Jean-Jacques Birgé

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lundi 16 octobre 2017

Dupontel émoussé


Grosse déception à l'avant-première du nouveau film d'Albert Dupontel pour les 40 ans du Cin'Hoche à Bagnolet. À part le rôle énigmatique de Nahuel Pérez Biscayart caché derrière les masques étonnants de Cécile Kretschmar, tous les autres obéissent à un schéma manichéen que le réalisateur avait su éviter dans ses précédents longs métrages. Les méchants interprétés par Laurent Lafitte et Niels Arestrup sont platement méchants, Dupontel joue un gentil demeuré, la petite fille qui traduit les borborygmes de la Bête incarne une Belle, caution de la tendresse, et les autres personnages ne sont pas plus fouillés, caricatures de leurs emplois. Pire que tout, l'abus de la musique grandiloquente et pléonastique, formatée à l'eau de rose, renvoie Au revoir Là-haut à une mièvrerie façon Amélie Poulain. Contrairement à Enfermés dehors ou 9 mois ferme, cette adaptation du Prix Goncourt 2013 de Pierre Lemaitre est bourrée de bons sentiments qui plairont au plus grand nombre, on le souhaite à Dupontel qui joue gros dans cette onéreuse production, mais il est tombé là dans une démagogie loin de sa marque de fabrique, usant de ressorts larmoyants qu'il avait toujours raillés.


Grisé par des mouvements de caméra virtuoses sans justification et des effets spéciaux épatants, le réalisateur a succombé aux sirènes spectaculaires en n'offrant que de rares instants de l'impertinence qui nous plaisait tant auparavant. La critique de la guerre elle-même s'émousse lorsque l'officier qui interroge l'escroc vers la fin le prend en sympathie, non par solidarité politique, mais pour avoir vengé son fils. En mal de reconnaissance, Dupontel a-t-il voulu convaincre du sérieux de ses films derrière leur fantaisie comique ? Nous avons tant aimé son travail jusqu'ici que l'on peut juste espérer que Au revoir là-haut, titre du roman éponyme, est en fait un adieu à une formidable erreur produite la folie des grandeurs.

vendredi 6 octobre 2017

Naked War suscite l'imagination


Au XXIe siècle la lutte sociale nécessite d'inventer de nouvelles formes de résistance. Les manifestations ressemblaient de plus en plus à une promenade dominicale en famille avant que les nervis du pouvoir fassent preuve d'une violence inégalée, histoire de démobiliser les plus prudents. Sous de faux prétextes où le terrorisme a bon dos l'état d'urgence permanent permet de réviser le droit de manifester. Le délit d'opinion s'étend révélant l'État pseudo-démocratique que les médias aux ordres renforcent à coups de manipulations mensongères détournant des vrais problèmes. Les grèves catégorielles n'ont pas plus d'impact, les uns râlant contre les autres d'une semaine à l'autre. La grève générale reste un levier déterminant, mais bloquer le pays solidairement semble étonnamment difficile à négocier entre les intéressés.
Les actions médiatiques sont des exemples de ces nouvelles manières de combattre le monstre inique et cynique. Ainsi Act Up fit preuve de beaucoup d'imagination ou Greenpeace communique largement sur ses interventions. La publicité que les médias de masse leur font est du même ordre que les prétendues revendications d'attentats de Daesh. Un coup de téléphone anonyme ne coûte pas grand chose, encore faut-il se demander à qui profite le crime ou sa signature ?


Même si le discours politique est mince, la lutte des Femen est un exemple de résistance qui mobilise les journalistes et la population. Il y a évidemment une ambiguïté à montrer des jolies filles à la poitrine dénudée, mais celles-ci se servent intelligemment de leurs bustes pour clamer des slogans simples et efficaces. Si leur implication initiale en Ukraine m'apparaît aussi problématique que la dite révolution de Maïdan (par l'implication de l'Allemagne sous contrôle américain et les milices fachistes tirant sur leurs propres soutiens, pardon si je fais court), le combat des Femen contre l'obscurantisme religieux et le machisme généralisé est clair et explicite. Avec Naked War, l'activiste Joseph Paris a réalisé en 2014 un documentaire original assez lyrique. L'écrivaine Annie Lebrun et le philosophe Benoit Goetz ponctuent les actions réprimées par les services de sécurité et les forces de l'ordre, mais c'est la forme nouvelle de combat qui me fait réfléchir, au delà des dissensions internes, de l'épuisement, de la fragilité des lutteuses aux seins nus et des multiples controverses risquant de décrédibiliser leur mouvement. Répondre aux médias en les détournant ou en se les appropriant est une des formes actuelles de résistance, on l'a vu avec les réseaux sociaux pendant les révolution arabes. Dans le passé, un des premiers bâtiments pris d'assaut par les révolutionnaires ou les putschistes était celui de la télévision. Outre le combat des Femen soulevant ces questions fondamentales, le film de Joseph Paris montre des personnages attachants, courageuses gavroches se jetant dans la mêlée. Elles rappellent aussi le bataillon féminin kurde YPJ combattant en Syrie dont on ne parle plus parce que renvoyées chez elles par les machos de service...
Si nous voulons nous débarrasser de la mafia internationale des banques qui a pris le contrôle des États, il va falloir faire autant preuve d'imagination dans les luttes que dans les programmes comme celui des Insoumis par exemple. Il faudra également plus de courage et d'implication pour que "la peur change de camp".

→ Joseph Paris, Naked War, DVD Ed. Montparnasse, 15€, à paraître le 3 octobre 2017

mardi 3 octobre 2017

Top of The Lake (saison 2), top de l'automne


Les amateurs de séries d'abord, bientôt suivis par les cinéphiles qui se rendent progressivement compte que mépriser le médium télévision était un mauvais procès, sont en quête du prochain (très) long métrage d'auteur qui saura leur faire passer une nuit blanche dans le ravissement. Car si l'on peut suivre les feuilletons semaine après semaine, et chaque année leurs nouvelles saisons, beaucoup préfèrent en attendre la diffusion de l'intégralité avant de se lancer dans un marathon. La projection de la seconde saison de Top of The Lake (six épisodes d'une heure) s'est ainsi terminée pour moi à 3h30 du matin. La première avait déjà été brillante, la seconde est fascinante. Écrite par Jane Campion et Gerard Lee, réalisée par Campion la première fois avec Garth Davis, puis ici avec Ariel Kleiman, Top of The Lake: China Girl est d'une qualité exceptionnelle, tant par le scénario et les sujets abordés que par la qualité des acteurs et de la mise en scène. Jane Campion évite tout manichéisme en imaginant des personnages complexes. Elle décortique le machisme en titillant le genre, questionne la famille et les rapports d'assujettissement, la paternité et la maternité, la violence qui prend bien des formes et les traumas de l'enfance, les mensonges que l'on se raconte autant que ceux qui nous sont servis.


Top of the Lake: China Girl est un nouveau thriller captivant dont les corps, la lumière et la musique rythment l'énigme. Elisabeth Moss (Mad Men, The Handmaid's Tale : La Servante écarlate) est une inspectrice fragile qui prend sur elle pour braver le passé et résoudre l'enquête, son association avec Gwendoline Christie (la géante Brienne de Torth dans Game of Thrones) rappellerait presque un casting de Bruno Dumont à la Laurel et Hardy, Nicole Kidman incarne merveilleusement un personnage superficiel victime de son époque, Alice Englert (fille de Jane Campion) est la parfaite adolescente ingrate... Si les femmes montrent ici un courage exemplaire, les hommes véhiculent la lâcheté qui les caractérise depuis l'adultère coupable jusqu'à la manipulation la plus perverse. Le méchant joué par David Dencik est particulièrement réussi, ses motivations terribles étant dictées par la plus virulente des critiques sociales.

