Jean-Jacques Birgé

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vendredi 24 février 2017

Il était une fois la banlieue


Dans le livret de 24 pages accompagnant le DVD Il était une fois la banlieue où Chris Marker, Jean-Louis Comolli, Alice Diop, Suzanne Rosenberg, Viviane Aquilli, Christiane Lack font les louanges de la réalisatrice Dominique Cabrera, sa monteuse Dominique Greussay évoque "la très belle musique" que j'avais composée en 1992 pour Chronique d'une banlieue ordinaire. J'avais surtout essayé de rester simple, de jouer naturellement, sans artifice, pour que la musique ne semble pas arriver des cieux comme souvent au cinéma. Après son passage sur Canal+ je me souviens avoir été touché que notre facteur m'ait reconnu chantant le thème en même temps que l'orgue. La voix est fausse, mal assurée, fragile. J'avais demandé au guitariste Philippe Deschepper et à l'accordéoniste Michèle Buirette d'interpréter de subtiles variations de cette valse et je serais très curieux d'entendre aujourd'hui les prises qui n'ont pas été retenues au montage.
C'est ce même écart temporel qui donne aujourd'hui tout leur suc aux six films de Dominique Cabrera. Vingt cinq ans ont passé, autant qu'entre la construction des tours du Val Fourré et leur démolition qu'elle filma alors.


En regardant la destruction technique des tours du Val Fourré à Mantes-la-Jolie on ne peut s'empêcher de s'interroger sur celles du World Trade Center. Mais ce sont d'abord les gens qui y ont vécu qu'a filmés la réalisatrice. Quatre mois plus tôt, les anciens habitants arpentent les chambres vides et racontent leur vie passée là. Dans l'intimité de chacune et chacun s'écrit l'histoire de la banlieue à la fin du XXe siècle, une histoire en marge de l'actualité, mais qui depuis n'a pas changé pour les pauvres vivant près de la capitale sans ne rien en connaître. On peut hélas le constater à la projection du film récent d'Olivier Babinet, Swagger. Les deux mondes s'ignorent mutuellement. Il est impossible de ne pas assimiler la déception de ces laissés-pour-compte à la dérive absurde qui en pousse aujourd'hui certains vers l'extrême-droite. En 1981, dans J'ai droit à la parole Dominique Cabrera filmait l'autogestion à Colombes. Comment la banlieue est-elle ensuite devenue « ordinaire » ? L'humanité des personnes qu'elle filme fait écho à leur misère matérielle.
En 1989, Thierry Cabrera, le frère de Dominique, fait la lumière d'un spectacle d'Ahmed Madani, La tour, qui met en scène les habitants avant démolition de leurs appartements et que sa sœur capte un soir sous le titre Un balcon au Val Fourré, présent comme les cinq autres films dans le DVD. À cette occasion je rencontrerai mon ami le scénographe Raymond Sarti qui repeindra en bleu la façade, les balcons, le parking pour le spectacle d'Un Drame Musical Instantané, J'accuse d'Émile Zola, avec un orchestre de 80 musiciens, Richard Bohringer, la chanteuse Dominique Fonfrède, le trio du Drame et Madani à la mise en scène.


Dans ces mêmes lieux Dominique Cabrera y tournera Chronique d'une banlieue ordinaire, avec, en compléments, Réjane dans la tour et Rêves de ville en 1993. La femme de ménage raconte son quotidien de couloir en ascenseur. Un dernier film mêle les discours officiels, le spectacle de la démolition, l'émotion des habitants et les commentaires d'un jeune le jour de la démolition. C'est terminé. Mais que sont-ils devenus aujourd'hui ? La banlieue ne ressemble-t-elle pas toujours à ce no man's land entre la ville et la campagne où rien n'est fait pour les jeunes qui ne peuvent que zoner en bas des cités ? Les urbanistes à la solde des politiques semblent bien les auteurs de cette mise en scène criminelle de la misère.


Après cet ouest délaissé par les pouvoirs publics, Dominique Cabrera migre en banlieue nord pour filmer en 1994 Une poste à La Courneuve, son autre film phare marquant ses débuts avant ses films autobiographiques et ses longs métrages de fiction. Avec toujours autant d'humanité elle enregistre le quotidien d'un bureau de poste de la Cité des 4000 dont les habitants viennent d'abord toucher leurs allocations, rendant responsables les guichetiers qui font pourtant tout leur possible. La misère des sans emplois s'oppose aux petits salariés, fonctionnaires débordés à peine mieux lotis. Tous ces témoignages exceptionnels sont réunis dans le DVD, augmenté d'un entretien filmé par Victor Sicard avec la réalisatrice, le chef op et l'ingénieur du son d'Une poste à La Courneuve, et de l'émission Sur les docks d'Inès Léraud sur France Culture diffusée en 2009.

Il était une fois la banlieue, 6 films de Dominique Cabrera, Documentaire sur grand écran, collections particulières, 25€
→ soirée de lancement du DVD, mardi 7 mars au Forum des images, Paris. Séance suivie d'un débat en présence de Dominique Cabrera et Alice Diop.

lundi 13 février 2017

Le choc de Walerian Borowczyk


Le coffret collector DVD/Blu-Ray consacré à Walerian Borowczyk est choquant à plus d'un titre, d'autant qu'il rassemble 7 longs métrages, 14 courts métrages, quantité de bonus documentaires et 2 livres ! Le choc vient d'abord de la qualité et la variété des films d'animation réalisés à partir de 1959 par celui qui commença par dessiner des affiches en Pologne. Son influence fut considérable, notamment sur les animateurs Jan Svankmajer et les frères Quay, voire Chris Marker qui cosigna Les astronautes. Le second choc vient de l'originalité des premiers films de fiction, sortes de théâtres de marionnettes surréalistes où l'on reconnaît des affinités avec Buster Keaton et Luis Buñuel, mais aussi l'héritage des pionniers Charles-Émile Reynaud, Émile Cohl, Georges Méliès. Enfin, le cinéaste est surtout connu pour ses films aux provocations érotiques qui suscitèrent la censure dans différents pays, et "Boro" n'y va pas de main morte. Ajoutez à cela des partitions musicales signées Bernard Parmegiani, l'invention de machines à musique en bois inouïes, un souci esthétique du moindre détail et vous découvrirez une œuvre unique et audacieuse qui continuera longtemps à faire scandale. Certains y voient une œuvre misogyne, d'autres la libération des femmes, mais il est certain que Borowczyk appuie là où cela fait mal, délicieusement mal ou cruellement du bien ?

Ses films d'animation sont de petits chefs d'œuvre y compris l'extraordinaire long métrage Le théâtre de Monsieur et Madame Kabal (1967) rappelant Topor et Beckett. Ses autres courts métrages, toujours aussi personnels, tiennent plus du cinéma expérimental. La poésie cruelle de Goto, l'île d'amour (1968) ne cache pas sa charge contre le totalitarisme, ce qui n'échappera ni à la censure polonaise stalinienne ni à celle de l'Espagne franquiste. Pierre Brasseur y est un Goto III ubuesque... Blanche (1971) est un drame romantique qui se déroule dans un Moyen Âge des plus scabreux. Michel Simon, Georges Wilson, Jacques Perrin sont nettement plus monstrueux que les bêtes qui rodent d'un film à un autre, et Ligia Branice, femme et muse du réalisateur, joue de manière quasi bressonienne... L'érotisme déjà présent dans ses films précédents explose avec les Contes immoraux (1974) où Fabrice Lucchini est l'un des personnages d'André Pieyre de Mandiargues et Paloma Picasso dans le rôle de la Comtesse Bathory, et le plus provoquant, La bête (1975). Rien à voir avec la pornographie des gonzos du X. Le désir y est extrêmement dérangeant : fellation cosmique, masturbation transcendentale, lesbianisme sanglant, inceste papal, fantasme zoophile. Boro marche sur les traces du Marquis de Sade ou d'Apollinaire. Les mâles en prennent pour leur grade, les femmes se déchaînent, mais les critiques de l'époque semblent avoir raté les intentions subversives... Les films suivants seront plus classiques dans leur narration, films "roses" (absents du coffret) assez fades. Histoire d'un péché (1975) est une descente aux enfers d'une pauvre fille entraînée par sa passion romantique et Dr Jekyll et les femmes (1981) un film d'horreur dont les failles sont évidentes. En effet, Boro soigne le moindre détail, lumière et décors, costumes et maquillage, trucages et montage, au détriment de la direction d'acteurs. Plus les dialogues prennent de la place, moins les films sont convaincants.


Le coffret s'enrichit d'un nombre incroyable de suppléments. Terry Gilliam, Craigie Horsfield, Leslie Megahey, Daniel Bird, Peter Bradshaw, Andrzej Kilmowski introduisent chacun un film. Les documentaires Un film n'est pas une saucisse : Borowczyk et le court métrage et Plaisirs obscurs : Portrait de Walerian Borowczyk, les récits de de chaque tournage par Patrice Leconte, Noël Véry, André Heinrich, Dominique Duvergé-Ségrétin, Udo Kier, les œuvres sur papier de Borowczyk, ses sculptures sonores, une collection d'objets érotiques, des publicités réalisées par Borowczyk, les œuvres peintes de Bona Tibertelli de Pisis, des sujets sur le compositeur Bernard Parmegiani ou sur l'utilisation de la musique classique, la version de 120 minutes des Contes immoraux présentée à Cannes quand La bête en faisait partie, etc. Au bout des fusils est un court-métrage de Peter Graham montrant une chasse de Francis Bouygues avec des faisans prétendument sauvages, mais qui sont en réalité élevés pour être tués ! Deux livres complètent cette somme, Camera Obscura, 212 pages regroupant des articles sur les films et deux entretiens exclusifs avec Borowczyk et Le dico de Boro, abécédaire de 92 pages...

Walerian Borowczyk, coffret collector 8 DVD+3 Blu-Ray+2 livres, version restaurée 2K, ed. Carlotta, 70€, sortie le 22 février 2017
Rétrospective au Centre Pompidou du 24 février au 19 mars, en 11 longs métrages et 26 courts métrages !

mercredi 30 avril 2014

Field recording, l'usage sonore du monde


Pour la prose je savais. Or je faisais du field recording depuis tout ce temps sans le savoir. Le passionnant ouvrage d'Alexandre Galand paru sur la non moins excellente collection Formes de l'éditeur Le Mot et le Reste m'ouvre les yeux sur une pratique naturelle consistant à enregistrer sur le terrain aussi bien les ambiances que la musique. L'usage sonore du monde en 100 albums se réfère évidemment au récit de voyage de Nicolas Bouvier paru en 1963, qui inspira entre autres le cinéaste Stéphane Breton pour sa collection de films ethnographiques. Si les découvertes sont nombreuses parmi trois grandes sections, la captation des sons de la nature, celle des musiques des hommes et les compositions qui s'en emparent, on se perd un peu dans le classement à l'intérieur de chacune.

On peut aussi regretter l'absence d'analyse sur les motivations de tel ou tel compositeur à intégrer des séquences documentaires dans ses fictions, d'autant que c'est la partie la plus faible de l'introduction alors que ces mélanges occupent la majeure partie de l'ouvrage. Quelle raison a chacun de se confronter au monde sonore en dehors d'un contexte musical ? Quelle différence s'exprime entre nature et culture ? La sélection très orientée "musiques du monde" dans la seconde partie et "musique électro-acoustique" dans la troisième (analogie avec le travail solitaire du preneur de son ?) en oublie les rockers et les jazzmen aux motivations fort différentes, tels René Lussier (Le trésor de la langue dressant un pont entre le l'Histoire du Québec et la musique), Frank Zappa (producteur de Wild Man Fisher, artiste de rue schizophrénique), Barney Wilen (Moshi, influence d'un voyage en Afrique, et Auto Jazz - Tragic Destiny Of Lorenzo Bandini, énergie de la course automobile), Colette Magny (Mai 68 avec les reportages de Chris Marker), parmi tant d'autres. Ce n'est pas seulement une question de choix, car l'absence d'articulations historiques qui ont pourtant fait le succès de plusieurs ouvrages de la collection ne nous permet que de picorer ici et là des informations, certes précieuses. Après avoir interrogé le spécialiste des chants d'oiseaux Jean C. Roché, l'ethnomusicologue Bernard Lortat-Jacob et le musicien improvisateur Peter Cusack, Alexandre Galand nous offre néanmoins 100 pistes, autant d'albums pour la plupart méconnus, pour alimenter notre curiosité dans ce domaine ouvert de l'écoute sans frontières.

Chaque parcours est une invitation au voyage. Je me revois en 1966 arpentant le Maroc avec le petit magnétophone portable italien de ma sœur, enregistrant les Gnaouas, les singes magots de la forêt, les médinas de Fès et Marrakech, afin de sonoriser le montage diapo de nos vacances. Trois ans plus tard je capturais le son du Festival d'Amougies, seul témoignage musical aujourd'hui accessible du premier festival de musique pop et jazz européen. J'en profitai pour immortaliser l'ambiance du public, les annonces de Pierre Lattès et les coups de gueule de Mouna. Il me faudra ensuite attendre de rentrer à l'Idhec en 1971 pour développer mes expériences sonores, encouragé par l'enseignement de Michel Fano et Aimé Agnel. L'écoute radiophonique de Luc Ferrari et Barney Wilen au Pop Club de José Artur m'avaient déjà titillé, mais la découverte d'Edgard Varèse grâce à Frank Zappa fut déterminante. Pour simplifier, merci John Cage, toute organisation de sons n'est-elle pas musique dès lors que l'on signifie son début et sa fin ? En 1975, Défense de, mon premier album, intègre des bruitages et l'année suivante Un drame musical instantané branchera le téléphone du studio sur la table de mixage de manière à incorporer les coups de fil reçus pendant nos improvisations ! J'avais pris l'habitude de diffuser des reportages sonores parmi les instruments comme les chiffres du loto dans Rideau ! (1980), On tourne (1981) entièrement enregistré dans une usine de métaux, une partie de chasse dans Ne pas être admiré. Être cru. (1982) et le métro dans L'homme à la caméra (1983) avec le grand orchestre, le haras de Blois pour Les blancs jouent et gagnent (1987) ou le casino de Deauville pour le film L'argent de Marcel L'Herbier (1988), etc. Les saynètes que compose la litanie de mes répondeurs téléphoniques (1977-89), les radiophonies revendiquant leurs social soundscapes (1974-81) ou la Mascarade Machine (2010) transformant le flux hertzien en mélodies n'appartiennent-ils pas tout autant au genre du field recording ? En 1994 j'organisai les bandes rapportées du Haut-Karabagh par Richard Hayon comme un carnet de notes, récit de voyage où ces Musiques du Front se jouaient dans les cimetières, les tranchées et les ruines. J'ai longtemps marché, un micro fiché sur chaque oreille, mais aujourd'hui j'utilise un petit Nagra discret et compact. Sur scène il m'arrive aujourd'hui d'utiliser les samples que Chris Watson a commercialisé pour SonicCouture...

