Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

jeudi 22 avril 2021

La trilogie Angel commençait bien...


J'avais été intrigué par la publication en Blu-Ray du coffret Angel par Carlotta dont les sorties frisent presque toujours l'excellence. Il faut bien dire qu'en matière de cinéphilie l'éditeur français choisit souvent le haut du panier, tournant également des compléments de programme passionnants ou sous-titrant leurs éditions originales, bonus exclusifs dont les adeptes de la dématérialisation des supports ne peuvent pas bénéficier. Je n'avais donc jamais entendu parler de cette trilogie qui semble avoir fait d'autres petits, puisqu'il s'agit d'une série franchisée, ce qui signifie que les rôles récurrents sont tenus par des comédiens différents, idem pour les réalisateurs, un peu comme James Bond. Je donne cet exemple parce qu'a priori ce n'est pas ma tasse de thé, mais la promo annonçait qu'Angel "dépoussiérait avec panache le genre très masculin du vigilante movie".


J'étais curieux, mais restais dubitatif. Or le premier volet d'Angel est une énorme surprise. Robert Vincent O’Neill, avec le soutien du scénariste Joseph Cala, signe un film étonnant qui rappelle les thrillers de Brian de Palma. Tournées en caméra légère, l'Arriflex, et sans autorisation, les séquences sur Hollywood Boulevard confèrent au film son authenticité. La jeune comédienne Donna Wilkes, "lycéenne modèle le jour, prostituée la nuit", et tous les autres rôles véhiculent une telle barjitude qu'ils confèrent à ces années 80 leur authenticité. Filmant à l'arrache en quatre semaines, le réalisateur doit jouer d'une roublarde intelligence pour arriver à ses fins. Il soigne ses cadres, la lumière, la profondeur de champ pour tout recaler au montage, exercice de haute-voltige.
Si ce premier volet est axé sur un tueur en série évidemment tordu, le second est basé sur une vengeance dont on n'a rien à faire, mais c'est surtout une catastrophe. Dans les bonus, Robert Vincent O’Neill explique ce qui se passe quand des producteurs imposent leurs vues sans discernement. La nouvelle comédienne n'a ni la fraîcheur ni le peps de la première, et ce n'est même pas un banal film de série B comme au moins le troisième volet, dit Le chapitre final, celui-là réalisé par Tom DeSimone, produit sans en avertir les auteurs précédents. On a l'impression que le nouveau réalisateur (ou les producteurs ?) a inventé une histoire pour montrer des filles nues, en veux-tu en voilà ! C'est l'image qui reste de ce film d'action dans le milieu de la prostitution.
La faillite des volets 2 et 3 ne doit pas faire de l'ombre à l'Angel filmé en 1983. L'entretien Avec Robert Vincent O’Neill, qui avait travaillé comme chef accessoiriste sur Easy Rider, donne envie de voir ses autres œuvres comme Blood Mania, film d'épouvante de 1970...

Coffret Angel (Angel, La vengeance, Le chapitre final), 3 Blu-Ray Carlotta, 40€

mardi 20 avril 2021

Hiroshima, terrible pamphlet longtemps invisible


Désespérément romantique, la musique commence sur fond de nuage ou de fumée, rappelant celle du Mépris de Jean-Luc Godard. Akira Ifukube l'a composée pour un film resté longtemps invisible parce que jugé trop anti-américain. Comme La mémoire meurtrie montrant les horreurs des camps d'extermination nazis, interdit de peur que les Allemands ne s'en relèvent pas, Hiroshima, le film de Hideo Sekigawa, est resté secret pendant des décennies. Seul Alain Resnais, le réalisateur de Nuit et brouillard, en a cité quelques extraits dans Hiroshima mon amour, scénario de Marguerite Duras. Une voix off raconte ici les émois d'un des pilotes des trois bombardiers B-29 qui vont semer la mort sur Hiroshima et Nagasaki. Cette évocation est d'une rare puissance dramatique. Un professeur est en train de la diffuser à ses élèves lorsque l'une d'entre elles est prise d'un saignement de nez. Nous sommes en 1953 et les Japonais ne sont pas encore conscients des séquelles de la radioactivité. Les 200 000 morts sont derrière eux. Le professeur avoue n'avoir pas cru d'abord à la maladie atomique. Mais certains de ses élèves sont atteints de leucémie ou de symptômes morbides. Le film a été produit et distribué en dehors du système, par le syndicat des enseignants japonais. Suit une reconstitution de l'horreur qui a suivi l'explosion. Longue marche orchestrale dans les flammes, la chaleur et les ruines. Les yeux sans vie des comédiens sortent de leurs orbites, énormes comme dans les dessins animés japonais, mais là révulsés ! Les survivants se traînent comme des zombies. Lente agonie d'un peuple sacrifié sur l'autel de l'expérimentation. La revanche contre Pearl Harbor et la bataille de Bataan aux Philippines est disproportionnée, d'autant qu'elle sacrifie la population civile. Hideo Sekigawa, radicalement engagé à gauche, filme cette souffrance dans un long flashback qui constitue la majeure partie du film. L'armée nippone veut faire taire les rumeurs en niant qu'il s'agit d'une bombe A. Le négationnisme a régné jusque très récemment, les Japonais ayant d'ailleurs refusé d'admettre leur défaite pendant des décennies. Si les circonstances sont extrêmement différentes, la question est la même qu'avec La mémoire meurtrie : comment se relever d'une telle horreur ? La fiction sur l'écran s'appuie sur les témoignages écrits de survivants dont probablement certains jouent dans le film, hibakushas revivant la tragédie dont ils ont été victimes.


Le film est réalisé seulement huit ans après les bombardements des 6 et 9 août 1945 et un an après l'évacuation des troupes américaines. La reconstitution n'en est pas vraiment une. Partout le documentaire enveloppe le drame, véritable crime contre l'humanité. Hiroshima est une œuvre capitale contre la guerre et une condamnation terrible de l'arme nucléaire. Les enfants y sont en première ligne, parce qu'ils sont porteurs de la mémoire et de l'oubli. Comme tous les films contre la guerre, Hiroshima s'inquiète qu'il y ait d'autres bombes, d'autres conflits dont les populations civiles sont toujours les principales victimes. Si aucune bombe atomique n'a plus été lancée dans aucun conflit, la menace pèse toujours sur la planète et les massacres continuent sans qu'on s'en offusque parce qu'ils touchent des pays lointains ou qui semblent l'être. Après les USA et la Russie, la France est le troisième exportateur d'armes dans le monde. Quant à la bombe atomique, ce n'est pas une épée de Damoclès, mais une menace perpétuelle. Les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni, la République populaire de Chine, l'Inde, le Pakistan, la Corée du Nord et Israël la possèdent aussi. Notre force de frappe que nous appelons cyniquement force de dissuasion reste à ce jour considérable.
Lorsque j'étais petit, mes parents disaient qu'ils n'auraient pas dû faire d'enfants à l'époque de la bombe atomique. Très jeune, j'ai milité au Mouvement de la Paix. Aujourd'hui, les crimes sont plus sournois. La prétendue démocratie camoufle la folie criminelle des hommes. On commence seulement à parler des conséquences terribles des essais nucléaires français au Sahara ou en Polynésie... Qu'apprend-on de l'Histoire ?

→ Hideo Sekigawa, Hiroshima, Blu-Ray / DVD Carlotta, 20€, sortie le 28 avril 2021

Sur la version Blu-Ray, on trouvera un documentaire passionnant du Britannique Jasper Sharp sur l'imaginaire du nucléaire au Japon (comme les Godzilla allégoriques de Ishirō Honda et d'autres œuvres de Hideo Sekigawa jusqu'au Pluie noire de Shōhei Imamura), livres et films traitant du sujet dans la chronologie de leurs publications. Les seules photos prises par Yōsuke Yamahata juste après le bombardement de Nagasaki seront interdites jusqu'en 1952, les films réalisés sur place censurés pendant plus de vingt ans, et toute évocation soigneusement tue jusqu'à la fin du siècle.

mardi 13 avril 2021

Exterminate all the brutes, nouveau chef d'œuvre de Raoul Peck


Après I Am Not Your Negro et Le jeune Karl Marx, le cinéaste haïtien Raoul Peck n'avait pas d'autre choix que l'excellence. C'est aussi ce que ses parents lui apprirent s'il voulait vivre la tête haute dans ce monde de haine et de violence. Si son nouveau documentaire en 4 parties, Exterminate all the brutes (traduire "exterminez tous les sauvages"), s'adresse à tous et toutes, et à notre humanité dévoyée, sa charge concerne particulièrement les États Unis d'Amérique, bâtis sur un génocide qui n'est toujours pas reconnu, et sur l'esclavage dont l'héritage marque toujours l'actualité. Après quatre heures exceptionnelles d'intelligence et de sensibilité, de maîtrise cinématographique aussi, Raoul Peck répète que le problème n’est pas le manque de connaissance, mais le courage d'admettre ce que tout le monde sait. Il rappelle en trois mots les fondements de la suprématie blanche : civilisation, colonisation, extermination. Alors qui sommes-nous ?


