Jean-Jacques Birgé

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vendredi 17 août 2018

Cocooning


Si Cocoon est une sorte de comédie de science-fiction façon conte de fées grand public, ce film du réalisateur de blockbusters Ron Howard de 1985 a le mérite de soulever avec fantaisie les thèmes de la vieillesse, de la mort et de la jeunesse éternelle. Saupoudrez le tout d'effets spéciaux cosmiques, de dauphins souriants et de vieux comédiens s'amusant comme des petits fous à se poser la question faustienne ou de l'inextinguible amour conjugal et vous passerez un moment de détente, surtout si ces thèmes relèvent de vos préoccupations, que vous y voyiez ou non une allégorie mystique avec montée au ciel en soucoupe volante.
Les vieux fourneaux* préoccupés par leur virilité sur le déclin y sont adorablement cul-cul-la-praline, mais je n'ai pas pu m'empêcher de penser à ma mère qui va beaucoup mieux depuis qu'elle est en maison de retraite. Si elle n'est pas tombée dans une piscine régénératrice par manque d'extraterrestres en mal du pays, elle profite néanmoins de la balnéothérapie, du kiné, de la coiffeuse, etc., et d'un environnement médicalisé aux petits soins pour elle. Cette migration l'ayant poussé à arrêter de fumer, elle ne tousse plus et sa peau a retrouvé son teint de jeune fille. Elle n'est donc plus à s'inquiéter pour la moindre petite contrariété venue bousculer ses habitudes, mieux nourrie par la cantine locale que par les plats surgelés qui l'avaient mise en carence alimentaire, et elle a la visite quotidienne de ma petite sœur qui réside souvent à côté dans cette jolie ville de retraités qu'est Royan. Cette semaine ils sont même allés en bande et fauteuils roulants manger une glace chez Lopez (qui à mon goût ne vaut tout de même pas Berthillon, hélas fermé jusqu'au 28 août) !
Lorsque j'étais jeune homme, signer avec le Diable me paraissait une proposition à méditer, or avec le temps j'ai fini par apprécier tous les âges de la vie et accepter la mort comme une étape indispensable de ce joyeux parcours d'obstacles. Bon d'accord, a priori c'est encore loin, mais l'idée ne me fait plus peur comme jadis, peut-être depuis mon séjour à Sarajevo pendant le Siège d'où je suis revenu guéri, du moins en ce qui concerne cette angoisse commune. Si d'avoir réglé son sort à celle-ci me rapproche de la sérénité, il en est forcément quelques autres que j'ai encore à affronter. Mais ça, c'est une autre histoire.

→ Ron Howard, Cocoon, dvd ou Blu-Ray remasterisés en haute définition, Carlotta, 20,06€

vendredi 22 juin 2018

CINÉ-ROMAND, happening cinématographique ce soir à Bagnolet


Dix ans après l'évènement qui avait donné lieu à un DVD, Françoise Romand reprend son happening cinématographique, CINÉ-ROMAND, cette fois autour du Cin'Hoche à Bagnolet et dans une dizaine d'appartements où les films de la cinéaste s'enchaînent. Les spectateurs accompagnés d'anges déambulent dans le centre de Bagnolet pour assister subrepticement aux projections des films en situation chez les voisins qui jouent là du théâtre documentaire… C'est un évènement rare, c'est gratuit et c'est plein de fantaisie.

La bande-annonce du DVD :


Jeu de piste avec la complicité des voisins, chez eux, entre fiction et réalité. Le spectateur se perd dans un labyrinthe de ruelles en passant par des appartements aux portes entrouvertes où il surprend des scènes de la vie quotidienne avec la télé diffusant en boucle les films de Françoise Romand. À partir de son travail de réalisatrice, l'artiste génère une création à la croisée du théâtre documentaire et du cinéma. L'ensemble réfléchit la fantaisie et la profondeur de son œuvre avec humour et générosité. Un long métrage de fiction est projeté au Cin'Hoche, un autre dans une maison en face de la médiathèque, des films documentaires, des petits sujets impertinents un peu partout...

La bande-annonce d'un précédent Ciné-Romand :



L'entretien de lundi dernier sur Radio Aligre avec Géraldine Cance

→ Dernières inscriptions sur alibifilms@gmail.com
→ Rendez-vous au Cin'Hoche de Bagnolet ce vendredi 22 juin 2018 à partir de 18h30
Site de Françoise Romand
→ Articles sur les précédents Ciné-Romand :
en 2007 : Façon Gala 1 /Façon Gala 2 (qui reconnaîtrez-vous sur mes photos riquiqui ?)
en 2008 : à la Bellevilloise / Une traversée du miroir / Le film (illustrés des magnifiques photos d'Aldo Sperber comme celle d'en haut)
en 2009 : Le DVD (design graphique de Claire et Étienne Mineur) / Le site (design graphique de Caroline Capelle) / Sur Univers-Ciné

mardi 12 juin 2018

De Palma et Rissient se racontent en coffret

...
Chroniquer les DVD plutôt que les sorties en salles permet d'une part de donner une nouvelle chance aux films, d'autre part de suggérer des chefs d'œuvre en marge de l'actualité. De plus, les compléments de programme qui les accompagnent apportent souvent des informations dont, jeune cinéphile, j'aurais pu rêver. Si j'apprécie donc depuis vingt ans la qualité inestimable des bonus, j'ignorais ce que sont les memorabilia. Comme Monsieur Jourdain, je ne savais pas que j'en possédais déjà, tel l'extraordinaire coffret CD du saxophoniste Albert Ayler qui trône à côté de mes disques. Les memorabilia sont des bonus physiques, cartes postales, affiches, fac-similés, petits objets fétiches contenus dans les coffrets aux côtés des disques argentés. Ainsi, en marge de ses sorties de films en salles et de versions simplement DVD, l'éditeur Carlotta lance une nouvelle collection prestige à tirage limitée sous la forme de coffrets contenant à la fois un DVD et un Blu-Ray au contenu identique, mais augmentés de petits objets précieux qui raviront les collectionneurs.
Le coffret de Cinq et la peau de Pierre Rissient contient ainsi les fac-similés de l'Avant-Scène de ce mois-ci, du dossier dédié au film dans Positif en mai 1982, des courriers de Rissient et Bertrand Tavernier, cinq cartes postales et l'affiche, tandis que le film de Noah Baumbach et Jake Paltrow consacré à Brian De Palma contient les fac-similés des dossiers de presse de Furie et Blow Out, cinq cartes postales et l'affiche. N'étant pas particulièrement fétichiste, ce n'est quant à moi pas ce qui m'intéresse le plus dans ces éditions, mais, encore une fois, les bonus du film de Rissient et le documentaire lui-même sur De Palma, l'un et l'autre figurant des témoignages passionnants sur le cinéma.
C'est d'autant plus vrai pour Cinq et la peau, fiction expérimentale tournée à Manille en voix off avec Feodor Atkine et Eiko Matsuda, tentative intéressante de réalisation de la part de cet homme de cinéma qui fut attaché de presse, conseiller artistique et découvreur de grands cinéastes qu'il fit venir en France, en particulier au Festival de Cannes. Malgré un regard personnel, le machisme misogyne de Rissient m'horripile et qu'on aille pas me raconter, comme nombreux mâles célèbres s'en émeuvent dans le film de 111 minutes que Todd McCarthy lui consacre, que cet homme aimait les femmes, etc., etc. Certes ce cinéphile curieux de tout fit connaître les réalisatrices Ida Lupino, Jane Campion ou Shu Shuen, comme il promut Jerry Schatzberg, King Hu ou Lino Brocka, mais son érotomanie me semble d'un autre âge. Par contre, son témoignage sur tous les grands cinéastes qu'il a rencontré/e/s est passionnant, en particulier dans Gentleman Rissient de Benoît Jacquot, Pascal Mérigeau et Guy Seligman, 80 minutes d'anecdotes savoureuses. Les extraits de films que Rissient, récemment disparu, a choisis donnent évidemment envie de voir ou revoir tous ces chefs d'œuvre. Le troisième bonus réalisé avec Nicolas Pariser revient sur la fabrication de Cinq et la peau, un film, pour certains objet d'art quasi mythique, qu'il était difficile de voir depuis des années.
Le deuxième opus de cette nouvelle collection est donc l'entretien réalisé par Baumbach et Paltrow et intitulé simplement De Palma. Le réalisateur américain s'y livre dans la plus grande sincérité, souvent avec humour, et le montage des extraits est particulièrement intelligent, me donnant foncièrement envie de programmer un nouveau festival de ses films sur mon grand écran perso. Nous avions ainsi regardé dans ces conditions Greetings, Hi Mom!, Sisters, Phantom of the Paradise, Obsession, Carrie, The Fury, Home Movies, Dressed To Kill (Pulsions), Blow Out, Body Double, Raising Cain, Snake Eyes, Mission Impossible, Femme fatale, The Black Dahlia, Redacted, Passion, alors cette fois j'ai prévu Scarface, Wise Guys (qui semble être une grosse daube à l'humour bien lourd), The Untouchables, Casualties of War (vu ce soir, pas mal), The Bonfire of the Vanities, Carlito's Way... De Palma revient évidemment sur son admiration pour Hitchcock dont il s'estime un des rares disciples. La fin de l'entretien laisse penser que le réalisateur n'a plus l'énergie de continuer, mais à 77 ans Domino est annoncé pour cette année !