Le field recording devient un décor de théâtre (pré-établi) où se déroule l'action (par exemple, improvisée), sa véracité documentaire permettant aux auditeurs de s'immiscer dans des fictions imaginaires. Plus généralement composer des partitions sonores mêlant bruits, voix et musiques m'a poussé à considérer le field recording comme une composante essentielle de mon travail, et ce dans les trois cas cités par Galand, en enregistrant les bruits de la nature et des activités humaines, en privilégiant parfois des prises de son in situ, en intégrant ces éléments à des compositions hybrides. Même le studio est chez moi un terrain particulier où la vie quotidienne a sa place. L'improvisation y est pour beaucoup. Comme toute organisation sonore est musique, tout enregistrement devient ainsi field recording, pulvérisant les frontières qui séparent le vivant du vécu.

mercredi 23 avril 2014

Les bestioles d'Atacama


Françoise m'a demandé de sonoriser trois petites séquences animalières qu'elle a tournées au début du mois à San Pedro dans le désert d'Atacama au Chili. Pas question d'illustrer platement les flamants roses. Quitte à rajouter une musique, autant qu'elle apporte du sens ! Toute référence à l'éléphant de Slon Tango était vouée à l'échec, le fabuleux court métrage de Chris Marker reposant sur le long plan séquence d'un animal dressé dont la mémoire chorégraphique exprime probablement le stress. J'ai bien essayé. Aucune danse ne collait au jeu de jambes des échassiers. Les illusionnistes savent que l'on ne recommence jamais deux fois le même tour. Il fallait mieux chercher quelque chose d'exogène, rencontre du troisième type, comme si les animaux venaient de la planète Mars. C'est d'ailleurs ici que la NASA teste ses véhicules extraterrestres.


Gloria des Them tournait sur la platine à l'étage du dessous. Nous aurions pu être tentés par du rock, mais j'ai collé un duo improvisé avec Hélène Sage en 1981. L'archet de sa contrebasse se fond à mon dispositif électro-acoustique comme une partie de ping-pong. Les évènements disparates participent au synchronisme accidentel en faisant ressortir quantité de détails discrets comme ces étranges petits reptiles qui se faufilent sur le salar, l'un des plus grands gisements de lithium du monde. La bluette des flamants devient une scène inquiétante où le danger est suggéré par le traitement dramatique de la partition sonore. Sur la fin, en observant la courte phrase mélodique d'un grand ensemble j'ai pensé au projet inabouti de Buñuel de placer un orchestre symphonique aux fenêtres d'un immeuble en construction dans Los Olvidados.


La séquence des becs, est plus mignonne. Je me suis contenté de traiter le son synchrone avec le H3000. Les percussions, étirées, deviennent une sorte de chœur à la seconde entrée de champ des moineaux, mais surtout, à la fin, les piaillements et les coups de becs des pique-assiettes de plus en plus synthétiques rappellent avec humour un caquetage humain. Picos et Atacama font écho à Portée, un autre film de Françoise avec des petits oiseaux sur des fils téléphoniques. Pour la troisième séquence intitulée Salar, qui tient plus des souvenirs de vacances, j'ai ajouté au son direct une version instrumentale de la chanson La peste et le choléra écrite avec Bernard Vitet en 1992 pour l'album Carton, rien de très original, juste une couleur sud-américaine... Trois manières de traiter le réel pour se rapprocher de la fiction : en prenant un contrepied radical, en soulignant une allusion, en collant du papier peint...

mardi 31 juillet 2012

Évocation de Chris Marker


La disparition de Chris Marker, le jour-même de son anniversaire de 91 ans, est le dernier tour de cet artiste immense qui sut se jouer de la mémoire et du futur dans un univers quantique où l'impossible faisait partie de son quotidien. On ne sera donc pas surpris de le voir réapparaître au détour d'un plan, du moins en ombre fugitive tant il détestait se montrer en public, énième réincarnation de Guillaume-en-Égypte.
Au printemps 2001, alors corédacteur du Journal des Allumés du Jazz, je posai La Question, entre autres, à Chris Marker :
" Autour de la musique gravitent des images. Quelle est celle qui vous a le plus marqué ? "
Ce n'est pas vraiment un inédit puisque sa réponse parut dans le n°5, mais elle figure à elle seule une petite nouvelle, un court-métrage, une histoire comme seul il savait les raconter. Il a semé tant de graines que nombreuses plantes ne manqueront pas de refleurir après lui.

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" Celle qui vous a le plus marqué ? ". Comme vous y allez, heureux enfants insouciants qui ne savez pas encore combien d'images marquantes peut accumuler une mémoire ? C'est vrai que généralement je ne réponds pas à ce genre de questions (comme " les dix films qui ? " " les dix livres dans une île déserte ? " etc) -et j'en aurais fait autant si justement une image n'avait pas surgi toute seule à la fin de ma lecture. Je ne suis pas sûr qu'elle entre exactement dans ce que vous aviez en tête, mais comme elle était là, je vous la livre, vous en ferez ce que vous voudrez, inutile de dire que je ne me sentirai nullement offensé si vous concluez que, comme il m'arrive souvent, je suis à côté de la question.

Amitiés, Chris Marker

L'année serait facile à retrouver : c'était celle où les Exodus, rejetés par les Anglais des ports palestiniens, refusés par la France, erraient de côte en côte : certains se retrouvaient à leur point de départ, à Hambourg (pour un peu on leur aurait fait faire le reste du chemin en train, jusqu'à Treblinka, ça leur aurait rappelé des choses) - deux en particulier demeuraient en suspens au large de Juan les Pins, où nous voyions leurs feux s'allumer au crépuscule pendant que nous dansions en écoutant la musique de jazz. La guerre était encore assez proche pour que ce genre de collage incongru nous paraisse relever de la folie ordinaire, nous en avions vu d'autres. Dans cette boîte-là jouait Bernard Peiffer, le grand pianiste français qui devait peu de temps après nous quitter pour une carrière aux USA. Sa femme, Monique Dominique, chantait des spirituals, elle était une des rares blanches à pouvoir les interpréter avec le vibrato des grandes chanteuses noires. Et Danny Kane, remarquable joueur d'harmonica, complétait la formation avec un bassiste et un batteur que j'ai oubliés. C'est pendant une pause que j'ai vu Danny Kane aller s'adosser à une colonne, au fond de la petite scène où ils jouaient, là où la vue sur la mer était la plus directe, et doucement, presque inaudiblement dans le bruit des conversations qui venaient de succéder à la musique, tirer de son harmonica qui venait de dialoguer avec Bernard sur You go to my head les quelques notes d'une mélodie, celle de l'Hatikvah. Je suis prêt à jurer sur les saintes icônes que j'ai été le seul à faire le lien. Danny Kane était juif. De ce lieu de jeux insouciants, il envoyait un message aux autres, à ceux qui traînaient de côte en côte dans des conditions à peine meilleures que celles qu'ils avaient connues dans les camps. Il jouait pour lui, pour eux, tourné vers la mer, et personne ne l'écoutait, et personne sans doute n'aurait reconnu la mélodie. Aujourd'hui, cinquante et quelques ans plus tard, quand j'éprouve le vertige de ce temps-là et de tout ce qui a suivi, ce temps où l'Hatikvah n'était pas encore l'hymne d'un état qui n'existait pas encore, ce temps où les Six-Jours n'étaient pas le nom d'une guerre mais d'une course cycliste en un temps plus ancien encore, où le nom de Vel d'Hiv n'était pas encore celui d'une rafle, et où le mot rafle n'évoquait encore qu'une opération de police contre des truands, que d'ailleurs on n'appelait pas encore truands, ceux-là étaient des bandits du moyen-âge, c'est après-guerre que le mot reprendrait bizarrement sa place, quand j'éprouve le vertige de ce long enchaînement de chances et de gâchis, de promesses non tenues et de haines décidément insurmontables, je pense qu'il faudrait des livres et des livres pour en faire le compte, sans d'ailleurs convaincre personne, ou bien simplement réentendre au fond de la mémoire, imperceptibles et indestructibles, ces quelques notes fragiles qu'un joueur d'harmonica égrenait un soir d'après-guerre dans le crépuscule de Juan les Pins.

Note aucazoù : Exodus, You go to my head et Hatikvah doivent être en italiques.

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Chris Marker sur drame.org :
Chris Marker, moires et mémoires
Le 1er mai 2009 vu par Chris Marker
Immemory de Chris Marker (version anglaise pour OSX)
Le souvenir d'un avenir
Regarder Chris Marker dans les yeux
Chris Marker et les syndicats
Etc.

vendredi 8 juillet 2011

Chris Marker, moires et mémoires


Grande exposition Chris Marker en Arles pour les Rencontres de la Photographie. L'ensemble est à la fois disparate et homogène. À l'entrée, offert à la manipulation des visiteurs sur deux ordinateurs, le monde du cinéaste sur Second Life est aussi profond que le CD-Rom Immemory, mais il souffre des mêmes travers, une interface minimale et rébarbative. À la place de cet espace virtuel, à l'esthétique informatique vieillotte et malhabile, on rêverait d'une scénographie foraine en dur qui nous entraînerait dans les méandres de la pensée, en décors bien réels, avec des chausse-trappes et des miroirs déformants, de fausses perspectives et des passages secrets.
Si le malin faussaire froisse et déplie les visages des femmes, est-ce un ménage de printemps ou un échappatoire à l'inexorable oubli ? Ses clins d'œil aux vieux maîtres sont ceux d'un merveilleux conteur. Les affiches de cinéma jouent des heurts de la mémoire, les photographies des passagères du métro, son travail le plus récent, sont retouchées comme dans un journal de mode ou comparées à des tableaux historiques. Les fantômes prennent la pose à l'insu des modèles. Sommes-nous les enfants du passé ou du futur ? La conjugaison de Chris Marker confond l'un et l'autre. Les visiteurs peuvent se demander s'ils sont bien là ou ailleurs. Quelle heure est-elle ? interroge-t-il. La Jetée avait dressé les ponts. Le totem de postes de télévision est une incantation aux mythes cinématographiques, ces femmes qui hantent les souvenirs d'un homme qui s'est toujours voulu sans visage, du moins pour les autres. Invisible passe-muraille, le cinéaste traverse le temps sans même plus se déplacer, car Chris Marker ne viendra pas. Tout cela est derrière lui. Fatigué par les années des vrais calendriers, l'arpenteur rebelle avance toujours et encore, appâts contés.