Pour que le génocide commis par les nazis soit rendu possible, il avait fallu s'appuyer sur ce qui l'avait précédé. L'Histoire qu'on nous enseigne est racontée à l'envers. Les terres n'étaient pas vierges, elles étaient habitées. Depuis 500 ans, les Européens ont assassiné pour voler. Les deux Amériques ont été nettoyées de leurs occupants, l'Afrique exploitée, transformant même les humains en marchandise. J'ai toujours pensé que tant que les "Américains" ne reconnaîtraient pas le crime contre l'humanité sur lequel ils ont fabriqué leur pseudo démocratie, la violence serait leur quotidien. Et partout sur la planète nous continuons à fermer les yeux sur les crimes de masse. Comme le suggérait Jean Cayrol en 1955 à la fin de Nuit et brouillard d'Alain Resnais, "[nous] feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin.". Le film de Raoul Peck a la même force. Le réalisateur rappelle la spoliation des terres indiennes, crimes organisés par le gouvernement américain, le génocide des Héréros par les Allemands en 1904, et il revient sur le Vietnam, le Rwanda, la Tchétchénie, et son "shithole country", Haïti qui fut le premier pays au monde issu d'une révolte d'esclaves et dont la révolution est systématiquement minimisée alors qu'elle fut à l'origine de l'affranchissement de toute l'Amérique du Sud. Ce n'est pas parce que la haine raciale est à la base de la civilisation que l'on doit faire la sourde oreille et rester les bras croisés. Pour Raoul Peck, la neutralité n'est pas une option.


Pour mettre en scène son film, montage d'archives, d'extraits de blockbusters qui impriment notre inconscient, d’animations éloquentes, de reconstitutions historiques (tournées dans le parc du château de Chambly, dans le hameau d’Amblaincourt !) où le comédien Josh Hartnett joue l’homme blanc maléfique, Raoul Peck dessine une fresque épique où la poésie de la nature (déjà présente dans Le profit et rien d'autre que j'avais adoré) évite le didactisme balourd de maint documentaire. Là où le documentariste anglais Adam Curtis profite d'une équipe de documentalistes zélés pour étayer ses démonstrations sur la manipulation de l'information, Raoul Peck préfère jouer sur la dialectique, lecture plus romantique aussi, en insérant des plans paysagers, en filmant des bouts de fiction et en révélant son propre parcours de l'enfance jusqu'à la réalisation de ses précédents films.


Les quatre parties d'une heure, The Disturbing Confidence of Ignorance, Who the F*** is Columbus, Killing at a Distance or … How I Thoroughly Enjoyed the Outing, The Bright Colors of Fascism, sont des évocations palpitantes. Raoul Peck s'appuie sur le travail de l’historien suédois Sven Lindqvist, qui avait publié Exterminate All the Brutes (traduit "Exterminez toutes ces brutes") où, traversant en bus le Sahara, il étudie le contexte colonial dans lequel Joseph Conrad a rédigé le roman Au cœur des ténèbres (ce livre est emblématique du livre de Lindqvist et du film de Peck dont le titre vient de paroles prononcées par le personnage Kurtz devenu fou dans l’enfer colonial du Congo), il fait un lien entre l'impérialisme, en particulier britannique de la fin du XIXe siècle, et le génocide juif ; de l’historienne américaine Roxanne Dunbar-Ortiz, auteure d’An Indigenous People’s History of the United States (34 ans après Une histoire populaire des États Unis de Howard Zinn) ; et de l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot, auteur de Silencing the Past – Power and the Production of History.

Déjà diffusé aux USA et en Grande-Bretagne, le film sortira fin 2021 sur Arte, probablement dans une version française. Raoul Peck (ministre de la Culture de la République d'Haïti de 1995 à 1997, et président de la Fémis de 2010 à 2018), dit ici le commentaire, mais il avait choisi Samuel L. Jackson pour la version originale de I Am Not Your Negro et Joey Starr pour la version française ! Sur le site que HBO a mis en ligne, le cinéaste livre tout un tas de précieuses références littéraires et cinématographiques ainsi que des documents en PDF.

vendredi 9 avril 2021

Une histoire de famille



Le réel est toujours plus surprenant que les conventions de la fiction. On le savait, mais cela fait du bien de le vérifier lorsqu'un film intelligent et sensible sort du lot des imbécillités que le cinéma commercial ou pas nous sert à tous bouts de champ. Rarement des portraits d'hommes auront été aussi convaincants et honnêtes, dans leur trouble ambigu, leur fragilité assumée. On parle de cinéma féministe lorsqu'il sait rendre aux femmes leur pouvoir, mais ici il est encore plus jouissif de voir des hommes aux prises avec leurs doutes et leur incapacité à gérer le quotidien comme savent et doivent le faire depuis toujours leurs compagnes. L'héroïne n'est pourtant pas mieux lotie, écartelée entre deux mères, la génitrice faisant son entrée quand disparaît l'adoptrice, entre deux hommes, l'un apparaissant lorsque l'autre s'en va, entre deux vies, condamnée à quitter un passé fantasmé pour un avenir incertain. Les personnages ne réfléchissent pas ce à quoi l'on s'attend, mais leurs choix sont autrement plus vrais que les scies rabâchées.
Nerveux et précis, fourmillant de rebondissements inattendus, d'ellipses astucieuses, Then she found me nous épate par la justesse de son propos. À force de répéter sans cesse les mêmes formules, le cinématographe nous a peu habitués à tant de lucidité. Si le film n'a rien d'un documentaire, il prend bien les conventions de la fiction à rebrousse-poil pour se rapprocher du réel, et le miracle vient de ce que l'on s'y reconnaît ou du moins que l'on comprend enfin comment ça marche, de la relation amoureuse, de la pulsion sexuelle ou du désir d'enfant d'une femme qui aura bientôt quarante ans.


User des ressorts du genre sans en conserver les réflexes risque de faire passer cette comédie dramatique produite, réalisée et interprétée par la comédienne Helen Hunt, remarquablement entourée par Bette Midler, Colin Firth et Matthew Broderick, au-dessus des têtes d'une presse engluée dans un machisme inconscient et incapable de se remettre en question. Détail amusant, on y aperçoit à la fin Salman Rushdie dans le rôle d'un gynécologue ! Et puis, tant pis, comme d'habitude je ne raconte rien pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte, vous devrez me croire sur parole. Then she found me, dont le titre français est un mauvais jeu de mots, Mère sur prise, [est sorti] le 2 juillet 2008 sur les écrans français.
Le titre n'est certainement pas simple à traduire : là où l'anglais sonne sec et nerveux avec ses mots monosyllabiques, le français (Une histoire de famille !), qui possède d'autres subtilités, est balourd. D'autant que la clef est dans le Then, le passage, l'enchaînement des plans et des séquences, le montage, la surprise.

Article du 30 mai 2008

mercredi 7 avril 2021

Films vus confiné


La pile des disques qui m'ont plu et pour lesquels je n'ai pas trouvé les mots grimpe inexorablement. C'est comme tous les films que j'ai vus récemment sans évoquer les excellentes soirées passées à les regarder. J'écoute tellement de belles musiques et je regarde tant de films que j'en oublie la plupart si je n'écris pas un article dessus. Ce n'est même pas certain, mon blog me servant de pense-bête. 4700 articles, comment voulez-vous que je m'en souvienne ?! Ainsi j'efface malencontreusement de ma mémoire des gens, des lieux, des soirées, des livres...
Par exemple, je me suis amusé des six courts épisodes de Staged où Michael Sheen et David Tennant, jouent leur propres rôles tentant de combattre le confinement en montant Six personnages en quête d'auteur en visioconférence. J'aime me fabriquer des festivals autour d'un auteur comme récemment Julien Duvivier avec La tête d'un homme, La belle équipe, Un carnet de bal, La fin du jour, Panique, Sous le ciel de Paris, Voici le temps des assassins, Marie-Octobre, et le moins noir, mais tout aussi cruel, Au royaume des cieux que je n'avais jamais vu. Ou la polonaise Agnieszka Holland dont Europa, Europa m'a donné envie de continuer avec Le jardin secret, Copying Beethoven, Sous la ville, Spoor, L'ombre de Staline (Mr Jones), Charlatan. Ses films traitent toujours de l'ambiguïté des individus, trait propre à l'histoire de son pays. J'ai été surpris par le culot et le talent du Roumain Radu Jude avec Bad Luck Banging or Loony Porn qui réfléchit si bien notre époque où les mœurs tournent à la folie, me poussant à rechercher Aferim!, Peu m'importe si l'Histoire nous considère comme des barbares et ses autres films pour voir s'ils sont aussi provocants. Ravi de trouver les derniers courts de Mark Rappoport, L'Année dernière à Dachau, The Stendhal Syndrome or My Dinner with Turhan Bey, Two for the Opera Box, avec son style inimitable pour dégonfler la baudruche hollywoodienne avec la plus grande tendresse.
Chez les Américains je conseillerai Promising Young Woman, comédie noire d'Emerald Fennell, News of the World (La mission), western de Paul Greengrass, Da 5 Bloods de Spike Lee sur quatre vétérans du Vietnam, Uncle Frank d'Alan Ball, l'auteur toujours passionnant de Six Feet Under. Pour les amateurs de science-fiction ou d'héroic fantasy, vous pouvez regarder Chaos Walking de Doug Liman et Wonder Woman 1984 de Patty Jenkins , vous perdrez moins votre temps qu'avec Zack Snyder's Justice League qui dure 4 heures vaines et interminables. The Dry est un bon thriller australien de Robert Connolly, et puis les grands espaces, cela fait du bien quand on ne peut pas voyager, même si l'enfermement est d'une autre nature. On le constate aussi dans la série policière Mystery Road. The Father de Florian Zeller avec Anthony Hopkins, personnage atteint d'Alzheimer, et Olivia Colman, qui joue le rôle de sa fille, est filmé non en caméra subjective, mais en découpage ou interprétation subjectives, ce qui est intéressant en plus des numéros d'acteurs. Pacto de Fuga du Chilien David Albala est le récit des Évadés de Santiago à la fin de la dictature de Pinochet. Birds of Prey de l'Américaine d'origine chinoise Cathy Yan est radicalement différent de son précédent Dead Pigs, mais tous les deux sont incisifs et drôles.
La daronne, la comédie policière de Jean-Pierre Salomé, se regarde avec plaisir, et Madame Claude de Syvie Verheyde est un polar français très personnel. Je comprends maintenant pourquoi nous ne voyions rien depuis la fenêtre de notre salle de montage qui en 1972 donnait sur le jardin de la célèbre proxénète qui venait simplement de fermer boutique. La jeune Céleste Brunnquell, vue aussi dans la série En thérapie, est formidable dans Les éblouis de Sarah Succo...
Vous pouvez par contre éviter le multiprimé Adieu les cons ! qui est le pire de la carrière d'Albert Dupontel, d'un ennui et d'une banalité incompréhensibles, Effacer l'historique de Gustave Kervern et Benoît Delépine qui ont perdu leur gnaque, Can't Get You Off My Head, la dernière série documentaire politique en six épisodes d'Adam Curtis, brouillonne et pas du niveau de tous ses chefs d'œuvre passés, Ma Rainey's Black Bottom de George C. Wolfe, décevant de superficialité, mais je ne vais pas dégommer tous les navets que j'ai tentés en vain... Et puis c'est sans compter les articles précédents de ma rubrique cinématographique...
On remarquera que beaucoup de ces films sont signés par des femmes, et que je les ai choisis sans considération pour une quelconque parité, ce qui est une excellente nouvelle !
Fort de cette liste, je remets à demain les musiques qui m'ont accompagné pendant la rédaction de certains de mes articles...