→ Pierre Rissient, Cinq et la peau, ed. Carlotta, DVD 20,06€, édition prestige Blu-Ray+DVD+Memorabilia 28,08€
→ Noah Baumbach et Jake Paltrow, De Palma, ed. Carlotta, DVD 20,06€, édition prestige Blu-Ray+DVD+Memorabilia 28,08€

mardi 29 mai 2018

Huit heures ne font pas un jour


J'ignore pourquoi certains cinéastes me font aller vers eux à reculons. Pourtant chaque fois que je regarde un film de Rainer Werner Fassbinder, je suis passionné et admiratif de son regard critique sur notre société. La projection de Berlin Alexanderplatz (1980) m'avait enthousiasmé au delà de toute espérance, quatorze heures qui m'avaient tenu en haleine. L'éditeur Carlotta publie Huit heures ne font pas un jour, un précédent feuilleton réalisé en 1972, ainsi que deux coffrets (volumes 1 et 2) du cinéaste allemand. J'ai eu la même réaction devant les cinq épisodes de cette histoire familiale en milieu ouvrier. Le titre insiste sur la vie en dehors du travail. Jusque là, les séries montraient des familles bourgeoises. Non seulement Fassbinder révèle les préoccupations de la classe ouvrière en élevant soigneusement le débat, mais il propose une vision fondamentalement optimiste des luttes sociales, somme toute en sympathie avec son époque. Le cynisme n'était pas du tout de mise et le prolétariat n'avait pas baissé les bras, bien au contraire. Au travers de cinq couples il aborde des questions qui sont toujours d'actualité, et peut-être aujourd'hui plus cruciales que jamais devant la brutalité de la politique ultralibérale de nos gouvernements vendus aux banques et le combat incessant qu'il est nécessaire de mener pour l'égalité des femmes et des hommes ou la solidarité des travailleurs. Les personnages principaux sont particulièrement attachants dans leur fragilité, leur fantaisie ou leur lutte sociale. Au couple Jochen et Marion interprété magistralement par Gottfried John et Hanna Schygulla s'ajoute la truculente grand-mère, Luise Ullrich. Fassbinder n'évite ni la question du racisme envers les immigrés, ni la violence du machisme, ni le problème que posent les loyers ou le divorce.


Fassbinder filme à coups de zooms brutaux, ou de fins de séquences qui recadrent rapidement un autre élément du décor, sorte de contrepoint à la scène qui vient de se terminer, et il coupe aussitôt. Dans notre école de cinéma on nous interdisait ce genre de mouvements, mais un cinéaste peut faire ce qu'il veut, surtout s'il affirme ses choix, ici une démarche foncièrement dialectique. On sent l'écart qui nous sépare de cette époque où les ouvriers voulaient prendre en charge leurs méthodes de travail pour produire mieux dans de meilleures conditions de confort et d'intelligence, quitte à partager les bénéfices avec le patronat, ce que lui-même envisageait fort bien, plutôt que de désinvestir ceux qu'il exploite. À voir l'héritage de mai 68, on peut taxer d'utopie l'optimisme d'alors de Fassbinder, mais c'est pourtant par des actes positifs et inventifs que tous les travailleurs que nous sommes peuvent espérer construire un monde nouveau. Cette révolution n'aboutira pas sans heurts, le pouvoir financier étant devenu si arrogant qu'il ne lâchera jamais sans y être forcé. En 1972, la WDR annulera tout de même les trois derniers épisodes que Fassbinder avait prévus et qui devaient monter d'un cran dans sa révolte contre le Capital.

→ Rainer Werner Fassbinder, Huit heures ne font pas un jour, 3 DVD ou 3 Blu-Ray Carlotta avec supplément documentaire, 35,10€
→ Rainer Werner Fassbinder, Vol. 1 (L'Amour est plus froid que la mort, Le Bouc, Prenez garde à la sainte putain, Le Marchand des quatre saisons, Les Larmes amères de Petra Von Kant, Martha, Tous les autres s'appellent Ali), 4 Blu-Ray + 1 DVD de suppléments (Michael Ballhaus à propos de Martha, deux entretiens avec Fassbinder, et Life, Love & Celluloid de Juliane Lorenz), 50,16€
→ Rainer Werner Fassbinder, Vol. 2 (Effi Briest, Le Droit du plus fort, Roulette chinoise, L'Année des treize lunes, Le Mariage de Maria Braun, L'Allemagne en automne, Lola, une femme allemande, Le Secret de Veronika Voss), 4 Blu-Ray + 1 DVD de suppléments (des analyses de Marielle Silhouette, Nicole Brenez et Cédric Anger, de Patrick Straumann, de Caroline Champetier, de Jean Douchet, les souvenirs de Hanna Schygulla, un essai de Nicolas Ripoche, un entretien avec Heike Hurst), 50,16€

mercredi 2 mai 2018

Bad Banks, la catastrophe annoncée


Comme je préfère écrire sur des sujets peu ou mal traités, je regarde si personne n'a déjà abordé la série allemande Bad Banks sur Mediapart où mon blog est en miroir. Or Philippe Riès y a déjà signé un excellent article, «Bad Banks», une Allemagne dévergondée, sur ce thriller économique diffusé début mars sur Arte. Alors qu'est-ce que je fais ? Je passe mon tour ou je paie pour voir ? La série en 6 épisodes, qui sera reconduite pour une seconde saison, dresse un portrait terriblement juste du monde des traders, pions dopés et surexcités entre les mains de la haute finance internationale. Cela commence par des émeutes parce que les épargnants craignent de ne pas pouvoir retirer leurs économies. La suite du film de Christian Schwochow est un flashback haletant sur les acrobaties sans foi ni loi des spéculateurs.


Ce qui pourrait sembler une politique-fiction est basé sur des faits réels et risque fortement d'arriver si une nouvelle crise s'empare du secteur bancaire, scénario prévisible au su de la loi de 1973 dont le Traité de Maastricht a repris les termes, à savoir que depuis le 1er janvier 2016, selon une directive européenne transposée en France, les comptes clients dotés de plus de 100 000 euros de dépôts, tout confondu, peuvent être prélevés pour contribuer au sauvetage de leur banque. La vôtre avait l'obligation de vous envoyer cette information il y a quelques mois. Si l'ordonnance du 21 août 2015 est passée, c'est bien pour qu'elle puisse être un jour appliquée. Cela ne touche pas les petits épargnants dont les comptes sont sous la barre, et encore moins les riches qui ont délocalisé leurs avoirs en pratiquant l'évasion fiscale ! Par contre la classe moyenne que le Capital a choisi comme vache à lait est évidemment dans le collimateur. Lors d'un dîner chez des amis deux commissaires aux comptes et un banquier très haut placé (ce n'était pourtant pas un endroit si en vue !) m'ont expliqué que tout pouvait explosé dans l'heure ou plus tard, et qu'il était inconscient de conserver plus de 100 000 euros dans une seule banque. Il serait donc indispensable d'ouvrir plusieurs comptes, dans différents établissements, afin de ne jamais dépasser le seuil fatidique. C'est ce qu'on appelle le bail in, contrairement au bail out, renflouement par l'État. Si l'on en arrive là, la directrice de mon agence bancaire me confie que des émeutes auront inévitablement lieu et qu'elle-même perdra son emploi !
En attendant, vous apprécierez la férocité de ce monde financier du chacun pour soi dont les protagonistes ne pensent qu'à leur carrière au détriment de toute vie familiale, où la transparence des buildings n'est qu'un paravent à ce qui s'y joue, où les bénéfices atteignent de telles sommes qu'ils en deviennent abstraits pour le commun des mortels et où la société capitaliste expose sa maladie profonde qui l'entraînera à terme dans sa chute. Les acteurs y sont merveilleusement dirigés, en particulier les rôles principaux tenus par des femmes, Paula Beer et Désirée Nosbusch, qui, dans ce monde fondamentalement machiste dans ses pratiques, doivent être encore plus retorses que leurs collègues mâles... Et rapides tant la vitesse tient une place primordiale dans ce jeu de dupes.

lundi 23 avril 2018

Happy!, plus dingue tu meurs !


Happy! est la série la plus déjantée que j'ai jamais eu l'occasion de regarder, comme si les scénaristes de Fargo et Legion réunis avaient fait une overdose de LSD. Je ne sais même pas si j'aime ou pas, mais je suis resté scotché par les élucubrations hallucinées des auteurs de cette série de huit épisodes condamnés à la surenchère. On peut d'ailleurs se demander comment la seconde saison pourra rivaliser avec cette explosion délirante qui dynamite tous les poncifs du film d'action, avec, à la clef des champs et colle buissonnière, combat de ninjas, poursuites en voiture et ressorts du soap opera. C'est un peu comme si l'on avait confié la mise en scène de Roger Rabbit à Tarentino.


La violence exacerbée en devient comique et les scènes oniriques renvoient à la cruauté des contes pour enfants. Le passage de l'enfance au monde adulte est traité ici avec la brutalité des révélations qu'il implique souvent et la poésie qui la transcende. Grant Morrison et Darick Robertson ont adapté à l'écran le comic book dont ils sont les auteurs. Leur imagination débridée leur permet d'accumuler les références en s'en démarquant allègrement. L'intégration des animations 3D rappelle les films géniaux de Joe Dante et Mr Blue ou Smoothy sont les rejetons de Reservoir Dogs. Le personnage de Nick Sax, ancien flic converti en tueur à gages, interprété par Christopher Meloni endosse quant à lui le masochisme autodestructif de Bruce Willis dans ses films catastrophe, mais, comme dans les dessins animés, les héros ne meurent pas ou ressuscitent. Par contre, face à lui, c'est l'hécatombe. Libéré par son délire sans bornes, le scénario offre une lecture psychanalytique qui ravira les spectateurs préférant la distance à la vitesse.
En France, la série sera disponible sur Netflix à compter du 26 avril 2018.

mercredi 18 avril 2018

Lapsuy & Lehmuskallio filment les peuples du Nord


Il y a onze ans j'écrivais "Le noir et blanc donne d'abord au film Sept chants de la toundra (1999) des allures d'éternité sous le vent glacé qui souffle sans interruption ou sous les nuées de moustiques. Les fondus au blanc ne sont pas ceux de la neige qui occupe tout l'écran, comme déjà dans Atanarjuat, le premier film tourné par un inuït, mais les pages d'un livre de contes que l'on tourne tandis que les fondus au noir laissent passer le souffle de l'histoire. Si la musique ponctue les scènes et si les cordes répétitives accompagnent les traîneaux tirés par les rennes, chacun des Sept chants de la toundra ouvre un nouveau conte cruel filmé avec tendresse par la réalisatrice nénètse Anastasia Lapsui et le Finlandais Markku Lehmuskallio.
Les Nenets, peuple nomade du grand nord sibérien, ressemblent étrangement aux Indiens d'Amérique par la musique de leur langue, leurs visages burinés, leurs tipis côniques et leur difficulté à résister aux lois qu'entraînent les mouvements de l'histoire. La morale ancestrale des Nenets est incompatible avec la discipline des soldats russes de Staline. Leur vie est marquée par le sacrifice. La jeune fille est vendue pour de l'argent, le troupeau de rennes confisqué par les kolkhozes, la petite Siako arrachée à sa famille pour être scolarisée... Ils ne peuvent voir Lénine qu'en nouveau tsar ou nouvelle divinité. Les révolutions broient les minorités lorsqu'elles se confondent avec la colonisation en ignorant la pluralité des cultures. Des pans entiers de savoir disparaissent avec ces peuples. Le progrès n'apporte qu'uniformisation au détriment de la biodiversité."