mardi 19 septembre 2017

Comédies en vrac


En vrac. J'ai regardé les trois Despicable Me (Moi, Moche et Méchant), mais ce sont Les Minions qui remportent définitivement la palme, dans le préquel comme dans les autres films où ils jouent les faire-valoir. Soulignons que les petites bêtes sont françaises, d'où peut-être notre forte sympathie pour leur humour régressif ! Un autre film d'animation, le dernier produit par Dreamworks, Captain Underpants (Les Aventures de Capitaine Superslip), possède ce qu'il faut de pétomanie hirsute pour plaire aux enfants que nous sommes restés ; du moins, j'espère pour vous que vous en êtes encore.
Toujours dans le registre "léger", la comédie policière Baby Driver est un pastiche de Drive en beaucoup plus drôle et enlevé. Edgar Wright avait déjà signé l'excellent Shaun of the Dead, parodie de films de zombies située dans une cité de la banlieue londonienne. Cela me donne vraiment envie de découvrir les trois autres réalisations qu'il a faites entre temps, soit Hot Fuzz, Scott Pilgrim vs. the World (Scott Pilgrim) et The World's End (Le Dernier Pub avant la fin du monde). Shaun of The Dead, Hot Fuzz (un thriller complètement maboul) et The World's End (hommage à la science-fiction) constituent sa Blood and Ice Cream Trilogy, clin d'œil très private joke, à l'humour typiquement anglais. Quant à l'étonnant Scott Pilgrim, ses références pop sont la BD et les jeux vidéo, pixellisation et onomatopées graphiques à l'appui... On y reviendra. C'est toujours bizarre de découvrir un auteur méconnu de ce côté du Channel !
Toujours dans cet esprit drôle et décalé, Get Out est une réussite. Sous l'étiquette "film d'horreur" à cause de quelques scènes assez gore et un suspense parfois tendu, le film de Jordan Peele est une fantaisie diabolique sur le racisme aux États Unis. Cette comédie noire l'analyse parfaitement, montrant ce qu'il a de différent de celui que nous connaissons par exemple en France. Le DVD propose diverses fins, l'abondance récente de crimes commis à l'égard d'Afro-Américains ne permettant pas d'en rajouter, semble-t-il. Celle retenue rassurera les spectateurs trop émotifs !
Pour terminer cette petite revue sympathique, citons quatre films français intelligents, drôles et sensibles. Patients de Grand Corps Malade et Mehdi Idir ne véhicule pas le pathos attendu de cette autobiographie cinématographique, mais révèle un humour ravageur des plus sains. Willy 1er, réalisé par Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma, Marielle Gautier et Hugo P. Thomas, dont trois étudiants diplômés de la première promotiion de l'École de la Cité, l'école de cinéma lancée par Luc Besson, est une histoire à la fois tendre et humoristique sur un handicapé dont le frère jumeau vient de se suicider. Comme quoi Besson n'accouche pas que de grosses daubes pseudo américaines ! Maman a tort de Marc Fitoussi est une comédie dramatique, critique sociale spirituelle sur le monde du travail qui se rapproche de Violence des échanges en milieu tempéré sur un registre plus léger. Une fille de 14 ans y fait un stage dans l'agence d'assurances de sa mère... Enfin le moyen métrage Haramiste met en scène Inas Chanti et Souad Arsane, deux jeunes beures des cités qui cosignent le scénario et que l'on retrouvera dans le prochain long métrage d'Antoine Desrosières, tout aussi drôle et impertinent. Comme dans Swagger, les clichés explosent, mais ici ce sont les préoccupations sexuelles des jeunes et leurs contradictions qui sont remarquablement réfléchis. Alors avec tout cela, amusez-vous bien sans devenir idiots !

jeudi 14 septembre 2017

Portrait de Paul Sharits


Comme presque tout le cinéma expérimental, que les Américains appellent cinéma non narratif, j'avais découvert Paul Sharits au C.N.A.C. rue Berryer, près de l'Étoile à Paris, qui préfigurait le futur Beaubourg. Une histoire du cinéma, conçue par Peter Kubelka, cofondateur de l'Anthology Film Archives de New York, et organisée par Annette Michelson avec le soutien de Pontus Hultén, directeur du département des arts plastiques de Beaubourg, et d'Alain Sayag, directeur du Musée d'Art Moderne, présentait du 7 février au 11 mars 1976 des centaines de films réalisés des cinéastes américains et européens depuis les origines. Après celle de Montreux, cette exposition était la plus importante jamais organisée en Europe. Henri Langlois avait donné son accord pour un tarif forfaitaire de 60 francs après une manifestation des étudiants du département-cinéma de l'Université de Vincennes.
Pour la partie européenne, Kubelka avait demandé conseil à Noël Burch, Marcel Mazé et le collectif Jeune Cinéma, Claudine Eizykman et Guy Fihman, Dominique Noguez... À côté de Buñuel, Cocteau, Léger, Ray, Deren, Clair, Picabia, Dulac, Chomettte, Richter, Epstein, Franju, Genet, Ivens, Vigo, Isou, Lemaître, Rainer, Varda, Hanoun, Robiolle, Garrel, Clémenti, Monory, Arrietta, Dwoskin, Eggeling, Cornell, Menken, etc., on découvrait Kenneth Anger, Stan Brakhage, James Broughton, Robert Breer, Hollis Frampton, Ernie Gehr, etc. Jean-André Fieschi nous avait déjà montré La région centrale de Michael Snow, mais il y avait aussi Back and Forth, Wavelength, One Second in Montreal, Standard Time... Je connaissais aussi un film déterminant pour mon travail, A Movie de Bruce Conner, et Tom, Tom The Piper's Son de Ken Jacobs me marqua à jamais. Les films représentaient pour la plupart une expérience sensorielle quasi psychédélique. Les flicker films de Sharits faisaient partie de cette hallucination vécue en direct par toute l'assistance. La stroboscopie de N.O.T.H.I.N.G., T.O.U.C.H.I.N.G. et S/Stream:S:S:ection:S:S:ectionned nous avait hypnotisés. Sortis de la salle, nous ne regardions plus le réel avec les mêmes yeux, nous n'écoutions plus les bruits de la ville avec les mêmes oreilles.


Le documentaire de François Miron sur Paul Sharits fait partie de ces histoires tristes où un artiste se brûle les ailes à la flamme de son œuvre, qui elle-même l'avait pourtant sauvé du bûcher de la vie. Les témoignages de ses proches font le portrait d'un artiste violent et auto-destructeur que les échecs consument. Après avoir échappé à une attaque à l'arme blanche et à un coup de feu meurtrier, Sharits se suicidera en 1993 à 50 ans d'une balle dans l'oreille comme il l'avait annoncé. Sa mère s'était elle-même suicidée. L'estime de ses collègues ne suffisait pas pour manger à sa faim, et il devait brader ses tableaux pour tenir le coup. Les extraits de ses films ne reproduisent pas l'effet hypnotique et hallucinogène de ses clignotements colorés, mais Re:voir a déjà publié 3 de ses films en DVD. Chez lui le sujet principal est la bande de celluloïd composée de photogrammes. Leur rythme est dicté par la musique, une musique des images que de longues heures de montage produisent. Si tout est calculé, sans laisser de place au hasard, son approche du cinématographe est pourtant viscéralement romantique. Les perforations de la pellicule semblent avoir marqué sa vie comme un tatouage au fer rouge.

→ François Miron, Paul Sharits, DVD Re:voir, livret de 40 pages rédigé par Yann Beauvais, 19,90€

jeudi 7 septembre 2017

Rio 2096, l'Histoire du Brésil en animation


Le film d'animation Rio 2096, une histoire d'amour et de furie raconte l'histoire du Brésil au travers des répressions successives dont furent victimes les populations qui se révoltèrent contre les oppresseurs. En utilisant une forme poétique quasi chamanique, Luiz Bolognesi conte l'histoire d'amour entre deux indiens à différentes époques, la colonisation portugaise (qui commence par vaincre les soldats français), l'esclavage, la révolte de 1968, le régime militaire de 1980 pour aboutir en 2096 où l'eau est devenu le bien le plus convoité. Ce mélange de documentaire et d'aventure magique a valu au film de nombreux prix internationaux dont le Grand Prix à Annecy en 2013.


Rio 2096, une histoire d'amour et de furie plaira autant aux enfants à partir de 10 ans qu'à leurs parents. Il raconte les difficultés subies auxquelles durent faire face les populations brésiliennes depuis plusieurs siècles. La destruction des peuples indigènes, le statut des noirs considérés encore comme des citoyens de seconde zone, la création des cangaçeiros découverts dans les films de Glauber Rocha, les favelas où vit un lumpen prolétariat, la destruction systématique de la nature, etc. y sont évoqués intelligemment tout en véhiculant une sorte d'héroic fantasy à laquelle s'identifier !

→ Luiz Bolognesi, Rio 2096, une histoire d'amour et de furie, DVD Ed. Montparnasse, 15€, sortie le 5 septembre 2017

mardi 5 septembre 2017

Korczak d'Andrzej Wajda


Après une période de flottement qui s'est soldée par un rachat, les éditions Montparnasse reprennent leur production de DVD, avec les mêmes exigences de contenu, souvent politique, écologique, philosophique ou simplement cinéphilique. Ainsi Korczak (1990) d'Andrzej Wajda évoque un passage dramatique de la vie du médecin né en 1878 qui fut l'un des fondateurs des droits de l'enfant, célèbre pour sa pédagogie de l'enfance et sa littérature enfantine. Comme il l'avait fait pour Katyn déjà paru en DVD chez le même éditeur, Wajda aborde un terrible épisode de la Pologne puisqu'il filme le ghetto de Varsovie de sa création à la déportation avant sa destruction totale. En 1942 le docteur Janusz Korczak qui dirigeait un orphelinat de 200 enfants choisit de les accompagner plutôt que de fuir en Suisse comme il en aurait eu la possibilité. Le film est particulièrement éprouvant, comme par exemple Le fils de Saul de László Nemes sorti en 2015. Tourné en noir et blanc, Korczak ne ressemble pas aux épopées de Polanski (Le pianiste) ou, pire, de Spielberg (La liste Schindler), parce qu'il présente d'une part les méthodes éducatives du pédiatre qui responsabilise les enfants en évitant de les culpabiliser, et d'autre part parce que les différentes options politiques des Juifs du ghetto sont exposées, depuis les collaborateurs jusqu'aux résistants en passant par les crédules et les passifs. La barbarie des nazis reste souvent hors-champ, le cinéaste polonais se concentrant sur les questions que se pose l'enfance. Le noir et blanc confère évidemment au film un effet documentaire particulièrement inconfortable. Même fictionnalisé, il fait partie des témoignages au même titre que le célèbre Nuit et brouillard d'Alain Resnais ou La mémoire meurtrie dont Hitchcock surveilla le montage.

L'anneau de crin, qui évoque l'insurrection polonaise de 1945 et sort en même temps, souffre par contre des défauts dont je me souvenais chez Wajda, manichéisme lourdingue anti-soviétique qui ne donne aucune clef de l'Histoire. Quitte à faire de l'anti-communisme primaire, je préfère mille fois revoir Ninotchka de Lubitsch, au moins on rigole, c'est même le seul film où Greta Garbo se marre, un chef-d'œuvre ! Dans cet esprit, mais sans rire, la saison 5 de la série The Americans est décevante, mais je m'accroche en attendant la prochaine. Enfin, j'ai téléchargé la mini-série satirique Comrade Detective, mais pas encore regardée...

