou, Richard McGuire, Lorenzo Mattoti. Que j'ai une préférence pour Burns et Caillou importe peu, c'est la réunion de tous ces éléments hétérogènes mais unifiés qui fait l'intérêt de l'ensemble. Et encore au delà du film, ce sont les compléments de programme qui donnent au DVD toute sa tenue. Le principe finit par porter préjudice à la programmation en salles où ne seront projetés ni la passionnante exposition d'Angoulême par Robial, ni les croquis et étapes intermédiaires, ni les vidéos et dessins des gagnants du concours MySpace autour du film, etc. Le travail sur le son (5.1) et les voix des comédiens, entre autres Aure Atika et Guillaume Depardieu, Nicole Garcia, Arthur H, donnent au long métrage son allure cauchemardesque qui n'a rien de gore pour autant, rassurons les âmes sensibles.


Le site Primalinea livre maintes informations précieuses sur les uns et les autres que le boîtier du DVD tait scandaleusement.

mercredi 13 octobre 2021

Mind Game, vertigineuse plongée dans le cinéma d'animation


Dans Mind Game du réalisateur Masaaki Yuasa d'après le manga de Robin Nishi, la logique du rêve est aussi difficile à suivre que le scénario de Ghost in the Shell. L'animation explose le cadre et déborde d'imagination. Le film, produit en 2004 par le Studio 4°C, responsable du très beau Amer béton, est une œuvre originale qui rappelle aussi bien Windsor McKay (Little Nemo) que Moebius. Les hallucinations héritent aussi bien de la scène conçue par Salvador Dali pour Dumbo l'éléphant que les références au manga dessinent un époustouflant portrait du Japon contemporain. Cet entre-choc de styles aussi différents dans une même scène dérègle tous nos sens, nous faisant valdinguer dans un trop-plein d'émotions plastiques qui disloque la narration au travers d'un prisme déformant.



Le flash rend l'expérience si troublante que lorsque la lumière se rallume dans la salle elle nous replonge aussi sec dans l'obscurité du quotidien. Mind Game est un film sur le vertige, expérience ultime de la mort et retour à la vie, une jeu d'esprit où la peur prend ses racines dans la petite enfance et le courage dans ce qui nous reste d'imagination.

Article du 6 novembre 2008

mercredi 29 septembre 2021

Amer béton (Tekkonkinkreet)


Une étudiante en Master 2 à Autograf [m'avait] conseillé le film Tekkonkinkreet sorti en 2006 et dont le DVD est vendu seulement 10 euros sous le titre français Amer Béton. Le réalisateur Michael Arias est américain, mais a suffisamment vécu au Japon pour parler couramment la langue, ce qui lui permet d'être le premier gaijin, un "étranger", à diriger un film d'animation de cette ampleur. Dès le générique, nous sommes saisis par les audaces sonores, voix dans le noir, écart dynamique des intensités, et par la beauté du graphisme. Plusieurs techniques coexistent, dessins peints à la main côtoient infographie. Le souci du détail dans les décors, les costumes et les personnages est à l'honneur. La musique du groupe techno anglais Plaid est pertinente, même si elle obéit souvent aux règles dramaturgiques illustratives habituelles.


Après avoir produit The Animatrix, Michael Arias est tombé amoureux de la bande dessinée de Taiyo Matsumoto, le manga Tekkonkinkreet. Dans la jungle urbaine de Treasure City, deux orphelins surnommés les Chats, Noir, l'aîné responsable et pragmatique, et Blanc, le petit dans la lune, volent de toit en toit pour protéger leur territoire contre les bandes adverses et les yakuzas. Le scénario n'a rien d'exceptionnel, mais le film réalisé au Studio 4°C est sympathique, jouant sur la solidarité des plus démunis face aux manigances des promoteurs. On en prend plein les yeux et les oreilles, le travail sur le son est superbe et les images sont d'un éclat magique rendant parfaitement la palette multicolore et hétérogène d'une ville asiatique. Joli univers poétique.


On trouve tant de bandes-annonces du film et d'extraits que je ne sais plus que choisir pour vous mettre l'eau à la bouche, mais rien ne vaut la version 5.1 en 16/9 sur grand écran. Un ravissement absolu ! Ce troisième trailer est sonorisé avec une autre musique que celle de Plaid, c'est TaylorKing, peut-être cette mode pirate du mashup vidéo qui consiste à monter une musique d'une bande-annonce sur l'image d'une autre ?



Article du 16 octobre 2008