Depuis, Anastasia Lapsui et Markku Lehmuskallio ont continué à arpenter ces bouts du monde. Les Éditions Montparnasse publient un double DVD avec ce film et trois autres plus récents. Dans Fata Morgana (2004) Kymyrultyne raconte la vie de son peuple Tchouktche, sur la côte du Détroit de Bering. Là aussi, aux poèmes mythologiques succède le rouleau compresseur du monde contemporain. Les réalisateurs articulent leur montage avec intelligence et sensibilité, composant leur nouveau chant à l'aide de documents d'archives, de peintures et de marionnettes animées, de témoignages poignants où les arrière-plans font toujours sens. Le son de l'océan se substitue aux moteurs des automobiles. Un violoncelliste souligne les rafales du vent en jouant sur les harmoniques. Les animaux du grand Nord occupent l'écran. Le tabac et l'alcool assassinent les traditions. Le chamanisme et le socialisme bureaucratique ne faisaient pas bon ménage. Ce monde magique disparaîtrait devant nos yeux ébahis si le cinéma ne représentait quelque fata morgana, une combinaison de mirages...


Retour au pays des Nenets et au noir et blanc. C'est encore une femme qui raconte, Nedarma, le voyage perpétuel (2007). Peu de paroles si ce n'est des poèmes chantés et la musique, et puis les grands espaces. L'aspect documentaire n'empêche pas un oiseau bleu de s'envoler, peint directement sur la pellicule. La vie quotidienne au gré des saisons.
En Sibérie soviétique, l'ancienne chamane Neko, dernière de la lignée (2009) raconte son enfance rejouée par des acteurs du réel. La voilà arrachée à sa famille parce qu'elle ne sait ni lire ni écrire le russe. L'internat du Parti est un épisode douloureux. On lui donne un nouveau nom, Anastasia. C'est la fin d'un peuple qui perd ses coutumes avec sa langue, drame comme il en existe des milliers sur tout le globe que l'uniformisation aplatit chaque jour un peu plus...

Anastasia Lapsuy & Markku Lehmuskallio, 2 DVD, Ed. Montparnasse, 20€, sortie le 2 mai 2018

lundi 16 avril 2018

La bonzesse sera femme de lettres


La bonzesse est une comédie érotique relativement provocante encore aujourd'hui malgré ses dialogues parfois potaches. Réalisée en 1974, soit sept ans après Belle de jour de Luis Buñuel, elle fut censurée à sa sortie sous Pompidou, probablement plus pour ses allusions au financement des maisons closes par la police et l'État que par ses scènes de sexe soft. Marqué par l'esprit libertaire de l'époque, teinté de féminisme et de tolérance, ce film amusant, produit par Francis Leroi, rappelle ceux de Jean-François Davy. Un carton avertit d'emblée que les dialogues ont tous été échangés dans la vraie vie. Mais c'est la personnalité du réalisateur et celle de la comédienne principale qui étonnent le plus dans cette fable où le babacoolisme finit par évacuer les scènes explicites du bordel.


Je connaissais François Jouffa pour ses chroniques dans Rock 'n Folk, à la radio ou à la télévision qui lui offrirent de côtoyer Elvis Presley et Bob Dylan, les Beatles et les Rolling Stones, Janis Joplin et Jimi Hendrix, Jim Morrison et David Bowie, Stevie Wonder et Miles Davis, ou encore Georges Brassens, Serge Gainsbourg, Johnny Hallyday, Claude François... Il écrivit également quantité de livres d'humour et produisit tout autant de disques de musique du monde...


Mais le plus étonnant est la carrière de l'héroïne, Sylvie Meyer aux côtés de qui on reconnaît Bernard Verley ou Féodor Atkine. On retrouvera cette séduisante actrice, dont on peut admirer ici la plastique intégrale, chez Pierre Granier-Deferre (Adieu Poulet, Le toubib), Jean Yanne (Chobizenesse), Bertrand Blier (Calmos), Franck Cassenti (La chanson de Roland), Federico Fellini (La cité des femmes), Jacques Rivette (Merry-Go-Round) et dans les films de son mari, l'artiste Charles Matton dont les Boîtes sont de merveilleux dioramas miniatures. Des actrices jouant dans des films roses de cette époque, on pouvait s'attendre à un passage éclair. Or Sylvie Meyer réalisait déjà des sujets et reportages pour le Journal Télévisé avant de devenir commissaire d'expositions, d'écrire des romans ou d'être considérée comme une spécialiste du génocide bosniaque, en particulier à Srebrenica. On peut ne pas partager toutes ses opinions, mais l'on comprend que son rôle d'étudiante en philosophie tentée par la prostitution avant de passer au boudhisme à Ceylan lui conférait une aisance qui rappelle fondamentalement les personnages de la Nouvelle Vague.

→ François Jouffa, La bonzesse, DVD, Ed. Montparnasse, 20€

lundi 9 avril 2018

Les mystères d'Agatha Christie au cinéma


Il est tard. Si je regarde encore un film, je me coucherai vers une heure du matin. Cela fera quatre ou cinq heures de sommeil, ce n'est pas si mal pour un petit dormeur. Alors je choisis quelque chose de facile. Carlotta m'a envoyé quatre films réalisés d'après Agatha Christie qui sortent en salles dans des versions restaurées inédites. J'ai sauté Le crime de l'Orient Express de Sidney Lumet (1974) parce que j'avais regardé le remake de Kenneth Branagh il y a peu de temps et que je pense bien me souvenir de l'original avec Albert Finney dans le rôle d'Hercule Poirot.
Dans Mort sur le Nil de John Guillermin (1978) et Meurtre au soleil de Guy Hamilton (1981) Peter Ustinov avait repris le rôle du détective belge. Je suis sidéré par les décors naturels de l'Égypte ancienne, vierges de toute trace touristique, superbement photographiées par Jack Cardiff. Lors de ma propre croisière sur le Nil il y a une vingtaine d'années une enseigne MacDo défigurait déjà Louxor. Mais c'était vingt-cinq ans plus tard. On a tout fichu en l'air en si peu de temps ! Je m'étais servi des pistes audio du film que j'y avais tourné pour la bande-son du CD-Rom Sethi et la couronne d'Égypte. À la même époque, Françoise avait réalisé un feuilleton documentaire de huit fois 26 minutes pour France 3 intitulé Croisière sur le Nil dans son style habituel, plein de fantaisie.


Dans les quatre longs métrages, la première heure de chaque film est consacré à la présentation des personnages, sachant que le meurtrier est toujours le plus improbable. La règle des "dix petits nègres" se retrouve presque toujours. Les ressorts de l'intrigue sont le point faible de tous les auteurs de romans policiers dont on finit par comprendre la démarche systématique, si l'on en lit suffisamment. Les mobiles du crime sont ici la vengeance ou l'appât du gain, mais chaque protagoniste est successivement suspecté jusqu'au coup de théâtre final.
Le quatrième film, Le miroir se brisa de Guy Hamilton (1980), met en scène la détective amateur Miss Marple jouée par Angela Lansbury, future héroïne d'Arabesque, entourée d'Elizabeth Taylor, Geraldine Chaplin, Tony Curtis, Rock Hudson et Kim Novak. La distribution est toujours étoilée, Lauren Bacall, Ingrid Bergman, Jacqueline Bisset, Jean-Pierre Cassel, Sean Connery, Anthony Perkins, Vanessa Redgrave, Richard Widmark, Michael York dans l'Orient Express, Jane Birkin, Bette Davis, Mia Farrow, David Niven, Maggie Smith sur le Nil, James Mason, Diana Rigg, encore Birkin et Smith au soleil, etc. L'intrigue se déroule cette fois dans un cottage anglais parmi des gens du cinéma, tandis que Meurtre au soleil a pour cadre une île au large de la Yougoslavie. Dans tous les cas j'ai passé une très agréable fin de soirée.

vendredi 6 avril 2018

Babylon Berlin, série thriller sur fond politique


Le mois dernier j'ai regardé deux bonnes séries thriller sur fond politique. La première, Peaky Blinders, suit un groupe de gangsters irlandais à Birmingham de 1919 à 1926. À partir de la seconde saison, il y en a déjà quatre en attendant la cinquième, la collusion entre la pègre et le pouvoir rappelle les méthodes éprouvées que certains s'évertuent à traiter de complotisme. Chaque épisode est plein de rebondissements, soutenu par une musique rock nerveuse qui n'a rien à voir avec l'époque comme on avait déjà pu l'appréciéer dans The Knick, ici Nick Cave, Iggy Pop, PJ Harvey, David Bowie, Radiohead, Tom Waits, Arctic Monkeys, The Kills, The White Stripes, etc. ! Cillian Murphy tient le rôle du chef de la fratrie sanguinaire. Difficile de ne pas succomber.


