Jean-Jacques Birgé

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mardi 19 avril 2016

Meet The Patels, une comédie documentaire


Les bonnes comédies sont rares. Les bons documentaires aussi. Les bonnes comédies documentaires, n'en parlons pas. Ou plutôt si, parlons de Meet the Patels, Prix du Public dans différents festivals dont celui de Los Angeles. Les parents de Ravi V. Patel, il a bientôt trente ans, souhaitent qu'il se marie, mais à une Patel (les Patel en Inde ce sont les Smith aux USA), du moins à une indienne, hindoue comme lui. Sa sœur, Geeta V. Patel tient la caméra. Le film, tourné volontairement chaotiquement, bénéficie d'un montage extrêmement soigné et d'une mise en scène astucieuse où nombreux passages sont en dessins animés. Le personnage de Ravi rappelle Woody Allen ou Albert Brooks, version indienne, sauf qu'il a grandi à Los Angeles. L'humour, omniprésent, n'efface pas les contradictions culturelles et communautaires, bien au contraire, il leur tord le cou avec une sensibilité bienveillante.


Les coutumes doivent faire face aux migrations. Les ségrégations cèdent devant les mœurs du pays d'accueil. La famille passe à la question. C'est un peu The Wedding Banquet (Salé Sucré) d'Ang Lee, façon Indian cooking avec l'ambiguïté d'un documentaire extrêmement dirigé. Portrait croisé de l'Inde et des USA, des nouvelles générations qui tentent de préserver leur culture en adoptant celle de leur nouveau pays, Meet the Patels soulève les questions de la fidélité et du mensonge, du désir et de son inaccessibilité, de la famille et de son affranchissement.

Disponible sur Netflix avec sous-titres français. Pas de sortie prévue en salles ? On se demande comment les distributeurs font leur travail...

mercredi 13 avril 2016

Les plus belles années de notre vie / La septième victime


J'ai groupé ces deux films parce que l'un et l'autre m'avaient échappé alors que Jonathan Rosenbaum ne cesse de souligner leur intérêt. Comme je suis avec assiduité son blog qui rassemble critiques anciennes et récentes j'ai fini par regarder The Best Years of Our Lives (Les plus belles années de notre vie) de William Wyler (1946) et The Seventh Victim (La septième victime) de Mark Robson (1943). Affublé de ses sept Oscars le premier reçut un succès populaire phénoménal, classé parmi les 100 meilleurs films américains par l'American Film Institute tandis que le second est passé plutôt inaperçu bien que Rosenbaum le classe 27ème de son Panthéon et le seul film d'épouvante de ses cent préférés. Les deux sous-entendent des mœurs ou des idées plutôt rares dans le cinéma américain des années 40


The Best Years of Our Lives (Les plus belles années de notre vie) raconte la difficulté de se réinsérer dans la société civile pour trois anciens combattants du Pacifique. Ce thème sera plus tard souvent traité avec les vétérans du Vietnam, mais Rosenbaum l'encense plus qu'aucun autre. À côté du travail de Gregg Toland sur la profondeur de champ, les trois heures du film soulignent l'humanité profonde des personnages servie par un jeu d'acteurs formidable, en particulier Dana Andrews et Harold Russell, comédien non-professionnel handicapé des deux mains. Ici et là le doute s'installe sur l'American Way of Life et des idées pacifiques pointent à une époque où l'on n'y risquait pas encore d'être accusé de communisme.


J'imagine que c'est l'incroyable mélange de genres qui plaît à Rosenbaum dans The Seventh Victim (La septième victime). Enquête policière, film d'épouvante, complot ésotérique, ce court long métrage de 71 minutes effleure également l'homosexualité féminine. Dans certaines scènes Jacques Tourneur n'est pas loin. Le scénario auquel beaucoup de spectateurs n'ont rien compris ressemble à un collage où la psychanalyse met le pied dans la porte...


S'il y en avait sept et un secret derrière on pourrait aussi penser au Barbe-Bleue de Lang retourné comme une chaussette. Même le titre nous oblige à compter sur nos doigts à un moment inattendu. Allant de surprise en surprise, d'énigme en suggestion, l'asile d'aliénés où nous évoluons est une ouverture vers le rêve, évocation cinématographique de nos interrogations métaphysiques.

N.B.: Les deux films sont trouvables en DVD. La septième victime est aussi sur Vimeo, mais sans sous-titres.

dimanche 3 avril 2016

Jonathan Rosenbaum sur "Baiser d'encre"


Le plus exquis de "Baiser d'encre", le nouveau film de Françoise Romand (DVD multizone disponible sur romand.org avec bonus et sous-titres anglais, français et espagnols), est comment le travail et la vie d’Ella et Pitr, un couple d’artistes hippie très inspiré qui «peint leur amour et leurs fantasmes sur les murs du monde" (leur propre site web ellapitr.com est là pour le prouver, vous pouvez en apprécier les effets), ont poussé un autre couple - Romand elle-même à l’image et Jean-Jacques Birgé au son - à développer une quantité égale de fantaisie critique pour nous les faire connaître. Le site web de Romand présente la bande-annonce ainsi qu'un lien vers un livre éponyme du couple filmé que je n'ai pas encore vu.
Jonathan Rosenbaum, Cinema Scope #66, Mars 2016
Global Discoveries on DVD: Niche Market Refugees

Depuis six ans je n'écris en général plus le week-end, mais si c'est pour laisser la parole à Jonathan Rosenbaum dont le blog est le seul consacré au cinéma que je suis régulièrement, alors... D'autant qu'il a l'oreille de me citer pour la partition sonore aux petits oignons que j'ai composée pour Françoise avec le soutien de la chanteuse danoise Birgitte Lyregaard, du multi-instrumentiste Sacha Gattino, du saxophoniste Antonin-Tri Hoang, du violoncelliste Vincent Segal, de l'ici-contrebassiste Hélène Sage et du batteur Edward Perraud ! Je n'aurais jamais assumé ce rôle où les bruits, la musique et les voix participent d'un même ensemble sans Aimé Agnel et Michel Fano qui m'apprirent à écouter lors de mes études à l'Idhec au début des années 70. Pendant que j'y suis je salue la mémoire de Frank Zappa qui déclencha ma passion pour la musique, Jean-André Fieschi qui me donna les moyens de continuer à apprendre jusqu'à aujourd'hui et Bernard Vitet qui, entre autres, m'enseigna le silence... On dirait que je répète un discours à une remise de prix, mais si cela se produisait encore, je crois que mon intervention serait autrement plus politique, en particulier pour affirmer que sans le statut d'intermittent je n'aurais jamais eu la liberté de faire ce qui me chante en toute indépendance.

vendredi 25 mars 2016

Mai 68 et son cinéma


Sur FaceBook Jean-Noël Lafargue (né en 1968 !) écrit : "On dit beaucoup que Mai 1968 n'a rien apporté, mais je prends plaisir à redécouvrir ou découvrir le cinéma post-soixante-huitard qui, au delà du plaisir manifeste à montrer des gens à poil, me semble plus subversif que tout ce qui se fait depuis, et en même temps assez jubilatoire. Il faut que je voie tout Joël Séria, tout Alain Jessua, tout Bertrand Blier (celui que je connais le mieux sans doute)... Et qui d'autre ? Vous avez des conseils ?"
Il faut d'abord rappeler que mai 68 fut une révolution de mœurs incroyable. Nous sommes passés de la blouse grise à l'explosion psychédélique du flower power, les collèges et lycées sont devenus mixtes, l'imagination a été portée réellement au pouvoir (il n'y a qu'à constater les films qui sortaient chaque semaine, les disques que les jeunes consomment aujourd'hui de revival en revival, etc.), la liberté sexuelle ne nous a pas rendu plus heureux mais on en a tout de même drôlement profité (arrivée de la pilule, droit à l'avortement, féminisme, revendication des homosexuels...), la jeunesse s'est politisée (on pensait alors que tout était politique et cela continue), des liens ont été tissés entre étudiants et ouvriers, etc. Les critiques portées contre mai 68 sont totalement déplacées, c'est la réaction contre mai 68 qui a déclenché toutes les déviances absurdes. Les conservateurs n'ont eu de cesse de démonter le mythe d'une génération qui avait cru naïvement pouvoir changer le monde, que ce soit dans la paix et l'amour ou dans la révolution permanente.