mardi 31 mai 2011

Revision


Voilà plusieurs jours que j'ai décidé d'écrire un billet sur le fait que je dors très peu. M'endormant facilement à bout de fatigue et étant trop heureux de me réveiller, j'émets des doutes sérieux sur ce qui se trame dans mon inconscient. Alors que je viens de trouver le titre de mon billet, Sans sommeil, je découvre que j'ai abordé le sujet le 31 janvier 2007 et que je lui ai même attribué ce titre-là !
Jouant aux dix films à emporter sur une île déserte avec Jonathan, je fais une recherche dans mon Blog, et vlan, L'ile déserte sort du chapeau à la date du 18 mai 2007. Je ne m'étais alors autorisé que des films publiés en DVD. La donne a changé. Ma cinémathèque a considérablement augmenté. Aujourd'hui, comme nos listes sont trop longues, nous choisissons seulement des films que nous pourrions revoir quel que soit le moment, là, à l'instant.
Dans le désordre, comme ils me viennent, je sélectionne :
Muriel (Alain Resnais) qui était déjà le premier de ma liste précédente et dont j'ai affublé ma fille en second prénom à son grand dam
La nuit du chasseur (Charles Laughton), film orphelin que Carlotta vient de ressortir au cinéma
Adieu Philippine (Jacques Rozier) dont je connais tous les dialogues par cœur
Johnny Guitare (Nicholas Ray), idem
L'âge d'or (Luis Buñuel) puisqu'il faut bien n'en choisir qu'un
Faust (F.W.Murnau) d'autant que le Drame en avait composé une partition complète et que nous ne l'avons jamais joué
Le testament du Dr Mabuse (Fritz Lang) comme M qui forme dyptique avec lui
Le testament d'Orphée (Jean Cocteau), son dernier film résume toute son œuvre
Anathan (Josef von Sternberg), un autre dernier film, en japonais, commenté par l'auteur
La grande illusion (Jean Renoir) pour ne pas prendre La règle du jeu que Jonathan emporte déjà !
Les demoiselles de Rochefort (Jacques Demy), mais c'eut pu être Les parapluies ou Une chambre en ville
Uccellacci e uccellini (Pier Paolo Pasolini) aussi bien que La ricotta
Histoire(s) du cinéma (Jean-Luc Godard), pirouette élargissant fabuleusement le champ
Cela fait déjà 14 et tous ceux ou celles qui se prêtent à l'exercice trichent en ajoutant qu'ils ont laissé de côté tel ou tel, comme moi Les petites marguerites (Vera Chytilova), Un chant d'amour (Jean Genet), La rue de la honte (Mizoguchi Kenji), Vertigo (Alfred Hitchcock), Mon oncle (Jacques Tati), Le guépard (Lucchino Visconti), Gertrude (Carl T.Dreyer), Persona (Ingmar Bergman), La glace à trois faces (Jean Epstein), A Movie (Bruce Conner), The Peeping Tom (Michael Powell), Hellzapoppin (H.C. Potter), La route parallèle (Ferdinand Khittl), L'homme à la caméra (Dziga Vertov), La face cachée de la lune, que je ne pourrais pas forcément regarder là, tout de suite, sans réfléchir. J'ai carrément oublié Welles, Pasolini, Dreyer, Moullet, Vigo, Bresson, Ophüls, Fuller, Chaplin, Keaton, Fassbinder, Oshima, Varda, Marker, Jacques Tourneur, Lynch, Pelechian, faute de n'avoir pas su choisir... Ni documentaires ni animations, ni ceux de Françoise ou les miens, ni courts-métrages... Le pari est stupide.
Aussi subjectif que moi, Jonathan Buchsbaum sélectionne Muriel et L'âge d'or comme moi, mais ajoute La règle du jeu, Dead Man, Citizen Kane, Satantango, La terre tremble, M le maudit, Les mémoires du sous-développement, Point Blank, Le samouraï, L'éclipse et bien d'autres, parce que nous trichons définitivement tous ! Jonathan, qui m'a suggéré Hell in the Pacific de John Boorman pour illustrer notre île déserte, propose que la prochaine fois nous nommions dix films des vingt dernières années en espérant qu'on arrivera à dix...
L'exercice est un peu vain, mais il peut fournir des pistes. Les choix, forcément subjectifs, renvoient à l'histoire de chacun. Le cinéma a tout à voir avec le souvenir et le fantasme, l'identification à des histoires vécues et les perspectives que l'on se donne encore. Dans ma liste je note tout de même que la mémoire et le testament se complètent, que l'on peut toujours tourner la page et renaître, que tous mes chouchous sont des vecteurs tirant leurs sources dans le passé pour mieux affronter l'avenir et qu'ils incarnent tous une lutte contre la mort. Ce qui me ramène à mon interrogation initiale sur les raisons de ma veille. Le cinéma m'empêcherait de m'endormir, donc de mourir, mais c'est la musique qui me réveille, un merle en particulier, me rassurant chaque matin que je suis toujours en vie.

jeudi 5 mai 2011

Musique d'accompagnement pour une scène photographique


Le titre de mon article se réfère évidemment à la Musique d'accompagnement pour une une scène de film (Begleitungsmusik zu einer Lichtspielszene) d'Arnold Schönberg (sur l'INA ou Deezer) pour laquelle Danièle Huillet et Jean-Marie Straub tournèrent jadis une remarquable Introduction cinématographique. Si le schéma opératique le plus courant est "exposition, action, catastrophe", Schönberg crée le drame sur la trame "danger menaçant, angoisse, catastrophe". L'économie de moyens déployée ici pour un résultat optimal est évidemment un modèle qu'il est aussi agréable qu'utile de suivre !
Comme je ne veux rien dévoiler qui ne soit officiel, je commence par regarder la conférence de presse des Rencontres d'Arles de la Photographie et je parcours la programmation. Me voici donc embarqué avec l'équipe de réalisation, Olivier Koechlin, Valéry Faidherbe et François Girard, pour une nouvelle aventure arlésienne. J'avais déjà occupé le poste de directeur musical des Soirées de 2002 à 2005, mais n'y étais pas retourné depuis. Si mon rôle tient du conseil, comme pour le "mano a mano" entre les agences Tendance Floue et Seven ou l'hommage à Roger Thérond, je mets la main à la pâte en sonorisant les dix ans du Prix Découverte et les autres, ou des expositions qui dureront tout l'été, comme celle de la photographe mexicaine Dulce Pinzon (La véritable histoire des super-héros, photo ci-dessus). Le reste est projeté sur écran géant au Théâtre Antique, avec musiciens en direct ou montage préenregistré. L'artiste JR clôturera la dernière soirée et je suis impatient de voir l'exposition consacrée à Chris Marker, de La jetée à son travail sur Second Life, dans le cadre de From Her On.
Sonoriser les montages photos est indispensable pour que le spectacle naisse, mais c'est un exercice difficile, voire dangereux. La rencontre de la musique et des images engendre de nouveaux sens qui ne doivent pas trahir les intentions des photographes. Lorsque je ne compose pas moi-même des originaux, j'essaie en général d'utiliser des œuvres peu connues dont les références ne handicapent pas le mariage arrangé tout en évitant l'illustration redondante. Je recherche donc les complémentaires en ayant à l'esprit l'effet produit sur les quelques 2500 spectateurs ! Il s'agit de créer le rêve ou la réflexion dans un temps très court, en surprenant, mais confortablement pour ne pas écraser les images. L'ensemble sonore doit faire œuvre, se tenir d'un bout à l'autre, tout en entretenant l'attention. Ce n'est pas toujours simple lorsque les sujets sont variés dans un même programme, ou les séquences extrêmement courtes, mais les enjeux sont stimulants. Pour l'instant nous en sommes à découvrir nous-mêmes les alliages magiques où l'intuition rivalise avec le synchronisme accidentel. Je plonge dans ma discothèque en grimpant le long des étagères, je bloque les dates des musicien(ne)s pressenti(e)s et savoure le travail de mes camarades réalisateurs qui mettent en forme la semaine de spectacles du 5 au 9 juillet prochains.

samedi 2 janvier 2010

Vœux pieux


Exprimée par mes lèvres gourmandes, la bonne année résonne comme une bonne blague. Trois mois avant le 1er avril je vous souhaite donc une meilleure année, avant de frire ou de se noyer. À lire vos vœux envoyés, la précédente semble en avoir déprimé plus d'une et plus d'un. Apprenez à nager, de fond plutôt que rapidement. La vitesse est un fléau moderne. Plus conforme à une fosse abyssale, le sommet de Copenhague a harponné les plus coriaces. Ainsi, renversé, Chris Marker déclare forfait sur Poptronics où son chat Guillaume-en-Egypte annonce la fin de sa collaboration. Nombreux messages cherchent en vain une raison de se réjouir de ce que l'avenir nous réserve. C'est à se foutre à l'eau, sans bulles. Histoire de se couler dans un monde de silence où les colons sont encore minoritaires, même si les pollueurs s'en donnent à cœur joie. Je choisis des mots avec des œufs dans l'eau pour me donner l'illusion d'un bain revigorant où pourront éclore nos rêves les plus fous. On en a besoin. Donc, je reviens à un message plus souriant en vous souhaitant de ne pas baisser les bras, mais de vous battre, coûte que coûte, ce qui ne peut être plus cher que l'addition tendue par l'ultra-libéralisme, cynique et meurtrier. Je vous souhaite une année de résistance, une année debout, une année solidaire, utopique, imaginative. Je vous souhaite une année. C'est déjà ça. On fera le bilan dans 365 jours en espérant qu'il sera plus brillant. À condition que l'on s'y mette tous et toutes, ensemble... Parce qu'ici, ce ne sont encore que des mots !

mercredi 6 mai 2009

Le 1er mai 2009 vu par Chris Marker


Annick Rivoire a de la chance d'avoir de tels correspondants pour le site Poptronics.
Lorsque Chris Marker ne lui envoie pas les collages de son chat Guillaume-en-Egypte, il met gracieusement en ligne (sous Creative Commons) 25 photographies prises pendant la manifestation de vendredi dernier. Comme j'en reproduis la mozaïque, un détail me saute aux yeux : la plupart des hommes portent l'uniforme, les femmes défilent. D'un côté comme de l'autre les mines ne sont pas particulièrement réjouies. La crise touche tout le monde. On s'interroge sur les incertitudes de l'avenir. Aragon disait qu'elles étaient celui de l'homme... Alors ?
La crise a bon dos. Quelle crise ? L'alerte aux abus d'une caste arrogante qui s'en met plein les poches sur le dos de la population, au risque de bousiller la planète, le fossé entre les riches et les pauvres qui se creuse un peu plus chaque année, le mécontentement qui gronde, un barril de poudre qui attend sa mèche... Il suffirait peut-être d'une étincelle pour que tout cela explose ? Quand je pense que de tels propos pourraient faire débarquer une meute de types en cagoules au petit matin... Ceux-là y auront toujours droit au cache-nez. Mais les allumettes sont entre les mains du pouvoir. Une chance qu'il joue avec le feu, le fada de l'Elysée ! Il fait semblant d'éteindre les incendies avec un arrosoir, il dresse des rideaux de fumée, mais ça continue, de pire en pire. Et nous, nous manifestons dans le calme, bien plan plan, le regard perdu sur la ligne bleue des roses. À force de broyer du noir, il finira bien par se redresser vers les étoiles. Chaque nuit est une promesse. Comme le regard de ces femmes, décidées, elles savent que cela ne se joue pas en un jour, elles sont patientes, opiniâtres, elles marchent, elles avancent. Ne manquons pas leurs rendez-vous.

mercredi 25 mars 2009

Flash back et remix


Votre solidarité m'encourage à me détendre. Je peux m'allonger lire, à en oublier d'écrire. Je me rejoue la scène de la plage de galets en bas de l'échelle. C'est plus haut que ça en a l'air. C'est surtout très grand avec une colonie de goélands seuls face à l'horizon. C'est loin. C'est déjà loin. Mais à seulement deux heures de Paris.
En réalité, Françoise me demande de regarder l'état du montage de Ciné-Romand. Igor et elle ont tout bouleversé. La version projetée au Centre Pompidou n'en montrait que les prémices. Elle a choisi d'autres plans, incorporé les spectateurs à la fiction, utilisé la distance critique des webcams en cherchant les correspondances entre les différents films.
Je profite aussi de ce jour chômé pour "lire" un copieux et passionnant billet sur Poptronics accompagné de séquences exclusives filmées par Chris Marker et intitulé C’est les luttes virales, groupons-nous et demain.... Annick Rivoire y recense les actions inventives des grévistes et résistants au sarkozisme destructeur. C'est bourré d'images et de liens précieux.

jeudi 18 décembre 2008

Dans la nuit des images, le son est un trou noir


Dans la nuit, des images "est une manifestation artistique consacrée aux arts visuels et numériques présentée en clôture de la Présidence française du Conseil de l'Union Européenne et de la saison culturelle européenne, par le Ministère de la Culture et de la Communication (Délégation aux arts plastiques) et par Le Fresnoy - Studio national des arts contemporains dirigé par Alain Fleischer, directeur artistique de l'exposition." Tous les jours jusqu'au 31 décembre, de 17h à 1h du matin, la nef du Grand Palais abrite, dans une atmosphère glaciale et majestueuse, 140 œuvres d'artistes célèbres et jeunes gens issus du Fresnoy (entrée libre !). Sur les écrans plantés comme un champ de fleurs sauvages dans une grotte miraculeuse, vous y reconnaîtrez peut-être William Klein, Bob Wilson, Michael Snow, Chris Marker, Manoel de Oliveira, Samuel Becket, Christian Marclay, William Kentridge, Fischli et Weiss, Nam June Païk ou Bill Viola, mais l'impression générale domine et écrase l'ensemble des individualités. L'installation de Fleischer phagocyte les expressions de chacun comme un immense sampling chorégraphique, le grand mix n'étant que visuel tant le son n'a pas été pensé pour l'occasion. La France expose sa surdité. Que les œuvres projetées soient muettes ou sonores ne fait aucune différence, le brouhaha est à l'image de la mégalomanie nationale. Il aurait pourtant été intéressant de réfléchir la partition sonore de cette colossale chorégraphie, d'y consacrer ne serait-ce qu'une petite part du budget pour faire de ce tape-à-l'œil une symphonie, mais ici comme ailleurs le son reste le parent pauvre, le dispensable accessoire, la question escamotée.