Mais l'évènement est la série allemande Babylon Berlin réputée comme une des plus chères jamais produites pour la télévision. Scènes de foule, décors luxueux, reconstitution minutieuse du Berlin de la fin des années 20 y contribuent. Les deux premières saisons, réalisées par Tom Tykwer, Hendrik Handloegten et Achim von Borries, qui ont également écrit les scénarios d'après des romans policiers de Volker Kutscher, n'ont pas encore été diffusées en France, mais cela ne saurait tarder. S'y affrontent les communistes et les nostalgiques de l’Empire allemand d’avant 1918 avec en fil rouge une enquête policière du détective Gereon Rath. On s'attend évidemment à la montée du nazisme lors de la prochaine saison. Là aussi, la différence entre les classes sociales rappelle la dérive inique à l'œuvre dans notre société ultralibérale où l'arrogance n'a plus de limites de la part des nantis. La misère crasseuse des pauvres contraste avec la jeunesse dorée qui s'éclate dans les boîtes de nuit de la capitale de la République de Weimar. Les références au cinéma d'avant-guerre, avant l'éradication des élites intellectuelles par les Nazis, sont nombreuses, de la comédie musicale aux films de gangsters...


La musique tient donc une place prépondérante avec des partitions originales de Bryan Ferry ou la chanson phare Zu Asche, Zu Staub interprétée par Severija. La bande-annonce est explicite et représentative, le site (en anglais) rempli d'informations... La sexualité débridée, la drogue et l'alcool qui coulent à flots, les assassinats politiques qui se succèdent, les esthètes aux prises avec leurs cas de conscience, tout est en place pour évoquer cette période excitante, mais terriblement menaçante. Raconter l'Histoire pousse toujours aux comparaisons avec notre époque.

jeudi 22 mars 2018

José Maria Berzosa, cinéaste insolent et baroque


Il y a des aberrations flagrantes dans la production DVD, mais avant tout dans le travail que devrait réaliser l'INA pour diffuser son immense patrimoine vidéographique. Que dis-je en employant le singulier possessif, car, service public, c'est de "notre" patrimoine dont il est question ! Ainsi les films de José Maria Berzosa sont presque invisibles alors qu'ils sont d'une profonde originalité. La seule filmographie accessible, à moitié complète puisqu'on n'y trouve répertoriées qu'une cinquantaine d'œuvres, vient du Festival Punto da Vista qui s'est tenue récemment en Navarre. Je le salue une fois de plus au lendemain de sa mort en me rendant compte de l'influence majeure qu'il exerça sur les œuvres de Françoise qui fut pendant dix ans sa première assistante !
Il y a quelques jours les Ateliers Varan organisaient deux projections, la première constituée d'extraits à commencer par son premier film en 1967, visite du Musée de la Police dont le responsable est incapable de retirer les menottes qu'il a enfilées à Michel Simon. Suivait un interview hilarant où Berzosa répond courtoisement malgré l'inanité des questions, en nous offrant une remarquable leçon de cinéma. L'humour sophistiqué et glacé, comme disait Gotlib, est particulièrement corrosif, mais la tendresse se révèle face aux personnages qui la suscitent. Il filme souvent ceux-ci en gros plan tandis qu'il prend ses distances avec ceux qu'il fustige. Le programme comportait également un extrait d'un film sur la Bretagne titré Des choses vues et entendues ou rêvées en Bretagne à partir desquelles Dieu nous garde de généraliser, deux extraits de La sainteté et le chapitre Les pompiers de Santiago tiré de Chili Impressions.
La salle était comble le second soir pour Pinochet et ses trois généraux (en prime time en 1977, remonté dans une version courte en 2004), Berzosa ayant réussi à déjouer la méfiance de la junte en pénétrant leur vie familiale. Le pot aux roses fut dévoilé seulement lorsque la presse évoqua le pamphlet terrible, camouflet à la figure de la dictature chilienne. Épousant les théories de Hannah Arendt sur la banalité du mal, le réalisateur dévoile la médiocrité de ces monstres, par ses questions a priori innocentes, mais en réalité retorses. Malgré la gravité des conséquences meurtrières, on est plié de rire devant l'inculture et les mensonges odieux des quatre généraux. Ce procédé sera largement utilisé plus tard par des humoristes comme Pierre Desproges ou Raphaël Mizrahi. La sombre et grandiloquente musique symphonique accompagnant chaque apparition des quatre Dark Vador en Antarctique, les marches militaires, les charmants petits oiseaux, les aboiements du berger allemand participent au recul brechtien dont use Berzosa avec la délectation enfantine d'un Buñuel.
Dans un CV à l'image de son auteur, Berzosa raconte sa formation d'avocat et son entrée à l'Idhec sur la recommandation de Juan Antonio Bardem qui le présente à Georges Sadoul (13e promotion avec Bernard Gesbert, Roman Polanski, James Blue, Annie Tresgot, Christian de Chalonge, Costa-Gavras...). Il fut l'assistant de Jean Renoir sur Le testament du Docteur Cordelier, puis de Robert Valey, Jean-Marie Drot, Michel Mitrani, Michel Drach, André S. Labarthe, Stellio Lorenzi, Marcel Bluwal, soit la crème des beaux jours de la télévision française. Il réalise quantité de films exceptionnels sur des peintres (Dubuffet, Picasso, Zurbarán, Matisse, Greco, Daumier, Bacon, Giacometti, Antonio Saura, Magritte, Fernand Léger...) et sur des écrivains (Asturias, Borges, Rafael Alberti, Montaigne, Colette/Sido, Juan Carlos Onetti, Charles Fourier...) cosignant parfois avec d'autres. Ses films les plus connus sont Chili Impressions (l'original de 1977 dure 5 heures), De la sainteté (sous-titré Quatre épîtres perplexes autour de la foi, de la crédulité et de la croyance, 4 heures, 1985-86), L'élection d'une miss, Iconoclasme (avec Henri Cueco)...
S'il mélange fiction et documentaire dont les limites lui échappent, ses quatre longs métrages de fiction sont Entre-temps ("Deux récits parallèles. Un employé de bureau de trente cinq ans voit un matin sa vie future compressée en 24 heures, une journée qui correspond à 40 ans de la perception "la plus fréquente" du temps. Simultanément un nain, ancien artiste de cirque, se voit catapulté à l'époque de Napoléon III où il devient l'ami d'une petite fille violoniste qui vieillira d'un siècle en 24 heures..."), Passe-temps (écrit avec Julio Cortázar et Danielle Obadia ; "une femme quitte son domicile et fuit un danger que nous ne connaîtrons jamais. Après un long chemin émaillé d'aventures initiatiques, elle s'installe dans la salle vide d'un musée et attend la solution à des problèmes qui nous échapperont toujours"), Joseph et Marie ("La vie quotidienne d'un couple de retraités, très très vieux, généreux, lucides et extraordinairement doués pour le bonheur"), Mourir sage et vivre fou ("Une femme noire dans une Rolls Royce conduite par un chauffeur aveugle et sourd-muet se promène sur la route de Don Quichotte. Un troisième voyageur, un enfant de 10 ans habillé en blanc leur permet de communiquer").
L'Espagne est un sujet d'inspiration permanent. Ainsi il tourne ¡Arriba España! avec Tierno Galván, Ramon Chaó et André Camp, Cinquante ans depuis la guerre civile et Le diable en Galicie avec Ramón Chao, Trois mythes espagnols avec André Camp (Comment se débarrasser des restes du Cid, Don Quichotte Mourir sage et vivre fou, Dom Juan l'amour et la charité), Franco un fiancé de la mort...


Partout José Maria Berzosa affirme sa subjectivité pour dénoncer quelque prétendue objectivité de la télévision. Il le fait avec un humour cruel qui rappelle celui de Luis Buñuel et sa fantaisie s'exerce parmi les sujets les plus graves, "au risque de faire réfléchir les spectateurs" !
L'excellent article d'Antoine Perraud paru sur Mediapart renvoie à d'autres extraits...

mardi 20 février 2018

Mes 24 documentaires résonnants


Il y a peu j'avais listé les "24 films que j'ai encore envie de projeter à des amis qui ne les connaissent pas ou qui auraient comme moi envie de les revoir." J'avais volontairement omis les documentaires, citant néanmoins Ceux de chez nous de Sacha Guitry, A Movie de Bruce Conner et Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard qui sont essentiellement des montages d'archives, ainsi que l'autofiction Thème Je de Françoise Romand et le court métrage L'île aux fleurs de Jorge Furtado. C'est bien la frontière ténue entre fiction et documentaire qui m'intéresse, que l'on en apprenne autant dans les fictions et que les documentaires soient mis en scène avec les ressources qu'offre le cinématographe. J'ai donc cette fois sélectionné 24 nouveaux films qui me touchent particulièrement. Il ne s'agit pas de pointer les meilleurs, mais ceux qui subjectivement font vibrer quelque chose en moi comme une corde sympathique.