→ Andrzej Wajda, Korczak, DVD Ed. Montparnasse, 15€, sortie le 5 septembre 2017

lundi 31 juillet 2017

Les derniers Parisiens


La Rumeur est connu des jeunes comme groupe de rap et pour leurs démêlés avec le Ministère de l'Intérieur pour "atteinte à l'honneur de la Police nationale" qui s'étaient soldés par un non-lieu après huit ans de procédure. Hamé et Ekoué étaient passés à la réalisation de films en 2011 et 2012 avec De l'encre puis Ce chemin devant moi, court-métrage en bonus sur le DVD de leur nouvel opus, un film noir qui se passe à Pigalle où gravitent Les derniers Parisiens avant l'exode vers la banlieue. Le duo tourne cette fiction en milieu documentaire caméra à l'épaule, arpentant le macadam comme ils en ont l'habitude dans un quartier qui est le leur.


Si dans l'autre bonus du DVD Hamé évoque Jean-Pierre Melville, je me suis interrogé sur tous les cinéastes qui doivent tant à John Cassavetes pour la liberté que la tribu d'amis qui les entoure leur octroie. Les comédiens évoluent dans un milieu où ils se sentent chez eux, concentrés sur les émotions que leurs personnages suggèrent. C'est souvent la différence avec les Anglo-Saxons qui préfèrent des rôles de composition demandant beaucoup de travail en amont. Reda Kateb et Slimane Dazi, découverts dans Un prophète, ont fait du chemin depuis. Ils incarnent deux frères en froid dans un cadre très chaud où la tension et la violence sont contenues, thème récurrent des films de La Rumeur qui évite les flingues et les poursuites pour privilégier une sorte de street movie moins conventionnel. Leur second long métrage est un beau portrait du Paris bigarré que j'adore avec une intrigue dramatique forte loin du manichéisme appuyé de nombreux films français. De même que le slameur Grand Corps Malade raconte son histoire édifiante avec humour dans Patients, en vieillissant La Rumeur perpétue sa critique sociale en passant du rap au cinéma.

→ Hamé & Ekoué, Les derniers Parisiens, DVD blaq out, 16,99€, sortie le 5 août 2017
→ Grand Corps Malade, Patients, DVD Gaumont, 14,99€

mercredi 26 juillet 2017

La nuit du phoque


Racontant la saga de de mon premier film à Jonathan Buchsbaum, je constate aujourd'hui qu'il y a trois ans quelqu'un a piraté La nuit du phoque. Depuis, plus de 2500 personnes l'ont regardé sur Vimeo. Réalisé comme film de promotion à ma sortie de l'Idhec en 1974 avec mon camarade Bernard Mollerat, je découvre maints détails qui m'avaient échappés comme l'annonce de la crise énergétique qui a depuis fait basculer le monde ou encore une série d'attentats aveugles... L'original en 16mm a fait l'objet d'une édition DVD en 2003 par Mio (Israël), puis d'une réédition en 2013 par Wah-Wah (Espagne), chaque fois couplée avec le disque culte Défense de de Birgé Gorgé Shiroc. Après le film que vous pouvez à votre tour découvrir ci-dessous (prenez un casque audio ou écoutez-le sur des haut-parleurs externes), je reproduis un article que j'avais écrit en 2009...


Chaque fois que j’ai cité ici mon premier film, La nuit du phoque, et que j’ai voulu créer un lien hypertexte, je me suis aperçu que je n’avais rien écrit... Stop. En une phrase je commets déjà trois erreurs. Ce n’est pas mon premier film, mais le neuvième exercice réalisé pendant les trois ans de ma scolarité à l’IDHEC, l’Institut des Hautes Études Cinématographiques, ancêtre de la FEMIS. Ensuite ce n’est pas mon film, mais celui de Bernard Mollerat et moi (photo n°1), une œuvre réalisée à quatre mains. Enfin j’ai déjà évoqué son histoire, directement en anglais, dans le livret du DVD publié par MIO Records il y a six ans. La nuit du phoque accompagnait la réédition de mon premier 33 tours 30 cm, Défense de, sous le nom de Birgé Gorgé Shiroc, avec 6 heures 30 de bonus inédits du même orchestre.
Au risque de me répéter pour certains passages (que mes lecteurs les plus fidèles me pardonnent !), je vais tenter de traduire ces notes de pochette en français, après avoir salué Francis Gorgé qui a numérisé le film lorsque je me suis rendu compte que la copie optique en ma possession commençait à virer au rouge, et Meidad Zaharia, producteur israélien, qui a soutenu ce projet fou en l’agrémentant de sous-titres anglais, français, hébreux et japonais ! Depuis, Meidad a fermé boutique et j’ai racheté les quelques exemplaires qui restaient. Le double-album n'a rencontré que très peu d'écho en France, mais il s'est arraché aux USA et au Japon.
Les journalistes de All Music, JazzMan, Paris Transatlantic, Brainwashed, Progressive Ears, Aquarius, etc. eurent la gentillesse de parler de ce film expérimental comme d'un Eraserhead à poils et bourré d'humour, le comparant à Buñuel pour le surréalisme, Godard pour la dénonciation, aux films expérimentaux américains pour le grain et le montage, citant le Rocky Horror Picture Show et Trout Mask Replica, selon les uns ou les autres, un film d'avant-garde politique, drôle, psychédélique.
J'y vois surtout les premiers pas d'un très jeune homme, j'avais seulement 21 ans, qui s'est beaucoup amusé avec son copain en travaillant comme des acharnés. Nous fûmes en effet les premiers à tourner de toute notre promo, ce qui nous donna de terribles avantages, d'autant que nous additionnions nos deux budgets ! Cinq semaines d'écriture, cinq semaines de préparation, cinq semaines de tournage, cinq semaines de montage.


La nuit du phoque est donc un film de 41 minutes « tourné en 16mm couleurs par Jean-Jacques Birgé et Bernard Mollerat », en 1974, un an avant Défense de, disque-culte depuis qu’il figure sur la Nurse With Wound list. Même époque, même ambiance, même rêve, même passion, même ferveur, l’enregistrement et le film réfléchissent une période dont le mot-clef était l’invention. Les deux projets sont des collaborations.


Mollerat et moi incarnions des extrêmes fondamentalement dissemblables à l’IDHEC. J’étais une sorte de hippie libertaire aux cheveux longs et à l’accoutrement psychédélique, non-violent bien qu’un pur représentant de l’esprit de mai 68 auquel j’avais pris part alors que je n'avais que 15 ans. Avec ma mobylette grise je participais au service d’ordre pendant les manifestations et je livrais les affiches des Beaux-Arts. Je vendais Action, le journal des comités d’action, à la Porte de Saint-Cloud. J’étais entouré de musique et de lumières, ayant commencé à gratter et brûler des diapositives dès mes 13 ans pour créer des spectacles audiovisuels. Je faisais de la musique depuis mon voyage initiatique aux États-Unis à l’été 68, juste après les Événements. Six mois après avoir entendu là-bas We’re Only In It For The Money des Mothers of Invention, j’étais sur scène avec Francis à la guitare. Je n’avais aucune notion de musique jusque là et n’ai jamais pris un seul cours de quoi que ce soit qui y ressemble. J’ai dû trouver seul le moyen de réaliser mon nouveau rêve. Je faisais pousser de l’herbe sur mon balcon avec des graines rapportées de San Francisco (je me souviens du Grateful Dead au Fillmore West) et commençais à lever le pied au lycée. Juste après le Bac, je réussis brillamment le concours d’entrée à l’IDHEC, ce qui n’était a priori ni mon intention ni mon ambition. Depuis, j’essaie de perpétuer la merveilleuse aventure qui dura trois ans, car ce furent des études comme nous avions tous rêvé et comme nous pourrions encore en rêver…
Bernard Mollerat et moi devînmes amis à la fin de la première année. Il était aussi cinglé que moi, sauf qu’il avait de meilleures raisons, issu d’une famille noble très catholique. Il était passé par le chemin de croix les genoux en sang, élevé par une maman qui ne pouvait pas aller aux toilettes sans emmener avec elle l'un de ses deux fils. Son véritable nom était Bernard de Mollerat vicomte du Jeu, mais lorsqu’il entra à l’IDHEC son père lui écrivit pour lui demander s’il avait trouvé un bon pseudonyme. Dans sa famille on était curé ou militaire. Il décida de laisser tomber les particules, se débarrassant du même coup des quolibets du style « ce n’est pas du jeu ». Le premier jour, quelques idiots ne manquèrent néanmoins pas de l’appeler « Soft Rat ». Comme il y avait deux Bernard dans notre promo, Descloseaux se fit surnommer « Léon » et Bernard « Gaston ». Avec fierté et énormément d’humour Bernard assumait son homosexualité, ce qui n’était pas courant à cette époque. Son coming out était emprunt d’un bon paquet de provocation, ce dont il ne se privait jamais, sans aucun autre signe ostentatoire que son humour "sophistiqué et glacé". Les cheveux courts comme un petit mouton, il portait un costume trois pièces gris à rayures fines, une chemise blanche et un parapluie pliant ! Je me souviens qu’il aimait la comédie musicale, les films de Jacques Demy et des trucs assez kitsch genre Pink Narcissus et Les 5000 doigts du Dr T que nous avions découverts ensemble à la Cinémathèque. De mon côté j’étais plus influencé par Easy Rider, Jean-Pierre Mocky et Luis Buñuel. Nous étions jeunes et tous deux adorions voir de nouveaux films sous la houlette de notre professeur d’analyse de films, le regretté Jean-André Fieschi. Nous aimions aller ensemble au théâtre, au concert, voir des ballets, voyager… L’amour, l'humour, l’action, l’aventure, "in one word, emotion", étaient notre lot quotidien. Pendant toute cette période, Bernard fut mon meilleur ami.