Mais revenons à la question de Jean-No à qui j'ai cité dans le désordre complet Sweet Movie de Dušan Makavejev, Bof et Themroc de Faraldo, les films de Pierre Clémenti, Les idoles de Marc'O (même si de 1967, j'aurais pu évoquer aussi Les petites marguerites de Věra Chytilová sorti en 1966 et les premiers Forman), L'an 01 de Doillon, Gébé, Resnais et Rouch, les films de Buñuel, Ferreri, Pasolini, Godard, Rivette, Varda de cette époque, Solo et L'albatros de Mocky, Anatomie d'un rapport et Genèse d'un repas de Moullet, La Femme-bourreau de Bonan, L'acrobate de Pollet, La fiancée du pirate de Nelly Kaplan, More de Schroeder, mais aussi Skidoo de Preminger, Head de Rafaelson, Zabriskie Point d'Antonioni, El Topo et La montagne sacrée de Jodorowsky et Easy Rider. J'en oublie des quantités comme les films lysergiques réalisés par les Laboratoires Sandoz !

jeudi 24 mars 2016

Le siège ou Sarajevo survolé


Grosse déception devant le reportage de Patrick Chauvel et Rémy Ourdan, lauréat du FIPA d'or 2016 du meilleur documentaire de création. Alternance d'interviews sur fond noir regard gauche caméra et d'archives sanglantes. D'un côté le syndrome Shoah accumulant les témoignages unanimes, de l'autre des documents à sensation façon Journal de 20 heures. En aucun cas un documentaire, le seul point de vue se résumant au courage réel et solidaire des habitants de Sarajevo face à l'absurdité criminelle d'un ennemi d'ailleurs absent du film. En aucun cas une création, mais un reportage plat et formaté comme tous ceux auxquels la télévision et les festivals de cinéma nous habituent. Pas une once d'explication d'une guerre dont on n'a pas cessé de nous dire qu'elle était compliquée alors qu'en quelques mots il serait facile de resituer le siège de Sarajevo dans son contexte historique. Esquissé le rôle terrible de la FORPRONU dont il faudra bien qu'un jour soit révélée sa complice inaction. Le Fipa d'or 2000 qui avait salué la fiction Warriors de Peter Kominsky produite par la BBC était autrement plus mérité.

Quant à la vie de tous les jours, quotidien incroyable des habitants de Sarajevo pendant le siège qui dura près de quatre ans, constitué de système D, de réflexions philosophiques et d'une inclination indispensable pour la poésie sous toutes ses formes, il faudrait absolument revoir les 120 épisodes de la série Chaque jour pour Sarajevo - Chroniques d'une rue assiégée, en anglais A Street Under Siege, imaginée par Patrice Barrat et coproduite par Point du Jour, Saga et la BBC. Neuf réalisateurs se succédèrent pour tourner autant de très courts métrages de deux minutes diffusés chaque soir dans toute l'Europe avant le Journal. La production avait choisi d'envoyer des réalisateurs et non des reporters de manière à générer un regard autre que celui des journalistes. Parmi ces miniatures, Patrice Barrat, Corinne Godeau, Ramdane Issaad, Philippe Baron, Baudoin Koenig, José Maldavsky, Serge Gordey, Gonzalo Arijon, avec le soutien d'Ademir Kenovic, réalisèrent quelques chefs d'œuvre, mais tous les épisodes font sens et ne ressemblent à rien d'autre. Un hymne à l'humanité qui se moque des brutes épaisses venues faire des cartons le week-end comme on va à la fête foraine. J'étais le troisième à partir dans cet enfer et je réalisai, entre autres, un jour de colère, Le sniper, première fiction tournée là-bas pendant le siège. J'ai beaucoup écrit à mon retour et dirigé le disque Sarajevo Suite avec une quarantaine d'artistes et de musiciens autour des poèmes d'Abdulah Sidran. Le retour à la normalité des Sarajéviens, redevenus semblables à nous avec le temps, m'a permis de rompre le lien pathologique qui me reliait à la ville martyr, mais chaque fois qu'est évoquée cette période historique qui marqua la fin de l'Europe telle que nous aurions pu la rêver et le blanc-seing à toutes les horreurs commises depuis je scrute dans le regard de mes condisciples la leçon qu'ils auraient pu en tirer.


Difficile d'être juge et parti alors que j'appartiens à l'équipe qui reçut en 1994 un BAFTA (British Academy Award of Film & TV Arts) et le Prix du Jury au Festival de Locarno à titre collectif (sur le Net je n'ai trouvé que des extraits montés et tronqués, comme ci-dessus, mais cela donne tout de même une petite idée). Témoin d'une bascule déterminante de l'Histoire, je suis d'autant plus sensible à tout ce qui y a trait, témoignages bouleversants, manipulations odieuses, révélations renversantes, interprétations artistiques. J'ai aussi du mal à confondre une approche anecdotique avec ce que les anecdotes peuvent apporter à un point de vue d'auteur qui ne saurait jamais être neutre ni manichéen. Plus de vingt ans après les évènements, on serait en droit d'attendre un regard neuf !

Que cela ne vous empêche surtout pas de regarder Le siège en replay sur Arte+7 jusqu'au 29 mars et de vous faire votre propre idée !
Photo © Milomir Kovacevic