Chelovek s kino-apparatom (L'homme à la caméra), Dziga Vertov, 1929 - ce n'est pas un hasard si avec Un Drame Musical Instantané nous l'avons accompagné en grand orchestre, l'idée étant de reconstituer le Laboratoire de l'ouïe de Vertov, voir le lien !
Tabu (Tabou), F.W. Murnau, 1931 - malédiction !
Les maîtres fous, Jean Rouch, 1955 - après une scène de transe, les plus beaux sourires jamais filmés. Voir le film !
Lourdes et ses miracles, Georges Rouquier, 1955 - cette commande du Diocèse n'a pas effacé l'humour de Rouquier, un miracle !
Nuit et brouillard, Alain Resnais, 1956 - pour les derniers mots de Jean Cayrol...
Come Back, Africa, Lionel Rogosin, 1959 - docu-fiction tourné clandestinement pendant l'apartheid, avec la jeune et sublime Myriam Makeba, voir le lien !
The Savage Eye, Ben Maddow, Sidney Meyers et Joseph Strick, 1959 - d'une invention à couper le souffle, aussi pour la voix off et la musique, voir le lien !
Pasolini l'enragé, Jean-André Fieschi, 1966 - un témoignage inestimable de Jean-André qui fut mon maître et de P.P.P. en français à ses débuts, voir le film !
Tarva Yeghanaknere ou Vremena goda (Les saisons), Artavazd Pelechian, 1972 - voir l'article, poème symphonique en hommage à la nature, voir le film !
Fellini Roma, Frederico Fellini, 1972 - j'ai toujours préféré ses faux documentaires à ses vraies fictions, comme Les clowns et Prova d'orchestra...
Télévision ou Jacques Lacan : La psychanalyse, Benoit Jacquot, 1973 - fascinant, on a l'impression qu'on pourrait devenir intelligent, voir le film !
Genèse d'un repas, Luc Moullet, 1978 - j'aurais pu choisir Anatomie d'un rapport ou Essai d'ouverture, mais celui-ci est une critique fantastique et si drôle de notre civilisation marchande.
Filming Othello, Orson Welles, 1978 - un making of passionnant avant la lettre, voir le film ! J'aurais pu choisir tout aussi bien F For Fake (Vérités et mensonges) dont le titre justifie le tour de passe-passe sur l'illustration de cet article. Il me manque d'ailleurs pas mal de boîtiers à prendre en photo...
Mix-Up ou Méli-Mélo, Françoise Romand, 1985 - j'ai choisi son premier plutôt que Appelez-moi Madame parce que sa complicité avec ses acteurs est encore plus évidente dans sa mise en scène du réel. Voir le lien !
L'abécédaire de Gilles Deleuze, Pierre-André Boutang, 1988 - un souvenir d'Arte des débuts...
Step Across The Border, Nicolas Humbert & Werner Penzel, 1990 - un des plus beaux films sur la musique, il faudra d'ailleurs que je fasse une liste de ce genre qui n'existe pas vraiment, voir le lien !
La Commune, Peter Watkins, 2000 - six heures de reportage sur le vif dans une Commune reconstituée, déjà avec The War Game (La bombe) Watkins avait inventé un modèle infalsifiable, voir le lien !
Eux et moi, Stéphane Breton, 2001 - la caméra devient l'enjeu de cette excursion burlesque chez les Papous...
Decasia, Bill Morrison, 2002 - j'aurais pu choisir n'importe quel autre film de Morrison, celui-ci est un des plus évidents, avec la musique Michael Gordon, voir le lien !
Capturing The Friedmans, Anrdew Jarecki, 2004 - la sérenpidité est un des meilleurs atouts du documentaire ; il est absurde de réclamer un synopsis aux réalisateurs...
La mécanique de l'orange, Eyal Sivan, 2009 - le film le plus explicite sur le story-telling qui sévit en Israël à propos de la Palestine; le tout en chansons.
It Felt Like a Kiss, Adam Curtis, 2009 - Les nombreux films radicalement politiques de ce réalisateur britannique de la BBC multiprimé, mais inconnu du public français, sont à découvrir séance tenante. Contrairement aux autres comme The Century of the Self, The Power of Nightmares, Biitter Lake ou HyperNormalisation, celui-ci ne possède aucun commentaire off, mais si je vous dis qu'à la distribution participent Eldridge Cleaver, Doris Day, Philip K Dick, Rock Hudson, Saddam Hussein, Richard Nixon, Lee Harvey Oswald, Lou Reed, Mobutu Sese Seko, Phil Spector, Tina Turner et le chimpanzé Enos, peut-être aurez-vous envie de voir le film ! J'ai découvert ce documentariste grâce à une erreur. Je cherchais des films de Bill Morrison et je suis tombé sur celui-ci par hasard. Heureux hasard !
The Queen of Versailles, Lauren Greenfield, 2012 - délirant, j'adore, voir le lien !
Le temps de quelques jours, Nicolas Gayraud, 2014 - inattendu, beaucoup de tendresse, voir le lien !

J'en oublie probablement certains qui furent pour moi déterminants. Un autre jour la liste aurait été probablement différente, mais je n'ai pas su quel film choisir de José Berzosa (sa disparition récente poussera peut-être l'INA à exhumer ses films), William Klein (pour le cinéma et la télévision), Chris Marker ( je ne suis pas certain de préférer La jetée), Jean Painlevé (pas seulement pour ses choix musicaux, mais pour ses univers où l'humain n'a de place qu'en observateur), Roberto Rossellini (je me souviens bien de La Prise de pouvoir par Louis XIV, mais il y a toutes ses fictions presque documentaires et ses reconstitutions historiques), Barbet Schroeder (par exemple, comment choisir entre Général Idi Amin Dada : Autoportrait et L'avocat de la terreur ?), Agnès Varda (il y en a tant ; j'aime évidemment bien le plan de fin des Plages d'Agnès où je figure), et puis toute la série des Cinéastes de notre temps initiée par Janine Bazin et André S. Labarthe. J'aurais pu choisir Nanook de Flaherty ou Le sang des bêtes de Franju, Le tempestaire d'Epstein ou un film plus récent comme l'amusant Meet The Patels de Geeta V. Patel & Ravi V. Patel, mais non, c'est une liste qui s'est imposée d'elle-même ce soir-là... Ou bien je triche à rallonger la liste en faisant semblant de n'en livrer que 24 ?

mardi 13 février 2018

Mes 24 films résonnants


Pourquoi d'abord se limiter à 10 ? Ensuite sur quels critères se baser ? Comment se fier à sa mémoire ? J'ai donc sélectionné 24 films que j'ai encore envie de projeter à des amis qui ne les connaissent pas ou qui auraient comme moi envie de les revoir. 24 comme 24 images par seconde d'un ruban de celluloïd. Je ne prétends pas que ce sont les meilleurs, mais ceux qui me font vibrer par un système d'identification qui parfois m'échappe... J'ai ajouté chaque fois un petit commentaire résonnant qui n'a rien à voir avec une critique raisonnée !

Ceux de chez nous, Sacha Guitry, 1915-1952 - quelle idée géniale que d'avoir immortalisé ces grands artistes qui allaient disparaître, avec cette nouvelle invention qu'est le cinématographe !
Faust - Eine deutsche Volkssage (Faust, une légende allemande), F.W. Murnau, 1926 - signerais-je ?
Das Testament des Dr. Mabuse (Le testament du docteur Mabuse), Fritz Lang, 1933 - la partition sonore y est plus remarquable que tant de films actuels !
La règle du jeu, Jean Renoir, 1939 - Roland Toutain était un ami de mes parents, et puis j'aime me rappeler des dialogues avec Jonathan Buchsbaum en imitant les voix...
Hellzapoppin, H.C. Potter, 1941 - pour des dizaines de fois depuis que mon père me l'a montré quand j'avais 8 ans, voir le lien !
I Know Where I'm Going (Je sais où je vais), Michael Powell, 1945 - bouleversant, un grand film féministe comme L'amour d'une femme de Jean Grémillon ; Powell est l'équivalent de Renoir en Grande-Bretagne.
Anatahan, Josef von Sternberg, 1953 - Sternberg commente le film parlé en japonais, voir le lien !
The 5000 Fingers of Dr T (Les 5000 doigts du Dr T), Roy Rowland, 1953 - comédie musicale freudienne pour les petits et grands...
Johnny Guitar, Nicholas Ray, 1954 - le pianiste de l'Holiday Inn jouait la chanson de Victor Young quand je suis arrivé à Sarajevo sous les bombes... Freudien aussi !
The Night of The Hunter (La nuit du chasseur), Charles Laughton, 1955 - Le making of de 2h40 publié en 2010 est passionnant, on entend Laughton diriger...
A Movie, Bruce Conner, 1958 - j'ai longtemps dit que s'il n'en restait qu'un ce serait celui-là, voir le lien !
Adieu Philippine, Jacques Rozier, 1962 - je connais le moindre dialogue de cette comédie par cœur ! Un des rares films de l'époque avec Les parapluies de Cherbourg et Muriel où la guerre d'Algérie est le moteur du drame
Die Parallelstraße (La route parallèle), Ferdinand Khittl, 1962 - le moins connu de la liste, et pourtant ! Un OVNI total qui nous avait tant impressionné lorsque j'étais étudiant à l'Idhec. Voir le lien !
Muriel ou le temps d'un retour, Alain Resnais, 1963 - le chef d'œuvre de Resnais, il a donné son second prénom à ma fille.
Sedmikrásky (Les petites marguerites), Věra Chytilová, 1966 - il n'y a que Françoise qui ait cette fantaisie dans la vie ;-)
Uccellacci e uccellini (Des oiseaux, petits et grands), Pier Paolo Pasolini, 1966 - avec les courts métrages La Terre vue de la Lune et Che cosa sono le nuvole? mes favoris de PPP...
La voie lactée, Luis Buñuel, 1969 - l'absurdité de la foi, je suis écroulé de rire pendant tout le film !
Une chambre en ville, Jacques Demy, 1982 - j'ai mis du temps à apprécier le récitatif de Michel Colombier tant j'aimais les chansons des Parapluies, des Demoiselles et de Peau d'Âne ; c'est un film bouleversant qui comme Adieu Philippine fait un flop à chaque sortie et personne ne comprend jamais pourquoi ! Rien que le début est à tomber...
Welcome in Vienna, Axel Corti, 1982-1986 - le meilleur film (en fait c'est un tryptique) sur l'époque 1940-45, on a l'impression de voir un documentaire ou d'en être tant on plonge dans le réel...
Beetlejuice, Tim Burton, 1988 - là c'est régressif, on le regardait en boucle quand ma fille était enfant... De toute manière les premiers Burton sont les seuls qui valent la peine.
Ilha das Flores (L'île aux fleurs), Jorge Furtado, 1989 - qu'est-ce que ce court métrage fait là ? Ce n'est même pas une fiction, mais si vous avez "le téléencéphale hautement développé et le pouce préhenseur" comme tous les êtres humains, ne le manquez pas !
Histoire(s) du cinéma, Jean-Luc Godard, 1988-1998 - aujourd'hui s'il n'en restait qu'un c'est celui que j'emporterais sur l'île déserte, mais il y a une manière de le regarder sans attraper la migraine : diffusez-le en continu en vaquant à vos occupations et de temps en temps il vous prendra par la main pendant dix minutes, en vous laissant croire que vous deviendrez plus intelligent, un peu comme écouter Radiophonie de Lacan ou Télévision... Cocteau, Godard et Lacan sont parmi les voix que j'aime le plus. C'est un travail qui fonctionne à la reconnaissance, le propre des émotions cinématographiques...
La face cachée de la lune, Robert Lepage, 2003 - alliage de la poésie et de la science que Lepage semble avoir dillué ces dernières années, dommage !
Thème Je, Françoise Romand, 2011 - impudique et provoquant, Françoise a retourné la caméra sur elle sans la compassion qu'elle a d'habitude pour ses personnages ni celle dont font preuve les réalisateurs qui se prêtent à l'autofiction, probablement aussi son film le plus inventif !