J’étais « la nuit » parce que je menais une vie de noctambule et Bernard était « le phoque » à cause d’une plaisanterie sur F.W.Murnau dont JAF avait dit qu’il était « pédé comme un foc ». Nos perspectives de vie marginales nous avaient rapprochés et nous avons commencé à bien nous amuser dès le début de la seconde année. À partir de là nous avons réalisé tous nos films ensemble, comme je le fis pour la musique avec Gorgé pendant dix-huit ans, et avec Bernard Vitet pendant 32 ans ! Hélas, la collaboration ne dura pas aussi longtemps avec Mollerat qui se suicida à l’âge de 24 ans. En vieillissant il craignait de perdre son pouvoir de séduction… Je pense souvent à lui, s’il avait attendu un tout petit peu, voir comment les choses évoluent, rien ne se passe jamais comme on l'a prévu. Il fit sauter tout son immeuble au gaz. La nuit du phoque est notre film. Pendant le montage il avait décidé de devenir monteur tandis que j’avais choisi la réalisation. Depuis sa disparition je n’ai jamais trouvé quiconque avec qui partager le plaisir d’imaginer et réaliser de nouveaux films.
(…) À cet endroit du texte original anglais j’évoque mes collaborations réussies dans le domaine de la musique et les films que je réaliserai ensuite.


La nuit du phoque était notre film de promotion. Nous avions décidé de tenter tout ce qui nous passait par la tête et que nous n’avions pas eu l’occasion d’essayer pendant nos trois ans d’études. C’était la dernière occasion d’apprendre quelque chose avant de quitter l’IDHEC. Nous avons dirigé des mômes et des animaux, des amateurs et des professionnels, nous avons éclairé une rue entière de nuit, filmé un groupe de rock à deux caméras, loué un travelling circulaire pour les scènes de nus olé-olé (qui nous valurent un prix à Belfort pour les raisons inverses de notre propos, le pastiche étant trop bien réalisé, photo n°3 !), nous avons joué avec les effets spéciaux, réalisé des animations, utilisé de la pellicule infra-rouge, cherché tous les écarts possibles entre son et image, etc. Je crois que Gaby et Marc, en charge des images, se sont bien amusés, comme tous ceux et toutes celles qui ont participé au tournage. Le film montre des actions plus que des caractères, chacune prenant son sens au contact des autres… Si j'en crois les spectateurs, le film reflète surtout bien son époque.


Le générique apparaît en plein milieu du film.

À l’écran :
Jean-Jacques Birgé – scénario et réalisation, son et musique, montage, discontinuité, production exécutive
Bernard Mollerat – scénario et réalisation, costumes et accessoires, chorégraphie, continuité, montage
Gabriel Glissant – lumière et 2ème caméra
Marc Cemin – caméra
Philippe Danton – titres et animation, il chante aussi (Le terroriste, photo n°5)
Thierry Dehesdin – photos infrarouges, et dans le rôle de Bölde
Roland Péquignot - machinerie
Alain Thuaut – électricité
ainsi que
André Bacq, Luc Barnier, Lucie et Louis Barnier, Mario Barroso, Richard Billeaud, Agnès Birgé, Geneviève et Jean Birgé (mon père dans le rôle de Isaac Newton, photo n°4), Danièle Bolleau, Alex Broutard, Gilles Cohen, Aude de Cornoulier, Dominique Dumesnil, Diane (photo n°3) et Philippe Dumont, Jeanine Eemans, Antoine Guerrero (photo n°2), Ivan Kozelka, Philippe Labat, Alain Lasfargues, Jean-Pierre Lentin, William Leroux, Geneviève Louveau, Laura Ngo Minh Hong, Pierre Rainer, Lucien Rohman, Albert Sarrasin, Patrick Sauvion, Michaela Watteaux, Jérôme Zajderman (photo n°6), M. Zana, les enfants Poitevin et Vienne, et beaucoup d’autres gens merveilleux.
Hors-champ :
Antoine Bonfanti - mixage
Louis Daquin – voix
Alexandre Martin - dressage des reptiles

jeudi 6 juillet 2017

Le phénomène d'identification


"Le spectateur ne vit pas un film ; il revit au travers du film une succession d'émotions qu'il a mémorisées et qui sont stimulées par le scénario."
Hier matin, à l'issue de la projection privée d'un film non terminé, j'écoutais les avis de chacune et chacun sur les scènes qu'ils ou elles trouvaient longues, trop dramatiques ou pas assez, trop orientées ou ambiguës, etc. Les réactions étaient forcément contradictoires. Je me suis alors souvenu d'un article que j'avais publié le 19 mars 2006, mais dont le principe ne m'a jamais quitté tel qu'il est exprimé plus haut.
Deux ans auparavant, j'avais assisté à une conférence passionnante de Claude Bailblé au Centre Pompidou à l'occasion des Journées du Design Sonore auxquelles je participais. Je retrouvai d'ailleurs sa phrase à la page 41 du livre Jeux Vidéo et Médias du XXIe Siècle (Ed. Vuibert) de Stéphane Natkin le citant dans sa thèse de docteur d'université (Paris VIII) intitulée La perception et l'attention modifiées par les dispositifs du cinéma (1999).
J'ajoutai alors : "Cette remarque aussi courte que lumineuse sur les phénomènes d'identification est extensible à d'autres phénomènes de perception et de réaction à des stimuli extérieurs. Ainsi nos attirances et répulsions pour des individus, nos réactions les plus intimes, peuvent être conçues comme des reflets de la mémoire d'événements préalablement vécus, dans la petite enfance par exemple..." Je développai ultérieurement ma propre expérience en analysant les scènes qui me font pleurer au cinéma, car personne ne réagit de la même manière ni au même moment face à des acteurs...
J'évacue volontairement ici le marketing des blockbusters qui tend à formater le désir, ce qui revient d'une certaine manière à effacer la libido, et j'insiste encore une fois : face à une œuvre, quelle qu'elle soit, plus le nombre des interprétations est grand, plus cet éventail de perceptions lui confère un statut de chef d'œuvre ! Cette remarque n'est évidemment pas une question de quantité de masse, mais d'équation entre le nombre de spectateurs et celui de leurs interprétations personnelles.

mercredi 21 juin 2017

Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l'été


Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l'été est une petite merveille d'humour corrosif, un film éminemment politique qui prend tout son sel avec la distance qui nous sépare de 1974 lorsque la réalisatrice italienne Lina Wertmüller, première femme à avoir été nominée aux Oscars, le réalisa. Les récentes élections en France le plongent dans une actualité brûlante, tant l'écart entre riches et pauvres y est montré avec une acuité exceptionnelle, et les premiers échanges dialogués de la jet-set arrogante lui confèrent même un statut visionnaire. Cette comédie dramatique ressort aujourd'hui sur les écrans dans une version superbement remasterisée.
Raffaella, une bourgeoise riche et insupportable, invite des amis à passer quelques jours sur son voilier en Méditerranée. Gennarino, un matelot hirsute aux idéaux communistes, est excédé par ses hôtes. Un soir, il accepte d’emmener Raffaella faire un tour en bateau, mais le moteur tombe en panne et les deux échouent sur une île déserte. Leur relation va s’en trouver bousculée…
La nature nous renvoie à nos contradictions tandis que la société formate nos rapports. Lina Wertmüller ne réussit pas seulement à dessiner un portrait virulent de la morgue des riches, elle met en scène le machisme avec maestria dans l'acceptation qu'ont les dominés face à leurs exploiteurs. Les deux personnages interprétés par Giancarlo Giannini et Mariangela Melato sont pris à leurs propres pièges, renversant les rôles que la société leur a attribués, mais ne faisant que bouger la frontière qui les sépare. Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l'été (Travolti da un insolito destino nell'azzurro mare d'agosto) est aussi un film sur le désir où la sexualité, façonnée par la lutte des classes, est abordée avec la liberté des années 70.
J'ai hâte de revoir ou découvrir ce que je trouverai de la trentaine des autres films de Lina Wertmüller, parmi lesquels Mimi métallo blessé dans son honneur (Mimì metallurgico ferito nell'onore), Film d'amour et d'anarchie (Film d'amore e d'anarchia, ovvero 'stamattina alle 10 in via dei Fiori nella nota casa di tolleranza...'), Pasqualino (Pasqualino Settebellezze), Notte d'estate con profilo greco, occhi a mandorla e odore di basilico, Scherzo del destino in agguato dietro l'angolo come un brigante di strada, etc. Ces titres longs comme le bras (d'origine suisse, son vrai nom est Arcangela Felice Assunta Wertmüller von Elgg Spanol von Braueich !) ne font qu'exciter ma curiosité...

vendredi 9 juin 2017

Sense8, fin d'une série moderne


La série télévisée Sense8 est un objet difficile à ramasser, comme Jean Cocteau aimait décrire ce genre d'OVNI. Les sœurs Lana et Lilly Wachowski, anciennement frères lorsqu'elles s'appelaient encore Larry et Andy du temps de la réalisation de la trilogie Matrix, ont créé cette épopée moderne, troublante et provocante. On y retrouve la problématique du genre, des interrogations sur la sexualité et le pouvoir, mais également une translation philosophique de l'univers interconnecté des machines incarné par des êtres humains, ou "comment la technologie nous unit et nous divise simultanément" ! On a souvent besoin de s'accrocher pour suivre les jeux de miroir où l'ubiquité multipliée par huit rappelle le Palais des Glaces de La Dame de Shangaï d'Orson Welles. Si la science-fiction est une quête anticipatrice des futurs possibles et impossibles, Sense8 est une réussite, car ses énigmes nous forcent à réfléchir. Huit personnes, aux qualités variées mais nécessaires dans la cadre du cinéma hollywoodien héroïque, réparties à travers le monde, connectées sur les plans intellectuel, émotionnel et sensoriel, s'entraident face à l'adversité du monde. La guerre est déclarée entre les Sapiens, corrompus, injustes, violents ou simplement inconscients, et les "sensoriels". Mais les choses se corsent au fil des épisodes.