Que cela ne vous empêche pas d'y faire un tour ! La façade du Grand Palais où Charles Sandison projette des mots issus de la Charte des Droits Fondamentaux de l'Union européenne sous le titre Manifesto : Proclamaćion Solemne est impressionnante, même si les mots perdent de leur sens. Le gigantisme du Data.tron (prototype) de Ryoji Ikeda échappe heureusement à l'écrasement. Le colloque "Vitesses Limites" cet après-midi et demain matin est certainement passionnant, puisqu'y participent Alain Badiou, Bernard Stiegler, Nicole Brenez, etc. Sont programmés des concerts, des projections, toute une panoplie d'évènements apte à camoufler une fin d'année qui annonce le début d'une crise grave que personne ne semble souhaiter évoquer. Vous en aurez plein les mirettes. Habillez-vous chaudement, oubliez vos oreilles, cherchez la découverte (son palais est de l'autre côté, sur la face obscure de l'édifice), c'est la fête !

lundi 8 décembre 2008

Immemory de Chris Marker (version anglaise pour OS X)


Souvent évoqué dans cette colonne, le CD-Rom de Chris Marker édité en 1997 par le Centre Pompidou paraît en anglais dans une version révisée, augmentée des X-Plugs, et surtout compatible avec le système Mac OS X version 10.4.11 et ultérieures. Rassemblant des quantités d'images, de textes, de bouts de film, de sons, de citations, Immemory est un jalon incontournable de l'œuvre de Chris Marker. J'ai dit et répété qu'il avait beau avoir une interactivité extrêmement sommaire, c'est l'un des rares objets multimédia de cette époque qui ne donne pas l'impression d'avoir perdu son temps lorsqu'on le quitte. Il est à Marker ce que sont les Histoire(s) du cinéma à Godard. Une somme, non, dirait Eisenstein, un produit ! Entendre une œuvre dont la transversalité, concept moderne s'il en est, est le maître-mot.
Il y a quelques mois j'avais abordé Le trou noir de la création numérique, billet commenté par Éric Viennot et Pierre Lavoie, parmi d'autres. Il est absolument nécessaire de rééditer en français Immemory, histoire de mémoire, avec les autres œuvres essentielles qui marquèrent ces années fastes et inventives. La rapidité de renouvellement des supports informatiques a rendu inaccessible ce patrimoine culturel inestimable. Il y a quelques jours, Antoine Schmitt et moi-même avons ainsi décidé de trouver les moyens financiers de porter notre CD-Rom Machiavel sur Internet et, pourquoi pas, sur l'iPhone ; le portable d'Apple se prêterait superbement au scratch interactif des 111 boucles vidéo et à ses facéties comportementales (Machiavel réagit au plaisir et à l'ennui !). Il est indispensable de faire revivre les CD-Roms qui ont marqué leur temps, par leur invention, la qualité de leur contenu et les modes de jeu que les nouvelles technologies ont suscités : Puppet Motel de Laurie Anderson, Reactive Squares de John Maeda, Machines à écrire d’Antoine Denize, œuvres de Peter Gabriel, l'Oncle Ernest, etc., et bien évidemment le modèle d'interactivité que représente notre Alphabet, multiprimé et internationalement acclamé ! On s'en souvient, mais les nouvelles générations les ignorent cruellement. Aucun organisme institutionnel ne s'en préoccupe, aucune ligne budgétaire n'y est affectée. Quel gâchis ! Avant l’éclatement de la bulle Internet, la création artistique profitait de l’enthousiasme pour l’interactivité qui confond l’interprète et le spectateur. Les budgets, tant pour la création que pour l’institutionnel, étaient conséquents si on les compare avec ce qui se pratique aujourd’hui, donnant les moyens à ses acteurs de prendre le temps de la recherche et du développement. On parlait alors de contenu, estimant qu'il était indémodable puisque portable sur de nouvelles plate-formes. Tout est là. Internet ou le smartphone pourraient leur donner une nouvelle jeunesse à l'instar du DVD pour le cinéma. De nouvelles vocations ne manqueraient pas de se déclarer au vu et su du trésor que représentent ces œuvres aussi historiques qu'inégalées.

samedi 7 juin 2008

Les garçons sauvages



PROLOGUE

Le clip réalisé par Romain Gavras pour le groupe Justice fait polémique. Le MRAP a porté plainte contre la diffusion de "Stress". Le réalisateur Chris Marker défend le film. Regardez-le pour vous faire votre propre idée avant de lire la position des uns et des autres en cliquant sur "lire la suite".

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jeudi 29 mai 2008

Le souvenir d'un avenir


Dans le même colis du Wexner Center, pour lequel la douane me réclama six euros, il y avait le livre que Chris Marker a récemment tiré de son film La jetée et le dvd du film qu'il a cosigné avec Yannick Bellon, Le souvenir d'un avenir (Remembrance of Things To Come), sur l'œuvre photographique de Denise Bellon, mère de la réalisatrice et de la comédienne Loleh Bellon. Le titre de ce nouveau film, tourné en 2001 pour Arte, rappelle le paradoxe temporel du célèbre court-métrage de Marker dont Terry Gilliam tira le remake holywoodien Twelve Monkeys (L'armée des douze singes). Le "ciné-roman" adapté de La jetée, originalement en vues fixes et voix off (Jean Négroni en était la voix française, mais qui donc est le narrateur de la version anglaise que Marker dit préférer, est-ce le réalisateur lui-même ?... Comparez !), est un enchantement qui donne une nouvelle dimension au chef d'œuvre de Chris Marker, tandis que l'on tourne doucement les pages avec le texte en légende. L'ouvrage, 270 pages, doit bientôt sortir en France, mais l'édition américaine comporte déjà les "sous-titres" anglais et français.
Qu'attend-on pour éditer en dvd l'intégrale des films de Marker ? Arte vient de publier Le fond de l'air et rouge accompagné d'un second dvd de bonus exceptionnels, on trouve ici et là Chats perchés, La jetée couplé avec Sans soleil, AK (sur Kurosawa), Une journée d'Andreï Arsenevitch (sur Tarkovsky), Le tombeau d'Alexandre (sur Medvedkine), mais quid de tout le reste ? Un site lui est consacré depuis peu.
Dans Le souvenir d'un avenir, le travail photographique de Denise Bellon est une vraie merveille et la réalisation évidemment fine et sensible, aussi magique que critique. C'est l'Histoire qui défile en images et en sons, partition sonore intelligente de Michel Krasna, de 1935 à 1955. À l'exposition surréaliste de 1937 succèdent la naissance de la Cinémathèque Française (célébre photo de la baignoire de Langlois remplie de bobines), le Front Populaire, les colonies, la guerre civile espagnole, l'Occupation, etc. La version présente est uniquement en anglais avec la voix d'Alexandra Stewart, mais l'intégrale de Yannick Bellon parue chez Doriane comprend le film original en français avec la voix de Pierre Arditi. Je ne l'ai pas entendu. Alexandra est parfaite. Et j'ai adoré le complément de programme du dvd américain, le film de Yannick Bellon sur et avec l'écrivaine Colette qui en a écrit le texte, court-métrage de 1950 figurant d'ailleurs également dans son intégrale.


Voici donc deux magnifiques portraits de femmes qui ont dû se battre pour imposer leurs vues et leurs noms.

vendredi 2 mai 2008

Regarder Chris Marker dans les yeux


J'avais aperçu le livre, bien en vue, sur une table basse chez Agnès Varda. Publié aux U.S.A., je l'ai trouvé sur Amazon.fr pour moitié du prix Fnac. Staring Back rassemble des photographies noir et blanc prises par Chris Marker à partir de 1952. Pendant tout ce temps, l'arbre des grands boulevards n'a eu le temps de grandir que de quelques centimètres. Aux côtés de nombreux portraits regard caméra qui forment la colonne vertébrale du recueil, on trouve Charonne en 1962, la Marche sur le Pentagone de 1967, les événements du mois de mai 1968, les manifestations anti-CPE de 2006 et des photogrammes de ses films La jetée, Sans soleil, Cuba si et Chats perchés. Filmographie et bibliographie concluent l'ensemble. Le cinéaste comprend vite que sa caméra est une arme contre la police. Il cite Abbie Hoffman : " Nous étions jeunes, nous étions désespérés, arrogants, idiots, têtus, mais nous avions raison." Les légendes sont absentes. Marker donne beaucoup plus d'existence aux anonymes de partout qu'aux célébrités qui ont jalonné sa course, Maurice Thorez, Daniel Cohn-Bendit, Akira Kurosawa, Alexandra Stewart, Simone Signoret, Salvador Dali, Emil Zatopek, Alexander Medvedkine, Andrei Tarkovsky, Joris Ivens, Michel Legrand, Fidel Castro, Delphine Seyrig, William Klein, Catherine Belkhodja, Olivier Besancenot... Des visages tout autour de la Terre, des visages qui le dévisagent, des visages qui nous regardent droit dans les yeux, des visages qui sont les nôtres. Et puis des bêtes qui elles aussi nous renvoient à ce que nous sommes.
Pour que la scène soit complète, il faudrait entendre la bande-son de ses installations Silent Movie (vingt solos de pianos de Satie à Monpou) ou Staring Back (Bill Evans, Kurt Weill, John Cage, Bach, Moondog, William Walton en mode aléatoire), rééditer son inépuisable CD-Rom Immemory One et inviter sa dernière installation commandée par le Moma en 2005 et intitulée Owls at Noon Prelude : The Hollow Men. En attendant je feuillette les pages de Staring Back, je surveille les coups de griffes de son chat Guillaume-en-Egypte sur Poptronics et j'attends patiemment le facteur censé m'apporter le DVD du Fond de l'air est rouge aujourd'hui.

N.B. : liens vers le résumé wikipédiesque de Chris Marker et un blog qui lui est entièrement consacré. À près de 87 ans, il forme avec Agnès Varda et Jean-Luc Godard le trio le plus inventif et le plus vif du cinéma français, capables d'envisager tous les possibles et d'interroger l'époque comme personne, en intégrant les nouvelles technologies de manière aussi sensible que critique.
Jeunes gens, secouez-vous et prenez-en de la graine !
Installations et DVD pour Varda, installations et CD-Rom pour Marker, exposition et films pour Godard...

P.S. : sur le site du Wexner Center, j'ai trouvé le DVD Remembrance of Things To Come réalisé avec Yannick Bellon (Le souvenir d'un avenir) ainsi que les livres de La Jetée (ciné-roman) et Silent Movie...

P.P.S. : le facteur a sonné une seule fois. Le coffret Le fond de l'air est rouge contient également À bientôt j'espère réalisé avec Mari Marret en 1967, Puisqu'on vous dit que c'est possible sur les Lip en 1973 tandis que le précédent présentait la grève à Rhodiacéta, 2084 sur deux siècles de syndicalisme filmé en 1984, La sixième face du Pentagone réalisé avec François Reichenbach sur la marche sur Washington le 21 octobre 1967 et L'ambassade dont le titre original était film anonyme en super-8mm trouvé dans une ambassade. Dans le livret du DVD, Marker signe le texte Sixties en le postdatant facétieusement de mai 2008 !

lundi 28 avril 2008

Le trou noir de la création numérique


Dimanche, jour de repos pour les uns, de rangement pour ma pomme ! Celle de Steve Jobs a rendu incompatible ma collection de CD-Roms, une vraie misère de ne plus pouvoir regarder toutes ces œuvres admirables que les systèmes actuels ont éjecté avec l'arrivée du XXIe siècle. Certains PC les lisent peut-être encore, enfin, certains PC, certains CD-Roms, rien ne marchant plus comme lors de leur création.
En montant tout dans les archives, j'ai vu passer Les machines à écrire d'Antoine Denize d'après Perec et Queneau (j'adorais son générateur aléatoire de langue de bois et sa version informatique de 100 000 milliards de poèmes nettement plus manipulable que l'original en papier découpé), Immemory de Chris Marker (un des rares CD-Roms qui rendaient intelligent), les petits Reactive Books de John Maeda (qu'on a tous copiés, puis achetés, pour finir par en faire cadeau à tous les amis) et toute la collection Digitalogue qui s'arrêta le jour où Monsieur Enami entra dans le comas, celle de Voyager stoppée faute du succès qu'auraient mérité Puppet Motel de Laurie Anderson (le modèle qui m'a donné envie de créer Carton) ou Maus d'Art Spiegelman (il suffisait de cliquer sur une image de la célèbre BD pour qu'apparaissent par couche les ébauches progressives, plus les entretiens audio avec son père et les reportages vidéo en Pologne), les provoquants Ambitious Bitch et Son of a Bitch de Marita Liulia, les délires colorés initiés par Peter Gabriel, l'Encyclopédie de l'Art Moderne et Contemporain, le travail graphique d'Etienne Mineur pour Freud, les innombrables CD-Roms sur la musique tels La musique électroacoustique d'Olivier Koechlin pour le G.R.M. (dont les applications me sauvèrent plus d'une fois ; Olivier m'apprend qu'il existe une version OS X), Les musicographies de Dominique Besson, Audiorom, PoPoRon, Small Fish, et puis les jeux pour les enfants (tous les Oncle Ernest d'Eric Viennot, Le Maître des Éléments, etc.).
J'en ai au moins deux cents qui sont partis dormir à la poussière, sans compter les miens (Carton et Machiavel que j'ai produits, Alphabet porté de justesse en OS X comme Domicile d'Ange Heureux avant que dadamedia ne disparaisse cavalièrement) et tous ceux dont j'ai composé la musique (mon premier, Au cirque avec Seurat, Sethi et la couronne d'Égypte, la collection des Bonhommes et les dames, Le grand jeu...) ou réalisé le design sonore (le DVD-Rom du Louvre, tous les Cahiers Passeport, la collection Fenêtre sur l'Art, etc., etc.).
Jamais la création interactive ne fut si inventive que sur le support du CD-Rom. Qu'adviendra-t-il de tous ces trésors ? Un petit malin fabriquera-t-il un émulateur d'OS9 avec réglages adaptés aux versions antérieures ? Un éditeur saura-t-il récupérer toutes ces œuvres en sommeil en les portant sur de nouvelles plate-formes ? Ou bien tout cela finira-t-il avec le reste de ce que nous fabriquons aujourd'hui, dans les poubelles de l'Histoire, faute d'être capable de préserver notre patrimoine ? Nous jouons la carte de la vitesse au détriment de la qualité. Dès qu'un marché est saturé, nous fabriquons de nouveaux appareils qui rendent caducs les précédents. Le parc doit se renouveler rapidement pour engrosser le Capital. Comme toute notre époque, nous disparaissons dans le trou noir que génère le profit, moteur stérilisant (de) nos vies.