lundi 14 mars 2016

Love Streams, un chef d'œuvre de Cassavetes

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Wild Side publie un coffret Blu-ray/DVD contenant un master restauré de l'avant-dernier film de John Cassavetes, Love Streams (1984), accompagné de son second, qu'il répudia pour en avoir perdu le final cut, A Child is Waiting (Un enfant attend, 1963), et du livre L'amour et le vertige, trajectoire d'une rebellion sur la genèse de Love Streams, écrit par Doug Headline. On y trouve également le making of de Michael Ventura I'm Almost Not Crazy, et deux émissions de Cinéma, Cinémas sur le tournage. J'insiste toujours sur les bonus des DVD, archives exceptionnelles qui ravissent les cinéphiles, d'autant qu'elles sont inaccessibles lorsque l'on assiste aux films en salle.
Contrairement à la plupart de ses autres films, Love Streams n'est pas tourné caméra à l'épaule, ce qui ne l'empêche pas de nous donner le vertige, essentiellement grâce aux portraits des deux protagonistes génialement interprétés par l'auteur et sa femme, Gena Rowlands. Sarah et Robert sont des oisifs sans problèmes financiers, deux enfants qui n'ont jamais grandi, en marge d'une société qui ne les y a jamais forcés. Seule, elle a perdu la garde de sa fille ; il ne connaît pas son propre fils, se dissolvant dans l'alcool et les rencontres sans lendemain. Chacun a plus d'amour à donner que personne ne peut en recevoir, mais leurs moments d'absence les rendent impossibles à vivre pour quiconque. Leurs jeux et leurs handicaps rappellent Les enfants terribles de Cocteau et Melville. Leur relation ne devient explicite que tard dans le film, une histoire ancienne qui n'est jamais même effleurée. C'est le passé. Sarah et Robert vivent dans l'instant, impulsifs et égoïstes. Cassavetes, à qui le producteur Menahem Golan laisse les mains libres, insère deux rêves de cette quinquagénaire qui ressemble beaucoup à Une femme sous influence : des pitreries qui ne font rire qu'elle-même et une comédie musicale étonnante avec danseuses et orchestre en direct, scène onirique plus réelle que les délires à répétition qui s'enchaînent sans temps mort. La vie est fragile. Cassavetes est déjà très malade. Il mourra en 1989 des suites de sa cirrhose, à cinquante-neuf ans. Love Streams est un de ses plus beaux films et fait figure de testament si l'on sait lire entre les plans.

mardi 8 mars 2016

Apéro Boulot Château


Pour cette Journée Internationale des Femmes, aussi condescendante et machiste que la galanterie, j'ai eu envie de ressortir de ses cartons un court métrage apéritif tourné dans les années 80 par Françoise Romand. Portrait d'une entreprise paternaliste de 1800 salariés, il pointe le rôle des femmes dans la société française comme dans celle fondée par Paul Ricard. Les chaînes dansent autour de la bouteille, réunion de "famille" élargie où le syndicat est maison et où les ouvrières sont estampillées Ricard. Il y est question d'héritage et de classes sociales, des perspectives d'emploi des enfants des uns et des autres, et d'une philosophie de l'entreprise où les salariés parlent à la première personne du pluriel pour évoquer leur employeur. Quel pastis !


Le titre de ce petit film livre évidemment une piste sur l'angle choisi par la réalisatrice pour suggérer la manière dont le patronat tient son personnel. Il est facile d'imaginer ensuite comment les élites gouvernent un pays à grand renfort de communication et de bourrage de crânes. Dans Apéro Boulot Château on retrouve le style de Françoise Romand, mise en scène explicite du documentaire, entretiens face caméra, effets de montage où le décor fait partie des protagonistes... Le thème de l'identité y est aussi présent que dans ses longs métrages Mix-Up, Appelez-moi Madame, Vice Vertu et Vice Versa, Passé Composé, Thème Je ou Baiser d'encre. Quel que soit son sujet Françoise Romand n'abandonne jamais la fantaisie, façon habile de prendre du recul avec des évidences présupposées. Ces petits décalages replacent le réel dans la mise en scène sociale qui exploite quotidiennement la naïveté de ses acteurs transformés en spectateurs de leur propre aliénation. La réalisatrice, ici comme dans ses films plus "sérieux", se sert des codes pour les transgresser avec humour, en jouant de sa complicité avec celles et ceux qu'elle filme. Santé !

→ Six films de Françoise Romand sont déjà sortis en DVD, commandables sur son site.

vendredi 26 février 2016

Guibord s'en va-t-en guerre


Si Philippe Falardeau change de style à chaque nouveau film, il suggère toujours des sujets graves sous l'angle de la comédie. Après son documenteur La moitié gauche du frigo, il avait réalisé Congorama, C'est pas moi je le jure !, Monsieur Lazhar et The Good Lie, tous ces longs métrages valorisant le mensonge comme élément dynamique de l'histoire. Guibord s'en va-t-en guerre ne déroge pas à la règle, puisqu'il met en scène un homme politique, la caricature ne pouvant jamais arriver à la cheville de la réalité, même si son analyse critique est fine et savamment inspirée. L'idéologie est, comme partout aujourd'hui, enfoncée par la stratégie, moteur d'une caste d'ambitieux avides de pouvoir. Steve Guibord, interprété par Patrick Huard, n'est pas un foudre de guerre, simplement le député indépendant de Prescott-Makadewà-Rapides-aux-Outardes, circonscription du nord du Québec, du moins dans le film, car si c'est à l'image du faux site du député Guibord, on aura du mal à la situer sur la carte du Canada. Or Guibord possède l'unique voix qui pourrait faire basculer la Chambre des communes pour ou contre la guerre au Moyen Orient.


La satire québécoise peut sans hésiter s'appliquer à notre propre classe politique, plus encline à se placer sur le marché du travail qu'à défendre un programme cohérent. Les enjeux ne sont pas éloignés des nôtres, et les petits arrangements rivalisent avec les fausses promesses. Entouré d'une femme businesswoman, d'une fille rebelle et d'un stagiaire haïtien citant Jean-Jacques Rousseau à tout bout de champ, le député Guibord doit trouver un terrain d'entente entre les natifs qui montent un barrage sur la route et les bûcherons qui déciment la forêt, tout en mettant les médias dans sa poche. Ne sachant pas quoi penser, il ouvre une "fenêtre de démocratie directe" en interrogeant ses électeurs... N'allez pas croire pour autant que le cinéaste soutienne le "tous pourris", mais il me laisse penser que le tirage au sort pourrait être la meilleure alternative à la bande d'incompétents professionnels à la solde des banques qui nous gouvernent !
Sortie en France le 15 juin 2016

lundi 22 février 2016

Oshima et Vecchiali, des cinémas sans tabou


Je m'en veux de laisser de côté des rétrospectives DVD géniales, mais tant que je n'ai pas terminé de tout voir je ne sais pas comment en parler correctement.


Ainsi trône toujours sur l'étagère le coffret Nagisa Ōshima de neuf films édité par Carlotta (1961-1972). Revoir La pendaison, Le petit garçon et La cérémonie m'a subjugué, mais je n'ai jamais vu Carnets secrets des Ninjas, Le Journal de Yunbogi, Journal du voleur de Shinjuku, Le piège, Il est mort après la guerre, Une petite sœur pour l'été. L'inventivité de la mise en scène et du découpage, les sujets provocants devraient pourtant m'inciter à regarder les six films restants. Qu'est-ce que j'attends ? De quoi ai-je peur ? D'autant que la Trilogie de la jeunesse, ses trois premiers films, m'avait enthousiasmé... Ōshima est probablement l'équivalent de Godard au Japon. Nul autre que lui n'y incarne mieux la Nouvelle Vague, inventive et sulfureuse. (N.B.: la bande-annonce date de 2015)


Dans un autre genre, mais tout aussi briseur de tabous, Paul Vecchiali est un cinéaste français capital et mésestimé. Lorsque j'étais jeune homme j'assistai à la projection de tous ses films dans un cinéma de quartier du XIIIème ou XIVème arrondissement de Paris. J'y allais l'après-midi, la salle était presque vide. Si, depuis, j'ai continué à défendre son cinéma, qu'est-ce qui me retient aujourd'hui de boucler cette rétrospective de son œuvre en deux coffrets édités par Shellac, huit films de 1972 à 1988 ? Celle de Vecchiali commence l'année où s'arrête celle d'Ōshima, hasard de l'édition DVD et de mes retards de visionnage. Je me souviens parfaitement de ses deux films les plus connus, Corps à cœur et Femmes femmes avec Hélène Surgère et Sonia Saviange. Il n'y a pas si longtemps j'avais été épaté par Encore (Once More), comme les scènes d'un nouveau théâtre filmé d'une audace inégalée où l'homosexualité s'expose sans complexe, pas même celui de la maladie qui décime alors la communauté. J'ai revu son film porno Change pas de main, et puis Rosa la Rose, fille publique et L'étrangleur. Toujours la même liberté de ton. Un lieu unique entre Luc Moullet et Jean-Pierre Mocky. La fantaisie, un côté foutraque, un romantisme sec, l'amour des acteurs et des actrices, une famille de copains. Il faut encore que je revois En haut des marches et Le Café des Jules. (N.B.: là aussi les bandes-annonces datent de 2015)


Si j'attends trop je finirai pas ne jamais évoquer les films formidables de ces deux moralistes, comprendre que "toute œuvre est une morale", comme l'entendait Cocteau, et que ces deux-là ont chaque fois mis les pieds dans le plat contre la platitude environnante, tant dans les sujets abordés que dans la manière de les filmer, chacun à sa manière.