Les scènes ying et yang alternent étonnamment. Du romantisme fleur bleue tous genres confondus à des scènes d'action trépidantes, des gros plans aux effets spéciaux époustouflants, Sense8 insiste d'un côté sur l'amour seul capable de sauver le monde et sur la résistance indispensable aux forces du mal. Les huit ne sont pas pour autant manichéens, vivant sans cesse dans le doute et l'ambiguïté de leurs dons qu'il leur faut parfois bloquer pour ne pas compromettre le groupe. Les saisons espacées d'une année requièrent parfois que l'on fasse machine arrière pour se souvenir des antécédents !


Pour réaliser cette fresque grandiose les sœurs Wachowski ne sont pas plus seules que leurs personnages en qui on peut supposer qu'elles se projettent, tentées elles-mêmes par les ressources du réel lorsqu'elles offrent d'y faire exister la fiction. Ainsi la série est cosignée par le scénariste Joseph Michael Straczynski (Babylon 5) et Tom Tykwer (Run, Lola, Run), James McTeigue (V for Vendetta, Cloud Atlas) et Dan Glass (effets spéciaux sur The Tree of Life, Batman Begins, Speed Racer, V for Vendetta) réalisent une partie des épisodes. C'est une sorte de famille, les uns et les autres ayant travaillé souvent ensemble, un cluster comme celui des huit dans le film, en français groupe, pôle ou cellule.


Le montage rapide du générique laisse entrevoir quantité de détails, autant de pistes révélant les motivations des auteurs, fragile équilibre probablement plus dérangeant que la reprise de Twin Peaks. Si les raisons d'arrêter une série en cours de route ne sont pas toujours claires, on peut supposer que les motifs économiques sont déterminants. Il en fut ainsi de Rome ou Utopia qui ne dépassèrent hélas pas non plus la seconde saison. Il n'y a pas que le budget dispendieux ou le succès d'audience qui soient toujours en cause. Les motifs politiques et idéologiques peuvent jouer aussi (Braindead). Sense8 était peut-être trop intello pour le public adulte américain ? Tournée dans neuf villes (Chicago, San Francisco, Londres, Berlin, Séoul, Reykjavik, Mexico, Nairobi et Bombay) pour la première saison et une quinzaine dans la seconde (ajoutez Amsterdam, Argyll, Chippenham, Redwoods, Malte, Positano, São Paulo), dans les langues de chaque personnage pour la première (la seconde s'est affranchie des sous-titres en uniformisant tout en anglais), ne lésinant pas sur les moyens (une séquence de course-poursuite tournée à Nairobi a nécessité 700 figurants, 200 voitures et un hélicoptère, etc.), Sense8 n'a pas que des émules. Les Wachowski avaient annoncé avoir écrit cinq saisons, signé les acteurs, Netflix a décidé de mettre un terme à l'aventure.

mercredi 7 juin 2017

Séries en série


La troisième saison du Bureau des légendes entérine le titre de meilleure série TV française. Créée par Éric Rochant qui avait déjà réalisé les longs métrages Les patriotes et Möbius sur le milieu de l'espionnage, la série est tenue par les réalisateurs Hélier Cisterne, Laïla Marrakchi, Mathieu Demy, Jean-Marc Moutout, Samuel Collardey, Elie Wajeman et Rochant lui-même qui ont tous déjà travaillé pour le grand écran. Après avoir longtemps boudé la télévision, de plus en plus de cinéastes comprennent l'intérêt que représente un très-long-métrage à défaut de jouer sur la loi du feuilleton.
En plus de signer la lumière et le montage sous des pseudos, Steven Soderbergh réalise l'intégralité des deux saisons de The Knick, évocation très réussie de la chirurgie du début du XXe siècle et des catastrophes induites par l'usage de la cocaïne et de l'héroïne, même si je dois fermer les yeux pendant les opérations très réalistes ! Le jeune Sigmund Freud, qui avait coutume de prendre de la coke pour se donner du courage et briller chez les Charcot, raconte d'ailleurs dans L'interprétation des rêves qu'il en a prescrit à l'un de ses amis qui en est mort. Quant à la troisième saison du Bureau des légendes qui avait offert le rôle principal à Matthieu Kassovitz, elle fait la part belle aux comédiennes Florence Loiret-Caille, Sara Giraudeau, Zineb Triki dans une évocation réaliste de La Piscine, soit les services d'espionnage et contrespionnage situés à deux pas de chez nous, Porte des Lilas ! La diplomatie et le travail sur le terrain, ici l'Irak et la Syrie, nous tiennent en haleine jusqu'au bout avec un Jean-Pierre Darroussin fidèle à lui-même.


Jean-Marc Vallée (C.R.A.Z.Y., Dallas Buyers Club, Wild) signe la remarquable mini-série Big Little Lies comme plus tôt Jane Campion (Sweetie, The Piano) avait réussi Top of the Lake ou Todd Haynes (Superstar: The Karen Carpenter Story, Safe, Far from Heaven, Carol) sa version de Mildred Pierce. Vallée dresse un portrait terrible du machisme, violent ou insidieux, soutenu par des comédiennes exceptionnelles, Nicole Kidman, Reese Witherspoon, Laura Dern, Shailene Woodley...


Grand défricheur de ces séries new look, David Lynch reprend vingt ans plus tard Twin Peaks dont la nouvelle saison ne me convainc guère pour l'instant, comme American Gods écrite par Neil Gaiman (Mirrormask), picorage décousu du roman et démonstration appuyée sur la manière dont les Américains ont abandonné leurs racines originelles au profit de nouveaux dieux. Je suis également déçu par celle qui est en cours de Fargo, le développement de Legion ou la dernière de The Americans, essoufflement des scénaristes ou tentative ratée de pousser le bouchon toujours plus loin dans le délire. J'ai préféré Sneaky Pete où Giovanni Ribisi tient le rôle d'un arnaqueur digne des meilleurs films de David Mamet, d'autant que l'intrigue prend corps avec le temps. J'en ai testé quelques autres qui ne m'ont pas accroché, et si vous sentez qu'il en manque, c'est peut-être aussi que j'en ai déjà parlé dans de précédents articles ;-)
J'ai commencé la seconde saison de l'étonnante Sense8 créée par Lana et Lilly Wachowski (Matrix, Cloud Atlas) et Joseph Michael Straczynski, réalisée également par Tom Tykwer (Run, Lola, Run), James McTeigue (V for Vendetta, Cloud Atlas) et Dan Glass (maître des effets spéciaux). On en reparle bientôt...

jeudi 18 mai 2017

Anatahan, violence et passion


Depuis 45 ans Anatahan figure parmi mes 10 films préférés parce qu'il incarne une des questions majeures que je tourne et retourne sans comprendre, l'essence-même de l'humanité, mélange de violence et passion. Qu'il n'y ait plus qu'une seule femme sur Terre et le désir fait naître les pulsions de vie et de mort, cet obscur objet du désir à l'état pur, l'absurdité de la condition humaine, l'énigme primale, l'énigme ultime.
Le génial cinéaste Josef von Sternberg s'est inspiré d'une histoire authentique pour tourner son dernier film en 1953. Anatahan, une île volcanique des îles Mariannes du Nord en plein Océan Pacifique, avait abrité trente-trois soldats japonais refusant de croire à la reddition de leur pays, de 1945 à 1951. Treize d'entre eux y avaient trouvé la mort en s'entredéchirant pour la seule femme présente sur l'île. Von Sternberg avait lu un article de journal relatant le livre de Michiro Maruyama, l'un des survivants. Son adaptation est un chef d'œuvre qui ne ressemble à aucun autre film. Dans un article de 2009 j'écrivais "... Le réalisateur américain né à Vienne en 1894 narrait dans son dernier film l'histoire de cette bande de soldats livrés à eux-mêmes, ignorant que la guerre est finie. Pour Anatahan, aussi appelé Saga d'Anatahan ou plus bêtement La dernière femme sur la Terre, von Sternberg ira jusqu'à fabriquer sa caméra, ses décors, faire lui-même sa lumière, prêter sa voix au narrateur en anglais alors que tous les acteurs parlent japonais sans sous-titres, le commentaire jouant du décalage comme un recul nécessaire sur la folie des hommes et renforçant le mystère de cette histoire invraisemblable qui s'est pourtant reproduite pendant des années après la défaite jamais avouée explicitement par l'Empire du Soleil Levant. Sur l'île d'Anatahan, les tabous éclateront, les conventions sociales voleront en éclat, surtout lorsqu'apparaîtra Keiko, la reine des abeilles. On s'y entretuera (...). Sternberg terminait son film en faisant descendre du bateau les fantômes parmi les survivants plusieurs années plus tard. Anatahan est un des rares films dont je surveille encore la sortie en dvd, un de mes dix films préférés, pour la tragédie qu'il évoque et son étonnante étude de mœurs si proche de la banale sauvagerie de notre absurde humanité, pour la musicalité de sa bande-son et l'exigence d'un cinéaste remarquable dont je suggère en outre la lecture de son autobiographie, Fun in a Chinese Laundry, bizarrement traduite Mémoires d'un montreur d'ombres."