lundi 5 avril 2021

Le souvenir d'un avenir


Article (mis à jour) du 29 mai 2008

Dans le même colis du Wexner Center, pour lequel la douane me réclama six euros, il y avait le livre que Chris Marker a tiré de son film La jetée et le dvd du film qu'il a cosigné avec Yannick Bellon, Le souvenir d'un avenir (Remembrance of Things To Come), sur l'œuvre photographique de Denise Bellon, mère de la réalisatrice et de la comédienne Loleh Bellon. Le titre de ce nouveau film, tourné en 2001 pour Arte, rappelle le paradoxe temporel du célèbre court-métrage de Marker dont Terry Gilliam tira le remake holywoodien Twelve Monkeys (L'armée des douze singes). Le "ciné-roman" adapté de La jetée, originalement en vues fixes et voix off (Jean Négroni en était la voix française, James Kirk dans la version anglaise que Marker dit préférer), est un enchantement qui donne une nouvelle dimension au chef d'œuvre de Chris Marker, tandis que l'on tourne doucement les pages avec le texte en légende. L'ouvrage, 270 pages, est sorti en France, mais l'édition américaine comporte déjà les "sous-titres" anglais et français.

[En 2013, Arte a publié un coffret rassemblant La jetée, Sans soleil, Le joli mai, Loin du Vietnam, Le fond de l'air est rouge, Mémoires pour Simone (Signoret) dans des versions restaurées, ainsi que Sixties, A.K (sur Kurosawa), La solitude du chanteur de fond (sur Yves Montand), Le tombeau d'Alexandre (sur Medvedkine) et Chats perchés, plus deux autres avec la Trilogie des Balkans (Le 20 heures dans les camps, Casque bleu, Un maire au Kosovo) et L'héritage de la chouette. On peut aussi trouver Si j'avais quatre dromadaires, Lettre de Sibérie, Dimanche à Pékin, Level Five, Regard neuf sur Olympia, Description d'un combat]... Un site lui est consacré.


Dans Le souvenir d'un avenir, le travail photographique de Denise Bellon est une vraie merveille et la réalisation évidemment fine et sensible, aussi magique que critique. De 1935 à 1955, c'est l'Histoire qui défile en images et en sons, partition sonore intelligente de Michel Krasna. À l'exposition surréaliste de 1937 succèdent la naissance de la Cinémathèque Française (célèbre photo de la baignoire de Langlois remplie de bobines), le Front Populaire, les colonies, la guerre civile espagnole, l'Occupation, etc. La version présente est uniquement en anglais avec la voix d'Alexandra Stewart, mais l'intégrale de Yannick Bellon parue chez Doriane comprend le film original en français avec la voix de Pierre Arditi. Je ne l'ai pas entendu et Alexandra est parfaite. J'ai adoré le complément de programme du dvd américain, le film de Yannick Bellon sur et avec l'écrivaine Colette qui en a écrit le texte, court-métrage de 1950 figurant d'ailleurs également dans son intégrale.

Ce sont donc deux magnifiques portraits de femmes qui ont dû se battre pour imposer leurs vues et leurs noms.

mardi 23 mars 2021

Rencontre avec Artavazd Pelechian


Faute de pouvoir nous permettre de visiter l'exposition, la Fondation Cartier met en ligne un énorme dossier sur l'immense cinéaste arménien Artavazd Pelechian. Rien ne vaut la projection de ses films sur grand écran, mais j'ai toujours eu du mal à trouver des informations sur son travail. Nombreux et longs témoignages, commentaires, extraits de films, dont l'hommage à Esther Choub, réalisatrice soviétique qui a inventé le film de montage "popularisé" par Dziga Vertov ! Il existe un DVD avec presque tous les films de Pelechian, hormis le dernier, le récent La nature, son premier depuis 27 ans... En 4 chapitres fournis, la Fondation Cartier lève un voile sur ce cinéaste secret...

Retour sur l'annonce du 14 août 2020
avant qu'on nous enferme


Grande nouvelle, la Fondation Cartier pour l’art contemporain annonce une exposition consacrée au cinéaste arménien Artavazd Pelechian du 24 octobre 2020 au 7 mars 2021, avec présentation en première mondiale de La Nature, son nouveau film, fruit d’une commande passée en 2005 par la Fondation Cartier et le ZKM Filminstitut. Ce film est l’aboutissement de quinze années de travail. L’exposition proposera un dialogue inédit entre La Nature (1h02 mn), son premier film depuis 27 ans, et son chef d'œuvre, Les Saisons (29 mn), ode au monde paysan réalisée en 1975.
Communiqué de presse ici.



Article du 4 mars 2007

Vers 1994 j'ai la chance de découvrir par hasard à la télévision les films d'Artavazd Pelechian et de les enregistrer en vhs : je peux ainsi revoir sept de la douzaine de films réalisés par le cinéaste arménien : Les habitants (1970, musique V. Ouslimenkov, voir au-dessus), Nous (1969), Les saisons (1972), Notre siècle (1982), Fin (1992) et Vie (1993). [Récemment] j'ai trouvé les copies de deux autres plus anciens, dont La patrouille de montagne (Lernayin parek) que Pelechian montre rarement parce qu'il le considère comme un travail d'école, du temps où il était au VGIK à Moscou avec son condisciple d'Andréï Tarkowski. [Pendant longtemps on ne trouvait qu'un DVD portugais, mais il y a maintenant une édition française avec ses sept films les plus connus].


[En 2018, pour illustrer mon article, je finis par trouver sur le net] Les saisons (Tarva Yeghanaknere ou Vremena goda), son chef d'œuvre internationalement célèbre, chant absolument sublime sur la moisson, la fenaison et surtout la transhumance. Mais rien ne vaut sa projection sur grand écran ! Le passage du gué des moutons par les bergers à cheval et les descentes des meules de foin en courant sur des pentes à 45% sont parmi les moments les plus intenses de toute l'histoire du cinéma. Comme dans nombreux de ses autres films défile l'histoire du peuple arménien, mais Artavazd Pelechian transpose toujours son sujet de façon lyrique, sans aucune parole, rythmé alors sur les musiques de Vivaldi et V. Kharlamenko.

Au Début (Nacalo ou Skisb, 1967) est dédié au 50ème anniversaire de la Révolution d'Octobre. La musique est de Sviridov.
À tout commentaire, j'ai toujours préféré les témoignages. Voici quelques extraits du livre de Pelechian, Mon Cinéma (traduction Barbar Balmer-Stutz), trouvés sur le précieux site qui lui est consacré :
" [Dans mes films], il n'y a pas de travail d'acteur, et [ils] ne présentent pas de destins individuels. C'est là le résultat d'une option dramaturgique et de mise en scène consciente. Le film repose pour sa structure compositionnelle sur un principe précis, sur le montage audiovisuel sans aucun commentaire verbal. (…) L'une des principales difficultés de mon travail fut le montage de l'image et du son. Je me suis efforcé de trouver un équilibre organique permettant l'expression unifiée simultanément de la forme, de l'idée, et de la charge émotionnelle par le son et par l'image. Il fallait que le son soit indissociable de l'image, et l'image indissociable du son. Je me fondais, et me fonde encore sur le fait que, dans mes films, le son se justifie uniquement par son rôle au niveau de l'idée et de l'image. Même les bruits les plus élémentaires doivent être porteurs d'une expressivité maximale et, dans ce but, il est nécessaire de transformer leur registre. C'est pour cette raison que, pour l'instant, il n'y a pas de son synchrone ni de commentaire dans mes films."