→ Nagisa Ōshima, Coffret, DVD / Blu-Ray, Carlotta, 60,19 €
→ Paul Vecchiali, Rétrospective 1 et 2, DVD, Shellac, 2 x 35 €

vendredi 12 février 2016

L'année du dragon (coffret collector)


Malgré le titre de mon article je sais tout de même reconnaître un dragon d'un singe, d'autant que je fais partie des natifs du signe brigué par quantité de Chinois. Il paraît pourtant qu'en cette année du singe de feu qui commence, tout peut arriver, du moins individuellement ! Le film de Michael Cimino date de 1985, année du buffle de bois. Moi qui suis dragon d'eau, je n'y entends pas grand chose, mais j'imagine que cela revêt une signification qui m'échappe dans la symbolique de cet épatant thriller. C'est surtout la mise en scène de l'intégrité absolue, qu'elle soit porteuse du mal ou du bien. Les deux protagonistes sont prêts à aller jusqu'au bout par tous les moyens pour assouvir leur ambition. Est-ce une métaphore de l'état de Cimino après l'échec de Heaven's Gate (La porte du paradis) ? Il joue là son va-tout.
On a souvent parlé d'une sorte de western pour un autre polar qui ressort en DVD/Blu-Ray au même moment, Desperate Hours tourné en 1990, mais déjà le duel est évident entre Mickey Rourke et John Lone dans L'année du dragon. Rien d'étonnant chez ce cinéaste qui dresse le portrait des États Unis dans tous ses films, fantasme de nombreux Américains. Des critiques l'ont taxé de racisme parce qu'il montre une communauté chinoise new-yorkaise corrompue et criminelle, mais faudrait-il que les personnages portent un masque neutre ne correspondant plus à rien pour éviter ces réflexions communautaristes ? Le racisme n'est-il pas souvent l'apanage de ceux qui l'imaginent chez les autres ? N'est-il pas simplement l'expression d'une haine de l'autre qui est en soi ? D'autre part il suffit de se promener dans le sud de Manhattan pour deviner que les triades ont remplacé la mafia italienne, considérablement affaiblie par la répression policière exercée pendant des décennies. Il est d'ailleurs étonnant qu'aucun d'entre eux n'ait pris la relève des Scorsese, Coppola, Cimino, De Niro, De Palma...


À l'occasion de la sortie remasterisée en HD de L'année du dragon, Carlotta édite un nouveau coffret ultra-collector après Body Double. Le film est accompagné d'un livre de 208 pages, L'ordre et le chaos, contenant le scénario écrit à quatre mains avec Oliver Stone, des analyses et entretiens avec Michael Cimino, Mickey Rourke et Robert Daley parus dans la presse française de l’époque, les notes de production originales, le tout agrémenté de 50 photos inédites issues des archives MGM et Warner Bros. C'est passionnant, comme cette référence à l'Exclusion Act interdisant aux Chinois de devenir Américains et qui rappelle douloureusement la dérive actuelle de notre gouvernement. Un bémol au milieu des excellents bonus, évitez les présentations avant le film qui le déflore bêtement !
D'habitude les extraits du film que l'on vient de voir m'insupportent également lorsqu'ils truffent les entretiens, mais cette fois tandis qu'ils accompagnent celui purement audio du réalisateur je découvre la profusion incroyable des détails de l'image que l'intrigue avait occultés. Cimino y regrette amèrement la phrase finale d'Au cœur du dragon censurée par les producteurs. Le film se termine par "Tu sais, tu avais raison et moi, tort. Je suis désolé. J'aimerais devenir un mec bien. Mais je ne sais pas comment faire." alors que Stone et Cimino avaient écrit "Quand on fait une guerre assez longtemps, on finit par épouser son ennemi.", ce qui aurait éclairé le film de manière éclatante. En se réclamant de Ford, Kurosawa et Visconti, Micheal Cimino ne se trompe pas de famille.

→ Michael Cimino, L'année du dragon (Year of the Dragon), coffret ultra-collector, édition limitée & numérotée, 3000 Exemplaires, DVD/Blu-Ray, Carlotta, 50 €, également disponible en Blu-Ray seul, sortie le 9 mars 2016
→ Michael Cimino, Desperate Hours (La maison des otages), DVD/Blu-Ray remasterisé HD, Carlotta, sortie le 9 mars 2016

mercredi 3 février 2016

Grandma roule en Dodge


Lorsque l'on découvre une comédie originale et réussie, l'envie de vérifier si le réalisateur ou la réalisatrice en a commis d'autres est mon premier réflexe à l'issue de la projection. Je n'ai vu aucun autre film de Paul Weitz, mais après Grandma, ou plutôt avant puisque c'est son dernier long métrage, je vais m'y employer dare-dare.
Grandma est une sorte de road movie à Los Angeles intra-muros mettant en scène une jeune fille de 18 ans qui vient de tomber accidentellement enceinte et sa grand-mère appelée à la rescousse. Au cinéma comme dans la vie les vieilles dames indignes sont truculentes, et celle interprétée par Lily Tomlin est particulièrement corrosive. Lesbienne, féministe, faussement misanthrope face à l'irresponsabilité masculine, Grandma est jeune depuis beaucoup plus longtemps que les autres protagonistes de cette course qui s'étale sur une journée bien remplie. Au volant de sa superbe Dodge Royal de 1955 elle part donc en quête de 630 dollars pour payer l'avortement de la gamine.


La drôlerie du film doit beaucoup à la prestation de Lily Tomlin et à l'élégance crue des dialogues de Paul Weitz qui ne tombent jamais dans la mièvrerie. Tourné en 19 jours, Grandma réussit à tenir en haleine grâce à sa structure par étapes, autant d'épreuves que les trois générations de femmes doivent surmonter. Au fur et à mesure que l'on avance le passé se révèle, justifiant les comportements actuels de chacune ou chacun. Vivement que le film sorte bientôt en France !

mardi 26 janvier 2016

La nuit de carnaval


Sans soutien populaire les comédies ont peu d'avenir. Les responsables de festivals et la presse spécialisée, comme les organismes subventionneurs, préfèrent les histoires sinistres qui les soulagent de leur mauvaise conscience de classe. Les sujets à thèse mille fois ressassés font passer le cinéma pour un outil pédagogique et les films misérabilistes pour un acte militant. Or la comédie propose souvent une charge critique, légère et élégante de la société que le drame ne sait aborder que par des balourdises complaisantes qui surlignent l'action. Les universitaires qui ont pris le pouvoir sur la presse cinématographique ne valent guère mieux que les élèves des écoles de commerce qui ont remplacé les producteurs cinéphiles aux postes de pouvoir comme à la télévision. Ma réflexion porte évidemment sur le cinéma d'auteur, à savoir une manière de filmer en accord avec un regard réellement personnel du réalisateur, lorsque le fond et la forme trouvent leurs rimes.