Or Kino Lorber publie un nouveau DVD/Blu-Ray, director's cut de 1958. Dans cette version non censurée apparaît plusieurs fois la nudité de Keiko, interprétée par Akemi Negishi que l'on retrouvera dans Les bas-fonds, Vivre dans la peur, Barberousse et Dodes'kaden d'Akira Kurosawa (tous incontournables DVD chez Wild Side). En revoyant le film je suis surpris par la ressemblance avec une autre comédienne, aussi troublante, qui fit rêver plus d'un camarade, la Québecoise Paule Ducharme dans l'installation interactive de 1989 Portrait n°1 de Luc Courchesne (comparez par exemple la photo en haut et celle ci-dessous). La séduction dont joue Keiko lui échappe-t-elle ou mène-t-elle le jeu ? Si son propre désir est lui-même énigmatique, sa fuite est-elle l'amorce d'une réponse ?


L'éditeur américain (attention, le disc est un zone 1 ou A) nous offre une superbe remasterisation de la version complète de 1958 tant pour l'image 2K que pour le son, un entretien avec le fils du réalisateur, Nicholas von Sternberg (notez que la particule fut inventée par Jonas Sternberg à la suite de Eric Oswald Stroheim pour faire impression auprès des producteurs et du public !), la version censurée de 1953 (la comparaison entre les deux versions ne montre que trente secondes de différence, mais ce n'est pas anodin), un essai visuel de Tag Gallagher, des plans coupés du montage final, les véritables survivants filmés par l'U.S. Navy après qu'ils se soient enfin rendus et les bandes-annonces originale et actuelle. Alors, soit vous avez le matériel multizones capable de lire cette sublime galette, soit vous attendez qu'un éditeur français s'en empare, ce qui serait logique car la France est le seul pays où le film rencontra le succès à sa sortie et où il est resté un film-culte depuis.

vendredi 5 mai 2017

La société au crible des films


Pourquoi faire un film ? La question est incontournable. Certains racontent leur vie, d'autres aiment distraire, il y a des esthètes, des documentalistes, des rêveurs, des geeks, des marchands, ceux qui dénoncent la société dans laquelle on vit et que les distractions nous cachent sans négliger la beauté des images et sans perdre d'argent, etc. Mais pour trouver les moyens et convaincre un producteur et un distributeur il faut être convaincu soi-même. Et quand le film est sorti en salles, ou pas, il faut décrocher un éditeur de DVD qui donne une seconde chance au film. Un vrai marathon ! Chaque éditeur a sa personnalité. Celle de Blaq Out est de publier des films sociaux-politiques, dans le passé on aurait dit à thèse, mais ces deux qualificatifs sont évidemment très réducteurs. En tout cas ce sont certainement des films qui font réfléchir, ce qui les oppose à l'entertainment destiné plutôt à nous faire tout oublier. J'en ai vu trois sortis récemment, Le gang des Antillais de Jean-Claude Barny, Aquarius de Kleber Mendonça Filho, Sex Doll de Sylvie Verheyde.
Le gang des Antillais s'inspire d'une histoire vraie. C'est aussi la mode dans le cinéma de distraction de faire ce genre d'annonce en amont. Les auteurs de la série déjantée Fargo s'en moque en avertissant avec humour "Ceci est une histoire vraie. Les évènements décrits eurent lieu au Minnesota en 2006. À la demande des survivants les noms ont été modifiés. Sans aucun respect pour les morts, le reste est raconté exactement comme cela s'est passé." Les libertés que les scénaristes et réalisateurs prennent avec le réel est aussi grand que les documentaristes qui ne peuvent prétendre au cinéma vérité après avoir choisi de filmer ceci ou cela, avec tel cadre, et de découper tout cela ensuite au montage. Le film de Jean-Claude Barny, qui avait réalisé Nég marron, aborde une période mal connue des années 70, quand le Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d'outre-mer) promettait l'insertion des français des DOM-TOM et qu'ils se retrouvaient coincés en métropole. Le gang des Antillais allait répondre à l'arnaque en dévalisant des bureaux de poste ! L'ambiguïté entre révolte et délinquance est traitée sur le mode de la Blaxploitation. Le film en a les qualités et les défauts, rythme entraînant et direction d'acteurs maladroite, avec la soul et le hip-hop en bande-son. Le making of en bonus apporte nombreux éclaircissements sur le film et l'histoire relativement récente des Antillais en métropole, le déracinement et leur implication dans la fonction publique.
Aquarius raconte l'histoire d'une sexagénaire qui refuse de déménager pour permettre à un promoteur de réaliser une opération juteuse. Si cette comédie légère et spirituelle se passe à Recife au Brésil, ville détruite par la spéculation immobilière, la fable est la même sous toutes les latitudes. Dans un autre registre j'ai pensé à Joe's Apartment, mais le délire de John Payson est ici remplacé par la tendresse poétique de Kleber Mendonça Filho.
Sex Doll est le portrait d'une call-girl qui se pose des questions sur sa vie comme toute jeune fille moderne. Le sexe et l'argent l'ont amenée à devenir pute de luxe, mais quel avenir ce métier lui réserve ? La réalisation de Sylvie Verheydeest à la fois aérienne et clinique, nous renvoie à nos propres interrogations. Je me souviens d'une amie très jolie que nous avions tenté de dissuader, mais qui y plongea hélas corps et âme. Elle s'en sortit, d'une certaine manière, en acceptant les faveurs d'un très vieux producteur de cinéma qui lui acheta un appartement et un bar à Ménilmontant. Parmi ses clients, qui parfois n'exigeaient que sa présence à un dîner huppé, elle avait un cinéaste célèbre qui lui dit un jour qu'il trouvait formidable de "faire quelque chose de connu avec une inconnue." Le milieu est évidemment sordide, comme on a pu le voir récemment aussi dans le documentaire d'Ovidie, Pornocratie, qui traque les multinationales du sexe. L'héroïne interprétée par Hafsia Herzi pense à tort qu'elle est indépendante.

jeudi 4 mai 2017

Le couple Chepitko-Klimov, cinéastes soviétiques contestataires


Si les films de Larissa Chepitko et Elem Klimov ont été censurés pendant des années par le régime soviétique, c'est avant tout parce qu'ils ne collent pas au discours officiel, le roman national que l'URSS s'écrit et se réécrit au fur et à mesure des directions de Khrouchtchev, Brejnev, Andropov, Tchernenko et enfin Gorbatchev dont la Perestroïka permettra de projeter enfin les films. Mais Larissa Chepitko meurt à 41 ans dans un accident de voiture en 1979 et Elem Klimov signe son dernier film, Requiem pour un massacre, en 1985. Sous cette Perestroïka naissante, il deviendra l'ambassadeur du cinéma soviétique. Le coffret publié par Potemkine réunit cinq films passionnants et extrêmement différents du couple où les motifs de censure ne sont jamais les mêmes.
En filmant la comédie Bienvenue, ou Accès interdit aux personnes non autorisées (1964 / 74’ / Prix du jury pour la jeunesse – Cannes 1966), Elem Klimov met en scène une colonie de vacances de façon charmante et pleine d'invention. Il s'y moque de la bureaucratie en donnant aux enfants le merveilleux rôle de la solidarité et de la désobéissance. Interdit pendant vingt ans, Raspoutine, l'agonie (1974 / 152’ / Prix FIPRESCI – Venise 1982) lui vaudra beaucoup d'ennuis car il ne colle pas avec la manière dont le régime a jusqu'ici montré la famille Romanov. La fresque historique, découpée en scènes indépendantes où se fondent des documents d'archives, accompagnée musicalement par le compositeur Alfred Schnittke qui fut un collaborateur régulier, dresse un portrait personnel de la société russe pendant la première guerre mondiale.
Avec Les Ailes (1966 / 103’), Larissa Chepitko, qui est comme Klimov diplômée de l'Institut moscovite d'études cinématographiques, le VGIK, met en scène une quinquagénaire qui s'interroge sur sa vie de femme et son parcours professionnel qu'elle a l'impression d'avoir ratés. Héroïne de l'aviation dans sa jeunesse, elle se sent en décalage par rapport aux nouvelles générations et ne retrouvera le bonheur qu'en bravant l'autorité qu'elle a du mal à imposer elle-même dans sa famille comme dans son métier... Montrant la collaboration et la trahison de certains Soviétiques contre l'occupant nazi, L’Ascension (1976 / 110’ / Ours d'Or et Prix FIPRESCI - Berlin 1977 / Meilleur film – Festival d’Union soviétique 1977) ne peut évidemment pas plaire au régime dont le réalisme socialiste doit être foncièrement positif. Comme chez Klimov le cadre, la lumière, le montage participent formidablement à la dramaturgie.
Chepitko meurt avant d'avoir pu réaliser Les Adieux à Matiora (1981 / 128’) qu'elle a écrit et que son mari reprendra entièrement. C'est leur seule collaboration, hormis leur fils ! Des villageois s'insurgent contre le submersion de leur île que la construction d'un barrage implique. La fiction prenant des allures de documentaire, on pense forcément à Kashima Paradise et aux Zad comme Notre-Dame-des-Landes. Le découpage, les cadres et les mouvements de la caméra font ressortir la modernité, l'intrigue opposant deux modes de vie où le progrès pulvérise les traditions. Les Adieux à Matiora est un film charnière exceptionnel. Comme dans tous leurs films, le soin apporté aux images renforce le point de vue, à la fois nostalgique et critique, du couple, qui s'interroge sur les forces en présence et sur la résistance qu'elles suggèrent, que les assauts soient du fait des humains ou des caprices de la nature. Les êtres y sont fragiles, la lâcheté ou le courage étant rarement prévisibles.
Les remarquables entretiens avec Joël Chapron sont d'une extrême précision et permettent de comprendre le contexte politique et historique. Autre bonus, le portrait que Klimov a réalisé sur Larissa semble très émouvant, mais je n'en ai pas trouvé les sous-titres !*