Après La Terre des hommes (Zemlja ljudej, 1966), je cite encore Mon cinéma :
"L'une des affirmations de base d'Eisenstein nous est connue depuis longtemps : un plan, confronté au cours du montage aux autres plans, est générateur de sens, d'appréciation, de conclusion. Les théories du montage des années 20 portent toute leur attention sur la relation réciproque des scènes juxtaposées, qu'Eisenstein appelait le " point de jonction du montage " (montznj styk) et Vertov un " intervalle ". (…) C'est lors de mon travail sur le film Nous que j'ai acquis la certitude que mon intérêt était attiré ailleurs, que l'essence même et l'accent principal du montage résidait pour moi moins dans l'assemblage des scènes que dans la possibilité de les disjoindre, non dans leur juxtaposition mais dans leur séparation. Il m'apparut clairement que ce qui m'intéressait avant tout ce n'était pas de réunir deux éléments de montage, mais bien plutôt de les séparer en insérant entre eux un troisième, cinquième, voire dixième élément. (…) En présence de deux plans importants, porteurs de sens, je m'efforce, non pas de les rapprocher, ni de les confronter, mais plutôt de créer une distance entre eux. Ce n'est pas par la juxtaposition de deux plans mais bien par leur interaction par l'intermédiaire de nombreux maillons que je parviens à exprimer l'idée de façon optimale. L'expression du sens acquiert alors une portée bien plus forte et plus profonde que par collage direct. L'expressivité devient alors plus intense et la capacité informative du film prend des proportions colossales. C'est ce type de montage que je nomme montage à contrepoint."

Découvert en France par Jean-Luc Godard et Serge Daney, Pelechian n'avait pas terminé de film depuis 1993. On avait pu voir Les saisons à la Fondation Cartier dans l'exposition Ce qui arrive concoctée par Paul Virilio, mais aucune nouvelle trace jusqu'ici de quelque édition dvd. Né en 1938, on pouvait espérer qu'il trouverait les moyens de continuer à réaliser des documentaires aussi exceptionnels par leur lyrisme et leur rythme, leur sens critique et leur humanisme (entendre au sens noble du terme, soit celui qui réconciliera enfin l'homme avec la nature !).

P.S.: C'est ce que j'avais écrit en 2007, et le nouveau film s'appelle La nature !
Depuis, j'ai eu la chance de trouver ses deux premiers films, La patrouille de la montagne (1964) et La terre des hommes (1966), mais il faudra attendre la fin de l'absurdité dans laquelle le gouvernement français nous laisse mariner pour voir La nature à la Fondation Cartier...

mercredi 17 mars 2021

Anesthésie générale


Je pensais mettre en ligne L'air de rien, second album enregistré la semaine dernière, cette fois avec Élise Caron et Fidel Fourneyron, mais il faut tout de même que je laisse aux oreilles de mes auditeurs le temps de souffler (ou siffler, comme on voudra l'entendre). J'ai donc choisi ce petit bijou méconnu dont on appréciera tant le montage et la bande-son que son analyse, et qui me rappelle une conversation que j'avais eue avec Claude Cheysson, ancien ministre des Relations extérieures de François Mitterrand. Cet après-midi-là, tandis que que nous faisions quelques pas dans le parc, il m'expliqua que sa mauvaise appréhension de la résistance nicaraguayenne avait été l'erreur de sa vie politique. De mon côté j'essayai, hélas sans succès, de lui faire confirmer qu'il n'existait aucun autre terrorisme que le terrorisme d'État ! Quant à Fidel, j'étais déçu qu'il n'ait pas lu la passionnante biographie à deux voix d'Ignacio Ramonet avec Castro, mais c'est probablement à ses parents que j'aurais dû poser la question ! Fidel a d'autres talents...


HISTOIRE D'UN CINÉMA SOLIDAIRE DU PEUPLE
Article du 1er juin 2008

Histoire d'un cinéma solidaire du peuple est le titre de ce petit film de 5 minutes, ou comment, au Nicaragua, une équipe de "cinéma mobile" voyait le cinéma impérialiste ! La démonstration est éclatante, entre un Bruce Conner marxiste et un Buñuel première manière. Jonathan Buchsbaum, qui en a réalisé les sous-titres, nous fait découvrir ce petit film sandiniste de 1983 qui alimente son livre Cinema and the Sandinistas: Film in Revolutionary Nicaragua 1979-1990 (Texas Press).

P.S. de 2021 : à l'heure où le monde de la culture et du travail commence seulement à se réveiller après un an d'anesthésie générale, on appréciera le paradoxe de mon postulat de départ. Car souffler n'est pas jouer. Derrière les images et les sons distillés en fonction des besoins de gouvernance se cache l'idéologie, concept que le pouvoir voudrait nous faire croire dépassé. Hier, par inadvertance, j'ai allumé notre radio d'État. J'ai été sidéré par la manipulation et l'approximation de l'information déversée. Sommes-nous vaccinés par cet enfumage où la population devient cobaye d'un laboratoire à l'échelle de la planète ? En misant sur la peur et l'inconnu, la société du spectacle atteint des sommets de cynisme, préfigurant un monde refermé sur lui-même, barricadé derrière ses frontières reconstruites pour empêcher les inévitables migrations, plus inique que jamais. Rien d'abscons. Je pèse mes mots. Il suffit de décrypter ce que sous-(en)tendent les images et les sons...

mardi 16 mars 2021

Morris Engel & Ruth Orkin, œuvres complètes


Il y a sept ans, je chroniquai un "magnifique album bilingue de photographies, intitulé Outside, reprenant les images-clés du parcours photographique et cinématographique du couple Ruth Orkin & Morris Engel. Stefan Cornic y montrait l'influence de la street photography sur le cinéma. Tout au long des 214 pages grand format s'affichent les rues de New York, témoignage vivant d'une époque révolue. Les photographies du couple expriment une grande tendresse pour leurs modèles, personnages d'un monde en transition où les incertitudes se lisent sur les visages."

Je n'avais encore pu admiré que Le petit fugitif (1953), film emblématique du couple et leur premier long métrage, et j'attendais évidemment de voir leurs autres films, Lovers and Lollipops (1956), Weddings and Babies (1960) et I Need a Ride to California (1968). Or l'éditeur Carlotta récidive en les proposant tous dans un coffret Blu-Ray formidable, d'autant qu'il est agrémenté de bonus de choix, quatre courts métrages, des home movies, trois publicités de commande et deux documentaires de Mary Engel, l'un sur son père cinéaste, l'autre sur sa mère photographe.



"En 1953 un couple de photographes américains, Morris Engel et Ruth Orkin, rêve d'appliquer leurs méthodes de reportage à un tournage cinématographique de fiction. Pour ce faire, Engel commande à Charlie Woodruff une petite caméra 35mm discrète pour filmer sans être remarqué. Les passants deviennent les figurants involontaires et documentaires d'une histoire jouée par des comédiens amateurs. Engel et Orkin ont toujours aimé photographié des enfants. Little Fugitive (Le petit fugitif), également cosigné avec le scénariste Raymond Abrashkin dit Ray Ashley, conte l'aventure d'un garçon de sept ans errant seul tout un week-end à Cosney Island, parc d'attractions mythique au sud-ouest de Brooklyn. Sa fugue est le fruit d'un mauvais tour de son grand frère qui tente de le retrouver au milieu des manèges et sur la plage avant le retour de leur mère. Le système d'accroche de la caméra, préfigurant la steadicam, évite l'utilisation du pied et donne au tournage une fluidité qui inspirera John Cassavetes pour Shadows. Stanley Kubrick et Jean-Luc Godard essaieront sans succès d'acquérir l'objet, et François Truffaut déclarera que la Nouvelle vague n'aurait jamais eu lieu si Morris Engel ne leur avait pas montré la voie... De même que l'invention des tubes en plomb bouleversa l'histoire de la peinture en permettant de sortir peindre sur nature, la technique d'Engel révolutionna le cinéma indépendant des deux côtés de l'Atlantique. Le son était enregistré séparément. Avec On The Bowery de Lionel Rogosin qui a de nombreux points communs, Little Fugitive est le plus extraordinaire témoignage de la vie new-yorkaise des années 50."



Lovers and Lollipops et Weddings and Babies sont du même acabit. En fictionnalisant la vie quotidienne new yorkaise, Morris Engel, qui cosigne le premier avec son épouse, dresse un portrait de New York incroyablement vivant. L'équivalent photographique parisien serait Robert Doisneau, son contemporain. Engel en profite pour relever des questions de son époque : une mère célibataire (elle est veuve) rencontre un nouvel homme sous le regard de sa fille de sept ans, une femme aspire à se marier avec un photographe préoccupé par son désir professionnel. Comme dans les photos de Ruth Orkin, l'enfance est centrale dans toute l'œuvre du couple. L'un comme l'autre cherche à capter le doute, l'effronterie, la tendresse et la joie des petits. Dans Weddings and Babies, Larry est spécialisé dans les mariages et les naissances ! Partout les enfants cherchent à se faire une place dans le monde des adultes qui leur échappe forcément, et leurs aînés oublient ce qu'ils ont été, trop obnubilés par les vicissitudes de la vie auxquelles ils sont confrontés.

Je suis moins convaincu par I Need a Ride to California, le film d'Engel sur les hippies. La révolution Peace and Love échappe au cinéaste quinquagénaire qui reste très superficiel à suivre une jeune californienne à New York en 1968 aux prises avec ses rêves d'amour. J'avais quinze ans alors, jeune Parisien découvrant le Flower Power dans cette même ville et sur la côte ouest. Mon roman USA 1968 deux enfants relate ce road trip initiatique qui me fit grimper comme une flèche dans le monde des adultes sans ne jamais perdre l'innocence que j'espère toujours préserver. La couleur n'apporte pas grand chose au film non plus à ce maître du noir et blanc. C'est dans les bonus que je retrouve Morris Engel et Ruth Orkin, sociologues de l'image. Contrairement aux deux premiers longs métrages filmés muets et dont la post-synchronisation leur confère un style particulier, les suivants sont tournés sonores avec une petite caméra portable, extrêmement rare pour l'époque.