La nuit de carnaval, film soviétique de 1956, n'échappe pas vraiment à cette petite réflexion, même si le contexte est fort différent. Sans son succès populaire à sa sortie, 48 millions d'entrées, le film d'Eldar Ryazanov ne jouissait pas de la meilleure réception des instances dirigeantes. Staline était mort seulement trois ans auparavant et l'humour qu'il déploie rappelle directement les plaisanteries anti-communistes que les intellectuels du PCF aimaient raconter avec délectation. Ce ne sont évidemment que des piques discrètement suggestives pour nous, mais qui réjouissaient totalement le public russe. On n'est jamais loin du Ninotschka de Lubitsch. Si la bureaucratie y est ridiculisée, Ryazanov y va tout de même avec des pincettes en ces débuts kroutchéviens de déstalinisation, ne se moquant en réalité que des sous-off en épargnant les hauts dirigeants. La jeunesse y apparaît pleine de fougue et de fantaisie, prête à relever le défi d'une nouvelle ère. J'ai aussi pensé à la séquence finale d'Hellzapoppin lorsque le spectacle de fin d'année déjante suite à un sabotage en règle qui lui accorde le succès, comédie musicale dont l'influence américaine est évidente. La résultante dévoile un ton unique où le jazz répond à la bureaucratie avec l'impudence de la jeunesse, humour particulier rappelant que nombreux clowns étaient d'origine russe.


Si elles sont considérées comme des chefs d'œuvre de l'autre côté du rideau de fer, même après la chute du Mur, notamment L'Ironie du sort sorti en 1975 et considéré comme le film culte par plusieurs générations de cinéphiles dans son pays, les comédies de Ryazanov sont quasiment inconnues en France. Les responsables du festival Quand les Russes... ont la bonne idée de publier en DVD La nuit de carnaval avec le soutien d'Arcades Films. C'est aussi le premier rôle de Lioudmila Gourtchenko que l'on retrouvera chez Nikita Mikhalkov, Guerman, Kira Muratova, Andreï Kontchalovski. En bonus, la comédienne Macha Méril, qui signe cette collection, commente le film avec l'historien du cinéma Jean Radjvanyi. DVD sortie le 25 février 2016.

lundi 11 janvier 2016

La langouste sauve la mise


Ayant déjà évoqué Carol, The Diary of a Teenage Girl, Chi-raq, Youth, Love & Mercy dans cette colonne, je fais un rapide petit tour d'horizon de films récents projetés en grand sur mon mur blanc.
Les blockbusters sentent le rance. Le western Les huit salopards, dont le titre anglais The Hateful Eight insinue que le huitième film de Quentin Tarantino est plein de haine, est un interminable huis clos machiste rappelant Reservoir Dogs. Seul sur Mars de Ridley Scott, variation cosmique moins ennuyeuse qu'Interstellar ou Gravity, comme Spectre, énième James Bond signé Sam Mendes, se regardent sans arrière-pensée, grave défaut du cinéma de masse américain. Dans le genre cinéma forain, les films de poursuite Mad Max: Fury Road de George Miller ou Fast & Furious 7 de James Wan sont totalement ridicules, mais leurs attractions de montagnes russes vous en mettent plein la vue. Je me demande si je n'ai pas préféré les effets spéciaux du super-héros Ant Man de Peyton Reed ? Idem avec Mission: Impossible - Rogue Nation de Christopher McQuarrie que j'ai déjà oublié ou Le pont des espions de Steven Spielberg dont l'exposition des faits ne laisse aucune place à la moindre réflexion sur la guerre froide.


L'homme irrationnel de Woody Allen est une nouvelle version tourmentée des amours entre un vieux et une jeune, pitoyable. Mistress America est une nouvelle variation insipide de Noah Baumbach autour de sa compagne Greta Gerwig, minauderie boboïsante new-yorkaise aux prétentions arty. Préférer la nouvelle comédie dramatique de Neil LaBute, Dirty Weekend avec Matthew Broderick et Alice Eve, autopsie des rapports homme-femme toujours aussi cruelle et méticuleuse. Côté porno arty on évitera soigneusement Love de Gaspar Noé dont le scénario indigent n'est que prétexte à des scènes de cul sans intérêt.


Les occasions de se marrer ne sont pas courantes, aussi Les Minions de Kyle Balda et Pierre Coffin remporte la palme cette année, et au moins celui-là on peut le voir en famille puisque c'est un film d'animation pour les enfants. À noter qu'il a été réalisé essentiellement par une équipe technique française et que l'absurde de la langue cosmopolite des gélules jaunes sur pattes est à l'image du comique du film (ci-dessus quelques clips inédits, les Minions ont généré plus de variations marketing que le film lui-même). Dans la catégorie thriller on pourra voir Sicario du canadien Denis Villeneuve, mais dans le genre, franchement, le grand film de 2015 est la saison 2 de la série télévisée Fargo produite par les frères Coen. Scénario rebondissant et inattendu, acteurs fantastiques dont l'épatante Kirsten Dunst, musique d'accompagnement fabuleusement choisie, l'histoire est indépendante du film et de la saison 1 déjà formidable. Des personnages banals y sont confrontés accidentellement à une situation exceptionnelle qui les fait déjanter. Oubliez vos a priori sur la télé, c'est le cinéma adulte américain, le reste est conçu pour des adolescents de 15 ans.


Heureusement il y a The Lobster de Yórgos Lánthimos avec Colin Farrell, Rachel Weisz, Léa Seydoux, seule œuvre radicalement différente parmi tous les films récents que j'ai pu voir ces derniers temps. On lui devait déjà Canine et Alps qui sortaient résolument de l'ordinaire. Le changement de repères sociaux qu'affectionne le cinéaste grec est cette fois encore plus explicite. À travers une histoire à dormir debout il interroge la cellule du couple et de la famille, la sexualité et ses tabous, le pouvoir et ses déviances abusives, l'organisation et l'anarchie, le sacrifice et la désobéissance, la vie et la mort. Ce n'est certainement pas un hasard si c'est en Grèce que l'impossible est mis à l'épreuve de la réalité. Lánthimos pulvérise le réel en lui conférant le statut d'un scénario parmi tant d'autres.