Coffret Larissa Chepitko - Elem Klimov, ed. Potemkine, 59,90€

* P.S.: l'éditeur me précise "les sous-titres français ne sont pas activés par défaut sur le court métrage (ce qui est une erreur en soi), en revanche, ils le sont sur le film. Si vous lancez la lecture du film, la fonction sera alors activée pour tous les programmes du DVD. Revenez au menu et lancez la lecture du court métrage, vous pourrez le voir avec sous-titres !"

vendredi 14 avril 2017

Paul Verhoeven à l'œil nu


C'est en écoutant il y a 15 ans le commentaire de Paul Verhoeven sur le DVD de Starship Troopers que je me suis penché sur le travail du cinéaste hollandais. Le film était compris de travers par une partie des spectateurs qui le prenaient pour un film fachiste et Verhoeven se marrait en le regardant, avec une franchise que l'on retrouve tout au long de l'entretien livré à Emmanuel Burdeau sur l'intégralité de sa carrière. Le journaliste est allé l'interviewer chez lui à La Haye pour une conversation à bâtons rompus où le jeune réalisateur de 78 ans évoque ses films depuis ses premiers en Hollande jusqu'à Elle qui a fait récemment parler de lui, en particulier pour la prestation d'Isabelle Huppert. J'avoue avoir dévoré le petit bouquin qui m'a donné envie de découvrir les films de ses débuts (de 1971 à 1985 : Turkish Délices, Katie Tippel, Soldier of Orange, Spetters, Le qautrième homme, La chair et le sang). Robocop m'avait déjà intrigué, j'avais adoré Total Recall d'après Philip K. Dick, trouvé Basic Instinct un peu superficiel (Françoise possède un exemplaire tapuscrit du scénario !), Showgirls sous-évalué, Starship Troopers génial, Hollow Man banal, Black Book formidable, Tricked intéressant, et Elle ne méritait pas ni ses critiques ni ses louanges.
Appréciations expéditives, mais Paul Verhoeven figure pour moi un de ces auteurs avec un regard très personnel, un peu sous-estimé, comme Richard Fleisher ou William Friedkin. Son regard sur Hollywood est particulièrement juste, son rapport aux hommes et aux femmes encore plus acéré, sa lucidité sur son œuvre la mettant en lumière. Ses commentaires sur Schwarzenegger ou Michael Douglas, Sharon Stone ou Huppert, mettent en scène le professionnalisme des acteurs et leur implication au delà du tournage. Comme chez trop de cinéastes, les projets inaboutis dessinent un portrait en creux de son œuvre. Sa passion mécréante de Jésus ou le Jean Moulin qu'il espère tourner bientôt lui offrent de développer son humanisme critique. Verhoeven n'est jamais manichéen, il aime prendre les évidences à contrepied, jouer d'une dialectique entre les apparences et les coulisses de l'âme. Ses inserts publicitaires dans Robocop et Starship Troopers sont des modèles du genre. La franchise de ses réponses à Burdeau montre un homme qui cherche toujours à déceler la vérité du mensonge, la complexité des rapports humains comme leur brutale simplicité.

→ Paul Verhoeven, À l'œil nu, entretien avec Emmanuel Burdeau, 176 pages, Ed. Capricci, 16€

lundi 10 avril 2017

D'une seconde mère à une seconde famille


Si au cinéma on aime sortir de l'ordinaire, il est nécessaire de chercher à voir des films qui ne sont ni américains ni français. Ce n'est pas que ceux-ci soient forcément banals, mais en fouillant parmi les productions grecques, islandaises, hongroises, italiennes, néo-zélandaises, thaïlandaises, chiliennes, etc., les variations sociales initient des scénarios différents, et lorsque la forme colle au récit on gagne sur tous les tableaux.


Comme nous avions été séduits par Une seconde mère (Que Horas Ela Volta?) de la Brésilienne Anna Muylaert, nous avons regardé son récent D'une famille à l'autre (Mãe Só Há Uma) ainsi que la précédente comédie, É Proibido Fumar, n'ayant pas réussi à mettre la main sur ses deux premiers longs métrages.


Une seconde mère est une comédie sociale remarquablement interprétée par Regina Casé qui joue le rôle d'une bonne dans une famille bourgeoise dont le fils est plus proche d'elle, a priori, que de ses parents, alors qu'elle-même a une fille confiée à sa propre mère. Dans tous ses films, Anna Muylaert met en scène la différence de classes, flagrante au Brésil où l'écart est particulièrement visible et choquant. Elle le fait ici avec un humour incisif tout au long d'un scénario inventif bourré de détails croustillants. Même constatation avec le nouveau D'une famille à l'autre où des enfants volés retrouvent leurs géniteurs alors qu'ils sont déjà grands. La bourgeoisie en prend pour son grade, d'un égoïsme colossal, comme le patriarcat dont le machisme est d'une rare stupidité. Conséquence perceptible dans les deux films, les adolescents semblent en manque de (re)pères. Dans le dernier, l'interprétation est aussi fameuse (Muylaert fait astucieusement jouer le rôle des deux mères à la même comédienne), et les rebondissements épatants...

vendredi 24 février 2017

Il était une fois la banlieue


Dans le livret de 24 pages accompagnant le DVD Il était une fois la banlieue où Chris Marker, Jean-Louis Comolli, Alice Diop, Suzanne Rosenberg, Viviane Aquilli, Christiane Lack font les louanges de la réalisatrice Dominique Cabrera, sa monteuse Dominique Greussay évoque "la très belle musique" que j'avais composée en 1992 pour Chronique d'une banlieue ordinaire. J'avais surtout essayé de rester simple, de jouer naturellement, sans artifice, pour que la musique ne semble pas arriver des cieux comme souvent au cinéma. Après son passage sur Canal+ je me souviens avoir été touché que notre facteur m'ait reconnu chantant le thème en même temps que l'orgue. La voix est fausse, mal assurée, fragile. J'avais demandé au guitariste Philippe Deschepper et à l'accordéoniste Michèle Buirette d'interpréter de subtiles variations de cette valse et je serais très curieux d'entendre aujourd'hui les prises qui n'ont pas été retenues au montage.
C'est ce même écart temporel qui donne aujourd'hui tout leur suc aux six films de Dominique Cabrera. Vingt cinq ans ont passé, autant qu'entre la construction des tours du Val Fourré et leur démolition qu'elle filma alors.


En regardant la destruction technique des tours du Val Fourré à Mantes-la-Jolie on ne peut s'empêcher de s'interroger sur celles du World Trade Center. Mais ce sont d'abord les gens qui y ont vécu qu'a filmés la réalisatrice. Quatre mois plus tôt, les anciens habitants arpentent les chambres vides et racontent leur vie passée là. Dans l'intimité de chacune et chacun s'écrit l'histoire de la banlieue à la fin du XXe siècle, une histoire en marge de l'actualité, mais qui depuis n'a pas changé pour les pauvres vivant près de la capitale sans ne rien en connaître. On peut hélas le constater à la projection du film récent d'Olivier Babinet, Swagger. Les deux mondes s'ignorent mutuellement. Il est impossible de ne pas assimiler la déception de ces laissés-pour-compte à la dérive absurde qui en pousse aujourd'hui certains vers l'extrême-droite. En 1981, dans J'ai droit à la parole Dominique Cabrera filmait l'autogestion à Colombes. Comment la banlieue est-elle ensuite devenue « ordinaire » ? L'humanité des personnes qu'elle filme fait écho à leur misère matérielle.
En 1989, Thierry Cabrera, le frère de Dominique, fait la lumière d'un spectacle d'Ahmed Madani, La tour, qui met en scène les habitants avant démolition de leurs appartements et que sa sœur capte un soir sous le titre Un balcon au Val Fourré, présent comme les cinq autres films dans le DVD. À cette occasion je rencontrerai mon ami le scénographe Raymond Sarti qui repeindra en bleu la façade, les balcons, le parking pour le spectacle d'Un Drame Musical Instantané, J'accuse d'Émile Zola, avec un orchestre de 80 musiciens, Richard Bohringer, la chanteuse Dominique Fonfrède, le trio du Drame et Madani à la mise en scène.