jeudi 17 avril 2008

Une fleur et un pavé


Je m'étais promis de ne rien écrire avant le 10 mai, date anniversaire en ce qui me concerne et j'y reviendrai le jour dit. Mais après avoir regardé la soirée "Mai 68" sur Arte mardi soir, j'ai eu envie d'apporter un petit commentaire. En première partie de soirée, deux films intéressants y étaient astucieusement programmés, on peut encore les regarder sur Arte.tv en V.O.D. Il s'agissait d'un documentaire sur l'expérience scolaire de Vitruve (En mai fais ce qu'il te plaît de Stéphanie Kaim) et le second sur le festival de films pornos Wet Dreams en 1971 à Amsterdam (Jouissez sans entraves d'Yvonne Debeaumarche). La confrontation des images tournées par Geneviève Bastide lorsque les élèves avaient huit ans et celles des protagonistes quarante ans plus tard est passionnante, l'expérience de responsabilité / créativité des enfants et les difficultés de réinsertion qui s'en suivirent soulèvent une question qui a fortement marqué les parents issus des rêves de 68. La libération sexuelle est abordée avec les mêmes pincettes en ce qui concerne les paradoxes que cette autre expérience a générés. Le choix des deux invités de Daniel Leconte n'était par contre pas à la hauteur, en l'occurrence Bettina Röhl, fille d'Ulrike Meinhof et Klaus Rainer Röhl, devenue réactionnaire jusqu'au bout des ongles et révisionniste pathologique, d'une part, et de l'autre le consensuel Philippe Val, patron contesté de Charlie Hebdo. La fin de soirée s'achevait par le chef d'œuvre de Chris Marker, Le fond de l'air est rouge, une version raccourcie de 4 à 3 heures par le cinéaste lui-même, qui sortira en DVD le 24 avril, à ne manquer sous aucun prétexte.
Tous s'accordaient pour conclure qu'il n'y avait pas eu un seul Mai 68, mais plusieurs. En effet, l'époque fut un mélange de sources dont l'incompatibilité apparente fomenta des idées variées qui donnèrent à chacun et chacune la possibilité d'en hériter comme bon lui semblait. Si Mai 68 commença pour certains à Nanterre le 22 mars avec une histoire de non-mixité des dortoirs des filles et des garçons (le sexe !), pour d'autres la Guerre du Vietnam fut déterminante (révolte anti-impérialiste et éveil politique)... Pour les hippies d'alors, le Flower Power réconciliait les deux dans son "Make Love Not War" ! Mai 68 fut une révolution de mœurs (libération sexuelle, féminisme, explosion du carcan hérité de l'après-guerre, remise en question des conventions, etc.) et un mouvement politique (prise de conscience étudiante, luttes ouvrières, revendications salariales, etc.). Cette histoire explosa sur toute la planète en même temps de Paris à Tokyo, de Berlin à San Francisco... Le rock et le free jazz accompagnaient la mutation ! Le théâtre descendait dans la salle. Le cinéma resplendissait (on dit d'ailleurs que l'affaire Langlois annonça les événements). Ce qu'on a coutume d'appeler la drogue dans les émissions de télé était alors très peu répandue en regard de ce que c'est devenu. Du jour au lendemain, la jeunesse prit conscience de sa force, ou plus exactement de son potentiel, jusqu'aux lycées où l'on n'avait jamais connu le moindre "incident". Tout semblait calme, anesthésié. Il y eut un avant et un après, du moins pour celles et ceux qui vivaient dans les grandes villes et évidemment particulièrement dans la capitale, puisqu'en France tout est centralisé, même la révolution. Si tant de groupuscules naquirent et s'épanouirent, s'opposant à la droite comme à ce qu'ils appelaient alors le "révisionnisme" stalinien du Parti Communiste Français, cette révolution fut d'abord intérieure à chacun, avec le retour du questionnement, un pavé dans une main et une fleur dans l'autre, la balance de l'une à l'autre relevant du choix de chacun, ou de ses origines de classe ! Le gris cédait la place au rouge et noir ou au psychédélisme haut en couleurs. L'impossible devenait le réel.
Les critiques injustement imputées aux évènements de mai sont en fait les conséquences de la puissante réaction qui suivit, retour de bâton de la droite et de tous les conformismes.

mercredi 9 avril 2008

L'habit ne fait pas le moine


Quelle interprétation de cette photo préférez-vous ?

A. Militaires défroqués : la force de conviction de l'opposition tibétaine fait passer des soldats chinois dans le camp adverse.
B. Après la répression sanglante, les militaires chinois rapportent chacun un trophée de chasse.
C. La version officielle communiquée par l'Agence de Communication de Grande Bretagne (20 mars) : au Tibet, les militaires chinois viennent de "toucher leur paquetage" pour se déguiser en moines bouddhistes et créer des incidents.
D. Les moines ayant refusé de jouer le rôle de figurants dans un film, des soldats ont reçu instruction de porter les robes pour les remplacer.

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dimanche 23 décembre 2007

Agnès Varda, la petite dame est une grande


Avant de faire une longue pause d'un mois (vacances sans blog jusqu'au 28 janvier), je souhaite vous parler d'Agnès Varda et de son double-dvd Tous Courts. J'ai beau connaître et apprécier ses longs métrages, j'ai réalisé la dimension de son travail à la projection de l'ensemble de ses courts publiés intégralement par sa maison de production, Ciné-Tamaris. Je voulais les avoir tous vus avant de les chroniquer, mais le coffret est si copieux (6 heures) qu'il n'est pas prudent d'attendre plus longtemps pour vous les conseiller. Merci Hélène, c'est un magnifique cadeau !
L'invention et la fantaisie d'Agnès Varda, sans cesse renouvelées, en font l'égal de Jean-Luc Godard ou de Chris Marker. D'ailleurs, les critiques oublient trop souvent qu'elle réalisa en 1954 le premier film de la Nouvelle Vague, intitulé La pointe courte, bien avant tous les autres. Seulement Agnès Varda est une femme, ce qui fait tâche dans le monde de machos du cinématographe. La plupart des cinéastes de la Nouvelle Vague ont simplement poussé leurs aînés vers la sortie pour prendre, vite assagis, leur place encore chaude en s'engouffrant dans un nouveau clacissisme qui n'avait pas même l'élégance des anciens. Varda, elle, n'a jamais cessé d'inventer et de bouleverser les usages. Son compagnonnage avec son mari, le sublime et lyrique Jacques Demy, permit aux imbéciles de la reléguer au second plan. Demy lui-même n'a pas encore la renommée qu'il mérite, auteur aussi politique que sensible.
Varda commence donc par garder les enfants de Jean Vilar et deviendra la photographe officielle du Festival d'Avignon. Elle passe ensuite au cinéma et ces dernières années elle se lance dans l'art contemporain avec des installations multimédia parmi les rares à produire du sens et à porter la marque d'un auteur. Seuls Godard et Marker ont garder cette ferveur, remettant leur titre en jeu, travaillant sans relâche, explorant les nouveaux supports (télévision, expositions, CD-Roms...). Sachant manier le verbe comme Perec, Agnès Varda est une artiste complète et une productrice hors pair. Les petites variations qui introduisent chaque court métrage sont d'une grande intelligence critique et d'une simplicité qui parlera à chacun. Ses "boni" et l'interface sont soignés comme seuls les indépendants prennent le temps de le faire. Un luxe d'artisan pour une œuvre d'art !
Éternelle jeunesse... La cinéaste octogénaire a conservé la vivacité de ses débuts. Inventif, précis, copieux, drôle, fascinant, Tous Courts est chapitré en Courts touristiques, Cinevardaphoto, Courts « contestataires » et « parisiens », sans compter l’essai 7 P., cuis., s. de b. plus quatorze mini-films de la série Une minute pour une image dont elle a écrit et dit le commentaire. Chacun des 16 films est une surprise, un rayon de soleil, un éclat de lumière. Je découvre l'euphorique Oncle Yanco et le poétique Ulysse, mais je n'ai pas encore tout vu ni tout entendu. Sa Réponse de femmes réfléchit une époque fameuse où les filles affirmaient leur pouvoir. Celui d'Agnès Varda est celui de l'imagination. Que rêver de mieux ?

lundi 26 novembre 2007

Le carnaval des animaux


Tandis que j'évoquais un film emblématique de LA question des rapports entre musique et image, à savoir Slon Tango de Chris Marker, sublime court-métrage faisant partie des six bonus du dvd Chats perchés (Arte), Sacha Gattino me parle d'un disque de gamelan thaï interprété par des éléphants. Ça trompe énormément : si Marker a tourné un plan séquence d'un éléphant au zoo de Ljubjana qui danse magiquement sur le Tango d'Igor Stravinsky, David Soldier a produit les deux disques d'un orchestre d'éléphants tout à fait surprenants. Soldier est le fondateur du Soldier String Quartet dont faisaient partie Laura Seaton et Mary Wooten avec qui le Drame enregistra en 1992 Urgent Meeting 531 !
Le site Psyche Van Het Folk présente également des musiques réalisées avec des pierres, de la glace, des plantes, des insectes, toutes sortes d'animaux, mais aussi des harpes éoliennes, un Theremin, de l'ADN, des feuilles d'arbres et une floppée d'instruments extraordinaires inventés par des luthiers souvent plus sculpteurs que compositeurs. C'est rempli d'informations ras la trompe, de liens et de lianes, et l'on peut écouter quelques extraits. On pourra encore acquérir les deux albums de l'orchestre des éléphants sur l'excellent site de Mulatta Records, ainsi que pas mal d'autres dingueries inimaginables. Comme avec le film de Marker, la première réaction est le rire, vite suivi par de fondamentales interrogations aussi métaphysiques qu'artistiques.
Ainsi, de ce soir lundi à mercredi à 19h sur Arte, le réalisateur Stéphane Quinson et le journaliste scientifique Antonio Fischetti proposent la mini-série La Symphonie animale (3x43 minutes) abordant la communication sonore chez les animaux, humanité exclue s'entend (aucun pianiste cher à M. Saint-Saëns en vue, je l'espère) ! Le premier volet est centré autour du son comme moyen d'attaque et de défense, le second traite de leurs bruyantes relations sexuelles et le troisième tourne autour de la transmission dans la famille et de l'apprentissage... Je n'ai rien vu, mais je compte bien les enregistrer sur le disque dur de mon graveur, bien entendu.
Tout à l'heure, à 20h30, je dois filer à l'Ermitage dans le XXème au concert du trio formé par Tony Hymas (tiens, un pianiste quand même !), Bruno Chevillon et JT Bates, de drôles d'oiseaux...

lundi 10 septembre 2007

Une œuvre est une morale


En critiquant l'adulé Kusturica, je savais que je risquais d'en froisser plus d'un. Ne désirant pas particulièrement m'étendre sur les qualités usurpées de ce faiseur brutal à l'onirisme saint-sulpicien, je citerai ce matin un de mes commentaires publiés en réponse à quelques réactions d'internautes.
Les œuvres obéissent toutes aux mêmes lois de l'identification, ce qui explique en partie nos goûts et nos dégoûts pour les unes ou les autres. Lorsque je cite Cocteau en disant qu'une œuvre est une morale, j'entends que certains s'amusent hélas sans arrières pensées et que la valeur d'une œuvre dépend des questions qu'elle soulève. Une manière de penser par soi-même, sans référence à la mode, au bon sens, au bon goût ou aux conventions sociales en vigueur. Je ne confonds pas non plus ce que j'aime et ce que j'estime.
J'apprécie donc plus les provocateurs que les démagogues. On peut flatter ses thuriféraires, mais il est plus courageux d'interroger nos certitudes. Je porte ainsi dans la plus haute estime Salo de Pasolini, A Movie de Bruce Conner, L'île aux fleurs de Furtado, La nuit du chasseur de Laughton, La route parallèle de Ferdinand Khittl, les films de Pelechian, Renoir, Visconti, Vigo, Bresson, Powell, Tati, Etaix, Dreyer, Welles, Murnau, Stroheim, Lang, Ray, Rosselini, Cassavetes, Lepage, Snow, Straub et Huillet, Franju, Grémillon, Becker, Rouquier, Brisseau, Kaurismaki, Lynch, Vecchiali, Iosseliani, Moullet, Takahata, Svankmajer, LaBute, Chytilova, Rappaport, Waters, Cronenberg, Cavalier, Buñuel, Marker et évidemment Jean-Luc Godard, qui ne font pas des films pour qu'on les aime, mais parce qu'ils feignent de croire encore pouvoir changer le monde ou qu'ils en expriment sans relâche leur incapacité déceptive. Ces quelques exemples sont loin de refléter mes goûts, mais ils dessinent le vecteur qui m'entraîne vers l'idée d'un homme meilleur.

jeudi 9 août 2007

You don't know Jack ?


En faisant le ménage dans mes archives, je retrouve le CD-Rom You Don't Know Jack que j'installe sur un Mac pouvant encore ouvrir des documents OS9 avec Classic. Les nouvelles machines équipées d'une puce Intel envoient toute ma collection aux oubliettes et je ne possède aucun PC qui puisse faire tourner mon jeu ou ses déclinaisons récentes sous Windows. Peut-être devrais-je installer Windows sur mon MacBook Pro ? Sinon je risque de ne plus jamais pouvoir regarder Puppet Motel de Laurie Anderson, Les machines à écrire d'Antoine Denize, Immemory One de Chris Marker et notre Alphabet qui ont tous marqué une époque où l'interactivité laissait entrevoir de nouvelles pratiques artistiques très prometteuses. Hélas, en 2000, l'explosion de la bulle Internet a entraîné dans sa chute l'édition de cd-Roms sans que la création sur le Web ne remplace jamais ce que l'off-line offrait. Aujourd'hui, les utilisateurs ont perdu l'habitude de se servir d'une souris autrement que pour ses fonctions basiques et seuls les jeux dits "vidéo" ont trouvé grâce aux yeux des joueurs. L'interactivité est passée de mode, les utilisateurs préférant la prise en charge façon télé (YouTube, etc.), les forums et les déclinaisons communautaires du Web 2.0 (MySpace, etc.) et les jeux dédiés au joystick frénétique. La création artistique exploitant le médium se raréfie, Internet devenant progressivement un lieu de commerce et de services.
Bien que You Don't Know Jack prétende faire rencontrer la culture avec un grand C à la culture avec un petit cul, le CD-Rom ne fait pas partie des Zœuvres évoquées plus haut, mais c'est un des jeux les plus drôles et les plus déjantés qui soient, croisement de jeu de plateau et de quizz dans l'esprit loufoque des débuts de Nulle part ailleurs sur Canal +, "irrévérencieux et décalé" (fortement corrosif, il est déconseillé aux coincés et aux cardiaques), cocaïnomaniaque et si dingue que l'on se moque de perdre ou de gagner. Le secret de sa réussite provient du nombre étonnant de fichiers son qui vous accompagnent, vous guident et vous taquinent, et de la manière qu'a le programme de réagir à vos gestes et vos hésitations. Pierre prétendait que YDKJ était hanté : le 25 décembre, une voix s'exclama "alors, on joue le jour de Noël ?". Une autre fois, la meneuse de jeu se moque des joueurs B et C qui se bécotent, sic ! Chaque fois qu'on le lance, les dialogues sont différents, les questions sont sans cesse renouvelées. La version française n'a jamais été sérieusement commercialisée, bien qu'elle ait été pressée et packagée. Hyptique le vend(ait) sur son site, mais, attention, mieux vaut une machine pas trop récente pour le faire fonctionner correctement (spécifiée sur la boîte pour Windows 95 ou Mac Power PC système 7, ça marche très bien jusqu'au système 9). Vous m'en direz des nouvelles ! La démo d'une version récente anglaise (Episode 23) est en ligne sur le site de YDKJ.