Le documentaire The Wolfpack de la jeune Crystal Moselle rappelle diablement la fiction Canine de Lánthimos, puisqu'il s'agit d'une fratrie de six garçons et une fille enfermés pendant quinze ans au seizième étage d'un immeuble du Lower East Side de New York par un père pensant épargner à sa progéniture les mauvaises influences de notre société. Les gamins rejouent intégralement les blockbusters de Tarantino en se confectionnant costumes et accessoires, et lorsqu'ils s'échappent enfin dans la rue ils portent l'uniforme des acteurs de Pulp Fiction ! Le glissement de repères est évidemment passionnant et l'interprétation psychanalytique terriblement concluante. Les documentaires étant presque exclusivement phagocytés par les drames, Amy de Asif Kapadia sur la chanteuse Amy Winehouse est une réussite, bouleversant et terriblement triste. J'en profite donc pour signaler la comédie documentaire de Françoise Romand, Baiser d'encre, dont j'ai composé la musique et qui cache un stimulant conte moral sur la famille autour des artistes Ella & Pitr.

mardi 5 janvier 2016

Révélation de la sexualité : Carol et The Diary of a Teenage Girl


Deux films très différents, regardés coup sur coup, évoquent l'éveil de la sexualité chez deux jeunes filles américaines. La première, la vingtaine à New York en 1952, est filmée par Todd Haynes ; la seconde, 15 ans à San Francisco en 1976, est l'héroïne du premier film de Marielle Heller. Carol (sortie française le 13 janvier) est un des meilleurs mélodrames sirkiens de son auteur tandis que The Diary of a Teenage Girl (sortie française le 24 janvier) est une comédie enjouée pleine de fantaisie, mais l'un comme l'autre mettent en scène des remarquables actrices dans un décorum qui sert parfaitement leur sujet. La lumière de Carol rappelle les images sombres et énigmatiques du peintre Edward Hopper, les animations incrustées pleines de couleurs de The Diary of a Teenage Girl font référence au monde psychédélique de la dessinatrice Aline Kominsky.


La jeune Therese Belivet interprétée par Rooney Mara tombe sous le charme de Carol, une bourgeoise évanescente jouée par une Cate Blanchett toujours aussi surprenante. La jeune Bel Powley incarne génialement Minnie, adolescente ne pensant qu'au sexe sans aucun tabou alors que l'homosexualité vingt cinq ans plus tôt en constituait un des plus puissants. Les deux scénarios sont des adaptations de semi-autobiographies : le premier est tiré du roman Le prix du sel de Patricia Highsmith, d'abord discrètement publié sous le pseudonyme de Claire Morgan, le second était une bande dessinée de Phoebe Gloeckner, déjà portée à la scène par Marielle Heller elle-même avant d'en faire un film avec le soutien du Sundance Festival. Là où le désir et le trouble de Therese incarne une fascination délicate pour une femme en instance de divorce qui va perdre la garde de sa fille, l'appétit et la curiosité adolescents de Minnie ne sont entachés d'aucun discours moral malgré son attirance pour l'amant de sa mère fêtarde. Si la culpabilité habite tous les protagonistes sauf elle, The Diary of a Teenage Girl reflète une époque de liberté qui faisait cruellement défaut aux années 50.


Le Summer of Love et l'année 1968 qui a suivi ont considérablement transformé les rapports intergénérationnels où il était normal de "vivre sans temps morts, jouir sans entraves", les pulsions sexuelles s'épanouissant dans une ambiance de créativité et d'expérimentation. En cela, le film de Marielle Heller nous surprend plus par sa fantaisie débridée que celui de Todd Haynes malgré sa maestria dans l'art de suggérer la moindre émotion, les deux films trouvant chacun dans leur esthétique une adéquation remarquable avec leur sujet.
Ils posent la question redoutable d'où nous en sommes aujourd'hui, coincés entre des revendications de normalisation et la peur de l'inconnu.

vendredi 1 janvier 2016

Avec "Chi-raq" Spike Lee retrouve le ton de ses débuts


Depuis que je connais Lysistrata je me suis toujours demandé pourquoi les femmes acceptaient la mort de leurs maris, fils, pères ou frères. Comment peuvent-elles être complices de la violence des hommes ? Quel pouvoir ont-elles oublié qui ne leur permettent pas d'enrayer la folie des brutes machistes qui ne trouvent jamais que la guerre pour (ne pas) régler leurs conflits ou asseoir leur emprise ? Est-ce que la mort est intrinsèquement liée au sexe ? Les explications psychanalytiques ne sont pas de mon ressort, mais Aristophane a su proposer une solution pacifique qui ne semble pas avoir convaincu puisque cela continue de plus belle !
Spike Lee s'empare donc de cette comédie pour dénoncer la violence qui s'exerce entre Afro-Américains. Il y a plus de morts à Chicago liés aux bagarres entre gangs qu'il n'y en eut en Iraq, d'où le surnom du quartier sud, contraction de Chicago et Irak. Comme dans la comédie grecque le réalisateur de Do The Right Thing, Mo Better Blues et Malcolm X emploie un langage direct qui sied à l'argot des rues, les acteurs s'exprimant en vers, rap nerveux de cette comédie musicale où l'on retrouve le ton de ses premiers films. Spike Lee n'évite pas quelques longueurs, mais le sujet est formidable et son adaptation parfaitement à propos.


Chi-Raq est un film militant à la portée populaire. Il devrait être projeté dans les quartiers, là où l'esprit de clan a remplacé la solidarité de classe. Le prêche du pasteur Michael Pfleger interprété par John Cusack est explicite, la misère entretenue par le capitalisme et le chômage poussent ces jeunes à s'entretuer, ce dont profitent les marchands d'armes soutenus par la NRA, la criminelle National Rifle Association. Samuel L. Jackson joue le rôle du chœur commentant les péripéties de cette bande de filles qui décident de faire la grève du sexe tant que leurs mecs utiliseront leurs armes. Elles s'opposent aux gangsters et à la police, à l'armée et à la résistance de leurs sœurs. Dans cette South Side Story Wesley Snipes et le rappeur Nick Cannon sont les chefs des Spartans et des Trojans, Teyonah Parris est Lysistrata, Angela Bassett est Helen et Dave Chapelle fait partie de la bande. La musique nerveuse porte le film, les couleurs éclatent sur l'écran, orange et violet représentant celles des deux gangs. Des vers scandés s'affichent parfois en infographie, plus agit-prop que clip-vidéo. Chi-Raq est à la fois drôle et sérieux, swing et sexy.
Mais est-ce que cela changera grand chose à la violence absurde, criminelle et suicidaire des hommes ? Cette brutalité mortifère reste pour moi un mystère. À moins qu'elle ne s'explique par l'intérêt des pouvoirs en place, et ce depuis des millénaires (Aristophane a écrit sa pièce cinq siècles avant J-C), à exciter les pauvres les uns contre les autres pour mieux les contrôler et les opprimer ? Cette culture de la guerre est-elle inhérente à l'espèce, le fruit d'un calcul cynique ou de l'inconséquence des chefs ? Peace and Love revendique Lysistrata et à sa suite le réalisateur Spike Lee, fatigué de voir sa communauté s'entretuer. C'est ce que je vous souhaite pour cette nouvelle année en cette période qui pue le sang et les larmes, l'exploitation et le profit, la manipulation et l'aveuglement.
Paix et Amour pour 2016, que peut-on souhaiter d'autre ?

lundi 21 décembre 2015

Y aura-t-il de la neige à Noël ?


Carlotta publie en DVD et Blu-Ray le premier film de Sandrine Veysset dans une superbe copie restaurée en 4K qui magnifie le Super-16 d'origine. J'ignore ce qui m'avait retenu de voir Y aura-t-il de la neige à Noël ? il y a bientôt 20 ans, mais c'était une erreur de ma part. Parfois le titre ou l'affiche font fuir ; ici la question me fit peut-être penser à ces films misérabilistes qui plaisent tant aux bien-pensants programmateurs de festivals, critiques de cinéma, jurys du CNC, alors que la fantaisie est souvent assimilée à la grande consommation, vulgaire ou cul-cul-la praline. Comme si une comédie était incapable de réfléchir le réel... Pourtant, malgré la gravité du sujet, nous sommes plus en présence d'un conte de fées que d'un énième drame larmoyant. La résistance à l'absurdité et à la méchanceté tire vers le haut les histoires les plus dures, ici une femme élevant seule ses sept enfants face à un père tyrannique déjà marié à une autre famille.