→ Morris Engel & Ruth Orkin, Outside (œuvres complètes), coffret Blu-Ray Carlotta, 40€
Le petit fugitif et I Need a Ride to California sont également proposés en DVD séparés (20€ ch.). Le petit fugitif, Lovers and Lollipops et Weddings and Babies existent ensemble en Coffret 3 DVD (30€).

jeudi 11 mars 2021

Toot, Whistle, Plunk and Boom


Mardi j'enregistrais Tout abus sera puni, un nouvel album en trio avec la flûtiste Naïssam Jalal et le violoniste Mathias Lévy. Aujourd'hui ce sont la chanteuse Élise Caron et le tromboniste Fidel Fourneyron qui sont invités à me rejoindre au Studio GRRR pour un second album qui sera également bientôt en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org ! Entre les deux, Eric Delaye m'interrogeait hier sur les instruments jouets pour un article qu'il écrit pour Libération. C'est l'occasion de republier ce petit article tut tut pouët pouët sur deux dessins animés assez peu connus de Walt Disney...

Article du 11 mars 2008

Ce film de Walt Disney tourné en 1953 présente l'évolution des instruments de musique à travers les âges. Pourquoi une trompe s'enroula sur elle-même et fut affublée de pistons devenant la trompette, comment les instruments à anche gagnèrent leurs clefs, etc. Et ça fait Toot, Whistle, Plunk and Boom [...].


Un autre petit film d'animation de la même année présente "la mélodie". Même professeur hibou, même chœur des élèves et le graphisme est aussi réussi.


Il est intéressant de noter que ce fut le première tentative 3D de Disney, même si la version présentée est hélas en 2D. Ces deux films n'appartiennent pas à l'excellente et indispensable collection des Silly Symphonies sortie en DVD à l'origine sous boîtier métallique. [P.S.: je les revois tous, ainsi que les vieux Mickey des années 1930-1940, avec mon petit-fils qui vient d'avoir 3 ans...]

mardi 9 mars 2021

L'argent


Depuis cet article d'avril 2008, j'ai mis en ligne notre interprétation de L'argent de Marcel L'Herbier, d'après Zola. D'une part la musique, d'autre part le film !

Article du 4 avril 2008

Carlotta édite une copie superbe de celui que Noel Burch nomma "le plus moderne de tous les films muets". Pour cette extraordinaire adaptation du roman d'Émile Zola dont le sujet reste d'une brûlante actualité, Marcel L'Herbier, en 1928, investit la Bourse entière, engage 1500 figurants, 18 opérateurs, filme les scènes de nuit sur la Place de l'Opéra, rend sa caméra acrobate pour des plans vertigineux... Avec dans les rôles principaux Brigitte Helm, Pierre Alcover, Mary Glory, Alfred Abel, Henry Victor, mais aussi Jules Berry, Antonin Artaud, Yvette Guilbert... Le double dvd inclut un des plus époustouflants "making of" de l'histoire du cinéma, peut-être le premier, Autour de L'argent, que Jean Dréville tourna avec une petite caméra à condition de ne jamais se faire remarquer par celui qui dirigeait cette saga en blouse et gants blancs, l'envers d'un décor inouï, un second chef d'œuvre, témoignage inestimable sonorisé en 1971. D'autres bonus les accompagnent, essais des acteurs, documentaire sur le réalisateur, etc.

Avec L'argent j'avais un thème qui m'accrochait complètement. Je l'ai déjà dit : pour s'accrocher à un film, il faut un héros, qu'on l'aime ou qu'on le déteste, c'est au fond la même chose : Gance a eu Napoléon, il adorait Napoléon, il s'identifiait à lui, moi je devais trouver quelque chose du même genre, or je ne trouvais rien à adorer, mais par contre il y avait une chose que je détestais entre toutes, c'était l'argent ; d'abord parce que j'étais en faillite, ensuite parce que j'avais vu autour de moi tant d'exemples où l'argent avait joué un rôle néfaste. C'était ça, le personnage, qui me stimulait prodigieusement. C'était déjà le sens du roman de Zola, bien sûr, mais avec pas mal d'adjonctions de ma part... Le combat de l'art contre l'argent... Le combat de la vie contre l'argent. L'argent, dit Zola, c'est le fumier sur lequel pousse la vie. (Marcel L'Herbier)


La musique improvisée au piano par Jean-François Zygel est d'une très grande tenue, imagée et imaginative, à l'écoute du moindre soubresaut de l'action, mais, comme on pouvait s'y attendre, plus illustrative que complémentaire. Aussi comment ne pourrais-je regretter la version orchestrale que nous composâmes avec Un Drame Musical Instantané en 1987 pour le Centenaire de Marcel L'Herbier, avec l'accord de sa fille, Marie-Ange, et que nous créâmes début 88 au Théâtre Déjazet, puis à la Maison de la Culture du Havre... J'en possède deux enregistrements et il m'a été rapporté que le film avec notre musique circulerait sur Internet, mais nous avons encore loupé le coche : aucune de nos compositions n'a jamais été gravée, hormis le disque de L'homme à la caméra et quelques extraits aux USA, en Allemagne ou au Japon. Pour tenir en haleine les spectateurs pendant 3h20mn (la version présentée ici n'annonce bizarrement que 164 minutes !?), nous avons rivalisé d'inventions musicales, augmentant notre palette de timbres, allant enregistré dans la corbeille du Palais Brongniart aussi bien qu'au Casino de Deauville, constituant un pont entre les différentes époques et réactualisant tant le roman que le film avec un montage des actualités télévisées lors du krach de 1987. C'est avec cette radiophonie que nous abordions le générique, avant les premières images. Francis avait composé une valse merveilleuse qui résonne encore à mes oreilles comme notre trio de percussion. L'avion qui se confond avec le soleil... Le vol, si tout marche bien, doit durer 40 heures, 40 heures d'angoisse mortelle pour Line. 40 heures de manœuvres et de spéculations pour Saccard. J'espère sortir notre musique un de ces jours à défaut de la "voir", pourquoi pas, accompagner le déchainement époustouflant des extravagantes séquences de L'Herbier.

Nous étions trois derrière l'écran. Bernard Vitet jouait de la trompette et du piano, Francis Gorgé de la guitare électrique et d'une batterie de machines, je bouclais le trio aux synthétiseurs et à la flûte, sans parler des bruitages que j'ajoutais à l'ensemble. Nous avions renommé les séquences pour affirmer la modernité du film : La propriété c'est le vol, Pacotille, Yuppie Club, Jeune chair et vieux poisson, Mouvements erratiques, Les gros s'en sortent toujours, Retournement de tendance ou nouveau vertige, À bout de nerfs, Une nuit à l'Opéra, Le déclin de l'empire... Jean-Jacques Henry, qui s'occupait de nous à l'époque, nous photographia à la sortie des Archives du Film à Bois d'Arcy. Ce matin-là, France Soir titrait "New York, la baisse la plus dure", Libération "Le spectre de 1929 hante Wall Street", Le Matin "Le séisme". Le soir de la première, au milieu du spectacle, nous entendîmes hurler depuis l'orchestre : "Y a-t-il un docteur dans la salle ?" Trois heures vingt minutes représentaient un marathon, pour le public, emporté par cette symphonie lyrique, et pour nous qui en sortions épuisés. L'argent est le dernier grand film que nous ayons mis en musique, notre apothéose.
Que cette évocation ne vous fasse pas manquer cette mine d'or cinématographique, une cathédrale de pépites ! C'est aussi une démonstration exemplaire de l'arnaque boursière et du maelström des passions qu'elle suscite.


Article du 27 février 2013

Rien n'a changé depuis le krach de l'Union Générale de 1882 et le scandale de Panama de 1888 qui inspirèrent Émile Zola pour L'argent. Rien n'a changé des mécanismes boursiers depuis que l'écrivain les décrivit dans son roman publié en 1891, dix-huitième volume de la série des Rougon-Macquart. Rien n'a changé depuis l'adaptation sublime que Marcel L'Herbier en fit pour le cinématographe en 1928 à la veille du krach boursier. Rien n'a changé depuis celui d'octobre 1987 lorsque nous travaillions sur la musique du film de L'Herbier pour le centenaire du cinéaste. Rien n'a changé, si ce n'est le peu d'audace du cinéma actuel en comparaison des inventions de ce qu'il est aujourd'hui coutume d'appeler la Première Vague à laquelle appartenaient aussi Jean Epstein, Germaine Dulac, Louis Delluc... L'argent est un chef d'œuvre de 3h14, durée bollywoodienne qu'à ma grande surprise YouTube accepta sans rechigner. Si Un Drame Musical Instantané interpréta beaucoup plus souvent Le cabinet du Docteur Caligari, La glace à trois faces ou La Passion de Jeanne d'Arc, des 26 films que nous mîmes en musique depuis 1976 c'est probablement, avec L'homme à la caméra, le plus réussi de nos ciné-concerts.

Composée par Bernard Vitet (trompette, bugle, violon, trompette à anche, piano, percussion), Francis Gorgé (guitare électrique, synthétiseur, échantillonneur, valse, percussion) et moi-même (synthétiseur, échantillonneur, harmoniser, reportages, flûte, voix, inanga, percussion), la musique sait jouer des silences, évitant la logorrhée des versions du Napoléon de Gance dues à Carmine Coppola ou à Carl Davis. Comme avec L'homme à la caméra composée pour un orchestre de 15 musiciens, la partition de L'argent pour notre trio évite toute nostalgie pour propulser le chef d'œuvre de L'Herbier à notre époque, en soulignant ainsi l'actualité tant formelle que narrative. Enregistré par mes soins au Studio GRRR à Paris le 2 mars 1988, la création eut lieu les 21 et 22 janvier précédents au Théâtre À Déjazet. Avant de mettre le film en ligne j'en avais édité les meilleurs extraits pour constituer un disque qui resta également dans nos cartons jusqu'à sa publication virtuelle, gratuite en écoute et téléchargement sur drame.org.