P.S. du 20 octobre 2016 : Yann Le Brech a, depuis cet article, mis une version française en ligne. Elle n'est pas complète, mais c'est en cours. Il a même ajouté un entretien passionnant ponctué d'effets sonores avec Luc Mitéran, dit Walther Pépéka, le comédien qui a fait la voix de Jack !
Sur son site, Frédéric de Foucaud dit Fred de Fooko, l'un des auteurs avec Steve Austin et Jean-Christophe Parquier, livre quelques pistes. « The Quizz » contient 737 questions, 30.000 fichiers sons (20 000 phrases) représentant 900 mn (15 heures) de sketchs ! Chaque question englobe une douzaine de réparties. Alicia Alonso est la voix féminine, Roddy Julienne a fait les effets sonores. Jacqueline Ehlinger, Julien Loron, Christophe Leroy, Aline Bonnefoy et David Coiffier forment le reste de l'équipe.

samedi 7 avril 2007

Chris Marker et les syndicats


Comment se fait-il que l'on trouve si peu de films de Chris Marker en dvd ? Son remarquable cd-rom, Immemory, est-il encore accessible aujourd'hui ? À l'époque où la création interactive semblait avoir de beaux jours devant elle, ce fut l'un des rares objets l'on pouvait consulter sans avoir l'impression de perdre son temps. En dvd, il y a les doublés Sans Soleil et La jetée, Le tombeau d'Alexandre consacré à Medvedkine couplé avec Le bonheur, il y a Chats perchés inédit au cinéma avec Le Bestiaire (Arte Vidéo), Une journée d'Andreï Arsenevitch dans le Cinéma de notre temps consacré à Tarkovsky (mk2), AK sur le tournage de Ran de Kurosawa avec Le Château de l'Araignée (Arte), sa participation aux Groupes Medvedkine (ed. Montparnasse), c'est à peu près tout. Rien que des couples, des face à face, des regards sur, la dialectique. Mais des films Le joli mai, Le fond de l'air est rouge, Level Five et tant d'autres, aucune trace, pour l'instant. Tous sont d'une intelligence et d'une sensibilité prodigieuses. Marker, à l'égal d'un Godard, nous exhorte à réfléchir, à repenser le monde, relire le passé, imaginer l'avenir.

Je découvre ce matin un film de dix minutes commandé par la CFDT (en 1984, le syndicat n'avait pas encore vendu son âme au patronat) pour la télévision à l'occasion du 100ème anniversaire de la législation des syndicats. C'est encore plus intéressant de regarder 2084 aujourd'hui, avec le recul du temps. Le temps, c'est ce qui passionne les grands penseurs et les réalisateurs que je préfère. Le temps plus que les hommes. J'ai hésité à écrire sur Muriel ou le temps d'un retour d'Alain Resnais, Resnais avec qui Marker a tourné Les statues meurent aussi et dont il fut l'assistant pour Nuit et brouillard, mais ce sera pour un autre jour, même si Muriel est l'un de mes films préférés, indémodable, la référence cinématographique par excellence, l'art du montage, le son... Au moment où les Français se posent des questions sans réponse sur les prochaines élections, un retour sur le rôle des syndicats m'a semblé indice pensable. Retour vers le futur.

Il y a un problème sur ma base de données, je n'arrive plus à mettre un film venant de dailymotion en ligne sans que ça fasse tout planter, alors pour voir le film, je ne vois aujourd'hui qu'une solution : cliquer ici.

mercredi 24 janvier 2007

Ramuntcho Matta, le meccano de la minimale


Dans la chanson Mes plus grands succès, Ramuntcho Matta conduit un train à vapeur numérique sur des images rassemblées par Chris Marker et montées par Valéry Faidherbe. On croit reconnaître Vertov ou La glace à trois faces de Jean Epstein. Rien d'étonnant à cela lorsqu'on connaît le scénario de ce film admirable de 1927 : c'est le portrait d’un homme à travers trois femmes ; les fragments de plusieurs années viennent s’implanter dans un seul aujourd’hui ; l’avenir éclate parmi les souvenirs.
Tout l'album éponyme est une suite de paradoxes minimalistes en avance sur leur temps qui revisitent les souvenirs du musicien. Les morceaux originaux, enregistrés il y a souvent vingt-cinq ans, font renaître à la vie les copains d'antan. Ses fantômes peuvent se nommer Brion Gysin, Don Cherry ou John Cage. Ramuntcho a connu le succès populaire lorsqu'il vivait avec Elli Medeiros et cosignait l'album Toi mon toit avec, entre autres, A Bailar Calypso ; la chanteuse est présente ici et là dans les chœurs. Ramuntcho Matta est l'un des rares compositeurs à s'être intéressé au multimédia ; le site de son album en garde les traces, disques qui tournent sur eux-mêmes lorsqu'on glisse la souris dessus, animations vidéo d'Alice Truche, Frédérique Sansnom... Son site perso est bourré de petits joyaux, images de lui-même et de la généalogie (Ramuntcho est un des fils du peintre Matta) comme extraits sonores des musiques qu'il a écrites depuis ses plus jeunes années. L'album avec Don Cherry étonnera les amateurs de jazz. Les dessins de Ramuntcho font écho à ses chansonnettes. L'histoire de ce disque est moins tendre. Le compositeur s'est fait voler ses ordinateurs avec son travail de trois années. Incapable de tout recommencer, il a plongé dans ses archives avec curiosité et a réussi à se surprendre lui-même. C'est aussi l'histoire d'une convalescence après une grave maladie qui l'a paralysé pendant de très longs mois. Cet album marque sa double résurrection.

mardi 5 décembre 2006

Mix-Up ou Méli-Mélo


Il est rare qu'une critique me fasse autant plaisir. Je me suis fixé une conduite de tout lire, tout écouter, mais ne jamais suivre aucun avis, car, pour peu qu'on vive assez longemps, l'on rencontre toujours quelqu'un pour aimer le vilain petit canard ou détester l'objet adulé. On sait aussi que peu importe la teneur, l'important est qu'on en parle. Notre "existence" en dépend.
Cette fois, je ne suis pas directement concerné, puisqu'il s'agit d'un article paru aujourd'hui dans les Cahiers du Cinéma sur le premier film de Françoise, sorti en 1985. Mix-Up ou Méli-Mélo, tourné en anglais, a rencontré un considérable succès aux États-Unis, mais n'a eu que très peu d'écho en France. Il avait été programmé sur Antenne 2 en semaine à 14h et les canards de télé étaient passés complètement à côté. Sa sortie en salles était également restée très confidentielle. Deux célèbres journalistes américains s'étaient entichés du film, Vincent Canby dans le New York Times, et Jonathan Rosenbaum, du Chicago Reader, qui n'hésita pas à classer Mix-Up comme "son film favori parmi son choix des dix meilleurs films en 1988" ! Dans 1000 Essential Films - Notes on the Top 100, Rosenbaum le classera encore parmi les 15 meilleurs films des années 80 aux côtés de Chris Marker, Ridley Scott, Jean-Luc Godard, Martin Scorcese, John Cassavetes, Alain Resnais... Comme cela arrive souvent, suivirent le Village Voice, le Los Angeles Times, etc. Récemment, Adam Hart réalisa un long entretien avec Françoise dans Senses of Cinema.
J'avoue avoir trouvé injuste et incompréhensible le black out hexagonal qui dure depuis vingt ans. J'ai rencontré Françoise Romand sans n'avoir vu aucun de ses films et je l'ai aimée. J'étais donc plutôt inquiet lorsqu'un soir, seul, je me suis risqué à projeter deux de ses films, malgré son interdiction formelle de les regarder à la suite ! Après avoir été estomaqué par l'invention, la sensibilité et l'originalité de Mix-Up, je ne pus résister à l'envie de découvrir Appelez-moi Madame, tourné l'année suivante. Aucun superlatif ne convaincra mes lecteurs sous la plume d'un rédacteur amoureux. Allez donc vous faire votre opinion vous-même, le dvd est distribué par Lowave. Sur son site, Françoise offre un extrait du synopsis en bonus inédit montrant que Mix-Up a été construit comme un film de fiction. Aucun de ses films n'obéit à la classification habituelle, tous jouent de l'ambiguité entre fiction et documentaire. Tous ont trait à la recherche de l'identité, jusqu'au plus récent, le dérangeant Thème Je qui cherche encore son circuit de distribution.
Depuis un an, je feuillette les Cahiers du Cinéma dans l'espoir qu'un journaliste signalera l'édition dvd de Mix-Up. C'est donc avec la joie du midinet que je reproduis ici l'article de Jean-Philippe Tessé.


Je pourrais encore ajouter que Mix-Up sortit trois ans avant La vie est un long fleuve tranquille d'Étienne Chatillez, que Tom Luddy proposa à Françoise de produire son prochain film pour Coppola, mais que les filles sont ainsi faites qu'elles laissent souvent passer les opportunités sans s'en soucier, que Françoise sait si bien mettre en confiance ses personnages qu'ils deviennent des camarades de jeu, les familles de Mix Up comme Ovida Delect dans Appelez-moi Madame, militant communiste, marié et père d'un adolescent, qui devient transsexuel à 55 ans, aidé par sa femme, ou les jumeaux des Miettes du purgatoire (court métrage pour l'instant interdit par la nièce de l'un d'entre eux) ou encore les élus de Dérapage contrôlé. On attend enfin avec impatience la programmation sur France 3 de Si toi aussi tu m'abandonnes, film sur l'adoption enfin débloqué après un conflit douloureux avec son producteur indélicat, un certain Serge Moati dont les propos furent hélas fortement contredits par sa pratique. Nous y reviendrons, mais il serait extraordinaire d'en projeter les deux versions, celle de la réalisatrice qui a fini par avoir gain de cause grâce au soutien de la profession et celle de la production, formatage télé exemplaire. Le premier est un film d'auteur tendre et critique, le second était un portrait à charge, engraissé d'un commentaire soporifique prenant les spectateurs pour des demeurés. Mix-up ou méli-mélo ?

mardi 28 novembre 2006

Le bonus absolu


J'aurais préféré rédiger ce billet après avoir tout regardé, mais 18 films d'à peu près une heure, et de cette qualité, ne peuvent pas s'avaler comme une saison de 24 heures chrono. Chaque film de la série Cinéma, de notre temps a pour sujet un réalisateur et pour auteur un autre réalisateur. Pour vous mettre en haleine, une liste, simple, efficace, dans l'ordre d'apparition :
- Chantal Akerman de Chantal Akerman
- John Cassavetes de André S.Labarthe et Hubert Knapp
- Alain Cavalier, 7 chapitres, 5 jours, 2 pièces-cuisine de Jean-Pierre Limosin
- Oliveira l'architecte de Paulo Rocha
- Abel Ferrara : Not Guilty de Rafi Pitts
- Philippe Garrel, portrait d'un artiste de Françoise Etchegaray
- HHH, Portrait de Hou Hsiao-Hsien de Olivier Assayas
- Shohei Imamura, le libre penseur de Paulo Rocha
- Aki Kaurismäki de Guy Girard
- Abbas Kiarostami, vérités et songes de Jean-Pierre Limosin
- Takeshi Kitano, l'imprévisible de Jean-Pierre Limosin
- Citizen Ken Loach de Karim Dridi
- Norman McLaren de André S.Labarthe
- Eric Rohmer, preuves à l'appui de André S.Labarthe
- Mosso Mosso (Jean Rouch comme si...) de Jean-André Fieschi
- Danièle Huillet, Jean-Marie Straub, cinéastes de Pedro Costa
- Andrei Tarkovski, une journée d'Andreï Arsenevitch de Chris Marker