Mais l'héroïne et ses sept "nains" partagent l'affiche avec la campagne. On n'a jamais aussi bien filmer le travail de la terre. Rien d'étonnant à ce que Sandrine Veysset ait été élevée dans une ferme provençale comme celle-ci où sont cultivées tomates, salades, persil, poireaux, navets, potirons... ! Dans l'excellent complément de programme (comme Carlotta nous en gratifie souvent sous la responsabilité de Nicolas Ripoche), la réalisatrice, accompagnée de sa chef-opératrice Hélène Louvart, raconte son mélange d'autobiographie et d'invention scénaristique. De même, la comédienne Dominique Reymond, dont c'était le premier grand rôle au cinéma, évoque sa découverte du monde rural, son formidable partenaire Daniel Duval et les enfants. La direction d'acteurs est encore là exceptionnelle. Les contes de fées ont souvent un fond terrible qu'il s'agit de surmonter. Y aura-t-il de la neige à Noël ? rejoint les grands films initiatiques comme La nuit du chasseur, Les contrebandiers de Moonfleet ou, plus près de nous, Spartacus et Cassandra.

→ Sandrine Veysset, Y aura-t-il de la neige à Noël ?, DVD/Blu-Ray (et VOD), Carlotta, 20,06€

mercredi 9 décembre 2015

Baiser d'encre en projection et DVD


D'abord l'affiche !
Celle de l'homme-tétons (84x60cm) est offerte avec l'achat du nouveau DVD de Françoise Romand, Baiser d'encre, une fantaisie documentaire sur les artistes Ella & Pitr. C'est un vrai film, un film de cinéma qui met du baume au cœur en cette période bien noire. Ici seule l'encre a cette couleur. Elle coule à flots sur le couple qui affiche leur amour et leurs histoires à dormir debout sur les murs du monde. Génération Y, la vie et l'œuvre intrinsèquement liées, ils puisent leur inspiration dans leur vie quotidienne dont les rêves composent une nouvelle réalité pleine d'humour et de tendresse. Ils sillonnent la planète avec leurs deux jeunes enfants, exposant leurs affiches dans les rues ou en galeries, manière généreuse de coller à tous leurs publics.
Ensuite la musique !
J'ai composé la partition sonore en m'inspirant des images, mais en évitant soigneusement l'illustration. Je préfère la complémentarité, base de la dialectique audiovisuelle. La musique étant plus drôle à jouer à plusieurs, la chanteuse Birgitte Lyregaard, le multi-instrumentiste Sacha Gattino, le saxophoniste Antonin-Tri Hoang, le violoncelliste Vincent Segal, l'ici-contrebassiste Hélène Sage et le batteur Edward Perraud m'ont prêté main forte. J'ai puisé parmi les pièces que nous avions enregistrées ensemble et ajouté des parties au clavier plus quantité de clins d'œil, ambiances immersives et un bestiaire imaginaire inspiré par Ella & Pitr aussi bien que par les bestioles saisies par Françoise. Le son jouant du hors-champ donne à voir des éléments invisibles qui participent à cette poésie du quotidien.
Le film enfin !
Baiser d'encre, projeté demain jeudi au Cin'Hoche à Bagnolet et mardi prochain au Triton aux Lilas en présence de la réalisatrice, sort en DVD avec en bonus Ta mère le loup, court métrage d'animation d'Ella & Pitr que j'accompagne par de sombres accords et une fantômatique mélodie au Novachord !

→ Jeudi 10 décembre 20h30 au Cin'Hoche (grande salle), 6 rue Hoche 93170 Bagnolet, M° Galieni (à côté de la mairie de Bagnolet) - Tarif unique 3€50
→ Mardi 15 décembre 19h30 au Triton (petite salle avec balcon), 11 bis rue du Coq français 93260 Les Lilas, M° Mairie des Lilas (en face de la maternité) - Entrée libre sous réserve des places disponibles
→ Prix de lancement : Baiser d'encre, DVD+affiche+port=18€ (16€ sur place) à commander par mail
→ Les DVD de Mix-Up, Appelez-moi Madame, Ciné-Romand, Gais Gay Games et Thème Je sont également disponibles sur romand.org

mercredi 18 novembre 2015

Body Double en coffret ultra collector


L'éditeur Carlotta continue de privilégier l'Histoire du cinéma aux sorties récentes en publiant DVD et Blu-Rays de films incontournables. Mine d'or pour étudiants et cinéphiles, en plus des bonus (témoignages sur les thèmes de la séduction, de la mise en scène, du mystère et de la polémique), un livre de 200 pages agrémenté de 50 photos inédites accompagne le coffret "ultra collector" de Body Double de Brian de Palma. Tirage unique limité à 3000 exemplaires, cette nouvelle collection proposera 4 coffrets par an. Le livre, très vivant, écrit par Susan Dworkin est bien documenté avec un point de vue intelligent.


À le revoir, le thriller de de Palma m'apparaît plein d'humour plus qu'il ne fait peur, et son érotisme masque la violence. J'ai longtemps pensé que le réalisateur était un pâle imitateur d'Alfred Hitchcock alors qu'il lui rend hommage en réinterprétant ses thèmes de prédilection et sa technique du suspense. Ici les clins d'œil à Vertigo (Sueurs froides) et Rear Window (Fenêtre sur cour) sont évidents, mais il se joue de notre reconnaissance pour nous attirer dans ses filets. Les références hitchcockiennes deviennent des éléments de l'énigme. Plutôt qu'un remake, de Palma compose un rethink, fantaisie palpitante en forme de variation.

→ Brian de Palma, Body Double, restauré 4K, coffret ultra collector Blu-ray + 2 DVD + Livre 200 pages, 50€ (également disponibles en éditions singles Blu-ray et DVD), à paraître le 2 décembre 2015