Un autre jour la liste aurait été probablement différente, mais je n'ai pas su quel film choisir de Jacques Becker (que je préfère à Renoir), Robert Bresson (d'une modernité inégalée), John Cassavetes (mais Shadows tout de même...), Jean Cocteau (mon auteur de prédilection), David Cronenberg (qui caresse à rebrousse-poil), Carl T. Dreyer (mais Gertrud tout de même...), Jean Epstein (dont j'ai accompagné vingt fois La glace à trois faces et La chute de la Maison Usher et dont les écrits sont pour moi des modèles), John Ford (jusqu'à 7 Women !), Samuel Fuller (direct et uppercut), Jean Grémillon (comme Becker), Alfred Hitchcock (jusqu'à Family Plot !), Aki Kaurismaki (pour une fois qu'il y a un cinéaste positif et foncièrement humain), Neil La Bute (lui ce serait plutôt le contraire qui me plaît, sa brutale amertume), Ernst Lubitsch (du Luft, comme une pâtisserie de chez Demmel à Vienne !), David Lynch (actuellement le plus gonflé, en plus c'est un des rares à soigner le son sans redondance avec l'image), Mizoguchi Kenji (jusqu'à La rue de la honte), Luc Moullet (surtout Genèse d'un repas et Anatomie d'un rapport), Max Ophuls (quelle élégance !), Paolo Sorrentino (des films comme on n'en fait plus), Jacques Tati (une tarte à la crème, d'accord, mais je n'ai cité aucun burlesque, et pourtant !), Paul Verhoeven (j'adore le commentaire audio de Starship Troopers), Jean Vigo (absolument tout), Lucchino Visconti (jusqu'à L'innocente !), Orson Welles (presque tout) et bien d'autres dont vous saurez me rafraîchir la mémoire, même si mes choix sont explicitement subjectifs ! Pas question de refaire ici l'Histoire du Cinéma. J'ai également laissé de côté les plus récents qui passeront au crible de l'oubli avant de rejoindre cette concession à perpétuité.
Il y a de grands réalisateurs que je n'ai pas cités tout simplement parce que l'estime que je leur porte ne peut se substituer à la subjectivité des émotions que leurs films provoquent en moi. Il n'y a pas non plus ici de films d'animation ni de documentaires proprement dits. Ils feront plus tard l'objet d'une liste particulière, justement parce qu'ils produisent des effets différents des fictions ou des films non narratifs (dits expérimentaux) sur mon ciboulot. Le système d'identification n'y fonctionne pas de la même manière. J'en ai pourtant listé trois ou quatre qui pourraient être aussi considérés comme des documentaires. La frontière est parfois floue. Pour ceux que j'ai choisis, je ne fais pas de différence avec les fictions, parce qu'ils font vibrer en moi des cordes sympathiques. Il n'est question que de ça dans cette liste.

mardi 6 février 2018

Patrice Barrat s'est échappé


Patrice Barrat était un homme extraordinaire, fourmillant d'idées originales et de projets formidables, un homme généreux, révolté contre les injustices qui pullulent sur cette planète. Ce sont les êtres les plus consciencieux qui se frottent le plus souvent au burn-out. Qu'on les empêche de travailler, de réaliser leurs objectifs et leur vie n'a plus de sens.
Je l'ai rencontré en 1993 alors qu'il dirigeait l'agence de presse Point du Jour. Grâce à Jean-Pierre Mabille, alors directeur de production, il m'embarqua dans la série Vis à Vis qui, sur un sujet politique ou social, mettait en relation deux personnes pendant trois jours à deux bouts du monde en vidéo compressée par satellite. Internet balbutiait et on était encore loin du tchat et autres Skype. Je réalisai ainsi Idir et Johnny Clegg a capella. Quelques mois plus tard j'embarquai pour Sarajevo, a street under siege (Chaque jour pour Sarajevo) dont les 120 épisodes réalisés avec huit autres camarades reçurent un British Academy Award (BAFTA) et le Prix du Jury à Locarno. Chaque soir avant le 20 heures, était diffusé un très court métrage de deux minutes sur la vie d'une rue dans la ville assiégée, une aventure philosophique et poétique qui mettait en scène le système D des habitants sous les bombes et le feu des snipers.
Journaliste, à la radio (RTL), dans la presse écrite (Nouvelles Littéraires et quelquefois pour Libération ou Le Monde) puis pour la télévision, réalisateur puis producteur, Patrice Barrat fut amené à créer deux agences de presse audiovisuelles (Point du Jour, Article Z) et deux ONGs (Internews Europe, Bridge Initiative International), "plus par esprit d’indépendance que par celui d’entreprise"… Il avait vécu plusieurs sièges : Beyrouth (1982), Tripoli (Nord Liban, 1983), Sarajevo (de 1993 à 1995), vu plusieurs famines (Éthiopie, Soudan, Somalie), raconté la pauvreté à New York ou à Paris... D'autres complèteront son parcours exceptionnel, son engagement inlassable, ses projets les plus fous dont il réussit à mettre quelques uns sur pied...
Sur FaceBook (la presse étant muette, et c'est la raison pour laquelle je rédige aussi ce billet d'une profonde tristesse, poussé par les mots de Gilles Cayatte), la réalisatrice Simone Bitton écrit : Patrice Barrat avait tant de qualités : courageux, créatif, talentueux, et il était si beau… Mais il souffrait de ce sale mal qui parfois empêche les plus sensibles d’entre nous de continuer à mettre un pied devant l’autre. Il n’arrivait plus à vivre, et cette fois il ne s’est pas raté. Il a préféré s’en aller en écrivant qu’il n’avait plus la force de lutter. Nous partagions de nombreux engagements essentiels, et il a produit plusieurs de mes films , en particulier Palestine, Histoire d’une terre et Ben Barka, l’équation marocaine. La dernière fois que je l'ai vu , il y a quelques mois, nous avons fêté en rigolant et en chantant l'anniversaire d'un vieil ami à Rabat. Puis il a mis son sac à dos, comme le jeune homme qu'il était toujours malgré sa soixantaine bien sonnée, et il s'en est allé prendre un bus de nuit pour Marrakech... J'espérais tant qu'il s'en était définitivement sorti, que ce haut ne serait pas suivi d'un bas. Mais la sale maladie du malheur est revenue le chercher et il est parti avec elle. Repose en paix Patrice. Le monde est si gris sans toi ce matin. Et embrasse Denise là haut de ma part.
Il y a quelques mois, il racontait son dernier projet, Le Grain d'or ou Les sept piliers de la citoyenneté : Avec mon ami Bruno Lafuente, nous avons voulu tenter d'incarner avant l'été ces idées qui nous tiennent à cœur . Et, nous le croyons, à vous aussi. La recherche du Beau, dans les choses, la nature et chez les gens aussi, le sentiment d'une citoyenneté active et le projet d'une société réellement participative, semblent importants en France et dans le monde. En France, où l'élan du nouveau pouvoir bat déjà de l'aile et où des contre-pouvoirs et des forces de proposition émanant de la "société civile" dans son amplitude et sa diversité sont vitales pour que la vague En Marche n'efface pas la contestation dans son sillage et aille bien plus loin que le programme actuel de Macron. Dans le monde, car qui n'a pas besoin d'un souffle nouveau pour résister à tous ces potentats qui veulent régner sans partage ? Il y a juste un an, dans le cadre de Nuit Debout, il avait créé le Forum mondial du Réveil Citoyen (Résister Créer Oser Espérer Construire)...
Patrice Barrat s'est échappé de l'enfer qu'il vivait, fuyant de vilains fantômes dont il avait été victime. On pouvait difficilement le suivre, même si ses raisons étaient justes. Nous sommes très nombreux à partager la tristesse de ce départ anticipé.

jeudi 1 février 2018

Roar ! Si vous aimez les fauves...


Roar, le film de Noel Marshall avec Tippi Hedren et Melanie Griffith, véhicule le qualificatif de "film le plus dangereux du monde". Si vous aimez les gros chats câlins, vous resterez ébahis, collés à votre siège. Si vous aimez les films d'épouvante, vous frémirez devant la horde de carnivores aux babines ensanglantées. Roar est absolument hallucinant. On ne sait pas si c'est du courage ou de l'inconscience, mais l'aventure africaine est délirante. D'un côté il y a le film, une heure et demie sur le fil du rasoir, où l'intrigue est très mince, mais le spectacle un délire à couper le souffle. De l'autre les coulisses qui ne sont pas racontées, mais l'histoire est quasi mythique. Dans les années 60 le couple Noel Marshall et Tippi Hedren, s'étant amouraché des grands fauves, en recueille une centaine dans leur ranch californien, apprivoisés mais non dressés, des lions, des tigres, des guépards, en veux-tu, en voilà, je n'en ai jamais vu autant réunis !
Aucun trucage, les bestioles vivent en liberté dehors, dedans, pourvu qu'elles rentrent les griffes, ne vous croquent pas ou ne vous écrabouillent pas comme cet éléphant qui met en pièce un canot en aluminium. Aujourd'hui tout serait fait en effets spéciaux. Pendant le tournage qui a duré six ans au lieu des six mois prévus, soixante-dix membres de l'équipe ont été blessés, le réalisateur a attrapé la gangrène suite à une morsure, le chef op a écopé de deux cent vingt points de suture après avoir été scalpé par une des bêtes, la jeune Melanie Griffith, fille de Tippi Hedren qui s'est cassée la jambe, a dû subir de la chirurgie réparatrice au visage, trois cents kilomètres de pellicule ont pris l'eau et les tables de montage ont été recouvertes de boue après des pluies torrentielles, etc.