Dans ces mêmes lieux Dominique Cabrera y tournera Chronique d'une banlieue ordinaire, avec, en compléments, Réjane dans la tour et Rêves de ville en 1993. La femme de ménage raconte son quotidien de couloir en ascenseur. Un dernier film mêle les discours officiels, le spectacle de la démolition, l'émotion des habitants et les commentaires d'un jeune le jour de la démolition. C'est terminé. Mais que sont-ils devenus aujourd'hui ? La banlieue ne ressemble-t-elle pas toujours à ce no man's land entre la ville et la campagne où rien n'est fait pour les jeunes qui ne peuvent que zoner en bas des cités ? Les urbanistes à la solde des politiques semblent bien les auteurs de cette mise en scène criminelle de la misère.


Après cet ouest délaissé par les pouvoirs publics, Dominique Cabrera migre en banlieue nord pour filmer en 1994 Une poste à La Courneuve, son autre film phare marquant ses débuts avant ses films autobiographiques et ses longs métrages de fiction. Avec toujours autant d'humanité elle enregistre le quotidien d'un bureau de poste de la Cité des 4000 dont les habitants viennent d'abord toucher leurs allocations, rendant responsables les guichetiers qui font pourtant tout leur possible. La misère des sans emplois s'oppose aux petits salariés, fonctionnaires débordés à peine mieux lotis. Tous ces témoignages exceptionnels sont réunis dans le DVD, augmenté d'un entretien filmé par Victor Sicard avec la réalisatrice, le chef op et l'ingénieur du son d'Une poste à La Courneuve, et de l'émission Sur les docks d'Inès Léraud sur France Culture diffusée en 2009.

Il était une fois la banlieue, 6 films de Dominique Cabrera, Documentaire sur grand écran, collections particulières, 25€
→ soirée de lancement du DVD, mardi 7 mars au Forum des images, Paris. Séance suivie d'un débat en présence de Dominique Cabrera et Alice Diop.

mercredi 22 février 2017

Survol subjectif de projections récentes


Les films recensés ici ne m'ont inspiré aucun article. J'ai en outre choisi de ne pas citer ceux que j'ai déjà chroniqués. Ma mémoire n'ayant jamais été fameuse, il en manque certainement des quantités. Pas le temps de m'étendre sur chacun. Une liste donc, sommairement annotée.

À commencer par ceux qui m'ont le plus marqué comme Mademoiselle (The Handmaiden) du Coréen Park Chan-wook qui, derrière ses qualités plastiques, cache un thriller sulfureux des plus réussis, Toni Erdmann, de l'Allemande Maren Ade à qui l'on devait déjà Alle Anderen, comédie dramatique très fine dans les rapports père-fille qui réfléchit deux générations radicalement différentes avec beaucoup de fantaisie, En Chance Til (A Second chance) de la Danoise Susanne Bier, excellent thriller à déconseiller aux femmes enceintes, El Abrazo del Serpiente (L'étreinte du serpent) de Ciro Guerra, aventure coloniale, coproduite par la Colombie, l'Argentine et le Vénézuéla, racontée du point de vue des autochtones, superbe noir et blanc, Hunt For The Wilderpeople, récit initiatique du Néo-zélandais Taika Waititi qui a souvent fait tourner les acteurs maoris dans ses films, j'en ai profité pour regarder ses remarquables courts métrages Two Cars, One Night et Tama tu ainsi que son précédent long, What Do We Do In The Shadows, faux docu hillarant sur les vampires à la manière de The Spinal Tap... Comme tous les films du documentariste anglais Adam Curtis qu'il faut absolument voir, le dernier, Hypernormalisation, est indispensable si l'on veut comprendre dans quel monde nous vivons. Pour les Français je retiens Ma loute de Bruno Dumont qui réussit une nouvelle carrière dans la comédie sociale et Swagger d'Olivier Babinet qui me rappelle le premier film de Bertrand Blier, l'extraordinaire Hitler, connais pas, mais avec des jeunes d'aujourd'hui qui vivent à Aulnay-sous-Bois, la ville où Théo L. a fait l'objet d'une odieuse agression de flics racistes.

J'ai été intéressé par Elle qui n'est pas le meilleur du Hollandais Paul Verhoeven, plus profond qu'il n'en a l'air, Poesía Sin Fin du Chilien Alejandro Jodorowsky, suite de La danza de la realidad, passionnant mais son ego-trip devient fatigant à la longue malgré un travail de recherche plastique exceptionnel, Er Ist Wieder Da (Il est de retour), docu-fiction satirique de l'Allemand David Wnendt dont l'humour et la charge politique ont peut-être échappé aux critiques, Hrútar (Béliers), film très personnel de l'Islandais Grímur Hákonarson où deux frères ennemis s'affrontent dans l'amour de leur troupeau, Merci Patron ! de François Ruffin, à l'origine du mouvement Nuit Debout, les rééditions remasterisées d'une série de films d'Akira Kurosawa (L’ange ivre, Chien enragé, Vivre dans la peur et le bouleversant Vivre), les miniséries The Night Of sur le système juridique américain avec John Turturro, et The Night Manager de Susanne Bier d'après John Le Carré...

Malgré les critiques élogieuses je n'ai pas réussi à terminer de regarder Jackie de Pablo Larraín, portrait d'une femme dont je n'ai rien à faire, morbide et protocolaire, ni Billy Lynns Long Halftime Walk d'Ang Lee qui m'est apparu comme un Clint Eastwood avec un zeste de culpabilité du politiquement correct. Si c'est pour faire le énième portrait du héros américain, autant prendre Sully qui ne s'embarrasse pas de fausses pudeurs. Quitte à se coltiner des grosses daubes hollywoodiennes, je préfère m'amuser des effets spéciaux de Dr Strange ou Fantastic Beasts And Where to Find Them, charmante HarryPotterie. Même chose avec le prévisible Manchester By The Sea de Kenneth Lonergan dont le scénario ne peut flatter que la bonne conscience bourgeoise catholique. Dans le genre, on peut ajouter Hidden Figures (Les figures de l'ombre) de Theodore Melfi qui rappelle la participation déterminante de trois scientifiques noires américaines au lancement d'Apollo 11 vers le Lune en 1969, Queen of Katwe de l'Indienne Mira Nair qui évoque la jeune championne ougandaise d'échecs Phiona Mutesi issue d'un bidonville, ou la success story Joy de David O. Russell. La vengeance violente à l'œuvre dans The Birth of A Nation de l'Afro-Américain Nate Parker est aussi peu politique (je préfère encore Mandingo de Richard Fleischer ou Django Unchained de Tarentino !). Même Captain Fantastic de Matt Ross, de prime abord sympathique, m'apparaît en définitive très formaté. Hell or High Water de David Mackenzie a beau se passer dans un milieu social particulier, les délogés des spéculations immobilières américaines, c'est tout de même bien mou. Dans le genre western je préfère The Homesman de Tommy Lee Jones qui avait déjà réussi The Three Burials of Melquiades Estrada (Trois enterrements). Quant au remake des 7 mercenaires (The Magnificent Seven) on laisse tomber ! Il y a pire, tels les biopics consacrés à Miles Davis (Miles Ahead) et Chet Baker (Born To Be Blue), comme si jazz rimait forcément avec drogue, ou encore Allied, Florence Foster Jenkins, Passengers, Les premiers les derniers, Chocolat qui ne justifient aucun commentaire. On pourra toujours se distraire avec A Bigger Splash, Girl on The Train (mais ça ne vaut pas le bouquin), Train to Busan, Arrival (tout de même très faible en comparaison des précédents de Denis Villeneuve), The Accountant, mais Nocturnal Animals m'a semblé vain et très violent. Côté français je retiendrai les thrillers Diamant noir d'Arthur Harari et Maryland de Alice Winocour. J'ai toujours du mal avec Bertrand Bonello dont les films ne sont jamais à la hauteur des ses ambitions, boursoufflés par une sorte de prétention snob qui leur retire toute crédibilté. Dommage ! La série Westworld n'atteint pas non plus ses objectifs, on sait tout depuis le premier épisode et ça piétine dans un suspense artificiel. Mieux vaut la suédoise Jour polaire (Midnattssol) de Måns Mårlind et Björn Stein autour des Samis qui rappelle The Bridge (Bron) par son tueur en série, une figure récurrente du polar en ce début de siècle agonisant, ou Le bureau des légendes qui se tient plutôt bien pour une française. J'aime bien ses deux saisons, d'autant que je passe souvent devant la Piscine où sont regroupés tous les services d'espionnage et contrespionnage Porte des Lilas !

Si l'on perd rarement son temps avec les documentaires, il y en a peu dont le style se confond avec le sujet. Je me suis tout de même instruit en regardant l'éloquent Poutine, un nouvel empire de Jean-Michel Carré, Pornocratie d'Ovidie, Ni dieu, ni maître, une histoire de l'anarchisme de Tancrède Ramonet, une anthologie en trois DVD du Cubain Santiago Alvarez, Hergé à l'ombre de Tintin de Hugues Nancy, The Beatles Eight Days A Week de Ron Howard, Hitchcock Truffaut de Kent Jones. Et j'ai cultivé ma cinéphilie avec les films provoquants et très personnels du Grec Nikos Papatakis, les mouvements de caméra virtuoses du Hongrois Miklos Jancso, les dessins animés soviétiques des sœurs Brumberg, et dans le désordre qui caractérise ce billet Half Nelson de Ryan Fleck, Bonjour Tristesse d'Otto Preminger, Propriété privée de Leslie Stevens, etc. Etcétéra parce que cette énumération est bien fastidieuse, sachant qu'en la matière ma liste ne plaira pas à tout le monde, la perception du cinéma jouant essentiellement sur l'identification de chacun avec les personnages et les sujets projetés sur l'écran.
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