P.S. de 2021 :
le label autrichien KlangGalerie vient de publier un CD de notre musique pour L'homme à la caméra et de La glace à trois faces avec le grand orchestre du Drame.
L'album audio de L'argent en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org
Le film sonorisé par Un d.m.i. sur YouTube

mercredi 3 mars 2021

L'anonymat est une forme de l'exploitation


Je reviens sur une pratique, ou son absence, qui me tarabuste. Rien n'a changé depuis cet article de 2008. La manie d'envoyer les services de presse dans des enveloppes en carton, sans les informations contenues dans le livret, est contre-productive. Je passe parfois autant de temps à indiquer les liens hypertexte (présents sur drame.org et Mediapart, mais absents de FaceBook et Twitter) qu'à rédiger mes chroniques. De plus, les crédits contiennent souvent des indications précieuses pour peu que l'on souhaite faire correctement son "travail".

Article du 3 avril 2008

Je n'ai pas arrêté l'enregistrement, laissant se dérouler le générique interminable d'un film américain jusqu'au bout. Toutes celles et tous ceux qui ont participé à l'entreprise, du moindre stagiaire au réalisateur, ont leur nom inscrit sur la pellicule. Dans quel autre secteur de l'industrie reconnaît-on nominalement l'apport de chaque poste à l'édifice collectif ? Pourrait-on imaginer que les noms de tous les ouvriers qui ont conçu et construit la dernière automobile sortie des usines Renault soient imprimés sur un des petits fascicules remis au client au moment de l'achat ? Cette pratique systématique de reconnaître tous les acteurs d'un travail, du plus petit au plus grand, la hiérarchie s'exprimant par la différence de taille des polices de caractères et la durée de leur présence à l'écran, n'existe que dans l'industrie cinématographique. On la retrouve tout de même sur les programmes de théâtre ou de ballet, mais combien de disques précisent qui a fait quoi ? Le nom des musiciens d'un orchestre symphonique sont rarement inscrits sur le livret ; quelle frustration d'ignorer quels sont les musiciens jouant sur tel disque de Miles Davis ou des Beatles ! J'ai l'habitude d'ouvrir une page de crédits dès le début d'une création pour être certain de n'oublier personne en chemin. Qu'est-ce que cela coûterait de préciser tous les participants à une œuvre, à un objet manufacturé, à un bien de consommation permettant à chacune et chacun de s'y reconnaître un petit peu ? L'anonymat est une forme de l'exploitation. Jean-Luc Godard insistait que le générique est encore une image et nous ne nous levions qu'après le dernier carton disparu, la salle retrouvant sa laide vacuité les lumières rallumées. On aura beau accompagner le mouvement avec une chanson ou quelque développement orchestral, la plupart des spectateurs se lèvent et quittent la salle avant la fin du déroulant, mettant, sans le savoir, cet acquis en danger. Certains réalisateurs rusent pour garder leur audience jusqu'au bout, en remplaçant les titres en réserve blancs sur fond noir par quelques fantaisies, voire rajoutent un plan surprise lorsque le public ne s'y attend plus.



L'Herbier (Le mystère de la chambre jaune)...



Guitry (La Poison)...



Godard (Le mépris)...



Pasolini (générique chanté d'Ennio Morricone pour Uccellacci e uccellini)...

Comme Steinhoff et Pujol (Chacun sa chance), Cocteau (Le testament d'Orphée), Truffaut (Fahrenheit 451) remplacèrent parfois le générique de début, du moins une partie, par une présentation vocale, ou bien celui de la fin comme Welles (La Splendeur des Amberson et Le procès), Altman (Mash), Bergman (chacun des six épisodes de Scènes de la vie conjugale) ou Harry Nillson chantant le générique de fin de Skidoo de Preminger). Mais, où que ce soit, les mots de la fin constituent un hommage au travail d'équipe.

vendredi 19 février 2021

Ariane ou L'amour l'après-midi


N'étant définitivement pas touché par l'humour des Monty Python, en l'occurrence Jabberwocky de Terry Gilliam, je me suis rabattu sur un autre Blu-Ray également publié par Carlotta, une comédie charmante de Billy Wilder intitulée Love in the Afternoon que les Français appelèrent Ariane, habitués à réinterpréter les films étrangers en les renommant !

Dans ses comédies, Billy Wilder est définitivement le descendant direct d'Ernst Lubitsch. À la fin des années 30, il a d'ailleurs écrit les scénarios de La Huitième Femme de Barbe-Bleue et Ninotchka pour son mentor. Voilà l'humour qui me fait vibrer ! Je peux voir et revoir Ninotchka (dont je connais certains passages par cœur), ou Ball of Fire (quelle énergie !) réalisé par Howard Hawks, films où les femmes montrent leur ascendant flagrant. Greta Garbo ou Barbara Stanwick y sont absolument épatantes. Nous retrouvons cette délirante euphorie lorsqu'il signa Certains l'aiment chaud (Some Like It Hot) (Nobody's perfect !) ou One, Two, Three (l'anticommunisme primaire me rend particulièrement hilare). Mais Wilder est aussi l'auteur de Assurance sur la mort (Double Indemnity), La Scandaleuse de Berlin (A Foreign Affair), Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard), Le Gouffre aux chimères (Ace in the Hole), Témoin à charge (Witness for the Prosecution), La Vie privée de Sherlock Holmes (The Private Life of Sherlock Holmes) et tant d'autres dans des genres très différents. Quel qu'il soit, il a toujours un regard critique et acéré sur le monde.

Ariane réunit Gary Cooper, Audrey Hepburn et Maurice Chevalier pour une comédie sentimentale pleine de toupet se déroulant à Paris (décors d'Alexandre Trauner). Ajoutez à ce quatuor, un second, l'orchestre tzigane qui suit partout, jusque dans un bain de vapeur, le milliardaire que veut séduire la fille d'un détective privé, et vous obtenez un bouquet de fleurs printanières incroyable. En 1957, le Code Hays obligeant les cinéastes à suggérer plutôt que montrer, Wilder trouve nombreuses astuces de mise en scène et de cadrages. Les références à Lubitsch sont nombreuses, sans compter Maurice Chevalier qui tourna avec lui The Love Parade, The Smiling Lieutenant, One Hour With You et The Merry Widow, et Gary Cooper qui de son côté additionna Paramount on Parade, Si j'avais un million (If I Had a Million), Sérénade à trois (Design for Living) et La Huitième Femme de Barbe-bleue. La jeune espiègle Audrey Hepburn n'avait que 18 ans, mais déjà douze apparitions à l'écran dont Vacances romaines, Sabrina, Guerre et Paix, Funny Face. Wilder, qui signe le scénario avec le Roumain I.A.L. Diamond, complice de tous ses films suivants, a toujours aimé la provocation. Cette histoire d'amour entre un riche vieux beau et une jeune ingénue délurée a de drôles d'échos à l'époque de #metoo et renvoie à l'excellente blague de Blanche Gardin lors de la remise des Césars en 2018. J'ai repris le titre américain pour mon article, mais la gestion absurde de la crise dite sanitaire renvoie l'introduction du film à un passé qui n'a hélas rien d'actualité : “À Paris, les gens mangent mieux. À Paris, les gens font l'amour, peut-être pas mieux, mais certainement plus souvent”.


Si le somptueux coffret est épuisé, le DVD offre des suppléments de choix. Ariane, rapports de tournage permet à N.T. Binh d'approcher le département des archives papier et photos de la Cinémathèque Française, révélant certains détails pour la première fois. Idem avec l'autre court documentaire Au fil d'Ariane ou La complicité magnifique du couturier Hubert de Givenchy avec Audrey Hepburn. Le plus passionnant ne figure que sur la version Blu-Ray : Portrait d'un homme à 60% parfait Billy Wilder est un documentaire d'Annie Tresgot et Michel Ciment où le journaliste passe du temps avec le cinéaste qui ne tient pas en place, évoquant sa Vienne natale, son immigration aux États-Unis pour fuir le nazisme, et ses films, essentiellement à partir de Certains l'aiment chaud, avec les témoignages délicieux de Jack Lemmon (pour aussi The Apartment, Irma La Douce, The Fortune Cookie, Avanti!) et Walter Matthau (pour The Fortune Cookie, The Front Page, Buddy Buddy). Clin d'œil amical à Annie Tresgot que je n'ai pas vue depuis des décennies et qui en 1971 fit partie du jury qui m'adouba lors du concours de l'Idhec, donc sans qui je n'aurais probablement jamais écrit cet article, ni aucun de ce type.

→ Billy Wilder, Ariane, DVD ou Blu-Ray Carlotta, 20€

jeudi 18 février 2021

Traité de bave et d'éternité


Lorsque, plus de trente ans après sa mort, j'ai vendu les sept mille livres de mon père, j'ai commencé par faire des lots, par exemple sans vérifier s'il y avait des dédicaces. C'est ainsi, je n'ai pas de regret. J'ai retrouvé récemment un livre de 1956 de Maurice Lemaître, mais point d'Isidore Isou qui venait souvent à la maison. En feuilletant La plastique lettriste et hypergraphique, je me rends compte que je me suis habitué à ce que les choses disparaissent, comme mon archet Charles Bazin en pernambouc, gravé au fer, qui a disparu chez le luthier à qui je l'avais confié ! J'ai vendu les livres de mon père, parce qu'ils représentaient son histoire, non la mienne. Il m'en reste quelques uns, ceux où son nom est imprimé en ©opyright, ceux qui lui sont dédiés, et quelques trucs de valeur ou simplement invendables dont je me débarrasserai peut-être un jour. Mes trois bibliothèques croulent déjà sous mes propres lectures, sans compter celles consacrées aux disques ou aux vidéos...