vendredi 13 novembre 2015

De la piété filiale


À regarder les films Garçon d'honneur (Xi Yan / The Wedding Banquet) et Salé, sucré (Yin Shi Nan Nu / Eat Drink Man Woman) on ne peut que s'interroger sur la piété filiale des Chinois face à l'individualisme des Occidentaux. Après ses débuts avec Pushing Hands, Ang Lee réalise les deuxième et troisième volets de sa trilogie Father Knows Best en 1993 et 1994. Le premier raconte l'impossibilité d'un jeune homme à annoncer à ses parents qu'il est homosexuel et ne leur donnera pas de petit-fils, le second met en scène la difficulté de trois filles à se marier en abandonnant leur père.
Lors de mes voyages en Asie j'avais été sidéré par l'importance de la famille où les personnes âgées étaient choyées contrairement à ce que nous vivons ici. Plusieurs générations y ont l'habitude de cohabiter sous le même toit et l'avis des aînés est prépondérant. Si vous connaissiez ma mère, cette situation vous paraîtrait, comme à moi, surréaliste, inconcevable ! Dans ces deux comédies dramatiques, Ang Lee, Taïwanais tôt émigré aux États-Unis, pointe les absurdités que la tradition engendre, plongeant douloureusement les jeunes adultes dans une culpabilité qui semble inextricable.
Dans Garçon d'honneur le trio new-yorkais invente un stratagème qui semble convenir à chacun pour noyer le poisson, mais le mensonge est compliqué à maintenir malgré les apparences. L'amour filial est incompatible avec les sentiments amoureux du couple tandis que l'amour paternel exige de sauvegarder les apparences. La scène du banquet tant redoutée est délirante de beauferie et farcie d'hypocrisie sociale alors que l'homosexualité y suinte discrètement.
En ce qui concerne l'exposition gourmande je préfère évidemment les scènes culinaires de Salé, sucré qui fascinent tous les grands chefs de la planète. Comment ne pas ne pas saliver et en baver de désir ? L'érotisme qui s'en dégage montre à quel point l'oralité est puissante dans les arts de la table. Feu d'artifice chorégraphique dont on sent les parfums, il évoque une rigueur qui, transposée à l'organisation familiale, devient une chape de plomb impossible à digérer. Les trois filles du vieux chef cuisinier sont en proie à des contradictions terribles, refoulant leurs sentiments tant dans la fuite que dans la responsabilité qu'elles pensent devoir assumer. L'habile scénario réserve heureusement des surprises, révélant le combat dialectique auquel chacune se livre pour composer avec le poids des traditions et l'évolution récente d'une société fascinée par les modèles occidentaux de libération individuelle. Le père incarne lui-même cette révolution des mœurs, choquante et provocante.
Ayant fait mes propres choix de vie en m'épanouissant sentimentalement après avoir réglé leur compte à mes aînés, il me reste à passer en cuisine, étape jamais résolue car se répétant délicieusement à chaque repas. J'aurais pu développer les avantages et inconvénients de la famille, mais Salé, sucré a excité mes papilles, me forçant à abréger illico cette chronique.

→ Carlotta sort ces deux comédies dramatiques en DVD et Blu-Ray remasterisées le 25 novembre, accompagnées de longues interviews avec Ang Lee, le producteur-scénariste, l'acteur .

mercredi 4 novembre 2015

OUT 1, des vies parallèles


Revoir en Blu-Ray les douze heures trente de OUT 1 plus de quarante ans après sa projection alors que j'étais étudiant à l'Idhec me renvoie à ma jeunesse, ou plutôt à une autre, une jeunesse que j'aurais fait semblant de vivre, en contrebande ou dans une quatrième dimension, comme si j'avais croisé les personnages de Jacques Rivette à d'autres moments de ma vie et qu'ils s'étaient finalement retrouvés plus tôt, en 1973, lorsque notre école hébergée par le Théâtre du Ranelagh avait brûlé et que nous nous étions réfugiés dans un ancien studio de photo rue de Boulainvilliers. Le metteur en scène était venu présenter son film fleuve et, probablement sur sa suggestion, Michael Lonsdale assura le cours de direction d'acteurs. L'avenir me permet de recomposer le film par une sorte de voyage dans le temps d'où émergent de nouveaux Treize d'après Balzac. Mon maître, Jean-André Fieschi, responsable de l'Histoire du cinéma à notre École, cultivait lui-même le thème du complot et je me souviens avoir dîné chez lui avec Rivette comme avec tant de passeurs qui m'initièrent au mystère ou à l'analyse.

Un soir où nous sortions de la Coupole, Jean-Pierre Léaud me susurra à l'oreille, l'index dressé devant ses lèvres, levant les sourcils vers un ciel noir, "chut, parce qu'il y a... les voix !". En 1985 j'engageai Lonsdale pour jouer Le K et Jeune fille qui tombe... tombe, deux nouvelles initiatiques de Dino Buzzati, avec Un Drame Musical Instantané. Immense régal. Dix ans plus tard je le dirigeai ainsi que Michel Berto pour ma partition sonore de l'exposition-spectacle Il était une fois la fête foraine. En 1976 Francis Gorgé et moi avions déjà joué Cool Sweety et Speedy Panik avec Hermine Karagheuz et Annick Mével. Chaque décennie semble se fondre dans les précédentes. En 1993 Bulle Ogier participait à Sarajevo Suite avec une fragilité qui me désarçonna. Je suis amusé de reconnaître ici ou là, le long des huit épisodes de OUT 1 Noli Me Tangere, Jean-Pierre Drouet (dont le zarb marque les points de suspension du récit), Jean-Pierre Bastid, Jacques Doniol-Valcroze, Bernard Eisenschitz, Bernadette Lafont, Eric Rohmer, Jean-François Stévenin... Rien d'étonnant : tous faisaient plus ou moins partie de la famille de mon précepteur, ou du moins de ce monde magique que je découvrais avec gourmandise. Je n'en étais pas moins furieux lorsque JAF me présenta un soir à Edouardo de Gregorio comme "son ombre" !


En revoyant la version longue de OUT 1 je reconnais mon goût pour l'improvisation, et pour le cinéma des illusions au détriment du théâtre qui surjoue. D'un côté la longueur apprivoisée grâce à La région centrale de Michael Snow, de l'autre mon amour pour les ellipses que le montage de la version "courte" (4h15) de OUT 1 Spectre favorise. Dans son texte OUT 1 et son double figurant dans le passionnant livret du coffret DVD, Jonathan Rosenbaum a raison d'évoquer les séries TV pour signaler à quel point la durée n'est plus un problème pour les spectateurs d'aujourd'hui. À partir d'une certaine longueur les films vous absorbent, chute libre qu'Alice nous indique à suivre le lapin blanc en dévorant ces merveilleux biscuits. Sous le grand écran nous perdons la notion des dimensions comme celle du temps. Après l'effort des premières bobines où deux troupes de théâtre d'avant-garde répètent inlassablement et improvisent devant nous selon les canons explosifs de l'époque (Grotowski, le Living Theater, etc.), plus l'on s'enfonce plus le film devient passionnant. Ça se mérite ! N'est-ce pas le propre des sociétés secrètes ? Parallèlement Léaud, dans le rôle d'un faux sourd-muet, et Juliette Berto, paumée comme souvent, mènent leur barque, mais c'est nous qui allons en bateau dans ce film choral où les acteurs se croisent subrepticement au gré des flows. Chacun des huit épisodes, de la durée traditionnelle d'un long métrage, est une navette d'un personnage à un autre, formant une sorte d'anadiplose dramatique où, avec le recul, les entrées en scène surprennent comme des coups de théâtre.
Comme beaucoup, le film est un miroir de son temps, même si Rivette oppose son OUT à la mode du in de l'époque. Après 1968 le désir de faire "autrement" était la règle, ou du moins la question se posait. Or Noli me tangere (en latin "ne me touche pas", du Christ à Marie-Madeleine lors de sa résurrection !) est à la fois une charnière et la clef d'une époque qui allait pourtant se refermer.

Out 1, Jacques Rivette, coffret prestige en édition limitée en combo 6 Blu-ray + 7 DVD, Carlotta, 79€ en précommande jusqu'au 18 novembre, jour également de la sortie au cinéma, contenant les deux versions du film en restauration 2K, Out 1 : Noli me tangere (version intégrale de 12h30), Out 1 : Spectre (version de 4h), le livre Out 1 et son double (version bilingue français/anglais) avec un essai inédit de Jonathan Rosenbaum, un documentaire inédit de 90 mn, des cartes postales
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