Après le jeu du qui est qui ?, rappel des faits. En 1964, Janine Bazin, petit brin de femme montée sur ressorts, et André S. Labarthe, feutre et clope pendante, produisent la meilleure émission sur le cinéma qu'a jamais connue la télévision, Cinéastes de notre temps. Dans les années 70 je découvre ainsi la Première Vague (Delluc, Dulac, L’Herbier, Gance et mon préféré, Jean Epstein, par Noel Burch et Jean-André Fieschi), je vois le Cassavetes en même temps que Shadows, ce qui me donnera des clefs pour improviser. Je me souviens du Fuller monté comme un de ses films chocs (jamais pu voir Verboten depuis), Josef von Sternberg, d'un silence l'autre d'André Labarthe avec la participation de Claude Ollier (Sternberg avait refait la lumière pour s'éclairer lui-même), John Ford, entre chien et loup, l'amiral sourd comme un pot face à Labarthe hurlant et à Hubert Knapp, ou Pasolini l'enragé de Fieschi, fabuleux entretien en français. Je comprends la dimension du poète. Ces "making of" sont des leçons de cinéma incomparables. Pour une fois, on pourrait écrire sans se tromper "making off". "Faire, hors champ". Ils transmettent le savoir et la passion. Après une interruption de 17 ans, la série repart en 1989 sous le nom actuel de Cinéma, de notre temps. Plus de 80 films en tout ; la liste du livret est étonnamment incomplète. Seulement cinq femmes, Akerman, Huillet qui partage l'affiche avec Straub, Shirley Clarke, Agnès Varda et un petit bout de Germaine Dulac. Certains de ces joyaux sont déjà parus en bonus sur divers DVD : Jean Vigo de Jacques Rozier dans l'intégrale Vigo, Jean Renoir le patron : la règle et l'exception de Jacques Rivette en trois morceaux chez Criterion (ce morcellement avait mis Labarthe hors de lui), Le dinosaure et le bébé, dialogue de Fritz Lang et Jean-Luc Godard accompagnant Le secret derrière la porte, le Pasolini...
C'est vrai, cette série représente le bonus idéal, son absolu, parce qu'elle donne d'abord la parole aux auteurs. Remonter à la source est toujours le meilleur et le plus court chemin vers l'énigme ; libre à soi de se faire ensuite sa propre opinion. Documents inestimables. Second intérêt, la réalisation d'un "jeune" auteur, confronté à d'autres magiciens, produit des étincelles. Chaque film devient une œuvre à part entière dans la filmographie de celui qui la tourne. Oh, et puis je ne sais pas quoi ajouter pour inciter tous les cinéphiles à se ruer sur ce coffret de 6 DVD (mk2, 55 euros). Quel que soit le réalisateur, l'exercice est exemplaire. On aimerait donner mille exemples extraordinaires qui nous ont marqués à jamais. C'est trop long, mieux vaut voir les films. C'est ce que je retourne faire. Si vous êtes capables d'attendre jusqu'à Noël, c'est un cadeau de rêve !

mardi 20 juin 2006

Agnès Varda, une leçon de jeunesse


Agnès Varda s'expose à la Fondation Cartier à Paris jusqu'au 8 octobre. La cinéaste qui inaugura la Nouvelle Vague avec La pointe courte (1954) et Cléo de 5 à 7 (1961), avant la bande de garçons des Cahiers du Cinéma, est célèbre pour ses films L'une chante l'autre pas, Sans toit ni loi, Jacquot de Nantes (sur son mari Jacques Demy), Les glaneurs et la glaneuse et nombreux courts-métrages.
L'année dernière, nous avions déjà admiré le travail de cette jeune femme de 78 ans à la Galerie Martine Aboucaya où elle présentait Le triptique de Noirmoutier jouant sur le hors champ par un amusant coulissement de persiennes, et surtout Les veuves de Noirmoutier, où 14 écrans entourent un quinzième central. En face, sont installées 14 chaises avec 14 casques audio. À chaque chaise et casque correspond le son de l'une des séquences, les chaises dessinant en miroir le même damier que l'ensemble des séquences projetées. L'image composite reste la même, mais le son change. À soi de retrouver la veuve à qui il appartient... L'une d'entre elles est évidemment l'auteur. Ces deux installations sont présentées au sous-sol avec trois autres, celles-ci conçues, comme celles du rez-de-chaussée, à l'occasion de cette exposition dont le thème est l'île de Noirmoutier où la cinéaste possède une propriété. En 2005, Agnès Varda recevait ses amis déguisée en patate (sic), clin d'œil à ses premiers pas d'artiste plasticienne à la Biennale de Venise en 2003 où elle avait présenté Patatutopia et à sa taille, haute comme trois pommes (de terre) !
Au rez-de-chaussée de l'immeuble dessiné par Jean Nouvel, sont installées trois œuvres. Ping Pong Tong et Camping est un petit film de plage en boucle, projeté sur un matelas gonflable, avec en alternance le percussionniste Bernard Lubat qui tapote bombardé de balles de ping pong ou le BACHotron de Roland Moreno, le génial inventeur de la carte à puces (aussi allumé que le fut Einstein dans sa vie quotidienne, voyez son site si vous pouvez en croire vos oreilles !). Seaux, raquettes, pelles en plastique aux couleurs vives, encadrent l'écran, et sur le côté, une autre boucle vidéo montre des tongs encore plus fantaisistes que celles accrochées tout en haut. C'est gai, ludique et charmant. Dans La cabane aux portraits sont accrochés d'un côté 30 hommes et de l'autre 30 femmes ; c'est plus sévère, sauf si les cartes se mélangent quand la nuit tombe et que la Fondation ferme ses portes ? N'oublions pas qu'Agnès Varda commença au théâtre comme photographe de plateau, en particulier en Avignon avec Jean Vilar ! Dans le catalogue de l'exposition ressemblant à un très beau livre pour enfants et particulièrement réussi, elle fait appel au décorateur de l'expo, Christophe Vallaux, pour ses dessins (voir ci-dessus). Ma cabane de l'échec est une serre dont les murs sont constitués des chutes de pellicule du film Les créatures, déjà tourné dans l'île, flop de l'année 1966 avec Catherine Deneuve et Michel Piccoli, dont on ne peut voir que les images anamorphosées pendant le long des murs ou un extrait, plus loin, sur une vieille table de montage...

Au sous-sol, Le passage du Gois simule la route submersible qui relie l'île au continent, une barrière automatique scande les marées, empêchant ou laissant passer les visiteurs. Le Tombeau de Zgougou est représenté par un tumulus sur lequel est projeté un petit film d'animation avec des coquillages. On connaissait déjà l'Hommage à Zgougou, bonus du film Les glaneurs et la glaneuse, mais ce dernier épisode est si tendre qu'on pense encore à un rituel pour atténuer la douleur des enfants. Ceux d'Agnès, Mathieu et Rosalie, sont grands, mais elle tient très bien sa place de grand-mère gâteau. Enfin, près d'un tas de sel, les fenêtres de La grande carte postale ou Souvenir de Noirmoutier s'ouvrent sur cinq petites scénettes cinématographiques : la main de Demy malade sur le sable, des enfants farceurs montrent leurs fesses, des oiseaux mazoutés agonisent, est-ce un noyé qui flotte entre deux eaux ?
Le site de la Fondation Cartier est très bien fait, beaucoup d'informations et d'images sur L'île et Elle, si ce n'est une insupportable (par sa répétitivité) boucle de percussion du camarade Lubat. La conception sonore du site n'est vraiment pas à la hauteur du reste, mais on a hélas si souvent l'habitude de couper le son sur Internet, n'est-ce pas ?
On peut être étonnés que ce soit deux cinéastes dont la carte vermeille commence à s'effacer qui réalisent parmi ce qui se fait de plus intéressant et de plus émouvant dans le domaine des nouvelles technologies, et ce de manière totalement artisannale. Je pense aux films de Chris Marker et à son CD-Rom "Immemory'', comme à Agnès Varda dont les boni sont amoureusement composés pour accompagner la réédition de ses films ou ceux de son mari, le très regretté Jacques Demy, et ici l'amorce d'une nouvelle carrière d'artiste plasticienne à bientôt 80 ans ! Car ce n'est pas la prouesse technique qui fait sens, mais le regard que ces deux amoureux des chats portent sur le monde, et sur ces formes d'expression modernes leur offrant de nouveaux champs d'expérimentation, terrain de jeu où se mêlent ici une véritable tendresse et la plus grande fantaisie.

dimanche 4 juin 2006

Pourquoi faire ?


Un rouge-queue nargue le chat depuis plusieurs jours dans le jardin. Il vole bas. Que cherche-t-il ? Il s'approche de plus en plus près. Je suis fasciné et un peu inquiet.
En février 1902, Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, publie le pamphlet Que faire ?, ouvrage fondateur reprenant les idées développées dans le journal Iskra (l'étincelle, en russe). En 1971, Chris Marker et ses camarades reprendront le nom d'Iskra (Image, Son, Kinescope et Réalisations Audiovisuelles) pour leur coopérative de production de films. Rien n'a vraiment changé de ce qui a motivé l'écriture de l'un et la fondation de l'autre. La question "Par où commencer ?" reste entière. Les sources de la production et les canaux de diffusion sont-ils maintenant plus ouverts à la différence, à la contestation salutaire, à la projection de vérités soigneusement enfouies ? (Bernard Benoliel, Entre Vue). Des questions, toujours. Les réponses calment le jeu et tuent l'imagination. L'enfant enfile les pourquoi ? à s'en faire un collier. Dès le CP, l'école casse son élan créatif en imposant les réponses avant qu'il ait le temps de s'interroger. Les perles se répandent par terre. Révolutionnaires en herbe, artistes, déviants, délinquants, souffrants, seuls quelques récalcitrants n'acceptent pas les nouvelles règles. L'agnostique laisse la question sans réponse (elle donnera son titre à l'?uvre la plus célèbre du compositeur Charles Ives).
En me réveillant, je me demande pourquoi faire ? que j'écris parfois pour quoi faire ?. J'ai souvent dit que je fais ce qui ne se fait pas puisque ce qui est fait n'est plus à faire. Bon gars malgré tout et probablement en référence au chien de Léo Ferré, j'ajoutais je fais là où on me dit de faire.
Pourquoi faire ? Pourquoi faire une ?uvre de plus, sur un marché saturé ? L'art est devenu à la portée de tous, du moins la société souhaite en donner l'illusion. Les outils se démocratisent, chacun pense savoir photographier, filmer, composer, écrire, mais trop souvent c'est le stylo qui écrit, la caméra qui filme, le filtre Photoshop qui commande. Bon de commande. C'est ce qu'on vend : objets de consommation, nouveaux marchés, cibler les jeunes... Pour faire l'artiste, il faut une vision. Cette vision ne découle pas de l'usage des machines, elle est le fruit d'une souffrance, d'une colère, d'un espoir, d'un rêve, elle n'est qu'une question qui répond à la précédente. Qu'est-ce qu'un auteur ? Une personne qui pense par elle-même et met en forme cette réflexion ? La production est-elle le contraire de la reproduction ?
Pourquoi faire une ?uvre de plus lorsque l'on a des dizaines de disques et des centaines d'?uvres à son actif, et que le monde continue de glisser ? Échec. Le succès est relatif. Miles Davis, par exemple, a échoué, lui qui briguait la reconnaissance du Great Black People n'a jamais été adulé que par la bourgeoisie blanche. Pourquoi composerais-je un nouveau disque alors que la majorité sont toujours disponibles, il est vrai de manière de plus en plus clandestine (aux Allumés, chez GRRR ou Orkhêstra) ? On me fait remarquer que mon impressionnante biographie donne l'illusion que j'ai au moins cent ans ! Ai-je tout dit, tout exprimé ? Heureusement j'évolue, petit à petit, le mouvement me porte, vecteur social qui me pousse sans cesse vers de nouveaux horizons. Mais je ne voudrais pas faire une ?uvre de plus, jamais ! J'enchaîne les succès d'estime, mais rencontre rarement le succès populaire. Un enjeu pas si nouveau depuis qu'avec Bernard Vitet nous avons décidé d'enregistrer des chansons (Kind Lieder, Crasse-Tignasse, et surtout Carton), depuis le cd-rom Alphabet, le film Le sniper ou les modules interactifs des sites réalisés avec Frédéric Durieu ou Nicolas Clauss. Aujourd'hui les lapins-robots font le tour du monde en se tenant par les oreilles.
Faire ce qui ne se fait pas, c'est jouer les trouble-fête et les provocateurs, c'est oser dire (écrire) ce que d'autres taisent de peur de représailles, c'est être avant tout fidèle à sa morale et la mettre en pratique, sacro-sainte dualité "théorie-pratique" héritée d'une époque où la jeunesse décidait de porter l'imagination au pouvoir. Faire ce qui ne se fait pas, c'est faire fi des conventions, des impossibilités, c'est sauter les obstacles, l'un après l'autre, pour prouver que si, c'est réalisable, avec du travail et de la persévérance, sans négliger l'amour ni l'humour. C'est ne pas craindre le ridicule.
J'ai toujours ressenti du soulagement lorsqu'un camarade, un collègue (jamais un concurrent), réalisait une idée que j'avais eue, ou pas. Ce qui est fait n'est plus à faire. Rien de perso dans l'avancée des idées. Bonne chose de faite, me dis-je en admirant le chef d'?uvre mis en forme par un autre créateur. Une tâche de moins sur la longue liste des utopies ! Passons à autre chose...
Alors, quoi faire ? Lorsque la suite ne vient pas, c'est que le problème est mal posé. La question du quoi n'est que la conclusion du pourquoi. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pour changer le monde, pardi ! Mais comment s'y prendre, tout petit bonhomme ou petite bonne femme perdus dans son coin ? Une trilogie puisque le qui n'a jamais été de notre ressort : pourquoi, quoi, comment ? Mais d'abord pourquoi, la question fondatrice, celle qu'on a le tort d'oublier en devenant des professionnels. La motivation première, celle qui donne le goût, le goût de faire. Et peu importe la réponse, elle coule de source, elle ne nous appartient pas, elle est entre les mains du public, de nos lecteurs. Ensuite, le quoi et le comment ne sont que questions de méthode, tandis que pourquoi est LA question, celle qui fait toute la différence entre un faiseur et un créateur, entre un accident et une catastrophe.
Une catastrophe, à entendre dans son sens premier : un bouleversement, dernier et principal événement d'un poème ou d'une tragédie, le dénouement.