Petit clin d'œil humoristique aux Oiseaux, et "la horde sauvage" des fauves rappelle bigrement les nuées de volatiles du film d'Hitchcock dont elle avait été l'héroïne, Tippi Hedren s'affole d'un petit moineau lorsqu'elle pénètre dans le ranch avant d'avoir vu les monstres. La ligne entre documentaire et fiction est effacée, comme entre comédiens professionnels ou pas. les deux fils Marshall sont aussi de la partie, cascade en moto à l'appui et cavalcade hilarante dans les étages du bengalow mis à sac par les animaux qui ne rêvent que de jouer. De gros chats, vous disais-je, mais certains pèsent jusqu'à 300 kg ! Si vous étiez confrontés un jour à ce genre de situation, surtout ne montrez aucun signe de peur, ne courez pas, ne jouez pas à cache-cache, ne vous découvrez pas, ne vous débattez pas s'ils vous attrapent ! Je m'entraîne depuis ce matin avec Django et Oulala...

→ Noel Marshall, Roar (1981), sortie au cinéma pour la première fois en version restaurée le 7 février 2018

mercredi 24 janvier 2018

Jean Douchet, l'enfant agité


Au début des années 70 Jean Douchet traînait de temps en temps à l'Idhec pour des analyses de films, mais nous suivions essentiellement l'enseignement de Jean-André Fieschi. Les maîtres se suivent, mais ne se ressemblent pas. Douchet est probablement l'un des deux seuls mecs qui m'ait dragué avec un sourd-muet à Tanger ! À ma sortie de l'École je crois me souvenir qu'il faisait partie du jury qui nous attribua un prix au Festival de Belfort pour La nuit du phoque. Je l'ai croisé ensuite à de rares occasions, toujours affable et charmant, mais grâce au film de Fabien Hagege, Guillaume Namur et Vincent Haaser, je découvre avec le plus grand plaisir ce théoricien du cinéma qui réalisa peu de films, écrivit presqu'ausi peu, mais transmit sa passion à un nombre grandissant de cinéphiles.


Jean Douchet, l'enfant agité est le portrait de jeunes gens fascinés par ce puits de culture, généreux et facétieux, philosophe et épicurien. Les cinéastes Arnaud Desplechin, Noémie Lvovsky, Xavier Beauvois et le producteur Saïd Ben Saïd racontent ce qu'ils doivent à ce passeur qui sillonne la France entière de ciné-club en ciné-club en abordant les films qu'il aime de la manière la plus personnelle, sans tabou et loin de tout discours universitaire, centrée sur le mouvement. Mouvement de 24 images par seconde évidemment, mais aussi mouvement d'une vie bien remplie avec 88 printemps au conteur ! Son vieil ami Barbet Schroeder, qui a monté les Films du Losange avec Éric Rohmer, en témoigne. Le voyage initiatique des trois apprentis cinéastes reflète la tendresse partagée pour leur idole. Il était logique que Carlotta sorte ce film, Douchet ayant alimenté quelques unes de leurs sorties DVD (L'aurore, Espions sur la Tamise, Blow Out, Le canardeur, les coffrets Barbet Schroeder et Hou Hsia-hsien) de ses analyses intelligentes et sensibles. Vincent-Paul-Boncour, son directeur, et Nicolas Ripoche, réalisateur abonné aux bonus de l'éditeur avec sa société Allerton Films et ici monteur du film, lui devaient bien cela. Dans les dernières minutes, Douchet évoque sereinement sa mort qui s'approche, son refus de toute propriété et sa joie de vivre.

→ Fabien Hagege, Guillaume Namur, Vincent Haaser, Jean Douchet, l'enfant agité, sortie en salles le 24 janvier 2018

jeudi 18 janvier 2018

La résistance des femmes dans le cinéma actuel


J'enchaîne cette petite chronique sur le modèle de "Marabout, bout de ficelle, selle de cheval..." en cherchant chaque fois un lien d'un film à l'autre, des films très récents pour la plupart, regroupés ici tout simplement parce que ce sont ceux que j'ai vus !
Battle of the Sexes est une comédie féministe très sympathique réalisée par le couple Valerie Faris et Jonathan Dayton à qui l'on doit Little Miss Sunshine et Ruby Sparks. Ce biopic de la joueuse de tennis américaine Billie Jean King interprétée par Emma Stone face au clown macho Bobby Riggs interprété par Steve Carell, tous deux métamorphosés comme savent le faire les comédiens américains, me ferait presqu'aimer le tennis à la télévision !


Fortement allergique au spectacle du sport, ado je regardais tout de même le patinage artistique qui ne ressemblait pas trop à une partie de bras de fer en comparaison du foot, du rugby ou de la boxe. L'autre biopic sportif I, Tonya (Moi, Tonya) de Craig Gillespie a le mérite de montrer l'opposition de classes des juges réactionnaires face à la franchise de la petite prolétaire à la langue bien pendue Tony Harding. Histoire triste d'une dégringolade de cette patineuse célèbre pour avoir été la première à avoir fait un triple axel en compétition, déchue pour une sombre affaire. La violence masculine résonne ici avec son caractère arrogant dans le précédent film, mais les scandales respectifs de 1972 et 1994 sont de natures très différentes. Margot Robbie et surtout Allison Janney sont formidables dans les rôles de la fille passionnée et son intraitable mère.


The Florida Project de Sean S. Baker, qui avait déjà réalisé Tangerine, n'est pas aussi extraordinaire qu'on me l'avait annoncé, mais le milieu social du sous-prolétariat américain est rarement traité à l'écran dans les fictions grand public. Le film tient beaucoup dans le toupet incroyable de la petite Brooklynn Prince et dans ce portrait terrible de la misère, leur opposition renvoyant le drame vers la comédie dans une dialectique qui le fait échapper au formatage des genres. Il reste un des meilleurs films de cette petite sélection aux résumés expéditifs, mais qui tous méritent d'êtres vus.


Autre reflet du malaise d'une société qui part à vau-l'eau, Ingrid Goes West de Matt Spicer avec Audrey Plaza récemment vue dans la série Legion. Cette sombre comédie joue des effets pervers des réseaux sociaux à coups de #hashtags servant la folie de ceux ou celles qui confondent rêve et réalité.


Vous avez peut-être remarqué que tous ces films ont une héroïne fragile qui se bat pour sa survie dans un monde impitoyable façonné par les hommes ? Continuons dans la déviance et la force de caractère de ces jeunes femmes courageuses avec le film français Ava de Léa Mysius dont c'est le premier long métrage. L'image est somptueuse, les cadres étudiés, le scénario fondamentalement original et la musique pour contrebasse solo de Florencia Di Concilio tout à fait remarquable. Film d'une nouvelle auteure, il interroge l'obscurantisme actuel face aux minorités ostracisées et à l'incompréhension dont la jeunesse est victime. Un magnifique chant de révolte !


Blandine Lenoir, qui avait réalisé le très réussi Zouzou, réitère avec une comédie charmante, Aurore joliment interprétée par Agnès Jaoui. La jeunesse est questionnée cette fois par la ménopause, sujet tabou peu traité au cinéma ! Les rôles féminins se raréfient avec l'âge. C'est dire que ce film sur cette mère et ses trois filles est de salubrité publique.


Continuons dans cette escalade de l'âge de la capitaine avec le dernier film de Stephen Frears, Victoria and Abdul (Confident Royal) qui conte la relation tendre qu'entretint la Reine Victoria avec son serviteur indien Mohammed Abdul Karim. Judi Dench y est exceptionnelle dans ce biopic romancé qui ne fait certes pas partie des meilleurs films du réalisateur britannique, mais il n'y a jamais de honte à gagner sa vie ni à se laisser aller certains soirs à regarder un film à l'eau de rose !


Allons-y carrément ! Marlene Dietrich aurait 116 ans, si elle n'avait déclaré forfait en 1992. Mais en 1982 l'égérie de Josef von Sternberg et la performeuse hors pair accepte de répondre à Maximilian Schell à condition qu'il ne la filme ni elle ni son appartement. Le portrait qu'il en tire est terrible et passionnant, montrant que les contraintes sont souvent productives. Je dois à l'auteure de théâtre Dorothée Zumstein de m'avoir conseillé ce film rare sur une comédienne et chanteuse qui m'a toujours fasciné, alors que je n'ai jamais compris le succès de Marilyn Monroe. Je possède un enregistrement d'un entretien un peu plus ancien qu'elle fit pour la radio, dont je me souviens de phrases entières et qui la rendait plus sympathique que ce portrait amer d'une femme qui ne voulait pas se voir vieillir.


Cette fois ce n'est pas une femme, mais un village peuplé exclusivement de femmes qui tient lieu de sujet à la mini-série TV Godless, western en 7 épisodes qui fait passer de bons moments, même si les deux meilleurs sont le début du premier quand on n'y comprend encore pas grand chose et la résolution très attendue de la fin...


Terminons avec Three Billboards Outside Ebbing, Missouri (Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance), le troisième film de Martin McDonagh, l'auteur de In Bruges (Bons baisers de Bruges) et Seven Psychopaths (Sept psychopathes), superbe thriller avec la toujours géniale Frances McDormand. Pas besoin d'en dire plus, n'est-ce pas, sans gâcher la surprise ?


J'allais oublié le dernier Guillermo del Toro, The Shape of Water (La forme de l'eau), conte de fée fantastique entre une muette et un amphibien dont on saisira facilement la paraphrase.