Article du 23 mars 2008

Enfant, j'entendais mes parents parler d'un poète avec un nom qui sonnait bizarrement musical. Son style onomatopique résonne encore à mes oreilles quand mon père imitait la poésie lettriste. Dans les années 50, Isidore Isou, comme Boris Vian, rédigeait des petits textes grivois pour une revue légère dont mon père s'occupait. Ni l'un ni l'autre ne signaient ces petites choses destinées à arrondir leurs fins de mois. Il est probable que les singeries musicales paternelles m'influencèrent plus tard dans mon goût pour les allitérations et la musique contemporaine !


Dans le volume 2 de l'Anthologie "Avant-garde" éditée en double dvd par Kino à partir de la collection Raymond Rohauer (édition américaine multizones lisible sur un lecteur dvd français, sous-titres anglais non optionnels), je découvre enfin le Traité de bave et d'éternité de l'inventeur du lettrisme, aux côtés d'un magnifique Paul Léni, Rebus-Film n°1, d'un des deux films de Jean Epstein que j'ai maintes fois mis en musique avec le Drame, La chute de la Maison Usher (l'autre, La glace à trois faces, figure avec Le tempestaire sur le Volume 1), du Pacific 231 de Mitry avec la musique d'Arthur Honegger, et de films de Willard Haas, Marie Menken, Sidney Peterson, James Broughton, Gregory J. Markopoulos, Dimitri Kirsanoff et Stan Brakhage que je n'ai pas encore eu le temps de regarder. Le volume 2 couvre la période 1928-1954.


Les deux premiers tiers du film de deux heures d'Isidore Isou (1951, une version expurgée de 78 minutes figure sur ubu.com) est une déambulation dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés tandis que le poète, devenu cinéaste pour l'occasion, déballe une loghorrée de provocations incisives et mégalomaniaques, critiques explosives du cinéma bourgeois anticipant le situationnisme de Debord, humour dévastateur qui trouve son apogée dans la dernière partie où les outrages graphiques à la pellicule sont enfin accompagnés de poésie lettriste. Le film fait partie de ces objets rares, culte pour certains, dont on a entendu parler, mais qui furent longtemps difficiles à voir ou entendre, comme Pour en finir avec jugement de dieu d'Antonin Artaud ou Radiophonie de Jacques Lacan, comme le film La dialectique peut-elle casser des briques ou maints chefs d'œuvre du cinéma expérimental.

P.S. de 2021 : Le DVD du Traité de bave et d'éternité est aujourd'hui disponible sur Re-Voir.

mardi 9 février 2021

Les miettes du purgatoire


Article du 21 février 2008

Formidable ! Des téléspectateurs ont enregistré le court-métrage que Françoise Romand avait réalisé en 1992 pour Strip-Tease et l'ont mis en ligne, ce qu'elle ne pouvait se permettre [P.S.: depuis, elle a remasterisé le film et "changé quelques petites choses" ; c'est cette version qui est offerte ici]. En effet, la nièce des deux jumeaux a demandé que Les miettes du purgatoire ne soit plus diffusé à la télévision. Or cette interdiction a fait plus de publicité au film que si il était resté un épisode parmi d'autres de la célèbre série. Il est, grâce à elle, devenu "culte" et Internet permet de découvrir ce petit joyau qui tranchait déjà avec le style de Strip-Tease. Car Françoise ne se moque pas de ses personnages, elle vibre en compassion avec eux comme dans toutes ses autres œuvres. Cette tendresse a chaque fois tissé une complicité avec celles et ceux qu'elle filmait, lui permettant de tourner comme personne.


Les deux parents sont aujourd'hui décédés, et seul reste en vie l'un des deux frères, Yves, qui ne voit d'ailleurs aucun inconvénient à ce que le film soit projeté [P.S.: Je crois me souvenir qu'il est décédé lui aussi, depuis]. À la mort d'Alain, la famille aurait aimé brûler tous ses tableaux, effaçant ainsi ce qui pouvait sembler incorrect dans cette morale morbide qui compose le charme discret de la bourgeoisie.
Il est passionnant de mettre en relation Les miettes du purgatoire et le long-métrage Mix-Up ou Méli-Mélo que Françoise tourna sur deux bébés échangés à la naissance, jumelles à leur manière croisée. À propos de Mix-Up, voir le site DVDBeaver qui a réalisé une page autour du film avec de belles captures d'écran.

P.S. de 2021 : Françoise Romand a reçu cette année le Prix de la SCAM pour l'ensemble de son œuvre.

vendredi 5 février 2021

La dialectique peut-elle casser des briques ?


Le Gorafi, NordPresse, Secret News, Le Journal de l'Élysée, etc., les sites satiriques et parodiques pullulent sur le Net. Dans le monde absurde où nous évoluons, il faut parfois s'y prendre à deux fois pour vérifier une information, les comiques ou critiques devant faire preuve de beaucoup d'imagination pour rivaliser avec la réalité. Rappelons quelques précédents historiques.

Article du 15 février 2008


Sur la Toile, j'ai retrouvé par hasard le film néo-situationniste La dialectique peut-elle casser des briques ? que René Viénet réalisa en 1972 en détournant un film de Hong Kong de Doo Kwang Gee (parfois écrit Kuang-chi Tu). Il doubla les voix en réinventant des dialogues politiques qui mettaient en boîte le Capital et les bureaucrates communistes. Y prêtèrent leurs voix les acteurs Patrick Dewaere, Roland Giraud, Michèle Grellier, Dominique Morin, Jacques Thébault... L'objet amusera ceux qui ont connu les années 60 et 70 et leur effervescence "révolutionnaire", il intéressera peut-être les plus jeunes, d'autant que c'est le premier film de kung-fu dont on parla en France, donc par une version détournée ! Son succès me rappelle celui de la chanson des Inconnus, Auteuil Neuilly Passy, qui fut le premier gros succès de rap alors qu'il s'agissait d'un pastiche.


La sortie d'un dvd de René Viénet est annoncée pour avril 2008. En attendant, je vous livre deux autres extraits de ce drôle d'objet cinématographique, qui complète excellemment l'édition intégrale des films de Guy Debord en dvd.


Viénet se livra ensuite à d'autres détournements de films comme Les filles de Kamaré (1974) à partir d'un film pornographique japonais dont il imagina les sous-titres ou du documentaire férocement anti-maoïste Chinois, encore un effort pour être révolutionnaires, en anglais Peking Duck Soup (1977), deux films que l'on peut regarder, avec l'intégrale de La dialectique, sur le site remarquable ubu.com. Je n'ai hélas pu visionner Une petite culotte pour l’été...
Cet exercice, devenu, depuis, un genre à part entière, fut repris en 1992 sur Canal Plus par Michel Hazanavicius et Dominique Mezerette, qui firent doubler un montage d'extraits de séries télévisées pour composer l'hilarant Derrick Contre Superman : Eine Grosse Fünf.


Suivirent Ça détourne : le triomphe de Bali-Balo et Le grand détournement : La classe américaine, encore plus laborieux et potaches. En 1966, Woody Allen avait lui-même réalisé What's Up, Tiger Lily? à partir d'un film japonais d'espionnage en reconstruisant intégralement la bande-son, insérant de nouveaux plans et réorganisant le montage général. Le détournement fut souvent pratiqué pour désamorcer une pensée en en renversant les valeurs. Ainsi, je me souviens que mon père possédait un livre publié au début de la guerre, intitulé Mein Rampf, qui commençait ainsi : " - Heil Hitler ! - Hitler who ? - It'll amuse you..."

mercredi 3 février 2021

L'avocat de la terreur


Depuis cet article, Barbet Schroeder a réalisé Inju : la Bête dans l'ombre (2008), l'épisode 12 de la saison 3 de Mad Men (2009), le court-métrage sur l'exposition Ricardo Cavallo à Kerguéhennec (2013), Amnesia (2015) et Le Vénérable W. (2016). Il a 79 ans... J'ai aussi eu la chance de discuter avec une des proches collaboratrices de Jacques Vergès qui a confirmé mes impressions.

Article du 27 décembre 2007

Le film de Barbet Schroeder sur Jacques Vergès est un grand film politique. Il éclaire les motivations profondes du célèbre avocat qui, sous couvert de défendre ses clients, fait un procès en règle de la société. Nous comprenons parfaitement sa stratégie lorsqu'il affirme qu'il aurait pu défendre Hitler, et " même George Bush... à condition qu'il plaide coupable ! " Dès lors que l'on saisit le fil de sa pensée, l'avocat apparaît beaucoup moins ambigu qu'on aurait pu le supposer. Vergès est un calculateur romantique, un révolutionnaire qui se sert de l'institution pour porter le débat sur la place publique. Le tribun sait que personne ne pourra l'empêcher de parler, qu'il pourra s'exprimer librement dans le cadre de la loi. Si Schroeder, qui avait déjà signé, entre autres, Général Idi Amin Dada, montre des images rares comme celles du massacre de Sétif le 8 mai 1945, il réalise un thriller haletant dont le narrateur est le maître du jeu et les témoins ses exécutants. Si le secret sur ses années d'absence n'est pas levé, sa présence au Cambodge aux côtés de Pol Pot semble définitivement écartée. De l'héroïne algérienne Djamila Bouhired qu'il épousera et dont il aura deux enfants à Magdalena Kopp, Anis Naccache ou Carlos, il fait le procès du colonialisme sous toutes ses formes. " Vergès n’aura de cesse de rentrer dans le chou de la France jusqu’à ce qu’elle avoue s’être comportée comme des nazis de la Seconde Guerre mondiale vis à vis des nationalistes anti-colonialistes de son ancien empire ".


