Jean-Jacques Birgé

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lundi 19 septembre 2022

Erwan Keravec, la cornemuse qui frise ou défrise



L'interprétation de la pièce In C de Terry Riley au 104 par vingt sonneurs sous la houlette d'Erwan Keravec fut absolument vertigineuse. Les musiciens perchés sur des estrades entouraient le public médusé. Certains avaient fini par s'asseoir en tailleur, d'autres tournaient autour, à l'intérieur ou à l'extérieur du cercle, comme si la nef était un stūpa. Il abritait en effet une relique, puisque In C, composée en 1964, est considérée comme la première œuvre du courant minimaliste américain que nous appelions alors répétitif. J'en connaissais une bonne vingtaine d'interprétations, mais celle-ci fut particulièrement magique, sorte de monstre tellurique où les bombardes aiguës, les cornemuses, les bombardes barytons créées pour l'occasion, les sirènes varésiennes enveloppaient les spectateurs hypnotisés par ce bagad aux accents contemporains...


Le mois prochain sortira le CD Sonneurs 2 avec des pièces de Pierre-Yves Macé, Dror Feiler, Philip Glass (Music in Similar Motion), Jessica Ekomane et, ma préférée, Antienne pour les jours de fièvre de Frédéric Aurier, probablement parce qu'en plus du quatuor où l'on retrouve Mickaël Cozien au biniou, Erwan Hamon à la bombarde, Gwénolé Keravec aux trélombarde et bombarde baryton figure le Quatuor Béla, soit Aurier au violon avec le violoniste Julien Dieudegard, l'altiste Julien Boutin et le violoncelliste Luc Debreuil. Les anches doubles frisent les oreilles, ce qui peut défriser plus d'un auditeur. Il faut entrer dans le son pour en apprécier les nuances, ouvrir les fenêtres, quitte à se brouiller avec ses voisins, parce que c'est une musique qui a besoin d'air et d'espace, puissante, agressive, mais fondamentalement libre, comme le fut le free jazz par exemple. Voir, entre autres, mes articles de 2016 et 2017 ! Erwan Keravec réussit à sortir la cornemuse et le bagad de leur environnement traditionnel sans trahir les sources, racines qui n'en finissent pas de grandir jusqu'à rejoindre le futur.

→ Erwan Keravec, Sonneurs 2, CD Buda Musique, dist. Socadisc, à paraître en octobre 2022

mardi 13 septembre 2022

Comment devient-on propriétaire ?


Face aux perspectives historiques qui se profilent je ne cesse de m'interroger sur les racines du mal, que je pourrais aussi bien écrire avec un accent circonflexe. La question qui me taraude concernant l'exploitation de l'homme par l'homme, je ne peux me contenter de la lutte des classes pour expliquer le fléau. Aussi loin que remontent mes recherches, la bataille du pouvoir fait rage et cause commune avec la propriété. Avant de s'entretuer, les êtres humains ont conquis le territoire en asservissant les autres espèces ou en les cantonnant dans des réserves. Cet animal se pensant supérieur est incapable d'imaginer que ses facultés exceptionnelles portent en elles les germes de la destruction. Aussi loin que l'on remonte dans le passé l'homme est en guerre pour défendre sa propriété, individuelle ou collective, mais d'où lui vient-elle ? De qui prétend-il avoir hérité ? Si les riches possèdent les moyens de production, à qui les doivent-ils ? De tout temps furent inventés des stratagèmes pour faire croire aux populations ce qui serait bon pour elles, le goupillon et le glaive sauront faire passer le message. La propriété engendre la guerre. Si la préhistoire garde ses mystères, la conquête des Amériques montre bien comment on y accède. Comment les propriétaires nord-américains acquirent-ils leurs titres ? Comment furent décimés les empires aztèque et inca ? Comment disparurent les Caraïbes et les Arawaks ? Mais avant tous ces génocides, ces massacres et ces asservissements (les femmes, par exemple, semblent avoir toujours obéi à la tradition de l'esclavage) il s'est agi de défendre son territoire contre les autres bestioles. Les deux pratiques peuvent coexister : on peut très bien s'entretuer en agissant comme si nous étions la seule espèce digne de respect sur la planète. Ce qui n'est pas exploitable est détruit ou ignoré. En nous multipliant, nous bétonnons, polluons, détruisons, et ce de plus en plus vite, dans un mouvement entropique vertigineux. La préservation de l'espèce a fini par se retourner contre elle. Si de nouvelles utopies ont tant de mal à se formuler, est-ce le signe d'un profond blocage de l'inconscient collectif ou une lassitude passagère de la fibre révolutionnaire ? La fuite en avant est patente, le délire toujours vivace. Le crime de fait-divers est bien banal et insignifiant devant l'énormité de ceux perpétués socialement qui, à leur tour, peuvent sembler dérisoires à l'échelle de la vie au sens le plus large du terme. Perversion polymorphe, paranoïa, schizophrénie sont réunies dans le même corps, le corps humain. Va-t-on jusqu'à détruire l'objet du désir quand il s'avère inaccessible ? L'immaturité de l'homme n'a d'égal que sa brutalité.


Cela ne s'est pas arrangé depuis l'article ci-dessus daté du 28 février 2010. Je suis plongé dans Au commencement était… de David Graeber et David Wengrow que m'a conseillé Jean Rochard. Leur livre m'apparaît comme une réponse au Sapiens : Une brève histoire de l'humanité de Yuval Noah Harari dont la lecture au fur et à mesure que nous nous approchions de l'époque moderne m'apparut carrément fasciste par son transhumanisme nauséabond. Je ne me souviens plus exactement de ce qui m'avait irrité. C'est souvent mieux d'oublier certaines choses, certains faits, certaines personnes. Quant à la bande dessinée de Jens Harder, dont il faut signaler le travail remarquable, j'ai préféré le premier volume, Alpha, aux deux parties de Beta. Plus on s'approche d'aujourd'hui, plus les sources sont sujettes à caution, même si l'auteur a une vision œcuménique de notre histoire. On en reparlera dans dix ans quand paraîtra le dernier épais volume, Gamma, censé évoquer le futur !