Je m'étonne tout de même que cette bluette saignante ait reçu le Lion d'or à Venise et, pire encore, le prix octroyé à la musique lénifiante d'Alexandre Desplats qui ressemble à celle d'Amélie Poulain. Sally Hawkins y est très bien, puisqu'il s'agit ici de saluer l'excellence de toutes ces comédiennes...

vendredi 12 janvier 2018

Persistance d'une grammaire du cinéma et implication des rêves


Lors de notre dernière rencontre, Atom Egoyan s'étonnait que le cinématographe obéisse toujours aux mêmes lois depuis ses débuts alors que la musique, par exemple, avait considérablement évolué pendant la même période. J'avançais que les outils du cinéma n'ont pas changé : la scène passe par le même objectif frontal, le montage qui produit des ellipses à chaque coupe fait avancer l'histoire, etc. Pour qu'un médium se transforme, il faut de nouveaux outils. Ainsi les impressionnistes partirent peindre sur nature à l'invention des tubes en plomb qu'ils pouvaient glisser dans leurs poches. L'ajout du son avait pourtant bouleversé le cinéma, mais, depuis, ni la couleur, ni l'agrandissement des formats, ni la multiplication des pistes sonores, pas même le passage à la vidéo ou au numérique, n'ont révolutionné le septième art. Cela explique pourquoi Atom, lorsqu'il ne met pas en scène des opéras, réalise de plus en plus souvent des installations artistiques où l'espace lui offre de nouveaux modes d'approche.


Le réalisateur canadien trouve aussi que les séquences oniriques sont toujours filmées de la même manière, et, au delà de cela, que le découpage cinématographique est calqué sur celui des rêves, avec d'abord un plan d'ensemble, puis des plans rapprochés, etc. Le matin qui a suivi notre échange j'ai tenté de me souvenir des miens, or, autant qu'il m'en souvienne, j'ai l'impression de toujours prendre une histoire en marche, comme si le film était déjà commencé. J'imagine donc que ce sont soit nos rêves qui impriment leurs formes à notre art, soit que nous rêvons en nous inspirant de notre quotidien. Et chacun, chacune, de produire une œuvre qui lui ressemble ! Contrairement aux assertions de certains critiques qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, depuis ses débuts celle d'Atom Egoyan a la continuité magique des autoportraits, fussent-ils bien différents de l'homme délicieux et attentif qu'il incarne dans le réel...

Photo : Steenbeckett, installation d'Atom Egoyan

mercredi 10 janvier 2018

La télé-réalité au cinéma


Certains films passent inaperçus, éreintés par une partie de la critique, sortis à un moment où l'actualité occupe tout l'espace médiatique, trop différents parfois... Ainsi Reality qui avait reçu le Grand Prix du Jury à Cannes en 2012 m'avait échappé alors que le précédent film de Matteo Garrone, Gomorra, avait fait un tabac. La fiction de l'un comme de l'autre, semble flirter avec le documentaire, Matteo Garrone engageant nombreux comédiens amateurs, comme ici Aniello Arena, le rôle principal, qui s'est formé au théâtre en prison où il purge une peine à perpétuité pour le meurtre à la Kalachnikov en 1991 de trois personnes dont un enfant de huit ans alors qu'il était tueur professionnel ! Même si les deux films, interprétés en partie en dialecte napolitain, justifient ce choix de distribution qui les fait se rapprocher des films de Pasolini, Reality n'a rien à voir avec un film sur la Camorra puisqu'il aborde le sujet de la télé-réalité, autant dire de la télévision italienne en général où ce genre de programme a tout phagocyté. Son "héros" est un personnage pasolinien, à la fois pitoyable et attachant, dans un univers fellinien. Naples, patrie également de Paolo Sorrentino, semble reprendre le flambeau du cinéma italien que Rome a perdu depuis longtemps. Pour cette comédie dramatique incisive, le compositeur Alexandre Desplats s'est d'ailleurs largement inspiré de Nino Rota et Ennio Morricone.


Garrone montre parfaitement que la télévision est devenue le nouveau Dieu de l'Italie, le catholicisme séculaire et la nouvelle religion du petit écran exigeant la même piété aveugle. La presse y a vu une histoire de rédemption alors qu'il s'agit d'une charge très forte contre le mysticisme, bras armé d'un pouvoir profitant de la crédulité des pauvres pour s'enrichir à loisir. L'émission à laquelle participe le Schpountz poussé par sa famille et ses amis s'appelle Grande Fratello qui signifie tout simplement Big Brother. Si Reality est drôle, il fait grincer des dents, parce que la réussite de la gigantesque manipulation dont nous sommes victimes est redoutablement efficace.
En 1979 le très mésestimé Albert Brooks avait réalisé Real Life, chef d'œuvre parodique de télé-réalité où le réalisateur tentait de vivre pendant un an dans une famille qu'il filmait expérimentalement au jour le jour en espérant décrocher un Oscar et un Nobel ! Real Life anticipait avec humour le monde à venir. Il faut redécouvrir tout le cinéma d'Albert Brooks (aucun lien de parenté avec les cinéastes Mel, Richard ou James L.) de Lost in America à Looking for Comedy in the Muslim World en passant par Defending Your Life et Mother.
Unreal est aussi une série TV saignante qui met en scène l'envers du décor d'une émission de télé-réalité quand les caméras s'arrêtent de tourner. Soap-opéra en abîme, Unreal joue bien entendu sur les rêves d'une population qui s'identifie aux modèles que la société de consommation façonne pour mieux nous contrôler.

vendredi 5 janvier 2018

Hitchcock, les années Selznick


Les années Selznick est un titre injuste en ce qui concerne le début de la carrière américaine d'Alfred Hitchcock, car entre le premier film, Rebecca (1940), et le quatrième et dernier, The Paradine Case (1947), qu'il tournera pour le tout-puissant et autoritaire David O. Selznick, le réalisateur britannique filmera six autres longs métrages pour United Artists (Foreign Correspondant), la R.K.O. (Mr. and Mrs. Smith, Suspicion), Universal (Saboteur, Shadow of a Doubt), 20th Century Fox (Lifeboat). Le titre du livre de 300 pages qui accompagne les 5 disques Blu-Ray est plus exact parce que la mésentente entre le producteur tout puissant de King Kong ou Gone With The Wind et le maître du suspense rencontrée pendant ces quatre films justifieront La conquête de l'indépendance déjà acquise en Grande-Bretagne depuis The Man Who Knew Too Much en 1934. Si Rebecca ou Notorious (Les enchaînés) sont des réussites incontournables, Spellbound (La maison de Dr Edwardes) est très daté et The Paradine Case (Le procès Paradine) un de ses moins bons films. Ce dernier marquera la fin de leur collaboration, Selznick imposant au réalisateur des acteurs qu'il avait sous contrat, mais qui ne convenaient guère, et Hitchcock n'en pouvant plus de recevoir des milliers de mémos de jour comme de nuit sur ce qu'il devait faire ou pas.
Au delà de la magnifique remasterisation des copies, les bonus constituent le principal intérêt de ce "coffret Ultra Collector". Chaque film est accompagné d'une analyse intelligente de Laurent Bouzereau, de sa bande-annonce et surtout du célèbre et indispensable entretien (audio) Hitchcock-Truffaut. On trouve également les essais de Margaret Sullavan, Vivien Leigh et Sir Laurence Olivier pour Rebecca, un entretien de Bertrand Tessier avec le fils Daniel Selznick, Monsieur Truffaut Meets Mr Hitchcock de Robert Fischer, un portrait de Daphné du Maurier sur les traces de Rebecca par Elisabeth Aubert Schlumberger et des home movies d'Hitchcock en famille et sur les plateaux où sa grivoiserie est plus qu'explicite. Tout cela justifie le cinquième Blu-Ray, le livre figurant la cerise sur la gâteau avec des textes de Nicolas Saada, Claude Chabrol, Nathalie Hienrich, Jean Douchet, Nathalie Boudil, Pascal Bonitzer, Frank Lafoud, Benjamin Thomas, Philippe Demousablon et Alfred Hitchcock himself dont un entretien avec Peter Bogdanovich, le tout abondamment illustré.
Si je me souvenais bien des trois autres, la surprise est pour moi la redécouverte de Rebecca (1940), que sur suggestion de Selznick qui en a acheté les droits Hitchcock adaptera à la place de son film sur le Titanic qui ne verra jamais le jour. Cette Arlésienne a une présence incroyable, faisant de l'ombre évidemment à l'ingénue interprétée par Joan Fontaine, et Laurence Olivier est formidable dans ce thriller fantômatique où les masques tombent petit à petit. Hitchcock profite du budget phénoménal, mais ce n'est pas ce qui l'attire dans le cinématographe. Sa rigueur d'utiliser astucieusement les éléments présents dans ses suspenses s'applique aux contraintes de production.
Par contre, la psychanalyse n'a jamais été son fort et La Maison du docteur Edwardes (1945) en présente une sorte de caricature, même si la scène du rêve imaginée par Salvador Dali est aussi jubilatoire que l'éthylisme de Dumbo l'éléphant dans le film de Walt Disney ! Comme souvent on retrouve le thème du faux-coupable et de la fuite, et au couple d'Ingrid Bergman avec Gregory Peck on préférera celui qu'elle forme avec Cary Grant dans Notorious (Les enchaînés). Quant au Procès Paradine (1947), les ressorts de l'intrigue sont téléphonés, les acteurs des pastiches d'eux-mêmes et on imagine à quel point le réalisateur avait hâte d'en finir et de se débarrasser de Selznick. Pourtant l'année précédente avait été marquée d'une réussite avec Notorious (1946), film d'espionnage exemplaire où l'usage du MacGuffin cher à Hitchcock est la clef de l'intrigue. Au risque de froisser les inconditionnels, j'avancerais qu'il y a toujours de petits et grands Hitchcock, ce qui laisse tout de même une trentaine de chefs d'œuvre. L'ensemble du coffret permet d'ailleurs d'en appréhender les raisons...

→ coffret Hitchcock, les années Selznick, 5 Blu-Ray VOSTF/VF + La conquête de l'indépendance, livre de 300 pages avec 120 photos, Ed. Carlotta, 100,32€
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