En acceptant de défendre Klaus Barbie, il fait le procès de la Collaboration. Il retourne souvent son rôle de défenseur comme un gant pour devenir accusateur de la société qui a engendré le terrorisme. Si les scènes inédites n'apportent pas grand chose au film, le second dvd donne de précieuses et passionnantes indications biographiques que l'on retrouve sur le site dédié au film. Pour L'avocat de la terreur, Barbet Schroeder retrouve une veine entamée avec des films aussi variés que More, La vallée, Maîtresse, Koko le gorille qui parle, avant qu'il ne parte réaliser des films américains comme Barfly, Le Mystère Von Bülow et une demi-douzaine de thrillers. Tous ses films, documentaires ou fictions, réfléchissent l'état du monde. À l'affût des grandes mutations, le réalisateur se fait plus annonciateur que dénonciateur, et montre une œuvre plus unie qu'il n'y paraissait.

jeudi 28 janvier 2021

El otro Cristóbal d'Armand Gatti


Si, du temps où il existait des salles de cinéma, vous avez eu la chance et la surprise de découvrir l'étrange film d'Armand Gatti, El otro Cristóbal, il vous aura forcément manqué les bonus présents sur le DVD publié par ED Distribution. Comment décrire ce film étonnant tourné en 1962, sorte d'opéra libertaire azimuthé, hommage à la révolution cubaine, emporté par la salsa de Gilberto Valdés, baroque et loufoque ? Les adjectifs me manquent, tant il en faudrait pour se rapprocher de ce spectacle incroyable, aux contrastes filmés dans un superbe noir et blanc par Henri Alekan, dans des décors obliques de Hubert Monloup. Cet autre Christophe Colomb est joué par Jean Bouise, mais celui-là fomente une révolte contre le dictateur Anastasio et les compagnies nord-américaines. Le scénario, totalement allumé, rappelle certains films de cette époque où s'inventait le nouveau cinéma. Je pense à Closed Vision de Marc'O, à La route parallèle de Ferdinand Khittl, aux Funérailles des roses de Toshio Matsumoto, à The Savage Eye, aux films de Fernando Arrabal...
Sauf qu'Armand Gatti est lui-même un personnage picaresque extrêmement attachant. Un poème et cinq films, son portrait réalisé par son fils Stéphane en 1980, montre cet être exalté à la vie peu commune. Très jeune résistant, condamné à mort, évadé d'un camp de travail en Allemagne, parachutiste, journaliste censuré par le Gaullisme, dresseur de fauves, grand voyageur, féru de musique contemporaine, il rencontre Che Guevara, Miguel Ángel Asturias, Mao Tsé Toung, Fidel Castro, se lie avec Chris Marker, écrit une quarantaine de pièces de "théâtre révolutionnaire" et réalise cinq films dont El otro Cristobal qui représente Cuba au Festival de Cannes, y obtient le Prix des Écrivains de cinéma et de télévision, mais ne sera projeté que 50 ans plus tard, en 2019, pour cause de mésentente avec le producteur français ; et Le Lion, sa cage et ses ailes sur lequel j'ai écrit un article en 2011.


À Montreuil il crée le centre international de création La Parole errante qui rassemble tous les arts. Sa biographie est si imposante que je ne fais que picorer. On sent parfaitement son enthousiasme et sa fougue dans le documentaire de 68 minutes présent sur le DVD. Y figure aussi Le Journal intime de Dieu de Sylvain Dreyer (2011) à la recherche du comédien qui tenait le rôle en 1962. Armand Gatti, disparu en 2017 à l'âge de 93 ans, n'a cessé d'user de son imagination pour lutter aux côtés des ouvriers et des paysans. Sa liberté de création semble d'un autre temps, tant l'anesthésie paralyse la plupart des artistes d'aujourd'hui, plus enclins au revival qu'au bouleversement que l'analyse procure. Armand Gatti était un de ces rares artistes libres qui n'avait que faire des modes et des étiquettes marchandes, privilégiant les recherches formelles pour aller vers un art populaire, théorie et pratique allant toujours de paire, misant toujours sur l'intelligence et la vie.

mardi 19 janvier 2021

Débanalisation du viol au cinéma


S'il existe nombreux films traitant du viol dans l'Histoire du cinéma, le mouvement #MeToo a récemment suscité de nouvelles productions audiovisuelles. Ma nièce Estelle, graphiste à New York, avec qui je discute de temps en temps de "l'évolution" des mœurs de l'autre côté de l'Atlantique, m'a justement conseillé I May Destroy You, la nouvelle série TV de Michaela Coel. Cette réalisatrice anglaise, qui tient aussi remarquablement le rôle principal, avait déjà signé les deux saisons de Chewing Gum, beaucoup plus léger, cousine aînée de Fleabag ! Si elle appartient à la communauté noire londonienne, elle axe l'intrigue sur le recouvrement de sa mémoire après une soirée traumatisante. Rien à voir avec la récente mini-série de Steve McQueen, Small Axe, qui aborde surtout le racisme dans les années 60 à 80, trop démonstratives pour me plaire.


Michaela Coel fait, elle, preuve d'une grande originalité de traitement, évitant les répétitions de ressources scénaristiques propres aux séries en général. Menant l'enquête en filigranes, elle saisit progressivement le spectateur en même temps qu'elle découvre ce qui lui est arrivé une certaine nuit de cauchemar où un homme lui a glissé du GHB dans son verre d'alcool. La violence ne vient pas des images, mais des impressions nauséabondes qu'elle engendre habilement. Le portrait de cette jeunesse londonienne actuelle participe au vertige. C'est la meilleure série que j'ai vue depuis la formidable Unorthodox.


J'ai enchaîné avec la série française Laëtitia, fiction de Xavier de Lestrade à qui l'on doit, entre autres, les séries documentaires exceptionnelles Un coupable idéal ou The Staircase (Soupçons) dont il suit les rebondissements des années plus tard lorsque de nouveaux éléments d'enquête sont révélés. La vérité sur la disparition de Laëtitia est recherchée avec la même minutie, rigueur qui caractérise tout son cinéma.
Rien à voir avec mon sujet, mais cela tranche avec la série Lupin dont la presse se gargarise, alors qu'elle est d'une banalité affligeante.


Promising Young Woman d'Emerald Fennell est l'histoire d'une vengeance liée à la culpabilité. Comme pour les deux séries, le film pointe l'inconscience des hommes qui ont longtemps joui de l'impunité de leurs actes. Le machisme peut prendre des visages très différents, du prédateur ou chevalier servant.

mercredi 13 janvier 2021

Madame de...


Article du 3 décembre 2007

Madame de... est une valse viennoise. La tête me tourne. Mon corps vacille. Le destin est obscur. Saurons-nous l'aborder avec dignité, humilité ? Je pense aux romans d'Arthur Schnitzler. Françoise répond Edith Wharton. Les mouvements amples de la caméra ont l'élégance des personnages. Les avant-plans en amorce renforcent la distance freudienne de notre regard. Ici les miroirs réfléchissent aussi. La lumière de Christian Matras vaporise un voile d'une précision absolue sur les âmes et les objets. Les yeux dans les yeux. Paupières baissées. Un geste. Coup de foudre. La moindre réplique renvoie au décor, à un costume ou à la scène, sans jamais négliger ni les différences de classe, ni les rapports entre les femmes et les hommes. Tout est écrit et tout semble si naturel que nous pénétrons en somnambules les rêves de celles et ceux que filme Max Ophüls. Ses personnages n'ont pas le choix, ils s'enfoncent dans le récit comme nous traversons la vie sans savoir, que lorsqu'il est trop tard...
Les œuvres d'Ophüls sont un ravissement. Je n'en perds pas une bouchée, de l'image comme de ce qui s'y trame, le moindre figurant, les astuces sonores, les cadres de Douarinou, les costumes d'Annenkov, l'époustouflante Danielle Darrieux dans un de ses meilleurs rôles... Ophüls, comme Mizoguchi, fait partie des rares cinéastes mâles à avoir su filmer les femmes en remettant pitoyablement les hommes à leur place, ici Charles Boyer et Vittorio de Sica. Madame de... fut tourné en 1953, entre Le plaisir et Lola Montès, d'après un roman de Louise de Vilmorin qu'adaptèrent Marcel Achard, Annette Wademant et le metteur en scène. L'œuvre est à réévaluer. Max Ophüls figure parmi les plus grands cinéastes français de l'histoire aux côtés de Jean Epstein, Jacques Becker, Jean Grémillon, trop souvent oubliés au profit d'Abel Gance, Jean Renoir ou Marcel Carné. Je ne vais pas citer tout le monde...


Le dvd anglais (zone 2, donc lisible sur un lecteur français) a un bande-son très moyenne (alors que le film lui fait la part belle) et les sous-titres sont insubtilisables, mais l'excellence du film mérite que l'on s'en fiche. Un dvd du Plaisir est également disponible en copie anglaise (Universal), tout aussi épatant et entraînant que Madame de... Ne boudons pas le nôtre, d'autant que l'on devra encore attendre que soit restauré Lola Montès, car voilà plus de quarante ans que l'on ne l'a pas vu avec ses couleurs d'origine.

P.S. de 2021 : depuis, Carlotta a publié de magnifiques Blu-Ray de Lola Montès (enfin restauré comme par magie !), La ronde et Lettre d'une inconnue, 20€ chacun. Je n'ai pas vu celui de Madame de, ni celui du Plaisir, tous deux chez Gaumont...
buy ry4 hangsen liquids | theadvancedgroup.co.uk