Image : manifestation à Johannesburg après l'assassinat de Chris Hani, photogramme de mon film Idir et Johnny Clegg a capella (1993).

jeudi 13 avril 2006

Le mouvement des images arrêté



Sommes-nous déçus ou furieux de la nouvelle expo beaubour(g)ienne ?

Les tentatives muséographiques de récupérer le cinématographe deviennent une constante inquiétante. Nous avons pris l’habitude de voir, et parfois d’entendre, une majorité d’œuvres vidéographiques indigentes, programmées par des curateurs (sympa comme francisation pour les commissaires d’exposition, on passe du commissariat à la cure ; à quand la récure ? Elle s’impose…) d’une inculture cinématographique qui n’a d’égal que l’arrogance des artistes qu’ils défendent. Il suffit de diffuser en boucle quelques minutes mal cadrées d’un plan séquence où, de préférence, rien ne se passe, à savoir rien d’autre que le temps qui s’écoule, pour que cela fasse œuvre. Agrémentez la projection sur écran géant ou sur un petit moniteur de quelque mobilier ou scénographie mettant en valeur le lieu d’exposition ou se rapportant vaguement à ce qui se trouve sur l'image, et vous obtenez une « installation » ! Un siècle de découvertes cinématographiques est relégué aux oubliettes, ou pire, cité en extraits retravaillés par le génie de l’artiste nouveau (comme on dit du Beaujolais).

On avait l’habitude de voir les films dans des églises laïques où le public communiait dans le noir, confortablement assis, laissant le temps aux œuvres de s’installer, encadrées par leurs génériques de début et de fin. On nous propose aujourd’hui de les consommer dans la bousculade des galeries, de les prendre en cours et en extraits, en les intégrant au dispositif de la visite plus ou moins guidée. Le Centre Pompidou revendique aujourd’hui cette approche en mettant en avant l’alibi de la révolution numérique et en réintégrant le 7ième Art dans l’Histoire de l’Art ! C'est dire hélas ce qu'est devenu le cinéma contemporain, une rémanence, un jeu vidéo, un produit. Ou bien, son succès populaire aurait-il fait des envieux ? Notons que la plupart des artistes vidéo sortent d’écoles de beaux-arts pour s’afficher dans les musées. La caméra est somme toute un outil comme un autre, chacun peut s'en saisir. Voilà bien des années que les commissaires d’exposition ont du mal à trouver des peintres ou des sculpteurs qui révolutionnent le milieu de l’art. Dans une actualité où les idées se font rares, où la morale fait le plus souvent défaut (entendre le « une œuvre est une morale » de Jean Cocteau), l’enveloppe est un bon cache-misère. Dommage qu’il n’ y ait pas plus de jeunes cinéastes comme Agnès Varda ou Chris Marker à s’intéresser à ces nouvelles formes d’expression ! Leur travail muséographique possède une réelle profondeur. Je sais aussi qu’il existe des Isaac Julien qui font honneur au medium, mais la grande majorité de ce qui est exposé est déprimante d’inanité.

À vouloir resituer ma colère dans son contexte, j’en perds de vue la visite d’hier après-midi. Le commissaire Philippe-Alain Michaud, dans une pagaille revendiquée, propose comme thématique, avec en sous-titre « Art, cinéma », des films expérimentaux qui ont fait l’objet de nombreuses rétrospectives, anthologies et éditions dvd. Le tout est saupoudré d’œuvres picturales et sculptures appartenant au Centre, histoire de rentabiliser les acquisitions patrimoniales. Ce qui est impardonnable, c’est le peu d’effort réalisé pour permettre au public de s’y retrouver. Plutôt que de diviser arbitrairement la visite en « défilement », « projection », « récit » et « montage », prétendues « données fondamentales de l’expérience filmique » illustrées là de manière totalement absconse, n’aurait-il pas été plus juste d’essayer d’analyser comment on en est arrivé là ? Comment des cinéastes, des photographes, des peintres ou des poètes ont-ils eu l’idée de s’évader du récit traditionnel, de la représentation du réel, du temps imposé par le formatage des séances ? Et ce depuis un siècle ! Le cinéma expérimental a sa propre histoire, sa chronologie, fut-elle éclatée… Comment s’inspire-t-il des autres arts plus qu’il ne les suscite ? Quel fut son propos et quel est-il aujourd’hui ? Les enjeux économiques sous-tendus ne sont même pas sous-entendus, ils sont ici escamotés.

L’exposition « Le mouvement des images » est un fourre-tout sans rigueur. Elle n’est qu’un des multiples exemples mettant en scène la panique des curateurs perdus au milieu d’une époque où seul l’argent règne, où son absence est occultée (l’expo « Los Angeles 1955-1985 » à l’étage du dessus ne vaut guère mieux, bout à bout de pièces de troisième catégorie, sans parler de la misère des expos qui se succèdent au Palais de Tokyo). Incapables de comprendre les nouvelles technologies et ce qu’elles pourraient apporter (soit pas grand chose si la révolte ne gronde pas dans le corps de l’artiste), les responsables ne peuvent qu’accrocher la technologie elle-même aux cimaises, gober les reconstitutions rituelles kitchissimes qui sont légion, mélanger le tout dans un shaker jusqu’à vous donner mal au cœur et à vous abrutir devant l’accumulation emphatique où n'est laissée aucune place à la respiration et aux interrogations. Car tout est mâché, recraché, servi pour 10 euros l’entrée à la foule sommée de se laisser aller et de s’en délecter. Junk Food. La dialectique a cédé sa place au grand remix. Beuark ! Excusez-moi, je n’ai pas pu me retenir…

Les six photogrammes, extraits du film A Movie, n'ont aucun lien avec les expos du 4ième et du 6ième étage. Dommage, on aurait dû commencer par là. Un film. Le chef d'œuvre de Bruce Conner défile comme le plus bouleversant patchwork de l'âme humaine, montage rythmé par la musique répétitive des Pins de Rome d'Ottorino Respighi, pellicule identifiée et projetée, la matière celluloïd, le récit d'une expérience filmique unique pour chaque spectateur, la mise en scène de l'inconscient.

À Beaubourg on nous sert, à la place, la scène des tartes à la crème, ce n'est hélas que métaphorique, et très mal joué. On n'y croit pas.

vendredi 18 novembre 2005

Mix-Up et le pâté

Sortie dvd du premier film de Françoise Romand, Mix-Up (1985), édité par Lowave, et recette du succès !

Hier soir, Françoise fêtait la sortie dvd de son premier film, Mix-Up ou Méli-Mélo, salué par le célèbre critique américain du Chicago Reader, Jonathan Rosenbaum, comme un des 15 meilleurs films des années 80, aux côtés de Sans Soleil de Chris Marker, Passion de Jean-Luc Godard, The King of Comedy de Martin Scorcese, Shoah de Claude Lanzmann, Blade Runner de Ridley Scott, Mélo d'Alain Resnais, Yeelen de Souleymane Cissé, Love Streams de John Cassavetes... Le film, petit chef d'œuvre documentaire, raconte, avec nombre d'effets qui tirent vers la fiction et la complicité de tous les protagonistes, l'échange de 2 bébés à leur naissance en 1936. L'humour (''Mix-Up'' a été tourné en anglais en Grande -Bretagne !) et la tendresse de la réalisatrice donnent à ce drame un ton de comédie qui a emballé la salle, ce qui n'avait, paraît-il, pas été si évident à sa sortie en France il y a 20 ans. Le film avait par contre rencontré aux USA un succès phénoménal qui lui permit de faire le tour des télévisions du monde entier. Nul n'est prophète en son pays, ça nous le savons (de toilette), surtout dans notre vieux pays, très snob et somme toute très conventionnel, ce que Françoise n'est pas pour un sou. Ici, Mix-Up est passé une fois à la télé à 14h dans le cadre d'Aujourd'hui Madame en 1986 ! Lorsque j'ai découvert son premier film, quelques mois après que nous soyons ensemble, j'ai été très fier de ma compagne, et un peu rassuré ;-)
Je suggère une petite visite à son site, romand.org, où l'on peut voir quelques extraits d'autres de ses films, en particulier le dernier, qui risque de rencontrer les mêmes difficultés à être reconnu à sa juste valeur, Thème Je, sorte de fiction autobiographique qui n'a rien de politiquement correct, ce qui risque de coincer, cette fois même au pays de l'Oncle Tom ! Et puis courez acheter le dvd édité par Lowave (Librairie de Beaubourg, et très bientôt Fnac et Virgin...)...
Enfin, j'écris tout ceci en préambule de ce qui m'amène sérieusement à bloguer ici ce matin. Françoise a insisté hier soir pour que je réponde à la demande générale en donnant la recette de mon célèbre pâté, recette que je tiens à l'origine de ma copine monteuse Brigitte Dornès qui vit maintenant dans un pays où on mange délicieusement bien, la Catalogne, près de Figueras. Alors voilà :
1. Faire cuire 500g de foies de volaille dans du vin blanc (hier soir c'était du foie de lapin pour la première fois de ma vie de pâtétomane, et c'était drôlement bon, j'avais ajouté aussi une cuillérée à soupe de miel, miel que j'avais moi-même mis en pot à La Ciotat où le papa de Françoise possède quelques ruches).
2. Dans un mixeur, broyer les foies égouttés avec 400g de beurre salé, un peu de poivre, un petit verre de cognac, et le tour est joué ! A partir de là, on peut imaginer toutes les variations, en remplaçant le cognac, en ajoutant des herbes (hier soir j'avais incorporé du persil frisé et du piment d'Espelette), etc.
3. Mettre le résultat au frigidaire, attendre 24 heures, ce méli-mélo peut se conserver facilement une ou deux semaines, mais il est très rare qu'un de ces pâtés vive aussi longtemps... Attention, c'est riche ! Mais tellement bon, vous n'en reviendrez pas, mais vous ne pourrez faire autrement que d'y revenir. Succès assuré. Cela fait 20 ans que je récolte les compliments de mes invités et qu'on me demande la recette. C'est si facile que c'en est pas croyable. Voilà, c'est fait. Je peux commencer mon régime, l'avenir est assuré.
Bon appétit !

mardi 8 novembre 2005

Soft Target : Le Sniper à Utrecht

Du 6 novembre au 18 décembre à Utrecht (Pays-Bas), à l'exposition Soft Target. War as a Daily, First-Hand Reality, le petit film intitulé Le Sniper, que j'ai tourné à Sarajevo pendant le siège en novembre 1993, est présenté aux côtés de Sans Soleil de Chris Marker, Notre Musique de Jean-Luc Godard, Nuit et Brouillard d'Alain Resnais, The War Game de Peter Watkins, Natural Mystic de Anri Sala, 9/11 des frères Naudet et James Hanlon !
L'installation est présentée à 2 endroits de la ville, d'abord dans la rue (dans une vitrine sonorisée)...

et également à la galerie BAK (moniteur au bout d'une passerelle en verre)...






P.S.: le film est visible sur http://www.drame.org/sniper.html
Lire aussi billets du 1er mars et du 2 mars 2006.

samedi 13 août 2005

Voir et revoir

Quelques merveilles sorties en DVD et qui auraient pu passer inaperçues.


Pour commencer, des films à voir quel que soit son âge.
Les 5000 doigts du Docteur T (Zone 1, langues et sous-titres anglais et français) que le chorégraphe Philippe Découflé a allègrement pillé pendant des années... Comédie musicale kitchissime aux couleurs éclatantes et complètement hallucinée...
Le coffret des Mickey en noir et blanc (Zone 2, je rappelle que ça veut dire lisible sur tout lecteur acheté en France), pas toujours "politiquement correct" et tellement meilleur que tout ce que fit ensuite Walt Disney ! La Magie Calder (Zone 2) où le sculpteur tient le rôle de Monsieur Loyal dans un cirque miniature de 200 figurines animées.

Dans la série documentaires de création :
Chats perchés de Chris Marker (Zone 2) est un reflet remarquablement intelligent d'une France résistante et pleine d'espoir filmée au début du XXIème siècle. Ce film, à la fois vif et tendre, est accompagné de petits courts-métrages, exquis Bestiare dont l'époustouflant Slon Tango (avez-vous jamais vu un danseur étoile ayant la grâce de cet éléphant ?)...
Les 3 numéros de Retour de Flamme (Zone2), compilations de petits objets rares dont mes préférés sont le coccaïnomane Mystère du poisson-volant (vol.2) et le seul document synchrone existant avec Django Reinhardt, auxquels s'ajoute le double DVD du comique Charley Bowers également édité par Lobster...
Step across the border (toutes zones, anglais avec sous-titres), œuvre à projeter dans toutes les écoles pour effleurer ce qu'est la musique. Le film, héritier d'A propos de Nice, suit le guitariste Fred Frith autour du monde.
Puisqu'il s'agit de musique, et que vous connaissez probablement déjà le Glenn Gould de Monsaingeon, le Straight No Chaser sur Monk, les clips de Gondry, et Les adieux de Brel à l'Olympia : Monterey Pop Festival (coffret Criterion de 3 DVD Zone 1) avec l'intégrale d'Hendrix, d'Otis Redding, et les prestations de Janis Joplin, Ravi Shankar, The Who, etc. filmés par Pennebaker en 1967. Le festival fondateur !

Pour les amateurs d'animation,
ruez-vous sur les court-métrages de Jan Svankmajer (2 DVD Zone 1), Mes voisins les Yamada de Takahata (Zone 2), les Creature Comforts des Studios Aardman (Zone 2 mais anglais hélas sans sous-titres), la quasi intégrale d'Alexeïeff (un docu le montre à l'œuvre avec son écran d'épingles !), et les 2 compilations publiées par le magazine Repérages.

C'est tout pour aujourd'hui, on abordera les films de fiction une prochaine fois.